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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée
+pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812
+ Tome II
+
+Author: Général Comte de Ségur
+
+Release Date: February 2, 2007 [EBook #20507]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812;
+
+ par
+
+ M. le général comte de Ségur.
+
+ Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
+ incipiam.........
+
+ Virg.
+
+ TOME SECOND.
+
+ BRUXELLES,
+ ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
+ RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.
+ 1825.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LIVRE HUITIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+
+ON a vu l'empereur Alexandre, surpris à Wilna au milieu de ses
+préparatifs de défense, fuir avec son armée désunie, et ne pouvoir la
+rallier qu'à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. Entraîné dans
+la retraité précipitée de Barclay, ce prince s'était réfugié à Drissa,
+dans un camp mal choisi et retranché à grands frais; point dans
+l'espace, sur une frontière si étendue, et qui ne servait qu'à indiquer
+à l'ennemi quel devait être le but de ses manoeuvres.
+
+Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce camp et de la Düna, avait
+pris haleine derrière ce fleuve. Ce fut là seulement qu'il consentit à
+recevoir pour la première fois un agent anglais: tant il attachait
+d'importance à paraître, jusqu'au dernier moment, fidèle à ses
+engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi,
+ou bonne foi réelle; ce qui est certain, c'est qu'à Paris, après le
+succès, il affirma sur son honneur (au comte Daru) «que, malgré les
+accusations de Napoléon, ç'avait été sa première infraction au traité de
+Tilsitt.»
+
+En même temps, il laissait Barclay faire aux soldats français et à leurs
+alliés ces adresses corruptrices qui avaient tant ému Napoléon à
+Klubokoë; tentatives que les Français trouvèrent méprisables, et les
+Allemands intempestives.
+
+Du reste, l'empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de
+guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu'il
+avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la
+Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de
+son armée fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, daté
+de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs
+villes qu'occupèrent presque aussitôt les Français. On remarqua aussi
+son départ de l'armée, lorsqu'elle commençait à combattre.
+
+Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes
+provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à
+Moskou, à sa grande nation, on convenait qu'elles étaient singulièrement
+appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut,
+dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie
+très-sensible.
+
+Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul,
+on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans; rien
+n'avait été exigé: seulement on avait emmené les seigneurs les plus
+puissans; leur défection eût été d'un exemple trop dangereux, et dans la
+suite leur retour plus difficile, s'étant plus compromis; c'étaient
+d'ailleurs des otages.
+
+Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce,
+des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient
+fait oublier l'indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et
+tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir
+exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme naissant l'incendie
+des propriétés: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents
+mâles, avait été ordonné.
+
+Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir,
+religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait
+tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne
+pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce qui n'était pas recrue,
+devenait milice ou Cosaques.
+
+L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'était à Moskou à donner
+l'exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes _Moskou aux
+coupoles dorées_, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent
+quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs
+jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs,
+entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient
+dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal; ils se
+groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste
+et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore,
+l'une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et
+rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les
+richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.
+
+Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, étaient tous couverts
+d'un fer poli et coloré; les églises, chacune surmontée d'une terrasse
+et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le
+croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'était
+l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin
+le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.
+
+Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille
+couleurs variées! À son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui.
+Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient
+amusé, son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation
+augmentait encore son étonnement; il reconnaissait aux nobles les
+usages, les moeurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la
+riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le
+luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du
+peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le
+frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et
+parfois rude, comme il convient à la Moskovie.
+
+Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de
+palais, les richesses dont ils étaient ornés; le luxe des équipages;
+cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces
+spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces
+joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait
+transporté, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de
+souverains, venus avec leurs usages, leurs moeurs et leur suite; de
+toutes les parties du monde.
+
+Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans;
+des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de
+leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept
+siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de
+leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire
+presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y
+règnent sur un million de serfs. Enfin, c'étaient des nobles,
+s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et
+le tombeau de leur noblesse;» car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.
+
+Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus
+illustres doivent naître et s'élever; que ce soit de là qu'ils doivent
+s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et
+qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils
+doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher;
+leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune
+noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus
+rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.
+
+Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et
+comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre; c'est
+comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que
+respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi
+leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de
+gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou
+disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par
+leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager.
+
+La nécessité y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, précédé de
+ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y
+parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la
+circonstance, l'assemblée, l'orateur et les résolutions qu'il inspira.
+Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu'un seul cri, mais simultané,
+unanime, s'élança de tous les coeurs: on entendit de toutes parts:
+«Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!»
+
+Puis aussitôt, l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, et,
+pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix
+l'interrompirent en s'écriant «que la patrie voulait davantage; que
+c'était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de
+vivres, qu'il fallait donner!» C'était offrir, pour le seul gouvernement
+de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.
+
+Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération; quelques-uns
+disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le
+danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette
+assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment
+qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.
+
+Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance, on entendit les principaux
+nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure. «Le
+danger était-il donc si pressant! l'armée russe, qu'on leur disait
+encore être de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus?
+Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces
+miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment espérer
+jamais leur retour! Il faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs
+rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission? non
+sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et
+d'idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y
+propageraient un esprit d'indocilité, qui rendrait le commendement
+incommode, et gâterait la servitude.»
+
+Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et
+digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il
+est par-tout le même; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop
+près; qu'enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par
+résultats.
+
+Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement: il leur
+fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un
+perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les
+lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.»
+
+On dit qu'à ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures
+mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la
+fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient; une
+rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs
+poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en
+exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent
+eux-mêmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour
+cinquante mille roubles. C'était les deux tiers de sa fortune, et il les
+apporta le lendemain.
+
+Ces marchands sont divisés en trois classes: on proposa de fixer à
+chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans là dernière
+classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite;
+et, dans l'instant, il s'imposa lui-même bien au-delà de la fixation
+proposée; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On
+profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce
+qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore
+ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur
+empereur.
+
+Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les
+autres gouvernemens répétèrent, comme autant d'échos, le cri national de
+Moskou. L'empereur accepta tout; mais tout ne put être donné
+sur-le-champ: et quand, pour achever son ouvrage, il réclama le reste
+des secours promis, il fut forcé d'user de contrainte; le péril qui
+avait soumis les uns et échauffé les autres, s'étant éloigné.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CEPENDANT, bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Viazma, l'alarme
+dans Moskou. La grande bataille n'était point encore perdue, et déjà
+l'on commençait à abandonner cette capitale.
+
+Dans ses proclamations, le gouverneur-général comte Rostopschine, disait
+aux femmes: «qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur,
+moins il y aurait de péril; mais, que pour leurs frères et leurs maris,
+ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte.» Puis il
+ajoutait des détails rassurans sur les forces ennemies: «c'étaient cent
+cinquante mille hommes réduits à se nourrir de cheval. L'empereur
+Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale; quatre-vingt-trois
+mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons
+marchaient vers Borodino pour se joindre à Kutusof.»
+
+Il finissait en disant: «Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai:
+Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent
+mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante
+pièces de canon, et nous mettrons fin à tout et ensemble.»
+
+On a remarqué, comme une singularité toute locale, que la plupart de ces
+proclamations étaient en style biblique, et en prose rimée.
+
+En même temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on
+faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon
+monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé, avait été de
+planer sur l'armée française, d'y choisir son chef, et de l'écraser par
+une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui échouèrent,
+les ressorts des ailes s'étant toujours brisés.
+
+Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la
+confection d'une multitude de fusées et de matières à incendies. Moskou
+elle-même devait être la grande machine infernale, dont l'explosion
+nocturne et subite dévorerait l'empereur et son armée. Si l'ennemi
+échappait à ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de
+ressources; et l'horreur d'un si grand désastre, dont on saurait bien
+l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de
+Viazma et de Gjatz, soulèvrait toute la Russie.
+
+Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands
+conquérans de l'Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté
+sans hésitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe à Paris. C'est un
+homme rangé, bon époux, excellent père; son esprit est supérieur et
+cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément; mais comme
+quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps
+modernes une énergie antique.
+
+Désormais, son nom appartient à l'histoire: toutefois, il n'eut que la
+plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà
+commencé dès Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui
+est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par
+le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien
+doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.[1]
+
+[Note 1: On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il
+était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l'opinion des
+Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans
+exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur entier de
+cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte
+Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais
+rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une
+si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de
+la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.]
+
+Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renversé, envisage
+son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose,
+peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts
+publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du
+sort de l'état, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la
+destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement;
+protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule
+de riches commerçans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe,
+il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière;
+lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses
+palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces
+intérêts blessés, détruits et révoltés.
+
+Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante
+assurance? En décidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut
+pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette
+grande cité, ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était
+impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées
+sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent
+cinquante mille nommes.
+
+Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si
+importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre,
+dont le but devait être d'attirer et de retenir Napoléon, jusqu'à ce que
+l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute
+la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce
+conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc
+le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider
+enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver;
+détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus
+dangereuse que la première.
+
+Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls:
+l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée
+dans Moskou, et arrachée à son empereur; l'autre était un danger
+politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les
+séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une
+conquête.
+
+Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur
+populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple
+de tout l'empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la
+seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à
+élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses,
+de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses
+compatriotes nobles ou sénateurs; et sur-tout entre un peuple serf et
+les soldats d'un peuple propriétaire et libre; enfin, entre ceux-ci et
+cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou
+le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la
+révolution française a été faite.
+
+Tout se prépara en silence, à l'insu du peuple, des propriétaires de
+toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora
+qu'elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment
+de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les
+églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les
+seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en
+accusèrent; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous
+l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et
+s'inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils
+nous en chargeassent.
+
+Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande
+détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un
+mystère pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du
+despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.
+
+Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors
+l'empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité.
+Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D'autres croient que ce
+fût une des causes de son absence de l'armée, et que, ne voulant
+paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin.
+
+Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était
+forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter
+l'épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs.
+Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de
+la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages
+de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis.
+
+L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchés les uns
+sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc,
+une table et une image forment tout le mobilier, n'était guère un
+sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien à eux, qui ne
+s'appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout
+leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur propriété, et
+qu'ils faisaient tout leur revenu.
+
+D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques
+bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes
+pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont
+toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de
+cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du
+commerce, ou de la société.
+
+Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter
+tant d'établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de
+richesses mobilières et immobilières? et cependant, l'abandon total de
+Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là,
+comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hésitèrent
+point à se retirer à notre approche: car il semble que pour ceux-là
+rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous
+crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'eût pas
+besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'idées pour
+juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences:
+l'exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou,
+auraient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.
+
+Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage
+et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux
+habitans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares.
+Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le
+combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se
+sauver dans cette vie et dans l'autre: obéissance, honneur, religion,
+peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.
+
+Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives, des caisses
+publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands,
+avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans
+ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de
+voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration.
+
+Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des
+mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait
+depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'étonnait,
+quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'était comme
+le chant de mort de cette vaste cité; immobile, elle regarde, et voit
+s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes désolés, emportant
+leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux.
+Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les
+précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous
+répétaient en pleurant.
+
+Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les
+dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se
+détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur
+ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se
+perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+AINSI fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de
+Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante
+lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de
+voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour
+prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de
+ces malheureux jusqu'au dernier moment.
+
+À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé
+l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins
+riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule
+habitation qu'ils possédaient; enfin l'insuffisance des transports,
+malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de
+très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en
+eussent réduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les
+voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt
+marquées que faites.
+
+C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est
+vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des
+autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On
+le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler
+d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des
+fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour
+cette défaite.
+
+La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement
+abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle
+audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne
+lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans
+exécution.
+
+Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être
+furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point
+affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie
+on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se
+hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son
+souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont
+ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.
+
+Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de
+son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion
+des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque
+au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des
+chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et
+menaçans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore; mais,
+chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle
+anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés
+d'espoir et abattus d'effroi.
+
+Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit
+chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus
+d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse
+retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues
+pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et
+ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour
+venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y
+demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une
+grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu
+allait saisir et leur livrer Napoléon.
+
+Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou
+comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi
+les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les
+montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et
+cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir
+les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile,
+Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux,
+et en hiver par le traînage.
+
+Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire,
+sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de
+Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens,
+leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir; leurs
+seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela
+était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis
+si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla
+d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus
+long-temps contre une plus grande terreur.
+
+Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu'il va
+défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra
+dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe,
+qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.»
+Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande
+qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le
+Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés,
+il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur
+prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à
+Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les
+ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous
+leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'oeuvre pour
+réduire en poudre ces perfides.»
+
+En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après
+s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les
+munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième
+rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner
+assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses
+blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser
+l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue
+de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs
+russes.
+
+Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y
+ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la
+capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit
+politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à
+toute sa responsabilité.
+
+L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait
+quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq
+mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille
+hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de
+fusils, et moitié de piques.
+
+L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la
+grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino;
+restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les
+divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore
+forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche
+était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents
+voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait
+plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof
+calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au
+reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des
+motifs purement militaires à sa retraite.
+
+Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur
+jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs
+qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci
+apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans
+combat, de cette capitale vient d'être décidé.
+
+À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le
+temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort
+qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine:
+il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.
+
+La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils
+annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les
+ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer
+du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son
+comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La
+plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent
+réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but;
+les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant
+d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple,
+l'abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite,
+elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.
+
+Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes,
+d'enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils
+fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers
+champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que,
+dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui,
+faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant
+ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père
+infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur
+servirent d'abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.
+
+Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier
+jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir
+et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort
+tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une
+joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison,
+l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde;
+on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa
+trahison.
+
+C'était le fils d'un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple
+à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une
+secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association
+d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les
+fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie.
+Toutefois, il n'avoua pas de complices.
+
+Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le
+voir intercéder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le
+gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le
+bénir. «Moi! bénir un traître!» s'écrie le Russe furieux; et dans
+l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste
+horrible, il le maudit.
+
+Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal
+assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être
+l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas
+aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se
+jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.
+
+Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se
+tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer
+l'arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la
+Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant
+aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et
+leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort
+le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe.
+
+Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux
+Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats
+de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son
+poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et
+l'incendie éclatassent par-tout à la fois.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+CE jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof
+ne s'était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il
+monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec
+précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner
+le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On
+s'attendait à une bataille: le terrain s'y prêtait; des ouvrages étaient
+ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus
+légère résistance.
+
+Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moskou,
+qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de
+son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et
+se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux
+heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité.
+À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent; ils crient:
+«Moskou! Moskou!» Chacun alors presse sa marche; on accourt en désordre,
+et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moskou!
+Moskou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» à la fin d'une longue
+et pénible navigation.
+
+À la vue de cette ville dorée, de ce noeud brillant de l'Asie et de
+l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les
+usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous
+arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire
+était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant
+souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos
+actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de
+nos moindres mouvemens serait historique.
+
+Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés
+des acclamations de tous les peuples; fiers d'élever notre siècle
+reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà
+grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.
+
+À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque
+respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu
+de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères! Nous serions,
+le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec
+étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration! On
+accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles.
+Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire:
+désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de
+merveille.
+
+Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus
+modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux;
+qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être
+surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de
+celle d'Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses
+guerres de l'antiquité.
+
+Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on
+acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie:
+«J'étais de l'armée de Moskou!»
+
+Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre
+abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pensée
+d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler
+encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur!
+
+Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté; une exclamation
+de bonheur lui échappa. Depuis la grande bataille, les maréchaux
+mécontens s'étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moskou
+prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un
+si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils
+oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de
+l'empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à
+la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour
+compléter sa victoire.
+
+Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop
+à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri
+avait été: «La voilà donc enfin cette ville fameuse!» Et le second fut:
+«Il était temps!»
+
+Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de
+l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs
+renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une
+gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes
+ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il
+sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population,
+son sénat et la principale noblesse russe? Dès lors cette entreprise, où
+il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force
+d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera
+grandeur; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra
+son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa
+perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider
+s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire; enfin
+s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau.
+
+Cependant, l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à
+sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville
+ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs,
+l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait;
+seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce
+général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son
+arrière-garde le loisir de l'évacuer.
+
+Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent
+quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers
+comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent
+autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils
+exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les
+montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore
+barbares. L'un d'eux l'appela son _hettman_.
+
+Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il
+trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait; il pensa
+les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance,
+entretint l'espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire
+illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.
+
+Cependant, le jour s'écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme
+inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît; l'impatience des soldats
+devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans
+l'enceinte de la ville; «Moskou est déserte!»
+
+À cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napoléon descend de la
+montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de
+Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais
+inutilement. Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc,
+puisqu'ils le veulent!» Et il recommande la plus grande discipline; il
+espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre;
+car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.»
+
+Mais alors, les rapports se succèdent; tous s'accordent. Des Français,
+habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis
+quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple: ils confirment la
+fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'écrie: «Moskou déserte!
+quel événement invraisemblable! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi
+les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralysés
+de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-là
+toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur
+confiance, et va au-devant de leurs prières.
+
+Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples
+si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs
+possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser.
+Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moskovite ne se présente; aucune
+fumée du moindre foyer ne s'élève; on n'entend pas le plus léger bruit
+sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitans
+semblent frappés d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du
+désert!
+
+Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit
+encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que
+l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de
+cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'empereur,
+et s'imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces
+misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux
+journaliers.
+
+Alors seulement, il ne douta plus de l'évacuation entière de Moskou, et
+perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules,
+et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son
+désir, il s'écria: «Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que
+produira sur eux la prise de leur capitale!»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+DÉJÀ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa
+cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps
+gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement,
+à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante
+taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces
+guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs
+chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient
+de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne
+songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes
+nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales
+ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.
+
+Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si
+remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux,
+mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et
+brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de
+tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient
+entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation
+entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs,
+de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre
+naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.
+
+Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine,
+qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption
+de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe
+excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette
+noblesse.
+
+On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus
+souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des
+grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour
+s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et
+hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les
+conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux
+après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit
+épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement
+produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous
+errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini,
+où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon
+s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.
+
+Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait,
+des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux
+couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus
+longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette
+citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de
+son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et
+atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale
+ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles
+de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de
+canon.
+
+On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables.
+L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses
+officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de
+nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer,
+et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer
+avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient
+attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et
+sauvage de la haine nationale.
+
+Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette
+rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin,
+virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se
+dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte
+jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de
+déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde.
+Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là
+à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au
+milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant
+marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils
+allèrent rejoindre Kutusof.
+
+Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse
+cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en
+Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour
+atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y
+arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage
+fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.
+
+Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se
+retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat,
+fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups
+de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur
+en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient
+à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y
+répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il
+semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux
+rives de la Seine, recommencèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+NAPOLÉON n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrêta dans une des
+premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le
+maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. «Sur-tout, lui dit-il,
+point de pillage! Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moskou
+envers et contre tous.»
+
+Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succédaient. Il vint
+des Français, habitans de ce pays, et même un officier de la police
+russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses
+préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. À chaque
+instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle.
+Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand vers deux
+heures du matin, il apprit que le feu éclatait.
+
+C'était au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche
+quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu,
+lui-même y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui
+montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes fermées, encore
+intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fumée noire en
+sort déjà. Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.
+
+À la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne des Romanof et des
+Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de
+la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les
+flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il
+reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête;
+on l'entend s'écrier: «Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique
+palais des czars! dans le Kremlin!» Il en examine tous les détails avec
+un orgueil curieux et satisfait.
+
+Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que présente la
+ville; et, dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des
+paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi
+venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette
+lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon
+l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce
+désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.
+
+Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise: il se rendit maître du
+feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence.
+Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre l'établi, l'inquiétude
+suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais
+somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de
+si excessives privations.
+
+Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtimens du Kremlin. De là,
+leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit,
+une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent, et voient des
+flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font
+bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le
+vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et
+s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et
+son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où
+nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute
+ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris
+ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord,
+tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.
+
+Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit
+en s'écriant: «C'est à faire aux autres, cela ne nous regarde plus.» Car
+telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité
+d'événemens et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel
+l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne
+laissaient à chacun que la mesure de forces et de sentiment
+indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.
+
+Cependant, de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore; ils
+voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction
+que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent
+l'imprudence et l'indiscipline française, qu'ils accusent de ce
+désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et
+trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme acharnés
+contre le quartier-impérial, se montrent ardens à saisir cette nouvelle
+direction.
+
+À cette vue, un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moskovites,
+connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils
+conçu l'espoir de brûler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de
+fatigue et de sommeil; ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils
+enveloperaient Napoléon dans cette catastrophe; que la perte de cet
+homme valait bien celle de leur capitale; que c'était un assez grand
+résultat pour y sacrifier Moskou tout entière; que peut-être le ciel,
+pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand
+sacrifice; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense
+bûcher.
+
+On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de
+l'empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non-seulement le
+Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais, cette
+nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient
+laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres
+de Napoléon.
+
+C'était l'instant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes
+parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin; car le vent, sans
+doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant
+d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'empereur étaient perdus, si une
+seule des flammèches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un
+seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des
+étincelles qui traversaient les airs, dépendit le sort de l'armée
+entière.
+
+Enfin le jour, un jour sombre parut; il vint s'ajouter à cette grande
+horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se
+réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même,
+vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y
+vinrent tomber d'épuisement et de désespoir.
+
+Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que
+l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre,
+et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une
+espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous
+effrayait. On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si
+épouvantable catastrophe: elle souillait notre gloire, elle nous en
+arrachait le fruit, elle menaçait notre existence présente et à venir;
+nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde
+civilisé devaient faire justice. On ne sortait de cet abîme de pensées,
+et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par
+la recherche avide des nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les
+Russes seuls de ce désastre.
+
+En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient.
+Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe enflammé s'était
+abaissé sur le palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé; c'était
+un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse: on avait aperçu
+des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées.
+Ici, des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les poêles de
+plusieurs maisons, ils avaient blessé les militaires qui se pressaient
+autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il étaient
+allés se choisir d'autres asiles; mais, près d'entrer dans ces maisons
+toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible
+explosion; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était
+devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et
+bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes.
+
+Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et
+des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une
+épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, enivrés de vin et du
+succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher; ils parcouraient
+triomphalement ces rues embrasées; on les surprenait armés de torches,
+s'acharnant à propager l'incendie: il fallait leur abattre les mains à
+coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces
+bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moskou;
+et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution, n'avait pu
+être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime.
+
+Aussitôt l'ordre fut donné de fusiller sur place tous les incendiaires.
+L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une
+partie du Kremlin, avait pris les armes; les bagages, les chevaux tout
+chargés, remplissaient les cours; nous étions mornes d'étonnement, de
+fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement. Maîtres
+de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses portes!
+
+Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée
+disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler
+le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour
+et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut
+commander à cet élément; mais bientôt il fléchit, et s'arrêta devant
+l'impossibilité. Surpris, quand il a frappé au coeur d'un empire, d'y
+trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur,
+il se sent vaincu et surpassé en détermination.
+
+Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme
+qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les
+airs en tourbillons de fumée et de flammes. Alors une extrême agitation
+s'empare de lui; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. À
+chaque instant, il se lève, marche et se rassied brusquement. Il
+parcourt ses appartemens d'un pas rapide; ses gestes courts et véhémens
+décèlent un trouble cruel: il quitte, reprend, et quitte encore un
+travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et contempler les
+progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de
+sa poitrine oppressée. «Quel effroyable spectacle! Ce sont eux-mêmes!
+Tant de palais! Quelle résolution extraordinaire! Quels hommes! Ce sont
+des Scythes!»
+
+Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert, puis la
+Moskowa et ses deux quais: et pourtant les vitres des croisées contre
+lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des
+balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour
+écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser.
+
+En cet instant, le bruit se répand que le Kremlin est miné: des Russes
+l'ont dit, des écrits l'attestent; quelques domestiques en perdent la
+tête d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de
+l'empereur et leur destin décideront, et l'empereur ne répond à cette
+alarme que par un sourire d'incrédulité.
+
+Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et
+regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante
+conquête; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa
+forteresse; le cerner, l'y tenir comme assiégé; envahir à chaque minute
+les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le réduire
+enfin à la seule enceinte du Kremlin.
+
+Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit
+approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers; le vent
+d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit
+alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène: ils se joignirent
+au prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs
+prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent
+l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.
+
+Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder
+cette conquête, même à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, «Le feu est
+au Kremlin!» passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur
+contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le
+danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment
+sur lequel il se trouvait; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un
+soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait
+interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a
+exécuté sa consigne au signal donné par son chef. Tout est donc voué à
+la destruction, même le Kremlin antique et sacré.
+
+L'empereur fit un geste de mépris et d'humeur; on emmena ce misérable
+dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous
+leurs baïonnettes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+CET incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier
+du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide
+hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le
+château impérial de Pétrowsky.
+
+Mais nous étions assiégés par un océan de flammes; elles bloquaient
+toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties
+qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers
+les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet
+étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à
+s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie? Plus
+près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment
+avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu?
+Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés
+par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues
+disparaissaient dans la fumée et sous les décombres.
+
+Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous
+le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute
+brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet
+enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux
+passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit
+du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des
+toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris
+embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement
+impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte,
+fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous
+marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux
+murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux; qu'il fallait
+cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des
+cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre
+respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la
+fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une
+chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à
+chaque instant et pénétraient nos vêtemens.
+
+Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait
+notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta.
+Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards
+du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces
+tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidèrent vers les
+décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin.
+
+Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé
+à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher
+Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport:
+l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne
+le quittait jamais.
+
+Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il
+dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux.
+Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva
+avec la nuit à Pétrowsky.
+
+Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards
+sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute
+sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui
+s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement.
+Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long
+silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!»
+
+L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses
+moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de
+toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il
+prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé
+d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total
+d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de
+Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne;
+enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles
+qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de
+Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée
+jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la
+nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour
+étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux
+projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter;
+et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et
+physiques de ceux qui l'entourent.
+
+Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il
+va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses
+cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens
+corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est
+comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une
+distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier,
+Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les
+vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.
+
+En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a
+tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et
+Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg;
+c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour
+l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour
+s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie;
+enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers
+Smolensk et la Lithuanie.
+
+Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon
+reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de
+Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies
+de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne
+veut pas s'être trompée, il les repousse.
+
+D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur
+une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en
+Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de
+nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes
+quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice.
+Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans
+découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de
+blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de
+ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait?
+
+Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant
+de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de
+traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour
+recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier,
+refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie
+n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette
+grande curée.
+
+Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe
+encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est
+encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de
+Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide
+donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement
+préservé.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+LES camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier.
+C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de
+vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des
+portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide
+qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs
+officiers, tout tachés de boue et noircis de fumée, assis dans des
+fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. À leurs pieds étaient
+étendus ou amoncelés les schalls de cachemires, les plus rares fourrures
+de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans
+lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre,
+et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. Singulier
+assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe
+et de misère!
+
+Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats
+traînant leur butin, ou chassant devant eux, comme des bêtes de somme,
+des mougiques courbés sous le poids du pillage de leur capitale; car
+l'incendie montra près de vingt mille habitans, inaperçus jusque-là dans
+cette immense cité. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes,
+paraissaient bien vêtus; c'étaient des marchands. On les vit venir se
+réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Il y
+vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et
+soufferts ou à peine remarqués par les autres.
+
+Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs
+jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même
+encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans
+songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie,
+soit insouciance ou pitié, et que, hors du combat, le Français se plaise
+à n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien
+plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le
+désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé
+cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de
+traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept
+à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.
+
+En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé d'un spectacle encore
+plus étrange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons
+éparses, restées debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce
+colosse abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de
+cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des
+piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues.
+
+Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de
+vêtemens presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces
+décombres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour
+en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des
+restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en
+aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa: c'était pour en retirer
+des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient
+sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.
+
+Cependant la vue du butin, dans ceux des camps où tout manquait encore,
+avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus
+sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent. «Pourquoi les retenir;
+pourquoi les laisser périr de faim et de misère, quand tout était à leur
+portée! Devait-on laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur
+arracher? D'où vient ce respect pour l'incendie?» Et ils ajoutaient:
+«que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonnée, mais
+encore ayant voulu tout y détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver
+serait légitimement acquis; qu'il en était des restes de cette cité
+comme de ces débris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux
+vainqueurs; les Moskovites s'étant servis de leur capitale comme d'une
+grande machine de guerre pour nous anéantir.»
+
+C'étaient les plus probes et les plus disciplinés qui parlaient ainsi,
+et l'on n'avait rien à leur répondre. Cependant, un scrupule exagéré
+empêchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le régler:
+alors, poussés par les besoins les plus impérieux, tous se précipitent,
+soldats d'élite, officiers même. Les chefs sont obligés de fermer les
+yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes
+indispensables.
+
+L'empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est
+embarrassée par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui
+en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats groupés
+autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des
+boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils
+cherchent à enfoncer.
+
+Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a
+jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie; enfin, par un
+riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car
+voilà les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant
+tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient
+tout emporter; puis au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de
+jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.
+
+Les routes en sont obstruées; les places comme les camps sont devenus
+des marchés où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire.
+Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont
+vendus à vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien
+au-delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte
+immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir.
+Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas
+de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus
+exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain.
+Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près
+des flammes qui les atteignent et les tuent.
+
+Néanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au
+feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut
+respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le
+pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns
+de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent
+dérober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cités. La
+guerre, dans ces hommes ardens, était une passion qui en supposait
+d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point; ils
+usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour
+donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout payé
+par le danger.
+
+Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut guère de distinction à
+établir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent à regret, quelques
+autres avec joie, tous par nécessité. Au milieu de richesses qui
+n'appartenaient plus à personne, prêtes à être consumées, et se perdant
+au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute
+nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus, et pour laquelle il
+n'y avait point de règle tracée. Les plus délicats par leurs sentimens,
+ou parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux soldats les
+vivres et les vêtemens qui leur manquaient; d'autres envoyèrent pour eux
+à la maraude; les plus nécessiteux furent obligés de se pourvoir de
+leurs propres mains.
+
+Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarrassés des fruits de leur
+pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils
+calculèrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient
+dédaigné de faire pour se sauver eux-mêmes.
+
+Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon rentra dans Moskou.
+Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée répandue sur ces
+ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que
+le désordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-même, était
+entraînée; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions,
+et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient
+dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats
+affamés; quand il apprit que les différens corps, en proie à tous les
+besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moskou;
+qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce
+pillage irrégulier, alors il donna des ordres sévères, il consigna sa
+garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues
+au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle,
+comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs
+russes.
+
+Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans,
+effarouchés, ne revenaient plus: beaucoup de vivres étaient gaspillés.
+L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute; mais ici
+l'incendie l'excuse: il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il
+est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré
+dans l'ordre.
+
+Quelques écrivains, et des Français mêmes, ont fouillé ces décombres,
+pour y trouver les traces de quelques excès qui purent y être commis. Il
+y en eut peu. La plupart des nôtres se montrèrent généreux pour le petit
+nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent.
+Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans
+le pillage, cela doit-il étonner d'une armée exaspérée par de si grands
+besoins, si souffrante, et composée de tant de nations?
+
+Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant écrasé ces
+guerriers, des reproches s'élevèrent. Eh qui ne sait que de pareils
+désordres ont toujours été le mauvais côté des grandes guerres, la
+partie honteuse de la gloire; que la renommée des conquérans porte son
+ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un être, si petit
+qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse éclairer à la
+fois de tous côtés? C'est donc une loi de la nature que les grands corps
+aient de grandes ombres.
+
+Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme des vices de cette
+armée. C'étaient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela
+même les unes furent moins louables, et les autres moins blâmables, en
+ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, commandés par l'exemple et les
+circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la
+fixité de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de départ
+et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette
+armée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant à leur
+place: or comme cette position était très-élevée, très-extraordinaire,
+fort compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser
+l'ensemble, et en apprécier tous les résultats nécessaires.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+CEPENDANT Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers
+Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à
+la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller
+jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des
+Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres
+et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur
+sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le
+sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pénétrés
+d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait
+seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des
+flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté
+était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la
+figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu
+de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils
+croyaient notre ouvrage: il décelait déjà cette vengeance féroce, qui
+fermentait dans leurs coeurs, qui se répandit dans tout l'empire, et
+dont tant de Français furent victimes.
+
+En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à
+son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour
+conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec
+Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais
+vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'âme
+d'un empire; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout
+l'empire de Russie.»
+
+Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette
+blessure sera profonde et ineffaçable;» mais bientôt se relevant, il dit
+«que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le
+sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc
+de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par
+ses détachemens: là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les
+ressources de l'empire, recompléter son armée;» et déjà (le 16
+septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste
+conquête.»
+
+On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon
+espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en
+craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans
+ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse à ses
+peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il; jurons de
+redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou
+déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même
+d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays,
+sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite
+par le fer, la faim et la désertion; il n'a dans Moskou que des débris;
+il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds.
+
+»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein
+d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et
+l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à
+travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous
+donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui
+d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des
+nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par
+une invocation au Tout-Puissant.
+
+Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour
+nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les
+faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y répondirent.
+Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a été complet, sans
+réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au
+milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est
+restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une
+civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand
+peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de
+gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder
+successivement.
+
+Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui
+réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita
+pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait
+atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte
+Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent
+que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand
+tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de
+fumée.
+
+Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine
+lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes
+qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis
+d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de
+surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai
+embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein
+de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent
+vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison,
+pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous
+ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un
+demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.»
+
+Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre,
+un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4
+octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se
+retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani.
+Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la
+demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un
+parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet
+instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi
+ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire; il combattit
+jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.
+
+Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre,
+suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit
+suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était
+ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les
+flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y
+appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts,
+ses traîneurs; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire,
+par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou
+prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand
+débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil.
+
+Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat
+furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient
+une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits,
+furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie,
+et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait
+son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc
+moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps
+heureux, ce qu'il désire, il l'espère.
+
+Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre
+sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer,
+soit même pour se reposer; car la volonté en lui surpasse l'imagination.
+En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres.
+
+Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées,
+et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans
+interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en
+a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord
+arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes
+militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques
+maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour
+garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu
+établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue
+échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où
+l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques
+Cosaques suffisaient.
+
+Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude
+de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà
+l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a
+plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore,
+l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une
+occupation; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main. Il
+est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à
+chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir,
+isolé ou non; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout
+ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris; tant la science d'une
+administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés
+et bien choisis, et le chef exigeant.
+
+Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure
+encore! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté;
+perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la
+défense contre l'attaque.
+
+Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes
+que leur puissant ennemi veut se fixer dans le coeur de leur empire.
+Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est
+donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu
+des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un
+chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des
+Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que
+l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait
+de longue main à toutes ces déceptions.
+
+Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est
+déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est un
+affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de
+colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez,
+s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince
+Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou,
+marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre!
+Murat et Davoust feront l'arrière-garde!» Et l'empereur, tout animé,
+fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et
+silencieuse n'exprime que l'étonnement.
+
+Alors, s'exaltant pour exalter: «Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que
+cette pensée n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre
+aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous! De
+quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il
+apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales
+du Nord.»
+
+Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route
+stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur
+cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent
+rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord,
+aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en était
+déjà trop près; et que deviendraient six mille blessés encore dans
+Moskou: on allait donc les livrer à Kutusof! Celui-ci talonnerait
+l'armée! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher,
+comme en fuyant, à une conquête!»
+
+Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets; soin
+bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres
+imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût
+été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui
+qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir
+obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et
+de reculer.
+
+C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis,
+et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce
+grand-officier avait plu à Alexandre: il était le seul, entre tous les
+grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son
+rival; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son
+intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.
+
+Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de
+montrer son anxiété. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hésite. Il
+marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa
+fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence: elle va céder
+enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il
+daignait l'accorder.
+
+Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur
+Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans
+doute son grand-écuyer: alors la Russie se soulèvera contre l'empereur
+Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on
+l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le
+regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère,
+ajoute-t-il, convient à nos intérêts; aucun autre prince ne pourrait le
+remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette
+catastrophe, à lui envoyer Caulincourt.
+
+Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne
+changea point de langage; il soutint «que cette ouverture serait
+inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué;
+Alexandre n'écouterait aucune proposition; que la Russie sentait, à
+cette époque de l'année, tout son avantage; que, bien plus, cette
+démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que
+Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre
+position.»
+
+Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il
+marquerait d'inquiétude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait,
+et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur
+rompit brusquement cet entretien par ces mots: «Eh bien, j'enverrai
+Lauriston.»
+
+Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et
+que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour
+même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui
+répliqua avec amertume: «qu'il aimait les plans simples, les routes les
+moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu,
+mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant,
+comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre,
+il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour
+Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent: «Je
+veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez
+seulement l'honneur!»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+CE général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est
+aussitôt suspendue, l'entrevue accordée; mais Volkonsky, aide-de-camp
+d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Vilson assure que
+les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et
+l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci
+n'avait point osé sortir de son camp.
+
+Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à
+Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire,
+et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation
+qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Volkonsky, et
+voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napoléon irrité se serait
+précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout
+incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins
+décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses
+renforts.
+
+Malheureusement Beningsen se hâta de demander un entretien à Murat.
+Lauriston attendit. Le chef d'état-major russe, plus habile à négocier
+qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau, par des formes
+respectueuses; de le séduire par des éloges; de le tromper par de douces
+paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de
+la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur résultat, et
+regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un
+meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper.
+
+Il décida Lauriston à retourner dans le camp des Russes, où Kutusof
+l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Beningsen et Volkonsky
+voulaient en rester les témoins. Cela choqua le général français: il
+exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.
+
+Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son
+but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe
+répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs; mais aussitôt il
+proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et
+offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna
+ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses
+généraux.
+
+À les entendre, «tous gémissaient de cette continuité de combats. Et
+pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient
+s'estimer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils formaient des
+voeux ardens pour qu'une prompte paix arrivât de Pétersbourg. Jamais
+Volkonsky ne se hâterait assez.» Et ils s'empressaient autour de
+Lauriston, l'attirant à part, lui prenant les mains, et lui prodiguant
+ces manières caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.
+
+Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient sur-tout entendus pour
+tromper Murat et son empereur. Ils y réussirent. Ces détails
+transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir
+peut-être, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, pressé
+d'échapper au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir
+s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses
+généraux, il triomphe «en leur annonçant une paix toute prochaine!
+Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes! À la
+réception de sa lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie.»
+
+Cet armistice était singulier. Pour le rompre, il suffisait de se
+prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour
+le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins
+que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi, ni
+faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait
+par-tout, excepté où elle pouvait nous être favorable.
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut à se montrer
+aux avant-postes ennemis. Là, il jouissait des regards que sa bonne
+mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les
+chefs russes n'eurent garde de le dégoûter, ils le comblèrent de toutes
+les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait
+ordonner à leurs vedettes comme aux Français. Si quelque partie du
+terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui
+céder.
+
+Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire
+qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à
+Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui.
+Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres:
+«Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!» Toutes les idées possibles
+venaient à des hommes à qui tout était arrivé.
+
+Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques
+instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre
+irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes
+ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder
+sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille
+garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux?
+Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa
+ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses
+magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.»
+
+En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient
+encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la négligence de son
+chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâcheté d'un officier,
+qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit
+son salut.
+
+Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers,
+allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et
+comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en
+plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux
+revenaient épuisés: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de
+seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les
+arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes
+continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux
+d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec
+quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages,
+pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils
+avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.
+
+Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de
+Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main,
+et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof,
+puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal
+d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur
+nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit
+égorger toute la garnison.
+
+Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous;
+l'armée s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus
+entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant
+d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail.
+
+Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières
+se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans
+leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue,
+vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont
+récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces
+chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue
+crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas
+qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre
+se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans
+l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de
+recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.»
+
+Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes
+rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années,
+d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les
+chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible.
+Aucun ne manquait à l'appel national; la Russie entière se levait; les
+mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils
+étaient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse
+nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe
+des croisés, et les entendre crier: Dieu le veut.
+
+Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à
+l'approche de leur puissant hiver; c'était leur allié naturel et le plus
+terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient,
+ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos
+ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à
+demi mortes.»
+
+On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là
+demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé,
+assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et
+mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de
+leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger; ils
+ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays; que, vif, on se devait
+à sa culture, à sa défense, à son embellissement; que, mort, on lui
+devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son
+tour on devait le nourrir.»
+
+L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait,
+ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi
+se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller
+les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la
+grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes
+eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit
+donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie.
+
+Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa
+gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides
+en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la
+possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule
+de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué
+de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées
+d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette
+position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le
+savait accessible à tous les pressentimens.
+
+Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans
+lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le
+distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui
+des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant
+d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats
+errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa
+rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus
+cruelle encore.
+
+Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec
+le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De
+Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de
+retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et
+désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme
+égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de moeurs et de
+religion étrangères, il n'a pas conquis un homme; il n'est réellement
+maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il
+vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que
+celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes,
+il se voit comme perdu dans leur espace.»
+
+Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre.
+«On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un
+mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués;
+que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque
+jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en
+retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se
+rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.»
+
+Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son
+infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte. «Quelle
+effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas
+rétrograde! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas,
+ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est
+point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit
+général, quand j'y suis empereur! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne
+faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de
+convenir d'une erreur, que cela déconsidère; que lorsqu'on s'est trompé
+il faut persévérer, que cela donne raison.»
+
+C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première
+qualité, ici son premier défaut; les vertus politiques étant relatives
+comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes
+que dans leurs rapports avec les circonstances.
+
+Cependant, sa détresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur
+l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier,
+lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne.
+Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne
+peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur
+et succès: ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou
+détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant
+toujours.
+
+Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire
+de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le
+temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point
+retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les
+circonstances: ils disent que son génie ne sait plus s'y plier; ils s'en
+prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui
+causera sa chute.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+MAIS Napoléon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il
+recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore
+vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens
+qui lui restent pour ébranler la constance de son rival: il sait que le
+nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui
+deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux; mais il compte sur
+cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour,
+elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable; il s'efforce
+donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens,
+et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste.
+
+Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur
+sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose; qu'autrement il
+n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une
+population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être
+égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes
+tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de
+milliards perd la Russie! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La
+nation est retardée de cinquante ans: c'est toujours un grand résultat!
+Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les
+épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le
+trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix.
+
+S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons
+réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a
+parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le
+dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que,
+jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de
+hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que
+sur deux rangs.
+
+Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à
+cette illusion. Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de
+Lobau ne peut vaincre la sienne: par là, il veut sans doute faire
+comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et
+que rien ne pourra ébranler sa résolution.
+
+Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son
+avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier
+qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses
+regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de
+Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour
+soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore
+attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion,
+qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans
+doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun
+redouble d'efforts.
+
+Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des
+officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui
+voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de
+l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la
+plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans
+des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus
+reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places
+vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs
+menaçaient.
+
+D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens
+d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur
+chaussure; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats;
+mais, malgré tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin
+leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes
+éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des
+czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats
+et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et
+brillans; car c'est là l'honneur du soldat: ils y attachaient encore
+plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que
+l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.
+
+L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer,
+quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent
+toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne
+songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans
+qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit
+seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier
+d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa
+fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages
+manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi
+réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une
+partie dans Moskou: «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée;» et il exige
+que tout marche avec lui.
+
+Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut
+qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque
+jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne
+suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens
+s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu
+que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le
+plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les
+efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.
+
+Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à
+son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards
+inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les
+repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et
+concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne
+se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait
+oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté.
+Quelquefois alors, son coeur, trop surchargé, déborde, et répand ses
+douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de
+s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces
+injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.
+
+Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans
+faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou
+l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru,
+jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée
+russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès
+que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera
+en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants
+pour l'aller vendre en France.--Eh que faire donc! s'écria
+l'empereur?--Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp
+retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il
+en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux
+qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux
+logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on
+attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée
+viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!»
+
+À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il
+répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y
+ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans
+nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans
+communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et
+la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»
+
+Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu
+dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa
+défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui
+s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient
+passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers
+nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie
+française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils
+connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la
+facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la
+puissance de son attention.
+
+On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples
+et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le
+voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et
+attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire.
+Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible
+lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans
+doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa
+décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se
+retenant encore quelques instans sur ce sommet.
+
+Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à
+Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues
+arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au
+sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les
+autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se
+glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour,
+Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête.
+S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui
+amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt
+à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout
+nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!»
+
+Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des
+Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de
+Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera
+sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la
+France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et
+à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois
+fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup
+impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles
+mielleuses, le projet le plus funeste.
+
+Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un
+cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce
+prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à
+Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que
+désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.
+
+En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain
+couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières;
+que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée;
+qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse,
+et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir,
+quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre.
+Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il
+craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.
+
+En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que,
+près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt
+ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière
+négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car
+dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow
+et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur
+Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les
+fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera
+Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et
+pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.
+
+Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique.
+Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune
+précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent
+dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette
+imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie
+était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta
+trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait
+rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même
+des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou
+habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de
+ses instructions avec leur partie conjecturale.
+
+Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe
+dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les
+cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division
+Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour
+Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on
+y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres,
+seront leur sauve-garde.
+
+Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant
+où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les
+divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le
+canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir;
+les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier
+mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à
+provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour
+vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.
+
+Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il
+se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le
+jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été
+surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc
+attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente
+fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes
+perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à
+l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées
+sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand
+chemin, sa seule retraite.
+
+Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof,
+a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et
+les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près
+d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède
+et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà
+Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes
+sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais
+il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin
+la victoire.
+
+Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié
+des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués
+de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre
+recommencée. C'était le 18 octobre.
+
+À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années.
+Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord,
+tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit
+n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers
+Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn.
+L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de
+Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se
+trouveront sur mon passage!»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LIVRE NEUVIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+DANS la partie méridionale de Moskou, près de l'une de ses portes, l'un
+de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes
+deux vont à Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne;
+l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre
+Murat. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moskou le 19
+octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les
+frontières de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk.
+L'un deux, Rapp, observa «qu'il était tard, et que l'hiver pourrait nous
+atteindre en chemin.» L'empereur répondit, «qu'il avait dû laisser aux
+soldats le temps de se refaire, et aux blessés rassemblés dans Moskou,
+Mojaïsk et Kolotskoï, celui de s'écouler vers Smolensk.» Puis, montrant
+un ciel toujours pur, il leur demanda «si dans ce soleil brillant ils ne
+reconnaissaient pas son étoile?» Mais cet appel à sa fortune et
+l'expression sinistre de ses traits, démentaient la sécurité qu'il
+affectait.
+
+Napoléon, entré dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et
+vingt mille malades et blessés, en sortait avec plus de cent mille
+combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré
+les pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie,
+à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes,
+et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de
+ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa
+cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient.
+
+Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef.
+L'armée, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans
+cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille
+chevaux de toute espèce, cent mille combattans marchant à la tête avec
+leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux
+mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de
+guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion
+effrayante, ressemblait à une horde de Tartares, après une heureuse
+invasion.
+
+C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange,
+une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de
+chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et
+persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: là des paysans russes
+avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font
+partie: d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes,
+pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront
+pas ainsi la fin de la première journée: mais, devant leur folle
+avidité, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.
+
+On remarquait sur-tout dans cette suite d'armée une foule d'hommes de
+toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans
+toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des
+voitures élégantes, traînées par des chevaux nains, attelés de cordes.
+Elles sont pleines du butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles
+portent aussi des femmes françaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes
+furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la
+haine des Moskovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes; l'armée
+est leur seul asile.
+
+Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On
+croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces
+armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de
+dépouilles après une grande destruction. On ne concevait pas comment la
+tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, dans une si longue
+route, une aussi lourde masse d'équipages.
+
+Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait
+peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait
+sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une
+boutade de Cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail; mais le
+sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous alléger ainsi. Pour
+l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses
+soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le
+butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances
+qu'il leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter: enfin les
+transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades
+et les blessés, la seule voie de salut.
+
+Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il
+entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il
+poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il
+allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais
+tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra
+où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna
+en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.
+
+Au milieu de cette manoeuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de
+traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne
+tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.
+
+Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et
+les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à
+Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la
+grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée
+tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire
+pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers
+Kalougha.
+
+Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche
+de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une
+ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+LE 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour
+l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division
+avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les
+bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof,
+et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de
+Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer,
+et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut
+guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.
+
+Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un
+combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se
+placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu?
+sa manoeuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité
+dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de
+Kutusof?».
+
+En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement
+qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par
+cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en
+met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les
+chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara
+et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est
+vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne
+pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater
+tous nos malheurs de ce séjour.
+
+Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une
+bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne
+s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe
+Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ
+de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand
+tout était décidé.
+
+Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout
+expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de
+Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis
+gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide,
+entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une
+plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face,
+qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp
+retranché de Kutusof.
+
+»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir
+placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière,
+d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise
+nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de
+la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que
+par deux bataillons.
+
+»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les
+bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les
+Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris
+épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les
+postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce
+n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon!
+Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues
+de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»
+
+Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques
+officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment.
+À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est
+déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de
+tirailleurs russes disputaient ses rives.»
+
+Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde
+plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute
+l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par
+les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se
+retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles
+dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà
+même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de
+Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de
+parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.
+
+En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son
+côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans
+lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable,
+et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte
+retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous
+qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.
+
+Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de
+Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui
+monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux:
+Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus
+sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les
+hauteurs.
+
+Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus
+qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui
+s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple,
+quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit
+alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer
+dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une
+seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.
+
+Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot
+remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et
+dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située
+à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq
+fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes
+russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et
+tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et
+ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive,
+cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos
+attaques.
+
+À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de
+Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se
+tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les
+secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres;
+et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand
+effort, fut successivement détruit sans résultat.
+
+Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et
+regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français
+dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils
+sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à
+découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors,
+écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent;
+de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent
+et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et
+les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.
+
+Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en
+reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu;
+les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on
+se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de
+l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans
+les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés
+par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs
+squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'oeil y
+démêle un reste de forme humaine.
+
+Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un
+chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le
+temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il
+fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le
+reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.
+
+La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance
+en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la
+ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois
+qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme,
+ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui
+rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on
+craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet
+âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les
+riches leur fortune.
+
+Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout
+perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se
+dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons,
+qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.
+
+Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse
+croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer
+du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa
+dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à
+ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment;
+elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la
+guerre est encore reportée sur les hauteurs.
+
+En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient,
+à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont;
+et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont
+traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils
+s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des
+canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe
+est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent,
+la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les
+jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et
+Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville,
+et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de
+Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.
+
+C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond
+d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs
+têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville
+bâtie sur un penchant rapide.
+
+Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où
+sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être
+blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle
+n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se
+rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier en
+sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne
+faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On
+gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être
+épargné.
+
+En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23
+au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et
+cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment; qu'une
+division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été
+négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de
+portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et
+décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et
+pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et
+nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'était là ce qu'il y avait
+de plus vraisemblable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+QUAND l'empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas
+à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau
+et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de
+bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de
+Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja.
+
+Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale,
+obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de
+l'Europe allait se décider.
+
+Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles.
+Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une
+bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir,
+Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services,
+et sur-tout à l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui comme
+à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon
+comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui
+être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable; qu'enfin,
+il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires; et
+l'empereur fatigué s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait
+avoir formés.
+
+Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis.
+Bessières a obéi: il a soigneusement parcouru le front de la position
+des Russes: «Elle est, dit-il, inattaquable!--Ô ciel! s'écrie l'empereur
+en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en
+répondez-vous!» Bessières répète son assertion: il affirme «que trois
+cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors
+Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester
+comme enseveli dans le plus profond abattement. «Son armée est
+victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manoeuvre déjouée:
+Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prévenu! Et il ne peut accuser son
+étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie!
+hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre? sa
+fortune ne lui a donc pas manqué, c'est lui qui a manqué à sa fortune.»
+
+Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande
+stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. À
+peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de
+tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le
+travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève,
+appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse:
+c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son
+esprit.
+
+Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince
+d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et
+à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient
+entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski
+sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté,
+qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc
+l'avis de son officier d'ordonnance.
+
+Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et
+s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle
+de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait
+qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la
+Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient
+l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas
+été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore
+atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie
+et de voitures de luxe: c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait
+sans défiance.
+
+On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis
+de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent: déjà
+quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant,
+n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout
+effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures
+s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient
+continuer, d'autres retourner: elles se croisèrent, se culbutèrent, ce
+fut bientôt un tumulte, un désordre complet.
+
+L'empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une
+terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils
+les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore; et
+si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font
+tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût
+pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces
+clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive
+l'empereur.»
+
+C'était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde
+victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et
+le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant
+même où l'empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis
+d'une rivière ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à un
+projet si audacieux, ils l'exécutaient!
+
+Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le
+temps de dire à l'empereur: «Ce sont eux, retournez!» L'empereur, soit
+qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina, et il allait être
+enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en
+arrière en lui criant: «Il le faut!» L'empereur n'eut qu'un moment pour
+s'échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier
+enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le
+renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde
+dégagèrent ce général.
+
+Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout,
+chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant
+dans les bois pour les dépouiller; puis détournant les chevaux attelés
+aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une
+victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde
+accourut: à cette vue ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce
+torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en
+abandonnant tout ce qu'il entraînait.
+
+Cependant plusieurs de ces barbares, s'étaient montrés audacieux jusqu'à
+l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos
+escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils
+comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté
+de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était
+opérée sans désordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans
+attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient
+à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous
+avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs
+canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait
+réfléchir. Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve
+et entière.
+
+L'empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu'à son quartier-général,
+y resta une demi-heure, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, et
+le lendemain d'une victoire, et qu'il eût été obligé de fuir! Il s'en
+prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère;
+puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le
+vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.
+
+La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut
+d'une plus terrible éloquence! Ses formes prononcées, ses ruines toutes
+sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la
+longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons;
+des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décombres, et se
+traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi
+consumés, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des
+tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de
+leurs colonels et de leurs généraux tués; tout attestait le choc le plus
+acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'écria «que
+l'honneur d'une si belle journée appartenait tout entier au prince
+Eugène;» mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle
+l'augmenta. Il s'avança ensuite dans la plaine haute.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+MES compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, où s'arrêta la
+conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où
+commença le grand écroulement de notre fortune? Vous représentez-vous
+encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les
+bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos.
+D'un côté, les Français venant du nord qu'ils évitent; de l'autre, à
+l'entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous
+repousser sur leur puissant hiver; Napoléon entre ces deux armées; au
+milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi à l'ouest,
+sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont fermées.
+Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent
+prêts à lui disputer vingt lieues de défilés; du côté de Medyn, il voit
+une cavalerie nombreuse: c'est Platof et ces mêmes hordes qui viennent
+de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui l'ont traversé de part en
+part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur
+son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus.
+C'est de ce côté que les yeux de l'empereur se sont attachés le plus
+long-temps; qu'il a écouté ses chefs, et consulté ses cartes; puis, tout
+chargé de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir
+lentement dans son quartier-général.
+
+Murat, le prince Eugène, Berthier, Davoust et Bessières l'avaient suivi.
+Cette chétive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur,
+deux rois, trois généraux d'armée. Ils allaient y décider de l'Europe et
+de l'armée qui l'avait conquise. Smolensk était le but! Y marchera-t-on
+par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk? Cependant Napoléon est assis devant une
+table; sa tête s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans
+doute aussi la détresse qu'ils expriment.
+
+On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murat,
+qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation.
+N'écoutant que son génie tout entier dans la chaleur de son sang, il
+s'élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui
+élèvent ou précipitent.
+
+Il se lève, il s'écrie «qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais
+qu'à la guerre c'est aux circonstances à décider de tout, et à donner à
+chaque chose son nom; que là où il n'y a plus qu'à attaquer, la prudence
+devient témérité, et la témérité prudence; que s'arrêter est impossible,
+fuir, dangereux; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude
+menaçante des Russes, et leurs bois impénétrables? il les méprise. Qu'on
+lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et
+il va s'enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser
+tout, et rouvrir à l'armée la route de Kalougha.»
+
+Ici, Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue en
+disant «que c'était assez de témérités; qu'on n'avait que trop fait pour
+la gloire; qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver les restes de
+l'armée.»
+
+Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l'idée d'obéir au roi
+de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde,
+qu'il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle
+consistaient son commandement et son utilité, Bessières, qui se sent
+soutenu, ose ajouter «que pour de pareils efforts, dans l'armée, dans la
+garde même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que, les transports
+étant insuffisans, désormais le vainqueur atteint, resterait en proie
+aux vaincus; qu'ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc
+suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d'en reconnaître la
+force; contre quels ennemis? n'avait-on pas remarqué le champ de
+bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, à peine
+armées et vêtues, venaient de s'y faire tuer? Ce maréchal finit, en
+prononçant le mot de _retraite_, que l'empereur approuva de son silence.
+
+Aussitôt le prince d'Eckmühl déclara que «puisqu'on se décidait à se
+retirer, il demandait que ce fût par Medyn et Smolensk.» Mais Murat
+interrompt Davoust; et soit inimitié ou découragement, suite ordinaire
+d'une témérité repoussée, il s'étonne «qu'on ose proposer à l'empereur
+une si grande imprudence. Davoust a-t-il juré la perte de l'armée?
+veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se traîner sans
+guides et incertaine sur une route inconnue, à portée de Kutusof,
+offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi? sera-ce lui, Davoust qui
+la défendra? Pourquoi, quand derrière nous Borowsk et Kéréia nous
+conduisent sans danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut? Là, des
+vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est connu, aucun
+traître ne nous égarera.»
+
+À ces mots, Davoust, tout brûlant d'une colère qu'il concentre avec
+effort, répond «qu'il propose une retraite à travers un sol fertile, sur
+une route vierge, nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore
+debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve
+pas pour nous couper la route de Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne
+Murat. Et quelle route! un désert de sable et de cendres, où des convois
+de blessés s'ajouteront à nos embarras, où nous ne trouverons que des
+débris, des traces de sang, des squelettes, et la famine!
+
+Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu'il obéira à
+l'ordre qui lui sera contraire avec le même zèle qu'il exécuterait celui
+qu'il aurait inspiré; mais que l'empereur seul avait le droit de lui
+imposer silence, et non Murat, qui n'était pas son souverain, et qui ne
+le serait jamais!»
+
+La querelle s'échauffant, Bessières et Berthier s'interposèrent. Pour
+l'empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait
+insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots:
+«C'est bien, messieurs, je me déciderai.»
+
+Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord
+l'éloignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un
+cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si
+nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat
+intérieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont
+dit que le rapport d'une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à
+quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui
+acheva de le déterminer à cette funeste résolution.
+
+Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord,
+au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de
+Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+DANS cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes.
+Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne
+s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque
+pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous
+lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu'il
+envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-même se placer en
+travers du chemin de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles générales
+ne sont plus à craindre.
+
+Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson,
+cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en Égypte, en Espagne, et
+par-tout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans
+l'armée russe les alliés; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof,
+un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles
+d'aversion: sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne
+manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient.
+
+Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule
+journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo;
+et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat
+était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par
+une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit
+insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent
+plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de
+Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et
+s'était arrêté trop tôt.
+
+Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une
+bataille décisive, et, sur son refus, il s'écrie «qu'il veut donc ouvrir
+un libre passage à Napoléon! le laisser s'échapper avec sa victoire!
+Quel cri d'indignation s'élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute
+l'Europe! n'entend-il pas déjà les murmures des siens!»
+
+Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à
+l'ennemi un pont d'or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle
+le sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas? pourquoi l'arrêter,
+le forcer à vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alliés des
+Russes, l'hiver est le plus sûr; il veut attendre son secours. Pour
+l'armée russe, elle est à lui; elle lui obéira malgré les clameurs de
+Vilson; Alexandre bien informé l'approuvera: que lui importe
+l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est
+Russe; il veut que la Russie soit délivrée; elle va l'être sans courir
+encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui
+importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine».
+
+Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée
+française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé
+d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses
+divisions, et sept cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées, on
+ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé; Vilson y croit
+lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin
+fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la
+vue de l'ennemi, lui paraît impraticable: il faut enfin que Kutusof
+vainque ou périsse; et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille
+décisive; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la
+Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.
+
+Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il
+jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en
+voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible:
+Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l'Anglais, en songeant que la
+position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le
+jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le
+réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir
+vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà,
+sur l'Ocka, tout était prêt pour son passage.
+
+C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se
+retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le
+dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.
+
+Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit
+de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était
+adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là,
+toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre,
+se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si
+amoncelée qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs
+heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques
+boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre.
+
+Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut
+lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et
+quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la
+guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. «L'ost ignore ce que fait
+l'ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps
+ennemis; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux
+armées en présence!
+
+Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence
+à Moskou, qu'ici il manqua de témérité: il se fatigua; ces deux
+échauffourées de Cosaques l'avaient dégoûté; ses blessés
+l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de
+résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut
+à une retraite précipitée.
+
+Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de
+Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que
+commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq
+mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de
+quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la
+grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux
+baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle, son chef, sombre
+et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication
+avec les places de la Vistule.
+
+Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux
+points d'arrêt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de
+ces deux villes ses deux grands dépôts; d'immenses magasins y sont
+réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc
+gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc
+droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues
+et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement
+graduel de Saint-Cyr.
+
+Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille
+hommes de troupes fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les
+premiers jours de septembre; il compte sur les détachemens qu'envoient
+les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs
+ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront
+successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans
+les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de
+regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu'on
+croie que sa présence, s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de
+Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof; et menacera
+Alexandre jusque dans sa seconde capitale.
+
+C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Düna. Mais ce n'est
+point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose;
+il sent que ce n'est pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra
+garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces
+vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de
+profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver
+pourra rendre solide: alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver
+jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de
+bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler.
+
+S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à
+Vitepsk; s'il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof,
+Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces
+riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers
+d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et
+non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent
+lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec
+l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus
+loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais
+de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des
+quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent.
+
+Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses
+Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour
+contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il
+est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais,
+que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter
+à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le
+Styr.
+
+Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes
+de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a
+pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que
+l'Autrichien s'est arrêté; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre,
+de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à
+Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.
+
+Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et
+qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que
+Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes
+répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes
+enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins
+et lui couper sa retraite.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+NAPOLÉON, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à
+Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois
+qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de
+scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est
+détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et
+demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion,
+les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus
+guère, s'attendant à tout.
+
+Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre
+avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent
+quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le
+maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus
+russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur
+Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.
+
+Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur
+lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de
+régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes
+pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie,
+formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement: ils
+ne devaient pas tarder à se disperser.
+
+On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses
+vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et
+l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au
+reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier
+s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin,
+puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de
+la ville. C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que
+Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les
+avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de
+l'armée.
+
+Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur
+les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et
+sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux
+hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à
+ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant
+qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses
+chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a
+fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure,
+qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les
+chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles.
+L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de
+Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par
+les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français;
+qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour
+leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils
+mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»
+
+Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les
+Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré
+vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le coeur, à mesure
+que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille
+Russes, que commandait Wintzingerode.
+
+Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de
+reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé,
+s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie
+géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre
+des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant
+pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle,
+agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.
+
+On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du
+droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui
+répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être
+pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et
+qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n'espérant plus en
+imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.
+
+Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour
+jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés;
+mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un
+artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà; ses progrès
+étaient calculés: on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre
+l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais
+condamnés.
+
+Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement,
+d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du
+pillage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et s'enhardissant du
+calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils
+montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand
+tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces
+murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait
+abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons
+d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie
+effroyable.
+
+La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à
+Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet
+accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le
+lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que
+tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des
+commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que
+désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres; qu'un cloaque impur
+et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux
+mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder
+l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite
+tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers
+d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se
+sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg;
+double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et
+du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche
+offensive.
+
+C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire
+tout le pays qu'il abandonne; il lui répugne d'aggraver les malheurs de
+cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui
+font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille
+propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille
+serfs, innocens de toutes ces barbaries.»
+
+Il n'était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout
+avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette
+même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus.
+C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant,
+il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour
+ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux,
+soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord
+légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux
+d'attaque.
+
+Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point
+du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour
+l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne
+laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables
+de l'état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à
+cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof
+avait répondu: «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme
+russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses
+milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.
+
+Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre
+l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général
+allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son
+accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le
+chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les
+bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui
+êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi
+personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé
+dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé
+du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de
+la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la
+confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi
+ordinaire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger!
+Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent
+immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces
+scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.
+
+L'empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces
+villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante
+aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur
+le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont
+provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison
+de toutes ces fanfaronnades.»
+
+Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme
+lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher; vous
+êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des
+premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un
+étranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe; cet emploi
+sera beaucoup plus honorable.»
+
+Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes
+paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il
+répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa
+famille; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la
+reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il était au poste que son
+bienfaiteur lui avait assigné; qu'il avait donc fait son devoir.»
+
+Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint
+aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands
+qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de
+lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n'en tint compte, et chacun
+s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins
+continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode
+et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce
+jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son
+général; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa
+colère.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+LE 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de
+blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme
+à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de
+quelques werstes, et l'hiver commença! Ainsi, après un combat terrible,
+et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait
+emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était
+avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres;
+et l'hiver l'avait atteinte.
+
+Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la
+retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les
+chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière
+soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des
+caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin,
+l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un
+pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se
+rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut
+envoyé par Davoust.
+
+D'abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce
+Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il
+répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.»
+Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là,
+comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme
+celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et
+au milieu d'une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement
+le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il
+s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il
+aurait eue à leur place.
+
+Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée,
+car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn,
+celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française: et
+Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa
+dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet
+sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en
+même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte,
+et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un
+séjour et des vivres à cette troupe d'élite: s'assurer de plus près de
+la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.
+
+Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil; il parut s'en
+venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de
+vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur! On
+sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène; et nous, étrangers.
+Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint
+morne, la marche pénible, la consternation commença.
+
+À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce
+n'était qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et
+quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le
+désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté.
+On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait
+que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point
+d'état-major, point d'ordre général, point de noeud commun, rien qui
+liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de
+leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur
+lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée
+des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre
+lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop
+de ménagemens. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.
+
+L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta
+de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne
+répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait
+pas été dicté par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car
+Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours
+prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait
+l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était
+oublié sans ressource.
+
+Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant
+les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour
+de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres
+coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le
+plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan
+éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de
+casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de
+lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang.
+
+Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés.
+Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines,
+dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire:
+c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt.
+Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille!» forma un long et
+triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid,
+la faim et l'ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en
+marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de
+tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait
+abandonner.
+
+C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus
+grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et
+bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec
+indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand
+il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur
+ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera
+les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il
+s'écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui,
+treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par
+l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis
+l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de
+nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a
+poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'étaient point des
+barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes,
+des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire,
+ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et
+ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber,
+chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les
+a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là
+infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement
+commencé! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable
+passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la
+mort, pour chercher l'immortalité.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+CEPENDANT, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux
+recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette
+sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant
+l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses
+deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les
+morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut
+d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un
+ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent
+d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui
+disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.
+
+Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï,
+spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À
+Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat
+était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre
+ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en
+eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait,
+excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs,
+donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour
+être exécutés.
+
+Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le
+dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient
+encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils
+virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y
+avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la
+porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains
+suppliantes.
+
+L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût,
+reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à
+Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes
+prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour
+faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés
+que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une
+multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette
+espèce que déjà l'on était obligé de faire.
+
+Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés
+venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables,
+dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en
+murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se
+turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se
+laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de
+solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à
+leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les
+premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce
+crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint
+jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives
+et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi
+toutes les affections.
+
+Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz,
+surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement.
+On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière,
+et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que
+deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des
+Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun,
+suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent.
+Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes.
+Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà
+donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur
+l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos
+blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer
+d'horribles représailles?»
+
+Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient
+cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les
+enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était
+sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger?
+l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le
+dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus
+s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie,
+c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal
+venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.
+
+Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée
+d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de
+ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux
+flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les
+premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite
+devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon
+contraint de céder et de fuir.
+
+Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction
+qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de
+plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie
+qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas
+abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais
+cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur
+universel.
+
+La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut
+dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et
+parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses
+paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant
+de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua
+l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa;
+«c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le
+perfide y avait entraîné Alexandre et lui!»
+
+Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées
+avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà
+celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient
+peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et
+rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+DE Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour
+attendre le prince Eugène et Davoust, et pour observer le chemin de
+Medyn et d'Inknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de
+Smolensk; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait
+amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1er novembre, après
+trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun
+avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était
+endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et
+ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers
+Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le
+premier, le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davoust,
+qu'il jugeait fatigué.
+
+Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'être
+encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé
+que de trois journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop
+méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière.
+
+L'armée entière, et sur-tout le corps du prince Eugène, répétait ces
+plaintes: elle disait «que, par une suite de son esprit d'ordre et
+d'opiniâtreté, Davoust s'était laissé atteindre dès l'abbaye de
+Kolotskoï; que là, il avait fait à de misérables Cosaques l'honneur de
+se retirer devant eux, pas à pas, et par bataillons carrés, comme s'ils
+eussent été des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de
+loin sur les masses profondes qu'il lui avait présentées; qu'alors
+seulement le maréchal ne leur avait plus opposé que quelques lignes
+minces qui s'étaient reployées promptement, et quelques pièces légères,
+dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces manoeuvres, et des
+fourrages entrepris régulièrement, avaient fait perdre un temps toujours
+précieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de
+laquelle la plus habile manoeuvre était de passer vite.»
+
+À cela, Davoust répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce
+de désordre: elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette
+fuite; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et
+le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.
+
+Il ajoutait: «qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à
+surmonter; c'était un pays complètement dévasté, des maisons, des arbres
+brûlés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à lui, qui venait le
+dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire; l'incendie le
+précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde! Et sans doute
+qu'on oubliait de même ce chemin couvert d'un givre battu et miroité par
+les pas de tous ceux qui le devançaient; et ces gués défoncés, ces ponts
+rompus, qu'on avait eu garde de réparer; chaque corps, hors des combats,
+ne s'occupant que de lui seul.
+
+«Ignorait-on encore que toute la foule désolée des traîneurs des autres
+corps, à cheval, à pieds, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme
+dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la
+partie la plus attaquée. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et
+les Cosaques, poussant les uns et poussé par les autres.
+
+«C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le bourbier de
+Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout encombré d'équipages. Il les avait
+arrachés de ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux que leurs
+feux éclairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se
+mêlait à sa voix.» Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore
+se résoudre à laisser à l'ennemi tant de trophées; ils ne s'y
+résignaient qu'après des efforts superflus et à la dernière extrémité,
+ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.
+
+En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds
+marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures; elles s'y
+enfonçaient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe
+opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un
+fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre; à tout moment eux et leurs
+conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des
+soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient;
+puis, sur des feux, faits des débris de leurs voitures, ils grillaient
+ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.
+
+Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous
+sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et
+couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils
+abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux;
+ils s'y attelaient eux-mêmes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce
+désastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pièces légères
+portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce
+désordre et l'augmentaient.
+
+Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force
+de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient
+arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce
+jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et
+éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince
+Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le
+vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger
+qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le
+prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats
+d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts
+étaient toujours si pénibles.
+
+Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit,
+l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite
+avait fait cesser la sienne: elle côtoyait les deux corps français et
+celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses
+colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle
+de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma.
+
+Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette
+avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable,
+avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi
+remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit
+blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués
+autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes
+de la guerre; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet
+art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est
+prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des
+lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations
+subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans
+prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique,
+dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.
+
+C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait
+avoir à combattre.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+LE 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses
+équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs
+du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par
+une armée; derrière lui, son arrière-garde coupée; à sa droite, la
+plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les
+lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney,
+qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.
+
+Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout
+est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage
+aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie
+ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les
+colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà
+même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en
+étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney
+lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et
+leur fit lâcher prise.
+
+En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à
+l'arrière-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, réunis au
+vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement
+derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant
+aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend
+l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène
+lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la
+route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à
+déborder leurs ailes.
+
+Par le succès de cette première manoeuvre, les deux corps français et
+italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais
+seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente
+mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait
+du désordre. Cette manoeuvre précipitée, cette surprise, tant de misère,
+et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans
+armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.
+
+Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut à une déroute. Son artillerie,
+supérieure en nombre, manoeuvrait au galop; elle prenait en écharpe et
+en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à
+Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine.
+Cependant, Davoust et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs
+plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la
+Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges,
+soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les
+batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs
+pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et
+combattre l'exemple du mal par un noble exemple.
+
+Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours;
+et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout où il pouvait le plus
+nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux
+maréchal se reposant indifféremment avec son armée au bruit du combat.
+L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il
+ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître; il
+lui déclare qu'à l'instant même, un de ses Anglais va courir à
+Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés.
+
+Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction;
+soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et
+que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le
+poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse,
+on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et
+temporiseur quand on n'a plus de temps à perdre. Il parut encore croire,
+comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre
+Napoléon; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez
+vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette
+victoire, et au ciel russe sa vengeance.
+
+Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps
+de bataille français; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer, ils y
+firent d'affreux ravages. Eugène et Davoust s'affaiblissaient; et comme
+ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent
+que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Viazma par
+le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché.
+
+Ce n'était qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en
+arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le
+combat durait déjà depuis sept heures; les bagages devaient être
+écoulés, la nuit s'approchait; les généraux français commencèrent donc à
+se retirer.
+
+Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un
+mémorable effort des 25e, 57e et 85e régimens, et la protection
+d'un ravin, le corps de Davoust eût été enfoncé, tourné par sa droite,
+et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus
+rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y
+suivirent: ils avaient pénétré dans cette ville lorsque Davoust, poussé
+par vingt mille hommes et écrasé par quatre-vingts pièces de canon,
+voulut y passer à son tour.
+
+La division Morand s'engagea la première dans la ville: elle marchait
+avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient
+les sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. La surprise fut
+complète et le désordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les
+siens, rétablit le combat, et se fit jour.
+
+Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division.
+Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de
+Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés,
+les culbuta, et s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement
+sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux
+pour tous; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de
+soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que
+vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs
+manoeuvres, encore furent-elles exécutées sans accord.
+
+Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue
+mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant
+ajourné, et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés,
+des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de
+soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur; mais il y avait
+dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout
+réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque
+régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les
+soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs
+accoutumés.
+
+Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma,
+et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch,
+dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double
+obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves
+soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le
+lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur
+petit nombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+TOUTEFOIS, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à
+Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil
+brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui
+semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de
+mort qui déjà nous environnaient.
+
+Mais le 6 novembre, le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée
+marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent:
+bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros
+flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette
+terre et à ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est
+confondu et méconnaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans
+savoir où l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle.
+Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces
+tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la
+tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; leur
+surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous
+nos pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y
+restent ensevelis.
+
+Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente fouette dans leurs
+visages la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre; elle semble
+vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moskovite,
+sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au
+travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs
+habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
+leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe
+leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme
+des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.
+
+Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la
+neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque
+débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse
+trébucher et tomber. Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les
+couvre; de légères éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture!
+La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ
+funéraire: les plus intrépides ou les plus indifférens s'affectent; ils
+passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour
+d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste
+uniformité; l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la
+nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont
+de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et
+la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande
+tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une
+nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.
+
+Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais
+depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles
+parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes
+fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles
+se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était
+sans elles: car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur
+arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil
+qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y
+entretenir un reste de chaleur et de vie.
+
+Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt
+isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs
+drapeaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs
+colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient
+séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans
+défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur
+conservation.
+
+La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se
+dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri
+pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a été
+dévasté sur une largeur de sept à huit lieues; ils ne rencontrent que
+des Cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent,
+les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expier tous
+nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui
+ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils
+n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la
+faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques
+et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande
+route.
+
+La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige
+qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer,
+où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour
+allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés,
+arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des
+chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir, mais la tempête,
+toujours active, disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins,
+tous chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes; leur neige,
+celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de
+la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des
+premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.
+
+Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers
+et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas: c'étaient des lambeaux
+maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour
+bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau
+de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus
+roides morts, marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des
+corps de plusieurs milliers de chevaux.
+
+Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans
+cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse
+par une civilisation avancée, le désordre se mit vite; le découragement
+et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant
+sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac,
+à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes
+encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en
+eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et
+de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des
+soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires: ils
+s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient
+approcher, et où tout leur avait été promis.
+
+Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid
+qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force
+d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de
+nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien
+de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté
+hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode,
+il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et,
+jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout
+abandonner.
+
+De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il
+n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est
+qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou: des
+canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand
+Yvan y furent noyés; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous
+avions tout sacrifié, devenaient à charge: il ne s'agissait plus
+d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage,
+l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des
+tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce
+qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+LE 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et
+la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit
+dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant
+reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où
+lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'évanouit avec la
+préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje.
+Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition; on en fit
+une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk
+furent alors projetés.
+
+Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à
+l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que
+l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former
+autour de lui et de l'empereur.
+
+Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer
+jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration
+tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison.
+Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre
+destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le
+ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait
+réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par
+l'étonnement général; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était
+répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec
+ses complices ou ses dupes.
+
+L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de
+loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y
+virent rien. Il se concentra; ses premières et seules paroles à Daru
+furent: «Eh bien! si nous étions restés à Moskou!» Puis il se hâta
+d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de
+correspondance.
+
+Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses
+émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement,
+d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir
+plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une
+si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation,
+et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il
+put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la
+grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc
+pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir,
+fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la
+terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous
+atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois.
+
+Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle
+hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et
+qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le
+lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant
+à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il
+s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout
+entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de
+Ney.
+
+Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite,
+mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à
+Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de
+Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures
+abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant
+par leur retour continuel.
+
+Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de
+Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel
+étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer.
+Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il
+avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant
+Dorogobouje.
+
+Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige,
+le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats,
+l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait
+amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque
+générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui
+restait de soldats et d'officiers; il se voyait obligé de reculer
+précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait
+avertir l'empereur.
+
+Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac,
+devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de
+retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait
+décontenancé l'armée; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et
+qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il
+annonçait, en achevait la désorganisation.
+
+Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons,
+régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les
+voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous
+grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec
+une colonne, tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister
+devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de
+régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution.
+
+Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander
+pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des
+autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les
+cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois
+de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être
+abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à
+gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des
+combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs
+encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en
+repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le
+repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus;
+il tuait.
+
+Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon,
+par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus
+qu'à fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs
+qui succomberaient; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les
+restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à
+l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la
+responsabilité.
+
+Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les
+fuyards le dépassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier
+successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les
+extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut
+commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: «Colonel, je ne
+vous demande pas ces détails!» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce
+désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa
+force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir
+celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.
+
+Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute
+cette retraite; elle était grave, silencieuse et résignée; souffrant
+bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et
+acceptant son malheur. Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui
+donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et
+se réorganiserait.»
+
+Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres
+abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances.
+Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il
+se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage:
+dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des
+canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en
+arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les
+sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le
+fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.
+
+Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos
+voitures abandonnées; de là, ils fusillaient les soldats de Ney: la
+moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies,
+se décourage; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la
+veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient
+regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une
+de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence; exposant
+sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux,
+ni père, ni riche, ni puissant et considéré; enfin, comme s'il avait
+encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il
+redevint soldat il resta général: il s'aida du terrain, s'appuya d'une
+hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses
+colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent
+vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.
+
+Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée; elle
+en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours
+suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix
+jours entiers.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+LE 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le
+lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand
+tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se
+couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux
+se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils
+teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au
+milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal
+étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle
+l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.
+
+Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène
+avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui,
+deux mois avant, l'avait amené de Smolensk; mais alors le Wop qu'il
+traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à peine remarqué: on y
+retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent
+deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées,
+et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines,
+pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y
+opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les
+pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques,
+le pont, deux fois rompu, était abandonné.
+
+Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes
+débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons
+et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une
+lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le
+torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre
+rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le
+gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un
+chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.
+
+Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles; la
+faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se
+vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses
+bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces
+biens eurent à peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils
+choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent
+des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les
+voitures de luxe qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent tout,
+se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur
+ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de
+loin.
+
+C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et
+rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des
+tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir,
+ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de
+Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant
+épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte.
+
+En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs
+pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée
+qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de
+nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient
+accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au
+pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu
+court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les
+obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se
+dispersent épouvantés.
+
+Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division,
+furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de
+portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs,
+femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis,
+se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux
+grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité
+d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un
+froid déjà intolérable, tous hésitèrent.
+
+Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier.
+Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus
+faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent
+point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait,
+ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de
+sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des
+vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers;
+ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils
+les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs
+lances.
+
+L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans
+vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses
+généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces
+maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims
+sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de
+reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout,
+portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de
+réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.
+
+Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper
+sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des
+gardes royales et impériales: car, dans toute l'armée, c'était, chaque
+nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et
+activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les
+côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient
+obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était
+un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect
+pour l'emportement de leurs généraux.
+
+Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des
+cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de
+franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se
+perdaient dans ses glaçons.
+
+C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à
+la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une
+demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant
+vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des
+Cosaques de Platof.
+
+Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du
+vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à
+l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée,
+apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie
+d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques
+avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof,
+avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses
+deux flancs.
+
+Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre
+complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets se
+précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs:
+qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus
+qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même.
+On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des
+chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se
+rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi
+qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât,
+s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.
+
+On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle
+il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux
+portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent: elles enveloppèrent la
+14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats
+et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent
+rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs
+feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi
+qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient
+déjà; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient
+mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi
+cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le
+prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.
+
+C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été
+culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi,
+tous se précipitèrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient à l'entrée
+du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment
+arrêta l'ennemi.
+
+Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de
+froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des
+sentimens de l'âme sur les sensations du corps; car toute sensation
+physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses
+cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur
+suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du
+4e régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne
+de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord,
+car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.
+
+Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples
+soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet
+instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour
+de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure! Car
+qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est
+loué, blâmé ou regretté que par une escouade? mais le cercle de chacun
+lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une
+grande. Les proportions des corps sont différentes; mais ils sont
+composés des mêmes élémens: c'est la même vie qui les anime, et les
+regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée
+enflamment un général.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+ENFIN, l'armée a revu Smolensk; elle a touché à ce terme tant de fois
+offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette
+terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur
+fatigue le repos; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être
+oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil
+réparateur; ils pourront refaire leur habillement: là, de nouvelles
+chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués!
+
+À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls
+conservé leurs rangs; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers
+d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du
+Borysthène; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et
+les portes de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs figures
+hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les
+vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect
+étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que
+si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim,
+elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées.
+
+On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier.
+Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une
+horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns
+ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les
+portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons
+chargés de les repousser; ils les ont trouvés inexorables: il a fallu
+qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et
+en ordre.
+
+C'était la vieille et jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à
+sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14,
+arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que
+pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances
+les rendirent injustes; ils la maudirent: «Seraient-ils donc sans cesse
+sacrifiés à cette classe privilégiée! à cette vaine parure qu'on ne
+voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux
+distributions! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les
+obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée?» On ne
+pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre;
+qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la
+préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un
+plus puissant effort.
+
+Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont
+laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus
+faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont
+achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur
+faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux
+magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les
+portes; car on les en a repoussés: «Qui sont-ils? de quel corps? comment
+les reconnaître? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils
+ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de
+reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont
+confiées; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne
+savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi.
+
+Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le
+pillage. Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent
+la famine: par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et
+arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point
+d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois; les
+malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les
+ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route
+passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de
+trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de
+quitter.
+
+Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les
+rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain
+qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué: il n'y avait plus
+de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des
+légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour
+empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes
+des magasins; puis, quand après de longues formalités ces misérables
+vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs
+régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres
+de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour
+l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de
+ces infortunés.
+
+Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses
+souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de
+douleurs se déroulait devant nous; il fallait marcher encore quarante
+jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens,
+s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir. Quelques
+autres se révoltèrent contre leur destinée; ils ne comptèrent plus que
+sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.
+
+Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus
+faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons
+mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils
+avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que
+le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour
+sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom
+obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous
+les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si
+des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me
+serais tu sur des détails si dégoûtans; car ces atrocités furent rares,
+et l'on fit justice des plus coupables.
+
+L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de
+désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et
+n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur
+quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille
+hommes; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie.
+La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des
+hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la
+vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon.
+Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses
+supplications.
+
+«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant
+l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de
+terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route.
+Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient
+d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles
+motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs
+lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en
+Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises; elles seules
+avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté
+que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de
+boeufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles.
+
+Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les
+jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts
+tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient
+été atteints: les uns étaient devenus comme imbéciles; ils pleuraient,
+ou fixaient la terre d'un oeil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu
+dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au
+milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un
+rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts.
+
+En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre
+des boeufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus
+ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient
+mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter
+le coup. D'autres malheurs sont arrivés: plusieurs convois ont été
+interceptés, des magasins pris; un parc de huit cents boeufs vient
+d'être enlevé à Krasnoé.»
+
+Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité
+de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient
+fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze
+mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que
+l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville.
+Tous avaient vécu sur les magasins; il avait fallu délivrer près de
+soixante mille rations par jour; enfin on avait poussé des vivres et des
+troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.»
+
+Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient
+encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux
+villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres
+d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première
+ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était
+incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le
+résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité.
+
+Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les
+bornes humaines avaient été dépassées: le génie de Napoléon, en voulant
+s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme
+perdu dans l'espace; quelque grande que fût sa mesure, il avait été
+au-delà.
+
+Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion
+sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher
+de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son
+audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un
+premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de
+l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'était Fernand Cortez; c'était
+le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses
+soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'était enfin César,
+risquant sur une barque toute sa fortune.
+
+
+
+
+LIVRE DIXIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+CEPENDANT, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof
+devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même
+jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan
+général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte
+devenait effrayant.
+
+Le 1er octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit
+les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent
+lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof,
+derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa
+supériorité sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord,
+l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers
+Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà
+ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la
+famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon.
+
+Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des
+officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails: on
+se pressait autour d'eux.
+
+Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce
+général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et
+d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle
+facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières
+lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus
+spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes;
+c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de
+l'hiver comme de l'ennemi.
+
+Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de
+partisans. Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays,
+pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette
+petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres
+ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils
+s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même
+par leurs guides.
+
+Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces
+de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de
+Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point,
+montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille.
+Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois,
+réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille
+cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des
+tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin,
+remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et
+se faire éclairer par eux.
+
+Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à
+gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de
+l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre
+pressante de ce maréchal à Macdonald: il lui demandait de s'opposer à la
+marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui
+envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien
+détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement.
+Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses
+combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir
+faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il
+soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège.
+Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura
+immobile.
+
+Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en
+plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent
+repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés
+des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il
+ne croyait pas qu'on osât accepter.
+
+Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé
+trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant
+qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur
+marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche,
+appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive
+gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La
+Polota, affluent de la Düna, les séparait.
+
+Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil; et
+lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque
+témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût
+gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le
+saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte qu'ils
+abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand
+le nombre les força de reculer.
+
+Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers.
+Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de
+leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu
+des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter.
+L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept
+fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept
+fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le découragea.
+Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous
+baignés du sang des Russes.
+
+Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout
+semblait perdu: C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement
+était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué
+d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils
+furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y
+attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le
+perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés
+par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette
+mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans
+Polotsk.
+
+C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert
+l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de
+l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour
+éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà
+Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin
+trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un
+dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était
+fini: les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et
+quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.
+
+La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le
+trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni
+au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui était inexact, car
+Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et
+ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le
+maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein.
+
+Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses
+forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal.
+Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence; il comprit que
+ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi
+entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet
+de quelque manoeuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle
+ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières.
+
+En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride
+de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle
+de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse
+la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette
+nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En
+même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de
+Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français.
+
+La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se
+représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur,
+sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant
+pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue.
+
+Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe
+la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter
+Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de
+plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche,
+protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce
+nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la
+ligne de Witgenstein; néanmoins ce Russe est encore resté inactif. Pour
+commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il
+a voulu le voir paraître.
+
+Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent;
+ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir
+impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes
+qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que
+son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure
+immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore
+que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil
+paraisse.
+
+Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita
+son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit
+consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa
+marche.
+
+Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk,
+quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître
+dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à
+Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à
+Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français
+reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois
+armées à la vue l'une de l'autre.
+
+Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie
+traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et
+dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret
+d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux
+autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant
+toute la ligne fut embrasée.
+
+Cet incendie dénonça leur mouvement: aussitôt toutes les batteries de
+Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont
+mis le feu à la ville; il a fallu en défendre les flammes pied à pied
+comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat. Toutefois, la
+retraite s'est faite en bon ordre: des deux côtés elle a été sanglante;
+l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à
+trois heures du matin.
+
+Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce
+combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes.
+Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette
+nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la
+sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le
+pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la
+rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à
+s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son
+premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois
+dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CES trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil
+battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais
+Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et
+l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le
+nôtre; on reculait. Il fallait un chef à l'armée; de Wrede prétendait
+l'être; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec
+ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui
+impossible; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique
+hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps.
+
+Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les
+routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une
+sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de
+retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon.
+
+Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus
+librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop
+ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les
+canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix
+mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille
+Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser
+entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours,
+que de trois journées.
+
+En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route
+d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule
+colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et
+de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie
+française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr. Il marchait à
+volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en
+coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause
+commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que
+l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira
+par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile.
+
+Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait
+avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait
+trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en
+plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère
+qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que,
+dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann
+l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.
+
+Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq
+mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à
+Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant
+cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia,
+s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il
+ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le
+détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient
+d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs coeurs, et que, la
+croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor
+donna celui de la retraite.
+
+On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la
+défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première
+fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il se peut qu'il
+n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est
+vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef.
+
+Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le
+jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe
+s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique,
+qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont
+il fut suivi, que pour se retirer.
+
+Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce
+moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se
+défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina
+par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof; car un bruit sourd, qui
+déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi,
+sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg.
+
+Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon
+venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit
+la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux
+de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter
+sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna; que le salut de l'armée en
+dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk
+avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée.
+
+Ainsi, les jours heureux étaient passés; de toutes parts arrivaient des
+nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et
+Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof; de l'autre, vers Elnia,
+Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade
+Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof
+peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma.
+
+En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg
+annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il
+découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée,
+et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie.
+
+Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène
+était vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus
+à Smolensk, étaient dévorés par les soldats; ceux de Mortier enlevés
+dans un fourrage; les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses maladies se
+déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations
+paraissait revenu: tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon.
+
+Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps
+sont comme des bulletins de mourans: il y voit son armée conquérante de
+Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille
+combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une
+résistance inerte. Sa figure reste la même: il ne change rien à ses
+habitudes, rien à la forme de ses ordres; à les lire, on croirait qu'il
+commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche.
+Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui
+renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui
+menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient
+d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses
+distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant
+de désespoir.
+
+Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la
+fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour
+sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des
+bagages et détruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il
+donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées: ils
+semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa
+défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par
+cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible; soit fierté
+des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte.
+
+Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de
+repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances,
+ceux-là se demandèrent: «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été
+oublié; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats déjà
+morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au
+lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de
+repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de
+l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur
+marche plus sûre et plus rapide?
+
+»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop,
+au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof,
+Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous
+préparer de plus funestes journées!
+
+»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution
+n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et
+maréchaux? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? Napoléon,
+habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop
+compté sur leur prévoyance? le souvenir de la campagne de Pologne,
+pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats,
+l'avait-il abusé; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance,
+pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux
+Russes eux-mêmes? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef,
+a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t-il compté? car en
+supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il
+eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un
+retour pacifique!»
+
+La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur
+propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états
+despotiques, c'est à un seul à penser pour tous: aussi, celui-là seul
+était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait
+chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave,
+dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour
+si long et si désoeuvré, il y avait quelque chose de cet esprit
+d'erreur,
+
+_De la chute des rois funeste avant-coureur_.
+
+Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait
+reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de
+rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité
+d'attendre l'armée d'Italie qui retenait! À quoi devait-on attribuer
+cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois
+armées ennemies marchaient autour de nous?
+
+»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le coeur du colosse russe,
+ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer
+Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que,
+loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes?
+n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper
+de ses bras menaçans? croyait-on les lui avoir liés, les avoir
+paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au
+nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces
+alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.
+
+»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur
+a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se
+heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers
+Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale; aujourd'hui que
+la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa
+faute dont ils ont profité? se tiendront-ils derrière nous, quand ils
+peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?
+
+Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou
+plus audacieuse que ne l'a été la sienne? Augereau et sa brigade enlevés
+sur cette route ne l'éclairent-ils point? qu'avait-on à faire dans cette
+Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer
+vite?
+
+Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville,
+donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite!
+Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte
+de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles!
+comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si
+l'on en pourrait sortir.
+
+Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs
+chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail
+quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches; de
+malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres,
+pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui
+d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si
+considérable.
+
+Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en
+avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de
+soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser
+l'armée? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque
+à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens? sans
+distributions, à des bivouacs; enfin, de penser à une réorganisation
+pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le
+moindre attouchement peut dissoudre.»
+
+Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où
+plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir
+tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de
+la révolte générale des nations.
+
+L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait
+infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui
+restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au
+passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval.
+Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne
+réclama, soit fatigue ou estime.
+
+Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et
+sans regret. C'était un être à part: toujours prêt sans être empressé,
+calme et actif, d'une sévérité de moeurs remarquable, mais naturelle et
+sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant
+la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le
+même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré; et
+pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi
+haut et aussitôt que les autres.
+
+Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le
+pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la
+destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin
+l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on
+retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne
+rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des
+mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au
+dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait
+pas pu mettre en mouvement.
+
+Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et
+de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau
+près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne
+s'attachait pas exclusivement à la grande route; que de Viazma il
+marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; lorsqu'enfin on aurait dû
+prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe,
+ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt
+trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler.
+
+La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille
+baïonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit à
+neuf mille; Ney et le troisième corps, cinq à six mille; le prince
+Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot,
+les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la
+cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de
+cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était
+parvenu à réunir.
+
+Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en
+vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà
+l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces
+faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que
+surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue
+trainée de canons et de bagages.
+
+On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui
+est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à
+mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais
+enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que
+successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait
+l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de
+les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les
+traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la
+ville.
+
+Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes
+de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer
+tour à tour par les armes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+CE fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne
+impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais
+morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée
+au milieu de laquelle elle s'avançait.
+
+Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont
+on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes,
+quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les
+hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur
+les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à
+l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.
+
+Néanmoins, cette première colonne arriva, sans une grande perte
+d'hommes, à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée
+westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été
+poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaient même
+près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk;
+Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia; Liady, à quatre lieues de Krasnoé.
+De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues, à droite, du grand chemin, coule
+le Borysthène.
+
+C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à
+Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même, elle nous
+amenait Kutusof: il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille
+hommes; il côtoyait, il dépassait Napoléon, et, par des chemins qui vont
+d'une route à l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre
+retraite.
+
+L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en même temps que
+l'empereur vers Korythnia, et fut repoussée.
+
+Une seconde vint se poster, à trois lieues en avant de nous, vers
+Merlino et Nikoulina, derrière un ravin qui borde le côté gauche de la
+grande route; et là, embusquée sur le flanc de notre retraite, elle
+attendait notre passage, c'était Miloradowitch avec vingt mille hommes.
+
+Au même moment, une troisième atteignait Krasnoé, qu'elle surprit
+pendant la nuit, mais dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait
+d'y arriver. Enfin, une quatrième, lancée encore plus avant, s'interposa
+entre Krasnoé et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs
+généraux et autres militaires qui marchaient isolément.
+
+En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait et
+s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes,
+s'applaudissant du succès de ses manoeuvres, que sa lenteur lui aurait
+fait manquer sans notre imprévoyance; car ce fut un combat de fautes, où
+les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses
+ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui
+appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à
+lui-même au moment de l'action; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce
+qu'elle avait sagement combiné.
+
+Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui,
+tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de
+Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de
+chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas
+l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter: lui-même attendit
+le jour pour se mettre en mouvement.
+
+Sa colonne s'avança sans précaution: elle était précédée par une foule
+de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux
+lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les
+hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur
+apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent: ils ne
+s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette
+neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne
+longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs
+espérances.
+
+Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers
+leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction,
+n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer; les autres se
+pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais
+bientôt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces
+hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent
+pour percer ce rideau si menaçant.
+
+Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand
+tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata.
+Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se
+montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui
+s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.
+
+Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard
+avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement.
+Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances
+de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré,
+servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans
+laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant
+docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le
+danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop
+souvent, à se venger.
+
+Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette action il fut tout,
+général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce
+abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois
+contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette
+campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà
+d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient
+frappé mortellement.
+
+L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre; n'osa
+l'attaquer que par ses boulets: ils furent méprisés, et bientôt on les
+laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à
+passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon
+comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique
+exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet
+air dont les paroles sont si connues: «Où peut-on être mieux qu'au sein
+de sa famille!» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit
+en s'écriant: «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire!» Paroles
+plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.
+
+En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya
+éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de
+Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi
+pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet,
+ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible
+pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand
+chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui,
+tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à
+l'attendre.
+
+Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu
+vaincre le terrain comme les hommes; la route était montueuse, chaque
+éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on
+pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent
+tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses
+parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec
+le plus de soin.
+
+Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût
+contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde
+depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris
+que lorsqu'elle se fut écoulée: mais alors il s'enhardit, resserra ses
+forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt
+mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il séparait
+de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le
+chemin de l'Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+PENDANT qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans
+Smolensk ses troupes dispersées: il les arracha avec peine du pillage
+des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la
+journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et
+qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en
+route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk; déjà la
+moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il
+continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort
+n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.
+
+Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé; la colonne
+royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle
+rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés
+dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté.
+Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de
+leur isolement; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes
+marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.
+
+Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé; mais alors, un
+mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards
+distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement.
+Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres
+déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient;
+bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de
+lui; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps
+d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous
+grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre,
+sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se
+rendre.
+
+Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale
+d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a
+insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille
+Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des
+conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!»
+
+À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou
+morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est
+écrié: «Retournez promptement d'où vous venez; allez, dites à celui qui
+vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt
+mille!» Et le Russe interdit s'est retiré.
+
+Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à
+gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de
+fumée; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des
+têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.
+
+Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter
+cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef
+d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat,
+pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou
+pour périr: car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant
+de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre.
+
+Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet
+attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux,
+des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent;
+ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en
+pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et
+qu'il était impossible de remuer.
+
+Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs
+allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par
+une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef
+qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était
+commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour
+colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur
+faisait oublier, et qu'on respecta.
+
+Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers
+Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch,
+quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si
+près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position
+pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces
+guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et
+n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de
+faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.
+
+Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une
+plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas
+les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on
+entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute
+l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était
+qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à
+attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé
+cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire
+qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et
+ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas
+les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il
+valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince
+Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous
+ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers
+de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir,
+renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»
+
+À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment
+unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de
+dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis
+d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque
+désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent
+leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route
+que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter,
+ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond
+que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes.
+Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la
+moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.
+
+Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun
+Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et
+leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent.
+Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour
+les recevoir et les protéger.
+
+Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps
+qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait
+contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié,
+avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que
+protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait
+à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant.
+Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à
+mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route,
+sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi
+obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait.
+Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.
+
+Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient;
+leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de
+leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de
+leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la
+dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où
+s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point
+décisif, le noeud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut
+l'enlever. Il ne l'espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté
+l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route
+pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.
+
+Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put
+décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer
+résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable.
+Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais
+d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en
+empara.
+
+Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille,
+persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand
+soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de
+cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous
+périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de
+courage dans leur division.
+
+Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si
+critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes,
+affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré,
+qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce
+chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient
+inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé
+la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le
+sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que,
+la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils
+remirent au lendemain pour achever.
+
+Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés
+par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il
+attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous
+leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper
+l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il
+dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant
+que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de
+recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon.
+
+Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans
+l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats,
+s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long
+de l'armée russe; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri
+d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint
+éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur
+crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus!
+mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa
+langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix
+basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous
+allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut.
+
+Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la
+colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de
+leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour
+charger; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce
+qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on
+s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.
+
+Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande
+route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre
+Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait
+plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait
+pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+DE son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait
+attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort
+rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile; et la nuit,
+arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père
+adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à
+tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir
+restait à Napoléon: c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y
+serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois
+ensemble tenteraient un effort décisif.
+
+Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent.
+C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils
+ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'à
+continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au
+milieu de l'armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer
+dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.
+
+Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les
+dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne
+l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour
+l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit
+précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une
+avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était
+établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.
+
+Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et
+s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de
+l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que
+c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il
+voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus
+approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt
+son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division
+marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j'aurai
+besoin de toi dans Dantzick.»
+
+Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef,
+entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain
+avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce
+qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux
+autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le
+séparaient.
+
+L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la
+position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux
+villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose
+sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche
+s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi; puis, au
+signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se
+précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.
+
+Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant
+que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur
+droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur
+centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux.
+Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la
+plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de
+mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver,
+ne firent qu'éclairer leur destruction.
+
+Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée
+russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et
+au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon
+reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une
+inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.
+
+Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux
+de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la
+tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un
+nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats.
+Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par
+une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des
+prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient
+ridicules et barbares à nos peuples civilisés.
+
+Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et
+notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch,
+Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit
+suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le
+vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa
+lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité,
+prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut
+comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe
+tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre
+ayant fait sa fortune.
+
+Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées; de faire reposer ses
+soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si
+le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis,
+s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée
+française, sa prisonnière; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou
+s'éloigner de la grande route; qu'il était inutile de se compromettre
+avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de
+canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement
+sous le joug; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi
+vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement! Le
+terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué?
+C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que
+s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et
+de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait
+livré affaibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa gloire.»
+
+À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné,
+ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques
+instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs: là, il
+verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il
+dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande
+victime? Il n'y a plus qu'à frapper; qu'il ordonne, une charge suffira,
+et dans deux heures la face de l'Europe sera changée!»
+
+Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson
+le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà,
+dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante,
+qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de
+laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que
+la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita
+des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et
+violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.
+
+On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli
+d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit
+de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre
+détresse enhardit Beningsen: ce chef d'état-major décida Strogonof,
+Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent
+pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof,
+quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.
+
+C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il
+pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était
+libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et
+sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille
+Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à
+Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année
+suivante, reparaître redoutable.
+
+Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et
+lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement.
+Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers
+cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie
+naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée:
+«J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et
+c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il
+s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de
+Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie
+qui s'était refermée sur eux.
+
+Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries
+russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient
+l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant
+d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte.
+En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en
+face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui
+restent.
+
+Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis
+Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un
+bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un
+fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes
+soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent
+Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les
+quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid
+lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons
+et des batteries qui manquaient à l'armée française.
+
+Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les
+blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se
+retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne
+avaient achevé son corps d'armée: ses divisions avaient encore quelque
+ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.
+
+Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille.
+L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait
+de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La
+bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour
+l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs,
+ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui
+ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de
+fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient
+libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit
+à se défendre.
+
+Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre
+vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par
+l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides
+précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes
+n'avaient qu'à marcher en avant, sans manoeuvres, sans feux même; leur
+masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe:
+mais ils n'osèrent l'aborder! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de
+l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une
+armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes: on
+eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une
+renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la
+jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer
+et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille
+garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit,
+comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que
+des canons pouvaient seuls la démolir.
+
+Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et
+de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux,
+dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant
+trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour
+l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et
+les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.
+
+Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le
+bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de
+Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa
+retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne
+respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et
+du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand
+chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de
+canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l'auraient écrasé à
+bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces
+seuls mots: «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!»
+Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention
+se retournèrent vers le péril de Mortier.
+
+Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il
+dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes
+de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour
+dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles
+arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.
+
+Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre
+arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était
+peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre.
+Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand
+sacrifice.
+
+Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier,
+et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un
+instant à perdre; que l'ennemi le déborde de toutes parts; que déjà
+Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du
+Borysthène avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille
+garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux
+doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils
+viendront le rejoindre.» Alors, le coeur plein du malheur de Ney et du
+désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille,
+traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à
+Liady.
+
+Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce
+moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient,
+et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il
+venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut
+pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe
+fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au
+milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il
+s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième
+charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze
+officiers.
+
+Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et
+pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable,
+lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent
+si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus
+ni tenir, ni reculer.
+
+Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition
+d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes.
+Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent,
+de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis.
+«L'entendez-vous, soldats? s'écrie le général Laborde, le maréchal
+ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et
+malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une
+grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de
+carnage, comme sur un champ de manoeuvre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+QUAND Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé.
+L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu
+de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route.
+Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu
+de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le
+corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son
+cavalier, qui tomba débout, et continua.
+
+Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ
+de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière
+lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une
+voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement;
+qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et
+l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé?»
+
+Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua; il
+répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant
+encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là;
+mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de
+rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il
+semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que
+pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»
+
+Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent
+les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton
+à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à
+chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille
+Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son
+malheureux compagnon d'armes.
+
+Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme
+Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne
+voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de
+ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami,
+et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le
+dégel commença, on reçut quelques vivres.
+
+Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les
+bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard.
+L'empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney
+s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit
+sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres
+soldats lui déchirait le coeur, et pourtant qu'il ne pouvait les
+secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans
+munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'était plus assez
+fort pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite
+possible.»
+
+Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle
+que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de
+tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon
+resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s'élevant
+en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous
+reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.»
+
+Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg,
+ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait
+tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser
+la Bérézina à Borizof: c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le
+19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à
+combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc
+de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir
+reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres
+donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir,
+s'affaise.
+
+Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira
+de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord
+quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour
+faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre
+leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans
+nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de _Hausanne_,
+d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un
+profond silence, on crut entendre le cri d'alerte _aux armes_, qui
+annonce une surprise et l'ennemi.
+
+Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques,
+et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans
+s'émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques
+misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut
+un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et
+qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.
+
+Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé
+traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été
+placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors
+il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons
+au-delà de ce défilé.
+
+Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque
+bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été
+vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l'exemple
+à l'armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et
+même leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai
+pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre
+vous! C'est à votre honneur que je confie votre discipline!»
+
+Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à
+ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste
+les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en
+marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant
+sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des
+paroles de colère.
+
+À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un
+équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent
+tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre
+Davoust, Eugène et Maubourg.
+
+On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes
+chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des
+traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles,
+qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.
+
+Déjà, le désordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui
+s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des
+misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter
+la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en
+profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui
+n'étaient pas sur leurs gardes.
+
+Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis
+son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si
+grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive
+alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques
+centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.
+
+Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq
+mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux
+mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix
+mille!
+
+Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de
+faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui
+offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa
+figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer
+pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait
+impossibilité matérielle d'y résister; que les forces humaines avaient
+des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.»
+
+C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On
+le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et
+y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang,
+et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à
+insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui
+jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les
+autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si
+déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop
+étonné.
+
+L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on
+l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors,
+sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer
+«que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher
+aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»
+
+Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus
+insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et
+craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la
+leur offrait.
+
+Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au
+milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était
+toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y
+avait pas d'aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand,
+dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux
+de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il
+succombait.
+
+Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait
+rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son
+projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors
+déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce
+Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui
+de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait
+son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût
+dicté ses Commentaires.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+CEPENDANT, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa
+retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de
+se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait
+s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les
+avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.
+
+Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop
+d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais
+qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de
+Minsk, et convenant de l'habileté des manoeuvres persévérantes de
+Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa
+ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de
+Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en
+tournant la Bérézina par ses sources.»
+
+Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de
+Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou
+opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il
+ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un
+changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait
+dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et
+marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver
+quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore
+libres; il suffirait de l'atteindre.
+
+C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la
+droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des
+marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait
+conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à
+gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les
+cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui
+l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les
+évitant toutes deux.
+
+L'empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un
+combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il
+appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui
+crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein
+vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui
+demande si elle est attaquable.
+
+Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait
+à toute cette contrée bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à
+sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour
+s'élever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque
+prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son
+flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que,
+pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un
+trop long circuit.
+
+Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se
+décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit
+compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la
+Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant
+«qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir.
+Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette
+de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours
+combattre et vaincre.»
+
+Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé
+et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu
+son désastre. À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées
+successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à
+Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.
+
+À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le
+trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient
+encore; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens,
+sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons
+et un trésor pillé.
+
+En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation
+avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n'était plus le
+repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de
+nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de
+l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal
+donné à toute l'Europe.
+
+Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau
+danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir
+préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein,
+menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il
+lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de
+retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre
+l'offensive.
+
+Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de
+Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les
+premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat
+une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.
+
+Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à
+Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.
+
+Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manoeuvrer sur l'aile
+gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en
+marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur
+Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce
+serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.
+
+Ainsi l'un des chefs voulant manoeuvrer, et l'autre attaquer de front,
+on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à
+Czéréia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut
+obligé de la suivre.
+
+Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein
+l'inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté
+de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul
+devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa
+supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son
+arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de
+colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que
+Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et
+repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se
+hâte.
+
+Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble
+que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer
+pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à
+Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie
+demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son
+existence ne transpire au travers de l'armée russe: voilà quatre jours
+que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.
+
+Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène,
+Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney,
+l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont
+alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans
+laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se
+tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre
+n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais
+l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du
+Borysthène! L'un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres
+s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon
+d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés
+d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.
+
+Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit
+n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme
+s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans
+les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de
+plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.
+
+Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux
+souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et
+Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières
+paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney
+avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi:
+Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et
+l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs
+s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain,
+Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.
+
+Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger;
+mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre
+Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne
+l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.»
+
+Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un
+plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques
+chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît,
+voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!» En effet, un de ses
+officiers accourait; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive
+droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.
+
+La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que
+sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là
+toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces
+malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer
+et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre
+leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos,
+dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur
+persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer
+dans les ténèbres et les glaces russes?
+
+Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta
+qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions
+avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs
+s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger
+de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort.
+
+Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent
+au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà
+l'anxiété augmentait. S'était-on égaré! était-il trop tard! leurs
+malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe
+triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince
+Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur
+cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième
+corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du
+quatrième par des feux de pelotons.
+
+Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui
+s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus
+précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène
+pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux,
+attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque
+venait recueillir: l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des
+dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en
+prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.
+
+Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put
+tirer qu'un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne
+vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!»
+
+Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus; ils n'avaient plus
+gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns
+vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils
+les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les
+pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres,
+l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils
+les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers
+Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de
+raconter.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+ILS dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec
+douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y
+abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi: et que, sans
+le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal
+n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille
+traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent
+les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs
+enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain.
+
+Aux portes de la ville une action infame les a frappés d'une horreur qui
+dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans: malgré ses
+cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé.
+Elle-même criait d'un air égaré: «qu'il n'avait pas vu la France! qu'il
+ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle
+voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans
+les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée.
+
+Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu
+de mille dévouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été
+abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la
+confier à une autre mère; et ils montraient dans leurs rangs cet
+orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à
+Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.
+
+Cependant, les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs
+questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur maréchal,
+s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris,
+traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule
+dont la faim hâte les pas.
+
+Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de
+casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de
+voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de
+chevaux abattus, expirans et à demi dévorés.
+
+Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente
+détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur
+ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait
+devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils
+n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancés
+pour les découvrir; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que
+deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les
+champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de
+l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils
+avaient fait.
+
+Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est
+passé? quel est donc le découragement universel? et pourquoi l'on a
+abandonné à l'ennemi des armes tout entières? N'avait-on pas eu le temps
+d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens?
+
+Jusque-là cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les
+traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils
+conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a
+cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres
+mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille:
+ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14e
+division; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les
+numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne: voilà ses morts,
+ils en ont reconnu les uniformes! Mais où sont ses restes vivans? et ce
+terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et
+glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils
+n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui
+les attendait eux-mêmes.
+
+Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se
+sont avancés, sans obstacle, jusqu'à cet endroit où la route plonge dans
+un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau.
+C'était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois
+plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et
+salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils
+ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.
+
+Alors ceux de Mortier s'écrient «que c'était donc aussi cette même
+position où l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en
+combattant!» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt
+Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe
+n'avait point encore quitté Dobroé.
+
+Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines
+de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des
+siens, a descendu la colline: il s'est présenté seul devant leur
+maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le
+malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de
+termes adulateurs l'injonction de se rendre.
+
+C'est Kutusof qui l'a envoyé. «Ce feld-maréchal n'oserait faire une si
+cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé,
+s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille
+Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui
+offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.»
+
+Le Russe n'avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de
+mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant
+l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps,
+un officier français s'élance sur lui comme sur un traître, pour le
+tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au
+sien, lui crie: «Un maréchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous
+le feu; vous êtes mon prisonnier!» Et le malheureux officier désarmé,
+est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché que deux jours
+après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.
+
+En même temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes
+ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont
+devenues des volcans en éruption, mais que Ney s'en est exalté; puis,
+s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans
+leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de
+feu semblait être dans l'élément qui lui était propre.
+
+Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille
+hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes
+redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une
+position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient
+lieu de tout. De l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne
+traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes
+incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains
+affaiblies.
+
+Et cependant le général français n'a songé ni à se rendre, ni même à
+mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente
+un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout
+s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet
+orgueil d'un vainqueur, à qui l'habitude des succès invraisemblables a
+fait croire tout possible.
+
+Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent été si dociles; car
+tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien
+vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands
+desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout
+cette puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres.
+
+Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre
+l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division
+plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe
+écrasée par la première ligne russe.
+
+Le maréchal, sans s'étonner, ni permettre qu'on s'étonne, en rassemble
+les restes, les forme en réserve et s'avance à leur place. Il ordonne à
+quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie; et
+lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n'a
+point harangué: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de
+tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le
+plus impérieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la
+première ligne russe, et, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la
+seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est
+venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés,
+la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne
+déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entraîne.
+
+Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des
+siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule
+ressource: là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les
+reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il
+répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là
+fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.
+
+Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie. À leur
+extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation,
+s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur
+ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser
+vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu
+par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire.
+
+Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des
+corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement
+décisif: ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité
+d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et
+d'énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire
+dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre.
+
+Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils
+combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la
+rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent,
+parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait dû
+faire.
+
+En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre; ils
+avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur
+le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille
+Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et
+plusieurs de nos soldats prisonniers.
+
+Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre
+allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient,
+en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le
+combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre que, du milieu des
+rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs,
+en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à
+eux, qu'ils les recevraient et les défendraient; mais personne ne fit le
+premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout.
+
+Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats,
+ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout
+le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un
+homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les
+femmes fugitives de Moskou.
+
+Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles,
+régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus,
+espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de
+leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son
+ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était
+devenue silencieuse et recueillie; il observait l'armée ennemie, qui,
+défiante depuis la ruse du prince Eugène, s'étendait au loin sur ses
+flancs pour lui fermer toute voie de salut.
+
+La nuit commençait à confondre les objets; l'hiver, en cela seulement
+favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait
+attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux
+siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont
+demeurés glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même n'en a pu croire
+ses oreilles; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef
+d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre; à son accent
+bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource
+trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque
+forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi,
+et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la
+France! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche
+rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué
+par les restes de l'armée d'Italie: là, ils se sont arrêtés, et leur
+maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints.
+
+Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel
+que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays
+inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un
+ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il
+en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son
+cours, il s'écrie «que c'est un affluent du Dnieper! que voilà notre
+guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le
+franchirons! notre salut est sur son autre rive!» Il marche aussitôt
+dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il
+vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village. Son nom, ils
+l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa; là, il a
+rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des
+Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils
+ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal
+français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s'est fait
+entendre.
+
+Ney a écouté: «Est-ce enfin Davoust, s'est-il écrié, qui se souvient de
+moi!» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les
+coups; c'était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on
+triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et
+se remet en marche.
+
+En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux
+fut le seul habitant qu'ils purent découvrir; ce fut un bonheur
+inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il
+n'était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond
+le maréchal; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il
+ajouta «qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que
+cette ressource.»
+
+Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le
+mougique boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve.
+Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les
+premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait:
+le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un
+brusque contour de ses rives, s'était suspendu; l'hiver avait achevé de
+le glacer, et c'était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous,
+sa surface était mobile encore.
+
+Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de
+l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide
+apparence. Un officier se dévoua: on le vit arriver difficilement à
+l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques
+chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser,
+la glace commençant à se dissoudre par le dégel.
+
+Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une
+colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs
+enfans, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se
+désunir, et perdre dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney
+s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: néanmoins, il
+pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et
+attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour
+lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se
+laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit
+s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les
+passer à dormir profondément sur le bord du fleuve: tant il avait ce
+tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et
+cette santé vigoureuse, sans laquelle il n'y a guère de héros.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+ENFIN, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui
+s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle
+s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bientôt on
+entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se
+prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés.
+
+Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution,
+ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur
+les glaçons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il
+fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au
+risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers
+hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.
+
+Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit
+l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert
+de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur
+la glace; qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les
+entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés
+qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.
+
+Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et
+l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans
+les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs
+ressources contre le présent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant
+eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de
+douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au
+souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du
+retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient,
+et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs
+chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains
+à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.
+
+Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées
+de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et
+s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord
+des cris d'angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens
+entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.
+
+Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres,
+il crut voir un objet remuer encore; c'était un de ces infortunés, un
+officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait
+de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt ou
+l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les
+genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit,
+et le sauva.
+
+Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient
+ou morts ou égarés; les canons et tous les bagages perdus; à peine
+restait-il à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés.
+Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait
+pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur
+allié et leur guide.
+
+On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en
+tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux
+qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs
+mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant «qu'ils voyaient des traces
+toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils
+n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une
+autre; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore
+combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant,
+et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.
+
+Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent
+brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis
+Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de
+Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la
+nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques
+instans.
+
+Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y
+reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de
+mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre
+dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des
+milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la
+malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.
+
+C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du
+Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à
+découvert et l'achever: mais ils sont restés trois heures immobiles,
+sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point
+eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et
+qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.
+
+La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il
+ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la
+nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de
+s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous
+ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un
+signal pour l'ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons
+se sont ébranlés à la fois.
+
+À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre
+mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait ça et là; leur
+foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats,
+qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes,
+dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus
+découragés servirent à préserver les plus braves.
+
+En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces
+malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc
+gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de
+plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités,
+des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner
+du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.
+
+C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques
+ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze
+cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses
+sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres;
+mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés
+sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même
+agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs
+flèches.
+
+La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les
+ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant
+aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on
+perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels
+momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise.
+
+La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans
+un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive
+lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du
+premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils
+sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste,
+derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se
+précipite; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette
+attaque, il s'écrie: «Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à
+nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient
+surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent
+vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont
+ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.
+
+On s'écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite
+rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un
+comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les
+épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques
+coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et
+une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux
+heures dans un grand village.
+
+Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on
+marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors
+les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant
+de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses
+soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres
+qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que
+de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à
+une distance suffisante.
+
+La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en
+marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et
+cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils
+devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette
+ville.
+
+Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur
+route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils
+n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois, ils s'exaltaient
+toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration,
+car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l'avait
+trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à
+l'envie; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans
+tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans
+l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les
+acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une
+action sublime.
+
+Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers
+jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugène,
+celui du 17 Mortier; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la
+retraite.
+
+Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet,
+que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une
+renommée immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes
+inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens
+produits de quelques instans, issus d'un seul coeur, et qui doivent
+remplir les temps et l'immensité?
+
+Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de
+reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria: «J'ai
+donc sauvé mes aigles! J'aurais donné trois cent millions de mon trésor
+pour racheter la perte d'un tel homme.»
+
+
+
+
+LIVRE ONZIEME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+AINSI l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le
+Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine
+moskovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente
+pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes s'opposant
+à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et
+de servir de frontière aux deux pays.
+
+Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible
+obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de
+notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut délivrée du
+supplice de leur joie.
+
+Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof
+le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser,
+son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes; il
+se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès
+qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.
+
+Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route,
+pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.
+
+Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin
+bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au
+travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent:
+elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la
+gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures
+contre des traîneaux.
+
+Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie
+antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne
+par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage
+et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il
+commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son
+compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit
+d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur
+étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus
+hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du
+terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.
+
+Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de
+la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes
+portèrent autour d'eux des regards consternés: leur imagination, blessée
+par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus
+sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs
+s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené
+son armée se perdre dans Moskou.»
+
+Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels.
+Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans
+l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient
+«que cet espoir avait été fondé; qu'en poussant sa ligne d'opération
+jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une
+base suffisamment large et solide.
+
+«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper,
+l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que
+Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient
+attendus; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui
+gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes,
+plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord
+au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante
+mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou,
+quelque aventureuse qu'elle parût être, avait été, et suffisamment
+préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été
+possible: aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.»
+
+Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de
+Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été
+tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y
+eût profité des premiers succès du maréchal Ney.
+
+«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision,
+et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu
+revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le
+général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un
+quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous
+retirer?»
+
+Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la
+funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs
+malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents
+canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille
+prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille
+traîneurs sans armes et huit mille combattans.
+
+Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent
+«par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est
+vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre
+haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à
+Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins
+pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.
+
+«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle
+d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces
+braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à
+Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer
+l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de
+Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»
+
+Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de
+Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute
+confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art
+de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de
+toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires
+militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs
+souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite,
+il était impossible d'en douter; mais de dire comment on eût pu
+l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si
+grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose
+décider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et
+gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.
+
+Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente,
+et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se
+trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait.
+«Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de
+l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides
+instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20
+septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur
+le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce
+maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk,
+pourquoi il a persévéré dans cette fausse manoeuvre, et pourquoi, après
+un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de
+la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a
+perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers
+Briansk, Byalistock et Volkowitz.
+
+«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille
+hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et
+partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof,
+du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors
+seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement
+hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant
+Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il
+s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral.
+
+Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de
+l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler
+Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut
+attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage
+Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que
+même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son
+succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une
+double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont
+conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux voeux de son
+gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un
+côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.»
+
+Tel fut le cri de la grande-armée presque entière; son chef garda le
+silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un
+allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez
+satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines
+plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou.
+
+Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui
+répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction
+contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et
+Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de
+Bassano.
+
+Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la
+grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours
+formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour
+tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts
+pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se
+suffisait à elle-même.»
+
+Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec
+vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille?
+Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches,
+doit-on s'en étonner? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de
+la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt? S'il
+n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux
+français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû
+espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.»
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+EN effet, on n'était guère en droit d'en accuser d'autre de trahison,
+lorsqu'on s'était trahi soi-même, car tous s'étaient manqué au besoin.
+
+À Wilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la
+Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de
+marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans
+le secours des Autrichiens, former, à Minsk une armée de trente mille
+hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les
+seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tchitchakof. On
+savait même que cette poignée de jeunes soldats avaient été exposés
+devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet
+obstacle les aurait défendus quelques instans, s'ils eussent été placés
+derrière.
+
+Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné
+les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi
+négligemment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout,
+qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait
+perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des
+munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait
+cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait
+apprendre un plus grand malheur.
+
+Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là, il ne sut ni avertir
+Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours; ni soutenir
+Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva,
+dans la nuit du 20 au 21 à la tête du pont, qu'après l'ennemi; pourtant
+il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y
+défendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, écrasé par
+l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces
+doubles des siennes, et culbuté au-delà de la rivière et de la ville
+jusque sur le chemin de Moskou.
+
+Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre; il croyait l'avoir prévenu
+par ses instructions adressées de Moskou à Victor le 6 octobre. «Elles
+supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles
+recommandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk;
+d'avoir un officier sage, discret et intelligent près de Schwartzenberg;
+d'entretenir une correspondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres
+agens sur plusieurs directions.»
+
+Mais Witgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus
+proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention: les sages
+instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon.
+Elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna
+l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans
+un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit
+brûler tous ses équipages de pont.
+
+D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa
+confiance: elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans
+Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de
+Tchitchakof.
+
+Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof
+et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette
+nouvelle désastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bâton, lança
+au ciel un regard furieux avec ces mots: «Il est donc écrit là-haut que
+nous ne ferons plus que des fautes.»
+
+Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se
+doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au
+milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa
+défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le
+suivaient de près.
+
+Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de
+Dombrowski.
+
+Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre
+l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents
+hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon,
+de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina; mais les débris de
+Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont.
+
+Napoléon était alors dans Toloczine; il se faisait décrire la position
+de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas
+seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; que son pont a
+trois cents toises de longueur; que sa destruction est irréparable, et
+le passage désormais impossible.
+
+Un général du génie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc
+de Bellune. Napoléon l'interpelle: le général déclare «qu'il ne voit
+plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur
+répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à
+tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof;» et il montre du
+doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof: c'est
+là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la
+présence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur désigne un
+autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus
+près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des
+Cosaques, il s'arrête et s'écrie: «Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles
+XII!»
+
+En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé:
+aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant
+suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit,
+et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz.
+Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots:
+«Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!»
+
+Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent,
+et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa
+détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le
+virent inébranlable: ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il
+restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force
+de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse.
+
+Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit,
+montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la
+supportait. La nuit s'avançait: Napoléon était couché. Duroc et Daru,
+encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres
+conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les écoutait, et le mot
+de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment,
+s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!»
+
+Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se
+rendre, il faudrait s'attendre à tout; qu'il ne se fiait pas à la
+générosité d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se
+croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.--Mais la France,
+reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua
+Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses;
+mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.»
+
+Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur,
+comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs
+ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France,
+d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu
+d'eux!--Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en
+souriant.--Oui sire.--Et vous ne voulez pas être prisonnier
+d'état?»--Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être
+prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un
+profond silence: puis, d'un air plus sérieux: «Tous les rapports de mes
+ministres sont-ils brûlés?--Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu
+permettre.--Eh bien, allez les détruire; car, il faut en convenir, nous
+sommes dans une triste position!» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui
+arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le
+fallait, tout remettre au lendemain.
+
+On vit dans ses ordres la même fermeté; Oudinot vient de lui annoncer sa
+résolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se
+rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof.
+Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs
+commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de
+penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe
+plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.
+
+Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de
+Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se
+retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe.
+
+Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers
+Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de
+largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans
+un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par
+l'ennemi.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+L'ESPOIR de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par
+celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait
+traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la
+bordait.
+
+Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et
+d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il
+rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde,
+dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de
+carabines.
+
+La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne
+restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval.
+L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme
+encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son
+escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des
+généraux de division y servirent comme capitaines.
+
+Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées,
+qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des
+fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux
+à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de
+s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée,
+même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un
+caisson.
+
+En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et
+immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations
+se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de
+Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le
+flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous
+rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si
+menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et
+enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le
+permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.
+
+Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas
+avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit
+dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir
+on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au
+hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent
+alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit.
+
+Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on
+approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris.
+Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de
+Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit
+de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière
+encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec
+ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées.
+
+Elle ignorait nos désastres: on les avait cachés soigneusement, même à
+ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de
+Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres
+couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de
+sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient
+enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle
+regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le
+visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte,
+marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et
+en silence, comme un troupeau de captifs.
+
+Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels
+et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes,
+ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient
+pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils
+n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien
+attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la
+misère.
+
+Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards.
+Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de
+leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les
+secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur
+demandaient où étaient donc leurs corps d'armée? Et quand ceux-ci les
+leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes,
+qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils
+les cherchaient encore.
+
+L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les
+deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus
+contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre
+la nature.
+
+Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent
+plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel
+ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.
+
+Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la
+grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de
+son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne
+plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre.
+C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant
+d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait
+pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les
+sauver. Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au
+milieu du coeur de l'homme.
+
+Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur,
+marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans
+affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire.
+Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions,
+sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné
+ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un
+moindre suicide.
+
+Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un
+délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet,
+ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant
+que lui! Qui perdait plus à ce désastre!
+
+S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence; il semblait
+que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire: tant
+la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui
+leur avait soumis le monde; dont le génie, jusque-là toujours victorieux
+et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui
+pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des
+rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire,
+non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les coeurs généreux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+ON approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec
+quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la
+Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille
+traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus
+grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.
+
+Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation
+dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route,
+attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps
+au duc de Reggio d'évacuer Borizof.
+
+En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de
+trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la
+présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à
+sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on
+trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille
+au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable.
+Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues
+au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage.
+
+Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de
+Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois
+l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième
+corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof
+maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina,
+de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel
+point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le
+cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet
+homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la
+rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite
+rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.
+
+L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le
+maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le
+moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même
+l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof,
+n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins
+serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la
+cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix
+et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.
+
+Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le
+général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment
+d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.
+
+En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus; tous
+avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et
+de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse:
+c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de
+traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à
+grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont;
+on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi
+toute la division des cuirassiers.
+
+On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener
+plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur
+les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande
+satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y
+avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de
+ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes.
+Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit
+jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de
+Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.
+
+Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de
+Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de
+passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva,
+suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon,
+de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de
+pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil
+et quelques clameaux.
+
+Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres
+des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout
+recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la
+nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et
+sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter.
+
+Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon
+l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son
+corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit,
+et se commandant mutuellement le plus profond silence.
+
+À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les
+hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce
+général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un
+caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il
+avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver
+cette faible ressource: elle sauva l'armée.
+
+À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet
+dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue
+des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et
+que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche,
+combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de
+froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.
+
+Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère
+était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus
+difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain
+mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance,
+l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci
+manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.
+
+Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis,
+qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon
+et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter
+de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+LA présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé
+l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute
+son artillerie sur nos travailleurs; et quand même le jour seul
+découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez
+avancé; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux
+positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible.
+
+Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il
+partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre
+cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château
+appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof
+à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points.
+
+Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment,
+ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort
+s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses
+heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois,
+ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.
+
+L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La
+présence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais à la vue
+des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés,
+tels que Rapp, Mortier et Ney, s'écrièrent, «que si l'empereur sortait
+de ce péril il faudrait décidément croire à son étoile!» Murat lui-même
+pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des
+Polonais le lui proposèrent.
+
+L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la
+rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat
+y pénètre; il déclare à son beau-frère, «qu'il regarde le passage comme
+impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est
+encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la
+Bérézina à quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours
+il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent
+tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son
+salut.»
+
+Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme
+une lâche fuite, s'indignant qu'on est osé croire qu'il quitterait son
+armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois, il n'en voulut point à
+Murat, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa
+fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de
+dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est
+l'attachement à leur personne.
+
+En ce moment, le jour faisait pâlir et disparaître les feux moskovites.
+Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs
+pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards
+fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et
+précurseur des grands dangers.
+
+Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur
+ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi.
+Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et
+son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore
+mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le
+jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous vîmes des feux
+abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces
+d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets eût suffi pour
+anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les
+deux rives; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se
+mettait en batterie.
+
+Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait
+vers Borizof sans regarder derrière elle; cependant, un régiment
+d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre
+position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des
+bois: c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de
+six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage.
+
+Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de
+joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot
+entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi
+vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas
+possible!» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment
+ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général: il
+regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz
+s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie:
+«J'ai trompé l'amiral!»
+
+Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent
+feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première
+salve suffit; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de
+peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz; car le pont était à-peine commencé:
+il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.
+
+Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la
+montre aux plus braves. L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le
+comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve,
+et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et
+les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à
+quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent
+ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes
+en vingt voyages.
+
+Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour
+l'infanterie achevé; la division Legrand le traversait rapidement avec
+ses canons, aux cris de «vive l'empereur!» et devant ce souverain, qui
+aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves
+soldats de sa voix et de son exemple.
+
+Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé: «Voilà donc
+encore mon étoile!» car il croyait à la fatalité, comme tous les
+conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la
+fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans
+puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus
+immédiatement sous sa main.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+EN ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de
+Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken.
+Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que
+Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et
+qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de
+Tchaplitz rendait vraisemblable.
+
+Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que
+pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus
+haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre
+heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du
+deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand:
+c'étaient environ sept mille hommes.
+
+Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par
+un détachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers
+Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de
+Studzianka.
+
+Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village
+voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières
+troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés.
+Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps,
+et le général russe attendait des ordres.
+
+Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où
+la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la
+fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté
+pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.
+
+Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la
+grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de
+Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la
+partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès lors, fort sur sa
+gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses
+inquiétudes se transportèrent de ce côté.
+
+L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres
+fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité.
+Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de
+sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre
+cette partie du fleuve; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte
+inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a
+confirmé.
+
+Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son
+anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez
+naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la
+grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de
+cette ville.
+
+Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put
+encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon,
+non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se
+joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour
+Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier
+adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers
+Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent.
+
+L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à
+descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à
+la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général
+ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis
+et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis en même
+temps de Borizof: Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour
+Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral
+rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à
+l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre
+les chemins.
+
+Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage
+qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont
+de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il
+avait laissé quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir
+de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce
+jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27,
+culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et
+de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka,
+la position que Tchaplitz avait quittée la veille.
+
+Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude,
+soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en
+convenir qu'après une entière certitude; soit qu'elles troublent, et que
+dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait
+besoin de s'appuyer des autres.
+
+Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en
+consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon
+et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la
+faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, à
+cause des simulacres de passage; en face de son centre, à Borizof, parce
+qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville,
+la remplissait de mouvemens; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où
+l'empereur était réellement.
+
+Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et
+attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du
+pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division
+Partouneaux.
+
+Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon, avec environ six
+mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, passait la
+Bérézina, vers deux heures de l'après-midi: il se plaçait en réserve
+d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof, le
+débouché des ponts.
+
+Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup
+traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même
+temps, l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de
+Studzianka.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+JUSQUE-LÀ tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y
+avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter
+l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux
+traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du
+jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la
+grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite,
+en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient.
+Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin
+d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le
+retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.
+
+Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit.
+Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là,
+fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que
+Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps
+d'effectuer tout son passage.
+
+Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le
+grand chemin; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même
+soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et
+Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de
+tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur
+Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.
+
+Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et
+trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire
+jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à
+s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards;
+contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit
+obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui
+bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant
+qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais bientôt ce fut en
+face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets
+traversaient de tête en queue sa colonne.
+
+Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond;
+une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses
+mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de
+désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient,
+faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans
+leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut
+rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en
+reculant on rencontra la cavalerie de Platof.
+
+Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents
+soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un
+fleuve.
+
+Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de
+cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux
+repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore
+armés; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de
+Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes naguère si braves,
+alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes.
+
+En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts
+de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait
+le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette
+fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.
+
+Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la
+nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades,
+il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des
+ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces
+brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs
+boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans
+l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou
+tourner la Bérézina par ses sources.
+
+Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se
+détourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des
+plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque
+pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber
+à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans
+relâche.
+
+Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes
+et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer
+sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la
+glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir: alors seulement
+il cède et rend ses armes.
+
+Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres
+brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage
+de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain,
+d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles
+succombèrent à leur tour: une même infortune les réunit à leur général.
+
+De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son
+commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à
+suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre,
+il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque
+sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par
+le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les
+difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à
+l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.
+
+Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria:
+«Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette
+défection vienne tout gâter!» L'expression était impropre, mais la
+douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne
+pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à
+honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de
+l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En
+effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les
+armes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+CE succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de
+tâtonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de
+Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois
+armées russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent réunies; leurs
+chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient
+jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine
+fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à
+attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.
+
+C'était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux
+nuits pour s'écouler; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le
+désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux
+deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures
+s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures: il se
+brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre
+côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages
+environnans, n'avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand
+le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les
+ponts.
+
+Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient,
+s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de toutes
+parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse
+profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots,
+assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers,
+poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les
+pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds,
+ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s'élevait de
+cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt
+une grande clameur, mêlée de gémissemens et d'affreuses imprécations.
+
+Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces
+hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps
+inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand
+l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force
+pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et
+Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de
+ces misérables.
+
+Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de
+Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le
+dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint
+l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures
+pussent s'écouler. Ney était présent: il s'écria «qu'il les fallait donc
+brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui
+habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à
+cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour
+l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes,
+dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les
+vivres et la fortune.
+
+Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire.
+Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces
+traîneurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en
+une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces
+malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut
+encore perdue pour leur passage.
+
+Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre
+Witgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce
+maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de
+Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en
+même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils
+descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les
+ponts.
+
+Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux
+était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée
+du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que
+Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive
+droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'armée du
+midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci
+comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient
+la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents
+baïonnettes et de neuf cents sabres.
+
+Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues
+des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais
+de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et
+complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal
+armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais,
+enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou
+blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid
+et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de
+ses combattans, et la jeune garde la moitié.
+
+Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent
+l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal
+contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof,
+il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et
+Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.
+
+L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route,
+mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils
+firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la
+Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et
+Albert furent alors blessés; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il
+lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe,
+Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille
+hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse,
+du combat qui traînait indécis.
+
+Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des
+généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de
+troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit
+beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats
+blessés.
+
+Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de
+Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C'était un de ces
+officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit
+avoir assez récompensés en les employant.
+
+Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à
+Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus
+près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position
+très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de
+terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division
+Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de
+l'empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait
+son front, sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la
+plaine haute de Studzianka.
+
+La première attaque de Witgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin,
+le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina,
+qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite
+française l'arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts.
+Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de
+Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser
+le ravin: elle fut assaillie et détruite.
+
+Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité: il
+déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort
+de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les
+ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses
+pas, et l'ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit
+vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu
+entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître
+des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes
+russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+PENDANT toute cette journée, la position du neuvième corps fut d'autant
+plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite:
+encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. À
+mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces misérables
+avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un
+engagement sérieux causa leur épouvante, puis la vue des blessés qui en
+revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les
+boulets vinrent frapper leur masse confuse.
+
+Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette
+multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et
+les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le
+milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de
+ce chaos: ils furent le signal d'un désespoir universel.
+
+Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les coeurs se
+montrèrent à nu, et l'on vit des actions infames et des actions
+sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et
+furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs
+frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les
+faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés
+qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs
+compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une
+dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante
+achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'était sur-tout les
+malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter et s'asseoir
+résignés, regardant d'un oeil fixe cette neige qui allait devenir leur
+tombeau.
+
+Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de
+désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés;
+mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut
+des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les
+élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras
+roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.
+
+Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se
+rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain
+rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur,
+n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les
+jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.
+
+Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons,
+de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes
+parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une
+pente roide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent
+les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles; puis,
+s'entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans
+leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de
+malheureux poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont
+écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans
+interruption.
+
+Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on
+n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse
+mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de
+leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs
+dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.
+
+Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix
+déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait
+séparées sans retour: elles leur tendirent les bras, elles supplièrent
+qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées çà
+et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent
+sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un
+ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de
+celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de
+gémissemens, de juremens effroyables, cette foule désordonnée
+n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.
+
+Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de
+blessés, de femmes, d'enfans renversés à demi étouffés, et que dans
+leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé,
+ils se crurent sauvés; mais à chaque moment, un cheval abattu, une
+planche brisée ou déplacée arrêtait tout.
+
+Il y avait aussi à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où
+beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui
+embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne
+de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il
+s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés
+furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans
+détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation,
+poussaient vers leur but avec fureur, indifférens aux imprécations de
+rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils
+s'étaient sacrifiés.
+
+La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne
+déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui
+couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de
+chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux
+artilleurs ennemis à diriger leurs coups.
+
+Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand
+Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et
+s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que
+jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été
+laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop
+attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour
+passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour
+en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois,
+et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il
+était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé, voyant les
+Russes s'approcher, y mit le feu.
+
+Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures,
+trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans
+furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes
+désolées sur les bords du fleuve; Les uns s'y jetèrent à la nage,
+d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en
+eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui
+croula sous eux: brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux
+supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres
+s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets: le reste
+attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure
+après le départ d'Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en
+recueillit les fruits.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+PENDANT que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la
+grande-armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe,
+qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays
+est un plateau boisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant
+incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée
+le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de
+longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie.
+
+Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques
+werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours.
+Un abatis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec,
+étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à
+en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de
+ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le
+passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le
+fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un
+ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été
+forcés de se rendre sans combat.
+
+Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir
+être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes,
+ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à
+Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se
+laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait; et
+sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante
+mille.
+
+Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des
+ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la
+tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et
+restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de
+son chef: là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On
+les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la
+tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que
+leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide
+de leurs estomacs.
+
+Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le
+regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième
+corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le
+passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour sauver de
+ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces
+restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.
+
+On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans
+soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent
+encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit
+l'observation avec amertume; il commençait le détail de ses pertes: mais
+Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne
+dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots:
+«Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme?» Et sur ce qu'il
+persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du
+reproche: «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon
+calme?» Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et
+celle qu'il exigea des autres.
+
+Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par
+une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de
+tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux,
+administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces
+temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et
+brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un
+tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaieté,
+dès que le jour revenait, des détails de sa toilette: au milieu de cet
+ouragan il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec
+soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens
+déchaînés qui l'assiégeaient.
+
+Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans
+notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer,
+ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du
+nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis
+son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant
+l'hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et
+laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre,
+plus basses parce qu'elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De
+proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé
+des vapeurs qu'il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier
+printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en déchargeait par
+un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en
+roidissant et en tuant tout sur son passage.
+
+Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse
+attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des
+parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens.
+
+Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs
+images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans
+l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs
+observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs
+souffrances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+LE 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui
+la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà
+désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division
+Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà,
+à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de
+division, de brigade et de régiment.
+
+La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte
+des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de
+fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur
+les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige
+ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s'étaient perdus
+dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.
+
+C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous
+marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et
+Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les
+voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre
+instruction que celle d'avancer autant que possible.
+
+Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à
+tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait
+trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva
+à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on
+parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent
+presque tous de faim et de froid.
+
+Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré
+la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en
+sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante
+hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et
+en remplit toutes les rues.
+
+La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à
+se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec
+tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de
+la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec
+son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que,
+dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.
+
+Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent
+enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et
+l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent
+considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.
+
+Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le
+dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques
+vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle,
+le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui
+manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais
+furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied
+par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on
+venait de rejoindre.
+
+Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son
+armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à
+Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.
+
+Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications
+étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu'à chaque pas
+rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris
+et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus
+assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi
+fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène
+suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.
+
+«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer,
+pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité;
+enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours
+des restes de sa grande-armée.
+
+«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul
+quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger,
+que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du
+désastre de sa retraite encore incertain; qu'il en précédât la nouvelle,
+l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui
+pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le
+moment de son départ était venu.»
+
+Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était
+entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le
+dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait
+d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang
+inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle.
+Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.
+
+Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes
+les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait
+donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette
+disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans
+leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire
+les plus ardens de ses ennemis.
+
+Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre
+de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony,
+et son époque la nuit du cinq au six.
+
+Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la
+lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence,
+n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut
+pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize
+années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette
+séparation.
+
+La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa
+résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il
+l'avait comblé: l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il
+lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne; au reste, il
+lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il
+persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de
+rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le
+lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et
+sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+MAIS à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait
+terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper,
+eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au
+travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4
+décembre, Bienitza.
+
+L'empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines
+d'hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C'était là que la route de
+Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder
+cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son
+tour jusqu'à celle de Ney.
+
+Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par
+Maisons, que l'arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour
+où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et
+troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs
+ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et
+quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.
+
+Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de
+fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maisons faisait en même
+temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques
+jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi
+entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis,
+il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu
+d'instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs
+marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.
+
+Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi
+pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle
+tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient
+en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie
+ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses
+cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes
+parts.
+
+En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout
+rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces
+malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter
+leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans
+Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des
+obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois; ils se précipitent, ils
+affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.
+
+Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de
+cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait
+jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que
+de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que
+le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et
+s'y embourba; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.
+
+Enfin-la cohue s'étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses
+soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule
+avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons,
+dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des
+milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: déjà même il ne
+cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie,
+quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche,
+que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à son secours. Ce renfort
+arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.
+
+Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce
+bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de
+près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de
+cette arrière-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri
+excitèrent l'ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et
+Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route
+s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent
+périr en le défendant.
+
+Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie
+étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en
+écraser, pour la dernière fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en
+batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La
+colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s'arrêta: Mais
+ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces
+vers une autre entrée; et déjà ses premières troupes avaient franchi les
+enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre
+combat.
+
+Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes
+du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut
+extrême: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières
+maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se
+conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut
+qu'à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu'à demi
+gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.
+
+Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune
+les remplacerait à l'arrière-garde; mais ils s'aperçurent que ce
+maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient
+seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui:
+leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu
+vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus; les armes leur
+tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs
+armes.
+
+Maisons, en qui une grande force d'âme s'alliait dans une juste
+proportion à une grande force de corps, ne s'étonna point; il continua
+sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui
+échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques
+baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les
+Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans
+les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors
+ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer; car, à l'exception
+de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne
+permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se
+défendre.
+
+Cependant, Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint; il s'était
+efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se
+retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes,
+s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait
+voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans
+cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une
+violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin,
+un ordre de l'empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la
+retraite, et Ney appelé à Smorgony.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+NAPOLÉON venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de
+chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances
+de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun
+murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible; c'eût été un
+effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à
+combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d'ailleurs fallu de
+l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux
+séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même.
+Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait
+silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie,
+distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance
+continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces
+morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant
+soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un
+meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire
+exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et
+combattait encore.
+
+L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce
+qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les
+triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille
+malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi
+l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et
+noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop
+expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.
+
+Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier
+quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le
+vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des
+précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que,
+jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.
+
+Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous
+auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se
+retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais
+aucun n'osait en témoigner le désir: le devoir et l'honneur les
+retenaient.
+
+Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la
+nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs
+de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés.
+À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord
+il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des
+épanchemens de confiance.
+
+C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui,
+et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné?
+Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur
+s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au
+chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce
+détail.
+
+Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les
+loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne
+convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j'étais né sur le
+trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire
+de fautes.»
+
+Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son
+vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait
+déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait
+partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y
+était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa
+malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les
+Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui
+déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation
+française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»
+
+Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout
+réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick,
+Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à
+l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter
+l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres
+et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers
+d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les Russes ne passeraient
+pas la Vistule avant son retour.»
+
+Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de
+Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand
+accord régnera entre vous.»
+
+Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant
+affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.
+
+
+
+
+LIVRE DOUZIEME.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+COMPAGNONS, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger
+plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le
+départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie.
+Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite
+de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la
+plus profonde infortune; mais à présent qu'il ne me reste plus à
+retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous
+pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire
+qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres,
+et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.
+
+Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur
+comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir
+jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand
+l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel
+droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout
+d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de
+victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles
+à force d'éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous
+reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande,
+chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes
+immortalisent autant que les grandes gloires.
+
+Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son
+passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il
+emporta leurs voeux, également muets, que quelques gestes respectueux
+exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture: son
+Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège;
+Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.
+
+Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de
+la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint
+de Wilna au-devant de l'empereur. Il périt tout-entier dans ce court
+trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes
+surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autres disent Osmiana, ville
+où l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napoléon ne
+tombât dans cette échauffourée.
+
+Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent
+«qu'il n'avait plus d'armée, qu'il marchait depuis quelques jours au
+milieu d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trouver des
+vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des
+souliers, des vêtemens et des armes; mais que son administration
+militaire n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point été
+exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses
+magasins renfermés dans Wilna, il s'écria «qu'il lui rendait la vie!
+qu'il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l'ordre de
+s'arrêter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et de lui
+rendre assez de coeur et de forces pour continuer moins déplorablement
+la retraité.»
+
+Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna
+Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture
+contre un traîneau, s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux
+Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques
+subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent
+mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il
+revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il
+apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de
+son vingt-neuvième bulletin.
+
+Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait
+plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée. Depuis
+Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre
+ennemie; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le
+vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité
+enflait encore cette voile.
+
+Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ; et, loin
+d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait
+plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée.
+On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à
+une grande ville, à un magasin immense; Murat et Berthier, réduits à
+eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce
+désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il
+venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut à
+peine aperçu.
+
+Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point,
+soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre
+obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout,
+il n'ait formé que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de
+chefs.
+
+Dès la première nuit, un général refusa d'obéir. Le maréchal qui
+commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois
+mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là
+toute la grande-armée, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus
+que la tête. Mais à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par
+l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe,
+n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en
+garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent
+eux-mêmes dans le désordre.
+
+La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là,
+marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur
+aigle et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que
+d'eux-mêmes; chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia
+plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui
+firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut
+presque général.
+
+Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne
+furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la
+violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout,
+il semblait s'être mis tout entier entre Wilna et l'armée.
+
+Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous,
+la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres
+moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de
+Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, à la température alors plus
+supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et
+enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes, qui avaient
+échappé au passage de la Bérézina.
+
+L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était
+soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites
+associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient
+encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en
+servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient
+l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du
+soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres
+ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance,
+la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit
+toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le
+parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet,
+dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le
+désordre, avait eu quelque influence.
+
+Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout
+entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces
+associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une
+multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se
+respectèrent plus eux-mêmes; rien n'arrêta: les regards ne retinrent
+plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret; le
+découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins: tous étaient
+victimes.
+
+Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien,
+l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit
+ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des
+animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier: une
+nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels
+que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles: ils
+accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs
+derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une
+meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux,
+qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans.
+
+Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour
+chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur
+vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les
+roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours,
+qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on
+n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du
+climat était passée dans leur coeur; sa rigidité avait contracté leurs
+sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs,
+étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus
+de place à la pitié.
+
+Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du
+malheur le produisit, mais plus excusable: l'un étant volontaire, et
+celui-ci forcé; l'un un crime du coeur, et celui-ci une impulsion de
+l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de
+s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son
+compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité; Le
+moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.
+
+Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre; ils
+protégèrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-là furent rares.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+LE 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se
+montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules
+glacées; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était
+immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement
+et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et
+comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun
+murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui
+l'annoncent.
+
+On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses.
+Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les
+faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et
+lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce
+qui suppose un reste de chaleur: à peine la force de prier restait-elle;
+la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou
+résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et
+qu'on croit être plaint.
+
+Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérans se rebutèrent. Tantôt
+la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée,
+ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient
+de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter,
+qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches
+comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux
+Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.
+
+Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver,
+appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie.
+C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se
+relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la
+stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se
+glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux,
+alanguissait leur coeur, puis il refluait vers leur tête: alors ces
+moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux
+rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la
+privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de
+véritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs;
+ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un oeil consterné, fixe et
+hagard: c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait,
+et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les
+genoux, ensuite sur les mains; leur tête vaguait encore quelques instans
+à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques
+sons agonisans: enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle
+rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient
+cessé.
+
+Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur
+d'alonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs
+cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une
+douleur. Ils ne les plaignaient même pas: car, enfin, qu'avaient-ils
+perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on était
+encore si loin de la France! si dépaysé par les aspects, par le malheur,
+que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit:
+aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par
+nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même
+quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser, à la vue de
+ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de
+besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet,
+la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un
+événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution
+terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel
+d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait
+qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui
+étonnait peu.
+
+Tels furent les derniers jours de la grande-armée. Ses dernières nuits
+furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de
+toute habitation, s'arrêtèrent sur la lisière des bois: là, ils
+allumèrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits
+et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette
+chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs vêtemens brûlaient,
+ainsi que les parties gelées de leurs corps que le feu décomposait.
+Alors, une horrible douleur les contraignait à s'étendre, et le
+lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever.
+
+Cependant, ceux que l'hiver avait laissés presque entiers, et qui
+conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repas.
+C'étaient, comme dès Smolensk, quelques tranches de cheval grillées et
+de la farine de seigle délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou
+pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la
+poudre de leurs cartouches.
+
+À la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes,
+que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un
+bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir,
+ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le
+cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient.
+Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins
+de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied; mais bientôt
+la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.
+
+On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route,
+de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient,
+s'y entassaient en foule. Là, comme des bestiaux, ils se serraient les
+uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant
+écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur
+tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes. Bientôt,
+d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et ne pouvant
+pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient.
+
+Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en
+alimenter leurs feux: d'autres fois, repoussés et découragés, ils se
+contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se
+communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient,
+à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous
+que ces abris sauvèrent, trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés
+et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes
+il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les
+monceaux de ces infortunés dont quelques-uns respiraient encore.
+
+À Iouranouï, dans ce même bourg où l'empereur venait d'être manqué d'une
+heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons
+debout et tout entières pour se chauffer quelques instans. La lueur de
+ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la
+douleur avait exaltés jusqu'au délire; ils accoururent en furieux, et,
+avec dès grincemens de dents et des rires infernaux; ils se
+précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles
+convulsions. Les compagnons affamés les regardaient sans effroi; il y
+en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les
+flammes, et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette
+révoltante nourriture!
+
+C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de
+l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes
+jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de
+capitales conquises. Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser
+fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble
+contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur
+des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis
+jusque-là de force et de persévérance pour vaincre, ils l'employaient
+pour fuir.
+
+Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous
+entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une
+comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina;
+ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient
+pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien
+contribuer à les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence
+matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette
+influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que
+ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.»
+
+IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions: «elles avaient,
+disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque
+sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur
+l'armée française abattue, pour les accomplir.»
+
+D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait
+marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé!
+Voilà le malheur qu'il prédisait! La nature avait fait effort pour
+repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne
+l'avait-elle pas comprise!»
+
+Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui,
+dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule
+d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur
+paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes
+les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est porté
+à ramener tout à soi: comme si la Providence, protectrice de notre
+faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini,
+avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût
+pour lui-même le centre de l'immensité.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+L'ARMÉE était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand
+ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur
+dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en
+Russie ils eussent rencontrée! Son nom seul et sa proximité soutenaient
+encore quelques courages.
+
+Le 9 décembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin
+cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se
+précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée,
+poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle
+opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes,
+de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.
+
+Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque
+impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct,
+s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville
+par ses autres issues; car il en existait. Mais tout était si
+désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier
+d'état-major ne parut pour les indiquer.
+
+Pendant dix heures, et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de
+froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou
+gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de
+la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et
+depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux; sur ces quatre-vingt
+mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre
+derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.
+
+La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos désastres, quand
+tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de
+gémissemens. À cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchèrent, ils
+fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces
+troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres
+désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des
+maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux: et tout les
+repoussait; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives,
+puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution
+régulière était impossible.
+
+Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours
+de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de
+distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les
+administrateurs qui les avaient reçus, craignirent pour leur
+responsabilité; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les
+soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs
+ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand
+à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos
+malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de
+vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.
+
+Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non
+par des vivans, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y
+respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient
+sans lits, sans paille même, et presque abandonnés. Les cours, les
+corridors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés;
+c'étaient des charniers infects.
+
+Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davoust, la pitié
+des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce
+fut alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en
+se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur
+paraissait une nourriture délicieuse, quelle douceur inexprimable ils
+trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible
+bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait
+d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde,
+tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et
+jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient
+avait été profond.
+
+Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des
+Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des
+officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une
+foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une
+nouvelle confusion: c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz,
+commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division
+Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de
+cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita.
+
+On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi
+de joindre l'armée par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils étaient
+suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileïka marchait sur notre
+flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous
+poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes. Quant à
+Loison, à sa division et à la garnison de Wilna, qui étaient venus nous
+tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait
+réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.
+
+De Wrede défendit Wilna du côté de Rukoni: il fut forcé de plier après
+un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de
+Wilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à
+une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville, mais les
+fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol
+brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure, tous rentrèrent
+désarmés, et la plupart estropiés.
+
+En même temps, la générale battait inutilement dans les rues; la vieille
+garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous
+pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux
+ennemis. Mais alors le cri «Voilà les Cosaques» se fit entendre: c'était
+depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait,
+il retentit aussitôt dans toute la ville et la déroute recommença.
+
+Murat prit aussi l'épouvante; ne se croyant plus maître de l'armée, il
+ne le fut plus de lui-même. On le vit fendre la presse et fuir seul à
+pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son
+exemple, et laissant à Ney le soin du reste. Ce prince s'arrêta pourtant
+à la dernière maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre
+le jour et l'armée.
+
+On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Wilna, et beaucoup
+d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt
+mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart
+étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha.
+Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur
+force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de
+difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées
+de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et plutôt que
+de se déterminer à rentrée dans le désert, ils se livrèrent à leur
+fortune: elle fut cruelle.
+
+À la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant
+compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les
+Juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent
+bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois,
+si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de
+vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de
+salir ses pages de ce détail dégoûtant: mais qu'ils aient attiré nos
+malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et
+qu'ensuite, à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et
+par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que là
+ils les aient laissées impitoyablement périr de froid, que même ces vils
+barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer,
+des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présens et à
+venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre
+indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette
+terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et
+là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance!
+
+Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de
+l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les Cosaques de Platof
+l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetèrent
+sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un
+piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été
+oubliés. À la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers
+russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et
+l'assaillent de toutes parts.
+
+Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans
+hésiter, il leur commande le feu, puis la baïonnette en avant il marche
+au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de
+la ville; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des Cosaques que de leur
+attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et
+parvient à rejoindre, sans perte, l'arrière-garde.
+
+Elle était aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforçait de
+l'arrêter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à
+couvrir, la retenait près de Wilna.
+
+Dans cette ville, comme à Moskou, Napoléon n'avait fait donner aucun
+ordre de retraite: il avait voulu que notre déroute fût sans
+avant-coureur, qu'elle s'annonçât d'elle-même, qu'elle surprît nos
+alliés et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier
+étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent
+préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.
+
+C'est pourquoi, Lithuaniens, étrangers et tous dans Wilna, jusqu'à son
+ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre
+qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de
+l'Europe, dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre
+ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une
+profonde sécurité: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'était
+préparé à un mouvement quelconque.
+
+Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de
+son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des
+équipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité
+de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. À
+ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation
+avait enchaîné les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les
+chariots s'étaient croisés et entre-choqués.
+
+Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la
+ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement;
+mais à une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effarée venait
+de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.
+
+Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos
+hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir
+la plaine entière de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa
+pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite
+régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et
+arrêter l'ennemi; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait
+servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne
+tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle
+insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se
+brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez
+grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque.
+
+Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout
+acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les
+conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne
+des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque,
+tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui
+rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se
+retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la
+division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils
+virent la montagne toute couverte de chariots et de canons bridés ou
+culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les
+autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir
+l'avidité de leurs ennemis en se pillant eux-mêmes.
+
+Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se
+précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les
+plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce
+désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y
+acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de
+balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.
+
+On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus.
+Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis furent
+confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français,
+oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or
+et d'argent disparurent.
+
+Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut
+des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de
+malheureux blessés; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée
+leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des
+atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.
+
+Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur,
+le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgré leurs cris
+de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trésor
+particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves
+hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de
+leur chef, parvinrent à les sauver. Long-temps après, et quand on fut
+hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui
+avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+CETTE catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était
+facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner
+cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les
+Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques
+centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé.
+Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de
+retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre,
+depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.
+
+Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les
+Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix
+heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des
+traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour,
+vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur
+les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin: alors reparaissait
+l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière
+le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre
+général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.
+
+Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille
+hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante
+hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien
+changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille
+hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses
+instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et
+garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient
+plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait
+qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il
+marquait le même étonnement.
+
+Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques
+werstes au-delà d'Evé. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté
+les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand,
+vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient
+restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes,
+qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.
+
+Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement
+des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne.
+Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant
+eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer; soit pitié, car on se
+fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les
+Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se
+montrèrent généreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis
+de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas
+qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.
+
+L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son
+secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des
+prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à
+leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur
+colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui,
+saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes
+isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs
+armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à
+leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation, la stupide
+insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces
+prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être
+reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à
+trente-cinq mille.
+
+Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze
+mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de
+l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent
+prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais
+une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha
+vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait
+commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.
+
+Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire
+russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous
+un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter,
+sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent
+dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus
+sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur
+cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à
+cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles
+s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de
+leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.
+
+«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs
+baïonnettes! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que
+cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors
+paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes
+d'hommes et de chevaux! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux
+rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de
+cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans.
+Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce
+fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir,
+tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons
+surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de
+l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents
+lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est
+seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs
+quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui
+s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des
+Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un
+millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et
+vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux
+éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de
+frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui,
+malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur
+déroute; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve,
+s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces: et
+c'était là toute la grande-armée! Encore beaucoup de ces fuyards
+étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.»
+
+Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des
+généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin, quelques
+centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes:
+eux seuls la représentaient.
+
+Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney.
+Compagnons! alliés! ennemis! j'invoque ici votre témoignage: rendons à
+la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû: les faits
+suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme
+Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se
+décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec
+ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis
+Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre
+ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les
+ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi,
+et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde.
+
+Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents
+Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec
+quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt
+la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques
+forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en
+pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou,
+il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a
+abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille
+et à tous nos bivouacs.
+
+Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues
+environnantes; mais ils y sont étendus roides devant des magasins
+d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant
+y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat: Ney
+se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno,
+comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de
+Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout
+le péril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.
+
+Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une
+de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une
+autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied
+sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi
+sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette
+issue, et lui couper toute retraite.
+
+Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna; Ney y court,
+il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve
+ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance,
+l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son
+aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.
+
+Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons
+qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'étaient les trois
+cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et
+l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet
+russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet
+officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement
+ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de
+désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils
+jettent leurs armes, et fuient éperdus.
+
+Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste.
+Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs
+armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il
+fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit
+rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal; elle donna à
+l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente
+soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand,
+celui de réunir le seul bataillon qui restait.
+
+Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la
+seconde attaque des Russes; il était deux heures et demie. Ney envoie
+Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce
+passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce
+qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se
+maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il
+traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne
+fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier
+moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante
+jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver
+quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée
+de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune
+contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire,
+même les plus grands désastres.
+
+Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors,
+voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du
+pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte
+d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+QUAND Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et
+d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde.
+Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur
+territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière
+prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat
+profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen,
+et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les
+restes des corps.
+
+Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne
+sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire
+que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa
+fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette
+responsabilité; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples
+les plus opprimés par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un
+bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point
+démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection,
+l'histoire ne peut les taire.
+
+Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire,
+revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la
+sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa
+tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands
+dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un
+soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans
+couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié
+la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en
+absoudre.
+
+Il s'écrie «qu'il n'est plus possible de servir un insensé! qu'il n'y a
+plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus
+ni à ses paroles, ni à ses traités. Il se désespère d'avoir rejeté les
+propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un
+grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.»
+
+Un cri de Davoust l'interrompit: «Le roi de Prusse, l'empereur
+d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de
+Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'êtes roi
+que par la grace de Napoléon et du sang français. Vous ne pouvez l'être
+que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire
+ingratitude qui vous aveugle!» Et aussitôt il lui déclare qu'il va le
+dénoncer à son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient
+l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue
+inconsidérée, des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de
+Davoust n'avait que trop bien comprises.
+
+Murat resta décontenancé; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée
+cette première étincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre
+la France. L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et
+le malheur ont égalé le crime.
+
+Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La
+grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les
+capitales de l'Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée,
+fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humiliées par sa
+gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos
+blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils
+pouvaient se promettre d'espérance: il fallut repaître leurs avides
+regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant
+notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous
+l'insupportable poids d'un malheur haï.
+
+Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix.
+Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante; elle
+conserva son air de souveraine: vaincue par les élémens, elle garda
+devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.
+
+De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous
+accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de
+la froideur; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils
+attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères.
+Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait
+poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup; en une nuit le thermomètre
+descendit de vingt degrés.
+
+Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de
+généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là, par
+une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en
+décomposition. Éblé, l'honneur de l'armée, succomba; Lariboissière,
+général en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure,
+on était consterné par de nouvelles pertes.
+
+Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de
+Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les
+malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut
+que l'ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu'il
+l'entraînât expirant vers Elbing. L'émeute n'était alarmante que comme
+symptôme; elle fut réprimée: mais la nouvelle qu'annonçait Macdonald
+était décisive.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+DU côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche
+rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa
+jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La
+composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et
+l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.
+
+C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche,
+comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des
+Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les
+Polonais dans toute l'armée; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux
+de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on
+eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou
+guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque.
+Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne
+se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille
+Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens,
+parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.
+
+Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser
+devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite
+quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une
+affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on
+resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce
+temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse
+artillerie nécessaire pour assiéger Riga.
+
+Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en
+fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles
+durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer
+Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et
+commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les
+Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc
+d'artillerie, ou le détruire.
+
+Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par
+Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque
+dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à
+la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de
+prisonniers.
+
+Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon
+pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il
+faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les
+droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs.
+
+Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les
+Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les
+contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises
+dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos
+autres alliés mêlés à ses troupes.
+
+C'était le contraire à notre aile gauche; l'armée prussienne y marchait
+sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi,
+dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses
+troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes
+poussaient leur chef en avant presque malgré lui.
+
+Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux
+guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils
+combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef:
+ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de
+leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs
+vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur
+gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort.
+
+Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la
+vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur
+entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux,
+et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de
+Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le coeur
+de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient
+trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet,
+unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête,
+ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du
+parti de la victoire.
+
+Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant
+et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce
+fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et
+d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se
+répandre.
+
+D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette
+administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit
+rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le
+pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait,
+disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était
+frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck
+n'ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut à l'accusation, il
+renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck,
+plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.
+
+Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit
+avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la
+tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le
+général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait
+reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de
+Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette
+ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand
+parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des
+témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.
+
+On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison;
+on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se
+perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck,
+ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit.
+Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine
+compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette
+petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+À CETTE nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son
+aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des
+Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de
+siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails
+secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck,
+tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il
+fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef,
+avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences
+étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en
+contenter.
+
+Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put
+dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment
+où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges
+et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats
+frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était
+réservée qu'à lui seul.
+
+On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son
+mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes
+fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une
+seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que
+repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique
+ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui
+était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que
+l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était
+étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.
+
+Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers,
+pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs
+princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à
+leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait
+avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt
+et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la
+nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il
+s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de
+ce merveilleux qu'ils aiment tant.
+
+Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la
+fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance
+de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et
+retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux
+grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se
+rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils
+le couvraient d'étincelles que recueillaient des coeurs brûlant d'une
+haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure
+que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever
+de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et
+confus, mais général.
+
+Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par
+leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins
+des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la
+Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés
+nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils
+n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un
+même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires.
+L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence
+d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y
+avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation
+commune et universelle.
+
+Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations,
+par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers.
+Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte
+qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par
+la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.
+
+Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la
+Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des
+communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la
+gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de
+ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald
+étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un
+aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait
+été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si
+puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.
+
+Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes
+s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses
+attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre
+ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen.
+Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent
+séparés de leur retraite et acculés à la Düna.
+
+Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit
+d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il
+eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de
+temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce
+général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui
+commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de
+paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points,
+entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même
+où ses compagnons désespéraient de son salut.
+
+Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur
+Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après,
+des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk.
+Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la
+victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de
+neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à
+treize mille hommes.
+
+Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les
+Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou
+conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19
+décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la
+prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite,
+l'armée prussienne était encore fidèle.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+CE fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre
+de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea
+de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea
+point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On
+risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte.
+Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit
+neuf journées à lui parvenir.
+
+Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et
+Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son
+arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact
+avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à
+Macdonald; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une
+position si délicate, la confiance et la défiance étaient également
+périlleuses.
+
+Ceux-là disent qu'au reste, le maréchal français donna à la prudence
+tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions
+d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le
+général français Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'armée
+prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un
+semblait devoir lui répondre de l'autre.
+
+D'abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant,
+derrière et sur le flanc; car la grande-armée de Kutusof avait déjà
+lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald
+rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt.
+Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler.
+Les hussards russes d'Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27
+décembre, à la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent
+Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la
+chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain
+ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.
+
+Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d'Antonowo,
+le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée,
+et qu'il fallait qu'il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir
+Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal
+cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches
+forcées ne leur avaient arraché aucune plainte; aucun signe de
+mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l'eau-de-vie
+et les vivres ne manquaient pas.
+
+Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz
+pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les
+officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs
+troupes; leur avant-garde, marchant à contre-coeur et sans précaution,
+se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu
+rétablit le combat, et entra dans Régnitz.
+
+Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck
+et le reste de l'armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le
+29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent
+vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxiété de
+Macdonald redoubla: elle se peint tout entière dans une de ses lettres,
+datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner
+une défection. Il écrivait «qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une
+multitude d'officiers et d'émissaires portaient à Yorck ses ordres de
+le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune réponse. Ainsi, quand
+l'ennemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite;
+car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans
+Yorck; et pourtant ce retard le perdait.»
+
+Cette lettre se terminait ainsi: «Je m'épuise en conjectures. Se
+retirer? que dirait l'empereur! la France! l'armée! l'Europe! Ne
+serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l'abandon
+volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y être contraint
+autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les événemens,
+je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois
+la seule;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que
+sa triste situation lui refuse depuis long-temps.»
+
+Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie
+prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter
+cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent: ils se couvraient
+de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient
+impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si
+affreux et à une telle heure! ils avaient à répondre à leur roi de leurs
+régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur
+ordonne d'obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement.
+Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui
+livrer ce Français seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces
+Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à
+le trahir; enfin ils se mettent en marche.
+
+Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à
+cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils
+refusent d'en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient
+rentrés et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos.
+Mais on avait feint de lui obéir: dès que les Prussiens ne se sentent
+plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à
+leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la
+nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald
+que l'armée prussienne l'avait abandonné.
+
+C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il
+venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26
+décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre
+Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les
+troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y
+rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement
+désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur
+seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi
+persistait à le leur ordonner.»
+
+Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à
+laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque
+pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui
+annonçait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de
+prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit; mais
+il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa
+conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et
+la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que
+fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.»
+Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. «Il avait voulu
+s'épargner une sensation trop pénible à son coeur. Il avait craint que
+les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin
+de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.»
+Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf
+mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un
+soulagement qu'une fin quelconque.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+AINSI commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge
+de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois,
+comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits,
+mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore
+dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou
+acteurs, ou victimes.
+
+Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance
+forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement
+ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le
+quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il
+ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on
+l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à
+rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner,
+par une retraite trop prompte, un motif de défection.
+
+Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de
+leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après
+tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils
+ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière,
+ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de
+leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et
+qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter,
+que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa
+retraite libre.
+
+Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses
+derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les
+troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et
+contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec
+Mortier, et il couvrait Koenigsberg.
+
+Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald,
+si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu
+rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de
+Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l'atteignit pourtant à
+Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade,
+sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski,
+et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné,
+eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et
+l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents
+Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de
+bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un
+article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.
+
+Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le
+remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le
+faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais
+ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée
+prussienne ne crut pas libre son souverain: c'était sur la présence
+d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait
+cette opinion.
+
+Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony,
+Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant
+de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau
+et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement
+retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par
+la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais
+aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme
+dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien
+des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa
+crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une
+espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.
+
+On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son
+souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en
+vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris
+abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les
+dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé
+sous l'ascendant de nos longues victoires.
+
+Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X.... Cette ville
+attendait les Russes; sa population s'émut à la vue de ces derniers
+Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se
+succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la
+voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand
+Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le
+traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le
+peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile
+consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le
+maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+AINSI tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté
+des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation
+phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement;
+on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous,
+mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique
+exigeait.
+
+Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement
+des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore
+persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit
+à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée,
+mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.
+
+Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce
+ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de
+plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une
+instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y
+trouva conforme.
+
+Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur
+ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des
+Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat
+approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient
+manoeuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien
+sur la défensive, mais sans en venir aux mains.
+
+Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris
+dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux
+circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au
+chef de l'armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front
+de la ligne française, et la préserva. Ce prince n'eut point de
+complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut,
+à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne
+l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut
+ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la
+guerre s'arrêta.
+
+Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui
+ordonna d'abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de
+Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obéit que lentement
+à cette instruction; il résista aux sollicitations pressantes et aux
+manoeuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors même,
+il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les
+hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit
+enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il
+n'osaient l'espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le
+5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées
+d'avance à Regnier sur les Russes.
+
+Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce
+fut pour s'y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques
+dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque
+imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se
+retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui
+donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde.
+
+Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait
+encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait
+l'Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l'émeute des
+Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une défection, dont il
+était impossible de prévoir les suites. La consternation fut grande. On
+ne réprima d'abord la sédition que par des représentations, que Ney
+changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix
+mille malades et blessés encombraient Koenigsberg; la plupart furent
+abandonnés à la générosité de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point
+à s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'échappèrent, assurent que
+beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrés et jetés par
+les fenêtres au milieu des rues; que même le feu fut mis à un hôpital
+qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans
+qu'ils ont accusés de ces horreurs.
+
+D'un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers
+avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand
+nombre; ils n'y avaient reçu, depuis le 10 jusqu'au 20 décembre, que
+quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau
+ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de
+cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait
+jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans
+les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres
+qu'on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers
+qu'on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible
+séjour.
+
+L'arrivée de l'empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces
+abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos
+vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques
+centaines ont échappé, c'est à ces deux princes qu'ils doivent leur
+salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une
+cruelle épidémie était née; elle passa des vaincus aux vainqueurs et
+nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos
+mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas été détruits; ils
+devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre
+déroute.
+
+Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le
+Niémen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky
+et Insterburg; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le
+9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là,
+prêt à franchir sa frontière, l'empereur russe adressa à ses troupes une
+proclamation toute chargée d'images, de comparaisons, et sur-tout de
+louanges que l'hiver méritait plus encore que son armée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+CE ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes
+abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3
+janvier jusqu'au 11, Murat était resté à Elbing. Dans cette situation
+extrême, ce prince flottait çà et là, au gré des élémens qui
+fermentaient autour de lui; tantôt ils portaient son espoir jusqu'au
+ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d'inquiétudes.
+
+Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un état complet de découragement,
+quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de
+Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les
+forces, l'enflèrent subitement d'une vaine espérance. Lui, qui la veille
+croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commença aussitôt:
+car il était de ces esprits qui se décident à chaque instant. Ce jour
+là, il se résolut à pousser en avant, et le lendemain à fuir jusqu'à
+Posen.
+
+Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le
+ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire: la vieille
+garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde,
+presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le
+troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents; encore la plupart
+de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine
+se servir de leurs armes.
+
+Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se
+détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne
+devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté,
+Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on
+défendît Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore
+tenir la campagne.
+
+D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de
+refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart
+des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à
+tout craindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré
+dans leur coeur. Déjà, plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour
+leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans
+les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin.
+
+Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un assemblage d'hommes de
+plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient
+traversé les états prussiens, d'où s'élevait l'exhalaison de tant de
+haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre
+longue déroute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et
+appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous
+les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le
+plus intéressés à la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands
+se débandèrent-ils au premier bivouac.
+
+À l'aspect du désastre de l'armée qui révenait de Moskou, les troupes
+éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps
+d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur
+ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick;
+trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent
+enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier
+qu'a Posen et sur l'Oder.
+
+Jusque-là, il n'avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux
+régler notre déroute; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour
+se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes
+ses résolutions. L'impression en fut violente: à mesure qu'il la lut, la
+bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva
+quelques instans après avec une jaunisse complète.
+
+Il paraît qu'un acte de gouvernement que s'était permis la reine le
+blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette
+princesse, malgré ses, charmes, il l'était avec fureur de son autorité;
+et c'était de la reine sur-tout, comme soeur de l'empereur, qu'il se
+défiait.
+
+On s'étonne de voir ce prince, qui jusqu'à ce jour avait paru tout
+sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par
+une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractères,
+il en faut toujours une qui domine.
+
+C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes
+différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles, car tels
+sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son
+autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entraînai rapidement
+jusqu'à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.
+
+Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que
+Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène
+prit le commandement.
+
+Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch Là, cette guerre
+violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle
+ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accès, intermittente,
+lente. La force du mal parut épuisée, mais c'était seulement celle des
+combattans; une plus grande lutte se préparait, et cette halte ne fut
+pas un temps qu'on accorda à la paix, mais qui fut donné à la
+préméditation du carnage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+AINSI l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le
+sort du midi d'être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son
+tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable
+résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?
+
+Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le
+sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs
+et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes:
+vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans
+leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y
+épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus
+terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques
+instans; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par
+le nord, et acheva l'inondation.
+
+Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du
+septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir
+les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant.
+Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans
+motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de
+Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science
+de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes
+sur l'Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un
+jour elles viendront s'y établir.
+
+Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe
+s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont
+Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en
+ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle
+barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen
+âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y
+domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les
+nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.
+
+Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être
+hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que
+leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront
+retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins
+redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat
+barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les
+masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire,
+resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de
+plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommencée
+par Catherine II, continuera.
+
+Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son
+terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation
+contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche,
+celle qui dévore l'intérieur de chaque empire?
+
+Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi
+elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la
+Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel
+envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer
+une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès
+d'une si grande entreprise!
+
+Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle,
+celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue
+par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les
+grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était
+emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion
+n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la
+révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa
+voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en
+lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous
+son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la
+Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord
+allait être vaincu jusque dans ses glaces.
+
+Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu
+dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente
+rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions
+glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce
+nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au
+moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et
+irrésistible.
+
+Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette
+nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez
+vaincu ses soldats.
+
+Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les
+unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal
+d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à
+ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que
+ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.
+
+Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre
+témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans
+doute à vos yeux et à vos coeurs, encore tout remplis de ces grands
+souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus
+éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des
+grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la
+Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée
+pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812
+ Tome II
+
+Author: Général Comte de Ségur
+
+Release Date: February 2, 2007 [EBook #20507]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
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+
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+
+
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+</pre>
+
+
+<table summary="note" border="0" cellpadding="10" style="background-color: #C0C0C0;">
+ <tr>
+ <td valign="top">
+ Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conserv&eacute;e.</td>
+ </tr>
+
+</table>
+
+<h2>HISTOIRE</h2>
+<h1>DE NAPOL&Eacute;ON</h1>
+<h3>ET</h3>
+<h2>DE LA GRANDE-ARM&Eacute;E</h2>
+<p class="center">PENDANT L'ANN&Eacute;E 1812;<br /><br />
+par</p>
+
+<p class="script">M. le g&eacute;n&eacute;ral comte de S&eacute;gur.</p>
+
+<p class="quote">Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
+incipiam.........</p>
+
+<p class="quote">Virg.</p>
+
+<h3>TOME SECOND.</h3>
+
+<h3>BRUXELLES,</h3>
+
+<p class="center">ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,</p>
+
+<p class="center">RUE DE LA MONTAGNE, N&ordm; 1015.</p>
+
+<p class="center">1825</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p><a name="toc" id="toc"></a></p>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0" style="margin-left: 2%;">
+<tr><td>
+<a href="#LIVRE_HUITIEME"><b>LIVRE HUITI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE X.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XI.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_NEUVIEME"><b>LIVRE NEUVI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ia"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Va"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IXa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Xa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE X.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIIIa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIVa"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XIV.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_DIXIEME"><b>LIVRE DIXI&Egrave;ME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ib"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIIb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IXb"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IX.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_ONZIEME"><b>LIVRE ONZIEME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Ic"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IXc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IX.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Xc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE X.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIIIc"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XIII.</b></a><br /><br />
+<a href="#LIVRE_DOUZIEME"><b>LIVRE DOUZIEME.</b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_Id"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE I.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IVd"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_Vd"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE V.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VI.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VII.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE VIII.</b></a><br />
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+<a href="#CHAPITRE_XIId"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;CHAPITRE XII.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>HISTOIRE</h2>
+<h1>DE NAPOL&Eacute;ON</h1>
+<h3>ET</h3>
+<h2>DE LA GRANDE-ARM&Eacute;E</h2>
+<p class="center">PENDANT L'ANN&Eacute;E 1812;</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_HUITIEME" id="LIVRE_HUITIEME"></a>LIVRE HUITI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">On</span> a vu l'empereur Alexandre, surpris &agrave; Wilna au milieu de ses
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;fense, fuir avec son arm&eacute;e d&eacute;sunie, et ne pouvoir la
+rallier qu'&agrave; cent lieues de l&agrave;, entre Vitepsk et Smolensk. Entra&icirc;n&eacute; dans
+la retrait&eacute; pr&eacute;cipit&eacute;e de Barclay, ce prince s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; &agrave; Drissa,
+dans un camp mal choisi et retranch&eacute; &agrave; grands frais; point dans
+l'espace, sur une fronti&egrave;re si &eacute;tendue, et qui ne servait qu'&agrave; indiquer
+&agrave; l'ennemi quel devait &ecirc;tre le but de ses man&oelig;uvres.</p>
+
+<p>Cependant Alexandre, rassur&eacute; par la vue de ce camp et de la D&uuml;na, avait
+pris haleine derri&egrave;re ce fleuve. Ce fut l&agrave; seulement qu'il consentit &agrave;
+recevoir pour la premi&egrave;re fois un agent anglais: tant il attachait
+d'importance &agrave; para&icirc;tre, jusqu'au dernier moment, fid&egrave;le &agrave; ses
+engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi,
+ou bonne foi r&eacute;elle; ce qui est certain, c'est qu'&agrave; Paris, apr&egrave;s le
+succ&egrave;s, il affirma sur son honneur (au comte Daru) &laquo;que, malgr&eacute; les
+accusations de Napol&eacute;on, &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; sa premi&egrave;re infraction au trait&eacute; de
+Tilsitt.&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il laissait Barclay faire aux soldats fran&ccedil;ais et &agrave; leurs
+alli&eacute;s ces adresses corruptrices qui avaient tant &eacute;mu Napol&eacute;on &agrave;
+Kluboko&euml;; tentatives que les Fran&ccedil;ais trouv&egrave;rent m&eacute;prisables, et les
+Allemands intempestives.</p>
+
+<p>Du reste, l'empereur russe ne s'&eacute;tait pas montr&eacute; comme un homme de
+guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jug&egrave;rent ainsi, sur ce qu'il
+avait n&eacute;glig&eacute; la B&eacute;r&eacute;zina, seule ligne naturelle de d&eacute;fense de la
+Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de
+son arm&eacute;e fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, dat&eacute;
+de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs
+villes qu'occup&egrave;rent presque aussit&ocirc;t les Fran&ccedil;ais. On remarqua aussi
+son d&eacute;part de l'arm&eacute;e, lorsqu'elle commen&ccedil;ait &agrave; combattre.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes
+provinces, et quant &agrave; ses proclamations de Polotsk &agrave; son arm&eacute;e, &agrave;
+Moskou, &agrave; sa grande nation, on convenait qu'elles &eacute;taient singuli&egrave;rement
+appropri&eacute;es aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut,
+dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'&eacute;nergie
+tr&egrave;s-sensible.</p>
+
+<p>Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit pr&eacute;cipitation, soit calcul,
+on avait tout m&eacute;nag&eacute; en se retirant, sol, maisons, habitans; rien
+n'avait &eacute;t&eacute; exig&eacute;: seulement on avait emmen&eacute; les seigneurs les plus
+puissans; leur d&eacute;fection e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d'un exemple trop dangereux, et dans la
+suite leur retour plus difficile, s'&eacute;tant plus compromis; c'&eacute;taient
+d'ailleurs des otages.</p>
+
+<p>Dans la Lithuanie plus anciennement r&eacute;unie, o&ugrave; une administration douce,
+des faveurs habilement distribu&eacute;es, et une plus longue habitude avaient
+fait oublier l'ind&eacute;pendance, on avait entra&icirc;n&eacute; apr&egrave;s soi les hommes et
+tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir
+exiger d'une religion &eacute;trang&egrave;re et d'un patriotisme naissant l'incendie
+des propri&eacute;t&eacute;s: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents
+m&acirc;les, avait &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, dans la vieille Russie, o&ugrave; tout concourait avec le pouvoir,
+religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait
+tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne
+pouvait pas suivre avait &eacute;t&eacute; d&eacute;truit; tout ce qui n'&eacute;tait pas recrue,
+devenait milice ou Cosaques.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur de l'empire &eacute;tant alors menac&eacute;, c'&eacute;tait &agrave; Moskou &agrave; donner
+l'exemple. Cette capitale, justement nomm&eacute;e par ses po&egrave;tes <i>Moskou aux
+coupoles dor&eacute;es</i>, &eacute;tait un vaste et bizarre assemblage de deux cent
+quatre-vingt-quinze &eacute;glises et de quinze cents ch&acirc;teaux, avec leurs
+jardins et leurs d&eacute;pendances. Ces palais de briques et leurs parcs,
+entrem&ecirc;l&eacute;s de jolies maisons de bois et m&ecirc;me de chaumi&egrave;res, &eacute;taient
+dispers&eacute;s sur plusieurs lieues carr&eacute;es d'un terrain in&eacute;gal; ils se
+groupaient autour d'une forteresse &eacute;lev&eacute;e et triangulaire, dont la vaste
+et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore,
+l'une, plusieurs palais, plusieurs &eacute;glises et des espaces incultes et
+rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, o&ugrave; les
+richesses des quatre parties du monde brillaient r&eacute;unies.</p>
+
+<p>Ces &eacute;difices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, &eacute;taient tous couverts
+d'un fer poli et color&eacute;; les &eacute;glises, chacune surmont&eacute;e d'une terrasse
+et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le
+croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'&eacute;tait
+l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin
+le croissant de Mahomet, domin&eacute; par la croix du Christ.</p>
+
+<p>Un seul rayon de soleil faisait &eacute;tinceler, cette ville superbe de mille
+couleurs vari&eacute;es! &Agrave; son aspect, le voyageur enchant&eacute; s'arr&ecirc;tait &eacute;bloui.
+Elle lui rappelait ces prodiges, dont les po&egrave;tes orientaux avaient
+amus&eacute;, son enfance. S'il p&eacute;n&eacute;trait dans son enceinte, l'observation
+augmentait encore son &eacute;tonnement; il reconnaissait aux nobles les
+usages, les m&oelig;urs, les diff&eacute;rens langages de l'Europe moderne, et la
+riche et l&eacute;g&egrave;re &eacute;l&eacute;gance de ses v&ecirc;temens. Il regardait avec surprise le
+luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du
+peuple, et leurs longues barbes. Dans les &eacute;difices, la m&ecirc;me vari&eacute;t&eacute; le
+frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et
+parfois rude, comme il convient &agrave; la Moskovie.</p>
+
+<p>Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de
+palais, les richesses dont ils &eacute;taient orn&eacute;s; le luxe des &eacute;quipages;
+cette multitude d'esclaves et de serviteurs empress&eacute;s, et l'&eacute;clat de ces
+spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces f&ecirc;tes de ces
+joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait
+transport&eacute;, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de
+souverains, venus avec leurs usages, leurs m&oelig;urs et leur suite; de
+toutes les parties du monde.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans;
+des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de
+leur r&eacute;union, d'un lien g&eacute;n&eacute;ral de parent&eacute;, contract&eacute; pendant les sept
+si&egrave;cles de dur&eacute;e de cette capitale. C'&eacute;taient des seigneurs fiers de
+leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire
+presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y
+r&egrave;gnent sur un million de serfs. Enfin, c'&eacute;taient des nobles,
+s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, &laquo;sur le berceau et
+le tombeau de leur noblesse;&raquo; car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.</p>
+
+<p>Il semble en effet que ce soit l&agrave; que les nobles des familles les plus
+illustres doivent na&icirc;tre et s'&eacute;lever; que ce soit de l&agrave; qu'ils doivent
+s'&eacute;lancer dans la grande carri&egrave;re des honneurs et de la gloire; et
+qu'enfin ce soit encore l&agrave; que, satisfaits, m&eacute;contens ou d&eacute;sabus&eacute;s, ils
+doivent rapporter leurs d&eacute;go&ucirc;ts, ou leur ressentiment pour l'&eacute;pancher;
+leur r&eacute;putation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune
+noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus
+rien, leur orgueil trop long-temps courb&eacute; pr&egrave;s du tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>L&agrave;, leur ambition, ou rassasi&eacute;e ou m&eacute;contente, au milieu des leurs, et
+comme hors de port&eacute;e de la cour, a pris un langage plus libre; c'est
+comme un privil&egrave;ge que le temps a consacr&eacute;, auquel ils tiennent, et que
+respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi
+leurs princes reviennent-ils avec r&eacute;pugnance dans ce vaste d&eacute;p&ocirc;t de
+gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou
+disgraci&eacute;s ou d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s, qui &eacute;chappent &agrave; leur pouvoir par leur &acirc;ge, par
+leur r&eacute;putation, et qu'ils sont oblig&eacute;s de m&eacute;nager.</p>
+
+<p>La n&eacute;cessit&eacute; y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y
+parut d'abord au milieu de la noblesse r&eacute;unie. L&agrave;, tout fut grand, la
+circonstance, l'assembl&eacute;e, l'orateur et les r&eacute;solutions qu'il inspira.
+Sa voix &eacute;tait &eacute;mue. &Agrave; peine eut-il cess&eacute; qu'un seul cri, mais simultan&eacute;,
+unanime, s'&eacute;lan&ccedil;a de tous les c&oelig;urs: on entendit de toutes parts:
+&laquo;Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!&raquo;</p>
+
+<p>Puis aussit&ocirc;t, l'un de ces nobles proposa la lev&eacute;e d'une milice, et,
+pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix
+l'interrompirent en s'&eacute;criant &laquo;que la patrie voulait davantage; que
+c'&eacute;tait un serf sur dix, tout arm&eacute;, &eacute;quip&eacute;, et pourvu de trois mois de
+vivres, qu'il fallait donner!&raquo; C'&eacute;tait offrir, pour le seul gouvernement
+de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.</p>
+
+<p>Ce sacrifice fut vot&eacute; sur-le-champ, sans d&eacute;lib&eacute;ration; quelques-uns
+disent avec enthousiasme, et qu'il fut ex&eacute;cut&eacute; de m&ecirc;me, tant que le
+danger fut pr&eacute;sent. D'autres n'ont vu, dans l'adh&eacute;sion de cette
+assembl&eacute;e &agrave; une proposition si extr&ecirc;me, que de la soumission, sentiment
+qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.</p>
+
+<p>Ils ajoutent qu'au sortir de cette s&eacute;ance, on entendit les principaux
+nobles murmurer entre eux contre l'exag&eacute;ration d'une telle mesure. &laquo;Le
+danger &eacute;tait-il donc si pressant! l'arm&eacute;e russe, qu'on leur disait
+encore &ecirc;tre de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus?
+Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces
+miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment esp&eacute;rer
+jamais leur retour! Il faudrait bien plut&ocirc;t le craindre! Ces serfs
+rapporteraient-ils des d&eacute;sordres de la guerre une m&ecirc;me soumission? non
+sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et
+d'id&eacute;es nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y
+propageraient un esprit d'indocilit&eacute;, qui rendrait le commendement
+incommode, et g&acirc;terait la servitude.&raquo;</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la r&eacute;solution de cette assembl&eacute;e fut g&eacute;n&eacute;reuse et
+digne d'une si grande nation. Le d&eacute;tail importe peu. On sait assez qu'il
+est par-tout le m&ecirc;me; que tout, dans le monde, perd &agrave; &ecirc;tre vu de trop
+pr&egrave;s; qu'enfin, les peuples doivent &ecirc;tre jug&eacute;s par masses et par
+r&eacute;sultats.</p>
+
+<p>Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus bri&egrave;vement: il leur
+fit lire cette proclamation, o&ugrave; Napol&eacute;on &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; &laquo;comme un
+perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le c&oelig;ur et la loyaut&eacute; sur les
+l&egrave;vres, venait effacer la Russie de la face du monde.&raquo;</p>
+
+<p>On dit qu'&agrave; ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures
+m&acirc;les et fortement color&eacute;es, auxquelles de longues barbes donnaient &agrave; la
+fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux &eacute;tincelaient; une
+rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs
+poings ferm&eacute;s, des cris &eacute;touff&eacute;s, le grincement de leurs dents, en
+exprimaient la violence. L'effet y r&eacute;pondit. Leur chef, qu'ils &eacute;lisent
+eux-m&ecirc;mes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour
+cinquante mille roubles. C'&eacute;tait les deux tiers de sa fortune, et il les
+apporta le lendemain.</p>
+
+<p>Ces marchands sont divis&eacute;s en trois classes: on proposa de fixer &agrave;
+chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans l&agrave; derni&egrave;re
+classe, d&eacute;clara que son patriotisme ne se soumettrait &agrave; aucune limite;
+et, dans l'instant, il s'imposa lui-m&ecirc;me bien au-del&agrave; de la fixation
+propos&eacute;e; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On
+profita de leur premier mouvement. Ils trouv&egrave;rent sous leur main tout ce
+qu'il fallait pour s'engager irr&eacute;vocablement, quand ils &eacute;taient encore
+ensemble, excit&eacute;s les uns par les autres et par les paroles de leur
+empereur.</p>
+
+<p>Ce don patriotique s'&eacute;leva, dit-on, &agrave; deux millions de roubles. Les
+autres gouvernemens r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent, comme autant d'&eacute;chos, le cri national de
+Moskou. L'empereur accepta tout; mais tout ne put &ecirc;tre donn&eacute;
+sur-le-champ: et quand, pour achever son ouvrage, il r&eacute;clama le reste
+des secours promis, il fut forc&eacute; d'user de contrainte; le p&eacute;ril qui
+avait soumis les uns et &eacute;chauff&eacute; les autres, s'&eacute;tant &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, bient&ocirc;t Smolensk fut envahi, Napol&eacute;on dans Viazma, l'alarme
+dans Moskou. La grande bataille n'&eacute;tait point encore perdue, et d&eacute;j&agrave;
+l'on commen&ccedil;ait &agrave; abandonner cette capitale.</p>
+
+<p>Dans ses proclamations, le gouverneur-g&eacute;n&eacute;ral comte Rostopschine, disait
+aux femmes: &laquo;qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur,
+moins il y aurait de p&eacute;ril; mais, que pour leurs fr&egrave;res et leurs maris,
+ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte.&raquo; Puis il
+ajoutait des d&eacute;tails rassurans sur les forces ennemies: &laquo;c'&eacute;taient cent
+cinquante mille hommes r&eacute;duits &agrave; se nourrir de cheval. L'empereur
+Alexandre allait revenir dans sa fid&egrave;le capitale; quatre-vingt-trois
+mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons
+marchaient vers Borodino pour se joindre &agrave; Kutusof.&raquo;</p>
+
+<p>Il finissait en disant: &laquo;Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai:
+Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent
+mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante
+pi&egrave;ces de canon, et nous mettrons fin &agrave; tout et ensemble.&raquo;</p>
+
+<p>On a remarqu&eacute;, comme une singularit&eacute; toute locale, que la plupart de ces
+proclamations &eacute;taient en style biblique, et en prose rim&eacute;e.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on
+faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon
+monstrueux. La premi&egrave;re destination de cet a&eacute;rostat ail&eacute;, avait &eacute;t&eacute; de
+planer sur l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, d'y choisir son chef, et de l'&eacute;craser par
+une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui &eacute;chou&egrave;rent,
+les ressorts des ailes s'&eacute;tant toujours bris&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais Rostopschine, feignant de pers&eacute;v&eacute;rer, fit, dit-on, achever la
+confection d'une multitude de fus&eacute;es et de mati&egrave;res &agrave; incendies. Moskou
+elle-m&ecirc;me devait &ecirc;tre la grande machine infernale, dont l'explosion
+nocturne et subite d&eacute;vorerait l'empereur et son arm&eacute;e. Si l'ennemi
+&eacute;chappait &agrave; ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de
+ressources; et l'horreur d'un si grand d&eacute;sastre, dont on saurait bien
+l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de
+Viazma et de Gjatz, soul&egrave;vrait toute la Russie.</p>
+
+<p>Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands
+conqu&eacute;rans de l'Asie. Il fut con&ccedil;u sans effort, m&ucirc;ri avec soin, ex&eacute;cut&eacute;
+sans h&eacute;sitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe &agrave; Paris. C'est un
+homme rang&eacute;, bon &eacute;poux, excellent p&egrave;re; son esprit est sup&eacute;rieur et
+cultiv&eacute;, sa soci&eacute;t&eacute; est douce et pleine d'agr&eacute;ment; mais comme
+quelques-uns de ses compatriotes, il joint &agrave; la civilisation des temps
+modernes une &eacute;nergie antique.</p>
+
+<p>D&eacute;sormais, son nom appartient &agrave; l'histoire: toutefois, il n'eut que la
+plus grande part &agrave; l'honneur de ce grand sacrifice. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+commenc&eacute; d&egrave;s Smolensk, lui l'acheva. Cette r&eacute;solution, comme tout ce qui
+est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifi&eacute; par
+le succ&egrave;s, le d&eacute;vouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien
+doit s'arr&ecirc;ter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renvers&eacute;, envisage
+son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'appr&eacute;cie, et ose,
+peut-&ecirc;tre sans mission, faire l'immense part de tous les int&eacute;r&ecirc;ts
+publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il d&eacute;cide du
+sort de l'&eacute;tat, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la
+destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement;
+protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule
+de riches commer&ccedil;ans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe,
+il sacrifie ces fortunes, ces &eacute;tablissemens, cette ville tout enti&egrave;re;
+lui-m&ecirc;me, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses
+palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces
+int&eacute;r&ecirc;ts bless&eacute;s, d&eacute;truits et r&eacute;volt&eacute;s.</p>
+
+<p>Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si &eacute;tonnante
+assurance? En d&eacute;cidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut
+pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'&eacute;puiser de vivres cette
+grande cit&eacute;, ni de priver d'abri l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, puisqu'il &eacute;tait
+impossible de penser que, sur huit mille maisons et &eacute;glises, dispers&eacute;es
+sur un si vaste terrain, il n'en &eacute;chapperait pas de quoi caserner cent
+cinquante mille nommes.</p>
+
+<p>Il sentit bien encore que par l&agrave;, il manquait &agrave; cette partie si
+importante de ce qu'on supposait &ecirc;tre le plan de campagne d'Alexandre,
+dont le but devait &ecirc;tre d'attirer et de retenir Napol&eacute;on, jusqu'&agrave; ce que
+l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans d&eacute;fense &agrave; toute
+la nation insurg&eacute;e. Car enfin, sans doute, ces flammes &eacute;claireraient ce
+conqu&eacute;rant; elles &ocirc;teraient &agrave; son invasion son but. Elles devaient donc
+le forcer &agrave; y renoncer, quand il en &eacute;tait encore temps, et le d&eacute;cider
+enfin &agrave; revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver;
+d&eacute;termination qui pr&eacute;parerait &agrave; la Russie une seconde campagne plus
+dangereuse que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux p&eacute;rils:
+l'un, qui mena&ccedil;ait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dict&eacute;e
+dans Moskou, et arrach&eacute;e &agrave; son empereur; l'autre &eacute;tait un danger
+politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les
+s&eacute;ductions de l'ennemi plus que ses armes, et une r&eacute;volution plus qu'une
+conqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ne voulant point de trait&eacute;, ce gouverneur pr&eacute;vit qu'au milieu de leur
+populeuse capitale, que les Russes eux-m&ecirc;mes nomment l'oracle, l'exemple
+de tout l'empire, Napol&eacute;on aurait recours &agrave; l'arme r&eacute;volutionnaire, la
+seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se d&eacute;cida &agrave;
+&eacute;lever une barri&egrave;re de feu entre ce conqu&eacute;rant et toutes les faiblesses,
+de quelque part qu'elles vinssent, soit du tr&ocirc;ne, soit de ses
+compatriotes nobles ou s&eacute;nateurs; et sur-tout entre un peuple serf et
+les soldats d'un peuple propri&eacute;taire et libre; enfin, entre ceux-ci et
+cette masse d'artisans et de marchands r&eacute;unis, qui forment dans Moskou
+le commencement d'une classe interm&eacute;diaire, classe pour laquelle la
+r&eacute;volution fran&ccedil;aise a &eacute;t&eacute; faite.</p>
+
+<p>Tout se pr&eacute;para en silence, &agrave; l'insu du peuple, des propri&eacute;taires de
+toutes les classes, et peut-&ecirc;tre de leur empereur. La nation ignora
+qu'elle se sacrifiait elle-m&ecirc;me. Cela est si vrai, que lorsque le moment
+de l'ex&eacute;cution arriva, nous entend&icirc;mes les habitans r&eacute;fugi&eacute;s dans les
+&eacute;glises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les
+seigneurs les plus riches, tromp&eacute;s comme leurs paysans, nous en
+accus&egrave;rent; ceux enfin qui les avaient ordonn&eacute;es en rejet&egrave;rent sur nous
+l'horreur, s'&eacute;tant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et
+s'inqui&eacute;tant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils
+nous en chargeassent.</p>
+
+<p>Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou bl&acirc;ma cette grande
+d&eacute;termination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un
+myst&egrave;re pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du
+despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.</p>
+
+<p>Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors
+l'empereur, n'aurait os&eacute; se charger d'une si terrible responsabilit&eacute;.
+Depuis, sa conduite d&eacute;savoua sans d&eacute;sapprouver. D'autres croient que ce
+f&ucirc;t une des causes de son absence de l'arm&eacute;e, et que, ne voulant
+para&icirc;tre ni ordonner, ni d&eacute;fendre, il ne voulut pas rester t&eacute;moin.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'abandon g&eacute;n&eacute;ral des habitations depuis Smolensk, il &eacute;tait
+forc&eacute;, l'arm&eacute;e russe les d&eacute;fendant toujours, les faisant toutes emporter
+l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, et nous annon&ccedil;ant comme des monstres destructeurs.
+Cette &eacute;migration co&ucirc;ta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de
+la grande route, gagnaient, par des voies lat&eacute;rales, d'autres villages
+de leurs seigneurs, o&ugrave; ils &eacute;taient recueillis.</p>
+
+<p>L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couch&eacute;s les uns
+sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc,
+une table et une image forment tout le mobilier, n'&eacute;tait gu&egrave;re un
+sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien &agrave; eux, qui ne
+s'appartenaient pas &agrave; eux-m&ecirc;mes, et dont il fallait bien que par-tout
+leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils &eacute;taient leur propri&eacute;t&eacute;, et
+qu'ils faisaient tout leur revenu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques
+bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant &agrave; eux-m&ecirc;mes
+pour se loger, se v&ecirc;tir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont
+toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de
+cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du
+commerce, ou de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter
+tant d'&eacute;tablissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de
+richesses mobili&egrave;res et immobili&egrave;res? et cependant, l'abandon total de
+Moskou ne co&ucirc;ta gu&egrave;re plus &agrave; obtenir que celui du moindre village. L&agrave;,
+comme &agrave; Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'h&eacute;sit&egrave;rent
+point &agrave; se retirer &agrave; notre approche: car il semble que pour ceux-l&agrave;
+rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous
+crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'e&ucirc;t pas
+besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'id&eacute;es pour
+juger par lui-m&ecirc;me, pour distinguer et &eacute;tablir des diff&eacute;rences:
+l'exemple des nobles suffit. Quelques &eacute;trangers, rest&eacute;s dans Moskou,
+auraient pu l'&eacute;clairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.</p>
+
+<p>Il fut d'ailleurs facile de ne laisser pr&eacute;voir que profanations, pillage
+et d&eacute;vastation &agrave; un peuple encore si s&eacute;par&eacute; des autres peuples, et aux
+habitans d'une ville tant de fois saccag&eacute;e et br&ucirc;l&eacute;e par les Tartares.
+D&egrave;s lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et f&eacute;roce que pour le
+combattre. Le reste devait &eacute;viter son approche avec horreur, pour se
+sauver dans cette vie et dans l'autre: ob&eacute;issance, honneur, religion,
+peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.</p>
+
+<p>Quinze jours avant l'invasion, le d&eacute;part des archives, des caisses
+publiques, du tr&eacute;sor, et celui des nobles et des principaux marchands,
+avec ce qu'ils avaient de plus pr&eacute;cieux, indiqua au reste des habitans
+ce qu'ils avaient &agrave; faire. Chaque jour le gouverneur, impatient d&eacute;j&agrave; de
+voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'&eacute;migration.</p>
+
+<p>Le 3 septembre, une Fran&ccedil;aise, au risque d'&ecirc;tre massacr&eacute;e par des
+mougiques furieux, se hasarda &agrave; sortir de son refuge. Elle errait
+depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'&eacute;tonnait,
+quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'&eacute;tait comme
+le chant de mort de cette vaste cit&eacute;; immobile, elle regarde, et voit
+s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes d&eacute;sol&eacute;s, emportant
+leurs biens, leurs saintes images, et tra&icirc;nant leurs enfans apr&egrave;s eux.
+Leurs pr&ecirc;tres, tous charg&eacute;s des signes sacr&eacute;s de la religion, les
+pr&eacute;c&eacute;daient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous
+r&eacute;p&eacute;taient en pleurant.</p>
+
+<p>Cette foule d'infortun&eacute;s parvenus aux portes de la ville, les
+d&eacute;pass&egrave;rent avec une douloureuse h&eacute;sitation; leurs regards, se
+d&eacute;tournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu &agrave; leur
+ville sainte: mais peu &agrave; peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se
+perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ainsi</span> fuyait en d&eacute;tail, ou par masses, cette population. Les routes de
+Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, &eacute;taient couvertes, pendant quarante
+lieues, de fugitifs &agrave; pied, et de plusieurs files, non interrompues, de
+voitures de toute esp&egrave;ce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour
+pr&eacute;venir le d&eacute;couragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de
+ces malheureux jusqu'au dernier moment.</p>
+
+<p>&Agrave; cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranim&eacute;
+l'espoir, la fausse nouvelle d'un succ&egrave;s &agrave; Borodino, et pour les moins
+riches, l'h&eacute;sitation naturelle au moment d'abandonner la seule
+habitation qu'ils poss&eacute;daient; enfin l'insuffisance des transports,
+malgr&eacute; leur quantit&eacute; singuli&egrave;rement consid&eacute;rable en Russie; soit que de
+tr&egrave;s-fortes r&eacute;quisitions, qu'avaient exig&eacute;es les besoins de l'arm&eacute;e, en
+eussent r&eacute;duit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les
+voulant tr&egrave;s-l&eacute;gers sur un sol sablonneux, et pour des routes plut&ocirc;t
+marqu&eacute;es que faites.</p>
+
+<p>C'est alors que Kutusof, vaincu &agrave; Borodino, &eacute;crit par-tout qu'il est
+vainqueur. Il trompe Moskou, P&eacute;tersbourg, et jusqu'aux commandans des
+autres arm&eacute;es russes. Alexandre communiqua cette erreur &agrave; ses alli&eacute;s. On
+le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler
+d'honneurs et d'argent l'arm&eacute;e et la famille de son chef, ordonner des
+f&ecirc;tes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-mar&eacute;chal pour
+cette d&eacute;faite.</p>
+
+<p>La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossi&egrave;rement
+abus&eacute; par ce rapport infid&egrave;le. On cherche encore les motifs d'une telle
+audace, qui valut &agrave; Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne
+lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui rest&egrave;rent sans
+ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-&ecirc;tre
+furent ses ennemis, il para&icirc;t qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point
+affaiblir, par une f&acirc;cheuse nouvelle, le peu de caract&egrave;re qu'en Russie
+on supposait &agrave; tort, mais g&eacute;n&eacute;ralement, &agrave; Alexandre. Puis; comme il se
+h&acirc;ta, pour que sa d&eacute;p&ecirc;che arriv&acirc;t le jour m&ecirc;me de la f&ecirc;te de son
+souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les r&eacute;compenses dont
+ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.</p>
+
+<p>Mais &agrave; Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moiti&eacute; de
+son arm&eacute;e y retentit presque aussit&ocirc;t, par cette singuli&egrave;re commotion
+des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque
+au m&ecirc;me instant &agrave; d'&eacute;normes distances. Toutefois, les discours des
+chefs, les seuls qui osassent parler, rest&egrave;rent toujours fiers et
+mena&ccedil;ans; beaucoup d'habitans y crurent et demeur&egrave;rent encore; mais,
+chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle
+anxi&eacute;t&eacute;. On les voyait presque &agrave; la fois transport&eacute;s de fureur, exalt&eacute;s
+d'espoir et abattus d'effroi.</p>
+
+<p>Dans un de ces momens o&ugrave; prostern&eacute;s, soit aux pieds des autels, soit
+chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus
+d'esp&eacute;rance que dans le ciel, tout-&agrave;-coup des cris d'all&eacute;gresse
+retentirent: on se pr&eacute;cipite aussit&ocirc;t sur les places et dans les rues
+pour en apprendre la cause. Le peuple y &eacute;tait en foule, ivre de joie, et
+ses regards attach&eacute;s sur la croix de la principale &eacute;glise. Un vautour
+venait de s'embarrasser dans les cha&icirc;nes qui la soutenaient, et y
+demeurait suspendu. C'&eacute;tait un pr&eacute;sage assur&eacute; pour ces hommes, dont une
+grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu
+allait saisir et leur livrer Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Rostopschine s'empara&icirc;t de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou
+comprimait, suivant qu'ils lui &eacute;taient favorables ou contraires. Parmi
+les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus ch&eacute;tifs, pour les
+montrer au peuple, qui s'enhardissait &agrave; la vue de leur faiblesse. Et
+cependant il vidait Moskou de fournitures de toute esp&egrave;ce, pour nourrir
+les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile,
+Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux,
+et en hiver par le tra&icirc;nage.</p>
+
+<p>Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si n&eacute;cessaire,
+sur-tout dans une pareille fuite, quand les d&eacute;bris du d&eacute;sastre de
+Borodino se pr&eacute;sent&egrave;rent. Ce long convoi de bless&eacute;s, leurs g&eacute;missemens,
+leurs v&ecirc;temens et leur linge, tout souill&eacute;s d'un sang noir; leurs
+seigneurs si puissans, frapp&eacute;s et renvers&eacute;s comme les autres; tout cela
+&eacute;tait un spectacle d'une nouveaut&eacute; bien effrayante pour une ville depuis
+si long-temps &eacute;loign&eacute;e des horreurs de la guerre. La police redoubla
+d'activit&eacute;; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus
+long-temps contre une plus grande terreur.</p>
+
+<p>Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui d&eacute;clare: &laquo;qu'il va
+d&eacute;fendre Moskou jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte de son sang, qu'on se battra
+dans les rues; que d&eacute;j&agrave; les tribunaux sont ferm&eacute;s, mais qu'il n'importe,
+qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le proc&egrave;s au sc&eacute;l&eacute;rat.&raquo;
+Puis il ajoute &laquo;que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande
+qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches &agrave; trois dents, le
+Fran&ccedil;ais n'&eacute;tant pas plus lourd qu'une gerbe de bl&eacute;. Quant aux bless&eacute;s,
+il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et b&eacute;nir l'eau pour leur
+prompte gu&eacute;rison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre &agrave;
+Kutusof, afin de prendre les derni&egrave;res mesures pour exterminer les
+ennemis. Apr&egrave;s quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces h&ocirc;tes, nous
+leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main &agrave; l'&oelig;uvre pour
+r&eacute;duire en poudre ces perfides.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, Kutusof n'avait point d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; du salut de sa patrie. Apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les
+munitions et relever les bless&eacute;s, il venait d'en former le troisi&egrave;me
+rang de son arm&eacute;e. &Agrave; Moja&iuml;sk, sa bonne contenance lui avait fait gagner
+assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses
+bless&eacute;s, abandonner ceux qui &eacute;taient incurables, et en embarrasser
+l'arm&eacute;e ennemie. Plus loin, &agrave; Zelkowo, un &eacute;chec avait arr&ecirc;t&eacute; la fougue
+de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs
+russes.</p>
+
+<p>L&agrave;, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y
+ajouta, tout fit croire que ce g&eacute;n&eacute;ral s'&eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; sauver la
+capitale, ou &agrave; p&eacute;rir avec elle. Il h&eacute;sitait cependant, et, soit
+politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou &agrave;
+toute sa responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait
+quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq
+mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille
+hommes pr&eacute;sens &agrave; la Moskowa, et vingt mille recrues, arm&eacute;es, moiti&eacute; de
+fusils, et moiti&eacute; de piques.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, forte de cent trente mille hommes la veille de la
+grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes &agrave; Borodino;
+restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des r&eacute;gimens de marche et les
+divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle &eacute;tait donc encore
+forte de pr&egrave;s de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche
+&eacute;tait appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents
+voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait
+plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-&ecirc;tre Kutusof
+calcula-t-il la disproportion de ses forces r&eacute;elles avec les n&ocirc;tres. Au
+reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des
+motifs purement militaires &agrave; sa retraite.</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c'est que ce vieux g&eacute;n&eacute;ral trompa le gouverneur
+jusqu'au dernier moment. &laquo;Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs
+qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,&raquo; quand soudain celui-ci
+apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans
+combat, de cette capitale vient d'&ecirc;tre d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais in&eacute;branlable se d&eacute;voue. Le
+temps pressait: on se h&acirc;te: On ne cherche plus &agrave; cacher &agrave; Moskou le sort
+qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine:
+il fallait, d'ailleurs, les d&eacute;cider &agrave; fuir pour leur salut.</p>
+
+<p>La nuit, des &eacute;missaires vont donc frapper &agrave; toutes les portes; ils
+annoncent l'incendie. Des fus&eacute;es sont gliss&eacute;es dans toutes les
+ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer
+du quartier marchand. On enl&egrave;ve les pompes; la d&eacute;solation monte &agrave; son
+comble, et chacun, suivant son caract&egrave;re, se trouble ou se d&eacute;cide. La
+plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent
+r&eacute;ciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but;
+les uns tout effar&eacute;s de terreur, les autres dans un &eacute;tat effrayant
+d'exasp&eacute;ration. Enfin l'arm&eacute;e, le dernier espoir de ce peuple,
+l'abandonne; elle commence &agrave; traverser la ville, et, dans sa retraite,
+elle entra&icirc;ne avec elle les restes encore nombreux de cette population.</p>
+
+<p>Elle sortit par la porte de Kolomna, entour&eacute;e d'une foule de femmes,
+d'enfans et de vieillards d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s. Les champs en furent couverts; ils
+fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, &agrave; travers
+champs, sans vivres, et tout charg&eacute;s de leurs effets, les premiers que,
+dans leur trouble, ils avaient trouv&eacute;s sous leurs mains. On en vit qui,
+faute de chevaux, s'&eacute;taient attel&eacute;s eux-m&ecirc;mes &agrave; des chariots, tra&icirc;nant
+ainsi leurs enfans en bas &acirc;ge, ou leur femme malade, ou leur p&egrave;re
+infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus pr&eacute;cieux. Les bois leur
+servirent d'abri: ils v&eacute;curent de la piti&eacute; de leurs compatriotes.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, une sc&egrave;ne effrayante termina ce triste drame. Ce dernier
+jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir
+et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et d&eacute;go&ucirc;tante en sort
+tumultueusement. Ces malheureux se pr&eacute;cipitent dans les rues, avec une
+joie f&eacute;roce. Deux hommes, Russe et Fran&ccedil;ais, l'un accus&eacute; de trahison,
+l'autre d'imprudence politique, sont arrach&eacute;s du milieu de cette horde;
+on les tra&icirc;ne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa
+trahison.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le fils d'un marchand: il avait &eacute;t&eacute; surpris provoquant le peuple
+&agrave; la r&eacute;volte. Ce qui alarma, c'est qu'on d&eacute;couvrit qu'il &eacute;tait d'une
+secte d'illumin&eacute;s allemands, qu'on nomme martinistes, association
+d'ind&eacute;pendans superstitieux. Son audace ne s'&eacute;tait pas d&eacute;mentie dans les
+fers. On crut un instant que l'esprit d'&eacute;galit&eacute; avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en Russie.
+Toutefois, il n'avoua pas de complices.</p>
+
+<p>Dans ce dernier instant, son p&egrave;re seul accourut. On s'attendait &agrave; le
+voir interc&eacute;der pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le
+gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le
+b&eacute;nir. &laquo;Moi! b&eacute;nir un tra&icirc;tre!&raquo; s'&eacute;crie le Russe furieux; et dans
+l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste
+horrible, il le maudit.</p>
+
+<p>Ce fut le signal de l'ex&eacute;cution. On abattit d'un coup de sabre mal
+assur&eacute; ce malheureux. Il tomba, mais seulement bless&eacute;, et peut-&ecirc;tre
+l'arriv&eacute;e des Fran&ccedil;ais l'aurait-elle sauv&eacute;, si le peuple ne s'&eacute;tait pas
+aper&ccedil;u qu'il vivait encore. Ces furieux forc&egrave;rent les barri&egrave;res, se
+jet&egrave;rent sur lui, et le d&eacute;chir&egrave;rent en lambeaux.</p>
+
+<p>Cependant, le Fran&ccedil;ais demeurait glac&eacute; de terreur, quand Rostopschine se
+tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Fran&ccedil;ais, tu devrais d&eacute;sirer
+l'arriv&eacute;e des Fran&ccedil;ais; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la
+Russie n'a eu qu'un seul tra&icirc;tre, et qu'il est puni.&raquo; Alors, s'adressant
+aux mis&eacute;rables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et
+leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort
+le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'arm&eacute;e russe.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux
+Fran&ccedil;ais, mais &agrave; cette foule impure, dont quelques officiers et soldats
+de police dirig&egrave;rent la fureur. On les organisa; on assigna &agrave; chacun son
+poste, et ils se dispers&egrave;rent, pour que le pillage, la d&eacute;vastation et
+l'incendie &eacute;clatassent par-tout &agrave; la fois.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> jour-l&agrave; m&ecirc;me (le 14 septembre), Napol&eacute;on, enfin persuad&eacute; que Kutusof
+ne s'&eacute;tait pas jet&eacute; sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il
+monta &agrave; cheval &agrave; quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec
+pr&eacute;caution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner
+le sommet de toutes les hauteurs, pour d&eacute;couvrir l'arm&eacute;e ennemie. On
+s'attendait &agrave; une bataille: le terrain s'y pr&ecirc;tait; des ouvrages &eacute;taient
+&eacute;bauch&eacute;s, mais tout avait &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;, et l'on n'&eacute;prouvait pas la plus
+l&eacute;g&egrave;re r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>Enfin une derni&egrave;re hauteur reste &agrave; d&eacute;passer; elle touche &agrave; Moskou,
+qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de
+son sommet, &agrave; l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et
+se prosternent. Nos &eacute;claireurs l'eurent bient&ocirc;t couronn&eacute;. Il &eacute;tait deux
+heures; le soleil faisait &eacute;tinceler de mille couleurs cette grande cit&eacute;.
+&Agrave; ce spectacle, frapp&eacute;s d'&eacute;tonnement, ils s'arr&ecirc;tent; ils crient:
+&laquo;Moskou! Moskou!&raquo; Chacun alors presse sa marche; on accourt en d&eacute;sordre,
+et l'arm&eacute;e enti&egrave;re, battant des mains, r&eacute;p&egrave;te avec transport: &laquo;Moskou!
+Moskou!&raquo; comme les marins crient: &laquo;Terre! Terre!&raquo; &agrave; la fin d'une longue
+et p&eacute;nible navigation.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de cette ville dor&eacute;e, de ce n&oelig;ud brillant de l'Asie et de
+l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, o&ugrave; s'unissaient le luxe, les
+usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous
+arr&ecirc;t&acirc;mes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire
+&eacute;tait arriv&eacute;! Comme il allait devenir le plus grand, le plus &eacute;clatant
+souvenir de notre vie enti&egrave;re. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos
+actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de
+nos moindres mouvemens serait historique.</p>
+
+<p>Sur cet immense et imposant th&eacute;&acirc;tre, il nous semblait marcher entour&eacute;s
+des acclamations de tous les peuples; fiers d'&eacute;lever notre si&egrave;cle
+reconnaissant au-dessus de tous les autres si&egrave;cles, nous le voyions d&eacute;j&agrave;
+grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.</p>
+
+<p>&Agrave; notre retour, d&eacute;j&agrave; tant d&eacute;sir&eacute;, avec quelle consid&eacute;ration presque
+respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous &ecirc;tre re&ccedil;us au milieu
+de nos femmes, de nos compatriotes et m&ecirc;me de nos p&egrave;res! Nous serions,
+le reste de notre vie, des &ecirc;tres &agrave; part, qu'ils ne verraient qu'avec
+&eacute;tonnement, qu'ils n'&eacute;couteraient qu'avec une curieuse admiration! On
+accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles.
+Cette miraculeuse conqu&ecirc;te nous environnait d'une aur&eacute;ole de gloire:
+d&eacute;sormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de
+merveille.</p>
+
+<p>Et quand ces pens&eacute;es orgueilleuses faisaient place &agrave; des sentimens plus
+mod&eacute;r&eacute;s, nous nous disions que c'&eacute;tait l&agrave; le terme promis &agrave; nos travaux;
+qu'enfin nous allions nous arr&ecirc;ter, puisque nous ne pouvions plus &ecirc;tre
+surpass&eacute;s par nous-m&ecirc;mes, apr&egrave;s une exp&eacute;dition noble et digne &eacute;mule de
+celle d'&Eacute;gypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses
+guerres de l'antiquit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oubli&eacute;. Pouvait-on
+acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie:
+&laquo;J'&eacute;tais de l'arm&eacute;e de Moskou!&raquo;</p>
+
+<p>Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui m&ecirc;me, au milieu de notre
+abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pens&eacute;e
+d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler
+encore, et relever fi&egrave;rement nos t&ecirc;tes abattues par le malheur!</p>
+
+<p>Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me &eacute;tait accouru. Il s'arr&ecirc;ta transport&eacute;; une exclamation
+de bonheur lui &eacute;chappa. Depuis la grande bataille, les mar&eacute;chaux
+m&eacute;contens s'&eacute;taient &eacute;loign&eacute;s de lui; mais &agrave; la vue de Moskou
+prisonni&egrave;re, &agrave; la nouvelle de l'arriv&eacute;e d'un parlementaire, frapp&eacute;s d'un
+si grand r&eacute;sultat, enivr&eacute;s de tout l'enthousiasme de la gloire, ils
+oubli&egrave;rent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de
+l'empereur, rendant hommage &agrave; sa fortune, et d&eacute;j&agrave; tent&eacute;s d'attribuer &agrave;
+la pr&eacute;voyance de son g&eacute;nie le peu de soin qu'il s'&eacute;tait donn&eacute; le 7 pour
+compl&eacute;ter sa victoire.</p>
+
+<p>Mais chez Napol&eacute;on, les premiers mouvemens &eacute;taient courts. Il avait trop
+&agrave; penser pour se livrer long-temps &agrave; ses sensations. Son premier cri
+avait &eacute;t&eacute;: &laquo;La voil&agrave; donc enfin cette ville fameuse!&raquo; Et le second fut:
+&laquo;Il &eacute;tait temps!&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; ses yeux, fix&eacute;s sur cette capitale, n'exprimaient plus que de
+l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs
+renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une
+gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes
+ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il
+sortir cette d&eacute;putation, qui lui soumettra ses richesses, sa population,
+son s&eacute;nat et la principale noblesse russe? D&egrave;s lors cette entreprise, o&ugrave;
+il s'&eacute;tait si t&eacute;m&eacute;rairement engag&eacute;, termin&eacute;e heureusement et &agrave; force
+d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera
+grandeur; d&egrave;s lors sa victoire de la Moskowa, si incompl&egrave;te, deviendra
+son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner &agrave; sa
+perte tournerait &agrave; sa gloire; cette journ&eacute;e allait commencer &agrave; d&eacute;cider
+s'il &eacute;tait le plus grand homme du monde, ou le plus t&eacute;m&eacute;raire; enfin
+s'il s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; un autel ou creus&eacute; un tombeau.</p>
+
+<p>Cependant, l'inqui&eacute;tude commen&ccedil;ait &agrave; le saisir. D&eacute;j&agrave;, &agrave; sa gauche et &agrave;
+sa droite, il voyait le prince Eug&egrave;ne et Poniatowski d&eacute;border la ville
+ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses &eacute;claireurs,
+l'entr&eacute;e des faubourgs, et pourtant aucune d&eacute;putation ne se pr&eacute;sentait;
+seulement un officier de Miloradowitch &eacute;tait venu d&eacute;clarer que ce
+g&eacute;n&eacute;ral mettrait le feu &agrave; la ville, si l'on ne donnait pas &agrave; son
+arri&egrave;re-garde le loisir de l'&eacute;vacuer.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on accorda tout. Les premi&egrave;res troupes des deux arm&eacute;es se m&ecirc;l&egrave;rent
+quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers
+comme des nomades et expressifs comme des m&eacute;ridionaux, se pressent
+autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils
+exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les
+montres de ses officiers et les distribua &agrave; ces guerriers encore
+barbares. L'un d'eux l'appela son <i>hettman</i>.</p>
+
+<p>Murat fut un moment tent&eacute; de croire que, dans ces officiers, il
+trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-m&ecirc;me le deviendrait; il pensa
+les avoir gagn&eacute;s. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance,
+entretint l'espoir de Napol&eacute;on, tant il avait besoin de se faire
+illusion. Il en fut amus&eacute; pendant deux heures.</p>
+
+<p>Cependant, le jour s'&eacute;coule et Moskou reste morne, silencieuse et comme
+inanim&eacute;e. L'anxi&eacute;t&eacute; de l'empereur s'accro&icirc;t; l'impatience des soldats
+devient plus difficile &agrave; contenir. Quelques officiers ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans
+l'enceinte de la ville; &laquo;Moskou est d&eacute;serte!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napol&eacute;on descend de la
+montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de
+Dorogomilow. Il s'arr&ecirc;te encore &agrave; l'entr&eacute;e de cette barri&egrave;re, mais
+inutilement. Murat le presse. &laquo;Eh bien, lui r&eacute;pond-il, entrez donc,
+puisqu'ils le veulent!&raquo; Et il recommande la plus grande discipline; il
+esp&egrave;re encore. &laquo;Peut-&ecirc;tre que ces habitans ne savent pas m&ecirc;me se rendre;
+car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.&raquo;</p>
+
+<p>Mais alors, les rapports se succ&egrave;dent; tous s'accordent. Des Fran&ccedil;ais,
+habitans de Moskou, se hasardent &agrave; sortir de l'asile qui, depuis
+quelques jours, les d&eacute;robe &agrave; la fureur du peuple: ils confirment la
+fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'&eacute;crie: &laquo;Moskou d&eacute;serte!
+quel &eacute;v&eacute;nement invraisemblable! il faut y p&eacute;n&eacute;trer. Allez, et amenez-moi
+les boyards.&raquo; Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralys&eacute;s
+de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-l&agrave;
+toujours pr&eacute;venu par les soumissions des vaincus, il provoque leur
+confiance, et va au-devant de leurs pri&egrave;res.</p>
+
+<p>Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples
+si brillans, et de riches comptoirs, &eacute;taient abandonn&eacute;s par leurs
+possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser.
+Cependant Daru vient d'&eacute;chouer. Aucun Moskovite ne se pr&eacute;sente; aucune
+fum&eacute;e du moindre foyer ne s'&eacute;l&egrave;ve; on n'entend pas le plus l&eacute;ger bruit
+sortir de cette immense et populeuse cit&eacute;; ses trois cent mille habitans
+semblent frapp&eacute;s d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du
+d&eacute;sert!</p>
+
+<p>Mais telle &eacute;tait la persistance de Napol&eacute;on, qu'il s'obstina et attendit
+encore. Enfin un officier, d&eacute;cid&eacute; &agrave; plaire, ou persuad&eacute; que tout ce que
+l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de
+cinq &agrave; six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'&agrave; l'empereur,
+et s'imagina avoir amen&eacute; une d&eacute;putation. D&egrave;s la premi&egrave;re r&eacute;ponse de ces
+mis&eacute;rables, Napol&eacute;on vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux
+journaliers.</p>
+
+<p>Alors seulement, il ne douta plus de l'&eacute;vacuation enti&egrave;re de Moskou, et
+perdit tout l'espoir qu'il avait fond&eacute; sur elle. Il haussa les &eacute;paules,
+et avec cet air de m&eacute;pris dont il accablait tout ce qui contrariait son
+d&eacute;sir, il s'&eacute;cria: &laquo;Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que
+produira sur eux la prise de leur capitale!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">D&eacute;j&agrave;</span> depuis une heure, Murat et la colonne longue et serr&eacute;e de sa
+cavalerie envahissaient Moskou; ils p&eacute;n&eacute;traient dans ce corps
+gigantesque, encore intact, mais inanim&eacute;. Frapp&eacute;s d'un long &eacute;tonnement,
+&agrave; la vue de cette grande solitude, ils r&eacute;pondaient &agrave; l'imposante
+taciturnit&eacute; de cette Th&egrave;bes moderne, par un silence aussi solennel. Ces
+guerriers &eacute;coutaient avec un secret fr&eacute;missement les pas de leurs
+chevaux retentir seuls au milieu de ces palais d&eacute;serts. Ils s'&eacute;tonnaient
+de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne
+songeait &agrave; s'arr&ecirc;ter ni &agrave; piller, soit prudence, soit que les grandes
+nations civilis&eacute;es se respectent elles-m&ecirc;mes, dans les capitales
+ennemies, en pr&eacute;sence de ces grands centres de civilisation.</p>
+
+<p>Cependant, leur silence observait cette cit&eacute; puissante, d&eacute;j&agrave; si
+remarquable s'ils l'eussent rencontr&eacute;e dans un pays riche et populeux,
+mais bien plus &eacute;tonnante dans ces d&eacute;serts. C'&eacute;tait comme une riche et
+brillante oasis. Ils avaient d'abord &eacute;t&eacute; frapp&eacute;s du soudain aspect de
+tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils &eacute;taient
+entrem&ecirc;l&eacute;s de chaumi&egrave;res; spectacle qui annon&ccedil;ait le d&eacute;faut de gradation
+entre les classes, et que le luxe n'&eacute;tait point n&eacute; l&agrave;, comme ailleurs,
+de l'industrie, mais qu'il la pr&eacute;c&eacute;dait; tandis que, dans l'ordre
+naturel, il n'en devait &ecirc;tre que la suite, plus ou moins n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>L&agrave;, sur-tout, r&eacute;gnait l'in&eacute;galit&eacute;; ce malheur de toute soci&eacute;t&eacute; humaine,
+qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption
+de tous. Et pourtant un si g&eacute;n&eacute;reux abandon prouvait que ce luxe
+excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette
+noblesse.</p>
+
+<p>On s'avan&ccedil;ait ainsi, tant&ocirc;t agit&eacute; de surprise, tant&ocirc;t de piti&eacute;, et plus
+souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des
+grandes conqu&ecirc;tes que l'histoire nous a transmises; mais c'&eacute;tait pour
+s'enorgueillir, et non pour pr&eacute;voir; car on se trouvait trop haut et
+hors de toute comparaison: on avait laiss&eacute; derri&egrave;re soi tous les
+conqu&eacute;rans de l'antiquit&eacute;. On &eacute;tait exalt&eacute;, par ce qu'il y a de mieux
+apr&egrave;s la vertu, par la gloire. Puis venait la m&eacute;lancolie; soit
+&eacute;puisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement
+produit par une &eacute;l&eacute;vation sans mesure, et du vague dans lequel nous
+errions sur cette sommit&eacute;, d'o&ugrave; nous apercevions l'immensit&eacute;, l'infini,
+o&ugrave; notre faiblesse se perdait; car plus on s'&eacute;l&egrave;ve, plus l'horizon
+s'agrandit, et plus on s'aper&ccedil;oit de son n&eacute;ant.</p>
+
+<p>Tout-&agrave;-coup, au milieu de ces pens&eacute;es qu'une marche lente favorisait,
+des coups de fusil &eacute;clatent; la colonne s'arr&ecirc;te. Ses derniers chevaux
+couvrent encore la campagne; son centre est engag&eacute; dans une des plus
+longues rues de la ville; sa t&ecirc;te touche au Kremlin. Les portes de cette
+citadelle paraissent ferm&eacute;es. On entend de f&eacute;roces rugissemens sortir de
+son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure d&eacute;go&ucirc;tante et
+atroce se montrent tout arm&eacute;s sur ses murs. Ils exhalent une sale
+ivresse et d'horribles impr&eacute;cations. Murat leur fit porter des paroles
+de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte &agrave; coups de
+canon.</p>
+
+<p>On p&eacute;n&eacute;tra, moiti&eacute; de gr&eacute;, moiti&eacute; de force, au milieu de ces mis&eacute;rables.
+L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses
+officiers. On crut avoir assez fait de le d&eacute;sarmer, mais il se jeta de
+nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant &agrave; l'&eacute;touffer,
+et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la d&eacute;chirer
+avec ses dents. C'&eacute;taient l&agrave; les seuls Moskovites qui nous avaient
+attendus, et qu'on semblait nous avoir laiss&eacute;s comme un gage barbare et
+sauvage de la haine nationale.</p>
+
+<p>Toutefois, on s'aper&ccedil;ut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette
+rage patriotique. Cinq cents recrues, oubli&eacute;es sur la place du Kremlin,
+virent cette sc&egrave;ne sans s'&eacute;mouvoir. D&egrave;s la premi&egrave;re sommation, ils se
+dispers&egrave;rent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte
+jeta aussit&ocirc;t ses armes. Plusieurs milliers de tra&icirc;nards et de
+d&eacute;serteurs ennemis rest&egrave;rent volontairement au pouvoir de l'avant-garde.
+Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-l&agrave;
+&agrave; d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils rest&egrave;rent libres au
+milieu de nous, jusqu'&agrave; ce que l'incendie et le pillage leur ayant
+marqu&eacute; leur devoir, et les ayant tous ralli&eacute;s dans une m&ecirc;me haine, ils
+all&egrave;rent rejoindre Kutusof.</p>
+
+<p>Murat, que le Kremlin n'avait arr&ecirc;t&eacute; que quelques instans, disperse
+cette foule qu'il m&eacute;prise. Ardent, infatigable comme en Italie et en
+&Eacute;gypte, apr&egrave;s neuf cents lieues faites et soixante combats livr&eacute;s pour
+atteindre Moskou, il traverse cette cit&eacute; superbe sans daigner s'y
+arr&ecirc;ter, et, s'acharnant sur l'arri&egrave;re-garde russe, il s'engage
+fi&egrave;rement et sans h&eacute;siter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.</p>
+
+<p>Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pi&egrave;ces de canon, se
+retiraient dans cette direction. L&agrave; cessait l'armistice. Aussit&ocirc;t Murat,
+fatigu&eacute; par cette paix d'une demi-journ&eacute;e, ordonna de la rompre &agrave; coups
+de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur
+en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires r&eacute;pugnaient
+&agrave; renouveler les hostilit&eacute;s. Un nouvel ordre vint, une m&ecirc;me h&eacute;sitation y
+r&eacute;pondit. Enfin, Murat irrit&eacute; commanda lui-m&ecirc;me; et ces feux, dont il
+semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arr&ecirc;ter qu'aux
+rives de la Seine, recommenc&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Napol&eacute;on</span> n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arr&ecirc;ta dans une des
+premi&egrave;res maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut l&agrave; qu'il nomma le
+mar&eacute;chal Mortier gouverneur de cette capitale. &laquo;Sur-tout, lui dit-il,
+point de pillage! Vous m'en r&eacute;pondez sur votre t&ecirc;te. D&eacute;fendez Moskou
+envers et contre tous.&raquo;</p>
+
+<p>Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succ&eacute;daient. Il vint
+des Fran&ccedil;ais, habitans de ce pays, et m&ecirc;me un officier de la police
+russe, pour d&eacute;noncer l'incendie. Il donna tous les d&eacute;tails de ses
+pr&eacute;paratifs. L'empereur &eacute;mu chercha vainement quelque repos. &Agrave; chaque
+instant il appelait, et se faisait r&eacute;p&eacute;ter cette fatale nouvelle.
+Cependant il se retranchait encore dans son incr&eacute;dulit&eacute;, quand vers deux
+heures du matin, il apprit que le feu &eacute;clatait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche
+quartier. Aussit&ocirc;t il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu,
+lui-m&ecirc;me y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce mar&eacute;chal lui
+montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes ferm&eacute;es, encore
+intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fum&eacute;e noire en
+sort d&eacute;j&agrave;. Napol&eacute;on tout pensif entre dans le Kremlin.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ce palais, &agrave; la fois gothique et moderne des Romanof et des
+Rurick, de leur tr&ocirc;ne encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de
+la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les
+flammes, encore renferm&eacute;es dans le bazar, semblent devoir respecter, il
+reprend son premier espoir. Son ambition est flatt&eacute;e de cette conqu&ecirc;te;
+on l'entend s'&eacute;crier: &laquo;Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique
+palais des czars! dans le Kremlin!&raquo; Il en examine tous les d&eacute;tails avec
+un orgueil curieux et satisfait.</p>
+
+<p>Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que pr&eacute;sente la
+ville; et, dans ce court moment, tout &agrave; l'esp&eacute;rance, il &eacute;crit des
+paroles de paix &agrave; l'empereur Alexandre. Un officier sup&eacute;rieur ennemi
+venait d'&ecirc;tre trouv&eacute; dans le grand h&ocirc;pital; il fut charg&eacute; de cette
+lettre. Ce fut &agrave; la sinistre lueur des flammes du bazar que Napol&eacute;on
+l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce
+d&eacute;sastre &agrave; son souverain, dont cet incendie fut la seule r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Le jour favorisa les efforts du duc de Tr&eacute;vise: il se rendit ma&icirc;tre du
+feu. Les incendiaires se tinrent cach&eacute;s. On doutait de leur existence.
+Enfin, des ordres s&eacute;v&egrave;res &eacute;tant donn&eacute;s, l'ordre l'&eacute;tabli, l'inqui&eacute;tude
+suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais
+somptueux, pensant y trouver un bien-&ecirc;tre achet&eacute; par de si longues et de
+si excessives privations.</p>
+
+<p>Deux officiers s'&eacute;taient &eacute;tablis dans un des b&acirc;timens du Kremlin. De l&agrave;,
+leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit,
+une clart&eacute; extraordinaire les r&eacute;veille. Ils regardent, et voient des
+flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font
+bient&ocirc;t &eacute;crouler l'&eacute;l&eacute;gante et noble architecture. Ils remarquent que le
+vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et
+s'inqui&egrave;tent pour cette enceinte, o&ugrave; reposaient l'&eacute;lite de l'arm&eacute;e et
+son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, o&ugrave;
+nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigu&eacute;s et repus, sont sans doute
+ensevelis dans un profond sommeil. D&eacute;j&agrave; des flamm&egrave;ches et des d&eacute;bris
+ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord,
+tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.</p>
+
+<p>Alors, rassur&eacute; sur son corps d'arm&eacute;e, l'un de ces officiers se rendormit
+en s'&eacute;criant: &laquo;C'est &agrave; faire aux autres, cela ne nous regarde plus.&raquo; Car
+telle &eacute;tait l'insouciance qui r&eacute;sultait de cette multiplicit&eacute;
+d'&eacute;v&eacute;nemens et de malheurs sur lesquels on &eacute;tait comme blas&eacute;, et tel
+l'&eacute;go&iuml;sme produit par l'exc&egrave;s de fatigue et de souffrance, qu'ils ne
+laissaient &agrave; chacun que la mesure de forces et de sentiment
+indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.</p>
+
+<p>Cependant, de vives et nouvelles lueurs les r&eacute;veillent encore; ils
+voient d'autres flammes s'&eacute;lever pr&eacute;cis&eacute;ment dans la nouvelle direction
+que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent
+l'imprudence et l'indiscipline fran&ccedil;aise, qu'ils accusent de ce
+d&eacute;sastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord &agrave; l'ouest, et
+trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstin&eacute;s, et comme acharn&eacute;s
+contre le quartier-imp&eacute;rial, se montrent ardens &agrave; saisir cette nouvelle
+direction.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, un grand soup&ccedil;on s'empare de leur esprit. Les Moskovites,
+connaissant notre t&eacute;m&eacute;raire et n&eacute;gligente insouciance, auraient-ils
+con&ccedil;u l'espoir de br&ucirc;ler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de
+fatigue et de sommeil; ou plut&ocirc;t ont-ils os&eacute; croire qu'ils
+enveloperaient Napol&eacute;on dans cette catastrophe; que la perte de cet
+homme valait bien celle de leur capitale; que c'&eacute;tait un assez grand
+r&eacute;sultat pour y sacrifier Moskou tout enti&egrave;re; que peut-&ecirc;tre le ciel,
+pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand
+sacrifice; et qu'enfin il fallait &agrave; cet immense colosse un aussi immense
+b&ucirc;cher.</p>
+
+<p>On ne sait s'ils eurent cette pens&eacute;e, mais il fallut l'&eacute;toile de
+l'empereur pour qu'elle ne se r&eacute;alis&acirc;t pas. En effet, non-seulement le
+Kremlin renfermait, &agrave; notre insu, un magasin &agrave; poudre, mais, cette
+nuit-l&agrave; m&ecirc;me, les gardes, endormies et plac&eacute;es n&eacute;gligemment, avaient
+laiss&eacute; tout un parc d'artillerie entrer et s'&eacute;tablir sous les fen&ecirc;tres
+de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'instant o&ugrave; ces flammes furieuses &eacute;taient dard&eacute;es de toutes
+parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin; car le vent, sans
+doute attir&eacute; par cette grande combustion, augmentait &agrave; chaque instant
+d'imp&eacute;tuosit&eacute;. L'&eacute;lite de l'arm&eacute;e et l'empereur &eacute;taient perdus, si une
+seule des flamm&egrave;ches qui volaient sur nos t&ecirc;tes s'&eacute;tait pos&eacute;e sur un
+seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des
+&eacute;tincelles qui traversaient les airs, d&eacute;pendit le sort de l'arm&eacute;e
+enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Enfin le jour, un jour sombre parut; il vint s'ajouter &agrave; cette grande
+horreur, la p&acirc;lir, lui &ocirc;ter son &eacute;clat. Beaucoup d'officiers se
+r&eacute;fugi&egrave;rent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-m&ecirc;me,
+vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y
+vinrent tomber d'&eacute;puisement et de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait &agrave; la plupart que
+l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commenc&eacute; ce d&eacute;sastre,
+et que la temp&ecirc;te l'achevait. Nous nous regardions nous-m&ecirc;mes avec une
+esp&egrave;ce de d&eacute;go&ucirc;t. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous
+effrayait. On s'abordait les yeux baiss&eacute;s, constern&eacute;s d'une si
+&eacute;pouvantable catastrophe: elle souillait notre gloire, elle nous en
+arrachait le fruit, elle mena&ccedil;ait notre existence pr&eacute;sente et &agrave; venir;
+nous n'&eacute;tions plus qu'une arm&eacute;e de criminels dont le ciel et le monde
+civilis&eacute; devaient faire justice. On ne sortait de cet ab&icirc;me de pens&eacute;es,
+et des acc&egrave;s de fureur qu'on &eacute;prouvait contre les incendiaires, que par
+la recherche avide des nouvelles, qui toutes commen&ccedil;aient &agrave; accuser les
+Russes seuls de ce d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient.
+D&egrave;s la premi&egrave;re nuit, celle du 14 au 15, un globe enflamm&eacute; s'&eacute;tait
+abaiss&eacute; sur le palais du prince Troubetsko&iuml;, et l'avait consum&eacute;; c'&eacute;tait
+un signal. Aussit&ocirc;t le feu avait &eacute;t&eacute; mis &agrave; la Bourse: on avait aper&ccedil;u
+des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronn&eacute;es.
+Ici, des obus perfidement plac&eacute;s venaient d'&eacute;clater dans les po&ecirc;les de
+plusieurs maisons, ils avaient bless&eacute; les militaires qui se pressaient
+autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il &eacute;taient
+all&eacute;s se choisir d'autres asiles; mais, pr&egrave;s d'entrer dans ces maisons
+toutes closes et inhabit&eacute;es, ils avaient entendu en sortir une faible
+explosion; elle avait &eacute;t&eacute; suivie d'une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e, qui aussit&ocirc;t &eacute;tait
+devenue &eacute;paisse et noire, puis rouge&acirc;tre, enfin couleur de feu, et
+bient&ocirc;t l'&eacute;difice entier s'&eacute;tait ab&icirc;m&eacute; dans un gouffre de flammes.</p>
+
+<p>Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et
+des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compl&eacute;ter une
+&eacute;pouvantable image de l'enfer. Ces mis&eacute;rables, enivr&eacute;s de vin et du
+succ&egrave;s de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher; ils parcouraient
+triomphalement ces rues embras&eacute;es; on les surprenait arm&eacute;s de torches,
+s'acharnant &agrave; propager l'incendie: il fallait leur abattre les mains &agrave;
+coups de sabre pour leur faire l&acirc;cher prise. On se disait que ces
+bandits avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s par les chefs russes pour br&ucirc;ler Moskou;
+et qu'en effet, une si grande, une si extr&ecirc;me r&eacute;solution, n'avait pu
+&ecirc;tre prise que par le patriotisme, et ex&eacute;cut&eacute;e que par le crime.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'ordre fut donn&eacute; de fusiller sur place tous les incendiaires.
+L'arm&eacute;e &eacute;tait sur pied. La vieille garde, qui tout enti&egrave;re occupait une
+partie du Kremlin, avait pris les armes; les bagages, les chevaux tout
+charg&eacute;s, remplissaient les cours; nous &eacute;tions mornes d'&eacute;tonnement, de
+fatigue, et du d&eacute;sespoir de voir p&eacute;rir un si riche cantonnement. Ma&icirc;tres
+de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres &agrave; ses portes!</p>
+
+<p>Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'arm&eacute;e
+disputait au feu cette proie, Napol&eacute;on, dont on n'avait pas os&eacute; troubler
+le sommeil pendant la nuit, s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute; &agrave; la double clart&eacute; du jour
+et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut
+commander &agrave; cet &eacute;l&eacute;ment; mais bient&ocirc;t il fl&eacute;chit, et s'arr&ecirc;ta devant
+l'impossibilit&eacute;. Surpris, quand il a frapp&eacute; au c&oelig;ur d'un empire, d'y
+trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur,
+il se sent vaincu et surpass&eacute; en d&eacute;termination.</p>
+
+<p>Cette conqu&ecirc;te pour laquelle il a tout sacrifi&eacute;, c'est comme un fant&ocirc;me
+qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'&eacute;vanouir dans les
+airs en tourbillons de fum&eacute;e et de flammes. Alors une extr&ecirc;me agitation
+s'empare de lui; on le croirait d&eacute;vor&eacute; des feux qui l'environnent. &Agrave;
+chaque instant, il se l&egrave;ve, marche et se rassied brusquement. Il
+parcourt ses appartemens d'un pas rapide; ses gestes courts et v&eacute;h&eacute;mens
+d&eacute;c&egrave;lent un trouble cruel: il quitte, reprend, et quitte encore un
+travail press&eacute;, pour se pr&eacute;cipiter &agrave; ses fen&ecirc;tres et contempler les
+progr&egrave;s de l'incendie. De brusques et br&egrave;ves exclamations s'&eacute;chappent de
+sa poitrine oppress&eacute;e. &laquo;Quel effroyable spectacle! Ce sont eux-m&ecirc;mes!
+Tant de palais! Quelle r&eacute;solution extraordinaire! Quels hommes! Ce sont
+des Scythes!&raquo;</p>
+
+<p>Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement d&eacute;sert, puis la
+Moskowa et ses deux quais: et pourtant les vitres des crois&eacute;es contre
+lesquelles il s'appuie sont d&eacute;j&agrave; br&ucirc;lantes, et le travail continuel des
+balayeurs, plac&eacute;s sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour
+&eacute;carter les nombreux flocons de feu qui cherchent &agrave; s'y poser.</p>
+
+<p>En cet instant, le bruit se r&eacute;pand que le Kremlin est min&eacute;: des Russes
+l'ont dit, des &eacute;crits l'attestent; quelques domestiques en perdent la
+t&ecirc;te d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de
+l'empereur et leur destin d&eacute;cideront, et l'empereur ne r&eacute;pond &agrave; cette
+alarme que par un sourire d'incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il marche encore convulsivement, il s'arr&ecirc;te &agrave; chaque crois&eacute;e, et
+regarde le terrible &eacute;l&eacute;ment victorieux d&eacute;vorer avec fureur sa brillante
+conqu&ecirc;te; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa
+forteresse; le cerner, l'y tenir comme assi&eacute;g&eacute;; envahir &agrave; chaque minute
+les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le r&eacute;duire
+enfin &agrave; la seule enceinte du Kremlin.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; nous ne respirions plus que de la fum&eacute;e et des cendres. La nuit
+approchait, et allait ajouter son ombre &agrave; nos dangers; le vent
+d'&eacute;quinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit
+alors accourir le roi de Naples et le prince Eug&egrave;ne: ils se joignirent
+au prince de Neufch&acirc;tel, p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent jusqu'&agrave; l'empereur, et l&agrave;, de leurs
+pri&egrave;res, de leurs gestes, &agrave; genoux, ils le pressent, et veulent
+l'arracher de ce lieu de d&eacute;solation. Ce fut en vain.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, ma&icirc;tre enfin du palais des czars, s'opini&acirc;trait &agrave; ne pas c&eacute;der
+cette conqu&ecirc;te, m&ecirc;me &agrave; l'incendie, quand tout-&agrave;-coup un cri, &laquo;Le feu est
+au Kremlin!&raquo; passe de bouche en bouche, et nous arrache &agrave; la stupeur
+contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le
+danger. Deux fois le feu venait d'&ecirc;tre mis et &eacute;teint dans le b&acirc;timent
+sur lequel il se trouvait; mais la tour de l'arsenal br&ucirc;le encore. Un
+soldat de police vient d'y &ecirc;tre trouv&eacute;. On l'am&egrave;ne, et Napol&eacute;on le fait
+interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a
+ex&eacute;cut&eacute; sa consigne au signal donn&eacute; par son chef. Tout est donc vou&eacute; &agrave;
+la destruction, m&ecirc;me le Kremlin antique et sacr&eacute;.</p>
+
+<p>L'empereur fit un geste de m&eacute;pris et d'humeur; on emmena ce mis&eacute;rable
+dans la premi&egrave;re cour, o&ugrave; les grenadiers furieux le firent expirer sous
+leurs ba&iuml;onnettes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cet</span> incident avait d&eacute;cid&eacute; Napol&eacute;on. Il descend rapidement cet escalier
+du nord, fameux par le massacre des Str&eacute;litz, et ordonne qu'on le guide
+hors de la ville, &agrave; une lieue sur la route de P&eacute;tersbourg, vers le
+ch&acirc;teau imp&eacute;rial de P&eacute;trowsky.</p>
+
+<p>Mais nous &eacute;tions assi&eacute;g&eacute;s par un oc&eacute;an de flammes; elles bloquaient
+toutes les portes de la citadelle, et repouss&egrave;rent les premi&egrave;res sorties
+qui furent tent&eacute;es. Apr&egrave;s quelques t&acirc;tonnemens, on d&eacute;couvrit, &agrave; travers
+les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet
+&eacute;troit passage que Napol&eacute;on, ses officiers et sa garde, parvinrent &agrave;
+s'&eacute;chapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagn&eacute; &agrave; cette sortie? Plus
+pr&egrave;s de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment
+avancer, comment s'&eacute;lancer &agrave; travers les vagues de cette mer de feu?
+Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la temp&ecirc;te, aveugl&eacute;s
+par les cendres, ne pouvaient plus se reconna&icirc;tre, puisque les rues
+disparaissaient dans la fum&eacute;e et sous les d&eacute;combres.</p>
+
+<p>Il fallait pourtant se h&acirc;ter. &Agrave; chaque instant croissait autour de nous
+le mugissement des flammes. Une seule rue &eacute;troite, tortueuse et toute
+br&ucirc;lante, s'offrait plut&ocirc;t comme l'entr&eacute;e que comme la sortie de cet
+enfer. L'empereur s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; pied et sans h&eacute;siter dans ce dangereux
+passage. Il s'avan&ccedil;a au travers du p&eacute;tillement de ces brasiers, au bruit
+du craquement des vo&ucirc;tes et de la chute des poutres br&ucirc;lantes et des
+toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces d&eacute;bris
+embarrassaient ses pas. Les flammes, qui d&eacute;voraient avec un bruissement
+imp&eacute;tueux les &eacute;difices entre lesquels il marchait, d&eacute;passant leur fa&icirc;te,
+fl&eacute;chissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos t&ecirc;tes. Nous
+marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux
+murailles de feu! Une chaleur p&eacute;n&eacute;trante br&ucirc;lait nos yeux; qu'il fallait
+cependant tenir ouverts et fix&eacute;s sur le danger. Un air d&eacute;vorant, des
+cendres &eacute;tincelantes, des flammes d&eacute;tach&eacute;es, embrasaient notre
+respiration courte, s&egrave;che, haletante, et d&eacute;j&agrave; presque suffoqu&eacute;e par la
+fum&eacute;e. Nos mains br&ucirc;laient en cherchant &agrave; garantir notre figure d'une
+chaleur insupportable, et en repoussant les flamm&egrave;ches qui couvraient &agrave;
+chaque instant et p&eacute;n&eacute;traient nos v&ecirc;temens.</p>
+
+<p>Dans cette inexprimable d&eacute;tresse, et quand une course rapide paraissait
+notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troubl&eacute; s'arr&ecirc;ta.
+L&agrave;, se serait peut-&ecirc;tre termin&eacute;e notre vie aventureuse, si des pillards
+du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces
+tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guid&egrave;rent vers les
+d&eacute;combres fumans d'un quartier r&eacute;duit en cendres d&egrave;s le matin.</p>
+
+<p>Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckm&uuml;hl. Ce mar&eacute;chal, bless&eacute;
+&agrave; la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher
+Napol&eacute;on ou y p&eacute;rir avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport:
+l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le p&eacute;ril, ne
+le quittait jamais.</p>
+
+<p>Pour &eacute;chapper &agrave; cette vaste r&eacute;gion de maux, il fallut encore qu'il
+d&eacute;pass&acirc;t un long convoi de poudre qui d&eacute;filait au travers de ces feux.
+Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva
+avec la nuit &agrave; P&eacute;trowsky.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, 17 septembre, Napol&eacute;on tourna ses premiers regards
+sur Moskou, esp&eacute;rant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute
+sa violence: toute cette cit&eacute; lui parut une vaste trombe de feu qui
+s'&eacute;levait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement.
+Absorb&eacute; par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long
+silence que pour s'&eacute;crier: &laquo;Ceci nous pr&eacute;sage de grands malheurs!&raquo;</p>
+
+<p>L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait us&eacute; tous ses
+moyens de guerre. Moskou avait &eacute;t&eacute; le terme de ses projets, le but de
+toutes ses esp&eacute;rances, et Moskou s'&eacute;vanouissait: quel parti va-t-il
+prendre! C'est alors sur-tout que ce g&eacute;nie si d&eacute;cisif fut forc&eacute;
+d'h&eacute;siter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total
+d'une descente pr&eacute;par&eacute;e &agrave; si grands frais, et d&eacute;cider, de
+Boulogne-sur-mer, la surprise, l'an&eacute;antissement de l'arm&eacute;e autrichienne;
+enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'&agrave; Munich, telles
+qu'elles furent ex&eacute;cut&eacute;es; ce m&ecirc;me homme qui, l'ann&eacute;e d'apr&egrave;s, dicta de
+Paris, avec la m&ecirc;me infaillibilit&eacute;, tous les mouvemens de son arm&eacute;e
+jusqu'&agrave; Berlin, le jour fixe de son entr&eacute;e dans cette capitale, et la
+nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, &agrave; son tour
+&eacute;tonn&eacute;, reste incertain. Jamais il n'a communiqu&eacute; ses plus audacieux
+projets &agrave; ses ministres les plus intimes que par ordre de les ex&eacute;cuter;
+et le voil&agrave; contraint de consulter, d'essayer les forces morales et
+physiques de ceux qui l'entourent.</p>
+
+<p>Toutefois, c'est en conservant les m&ecirc;mes formes. Il d&eacute;clare donc qu'il
+va marcher sur P&eacute;tersbourg. D&eacute;j&agrave; cette conqu&ecirc;te est trac&eacute;e sur ses
+cartes, jusque-l&agrave; si proph&eacute;tiques: l'ordre m&ecirc;me est donn&eacute; aux diff&eacute;rens
+corps de se tenir pr&ecirc;ts. Mais sa d&eacute;cision n'est qu'apparente; c'est
+comme une meilleure contenance qu'il cherche &agrave; se donner, ou une
+distraction &agrave; la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier,
+Bessi&egrave;res sur-tout, l'eurent-ils bient&ocirc;t convaincu que le temps, les
+vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.</p>
+
+<p>En ce moment il apprend que Kutusof, apr&egrave;s avoir fui vers l'orient, a
+tourn&eacute; subitement vers le midi, et qu'il s'est jet&eacute; entre Moskou et
+Kalougha. C'est un motif de plus contre l'exp&eacute;dition de P&eacute;tersbourg;
+c'&eacute;tait une triple raison de marcher sur cette arm&eacute;e d&eacute;faite, pour
+l'achever; pour pr&eacute;server son flanc droit et sa ligne d'op&eacute;ration; pour
+s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie;
+enfin, pour s'ouvrir une retraite s&ucirc;re, courte, neuve et vierge vers
+Smolensk et la Lithuanie.</p>
+
+<p>Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napol&eacute;on
+reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conqu&ecirc;te de
+P&eacute;tersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies
+de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fiert&eacute;, soit politique qui ne
+veut pas s'&ecirc;tre tromp&eacute;e, il les repousse.</p>
+
+<p>D'ailleurs, o&ugrave; s'arr&ecirc;terait-il dans une retraite? Il a tant compt&eacute; sur
+une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver pr&ecirc;ts en
+Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi d&eacute;truire encore de
+nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes
+quelque chose &agrave; perdre, pour les d&eacute;cider &agrave; une paix conservatrice.
+Peut-il marcher &agrave; une autre bataille, &agrave; de nouvelles conqu&ecirc;tes, sans
+d&eacute;couvrir une ligne d'op&eacute;ration toute sem&eacute;e de malades, de tra&icirc;neurs, de
+bless&eacute;s, et de convois de toute esp&egrave;ce? Moskou est le point de
+ralliement g&eacute;n&eacute;ral, comment le changer? Quel autre nom attirerait?</p>
+
+<p>Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant
+de sacrifices, quand il sait que sa lettre &agrave; Alexandre vient de
+traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour
+recevoir une r&eacute;ponse tant d&eacute;sir&eacute;e; quand il faut ce temps pour rallier,
+refaire son arm&eacute;e, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie
+n'a que trop l&eacute;gitim&eacute; le pillage, et pour arracher ses soldats &agrave; cette
+grande cur&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; peine le tiers de cette arm&eacute;e et de cette capitale existe
+encore. Mais lui et le Kremlin sont rest&eacute;s debout; sa renomm&eacute;e est
+encore tout enti&egrave;re; et il se persuade que ces deux grands noms de
+Napol&eacute;on et de Moskou r&eacute;unis suffiront pour tout achever: il se d&eacute;cide
+donc &agrave; rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement
+pr&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Les</span> camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier.
+C'&eacute;taient au milieu des champs, dans une fange &eacute;paisse et froide, de
+vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fen&ecirc;tres et des
+portes dor&eacute;es. Autour de ces feux, sur une liti&egrave;re de paille humide
+qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs
+officiers, tout tach&eacute;s de boue et noircis de fum&eacute;e, assis dans des
+fauteuils, ou couch&eacute;s sur des canap&eacute;s de soie. &Agrave; leurs pieds &eacute;taient
+&eacute;tendus ou amoncel&eacute;s les schalls de cachemires, les plus rares fourrures
+de la Sib&eacute;rie, des &eacute;toffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans
+lesquels ils n'avaient &agrave; manger qu'une p&acirc;te noire, cuite sous la cendre,
+et des chairs de cheval &agrave; demi grill&eacute;es et sanglantes. Singulier
+assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de salet&eacute;, de luxe
+et de mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Entre les camps et la ville, on rencontrait des nu&eacute;es de soldats
+tra&icirc;nant leur butin, ou chassant devant eux, comme des b&ecirc;tes de somme,
+des mougiques courb&eacute;s sous le poids du pillage de leur capitale; car
+l'incendie montra pr&egrave;s de vingt mille habitans, inaper&ccedil;us jusque-l&agrave; dans
+cette immense cit&eacute;. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes,
+paraissaient bien v&ecirc;tus; c'&eacute;taient des marchands. On les vit venir se
+r&eacute;fugier, avec les d&eacute;bris de leurs biens, aupr&egrave;s de nos feux. Il y
+v&eacute;curent p&ecirc;le-m&ecirc;le avec nos soldats, prot&eacute;g&eacute;s par quelques-uns, et
+soufferts ou &agrave; peine remarqu&eacute;s par les autres.</p>
+
+<p>Il en fut de m&ecirc;me d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs
+jours, ils err&egrave;rent au milieu de nous, libres, et quelques-uns m&ecirc;me
+encore arm&eacute;s. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosit&eacute;, sans
+songer &agrave; les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie,
+soit insouciance ou piti&eacute;, et que, hors du combat, le Fran&ccedil;ais se plaise
+&agrave; n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien
+plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le
+d&eacute;sordre fut moins grand, ou plut&ocirc;t quand les chefs eurent organis&eacute;
+cette maraude comme un fourrage r&eacute;gulier, alors ce grand nombre de
+tra&icirc;neurs russes fut remarqu&eacute;. On ordonna de les saisir, mais d&eacute;j&agrave; sept
+&agrave; huit mille s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;s. Nous e&ucirc;mes bient&ocirc;t &agrave; les combattre.</p>
+
+<p>En entrant dans la ville, l'empereur fut frapp&eacute; d'un spectacle encore
+plus &eacute;trange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons
+&eacute;parses, rest&eacute;es debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce
+colosse abattu, br&ucirc;l&eacute; et calcin&eacute;, &eacute;tait importune. Des monceaux de
+cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des
+piliers &agrave; demi &eacute;croul&eacute;s, marquaient seuls la trace des rues.</p>
+
+<p>Les faubourgs &eacute;taient sem&eacute;s d'hommes et de femmes russes, couverts de
+v&ecirc;temens presque br&ucirc;l&eacute;s. Ils erraient comme des spectres dans ces
+d&eacute;combres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour
+en arracher quelques l&eacute;gumes, d'autres disputaient aux corbeaux des
+restes d'animaux morts que l'arm&eacute;e avait abandonn&eacute;s. Plus loin, on en
+aper&ccedil;ut qui se pr&eacute;cipitaient dans la Moskowa: c'&eacute;tait pour en retirer
+des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils d&eacute;voraient
+sans pr&eacute;paration, tout aigris et g&acirc;t&eacute;s qu'ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Cependant la vue du butin, dans ceux des camps o&ugrave; tout manquait encore,
+avait enflamm&eacute; les soldats que leur service ou des officiers plus
+s&eacute;v&egrave;res retenaient au drapeau. Ils murmur&egrave;rent. &laquo;Pourquoi les retenir;
+pourquoi les laisser p&eacute;rir de faim et de mis&egrave;re, quand tout &eacute;tait &agrave; leur
+port&eacute;e! Devait-on laisser &agrave; ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur
+arracher? D'o&ugrave; vient ce respect pour l'incendie?&raquo; Et ils ajoutaient:
+&laquo;que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonn&eacute;e, mais
+encore ayant voulu tout y d&eacute;truire, tout ce qu'on pourrait en sauver
+serait l&eacute;gitimement acquis; qu'il en &eacute;tait des restes de cette cit&eacute;
+comme de ces d&eacute;bris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux
+vainqueurs; les Moskovites s'&eacute;tant servis de leur capitale comme d'une
+grande machine de guerre pour nous an&eacute;antir.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les plus probes et les plus disciplin&eacute;s qui parlaient ainsi,
+et l'on n'avait rien &agrave; leur r&eacute;pondre. Cependant, un scrupule exag&eacute;r&eacute;
+emp&ecirc;chant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le r&eacute;gler:
+alors, pouss&eacute;s par les besoins les plus imp&eacute;rieux, tous se pr&eacute;cipitent,
+soldats d'&eacute;lite, officiers m&ecirc;me. Les chefs sont oblig&eacute;s de fermer les
+yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes
+indispensables.</p>
+
+<p>L'empereur voit son arm&eacute;e enti&egrave;re dispers&eacute;e dans la ville. Sa marche est
+embarrass&eacute;e par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui
+en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats group&eacute;s
+autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des
+boutiques et des &eacute;glises, que le feu est pr&egrave;s d'atteindre, et qu'ils
+cherchent &agrave; enfoncer.</p>
+
+<p>Ses pas sont arr&ecirc;t&eacute;s par des d&eacute;bris de meubles de toute esp&egrave;ce qu'on a
+jet&eacute;s par les fen&ecirc;tres pour les soustraire &agrave; l'incendie; enfin, par un
+riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car
+voil&agrave; les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant
+tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient
+tout emporter; puis au bout de quelques pas, forc&eacute;s par la fatigue de
+jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.</p>
+
+<p>Les routes en sont obstru&eacute;es; les places comme les camps sont devenus
+des march&eacute;s o&ugrave; chacun vient &eacute;changer le superflu contre le n&eacute;cessaire.
+L&agrave;, les objets les plus rares, inappr&eacute;ci&eacute;s par leurs possesseurs, sont
+vendus &agrave; vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien
+au-del&agrave; de leur valeur. L'or, plus portatif, s'ach&egrave;te &agrave; une perte
+immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir.
+Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas
+de sucre et de caf&eacute;, au milieu des vins et des liqueurs les plus
+exquises, qu'ils voudraient &eacute;changer contre un morceau de pain.
+Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tomb&eacute;s pr&egrave;s
+des flammes qui les atteignent et les tuent.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient &eacute;chapp&eacute; au
+feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut
+respect&eacute;. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le
+pillage qui en &eacute;tait la suite n&eacute;cessaire. On a reproch&eacute; &agrave; quelques-uns
+de nos hommes d'&eacute;lite de s'&ecirc;tre trop plu &agrave; recueillir ce qu'ils purent
+d&eacute;rober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cit&eacute;s. La
+guerre, dans ces hommes ardens, &eacute;tait une passion qui en supposait
+d'autres. Ce n'&eacute;tait point cupidit&eacute;, car ils n'amassaient point; ils
+usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour
+donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout pay&eacute;
+par le danger.</p>
+
+<p>Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut gu&egrave;re de distinction &agrave;
+&eacute;tablir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent &agrave; regret, quelques
+autres avec joie, tous par n&eacute;cessit&eacute;. Au milieu de richesses qui
+n'appartenaient plus &agrave; personne, pr&ecirc;tes &agrave; &ecirc;tre consum&eacute;es, et se perdant
+au milieu des cendres, on se trouva plac&eacute; dans une position toute
+nouvelle, o&ugrave; le bien et le mal &eacute;taient confondus, et pour laquelle il
+n'y avait point de r&egrave;gle trac&eacute;e. Les plus d&eacute;licats par leurs sentimens,
+ou parce qu'ils &eacute;taient les plus riches, achet&egrave;rent aux soldats les
+vivres et les v&ecirc;temens qui leur manquaient; d'autres envoy&egrave;rent pour eux
+&agrave; la maraude; les plus n&eacute;cessiteux furent oblig&eacute;s de se pourvoir de
+leurs propres mains.</p>
+
+<p>Quant aux soldats, plusieurs s'&eacute;tant embarrass&eacute;s des fruits de leur
+pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils
+calcul&egrave;rent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient
+d&eacute;daign&eacute; de faire pour se sauver eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ce fut au travers de ce bouleversement que Napol&eacute;on rentra dans Moskou.
+Il l'abandonna &agrave; ce pillage, esp&eacute;rant que son arm&eacute;e r&eacute;pandue sur ces
+ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que
+le d&eacute;sordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-m&ecirc;me, &eacute;tait
+entra&icirc;n&eacute;e; que les paysans russes, enfin attir&eacute;s avec leurs provisions,
+et qu'il faisait payer g&eacute;n&eacute;reusement afin d'en attirer d'autres, &eacute;taient
+d&eacute;pouill&eacute;s de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats
+affam&eacute;s; quand il apprit que les diff&eacute;rens corps, en proie &agrave; tous les
+besoins, &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; se disputer violemment les restes de Moskou;
+qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce
+pillage irr&eacute;gulier, alors il donna des ordres s&eacute;v&egrave;res, il consigna sa
+garde. Les &eacute;glises, o&ugrave; nos cavaliers s'&eacute;taient abrit&eacute;s, furent rendues
+au culte grec. La maraude fut ordonn&eacute;e dans les corps par tour de r&ocirc;le,
+comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les tra&icirc;neurs
+russes.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans,
+effarouch&eacute;s, ne revenaient plus: beaucoup de vivres &eacute;taient gaspill&eacute;s.
+L'arm&eacute;e fran&ccedil;aise est tomb&eacute;e quelquefois dans cette faute; mais ici
+l'incendie l'excuse: il fallut se pr&eacute;cipiter pour devancer la flamme. Il
+est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentr&eacute;
+dans l'ordre.</p>
+
+<p>Quelques &eacute;crivains, et des Fran&ccedil;ais m&ecirc;mes, ont fouill&eacute; ces d&eacute;combres,
+pour y trouver les traces de quelques exc&egrave;s qui purent y &ecirc;tre commis. Il
+y en eut peu. La plupart des n&ocirc;tres se montr&egrave;rent g&eacute;n&eacute;reux pour le petit
+nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontr&egrave;rent.
+Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans
+le pillage, cela doit-il &eacute;tonner d'une arm&eacute;e exasp&eacute;r&eacute;e par de si grands
+besoins, si souffrante, et compos&eacute;e de tant de nations?</p>
+
+<p>Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant &eacute;cras&eacute; ces
+guerriers, des reproches s'&eacute;lev&egrave;rent. Eh qui ne sait que de pareils
+d&eacute;sordres ont toujours &eacute;t&eacute; le mauvais c&ocirc;t&eacute; des grandes guerres, la
+partie honteuse de la gloire; que la renomm&eacute;e des conqu&eacute;rans porte son
+ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un &ecirc;tre, si petit
+qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse &eacute;clairer &agrave; la
+fois de tous c&ocirc;t&eacute;s? C'est donc une loi de la nature que les grands corps
+aient de grandes ombres.</p>
+
+<p>Au reste, on s'est trop &eacute;tonn&eacute; des vertus comme des vices de cette
+arm&eacute;e. C'&eacute;taient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela
+m&ecirc;me les unes furent moins louables, et les autres moins bl&acirc;mables, en
+ce qu'ils &eacute;taient, pour ainsi dire, command&eacute;s par l'exemple et les
+circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la
+fixit&eacute; de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de d&eacute;part
+et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a port&eacute; de cette
+arm&eacute;e et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant &agrave; leur
+place: or comme cette position &eacute;tait tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;e, tr&egrave;s-extraordinaire,
+fort compliqu&eacute;e, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser
+l'ensemble, et en appr&eacute;cier tous les r&eacute;sultats n&eacute;cessaires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span> Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attir&eacute; Murat vers
+Kolomna, jusqu'au point o&ugrave; la Moskowa en coupe la route. Ce fut l&agrave; qu'&agrave;
+la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller
+jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des
+Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres
+et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avanc&egrave;rent &agrave; la lueur
+sinistre de l'incendie qui d&eacute;vorait le centre de leur commerce, le
+sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s
+d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait
+seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des
+flammes, et les sifflemens de la temp&ecirc;te. Souvent, la lugubre clart&eacute;
+&eacute;tait interrompue par des &eacute;clats livides et subits. Alors on voyait la
+figure de ces guerriers, contract&eacute;e par une douleur sauvage, et le feu
+de leurs regards sombres et mena&ccedil;ans r&eacute;pondre &agrave; ces feux qu'ils
+croyaient notre ouvrage: il d&eacute;celait d&eacute;j&agrave; cette vengeance f&eacute;roce, qui
+fermentait dans leurs c&oelig;urs, qui se r&eacute;pandit dans tout l'empire, et
+dont tant de Fran&ccedil;ais furent victimes.</p>
+
+<p>En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme &agrave;
+son souverain la perte de sa capitale. Il lui d&eacute;clare &laquo;que, pour
+conserver les provinces nourrici&egrave;res du sud et sa communication avec
+Tormasof et Tchitchakof, il vient d'&ecirc;tre forc&eacute; d'abandonner Moskou, mais
+vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'&acirc;me
+d'un empire; que l&agrave; o&ugrave; est le peuple russe, l&agrave; est Moskou et tout
+l'empire de Russie.&raquo;</p>
+
+<p>Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient &laquo;que cette
+blessure sera profonde et ineffa&ccedil;able;&raquo; mais bient&ocirc;t se relevant, il dit
+&laquo;que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le
+sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc
+de la longue ligne d'op&eacute;ration de l'ennemi, le tenant comme bloqu&eacute; par
+ses d&eacute;tachemens: l&agrave;, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les
+ressources de l'empire, recompl&eacute;ter son arm&eacute;e;&raquo; et d&eacute;j&agrave; (le 16
+septembre) il annonce que &laquo;Napol&eacute;on sera forc&eacute; d'abandonner sa funeste
+conqu&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>On dit qu'&agrave; cette nouvelle Alexandre demeura constern&eacute;. Napol&eacute;on
+esp&eacute;rait dans la faiblesse de son rival, en m&ecirc;me temps que les Russes en
+craignaient l'effet. Le czar d&eacute;mentit cet espoir et cette crainte. Dans
+ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse &agrave; ses
+peuples. &laquo;Point d'abattement pusillanime, s'&eacute;crie-t-il; jurons de
+redoubler de courage et de pers&eacute;v&eacute;rance. L'ennemi est dans Moskou
+d&eacute;serte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni m&ecirc;me
+d'existence. Entr&eacute; en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays,
+sans union, sans lien national ni religieux, la moiti&eacute; en est d&eacute;truite
+par le fer, la faim et la d&eacute;sertion; il n'a dans Moskou que des d&eacute;bris;
+il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&raquo;Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein
+d'une population puissante, environn&eacute; d'arm&eacute;es qui l'arr&ecirc;tent et
+l'attendent. Bient&ocirc;t, pour &eacute;chapper &agrave; la famine, il lui faudra fuir &agrave;
+travers les rangs serr&eacute;s de nos soldats intr&eacute;pides. Reculerons-nous
+donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui
+d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour &ecirc;tre la premi&egrave;re des
+nations dans la cause de la vertu et de la libert&eacute;.&raquo; Il terminait par
+une invocation au Tout-Puissant.</p>
+
+<p>Les Russes parlent diversement de leur g&eacute;n&eacute;ral et de leur empereur. Pour
+nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les
+faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y r&eacute;pondirent.
+Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a &eacute;t&eacute; complet, sans
+r&eacute;serve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien r&eacute;clam&eacute;, m&ecirc;me au
+milieu de la capitale ennemie qu'ils ont pr&eacute;serv&eacute;e. Leur renomm&eacute;e en est
+rest&eacute;e grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une
+civilisation plus avanc&eacute;e aura p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans tous leurs rangs, ce grand
+peuple aura son grand si&egrave;cle, et tiendra &agrave; son tour ce sceptre de
+gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se c&eacute;der
+successivement.</p>
+
+<p>Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par ind&eacute;cision ou par ruse, lui
+r&eacute;ussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita
+pour &eacute;tudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait
+atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte
+Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent
+que ce seigneur voulait revoir pour la derni&egrave;re fois ses foyers, quand
+tout-&agrave;-coup l'&eacute;difice disparut &agrave; leurs yeux dans des tourbillons de
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils se pressent pour &eacute;teindre cet incendie, mais c'est Rostopschine
+lui-m&ecirc;me qui les repousse. Ils l'aper&ccedil;oivent, au milieu des flammes
+qu'il attise, sourire &agrave; l'&eacute;croulement de cette superbe demeure, puis
+d'une main ferme, tracer ces mots, que les Fran&ccedil;ais, en frisonnant de
+surprise, lurent sur la porte de fer d'une &eacute;glise rest&eacute;e debout. &laquo;J'ai
+embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai v&eacute;cu heureux au sein
+de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent
+vingt, la quittent &agrave; votre approche, et moi je mets le feu &agrave; ma maison,
+pour qu'elle ne soit pas souill&eacute;e par votre pr&eacute;sence. Fran&ccedil;ais, je vous
+ai abandonn&eacute; mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un
+demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut pr&egrave;s de l&agrave; que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre,
+un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4
+octobre, pr&egrave;s Winkowo. Mais l&agrave; Miloradowitch, serr&eacute; de trop pr&egrave;s, se
+retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur S&eacute;bastiani.
+Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la
+demande d'une suspension d'armes, en annon&ccedil;ant &agrave; Kutusof un
+parlementaire. C'&eacute;tait Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet
+instant l'arriv&eacute;e de Poniatowski nous rendit quelque sup&eacute;riorit&eacute;, le roi
+ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'&eacute;crire; il combattit
+jusqu'&agrave; la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.</p>
+
+<p>Cependant, l'incendie commenc&eacute; dans la nuit du 14 au 15 septembre,
+suspendu par nos efforts dans la journ&eacute;e du 15, ranim&eacute; d&egrave;s la nuit
+suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'&eacute;tait
+ralenti le 19. Il avait cess&eacute; le 20. Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, Napol&eacute;on, que les
+flammes avaient chass&eacute; du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y
+appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts,
+ses tra&icirc;neurs; s&ucirc;r que tous les siens seront ralli&eacute;s par sa victoire,
+par l'app&acirc;t de ce grand butin, par l'&eacute;tonnant spectacle de Moskou
+prisonni&egrave;re, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand
+d&eacute;bris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un &eacute;cueil.</p>
+
+<p>Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat
+furent pr&egrave;s d'arracher Napol&eacute;on de ce funeste s&eacute;jour. Elles annon&ccedil;aient
+une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, d&eacute;j&agrave; &eacute;crits,
+furent br&ucirc;l&eacute;s. Il semblait que pour notre empereur la guerre f&ucirc;t finie,
+et qu'il n'attend&icirc;t plus qu'une r&eacute;ponse de P&eacute;tersbourg. Il nourrissait
+son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. &Agrave; Moskou aurait-il donc
+moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps
+heureux, ce qu'il d&eacute;sire, il l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>Son g&eacute;nie a d'ailleurs cette grande facult&eacute;, qui consiste &agrave; interrompre
+sa plus grande pr&eacute;occupation, quand il lui pla&icirc;t, soit pour en changer,
+soit m&ecirc;me pour se reposer; car la volont&eacute; en lui surpasse l'imagination.
+En cela, il r&egrave;gne sur lui-m&ecirc;me autant que sur les autres.</p>
+
+<p>Ainsi, Paris le distrait de P&eacute;tersbourg. Ses affaires encore amoncel&eacute;es,
+et les courriers qui, dans les premiers jours, se succ&egrave;dent sans
+interruption, l'aident &agrave; attendre. Mais la promptitude de son travail en
+a bient&ocirc;t &eacute;puis&eacute; la mati&egrave;re. Bient&ocirc;t m&ecirc;me, ses estafettes, qui d'abord
+arrivaient de France en quatorze jours, s'arr&ecirc;tent. Quelques postes
+militaires plac&eacute;s dans quatre villes en cendres, et dans quelques
+maisons de bois grossi&egrave;rement palissad&eacute;es, ne suffisaient pas pour
+garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu
+&eacute;tablir que quelques &eacute;chelons, toujours trop espac&eacute;s, sur une si longue
+&eacute;chelle. Cette ligne d'op&eacute;ration, trop along&eacute;e, se brisait par-tout o&ugrave;
+l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans m&ecirc;l&eacute;s &agrave; quelques
+Cosaques suffisaient.</p>
+
+<p>Cependant la r&eacute;ponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inqui&eacute;tude
+de Napol&eacute;on augmente, ses moyens de distraction diminuent. D&eacute;j&agrave;
+l'activit&eacute; de son g&eacute;nie, accoutum&eacute; aux soins de l'Europe enti&egrave;re, n'a
+plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore,
+l'organisation de son arm&eacute;e est-elle si parfaite, qu'&agrave; peine est-ce une
+occupation; tout y est d&eacute;termin&eacute;. Tous les fils en sont dans sa main. Il
+est entour&eacute; de ministres qui peuvent lui r&eacute;pondre sur-le-champ, et &agrave;
+chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir,
+isol&eacute; ou non; qu'il soit au drapeau, &agrave; l'h&ocirc;pital, en cong&eacute; ou par-tout
+ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'&agrave; Paris; tant la science d'une
+administration concentr&eacute;e &eacute;tait alors perfectionn&eacute;e, les hommes exerc&eacute;s
+et bien choisis, et le chef exigeant.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; onze jours se sont &eacute;coul&eacute;s, le silence d'Alexandre dure
+encore! et Napol&eacute;on esp&egrave;re toujours vaincre son rival en opini&acirc;tret&eacute;;
+perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la
+d&eacute;fense contre l'attaque.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, et plus qu'&agrave; Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes
+que leur puissant ennemi veut se fixer dans le c&oelig;ur de leur empire.
+Moskou en cendres re&ccedil;oit un intendant et des municipalit&eacute;s. L'ordre est
+donn&eacute; de s'y approvisionner pour l'hiver. Un th&eacute;&acirc;tre se forme au milieu
+des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mand&eacute;s. Un
+chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soir&eacute;es des
+Tuileries. Par l&agrave;, Napol&eacute;on pr&eacute;tend abuser un gouvernement que
+l'habitude de r&eacute;gner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait
+de longue main &agrave; toutes ces d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>Lui-m&ecirc;me sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est
+d&eacute;j&agrave; plus, octobre commence! Alexandre a d&eacute;daign&eacute; de r&eacute;pondre! c'est un
+affront! il s'irrite. Le 3 octobre, apr&egrave;s une nuit d'inqui&eacute;tude et de
+col&egrave;re, il appelle ses mar&eacute;chaux. D&egrave;s qu'il les aper&ccedil;oit, &laquo;Entrez,
+s'&eacute;crie-t-il, &eacute;coutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince
+Eug&egrave;ne, lisez. (Ils &eacute;coutent.) &laquo;Il faut br&ucirc;ler les restes de Moskou,
+marcher par Twer sur P&eacute;tersbourg, o&ugrave; Macdonald viendra les joindre!
+Murat et Davoust feront l'arri&egrave;re-garde!&raquo; Et l'empereur, tout anim&eacute;,
+fixe ses yeux &eacute;tincelans sur ses g&eacute;n&eacute;raux, dont la figure froide et
+silencieuse n'exprime que l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Alors, s'exaltant pour exalter: &laquo;Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que
+cette pens&eacute;e n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre
+aurait-il exist&eacute;. D&eacute;sormais cette conqu&ecirc;te est seule digne de nous! De
+quelle gloire nous serons combl&eacute;s, et que dira le monde entier, quand il
+apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales
+du Nord.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Davoust, comme Daru, lui oppose &laquo;la saison, la disette, une route
+st&eacute;rile, d&eacute;serte, factice, celle de Twer &agrave; P&eacute;tersbourg, qui s'&eacute;l&egrave;ve sur
+cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent
+rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord,
+aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; trop pr&egrave;s; et que deviendraient six mille bless&eacute;s encore dans
+Moskou: on allait donc les livrer &agrave; Kutusof! Celui-ci talonnerait
+l'arm&eacute;e! Il faudrait &agrave; la fois attaquer et se d&eacute;fendre, et marcher,
+comme en fuyant, &agrave; une conqu&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>Ces chefs ont assur&eacute; qu'alors ils propos&egrave;rent diff&eacute;rens projets; soin
+bien inutile avec un prince dont le g&eacute;nie devan&ccedil;ait toutes les autres
+imaginations, et que leurs objections n'auraient point arr&ecirc;t&eacute;, s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; &agrave; marcher sur P&eacute;tersbourg. Mais cette id&eacute;e n'&eacute;tait en lui
+qu'une saillie de col&egrave;re, une inspiration du d&eacute;sespoir de se voir
+oblig&eacute;, &agrave; la face de l'Europe, de c&eacute;der, d'abandonner une conqu&ecirc;te, et
+de reculer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis,
+et pour amener et appuyer une n&eacute;gociation qu'entamerait Caulincourt. Ce
+grand-officier avait plu &agrave; Alexandre: il &eacute;tait le seul, entre tous les
+grands de la cour de Napol&eacute;on, qui e&ucirc;t pris quelque ascendant sur son
+rival; mais, depuis plusieurs mois, Napol&eacute;on le repoussait de son
+intimit&eacute;, n'ayant pu lui faire approuver son exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Ce fut pourtant &agrave; lui-m&ecirc;me qu'en ce jour il fut forc&eacute; de recourir et de
+montrer son anxi&eacute;t&eacute;. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il h&eacute;site. Il
+marche long-temps tout agit&eacute; et l'entra&icirc;ne sur ses pas, sans que sa
+fiert&eacute; puisse se d&eacute;cider &agrave; rompre un si p&eacute;nible silence: elle va c&eacute;der
+enfin, mais en mena&ccedil;ant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il
+daignait l'accorder.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques mots &agrave; peine articul&eacute;s, &laquo;il va, dit-il, marcher sur
+P&eacute;tersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans
+doute son grand-&eacute;cuyer: alors la Russie se soul&egrave;vera contre l'empereur
+Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on
+l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le
+regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caract&egrave;re,
+ajoute-t-il, convient &agrave; nos int&eacute;r&ecirc;ts; aucun autre prince ne pourrait le
+remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour pr&eacute;venir cette
+catastrophe, &agrave; lui envoyer Caulincourt.</p>
+
+<p>Mais le duc de Vicence, plus capable d'opini&acirc;tret&eacute; que de flatterie, ne
+changea point de langage; il soutint &laquo;que cette ouverture serait
+inutile; que tant que le sol russe ne serait pas enti&egrave;rement &eacute;vacu&eacute;;
+Alexandre n'&eacute;couterait aucune proposition; que la Russie sentait, &agrave;
+cette &eacute;poque de l'ann&eacute;e, tout son avantage; que, bien plus, cette
+d&eacute;marche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que
+Napol&eacute;on avait de la paix, et d&eacute;couvrirait tout l'embarras de notre
+position.&raquo;</p>
+
+<p>Il ajouta que, &laquo;plus le choix du n&eacute;gociateur serait marquant, plus il
+marquerait d'inqui&eacute;tude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, &eacute;chouerait,
+et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.&raquo; L'empereur
+rompit brusquement cet entretien par ces mots: &laquo;Eh bien, j'enverrai
+Lauriston.&raquo;</p>
+
+<p>Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux pr&eacute;c&eacute;dentes, et
+que, provoqu&eacute; par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, d&egrave;s le jour
+m&ecirc;me, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napol&eacute;on, irrit&eacute;, lui
+r&eacute;pliqua avec amertume: &laquo;qu'il aimait les plans simples, les routes les
+moins d&eacute;tourn&eacute;es, les grandes routes, celle par laquelle il &eacute;tait venu,
+mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.&raquo; Puis, lui montrant,
+comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'&eacute;crire &agrave; Alexandre,
+il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour
+P&eacute;tersbourg. Les derni&egrave;res paroles de l'empereur &agrave; Lauriston furent: &laquo;Je
+veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez
+seulement l'honneur!&raquo;</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> g&eacute;n&eacute;ral part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est
+aussit&ocirc;t suspendue, l'entrevue accord&eacute;e; mais Volkonsky, aide-de-camp
+d'Alexandre, et Beningsen s'y trouv&egrave;rent sans Kutusof. Vilson assure que
+les g&eacute;n&eacute;raux et les officiers russes, soup&ccedil;onnant leur chef et
+l'accusant de faiblesse, avaient cri&eacute; &agrave; la trahison, et que celui-ci
+n'avait point os&eacute; sortir de son camp.</p>
+
+<p>Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'&agrave;
+Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication interm&eacute;diaire,
+et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une n&eacute;gociation
+qu'il d&eacute;sapprouvait, il se retira malgr&eacute; les instances de Volkonsky, et
+voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napol&eacute;on irrit&eacute; se serait
+pr&eacute;cipit&eacute; sur Kutusof, aurait renvers&eacute; et d&eacute;truit son arm&eacute;e, encore tout
+incompl&egrave;te, et en e&ucirc;t arrach&eacute; la paix. Dans le cas d'un succ&egrave;s moins
+d&eacute;cisif, du moins aurait-il pu se retirer sans d&eacute;sastre sur ses
+renforts.</p>
+
+<p>Malheureusement Beningsen se h&acirc;ta de demander un entretien &agrave; Murat.
+Lauriston attendit. Le chef d'&eacute;tat-major russe, plus habile &agrave; n&eacute;gocier
+qu'&agrave; combattre, s'effor&ccedil;a d'enchanter ce roi nouveau, par des formes
+respectueuses; de le s&eacute;duire par des &eacute;loges; de le tromper par de douces
+paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de
+la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur r&eacute;sultat, et
+regrettant, dit-on, son tr&ocirc;ne, depuis qu'il n'en esp&eacute;rait plus un
+meilleur, se laissa enchanter, s&eacute;duire et tromper.</p>
+
+<p>Il d&eacute;cida Lauriston &agrave; retourner dans le camp des Russes, o&ugrave; Kutusof
+l'attendait &agrave; minuit. L'entrevue commen&ccedil;a mal. Beningsen et Volkonsky
+voulaient en rester les t&eacute;moins. Cela choqua le g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais: il
+exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son
+but, et lui demanda le passage pour P&eacute;tersbourg. Le g&eacute;n&eacute;ral russe
+r&eacute;pondit que cette demande d&eacute;passait ses pouvoirs; mais aussit&ocirc;t il
+proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napol&eacute;on pour Alexandre, et
+offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna
+ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent tous ses
+g&eacute;n&eacute;raux.</p>
+
+<p>&Agrave; les entendre, &laquo;tous g&eacute;missaient de cette continuit&eacute; de combats. Et
+pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient
+s'estimer, s'aimer, et &ecirc;tre alli&eacute;s l'un de l'autre. Ils formaient des
+v&oelig;ux ardens pour qu'une prompte paix arriv&acirc;t de P&eacute;tersbourg. Jamais
+Volkonsky ne se h&acirc;terait assez.&raquo; Et ils s'empressaient autour de
+Lauriston, l'attirant &agrave; part, lui prenant les mains, et lui prodiguant
+ces mani&egrave;res caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.</p>
+
+<p>Ce qui fut bient&ocirc;t prouv&eacute;, c'est qu'ils s'&eacute;taient sur-tout entendus pour
+tromper Murat et son empereur. Ils y r&eacute;ussirent. Ces d&eacute;tails
+transport&egrave;rent de joie Napol&eacute;on. Cr&eacute;dule par espoir, par d&eacute;sespoir
+peut-&ecirc;tre, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, press&eacute;
+d'&eacute;chapper au sentiment int&eacute;rieur qui l'oppresse, il semble vouloir
+s'&eacute;tourdir en s'abandonnant &agrave; une joie expansive. Il appelle tous ses
+g&eacute;n&eacute;raux, il triomphe &laquo;en leur annon&ccedil;ant une paix toute prochaine!
+Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes! &Agrave; la
+r&eacute;ception de sa lettre, on verra P&eacute;tersbourg faire des feux de joie.&raquo;</p>
+
+<p>Cet armistice &eacute;tait singulier. Pour le rompre, il suffisait de se
+pr&eacute;venir r&eacute;ciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour
+le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins
+que les Russes l'interpr&eacute;t&egrave;rent. On ne pouvait amener un convoi, ni
+faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait
+par-tout, except&eacute; o&ugrave; elle pouvait nous &ecirc;tre favorable.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut &agrave; se montrer
+aux avant-postes ennemis. L&agrave;, il jouissait des regards que sa bonne
+mine, sa r&eacute;putation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les
+chefs russes n'eurent garde de le d&eacute;go&ucirc;ter, ils le combl&egrave;rent de toutes
+les marques de d&eacute;f&eacute;rence propres &agrave; entretenir son illusion. Il pouvait
+ordonner &agrave; leurs vedettes comme aux Fran&ccedil;ais. Si quelque partie du
+terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui
+c&eacute;der.</p>
+
+<p>Des chefs cosaques all&egrave;rent jusqu'&agrave; feindre l'enthousiasme, et &agrave; dire
+qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui r&eacute;gnait &agrave;
+Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui.
+Il alla plus loin. On entendit Napol&eacute;on s'&eacute;crier, en lisant ses lettres:
+&laquo;Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!&raquo; Toutes les id&eacute;es possibles
+venaient &agrave; des hommes &agrave; qui tout &eacute;tait arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'empereur, qu'on ne trompait gu&egrave;re, il n'eut que quelques
+instans d'une joie factice. Il se plaignit bient&ocirc;t &laquo;de ce qu'une guerre
+irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes
+ces d&eacute;monstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques r&ocirc;der
+sur ses flancs et derri&egrave;re lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille
+garde n'avaient-ils pas &eacute;t&eacute; surpris, d&eacute;faits, et leur chef pris par eux?
+Et c'&eacute;tait deux jours apr&egrave;s l'armistice, sur la route de Moja&iuml;sk, sur sa
+ligne d'op&eacute;ration, celle par laquelle l'arm&eacute;e communiquait avec ses
+magasins, ses renforts, ses d&eacute;p&ocirc;ts, et lui avec l'Europe.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, sur cette m&ecirc;me route, deux convois consid&eacute;rables venaient
+encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la n&eacute;gligence de son
+chef, qui se tua de d&eacute;sespoir; l'autre, par la l&acirc;chet&eacute; d'un officier,
+qu'on allait punir, quand la retraite commen&ccedil;a. La perte de l'arm&eacute;e fit
+son salut.</p>
+
+<p>Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers,
+allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et
+comme les environs de Moskou et de Winkowo se d&eacute;garnissaient de plus en
+plus, on s'&eacute;cartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux
+revenaient &eacute;puis&eacute;s: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de
+seigle, chaque trousse de fourrage nous &eacute;tait disput&eacute;e. Il fallait les
+arracher &agrave; l'ennemi. C'&eacute;taient des surprises, des combats, des pertes
+continuelles. Les paysans s'en m&ecirc;laient. Ils punirent de mort ceux
+d'entre eux que l'app&acirc;t du gain avait attir&eacute;s dans nos camps avec
+quelques vivres. D'autres mettaient le feu &agrave; leurs propres villages,
+pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils
+avaient d'abord appel&eacute;s, et qui nous y tenaient assi&eacute;g&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce furent encore des paysans qui prirent V&eacute;r&eacute;ia, ville voisine de
+Moskou. Un de leurs pr&ecirc;tres con&ccedil;&ucirc;t, dit-on, le projet de coup de main,
+et l'ex&eacute;cuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof,
+puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal
+d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-m&ecirc;me, se pr&eacute;cipitait sur
+nos palissades. Il les d&eacute;truisit, p&eacute;n&eacute;tra dans la ville, et en fit
+&eacute;gorger toute la garnison.</p>
+
+<p>Ainsi la guerre &eacute;tait par-tout, devant, sur nos flancs, derri&egrave;re nous;
+l'arm&eacute;e s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus
+entreprenant. Il en allait &ecirc;tre de cette conqu&ecirc;te comme de tant
+d'autres, qui se font en masse, et se perdent en d&eacute;tail.</p>
+
+<p>Murat lui-m&ecirc;me s'inqui&egrave;te enfin. Il a vu dans ses affaires journali&egrave;res
+se fondre la moiti&eacute; du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans
+leur rencontre avec les n&ocirc;tres, les officiers russes soit fatigue,
+vanit&eacute;, ou franchise militaire pouss&eacute;e jusqu'&agrave; l'indiscr&eacute;tion, se sont
+r&eacute;cri&eacute;s sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent &laquo;ces
+chevaux d'un aspect encore sauvage, &agrave; peine dompt&eacute;s, et dont la longue
+crini&egrave;re balayait la poussi&egrave;re de la plaine. Cela ne nous disait-il pas
+qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la n&ocirc;tre
+se perdait. Le bruit continuel de d&eacute;charg&eacute;s d'armes &agrave; feu, dans
+l'int&eacute;rieur de leur ligne, ne nous annon&ccedil;ait-il pas qu'une multitude de
+recrues s'y exer&ccedil;ait &agrave; la faveur de l'armistice.&raquo;</p>
+
+<p>Et r&eacute;ellement, malgr&eacute; les longs trajets qu'elles eurent &agrave; faire, toutes
+rejoignirent. On n'&eacute;ut point besoin, comme dans les autres ann&eacute;es,
+d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les
+chemins, hors la grande route, eussent rendu leur d&eacute;sertion impossible.
+Aucun ne manquait &agrave; l'appel national; la Russie enti&egrave;re se levait; les
+m&egrave;res avaient, disait-on, pleur&eacute; de joie en apprenant que leurs fils
+&eacute;taient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse
+nouvelle, et les ramenaient elles-m&ecirc;mes, pour les voir marqu&eacute;s du signe
+des crois&eacute;s, et les entendre crier: Dieu le veut.</p>
+
+<p>Ces Russes ajout&egrave;rent &laquo;qu'ils s'&eacute;tonnaient sur-tout de notre s&eacute;curit&eacute; &agrave;
+l'approche de leur puissant hiver; c'&eacute;tait leur alli&eacute; naturel et le plus
+terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient,
+ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'&eacute;criaient-ils, vos
+ongles tomberont, vos armes s'&eacute;chapperont de vos mains engourdies et &agrave;
+demi mortes.&raquo;</p>
+
+<p>On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-l&agrave;
+demandaient aux n&ocirc;tres &laquo;s'ils n'avaient point chez eux assez de bl&eacute;,
+assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et
+mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de
+leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol &eacute;tranger; ils
+ajoutaient que c'&eacute;tait un larcin fait &agrave; son pays; que, vif, on se devait
+&agrave; sa culture, &agrave; sa d&eacute;fense, &agrave; son embellissement; que, mort, on lui
+devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont &agrave; son
+tour on devait le nourrir.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait,
+ne voulant pas se laisser &eacute;branler. L'inqui&eacute;tude dont il &eacute;tait ressaisi
+se d&eacute;celait par des ordres de col&egrave;re. Ce fut alors qu'il fit d&eacute;pouiller
+les &eacute;glises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de troph&eacute;e &agrave; la
+grande-arm&eacute;e. Ces objets, vou&eacute;s &agrave; la destruction par les Russes
+eux-m&ecirc;mes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit
+donn&eacute; par la victoire, et sur-tout par l'incendie.</p>
+
+<p>Il fallut de longs efforts pour arracher &agrave; la tour du grand Yvan sa
+gigantesque croix. L'empereur voulait qu'&agrave; Paris le d&ocirc;me des Invalides
+en f&ucirc;t orn&eacute;. Le peuple russe attachait le salut de son empire &agrave; la
+possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule
+de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napol&eacute;on, fatigu&eacute;
+de leurs tristes croassemens, s'&eacute;cria &laquo;qu'il semblait que ces nu&eacute;es
+d'oiseaux sinistres voulussent la d&eacute;fendre.&raquo; On ignore, dans cette
+position si critique, quelles &eacute;taient toutes ses pens&eacute;es, mais on le
+savait accessible &agrave; tous les pressentimens.</p>
+
+<p>Ses sorties journali&egrave;res, qu'&eacute;clairait toujours un soleil brillant, dans
+lequel il s'effor&ccedil;ait de voir et de montrer son &eacute;toile, ne le
+distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui
+des d&eacute;serts qui l'environnent, et le silence encore plus mena&ccedil;ant
+d'Alexandre. Ce n'&eacute;tait point le faible bruit des pas de nos soldats
+errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa
+r&ecirc;verie, l'arracher &agrave; ses cruels souvenirs et &agrave; sa pr&eacute;voyance plus
+cruelle encore.</p>
+
+<p>Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec
+le comte Daru, l&agrave; seulement, il convient du danger de sa position. &laquo;De
+Wilna &agrave; Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de
+retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et
+d&eacute;sert, o&ugrave; son arm&eacute;e amoindrie reste imperceptible, isol&eacute;e, et comme
+&eacute;gar&eacute;e dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de m&oelig;urs et de
+religion &eacute;trang&egrave;res, il n'a pas conquis un homme; il n'est r&eacute;ellement
+ma&icirc;tre que du sol que ses pieds touchent &agrave; l'instant m&ecirc;me. Celui qu'il
+vient de quitter et de laisser derri&egrave;re lui n'est gu&egrave;re plus &agrave; lui que
+celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant &agrave; ces vastes solitudes,
+il se voit comme perdu dans leur espace.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il parcourt les diff&eacute;rentes r&eacute;solutions qui lui restent &agrave; prendre.
+&laquo;On croit, dit-il, qu'il n'a qu'&agrave; marcher, sans songer qu'il faut un
+mois &agrave; son arm&eacute;e pour se refaire, et &agrave; ses h&ocirc;pitaux pour &ecirc;tre &eacute;vacu&eacute;s;
+que s'il abandonne ses bless&eacute;s, on verra les Cosaques triompher chaque
+jour de ses malades, de ses tra&icirc;neurs. Il para&icirc;tra fuir. L'Europe en
+retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se
+rallier &agrave; lui, et qui croirait l'avoir trouv&eacute; dans Alexandre.&raquo;</p>
+
+<p>Appr&eacute;ciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son
+infaillibilit&eacute;, il fr&eacute;mit d'y porter une premi&egrave;re atteinte. &laquo;Quelle
+effrayante suite de guerres p&eacute;rilleuses dateront de son premier pas
+r&eacute;trograde! Qu'on ne bl&acirc;me donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas,
+ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est
+point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit
+g&eacute;n&eacute;ral, quand j'y suis empereur! Puis il s'&eacute;crie, qu'en politique il ne
+faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de
+convenir d'une erreur, que cela d&eacute;consid&egrave;re; que lorsqu'on s'est tromp&eacute;
+il faut pers&eacute;v&eacute;rer, que cela donne raison.&raquo;</p>
+
+<p>C'est pourquoi il s'opini&acirc;tre avec cette t&eacute;nacit&eacute;, ailleurs sa premi&egrave;re
+qualit&eacute;, ici son premier d&eacute;faut; les vertus politiques &eacute;tant relatives
+comme les qualit&eacute;s physiques, qui sont moins dans les choses elles-m&ecirc;mes
+que dans leurs rapports avec les circonstances.</p>
+
+<p>Cependant, sa d&eacute;tresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur
+l'arm&eacute;e prussienne. Un avis d'une main trop s&ucirc;re, adress&eacute; &agrave; Berthier,
+lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'arm&eacute;e autrichienne.
+Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engag&eacute; si avant qu'il ne
+peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur
+et succ&egrave;s: ainsi, tour-&agrave;-tour pouss&eacute;, retenu par tout ce qui d&eacute;cide ou
+d&eacute;tourne, il demeure sur ces cendres, n'esp&eacute;rant plus, et d&eacute;sirant
+toujours.</p>
+
+<p>Sa fiert&eacute;, sa politique, et sa sant&eacute; peut-&ecirc;tre, lui conseillent le pire
+de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le
+temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'&eacute;tonne de ne point
+retrouver en lui cette d&eacute;cision vive, mobile et rapide comme les
+circonstances: ils disent que son g&eacute;nie ne sait plus s'y plier; ils s'en
+prennent &agrave; sa persistance naturelle, qui fit son &eacute;l&eacute;vation, et qui
+causera sa chute.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Mais</span> Napol&eacute;on envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il
+recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauv&eacute; s'il peut encore
+vaincre Alexandre en d&eacute;termination. Il n'appr&eacute;cie que trop les moyens
+qui lui restent pour &eacute;branler la constance de son rival: il sait que le
+nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui
+deviendra chaque jour de plus en plus d&eacute;savantageux; mais il compte sur
+cette puissance d'illusion que lui donne sa renomm&eacute;e. Jusqu'&agrave; ce jour,
+elle a emprunt&eacute; de lui une force r&eacute;elle et immanquable; il s'efforce
+donc, par des raisonnemens sp&eacute;cieux, de soutenir la confiance des siens,
+et peut-&ecirc;tre aussi le faible espoir qui lui reste.</p>
+
+<p>Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit &laquo;que c'est un malheur
+sans doute, mais que ce malheur est bon &agrave; quelque chose; qu'autrement il
+n'aurait pu &eacute;tablir l'ordre dans une si grande ville, contenir une
+population de trois cent mille &acirc;mes, et coucher au Kremlin sans y &ecirc;tre
+&eacute;gorg&eacute;. Ils ne nous ont laiss&eacute; que des d&eacute;combres, mais nous y sommes
+tranquilles. Sans doute des millions nous &eacute;chappent, mais que de
+milliards perd la Russie! Voil&agrave; son commerce ruin&eacute; pour un si&egrave;cle. La
+nation est retard&eacute;e de cinquante ans: c'est toujours un grand r&eacute;sultat!
+Quand le premier moment d'ardeur sera pass&eacute;, la r&eacute;flexion les
+&eacute;pouvantera.&raquo; Et il en conclut qu'une si forte secousse &eacute;branlera le
+tr&ocirc;ne d'Alexandre, et forcera ce prince &agrave; lui demander la paix.</p>
+
+<p>S'il passe en revue ses diff&eacute;rens corps d'arm&eacute;e, comme leurs bataillons
+r&eacute;duits ne lui pr&eacute;sentent plus qu'un front court qu'en un instant il a
+parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le
+dissimuler &agrave; ses ennemis, ou m&ecirc;me aux siens, il d&eacute;clare que,
+jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rang&eacute;s sur trois hommes de
+hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que
+sur deux rangs.</p>
+
+<p>Bien plus, il veut que l'inflexibilit&eacute; des &eacute;tats de situation se plie &agrave;
+cette illusion. Il en conteste les r&eacute;sultats. L'opini&acirc;tret&eacute; du comte de
+Lobau ne peut vaincre la sienne: par l&agrave;, il veut sans doute faire
+comprendre &agrave; son aide-de-camp ce qu'il d&eacute;sire que les autres croient, et
+que rien ne pourra &eacute;branler sa r&eacute;solution.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de d&eacute;tresse de son
+avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napol&eacute;on appelle l'officier
+qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'&eacute;tonne de ses
+regards, l'accable de son incr&eacute;dulit&eacute;. Les assertions de l'envoy&eacute; de
+Murat perdent de leur assurance. Napol&eacute;on se sert de son h&eacute;sitation pour
+soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore
+attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion,
+qu'il r&eacute;pandra sans doute, que l'empereur est in&eacute;branlable, qu'il a sans
+doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun
+redouble d'efforts.</p>
+
+<p>Cependant, l'attitude de son arm&eacute;e secondait son d&eacute;sir. La plupart des
+officiers pers&eacute;v&eacute;raient dans leur confiance. Les simples soldats, qui
+voyant toute leur vie dans le moment pr&eacute;sent, et qui, attendant peu de
+l'avenir, ne s'en inqui&egrave;tent gu&egrave;re, conservaient leur insouciance, la
+plus pr&eacute;cieuse de leurs qualit&eacute;s. &Agrave; la v&eacute;rit&eacute;, les r&eacute;compenses que, dans
+des revues journali&egrave;res, l'empereur leur prodiguait, n'&eacute;taient plus
+re&ccedil;ues qu'avec une joie grave, m&ecirc;l&eacute;e de quelque tristesse. Les places
+vides qu'on allait remplir &eacute;taient encore toutes sanglantes. Ces faveurs
+mena&ccedil;aient.</p>
+
+<p>D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jet&eacute; leurs v&ecirc;temens
+d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait d&eacute;truit leur
+chaussure; le reste de leurs v&ecirc;temens &eacute;taient us&eacute;s par les combats;
+mais, malgr&eacute; tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin
+leur d&eacute;nuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes
+&eacute;clatantes et bien r&eacute;par&eacute;es. Dans cette premi&egrave;re cour du palais des
+czars, &agrave; huit cents lieues de leurs ressources, et apr&egrave;s tant de combats
+et de bivouacs, ils voulaient para&icirc;tre encore propres, pr&ecirc;ts et
+brillans; car c'est l&agrave; l'honneur du soldat: ils y attachaient encore
+plus de prix &agrave; cause de la difficult&eacute;, pour &eacute;tonner, et parce que
+l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.</p>
+
+<p>L'empereur s'y pr&ecirc;tait complaisamment, s'aidant de tout pour esp&eacute;rer,
+quand vinrent tout-&agrave;-coup les premi&egrave;res neiges. Avec elles tomb&egrave;rent
+toutes les illusions dont il cherchait &agrave; s'environner. D&egrave;s lors il ne
+songe plus qu'&agrave; la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans
+qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit
+seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'arm&eacute;e soit en quartier
+d'hiver, et il presse le d&eacute;part de ses bless&eacute;s. L&agrave;, comme ailleurs, sa
+fiert&eacute; ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages
+manquent &agrave; son artillerie, d&eacute;sormais trop nombreuse pour une arm&eacute;e aussi
+r&eacute;duite; il n'importe, il s'irrite &agrave; la proposition d'en laisser une
+partie dans Moskou: &laquo;Non, l'ennemi s'en ferait un troph&eacute;e;&raquo; et il exige
+que tout marche avec lui.</p>
+
+<p>Dans ce pays d&eacute;sert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut
+qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol o&ugrave;, chaque
+jour, les courses les plus lointaines et les plus p&eacute;rilleuses ne
+suffisent pas &agrave; la nourriture de la journ&eacute;e. Quelques-uns des siens
+s'&eacute;tonn&egrave;rent d'entendre des ordres si inex&eacute;cutables; mais on a d&eacute;j&agrave; vu
+que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le
+plus souvent, pour indiquer aux siens l'&eacute;tendue des besoins, et les
+efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.</p>
+
+<p>Sa d&eacute;tresse ne per&ccedil;a que par quelques acc&egrave;s d'humeur. C'&eacute;tait le matin &agrave;
+son lever. L&agrave;, au milieu des chefs rassembl&eacute;s, entour&eacute; de leurs regards
+inquiets et qu'il suppose d&eacute;sapprobateurs, il semble vouloir les
+repousser de son attitude s&eacute;v&egrave;re, et d'une voix brusque, cassante et
+concentr&eacute;e. &Agrave; la p&acirc;leur de son visage, on voyait que la v&eacute;rit&eacute;, qui ne
+se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait
+oppress&eacute; longuement de sa pr&eacute;sence, et fatigu&eacute; de son importune clart&eacute;.
+Quelquefois alors, son c&oelig;ur, trop surcharg&eacute;, d&eacute;borde, et r&eacute;pand ses
+douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de
+s'&ecirc;tre soulag&eacute; de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces
+injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite &agrave; r&eacute;parer.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'&eacute;pancha franchement, mais sans
+faiblesse: &laquo;Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'&eacute;craser ou
+l'&eacute;carter, puis tourner subitement vers Smolensk.&raquo; Mais alors Daru,
+jusque-l&agrave; de cet avis, lui r&eacute;pond, &laquo;qu'il est trop tard; que l'arm&eacute;e
+russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubli&eacute;e! Que d&egrave;s
+que son arm&eacute;e aura le visage tourn&eacute; vers la France, elle lui &eacute;chappera
+en d&eacute;tail. Que chaque soldat, charg&eacute; de butin, prendra les devants
+pour l'aller vendre en France.&mdash;Eh que faire donc! s'&eacute;cria
+l'empereur?&mdash;Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp
+retranch&eacute; et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il
+en r&eacute;pond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux
+qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux
+logemens, si les maisons manquent, les caves y suppl&eacute;eront. Ainsi l'on
+attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie arm&eacute;e
+viennent nous d&eacute;gager, s'unir &agrave; nous et achever la conqu&ecirc;te!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il
+r&eacute;pondit: &laquo;Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y
+ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans
+nouvelles de moi? qui peut pr&eacute;voir l'effet de six mois sans
+communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas &agrave; mon absence, et
+la Prusse et l'Autriche en profiteraient.&raquo;</p>
+
+<p>Toutefois, Napol&eacute;on ne se d&eacute;cide encore ni &agrave; rester, ni &agrave; partir. Vaincu
+dans ce combat d'opini&acirc;tret&eacute;, il remet de jour en jour &agrave; avouer sa
+d&eacute;faite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'&eacute;l&eacute;mens, qui
+s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient
+passer ses derni&egrave;res journ&eacute;es &agrave; discuter le m&eacute;rite de quelques vers
+nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le r&eacute;glement de la com&eacute;die
+fran&ccedil;aise de Paris, qu'il met trois soir&eacute;es &agrave; achever. Comme ils
+connaissent toute son anxi&eacute;t&eacute;, ils admirent la force de son g&eacute;nie, et la
+facilit&eacute; avec laquelle il d&eacute;place et fixe o&ugrave; il lui pla&icirc;t toute la
+puissance de son attention.</p>
+
+<p>On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-l&agrave; si simples
+et si courts. Il cherchait &agrave; s'&eacute;tourdir. Puis, s'appesantissant, ils le
+voyaient passer ses longues heures &agrave; demi couch&eacute;, comme engourdi, et
+attendant, un roman &agrave; la main, le d&eacute;nouement de sa terrible histoire.
+Alors ils r&eacute;p&egrave;tent entre eux, en voyant ce g&eacute;nie opini&acirc;tre et inflexible
+lutter contre l'impossibilit&eacute;, que, parvenu au fa&icirc;te de sa gloire, sans
+doute il pressent que de son premier mouvement r&eacute;trograde, datera sa
+d&eacute;croissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se
+retenant encore quelques instans sur ce sommet.</p>
+
+<p>Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres &agrave;
+Alexandre montraient &laquo;son arm&eacute;e au sein de l'abondance; ses recrues
+arrivant de toutes parts et s'exer&ccedil;ant; ses bless&eacute;s se r&eacute;tablissant au
+sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les
+autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se
+glissant m&ecirc;me dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour,
+Rostopschine re&ccedil;oit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conqu&ecirc;te.
+S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui
+am&egrave;nent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt
+&agrave; d&eacute;truire l'arm&eacute;e ennemie et &agrave; augmenter la sienne. Tout le sert, tout
+nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!&raquo;</p>
+
+<p>Kutusof ne n&eacute;glige aucun avantage. Il fait retentir l'&eacute;cho du canon des
+Aropyles jusque dans ses camps. &laquo;Les Fran&ccedil;ais, dit-il, sont chass&eacute;s de
+Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napol&eacute;on. Moskou sera
+sa prison, son tombeau et celui de sa grande arm&eacute;e. On va prendre la
+France en Russie!&raquo; C'est ainsi que le g&eacute;n&eacute;ral russe parlait aux siens et
+&agrave; son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. &Agrave; la fois
+fier et rus&eacute;, il savait pr&eacute;parer avec lenteur une guerre tout-&agrave;-coup
+imp&eacute;tueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles
+mielleuses, le projet le plus funeste.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un
+cosaque ach&egrave;ve de le rompre. Ce barbare a tir&eacute; sur Murat au moment o&ugrave; ce
+prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il d&eacute;clare &agrave;
+Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse viol&eacute;, n'existe plus, et que
+d&eacute;sormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il fait avertir l'empereur qu'&agrave; sa gauche un terrain
+couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derri&egrave;res;
+que sa premi&egrave;re ligne, adoss&eacute;e &agrave; un ravin, y peut &ecirc;tre pr&eacute;cipit&eacute;e;
+qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un d&eacute;fil&eacute; est dangereuse,
+et n&eacute;cessite un mouvement r&eacute;trograde. Mais Napol&eacute;on n'y peut consentir,
+quoique d'abord il e&ucirc;t indiqu&eacute; Woronowo comme une position plus s&ucirc;re.
+Dans cette guerre, encore &agrave; ses yeux plut&ocirc;t politique que militaire, il
+craignait sur-tout de para&icirc;tre fl&eacute;chir. Il pr&eacute;f&eacute;rait tout risquer.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston &agrave; Kutusof, soit que,
+pr&egrave;s de l'attaquer, il voul&ucirc;t augmenter sa s&eacute;curit&eacute;; soit plut&ocirc;t
+t&eacute;nacit&eacute; dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singuli&egrave;re
+n&eacute;gligence dans ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part. Il y songeait cependant, car
+d&egrave;s ce m&ecirc;me jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow
+et Bi&eacute;lo&iuml; sur Vitepsk. Il en dicte un moment apr&egrave;s un autre sur
+Smolensk. Junot re&ccedil;oit l'ordre de br&ucirc;ler, le 21, &agrave; Kolotsko&iuml;, tous les
+fusils des bless&eacute;s, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera
+Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'&agrave; Moskou, et
+pour la premi&egrave;re fois, Berthier pense &agrave; faire distribuer des cuirs.</p>
+
+<p>Ce major-g&eacute;n&eacute;ral suppl&eacute;a peu son chef dans cette circonstance critique.
+Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune
+pr&eacute;caution nouvelle, et il attendit que les moindres d&eacute;tails lui fussent
+dict&eacute;s par son empereur. Ils furent oubli&eacute;s. Cette n&eacute;gligence, ou cette
+impr&eacute;voyance, eut des suites funestes. Dans une arm&eacute;e dont chaque partie
+&eacute;tait command&eacute;e par un mar&eacute;chal, un prince ou m&ecirc;me un roi, on compta
+trop peut-&ecirc;tre les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait
+rien de lui-m&ecirc;me, il se contentait de r&eacute;p&eacute;ter fid&egrave;lement la lettre m&ecirc;me
+des volont&eacute;s de Napol&eacute;on; car, pour leur esprit, soit fatigue ou
+habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de
+ses instructions avec leur partie conjecturale.</p>
+
+<p>Cependant, Napol&eacute;on rallie ses corps d'arm&eacute;e, les revues qu'il passe
+dans le Kremlin sont plus fr&eacute;quentes; il r&eacute;unit en bataillons tous les
+cavaliers d&eacute;mont&eacute;s, et il prodigue les r&eacute;compenses. La division
+Clapar&egrave;de, les troph&eacute;es et tous les bless&eacute;s transportables partent pour
+Moja&iuml;sk; le reste est r&eacute;uni dans le grand h&ocirc;pital des Enfans trouv&eacute;s; on
+y place des chirurgiens fran&ccedil;ais; les bless&eacute;s russes, m&ecirc;l&eacute;s aux n&ocirc;tres,
+seront leur sauve-garde.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait trop tard. Au milieu de ces pr&eacute;paratifs, et dans l'instant
+o&ugrave; Napol&eacute;on passait en revue, dans la premi&egrave;re cour du Kremlin, les
+divisions de Ney, tout-&agrave;-coup le bruit se r&eacute;pand autour de lui que le
+canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir;
+les uns, par incr&eacute;dulit&eacute; ou incertitude, et redoutant un premier
+mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, h&eacute;sitant &agrave;
+provoquer un signal terrible, ou par crainte d'&ecirc;tre envoy&eacute;s pour
+v&eacute;rifier cette assertion, et de s'exposer &agrave; une course fatigante.</p>
+
+<p>Enfin Duroc se d&eacute;termine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il
+se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le
+jeune B&eacute;ranger, accourt. Il annonce que la premi&egrave;re ligne de Murat a &eacute;t&eacute;
+surprise et culbut&eacute;e, sa gauche tourn&eacute;e &agrave; la faveur des bois, son flanc
+attaqu&eacute;, sa retraite coup&eacute;e; que douze canons, vingt caissons, trente
+fourgons sont pris, deux g&eacute;n&eacute;raux tu&eacute;s, trois &agrave; quatre mille hommes
+perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est bless&eacute;. Il n'a pu arracher &agrave;
+l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipli&eacute;es
+sur les troupes nombreuses qui d&eacute;j&agrave; occupaient, derri&egrave;re lui, le grand
+chemin, sa seule retraite.</p>
+
+<p>Cependant l'honneur est sauv&eacute;. L'attaque de front, conduite par Kutusof,
+a &eacute;t&eacute; molle; Poniatowski, &agrave; la droite, a r&eacute;sist&eacute; glorieusement; Murat et
+les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arr&ecirc;t&eacute; Bagawout, pr&egrave;s
+d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont r&eacute;tabli le combat. Clapar&egrave;de
+et Latour-Maubourg ont nettoy&eacute; le d&eacute;fil&eacute; de Spaskaplia, qu'occupait d&eacute;j&agrave;
+Platof, &agrave; deux lieues en arri&egrave;re de notre ligne. Deux g&eacute;n&eacute;raux russes
+sont tu&eacute;s, d'autres bless&eacute;s; la perte des ennemis est consid&eacute;rable, mais
+il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin
+la victoire.</p>
+
+<p>Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moiti&eacute;
+des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achev&eacute;e; ses d&eacute;bris, ext&eacute;nu&eacute;s
+de faim, pourraient &agrave; peine fournir une charge. Et voil&agrave; la guerre
+recommenc&eacute;e. C'&eacute;tait le 18 octobre.</p>
+
+<p>&Agrave; cette nouvelle, Napol&eacute;on retrouve le feu de ses premi&egrave;res ann&eacute;es.
+Mille ordres d'ensemble et de d&eacute;tail, tous diff&eacute;rens, tous d'accord,
+tous n&eacute;cessaires, jaillissent &agrave; la fois de son g&eacute;nie imp&eacute;tueux. La nuit
+n'est point encore venue, et d&eacute;j&agrave; toute son arm&eacute;e est en mouvement vers
+Woronowo; Broussier est dirig&eacute; sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn.
+L'empereur lui-m&ecirc;me, avant que le jour du 19 octobre l'&eacute;claire, sort de
+Moskou; il s'&eacute;crie: &laquo;Marchons sur Kalougha, et malheur &agrave; ceux qui se
+trouveront sur mon passage!&raquo;</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_NEUVIEME" id="LIVRE_NEUVIEME"></a>LIVRE NEUVI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ia" id="CHAPITRE_Ia"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Dans</span> la partie m&eacute;ridionale de Moskou, pr&egrave;s de l'une de ses portes, l'un
+de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes
+deux vont &agrave; Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne;
+l'autre est neuve. C'&eacute;tait sur la premi&egrave;re que Kutusof venait de battre
+Murat. Ce fut par cette m&ecirc;me route que Napol&eacute;on sortit de Moskou le 19
+octobre, en annon&ccedil;ant &agrave; ses officiers qu'il allait regagner les
+fronti&egrave;res de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk.
+L'un deux, Rapp, observa &laquo;qu'il &eacute;tait tard, et que l'hiver pourrait nous
+atteindre en chemin.&raquo; L'empereur r&eacute;pondit, &laquo;qu'il avait d&ucirc; laisser aux
+soldats le temps de se refaire, et aux bless&eacute;s rassembl&eacute;s dans Moskou,
+Moja&iuml;sk et Kolotsko&iuml;, celui de s'&eacute;couler vers Smolensk.&raquo; Puis, montrant
+un ciel toujours pur, il leur demanda &laquo;si dans ce soleil brillant ils ne
+reconnaissaient pas son &eacute;toile?&raquo; Mais cet appel &agrave; sa fortune et
+l'expression sinistre de ses traits, d&eacute;mentaient la s&eacute;curit&eacute; qu'il
+affectait.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, entr&eacute; dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et
+vingt mille malades et bless&eacute;s, en sortait avec plus de cent mille
+combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son s&eacute;jour, malgr&eacute;
+les pertes journali&egrave;res, lui avait donc servi &agrave; reposer son infanterie,
+&agrave; compl&eacute;ter ses munitions, &agrave; augmenter ses forces de dix mille hommes,
+et &agrave; prot&eacute;ger le r&eacute;tablissement ou la retraite d'une grande partie de
+ses bless&eacute;s. Mais, d&egrave;s cette premi&egrave;re journ&eacute;e, il put remarquer que sa
+cavalerie et son artillerie se tra&icirc;naient plut&ocirc;t qu'elles ne marchaient.</p>
+
+<p>Un spectacle f&acirc;cheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef.
+L'arm&eacute;e, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans
+cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille
+chevaux de toute esp&egrave;ce, cent mille combattans marchant &agrave; la t&ecirc;te avec
+leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux
+mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de
+guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion
+effrayante, ressemblait &agrave; une horde de Tartares, apr&egrave;s une heureuse
+invasion.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un m&eacute;lange,
+une confusion de cal&egrave;ches, de caissons, de riches voitures et de
+chariots de toute esp&egrave;ce. Ici, des troph&eacute;es de drapeaux russes, turcs et
+persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: l&agrave; des paysans russes
+avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font
+partie: d'autres, tra&icirc;nant &agrave; force de bras jusqu'&agrave; des brouettes,
+pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insens&eacute;s n'atteindront
+pas ainsi la fin de la premi&egrave;re journ&eacute;e: mais, devant leur folle
+avidit&eacute;, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.</p>
+
+<p>On remarquait sur-tout dans cette suite d'arm&eacute;e une foule d'hommes de
+toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans
+toutes les langues, et faisant avancer, &agrave; force de cris et de coups, des
+voitures &eacute;l&eacute;gantes, tra&icirc;n&eacute;es par des chevaux nains, attel&eacute;s de cordes.
+Elles sont pleines du butin arrach&eacute; &agrave; l'incendie, ou de vivres. Elles
+portent aussi des femmes fran&ccedil;aises avec leurs enfans. Jadis ces femmes
+furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la
+haine des Moskovites, que l'invasion a appel&eacute;e sur leurs t&ecirc;tes; l'arm&eacute;e
+est leur seul asile.</p>
+
+<p>Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On
+croyait voir une caravane, une nation errante, ou plut&ocirc;t une de ces
+arm&eacute;es de l'antiquit&eacute;, revenant toute charg&eacute;e d'esclaves et de
+d&eacute;pouilles apr&egrave;s une grande destruction. On ne concevait pas comment la
+t&ecirc;te de cette colonne pourrait tra&icirc;ner et soutenir, dans une si longue
+route, une aussi lourde masse d'&eacute;quipages.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napol&eacute;on avait
+peine &agrave; se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait
+sans doute que l'embarras d'un d&eacute;fil&eacute;, quelques marches forc&eacute;es, ou une
+boutade de Cosaques, pour nous d&eacute;barrasser de tout cet attirail; mais le
+sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous all&eacute;ger ainsi. Pour
+l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni &ocirc;ter ni reprocher &agrave; ses
+soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le
+butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances
+qu'il leur devait, pouvait-il leur d&eacute;fendre d'en emporter: enfin les
+transports militaires manquant, ces voitures &eacute;taient, pour les malades
+et les bless&eacute;s, la seule voie de salut.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on se d&eacute;gagea donc en silence de l'immense attirail qu'il
+entra&icirc;nait apr&egrave;s lui, et s'avan&ccedil;a sur la vieille route de Kalougha. Il
+poussa dans cette direction pendant quelques heures, annon&ccedil;ant qu'il
+allait vaincre Kutusof sur la champ m&ecirc;me de sa victoire. Mais
+tout-&agrave;-coup, au milieu du jour, &agrave; la hauteur du ch&acirc;teau de Krasnopachra
+o&ugrave; il s'arr&ecirc;ta, il tourna subitement &agrave; droite avec son arm&eacute;e, et gagna
+en trois marches, et &agrave; travers champs, la nouvelle route de Kalougha.</p>
+
+<p>Au milieu de cette man&oelig;uvre, la pluie le surprit, g&acirc;ta les chemins de
+traverse, et le for&ccedil;a d'y s&eacute;journer. Ce fut un grand malheur. On ne
+tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.</p>
+
+<p>Toutefois, l'empereur avait masqu&eacute; son mouvement par le corps de Ney et
+les d&eacute;bris de la cavalerie de Murat, rest&eacute;s derri&egrave;re la Motscha et &agrave;
+Woronowo. Kutusof, tromp&eacute; par ce simulacre, attendit encore la
+grande-arm&eacute;e sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transport&eacute;e
+tout enti&egrave;re sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche &agrave; faire
+pour passer paisiblement &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et pour le devancer vers
+Kalougha.</p>
+
+<p>Une lettre de Berthier &agrave; Kutusof, dat&eacute;e du premier jour de cette marche
+de flanc, fut &agrave; la fois une derni&egrave;re tentative de paix, et peut-&ecirc;tre une
+ruse de guerre. Elle resta sans r&eacute;ponse satisfaisante.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIa" id="CHAPITRE_IIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 23, le quartier-imp&eacute;rial &eacute;tait &agrave; Borowsk. Cette nuit fut douce pour
+l'empereur; il apprit qu'&agrave; six heures du soir, Delzons et sa division
+avaient, &agrave; quatre lieues devant lui, trouv&eacute; vide Malo-Iaroslavetz et les
+bois qui la dominent: c'&eacute;tait une position forte, &agrave; port&eacute;e de Kutusof,
+et le seul point o&ugrave; il pouvait nous couper la nouvelle route de
+Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succ&egrave;s au lieu de l'assurer,
+et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en &eacute;mut
+gu&egrave;re, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.</p>
+
+<p>Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se h&acirc;ter, quand le bruit d'un
+combat tr&egrave;s-vif arriva jusqu'&agrave; lui: alors il s'inqui&egrave;te, il court se
+placer sur une hauteur, et il &eacute;coute. &laquo;Les Russes l'avaient-ils pr&eacute;venu?
+sa man&oelig;uvre &eacute;tait-elle manqu&eacute;e? n'avait-il point mis assez de rapidit&eacute;
+dans cette marche, o&ugrave; il s'agissait de d&eacute;passer le flanc gauche de
+Kutusof?&raquo;.</p>
+
+<p>En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement
+qui suit un long repos. Moskou n'est s&eacute;par&eacute;e de Malo-Iaroslavetz que par
+cent dix werstes; quatre journ&eacute;es suffisaient pour les franchir: on en
+met six. L'arm&eacute;e, surcharg&eacute;e de vivres et de pillage, &eacute;tait lourde; les
+chemins mar&eacute;cageux. On avait sacrifi&eacute; tout un jour au passage de la Nara
+et de son marais, ainsi qu'au ralliement des diff&eacute;rens corps. Il est
+vrai qu'en d&eacute;filant si pr&egrave;s de l'ennemi il fallait marcher serr&eacute; pour ne
+pas lui pr&ecirc;ter un flanc trop along&eacute;. Quoi qu'il en soit, on peut dater
+tous nos malheurs de ce s&eacute;jour.</p>
+
+<p>Cependant l'empereur &eacute;coute encore: le bruit augmente. &laquo;Est-ce donc une
+bataille!&raquo; s'&eacute;crie-t-il. Chaque d&eacute;charge le d&eacute;chire, car il ne
+s'agissait plus pour lui de conqu&eacute;rir, mais de conserver, et il passe
+Davoust qui le suit; mais lui et ce mar&eacute;chal n'arriv&egrave;rent pr&egrave;s du champ
+de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand
+tout &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>Alors seulement un officier envoy&eacute; par le prince Eug&egrave;ne lui vint tout
+expliquer. &laquo;Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de
+Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis
+gravir contre une colline escarp&eacute;e: c'est sur ce penchant rapide,
+entrecoup&eacute; de ressauts &agrave; pic, que la ville est b&acirc;tie. Au-del&agrave; est une
+plaine haute, entour&eacute;e de bois d'o&ugrave; sortent trois routes, l'une en face,
+qui vient de Kalougha, et deux &agrave; gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp
+retranch&eacute; de Kutusof.</p>
+
+<p>&raquo;Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir
+placer toute sa division dans la ville haute, au-del&agrave; d'une rivi&egrave;re,
+d'un d&eacute;fil&eacute;, et sur la cr&ecirc;te d'un pr&eacute;cipice dans lequel une surprise
+nocturne aurait pu la jeter. Il est donc rest&eacute; sur cette rive basse de
+la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que
+par deux bataillons.</p>
+
+<p>&raquo;La nuit finissait; il &eacute;tait quatre heures, tout dormait encore dans les
+bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-&agrave;-coup les
+Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris
+&eacute;pouvantables. Nos sentinelles sont renvers&eacute;es sur leurs postes, les
+postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce
+n'&eacute;tait point un coup de main, car les Russes avaient montr&eacute; du canon!
+D&egrave;s le commencement de l'attaque ses &eacute;clats avaient &eacute;t&eacute;, &agrave; trois lieues
+de l&agrave;, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat s&eacute;rieux.&raquo;</p>
+
+<p>Le rapport ajoutait &laquo;qu'alors le prince &eacute;tait accouru avec quelques
+officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi pr&eacute;cipitamment.
+&Agrave; mesure qu'il s'est approch&eacute;, un vaste amphith&eacute;&acirc;tre tout anim&eacute; s'est
+d&eacute;ploy&eacute; devant lui: la Louja en marquait le pied, et d&eacute;j&agrave; une nu&eacute;e de
+tirailleurs russes disputaient ses rives.&raquo;</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde
+plongeait ses feux sur Delzons: au-del&agrave;, sur la plaine haute, toute
+l'arm&eacute;e de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par
+les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se
+retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'o&ugrave; elles
+dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: d&eacute;j&agrave;
+m&ecirc;me elles s'&eacute;tablissaient en travers de cette vieille route de
+Kalougha, libre hier, et que nous &eacute;tions ma&icirc;tres d'occuper et de
+parcourir, mais que d&eacute;sormais Kutusof pourra d&eacute;fendre pied &agrave; pied.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, l'artillerie ennemie a profit&eacute; des hauteurs qui, de son
+c&ocirc;t&eacute;, bordent la rivi&egrave;re; ses feux traversent le fond du repli dans
+lequel Delzons et ses troupes sont engag&eacute;s. La position &eacute;tait intenable,
+et toute h&eacute;sitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte
+retraite, ou par une attaque imp&eacute;tueuse; mais c'&eacute;tait devant nous
+qu'&eacute;tait notre retraite, et le vice-roi a ordonn&eacute; l'attaque.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir franchi la Louja sur un pont &eacute;troit, la grande route de
+Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui
+monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux:
+Delzons et ses Fran&ccedil;ais s'y enfoncent t&ecirc;te baiss&eacute;e; les Russes rompus
+sont renvers&eacute;s; ils c&egrave;dent, et bient&ocirc;t nos ba&iuml;onnettes brillent sur les
+hauteurs.</p>
+
+<p>Delzons, se croyant s&ucirc;r de la victoire, l'annon&ccedil;a. Il n'avait plus
+qu'une enceinte de b&acirc;timens &agrave; envahir, mais ses soldats h&eacute;sit&egrave;rent. Lui
+s'avan&ccedil;a, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple,
+quand une balle le frappa au front, et l'&eacute;tendit par terre. On vit
+alors son fr&egrave;re se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer
+dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la m&ecirc;l&eacute;e; mais une
+seconde balle l'atteignit lui-m&ecirc;me, et tous deux expir&egrave;rent ensemble.</p>
+
+<p>Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot
+rempla&ccedil;a Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une &eacute;glise et
+dans son cimeti&egrave;re, dont ils cr&eacute;nel&egrave;rent les murs. Cette &eacute;glise, situ&eacute;e
+&agrave; gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq
+fois, dans cette journ&eacute;e, ce poste se trouva d&eacute;pass&eacute; par les colonnes
+russes qui poursuivaient les n&ocirc;tres, et cinq fois ses coups, m&eacute;nag&eacute;s et
+tir&eacute;s &agrave; propos sur leur flanc et sur leurs derri&egrave;res, inqui&eacute;t&egrave;rent et
+ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive,
+cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succ&egrave;s de nos
+attaques.</p>
+
+<p>&Agrave; peine ce g&eacute;n&eacute;ral a-t-il fait cette disposition, que des nu&eacute;es de
+Russes l'assaillent; il est repouss&eacute; vers le pont, o&ugrave; le vice-roi se
+tenait pour juger des coups, et pr&eacute;parer ses r&eacute;serves. D'abord les
+secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns apr&egrave;s les autres;
+et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand
+effort, fut successivement d&eacute;truit sans r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Enfin, toute la 14<sup>e</sup> division s'engage; alors le combat remonte et
+regagne une troisi&egrave;me fois les hauteurs. Mais, d&egrave;s que les Fran&ccedil;ais
+d&eacute;passent les maisons, d&egrave;s qu'ils s'&eacute;loignent du point central d'o&ugrave; ils
+sont partis, d&egrave;s qu'ils paraissent dans la plaine, o&ugrave; ils sont &agrave;
+d&eacute;couvert, o&ugrave; le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors,
+&eacute;cras&eacute;s par les feux de toute une arm&eacute;e, ils s'&eacute;tonnent et s'&eacute;branlent;
+de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs &eacute;claircis c&egrave;dent
+et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur d&eacute;sordre, et
+les voil&agrave; encore qui redescendent pr&eacute;cipitamment en abandonnant tout.</p>
+
+<p>Mais des obus avaient embras&eacute;, derri&egrave;re eux, cette ville de bois; en
+reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu;
+les recrues russes fanatis&eacute;es s'acharnent; nos soldats s'indignent; on
+se bat corps &agrave; corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de
+l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des pr&eacute;cipices et dans
+les flammes, sans l&acirc;cher prise. L&agrave;, les bless&eacute;s expirent, ou &eacute;touff&eacute;s
+par la fum&eacute;e, ou d&eacute;vor&eacute;s par des charbons ardens. Bient&ocirc;t leurs
+squelettes, noircis et calcin&eacute;s, sont d'un aspect hideux, quand l'&oelig;il y
+d&eacute;m&ecirc;le un reste de forme humaine.</p>
+
+<p>Cependant, tous ne firent pas &eacute;galement bien leur devoir. On remarqua un
+chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait &agrave; p&eacute;rorer le
+temps d'agir. Il retenait pr&egrave;s de lui, dans ce lieu s&ucirc;r, ce qu'il
+fallait de troupes pour l'autoriser &agrave; y rester lui-m&ecirc;me, laissant le
+reste s'exposer en d&eacute;tail, sans ensemble et au hasard.</p>
+
+<p>La 15<sup>e</sup> division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance
+en jetant une brigade &agrave; gauche dans le faubourg, et une &agrave; droite dans la
+ville. C'&eacute;taient des Italiens, des recrues; c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+qu'ils combattaient. Ils mont&egrave;rent en poussant des cris, d'enthousiasme,
+ignorant le danger ou le m&eacute;prisant, par cette singuli&egrave;re disposition qui
+rend la vie moins ch&egrave;re dans sa fleur qu'&agrave; son d&eacute;clin, soit que jeune on
+craigne moins la mort, par l'instinct de son &eacute;loignement, ou qu'&agrave; cet
+&acirc;ge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les
+riches leur fortune.</p>
+
+<p>Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatri&egrave;me fois, et tout
+perdu de m&ecirc;me. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se
+d&eacute;go&ucirc;t&egrave;rent plus t&ocirc;t, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons,
+qui les soutinrent, et qui furent oblig&eacute;s de les ramener au danger.</p>
+
+<p>Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse
+croissant, et par le succ&egrave;s, descendirent par leur droite pour s'emparer
+du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eug&egrave;ne en &eacute;tait &agrave; sa
+derni&egrave;re r&eacute;serve; il s'engagea lui-m&ecirc;me avec sa garde. &Agrave; cette vue, et &agrave;
+ses cris, les restes des 13<sup>e</sup>, 14<sup>e</sup> et 15<sup>e</sup> divisions se raniment;
+elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinqui&egrave;me fois, la
+guerre est encore report&eacute;e sur les hauteurs.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps le colonel P&eacute;raldi et les chasseurs italiens culbutaient,
+&agrave; coups de ba&iuml;onnettes, les Russes qui d&eacute;j&agrave; voyaient la gauche du pont;
+et sans reprendre haleine, enivr&eacute;s de la fum&eacute;e et des feux qu'ils ont
+travers&eacute;s, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils
+s'emport&egrave;rent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des
+canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe
+est sillonn&eacute;, les arr&ecirc;ta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent,
+la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repouss&eacute;s jusque dans les
+jardins du faubourg. L&agrave;, ils s'arr&ecirc;tent et se resserrent; Fran&ccedil;ais et
+Italiens, tous d&eacute;fendent avec acharnement les issues hautes de la ville,
+et les Russes, enfin rebut&eacute;s, reculent et se concentrent sur la route de
+Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.</p>
+
+<p>C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Fran&ccedil;ais, ramass&eacute;s au fond
+d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes plac&eacute;s au-dessus de leurs
+t&ecirc;tes, et second&eacute;s par tous les obstacles que peut offrir une ville
+b&acirc;tie sur un penchant rapide.</p>
+
+<p>Toutefois, l'arm&eacute;e contemplait avec tristesse ce champ de bataille, o&ugrave;
+sept g&eacute;n&eacute;raux et quatre mille Fran&ccedil;ais et Italiens venaient d'&ecirc;tre
+bless&eacute;s ou tu&eacute;s. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle
+n'&eacute;tait pas double de la n&ocirc;tre, et leurs bless&eacute;s seraient sauv&eacute;s. On se
+rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre I<sup>er</sup>, en
+sacrifiant dix Russes contre un Su&eacute;dois, avait cru, non-seulement ne
+faire qu'une perte &eacute;gale, mais m&ecirc;me gagner &agrave; ce terrible march&eacute;. On
+g&eacute;missait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant e&ucirc;t pu &ecirc;tre
+&eacute;pargn&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, des feux qui brill&egrave;rent sur notre gauche, dans la nuit du 23
+au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et
+cependant on remarquait qu'on y avait march&eacute; languissamment; qu'une
+division seule, jet&eacute;e &agrave; trois lieues de tout secours, y avait &eacute;t&eacute;
+n&eacute;gligemment aventur&eacute;e; que les corps d'arm&eacute;e &eacute;taient rest&eacute;s hors de
+port&eacute;e les uns des autres. Qu'&eacute;taient devenus ces mouvemens rapides et
+d&eacute;cisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckm&uuml;hl! Pourquoi cette marche molle et
+pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et
+nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'&eacute;tait l&agrave; ce qu'il y avait
+de plus vraisemblable.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIa" id="CHAPITRE_IIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Quand</span> l'empereur &eacute;couta le rapport de ce combat, il &eacute;tait &agrave; quelques pas
+&agrave; droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau
+et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de
+bois, vieille, d&eacute;labr&eacute;e, infecte. L&agrave;, il se trouvait &agrave; une demi-lieue de
+Malo-Iaroslavetz, &agrave; l'entr&eacute;e du repli de la Louja.</p>
+
+<p>Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale,
+obscure et partag&eacute;e en deux par une toile, que le sort de l'arm&eacute;e et de
+l'Europe allait se d&eacute;cider.</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res heures de la nuit se pass&egrave;rent &agrave; recevoir des nouvelles.
+Toutes annon&ccedil;aient que l'ennemi se pr&eacute;parait pour le lendemain &agrave; une
+bataille que tous inclinaient &agrave; refuser. &Agrave; onze heures du soir,
+Bessi&egrave;res entra. Ce mar&eacute;chal devait son &eacute;l&eacute;vation &agrave; de longs services,
+et sur-tout &agrave; l'affection de l'empereur, qui s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; lui comme
+&agrave; sa cr&eacute;ation. Il est vrai qu'on ne pouvait &ecirc;tre favori de Napol&eacute;on
+comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui
+&ecirc;tre de quelque utilit&eacute;, car il sacrifiait peu &agrave; l'agr&eacute;able; qu'enfin,
+il fallait avoir &eacute;t&eacute; plus que le t&eacute;moin de tant de victoires; et
+l'empereur fatigu&eacute; s'habituait &agrave; regarder par des yeux qu'il croyait
+avoir form&eacute;s.</p>
+
+<p>Il venait d'envoyer ce mar&eacute;chal pour examiner l'attitude des ennemis.
+Bessi&egrave;res a ob&eacute;i: il a soigneusement parcouru le front de la position
+des Russes: &laquo;Elle est, dit-il, inattaquable!&mdash;&Ocirc; ciel! s'&eacute;crie l'empereur
+en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en
+r&eacute;pondez-vous!&raquo; Bessi&egrave;res r&eacute;p&egrave;te son assertion: il affirme &laquo;que trois
+cents grenadiers suffiraient l&agrave; pour arr&ecirc;ter une arm&eacute;e.&raquo; On vit alors
+Napol&eacute;on croiser ses bras d'un air constern&eacute;, baisser la t&ecirc;te, et rester
+comme enseveli dans le plus profond abattement. &laquo;Son arm&eacute;e est
+victorieuse et lui vaincu. Sa route est coup&eacute;e, sa man&oelig;uvre d&eacute;jou&eacute;e:
+Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a pr&eacute;venu! Et il ne peut accuser son
+&eacute;toile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie!
+hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'&eacute;tait-elle pas libre? sa
+fortune ne lui a donc pas manqu&eacute;, c'est lui qui a manqu&eacute; &agrave; sa fortune.&raquo;</p>
+
+<p>Perdu dans cet ab&icirc;me de pens&eacute;es d&eacute;solantes, il tombe dans une si grande
+stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. &Agrave;
+peine, &agrave; force d'importunit&eacute;s, parvient-on &agrave; obtenir de lui un signe de
+t&ecirc;te. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une br&ucirc;lante insomnie le
+travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se rel&egrave;ve,
+appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa d&eacute;tresse:
+c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son
+esprit.</p>
+
+<p>Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince
+d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et
+&agrave; la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient
+entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski
+sur sa droite, &agrave; Kremensko&eacute;. Il attendait si peu l'ennemi de ce c&ocirc;t&eacute;,
+qu'il avait n&eacute;glig&eacute; de faire &eacute;clairer son flanc droit. Il m&eacute;prisa donc
+l'avis de son officier d'ordonnance.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le soleil du 25 se montra &agrave; l'horizon, il monta &agrave; cheval et
+s'avan&ccedil;a sur la route de Kalougha, qui n'&eacute;tait plus pour lui que celle
+de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait
+qu'il travers&acirc;t la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la
+Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient
+l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas
+&eacute;t&eacute; avertis, se h&acirc;taient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore
+atteint. La route &eacute;tait couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie
+et de voitures de luxe: c'&eacute;tait l'int&eacute;rieur de l'arm&eacute;e, chacun marchait
+sans d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis
+de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'&eacute;lev&egrave;rent: d&eacute;j&agrave;
+quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant,
+n'entendant plus rien, ne r&eacute;pondant &agrave; aucune question, l'air tout
+effar&eacute;, sans voix et sans haleine. En m&ecirc;me temps, la file des voitures
+s'arr&ecirc;tait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient
+continuer, d'autres retourner: elles se crois&egrave;rent, se culbut&egrave;rent, ce
+fut bient&ocirc;t un tumulte, un d&eacute;sordre complet.</p>
+
+<p>L'empereur regardait et souriait, s'avan&ccedil;ant toujours, et croyant &agrave; une
+terreur panique. Ses aides-de-camp soup&ccedil;onnaient des Cosaques, mais ils
+les voyaient marcher si bien pelotonn&eacute;s, qu'ils en doutaient encore; et
+si ces mis&eacute;rables n'eussent pas hurl&eacute; en attaquant, comme ils le font
+tous pour s'&eacute;tourdir sur le danger, peut-&ecirc;tre que Napol&eacute;on ne leur e&ucirc;t
+pas &eacute;chapp&eacute;. Ce qui augmenta le p&eacute;ril, c'est qu'on prit d'abord ces
+clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de &laquo;vive
+l'empereur.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Platof et six mille Cosaques qui, derri&egrave;re notre avant-garde
+victorieuse, avaient tent&eacute; de traverser la rivi&egrave;re, la plaine basse et
+le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant
+m&ecirc;me o&ugrave; l'empereur, tranquille au milieu de son arm&eacute;e et des replis
+d'une rivi&egrave;re ravineuse, s'avan&ccedil;ait, en ne voulant pas croire &agrave; un
+projet si audacieux, ils l'ex&eacute;cutaient!</p>
+
+<p>Une fois lanc&eacute;s, ils s'approch&egrave;rent si rapidement, que Rapp n'eut que le
+temps de dire &agrave; l'empereur: &laquo;Ce sont eux, retournez!&raquo; L'empereur, soit
+qu'il v&icirc;t mal, soit r&eacute;pugnance &agrave; fuir, s'obstina, et il allait &ecirc;tre
+envelopp&eacute;, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en
+arri&egrave;re en lui criant: &laquo;Il le faut!&raquo; L'empereur n'eut qu'un moment pour
+s'&eacute;chapper, et Rapp pour faire face &agrave; ces barbares, dont le premier
+enfon&ccedil;a si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le
+renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde
+d&eacute;gag&egrave;rent ce g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout,
+chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entra&icirc;nant
+dans les bois pour les d&eacute;pouiller; puis d&eacute;tournant les chevaux attel&eacute;s
+aux canons, ils les amenaient &agrave; travers champs. Mais ils n'eurent qu'une
+victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde
+accourut: &agrave; cette vue ils l&acirc;ch&egrave;rent prise, ils s'enfuirent, et ce
+torrent s'&eacute;coula en laissant, il est vrai, de f&acirc;cheuses traces, mais en
+abandonnant tout ce qu'il entra&icirc;nait.</p>
+
+<p>Cependant plusieurs de ces barbares, s'&eacute;taient montr&eacute;s audacieux jusqu'&agrave;
+l'insolence. On les avait vus se retirer &agrave; travers l'intervalle de nos
+escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils
+comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'&eacute;lite et sur la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'&eacute;tait
+op&eacute;r&eacute;e sans d&eacute;sordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans
+attendre, il est vrai, jusqu'&agrave; la port&eacute;e du feu, de sorte qu'ils avaient
+&agrave; peine laiss&eacute; quelques bless&eacute;s et pas un prisonnier. Enfin, ils nous
+avaient attir&eacute;s sur des ravins h&eacute;riss&eacute;s de broussailles, o&ugrave; leurs
+canons, qui les y attendaient, nous avaient arr&ecirc;t&eacute;s. Tout cela faisait
+r&eacute;fl&eacute;chir. Notre arm&eacute;e &eacute;tait us&eacute;e, et la guerre renaissait toute neuve
+et enti&egrave;re.</p>
+
+<p>L'empereur lui-m&ecirc;me, qui avait r&eacute;trograd&eacute; jusqu'&agrave; son quartier-g&eacute;n&eacute;ral,
+y resta une demi-heure, frapp&eacute; d'&eacute;tonnement qu'on e&ucirc;t os&eacute; l'attaquer, et
+le lendemain d'une victoire, et qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de fuir! Il s'en
+prit &agrave; sa garde, et sortit de ce saisissement par un acc&egrave;s de col&egrave;re;
+puis, jugeant la plaine nettoy&eacute;e, il regagna Malo-Iaroslavetz, o&ugrave; le
+vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.</p>
+
+<p>La terre elle-m&ecirc;me en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut
+d'une plus terrible &eacute;loquence! Ses formes prononc&eacute;es, ses ruines toutes
+sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'&agrave; la
+longue tra&icirc;n&eacute;e de morts et de t&ecirc;tes &eacute;cras&eacute;es par les roues des canons;
+des bless&eacute;s, qu'on apercevait encore sortant des d&eacute;combres, et se
+tra&icirc;nant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres &agrave; demi
+consum&eacute;s, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des
+tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de
+leurs colonels et de leurs g&eacute;n&eacute;raux tu&eacute;s; tout attestait le choc le plus
+acharn&eacute;. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'&eacute;cria &laquo;que
+l'honneur d'une si belle journ&eacute;e appartenait tout entier au prince
+Eug&egrave;ne;&raquo; mais, d&eacute;j&agrave; saisi d'une funeste impression, ce spectacle
+l'augmenta. Il s'avan&ccedil;a ensuite dans la plaine haute.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVa" id="CHAPITRE_IVa"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Mes</span> compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, o&ugrave; s'arr&ecirc;ta la
+conqu&ecirc;te du monde, o&ugrave; vingt ans de victoires vinrent &eacute;chouer, o&ugrave;
+commen&ccedil;a le grand &eacute;croulement de notre fortune? Vous repr&eacute;sentez-vous
+encore cette ville boulevers&eacute;e et sanglante, ces profonds ravins, et les
+bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos.
+D'un c&ocirc;t&eacute;, les Fran&ccedil;ais venant du nord qu'ils &eacute;vitent; de l'autre, &agrave;
+l'entr&eacute;e des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant &agrave; nous
+repousser sur leur puissant hiver; Napol&eacute;on entre ces deux arm&eacute;es; au
+milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi &agrave; l'ouest,
+sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont ferm&eacute;es.
+Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent
+pr&ecirc;ts &agrave; lui disputer vingt lieues de d&eacute;fil&eacute;s; du c&ocirc;t&eacute; de Medyn, il voit
+une cavalerie nombreuse: c'est Platof et ces m&ecirc;mes hordes qui viennent
+de p&eacute;n&eacute;trer dans le flanc de l'arm&eacute;e, qui l'ont travers&eacute; de part en
+part, et qui en sont ressorties charg&eacute;es de butin, pour se reformer sur
+son flanc droit, o&ugrave; des renforts et leur artillerie les ont attendus.
+C'est de ce c&ocirc;t&eacute; que les yeux de l'empereur se sont attach&eacute;s le plus
+long-temps; qu'il a &eacute;cout&eacute; ses chefs, et consult&eacute; ses cartes; puis, tout
+charg&eacute; de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir
+lentement dans son quartier-g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Murat, le prince Eug&egrave;ne, Berthier, Davoust et Bessi&egrave;res l'avaient suivi.
+Cette ch&eacute;tive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur,
+deux rois, trois g&eacute;n&eacute;raux d'arm&eacute;e. Ils allaient y d&eacute;cider de l'Europe et
+de l'arm&eacute;e qui l'avait conquise. Smolensk &eacute;tait le but! Y marchera-t-on
+par Kalougha, Medyn ou Moja&iuml;sk? Cependant Napol&eacute;on est assis devant une
+table; sa t&ecirc;te s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans
+doute aussi la d&eacute;tresse qu'ils expriment.</p>
+
+<p>On respectait un silence plein de destin&eacute;es si imminentes, quand Murat,
+qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette h&eacute;sitation.
+N'&eacute;coutant que son g&eacute;nie tout entier dans la chaleur de son sang, il
+s'&eacute;lance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui
+&eacute;l&egrave;vent ou pr&eacute;cipitent.</p>
+
+<p>Il se l&egrave;ve, il s'&eacute;crie &laquo;qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais
+qu'&agrave; la guerre c'est aux circonstances &agrave; d&eacute;cider de tout, et &agrave; donner &agrave;
+chaque chose son nom; que l&agrave; o&ugrave; il n'y a plus qu'&agrave; attaquer, la prudence
+devient t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, et la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; prudence; que s'arr&ecirc;ter est impossible,
+fuir, dangereux; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude
+mena&ccedil;ante des Russes, et leurs bois imp&eacute;n&eacute;trables? il les m&eacute;prise. Qu'on
+lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et
+il va s'enfoncer dans leurs for&ecirc;ts, dans leurs bataillons, renverser
+tout, et rouvrir &agrave; l'arm&eacute;e la route de Kalougha.&raquo;</p>
+
+<p>Ici, Napol&eacute;on, soulevant sa t&ecirc;te, fit tomber toute cette fougue en
+disant &laquo;que c'&eacute;tait assez de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s; qu'on n'avait que trop fait pour
+la gloire; qu'il &eacute;tait temps de ne plus songer qu'&agrave; sauver les restes de
+l'arm&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Alors Bessi&egrave;res, soit que son orgueil e&ucirc;t fr&eacute;mi &agrave; l'id&eacute;e d'ob&eacute;ir au roi
+de Naples, soit d&eacute;sir de conserver intacte cette cavalerie de la garde,
+qu'il avait form&eacute;e, dont il r&eacute;pondait &agrave; Napol&eacute;on, et dans laquelle
+consistaient son commandement et son utilit&eacute;, Bessi&egrave;res, qui se sent
+soutenu, ose ajouter &laquo;que pour de pareils efforts, dans l'arm&eacute;e, dans la
+garde m&ecirc;me, l'&eacute;lan manquerait. D&eacute;j&agrave; l'on y disait que, les transports
+&eacute;tant insuffisans, d&eacute;sormais le vainqueur atteint, resterait en proie
+aux vaincus; qu'ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc
+suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d'en reconna&icirc;tre la
+force; contre quels ennemis? n'avait-on pas remarqu&eacute; le champ de
+bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, &agrave; peine
+arm&eacute;es et v&ecirc;tues, venaient de s'y faire tuer? Ce mar&eacute;chal finit, en
+pronon&ccedil;ant le mot de <i>retraite</i>, que l'empereur approuva de son silence.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t le prince d'Eckm&uuml;hl d&eacute;clara que &laquo;puisqu'on se d&eacute;cidait &agrave; se
+retirer, il demandait que ce f&ucirc;t par Medyn et Smolensk.&raquo; Mais Murat
+interrompt Davoust; et soit inimiti&eacute; ou d&eacute;couragement, suite ordinaire
+d'une t&eacute;m&eacute;rit&eacute; repouss&eacute;e, il s'&eacute;tonne &laquo;qu'on ose proposer &agrave; l'empereur
+une si grande imprudence. Davoust a-t-il jur&eacute; la perte de l'arm&eacute;e?
+veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se tra&icirc;ner sans
+guides et incertaine sur une route inconnue, &agrave; port&eacute;e de Kutusof,
+offrant son flanc &agrave; tous les coups de l'ennemi? sera-ce lui, Davoust qui
+la d&eacute;fendra? Pourquoi, quand derri&egrave;re nous Borowsk et K&eacute;r&eacute;ia nous
+conduisent sans danger &agrave; Moja&iuml;sk, refuser cette voie de salut? L&agrave;, des
+vivres doivent avoir &eacute;t&eacute; rassembl&eacute;s, tout nous y est connu, aucun
+tra&icirc;tre ne nous &eacute;garera.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Davoust, tout br&ucirc;lant d'une col&egrave;re qu'il concentre avec
+effort, r&eacute;pond &laquo;qu'il propose une retraite &agrave; travers un sol fertile, sur
+une route vierge, nourrici&egrave;re, grasse, intacte, dans des villages encore
+debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve
+pas pour nous couper la route de Moja&iuml;sk &agrave; Smolensk, celle que d&eacute;signe
+Murat. Et quelle route! un d&eacute;sert de sable et de cendres, o&ugrave; des convois
+de bless&eacute;s s'ajouteront &agrave; nos embarras, o&ugrave; nous ne trouverons que des
+d&eacute;bris, des traces de sang, des squelettes, et la famine!</p>
+
+<p>Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu'il ob&eacute;ira &agrave;
+l'ordre qui lui sera contraire avec le m&ecirc;me z&egrave;le qu'il ex&eacute;cuterait celui
+qu'il aurait inspir&eacute;; mais que l'empereur seul avait le droit de lui
+imposer silence, et non Murat, qui n'&eacute;tait pas son souverain, et qui ne
+le serait jamais!&raquo;</p>
+
+<p>La querelle s'&eacute;chauffant, Bessi&egrave;res et Berthier s'interpos&egrave;rent. Pour
+l'empereur, toujours absorb&eacute; dans la m&ecirc;me attitude, il paraissait
+insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots:
+&laquo;C'est bien, messieurs, je me d&eacute;ciderai.&raquo;</p>
+
+<p>Il se d&eacute;cida &agrave; se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord
+l'&eacute;loignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un
+cruel effort pour qu'il p&ucirc;t s'arracher &agrave; lui-m&ecirc;me un ordre de marche si
+nouveau pour lui. Cet effort fut si p&eacute;nible, que, dans ce combat
+int&eacute;rieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont
+dit que le rapport d'une autre &eacute;chauffour&eacute;e de Cosaques, vers Borowsk, &agrave;
+quelques lieues derri&egrave;re l'arm&eacute;e, fut le faible et dernier choc qui
+acheva de le d&eacute;terminer &agrave; cette funeste r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord,
+au m&ecirc;me moment o&ugrave; Kutusof et ses Russes, tout &eacute;branl&eacute;s du choc de
+Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Va" id="CHAPITRE_Va"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Dans</span> cette m&ecirc;me nuit une m&ecirc;me anxi&eacute;t&eacute; avait agit&eacute; le camp des Russes.
+Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne
+s'approcher du champ de bataille qu'en t&acirc;tonnant, s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque
+pas, sondant le terrain, comme s'il e&ucirc;t craint de le voir manquer sous
+lui, et se faisant arracher successivement les diff&eacute;rens corps qu'il
+envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-m&ecirc;me se placer en
+travers du chemin de Napol&eacute;on, qu'&agrave; l'heure o&ugrave; les batailles g&eacute;n&eacute;rales
+ne sont plus &agrave; craindre.</p>
+
+<p>Alors Vilson, tout &eacute;chauff&eacute; du combat, &eacute;tait accouru vers lui, Vilson,
+cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en &Eacute;gypte, en Espagne, et
+par-tout l'ennemi des Fran&ccedil;ais et de Napol&eacute;on. Il repr&eacute;sentait dans
+l'arm&eacute;e russe les alli&eacute;s; c'&eacute;tait, au milieu de la puissance de Kutusof,
+un homme ind&eacute;pendant, un observateur, un juge m&ecirc;me, motifs infaillibles
+d'aversion: sa pr&eacute;sence &eacute;tait odieuse au vieillard russe, et la haine ne
+manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se d&eacute;testaient.</p>
+
+<p>Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule
+journ&eacute;e elle venait de leur faire manquer la victoire, comme &agrave; Vinkowo;
+et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-l&agrave; Murat
+&eacute;tait perdu si Kutusof e&ucirc;t occup&eacute; fortement le front des Fran&ccedil;ais par
+une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit
+insouciance ou lenteur, d&eacute;faut de la vieillesse, soit, comme le disent
+plusieurs Russes, que Kutusof f&ucirc;t plus envieux de Beningsen qu'ennemi de
+Napol&eacute;on, le vieillard avait attaqu&eacute; trop mollement, trop tard, et
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; trop t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une
+bataille d&eacute;cisive, et, sur son refus, il s'&eacute;crie &laquo;qu'il veut donc ouvrir
+un libre passage &agrave; Napol&eacute;on! le laisser s'&eacute;chapper avec sa victoire!
+Quel cri d'indignation s'&eacute;l&egrave;vera dans P&eacute;tersbourg, &agrave; Londres, dans toute
+l'Europe! n'entend-il pas d&eacute;j&agrave; les murmures des siens!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Kutusof irrit&eacute; lui r&eacute;pond &laquo;que, oui sans doute, il ferait &agrave;
+l'ennemi un pont d'or plut&ocirc;t que de compromettre son arm&eacute;e, et avec elle
+le sort de tout l'empire. Napol&eacute;on ne fuit-il pas? pourquoi l'arr&ecirc;ter,
+le forcer &agrave; vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alli&eacute;s des
+Russes, l'hiver est le plus s&ucirc;r; il veut attendre son secours. Pour
+l'arm&eacute;e russe, elle est &agrave; lui; elle lui ob&eacute;ira malgr&eacute; les clameurs de
+Vilson; Alexandre bien inform&eacute; l'approuvera: que lui importe
+l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est
+Russe; il veut que la Russie soit d&eacute;livr&eacute;e; elle va l'&ecirc;tre sans courir
+encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui
+importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine&raquo;.</p>
+
+<p>Ainsi Vilson est repouss&eacute;, et pourtant Kutusof, enferm&eacute; avec l'arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forc&eacute;
+d'y montrer l'appareil le plus mena&ccedil;ant. Il y d&eacute;ploie, le 25, toutes ses
+divisions, et sept cents pi&egrave;ces d'artillerie. Dans les deux arm&eacute;es, on
+ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arriv&eacute;; Vilson y croit
+lui-m&ecirc;me. Il a remarqu&eacute; que les lignes russes sont adoss&eacute;es &agrave; un ravin
+fangeux que traverse un pont mal s&ucirc;r. Cette seule voie de retraite, &agrave; la
+vue de l'ennemi, lui para&icirc;t impraticable: il faut enfin que Kutusof
+vainque ou p&eacute;risse; et l'Anglais sourit &agrave; l'espoir d'une bataille
+d&eacute;cisive; que son issue soit fatale &agrave; Napol&eacute;on, ou dangereuse pour la
+Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.</p>
+
+<p>Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il
+jouit en &eacute;coutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en
+voyant tous les g&eacute;n&eacute;raux russes se pr&eacute;parer pour un choc terrible:
+Beningsen seul en doute encore. N&eacute;anmoins l'Anglais, en songeant que la
+position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le
+jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre g&eacute;n&eacute;ral de retraite le
+r&eacute;veille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; fuir
+vers le sud, d'abord &agrave; Gonczarewo, puis au-del&agrave; de Kalougha, et d&eacute;j&agrave;,
+sur l'Ocka, tout &eacute;tait pr&ecirc;t pour son passage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans ce m&ecirc;me instant que Napol&eacute;on ordonnait aux siens de se
+retirer vers le nord, sur Moja&iuml;sk. Les deux arm&eacute;es se tourn&egrave;rent donc le
+dos, en se trompant mutuellement par leurs arri&egrave;re-gardes.</p>
+
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une d&eacute;route. On vit
+de toutes parts arriver &agrave; l'entr&eacute;e du pont, auquel l'arm&eacute;e russe &eacute;tait
+adoss&eacute;e, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. L&agrave;,
+toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre,
+se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si &eacute;norme, si
+amoncel&eacute;e qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs
+heures &agrave; pouvoir d&eacute;sencombrer et faire d&eacute;gorger ce passage. Quelques
+boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tomb&egrave;rent dans cette bagarre.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on n'avait qu'&agrave; avancer sur cette foule en d&eacute;sordre. Ce fut
+lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, &eacute;tait fait, et
+quand il n'y avait plus qu'&agrave; marcher, qu'il se retira. Mais voil&agrave; la
+guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. &laquo;L'ost ignore ce que fait
+l'ost.&raquo; Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps
+ennemis; c'est par l&agrave; qu'ils s'en imposent. Il y a un ab&icirc;me entre deux
+arm&eacute;es en pr&eacute;sence!</p>
+
+<p>Au reste, ce fut peut-&ecirc;tre parce que l'empereur avait manqu&eacute; de prudence
+&agrave; Moskou, qu'ici il manqua de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;: il se fatigua; ces deux
+&eacute;chauffour&eacute;es de Cosaques l'avaient d&eacute;go&ucirc;t&eacute;; ses bless&eacute;s
+l'attendrirent, tant d'horreurs le rebut&egrave;rent, et, comme les hommes de
+r&eacute;solutions extr&ecirc;mes, n'esp&eacute;rant plus de victoire enti&egrave;re, il se r&eacute;solut
+&agrave; une retraite pr&eacute;cipit&eacute;e.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de m&ecirc;me qu'en partant de
+Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que
+commen&ccedil;a le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq
+mille hommes, resta &agrave; l'arri&egrave;re-garde. Pendant qu'il avan&ccedil;ait de
+quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la
+grande-arm&eacute;e &eacute;tonn&eacute;e leur tournait le dos. Elle marchait les yeux
+baiss&eacute;s, comme honteuse et humili&eacute;e. Au milieu d'elle, son chef, sombre
+et silencieux, paraissait mesurer avec anxi&eacute;t&eacute; sa ligne de communication
+avec les places de la Vistule.</p>
+
+<p>Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux
+points d'arr&ecirc;t et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de
+ces deux villes ses deux grands d&eacute;p&ocirc;ts; d'immenses magasins y sont
+r&eacute;unis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc
+gauche de la premi&egrave;re, et Tchitchakof, d&eacute;j&agrave; &agrave; Bresk-Litowsky, le flanc
+droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues
+et de nouveaux corps qu'il re&ccedil;oit journellement, et de l'affaiblissement
+graduel de Saint-Cyr.</p>
+
+<p>Cependant, Napol&eacute;on compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille
+hommes de troupes fra&icirc;ches. Ce corps d'arm&eacute;e est &agrave; Smolensk depuis les
+premiers jours de septembre; il compte sur les d&eacute;tachemens qu'envoient
+les d&eacute;p&ocirc;ts, sur les malades et les bless&eacute;s r&eacute;tablis sur les tra&icirc;neurs
+ralli&eacute;s et form&eacute;s &agrave; Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront
+successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans
+les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de
+regagner cette position de la D&uuml;na et du Borysth&egrave;ne, o&ugrave; il veut qu'on
+croie que sa pr&eacute;sence, s'ajoutant &agrave; celle de Victor, de Saint-Cyr et de
+Macdonald, contiendra Witgenstein, arr&ecirc;tera Kutusof; et menacera
+Alexandre jusque dans sa seconde capitale.</p>
+
+<p>C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la D&uuml;na. Mais ce n'est
+point encore sur ce fleuve et sur le Borysth&egrave;ne que sa pens&eacute;e se repose;
+il sent que ce n'est pas avec une arm&eacute;e harass&eacute;e et r&eacute;duite qu'il pourra
+garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces
+vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de
+profondeur, que l'hiver va &eacute;tendre sur ces contr&eacute;es, mais que l'hiver
+pourra rendre solide: alors tout serait chemin &agrave; l'ennemi pour arriver
+jusqu'&agrave; lui, pour p&eacute;n&eacute;trer dans les intervalles de ses cantonnemens de
+bois, r&eacute;pandus sur deux cents lieues de fronti&egrave;re, et les br&ucirc;ler.</p>
+
+<p>S'il s'y &eacute;tait d'abord arr&ecirc;t&eacute;, comme il l'avait annonc&eacute; &agrave; son arriv&eacute;e &agrave;
+Vitepsk; s'il y avait conserv&eacute; et r&eacute;tabli son arm&eacute;e; si Tormasof,
+Tchitchakof et Hoertel eussent &eacute;t&eacute; chass&eacute;s de la Volhinie; si, dans ces
+riches provinces, il e&ucirc;t lev&eacute; cent mille Cosaques, alors ses quartiers
+d'hiver eussent &eacute;t&eacute; habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est pr&ecirc;t, et
+non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, &agrave; cent
+lieues en arri&egrave;re de lui, y menacerait encore ses communications avec
+l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc &agrave; cent lieues plus
+loin que Smolensk, dans une position plus resserr&eacute;e, derri&egrave;re les marais
+de la B&eacute;r&eacute;zina, c'est &agrave; Minsk qu'il lui faut aller chercher des
+quartiers d'hiver, dont quarante marches le s&eacute;parent.</p>
+
+<p>Mais y arrivera-t-il &agrave; temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses
+Polonais, plac&eacute;s autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour
+contenir Hoertel. Quant &agrave; Schwartzenberg, ce g&eacute;n&eacute;ral est victorieux; il
+est &agrave; la t&ecirc;te de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais,
+que Duratte et sa division fran&ccedil;aise, accourant de Varsovie, vont porter
+&agrave; plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le
+Styr.</p>
+
+<p>Il est vrai que l'arm&eacute;e russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes
+de l'arm&eacute;e de Volhinie, que Tchitchakof, g&eacute;n&eacute;ral actif et d&eacute;termin&eacute;, a
+pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que
+l'Autrichien s'est arr&ecirc;t&eacute;; qu'il s'est m&ecirc;me cru oblig&eacute;, le 23 septembre,
+de reculer derri&egrave;re le Bug; mais il a d&ucirc; repasser ce fleuve &agrave;
+Bresk-Litowsky, et Napol&eacute;on ignore le reste.</p>
+
+<p>Toutefois, &agrave; moins d'une trahison qu'il est trop tard pour pr&eacute;voir, et
+qu'un retour pr&eacute;cipit&eacute; peut seul pr&eacute;venir, il se flatte que
+Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes
+r&eacute;partis &agrave; Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes
+enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins
+et lui couper sa retraite.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIa" id="CHAPITRE_VIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Napol&eacute;on</span>, r&eacute;duit &agrave; de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif &agrave;
+V&eacute;r&eacute;ia, quand Mortier se pr&eacute;senta devant lui. Mais je m'aper&ccedil;ois
+qu'entra&icirc;n&eacute;, comme nous l'&eacute;tions alors, par cette rapide succession de
+sc&egrave;nes violentes et d'&eacute;v&eacute;nemens m&eacute;morables, mon attention s'est
+d&eacute;tourn&eacute;e d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, &agrave; une heure et
+demie du matin, l'air avait &eacute;t&eacute; &eacute;branl&eacute; par une effrayante explosion,
+les deux arm&eacute;es s'en &eacute;tonn&egrave;rent un instant, quoiqu'on ne s'&eacute;tonn&acirc;t plus
+gu&egrave;re, s'attendant &agrave; tout.</p>
+
+<p>Mortier avait ob&eacute;i; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre
+avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;s dans toutes les salles du palais des czars, et cent
+quatre-vingt-trois milliers sous les vo&ucirc;tes qui les soutenaient. Le
+mar&eacute;chal, avec huit mille hommes &eacute;tait rest&eacute; sur ce volcan, qu'un obus
+russe pouvait faire &eacute;clater. L&agrave;, il couvrait la marche de l'arm&eacute;e sur
+Kalougha, et la retraite de nos diff&eacute;rens convois vers Moja&iuml;sk.</p>
+
+<p>Dans ces huit mille hommes, il y en avait &agrave; peine deux mille sur
+lesquels Mortier p&ucirc;t compter; les autres, cavaliers d&eacute;mont&eacute;s, hommes de
+r&eacute;gimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes
+pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie,
+formaient ensemble bien moins un corps organis&eacute; qu'un attroupement: ils
+ne devaient pas tarder &agrave; se disperser.</p>
+
+<p>On regardait ce mar&eacute;chal comme un homme sacrifi&eacute;. Les autres chefs, ses
+vieux compagnons de gloire, l'avaient quitt&eacute; les larmes aux yeux, et
+l'empereur en lui disant &laquo;qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au
+reste, &agrave; la guerre, il fallait bien faire une part au feu.&raquo; Mortier
+s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; sans h&eacute;sitation. Il avait ordre de d&eacute;fendre le Kremlin,
+puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de
+la ville. C'&eacute;tait du ch&acirc;teau de Krasnopachra, le 21 octobre, que
+Napol&eacute;on lui avait envoy&eacute; ses derniers ordres. Mortier devait, apr&egrave;s les
+avoir ex&eacute;cut&eacute;s, se diriger sur V&eacute;r&eacute;ia, et former l'arri&egrave;re-garde de
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans cette lettre, Napol&eacute;on lui recommandait sur-tout &laquo;de charger sur
+les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie &agrave; pied, et
+sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux
+h&ocirc;pitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques &agrave;
+ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Tr&eacute;vise en m&eacute;ritera autant
+qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses
+chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napol&eacute;on, a
+fait &agrave; Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure,
+qu'&agrave; peine le convoi aura rejoint l'arm&eacute;e, on trouvera &agrave; lui donner les
+chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles.
+L'empereur esp&egrave;re qu'il aura sa satisfaction &agrave; t&eacute;moigner au duc de
+Tr&eacute;vise pour lui avoir sauv&eacute; cinq cents hommes. Il doit commencer par
+les officiers, ensuite par les sous-officiers, et pr&eacute;f&eacute;rer les Fran&ccedil;ais;
+qu'il assemble donc tous les g&eacute;n&eacute;raux et officiers sous ses ordres, pour
+leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils
+m&eacute;riteront de l'empereur, s'ils lui ont sauv&eacute; cinq cents hommes.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; mesure que la grande-arm&eacute;e &eacute;tait sortie de Moskou, les
+Cosaques avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ses faubourgs, et Mortier s'&eacute;tait retir&eacute;
+vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le c&oelig;ur, &agrave; mesure
+que la mort s'empare des extr&eacute;mit&eacute;s. Ces Cosaques &eacute;clairaient dix mille
+Russes, que commandait Wintzingerode.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tranger, enflamm&eacute; de haine contre Napol&eacute;on, exalt&eacute; du d&eacute;sir de
+reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signal&eacute;,
+s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie
+g&eacute;orgienne, se pr&eacute;cipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre
+des avant-postes, les m&eacute;prise, tombe dans une embuscade, et, se voyant
+pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de r&ocirc;le,
+agite en l'air son mouchoir, et se d&eacute;clare parlementaire.</p>
+
+<p>On le conduisit au duc de Tr&eacute;vise. L&agrave;, il se r&eacute;clama audacieusement du
+droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui
+r&eacute;pondit &laquo;qu'un g&eacute;n&eacute;ral en chef qui se pr&eacute;sentait ainsi, pouvait &ecirc;tre
+pris pour un soldat t&eacute;m&eacute;raire, mais jamais pour un parlementaire, et
+qu'il e&ucirc;t &agrave; rendre sur-le-ch&acirc;mp son &eacute;p&eacute;e!&raquo; Alors n'esp&eacute;rant plus en
+imposer, le g&eacute;n&eacute;ral russe se r&eacute;signa, et convint de son imprudence.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s quatre jours de r&eacute;sistance, les Fran&ccedil;ais abandonnent pour
+jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents bless&eacute;s;
+mais, en se retirant, ils d&eacute;posent, dans un lieu s&ucirc;r et secret, un
+artifice habilement pr&eacute;par&eacute; qu'un feu lent d&eacute;vorait d&eacute;j&agrave;; ses progr&egrave;s
+&eacute;taient calcul&eacute;s: on savait l'heure &agrave; laquelle son feu devait atteindre
+l'immense amas de poudre renferm&eacute; dans les fondations de ces palais
+condamn&eacute;s.</p>
+
+<p>Mortier se h&acirc;te de fuir, mais, en m&ecirc;me temps qu'il s'&eacute;loigne rapidement,
+d'avides Cosaques et de sales mougiques, attir&eacute;s, dit-on, par la soif du
+pillage, accourent, s'approchent; ils &eacute;coutent, et s'enhardissant du
+calme apparent qui r&egrave;gne dans la forteresse, ils osent y p&eacute;n&eacute;trer; ils
+montent, et d&eacute;j&agrave; leurs mains avides de pillage s'&eacute;tendaient, quand
+tout-&agrave;-coup tous sont d&eacute;truits, &eacute;cras&eacute;s, lanc&eacute;s dans les airs avec ces
+murs qu'ils venaient d&eacute;pouiller, et trente mille fusils qu'on y avait
+abandonn&eacute;s; puis, avec tous ses d&eacute;bris de murailles et ces tron&ccedil;ons
+d'armes, leurs membres mutil&eacute;s vont au loin retomber en une pluie
+effroyable.</p>
+
+<p>La terre trembla sous les pas de Mortier. &Agrave; dix lieues plus loin, &agrave;
+Feminsko&eacute;, l'empereur entendit cette explosion, et lui-m&ecirc;me, avec cet
+accent de col&egrave;re dont il parlait quelquefois &agrave; l'Europe, il proclame le
+lendemain, en date de Borowsk, &laquo;que le Kremlin, arsenal, magasins, que
+tout est d&eacute;truit; que cette ancienne citadelle, qui datait des
+commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont &eacute;t&eacute;; que
+d&eacute;sormais Moskou n'est plus qu'un amas de d&eacute;combres; qu'un cloaque impur
+et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux
+mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, d&eacute;border
+l'aile gauche de ce g&eacute;n&eacute;ral, le rejeter en arri&egrave;re, et gagner ensuite
+tranquillement les bords de la D&uuml;na, o&ugrave; il prendra ses quartiers
+d'hiver.&raquo; Puis, craignant de para&icirc;tre reculer, il ajoute qu'ainsi il se
+sera rapproch&eacute; de quatre-vingts lieues de Wilna et de P&eacute;tersbourg;
+double avantage, c'est-&agrave;-dire de vingt marches plus pr&egrave;s des moyens et
+du but.&raquo; Par l&agrave;, il veut donner &agrave; sa retraite l'air d'une marche
+offensive.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il d&eacute;clare &laquo;s'&ecirc;tre refus&eacute; &agrave; donner l'ordre de d&eacute;truire
+tout le pays qu'il abandonne; il lui r&eacute;pugne d'aggraver les malheurs de
+cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui
+font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille
+propri&eacute;taires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille
+serfs, innocens de toutes ces barbaries.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout
+avait chang&eacute;. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre heurt&eacute; contre Kutusof, il reculait par cette
+m&ecirc;me ville de Borowsk, et d&egrave;s qu'il y eut repass&eacute;, elle n'exista plus.
+C'est ainsi d&eacute;sormais que tout sera br&ucirc;l&eacute; derri&egrave;re lui. En conqu&eacute;rant,
+il avait conserv&eacute;; en se retirant, il d&eacute;truira: soit n&eacute;cessit&eacute;, pour
+ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, &agrave; la guerre tout &eacute;tant imp&eacute;rieux,
+soit repr&eacute;sailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord
+l&eacute;gitiment tous les moyens de d&eacute;fense, ce qui motive ensuite ceux
+d'attaque.</p>
+
+<p>Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'&eacute;tait point
+du c&ocirc;t&eacute; de Napol&eacute;on. Le 19 octobre, Berthier avait &eacute;crit &agrave; Kutusof pour
+l'engager &laquo;&agrave; r&eacute;gler les hostilit&eacute;s, de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elles ne
+laissassent supporter &agrave; l'empire moskovite que les maux indispensables
+de l'&eacute;tat de guerre; la d&eacute;vastation de la Russie &eacute;tant aussi nuisible &agrave;
+cet empire qu'elle affectait douloureusement Napol&eacute;on.&raquo; Mais Kutusof
+avait r&eacute;pondu: &laquo;qu'il lui &eacute;tait impossible de contenir le patriotisme
+russe;&raquo; ce qui &eacute;tait avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses
+milices, et ce qui autorisait en quelque sorte &agrave; la leur rendre.</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes feux consum&egrave;rent V&eacute;reia, o&ugrave; Mortier venait de rejoindre
+l'empereur et de lui amener Wintzingerode. &Agrave; la vue de ce g&eacute;n&eacute;ral
+allemand, toutes les douleurs cach&eacute;es de Napol&eacute;on prirent feu; son
+accablement devint col&egrave;re, et il d&eacute;chargea sur cet ennemi tout le
+chagrin qui l'oppressait. &laquo;Qui &ecirc;tes vous?&raquo; lui cria-t-il en croisant les
+bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-m&ecirc;me; &laquo;qui
+&ecirc;tes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours &eacute;t&eacute; mon ennemi
+personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouv&eacute;
+dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon alli&eacute;, et vous avez demand&eacute;
+du service &agrave; la Russie. Vous avez &eacute;t&eacute; l'un des plus ardens fauteurs de
+la guerre actuelle. Cependant, vous &ecirc;tes n&eacute; dans les &eacute;tats de la
+conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin; vous &ecirc;tes mon sujet. Vous n'&ecirc;tes point un ennemi
+ordinaire, vous &ecirc;tes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger!
+Gendarmes d'&eacute;lite, saisissez cet homme-l&agrave;!&raquo; Les gendarmes rest&egrave;rent
+immobiles, comme des hommes accoutum&eacute;s &agrave; voir se terminer sans effet ces
+sc&egrave;nes violentes, et s&ucirc;rs d'ob&eacute;ir mieux en d&eacute;sob&eacute;issant.</p>
+
+<p>L'empereur reprit: &laquo;Voyez-vous, monsieur, ces campagnes d&eacute;vast&eacute;es, ces
+villages en flammes! &Agrave; qui doit-on reprocher ces d&eacute;sastres? &agrave; cinquante
+aventuriers comme vous, soudoy&eacute;s par l'Angleterre, qui les a jet&eacute;s sur
+le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont
+provoqu&eacute;e. Dans six mois je serai &agrave; P&eacute;tersbourg, et l'on me fera raison
+de toutes ces fanfaronnades.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, s'adressant &agrave; l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme
+lui: &laquo;Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien &agrave; vous reprocher; vous
+&ecirc;tes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des
+premi&egrave;res familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un
+&eacute;tranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un g&eacute;n&eacute;ral russe; cet emploi
+sera beaucoup plus honorable.&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, le g&eacute;n&eacute;ral Wintzingerode n'avait pu r&eacute;pondre &agrave; ces violentes
+paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa r&eacute;plique. Il
+r&eacute;pondit &laquo;que l'empereur Alexandre &eacute;tait son bienfaiteur et celui de sa
+famille; que tout ce qu'il poss&eacute;dait, il le tenait de lui, que la
+reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il &eacute;tait au poste que son
+bienfaiteur lui avait assign&eacute;; qu'il avait donc fait son devoir.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ajouta quelques menaces d&eacute;j&agrave; moins violentes, et il s'en tint
+aux paroles, soit qu'il n'e&ucirc;t voulu qu'en effrayer tous les Allemands
+qui seraient tent&eacute;s de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de
+lui on appr&eacute;cia sa violence. Elle d&eacute;plut; on n'en tint compte, et chacun
+s'empresse autour du g&eacute;n&eacute;ral prisonnier pour le consoler. Ces soins
+continu&egrave;rent jusqu'en Lithuanie, o&ugrave; les Cosaques reprirent Wintzingerode
+et son aide-de-camp. L'empereur avait affect&eacute; de traiter avec bont&eacute; ce
+jeune seigneur russe, en m&ecirc;me temps qu'il avait tonn&eacute; contre son
+g&eacute;n&eacute;ral; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa
+col&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIa" id="CHAPITRE_VIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 28 octobre, nous rev&icirc;mes Moja&iuml;sk. Cette ville &eacute;tait encore remplie de
+bless&eacute;s; les uns furent emport&eacute;s, les autres r&eacute;unis et abandonn&eacute;s, comme
+&agrave; Moskou, &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; des Russes. Napol&eacute;on d&eacute;passa cette ville de
+quelques werstes, et l'hiver commen&ccedil;a! Ainsi, apr&egrave;s un combat terrible,
+et dix jours de marches et de contre-marches, l'arm&eacute;e, qui n'avait
+emport&eacute; de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'&eacute;tait
+avanc&eacute;e dans sa retraite que de trois journ&eacute;es. Elle manquait de vivres;
+et l'hiver l'avait atteinte.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; quelques hommes succombaient. D&egrave;s les premiers jours de la
+retraite, le 26 octobre, on avait br&ucirc;l&eacute; des voitures de vivres, que les
+chevaux ne pouvaient plus tra&icirc;ner. L'ordre de tout incendier derri&egrave;re
+soi vint alors; on ob&eacute;it en faisant sauter dans les maisons, des
+caissons de poudre dont les attelages &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &eacute;puis&eacute;s. Mais enfin,
+l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un
+p&eacute;nible voyage; et Napol&eacute;on, en revoyant cette route connue, se
+rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut
+envoy&eacute; par Davoust.</p>
+
+<p>D'abord il le questionna n&eacute;gligemment: mais le hasard voulut que ce
+Moskovite e&ucirc;t quelque id&eacute;e des routes, des noms et des distances; il
+r&eacute;pondit, &laquo;que toute l'arm&eacute;e russe marchait par Medyn sur, Viazma.&raquo;
+Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le pr&eacute;venir l&agrave;,
+comme &agrave; Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme
+celle de Kalougha, l'enfermer dans ce d&eacute;sert, sans vivres, sans abri, et
+au milieu d'une insurrection g&eacute;n&eacute;rale? Cependant, son premier mouvement
+le porta &agrave; m&eacute;priser cet avis; car, soit fiert&eacute;, soit exp&eacute;rience, il
+s'&eacute;tait accoutum&eacute; &agrave; ne pas supposer &agrave; ses adversaires l'habilet&eacute; qu'il
+aurait eue &agrave; leur place.</p>
+
+<p>Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa s&eacute;curit&eacute; n'&eacute;tait qu'affect&eacute;e,
+car il &eacute;tait &eacute;vident que l'arm&eacute;e russe prenait la route de Medyn,
+celle-l&agrave; m&ecirc;me que Davoust avait conseill&eacute;e pour l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise: et
+Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confi&eacute; &agrave; sa
+d&eacute;p&ecirc;che seule cette alarmante nouvelle. Napol&eacute;on en craignait l'effet
+sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec m&eacute;pris; mais en
+m&ecirc;me temps, il ordonna que le lendemain sa garde march&acirc;t en toute h&acirc;te,
+et tant que durerait le jour, jusqu'&agrave; Gjatz. Il voulait y donner un
+s&eacute;jour et des vivres &agrave; cette troupe d'&eacute;lite: s'assurer de plus pr&egrave;s de
+la marche de Kutusof, et le pr&eacute;venir sur ce point.</p>
+
+<p>Mais le temps n'avait point &eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; son conseil; il parut s'en
+venger. L'hiver &eacute;tait si pr&egrave;s de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de
+vent de quelques minutes pour l'amener &acirc;pre, mordant, dominateur! On
+sentit aussit&ocirc;t qu'en ce pays il &eacute;tait indig&egrave;ne; et nous, &eacute;trangers.
+Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'arm&eacute;e devint
+morne, la marche p&eacute;nible, la consternation commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques lieues de Moja&iuml;sk, il fallut traverser la Kalougha. Ce
+n'&eacute;tait qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et
+quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le
+d&eacute;sordre &eacute;tait tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arr&ecirc;t&eacute;.
+On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gu&eacute;. Il semblait
+que chaque corps d'arm&eacute;e march&acirc;t pour son compte, qu'il n'y e&ucirc;t point
+d'&eacute;tat-major, point d'ordre g&eacute;n&eacute;ral, point de n&oelig;ud commun, rien qui
+li&acirc;t tous ces corps ensemble. Et en effet, l'&eacute;l&eacute;vation de chacun de
+leurs chefs les rendait trop ind&eacute;pendans les uns des autres. L'empereur
+lui-m&ecirc;me s'&eacute;tait tant grandi, qu'il se trouvait &agrave; une distance d&eacute;mesur&eacute;e
+des d&eacute;tails de son arm&eacute;e; et Berthier, plac&eacute; comme interm&eacute;diaire entre
+lui et des chefs, tous rois, princes ou mar&eacute;chaux, &eacute;tait oblig&eacute; &agrave; trop
+de m&eacute;nagemens. Il &eacute;tait d'ailleurs insuffisant &agrave; cette position.</p>
+
+<p>L'empereur, arr&ecirc;t&eacute; par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta
+de faire un geste de m&eacute;contentement et de m&eacute;pris, &agrave; quoi Berthier ne
+r&eacute;pondit que par un air de r&eacute;signation. Cet ordre de d&eacute;tail ne lui avait
+pas &eacute;t&eacute; dict&eacute; par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car
+Berthier n'&eacute;tait qu'un &eacute;cho fid&egrave;le, un miroir, et rien de plus. Toujours
+pr&ecirc;t, clair et net, la nuit comme le jour, il r&eacute;fl&eacute;chissait; il r&eacute;p&eacute;tait
+l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napol&eacute;on oubliait, &eacute;tait
+oubli&eacute; sans ressource.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la Kalougha, on marchait absorb&eacute;, quand plusieurs de nous, levant
+les yeux, jet&egrave;rent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour
+de soi; on vit une terre toute pi&eacute;tin&eacute;e, nue, d&eacute;vast&eacute;e, tous les arbres
+coup&eacute;s &agrave; quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons &eacute;cr&ecirc;t&eacute;s; le
+plus &eacute;lev&eacute; paraissait le plus difforme. Il semblait que ce f&ucirc;t un volcan
+&eacute;teint et d&eacute;truit. Tout autour, la terre &eacute;tait couverte de d&eacute;bris de
+casques et de cuirasses, de tambours bris&eacute;s, de tron&ccedil;ons d'armes, de
+lambeaux d'uniformes, et d'&eacute;tendards tach&eacute;s de sang.</p>
+
+<p>Sur ce sol d&eacute;sol&eacute; gisaient trente milliers de cadavres &agrave; demi d&eacute;vor&eacute;s.
+Quelques squelettes, rest&eacute;s sur l'&eacute;boulement de l'une de ces collines,
+dominaient tout. Il semblait que la mort e&ucirc;t &eacute;tabli l&agrave; son empire:
+c'&eacute;tait cette terrible redoute, conqu&ecirc;te et tombeau de Caulincourt.
+Alors le cri, &laquo;C'est le champ de la grande bataille!&raquo; forma un long et
+triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arr&ecirc;ta. Le froid,
+la faim et l'ennemi pressaient; seulement on d&eacute;tournait la t&ecirc;te en
+marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de
+tant de compagnons d'armes, sacrifi&eacute;s inutilement, et qu'il fallait
+abandonner.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que nous avions trac&eacute; avec le fer et le sang l'une des plus
+grandes pages de notre histoire. Quelques d&eacute;bris le disaient encore, et
+bient&ocirc;t ils allaient &ecirc;tre effac&eacute;s. Un jour le voyageur passerait avec
+indiff&eacute;rence sur ce champ semblable &agrave; tous les autres; cependant, quand
+il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur
+ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera
+les moindres accidens dans sa m&eacute;moire avide, et sans doute qu'alors il
+s'&eacute;criera: &laquo;Quels hommes! quel chef! quelle destin&eacute;e! Ce sont eux qui,
+treize ans plus t&ocirc;t dans le midi, sont venus tenter l'orient par
+l'&Eacute;gypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis
+l'Europe, et les voil&agrave; qui reviennent, par le nord, se pr&eacute;senter de
+nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a
+pouss&eacute;s dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'&eacute;taient point des
+barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes,
+des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire,
+ils poss&eacute;daient tous ces biens, ils jouissaient de tant de d&eacute;lices, et
+ils les ont abandonn&eacute;s pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber,
+chaque jour et successivement, ou morts ou mutil&eacute;s. Quelle n&eacute;cessit&eacute; les
+a pouss&eacute;s? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-l&agrave;
+infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement
+commenc&eacute;! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable
+passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme &agrave; la
+mort, pour chercher l'immortalit&eacute;.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIIa" id="CHAPITRE_VIIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, l'arm&eacute;e s'&eacute;coulait, dans un grave et silencieux
+recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette
+sanglante journ&eacute;e y fut, dit-on, aper&ccedil;ue, vivant encore, et per&ccedil;ant
+l'air de ses g&eacute;missemens. On y courut: c'&eacute;tait un soldat fran&ccedil;ais. Ses
+deux jambes avaient &eacute;t&eacute; bris&eacute;es dans le combat, il &eacute;tait tomb&eacute; parmi les
+morts; il y fut oubli&eacute;. Le corps d'un cheval &eacute;ventr&eacute; par un obus fut
+d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un
+ravin o&ugrave; il avait roul&eacute;, et la chair putr&eacute;fi&eacute;e des morts, servirent
+d'appareil &agrave; ses blessures, et de soutien &agrave; son &ecirc;tre mourant. Ceux qui
+disent l'avoir d&eacute;couvert, affirment qu'ils l'ont sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'h&ocirc;pital de Kolotsko&iuml;,
+spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. &Agrave;
+Borodino, c'&eacute;tait la mort, mais aussi le repos; l&agrave;, du moins, le combat
+&eacute;tait fini; &agrave; Kolotsko&iuml;, il durait encore. La mort y semblait poursuivre
+ses victimes &eacute;chapp&eacute;es au combat; elle s'y acharnait, elle p&eacute;n&eacute;trait en
+eux par tous leurs sens &agrave; la fois. Pour la repousser, tout manquait,
+except&eacute; des ordres inex&eacute;cutables dans ces d&eacute;serts, et qui d'ailleurs,
+donn&eacute;s de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour
+&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>Toutefois; malgr&eacute; la faim, le froid et le d&eacute;nuement le plus complet, le
+d&eacute;vouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient
+encore un grand nombre de bless&eacute;s dans ce s&eacute;jour f&eacute;tide. Mais, quand ils
+virent que l'arm&eacute;e repassait, qu'ils allaient &ecirc;tre abandonn&eacute;s, qu'il n'y
+avait plus d'espoir, les moins faibles se tra&icirc;n&egrave;rent sur le seuil de la
+porte; ils bord&egrave;rent le chemin, et nous tendirent leur mains
+suppliantes.</p>
+
+<p>L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle f&ucirc;t,
+re&ccedil;&ucirc;t un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme &agrave;
+Moskou, laiss&eacute;s sous la protection de ceux des officiers russes
+prisonniers et bless&eacute;s que nos soins avaient r&eacute;tablis. Il s'arr&ecirc;ta pour
+faire ex&eacute;cuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonn&eacute;s
+que lui et la plupart des siens se ranim&egrave;rent. Depuis le matin, une
+multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette
+esp&egrave;ce que d&eacute;j&agrave; l'on &eacute;tait oblig&eacute; de faire.</p>
+
+<p>Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs bless&eacute;s
+venaient d'&ecirc;tre plac&eacute;s sur des charrettes de vivandiers. Ces mis&eacute;rables,
+dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne re&ccedil;urent qu'en
+murmurant ce nouveau poids; on les contraignit &agrave; l'accepter: ils se
+turent. Mais &agrave; peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se
+laiss&egrave;rent d&eacute;passer par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de
+solitude, ils jet&egrave;rent dans des foss&eacute;s tous ces infortun&eacute;s confi&eacute;s &agrave;
+leurs soins. Un seul surv&eacute;cut assez pour &ecirc;tre recueilli par les
+premi&egrave;res voitures qui pass&egrave;rent: c'&eacute;tait un g&eacute;n&eacute;ral. On sut par lui ce
+crime. Un fr&eacute;missement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint
+jusqu'&agrave; l'empereur, car les souffrances n'&eacute;taient pas encore assez vives
+et assez universelles pour &eacute;teindre la piti&eacute;, et concentrer en soi
+toutes les affections.</p>
+
+<p>Le soir de cette longue journ&eacute;e, la colonne imp&eacute;riale approcha de Gjatz,
+surprise de trouver sur son passage des Russes tu&eacute;s tout nouvellement.
+On remarquait que chacun d'eux avait la t&ecirc;te bris&eacute;e de la m&ecirc;me mani&egrave;re,
+et que sa cervelle sanglante &eacute;tait r&eacute;pandue pr&egrave;s de lui. On savait que
+deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'&eacute;taient des
+Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun,
+suivant son caract&egrave;re, s'indignait, approuvait, ou restait indiff&eacute;rent.
+Autour de l'empereur, ces diff&eacute;rentes impressions restaient muettes.
+Caulincourt &eacute;clata, il s'&eacute;cria &laquo;que c'&eacute;tait une atroce cruaut&eacute;. Voil&agrave;
+donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur
+l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos
+bless&eacute;s, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer
+d'horribles repr&eacute;sailles?&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient
+cess&eacute;. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les
+enceintes o&ugrave;, pendant la nuit, on les parquait comme des b&ecirc;tes. C'&eacute;tait
+sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les &eacute;changer?
+l'ennemi s'y refusait. Les rel&acirc;cher? ils auraient &eacute;t&eacute; publier le
+d&eacute;nuement g&eacute;n&eacute;ral, et, bient&ocirc;t r&eacute;unis &agrave; d'autres, ils seraient revenus
+s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre &agrave; mort, leur donner la vie,
+c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; se sacrifier soi-m&ecirc;me. On fut cruel par n&eacute;cessit&eacute;. Le mal
+venait de s'&ecirc;tre jet&eacute; dans une si terrible alternative.</p>
+
+<p>Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette premi&egrave;re journ&eacute;e
+d'hiver avait &eacute;t&eacute; cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de
+ces deux h&ocirc;pitaux abandonn&eacute;s, cette multitude de caissons livr&eacute;s aux
+flammes, ces Russes fusill&eacute;s, l'excessive longueur de la route, les
+premi&egrave;res atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite
+devenait fuite; et c'&eacute;tait un spectacle bien nouveau que Napol&eacute;on
+contraint de c&eacute;der et de fuir.</p>
+
+<p>Plusieurs de nos alli&eacute;s en jouissaient, avec cette secr&egrave;te satisfaction
+qu'ont les inf&eacute;rieurs, de voir leurs chefs en fin domin&eacute;s, et forc&eacute;s de
+plier &agrave; leur tour. Ils se laissaient aller &agrave; cette triste envie
+qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas
+abus&eacute;, et qui choque cette &eacute;galit&eacute;, premier besoin des hommes. Mais
+cette maligne joie s'&eacute;teignit bient&ocirc;t, et se perdit dans un malheur
+universel.</p>
+
+<p>La fiert&eacute; souffrante de Napol&eacute;on supposa ces pens&eacute;es. On s'en aper&ccedil;ut
+dans une halle de ce jour: l&agrave;, sur les sillons roidis d'un champ gel&eacute; et
+parsem&eacute; de d&eacute;bris russes et fran&ccedil;ais, il voulut, par la puissance de ses
+paroles, se d&eacute;charger du poids de l'insupportable responsabilit&eacute; de tant
+de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redout&eacute;e, il en d&eacute;voua
+l'auteur &agrave; l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa;
+&laquo;c'&eacute;tait ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait foment&eacute;e. Le
+perfide y avait entra&icirc;n&eacute; Alexandre et lui!&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles, prononc&eacute;es devant deux de ses g&eacute;n&eacute;raux, &eacute;taient &eacute;cout&eacute;es
+avec ce silence command&eacute; par un ancien respect, auquel se joignait d&eacute;j&agrave;
+celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient
+peut-&ecirc;tre, s'irrita; il fit un geste de col&egrave;re et d'incr&eacute;dulit&eacute;, et
+rompit, en se retirant brusquement, ce p&eacute;nible entretien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXa" id="CHAPITRE_IXa"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">De</span> Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y s&eacute;journa pour
+attendre le prince Eug&egrave;ne et Davoust, et pour observer le chemin de
+Medyn et d'Inknow, qui d&eacute;bouche en cet endroit sur la grande route de
+Smolensk; c'&eacute;tait ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait
+amener l'arm&eacute;e russe sur son passage. Mais le 1<sup>er</sup> novembre, apr&egrave;s
+trente-six heures d'attente, Napol&eacute;on n'en avait aper&ccedil;u aucun
+avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'&eacute;tait
+endormi, et la crainte que le Russe n'e&ucirc;t laiss&eacute; Viazma &agrave; sa droite, et
+ne f&ucirc;t all&eacute; lui couper la retraite &agrave; deux marches plus loin, vers
+Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney &agrave; Viazma, pour recueillir le
+premier, le quatri&egrave;me corps, et relever, &agrave; l'arri&egrave;re-garde, Davoust,
+qu'il jugeait fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'&ecirc;tre
+encore &agrave; cinq marches derri&egrave;re lui, quand il n'aurait d&ucirc; &ecirc;tre attard&eacute;
+que de trois journ&eacute;es: il jugeait le g&eacute;nie de ce mar&eacute;chal trop
+m&eacute;thodique, pour diriger convenablement une marche si irr&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e enti&egrave;re, et sur-tout le corps du prince Eug&egrave;ne, r&eacute;p&eacute;tait ces
+plaintes: elle disait &laquo;que, par une suite de son esprit d'ordre et
+d'opini&acirc;tret&eacute;, Davoust s'&eacute;tait laiss&eacute; atteindre d&egrave;s l'abbaye de
+Kolotsko&iuml;; que l&agrave;, il avait fait &agrave; de mis&eacute;rables Cosaques l'honneur de
+se retirer devant eux, pas &agrave; pas, et par bataillons carr&eacute;s, comme s'ils
+eussent &eacute;t&eacute; des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de
+loin sur les masses profondes qu'il lui avait pr&eacute;sent&eacute;es; qu'alors
+seulement le mar&eacute;chal ne leur avait plus oppos&eacute; que quelques lignes
+minces qui s'&eacute;taient reploy&eacute;es promptement, et quelques pi&egrave;ces l&eacute;g&egrave;res,
+dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces man&oelig;uvres, et des
+fourrages entrepris r&eacute;guli&egrave;rement, avaient fait perdre un temps toujours
+pr&eacute;cieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de
+laquelle la plus habile man&oelig;uvre &eacute;tait de passer vite.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cela, Davoust r&eacute;pliquait par son horreur naturelle pour toute esp&egrave;ce
+de d&eacute;sordre: elle l'avait d'abord port&eacute; &agrave; vouloir r&eacute;gulariser cette
+fuite; il s'&eacute;tait efforc&eacute; d'en couvrir les d&eacute;bris, craignant la honte et
+le danger de laisser &agrave; l'ennemi ces t&eacute;moins de notre d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>Il ajoutait: &laquo;qu'on ne songeait pas assez &agrave; tout ce qu'il avait &agrave;
+surmonter; c'&eacute;tait un pays compl&egrave;tement d&eacute;vast&eacute;, des maisons, des arbres
+br&ucirc;l&eacute;s jusqu'&agrave; leurs racines; car ce n'&eacute;tait pas &agrave; lui, qui venait le
+dernier, qu'on avait laiss&eacute; l'ordre de tout d&eacute;truire; l'incendie le
+pr&eacute;c&eacute;dait. Il semblait qu'on e&ucirc;t oubli&eacute; l'arri&egrave;re-garde! Et sans doute
+qu'on oubliait de m&ecirc;me ce chemin couvert d'un givre battu et miroit&eacute; par
+les pas de tous ceux qui le devan&ccedil;aient; et ces gu&eacute;s d&eacute;fonc&eacute;s, ces ponts
+rompus, qu'on avait eu garde de r&eacute;parer; chaque corps, hors des combats,
+ne s'occupant que de lui seul.</p>
+
+<p>&laquo;Ignorait-on encore que toute la foule d&eacute;sol&eacute;e des tra&icirc;neurs des autres
+corps, &agrave; cheval, &agrave; pieds, en voiture, s'ajoutait &agrave; ces embarras, comme
+dans un corps malsain tous les maux accourent et se r&eacute;unissent sur la
+partie la plus attaqu&eacute;e. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et
+les Cosaques, poussant les uns et pouss&eacute; par les autres.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait ainsi qu'apr&egrave;s Gjatz il avait trouv&eacute; le bourbier de
+Czarewo-Za&iuml;micze sans pont et tout encombr&eacute; d'&eacute;quipages. Il les avait
+arrach&eacute;s de ce marais &agrave; la vue des ennemis, et si pr&egrave;s d'eux que leurs
+feux &eacute;clairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se
+m&ecirc;lait &agrave; sa voix.&raquo; Car ce mar&eacute;chal et ses g&eacute;n&eacute;raux ne pouvaient encore
+se r&eacute;soudre &agrave; laisser &agrave; l'ennemi tant de troph&eacute;es; ils ne s'y
+r&eacute;signaient qu'apr&egrave;s des efforts superflus et &agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;,
+ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.</p>
+
+<p>En effet, la route &eacute;tait &agrave; chaque instant travers&eacute;e par des fonds
+mar&eacute;cageux. Une pente de verglas y entra&icirc;nait les voitures; elles s'y
+enfon&ccedil;aient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe
+oppos&eacute;e, sur un chemin de glace, o&ugrave; les pieds des chevaux, couverts d'un
+fer us&eacute; et poli, ne pouvaient pas mordre; &agrave; tout moment eux et leurs
+conducteurs tombaient &eacute;puis&eacute;s les uns sur les autres. Aussit&ocirc;t des
+soldats affam&eacute;s se jetaient sur ces chevaux abattus, et les d&eacute;pe&ccedil;aient;
+puis, sur des feux, faits des d&eacute;bris de leurs voitures, ils grillaient
+ces chairs toutes sanglantes, et les d&eacute;voraient.</p>
+
+<p>Cependant les artilleurs, troupe d'&eacute;lite, et leurs officiers, tous
+sortis de la premi&egrave;re &eacute;cole du monde, &eacute;cartaient ces malheureux, et
+couraient d&eacute;teler leurs propres cal&egrave;ches et leurs fourgons, qu'ils
+abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux;
+ils s'y attelaient eux-m&ecirc;mes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce
+d&eacute;sastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pi&egrave;ces l&eacute;g&egrave;res
+port&eacute;es sur des tra&icirc;neaux, ils jetaient des boulets dans tout ce
+d&eacute;sordre et l'augmentaient.</p>
+
+<p>Le premier corps avait d&eacute;j&agrave; perdu dix mille hommes. N&eacute;anmoins, &agrave; force
+de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckm&uuml;hl &eacute;taient
+arriv&eacute;s, le 2 novembre, &agrave; deux lieues de Viazma. Il est certain que ce
+jour-l&agrave; m&ecirc;me ils eussent pu d&eacute;passer cette ville, se r&eacute;unir &agrave; Ney et
+&eacute;viter un combat d&eacute;sastreux. On assure que ce fut l'avis du prince
+Eug&egrave;ne, mais que Davoust crut ses troupes trop fatigu&eacute;es, et que le
+vice-roi, se sacrifiant &agrave; son devoir, s'arr&ecirc;ta pour partager un danger
+qu'il pr&eacute;voyait. Les g&eacute;n&eacute;raux de Davoust disent au contraire que le
+prince Eug&egrave;ne, d&eacute;j&agrave; camp&eacute;, ne put se d&eacute;cider &agrave; ordonner &agrave; ses soldats
+d'abandonner leurs feux et leurs repas d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;s, dont les appr&ecirc;ts
+&eacute;taient toujours si p&eacute;nibles.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit,
+l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, o&ugrave; notre retraite
+avait fait cesser la sienne: elle c&ocirc;toyait les deux corps fran&ccedil;ais et
+celui de Poniatowski, d&eacute;passait leurs bivouacs, et disposait ses
+colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle
+de deux lieues qu'avaient laiss&eacute; Davoust et Eug&egrave;ne entre eux et Viazma.</p>
+
+<p>Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette
+avant-garde. C'&eacute;tait, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable,
+avantageux, imp&eacute;tueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi
+remarquable, comme lui, favoris&eacute; de la fortune. Jamais on ne le vit
+bless&eacute;, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent &eacute;t&eacute; tu&eacute;s
+autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il m&eacute;prisait les principes
+de la guerre; il mettait m&ecirc;me de l'art &agrave; ne pas suivre les r&egrave;gles de cet
+art, pr&eacute;tendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est
+prompt &agrave; se d&eacute;cider; il d&eacute;daigne de rien pr&eacute;parer, attendant conseil des
+lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations
+subites. Du reste, g&eacute;n&eacute;ral sur le champ de bataille seulement, sans
+pr&eacute;voyance d'administration d'aucun genre, ou priv&eacute;e ou publique,
+dissipateur cit&eacute;, et, ce qui est rare, probe et prodigue.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce g&eacute;n&eacute;ral, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait
+avoir &agrave; combattre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Xa" id="CHAPITRE_Xa"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 3 novembre, le prince Eug&egrave;ne s'acheminait sur Viazma, o&ugrave; ses
+&eacute;quipages et son artillerie le pr&eacute;c&eacute;daient, quand les premi&egrave;res lueurs
+du jour lui montr&egrave;rent &agrave; la fois sa retraite menac&eacute;e, &agrave; sa gauche, par
+une arm&eacute;e; derri&egrave;re lui, son arri&egrave;re-garde coup&eacute;e; &agrave; sa droite, la
+plaine couverte de tra&icirc;neurs et de chariots &eacute;pars, fuyant sous les
+lances ennemies. En m&ecirc;me temps, vers Viazma, il entend le mar&eacute;chal Ney,
+qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.</p>
+
+<p>Ce prince n'&eacute;tait point de ces g&eacute;n&eacute;raux n&eacute;s de la faveur pour qui tout
+est impr&eacute;vu et cause d'&eacute;tonnement, faute d'exp&eacute;rience. Il envisage
+aussit&ocirc;t et le mal et le rem&egrave;de. Il s'arr&ecirc;te, fait volte-face, d&eacute;ploie
+ses divisions &agrave; droite du grand chemin, et contient dans la plaine les
+colonnes russes qui cherchaient &agrave; lui faire perdre cette route. D&eacute;j&agrave;
+m&ecirc;me leurs premi&egrave;res troupes, en d&eacute;bordant la droite des Italiens, s'en
+&eacute;taient empar&eacute;es sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney
+lan&ccedil;a, de Viazma, un de ses r&eacute;gimens, qui les attaqua par derri&egrave;re, et
+leur fit l&acirc;cher prise.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Compans, g&eacute;n&eacute;ral de Davoust, joint sa division &agrave;
+l'arri&egrave;re-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, r&eacute;unis au
+vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'&eacute;coule rapidement
+derri&egrave;re eux par le c&ocirc;t&eacute; gauche du grand chemin, puis, le traversant
+aussit&ocirc;t qu'il les a d&eacute;pass&eacute;s, il r&eacute;clame son rang de bataille, prend
+l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eug&egrave;ne
+lui c&egrave;de ce terrain qu'il a d&eacute;fendu, et passe de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+route. Alors l'ennemi commence &agrave; s'&eacute;tendre devant eux, et cherche &agrave;
+d&eacute;border leurs ailes.</p>
+
+<p>Par le succ&egrave;s de cette premi&egrave;re man&oelig;uvre, les deux corps fran&ccedil;ais et
+italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais
+seulement la possibilit&eacute; de la d&eacute;fendre. Ils comptaient encore trente
+mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait
+du d&eacute;sordre. Cette man&oelig;uvre pr&eacute;cipit&eacute;e, cette surprise, tant de mis&egrave;re,
+et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers d&eacute;mont&eacute;s, sans
+armes, et courant &ccedil;a et l&agrave;, tout &eacute;gar&eacute;s de frayeur, le d&eacute;sorganisaient.</p>
+
+<p>Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut &agrave; une d&eacute;route. Son artillerie,
+sup&eacute;rieure en nombre, man&oelig;uvrait au galop; elle prenait en &eacute;charpe et
+en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons fran&ccedil;ais, d&eacute;j&agrave; &agrave;
+Viazma, et qu'on faisait revenir en h&acirc;te, se tra&icirc;naient avec peine.
+Cependant, Davoust et ses g&eacute;n&eacute;raux avaient encore autour d'eux leurs
+plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, bless&eacute;s depuis la
+Moskowa, l'un le bras en &eacute;charpe, l'autre la t&ecirc;te envelopp&eacute;e de linges,
+soutenir les meilleurs, retenir les plus &eacute;branl&eacute;s, s'&eacute;lancer sur les
+batteries ennemies, les faire reculer, se saisir m&ecirc;me de trois de leurs
+pi&egrave;ces, enfin &eacute;tonner &agrave; la fois les ennemis et leurs fuyards, et
+combattre l'exemple du mal par un noble exemple.</p>
+
+<p>Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui &eacute;chapper, demanda du secours;
+et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout o&ugrave; il pouvait le plus
+nuire &agrave; la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux
+mar&eacute;chal se reposant indiff&eacute;remment avec son arm&eacute;e au bruit du combat.
+L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il
+ne peut l'&eacute;mouvoir. Transport&eacute; d'indignation, il l'appelle tra&icirc;tre; il
+lui d&eacute;clare qu'&agrave; l'instant m&ecirc;me, un de ses Anglais va courir &agrave;
+P&eacute;tersbourg d&eacute;noncer sa trahison &agrave; son empereur et &agrave; ses alli&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette menace n'&eacute;branla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction;
+soit qu'aux glaces de l'&acirc;ge se fussent jointes celles de l'hiver, et
+que, dans son corps tout cass&eacute;, son esprit se trouv&acirc;t affaiss&eacute; sous le
+poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse,
+on devienne prudent quand on n'a presque plus rien &agrave; risquer, et
+temporiseur quand on n'a plus de temps &agrave; perdre. Il parut encore croire,
+comme &agrave; Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre
+Napol&eacute;on; que ce g&eacute;nie, vainqueur des hommes, n'&eacute;tait pas encore assez
+vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette
+victoire, et au ciel russe sa vengeance.</p>
+
+<p>Miloradowitch, r&eacute;duit &agrave; lui-m&ecirc;me, s'effor&ccedil;ait alors de rompre le corps
+de bataille fran&ccedil;ais; mais ses feux y pouvaient seuls p&eacute;n&eacute;trer, ils y
+firent d'affreux ravages. Eug&egrave;ne et Davoust s'affaiblissaient; et comme
+ils entendaient un autre combat en arri&egrave;re de leur droite, ils crurent
+que c'&eacute;tait tout le reste de l'arm&eacute;e russe qui arrivait sur Viazma par
+le chemin d'Iuknof, dont Ney d&eacute;fendait le d&eacute;bouch&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en
+arri&egrave;re de leur bataille, et mena&ccedil;ant leur retraite, les inqui&eacute;ta. Le
+combat durait d&eacute;j&agrave; depuis sept heures; les bagages devaient &ecirc;tre
+&eacute;coul&eacute;s, la nuit s'approchait; les g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais commenc&egrave;rent donc &agrave;
+se retirer.</p>
+
+<p>Ce mouvement r&eacute;trograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un
+m&eacute;morable effort des 25<sup>e</sup>, 57<sup>e</sup> et 85<sup>e</sup> r&eacute;gimens, et la protection
+d'un ravin, le corps de Davoust e&ucirc;t &eacute;t&eacute; enfonc&eacute;, tourn&eacute; par sa droite,
+et d&eacute;truit. Le prince Eug&egrave;ne, moins vivement attaqu&eacute;, put effectuer plus
+rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y
+suivirent: ils avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette ville lorsque Davoust, pouss&eacute;
+par vingt mille hommes et &eacute;cras&eacute; par quatre-vingts pi&egrave;ces de canon,
+voulut y passer &agrave; son tour.</p>
+
+<p>La division Morand s'engagea la premi&egrave;re dans la ville: elle marchait
+avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient
+les sinuosit&eacute;s des rues, tomb&egrave;rent tout-&agrave;-coup sur elle. La surprise fut
+compl&egrave;te et le d&eacute;sordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les
+siens, r&eacute;tablit le combat, et se fit jour.</p>
+
+<p>Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division.
+Se sentant serr&eacute; de trop pr&egrave;s par les plus braves troupes de
+Miloradowitch, il se retourna, courut lui-m&ecirc;me sur les plus acharn&eacute;s,
+les culbuta, et s'&eacute;tant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement
+sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son r&eacute;sultat f&acirc;cheux
+pour tous; l'ordre et l'ensemble y manqu&egrave;rent. Il y aurait eu assez de
+soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que
+vers deux heures que ceux-ci se r&eacute;unirent pour concerter leurs
+man&oelig;uvres, encore furent-elles ex&eacute;cut&eacute;es sans accord.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin la rivi&egrave;re, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue
+mutuelle, et le mar&eacute;chal Ney, eurent s&eacute;par&eacute; de l'ennemi, le p&eacute;ril &eacute;tant
+ajourn&eacute;, et les bivouacs &eacute;tablis, on se compta. Plusieurs canons bris&eacute;s,
+des bagages et quatre mille morts ou bless&eacute;s manquaient. Beaucoup de
+soldats s'&eacute;taient dispers&eacute;s. On avait sauv&eacute; l'honneur; mais il y avait
+dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout
+r&eacute;duire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque
+r&eacute;giment formait &agrave; peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les
+soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs
+accoutum&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette triste r&eacute;organisation se fit &agrave; la lueur de l'incendie de Viazma,
+et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch,
+dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double
+obscurit&eacute; de la nuit et des for&ecirc;ts. Plusieurs fois ces restes de braves
+soldats se crurent attaqu&eacute;s, et se tra&icirc;n&egrave;rent &agrave; leurs armes. Le
+lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'&eacute;tonn&egrave;rent de leur
+petit nombre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIa" id="CHAPITRE_XIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Toutefois</span>, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout &agrave;
+Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil
+brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui
+semblait contredire et d&eacute;savouer tous les spectacles de d&eacute;sespoir et de
+mort qui d&eacute;j&agrave; nous environnaient.</p>
+
+<p>Mais le 6 novembre, le ciel se d&eacute;clare. Son azur dispara&icirc;t. L'arm&eacute;e
+marche envelopp&eacute;e de vapeurs froides. Ces vapeurs s'&eacute;paississent:
+bient&ocirc;t c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros
+flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne &agrave; cette
+terre et &agrave; ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est
+confondu et m&eacute;connaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans
+savoir o&ugrave; l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle.
+Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces
+tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, pouss&eacute;s par la
+temp&ecirc;te, s'amoncellent et s'arr&ecirc;tent dans toutes les cavit&eacute;s; leur
+surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous
+nos pas. L&agrave;, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y
+restent ensevelis.</p>
+
+<p>Ceux qui suivent se d&eacute;tournent, mais la tourmente fouette dans leurs
+visages la neige du ciel et celle qu'elle enl&egrave;ve &agrave; la terre; elle semble
+vouloir avec acharnement s'opposer &agrave; leur marche. L'hiver moskovite,
+sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il p&eacute;n&egrave;tre au
+travers de leurs l&eacute;gers v&ecirc;temens et de leur chaussure d&eacute;chir&eacute;e. Leurs
+habits mouill&eacute;s se g&egrave;lent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
+leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe
+leur respiration; il s'en empare au moment o&ugrave; ils l'exhalent et en forme
+des gla&ccedil;ons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.</p>
+
+<p>Les malheureux se tra&icirc;nent encore, en grelottant, jusqu'&agrave; ce que la
+neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque
+d&eacute;bris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse
+tr&eacute;bucher et tomber. L&agrave;, ils g&eacute;missent en vain; bient&ocirc;t la neige les
+couvre; de l&eacute;g&egrave;res &eacute;minences les font reconna&icirc;tre: voil&agrave; leur s&eacute;pulture!
+La route est toute parsem&eacute;e de ces ondulations, comme un champ
+fun&eacute;raire: les plus intr&eacute;pides ou les plus indiff&eacute;rens s'affectent; ils
+passent rapidement en d&eacute;tournant leurs regards. Mais devant eux, autour
+d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste
+uniformit&eacute;; l'imagination s'&eacute;tonne: c'est comme un grand linceul dont la
+nature enveloppe l'arm&eacute;e! Les seuls objets qui s'en d&eacute;tachent, ce sont
+de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur fun&egrave;bre verdure, et
+la gigantesque immobilit&eacute; de leurs noires tiges, et leur grande
+tristesse qui compl&egrave;te cet aspect d&eacute;sol&eacute; d'un deuil g&eacute;n&eacute;ral, d'une
+nature sauvage, et d'une arm&eacute;e mourante au milieu d'une nature morte.</p>
+
+<p>Tout, jusqu'&agrave; leurs armes, encore offensives &agrave; Malo-Iaroslavetz, mais
+depuis seulement d&eacute;fensives, se tourna alors contre eux-m&ecirc;mes. Elles
+parurent &agrave; leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes
+fr&eacute;quentes qu'ils faisaient, elles s'&eacute;chappaient de leurs mains, elles
+se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'&eacute;tait
+sans elles: car ils ne les jet&egrave;rent point, la faim et le froid les leur
+arrach&egrave;rent. Les doigts de beaucoup d'autres gel&egrave;rent sur le fusil
+qu'ils tenaient encore, et qui leur &ocirc;tait le mouvement n&eacute;cessaire pour y
+entretenir un reste de chaleur et de vie.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tant&ocirc;t
+isol&eacute;s, tant&ocirc;t par troupes. Ils n'avaient point d&eacute;sert&eacute; l&acirc;chement leurs
+drapeaux, c'&eacute;tait le froid, l'inanition qui les avait d&eacute;tach&eacute;s de leurs
+colonnes. Dans cette lutte g&eacute;n&eacute;rale et individuelle, ils s'&eacute;taient
+s&eacute;par&eacute;s les uns des autres, et les voil&agrave; d&eacute;sarm&eacute;s, vaincus, sans
+d&eacute;fense, sans chefs, n'ob&eacute;issant qu'&agrave; l'instinct pressant de leur
+conservation.</p>
+
+<p>La plupart, attir&eacute;s par la vue de quelques sentiers lat&eacute;raux, se
+dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri
+pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;vast&eacute; sur une largeur de sept &agrave; huit lieues; ils ne rencontrent que
+des Cosaques et une population arm&eacute;e qui les entourent, les blessent,
+les d&eacute;pouillent, et les laissent, avec des rires f&eacute;roces, expier tous
+nus sur la neige. Ces peuples, soulev&eacute;s par Alexandre et Kutusof, et qui
+ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils
+n'avaient pas pu d&eacute;fendre, c&ocirc;toient l'arm&eacute;e sur ses deux flancs, &agrave; la
+faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achev&eacute;s avec leurs piques
+et leurs haches, ils les ram&egrave;nent sur la fatale et d&eacute;vorante grande
+route.</p>
+
+<p>La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige
+qui couvre tout, on ne sait o&ugrave; s'arr&ecirc;ter, o&ugrave; s'asseoir, o&ugrave; se reposer,
+o&ugrave; trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour
+allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurit&eacute;, des ordres r&eacute;p&eacute;t&eacute;s,
+arr&ecirc;tent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des
+chefs ont maintenus ensemble. On cherche &agrave; s'&eacute;tablir, mais la temp&ecirc;te,
+toujours active, disperse les premiers appr&ecirc;ts des bivouacs. Les sapins,
+tous charg&eacute;s de frimas, r&eacute;sistent obstin&eacute;ment aux flammes; leur neige,
+celle du ciel, dont les flocons se succ&egrave;dent avec acharnement, celle de
+la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des
+premiers feux, &eacute;teignent ces feux, les forces et les courages.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'&eacute;leva, autour d'elle les officiers
+et les soldats appr&ecirc;t&egrave;rent leurs tristes repas: c'&eacute;taient des lambeaux
+maigres et sanglans de chair, arrach&eacute;s &agrave; des chevaux abattus, et, pour
+bien peu, quelques cuiller&eacute;es de farine de seigle, d&eacute;lay&eacute;e dans de l'eau
+de neige. Le lendemain, des rang&eacute;es circulaires de soldats &eacute;tendus
+roides morts, marqu&egrave;rent les bivouacs; les alentours &eacute;taient jonch&eacute;s des
+corps de plusieurs milliers de chevaux.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, on commen&ccedil;a &agrave; moins compter les uns sur les autres. Dans
+cette arm&eacute;e vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse
+par une civilisation avanc&eacute;e, le d&eacute;sordre se mit vite; le d&eacute;couragement
+et l'indiscipline se communiqu&egrave;rent promptement, l'imagination allant
+sans mesure dans le mal comme dans le bien. D&egrave;s lors, &agrave; chaque bivouac,
+&agrave; tous les mauvais passages, &agrave; tout instant, il se d&eacute;tacha des troupes
+encore organis&eacute;es quelque portion qui tomba dans le d&eacute;sordre. Il y en
+eut pourtant qui r&eacute;sist&egrave;rent &agrave; cette grande contagion d'indiscipline et
+de d&eacute;couragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des
+soldats tenaces. Ceux-l&agrave; furent des hommes extraordinaires: ils
+s'encourageaient en r&eacute;p&eacute;tant le nom de Smolensk, dont il se sentaient
+approcher, et o&ugrave; tout leur avait &eacute;t&eacute; promis.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que, depuis ce d&eacute;luge de neige et le redoublement de froid
+qu'il annon&ccedil;ait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force
+d'esprit, suivant son caract&egrave;re, son &acirc;ge et son temp&eacute;rament. Celui de
+nos chefs que jusque-l&agrave; on avait vu le plus rigoureux pour le maintien
+de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jet&eacute;
+hors de toutes ses id&eacute;es arr&ecirc;t&eacute;es de r&eacute;gularit&eacute;, d'ordre et de m&eacute;thode,
+il fut saisi de d&eacute;sespoir &agrave; la vue d'un d&eacute;sordre si g&eacute;n&eacute;ral, et,
+jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-m&ecirc;me pr&ecirc;t &agrave; tout
+abandonner.</p>
+
+<p>De Gjatz &agrave; Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il
+n'arriva rien de remarquable dans la colonne imp&eacute;riale, si ce n'est
+qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les d&eacute;pouilles de Moskou: des
+canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand
+Yvan y furent noy&eacute;s; troph&eacute;es, gloire, tous ces biens auxquels nous
+avions tout sacrifi&eacute;, devenaient &agrave; charge: il ne s'agissait plus
+d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage,
+l'arm&eacute;e, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des
+temp&ecirc;tes, jetait sans h&eacute;siter, &agrave; cette mer de neige et de glace, tout ce
+qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIa" id="CHAPITRE_XIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 3 et le 4 novembre, Napol&eacute;on avait s&eacute;journ&eacute; &agrave; Slawkowo. Ce repos et
+la honte de para&icirc;tre fuir enflamm&egrave;rent son imagination. On l'entendit
+dicter des ordres, d'apr&egrave;s lesquels son arri&egrave;re-garde, paraissant
+reculer en d&eacute;sordre, devait attirer les Russes dans une embuscade o&ugrave;
+lui-m&ecirc;me les attendrait; mais ce vain projet s'&eacute;vanouit avec la
+pr&eacute;occupation qui l'avait enfant&eacute;. Le 5, il avait couch&eacute; &agrave; Dorogobouje.
+Il y trouva les moulins &agrave; bras command&eacute;s pour l'exp&eacute;dition; on en fit
+une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk
+furent alors projet&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce fut le lendemain, &agrave; la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, &agrave;
+l'instant o&ugrave; ces nu&eacute;es charg&eacute;es de frimas crevaient sur nos t&ecirc;tes, que
+l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former
+autour de lui et de l'empereur.</p>
+
+<p>Une estafette, la premi&egrave;re qui depuis dix jours avait pu p&eacute;n&eacute;trer
+jusqu'&agrave; nous, venait d'apporter la nouvelle de cette &eacute;trange conjuration
+tram&eacute;e dans Paris m&ecirc;me, par un g&eacute;n&eacute;ral obscur, et au fond d'une prison.
+Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre
+destruction, et de faux ordres &agrave; quelques troupes, d'arr&ecirc;ter le
+ministre, le pr&eacute;fet de police et le commandant de Paris. Tout avait
+r&eacute;ussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par
+l'&eacute;tonnement g&eacute;n&eacute;ral; mais aussi, d&egrave;s le premier bruit qui s'en &eacute;tait
+r&eacute;pandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec
+ses complices ou ses dupes.</p>
+
+<p>L'empereur apprenait &agrave; la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de
+loin cherchaient &agrave; lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y
+virent rien. Il se concentra; ses premi&egrave;res et seules paroles &agrave; Daru
+furent: &laquo;Eh bien! si nous &eacute;tions rest&eacute;s &agrave; Moskou!&raquo; Puis il se h&acirc;ta
+d'entrer dans une maison palissad&eacute;e qui avait servi de poste de
+correspondance.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut seul avec ses officiers les plus d&eacute;vou&eacute;s, toutes ses
+&eacute;motions &eacute;clat&egrave;rent &agrave; la fois par des exclamations d'&eacute;tonnement,
+d'humiliation et de col&egrave;re. Quelques instans apr&egrave;s il fit venir
+plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une
+si &eacute;trange nouvelle. Il vit une douleur inqui&egrave;te, de la consternation,
+et la confiance dans la stabilit&eacute; de son gouvernement tout &eacute;branl&eacute;e. Il
+put savoir qu'on s'abordait en g&eacute;missant et en r&eacute;p&eacute;tant, qu'ainsi la
+grande r&eacute;volution de 1789, qu'on avait crue termin&eacute;e, ne l'&eacute;tait donc
+pas. D&eacute;j&agrave; vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir,
+fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la
+terrible carri&egrave;re des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous
+atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Quelques-uns se r&eacute;jouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle
+h&acirc;terait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et
+qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'&eacute;tant pas s&ucirc;r du dedans. Le
+lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant
+&agrave; Napol&eacute;on, toutes ses pens&eacute;es le pr&eacute;c&eacute;daient encore dans Paris et il
+s'avan&ccedil;ait machinalement vers Smolensk, quand lui-m&ecirc;me fut rappel&eacute; tout
+entier au lieu et au moment pr&eacute;sent, par l'arriv&eacute;e d'un aide-de-camp de
+Ney.</p>
+
+<p>Depuis Viazma, ce mar&eacute;chal avait commenc&eacute; &agrave; soutenir cette retraite,
+mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'&agrave;
+Dorogobouje, elle n'avait &eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute;e, que par quelques bandes de
+Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures
+abandonn&eacute;es, fuyant par-tout, o&ugrave; l'on portait la main, mais fatiguant
+par leur retour continuel.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point le sujet du message de Ney. En approchant de
+Dorogobouje, il avait rencontr&eacute; les traces du d&eacute;sordre dans lequel
+&eacute;taient tomb&eacute;s les corps qui le pr&eacute;c&eacute;daient, il n'avait pu les effacer.
+Jusque-l&agrave;, il s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; &agrave; laisser &agrave; l'ennemi des bagages; mais il
+avait rougi de honte, &agrave; la vue des premiers canons abandonn&eacute;s devant
+Dorogobouje.</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal s'y &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;. L&agrave;, apr&egrave;s une nuit horrible, o&ugrave; la neige,
+le vent et la famine avaient chass&eacute; des feux la plupart de ses soldats,
+l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait
+amen&eacute; la temp&ecirc;te, l'ennemi, et le spectacle d'une d&eacute;fection presque
+g&eacute;n&eacute;rale. En vain lui-m&ecirc;me venait de combattre &agrave; la t&ecirc;te de ce qui lui
+restait de soldats et d'officiers; il se voyait oblig&eacute; de reculer
+pr&eacute;cipitamment, jusque derri&egrave;re le Dnieper. C'est de quoi il faisait
+avertir l'empereur.</p>
+
+<p>Il voulait qu'il s&ucirc;t tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac,
+devait lui dire que &laquo;d&egrave;s Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de
+retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais recul&eacute;, avait
+d&eacute;contenanc&eacute; l'arm&eacute;e; que l'affaire de Viazma l'avait &eacute;branl&eacute;e, et
+qu'enfin ce d&eacute;luge de neige, et le redoublement de froid qu'il
+annon&ccedil;ait, en achevait la d&eacute;sorganisation.</p>
+
+<p>Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons,
+r&eacute;gimens, divisions m&ecirc;me, s'ajoutaient aux masses errantes. On les
+voyait par troupes de g&eacute;n&eacute;raux, de colonels, et d'officiers de tous
+grades, m&ecirc;l&eacute;s avec des soldats, et marchant &agrave; l'aventure, tant&ocirc;t avec
+une colonne, tant&ocirc;t avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister
+devant le d&eacute;sordre, cet exemple entra&icirc;nait jusqu'&agrave; ces vieux cadres de
+r&eacute;gimens, qui avaient travers&eacute; toute la guerre de la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander
+pourquoi c'&eacute;tait &agrave; eux seuls &agrave; combattre pour assurer la fuite des
+autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les
+cris de d&eacute;sespoir qui partaient des bois voisins, o&ugrave; les grands convois
+de leurs bless&eacute;s, inutilement tra&icirc;n&eacute;s depuis Moskou, venaient d'&ecirc;tre
+abandonn&eacute;s. Voil&agrave; donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils &agrave;
+gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'&eacute;taient des travaux, des
+combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs
+encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en
+repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le
+repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne prot&eacute;geait plus;
+il tuait.</p>
+
+<p>Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon,
+par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus
+qu'&agrave; fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs
+qui succomberaient; derri&egrave;re eux les l&acirc;ches ne d&eacute;voreraient plus les
+restes de la grande route.&raquo; Enfin, l'aide-de-camp devait d&eacute;voiler &agrave;
+l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la
+responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais Napol&eacute;on en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les
+fuyards le d&eacute;passaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'&agrave; sacrifier
+successivement l'arm&eacute;e, partie par partie, en commen&ccedil;ant par les
+extr&eacute;mit&eacute;s, pour en sauver la t&ecirc;te. Quand donc l'aide-de-camp voulut
+commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: &laquo;Colonel, je ne
+vous demande pas ces d&eacute;tails!&raquo; Celui-ci se tut, comprenant que dans ce
+d&eacute;sastre, d&eacute;sormais irr&eacute;m&eacute;diable, et o&ugrave; il fallait &agrave; chacun toute sa
+force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir
+celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.</p>
+
+<p>Il remarqua l'attitude de Napol&eacute;on, celle qu'il conserva pendant toute
+cette retraite; elle &eacute;tait grave, silencieuse et r&eacute;sign&eacute;e; souffrant
+bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et
+acceptant son malheur. Il fit dire &agrave; Ney &laquo;de se d&eacute;fendre assez pour lui
+donner quelque s&eacute;jour &agrave; Smolensk, o&ugrave; l'arm&eacute;e mangerait, se reposerait et
+se r&eacute;organiserait.&raquo;</p>
+
+<p>Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres
+abandonn&egrave;rent tout pour courir vers ce terme promis &agrave; leurs souffrances.
+Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il &eacute;tait d&eacute;sign&eacute;; il
+se d&eacute;voua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage:
+d&egrave;s-lors il n'attache plus son honneur &agrave; des bagages, ni m&ecirc;me &agrave; des
+canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysth&egrave;ne en
+arr&ecirc;te et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les
+sacrifie sans h&eacute;siter, passe cet obstacle, se retourne, et force le
+fleuve ennemi qui traversait la route &agrave; lui servir de d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Toutefois, les Russes s'avan&ccedil;aient &agrave; la faveur d'un bois et de nos
+voitures abandonn&eacute;es; de l&agrave;, ils fusillaient les soldats de Ney: la
+moiti&eacute; de ceux-ci, dont les armes glac&eacute;es g&egrave;lent les mains engourdies,
+se d&eacute;courage; ils l&acirc;chent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la
+veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient
+regard&eacute; comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une
+de leurs armes, et les ram&egrave;ne au feu que lui-m&ecirc;me recommence; exposant
+sa vie en soldat, le fusil &agrave; la main, comme lorsqu'il n'&eacute;tait ni &eacute;poux,
+ni p&egrave;re, ni riche, ni puissant et consid&eacute;r&eacute;; enfin, comme s'il avait
+encore tout &agrave; gagner, quand il avait tout &agrave; perdre. En m&ecirc;me temps qu'il
+redevint soldat il resta g&eacute;n&eacute;ral: il s'aida du terrain, s'appuya d'une
+hauteur, se couvrit d'une maison palissad&eacute;e. Ses g&eacute;n&eacute;raux et ses
+colonels, parmi lesquels lui-m&ecirc;me remarqua Fezenzac, le second&egrave;rent
+vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait &agrave; poursuivre, recula.</p>
+
+<p>Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de r&eacute;pit &agrave; l'arm&eacute;e; elle
+en profita pour s'&eacute;couler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours
+suivans, ce fut un m&ecirc;me h&eacute;ro&iuml;sme. De Viazma &agrave; Smolensk il combattit dix
+jours entiers.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIIa" id="CHAPITRE_XIIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 13 novembre il touchait &agrave; cette ville, o&ugrave; il ne devait entrer que le
+lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand
+tout-&agrave;-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se
+couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux
+se pr&eacute;cipitaient et roulaient jusqu'&agrave; lui sur la neige glac&eacute;e qu'ils
+teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bient&ocirc;t au
+milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce d&eacute;sordre. Le mar&eacute;chal
+&eacute;tonn&eacute;, ayant fait dissiper cette nu&eacute;e d'ennemis, aper&ccedil;ut derri&egrave;re elle
+l'arm&eacute;e d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute d&eacute;pouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Platof l'avait tenue comme assi&eacute;g&eacute;e depuis Dorogobouje. Le prince Eug&egrave;ne
+avait quitt&eacute; la grande route pr&egrave;s de cette ville, et repris celle qui,
+deux mois avant, l'avait amen&eacute; de Smolensk; mais alors le Wop qu'il
+traversa n'&eacute;tait qu'un ruisseau; on l'avait &agrave; peine remarqu&eacute;: on y
+retrouva une rivi&egrave;re. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent
+deux rives escarp&eacute;es. Il fallut trancher ses berges roides et glac&eacute;es,
+et donner l'ordre de d&eacute;molir, pendant la nuit, les maisons voisines,
+pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y &eacute;taient abrit&eacute;s s'y
+oppos&egrave;rent. Le vice-roi, plus estim&eacute; que craint, ne fut point ob&eacute;i. Les
+pontoniers se rebut&egrave;rent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques,
+le pont, deux fois rompu, &eacute;tait abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Cinq &agrave; six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes
+d&eacute;band&eacute;s, de malades et de bless&eacute;s, plus de cent canons, leurs caissons
+et une multitude d'&eacute;quipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une
+lieue de terrain. On tenta un gu&eacute; &agrave; travers les gla&ccedil;ons que charriait le
+torrent. Les premiers canons qui se pr&eacute;sent&egrave;rent atteignirent l'autre
+rive; mais, de moment en moment, l'eau s'&eacute;levait, en m&ecirc;me temps que le
+gu&eacute; se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un
+chariot s'engrava; d'autres s'y ajout&egrave;rent, et tout fut arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant le jour s'avan&ccedil;ait; on s'&eacute;puisait en efforts inutiles; la
+faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se
+vit enfin r&eacute;duit &agrave; ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses
+bagages. Ce fut alors un spectacle de d&eacute;solation. Les possesseurs de ces
+biens eurent &agrave; peine le temps de s'en s&eacute;parer; pendant qu'ils
+choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent
+des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les
+voitures de luxe qu'ils se pr&eacute;cipitent; ils brisent, ils enfoncent tout,
+se vengeant de leur mis&egrave;re sur ces richesses, de leurs privations sur
+ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de
+loin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aux vivres que la plupart en voulaient. Ils &eacute;cartaient et
+rejetaient, pour quelques poign&eacute;es de farine, les v&ecirc;temens brod&eacute;s, des
+tableaux, des ornemens de toute esp&egrave;ce, et des bronzes dor&eacute;s. Le soir,
+ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de
+Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant
+&eacute;pars et d&eacute;daign&eacute; sur une neige sauvage et d&eacute;serte.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la plupart des artilleurs d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s enclouent leurs
+pi&egrave;ces, et dispersent leur poudre. D'autres en &eacute;tablissent une tra&icirc;n&eacute;e
+qu'ils poussent jusque sous des caissons arr&ecirc;t&eacute;s au loin en arri&egrave;re de
+nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient
+accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharn&eacute;s au
+pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu
+court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les
+obus &eacute;clatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas d&eacute;truits se
+dispersent &eacute;pouvant&eacute;s.</p>
+
+<p>Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14<sup>e</sup> division,
+furent oppos&eacute;s &agrave; ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de
+port&eacute;e jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs,
+femmes et enfans, malades et bless&eacute;s, pouss&eacute;s par les boulets ennemis,
+se pressaient sur la rive du torrent. Mais, &agrave; la vue de ses eaux
+grossies, de leurs gla&ccedil;ons massifs et tranchans, et de la n&eacute;cessit&eacute;
+d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glac&eacute;s, le supplice d'un
+froid d&eacute;j&agrave; intol&eacute;rable, tous h&eacute;sit&egrave;rent.</p>
+
+<p>Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'&eacute;lan&ccedil;&acirc;t le premier.
+Alors les soldats s'&eacute;branl&egrave;rent, et la foule suivit. Il resta les plus
+faibles, les moins d&eacute;termin&eacute;s, ou les plus avares. Ceux qui ne surent
+point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait,
+ceux-l&agrave; furent surpris dans leur h&eacute;sitation. Le lendemain, on vit de
+sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, &ecirc;tre encore avides des
+v&ecirc;temens sales et d&eacute;chir&eacute;s de ces malheureux devenus leurs prisonniers;
+ils les d&eacute;pouill&egrave;rent, et les r&eacute;unirent ensuite en troupeaux, puis ils
+les faisaient marcher nus sur la neige, &agrave; grands coups du bois de leurs
+lances.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e d'Italie, ainsi d&eacute;mantel&eacute;e, toute p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e des eaux du Wop, sans
+vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, pr&egrave;s d'un village, o&ugrave; ses
+g&eacute;n&eacute;raux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assi&eacute;geaient ces
+maisons de bois. Ces malheureux fondaient en d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et par essaims
+sur chaque habitation, profitant de l'obscurit&eacute; qui les emp&ecirc;chait de
+reconna&icirc;tre leurs chefs, et d'en &ecirc;tre reconnus. Ils arrachaient tout,
+portes, fen&ecirc;tres, et jusqu'&agrave; la charpente des toits, peu touch&eacute;s de
+r&eacute;duire d'autres, quels qu'ils fussent, &agrave; bivouaquer comme eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Leurs g&eacute;n&eacute;raux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper
+sans se plaindre, sans se r&eacute;volter, mais sans s'arr&ecirc;ter, m&ecirc;me ceux des
+gardes royales et imp&eacute;riales: car, dans toute l'arm&eacute;e, c'&eacute;tait, chaque
+nuit, des sc&egrave;nes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et
+activement acharn&eacute;s sur ces murs de bois, qu'ils d&eacute;pe&ccedil;aient de tous les
+c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, et qu'apr&egrave;s de vains efforts, leurs chefs &eacute;taient
+oblig&eacute;s d'abandonner, de peur qu'ils ne s'&eacute;croulassent sur eux. C'&eacute;tait
+un singulier m&eacute;lange de pers&eacute;v&eacute;rance dans leur dessein, et de respect
+pour l'emportement de leurs g&eacute;n&eacute;raux.</p>
+
+<p>Les feux bien allum&eacute;s, il pass&egrave;rent la nuit &agrave; se s&eacute;cher au bruit des
+cris, des impr&eacute;cations, des g&eacute;missemens de ceux qui achevaient de
+franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se
+perdaient dans ses gla&ccedil;ons.</p>
+
+<p>C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce d&eacute;sastre, et &agrave;
+la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laiss&eacute;s &agrave; une
+demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arr&ecirc;t&eacute; pendant
+vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidit&eacute; des
+Cosaques de Platof.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre l'hettman crut-il avoir assur&eacute; pour le lendemain la perte du
+vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'&agrave;
+l'instant o&ugrave; l'arm&eacute;e d'Italie, apr&egrave;s une marche inqui&egrave;te et d&eacute;sordonn&eacute;e,
+apercevait Doukhowtchina, ville encore enti&egrave;re, et se h&acirc;tait avec joie
+d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques
+avec des canons qui l'arr&ecirc;t&egrave;rent tout-&agrave;-coup. En m&ecirc;me temps, Platof,
+avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arri&egrave;re-garde et ses
+deux flancs.</p>
+
+<p>Plusieurs t&eacute;moins disent qu'alors ce fut un tumulte, un d&eacute;sordre
+complet; que les hommes d&eacute;band&eacute;s, les femmes, les valets se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs:
+qu'enfin il y eut un instant o&ugrave; cette malheureuse arm&eacute;e ne fut plus
+qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-m&ecirc;me.
+On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des
+chefs sauv&egrave;rent tout. Les hommes d'&eacute;lite se d&eacute;gag&egrave;rent, les rangs se
+r&eacute;tablirent. On avan&ccedil;a en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi
+qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous rest&acirc;t,
+s'ouvrit et s'&eacute;carta, s'en tenant &agrave; une vaine d&eacute;monstration.</p>
+
+<p>On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle
+il alla bivouaquer, et pr&eacute;parer de pareilles surprises jusques aux
+portes de Smolensk. L&agrave;, ces hordes s'enhardirent: elles envelopp&egrave;rent la
+14<sup>e</sup> division. Quand le prince Eug&egrave;ne voulut la d&eacute;gager, les soldats
+et leurs officiers, roidis par vingt degr&eacute;s d'un froid que le vent
+rendait d&eacute;chirant, rest&egrave;rent &eacute;tendus sur les cendres chaudes de leurs
+feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environn&eacute;s, l'ennemi
+qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient
+d&eacute;j&agrave;; ils s'obstin&egrave;rent &agrave; ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient
+mieux p&eacute;rir que d'avoir &agrave; supporter plus long-temps des maux aussi
+cruels. Les vedettes elles-m&ecirc;mes avaient abandonn&eacute; leurs postes. Le
+prince Eug&egrave;ne r&eacute;ussit cependant &agrave; sauver son arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en revenant avec elle sur Smolensk que ses tra&icirc;neurs avaient &eacute;t&eacute;
+culbut&eacute;s sur les soldats de Ney. Ils leur communiqu&egrave;rent leur effroi,
+tous se pr&eacute;cipit&egrave;rent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient &agrave; l'entr&eacute;e
+du pont sans songer &agrave; se d&eacute;fendre, lorsqu'une charge du 4<sup>e</sup> r&eacute;giment
+arr&ecirc;ta l'ennemi.</p>
+
+<p>Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes &agrave; demi perclus de
+froid. L&agrave;, comme dans tout ce qui est action, on vit la sup&eacute;riorit&eacute; des
+sentimens de l'&acirc;me sur les sensations du corps; car toute sensation
+physique portait &agrave; se rebuter et &agrave; fuir, la nature le conseillait de ses
+cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur
+suffirent pour obtenir le d&eacute;vouement le plus h&eacute;ro&iuml;que. Les soldats du
+4<sup>e</sup> r&eacute;giment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne
+de neige et de glace dont il &eacute;tait ma&icirc;tre, et contre l'ouragan du nord,
+car ils avaient tout contre eux. Ney lui-m&ecirc;me fut oblig&eacute; de les mod&eacute;rer.</p>
+
+<p>Un reproche de leur colonel avait op&eacute;r&eacute; ce changement. Ces simples
+soldats se d&eacute;vouaient pour ne pas se manquer &agrave; eux-m&ecirc;mes, par cet
+instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour
+de la gloire. Mot bien &eacute;clatant pour une position si obscure! Car
+qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui p&eacute;rit sans t&eacute;moin, qui n'est
+lou&eacute;, bl&acirc;m&eacute; ou regrett&eacute; que par une escouade? mais le cercle de chacun
+lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une
+grande. Les proportions des corps sont diff&eacute;rentes; mais ils sont
+compos&eacute;s des m&ecirc;mes &eacute;l&eacute;mens: c'est la m&ecirc;me vie qui les anime, et les
+regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une arm&eacute;e
+enflamment un g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIVa" id="CHAPITRE_XIVa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Enfin</span>, l'arm&eacute;e a revu Smolensk; elle a touch&eacute; &agrave; ce terme tant de fois
+offert &agrave; ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voil&agrave; cette
+terre promise, o&ugrave; sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur
+fatigue le repos; o&ugrave; les bivouacs par dix-neuf degr&eacute;s de froid vont &ecirc;tre
+oubli&eacute;s dans des maisons bien &eacute;chauff&eacute;es. L&agrave;, ils go&ucirc;teront un sommeil
+r&eacute;parateur; ils pourront refaire leur habillement: l&agrave;, de nouvelles
+chaussures et des v&ecirc;temens propres au climat leur seront distribu&eacute;s!</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue les corps d'&eacute;lite, quelques soldats et les cadres ont seuls
+conserv&eacute; leurs rangs; le reste a couru et s'est pr&eacute;cipit&eacute;. Des milliers
+d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarp&eacute;es du
+Borysth&egrave;ne; ils se sont press&eacute;s en masse contre les hautes murailles et
+les portes de la ville; mais leur foule d&eacute;sordonn&eacute;e, leurs figures
+h&acirc;ves, noircies de terre et de fum&eacute;e, leurs uniformes en lambeaux, les
+v&ecirc;temens bizarres par lesquels ils y ont suppl&eacute;&eacute;, enfin leur aspect
+&eacute;trange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont &eacute;pouvant&eacute;. On a cru que
+si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enrag&eacute;e de faim,
+elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont &eacute;t&eacute; ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>On esp&eacute;rait aussi que, par cette rigueur, on forcerait &agrave; se rallier.
+Alors, dans les restes de cette malheureuse arm&eacute;e, il s'est &eacute;tabli une
+horrible lutte entre l'ordre et le d&eacute;sordre. C'est vainement que les uns
+ont pri&eacute;, pleur&eacute;, conjur&eacute;, qu'ils ont menac&eacute; et cherch&eacute; &agrave; &eacute;branler les
+portes, qu'ils sont tomb&eacute;s mourans aux pieds de leurs compagnons
+charg&eacute;s de les repousser; ils les ont trouv&eacute;s inexorables: il a fallu
+qu'ils attendissent l'arriv&eacute;e de la premi&egrave;re troupe, encore command&eacute;e et
+en ordre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la vieille et jeune garde. Les hommes d&eacute;band&eacute;s n'entr&egrave;rent qu'&agrave;
+sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14,
+arriv&egrave;rent successivement, crurent qu'on n'avait retard&eacute; leur entr&eacute;e que
+pour donner plus de repos et de vivres &agrave; cette garde. Leurs souffrances
+les rendirent injustes; ils la maudirent: &laquo;Seraient-ils donc sans cesse
+sacrifi&eacute;s &agrave; cette classe privil&eacute;gi&eacute;e! &agrave; cette vaine parure qu'on ne
+voyait plus la premi&egrave;re qu'aux revues, aux f&ecirc;tes, et sur-tout aux
+distributions! L'arm&eacute;e n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les
+obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle f&ucirc;t rassasi&eacute;e?&raquo; On ne
+pouvait leur r&eacute;pondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre;
+qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la
+pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; celui qui, dans une derni&egrave;re occasion, pourrait faire un
+plus puissant effort.</p>
+
+<p>Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant d&eacute;sir&eacute;e; ils ont
+laiss&eacute; les rampes du Borysth&egrave;ne jonch&eacute;es des corps mourans des plus
+faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont
+achev&eacute;s. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur
+faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux
+magasins, et l&agrave;, il en expire encore pendant qu'ils en assi&eacute;gent les
+portes; car on les en a repouss&eacute;s: &laquo;Qui sont-ils? de quel corps? comment
+les reconna&icirc;tre? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils
+ne doivent les d&eacute;livrer qu'&agrave; des officiers autoris&eacute;s, et porteurs de
+re&ccedil;us contre lesquels ils &eacute;changeront les rations qui leur sont
+confi&eacute;es; et ceux qui se pr&eacute;sentent n'ont plus d'officiers, ils ne
+savent o&ugrave; sont leurs r&eacute;gimens.&raquo; Les deux tiers de l'arm&eacute;e sont ainsi.</p>
+
+<p>Ces infortun&eacute;s se r&eacute;pandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le
+pillage. Mais par-tout des chevaux diss&eacute;qu&eacute;s jusqu'aux os leur annoncent
+la famine: par-tout les portes et les fen&ecirc;tres des maisons, bris&eacute;es et
+arrach&eacute;es, ont servi &agrave; alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point
+d'asiles. Point de quartiers d'hiver pr&eacute;par&eacute;s, point de bois; les
+malades, les bless&eacute;s restent dans les rues, sur les charrettes qui les
+ont apport&eacute;s. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route
+passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de
+trompeuses ruines, plus froides encore que les for&ecirc;ts qu'ils viennent de
+quitter.</p>
+
+<p>Alors seulement ces hommes d&eacute;band&eacute;s cherchent leurs drapeaux; ils les
+rejoignent momentan&eacute;ment pour y trouver des vivres; mais tout le pain
+qu'on avait pu confectionner venait d'&ecirc;tre distribu&eacute;: il n'y avait plus
+de biscuit, point de viande. On leur d&eacute;livra de la farine de seigle, des
+l&eacute;gumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour
+emp&ecirc;cher les d&eacute;tachemens des diff&eacute;rens corps de s'entre-tuer aux portes
+des magasins; puis, quand apr&egrave;s de longues formalit&eacute;s ces mis&eacute;rables
+vivres &eacute;taient d&eacute;livr&eacute;s, les soldats refusaient de les porter &agrave; leurs
+r&eacute;gimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres
+de farine, et s'allaient cacher pour les d&eacute;vorer. Il en fut de m&ecirc;me pour
+l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de
+ces infortun&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin, cette funeste Smolensk, que l'arm&eacute;e avait crue le terme de ses
+souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensit&eacute; de
+douleurs se d&eacute;roulait devant nous; il fallait marcher encore quarante
+jours sous ce joug de fer. Les uns, d&eacute;j&agrave; surcharg&eacute;s des maux pr&eacute;sens,
+s'an&eacute;antirent et succomb&egrave;rent devant cet effrayant avenir. Quelques
+autres se r&eacute;volt&egrave;rent contre leur destin&eacute;e; ils ne compt&egrave;rent plus que
+sur eux-m&ecirc;mes, et r&eacute;solurent de vivre &agrave; quelque prix que ce f&ucirc;t.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, suivant qu'ils se trouv&egrave;rent les plus forts ou les plus
+faibles, ils arrach&egrave;rent violemment ou d&eacute;rob&egrave;rent &agrave; leurs compagnons
+mourans leurs subsistances, leurs v&ecirc;temens, et m&ecirc;me l'or dont ils
+avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces mis&eacute;rables, que
+le d&eacute;sespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour
+sauver leur inf&acirc;me butin, profitant d'une position commune, d'un nom
+obscur, d'un uniforme devenu m&eacute;connaissable et de la nuit, enfin de tous
+les genres d'obscurit&eacute;s, toutes favorables &agrave; la l&acirc;chet&eacute; et au crime. Si
+des &eacute;crits, d&eacute;j&agrave; publi&eacute;s, n'avaient pas exag&eacute;r&eacute; ces horreurs, je me
+serais tu sur des d&eacute;tails si d&eacute;go&ucirc;tans; car ces atrocit&eacute;s furent rares,
+et l'on fit justice des plus coupables.</p>
+
+<p>L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette sc&egrave;ne de
+d&eacute;solation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et
+n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur
+quinze jours de vivres et de fourrages pour une arm&eacute;e de cent mille
+hommes; il ne s'en trouvait pas la moiti&eacute; en farine, riz et eau-de-vie.
+La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des
+hommes charg&eacute;s de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la
+vie qu'en se tra&icirc;nant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napol&eacute;on.
+Peut-&ecirc;tre les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses
+supplications.</p>
+
+<p>&laquo;Quand il arriva, dit-il, les bandes de tra&icirc;neurs qu'en s'avan&ccedil;ant
+l'arm&eacute;e laissa derri&egrave;re elle, avaient comme envelopp&eacute; Smolensk de
+terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route.
+Lorsqu'un peu d'ordre avait &eacute;t&eacute; r&eacute;tabli, les Juifs seuls s'&eacute;taient
+d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles
+motifs avaient ensuite attir&eacute; les secours de quelques seigneurs
+lithuaniens. Enfin la t&ecirc;te des longs convois de vivres, rassembl&eacute;s en
+Allemagne, avait paru. C'&eacute;taient les voitures comtoises; elles seules
+avaient travers&eacute; les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apport&eacute;
+que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de
+b&oelig;ufs allemands et italiens &eacute;taient aussi arriv&eacute;s avec elles.</p>
+
+<p>Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les
+jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts
+tuaient les vivans. Les employ&eacute;s, comme beaucoup de militaires, avaient
+&eacute;t&eacute; atteints: les uns &eacute;taient devenus comme imb&eacute;ciles; ils pleuraient,
+ou fixaient la terre d'un &oelig;il hagard et opini&acirc;tre. Il y en avait eu
+dont les cheveux s'&eacute;taient roidis, dress&eacute;s et tordus en cordes; puis, au
+milieu d'un torrent de blasph&egrave;mes, d'une horrible convulsion, ou d'un
+rire encore plus affreux, ils &eacute;taient tomb&eacute;s morts.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre
+des b&oelig;ufs amen&eacute;s d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus
+ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfonc&eacute;s dans leur orbite, &eacute;taient
+mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent &agrave; &eacute;viter
+le coup. D'autres malheurs sont arriv&eacute;s: plusieurs convois ont &eacute;t&eacute;
+intercept&eacute;s, des magasins pris; un parc de huit cents b&oelig;ufs vient
+d'&ecirc;tre enlev&eacute; &agrave; Krasno&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Cet homme ajouta, &laquo;qu'il fallait aussi avoir &eacute;gard &agrave; la grande quantit&eacute;
+de d&eacute;tachemens qui avaient pass&eacute; dans Smolensk, au s&eacute;jour qu'y avaient
+fait le mar&eacute;chal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze
+mille malades, &agrave; la multitude des postes et des maraudeurs, que
+l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejet&eacute;s dans la ville.
+Tous avaient v&eacute;cu sur les magasins; il avait fallu d&eacute;livrer pr&egrave;s de
+soixante mille rations par jour; enfin on avait pouss&eacute; des vivres et des
+troupeaux vers Moskou, jusqu'&agrave; Moja&iuml;sk, vers Kalougha, jusqu'&agrave; Elnia.&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs de ces all&eacute;gations &eacute;taient fond&eacute;es. D'autres magasins &eacute;taient
+encore &eacute;chelonn&eacute;s depuis Smolensk jusqu'&agrave; Minsk et Wilna. Ces deux
+villes &eacute;taient, bien plus encore que Smolensk, des centres
+d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la premi&egrave;re
+ligne. La totalit&eacute; des vivres distribu&eacute;s dans cette &eacute;tendue, &eacute;tait
+incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le
+r&eacute;sultat presque nul. Ils &eacute;taient insuffisans dans cette immensit&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi, les grandes exp&eacute;ditions s'&eacute;crasent sous leur propre poids. Les
+bornes humaines avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;es: le g&eacute;nie de Napol&eacute;on, en voulant
+s'&eacute;lever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'&eacute;tait comme
+perdu dans l'espace; quelque grande que f&ucirc;t sa mesure, il avait &eacute;t&eacute;
+au-del&agrave;.</p>
+
+<p>Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'&eacute;tait point fait illusion
+sur ce d&eacute;nuement. Alexandre seul l'avait tromp&eacute;. Accoutum&eacute; &agrave; triompher
+de tout par la terreur de son nom, et par l'&eacute;tonnement qu'inspirait son
+audace, son arm&eacute;e, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un
+premier mouvement d'Alexandre. C'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me homme de
+l'&Eacute;gypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'&eacute;tait Fernand Cortez; c'&eacute;tait
+le Mac&eacute;donien br&ucirc;lant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgr&eacute; ses
+soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'&eacute;tait enfin C&eacute;sar,
+risquant sur une barque toute sa fortune.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_DIXIEME" id="LIVRE_DIXIEME"></a>LIVRE DIXI&Egrave;ME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopin&eacute;e de Kutusof
+devant Moskou, n'avait &eacute;t&eacute; qu'une &eacute;tincelle d'un grand incendie. Au m&ecirc;me
+jour, &agrave; la m&ecirc;me heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan
+g&eacute;n&eacute;ral des Russes s'&eacute;tait tout-&agrave;-coup d&eacute;velopp&eacute;. L'aspect de la carte
+devenait effrayant.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, &agrave; l'instant m&ecirc;me o&ugrave; le canon de Kutusof avait d&eacute;truit
+les illusions de gloire et de paix de Napol&eacute;on, Witgenstein, &agrave; cent
+lieues derri&egrave;re sa gauche, s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; sur Polotsk; Tchitchakof,
+derri&egrave;re sa droite, &agrave; deux cents lieues plus loin, avait profit&eacute; de sa
+sup&eacute;riorit&eacute; sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord,
+l'autre s'&eacute;levant du sud, s'&eacute;taient efforc&eacute;s de se rejoindre vers
+Borizof. C'&eacute;tait le passage le plus difficile de notre retraite, et d&eacute;j&agrave;
+ces deux arm&eacute;es ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la
+famine et la grande arm&eacute;e russe en s&eacute;paraient encore Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Dans Smolensk, on ne faisait que soup&ccedil;onner le danger de Minsk; mais des
+officiers, pr&eacute;sens &agrave; la perte de Polotsk, en racontaient les d&eacute;tails: on
+se pressait autour d'eux.</p>
+
+<p>Depuis, le combat du 18 ao&ucirc;t, celui qui fit Saint-Cyr mar&eacute;chal, ce
+g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait rest&eacute; sur la rive russe de la D&uuml;na, ma&icirc;tre de Polotsk et
+d'un camp retranch&eacute; en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle
+facilit&eacute; toute l'arm&eacute;e e&ucirc;t pu hiverner sur les fronti&egrave;res
+lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, &eacute;taient plus
+spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes;
+c'&eacute;taient de beaux villages militaires bien retranch&eacute;s et &agrave; l'abri de
+l'hiver comme de l'ennemi.</p>
+
+<p>Depuis deux mois, les deux arm&eacute;es ne s'&eacute;taient fait qu'une guerre de
+partisans. Son but, pour les Fran&ccedil;ais, &eacute;tait de s'&eacute;tendre dans le pays,
+pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette
+petite guerre avait &eacute;t&eacute; tout &agrave; l'avantage des Russes, les n&ocirc;tres
+ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux o&ugrave; ils
+s'aventuraient, enfin &eacute;tant sans cesse trahis par les habitans et m&ecirc;me
+par leurs guides.</p>
+
+<p>Ces &eacute;checs, la faim et les maladies avaient diminu&eacute; de moiti&eacute; les forces
+de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doubl&eacute; celles de
+Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'arm&eacute;e russe, sur ce point,
+montait &agrave; cinquante-deux mille hommes, et la n&ocirc;tre &agrave; dix-sept mille.
+Dans ce nombre il faut comprendre le 6<sup>e</sup> corps, ou les Bavarois,
+r&eacute;duits de vingt-deux mille hommes &agrave; dix-huit cents, et deux mille
+cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des
+tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin,
+remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et
+se faire &eacute;clairer par eux.</p>
+
+<p>Car Saint-Cyr craignait d'&ecirc;tre tourn&eacute; &agrave; droite par Witgenstein, et &agrave;
+gauche par Steinheil, qui s'avan&ccedil;ait &agrave; la t&ecirc;te de deux divisions de
+l'arm&eacute;e de Finlande, r&eacute;cemment arriv&eacute;es &agrave; Riga. Il existe une lettre
+pressante de ce mar&eacute;chal &agrave; Macdonald: il lui demandait de s'opposer &agrave; la
+marche de ces Russes qui avaient &agrave; d&eacute;filer devant son arm&eacute;e, et de lui
+envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien
+d&eacute;tacher, de venir lui-m&ecirc;me, avec ce secours, prendre son commandement.
+Dans cette m&ecirc;me lettre, il soumettait encore &agrave; Macdonald toutes ses
+combinaisons d'attaque ou de d&eacute;fense. Mais Macdonald ne crut pas devoir
+faire sans ordre un si grand mouvement. Il se d&eacute;fiait d'Yorck, qu'il
+soup&ccedil;onnait peut-&ecirc;tre d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de si&egrave;ge.
+Il r&eacute;pondit qu'il devait, avant tout, songer &agrave; le d&eacute;fendre, et demeura
+immobile.</p>
+
+<p>Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en
+plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent
+repouss&eacute;s sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les d&eacute;bouch&eacute;s
+des bois qui environnent Polotsk. Il nous mena&ccedil;ait d'une bataille qu'il
+ne croyait pas qu'on os&acirc;t accepter.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal fran&ccedil;ais, sans instruction de son empereur, s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+trop tard &agrave; se retrancher. Ses ouvrages n'&eacute;taient &eacute;bauch&eacute;s qu'autant
+qu'il le fallait, non pour couvrir leurs d&eacute;fenseurs, mais pour leur
+marquer la place sur laquelle ils devaients opini&acirc;trer. Leur gauche,
+appuy&eacute;e &agrave; la D&uuml;na, et d&eacute;fendue par des batteries plac&eacute;es sur la rive
+gauche du fleuve, &eacute;tait la plus forte. Leur droite &eacute;tait faible. La
+Polota, affluent de la D&uuml;na, les s&eacute;parait.</p>
+
+<p>Witgenstein fit menacer le c&ocirc;t&eacute; le moins accessible par Yacthwil; et
+lui-m&ecirc;me, le 18, il se pr&eacute;senta contre l'autre, d'abord avec quelque
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, car deux escadrons fran&ccedil;ais, les seuls que Saint-Cyr e&ucirc;t
+gard&eacute;s, renvers&egrave;rent sa t&ecirc;te de colonne, prirent son artillerie, et le
+saisirent, dit-on, lui-m&ecirc;me, mais sans le reconna&icirc;tre; de sorte qu'ils
+abandonn&egrave;rent ce g&eacute;n&eacute;ral en chef, comme une prise insignifiante, quand
+le nombre les for&ccedil;a de reculer.</p>
+
+<p>Alors les Russes, s'&eacute;lan&ccedil;ant de leurs bois, se d&eacute;couvrent tout entiers.
+Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. D&egrave;s les premiers feux, une de
+leurs balles atteignit ce mar&eacute;chal. Il n'en resta pas moins au milieu
+des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter.
+L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept
+fois les redoutes que d&eacute;fendait Maisons furent prises et reprises. Sept
+fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le d&eacute;couragea.
+Legrand et Maisons rest&egrave;rent ma&icirc;tres de leurs retranchemens, tous
+baign&eacute;s du sang des Russes.</p>
+
+<p>Mais, pendant qu'&agrave; droite tout paraissait gagn&eacute;, &agrave; la gauche tout
+semblait perdu: C'&eacute;taient des Suisses et des Croates dont l'emportement
+&eacute;tait cause de ce revers. Leur &eacute;mulation avait jusque-l&agrave; manqu&eacute;
+d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-arm&eacute;e, ils
+furent t&eacute;m&eacute;raires. Plac&eacute;s n&eacute;gligemment en avant de leur position, pour y
+attirer Yacthwil, au lieu de lui c&eacute;der un terrain pr&eacute;par&eacute; pour le
+perdre, ils se pr&eacute;cipit&egrave;rent au-devant de ses masses, et furent &eacute;cras&eacute;s
+par le nombre. Les canonniers fran&ccedil;ais, ne pouvant tirer sur cette
+m&ecirc;l&eacute;e, devinrent inutiles, et nos alli&eacute;s furent culbut&eacute;s jusque dans
+Polotsk.</p>
+
+<p>C'est alors que les batteries de la rive gauche de la D&uuml;na ont d&eacute;couvert
+l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de
+l'arr&ecirc;ter, elles ont pr&eacute;cipit&eacute; sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour
+&eacute;viter nos coups, se sont jet&eacute;s avec plus de violence dans le ravin del&agrave;
+Polota, avec lequel ils allaient p&eacute;n&eacute;trer dans la ville, lorsqu'enfin
+trois canons, plac&eacute;s en toute h&acirc;te contre la t&ecirc;te de leur colonne, et un
+dernier effort des Suisses, les ont repouss&eacute;s. &Agrave; cinq heures, tout &eacute;tait
+fini: les Russes s'&eacute;taient retir&eacute;s de toutes parts, dans leurs bois, et
+quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.</p>
+
+<p>La nuit fut tranquille pour tous, m&ecirc;me pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le
+trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait pass&eacute; la D&uuml;na, ni
+au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui &eacute;tait inexact, car
+Steinheil et treize mille Russes avaient travers&eacute; ce fleuve &agrave; Drissa, et
+ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arri&egrave;re le
+mar&eacute;chal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la D&uuml;na et Witgenstein.</p>
+
+<p>Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses
+forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal.
+Toutefois, Saint-Cyr ne se m&eacute;prit pas &agrave; cette apparence; il comprit que
+ce n'&eacute;taient pas ses faibles retranchemens qui arr&ecirc;taient un ennemi
+entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet
+de quelque man&oelig;uvre, le signal d'une coop&eacute;ration importante, et qu'elle
+ne pouvait avoir lieu que sur ses derri&egrave;res.</p>
+
+<p>En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive &agrave; toute bride
+de l'autre c&ocirc;t&eacute; du fleuve. Il annonce qu'une autre arm&eacute;e ennemie, celle
+de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse
+la cavalerie fran&ccedil;aise. Il demande un prompt secours, sans quoi cette
+nouvelle arm&eacute;e va para&icirc;tre bient&ocirc;t derri&egrave;re le camp et l'envelopper. En
+m&ecirc;me temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de
+Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se
+repr&eacute;sente ces braves gens resserr&eacute;s par une force triple de la leur,
+sur une ville de bois, et accul&eacute;s contre une grande rivi&egrave;re, n'ayant
+pour retraite qu'un pont, dont une autre arm&eacute;e mena&ccedil;ait l'issue.</p>
+
+<p>Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois r&eacute;gimens, dont il d&eacute;robe
+la marche &agrave; Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arr&ecirc;ter
+Steinheil. &Agrave; chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de
+plus en plus de Polotsk. D&eacute;j&agrave; les batteries qui, de la rive gauche,
+prot&eacute;geaient le camp fran&ccedil;ais, se retournent et s'appr&ecirc;tent contre ce
+nouvel ennemi. &Agrave; cette vue des cris de joie ont &eacute;clat&eacute; sur toute la
+ligne de Witgenstein; n&eacute;anmoins ce Russe est encore rest&eacute; inactif. Pour
+commencer &agrave; son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il
+a voulu le voir para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Cependant, tous les g&eacute;n&eacute;raux de Saint-Cyr, constern&eacute;s, l'environnent;
+ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bient&ocirc;t va devenir
+impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes
+qui sont devant lui sous les armes, et comme en arr&ecirc;t, n'attendent que
+son premier mouvement r&eacute;trograde pour s'&eacute;lancer sur lui, et il demeure
+immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et esp&eacute;rant encore
+que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil
+paraisse.</p>
+
+<p>Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxi&eacute;t&eacute; n'agita
+son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit
+consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il e&ucirc;t pu h&acirc;ter sa
+marche.</p>
+
+<p>Enfin, quand Steinheil n'&eacute;tait plus qu'&agrave; une demi-heure de Polotsk,
+quand il n'avait plus que quelques faibles efforts &agrave; faire pour para&icirc;tre
+dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer &agrave;
+Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait &eacute;chapper &agrave;
+Witgenstein, il s'arr&ecirc;ta. Bient&ocirc;t une brume &eacute;paisse, que les Fran&ccedil;ais
+re&ccedil;urent comme une faveur du ciel, devan&ccedil;a la nuit et d&eacute;roba les trois
+arm&eacute;es &agrave; la vue l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Saint-Cyr n'attendait que cet instant. D&eacute;j&agrave; sa nombreuse artillerie
+traversait en silence la rivi&egrave;re, ses divisions allaient la suivre et
+d&eacute;rober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret
+d'abandonner &agrave; l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux
+autres divisions crurent que c'&eacute;tait un signal convenu, en un instant
+toute la ligne fut embras&eacute;e.</p>
+
+<p>Cet incendie d&eacute;non&ccedil;a leur mouvement: aussit&ocirc;t toutes les batteries de
+Witgenstein ont &eacute;clat&eacute;, ses colonnes se sont pr&eacute;cipit&eacute;es, ses obus ont
+mis le feu &agrave; la ville; il a fallu en d&eacute;fendre les flammes pied &agrave; pied
+comme en plein jour, l'incendie &eacute;clairant le combat. Toutefois, la
+retraite s'est faite en bon ordre: des deux c&ocirc;t&eacute;s elle a &eacute;t&eacute; sanglante;
+l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, &agrave;
+trois heures du matin.</p>
+
+<p>Le bonheur voulut que Steinheil dorm&icirc;t paisiblement au bruit de ce
+combat, quoiqu'il p&ucirc;t entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes.
+Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette
+nuit, que celui-ci, pendant le jour pr&eacute;c&eacute;dent, n'avait second&eacute; la
+sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le
+pont de Polotsk &eacute;tait abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la
+rive gauche, y &eacute;tait aussi fort que Steinheil, que ce g&eacute;n&eacute;ral commen&ccedil;a &agrave;
+s'&eacute;branler. Mais de Wrede et six mille Fran&ccedil;ais le surprirent dans son
+premier mouvement, le culbut&egrave;rent pendant plusieurs lieues dans les bois
+dont il voulait d&eacute;boucher, et lui prirent ou tu&egrave;rent deux mille hommes.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ces</span> trois journ&eacute;es &eacute;taient glorieuses. Witgenstein repouss&eacute;, Steinheil
+battu, dix mille Russes et six g&eacute;n&eacute;raux tu&eacute;s ou hors de combat. Mais
+Saint-Cyr &eacute;tait bless&eacute;, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et
+l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le d&eacute;nuement dans le
+n&ocirc;tre; on reculait. Il fallait un chef &agrave; l'arm&eacute;e; de Wrede pr&eacute;tendait
+l'&ecirc;tre; mais les g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais refus&egrave;rent m&ecirc;me de se concerter avec
+ce Bavarois, all&eacute;guant son caract&egrave;re et croyant tout accord avec lui
+impossible; leurs pr&eacute;tentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique
+hors de combat, fut donc forc&eacute; de garder la direction de ces deux corps.</p>
+
+<p>Alors, ce mar&eacute;chal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les
+routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, r&eacute;glant l'une
+sur l'autre la marche de ces diff&eacute;rentes colonnes. C'&eacute;tait un syst&egrave;me de
+retraite tout contraire &agrave; celui que venait de suivre Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Le but de Saint-Cyr &eacute;tait de trouver plus de vivres, de marcher plus
+librement, avec plus d'ensemble, enfin d'&eacute;viter une confusion trop
+ordinaire dans les colonnes trop consid&eacute;rables, quand les hommes, les
+canons et les bagages sont entass&eacute;s sur une m&ecirc;me route. Il r&eacute;ussit. Dix
+mille Fran&ccedil;ais, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille
+Russes, se retir&egrave;rent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser
+entamer, et for&ccedil;ant Witgenstein et Steinheil &agrave; n'avancer, en huit jours,
+que de trois journ&eacute;es.</p>
+
+<p>En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route
+d'Orcha &agrave; Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule
+colonne, celle de gauche, re&ccedil;ut un &eacute;chec. C'&eacute;tait celle de de Wrede et
+de ses quinze cents Bavarois, augment&eacute;s d'une brigade de cavalerie
+fran&ccedil;aise, qu'il gardait malgr&eacute; les ordres de Saint-Cyr. Il marchait &agrave;
+volont&eacute;. Son orgueil bless&eacute; ne se pliait plus &agrave; l'ob&eacute;issance. Il lui en
+co&ucirc;ta tous ses bagages. Puis, sous pr&eacute;texte de mieux servir la cause
+commune, en couvrant la ligne d'op&eacute;ration de Wilna &agrave; Vitepsk, que
+l'empereur avait abandonn&eacute;e, il se s&eacute;para du deuxi&egrave;me corps, se retira
+par Kluboko&euml; sur Vile&iuml;ka, et se rendit inutile.</p>
+
+<p>Le m&eacute;contentement de de Wrede datait du 19 ao&ucirc;t. Ce g&eacute;n&eacute;ral pensait
+avoir eu une grande part &agrave; la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait
+trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en
+plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un fr&egrave;re
+qui, dit-on, servait dans l'arm&eacute;e autrichienne. On ajoute aussi que,
+dans les derniers momens de la retraite, le g&eacute;n&eacute;ral saxon Thielmann
+l'entra&icirc;na dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;fection fut &agrave; peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq
+mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se r&eacute;unissait &agrave;
+Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant m&ecirc;me o&ugrave; Witgenstein, ignorant
+cette jonction, et se fiant &agrave; sa sup&eacute;riorit&eacute;, traversait la Lukolmlia,
+s'adossait imprudemment &agrave; des d&eacute;fil&eacute;s et attaquait nos avant-postes. Il
+ne fallait qu'un effort simultan&eacute; des deux corps fran&ccedil;ais pour le
+d&eacute;truire. Les soldats, les g&eacute;n&eacute;raux du deuxi&egrave;me corps br&ucirc;laient
+d'ardeur. Mais quand la victoire &eacute;tait dans leurs c&oelig;urs, et que, la
+croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor
+donna celui de la retraite.</p>
+
+<p>On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la
+d&eacute;fiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la premi&egrave;re
+fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore &eacute;prouv&eacute;s. Il se peut qu'il
+n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte e&ucirc;t, il est
+vrai, entra&icirc;n&eacute; celle de la grande-arm&eacute;e et de son chef.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre repli&eacute; derri&egrave;re la Lukolmlia et s'y &ecirc;tre d&eacute;fendu tout le
+jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le g&eacute;n&eacute;ral russe
+s'apercevait alors du danger de sa position. Elle &eacute;tait si critique,
+qu'il ne profita de notre mouvement r&eacute;trograde et du d&eacute;couragement dont
+il fut suivi, que pour se retirer.</p>
+
+<p>Les officiers qui nous donn&egrave;rent ces d&eacute;tails, ajout&egrave;rent que, depuis ce
+moment, Witgenstein n'avait plus song&eacute; qu'&agrave; reprendre Vitepsk et &agrave; se
+d&eacute;fendre. Probablement, il crut trop t&eacute;m&eacute;raire de tourner la B&eacute;r&eacute;zina
+par ses sources, pour se joindre &agrave; Tchitchakof; car un bruit sourd, qui
+d&eacute;j&agrave; se r&eacute;pandait, nous mena&ccedil;ait de la marche de cette arm&eacute;e du midi,
+sur Minsk et Borizof, et de la d&eacute;fection de Schwartzenberg.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur o&ugrave; Napol&eacute;on
+venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit
+la jonction du deuxi&egrave;me et du neuvi&egrave;me corps et le combat d&eacute;savantageux
+de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter
+sur-le-champ Witgenstein derri&egrave;re la D&uuml;na; que le salut de l'arm&eacute;e en
+d&eacute;pendait. Il ne dissimula pas &agrave; ce mar&eacute;chal qu'il arrivait &agrave; Smolensk
+avec une arm&eacute;e harass&eacute;e et une cavalerie toute d&eacute;mont&eacute;e.</p>
+
+<p>Ainsi, les jours heureux &eacute;taient pass&eacute;s; de toutes parts arrivaient des
+nouvelles d&eacute;sastreuses. D'un c&ocirc;t&eacute;, Polotsk, la D&uuml;na, Vitepsk perdus, et
+Witgenstein d&eacute;j&agrave; &agrave; quatre journ&eacute;es de Borizof; de l'autre, vers Elnia,
+Baraguay-d'Hilliers culbut&eacute;. Ce g&eacute;n&eacute;ral s'est laiss&eacute; enlever la brigade
+Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof
+peut d&eacute;sormais nous pr&eacute;venir &agrave; Krasno&eacute;, comme il l'a fait &agrave; Viazma.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg
+annon&ccedil;ait &agrave; l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-&agrave;-dire, qu'il
+d&eacute;couvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-arm&eacute;e,
+et que peut-&ecirc;tre l'empereur d'Autriche livrait son gendre &agrave; la Russie.</p>
+
+<p>Dans le m&ecirc;me moment, derri&egrave;re et au milieu de nous, le prince Eug&egrave;ne
+&eacute;tait vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus
+&agrave; Smolensk, &eacute;taient d&eacute;vor&eacute;s par les soldats; ceux de Mortier enlev&eacute;s
+dans un fourrage; les troupeaux de Krasno&eacute; pris; d'affreuses maladies se
+d&eacute;claraient dans l'arm&eacute;e, et dans Paris, le temps des conspirations
+paraissait revenu: tout enfin se r&eacute;unissait pour accabler Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Chaque jour, les &eacute;tats de situations qu'il re&ccedil;oit de chacun de ces corps
+sont comme des bulletins de mourans: il y voit son arm&eacute;e conqu&eacute;rante de
+Moskou, r&eacute;duite de cent quatre-vingt mille hommes &agrave; vingt-cinq mille
+combattans encore en ordre. &Agrave; cette foule de malheurs il n'oppose qu'une
+r&eacute;sistance inerte. Sa figure reste la m&ecirc;me: il ne change rien &agrave; ses
+habitudes, rien &agrave; la forme de ses ordres; &agrave; les lire, on croirait qu'il
+commande encore &agrave; plusieurs arm&eacute;es. Il ne h&acirc;te m&ecirc;me pas sa marche.
+Seulement, irrit&eacute; contre la prudence du mar&eacute;chal Victor, il lui
+renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'&eacute;loigner ce danger qui
+menace sa retraite. Quant &agrave; Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient
+d'accuser, il le fait compara&icirc;tre, et ce g&eacute;n&eacute;ral, d&eacute;pouill&eacute; de ses
+distinctions, part pour Berlin, o&ugrave; il pr&eacute;viendra son jugement en mourant
+de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Mais ce qui surprenait davantage, c'&eacute;tait que l'empereur laiss&acirc;t la
+fortune lui arracher tout, plut&ocirc;t que de sacrifier une partie pour
+sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps br&ucirc;l&egrave;rent des
+bagages et d&eacute;truisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il
+donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrach&eacute;es: ils
+semblait qu'il s'attach&acirc;t sur-tout &agrave; ce que rien de lui n'avou&acirc;t sa
+d&eacute;faite, soit qu'il cr&ucirc;t ainsi faire respecter son malheur, et, par
+cette inflexibilit&eacute;, dicter aux siens un courage inflexible; soit fiert&eacute;
+des hommes long-temps heureux, qui pr&eacute;cipite leur perte.</p>
+
+<p>Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale &agrave; l'arm&eacute;e, &eacute;tait un lieu de
+repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accord&eacute; &agrave; leurs souffrances,
+ceux-l&agrave; se demand&egrave;rent: &laquo;comment il se pouvait qu'&agrave; Moskou tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+oubli&eacute;; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats d&eacute;j&agrave;
+morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, charg&eacute;s d'or au
+lieu de vivres et de v&ecirc;temens, et sur-tout si trente-trois journ&eacute;es de
+repos n'avaient pas suffi pour pr&eacute;parer aux chevaux de cavalerie, de
+l'artillerie et &agrave; ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur
+marche plus s&ucirc;re et plus rapide?</p>
+
+<p>&raquo;Alors, nous n'eussions pas perdu l'&eacute;lite des hommes &agrave; Viazma, au Wop,
+au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof,
+Witgenstein, et peut-&ecirc;tre Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous
+pr&eacute;parer de plus funestes journ&eacute;es!</p>
+
+<p>&raquo;Mais pourquoi, &agrave; d&eacute;faut d'ordre de Napol&eacute;on, cette pr&eacute;caution
+n'avait-elle pas &eacute;t&eacute; prise par des chefs, tous rois, princes et
+mar&eacute;chaux? L'hiver n'avait-il donc pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu en Russie? Napol&eacute;on,
+habitu&eacute; &agrave; l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop
+compt&eacute; sur leur pr&eacute;voyance? le souvenir de la campagne de Pologne,
+pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats,
+l'avait-il abus&eacute;; ainsi qu'un soleil brillant dont la pers&eacute;v&eacute;rance,
+pendant tout le mois d'octobre, avait frapp&eacute; d'&eacute;tonnement jusqu'aux
+Russes eux-m&ecirc;mes? De quel esprit de vertige l'arm&eacute;e, comme son chef,
+a-t-elle donc &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e? Sur quoi chacun a-t-il compt&eacute;? car en
+supposant qu'&agrave; Moskou l'espoir de la paix e&ucirc;t &eacute;bloui tout le monde, il
+e&ucirc;t toujours fallu revenir, et rien n'avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;, m&ecirc;me pour un
+retour pacifique!&raquo;</p>
+
+<p>La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur
+propre incurie, et parce que dans les arm&eacute;es, comme dans les &eacute;tats
+despotiques, c'est &agrave; un seul &agrave; penser pour tous: aussi, celui-l&agrave; seul
+&eacute;tait-il responsable, et le malheur, qui autorise la d&eacute;fiance, poussait
+chacun &agrave; le juger. On remarquait d&eacute;j&agrave; que, dans cette faute si grave,
+dans cet oubli si invraisemblable pour un g&eacute;nie actif, pendant un s&eacute;jour
+si long et si d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;, il y avait quelque chose de cet esprit
+d'erreur,</p>
+
+<p class="center"><i>De la chute des rois funeste avant-coureur</i>.
+
+Napol&eacute;on &eacute;tait dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait
+re&ccedil;u l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eug&egrave;ne celui de
+rester deux jours &agrave; Doukhowtchina. &laquo;Ce n'&eacute;tait donc pas la n&eacute;cessit&eacute;
+d'attendre l'arm&eacute;e d'Italie qui retenait! &Agrave; quoi devait-on attribuer
+cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois
+arm&eacute;es ennemies marchaient autour de nous?</p>
+
+<p>&raquo;Pendant que nous nous &eacute;tions enfonc&eacute;s dans le c&oelig;ur du colosse russe,
+ses bras n'&eacute;taient-ils pas rest&eacute;s avanc&eacute;s et &eacute;tendus vers la mer
+Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que,
+loin de l'avoir frapp&eacute; mortellement, nous &eacute;tions frapp&eacute;s nous-m&ecirc;mes?
+n'&eacute;tait-il pas venu le moment fatal o&ugrave; ce colosse allait nous envelopper
+de ses bras mena&ccedil;ans? croyait-on les lui avoir li&eacute;s, les avoir
+paralys&eacute;s, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au
+nord, c'&eacute;tait bien plut&ocirc;t les Polonais et les Fran&ccedil;ais, m&ecirc;l&eacute;s &agrave; ces
+alli&eacute;s dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.</p>
+
+<p>&raquo;Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inqui&eacute;tude, l'empereur
+a-t-il ignor&eacute; la joie des Russes, quand, trois mois plus t&ocirc;t, il se
+heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, &agrave; droite, vers
+Elnia, o&ugrave; il e&ucirc;t coup&eacute; l'arm&eacute;e ennemie de sa capitale; aujourd'hui que
+la guerre est ramen&eacute;e sur les m&ecirc;mes lieux, ces Russes imiteront-ils sa
+faute dont ils ont profit&eacute;? se tiendront-ils derri&egrave;re nous, quand ils
+peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?</p>
+
+<p>R&eacute;pugne-t-il &agrave; Napol&eacute;on de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou
+plus audacieuse que ne l'a &eacute;t&eacute; la sienne? Augereau et sa brigade enlev&eacute;s
+sur cette route ne l'&eacute;clairent-ils point? qu'avait-on &agrave; faire dans cette
+Smolensk br&ucirc;l&eacute;e, d&eacute;vast&eacute;e, que d'y prendre des vivres, et de passer
+vite?</p>
+
+<p>Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville,
+donner &agrave; une d&eacute;route l'apparence d'une lente et glorieuse retraite!
+Voil&agrave; pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte
+de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; par ces murailles!
+comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si
+l'on en pourrait sortir.</p>
+
+<p>Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs
+chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail
+quelconque d'ouvriers ext&eacute;nu&eacute;s par la faim, par les marches; de
+malheureux &agrave; qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres,
+pour les pr&eacute;parer, dont les forges sont abandonn&eacute;es ou g&acirc;t&eacute;es, et qui
+d'ailleurs manquent des mat&eacute;riaux indispensables pour un travail si
+consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Mais peut-&ecirc;tre l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en
+avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de
+soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de r&eacute;organiser
+l'arm&eacute;e? comme s'il &eacute;tait possible de faire parvenir un ordre quelconque
+&agrave; des hommes si &eacute;pars, ou de les rallier, sans logemens? sans
+distributions, &agrave; des bivouacs; enfin, de penser &agrave; une r&eacute;organisation
+pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus &agrave; rien, que le
+moindre attouchement peut dissoudre.&raquo;</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient, autour de Napol&eacute;on, les discours de ses officiers, o&ugrave;
+plut&ocirc;t leurs r&eacute;flexions secr&egrave;tes, car leur d&eacute;vouement devait se soutenir
+tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de
+la r&eacute;volte g&eacute;n&eacute;rale des nations.</p>
+
+<p>L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-&agrave;-fait
+infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui
+restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers pr&eacute;sens au
+passage du Ni&eacute;men, il ne s'en trouva que huit cents encore &agrave; cheval.
+Napol&eacute;on en donna le commandement &agrave; Latour-Maubourg. Personne ne
+r&eacute;clama, soit fatigue ou estime.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Latour-Maubourg, il re&ccedil;ut cet honneur ou ce fardeau sans joie et
+sans regret. C'&eacute;tait un &ecirc;tre &agrave; part: toujours pr&ecirc;t sans &ecirc;tre empress&eacute;,
+calme et actif, d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de m&oelig;urs remarquable, mais naturelle et
+sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant
+la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le
+m&ecirc;me ordre et la m&ecirc;me mesure, au milieu d'un d&eacute;sordre d&eacute;mesur&eacute;; et
+pourtant, ce qui fait honneur au si&egrave;cle, il arriva aussi vite, aussi
+haut et aussit&ocirc;t que les autres.</p>
+
+<p>Cette faible r&eacute;organisation, la distribution d'une partie des vivres, le
+pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la
+destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin
+l'exp&eacute;dition de beaucoup d'ordres, furent &agrave; peu pr&egrave;s tout le fruit qu'on
+retira de ce funeste s&eacute;jour. Du reste tout le mal pr&eacute;vu arriva. On ne
+rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des
+mines fit &agrave; peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au
+dernier jour, qu'&agrave; chasser hors de la ville les tra&icirc;neurs qu'on n'avait
+pas pu mettre en mouvement.</p>
+
+<p>Des hommes d&eacute;courag&eacute;s, des femmes, et plusieurs milliers de malades et
+de bless&eacute;s furent abandonn&eacute;s, et &agrave; l'instant o&ugrave; le d&eacute;sastre d'Augereau
+pr&egrave;s d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant &agrave; son tour, ne
+s'attachait pas exclusivement &agrave; la grande route; que de Viazma il
+marchait directement, par Elnia, sur Krasno&eacute;; lorsqu'enfin on aurait d&ucirc;
+pr&eacute;voir qu'on allait avoir &agrave; se faire jour au travers de l'arm&eacute;e russe,
+ce fut le 14 novembre seulement que la grande-arm&eacute;e, ou plut&ocirc;t
+trente-six mille combattans, commenc&egrave;rent &agrave; s'&eacute;branler.</p>
+
+<p>La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf &agrave; dix mille
+ba&iuml;onnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit &agrave;
+neuf mille; Ney et le troisi&egrave;me corps, cinq &agrave; six mille; le prince
+Eug&egrave;ne et l'arm&eacute;e d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot,
+les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la
+cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de
+cavalerie l&eacute;g&egrave;re, et cinq cents cavaliers d&eacute;mont&eacute;s que l'on &eacute;tait
+parvenu &agrave; r&eacute;unir.</p>
+
+<p>Cette arm&eacute;e &eacute;tait sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en
+vingt-cinq jours, elle &eacute;tait r&eacute;duite &agrave; trente-six mille hommes. D&eacute;j&agrave;
+l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces
+faibles restes &eacute;taient toujours divis&eacute;s en huit arm&eacute;es, que
+surchargeaient soixante mille tra&icirc;neurs sans armes, et une longue
+train&eacute;e de canons et de bagages.</p>
+
+<p>On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui
+est plus vraisemblable, une fausse s&eacute;curit&eacute;, qui conduisit l'empereur &agrave;
+mettre un jour d'intervalle entre le d&eacute;part de chaque mar&eacute;chal. Mais
+enfin lui, Eug&egrave;ne, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que
+successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait
+l'ordre de faire scier les tourillons des pi&egrave;ces qu'on abandonnait, de
+les faire enterrer, de d&eacute;truire leurs munitions, de pousser tous les
+tra&icirc;neurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la
+ville.</p>
+
+<p>Cependant, Kutusof nous attendait &agrave; quelques lieues de l&agrave;, et ces restes
+de corps d'arm&eacute;e ainsi distendus et morcel&eacute;s, il allait les faire passer
+tour &agrave; tour par les armes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIb" id="CHAPITRE_IIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne
+imp&eacute;riale sortit enfin de Smolensk. Sa marche &eacute;tait encore d&eacute;cid&eacute;e, mais
+morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et d&eacute;color&eacute;e
+au milieu de laquelle elle s'avan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Ce silence n'&eacute;tait interrompu que par le retentissement des coups dont
+on accablait les chevaux, et par des impr&eacute;cations courtes et violentes,
+quand les ravins se pr&eacute;sent&egrave;rent, et que, sur ces pentes de glace, les
+hommes, les chevaux et les canons roul&egrave;rent dans l'obscurit&eacute; les uns sur
+les autres. Cette premi&egrave;re journ&eacute;e fut de cinq lieues. Il fallut &agrave;
+l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, cette premi&egrave;re colonne arriva, sans une grande perte
+d'hommes, &agrave; Korythnia, que d&eacute;passa Junot avec son corps d'arm&eacute;e
+westphalien, r&eacute;duit &agrave; sept cents hommes. Une avant-garde avait &eacute;t&eacute;
+pouss&eacute;e jusqu'&agrave; Krasno&eacute;. Des bless&eacute;s et des hommes d&eacute;band&eacute;s &eacute;taient m&ecirc;me
+pr&egrave;s d'atteindre Liady. Korythnia est &agrave; cinq lieues de Smolensk;
+Krasno&eacute;, &agrave; cinq lieues de Korythnia; Liady, &agrave; quatre lieues de Krasno&eacute;.
+De Korythnia &agrave; Krasno&eacute;, &agrave; deux lieues, &agrave; droite, du grand chemin, coule
+le Borysth&egrave;ne.</p>
+
+<p>C'est &agrave; la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia &agrave;
+Krasno&eacute;, se rapproche du grand chemin. Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, elle nous
+amenait Kutusof: il la couvrait tout enti&egrave;re avec quatre-vingt-dix mille
+hommes; il c&ocirc;toyait, il d&eacute;passait Napol&eacute;on, et, par des chemins qui vont
+d'une route &agrave; l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre
+retraite.</p>
+
+<p>L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en m&ecirc;me temps que
+l'empereur vers Korythnia, et fut repouss&eacute;e.</p>
+
+<p>Une seconde vint se poster, &agrave; trois lieues en avant de nous, vers
+Merlino et Nikoulina, derri&egrave;re un ravin qui borde le c&ocirc;t&eacute; gauche de la
+grande route; et l&agrave;, embusqu&eacute;e sur le flanc de notre retraite, elle
+attendait notre passage, c'&eacute;tait Miloradowitch avec vingt mille hommes.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, une troisi&egrave;me atteignait Krasno&eacute;, qu'elle surprit
+pendant la nuit, mais dont elle fut chass&eacute;e par S&eacute;bastiani, qui venait
+d'y arriver. Enfin, une quatri&egrave;me, lanc&eacute;e encore plus avant, s'interposa
+entre Krasno&eacute; et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs
+g&eacute;n&eacute;raux et autres militaires qui marchaient isol&eacute;ment.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps Kutusof, avec le gros de son arm&eacute;e, s'acheminait et
+s'&eacute;tablissait en arri&egrave;re de ces avant-gardes et &agrave; port&eacute;e de toutes,
+s'applaudissant du succ&egrave;s de ses man&oelig;uvres, que sa lenteur lui aurait
+fait manquer sans notre impr&eacute;voyance; car ce fut un combat de fautes, o&ugrave;
+les n&ocirc;tres ayant &eacute;t&eacute; plus graves, nous pens&acirc;mes tous p&eacute;rir. Les choses
+ainsi dispos&eacute;es, le g&eacute;n&eacute;ral russe dut croire que l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise lui
+appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua &agrave;
+lui-m&ecirc;me au moment de l'action; sa vieillesse ex&eacute;cuta &agrave; demi et mal ce
+qu'elle avait sagement combin&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napol&eacute;on, lui,
+tranquille dans une mis&eacute;rable masure, la seule qui rest&acirc;t du village de
+Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de
+chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas
+l'ordre aux trois corps rest&eacute;s &agrave; Smolensk de se h&acirc;ter: lui-m&ecirc;me attendit
+le jour pour se mettre en mouvement.</p>
+
+<p>Sa colonne s'avan&ccedil;a sans pr&eacute;caution: elle &eacute;tait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e par une foule
+de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasno&eacute;, lorsqu'&agrave; deux
+lieues de cette ville, une rang&eacute;e de Cosaques, plac&eacute;s depuis les
+hauteurs &agrave; notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur
+apparut. Saisis d'&eacute;tonnement, nos soldats s'arr&ecirc;t&egrave;rent: ils ne
+s'attendaient &agrave; rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette
+neige, un destin ennemi avait trac&eacute; entre eux et l'Europe cette ligne
+longue, noire et immobile, comme le terme fatal assign&eacute; &agrave; leurs
+esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>Quelques-uns, abrutis par la mis&egrave;re, insensibles, les yeux fix&eacute;s vers
+leur patrie, et suivant machinalement et obstin&eacute;ment cette direction,
+n'&eacute;cout&egrave;rent aucun avertissement, ils all&egrave;rent se livrer; les autres se
+pelotonn&egrave;rent, et l'on resta de part et d'autre &agrave; se consid&eacute;rer. Mais
+bient&ocirc;t quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces
+hommes d&eacute;band&eacute;s, et sept &agrave; huit tirailleurs qu'ils lanc&egrave;rent, suffirent
+pour percer ce rideau si mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais souriaient de l'audace d'une si vaine d&eacute;monstration, quand
+tout-&agrave;-coup, des hauteurs &agrave; leur gauche, une batterie ennemie &eacute;clata.
+Ses boulets traversaient la route; en m&ecirc;me temps trente escadrons se
+montr&egrave;rent du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;, ils menac&egrave;rent le corps westphalien qui
+s'avan&ccedil;ait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.</p>
+
+<p>Ce fut un officier bless&eacute;, inconnu &agrave; ces Allemands, et que le hasard
+avait amen&eacute; l&agrave;, qui, d'une voix indign&eacute;e, s'empara de leur commandement.
+Ils ob&eacute;irent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances
+de convention disparurent. L'homme r&eacute;ellement sup&eacute;rieur s'&eacute;tant montr&eacute;,
+servit de ralliement &agrave; la foule, qui se groupa autour de lui, et dans
+laquelle celui-ci put voir le g&eacute;n&eacute;ral en chef muet, interdit, recevant
+docilement son impulsion, et reconnaissant sa sup&eacute;riorit&eacute;, qu'apr&egrave;s le
+danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop
+souvent, &agrave; se venger.</p>
+
+<p>Cet officier bless&eacute; &eacute;tait Excelmans! Dans cette action il fut tout,
+g&eacute;n&eacute;ral, officier, soldat, artilleur m&ecirc;me, car il se saisit d'une pi&egrave;ce
+abandonn&eacute;e, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois
+contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette
+campagne, sa fin funeste et pr&eacute;matur&eacute;e fit pr&eacute;sumer que d&eacute;j&agrave;
+d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient
+frapp&eacute; mortellement.</p>
+
+<p>L'ennemi, voyant cette t&ecirc;te de colonne marcher en bon ordre; n'osa
+l'attaquer que par ses boulets: ils furent m&eacute;pris&eacute;s, et bient&ocirc;t on les
+laissa derri&egrave;re soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde &agrave;
+passer au travers de ce feu, ils se resserr&egrave;rent autour de Napol&eacute;on
+comme une forteresse mobile, fiers d'avoir &agrave; le prot&eacute;ger. Leur musique
+exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet
+air dont les paroles sont si connues: &laquo;O&ugrave; peut-on &ecirc;tre mieux qu'au sein
+de sa famille!&raquo; Mais l'empereur, qui ne n&eacute;gligeait rien, l'interrompit
+en s'&eacute;criant: &laquo;Dites plut&ocirc;t, Veillons au salut de l'empire!&raquo; Paroles
+plus convenables &agrave; sa pr&eacute;occupation et &agrave; la position de tous.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya
+&eacute;teindre, et deux heures apr&egrave;s il atteignit Krasno&eacute;. Le seul aspect de
+S&eacute;bastiani et des premiers grenadiers qui le devan&ccedil;aient, avait suffi
+pour en repousser l'infanterie ennemie. Napol&eacute;on y entra inquiet,
+ignorant &agrave; qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible
+pour qu'il p&ucirc;t se faire &eacute;clairer par elle, hors de port&eacute;e du grand
+chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde &agrave; une lieue derri&egrave;re lui,
+tendant ainsi de trop loin une main trop faible &agrave; son arm&eacute;e, et d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+l'attendre.</p>
+
+<p>Le passage de sa colonne n'avait pas &eacute;t&eacute; sanglant, mais elle n'avait pu
+vaincre le terrain comme les hommes; la route &eacute;tait montueuse, chaque
+&eacute;minence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on
+pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent
+tout l'int&eacute;rieur de l'arm&eacute;e, ses faiblesses, ses difformit&eacute;s, ses
+parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec
+le plus de soin.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se f&ucirc;t
+content&eacute; d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde
+depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses d&eacute;bris
+que lorsqu'elle se fut &eacute;coul&eacute;e: mais alors il s'enhardit, resserra ses
+forces, et descendant de ses hauteurs, il s'&eacute;tablit fortement avec vingt
+mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il s&eacute;parait
+de l'empereur, Eug&egrave;ne, Davoust et Ney, et fermait &agrave; ces trois chefs le
+chemin de l'Europe.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVb" id="CHAPITRE_IVb"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Pendant</span> qu'il se pr&eacute;parait ainsi, Eug&egrave;ne s'effor&ccedil;ait de r&eacute;unir dans
+Smolensk ses troupes dispers&eacute;es: il les arracha avec peine du pillage
+des magasins, et ne r&eacute;ussit &agrave; rallier huit mille hommes que lorsque la
+journ&eacute;e du 15 fut avanc&eacute;e. Il fallut qu'il leur prom&icirc;t des vivres, et
+qu'il leur montr&acirc;t la Lithuanie, pour les d&eacute;cider &agrave; se remettre en
+route. La nuit arr&ecirc;ta ce prince &agrave; trois lieues de Smolensk; d&eacute;j&agrave; la
+moiti&eacute; de ces soldats avaient quitt&eacute; leurs rangs. Le lendemain, il
+continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort
+n'avait pas fix&eacute;s autour de leurs bivouacs.</p>
+
+<p>Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cess&eacute;; la colonne
+royale s'avan&ccedil;ait p&eacute;niblement, ajoutant ses d&eacute;bris &agrave; ceux qu'elle
+rencontrait. &Agrave; sa t&ecirc;te, le vice-roi et son chef d'&eacute;tat-major, ab&icirc;m&eacute;s
+dans leurs tristes pens&eacute;es, laissaient leurs chevaux marcher en libert&eacute;.
+Ils se d&eacute;tach&egrave;rent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de
+leur isolement; car la route &eacute;tait parsem&eacute;e de tra&icirc;neurs et d'hommes
+marchant &agrave; volont&eacute;, qu'on avait renonc&eacute; &agrave; maintenir en ordre.</p>
+
+<p>Ils continu&egrave;rent ainsi jusqu'&agrave; deux lieues de Krasno&eacute;; mais alors, un
+mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards
+distraits. Plusieurs des hommes d&eacute;band&eacute;s s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s subitement.
+Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres
+d&eacute;j&agrave; plus avanc&eacute;s reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient;
+bient&ocirc;t ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de
+lui; il s'aper&ccedil;oit qu'il a devanc&eacute; d'une heure de marche son corps
+d'arm&eacute;e, qu'il n'a pr&egrave;s de lui qu'environ quinze cents hommes de tous
+grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre,
+sans armes pr&ecirc;tes ou propres pour un combat, et qu'il est somm&eacute; de se
+rendre.</p>
+
+<p>Cette sommation vient d'&ecirc;tre repouss&eacute;e par une exclamation g&eacute;n&eacute;rale
+d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est pr&eacute;sent&eacute; seul, a
+insist&eacute;: &laquo;Napol&eacute;on et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille
+Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des
+conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, Guyon, l'un de ces g&eacute;n&eacute;raux dont tous les soldats &eacute;taient ou
+morts ou dispers&eacute;s, s'est &eacute;lanc&eacute; de la foule, et d'une voix forte s'est
+&eacute;cri&eacute;: &laquo;Retournez promptement d'o&ugrave; vous venez; allez, dites &agrave; celui qui
+vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt
+mille!&raquo; Et le Russe interdit s'est retir&eacute;.</p>
+
+<p>Un instant, avait suffi pour cet &eacute;v&eacute;nement, et d&eacute;j&agrave; des collines &agrave;
+gauche de la route jaillissaient des &eacute;clairs et des tourbillons de
+fum&eacute;e; une gr&ecirc;le d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des
+t&ecirc;tes de colonnes mena&ccedil;antes montraient leurs ba&iuml;onnettes.</p>
+
+<p>Le vice-roi eut un moment d'h&eacute;sitation. Il lui r&eacute;pugnait de quitter
+cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef
+d'&eacute;tat-major, il retourna &agrave; ses divisions pour les amener au combat,
+pour leur faire d&eacute;passer l'obstacle avant qu'il dev&icirc;nt insurmontable, ou
+pour p&eacute;rir: car ce n'&eacute;tait pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant
+de victoires, qu'on pouvait songer &agrave; se rendre.</p>
+
+<p>Cependant, Guilleminot appelle &agrave; lui les officiers qui, dans cet
+attroupement, se trouvent m&ecirc;l&eacute;s avec les soldats. Plusieurs g&eacute;n&eacute;raux,
+des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent;
+ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en
+pelotons tous ces hommes jusque-l&agrave; confondus en une seule masse, et
+qu'il &eacute;tait impossible de remuer.</p>
+
+<p>Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers sup&eacute;rieurs
+all&egrave;rent se placer fi&egrave;rement dans les rangs et redevinrent soldats. Par
+une autre fiert&eacute;, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef
+qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons &eacute;tait
+command&eacute; par un g&eacute;n&eacute;ral. Jusque-l&agrave;, ils n'avaient eu que l'empereur pour
+colonel; pr&egrave;s de p&eacute;rir, ils soutenaient leur privil&egrave;ge, que rien ne leur
+faisait oublier, et qu'on respecta.</p>
+
+<p>Tous ces braves gens, ainsi dispos&eacute;s, continu&egrave;rent leur marche vers
+Krasno&eacute;, et d&eacute;j&agrave; ils avaient d&eacute;pass&eacute; les batteries de Miloradowitch,
+quand celui-ci, lan&ccedil;ant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si
+pr&egrave;s qu'il les for&ccedil;a de faire volte-face, et de choisir une position
+pour se d&eacute;fendre. Il faut le dire pour l'&eacute;ternelle gloire de ces
+guerriers, ces quinze cents Fran&ccedil;ais et Italiens, un contre dix, et
+n'ayant pour eux qu'une contenance d&eacute;cid&eacute;e et quelques armes en &eacute;tat de
+faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.</p>
+
+<p>Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une
+plus longue r&eacute;sistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas
+les arm&eacute;s se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on
+entendait le canon gronder au loin devant et derri&egrave;re soi. Ainsi &laquo;toute
+l'arm&eacute;e &eacute;tait attaqu&eacute;e &agrave; la fois, et de Smolensk &agrave; Krasno&eacute; ce n'&eacute;tait
+qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas &agrave;
+attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel c&ocirc;t&eacute;? Vers Krasno&eacute;
+cela &eacute;tait impossible; on en &eacute;tait trop loin; tout portait &agrave; croire
+qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et
+ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas
+les armes, on en &eacute;tait trop pr&egrave;s pour oser leur tourner le dos. Il
+valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince
+Eug&egrave;ne &eacute;tait de ce c&ocirc;t&eacute;, se serrer en une seule masse, bien lier tous
+ses mouvemens, et, marchant t&ecirc;te baiss&eacute;e, rentrer en Russie au travers
+de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir,
+renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasno&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cette proposition de leur chef, on r&eacute;pondit par un cri d'assentiment
+unanime. Aussit&ocirc;t la colonne serr&eacute;e en masse se pr&eacute;cipita au travers de
+dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis
+d'&eacute;tonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque
+d&eacute;sarm&eacute;s s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent
+leur r&eacute;solution, soit admiration ou piti&eacute;, des deux c&ocirc;t&eacute;s de la route
+que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux n&ocirc;tres de s'arr&ecirc;ter,
+ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur r&eacute;pond
+que par une marche d&eacute;cid&eacute;e, un silence farouche et la pointe des armes.
+Alors tous les feux russes &eacute;clatent &agrave; la fois, &agrave; bout portant, et la
+moiti&eacute; de la colonne h&eacute;ro&iuml;que tombe bless&eacute;e ou morte.</p>
+
+<p>Le reste continua sans qu'un seul quitt&acirc;t le gros de sa troupe, qu'aucun
+Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortun&eacute;s revirent le vice-roi et
+leurs divisions qui s'avan&ccedil;aient. Alors seulement, ils se d&eacute;sunirent.
+Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour
+les recevoir et les prot&eacute;ger.</p>
+
+<p>Depuis une heure, le canon des Russes les &eacute;claircissait. En m&ecirc;me temps
+qu'une moiti&eacute; de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait
+contraint de r&eacute;trograder, Miloradowitch, &agrave; la t&ecirc;te de l'autre moiti&eacute;,
+avait arr&ecirc;t&eacute; le prince Eug&egrave;ne. Sa droite &eacute;tait appuy&eacute;e &agrave; un bois que
+prot&eacute;geaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait
+&agrave; la grande route, mais plus en arri&egrave;re, timidement, et en se refusant.
+Cette disposition avait dict&eacute; celle d'Eug&egrave;ne. La colonne royale, &agrave;
+mesure qu'elle &eacute;tait arriv&eacute;e, s'&eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; droite de cette route,
+sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi
+obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait.
+Chacune des deux arm&eacute;es l'occupait par sa gauche.</p>
+
+<p>Les Russes, plac&eacute;s dans une position si offensive, s'y d&eacute;fendaient;
+leurs boulets seuls attaquaient Eug&egrave;ne. Une canonnade, foudroyante de
+leur c&ocirc;t&eacute;, et presque nulle du n&ocirc;tre, &eacute;tait engag&eacute;e. Eug&egrave;ne, fatigu&eacute; de
+leurs feux, se d&eacute;cide. Il appelle la 14<sup>e</sup> division fran&ccedil;aise, la
+dispose &agrave; gauche du grand chemin, lui montre la hauteur bois&eacute;e o&ugrave;
+s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point
+d&eacute;cisif, le n&oelig;ud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut
+l'enlever. Il ne l'esp&eacute;rait pas; mais cet effort fixerait de ce c&ocirc;t&eacute;
+l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route
+pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.</p>
+
+<p>Trois cents soldats, form&eacute;s en trois troupes, furent les seuls qu'on put
+d&eacute;cider &agrave; monter &agrave; cet assaut. On vit ces hommes d&eacute;vou&eacute;s s'avancer
+r&eacute;solument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable.
+Une batterie de la garde italienne s'avan&ccedil;a pour les prot&eacute;ger, mais
+d'abord les batteries russes la bris&egrave;rent, et leur cavalerie s'en
+empara.</p>
+
+<p>Cependant, les trois cents Fran&ccedil;ais, que d&eacute;chire la mitraille,
+pers&eacute;v&egrave;rent, et d&eacute;j&agrave; ils atteignaient la position ennemie, quand
+soudain, des deux c&ocirc;t&eacute;s du bois, d&eacute;bouchent au galop deux masses de
+cavalerie qui fondent sur eux, les &eacute;crasent et les massacrent. Tous
+p&eacute;rirent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de
+courage dans leur division.</p>
+
+<p>Ce fut alors que reparut le g&eacute;n&eacute;ral Guilleminot. Dans une position si
+critique, que le prince Eug&egrave;ne, avec quatre milliers d'hommes,
+affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+qu'il ait encore montr&eacute; une contenance audacieuse, on le con&ccedil;oit de ce
+chef; mais que la vue de notre d&eacute;sastre et l'ardeur du succ&egrave;s n'aient
+inspir&eacute; aux Russes que des efforts ind&eacute;cis, et qu'enfin ils aient laiss&eacute;
+la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le
+sujet de notre &eacute;tonnement. La victoire &eacute;tait si nouvelle pour eux, que,
+la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils
+remirent au lendemain pour achever.</p>
+
+<p>Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attir&eacute;s
+par ses d&eacute;monstrations, s'&eacute;taient port&eacute;s &agrave; la gauche de la route, et il
+attendait que la nuit, cette alli&eacute;e du plus faible, e&ucirc;t encha&icirc;n&eacute; tous
+leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce c&ocirc;t&eacute;, pour tromper
+l'ennemi, il s'en &eacute;carte, et, tout au travers des champs, il tourne, il
+d&eacute;passe en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant
+que, trop s&ucirc;r de son succ&egrave;s, ce g&eacute;n&eacute;ral y r&ecirc;vait &agrave; la gloire de
+recevoir, le lendemain, l'&eacute;p&eacute;e du fils de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans
+l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats,
+s'&eacute;coulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long
+de l'arm&eacute;e russe; quand tout pour eux d&eacute;pendait d'un regard ou d'un cri
+d'alarme, tout-&agrave;-coup la lune, sortant brillante d'un nuage &eacute;pais, vint
+&eacute;clairer leurs mouvemens. En m&ecirc;me temps, une voix russe &eacute;clate, leur
+crie d'arr&ecirc;ter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus!
+mais Klisky, un Polonais, court &agrave; ce Russe, et, lui parlant dans sa
+langue, sans se troubler: &laquo;Tais-toi, malheureux! lui dit-il &agrave; voix
+basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous
+allons en exp&eacute;dition secr&egrave;te?&raquo; Le Russe tromp&eacute; se tut.</p>
+
+<p>Mais des Cosaques accouraient &agrave; tous momens, sur les flancs de la
+colonne, comme pour la reconna&icirc;tre. Puis ils retournaient au gros de
+leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avanc&egrave;rent comme pour
+charger; mais ils s'en tinrent toujours l&agrave;, soit incertitude sur ce
+qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on
+s'arr&ecirc;ta souvent en leur montrant un front d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande
+route; et le vice-roi &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans Krasno&eacute;, quand le 17 novembre
+Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait
+plus sur le champ de bataille que des tra&icirc;neurs qu'aucun effort n'avait
+pu d&eacute;terminer, la veille, &agrave; quitter leurs feux.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vb" id="CHAPITRE_Vb"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">De</span> son c&ocirc;t&eacute;, l'empereur, pendant toute la journ&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, avait
+attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait &eacute;mu. Un effort
+r&eacute;trograde pour percer jusqu'&agrave; lui avait &eacute;t&eacute; inutile; et la nuit,
+arrivant sans ce prince, avait augment&eacute; l'inqui&eacute;tude de son p&egrave;re
+adoptif. &laquo;Eug&egrave;ne et l'arm&eacute;e d'Italie, et ce long jour d'une attente &agrave;
+tous momens tromp&eacute;e, avaient-ils donc fini &agrave; la fois?&raquo; Un seul espoir
+restait &agrave; Napol&eacute;on: c'est que le vice-roi, repouss&eacute; sur Smolensk, s'y
+serait r&eacute;uni &agrave; Davoust et &agrave; Ney, et que, le lendemain, tous les trois
+ensemble tenteraient un effort d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>Dans son anxi&eacute;t&eacute;, l'empereur rassemble les mar&eacute;chaux qui lui restent.
+C'&eacute;taient Berthier, Bessi&egrave;res, Mortier, Lefebvre: eux sont sauv&eacute;s; ils
+ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'&agrave;
+continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au
+milieu de l'arm&eacute;e russe? non sans doute; et ils se d&eacute;cident &agrave; rentrer
+dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;termination prise, Napol&eacute;on en pr&eacute;para froidement les
+dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne
+l'&eacute;branl&egrave;rent point. Ils lui montraient Kutusof s'avan&ccedil;ant pour
+l'envelopper et le saisir lui-m&ecirc;me dans Krasno&eacute;. D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me, d&egrave;s la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une
+avant-garde d'infanterie russe, l'avait d&eacute;pass&eacute;, et qu'elle s'&eacute;tait
+&eacute;tablie &agrave; Maliewo, dans un village en arri&egrave;re de sa gauche.</p>
+
+<p>Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appel&eacute; Rapp, et
+s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; &laquo;qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de
+l'obscurit&eacute;, courir attaquer cette infanterie &agrave; la ba&iuml;onnette; que
+c'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il
+voulait l'en faire repentir, de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elle n'os&acirc;t plus
+approcher de si pr&egrave;s de son quartier-g&eacute;n&eacute;ral.&raquo; Puis, rappelant aussit&ocirc;t
+son aide-de-camp, &laquo;mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division
+marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tu&eacute; ici; j'aurai
+besoin de toi dans Dantzick.&raquo;</p>
+
+<p>Rapp, en allant porter cet ordre &agrave; Roguet, s'&eacute;tonna de ce que son chef,
+entour&eacute; de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain
+avec neuf mille hommes, dout&acirc;t assez peu de son salut pour songer &agrave; ce
+qu'il aurait &agrave; faire &agrave; Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux
+autres arm&eacute;es ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le
+s&eacute;paraient.</p>
+
+<p>L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo r&eacute;ussit. Roguet jugea de la
+position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux
+villages li&eacute;s par un plateau que d&eacute;fendait un ravin. Ce g&eacute;n&eacute;ral dispose
+sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche
+s'approcheront sans bruit et le plus pr&egrave;s possible de l'ennemi; puis, au
+signal de charge, que lui-m&ecirc;me va leur donner du centre, elles se
+pr&eacute;cipiteront sur les Russes, sans tirer, et &agrave; coups de ba&iuml;onnettes.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les deux ailes de la jeune garde engag&egrave;rent le combat. Pendant
+que les Russes, surpris et ne sachant o&ugrave; se d&eacute;fendre, flottaient de leur
+droite &agrave; leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur
+centre et au milieu de leur camp, o&ugrave; il entra p&ecirc;le-m&ecirc;le avec eux.
+Ceux-ci, divis&eacute;s et en d&eacute;sordre, n'eurent que le temps de jeter la
+plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de
+mettre le feu &agrave; leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les pr&eacute;server,
+ne firent qu'&eacute;clairer leur destruction.</p>
+
+<p>Ce choc arr&ecirc;ta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'arm&eacute;e
+russe, il donna &agrave; l'empereur la possibilit&eacute; de s&eacute;journer &agrave; Krasno&eacute;, et
+au prince Eug&egrave;ne de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napol&eacute;on
+re&ccedil;ut ce prince avec une joie vive; mais bient&ocirc;t il retomba dans une
+inqui&eacute;tude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.</p>
+
+<p>Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable &agrave; ceux
+de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, aupr&egrave;s de la
+tente du g&eacute;n&eacute;ral, les reliques des saints moskovites, environn&eacute;es d'un
+nombre infini de cierges, &eacute;taient expos&eacute;es &agrave; l'adoration des soldats.
+Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux t&eacute;moignait sa d&eacute;votion par
+une suite de signes de croix et de g&eacute;nuflexions mille fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, des
+pr&ecirc;tres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui para&icirc;traient
+ridicules et barbares &agrave; nos peuples civilis&eacute;s.</p>
+
+<p>Toutefois, malgr&eacute; la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et
+notre faiblesse, pendant qu'Eug&egrave;ne s'&eacute;tait bris&eacute; contre Miloradowitch,
+Kutusof, &agrave; deux lieues de ce combat, &eacute;tait rest&eacute; immobile. Dans la unit
+suivante, Beningsen, qu'&eacute;chauffait l'ardent Vilson, excita vainement le
+vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des d&eacute;fauts de son &acirc;ge, sa
+lenteur, son &eacute;trange circonspection, il les appelait sagesse, humanit&eacute;,
+prudence; voulant finir comme il avait commenc&eacute;. Car si l'on peut
+comparer les petits objets aux grands, sa renomm&eacute;e avait un principe
+tout oppos&eacute; &agrave; celle de Napol&eacute;on, la fortune ayant fait l'un, et l'autre
+ayant fait sa fortune.</p>
+
+<p>Il se vantait &laquo;de n'avancer qu'&agrave; petites journ&eacute;es; de faire reposer ses
+soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arr&ecirc;terait aussit&ocirc;t si
+le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.&raquo; Puis,
+s'applaudissant, il pr&eacute;tendait que depuis Viazma il escortait l'arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise, sa prisonni&egrave;re; la ch&acirc;tiant d&egrave;s qu'elle voulait s'arr&ecirc;ter ou
+s'&eacute;loigner de la grande route; qu'il &eacute;tait inutile de se compromettre
+avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une arm&eacute;e de
+canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement
+sous le joug; qu'en cela, Napol&eacute;on le secondait admirablement. Pourquoi
+vouloir acheter &agrave; la fortune ce qu'elle donnait si g&eacute;n&eacute;reusement! Le
+terme de la destin&eacute;e de Napol&eacute;on n'&eacute;tait-il pas irr&eacute;vocablement marqu&eacute;?
+C'&eacute;tait dans les marais de la B&eacute;r&eacute;zina que s'&eacute;teindrait ce m&eacute;t&eacute;ore, que
+s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et
+de lui, en pr&eacute;sence de toutes les arm&eacute;es russes. Lui, le leur aurait
+livr&eacute; affaibli, d&eacute;sarm&eacute;, mourant; c'&eacute;tait assez pour sa gloire.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharn&eacute;,
+ne r&eacute;pondait qu'en suppliant le feld-mar&eacute;chal &laquo;de sortir quelques
+instans de son quartier-g&eacute;n&eacute;ral, de s'avancer sur les hauteurs: l&agrave;, il
+verrait que le dernier moment de Napol&eacute;on &eacute;tait venu. Lui laissera-t-il
+d&eacute;passer cette fronti&egrave;re de la vieille Russie, qui r&eacute;clame cette grande
+victime? Il n'y a plus qu'&agrave; frapper; qu'il ordonne, une charge suffira,
+et dans deux heures la face de l'Europe sera chang&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, s'&eacute;chauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'&eacute;coute, Vilson
+le menace pour la troisi&egrave;me fois de l'indignation universelle. &laquo;D&eacute;j&agrave;,
+dans son arm&eacute;e, &agrave; la vue de cette colonne tra&icirc;nante, mutil&eacute;e, mourante,
+qui lui &eacute;chappe, on entend les Cosaques s'&eacute;crier, que c'est une honte de
+laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!&raquo; Mais Kutusof, que
+la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indiff&eacute;rent, s'irrita
+des efforts qu'on faisait pour l'&eacute;mouvoir, et, par une r&eacute;ponse courte et
+violente, il ferma la bouche &agrave; l'Anglais indign&eacute;.</p>
+
+<p>On assure que le rapport d'un espion lui avait d&eacute;peint Krasno&eacute; rempli
+d'une masse &eacute;norme de garde imp&eacute;riale, et que le vieux mar&eacute;chal craignit
+de compromettre contre elle sa r&eacute;putation. Mais le spectacle de notre
+d&eacute;tresse enhardit Beningsen: ce chef d'&eacute;tat-major d&eacute;cida Strogonof,
+Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent
+pi&egrave;ces de canon, &agrave; oser &agrave; la pointe du jour attaquer, malgr&eacute; Kutusof,
+quatorze mille Fran&ccedil;ais et Italiens affam&eacute;s, affaiblis et &agrave; demi gel&eacute;s.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; le danger dont Napol&eacute;on comprenait toute l'imminence. Il
+pouvait s'y soustraire; le jour n'&eacute;tait point encore venu. Il &eacute;tait
+libre d'&eacute;viter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eug&egrave;ne et
+sa garde, Orcha et Borizof: l&agrave;, il se rallierait aux trente mille
+Fran&ccedil;ais de Victor et d'Oudinot, &agrave; Dombrowski, &agrave; Regnier, &agrave;
+Schwartzenberg, &agrave; tous ses d&eacute;p&ocirc;ts, et il pourrait encore, l'ann&eacute;e
+suivante, repara&icirc;tre redoutable.</p>
+
+<p>Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et
+lui-m&ecirc;me &agrave; pied, &agrave; la t&ecirc;te de sa vieille garde, il la met en mouvement.
+Mais ce n'est point vers la Pologne, son alli&eacute;e, qu'il marche, ni vers
+cette France o&ugrave; il se retrouverait encore le chef d'une dynastie
+naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son &eacute;p&eacute;e:
+&laquo;J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le g&eacute;n&eacute;ral.&raquo; Et
+c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il
+s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les d&eacute;tourner de
+Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie
+qui s'&eacute;tait referm&eacute;e sur eux.</p>
+
+<p>Le jour parut alors, montrant d'un c&ocirc;t&eacute; les bataillons et les batteries
+russes qui, de trois c&ocirc;t&eacute;s, devant, &agrave; droite et derri&egrave;re nous, bordaient
+l'horizon, et de l'autre Napol&eacute;on et ses six mille gardes s'avan&ccedil;ant
+d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte.
+En m&ecirc;me temps Mortier, &agrave; quelques pas devant son empereur, d&eacute;veloppe en
+face de toute la grande-arm&eacute;e russe les cinq mille hommes qui lui
+restent.</p>
+
+<p>Leur but &eacute;tait de d&eacute;fendre le flanc droit de la grande route, depuis
+Krasno&eacute; jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un
+bataillon des chasseurs de la vieille garde, plac&eacute; en carr&eacute; comme un
+fort, aupr&egrave;s du grand chemin, servit d'appui &agrave; la gauche de nos jeunes
+soldats. &Agrave; leur droite, dans les plaines de neige qui environnent
+Krasno&eacute;, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les
+quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid
+lui en avait tu&eacute; ou dispers&eacute; cinq cents, tinrent la place des bataillons
+et des batteries qui manquaient &agrave; l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Clapar&egrave;de resta dans Krasno&eacute;; il y d&eacute;fendit, avec quelques soldats, les
+bless&eacute;s, les bagages et la retraite. Le prince Eug&egrave;ne continua &agrave; se
+retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne
+avaient achev&eacute; son corps d'arm&eacute;e: ses divisions avaient encore quelque
+ensemble, mais pour se tra&icirc;ner, pour mourir, et non pour combattre.</p>
+
+<p>Cependant, Roguet avait &eacute;t&eacute; rappel&eacute; de Maliewo sur le champ de bataille.
+L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'&eacute;tendait
+de plus en plus au-del&agrave; de notre droite pour nous environner. La
+bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus l&agrave; pour
+l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'&eacute;clairs,
+ni rien de ces grands coups si impr&eacute;vus par leur hardiesse, qui
+ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de
+fois d&eacute;contenanc&eacute;, &eacute;tourdi, &eacute;cras&eacute; ses ennemis: tous leurs pas &eacute;taient
+libres, tous les n&ocirc;tres encha&icirc;n&eacute;s, et ce g&eacute;nie de l'attaque &eacute;tait r&eacute;duit
+&agrave; se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Aussi est-ce l&agrave; qu'on a bien vu que la renomm&eacute;e n'est point une ombre
+vaine, que c'est une force r&eacute;elle et doublement puissante par
+l'inflexible fiert&eacute; qu'elle porte &agrave; ses favoris, et par les timides
+pr&eacute;cautions qu'elle sugg&egrave;re &agrave; ceux qui osent l'attaquer. Les Russes
+n'avaient qu'&agrave; marcher en avant, sans man&oelig;uvres, sans feux m&ecirc;me; leur
+masse suffisait, ils en eussent &eacute;cras&eacute; Napol&eacute;on et sa faible troupe:
+mais ils n'os&egrave;rent l'aborder! L'aspect du conqu&eacute;rant de l'&Eacute;gypte et de
+l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une
+arm&eacute;e de victoires, sembl&egrave;rent s'&eacute;lever entre lui et tous ces Russes: on
+e&ucirc;t pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une
+renomm&eacute;e si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la
+jugeaient hors de leur port&eacute;e, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer
+et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille
+garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit,
+comme son chef l'avait appel&eacute;e, les hommes &eacute;taient impuissans, et que
+des canons pouvaient seuls la d&eacute;molir.</p>
+
+<p>Ils firent des br&egrave;ches larges et profondes dans les rangs de Roguet et
+de la jeune garde, mais ils tu&egrave;rent sans vaincre. Ces soldats nouveaux,
+dont la moiti&eacute; n'avait point encore combattu, re&ccedil;urent la mort pendant
+trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour
+l'&eacute;viter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant &eacute;t&eacute; bris&eacute;s, et
+les Russes se tenant hors de port&eacute;e de leurs fusils.</p>
+
+<p>Mais chaque instant renfor&ccedil;ait l'ennemi et affaiblissait Napol&eacute;on. Le
+bruit du canon et Clapar&egrave;de l'avertissaient qu'en arri&egrave;re de lui et de
+Krasno&eacute;, Beningsen se rendait ma&icirc;tre de la route de Liady et de sa
+retraite. L'est, le sud, l'ouest, &eacute;tincelaient de feux ennemis; on ne
+respirait que d'un seul c&ocirc;t&eacute;, qui restait encore libre, celui du nord et
+du Dnieper, vers une &eacute;minence, au pied de laquelle &eacute;taient le grand
+chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de
+canons. Ils &eacute;taient l&agrave; sur la t&ecirc;te de Napol&eacute;on; ils l'auraient &eacute;cras&eacute; &agrave;
+bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces
+seuls mots: &laquo;Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!&raquo;
+Puis aussit&ocirc;t, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention
+se retourn&egrave;rent vers le p&eacute;ril de Mortier.</p>
+
+<p>Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il
+dissipait en marchant pr&eacute;cipitamment. &Agrave; la vue de Krasno&eacute;, les troupes
+de ce mar&eacute;chal se d&eacute;band&egrave;rent, et coururent &agrave; travers champs, pour
+d&eacute;passer la droite de la ligne ennemie, par-derri&egrave;re laquelle elles
+arrivaient. Davoust et ses g&eacute;n&eacute;raux ne purent les rallier qu'&agrave; Krasno&eacute;.</p>
+
+<p>Le premier corps &eacute;tait sauv&eacute;, mais on apprenait en m&ecirc;me temps que notre
+arri&egrave;re-garde ne pouvait plus se d&eacute;fendre dans Krasno&eacute;; que Ney &eacute;tait
+peut-&ecirc;tre encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer &agrave; l'attendre.
+Pourtant Napol&eacute;on h&eacute;sitait: il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; ce grand
+sacrifice.</p>
+
+<p>Mais enfin, comme tout allait p&eacute;rir, il se d&eacute;cide; il appelle Mortier,
+et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit &laquo;qu'il n'a plus un
+instant &agrave; perdre; que l'ennemi le d&eacute;borde de toutes parts; que d&eacute;j&agrave;
+Kutusof peut atteindre Liady, Orcha m&ecirc;me, et le dernier repli du
+Borysth&egrave;ne avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille
+garde, pour occuper ce passage. Davoust rel&egrave;vera Mortier; mais tous deux
+doivent s'efforcer de tenir dans Krasno&eacute; jusqu'&agrave; la nuit, apr&egrave;s quoi ils
+viendront le rejoindre.&raquo; Alors, le c&oelig;ur plein du malheur de Ney et du
+d&eacute;sespoir de l'abandonner, il s'&eacute;loigne lentement du champ de bataille,
+traverse Krasno&eacute;, o&ugrave; il s'arr&ecirc;te encore, et se fait ensuite jour jusqu'&agrave;
+Liady.</p>
+
+<p>Mortier voulut ob&eacute;ir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce
+moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils d&eacute;fendaient,
+et l'ennemi avait couvert aussit&ocirc;t d'artillerie cette position qu'il
+venait de nous enlever. Roguet, se sentant &eacute;cras&eacute; de ses feux, crut
+pouvoir les &eacute;teindre. Un r&eacute;giment qu'il poussa contre la batterie russe
+fut repouss&eacute;. Un second, le 1<sup>er</sup> de voltigeurs, parvint jusqu'au
+milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'&eacute;branl&egrave;rent point. Il
+s'avan&ccedil;ait encore, lorsque, tout d&eacute;chir&eacute; par la mitraille, une troisi&egrave;me
+charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze
+officiers.</p>
+
+<p>Ce g&eacute;n&eacute;ral avait perdu la moiti&eacute; des siens. Il &eacute;tait deux heures, et
+pourtant il &eacute;tonnait encore les Russes par une contenance in&eacute;branlable,
+lorsqu'enfin, s'enhardissant du d&eacute;part de l'empereur, ceux-ci devinrent
+si pressans, que la jeune garde serr&eacute;e de trop pr&egrave;s, ne put bient&ocirc;t plus
+ni tenir, ni reculer.</p>
+
+<p>Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition
+d'une autre troupe de ses tra&icirc;neurs, attir&egrave;rent l'attention des Russes.
+Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent,
+de se retirer pas &agrave; pas devant ces cinquante mille ennemis.
+&laquo;L'entendez-vous, soldats? s'&eacute;crie le g&eacute;n&eacute;ral Laborde, le mar&eacute;chal
+ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!&raquo; Et cette brave et
+malheureuse troupe, entra&icirc;nant quelques-uns de ses bless&eacute;s sous une
+gr&ecirc;le de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de
+carnage, comme sur un champ de man&oelig;uvre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIb" id="CHAPITRE_VIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Quand</span> Mortier eut mis Krasno&eacute; entre lui et Beningsen, il fut sauv&eacute;.
+L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville &agrave; Liady que par le feu
+de ses batteries, qui bordaient le c&ocirc;t&eacute; gauche de la grande route.
+Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu
+de cette marche, un accident bizarre fut remarqu&eacute;. Un obus entra dans le
+corps d'un cheval, il y &eacute;clata, et le mit en pi&egrave;ces sans blesser son
+cavalier, qui tomba d&eacute;bout, et continua.</p>
+
+<p>Cependant, l'empereur s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Lyadi, &agrave; quatre lieues du champ
+de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derri&egrave;re
+lui, l'a d&eacute;pass&eacute;. Il s'attriste, s'inqui&egrave;te, le fait venir, et d'une
+voix &eacute;mue, il lui dit &laquo;que sans doute il s'est battu glorieusement;
+qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et
+l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il &agrave; &ecirc;tre enlev&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal avait d&eacute;pass&eacute; Napol&eacute;on sans le savoir. Il s'expliqua; il
+r&eacute;pondit &laquo;qu'il avait d'abord laiss&eacute; Davoust dans Krasno&eacute;, cherchant
+encore &agrave; rallier ses troupes, et que lui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; non loin de l&agrave;;
+mais que le premier corps, renvers&eacute; sur le sien, l'avait forc&eacute; de
+r&eacute;trograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succ&egrave;s, et qu'il
+semblait ne s'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; sur notre flanc, avec toute son arm&eacute;e, que
+pour contempler notre mis&egrave;re et ramasser nos d&eacute;bris.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain on marcha avec h&eacute;sitation. Les tra&icirc;neurs impatiens prirent
+les devants; tous d&eacute;pass&egrave;rent Napol&eacute;on: ils le virent &agrave; pied, un b&acirc;ton
+&agrave; la main, s'avan&ccedil;ant p&eacute;niblement, avec r&eacute;pugnance, et s'arr&ecirc;tant &agrave;
+chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher &agrave; cette vieille
+Russie, dont alors il d&eacute;passait la fronti&egrave;re, et o&ugrave; il laissait son
+malheureux compagnon d'armes.</p>
+
+<p>Le soir, on fut &agrave; Dombrowna, dans une ville de bois, et peupl&eacute;e comme
+Liady; spectacle nouveau pour cette arm&eacute;e, qui depuis trois mois ne
+voyait que des ruines. On &eacute;tait enfin hors de la vieille Russie, hors de
+ces d&eacute;serts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habit&eacute;, ami,
+et dont on entendait le langage. En m&ecirc;me temps le ciel s'adoucit, le
+d&eacute;gel commen&ccedil;a, on re&ccedil;ut quelques vivres.</p>
+
+<p>Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et m&ecirc;me pour quelques-uns, les
+bivouacs et la famine, tout cessait &agrave; la fois; mais il &eacute;tait trop tard.
+L'empereur voyait son arm&eacute;e d&eacute;truite; &agrave; tout moment le nom de Ney
+s'&eacute;chappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit
+sur-tout on l'entendit g&eacute;mir et s'&eacute;crier, &laquo;que la mis&egrave;re de ses pauvres
+soldats lui d&eacute;chirait le c&oelig;ur, et pourtant qu'il ne pouvait les
+secourir sans se fixer en quelque lieu; mais o&ugrave; pouvoir se reposer, sans
+munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'&eacute;tait plus assez
+fort pour s'arr&ecirc;ter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite
+possible.&raquo;</p>
+
+<p>Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle
+que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de
+tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y &eacute;tait entr&eacute; le 16. Napol&eacute;on
+resta d'abord muet et comme frapp&eacute; par ce dernier coup; puis, s'&eacute;levant
+en proportion de son danger, il reprit froidement: &laquo;Eh bien! il ne nous
+reste plus qu'&agrave; nous faire jour avec nos ba&iuml;onnettes.&raquo;</p>
+
+<p>Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; Schwartzenberg,
+ou que Schwartzenberg avait peut-&ecirc;tre laiss&eacute; passer, car on ignorait
+tout, et pour &eacute;chapper &agrave; Kutusof et &agrave; Witgenstein, il fallait traverser
+la B&eacute;r&eacute;zina &agrave; Borizof: c'est pourquoi Napol&eacute;on envoie sur-le-champ (le
+19 novembre, de Dombrowna) &agrave; Dombrowski, l'ordre de ne plus songer &agrave;
+combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il &eacute;crit au duc
+de Reggio de marcher rapidement sur ce m&ecirc;me point, et de courir
+reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres
+donn&eacute;s, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigu&eacute; de souffrir,
+s'affaise.</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tait encore loin de para&icirc;tre, lorsqu'un bruit singulier le tira
+de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord
+quelques coups de feu, mais qu'ils &eacute;taient tir&eacute;s par les n&ocirc;tres pour
+faire sortir des maisons ceux qui s'y &eacute;taient abrit&eacute;s, et pour prendre
+leur place; d'autres pr&eacute;tendent que, par un d&eacute;sordre trop fr&eacute;quent dans
+nos bivouacs, o&ugrave; l'on s'appelait &agrave; grands cris, le nom de <i>Hausanne</i>,
+d'un grenadier, ayant &eacute;t&eacute; tout-&agrave;-coup fortement prononc&eacute; au milieu d'un
+profond silence, on crut entendre le cri d'alerte <i>aux armes</i>, qui
+annonce une surprise et l'ennemi.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, tous aussit&ocirc;t virent ou crurent voir les Cosaques,
+et un grand bruit de guerre et d'&eacute;pouvante environna Napol&eacute;on. Lui, sans
+s'&eacute;mouvoir, dit &agrave; Rapp: &laquo;Allez voir, ce sont sans doute quelques
+mis&eacute;rables Cosaques qui en veulent &agrave; notre sommeil!&raquo; Mais bient&ocirc;t ce fut
+un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et
+qui, se rencontrant dans les t&eacute;n&egrave;bres, se prenaient pour ennemis.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on crut un instant &agrave; une attaque s&eacute;rieuse. Un cours d'eau encaiss&eacute;
+traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a &eacute;t&eacute;
+plac&eacute;e derri&egrave;re ce ravin. On lui r&eacute;pond que ce soin a &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;: alors
+il court au pont, et lui-m&ecirc;me fait passer promptement ses canons
+au-del&agrave; de ce d&eacute;fil&eacute;.</p>
+
+<p>Puis il revient &agrave; sa vieille garde, et s'arr&ecirc;tant devant chaque
+bataillon: &laquo;Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir &eacute;t&eacute;
+vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-m&ecirc;mes! donnons l'exemple
+&agrave; l'arm&eacute;e! Parmi vous, plusieurs ont d&eacute;j&agrave; abandonn&eacute; leurs aigles, et
+m&ecirc;me leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai
+pour arr&ecirc;ter ce d&eacute;sordre, mais &agrave; vous seuls! Faites-vous justice entre
+vous! C'est &agrave; votre honneur que je confie votre discipline!&raquo;</p>
+
+<p>Il fit haranguer de m&ecirc;me ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent &agrave;
+ces vieux grenadiers, qui peut-&ecirc;tre n'en avaient pas besoin. Le reste
+les re&ccedil;ut avec acclamation, mais une heure apr&egrave;s, quand on se remit en
+marche, ils &eacute;taient oubli&eacute;s. Quant &agrave; son arri&egrave;re-garde, s'en prenant
+sur-tout &agrave; elle d'une si chaude alarme, il envoya porter &agrave; Davoust des
+paroles de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; Orcha, on trouva des &eacute;tablissemens de vivres assez abondans, un
+&eacute;quipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agr&egrave;s, qui furent
+tous br&ucirc;l&eacute;s, et trente-six canons attel&eacute;s qui furent distribu&eacute;s entre
+Davoust, Eug&egrave;ne et Maubourg.</p>
+
+<p>On revit l&agrave;, pour la premi&egrave;re fois, des officiers et des gendarmes
+charg&eacute;s d'arr&ecirc;ter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des
+tra&icirc;neurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles,
+qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, le d&eacute;sordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui
+s'y &eacute;taient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bient&ocirc;t des
+mis&eacute;rables cri&egrave;rent: &laquo;Voil&agrave; les Cosaques&raquo;, leur but &eacute;tait de pr&eacute;cipiter
+la marche de ceux qui les pr&eacute;c&eacute;daient, et d'augmenter le tumulte. Ils en
+profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui
+n'&eacute;taient pas sur leurs gardes.</p>
+
+<p>Les gendarmes, qui revoyaient cette arm&eacute;e pour la premi&egrave;re fois depuis
+son d&eacute;sastre, &eacute;tonn&eacute;s &agrave; l'aspect de tant de mis&egrave;re, effray&eacute;s d'une si
+grande confusion, se d&eacute;courag&egrave;rent. On p&eacute;n&eacute;tra en tumulte sur cette rive
+alli&eacute;e. Elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; livr&eacute;e au pillage, sans la garde et quelques
+centaines d'hommes qui restaient au prince Eug&egrave;ne.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq
+mille! Eug&egrave;ne avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux
+mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix
+mille!</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal lui-m&ecirc;me avait tout perdu; il &eacute;tait sans linge et ext&eacute;nu&eacute; de
+faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui
+offrit, et le d&eacute;vora. On lui donna un mouchoir pour qu'il p&ucirc;t essuyer sa
+figure, couverte de frimas. Il s'&eacute;criait &laquo;que des hommes de fer
+pouvaient seuls supporter de pareilles &eacute;preuves, qu'il y avait
+impossibilit&eacute; mat&eacute;rielle d'y r&eacute;sister; que les forces humaines avaient
+des bornes, qu'elles &eacute;taient toutes d&eacute;pass&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'&agrave; Viazma. On
+le voyait encore, suivant son habitude, s'arr&ecirc;ter &agrave; tous les d&eacute;fil&eacute;s, et
+y rester le dernier de son corps d'arm&eacute;e, renvoyant chacun &agrave; son rang,
+et luttant toujours contre le d&eacute;sordre. Il poussait ses soldats &agrave;
+insulter et &agrave; d&eacute;pouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui
+jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les
+autres. N&eacute;anmoins, on a accus&eacute; son g&eacute;nie m&eacute;thodique et s&eacute;v&egrave;re, si
+d&eacute;plac&eacute; au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir &eacute;t&eacute; trop
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>L'empereur tenta vainement d'arr&ecirc;ter ce d&eacute;couragement. Seul, on
+l'entendait g&eacute;mir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors,
+sur cela m&ecirc;me, il voulait para&icirc;tre inflexible. Il fit donc proclamer
+&laquo;que chacun e&ucirc;t &agrave; rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher
+aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.&raquo;</p>
+
+<p>Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus
+insensibles ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et
+craignant moins la mort dont on les mena&ccedil;ait que la vie telle qu'on la
+leur offrait.</p>
+
+<p>Mais l'assurance de Napol&eacute;on croissait avec le p&eacute;ril; &agrave; ses yeux, et au
+milieu de ces d&eacute;serts de boue et de glace, cette poign&eacute;e d'hommes &eacute;tait
+toujours la grande-arm&eacute;e, et lui, le conqu&eacute;rant de l'Europe! et il n'y
+avait pas d'aveuglement dans cette fermet&eacute;: on en fut certain, quand,
+dans cette ville m&ecirc;me, on le vit br&ucirc;ler de ses propres mains tous ceux
+de ses effets qui pouvaient servir de troph&eacute;es &agrave; l'ennemi, s'il
+succombait.</p>
+
+<p>L&agrave;, furent malheureusement consum&eacute;s tous les papiers qu'il avait
+rassembl&eacute;s pour &eacute;crire l'histoire de sa vie, car tel avait &eacute;t&eacute; son
+projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il &eacute;tait alors
+d&eacute;termin&eacute; &agrave; s'arr&ecirc;ter vainqueur et mena&ccedil;ant sur cette D&uuml;na et ce
+Borysth&egrave;ne, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et d&eacute;sarm&eacute;. Alors l'ennui
+de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait
+son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre C&eacute;sar y e&ucirc;t
+dict&eacute; ses Commentaires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIb" id="CHAPITRE_VIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cependant</span>, tout &eacute;tait chang&eacute;: deux arm&eacute;es ennemies lui coupaient sa
+retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de
+se faire jour; et, comme ces for&ecirc;ts lithuaniennes o&ugrave; il allait
+s'enfoncer lui &eacute;taient inconnues, il appela ceux des siens qui les
+avaient travers&eacute;es pour arriver jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>Jomini fut de ce conseil. L'empereur commen&ccedil;a par dire &laquo;que le trop
+d'habitude des grands succ&egrave;s pr&eacute;parait souvent de grands revers, mais
+qu'il n'&eacute;tait pas question de r&eacute;criminer.&raquo; Puis il parla de la prise de
+Minsk, et convenant de l'habilet&eacute; des man&oelig;uvres pers&eacute;v&eacute;rantes de
+Kutusof sur son flanc droit, il d&eacute;clara &laquo;qu'il voulait abandonner sa
+ligne d'op&eacute;ration sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de
+Reggio, passer sur le ventre &agrave; Witgenstein, et regagner Wilna en
+tournant la B&eacute;r&eacute;zina par ses sources.&raquo;</p>
+
+<p>Jomini combattit ce projet. Ce g&eacute;n&eacute;ral suisse all&eacute;gua la position de
+Witgenstein dans de longs d&eacute;fil&eacute;s. Sa r&eacute;sistance y pourrait &ecirc;tre, ou
+opini&acirc;tre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il
+ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand d&eacute;sordre, un
+changement de route ach&egrave;verait de perdre l'arm&eacute;e; qu'elle s'&eacute;garerait
+dans ces chemins de traverse, au milieu de for&ecirc;ts st&eacute;riles et
+mar&eacute;cageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver
+quelque ensemble. Borizof et son pont sur la B&eacute;r&eacute;zina &eacute;taient encore
+libres; il suffirait de l'atteindre.</p>
+
+<p>C'est alors qu'il affirma conna&icirc;tre l'existence d'un chemin qui, &agrave; la
+droite de cette ville, s'&eacute;l&egrave;ve sur des ponts de bois, au travers des
+marais lithuaniens. Selon lui, c'&eacute;tait le seul chemin qui pouvait
+conduire l'arm&eacute;e &agrave; Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, &agrave;
+gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journ&eacute;e, et les
+cinquante ponts bris&eacute;s, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui
+l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux arm&eacute;es ennemies, en les
+&eacute;vitant toutes deux.</p>
+
+<p>L'empereur fut &eacute;branl&eacute;; mais, comme il r&eacute;pugnait &agrave; sa fiert&eacute; d'&eacute;viter un
+combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il
+appelle le g&eacute;n&eacute;ral du g&eacute;nie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui
+crie &laquo;qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein
+vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui
+demande si elle est attaquable.</p>
+
+<p>Celui-ci, r&eacute;pondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait
+&agrave; toute cette contr&eacute;e bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer &agrave; sa vue et &agrave;
+sa port&eacute;e, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour
+s'&eacute;lever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque
+pr&ecirc;terait longuement &agrave; leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son
+flanc droit; que cette position &eacute;tait donc inabordable de front, et que,
+pour la tourner, il faudrait r&eacute;trograder vers Vitepsk, et prendre un
+trop long circuit.</p>
+
+<p>Alors Napol&eacute;on, vaincu dans cette derni&egrave;re esp&eacute;rance de gloire, se
+d&eacute;cida pour Borizof. Il ordonna au g&eacute;n&eacute;ral &Eacute;bl&eacute; d'aller, avec huit
+compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la
+B&eacute;r&eacute;zina, et &agrave; Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant
+&laquo;qu'il &eacute;tait cruel de se retirer sans combattre, de para&icirc;tre fuir.
+Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette
+de s'arr&ecirc;ter, et de montrer encore &agrave; l'Europe qu'il sait toujours
+combattre et vaincre.&raquo;</p>
+
+<p>Toutes ses illusions &eacute;taient d&eacute;truites. &Agrave; Smolensk, o&ugrave; il &eacute;tait arriv&eacute;
+et d'o&ugrave; il &eacute;tait parti le premier, il avait plut&ocirc;t encore appris que vu
+son d&eacute;sastre. &Agrave; Krasno&eacute;, o&ugrave; nos mis&egrave;res s'&eacute;taient d&eacute;roul&eacute;es
+successivement sous ses yeux, le p&eacute;ril avait &eacute;t&eacute; une distraction; mais &agrave;
+Orcha, il put contempler &agrave; la fois et &agrave; loisir toute son infortune.</p>
+
+<p>&Agrave; Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le
+tr&eacute;sor, l'espoir de vivre et de respirer derri&egrave;re la B&eacute;r&eacute;zina, restaient
+encore; ici, c'&eacute;taient &agrave; peine dix mille soldats, presque sans v&ecirc;temens,
+sans chaussure, embarrass&eacute;s dans une foule de mourans, quelques canons
+et un tr&eacute;sor pill&eacute;.</p>
+
+<p>En cinq jours tout s'&eacute;tait aggrav&eacute;; la destruction et la d&eacute;sorganisation
+avaient fait des progr&egrave;s effrayans; Minsk &eacute;tait pris. Ce n'&eacute;tait plus le
+repos, l'abondance qu'il retrouverait au-del&agrave; de la B&eacute;r&eacute;zina; mais de
+nouveaux combats contre une arm&eacute;e nouvelle. Enfin, la d&eacute;fection de
+l'Autriche semblait s'&ecirc;tre d&eacute;clar&eacute;e, et peut-&ecirc;tre &eacute;tait-elle un signal
+donn&eacute; &agrave; toute l'Europe.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ignorait m&ecirc;me s'il pourrait atteindre &agrave; Borizof le nouveau
+danger que les h&eacute;sitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir
+pr&eacute;par&eacute;. On a vu qu'une troisi&egrave;me arm&eacute;e russe, celle de Witgenstein,
+mena&ccedil;ait &agrave; sa droite l'intervalle qui le s&eacute;parait de cette ville; qu'il
+lui avait oppos&eacute; le duc de Bellune, et avait ordonn&eacute; &agrave; ce mar&eacute;chal de
+retrouver l'occasion manqu&eacute;e le 1<sup>er</sup> novembre, et de reprendre
+l'offensive.</p>
+
+<p>Victor avait ob&eacute;i, et le 14, le jour m&ecirc;me o&ugrave; Napol&eacute;on &eacute;tait sorti de
+Smolensk, ce mar&eacute;chal et le duc de Reggio avaient fait replier les
+premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, pr&eacute;parant par ce combat
+une bataille qu'ils &eacute;taient convenus de livrer le lendemain.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais &eacute;taient trente mille contre quarante mille. L&agrave;, comme &agrave;
+Viazma, c'&eacute;tait assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.</p>
+
+<p>Leurs mar&eacute;chaux s'entendirent mal. Victor voulait man&oelig;uvrer sur l'aile
+gauche ennemie, d&eacute;border Witgenstein avec les deux corps fran&ccedil;ais, en
+marchant par Botsche&iuml;kowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur
+B&eacute;r&eacute;sino. Oudinot d&eacute;sapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce
+serait se s&eacute;parer de la grande-arm&eacute;e, qui nous appelait &agrave; son secours.</p>
+
+<p>Ainsi l'un des chefs voulant man&oelig;uvrer, et l'autre attaquer de front,
+on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit &agrave;
+Cz&eacute;r&eacute;ia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut
+oblig&eacute; de la suivre.</p>
+
+<p>Il ne s'arr&ecirc;ta qu'&agrave; une journ&eacute;e de la Lukolm, vers Senno, o&ugrave; Witgenstein
+l'inqui&eacute;ta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre dat&eacute;
+de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul
+devant le g&eacute;n&eacute;ral russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconn&ucirc;t sa
+sup&eacute;riorit&eacute;, et l'empereur, dans Orcha, o&ugrave; il voit, le 20 novembre, son
+arri&egrave;re-garde perdue, son flanc gauche menac&eacute; par Kutusof, et sa t&ecirc;te de
+colonne arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; la B&eacute;r&eacute;zina par l'arm&eacute;e de Volhinie, apprend que
+Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'&ecirc;tre battus et
+repouss&eacute;s, sont pr&ecirc;ts &agrave; fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se
+h&acirc;te.</p>
+
+<p>Mais Napol&eacute;on se d&eacute;cide lentement &agrave; quitter le Borysth&egrave;ne. Il lui semble
+que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer
+pour toujours &agrave; cet intr&eacute;pide compagnon d'armes. L&agrave;, comme &agrave; Liady et &agrave;
+Dombrowna, &agrave; chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie
+demander si l'on n'a rien appris de ce mar&eacute;chal, mais rien de son
+existence ne transpire au travers de l'arm&eacute;e russe: voil&agrave; quatre jours
+que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur esp&egrave;re toujours.</p>
+
+<p>Enfin, forc&eacute; le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eug&egrave;ne,
+Mortier et Davoust, et s'arr&ecirc;te &agrave; deux lieues de l&agrave;, demandant Ney,
+l'attendant encore. C'&eacute;tait une m&ecirc;me douleur dans toute l'arm&eacute;e, dont
+alors Orcha contenait les restes. D&egrave;s que les soins les plus pressans
+laiss&egrave;rent un instant de repos, toutes les pens&eacute;es, tous les regards se
+tourn&egrave;rent vers la rive russe. On &eacute;coutait si quelque bruit de guerre
+n'annoncerait pas l'arriv&eacute;e de Ney, ou plut&ocirc;t ses derniers soupirs; mais
+l'on ne voyait que des ennemis, qui d&eacute;j&agrave; mena&ccedil;aient les ponts du
+Borysth&egrave;ne! L'un des trois chefs voulut alors les d&eacute;truire; les autres
+s'y oppos&egrave;rent: c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; se s&eacute;parer encore plus de leur compagnon
+d'armes, convenir qu'ils d&eacute;sesp&eacute;raient de le sauver, et, constern&eacute;s
+d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y r&eacute;signer.</p>
+
+<p>Mais, enfin, avec cette, quatri&egrave;me journ&eacute;e finit l'espoir. La nuit
+n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible d'attendre plus long-temps le troisi&egrave;me corps dans
+les plaines de Krasno&eacute;, o&ugrave; il e&ucirc;t fallu combattre vingt-huit heures de
+plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux
+souvenirs. Davoust avait quitt&eacute; le dernier l'infortun&eacute; mar&eacute;chal, et
+Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient &eacute;t&eacute; ses derni&egrave;res
+paroles! D&egrave;s les premiers coups de canon tir&eacute;s le 15 sur Napol&eacute;on, Ney
+avait voulu que sur-le-champ on &eacute;vacu&acirc;t Smolensk &agrave; la suite du vice-roi:
+Davoust s'y &eacute;tait refus&eacute;, objectant les ordres de l'empereur et
+l'obligation de d&eacute;truire les remparts de la ville. Ces deux chefs
+s'&eacute;taient irrit&eacute;s, et Davoust pers&eacute;v&eacute;rant &agrave; demeurer jusqu'au lendemain,
+Ney, charg&eacute; de fermer la marche, avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de l'attendre.</p>
+
+<p>Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait pr&eacute;venir de son danger;
+mais alors Ney, soit qu'il e&ucirc;t chang&eacute; d'avis, soit irritation contre
+Davoust, lui avait fait r&eacute;pondre &laquo;que tous les Cosaques de l'univers ne
+l'emp&ecirc;cheraient pas d'ex&eacute;cuter ses instructions.&raquo;</p>
+
+<p>Ces souvenirs et toutes les conjectures &eacute;puis&eacute;es, on retombait dans un
+plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques
+chevaux, puis ce cri de joie: &laquo;Le mar&eacute;chal Ney est sauv&eacute;, il repara&icirc;t,
+voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!&raquo; En effet, un de ses
+officiers accourait; il apprit que le mar&eacute;chal s'avan&ccedil;ait par la rive
+droite du Borysth&egrave;ne, et qu'il demandait du secours.</p>
+
+<p>La nuit commen&ccedil;ait; Davoust, Eug&egrave;ne et le duc de Tr&eacute;vise n'avaient que
+sa courte dur&eacute;e pour ranimer et r&eacute;chauffer leurs soldats, jusque-l&agrave;
+toujours au bivouac. Pour la premi&egrave;re fois, depuis Moskou, ces
+malheureux avaient re&ccedil;u des vivres suffisans: ils allaient les pr&eacute;parer
+et se reposer chaudement et &agrave; couvert: comment leur faire reprendre
+leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos,
+dont ils commencent &agrave; go&ucirc;ter la douceur inexprimable? Qui leur
+persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer
+dans les t&eacute;n&egrave;bres et les glaces russes?</p>
+
+<p>Eug&egrave;ne et Mortier se disput&egrave;rent ce d&eacute;vouement. Le premier ne l'emporta
+qu'en se r&eacute;clamant de son rang supr&ecirc;me. Les abris et les distributions
+avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les tra&icirc;neurs
+s'&eacute;taient ralli&eacute;s. Eug&egrave;ne retrouva quatre mille hommes: au nom du danger
+de Ney tous march&egrave;rent; mais ce fut leur dernier effort.</p>
+
+<p>Ils s'avanc&egrave;rent dans l'obscurit&eacute;, par des chemins inconnus, et firent
+au hasard deux lieues, s'arr&ecirc;tant &agrave; chaque moment pour &eacute;couter. D&eacute;j&agrave;
+l'anxi&eacute;t&eacute; augmentait. S'&eacute;tait-on &eacute;gar&eacute;! &eacute;tait-il trop tard! leurs
+malheureux compagnons avaient-ils succomb&eacute;! &eacute;tait-ce l'arm&eacute;e russe
+triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince
+Eug&egrave;ne fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur
+cette mer de neige des signaux de d&eacute;tresse; c'&eacute;taient ceux du troisi&egrave;me
+corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, r&eacute;pondaient au canon du
+quatri&egrave;me par des feux de pelotons.</p>
+
+<p>Les deux corps se dirig&egrave;rent aussit&ocirc;t l'un sur l'autre. Les premiers qui
+s'aper&ccedil;urent furent Ney et Eug&egrave;ne; ils accoururent, Eug&egrave;ne plus
+pr&eacute;cipitamment, et se jet&egrave;rent dans les bras l'un de l'autre. Eug&egrave;ne
+pleurait, Ney laissait &eacute;chapper des accens de col&egrave;re. L'un heureux,
+attendri, exalt&eacute; de l'h&eacute;ro&iuml;sme guerrier que son h&eacute;ro&iuml;sme chevaleresque
+venait recueillir: l'autre, encore tout &eacute;chauff&eacute; du combat, irrit&eacute; des
+dangers que l'honneur de l'arm&eacute;e avait couru dans sa personne, et s'en
+prenant &agrave; Davoust qu'il accusait &agrave; tort de l'avoir abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Quelques heures apr&egrave;s, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put
+tirer qu'un regard rude et ces mots: &laquo;Moi, monsieur le mar&eacute;chal, je ne
+vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, d&egrave;s que les deux corps s'&eacute;taient reconnus; ils n'avaient plus
+gard&eacute; de rangs. Soldats, officiers, g&eacute;n&eacute;raux, tous avaient couru les uns
+vers les autres. Ceux d'Eug&egrave;ne serraient les mains &agrave; ceux de Ney, ils
+les touchaient avec une joie m&ecirc;l&eacute;e d'&eacute;tonnement et de curiosit&eacute;, et les
+pressaient contre leur sein avec une tendre piti&eacute;. Les vivres,
+l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils
+les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers
+Orcha, tous impatiens, ceux d'Eug&egrave;ne d'entendre, ceux de Ney de
+raconter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIIb" id="CHAPITRE_VIIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ils</span> dirent comment, le 17 novembre, ils &eacute;taient sortis de Smolensk avec
+douze canons, six mille ba&iuml;onnettes et trois cents chevaux, en y
+abandonnant cinq mille malades &agrave; la discr&eacute;tion de l'ennemi: et que, sans
+le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur mar&eacute;chal
+n'e&ucirc;t jamais pu arracher aux d&eacute;combres de cette ville, sept mille
+tra&icirc;neurs sans armes qui s'y &eacute;taient abrit&eacute;s. Ils racontent quels furent
+les soins de leur chef pour les bless&eacute;s, pour les femmes, pour leurs
+enfans, et que cette fois encore, le plus brave a &eacute;t&eacute; le plus humain.</p>
+
+<p>Aux portes de la ville une action infame les a frapp&eacute;s d'une horreur qui
+dure encore. Une m&egrave;re a abandonn&eacute; son fils &acirc;g&eacute; de cinq ans: malgr&eacute; ses
+cris et ses pleurs, elle l'a repouss&eacute; de son tra&icirc;neau trop charg&eacute;.
+Elle-m&ecirc;me criait d'un air &eacute;gar&eacute;: &laquo;qu'il n'avait pas vu la France! qu'il
+ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle
+voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortun&eacute; dans
+les bras de sa m&egrave;re, deux fois elle l'a rejet&eacute; sur la neige glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais ils n'ont point laiss&eacute; sans punition ce crime solitaire, au milieu
+de mille d&eacute;vouemens d'une tendresse sublime. Cette femme d&eacute;natur&eacute;e a &eacute;t&eacute;
+abandonn&eacute;e sur cette m&ecirc;me neige, d'o&ugrave; l'on a relev&eacute; sa victime pour la
+confier &agrave; une autre m&egrave;re; et ils montraient dans leurs rangs cet
+orphelin, que depuis on revit encore &agrave; la B&eacute;r&eacute;zina, puis &agrave; Wilna, m&ecirc;me &agrave;
+Kowno, et enfin qui &eacute;chappa &agrave; toutes les horreurs de la retraite.</p>
+
+<p>Cependant, les officiers d'Eug&egrave;ne pressent ceux de Ney de leurs
+questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur mar&eacute;chal,
+s'avan&ccedil;ant vers Krasno&eacute;, tout au travers de nos immenses d&eacute;bris,
+tra&icirc;nant apr&egrave;s eux une foule d&eacute;sol&eacute;e, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s par une autre foule
+dont la faim h&acirc;te les pas.</p>
+
+<p>Ils racontent comment ils ont trouv&eacute; le fond de chaque ravin rempli de
+casques, de schakos, de coffres enfonc&eacute;s, d'habillemens &eacute;pars, de
+voitures et de canons, les uns renvers&eacute;s, les autres encore attel&eacute;s de
+chevaux abattus, expirans et &agrave; demi d&eacute;vor&eacute;s.</p>
+
+<p>Comment vers Korythnia, &agrave; la fin de leur premi&egrave;re journ&eacute;e, une violente
+d&eacute;tonation, et sur leurs t&ecirc;tes, le sifflement de plusieurs boulets leur
+ont fait croire au commencement d'un combat. Cette d&eacute;charge partait
+devant et tout pr&egrave;s d'eux, sur la route m&ecirc;me, et pourtant ils
+n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avanc&eacute;s
+pour les d&eacute;couvrir; mais ils n'ont trouv&eacute;, dans un pli de la route, que
+deux batteries fran&ccedil;aises abandonn&eacute;es avec leurs munitions, et dans les
+champs voisins, une bande de mis&eacute;rables Cosaques, fuyant effray&eacute;s de
+l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils
+avaient fait.</p>
+
+<p>Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander &agrave; leur tour ce qui s'est
+pass&eacute;? quel est donc le d&eacute;couragement universel? et pourquoi l'on a
+abandonn&eacute; &agrave; l'ennemi des armes tout enti&egrave;res? N'avait-on pas eu le temps
+d'enclouer les pi&egrave;ces, ou du moins de g&acirc;ter leurs approvisionnemens?</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontr&eacute; que les
+traces d'une marche d&eacute;sastreuse. Mais le lendemain tout a chang&eacute;, et ils
+conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arriv&eacute;s a
+cette neige rouge de sang, parsem&eacute;e d'armes en pi&egrave;ces et de cadavres
+mutil&eacute;s. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille:
+ils se les sont montr&eacute;s r&eacute;ciproquement. L&agrave;, avait &eacute;t&eacute; la 14<sup>e</sup>
+division; voil&agrave; encore, sur les plaques de ses schakos bris&eacute;s, les
+num&eacute;ros de ses r&eacute;gimens. L&agrave;, fut la garde italienne: voil&agrave; ses morts,
+ils en ont reconnu les uniformes! Mais o&ugrave; sont ses restes vivans? et ce
+terrain sanglant, toutes ses formes inanim&eacute;es, ce silence immobile et
+glac&eacute; du d&eacute;sert et de la mort, ils les ont interrog&eacute;s vainement, ils
+n'ont pu p&eacute;n&eacute;trer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui
+les attendait eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ney les a entra&icirc;n&eacute;s rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se
+sont avanc&eacute;s, sans obstacle, jusqu'&agrave; cet endroit o&ugrave; la route plonge dans
+un profond ravin, d'o&ugrave; elle s'&eacute;l&egrave;ve ensuite sur un large plateau.
+C'&eacute;tait celui de Katova, et ce m&ecirc;me champ de bataill&eacute; o&ugrave;, trois mois
+plut&ocirc;t, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowsko&iuml;, et
+salu&eacute; Napol&eacute;on avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils
+ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgr&eacute; la neige qui le d&eacute;figurait.</p>
+
+<p>Alors ceux de Mortier s'&eacute;crient &laquo;que c'&eacute;tait donc aussi cette m&ecirc;me
+position o&ugrave; l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en
+combattant!&raquo; Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plut&ocirc;t
+Miloradowitch, avait pris la place de Napol&eacute;on, car le vieillard russe
+n'avait point encore quitt&eacute; Dobro&eacute;.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; leurs hommes d&eacute;band&eacute;s r&eacute;trogradaient en leur montrant ces plaines
+de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se d&eacute;tachant des
+siens, a descendu la colline: il s'est pr&eacute;sent&eacute; seul devant leur
+mar&eacute;chal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le
+malheur de leur chef, ou crainte de son d&eacute;sespoir, il a envelopp&eacute; de
+termes adulateurs l'injonction de se rendre.</p>
+
+<p>C'est Kutusof qui l'a envoy&eacute;. &laquo;Ce feld-mar&eacute;chal n'oserait faire une si
+cruelle proposition &agrave; un si grand g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; un guerrier si renomm&eacute;,
+s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille
+Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui
+offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.&raquo;</p>
+
+<p>Le Russe n'avait point achev&eacute; que tout-&agrave;-coup quarante d&eacute;charges de
+mitraille, partant de la droite de son arm&eacute;e, viennent, en d&eacute;chirant
+l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En m&ecirc;me temps,
+un officier fran&ccedil;ais s'&eacute;lance sur lui comme sur un tra&icirc;tre, pour le
+tuer, et tout &agrave; la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au
+sien, lui crie: &laquo;Un mar&eacute;chal ne se rend point; on ne parlemente pas sous
+le feu; vous &ecirc;tes mon prisonnier!&raquo; Et le malheureux officier d&eacute;sarm&eacute;,
+est rest&eacute; expos&eacute; aux coups des siens. Il n'a &eacute;t&eacute; rel&acirc;ch&eacute; que deux jours
+apr&egrave;s, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes
+ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont
+devenues des volcans en &eacute;ruption, mais que Ney s'en est exalt&eacute;; puis,
+s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur mar&eacute;chal revient dans
+leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de
+feu semblait &ecirc;tre dans l'&eacute;l&eacute;ment qui lui &eacute;tait propre.</p>
+
+<p>Kutusof ne l'a point tromp&eacute;. On voit, d'un c&ocirc;t&eacute;, quatre-vingt mille
+hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes
+redoubl&eacute;es, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une
+position formidable, enfin tout, et la fortune, qui &agrave; elle seule tient
+lieu de tout. De l'autre c&ocirc;t&eacute;, cinq mille soldats, une colonne
+tra&icirc;nante, morcel&eacute;e, une marche incertaine, languissante, des armes
+incompl&egrave;tes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains
+affaiblies.</p>
+
+<p>Et cependant le g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais n'a song&eacute; ni &agrave; se rendre, ni m&ecirc;me &agrave;
+mourir, mais &agrave; percer, &agrave; se faire jour, et cela sans penser qu'il tente
+un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout
+s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet
+orgueil d'un vainqueur, &agrave; qui l'habitude des succ&egrave;s invraisemblables a
+fait croire tout possible.</p>
+
+<p>Ce qui les &eacute;tonnait le plus, c'est qu'ils eussent &eacute;t&eacute; si dociles; car
+tous ont &eacute;t&eacute; dignes de lui, et ils ajoutent que c'est l&agrave; qu'ils ont bien
+vu que ce ne sont pas seulement les grandes opini&acirc;tret&eacute;s, les grands
+desseins, les grandes t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s qui font le grand homme, mais sur-tout
+cette puissance d'y entra&icirc;ner et d'y soutenir les autres.</p>
+
+<p>Ricard et ses quinze cents soldats &eacute;taient en t&ecirc;te, Ney les lance contre
+l'arm&eacute;e ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division
+plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe
+&eacute;cras&eacute;e par la premi&egrave;re ligne russe.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal, sans s'&eacute;tonner, ni permettre qu'on s'&eacute;tonne, en rassemble
+les restes, les forme en r&eacute;serve et s'avance &agrave; leur place. Il ordonne &agrave;
+quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'arm&eacute;e ennemie; et
+lui-m&ecirc;me avec trois mille hommes, il monte de front &agrave; cet assaut. Il n'a
+point harangu&eacute;: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un h&eacute;ros, est de
+tous les mouvemens oratoires le plus &eacute;loquent, et de tous les ordres le
+plus imp&eacute;rieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abord&eacute;, enfonc&eacute;, renvers&eacute; la
+premi&egrave;re ligne russe, et, sans s'arr&ecirc;ter, ils se pr&eacute;cipitaient sur la
+seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est
+venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses g&eacute;n&eacute;raux bless&eacute;s,
+la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne
+d&eacute;form&eacute;e tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entra&icirc;ne.</p>
+
+<p>Ney reconna&icirc;t qu'il a tent&eacute; l'impossible, et il attend que la fuite des
+siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui d&eacute;sormais est sa seule
+ressource: l&agrave;, sans espoir et sans crainte, il les arr&ecirc;te et les
+reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il
+r&eacute;pond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte &agrave; l&agrave;
+fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.</p>
+
+<p>Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie. &Agrave; leur
+extr&ecirc;me surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outr&eacute; comme l'imitation,
+s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanit&eacute;, sa prudence, rester sur
+ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser
+vaincre, et comme &eacute;tonn&eacute; de sa sup&eacute;riorit&eacute;. Il voyait Napol&eacute;on vaincu
+par sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, et il fuyait ce d&eacute;faut jusqu'au vice contraire.</p>
+
+<p>Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des
+corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement
+d&eacute;cisif: ils sont rest&eacute;s attach&eacute;s &agrave; leur gl&egrave;be avec une immobilit&eacute;
+d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et
+d'&eacute;nergie que leur ob&eacute;issance. Cette discipline, qui fit leur gloire
+dans leur retraite, a fait leur honte dans la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Ils avaient &eacute;t&eacute; long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils
+combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la
+rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent,
+parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait d&ucirc;
+faire.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, les Illyriens &eacute;taient revenus tout en d&eacute;sordre; ils
+avaient eu un &eacute;trange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avan&ccedil;ant sur
+le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontr&eacute; cinq mille
+Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle fran&ccedil;aise et
+plusieurs de nos soldats prisonniers.</p>
+
+<p>Ces deux troupes ennemies, l'une retournant &agrave; sa position, l'autre
+allant l'attaquer, s'avan&ccedil;aient dans la m&ecirc;me direction et se c&ocirc;toyaient,
+en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles os&acirc;t commencer le
+combat. Elles marchaient si pr&egrave;s l'une de l'autre que, du milieu des
+rangs russes, les Fran&ccedil;ais prisonniers tendaient les mains aux leurs,
+en les conjurant de venir les d&eacute;livrer. Ceux-ci leur criaient de venir &agrave;
+eux, qu'ils les recevraient et les d&eacute;fendraient; mais personne ne fit le
+premier pas. Ce fut alors que Ney, culbut&eacute;, entra&icirc;na tout.</p>
+
+<p>Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats,
+ne cherchait &agrave; vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout
+le terrain occup&eacute; par les Fran&ccedil;ais, que le m&ecirc;me boulet qui renversait un
+homme du premier rang, allait tuer, sur les derni&egrave;res voitures, les
+femmes fugitives de Moskou.</p>
+
+<p>Sous cette gr&ecirc;le meurtri&egrave;re, les soldats de Ney &eacute;tonn&eacute;s, immobiles,
+r&eacute;gardaient leur chef, attendant sa d&eacute;cision pour se croire perdus,
+esp&eacute;rant sans savoir pourquoi, ou plut&ocirc;t, suivant la remarque d'un de
+leurs officiers, parce qu'au milieu de ce p&eacute;ril extr&ecirc;me ils voyaient son
+ame tranquille et calme comme une chose &agrave; sa place. Sa figure &eacute;tait
+devenue silencieuse et recueillie; il observait l'arm&eacute;e ennemie, qui,
+d&eacute;fiante depuis la ruse du prince Eug&egrave;ne, s'&eacute;tendait au loin sur ses
+flancs pour lui fermer toute voie de salut.</p>
+
+<p>La nuit commen&ccedil;ait &agrave; confondre les objets; l'hiver, en cela seulement
+favorable &agrave; notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait
+attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux
+siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'&agrave; ces mots ils sont
+demeur&eacute;s glac&eacute;s d'&eacute;tonnement. Son aide-de-camp lui-m&ecirc;me n'en a pu croire
+ses oreilles; il est rest&eacute; muet, ne comprenant pas, et fixant son chef
+d'un air interdit. Mais le mar&eacute;chal a r&eacute;p&eacute;t&eacute; le m&ecirc;me ordre; &agrave; son accent
+bref et imp&eacute;rieux, ils ont reconnu une r&eacute;solution prise, une ressource
+trouv&eacute;e, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque
+forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont ob&eacute;i,
+et, sans h&eacute;siter, ils ont tourn&eacute; le dos &agrave; leur arm&eacute;e, &agrave; Napol&eacute;on, &agrave; la
+France! ils sont rentr&eacute;s dans cette funeste Russie. Leur marche
+r&eacute;trograde a dur&eacute; une heure; ils ont revu le champ de bataille marqu&eacute;
+par les restes de l'arm&eacute;e d'Italie: l&agrave;, ils se sont arr&ecirc;t&eacute;s, et leur
+mar&eacute;chal, rest&eacute; seul &agrave; l'arri&egrave;re-garde, les a rejoints.</p>
+
+<p>Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel
+que soit son dessein, o&ugrave; dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays
+inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arr&ecirc;t&eacute; au bord d'un
+ravin assez consid&eacute;rable pour qu'un ruisseau en d&ucirc;t marquer le fond. Il
+en fait &eacute;carter la neige et briser la glace: alors, consultant son
+cours, il s'&eacute;crie &laquo;que c'est un affluent du Dnieper! que voil&agrave; notre
+guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le
+franchirons! notre salut est sur son autre rive!&raquo; Il marche aussit&ocirc;t
+dans cette direction. Toutefois, &agrave; peu de distance du grand chemin qu'il
+vient d'abandonner, il s'arr&ecirc;te encore dans un village. Son nom, ils
+l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plut&ocirc;t Danikowa; l&agrave;, il a
+ralli&eacute; ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y &eacute;tablir. Des
+Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils
+ont envoy&eacute; avertir Kutusof du lieu o&ugrave;, le lendemain, un mar&eacute;chal
+fran&ccedil;ais lui rendrait ses armes car bient&ocirc;t leur canon, s'est fait
+entendre.</p>
+
+<p>Ney a &eacute;cout&eacute;: &laquo;Est-ce enfin Davoust, s'est-il &eacute;cri&eacute;, qui se souvient de
+moi!&raquo; et il &eacute;coute encore. Mais des intervalles &eacute;gaux s&eacute;paraient les
+coups; c'&eacute;tait une salve. Alors, persuad&eacute; que dans le camp des Russes on
+triomphe d'avance de sa captivit&eacute;, il jure de faire mentir leur joie, et
+se remet en marche.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux
+fut le seul habitant qu'ils purent d&eacute;couvrir; ce fut un bonheur
+inesp&eacute;r&eacute;. Il annon&ccedil;a que le Dnieper n'&eacute;tait qu'&agrave; une lieue, mais qu'il
+n'&eacute;tait point gu&eacute;able et ne devait pas &ecirc;tre gel&eacute;. &laquo;Il le sera,&raquo; r&eacute;pond
+le mar&eacute;chal; et sur ce qu'on lui objectait le d&eacute;gel qui commen&ccedil;ait, il
+ajouta &laquo;qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que
+cette ressource.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le
+mougique boiteux, qui marchait en t&ecirc;te, s'arr&ecirc;ta en montrant le fleuve.
+Ils supposent que ce fut entre Syrokor&eacute;nie et Gusino&eacute;. Ney et les
+premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve &eacute;tait pris, il portait:
+le cours des gla&ccedil;ons que jusque-l&agrave; il charriait, contrari&eacute; par un
+brusque contour de ses rives, s'&eacute;tait suspendu; l'hiver avait achev&eacute; de
+le glacer, et c'&eacute;tait sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous,
+sa surface &eacute;tait mobile encore.</p>
+
+<p>Celte observation fit succ&eacute;der au premier mouvement de bonheur, de
+l'inqui&eacute;tude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide
+apparence. Un officier se d&eacute;voua: on le vit arriver difficilement &agrave;
+l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-&ecirc;tre quelques
+chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser,
+la glace commen&ccedil;ant &agrave; se dissoudre par le d&eacute;gel.</p>
+
+<p>Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, &agrave; travers champs, d'une
+colonne compos&eacute;e d'hommes affaiblis, de bless&eacute;s et de femmes avec leurs
+enfans, on n'avait pu marcher assez serr&eacute; pour ne pas se distendre, se
+d&eacute;sunir, et perdre dans l'obscurit&eacute; la trace les uns des autres. Ney
+s'aper&ccedil;ut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: n&eacute;anmoins, il
+pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par l&agrave; son salut, et
+attendre &agrave; l'autre rive. L'id&eacute;e ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour
+lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se
+laisser agiter par l'impatience et le p&eacute;ril de l'attente, on le vit
+s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les
+passer &agrave; dormir profond&eacute;ment sur le bord du fleuve: tant il avait ce
+temp&eacute;rament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et
+cette sant&eacute; vigoureuse, sans laquelle il n'y a gu&egrave;re de h&eacute;ros.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXb" id="CHAPITRE_IXb"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Enfin</span>, vers minuit, le passage a commenc&eacute;; mais les premiers qui
+s'&eacute;loignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle
+s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bient&ocirc;t on
+entend ce fr&ecirc;le appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se
+prolongent au loin comme dans une d&eacute;b&acirc;cle. Tous s'arr&ecirc;tent constern&eacute;s.</p>
+
+<p>Ney ordonne de ne passer qu'un &agrave; un, et l'on s'avance avec pr&eacute;caution,
+ne sachant quelquefois, dans l'obscurit&eacute;, si l'on va poser le pied sur
+les gla&ccedil;ons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits o&ugrave; il
+fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace &agrave; l'autre, au
+risque de tomber entre deux et de dispara&icirc;tre pour jamais. Les premiers
+h&eacute;sit&egrave;rent, mais on leur cria par derri&egrave;re de se h&acirc;ter.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin, apr&egrave;s plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit
+l'autre bord et qu'on se crut sauv&eacute;, un escarpement &agrave; pic, tout couvert
+de verglas, s'opposa &agrave; ce qu'on pr&icirc;t terre. Beaucoup furent rejet&eacute;s sur
+la glace; qu'ils bris&egrave;rent en tombant, ou dont ils furent bris&eacute;s. &Agrave; les
+entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'&ecirc;tre pr&ecirc;t&eacute;s
+qu'&agrave; regret, par surprise, et comme forc&eacute;ment &agrave; leur salut.</p>
+
+<p>Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'&eacute;tait le trouble et
+l'&eacute;garement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans
+les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs
+ressources contre le pr&eacute;sent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant
+eux-m&ecirc;mes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'&eacute;puisement et de
+douleur sur la rive glac&eacute;e du fleuve; ils fr&eacute;missaient encore au
+souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes &eacute;pars sur cet ab&icirc;me, du
+retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfon&ccedil;aient,
+et sur-tout des pleurs et du d&eacute;sespoir des bless&eacute;s qui, de leurs
+chariots, qu'on n'osait risquer sur ce fr&ecirc;le appui, tendaient les mains
+&agrave; leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.</p>
+
+<p>Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures charg&eacute;es
+de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et
+s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord
+des cris d'angoisses d&eacute;chirans et prolong&eacute;s, puis des g&eacute;missemens
+entrecoup&eacute;s et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.</p>
+
+<p>Ney fixait l'ab&icirc;me d'un regard constern&eacute;, quand, au travers des ombres,
+il crut voir un objet remuer encore; c'&eacute;tait un de ces infortun&eacute;s, un
+officier nomm&eacute; Briqueville, qu'une profonde blessure &agrave; l'aine emp&ecirc;chait
+de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulev&eacute;. Bient&ocirc;t ou
+l'aper&ccedil;ut distinctement, qui, de gla&ccedil;ons en gla&ccedil;ons, se tra&icirc;nait sur les
+genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-m&ecirc;me le recueillit,
+et le sauva.</p>
+
+<p>Depuis la veille, quatre mille tra&icirc;neurs et trois mille soldats &eacute;taient
+ou morts ou &eacute;gar&eacute;s; les canons et tous les bagages perdus; &agrave; peine
+restait-il &agrave; Ney trois mille combattans et autant d'hommes d&eacute;band&eacute;s.
+Enfin, quand tous ces sacrifices ont &eacute;t&eacute; consomm&eacute;s, et tout ce qui avait
+pu passer r&eacute;uni, ils ont march&eacute;, et le fleuve dompt&eacute; est devenu leur
+alli&eacute; et leur guide.</p>
+
+<p>On s'avan&ccedil;ait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en
+tombant, reconnut une route fray&eacute;e. Elle ne l'&eacute;tait que trop, car ceux
+qui &eacute;taient en t&ecirc;te, se baissant, et ajoutant &agrave; leurs regards leurs
+mains, s'arr&ecirc;t&egrave;rent effray&eacute;s, s'&eacute;criant &laquo;qu'ils voyaient des traces
+toutes fra&icirc;ches d'une grande quantit&eacute; de canons et de chevaux.&raquo; Ils
+n'avaient donc &eacute;vit&eacute; une arm&eacute;e ennemie que pour tomber au milieu d'une
+autre; lorsqu'&agrave; peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore
+combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant,
+et, sans s'&eacute;mouvoir, il se livra &agrave; ces traces mena&ccedil;antes.</p>
+
+<p>Elles le conduisirent &agrave; un village, celui de Gusino&eacute;, o&ugrave; ils entr&egrave;rent
+brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis
+Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de
+Cosaques, qui se r&eacute;veill&egrave;rent prisonniers. Leurs rapports et la
+n&eacute;cessit&eacute; de se refaire pour continuer, y arr&ecirc;t&egrave;rent Ney quelques
+instans.</p>
+
+<p>Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y
+reposait, quand soudain l'on vit les for&ecirc;ts environnantes se remplir de
+mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre
+dans celui de ces deux hameaux qui &eacute;tait le plus pr&egrave;s du Borysth&egrave;ne, des
+milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la
+malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du
+Dnieper. Ils pouvaient br&ucirc;ler ce village, mettre la faiblesse de Ney &agrave;
+d&eacute;couvert et l'achever: mais ils sont rest&eacute;s trois heures immobiles,
+sans m&ecirc;me tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point
+eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef &eacute;tait hors d'&eacute;tat d'en donner, et
+qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.</p>
+
+<p>La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il
+ordonna m&ecirc;me au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'&agrave; la
+nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de d&eacute;camper sans bruit, de
+s'avertir mutuellement et &agrave; voix basse, et de marcher serr&eacute;s. Puis, tous
+ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a &eacute;t&eacute; comme un
+signal pour l'ennemi: toutes ses pi&egrave;ces ont fait feu, tous ses escadrons
+se sont &eacute;branl&eacute;s &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&Agrave; ce bruit, les tra&icirc;neurs d&eacute;sarm&eacute;s, encore au nombre de trois &agrave; quatre
+mille, prirent l'&eacute;pouvante. Ce troupeau d'hommes errait &ccedil;a et l&agrave;; leur
+foule flottait &eacute;gar&eacute;e, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats,
+qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes,
+dont ces hommes inutiles absorb&egrave;rent les feux. Ainsi, les plus
+d&eacute;courag&eacute;s servirent &agrave; pr&eacute;server les plus braves.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps sur son flanc droit le mar&eacute;chal se fait un rempart de ces
+malheureux, il a regagn&eacute; les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc
+gauche, et il marche entre deux, s'avan&ccedil;ant ainsi de bois en bois, de
+plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosit&eacute;s,
+des moindres accidens du sol. Mais souvent il est oblig&eacute; de s'&eacute;loigner
+du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques
+ont voltig&eacute; sans cesse sur les flancs de leur colonne, r&eacute;duite &agrave; quinze
+cents hommes arm&eacute;s, la tenant comme assi&eacute;g&eacute;e, disparaissant devant ses
+sorties pour repara&icirc;tre aussit&ocirc;t, comme les Scythes, leurs anc&ecirc;tres;
+mais avec cette funeste diff&eacute;rence, qu'ils maniaient leurs canons mont&eacute;s
+sur des tra&icirc;neaux, et lan&ccedil;aient en fuyant leurs boulets, avec la m&ecirc;me
+agilit&eacute; que jadis leurs p&egrave;res maniaient leurs arcs et lan&ccedil;aient leurs
+fl&egrave;ches.</p>
+
+<p>La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfon&ccedil;a dans les
+t&eacute;n&egrave;bres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arr&ecirc;tait un instant
+aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou bless&eacute;s, on
+perdait la trace les uns des autres. Il y eut l&agrave; beaucoup de cruels
+momens, bien des instans de d&eacute;sespoir; cependant l'ennemi l&acirc;cha prise.</p>
+
+<p>La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avan&ccedil;ait comme &agrave; t&acirc;tons, dans
+un bois &eacute;pais, quand tout-&agrave;-coup, &agrave; quelques pas devant elle, une vive
+lueur et plusieurs coups de canon &eacute;clatent dans la figure des hommes du
+premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils
+sont coup&eacute;s, que voil&agrave; leur terme, et ils tombent terrifies; le reste,
+derri&egrave;re eux, se m&ecirc;le et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se
+pr&eacute;cipite; il fait battre la charge, et comme s'il e&ucirc;t pr&eacute;vu cette
+attaque, il s'&eacute;crie: &laquo;Compagnons, voil&agrave; l'instant, en avant! Ils sont &agrave;
+nous!&raquo; &Agrave; ces paroles, ses soldats constern&eacute;s et qui se croyaient
+surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils &eacute;taient, ils se rel&egrave;vent
+vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent d&eacute;j&agrave; plus, et dont
+ils entendent au travers des for&ecirc;ts, la fuite pr&eacute;cipit&eacute;e.</p>
+
+<p>On s'&eacute;coula vite; mais vers dix heures d&ucirc; soir, on rencontra une petite
+rivi&egrave;re encaiss&eacute;e dans un profond ravin; il fallut la passer un &agrave; un
+comme le Dnieper. Les Cosaques, acharn&eacute;s sur ces infortun&eacute;s, les
+&eacute;piaient encore. Ils profit&egrave;rent de ce moment; mais Ney et quelques
+coups de feu les r&eacute;pouss&egrave;rent. On franchit p&eacute;niblement cet obstacle, et
+une heure apr&egrave;s la faim et l'&eacute;puisement nous arr&ecirc;t&egrave;rent pendant deux
+heures dans un grand village.</p>
+
+<p>Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'&agrave; dix heures du matin, on
+marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors
+les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant
+de la lisi&egrave;re d'une for&ecirc;t. Tant qu'a dur&eacute; le jour, il a fallu que ses
+soldats se r&eacute;signassent &agrave; voir les boulets ennemis renverser les arbres
+qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que
+de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques &agrave;
+une distance suffisante.</p>
+
+<p>La nuit revenue, le mar&eacute;chal a donn&eacute; le signal et l'on s'est remis en
+marche vers Orcha. D&eacute;j&agrave;, pendant le jour pr&eacute;c&eacute;dent, Pch&eacute;bendowski et
+cinquante chevaux y avaient &eacute;t&eacute; envoy&eacute;s pour demander du secours; ils
+devaient y &ecirc;tre arriv&eacute;s, si toutefois l'ennemi n'occupait pas d&eacute;j&agrave; cette
+ville.</p>
+
+<p>Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur
+route, et quoiqu'ils eussent encore rencontr&eacute; des obstacles cruels, ils
+n'&eacute;taient pas dignes d'&ecirc;tre racont&eacute;s. Toutefois, ils s'exaltaient
+toujours au nom de leur mar&eacute;chal, et faisaient partager leur admiration,
+car ses &eacute;gaux eux-m&ecirc;mes ne song&egrave;rent pas &agrave; en &ecirc;tre jaloux. On l'avait
+trop regrett&eacute;, on avait trop besoin de douces &eacute;motions pour se livrer &agrave;
+l'envie; Ney s'&eacute;tait d'ailleurs mis hors de sa port&eacute;e. Pour lui, dans
+tout cet h&eacute;ro&iuml;sme, il &eacute;tait si peu sorti de son naturel, que sans
+l'&eacute;clat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les
+acclamations de tous, il ne se serait point aper&ccedil;u qu'il avait fait une
+action sublime.</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers
+jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eug&egrave;ne,
+celui du 17 Mortier; mais d&egrave;s lors tous proclam&egrave;rent Ney le h&eacute;ros de la
+retraite.</p>
+
+<p>Cinq marches s&eacute;parent &agrave; peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet,
+que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une
+renomm&eacute;e immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes
+inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands d&eacute;vouemens
+produits de quelques instans, issus d'un seul c&oelig;ur, et qui doivent
+remplir les temps et l'immensit&eacute;?</p>
+
+<p>Quand, &agrave; deux lieues de l&agrave;, Napol&eacute;on apprit que Ney venait de
+repara&icirc;tre, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'&eacute;cria: &laquo;J'ai
+donc sauv&eacute; mes aigles! J'aurais donn&eacute; trois cent millions de mon tr&eacute;sor
+pour racheter la perte d'un tel homme.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_ONZIEME" id="LIVRE_ONZIEME"></a>LIVRE ONZIEME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Ic" id="CHAPITRE_Ic"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ainsi</span> l'arm&eacute;e avait repass&eacute; pour la troisi&egrave;me et derni&egrave;re fois le
+Dnieper, fleuve &agrave; demi russe et &agrave; demi lithuanien, mais d'origine
+moskovite. Il coule de l'est &agrave; l'ouest jusqu'&agrave; Orcha, o&ugrave; il se pr&eacute;sente
+pour p&eacute;n&eacute;trer en Pologne; mais l&agrave;, des hauteurs lithuaniennes s'opposant
+&agrave; cette invasion, le forcent de se d&eacute;tourner brusquement vers le sud, et
+de servir de fronti&egrave;re aux deux pays.</p>
+
+<p>Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant ce faible
+obstacle. Jusque-l&agrave;, ils avaient &eacute;t&eacute; plut&ocirc;t spectateurs qu'auteurs de
+notre d&eacute;sastre. Nous ne les rev&icirc;mes plus; l'arm&eacute;e fut d&eacute;livr&eacute;e du
+supplice de leur joie.</p>
+
+<p>Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caract&egrave;re de Kutusof
+le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser,
+son esprit astucieux, sa paresse, son grand &acirc;ge, agirent d'eux-m&ecirc;mes; il
+se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite d&egrave;s
+qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, pr&eacute;venir, attaquer.</p>
+
+<p>Mais depuis Smolensk, Platof avait pass&eacute; sur le flanc droit de la route,
+pour se joindre &agrave; Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le 22, on marcha p&eacute;niblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin
+bord&eacute; d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au
+travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noy&egrave;rent:
+elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des bless&eacute;s qui, croyant la
+gel&eacute;e &eacute;tablie pour toujours, avaient, &agrave; Smolensk, chang&eacute; leurs voitures
+contre des tra&icirc;neaux.</p>
+
+<p>Au milieu de ce d&eacute;p&eacute;rissement il se passa une action d'une &eacute;nergie
+antique. Deux marins de la garde venaient d'&ecirc;tre coup&eacute;s de leur colonne
+par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage
+et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il
+commettait cette l&acirc;chet&eacute; il le tuerait; et en effet, voyant son
+compagnon jeter son fusil et tendre les bras &agrave; l'ennemi, il l'abattit
+d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur
+&eacute;tonnement, il chargea promptement son arme, dont il mena&ccedil;a les plus
+hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du
+terrain, et parvint &agrave; rejoindre sa troupe.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de
+la prise de Minsk se r&eacute;pandit dans l'arm&eacute;e. Alors les chefs eux-m&ecirc;mes
+port&egrave;rent autour d'eux des regards constern&eacute;s: leur imagination, bless&eacute;e
+par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus
+sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs
+s'&eacute;criaient que, &laquo;comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napol&eacute;on avait men&eacute;
+son arm&eacute;e se perdre dans Moskou.&raquo;</p>
+
+<p>Mais d'autres n'attribuaient pas &agrave; cette incursion nos malheurs actuels.
+Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; dans
+l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient
+&laquo;que cet espoir avait &eacute;t&eacute; fond&eacute;; qu'en poussant sa ligne d'op&eacute;ration
+jusqu'&agrave; Moskou, Napol&eacute;on avait donn&eacute; &agrave; cette colonne si along&eacute;e, une
+base suffisamment large et solide.</p>
+
+<p>&laquo;Ils montraient, depuis Riga jusqu'&agrave; Bobruisk, la D&uuml;na, le Dnieper,
+l'Ula et la B&eacute;r&eacute;zina qui en marquaient la trace; ils disaient que
+Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient
+attendus; c'&eacute;taient, en y joignant Schwartzenberg, et m&ecirc;me Augereau qui
+gardait l'intervalle de l'Elbe au Ni&eacute;men avec cinquante mille hommes,
+plus de trois cent trente mille soldats sur la d&eacute;fensive, qui, du nord
+au midi, avaient appuy&eacute; l'agression contre l'orient de cent cinquante
+mille hommes: et ils concluaient de l&agrave; que cette pointe sur Moskou,
+quelque aventureuse qu'elle par&ucirc;t &ecirc;tre, avait &eacute;t&eacute;, et suffisamment
+pr&eacute;par&eacute;e, et digne du g&eacute;nie de Napol&eacute;on, et que son succ&egrave;s avait &eacute;t&eacute;
+possible: aussi n'avait-elle manqu&eacute; que par des fautes de d&eacute;tail.&raquo;</p>
+
+<p>Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de
+Junot &agrave; Valoutina, et ils soutenaient &laquo;que, n&eacute;anmoins, la Russie e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+tout enti&egrave;re conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y
+e&ucirc;t profit&eacute; des premiers succ&egrave;s du mar&eacute;chal Ney.</p>
+
+<p>&laquo;Mais qu'enfin l'entreprise manqu&eacute;e militairement par cette ind&eacute;cision,
+et politiquement par l'incendie de Moskou, l'arm&eacute;e en aurait encore pu
+revenir saine et sauve. Depuis notre entr&eacute;e dans cette capitale, le
+g&eacute;n&eacute;ral et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laiss&eacute;, l'un
+quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous
+retirer?&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;plorant alors la t&eacute;m&eacute;raire obstination des jours de Moskou, et la
+funeste h&eacute;sitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs
+malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents
+canons, trente et une aigles, vingt-sept g&eacute;n&eacute;raux, quarante mille
+prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille
+tra&icirc;neurs sans armes et huit mille combattans.</p>
+
+<p>Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est d&eacute;truite, ils demandent
+&laquo;par quelle fatalit&eacute; ses restes, en se r&eacute;unissant &agrave; sa base, qui s'est
+vigoureusement maintenue, ne savent plus o&ugrave; s'arr&ecirc;ter, o&ugrave; reprendre
+haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas m&ecirc;me se concentrer &agrave; Minsk et &agrave;
+Wilna, derri&egrave;re les marais de la B&eacute;r&eacute;zina, y arr&ecirc;ter l'ennemi, du moins
+pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.</p>
+
+<p>&laquo;Mais non, tout est perdu par un autre c&ocirc;t&eacute; et par une faute, celle
+d'avoir confi&eacute; la garde des magasins et de la retraite de toutes ces
+braves arm&eacute;es &agrave; un Autrichien, et de n'avoir point plac&eacute; &agrave; Wilna ou &agrave;
+Minsk un chef militaire, et une force qui p&ucirc;t, ou suppl&eacute;er
+l'insuffisance de l'arm&eacute;e autrichienne devant les deux arm&eacute;es de
+Moldavie et de Volhinie r&eacute;unies, ou pr&eacute;venir sa trahison.&raquo;</p>
+
+<p>Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la pr&eacute;sence du duc de
+Bassano &agrave; Wilna; mais, malgr&eacute; les talens de ce ministre, et la haute
+confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'&eacute;tranger &agrave; l'art
+de la guerre, et surcharg&eacute; des soins d'une grande administration et de
+toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires
+militaires. Au reste, telles &eacute;taient les plaintes de ceux &agrave; qui leurs
+souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute e&ucirc;t &eacute;t&eacute; faite,
+il &eacute;tait impossible d'en douter; mais de dire comment on e&ucirc;t pu
+l'&eacute;viter, de peser la valeur des motifs qui y entra&icirc;n&egrave;rent, dans une si
+grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose
+d&eacute;cider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et
+gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqu&eacute;.</p>
+
+<p>Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'&eacute;tait point aussi &eacute;vidente,
+et pourtant, si l'on en excepte les trois g&eacute;n&eacute;raux fran&ccedil;ais qui se
+trouvaient avec cet Autrichien, la grande-arm&eacute;e tout enti&egrave;re l'accusait.
+&laquo;Elle disait que Walpole n'&eacute;tait &agrave; Vienne qu'un agent secret de
+l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides
+instructions que recevait Schwartzenberg. Voil&agrave; pourquoi, depuis le 20
+septembre, jour o&ugrave; l'arriv&eacute;e de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur
+le Styr, termin&egrave;rent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce
+mar&eacute;chal a repass&eacute; le Bug et couvert Varsovie en d&eacute;couvrant Minsk,
+pourquoi il a pers&eacute;v&eacute;r&eacute; dans cette fausse man&oelig;uvre, et pourquoi, apr&egrave;s
+un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de
+la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a
+perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers
+Briansk, Byalistock et Volkowitz.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait donc laiss&eacute; l'amiral reposer, rallier ses soixante mille
+hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moiti&eacute;, et
+partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof,
+du magasin, du passage de Napol&eacute;on et de ses quartiers d'hiver. Alors
+seulement, Schwartzenberg s'&eacute;tait mis &agrave; la suite de ce mouvement
+hostile, qu'il avait eu l'ordre de pr&eacute;venir, laissant Regnier devant
+Sacken et marchant si lourdement, que, d&egrave;s les premiers jours, il
+s'&eacute;tait laiss&eacute; devancer de cinq marches par l'amiral.</p>
+
+<p>Le 14 novembre, &agrave; Volkowitz, Sacken &agrave; joint Regnier, il l'a s&eacute;par&eacute; de
+l'Autrichien, et l'a press&eacute; si vivement, qu'il l'a forc&eacute; d'appeler
+Schwartzenberg &agrave; son secours. Aussit&ocirc;t celui-ci, comme s'il s'y fut
+attendu, a r&eacute;trograd&eacute; en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il d&eacute;gage
+Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que
+m&ecirc;me il lui d&eacute;truit la moiti&eacute; de son arm&eacute;e: mais le jour m&ecirc;me de son
+succ&egrave;s, le 16 novembre, Minsk a &eacute;t&eacute; pris par Tchitchakof, c'est une
+double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont
+conserv&eacute;es; le nouveau feld-mar&eacute;chal a satisfait aux v&oelig;ux de son
+gouvernement, &eacute;galement ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un
+c&ocirc;t&eacute;, et de Napol&eacute;on que de l'autre il leur a livr&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Tel fut le cri de la grande-arm&eacute;e presque enti&egrave;re; son chef garda le
+silence, soit qu'il ne s'attend&icirc;t pas &agrave; plus de z&egrave;le de la part d'un
+alli&eacute;, soit politique, ou qu'il cr&ucirc;t que Schwartzenberg avait assez
+satisfait &agrave; l'honneur, par cette esp&egrave;ce d'avertissement que six semaines
+plus t&ocirc;t il lui avait fait parvenir &agrave; Moskou.</p>
+
+<p>Toutefois, il adressa des reproches au feld-mar&eacute;chal. Mais celui-ci lui
+r&eacute;pondit par une plainte am&egrave;re, d'abord sur cette double instruction
+contradictoire qu'il avait re&ccedil;ue, de couvrir &agrave; la fois Varsovie et
+Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de
+Bassano.</p>
+
+<p>Ce ministre lui avait, disait-il, constamment repr&eacute;sent&eacute; &laquo;la
+grande-arm&eacute;e se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours
+formidable. Pourquoi l'avait-on jou&eacute; par des bulletins faits pour
+tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts
+pour se joindre &agrave; la grande arm&eacute;e, c'est qu'il avait cru qu'elle se
+suffisait &agrave; elle-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Il all&eacute;guait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger &laquo;qu'avec
+vingt-huit mille hommes, il en cont&icirc;nt aussi long-temps soixante mille?
+Dans cette position, si Tchitchakof lui a d&eacute;rob&eacute; quelques marches,
+doit-on s'en &eacute;tonner? &Agrave;-t-il alors h&eacute;sit&eacute; &agrave; le suivre, &agrave; se s&eacute;parer de
+la Gallicie, de son point de d&eacute;part, de ses magasins, de son d&eacute;p&ocirc;t? S'il
+n'a point continu&eacute;, c'est que Regnier et Durutte, deux g&eacute;n&eacute;raux
+fran&ccedil;ais, l'ont rappel&eacute; &agrave; grands cris &agrave; leur secours. Eux et lui ont d&ucirc;
+esp&eacute;rer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIc" id="CHAPITRE_IIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">En</span> effet, on n'&eacute;tait gu&egrave;re en droit d'en accuser d'autre de trahison,
+lorsqu'on s'&eacute;tait trahi soi-m&ecirc;me, car tous s'&eacute;taient manqu&eacute; au besoin.</p>
+
+<p>&Agrave; Wilna, on paraissait &ecirc;tre rest&eacute; sans d&eacute;fiance, et quand, de la
+B&eacute;r&eacute;zina &agrave; la Vistule, les garnisons, les d&eacute;p&ocirc;ts, les bataillons de
+marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans
+le secours des Autrichiens, former, &agrave; Minsk une arm&eacute;e de trente mille
+hommes, un g&eacute;n&eacute;ral peu connu et trois mille soldats avaient &eacute;t&eacute; les
+seules forces qui s'y &eacute;taient trouv&eacute;es pour arr&ecirc;ter Tchitchakof. On
+savait m&ecirc;me que cette poign&eacute;e de jeunes soldats avaient &eacute;t&eacute; expos&eacute;s
+devant une rivi&egrave;re, o&ugrave; l'amiral les avait pr&eacute;cipit&eacute;s, tandis que cet
+obstacle les aurait d&eacute;fendus quelques instans, s'ils eussent &eacute;t&eacute; plac&eacute;s
+derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entra&icirc;n&eacute;
+les fautes de d&eacute;tail. Le gouverneur de Minsk avait &eacute;t&eacute; choisi
+n&eacute;gligemment. C'&eacute;tait, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout,
+qui r&eacute;pondent de tout, et qui manquent &agrave; tout. Le 16 novembre, il avait
+perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des
+munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait
+cinq jours que le bruit en &eacute;tait venu &agrave; Dombrowna, et l'on allait
+apprendre un plus grand malheur.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me gouverneur s'&eacute;tait retir&eacute; sur Borizof. L&agrave;, il ne sut ni avertir
+Oudinot, qui &eacute;tait &agrave; deux marches, de venir &agrave; son secours; ni soutenir
+Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva,
+dans la nuit du 20 au 21 &agrave; la t&ecirc;te du pont, qu'apr&egrave;s l'ennemi; pourtant
+il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y &eacute;tablit, et s'y
+d&eacute;fendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, &eacute;cras&eacute; par
+l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqu&eacute; par des forces
+doubles des siennes, et culbut&eacute; au-del&agrave; de la rivi&egrave;re et de la ville
+jusque sur le chemin de Moskou.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ne s'attendait pas &agrave; ce d&eacute;sastre; il croyait l'avoir pr&eacute;venu
+par ses instructions adress&eacute;es de Moskou &agrave; Victor le 6 octobre. &laquo;Elles
+supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles
+recommandaient &agrave; Victor de se tenir &agrave; port&eacute;e de Polotsk et de Minsk;
+d'avoir un officier sage, discret et intelligent pr&egrave;s de Schwartzenberg;
+d'entretenir une correspondance r&eacute;gl&eacute;e avec Minsk, et d'envoyer d'autres
+agens sur plusieurs directions.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Witgenstein ayant attaqu&eacute; avant Tchitchakof, le danger le plus
+proche et le plus pressant avait attir&eacute; toute l'attention: les sages
+instructions du 6 octobre n'avaient point &eacute;t&eacute; renouvel&eacute;es par Napol&eacute;on.
+Elles parurent oubli&eacute;es par son lieutenant. Enfin, lorsqu'&agrave; Dombrowna
+l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-m&ecirc;me ne jugea pas Borizof dans
+un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain &agrave; Orcha, il fit
+br&ucirc;ler tous ses &eacute;quipages de pont.</p>
+
+<p>D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa
+confiance: elle supposait qu'Oudinot serait pr&egrave;s d'arriver le 25 dans
+Borizof, tandis que, d&egrave;s le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de
+Tchitchakof.</p>
+
+<p>Ce fut le lendemain de cette fatale journ&eacute;e, &agrave; trois marches de Borizof
+et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer &agrave; Napol&eacute;on cette
+nouvelle d&eacute;sastreuse. L'empereur, frappant la terre de son b&acirc;ton, lan&ccedil;a
+au ciel un regard furieux avec ces mots: &laquo;Il est donc &eacute;crit l&agrave;-haut que
+nous ne ferons plus que des fautes.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, le mar&eacute;chal Oudinot, d&eacute;j&agrave; en marche pour Minsk, et ne se
+doutant de rien, s'&eacute;tait arr&ecirc;te le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au
+milieu de la nuit le g&eacute;n&eacute;ral Brownikowski accourut pour lui annoncer sa
+d&eacute;faite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le
+suivaient de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le 22, le mar&eacute;chal marcha &agrave; leur rencontre et rallia les restes de
+Dombrowski.</p>
+
+<p>Le 23, il se heurta, &agrave; trois lieues en avant de Borizof, contre
+l'avant-garde russe, qu'il renversa, &agrave; laquelle il prit neuf cents
+hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena &agrave; grands coups de canon,
+de sabre et de ba&iuml;onnette jusque sur la B&eacute;r&eacute;zina; mais les d&eacute;bris de
+Lambert, en repassant Borizof et cette rivi&egrave;re, en d&eacute;truisirent le pont.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on &eacute;tait alors dans Toloczine; il se faisait d&eacute;crire la position
+de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la B&eacute;r&eacute;zina n'est pas
+seulement une rivi&egrave;re, mais un lac de gla&ccedil;ons mouvans; que son pont a
+trois cents toises de longueur; que sa destruction est irr&eacute;parable, et
+le passage d&eacute;sormais impossible.</p>
+
+<p>Un g&eacute;n&eacute;ral du g&eacute;nie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc
+de Bellune. Napol&eacute;on l'interpelle: le g&eacute;n&eacute;ral d&eacute;clare &laquo;qu'il ne voit
+plus de salut qu'au travers de l'arm&eacute;e de Witgenstein.&raquo; L'empereur
+r&eacute;pond &laquo;qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos &agrave;
+tout le monde, &agrave; Kutusof, &agrave; Witgenstein, &agrave; Tchitchakof;&raquo; et il montre du
+doigt sur sa carte le cours de la B&eacute;r&eacute;zina au-dessous de Borizof: c'est
+l&agrave; qu'il veut traverser cette rivi&egrave;re. Mais le g&eacute;n&eacute;ral lui objecte la
+pr&eacute;sence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur d&eacute;signe un
+autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisi&egrave;me plus
+pr&egrave;s encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des
+Cosaques, il s'arr&ecirc;te et s'&eacute;crie: &laquo;Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles
+XII!&raquo;</p>
+
+<p>En effet, tout ce que Napol&eacute;on pouvait pr&eacute;voir de malheurs &eacute;tait arriv&eacute;:
+aussi la triste conformit&eacute; de sa situation avec celle du conqu&eacute;rant
+su&eacute;dois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit,
+et m&ecirc;me sa sant&eacute;, en furent &eacute;branl&eacute;s plus encore qu'&agrave; Malo-Iaroslavetz.
+Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots:
+&laquo;Voil&agrave; donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!&raquo;</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui &eacute;chapp&egrave;rent,
+et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aper&ccedil;ut de sa
+d&eacute;tresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignor&egrave;rent, qu'ils le
+virent in&eacute;branlable: ce qui &eacute;tait vrai, humainement parlant, puisqu'il
+restait assez ma&icirc;tre de lui pour contenir son anxi&eacute;t&eacute;, et que la force
+de l'homme ne consiste le plus souvent qu'&agrave; cacher sa faiblesse.</p>
+
+<p>Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette m&ecirc;me nuit,
+montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la
+supportait. La nuit s'avan&ccedil;ait: Napol&eacute;on &eacute;tait couch&eacute;. Duroc et Daru,
+encore dans sa chambre, se livraient &agrave; voix basse aux plus sinistres
+conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les &eacute;coutait, et le mot
+de &laquo;prisonnier d'&eacute;tat&raquo; venant &agrave; frapper son oreille, &laquo;Comment,
+s'&eacute;cria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!&raquo;</p>
+
+<p>Daru, d'abord surpris, r&eacute;pondit bient&ocirc;t &laquo;que si l'on &eacute;tait forc&eacute; de se
+rendre, il faudrait s'attendre &agrave; tout; qu'il ne se fiait pas &agrave; la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se
+croyait elle-m&ecirc;me la morale, et ne suivait aucune loi.&mdash;Mais la France,
+reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua
+Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins f&acirc;cheuses;
+mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.&raquo;</p>
+
+<p>Et alors il ajoute &laquo;que, pour les premiers officiers de l'empereur,
+comme pour l'empereur lui-m&ecirc;me, le plus heureux serait, que par les airs
+ou autrement, puisque la terre &eacute;tait ferm&eacute;e, il p&ucirc;t gagner la France,
+d'o&ugrave; il les sauverait plus s&ucirc;rement qu'en restant au milieu
+d'eux!&mdash;Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en
+souriant.&mdash;Oui sire.&mdash;Et vous ne voulez pas &ecirc;tre prisonnier
+d'&eacute;tat?&raquo;&mdash;Daru r&eacute;pondit sur le m&ecirc;me ton, &laquo;qu'il lui suffirait d'&ecirc;tre
+prisonnier de guerre.&raquo; Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un
+profond silence: puis, d'un air plus s&eacute;rieux: &laquo;Tous les rapports de mes
+ministres sont-ils br&ucirc;l&eacute;s?&mdash;Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu
+permettre.&mdash;Eh bien, allez les d&eacute;truire; car, il faut en convenir, nous
+sommes dans une triste position!&raquo; Ce fut l&agrave; le seul aveu qu'elle lui
+arracha, et sur cette pens&eacute;e il s'endormit, sachant, quand il le
+fallait, tout remettre au lendemain.</p>
+
+<p>On vit dans ses ordres la m&ecirc;me fermet&eacute;; Oudinot vient de lui annoncer sa
+r&eacute;solution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se
+rendre ma&icirc;tre d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof.
+Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les pr&eacute;paratifs
+commenc&eacute;s, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de
+penser &agrave; s'&eacute;chapper du milieu de ces trois arm&eacute;es ennemies, il ne songe
+plus qu'&agrave; vaincre Tchitchakof, et &agrave; reprendre Minsk.</p>
+
+<p>Il est vrai que huit heures apr&egrave;s, dans une seconde lettre au duc de
+Reggio, il se r&eacute;signe &agrave; franchir la B&eacute;r&eacute;zina vers Veselowo, et &agrave; se
+retirer directement sur Wilna par Vile&iuml;ka, en &eacute;vitant l'amiral russe.</p>
+
+<p>Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers
+Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de
+largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans
+un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occup&eacute;e par
+l'ennemi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIIc" id="CHAPITRE_IIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">L'espoir</span> de passer entre les arm&eacute;es russes &eacute;tait donc perdu: pouss&eacute; par
+celles de Kutusof et de Witgenstein contre la B&eacute;r&eacute;zina, il fallait
+traverser cette rivi&egrave;re, en d&eacute;pit de l'arm&eacute;e de Tchitchakof qui la
+bordait.</p>
+
+<p>D&egrave;s le 23, Napol&eacute;on s'y pr&eacute;para comme pour une action d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Et
+d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les br&ucirc;la. Il
+rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers d&eacute;mont&eacute;s de sa garde,
+dont onze cent cinquante-quatre seulement &eacute;taient arm&eacute;s de fusils et de
+carabines.</p>
+
+<p>La cavalerie de l'arm&eacute;e de Moskou &eacute;tait tellement d&eacute;truite, qu'il ne
+restait plus &agrave; Latour-Maubourg que cent cinquante hommes &agrave; cheval.
+L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme
+encore mont&eacute;s: il appela cette troupe d'environ cinq cents ma&icirc;tres, son
+escadron sacr&eacute;. Grouchy et S&eacute;bastiani en eurent le commandement; des
+g&eacute;n&eacute;raux de division y servirent comme capitaines.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient br&ucirc;l&eacute;es,
+qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on br&ucirc;le la moiti&eacute; des
+fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux
+&agrave; l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de
+s'emparer de toutes les b&ecirc;tes de trait qu'ils trouveront &agrave; leur port&eacute;e,
+m&ecirc;me des chevaux de l'empereur, plut&ocirc;t que d'abandonner un canon ou un
+caisson.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il s'enfon&ccedil;ait pr&eacute;cipitamment dans cette obscure et
+immense for&ecirc;t de Minsk, o&ugrave; quelques bourgs et de mis&eacute;rables habitations
+se sont fait &agrave; peine quelques &eacute;claircis. Le bruit du canon de
+Witgenstein la remplissait de ses &eacute;clats. Ce Russe accourait sur le
+flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous
+rapportant l'hiver qui nous avait quitt&eacute; avec Kutusof; ce bruit si
+mena&ccedil;ant h&acirc;tait nos pas. Quarante &agrave; cinquante mille hommes, femmes et
+enfans, s'&eacute;coulaient au travers de ces bois, aussi pr&eacute;cipitamment que le
+permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.</p>
+
+<p>Ces marches forc&eacute;es, commenc&eacute;es avant le jour et qui ne finissaient pas
+avec lui, dispers&egrave;rent tout ce qui &eacute;tait rest&eacute; ensemble. On se perdit
+dans les t&eacute;n&egrave;bres de ces grandes for&ecirc;ts et de ces longues nuits. Le soir
+on s'arr&ecirc;tait, le matin on se remettait en route dans l'obscurit&eacute;, au
+hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achev&egrave;rent
+alors de se dissoudre; tout se m&ecirc;la et se confondit.</p>
+
+<p>Dans ce dernier degr&eacute; de faiblesse et de confusion, et comme on
+approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris.
+Quelques-uns y coururent croyant &agrave; une attaque. C'&eacute;tait l'arm&eacute;e de
+Victor, que Witgenstein avait pouss&eacute;e mollement jusque sur le c&ocirc;t&eacute; droit
+de notre route. Elle y attendait le passage de Napol&eacute;on. Tout enti&egrave;re
+encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec
+ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Elle ignorait nos d&eacute;sastres: on les avait cach&eacute;s soigneusement, m&ecirc;me &agrave;
+ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conqu&eacute;rante de
+Moskou, elle n'aper&ccedil;ut derri&egrave;re Napol&eacute;on qu'une tra&icirc;n&eacute;e de spectres
+couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de
+sales manteaux roussis et trou&eacute;s par les feux, et dont les pieds &eacute;taient
+envelopp&eacute;s de haillons de toute esp&egrave;ce, elle demeura constern&eacute;e. Elle
+regardait avec effroi d&eacute;filer ces malheureux soldats d&eacute;charn&eacute;s, le
+visage terreux et h&eacute;riss&eacute; d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte,
+marchant confus&eacute;ment, la t&ecirc;te basse, les yeux fix&eacute;s vers la terre, et
+en silence, comme un troupeau de captifs.</p>
+
+<p>Ce qui l'&eacute;tonnait le plus, c'&eacute;tait la vue de cette quantit&eacute; de colonels
+et de g&eacute;n&eacute;raux &eacute;pars, isol&eacute;s, qui ne s'occupaient plus que d'eux-m&ecirc;mes,
+ne songeant qu'&agrave; sauver ou leurs d&eacute;bris ou leur personne; ils marchaient
+p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils
+n'avaient plus rien &agrave; commander, de qui ils ne pouvaient plus rien
+attendre, tous les liens &eacute;tant rompus, tous les rangs effac&eacute;s par la
+mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards.
+Leurs officiers, &eacute;mus de piti&eacute;, les larmes aux yeux, retenaient ceux de
+leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les
+secouraient de leurs vivres et de leurs v&ecirc;temens, puis ils leur
+demandaient o&ugrave; &eacute;taient donc leurs corps d'arm&eacute;e? Et quand ceux-ci les
+leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes,
+qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils
+les cherchaient encore.</p>
+
+<p>L'aspect d'un si grand d&eacute;sastre &eacute;branla, d&egrave;s le premier jour, les
+deuxi&egrave;me et neuvi&egrave;me corps. Le d&eacute;sordre, de tous les maux le plus
+contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre
+la nature.</p>
+
+<p>Et cependant les d&eacute;sarm&eacute;s, les mourans m&ecirc;mes, quoiqu'ils n'ignorassent
+plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivi&egrave;re et d'un nouvel
+ennemi, ne dout&egrave;rent pas de la victoire.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus que l'ombre d'une arm&eacute;e, mais c'&eacute;tait l'ombre de la
+grande-arm&eacute;e. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de
+son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle &eacute;tait accoutum&eacute;e &agrave; ne
+plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre.
+C'&eacute;tait la premi&egrave;re campagne malheureuse, et il y en avait eu tant
+d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait
+pu &eacute;lever si haut ses soldats et les pr&eacute;cipiter ainsi, pourrait seul les
+sauver. Il &eacute;tait donc encore au milieu de son arm&eacute;e comme l'esp&eacute;rance au
+milieu du c&oelig;ur de l'homme.</p>
+
+<p>Aussi, parmi tant d'&ecirc;tres qui pouvaient lui reprocher leur malheur,
+marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans
+affectation, s&ucirc;r d'&ecirc;tre respect&eacute; tant qu'on respecterait la gloire.
+Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions,
+sa renomm&eacute;e &eacute;tant comme une propri&eacute;t&eacute; nationale. On aurait plut&ocirc;t tourn&eacute;
+ses armes contre soi-m&ecirc;me, ce qui arriva &agrave; plusieurs, et c'&eacute;tait un
+moindre suicide.</p>
+
+<p>Quelques-uns venaient tomber et mourir &agrave; ses pieds, et, quoique dans un
+d&eacute;lire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet,
+ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant
+que lui! Qui perdait plus &agrave; ce d&eacute;sastre!</p>
+
+<p>S'il y eut des impr&eacute;cations, ce ne fut point en sa pr&eacute;sence; il semblait
+que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui d&eacute;plaire: tant
+la confiance et la soumission &eacute;taient inv&eacute;t&eacute;r&eacute;es pour cet homme, qui
+leur avait soumis le monde; dont le g&eacute;nie, jusque-l&agrave; toujours victorieux
+et infaillible, s'&eacute;tait mis &agrave; la place de leur libre arbitre, et qui
+pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des
+rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire,
+non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les c&oelig;urs g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVc" id="CHAPITRE_IVc"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">On</span> approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arri&egrave;re avec
+quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et d&eacute;j&agrave; sur la
+B&eacute;r&eacute;zina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille
+tra&icirc;neurs et une masse &eacute;norme de bagages et d'artillerie, dont la plus
+grande partie appartenait aux deuxi&egrave;me et neuvi&egrave;me corps.</p>
+
+<p>Le 25, comme il allait atteindre la B&eacute;r&eacute;zina, on aper&ccedil;ut de l'h&eacute;sitation
+dans sa marche. Il s'arr&ecirc;tait &agrave; chaque instant sur la grande route,
+attendant la nuit pour cacher son arriv&eacute;e &agrave; l'ennemi, et donner le temps
+au duc de Reggio d'&eacute;vacuer Borizof.</p>
+
+<p>En entrant le 23 dans cette ville, ce mar&eacute;chal avait vu un pont, de
+trois cents toises de longueur, d&eacute;truit sur trois points et que la
+pr&eacute;sence de l'ennemi rendait impossible &agrave; r&eacute;tablir. Il avait appris qu'&agrave;
+sa gauche, et apr&egrave;s avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on
+trouverait pr&egrave;s d'Oukoholda un gu&eacute; profond et peu s&ucirc;r; qu'&agrave; un mille
+au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gu&eacute;, mais peu abordable.
+Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, &agrave; deux lieues
+au-dessus de Stadhof, &eacute;tait un troisi&egrave;me point de passage.</p>
+
+<p>Il en devait la connaissance &agrave; la brigade Corbineau. C'&eacute;tait elle que de
+Wrede avait enlev&eacute;e au deuxi&egrave;me corps vers Smoliany. Ce g&eacute;n&eacute;ral bavarois
+l'avait gard&eacute;e jusqu'&agrave; Dokszitzi, d'o&ugrave; il l'avait renvoy&eacute;e au deuxi&egrave;me
+corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'arm&eacute;e russe de Tchitchakof
+ma&icirc;tresse de cette ville. Forc&eacute; de r&eacute;trograder en remontant la B&eacute;r&eacute;zina,
+de se cacher dans les for&ecirc;ts qui la bordent, et ne sachant sur quel
+point passer ce fleuve, il avait aper&ccedil;u un paysan lithuanien, dont le
+cheval, encore mouill&eacute;, paraissait en sortir. Il s'&eacute;tait saisi de cet
+homme, s'en &eacute;tait fait un guide, derri&egrave;re lequel il avait travers&eacute; la
+rivi&egrave;re &agrave; un gu&eacute;, en face de Studzianka. Ce g&eacute;n&eacute;ral avait ensuite
+rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.</p>
+
+<p>L'intention de Napol&eacute;on &eacute;tant de se retirer directement sur Wilna, le
+mar&eacute;chal comprit facilement que ce passage &eacute;tait le plus direct et le
+moins dangereux. Il &eacute;tait d'ailleurs reconnu, et quand bien m&ecirc;me
+l'infanterie et l'artillerie, trop press&eacute;es par Witgenstein et Kutusof,
+n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins
+serait-on s&ucirc;r, puisqu'il y avait un gu&eacute; &eacute;prouv&eacute;, que l'empereur et la
+cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix
+et la guerre, comme si Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me restait au pouvoir de l'ennemi.</p>
+
+<p>Aussi, le mar&eacute;chal n'avait-il pas h&eacute;sit&eacute;. D&egrave;s la nuit du 23 au 24, le
+g&eacute;n&eacute;ral d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un r&eacute;giment
+d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occup&eacute; Studzianka.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, les deux autres passages avaient &eacute;t&eacute; reconnus; tous
+avaient &eacute;t&eacute; trouv&eacute;s fortement observ&eacute;s. Il s'agissait donc de tromper et
+de d&eacute;placer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse:
+c'est pourquoi, d&egrave;s le 24, trois cents hommes et quelques centaines de
+tra&icirc;neurs furent envoy&eacute;s vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser &agrave;
+grand bruit tous les mat&eacute;riaux n&eacute;cessaires &agrave; la construction d'un pont;
+on fit encore d&eacute;filer pompeusement de ce c&ocirc;t&eacute; et en vue de l'ennemi
+toute la division des cuirassiers.</p>
+
+<p>On fit plus, le g&eacute;n&eacute;ral chef d'&eacute;tat-major Lorenc&eacute; se fit amener
+plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gu&eacute; et sur
+les chemins qui de l&agrave; conduisaient &agrave; Minsk. Puis montrant une grande
+satisfaction de leurs r&eacute;ponses, et feignant d'&ecirc;tre convaincu qu'il n'y
+avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de
+ces tra&icirc;tres, et fit conduire les autres au-del&agrave; de nos avant-postes.
+Mais pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit
+jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de
+B&eacute;r&eacute;sino inf&eacute;rieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.</p>
+
+<p>Pendant qu'on s'effor&ccedil;ait ainsi d'attirer &agrave; gauche toute l'attention de
+Tchitchakof, on pr&eacute;parait secr&egrave;tement &agrave; Studzianka des moyens de
+passage. Ce ne fut que le 25, &agrave; cinq heures du soir, qu'&Eacute;bl&eacute; y arriva,
+suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon,
+de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de
+pontoniers. &Agrave; Smolensk il avait fait prendre &agrave; chaque ouvrier un outil
+et quelques clameaux.</p>
+
+<p>Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres
+des cabanes polonaises, se trouv&egrave;rent trop faibles. Il fallut tout
+recommencer. Il &eacute;tait d&eacute;sormais impossible d'achever le pont pendant la
+nuit; on ne pouvait l'&eacute;tablir que le lendemain 26, pendant le jour, et
+sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus &agrave; h&eacute;siter.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premi&egrave;res ombres de cette nuit d&eacute;cisive, Oudinot c&egrave;de &agrave; Napol&eacute;on
+l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son
+corps &agrave; Studzianka. On marcha dans une profonde obscurit&eacute;; sans bruit,
+et se commandant mutuellement le plus profond silence.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'&eacute;tablirent sur les
+hauteurs dominantes du passage, en m&ecirc;me temps qu'&Eacute;bl&eacute; en descendait. Ce
+g&eacute;n&eacute;ral se pla&ccedil;a sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un
+caisson rempli de fer de roues abandonn&eacute;es, dont, &agrave; tout hasard, il
+avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifi&eacute; pour conserver
+cette faible ressource: elle sauva l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet
+dans le lit fangeux de la rivi&egrave;re. Mais pour comble de malheur la crue
+des eaux avait fait dispara&icirc;tre le gu&eacute;. Il fallut des efforts inouis, et
+que nos malheureux sapeurs, plong&eacute;s dans les flots jusqu'&agrave; la bouche,
+combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs p&eacute;rirent de
+froid, ou submerg&eacute;s par ces gla&ccedil;ons, que poussait un vent violent.</p>
+
+<p>Ils eurent tout &agrave; vaincre, except&eacute; l'ennemi. La rigueur de l'atmosph&egrave;re
+&eacute;tait au juste degr&eacute; qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus
+difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain
+mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance,
+l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-m&ecirc;mes. Ceux-ci
+manqu&egrave;rent &agrave; leur saison, qui ne leur manquait pas.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais travaill&egrave;rent toute la nuit &agrave; la lueur des feux ennemis,
+qui &eacute;tincelaient sur la hauteur de la rive oppos&eacute;e, &agrave; la port&eacute;e du canon
+et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter
+de notre dessein, en envoya pr&eacute;venir son g&eacute;n&eacute;ral en chef.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vc" id="CHAPITRE_Vc"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">La</span> pr&eacute;sence d'une division ennemie &ocirc;tait l'espoir d'avoir tromp&eacute;
+l'amiral russe. On s'attendait &agrave; chaque moment &agrave; entendre &eacute;clater toute
+son artillerie sur nos travailleurs; et quand m&ecirc;me le jour seul
+d&eacute;couvrirait nos efforts, le travail ne devait pas &ecirc;tre alors assez
+avanc&eacute;; et la rive oppos&eacute;e, basse et mar&eacute;cageuse, &eacute;tait trop soumise aux
+positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force f&ucirc;t possible.</p>
+
+<p>Aussi Napol&eacute;on, en sortant de Borizof, &agrave; dix heures du soir, crut-il
+partir pour un choc d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il s'&eacute;tablit avec les six mille quatre
+cents gardes qui lui restaient &agrave; Staro&iuml;-Borizof, dans un ch&acirc;teau
+appartenant au prince Radziwil, situ&eacute; sur la droite du chemin de Borizof
+&agrave; Studzianka, et &agrave; une &eacute;gale distance de ces deux points.</p>
+
+<p>Il passa le reste de cette nuit d&eacute;cisive debout, sortant &agrave; tout moment,
+ou pour &eacute;couter, ou pour se rendre au passage o&ugrave; son sort
+s'accomplissait. Car la foule de ses anxi&eacute;t&eacute;s remplissait tellement ses
+heures, qu'&agrave; chacune d'elles il croyait la nuit achev&eacute;e. Plusieurs fois,
+ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait &agrave; peine dissip&eacute;e lorsqu'il se r&eacute;unit &agrave; Oudinot. La
+pr&eacute;sence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais &agrave; la vue
+des feux russes et de leur position, ses g&eacute;n&eacute;raux les plus d&eacute;termin&eacute;s,
+tels que Rapp, Mortier et Ney, s'&eacute;cri&egrave;rent, &laquo;que si l'empereur sortait
+de ce p&eacute;ril il faudrait d&eacute;cid&eacute;ment croire &agrave; son &eacute;toile!&raquo; Murat lui-m&ecirc;me
+pensa qu'il &eacute;tait temps de ne plus songer qu'&agrave; sauver Napol&eacute;on. Des
+Polonais le lui propos&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la
+rivi&egrave;re, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat
+y p&eacute;n&egrave;tre; il d&eacute;clare &agrave; son beau-fr&egrave;re, &laquo;qu'il regarde le passage comme
+impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est
+encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la
+B&eacute;r&eacute;zina &agrave; quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours
+il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et d&eacute;vou&eacute;s, qui connaissent
+tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils r&eacute;pondent de son
+salut.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Napol&eacute;on repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme
+une l&acirc;che fuite, s'indignant qu'on est os&eacute; croire qu'il quitterait son
+arm&eacute;e tant qu'elle serait en p&eacute;ril. Toutefois, il n'en voulut point &agrave;
+Murat, peut-&ecirc;tre parce que ce prince lui avait donn&eacute; lieu de montrer sa
+fermet&eacute;, ou plut&ocirc;t parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de
+d&eacute;vouement, et que la premi&egrave;re qualit&eacute;, aux yeux des souverains, est
+l'attachement &agrave; leur personne.</p>
+
+<p>En ce moment, le jour faisait p&acirc;lir et dispara&icirc;tre les feux moskovites.
+Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se pla&ccedil;aient &agrave; leurs
+pi&egrave;ces, les g&eacute;n&eacute;raux observaient, tous enfin tenaient leurs regards
+fix&eacute;s sur la rive oppos&eacute;e, dans ce silence des grandes attentes et
+pr&eacute;curseur des grands dangers.</p>
+
+<p>Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur
+ces hauteurs bois&eacute;es, avait d&ucirc; attirer toute l'attention de l'ennemi.
+Les premi&egrave;res lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et
+son artillerie rang&eacute;s devant le fr&ecirc;le &eacute;chafaudage qu'&Eacute;bl&eacute; devait encore
+mettre huit heures &agrave; construire. Sans doute ils n'avaient attendu le
+jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous v&icirc;mes des feux
+abandonn&eacute;s, une rive d&eacute;serte, et, sur les hauteurs, trente pi&egrave;ces
+d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets e&ucirc;t suffi pour
+an&eacute;antir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les
+deux rives; mais cette artillerie se reployait &agrave; mesure que la n&ocirc;tre se
+mettait en batterie.</p>
+
+<p>Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'&eacute;coulait
+vers Borizof sans regarder derri&egrave;re elle; cependant, un r&eacute;giment
+d'infanterie et douze canons restaient en pr&eacute;sence, mais sans prendre
+position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisi&egrave;re des
+bois: c'&eacute;tait l'arri&egrave;re-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de
+six mille hommes, s'&eacute;loignait ainsi comme pour nous livrer passage.</p>
+
+<p>Les Fran&ccedil;ais n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de
+joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot
+entrent pr&eacute;cipitamment chez l'empereur. &laquo;Sire, lui dirent-ils, l'ennemi
+vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas
+possible!&raquo; r&eacute;pond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment
+ce rapport. Alors Napol&eacute;on s'&eacute;lance hors de son quartier-g&eacute;n&eacute;ral: il
+regarde, il voit encore les derni&egrave;res files de la colonne de Tchaplitz
+s'&eacute;loigner et dispara&icirc;tre dans les bois, et, transport&eacute;, il s'&eacute;crie:
+&laquo;J'ai tromp&eacute; l'amiral!&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce premier mouvement, deux pi&egrave;ces ennemies reparurent et firent
+feu. L'ordre de les &eacute;loigner &agrave; coups de canon fut donn&eacute;. Une premi&egrave;re
+salve suffit; c'&eacute;tait une imprudence qu'on fit cesser promptement de
+peur qu'elle ne rappel&acirc;t Tchaplitz; car le pont &eacute;tait &agrave;-peine commenc&eacute;:
+il &eacute;tait huit heures, on enfon&ccedil;ait encore ses premiers chevalets.</p>
+
+<p>Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la
+montre aux plus braves. L'aide-de-camp fran&ccedil;ais, Jacqueminot, et le
+comte lithuanien Predzieczki, se jet&egrave;rent les premiers dans le fleuve,
+et, malgr&eacute; les gla&ccedil;ons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et
+les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord oppos&eacute;. Trente &agrave;
+quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent
+ainsi que deux faibles radeaux, qui transport&egrave;rent quatre cents hommes
+en vingt voyages.</p>
+
+<p>Vers une heure le rivage &eacute;tait nettoy&eacute; de Cosaques, et le pont pour
+l'infanterie achev&eacute;; la division Legrand le traversait rapidement avec
+ses canons, aux cris de &laquo;vive l'empereur!&raquo; et devant ce souverain, qui
+aidait lui-m&ecirc;me au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves
+soldats de sa voix et de son exemple.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria en les voyant enfin ma&icirc;tres du bord oppos&eacute;: &laquo;Voil&agrave; donc
+encore mon &eacute;toile!&raquo; car il croyait &agrave; la fatalit&eacute;, comme tous les
+conqu&eacute;rans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus &agrave; compter avec la
+fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans
+puissance interm&eacute;diaire entre eux et le ciel, se sentent plus
+imm&eacute;diatement sous sa main.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIc" id="CHAPITRE_VIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">En</span> ce moment, un seigneur lithuanien, d&eacute;guis&eacute; en paysan, arriva de
+Wilna, avec la nouvelle de l&agrave; victoire de Schwartzenberg sur Sacken.
+Napol&eacute;on se plut &agrave; publier &agrave; haute voix ce succ&egrave;s, y ajoutant, &laquo;que
+Schwartzenberg s'&eacute;tait aussit&ocirc;t retourn&eacute; sur la trace de Tchitchakof, et
+qu'il venait &agrave; notre secours.&raquo; Conjecture que la disparition de
+Tchaplitz rendait vraisemblable.</p>
+
+<p>Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait &eacute;t&eacute; fait que
+pour l'infanterie. On en commen&ccedil;a aussit&ocirc;t un second, &agrave; cent toises plus
+haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achev&eacute; qu'&agrave; quatre
+heures du soir. En m&ecirc;me temps, le duc de Reggio avec le reste du
+deuxi&egrave;me corps et la division Dombrowski, suivaient le g&eacute;n&eacute;ral Legrand:
+c'&eacute;taient environ sept mille hommes.</p>
+
+<p>Le premier soin du mar&eacute;chal fut de s'assurer de la route de Zembin, par
+un d&eacute;tachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers
+Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de
+Studzianka.</p>
+
+<p>Tchaplitz poussa son ob&eacute;issance &agrave; l'amiral jusqu'&agrave; Stakhowa, village
+voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit t&ecirc;te aux premi&egrave;res
+troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arr&ecirc;ta des deux c&ocirc;t&eacute;s.
+Les Fran&ccedil;ais se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps,
+et le g&eacute;n&eacute;ral russe attendait des ordres.</p>
+
+<p>Tchitchakof s'&eacute;tait trouv&eacute; dans une de ces circonstances difficiles o&ugrave;
+la pr&eacute;occupation devant flotter incertaine sur plusieurs points &agrave; la
+fois, il suffit qu'elle se soit d'abord d&eacute;cid&eacute;e et fix&eacute;e sur un c&ocirc;t&eacute;
+pour qu'aussit&ocirc;t elle se d&eacute;place et verse de l'autre.</p>
+
+<p>Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la
+grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logo&iuml;sk et de
+Zembin, montrait que toute son attention s'&eacute;tait d'abord dirig&eacute;e sur la
+partie de la B&eacute;r&eacute;zina sup&eacute;rieure &agrave; Borizof. D&egrave;s lors, fort sur sa
+gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses
+inqui&eacute;tudes se transport&egrave;rent de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>L'erreur qui l'entra&icirc;na dans cette fausse direction, eut encore d'autres
+fondemens. Les instructions de Kutusof y appel&egrave;rent sa responsabilit&eacute;.
+Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de
+sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir d&eacute;fendre
+cette partie du fleuve; il all&eacute;gua le danger d'une &eacute;pizootie, pr&eacute;texte
+inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-m&ecirc;me a
+confirm&eacute;.</p>
+
+<p>Cet amiral ajoute, qu'un avis donn&eacute; par Witgenstein attira encore son
+anxi&eacute;t&eacute; vers B&eacute;r&eacute;sino inf&eacute;rieur, ainsi que la supposition, assez
+naturelle, que la pr&eacute;sence de ce g&eacute;n&eacute;ral sur le flanc droit de la
+grande-arm&eacute;e, et au-dessus de Borizof, pousserait Napol&eacute;on au-dessous de
+cette ville.</p>
+
+<p>Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust &agrave; B&eacute;r&eacute;sino, put
+encore &ecirc;tre un de ses motifs. En suivant cette direction, Napol&eacute;on,
+non-seulement &eacute;viterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se
+joindrait &agrave; Schwartzenberg. Ceci dut encore &ecirc;tre une consid&eacute;ration pour
+Tchitchakof, dont Minsk &eacute;tait la conqu&ecirc;te et Schwartzenberg le premier
+adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses d&eacute;monstrations d'Oudinot vers
+Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le d&eacute;termin&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'amiral, compl&egrave;tement tromp&eacute;, s'&eacute;tait donc r&eacute;solu, le 25 au soir, &agrave;
+descendre la B&eacute;r&eacute;zina, dans l'instant m&ecirc;me o&ugrave; Napol&eacute;on s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+la remonter. On e&ucirc;t dit que l'empereur fran&ccedil;ais avait dict&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral
+ennemi sa r&eacute;solution, l'heure o&ugrave; il devait la prendre, l'instant pr&eacute;cis
+et tous les d&eacute;tails de son ex&eacute;cution. Tous deux &eacute;taient partis en m&ecirc;me
+temps de Borizof: Napol&eacute;on pour Studzianka, Tchitchakof pour
+Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral
+rappelant &agrave; lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, &agrave;
+l'exception d'un faible corps d'&eacute;claireurs, et sans m&ecirc;me faire rompre
+les chemins.</p>
+
+<p>Toutefois &agrave; Szabaszawiczy, il n'&eacute;tait qu'&agrave; cinq ou six lieues du passage
+qui s'op&eacute;rait. D&egrave;s le matin du 26, il devait en &ecirc;tre instruit. Le pont
+de Borizof n'&eacute;tait pas &agrave; trois heures de marche du point d'attaque. Il
+avait laiss&eacute; quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir
+de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz &agrave; Stachowa, et ce
+jour-l&agrave; m&ecirc;me attaquer, ou du moins se pr&eacute;parer, et le lendemain 27,
+culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et
+de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka,
+la position que Tchaplitz avait quitt&eacute;e la veille.</p>
+
+<p>Mais les grandes fautes se r&eacute;parent rarement avec tant de promptitude,
+soit qu'on se plaise d'abord &agrave; en douter, et qu'on ne se r&eacute;signe &agrave; en
+convenir qu'apr&egrave;s une enti&egrave;re certitude; soit qu'elles troublent, et que
+dans la d&eacute;fiance o&ugrave; l'on tombe de soi-m&ecirc;me, on h&eacute;site et que l'on ait
+besoin de s'appuyer des autres.</p>
+
+<p>Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en
+consultations, en t&acirc;tonnemens et en pr&eacute;paratifs. La pr&eacute;sence de Napol&eacute;on
+et de sa grande arm&eacute;e, dont il lui &eacute;tait difficile de se figurer la
+faiblesse, l'&eacute;blouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, &agrave;
+cause des simulacres de passage; en face de son centre, &agrave; Borizof, parce
+qu'en effet toute notre arm&eacute;e, arrivant successivement dans cette ville,
+la remplissait de mouvemens; enfin &agrave; Studzianka, devant sa gauche, o&ugrave;
+l'empereur &eacute;tait r&eacute;ellement.</p>
+
+<p>Le 27, il &eacute;tait si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconna&icirc;tre et
+attaquer Borizof par des chasseurs, qui pass&egrave;rent sur les poutres du
+pont br&ucirc;l&eacute;, et qui furent repouss&eacute;s par les soldats de la division
+Partouneaux.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, et pendant ces t&acirc;tonnemens, Napol&eacute;on, avec environ six
+mille gardes et le corps de Ney, r&eacute;duit &agrave; six cents hommes, passait la
+B&eacute;r&eacute;zina, vers deux heures de l'apr&egrave;s-midi: il se pla&ccedil;ait en r&eacute;serve
+d'Oudinot, et assurait contre les efforts &agrave; venir de Tchitchakof, le
+d&eacute;bouch&eacute; des ponts.</p>
+
+<p>Une foule de bagages et de tra&icirc;neurs l'avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;. Beaucoup
+travers&egrave;rent encore le fleuve apr&egrave;s lui tant que le jour dura. En m&ecirc;me
+temps, l'arm&eacute;e de Victor rempla&ccedil;ait la garde sur les hauteurs de
+Studzianka.</p>
+
+<p>[Illustration]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIc" id="CHAPITRE_VIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Jusque-l&agrave;</span> tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y
+avait laiss&eacute; Partouneaux et sa division. Ce g&eacute;n&eacute;ral devait arr&ecirc;ter
+l'ennemi en arri&egrave;re de cette ville, chasser devant lui les nombreux
+tra&icirc;neurs qui s'y &eacute;taient abrit&eacute;s, et rejoindre Victor avant la fin du
+jour. Partouneaux voyait pour la premi&egrave;re fois le d&eacute;sordre de la
+grande-arm&eacute;e. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite,
+en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient.
+Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin
+d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont br&ucirc;l&eacute; de Borizof, le
+retinrent dans cette ville jusqu'&agrave; la fin du jour.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;parait &agrave; en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit.
+Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napol&eacute;on crut sans doute par-l&agrave;,
+fixer toute l'attention des trois g&eacute;n&eacute;raux russes sur Borizof, et que
+Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps
+d'effectuer tout son passage.</p>
+
+<p>Mais Witgenstein avait laiss&eacute; Platof suivre l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise sur le
+grand chemin; lui, s'&eacute;tait dirig&eacute; plus &agrave; droite. Il d&eacute;boucha le m&ecirc;me
+soir sur les hauteurs qui bordent la B&eacute;r&eacute;zina, entre Borizof et
+Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de
+tout ce qui s'y trouvait. Une foule de tra&icirc;neurs, en refluant sur
+Partouneaux, lui apprirent qu'il &eacute;tait s&eacute;par&eacute; du reste de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Partouneaux n'h&eacute;sita point. Quoiqu'il n'e&ucirc;t avec lui que trois canons et
+trois mille cinq cents combattans, il se d&eacute;cida sur-le-champ &agrave; se faire
+jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord &agrave;
+s'avancer sur une route glissante, encombr&eacute;e de bagages et de fuyards;
+contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit
+obscure et glaciale. Bient&ocirc;t le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui
+bordaient les hauteurs &agrave; sa droite, vint s'ajouter &agrave; ces obstacles. Tant
+qu'il ne fut attaqu&eacute; que de c&ocirc;t&eacute;, il poursuivit; mais bient&ocirc;t ce fut en
+face, par des troupes nombreuses, bien post&eacute;es, et dont les boulets
+traversaient de t&ecirc;te en queue sa colonne.</p>
+
+<p>Cette malheureuse division se trouvait alors engag&eacute;e dans un bas-fond;
+une longue file de cinq &agrave; six cents voitures embarrassait tous ses
+mouvemens; sept mille tra&icirc;neurs effar&eacute;s, et hurlant de terreur et de
+d&eacute;sespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient,
+faisaient flotter ses pelotons, et entra&icirc;naient &agrave; chaque instant dans
+leur d&eacute;sordre de nouveaux soldats qui se d&eacute;courageaient. Il fallut
+r&eacute;trograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en
+reculant on rencontra la cavalerie de Platof.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, la moiti&eacute; de nos combattants avait succomb&eacute;, et les quinze cents
+soldats qui restaient, se sentaient entour&eacute;s par trois arm&eacute;es et un
+fleuve.</p>
+
+<p>Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de
+cinquante mille hommes, ordonner aux Fran&ccedil;ais de se rendre. Partouneaux
+repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses tra&icirc;neurs encore
+arm&eacute;s; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de
+Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes nagu&egrave;re si braves,
+alors d&eacute;grad&eacute;s par la mis&egrave;re, bris&egrave;rent l&acirc;chement leurs armes.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, le g&eacute;n&eacute;ral de son avant-garde lui annonce que les ponts
+de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nomm&eacute; Rochex, en avait fait
+le rapport; il pr&eacute;tendait les avoir vus br&ucirc;ler. Partouneaux crut &agrave; cette
+fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est cr&eacute;dule.</p>
+
+<p>Il se jugea abandonn&eacute;, livr&eacute;, et comme la nuit, l'encombrement et la
+n&eacute;cessit&eacute; de faire face de trois c&ocirc;t&eacute;s, s&eacute;paraient ses faibles brigades,
+il fait dire &agrave; chacune d'elles de tenter de s'&eacute;couler, &agrave; la faveur des
+ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces
+brigades, r&eacute;duite &agrave; quatre cents hommes, il s'&eacute;l&egrave;ve sur les hauteurs
+bois&eacute;es et &agrave; pic qui sont &agrave; sa droite, esp&eacute;rant traverser dans
+l'obscurit&eacute; l'arm&eacute;e de Witgenstein, lui &eacute;chapper, rejoindre Victor, ou
+tourner la B&eacute;r&eacute;zina par ses sources.</p>
+
+<p>Mais par-tout o&ugrave; il se pr&eacute;sente il rencontre des feux ennemis, et il se
+d&eacute;tourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des
+plaines de neige, au travers d'un ouragan imp&eacute;tueux. Il voit &agrave; chaque
+pas ses soldats saisis de froid, ext&eacute;nu&eacute;s de faim et de fatigue, tomber
+&agrave; demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans
+rel&acirc;che.</p>
+
+<p>Cet infortun&eacute; g&eacute;n&eacute;ral luttait encore contre le ciel, contre les hommes
+et contre son propre d&eacute;sespoir, quand il sentit la terre m&ecirc;me manquer
+sous ses pieds. En effet, tromp&eacute; par la neige, il s'&eacute;tait engag&eacute; sur la
+glace, encore trop faible, d'un lac pr&ecirc;t &agrave; l'engloutir: alors seulement
+il c&egrave;de et rend ses armes.</p>
+
+<p>Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres
+brigades, de plus en plus resserr&eacute;es sur la route, y perdaient l'usage
+de leurs mouvemens. Elles retard&egrave;rent leur perte jusqu'au lendemain,
+d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles
+succomb&egrave;rent &agrave; leur tour: une m&ecirc;me infortune les r&eacute;unit &agrave; leur g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>De toute cette division un seul bataillon &eacute;chappa. On rapporte que son
+commandant se tournant vers les siens, leur d&eacute;clara &laquo;qu'ils eussent &agrave;
+suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre,
+il le tuerait.&raquo; Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque
+sur les bords du fleuve, se plie &agrave; tous ses contours, et, prot&eacute;g&eacute; par
+le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurit&eacute;, par les
+difficult&eacute;s m&ecirc;mes du terrain, il s'&eacute;coule en silence, &eacute;chappe &agrave;
+l'ennemi, et vient confirmer &agrave; Victor la perte de Partouneaux.</p>
+
+<p>Quand Napol&eacute;on apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'&eacute;cria:
+&laquo;Faut-il donc, lorsque tout semblait sauv&eacute; comme par miracle, que cette
+d&eacute;fection vienne tout g&acirc;ter!&raquo; L'expression &eacute;tait impropre, mais la
+douleur la lui arracha, soit qu'il pr&eacute;v&icirc;t que Victor affaibli ne
+pourrait r&eacute;sister assez long-temps le lendemain, soit qu'il t&icirc;nt &agrave;
+honneur de n'avoir laiss&eacute; dans toute sa retraite, entre les mains de
+l'ennemi, que des tra&icirc;neurs et point de corps arm&eacute; et organis&eacute;. En
+effet, cette division fut la premi&egrave;re et la seule qui mit bas les
+armes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIIc" id="CHAPITRE_VIIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> succ&egrave;s encouragea Witgenstein. En m&ecirc;me temps, deux jours de
+t&acirc;tonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de
+Borizof par Platof, avaient &eacute;clair&eacute; Tchitchakof. D&egrave;s lors, les trois
+arm&eacute;es russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent r&eacute;unies; leurs
+chefs communiqu&egrave;rent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof &eacute;taient
+jaloux l'un de l'autre, mais ils nous d&eacute;testaient encore plus; la haine
+fut leur lien et non l'amiti&eacute;. Ces g&eacute;n&eacute;raux se trouv&egrave;rent donc pr&ecirc;ts &agrave;
+attaquer &agrave; la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le 28 novembre. La grande-arm&eacute;e avait eu deux jours et deux
+nuits pour s'&eacute;couler; il devait &ecirc;tre trop tard pour les Russes. Mais le
+d&eacute;sordre r&eacute;gnait chez les Fran&ccedil;ais, et les mat&eacute;riaux avaient manqu&eacute; aux
+deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures
+s'&eacute;tait rompu, et le passage en avait &eacute;t&eacute; retard&eacute; de sept heures: il se
+brisa une troisi&egrave;me fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, les tra&icirc;neurs dispers&eacute;s dans les bois et dans les villages
+environnans, n'avaient pas profit&eacute; de la premi&egrave;re nuit, et le 27, quand
+le jour avait reparu, tous s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; la fois pour passer les
+ponts.</p>
+
+<p>Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se r&eacute;glaient,
+s'&eacute;branla. Son d&eacute;part fut comme un signal: ils accoururent de toutes
+parts; ils s'amoncel&egrave;rent sur la rive. On vit en un instant une masse
+profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots,
+assi&eacute;ger l'&eacute;troite entr&eacute;e des ponts qu'elle d&eacute;bordait. Les premiers,
+pouss&eacute;s par ceux qui les suivaient, repouss&eacute;s par les gardes et par les
+pontoniers, ou arr&ecirc;t&eacute;s par le fleuve, &eacute;taient &eacute;cras&eacute;s, foul&eacute;s aux pieds,
+ou pr&eacute;cipit&eacute;s dans les glaces que charriait la B&eacute;r&eacute;zina. Il s'&eacute;levait de
+cette immense et horrible cohue, tant&ocirc;t un bourdonnement sourd, tant&ocirc;t
+une grande clameur, m&ecirc;l&eacute;e de g&eacute;missemens et d'affreuses impr&eacute;cations.</p>
+
+<p>Les efforts de Napol&eacute;on et de ses premiers lieutenans pour sauver ces
+hommes &eacute;perdus, en r&eacute;tablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps
+inutiles. Le d&eacute;sordre avait &eacute;t&eacute; si grand que vers deux heures, quand
+l'empereur s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; son tour, il avait fallu employer la force
+pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et
+Latour-Maubourg, renonc&egrave;rent, par piti&eacute;, &agrave; se faire jour au travers de
+ces mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>Le hameau de Zaniwki, situ&eacute; au milieu des bois et &agrave; une lieue de
+Studzianka, re&ccedil;ut le quartier-imp&eacute;rial. &Eacute;bl&eacute; venait alors de faire le
+d&eacute;nombrement des bagages, dont la rive &eacute;tait couverte. Il pr&eacute;vint
+l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures
+pussent s'&eacute;couler. Ney &eacute;tait pr&eacute;sent: il s'&eacute;cria &laquo;qu'il les fallait donc
+br&ucirc;ler sur-le-champ. Mais Berthier, pouss&eacute; par le mauvais g&eacute;nie qui
+habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on &eacute;tait loin d'&ecirc;tre r&eacute;duit &agrave;
+cette extr&eacute;mit&eacute;. L'empereur se plut &agrave; le croire par entra&icirc;nement pour
+l'avis qui le flattait le plus, et par m&eacute;nagement pour tant d'hommes,
+dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les
+vivres et la fortune.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 27 au 28, le d&eacute;sordre cessa par un d&eacute;sordre contraire.
+Les ponts furent abandonn&eacute;s, le village de Studzianka attira tous ces
+tra&icirc;neurs; en un instant il fut d&eacute;pec&eacute;, il disparut, et fut converti en
+une infinit&eacute; de bivouacs. Le froid et la faim y fix&egrave;rent tous ces
+malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut
+encore perdue pour leur passage.</p>
+
+<p>Cependant Victor avec six mille hommes, les d&eacute;fendait contre
+Witgenstein. Mais d&egrave;s les premi&egrave;res lueurs du 28, quand ils virent ce
+mar&eacute;chal se pr&eacute;parer &agrave; un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de
+Witgenstein tonner sur leur t&ecirc;te, et celui de Tchitchakof gronder en
+m&ecirc;me temps sur l'autre rive, alors ils se lev&egrave;rent tous &agrave; la fois, ils
+descendirent, ils se pr&eacute;cipit&egrave;rent en tumulte, et revinrent assi&eacute;ger les
+ponts.</p>
+
+<p>Leur terreur &eacute;tait fond&eacute;e. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux
+&eacute;tait venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'arm&eacute;e
+du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que
+Victor, r&eacute;duit &agrave; six mille hommes, d&eacute;fendait. En m&ecirc;me temps, sur la rive
+droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'arm&eacute;e du
+midi, d&eacute;bouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci
+comptaient &agrave; peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient
+la vieille et la jeune garde, alors compos&eacute;es de deux mille huit cents
+ba&iuml;onnettes et de neuf cents sabres.</p>
+
+<p>Les deux arm&eacute;es russes pr&eacute;tendaient se saisir &agrave; la fois des deux issues
+des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-del&agrave; des marais
+de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien v&ecirc;tus, bien nourris et
+compl&egrave;tement arm&eacute;s, en assaillaient dix-huit mille &agrave; demi nus, mal
+arm&eacute;s, mourant de faim, s&eacute;par&eacute;s par une rivi&egrave;re, environn&eacute;s de marais,
+enfin embarrass&eacute;s par plus de cinquante mille tra&icirc;neurs, malades ou
+bless&eacute;s, et par une &eacute;norme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid
+et la mis&egrave;re &eacute;taient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de
+ses combattans, et la jeune garde la moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent
+l'effrayante r&eacute;duction du corps de Victor, et cependant ce mar&eacute;chal
+contint Witgenstein pendant toute cette journ&eacute;e du 28. Pour Tchitchakof,
+il fut battu. Le mar&eacute;chal Ney et ses huit mille Fran&ccedil;ais, Suisses et
+Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.</p>
+
+<p>L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route,
+mais il n'osa point suivre ses boulets, et p&eacute;n&eacute;trer par la trou&eacute;e qu'ils
+firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la l&eacute;gion de la
+Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et
+Albert furent alors bless&eacute;s; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il
+lan&ccedil;a tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe,
+Doumerc et sa cavalerie, qui la d&eacute;fonc&egrave;rent, lui prirent deux mille
+hommes, sabr&egrave;rent le reste, et d&eacute;cid&egrave;rent par cette charge vigoureuse,
+du combat qui tra&icirc;nait ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repouss&eacute; dans Stakowa. La plupart des
+g&eacute;n&eacute;raux du deuxi&egrave;me corps furent atteints, car moins ils avaient de
+troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit
+beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats
+bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de
+Berthier, fut remarqu&eacute;e. Une balle le tua, roide. C'&eacute;tait un de ces
+officiers de m&eacute;rite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit
+avoir assez r&eacute;compens&eacute;s en les employant.</p>
+
+<p>Pendant ce combat, Napol&eacute;on, &agrave; la t&ecirc;te de sa garde, resta en r&eacute;serve &agrave;
+Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus
+pr&egrave;s de celle de Victor. Ce mar&eacute;chal, attaqu&eacute; dans une position
+tr&egrave;s-p&eacute;rilleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de
+terrain. Son corps d'arm&eacute;e, mutil&eacute; par la prise de la division
+Partouneaux, avait sa droite appuy&eacute;e au fleuve. Une batterie de
+l'empereur, plac&eacute;e sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin prot&eacute;geait
+son front, sa gauche &eacute;tait en l'air, sans appui, et comme perdue dans la
+plaine haute de Studzianka.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re attaque de Witgenstein ne se fit qu'&agrave; dix heures du matin,
+le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la B&eacute;r&eacute;zina,
+qu'il s'effor&ccedil;ait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite
+fran&ccedil;aise l'arr&ecirc;ta, et le contint long-temps hors de port&eacute;e des ponts.
+Alors Witgenstein, se d&eacute;ployant, &eacute;tendit le combat sur tout le front de
+Victor, mais sans succ&egrave;s. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser
+le ravin: elle fut assaillie et d&eacute;truite.</p>
+
+<p>Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aper&ccedil;ut de sa sup&eacute;riorit&eacute;: il
+d&eacute;borda l'aile gauche fran&ccedil;aise. Tout alors e&ucirc;t &eacute;t&eacute; perdu sans un effort
+de Fournier et le d&eacute;vouement de Latour-Maubourg. Ce g&eacute;n&eacute;ral passait les
+ponts avec sa cavalerie. Il aper&ccedil;ut le danger, revint aussit&ocirc;t sur ses
+pas, et l'ennemi fut encore arr&ecirc;t&eacute; par une charge sanglante. La nuit
+vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu
+entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce mar&eacute;chal resta ma&icirc;tre
+des hauteurs de Studzianka, pr&eacute;servant encore les ponts des ba&iuml;onnettes
+russes, mais ne pouvant les cacher &agrave; l'artillerie de leur aile gauche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXc" id="CHAPITRE_IXc"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Pendant</span> toute cette journ&eacute;e, la position du neuvi&egrave;me corps fut d'autant
+plus critique, qu'un pont fr&ecirc;le et &eacute;troit &eacute;tait sa seule retraite:
+encore les bagages et les tra&icirc;neurs obstruaient-ils ses avenues. &Agrave;
+mesure que le combat s'&eacute;tait &eacute;chauff&eacute;, la terreur de ces mis&eacute;rables
+avait augment&eacute; leur d&eacute;sordre. D'abord les premiers bruits d'un
+engagement s&eacute;rieux causa leur &eacute;pouvante, puis la vue des bless&eacute;s qui en
+revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les
+boulets vinrent frapper leur masse confuse.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; tous s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s les uns sur les autres, et cette
+multitude immense, entass&eacute;e sur la rive, p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les chevaux et
+les chariots, y formait un &eacute;pouvantable encombrement. Ce fut vers le
+milieu du jour que les premiers boulets ennemis tomb&egrave;rent au milieu de
+ce chaos: ils furent le signal d'un d&eacute;sespoir universel.</p>
+
+<p>Alors, comme dans toutes les circonstances extr&ecirc;mes, les c&oelig;urs se
+montr&egrave;rent &agrave; nu, et l'on vit des actions infames et des actions
+sublimes. Suivant leurs diff&eacute;rens caract&egrave;res, les uns, d&eacute;cid&eacute;s et
+furieux, s'ouvrirent le sabre &agrave; la main un horrible passage. Plusieurs
+fray&egrave;rent &agrave; leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les
+faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortun&eacute;s
+qu'elles &eacute;crasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs
+compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une
+d&eacute;go&ucirc;tante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'&eacute;pouvante
+achevant d'&eacute;puiser leurs forces. On en vit, et c'&eacute;tait sur-tout les
+malades et les bless&eacute;s, renoncer &agrave; la vie, s'&eacute;carter et s'asseoir
+r&eacute;sign&eacute;s, regardant d'un &oelig;il fixe cette neige qui allait devenir leur
+tombeau.</p>
+
+<p>Beaucoup de ceux qui s'&eacute;taient lanc&eacute;s les premiers dans cette foule de
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, ayant manqu&eacute; le pont, voulurent l'escalader par ses c&ocirc;t&eacute;s;
+mais la plupart furent repouss&eacute;s dans le fleuve. Ce fut l&agrave; qu'on aper&ccedil;ut
+des femmes au milieu des gla&ccedil;ons, avec leurs enfans dans leurs bras, les
+&eacute;levant &agrave; mesure qu'elles s'enfon&ccedil;aient; d&eacute;j&agrave; submerg&eacute;es, leurs bras
+roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.</p>
+
+<p>Au milieu de cet horrible d&eacute;sordre, le pont de l'artillerie creva et se
+rompit. La colonne engag&eacute;e sur cet &eacute;troit passage voulut en vain
+r&eacute;trograder. Le flot d'hommes qui venait derri&egrave;re, ignorant ce malheur,
+n'&eacute;coutant pas les cris des premiers, pouss&egrave;rent devant eux, et les
+jet&egrave;rent dans le gouffre, o&ugrave; ils furent pr&eacute;cipit&eacute;s &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons,
+de lourdes voitures et de pi&egrave;ces d'artillerie y afflu&egrave;rent de toutes
+parts. Dirig&eacute;es par leurs conducteurs, et rapidement emport&eacute;es sur une
+pente roide et in&eacute;gale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broy&egrave;rent
+les malheureux qui se trouv&egrave;rent surpris entre elles; puis,
+s'entrechoquant, la plupart, violemment renvers&eacute;es, assomm&egrave;rent dans
+leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de
+malheureux pouss&eacute;s sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont
+&eacute;cras&eacute;s par des masses d'autres infortun&eacute;s qui se succ&egrave;dent sans
+interruption.</p>
+
+<p>Ces flots de mis&eacute;rables roulaient ainsi les uns sur les autres; on
+n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse
+m&ecirc;l&eacute;e les hommes foul&eacute;s et &eacute;touff&eacute;s se d&eacute;battaient sous les pieds de
+leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs
+dents. Ceux-ci les repoussaient sans piti&eacute;, comme des ennemis.</p>
+
+<p>Parmi eux, des femmes, des m&egrave;res, appel&egrave;rent en vain d'une voix
+d&eacute;chirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait
+s&eacute;par&eacute;es sans retour: elles leur tendirent les bras, elles suppli&egrave;rent
+qu'on s'&eacute;cart&acirc;t pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emport&eacute;es &ccedil;&agrave;
+et l&agrave; par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succomb&egrave;rent
+sans avoir &eacute;t&eacute; seulement remarqu&eacute;es. Dans cet &eacute;pouvantable fracas d'un
+ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la temp&ecirc;te, de
+celui des boulets, des explosions des obus, de vocif&eacute;rations, de
+g&eacute;missemens, de juremens effroyables, cette foule d&eacute;sordonn&eacute;e
+n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.</p>
+
+<p>Les plus heureux gagn&egrave;rent le pont, mais en surmontant des monceaux de
+bless&eacute;s, de femmes, d'enfans renvers&eacute;s &agrave; demi &eacute;touff&eacute;s, et que dans
+leurs efforts ils pi&eacute;tinaient encore. Arriv&eacute;s enfin sur l'&eacute;troit d&eacute;fil&eacute;,
+ils se crurent sauv&eacute;s; mais &agrave; chaque moment, un cheval abattu, une
+planche bris&eacute;e ou d&eacute;plac&eacute;e arr&ecirc;tait tout.</p>
+
+<p>Il y avait aussi &agrave; l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais o&ugrave;
+beaucoup de chevaux et de voitures s'&eacute;taient enfonc&eacute;s, ce qui
+embarrassait encore et retardait l'&eacute;coulement. Alors, dans cette colonne
+de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il
+s'&eacute;levait une lutte infernale o&ugrave; les plus faibles et les plus mal plac&eacute;s
+furent pr&eacute;cipit&eacute;s dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans
+d&eacute;tourner la t&ecirc;te, emport&eacute;s par l'instinct de la conservation,
+poussaient vers leur but avec fureur, indiff&eacute;rens aux impr&eacute;cations de
+rage et de d&eacute;sespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils
+s'&eacute;taient sacrifi&eacute;s.</p>
+
+<p>La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurit&eacute; ne
+d&eacute;roba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui
+couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de
+chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux
+artilleurs ennemis &agrave; diriger leurs coups.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du soir, il y eut un surcro&icirc;t de d&eacute;solation, quand
+Victor commen&ccedil;a sa retraite, et que ses divisions se pr&eacute;sent&egrave;rent et
+s'ouvrirent une horrible tranch&eacute;e au milieu de ces malheureux, que
+jusque-l&agrave; elles avaient d&eacute;fendus. Cependant, une arri&egrave;re-garde ayant &eacute;t&eacute;
+laiss&eacute;e &agrave; Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop
+attach&eacute;e &agrave; ses bagages, se refusa &agrave; profiter de cette derni&egrave;re nuit pour
+passer sur la rive oppos&eacute;e. On mit inutilement le feu aux voitures pour
+en arracher ces infortun&eacute;s. Le jour seul put les ramener tous &agrave; la fois,
+et trop tard, &agrave; l'entr&eacute;e du pont, qu'ils assi&eacute;g&egrave;rent de nouveau. Il
+&eacute;tait huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin &Eacute;bl&eacute;, voyant les
+Russes s'approcher, y mit le feu.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sastre &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; son dernier terme. Une multitude de voitures,
+trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans
+furent abandonn&eacute;s sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes
+d&eacute;sol&eacute;es sur les bords du fleuve; Les uns s'y jet&egrave;rent &agrave; la nage,
+d'autres se risqu&egrave;rent sur les pi&egrave;ces de glace qu'il charriait; il y en
+eut qui s'&eacute;lanc&egrave;rent t&ecirc;te baiss&eacute;e au milieu des flammes du pont, qui
+croula sous eux: br&ucirc;l&eacute;s et gel&eacute;s tout &agrave; la fois, ils p&eacute;rirent par deux
+supplices contraires. Bient&ocirc;t on aper&ccedil;ut les corps des uns et des autres
+s'amonceler et battre avec les gla&ccedil;ons contre les chevalets: le reste
+attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure
+apr&egrave;s le d&eacute;part d'&Eacute;bl&eacute;, et sans avoir remport&eacute; la victoire, il en
+recueillit les fruits.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Xc" id="CHAPITRE_Xc"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Pendant</span> que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la
+grande-arm&eacute;e ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe,
+qui se d&eacute;roulait confus&eacute;ment, en s'&eacute;coulant vers Zembin. Tout ce pays
+est un plateau bois&eacute; d'une grande &eacute;tendue, o&ugrave; les eaux, flottant
+incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste mar&eacute;cage. L'arm&eacute;e
+le traversa sur trois ponts cons&eacute;cutifs de trois cents toises de
+longueur, avec un &eacute;tonnement m&ecirc;l&eacute; de frayeur et de joie.</p>
+
+<p>Ces ponts magnifiques, faits de sapin r&eacute;sineux, commen&ccedil;aient &agrave; quelques
+werstes du passage, Tchaplitz les avait occup&eacute;s pendant plusieurs jours.
+Un abatis et des tas de bourr&eacute;es, d'un bois combustible et d&eacute;j&agrave; sec,
+&eacute;taient couch&eacute;s &agrave; leur entr&eacute;e, comme pour lui indiquer ce qu'il avait &agrave;
+en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de
+ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le
+passage de la B&eacute;r&eacute;zina eussent &eacute;t&eacute; inutiles. Pris entre ces marais et le
+fleuve, dans un espace &eacute;troit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un
+ouragan insupportable, la grande-arm&eacute;e et son empereur eussent &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;s de se rendre sans combat.</p>
+
+<p>Dans cette position d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, o&ugrave; la France enti&egrave;re semblait devoir
+&ecirc;tre prise en Russie, o&ugrave; tout &eacute;tait contre nous et pour les Russes,
+ceux-ci ne firent rien qu'&agrave; demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, &agrave;
+Kopis, que le jour o&ugrave; Napol&eacute;on abordait la B&eacute;r&eacute;zina. Witgenstein se
+laissa contenir pendant le temps n&eacute;cessaire. Tchitchakof fut d&eacute;fait; et
+sur quatre-vingt mille hommes, Napol&eacute;on r&eacute;ussit &agrave; en sauver soixante
+mille.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait rest&eacute; jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, pr&egrave;s des
+ruines de Brilowa, sans abri, et &agrave; la t&ecirc;te de sa garde, dont la
+tourmente avait d&eacute;truit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et
+restait rang&eacute;e en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carr&eacute; autour de
+son chef: l&agrave;, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On
+les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuy&eacute;s sur les genoux et la
+t&ecirc;te sur leurs mains, sommeillant ainsi repli&eacute;s sur eux-m&ecirc;mes, pour que
+leurs membres s'&eacute;chauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide
+de leurs estomacs.</p>
+
+<p>Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napol&eacute;on au milieu d'eux, le
+regard et la pens&eacute;e errant de trois c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, soutint le deuxi&egrave;me
+corps de ses ordres et de sa pr&eacute;sence, prot&eacute;gea le neuvi&egrave;me corps et le
+passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'&Eacute;bl&eacute; pour sauver de
+ce naufrage le plus de d&eacute;bris possible. Lui-m&ecirc;me enfin dirigea ces
+restes vers Zembin, o&ugrave; le prince Eug&egrave;ne l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>On remarqua qu'il commandait encore &agrave; ses mar&eacute;chaux, demeur&eacute;s sans
+soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent
+encore eu des arm&eacute;es sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit
+l'observation avec amertume; il commen&ccedil;ait le d&eacute;tail de ses pertes: mais
+Napol&eacute;on, d&eacute;cid&eacute; &agrave; repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots:
+&laquo;Pourquoi donc voulez-vous m'&ocirc;ter mon calme?&raquo; Et sur ce qu'il
+pers&eacute;v&eacute;rait, il lui ferma la bouche en r&eacute;p&eacute;tant avec l'accent du
+reproche: &laquo;Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'&ocirc;ter mon
+calme?&raquo; Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et
+celle qu'il exigea des autres.</p>
+
+<p>Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqu&eacute; par
+une foule de morts. L&agrave; &eacute;taient r&eacute;unis des hommes de tous les &eacute;tats, de
+tous les grades, de tous les &acirc;ges, ministres, g&eacute;n&eacute;raux,
+administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces
+temps bien pass&eacute;s, o&ugrave; r&eacute;gnait souverainement une gr&acirc;ce l&eacute;g&egrave;re et
+brillante. On voyait cet officier-g&eacute;n&eacute;ral de soixante ans, assis sur un
+tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaiet&eacute;,
+d&egrave;s que le jour revenait, des d&eacute;tails de sa toilette: au milieu de cet
+ouragan il faisait parer sa t&ecirc;te d'une frisure &eacute;l&eacute;gante et poudr&eacute;e avec
+soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les &eacute;l&eacute;mens
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s qui l'assi&eacute;geaient.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans
+notre si&egrave;cle, que quelques d&eacute;couvertes encouragent &agrave; tout expliquer,
+ceux-l&agrave;, au milieu des souffrances aigu&euml;s que leur apportait le vent du
+nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis
+son d&eacute;part pour le p&ocirc;le antarctique, le soleil, en &eacute;chauffant
+l'h&eacute;misph&egrave;re du sud, y vaporisait toutes les &eacute;manations, les &eacute;levait, et
+laissait &agrave; la surface de cette zone un vide o&ugrave; les vapeurs de la n&ocirc;tre,
+plus basses parce qu'elles &eacute;taient moins rar&eacute;fi&eacute;es, se pr&eacute;cipitaient. De
+proche en proche, et par une m&ecirc;me cause, le p&ocirc;le russe, tout surcharg&eacute;
+des vapeurs qu'il avait &eacute;man&eacute;es, re&ccedil;ues et refroidies depuis le dernier
+printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en d&eacute;chargeait par
+un courant imp&eacute;tueux et glac&eacute; qui rasait les terres russes, en
+roidissant et en tuant tout sur son passage.</p>
+
+<p>Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse
+attention la cristallisation r&eacute;guli&egrave;re et hexagonale de chacune des
+parcelles de neige qui couvraient leurs v&ecirc;temens.</p>
+
+<p>Le ph&eacute;nom&egrave;ne des par&eacute;lies ou des apparitions simultan&eacute;es de plusieurs
+images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans
+l'atmosph&egrave;re, r&eacute;fl&eacute;chirent &agrave; leurs yeux, fut encore le sujet de leurs
+observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs
+souffrances.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIc" id="CHAPITRE_XIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 29, l'empereur quitta les bords de la B&eacute;r&eacute;zina, poussant devant lui
+la foule des hommes d&eacute;band&eacute;s, et marchant avec le neuvi&egrave;me corps d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;sorganis&eacute;. La veille, le deuxi&egrave;me, le neuvi&egrave;me corps et la division
+Dombrowski, pr&eacute;sentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et d&eacute;j&agrave;,
+&agrave; l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de
+division, de brigade et de r&eacute;giment.</p>
+
+<p>La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte
+des bagages, laiss&eacute;s de l'autre c&ocirc;t&eacute; du fleuve, l'exemple de tant de
+fuyards, celui, bien plus rebutant, des bless&eacute;s qu'on abandonnait sur
+les deux rives, et qui se roulaient de d&eacute;sespoir sur une neige
+ensanglant&eacute;e, tout enfin les avait d&eacute;sorganis&eacute;s; ils s'&eacute;taient perdus
+dans la masse des hommes d&eacute;band&eacute;s qui arrivaient de Moskou.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous
+marchaient p&ecirc;le-m&ecirc;le, cavalerie, fantassins, artilleurs, Fran&ccedil;ais et
+Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les
+voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre
+instruction que celle d'avancer autant que possible.</p>
+
+<p>Sur cette chauss&eacute;e, tant&ocirc;t &eacute;troite, tant&ocirc;t montueuse, on s'&eacute;crasait &agrave;
+tous les d&eacute;fil&eacute;s, pour se disperser ensuite par-tout o&ugrave; l'on esp&eacute;rait
+trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napol&eacute;on arriva
+&agrave; Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour pr&eacute;c&eacute;dent, qu'on
+parqua. Ces malheureux, apr&egrave;s avoir d&eacute;vor&eacute; jusqu'&agrave; leurs morts, p&eacute;rirent
+presque tous de faim et de froid.</p>
+
+<p>Le 30, il fut &agrave; Pleszcz&eacute;nitzy. Le duc de Reggio bless&eacute; s'y &eacute;tait retir&eacute;
+la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en
+s&ucirc;ret&eacute;, quand tout-&agrave;-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante
+hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, p&eacute;n&eacute;tra dans ce bourg et
+en remplit toutes les rues.</p>
+
+<p>La faible escorte d'Oudinot &eacute;tait dispers&eacute;e. Le mar&eacute;chal se vit r&eacute;duit &agrave;
+se d&eacute;fendre lui dix-huiti&egrave;me, dans une maison de bois; mais ce fut avec
+tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi &eacute;tonn&eacute; s'inqui&eacute;ta, sortit de
+la ville et s'&eacute;tablit sur une hauteur, d'o&ugrave; il ne l'attaqua plus qu'avec
+son canon. La destin&eacute;e trop pers&eacute;v&eacute;rante de ce brave chef, voulut que,
+dans cette &eacute;chauffour&eacute;e, il f&ucirc;t encore bless&eacute; d'un &eacute;clat de bois.</p>
+
+<p>Deux bataillons westphaliens, qui pr&eacute;c&eacute;daient l'empereur, parurent
+enfin, et le d&eacute;gag&egrave;rent, mais tard, et apr&egrave;s que ces Allemands et
+l'escorte du mar&eacute;chal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent
+consid&eacute;r&eacute;s avec une longue incertitude et une vive anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Le 3 d&eacute;cembre, Napol&eacute;on arriva dans la matin&eacute;e &agrave; Malodeczno. C'&eacute;tait le
+dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le pr&eacute;venir. Quelques
+vivres s'y trouvaient, le fourrage y &eacute;tait abondant, la journ&eacute;e belle,
+le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui
+manquaient depuis long-temps, y arriv&egrave;rent tous &agrave; la fois. Les Polonais
+furent aussit&ocirc;t dirig&eacute;s sur Varsovie par Olita, et les cavaliers &agrave; pied
+par Merecz sur le Ni&eacute;men; le reste dut suivre la grande route qu'on
+venait de rejoindre.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, Napol&eacute;on semblait n'avoir pas con&ccedil;u le projet de quitter son
+arm&eacute;e. Mais vers le milieu de ce jour il annon&ccedil;a tout-&agrave;-coup &agrave; Daru et &agrave;
+Duroc, sa r&eacute;solution de partir incessamment pour Paris.</p>
+
+<p>Daru n'en reconnut pas la n&eacute;cessit&eacute;. Il objecta &laquo;que les communications
+&eacute;taient rouvertes et les grands dangers d&eacute;pass&eacute;s; qu'&agrave; chaque pas
+r&eacute;trograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris
+et l'Allemagne.&raquo; Mais l'empereur r&eacute;pliqua &laquo;qu'il ne se sentait plus
+assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi
+fallait-il qu'il rest&acirc;t &agrave; la t&ecirc;te d'une d&eacute;route. Mur&acirc;t et Eug&egrave;ne
+suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il &eacute;tait indispensable qu'il retourn&acirc;t en France pour la rassurer,
+pour l'armer, pour contenir de l&agrave; tous les Allemands dans leur fid&eacute;lit&eacute;;
+enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours
+des restes de sa grande-arm&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il travers&acirc;t seul
+quatre cents lieues de terres alli&eacute;es; et, pour le faire sans danger,
+que sa r&eacute;solution y f&ucirc;t impr&eacute;vue, son passage ignor&eacute;, le bruit du
+d&eacute;sastre de sa retraite encore incertain; qu'il en pr&eacute;c&eacute;d&acirc;t la nouvelle,
+l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les d&eacute;fections qui
+pourraient en r&eacute;sulter. Il n'avait donc pas de temps &agrave; perdre, et le
+moment de son d&eacute;part &eacute;tait venu.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'h&eacute;sita que sur le choix du chef qu'il laisserait &agrave; l'arm&eacute;e. C'&eacute;tait
+entre Murat et Eug&egrave;ne qu'il balan&ccedil;ait. Il aimait la sagesse et le
+d&eacute;vouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'&eacute;clat, et il s'agissait
+d'imposer. Eug&egrave;ne resterait avec ce monarque; son &acirc;ge, son rang
+inf&eacute;rieur r&eacute;pondraient de sa soumission, et son caract&egrave;re de son z&egrave;le.
+Il en donnerait l'exemple aux autres mar&eacute;chaux.</p>
+
+<p>Enfin Berthier, le canal tant accoutum&eacute; de tous les ordres et de toutes
+les r&eacute;compenses imp&eacute;riales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait
+donc rien de chang&eacute; dans la forme ni dans l'organisation; et cette
+disposition, en annon&ccedil;ant son prompt retour, contiendrait &agrave; la fois dans
+leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire
+les plus ardens de ses ennemis.</p>
+
+<p>Tels furent les motifs de Napol&eacute;on. Caulincourt re&ccedil;ut aussit&ocirc;t l'ordre
+de pr&eacute;parer en secret ce d&eacute;part. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony,
+et son &eacute;poque la nuit du cinq au six.</p>
+
+<p>Quoique Daru ne d&ucirc;t point accompagner Napol&eacute;on, et qu'on lui laiss&acirc;t la
+lourde charge de l'administration de l'arm&eacute;e, il &eacute;couta en silence,
+n'ayant rien &agrave; objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut
+pas de m&ecirc;me de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize
+ann&eacute;es n'avait pas quitt&eacute; Napol&eacute;on, se r&eacute;volta &agrave; l'id&eacute;e de cette
+s&eacute;paration.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne secr&egrave;te qui en r&eacute;sulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa
+r&eacute;sistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il
+l'avait combl&eacute;: l'arm&eacute;e, lui dit-il, avait besoin de la r&eacute;putation qu'il
+lui avait faite, et qui n'&eacute;tait qu'un reflet de la sienne; au reste, il
+lui donnait vingt-quatre heures pour se d&eacute;cider, apr&egrave;s quoi, s'il
+pers&eacute;v&eacute;rait, il pourrait partir pour ses terres, o&ugrave; il lui ordonnait de
+rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa pr&eacute;sence. Le
+lendemain 4 d&eacute;cembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son &acirc;ge et
+sur sa sant&eacute; affaiblie, lui apporta une triste r&eacute;signation.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIc" id="CHAPITRE_XIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Mais</span> &agrave; l'instant m&ecirc;me o&ugrave; Napol&eacute;on d&eacute;cidait son d&eacute;part, l'hiver devenait
+terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant pr&egrave;s de lui &eacute;chapper,
+e&ucirc;t redoubl&eacute; de rigueur pour l'accabler et nous d&eacute;truire. Ce fut au
+travers de vingt-six degr&eacute;s de froid que nous atteign&icirc;mes, le 4
+d&eacute;cembre, Bienitza.</p>
+
+<p>L'empereur avait laiss&eacute; le comte de Lobau, et plusieurs centaines
+d'hommes de sa vieille garde, &agrave; Malodeczno. C'&eacute;tait l&agrave; que la route de
+Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk &agrave; Wilna. Il fallait garder
+cet embranchement jusqu'&agrave; l'arriv&eacute;e de Victor, qui le d&eacute;fendrait &agrave; son
+tour jusqu'&agrave; celle de Ney.</p>
+
+<p>Car c'&eacute;tait encore &agrave; ce mar&eacute;chal et au deuxi&egrave;me corps, command&eacute; par
+Maisons, que l'arri&egrave;re-garde &eacute;tait confi&eacute;e. Le soir du 29 novembre, jour
+o&ugrave; Napol&eacute;on quitta les bords de la B&eacute;r&eacute;zina, Ney et les deuxi&egrave;me et
+troisi&egrave;me corps, r&eacute;duits &agrave; trois mille soldats, avaient pass&eacute; les longs
+ponts qui m&egrave;nent &agrave; Zembin, en laissant, &agrave; leur entr&eacute;e, Maisons et
+quelques centaines d'hommes pour les d&eacute;fendre et les br&ucirc;ler.</p>
+
+<p>Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement &agrave; coups de
+fusil, mais &agrave; la ba&iuml;onnette; il fut repouss&eacute;. Maisons faisait en m&ecirc;me
+temps charger les longs ponts de ces bourr&eacute;es dont Tchaplitz, quelques
+jours plus t&ocirc;t, avait n&eacute;glig&eacute; l'emploi. D&egrave;s que tout fut pr&ecirc;t, l'ennemi
+enti&egrave;rement d&eacute;go&ucirc;t&eacute; du combat, et la nuit et les bivouacs bien &eacute;tablis,
+il repassa rapidement le d&eacute;fil&eacute; et y fit mettre le feu. En peu
+d'instans, ces longues chauss&eacute;es tomb&egrave;rent en cendres dans leurs
+marais, que la gel&eacute;e n'avait point encore rendus praticables.</p>
+
+<p>Ces fondri&egrave;res arr&ecirc;t&egrave;rent l'ennemi et le forc&egrave;rent &agrave; se d&eacute;tourner. Aussi
+pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle
+tranquille. Mais le surlendemain, 1<sup>er</sup> d&eacute;cembre, comme ils arrivaient
+en vue de Pleszcz&eacute;nitzy, voil&agrave; qu'ils aper&ccedil;oivent toute la cavalerie
+ennemie qui accourt et qui pousse &agrave; leur droite Doumerc et ses
+cuirassiers. En un instant ils sont d&eacute;bord&eacute;s et attaqu&eacute;s de toutes
+parts.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Maisons voit le village par o&ugrave; il doit se retirer tout
+rempli de tra&icirc;neurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces
+malheureux, affam&eacute;s, n'&eacute;coutant, ne voyant rien, refusent de quitter
+leurs repas commenc&eacute;s, et bient&ocirc;t Maisons fut repouss&eacute; sur eux dans
+Pleszcz&eacute;nitzy. Alors seulement, &agrave; la vue de l'ennemi et au bruit des
+obus, tous ces infortun&eacute;s s'&eacute;branlent &agrave; la fois; ils se pr&eacute;cipitent, ils
+affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.</p>
+
+<p>Maisons et sa troupe se trouv&egrave;rent tout-&agrave;-coup comme perdus au milieu de
+cette foule effar&eacute;e qui les pressait, qui les &eacute;touffait et leur &ocirc;tait
+jusqu'&agrave; l'usage de leurs armes. Ce g&eacute;n&eacute;ral n'eut d'autre ressource que
+de commander aux siens de rester serr&eacute;s et immobiles, et d'attendre que
+le flot se f&ucirc;t &eacute;coul&eacute;. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et
+s'y embourba; elle n'y put p&eacute;n&eacute;trer que lentement et &agrave; force de tuer.</p>
+
+<p>Enfin-la cohue s'&eacute;tant dissip&eacute;e, d&eacute;couvrit aux Russes Maisons et ses
+soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule
+avait entra&icirc;n&eacute; dans son d&eacute;sordre une partie de nos combattans. Maisons,
+dans une plaine rase, et avec sept &agrave; huit cents hommes devant des
+milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: d&eacute;j&agrave; m&ecirc;me il ne
+cherchait plus qu'&agrave; gagner un bois pour y vendre plus ch&egrave;rement sa vie,
+quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fra&icirc;che,
+que Ney avait rencontr&eacute;e et qu'il amenait &agrave; son secours. Ce renfort
+arr&ecirc;ta l'ennemi et assura la retraite jusqu'&agrave; Malodeczno.</p>
+
+<p>Le 4 d&eacute;cembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aper&ccedil;urent ce
+bourg, d'o&ugrave; Napol&eacute;on &eacute;tait parti le matin m&ecirc;me. Tchaplitz les suivait de
+pr&egrave;s. Il ne restait plus &agrave; Ney que six cents hommes. La faiblesse de
+cette arri&egrave;re-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri
+excit&egrave;rent l'ardeur du g&eacute;n&eacute;ral russe; son attaque fut pressante. Ney et
+Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route
+s'ils se laissaient pousser au-del&agrave; de ce cantonnement, pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent
+p&eacute;rir en le d&eacute;fendant.</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; son entr&eacute;e, et, comme leurs chevaux d'artillerie
+&eacute;taient mourans, ils ne song&egrave;rent plus &agrave; sauver leurs canons, mais &agrave; en
+&eacute;craser, pour la derni&egrave;re fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en
+batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La
+colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute bris&eacute;e; elle s'arr&ecirc;ta: Mais
+ce g&eacute;n&eacute;ral, usant de sa sup&eacute;riorit&eacute;, d&eacute;tourna une partie de ses forces
+vers une autre entr&eacute;e; et d&eacute;j&agrave; ses premi&egrave;res troupes avaient franchi les
+enclos de Malodeczno, quand, tout-&agrave;-coup, elles y rencontr&egrave;rent un autre
+combat.</p>
+
+<p>Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes
+du neuvi&egrave;me corps, occup&acirc;t encore ce village. L'acharnement y fut
+extr&ecirc;me: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premi&egrave;res
+maisons. Des deux c&ocirc;t&eacute;s on combattit moins pour la gloire que pour se
+conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut
+qu'&agrave; onze heures du soir que les Russes y renonc&egrave;rent, et qu'&agrave; demi
+gel&eacute;s, ils en all&egrave;rent chercher un autre dans les villages environnans.</p>
+
+<p>Le lendemain 5 d&eacute;cembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune
+les remplacerait &agrave; l'arri&egrave;re-garde; mais ils s'aper&ccedil;urent que ce
+mar&eacute;chal, suivant ses instructions, s'&eacute;tait retir&eacute;, et qu'ils &eacute;taient
+seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui:
+leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu
+vaincre, l'atrocit&eacute; du climat les avait vaincus; les armes leur
+tombaient des mains, et eux-m&ecirc;mes tombaient &agrave; quelques pas de leurs
+armes.</p>
+
+<p>Maisons, en qui une grande force d'&acirc;me s'alliait dans une juste
+proportion &agrave; une grande force de corps, ne s'&eacute;tonna point; il continua
+sa retraite jusqu'&agrave; Bienitza, ralliant &agrave; chaque pas des hommes qui lui
+&eacute;chappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques
+ba&iuml;onnettes, l'arri&egrave;re-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les
+Russes, glac&eacute;s eux-m&ecirc;mes, et forc&eacute;s de se disperser avant la nuit dans
+les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors
+ils recommen&ccedil;aient &agrave; nous suivre, mais sans attaquer; car, &agrave; l'exception
+de quelques efforts engourdis, la violence de la temp&eacute;rature ne
+permettait de s'arr&ecirc;ter, ni pour pr&eacute;parer une attaque ni pour se
+d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Cependant, Ney surpris du d&eacute;part de Victor l'avait rejoint; il s'&eacute;tait
+efforc&eacute; de l'arr&ecirc;ter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se
+retirer, s'y &eacute;tait refus&eacute;. Ney lui avait alors demand&eacute; ses troupes,
+s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait
+voulu ni c&eacute;der ses soldats, ni prendre sans ordre l'arri&egrave;re-garde. Dans
+cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une
+violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'&eacute;mut gu&egrave;re. Enfin,
+un ordre de l'empereur intervint; Victor fut charg&eacute; de soutenir la
+retraite, et Ney appel&eacute; &agrave; Smorgony.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIIIc" id="CHAPITRE_XIIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Napol&eacute;on</span> venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, d&eacute;vor&eacute; de
+chagrin, mais ne laissant percer aucune &eacute;motion &agrave; la vue des souffrances
+de ces malheureux, qui, de leur c&ocirc;t&eacute;, ne lui faisaient entendre aucun
+murmure. Il est vrai qu'une s&eacute;dition &eacute;tait impossible; c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un
+effort de plus, et toutes les forces de chacun &eacute;taient employ&eacute;es &agrave;
+combattre la faim, le froid et la fatigue: il e&ucirc;t d'ailleurs fallu de
+l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fl&eacute;aux
+s&eacute;paraient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-m&ecirc;me.
+Bien loin de s'&eacute;puiser en provocations, en plaintes m&ecirc;me, on marchait
+silencieux, r&eacute;servant tous ses moyens contre une nature ennemie,
+distraits de toute autre id&eacute;e par une action, par une souffrance
+continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces
+morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant
+soumis encore par souvenir, par suite d'impressions re&ccedil;ues dans un
+meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire
+exalt&eacute; par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et
+combattait encore.</p>
+
+<p>L'autorit&eacute; des chefs &eacute;tait d'ailleurs rest&eacute;e enti&egrave;re et respect&eacute;e, parce
+qu'elle avait toujours &eacute;t&eacute; toute paternelle, et que les dangers, les
+triomphes, les maux avaient toujours &eacute;t&eacute; en commun. C'&eacute;tait une famille
+malheureuse dont le chef &eacute;tait peut-&ecirc;tre le plus &agrave; plaindre. Ainsi
+l'empereur et la grande-arm&eacute;e gardaient l'un envers l'autre un triste et
+noble silence: on &eacute;tait &agrave; la fois trop fier pour se plaindre et trop
+exp&eacute;riment&eacute; pour n'en pas sentir l'inutilit&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, Napol&eacute;on entre pr&eacute;cipitamment dans son dernier
+quartier-imp&eacute;rial; il y ach&egrave;ve ses derni&egrave;res instructions, ainsi que le
+vingt-neuvi&egrave;me et dernier bulletin de son arm&eacute;e expirante. Des
+pr&eacute;cautions furent prises dans son appartement int&eacute;rieur, pour que,
+jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpir&acirc;t.</p>
+
+<p>Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous
+auraient voulu le suivre. Ils &eacute;taient affam&eacute;s de revoir la France, de se
+retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais
+aucun n'osait en t&eacute;moigner le d&eacute;sir: le devoir et l'honneur les
+retenaient.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils &eacute;taient loin de go&ucirc;ter, la
+nuit et l'instant que l'empereur avait d&eacute;sign&eacute;s pour d&eacute;clarer aux chefs
+de l'arm&eacute;e sa r&eacute;solution, arriv&egrave;rent. Tous les mar&eacute;chaux furent appel&eacute;s.
+&Agrave; mesure qu'ils entr&egrave;rent il les prit chacun en particulier, et d'abord
+il les gagna &agrave; son projet, tant&ocirc;t par ses raisonnemens, tant&ocirc;t par des
+&eacute;panchemens de confiance.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui,
+et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonn&eacute;?
+Et sur ce que Davoust r&eacute;pondit qu'il croyait lui d&eacute;plaire, l'empereur
+s'expliqua doucement, accueillit ses r&eacute;ponses, lui confia jusqu'au
+chemin qu'il croyait devoir prendre, et re&ccedil;ut ses conseils sur ce
+d&eacute;tail.</p>
+
+<p>Il fut caressant pour tous; puis, les ayant r&eacute;unis &agrave; sa table, il les
+loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne
+convint de sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute; que par ces seuls mots: &laquo;Si j'&eacute;tais n&eacute; sur le
+tr&ocirc;ne, si j'&eacute;tais un Bourbon, il m'aurait &eacute;t&eacute; facile de ne point faire
+de fautes.&raquo;</p>
+
+<p>Quand le repas fut achev&eacute;, il leur fit lire par le prince Eug&egrave;ne son
+vingt-neuvi&egrave;me bulletin; apr&egrave;s quoi, d&eacute;clarant hautement ce qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; confi&eacute; &agrave; chacun d'eux, il leur dit &laquo;que cette nuit m&ecirc;me il allait
+partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa pr&eacute;sence y
+&eacute;tait indispensable pour la France, comme pour les restes de sa
+malheureuse arm&eacute;e. C'&eacute;tait de l&agrave; seulement qu'il pourrait contenir les
+Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples h&eacute;siteraient &agrave; lui
+d&eacute;clarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient &agrave; la t&ecirc;te de la nation
+fran&ccedil;aise, et d'une nouvelle arm&eacute;e de douze cent mille hommes.&raquo;</p>
+
+<p>Il dit encore &laquo;qu'il envoyait d'avance Ney &agrave; Wilna pour y tout
+r&eacute;organiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite &agrave; Dantzick,
+Lauriston &agrave; Varsovie, Narbonne &agrave; Berlin; que sa maison resterait &agrave;
+l'arm&eacute;e, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre &agrave; Wilna et y arr&ecirc;ter
+l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres
+et des munitions de toute esp&egrave;ce, qu'ensuite on prendrait des quartiers
+d'hiver derri&egrave;re le Ni&eacute;men; qu'il esp&eacute;rait que les Russes ne passeraient
+pas la Vistule avant son retour.&raquo;</p>
+
+<p>Je laisse, ajouta-t-il enfin, &laquo;le commandement de l'arm&eacute;e au roi de
+Naples. J'esp&egrave;re que vous lui ob&eacute;irez comme &agrave; moi, et que le plus grand
+accord r&eacute;gnera entre vous.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, il &eacute;tait dix heures du soir, il se l&egrave;ve, et leur serrant
+affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_DOUZIEME" id="LIVRE_DOUZIEME"></a>LIVRE DOUZIEME.</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Id" id="CHAPITRE_Id"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Compagnons</span>, je l'avouerai, mon esprit, d&eacute;courag&eacute;, refusait de se plonger
+plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le
+d&eacute;part de Napol&eacute;on, et je me persuadais qu'enfin ma t&acirc;che &eacute;tait remplie.
+Je m'&eacute;tais annonc&eacute; comme l'historien de cette grande &eacute;poque o&ugrave;, du faite
+de la plus haute des gloires, nous f&ucirc;mes pr&eacute;cipit&eacute;s dans l'ab&icirc;me de la
+plus profonde infortune; mais &agrave; pr&eacute;sent qu'il ne me reste plus &agrave;
+retracer que d'effroyables mis&egrave;res, pourquoi ne nous &eacute;pargnerions-nous
+pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une m&eacute;moire
+qui n'a plus &agrave; remuer que des cendres, &agrave; ne compter que des d&eacute;sastres,
+et qui ne peut plus &eacute;crire que sur des tombeaux.</p>
+
+<p>Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destin&eacute;e de pousser le malheur
+comme le bonheur jusqu'&agrave; l'invraisemblance, j'essaierai de tenir
+jusqu'au bout la parole que je vous ai donn&eacute;e. Aussi bien, quand
+l'histoire des grands hommes rapporte m&ecirc;me leur dernier moment, de quel
+droit tairais-je le dernier soupir de la grande-arm&eacute;e expirante. Tout
+d'elle appartient &agrave; la renomm&eacute;e, ce grand g&eacute;missement, comme ses cris de
+victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'&eacute;tonner les si&egrave;cles
+&agrave; force d'&eacute;clat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous
+reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande,
+chute retentira dans cet avenir, o&ugrave; les grandes infortunes
+immortalisent autant que les grandes gloires.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on venait de traverser la foule de ses officiers, rang&eacute;s sur son
+passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forc&eacute;s: il
+emporta leurs v&oelig;ux, &eacute;galement muets, que quelques gestes respectueux
+exprim&egrave;rent. Lui et Caulincourt s'enferm&egrave;rent dans une voiture: son
+Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le si&egrave;ge;
+Duroc et Lobau le suivirent dans un tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>Des Polonais l'escort&egrave;rent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de
+la garde royale. Ce corps &eacute;tait de six &agrave; sept cents hommes quand il vint
+de Wilna au-devant de l'empereur. Il p&eacute;rit tout-entier dans ce court
+trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-l&agrave; m&ecirc;me, les Russes
+surprirent et abandonn&egrave;rent Ioupranou&iuml;, d'autres disent Osmiana, ville
+o&ugrave; l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napol&eacute;on ne
+tomb&acirc;t dans cette &eacute;chauffour&eacute;e.</p>
+
+<p>Il rencontra le duc de Bassano &agrave; Miedniki. Ses premi&egrave;res paroles furent
+&laquo;qu'il n'avait plus d'arm&eacute;e, qu'il marchait depuis quelques jours au
+milieu d'une troupe d'hommes d&eacute;band&eacute;s, errant &ccedil;&agrave; et l&agrave; pour trouver des
+vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des
+souliers, des v&ecirc;temens et des armes; mais que son administration
+militaire n'avait rien pr&eacute;vu, et que ses ordres n'avaient point &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;s.&raquo; Et sur ce que Maret lui r&eacute;pondit par l'&eacute;tat des immenses
+magasins renferm&eacute;s dans Wilna, il s'&eacute;cria &laquo;qu'il lui rendait la vie!
+qu'il le chargeait de transmettre &agrave; Murat et &agrave; Berthier l'ordre de
+s'arr&ecirc;ter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'arm&eacute;e, et de lui
+rendre assez de c&oelig;ur et de forces pour continuer moins d&eacute;plorablement
+la retrait&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le reste du voyage de Napol&eacute;on s'accomplit sans obstacle. Il tourna
+Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, o&ugrave; il changea sa voiture
+contre un tra&icirc;neau, s'arr&ecirc;ta le 10 dans Varsovie, pour demander aux
+Polonais une lev&eacute;e de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques
+subsides, et leur promettre son retour prochain &agrave; la t&ecirc;te de trois cent
+mille hommes. De l&agrave;, apr&egrave;s avoir rapidement travers&eacute; la Sil&eacute;sie, il
+revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, o&ugrave; il
+apparut soudainement le 19 d&eacute;cembre, deux jours apr&egrave;s la publication de
+son vingt-neuvi&egrave;me bulletin.</p>
+
+<p>Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'&agrave; Smorgony, ce ma&icirc;tre de l'Europe n'avait
+plus &eacute;t&eacute; que le g&eacute;n&eacute;ral d'une arm&eacute;e mourante et d&eacute;sorganis&eacute;e. Depuis
+Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre
+ennemie; au-del&agrave; du Rhin, il se retrouva tout-&agrave;-coup le ma&icirc;tre et le
+vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prosp&eacute;rit&eacute;
+enflait encore cette voile.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; Smorgony, ses g&eacute;n&eacute;raux approuvaient son d&eacute;part; et, loin
+d'en &ecirc;tre d&eacute;courag&eacute;s, ils y mettaient tout leur espoir. L'arm&eacute;e n'avait
+plus qu'&agrave; fuir, la route &eacute;tait ouverte, la fronti&egrave;re russe peu &eacute;loign&eacute;e.
+On touchait &agrave; un secours de dix-huit mille hommes de troupes fra&icirc;ches, &agrave;
+une grande ville, &agrave; un magasin immense; Murat et Berthier, r&eacute;duits &agrave;
+eux-m&ecirc;mes, crurent donc pouvoir r&eacute;gler cette fuite. Mais au milieu de ce
+d&eacute;sordre extr&ecirc;me, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il
+venait de dispara&icirc;tre. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut &agrave;
+peine aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point,
+soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier &agrave; une autre
+ob&eacute;issance, soit qu'ayant toujours song&eacute; &agrave; tout, pr&eacute;vu et ordonn&eacute; tout,
+il n'ait form&eacute; que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de
+chefs.</p>
+
+<p>D&egrave;s la premi&egrave;re nuit, un g&eacute;n&eacute;ral refusa d'ob&eacute;ir. Le mar&eacute;chal qui
+commandait l'arri&egrave;re-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois
+mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'&eacute;tait l&agrave;
+toute la grande-arm&eacute;e, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus
+que la t&ecirc;te. Mais &agrave; la nouvelle du d&eacute;part de Napol&eacute;on, g&acirc;t&eacute;s par
+l'habitude de n'&ecirc;tre command&eacute;s que par le conqu&eacute;rant de l'Europe,
+n'&eacute;tant plus soutenus par l'honneur de le servir, et d&eacute;daignant d'en
+garder un autre, ces v&eacute;t&eacute;rans s'&eacute;branl&egrave;rent &agrave; leur tour, et tomb&egrave;rent
+eux-m&ecirc;mes dans le d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>La plupart des colonels de l'arm&eacute;e, qu'on avait admir&eacute;s jusque-l&agrave;,
+marchant encore, avec quatre &agrave; cinq officiers ou soldats, autour de leur
+aigle et &agrave; leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que
+d'eux-m&ecirc;mes; chacun se crut charg&eacute; de son propre salut. On ne se fia
+plus du soin de sa conservation qu'&agrave; soi seul. Il y eut des hommes qui
+firent deux cents lieues sans tourner la t&ecirc;te. Ce fut un sauve-qui-peut
+presque g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne
+furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la
+violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extr&ecirc;me. Il aggrava tout,
+il semblait s'&ecirc;tre mis tout entier entre Wilna et l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; Malodeczno et au 4 d&eacute;cembre, jour o&ugrave; il s'appesantit sur nous,
+la route, quoique difficile, avait &eacute;t&eacute; marqu&eacute;e par un nombre de cadavres
+moins consid&eacute;rable qu'avant la B&eacute;r&eacute;zina. On dut ce r&eacute;pit &agrave; la vigueur de
+Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, &agrave; la temp&eacute;rature alors plus
+supportable, &agrave; quelques ressources qu'offrit un sol moins d&eacute;vast&eacute;, et
+enfin &agrave; ce que c'&eacute;taient les hommes les plus robustes, qui avaient
+&eacute;chapp&eacute; au passage de la B&eacute;r&eacute;zina.</p>
+
+<p>L'esp&egrave;ce d'organisation qui s'&eacute;tait introduite dans le d&eacute;sordre, s'&eacute;tait
+soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites
+associations de huit &agrave; dix hommes. Plusieurs de ces bandes poss&eacute;daient
+encore un chevaL charg&eacute; de leurs vivres, ou qui lui-m&ecirc;me devait en
+servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un b&acirc;ton &eacute;taient
+l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du
+soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volont&eacute; de combattre d'autres
+ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la pers&eacute;v&eacute;rance,
+la fermet&eacute;, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit
+toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le
+parti possible. Enfin, parmi les soldats encore arm&eacute;s, un sobriquet,
+dont eux-m&ecirc;mes avaient ridiculis&eacute; leurs compagnons tomb&eacute;s dans le
+d&eacute;sordre, avait eu quelque influence.</p>
+
+<p>Mais depuis Malodeczno et le d&eacute;part de Napol&eacute;on, quand l'hiver tout
+entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces
+associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une
+multitude de luttes isol&eacute;es et individuelles. Les meilleurs ne se
+respect&egrave;rent plus eux-m&ecirc;mes; rien n'arr&ecirc;ta: les regards ne retinrent
+plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni m&ecirc;me de regret; le
+d&eacute;couragement n'eut plus de juges, pas m&ecirc;me de t&eacute;moins: tous &eacute;taient
+victimes.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, plus de fraternit&eacute; d'armes, plus de soci&eacute;t&eacute;, aucun lien,
+l'exc&egrave;s des maux avait abruti. La faim, la d&eacute;vorante faim avait r&eacute;duit
+ces malheureux &agrave; cet instinct brutal de conservation, seul esprit des
+animaux les plus farouches, et qui est pr&ecirc;t &agrave; se tout sacrifier: une
+nature &acirc;pre et barbare semblait leur avoir communiqu&eacute; sa fureur. Tels
+que des sauvages, les plus forts d&eacute;pouillaient les plus faibles: ils
+accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs
+derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une
+meute affam&eacute;e, ils l'environnaient, ils le d&eacute;chiraient par lambeaux,
+qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens d&eacute;vorans.</p>
+
+<p>Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour
+chercher son salut sans nuire, mais c'&eacute;tait l&agrave; le dernier effort de leur
+vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux, ou sous les
+roues des canons, c'&eacute;tait vainement qu'on les appelait &agrave; son secours,
+qu'on prenait &agrave; t&eacute;moin une patrie, une religion, une cause commune, on
+n'en obtenait pas m&ecirc;me un regard. Toute la froide inflexibilit&eacute; du
+climat &eacute;tait pass&eacute;e dans leur c&oelig;ur; sa rigidit&eacute; avait contract&eacute; leurs
+sentimens comme leurs figures. Tous, &agrave; l'exception de quelques chefs,
+&eacute;taient absorb&eacute;s par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus
+de place &agrave; la piti&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi l'&eacute;go&iuml;sme qu'on reproche &agrave; l'exc&egrave;s de la prosp&eacute;rit&eacute;, l'exc&egrave;s du
+malheur le produisit, mais plus excusable: l'un &eacute;tant volontaire, et
+celui-ci forc&eacute;; l'un un crime du c&oelig;ur, et celui-ci une impulsion de
+l'instinct, et toute physique; et r&eacute;ellement il y allait de la vie de
+s'arr&ecirc;ter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main &agrave; son
+compagnon, &agrave; son chef mourant, &eacute;tait un acte admirable de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; Le
+moindre mouvement d'humanit&eacute; devenait une action sublime.</p>
+
+<p>Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et l&agrave; terre; ils
+prot&eacute;g&egrave;rent, ils secoururent les plus faibles; ceux-l&agrave; furent rares.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IId" id="CHAPITRE_IId"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 6 d&eacute;cembre, le jour m&ecirc;me qui suivit le d&eacute;part de Napol&eacute;on, le ciel se
+montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des mol&eacute;cules
+glac&eacute;es; les oiseaux tomb&egrave;rent roidis et gel&eacute;s. L'atmosph&egrave;re &eacute;tait
+immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement
+et de vie dans la nature, que le vent m&ecirc;me f&ucirc;t atteint, encha&icirc;n&eacute;, et
+comme glac&eacute; par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun
+murmure, un morne silence, celui du d&eacute;sespoir et les larmes qui
+l'annoncent.</p>
+
+<p>On s'&eacute;coulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses.
+Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les
+faibles g&eacute;missemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et
+lugubre taciturnit&eacute;. Alors plus de col&egrave;re ni d'impr&eacute;cations, rien de ce
+qui suppose un reste de chaleur: &agrave; peine la force de prier restait-elle;
+la plupart tombaient m&ecirc;me sans se plaindre, soit faiblesse ou
+r&eacute;signation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on esp&egrave;re attendrir, et
+qu'on croit &ecirc;tre plaint.</p>
+
+<p>Ceux de nos soldats jusque-l&agrave; les plus pers&eacute;v&eacute;rans se rebut&egrave;rent. Tant&ocirc;t
+la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroit&eacute;e,
+ne leur offrant aucun appui, ils glissaient &agrave; chaque pas et marchaient
+de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refus&acirc;t de les porter,
+qu'il s'&eacute;chapp&acirc;t sous leurs efforts, qu'il leur tend&icirc;t des emb&ucirc;ches
+comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux
+Russes qui les poursuivaient, ou &agrave; leur terrible climat.</p>
+
+<p>Et r&eacute;ellement, d&egrave;s qu'&eacute;puis&eacute;s ils s'arr&ecirc;taient un instant, l'hiver,
+appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie.
+C'&eacute;tait vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se
+relevaient, et que, d&eacute;j&agrave; sans voix, insensibles et plong&eacute;s dans la
+stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se
+gla&ccedil;ant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux,
+alanguissait leur c&oelig;ur, puis il refluait vers leur t&ecirc;te: alors ces
+moribonds chancelaient comme dans un &eacute;tat d'ivresse. De leurs yeux
+rougis et enflamm&eacute;s par l'aspect continuel d'une neige &eacute;clatante, par la
+privation du sommeil, par la fum&eacute;e des bivouacs, il sortait de
+v&eacute;ritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs;
+ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un &oelig;il constern&eacute;, fixe et
+hagard: c'&eacute;taient leurs adieux &agrave; cette nature barbare qui les torturait,
+et leurs reproches peut-&ecirc;tre. Bient&ocirc;t ils se laissaient aller sur les
+genoux, ensuite sur les mains; leur t&ecirc;te vaguait encore quelques instans
+&agrave; droite et &agrave; gauche, et leur bouche b&eacute;ante laissait &eacute;chapper quelques
+sons agonisans: enfin elle tombait &agrave; son tour sur la neige, qu'elle
+rougissait aussit&ocirc;t d'un sang livide, et leurs souffrances avaient
+cess&eacute;.</p>
+
+<p>Leurs compagnons les d&eacute;passaient sans se d&eacute;ranger d'un pas, de peur
+d'alonger leur chemin, sans d&eacute;tourner la t&ecirc;te, car leur barbe, leurs
+cheveux &eacute;taient h&eacute;riss&eacute;s de gla&ccedil;ons, et chaque mouvement &eacute;tait une
+douleur. Ils ne les plaignaient m&ecirc;me pas: car, enfin, qu'avaient-ils
+perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on &eacute;tait
+encore si loin de la France! si d&eacute;pays&eacute; par les aspects, par le malheur,
+que tous les doux souvenirs &eacute;taient rompus, et l'espoir presque d&eacute;truit:
+aussi le plus grand nombre &eacute;tait devenu indiff&eacute;rent sur la mort, par
+n&eacute;cessit&eacute;, par habitude de la voir, par ton, l'insultant m&ecirc;me
+quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser, &agrave; la vue de
+ces infortun&eacute;s &eacute;tendus et aussit&ocirc;t roidis, qu'ils n'avaient plus de
+besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet,
+la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut &ecirc;tre un
+&eacute;v&eacute;nement toujours &eacute;trange, un contraste effrayant, une r&eacute;volution
+terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel
+d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait
+qu'une transition, un faible changement, un d&eacute;placement de plus, et qui
+&eacute;tonnait peu.</p>
+
+<p>Tels furent les derniers jours de la grande-arm&eacute;e. Ses derni&egrave;res nuits
+furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de
+toute habitation, s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur la lisi&egrave;re des bois: l&agrave;, ils
+allum&egrave;rent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits
+et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette
+chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs v&ecirc;temens br&ucirc;laient,
+ainsi que les parties gel&eacute;es de leurs corps que le feu d&eacute;composait.
+Alors, une horrible douleur les contraignait &agrave; s'&eacute;tendre, et le
+lendemain ils s'effor&ccedil;aient en vain de se relever.</p>
+
+<p>Cependant, ceux que l'hiver avait laiss&eacute;s presque entiers, et qui
+conservaient un reste de courage, pr&eacute;paraient leurs tristes repas.
+C'&eacute;taient, comme d&egrave;s Smolensk, quelques tranches de cheval grill&eacute;es et
+de la farine de seigle d&eacute;lay&eacute;e en bouillie dans de l'eau de neige, ou
+p&eacute;trie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, &agrave; d&eacute;faut de sel, avec la
+poudre de leurs cartouches.</p>
+
+<p>&Agrave; la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fant&ocirc;mes,
+que repoussaient les premiers venus. Ces infortun&eacute;s erraient d'un
+bivouac &agrave; l'autre, jusqu'&agrave; ce que, saisis par le froid et le d&eacute;sespoir,
+ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derri&egrave;re le
+cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient.
+Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins
+de la for&ecirc;t, essay&egrave;rent vainement d'en enflammer le pied; mais bient&ocirc;t
+la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.</p>
+
+<p>On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route,
+de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y pr&eacute;cipitaient,
+s'y entassaient en foule. L&agrave;, comme des bestiaux, ils se serraient les
+uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant
+&eacute;carter les morts du foyer, se pla&ccedil;aient sur eux pour y expirer &agrave; leur
+tour, et servir de lit de mort &agrave; de nouvelles victimes. Bient&ocirc;t,
+d'autres foules de tra&icirc;neurs se pr&eacute;sentaient encore, et ne pouvant
+p&eacute;n&eacute;trer dans ces asiles de douleur, ils les assi&eacute;geaient.</p>
+
+<p>Il arriva souvent qu'ils en d&eacute;molirent les murs de bois sec pour en
+alimenter leurs feux: d'autres fois, repouss&eacute;s et d&eacute;courag&eacute;s, ils se
+contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bient&ocirc;t les flammes se
+communiquaient &agrave; ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient,
+&agrave; demi morts par le froid, y &eacute;taient achev&eacute;s par le feu. Ceux de nous
+que ces abris sauv&egrave;rent, trouv&egrave;rent le lendemain leurs compagnons glac&eacute;s
+et par tas autour de leurs feux &eacute;teints. Pour sortir de ces catacombes
+il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les
+monceaux de ces infortun&eacute;s dont quelques-uns respiraient encore.</p>
+
+<p>&Agrave; Iouranou&iuml;, dans ce m&ecirc;me bourg o&ugrave; l'empereur venait d'&ecirc;tre manqu&eacute; d'une
+heure par le partisan russe Seslawin, des soldats br&ucirc;l&egrave;rent des maisons
+debout et tout enti&egrave;res pour se chauffer quelques instans. La lueur de
+ces incendies attira des malheureux, que l'intensit&eacute; du froid et de la
+douleur avait exalt&eacute;s jusqu'au d&eacute;lire; ils accoururent en furieux, et,
+avec d&egrave;s grincemens de dents et des rires infernaux; ils se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent dans ces brasiers, o&ugrave; ils p&eacute;rirent dans d'horribles
+convulsions. Les compagnons affam&eacute;s les regardaient sans effroi; il y
+en eut m&ecirc;me qui attir&egrave;rent &agrave; eux ces corps d&eacute;figur&eacute;s et grill&eacute;s par les
+flammes, et il est trop vrai qu'ils os&egrave;rent porter &agrave; leur bouche cette
+r&eacute;voltante nourriture!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; cette arm&eacute;e sortie de la nation la plus civilis&eacute;e de
+l'Europe, cette arm&eacute;e nagu&egrave;re si brillante, victorieuse des hommes
+jusqu'&agrave; son dernier moment, et dont le nom r&eacute;gnait encore dans tant de
+capitales conquises. Ses plus m&acirc;les guerriers, qui venaient de traverser
+fi&egrave;rement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble
+contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et d&eacute;chir&eacute;s, appuy&eacute;s sur
+des branches de pin, ils se tra&icirc;naient, et tout ce qu'ils avaient mis
+jusque-l&agrave; de force et de pers&eacute;v&eacute;rance pour vaincre, ils l'employaient
+pour fuir.</p>
+
+<p>Alors, comme les peuples superstitieux, nous e&ucirc;mes nos pr&eacute;sages, nous
+entend&icirc;mes parler de pr&eacute;dictions. Quelques-uns pr&eacute;tendirent qu'une
+com&egrave;te avait &eacute;clair&eacute; de ses feux sinistres notre passage de la B&eacute;r&eacute;zina;
+ils ajoutaient, il est vrai, &laquo;que sans doute ces astres ne pr&eacute;sageaient
+pas les grands &eacute;v&eacute;nemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien
+contribuer &agrave; les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence
+mat&eacute;rielle sur notre globe, et toutes les cons&eacute;quences que cette
+influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que
+ces esprits sont d&eacute;pendans de la mati&egrave;re qu'ils animent.&raquo;</p>
+
+<p>IL y en eut qui cit&egrave;rent d'anciennes pr&eacute;dictions: &laquo;elles avaient,
+disaient-ils, annonc&eacute; pour cette &eacute;poque une invasion des Tartares jusque
+sur les rives de la Seine. Et les voil&agrave; en effet libres de passer sur
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise abattue, pour les accomplir.&raquo;</p>
+
+<p>D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait
+marqu&eacute; notre entr&eacute;e sur les terres russes. &laquo;Alors le ciel avait parl&eacute;!
+Voil&agrave; le malheur qu'il pr&eacute;disait! La nature avait fait effort pour
+repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incr&eacute;dulit&eacute; obstin&eacute;e ne
+l'avait-elle pas comprise!&raquo;</p>
+
+<p>Tant cette chute simultan&eacute;e de quatre cent mille hommes, &eacute;v&eacute;nement qui,
+dans le fait, n'&eacute;tait pas plus extraordinaire que cette foule
+d'&eacute;pid&eacute;mies et de r&eacute;volutions qui ravagent sans cesse le monde, leur
+paraissait un &eacute;v&eacute;nement unique, &eacute;trange, et qui avait d&ucirc; occuper toutes
+les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est port&eacute;
+&agrave; ramener tout &agrave; soi: comme si la Providence, protectrice de notre
+faiblesse, et craignant qu'elle ne s'an&eacute;ant&icirc;t &agrave; la vue de l'infini,
+avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se cr&ucirc;t et f&ucirc;t
+pour lui-m&ecirc;me le centre de l'immensit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IIId" id="CHAPITRE_IIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">L'arm&eacute;e</span> &eacute;tait dans ce dernier &eacute;tat de d&eacute;tresse physique et morale, quand
+ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur
+d&eacute;p&ocirc;t, la premi&egrave;re ville riche et habit&eacute;e que depuis leur entr&eacute;e en
+Russie ils eussent rencontr&eacute;e! Son nom seul et sa proximit&eacute; soutenaient
+encore quelques courages.</p>
+
+<p>Le 9 d&eacute;cembre, le plus grand nombre de ces malheureux aper&ccedil;ut enfin
+cette capitale. Aussit&ocirc;t, les uns se tra&icirc;nant, les autres se
+pr&eacute;cipitant, tous s'engouffr&egrave;rent dans son faubourg t&ecirc;te baiss&eacute;e,
+poussant obstin&eacute;ment devant eux, et s'y entassant avec une telle
+opini&acirc;tret&eacute;, que bient&ocirc;t ils n'y form&egrave;rent plus qu'une masse d'hommes,
+de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.</p>
+
+<p>Le d&eacute;gorgement de cette foule par un &eacute;troit passage devint presque
+impossible. Ceux qui suivaient, guid&eacute;s par un stupide instinct,
+s'ajoutaient &agrave; cet encombrement, sans songer &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la ville
+par ses autres issues; car il en existait. Mais tout &eacute;tait si
+d&eacute;sorganis&eacute; que, dans toute cette cruelle journ&eacute;e, pas un officier
+d'&eacute;tat-major ne parut pour les indiquer.</p>
+
+<p>Pendant dix heures, et par vingt-sept et m&ecirc;me vingt-huit degr&eacute;s de
+froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauv&eacute;s, tomb&egrave;rent ou
+gel&eacute;s ou &eacute;touff&eacute;s, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de
+la B&eacute;r&eacute;zina. Soixante mille hommes avaient travers&eacute; cette rivi&egrave;re, et
+depuis vingt mille recrues s'&eacute;taient jointes &agrave; eux; sur ces quatre-vingt
+mille hommes, la moiti&eacute; venait de p&eacute;rir, et la plupart dans ces quatre
+derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.</p>
+
+<p>La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos d&eacute;sastres, quand
+tout-&agrave;-coup quarante mille hommes affam&eacute;s la remplirent de cris et de
+g&eacute;missemens. &Agrave; cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouch&egrave;rent, ils
+ferm&egrave;rent leurs portes. Ce fut alors un spectacle d&eacute;plorable de voir ces
+troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, mena&ccedil;ant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des
+maisons, celles des magasins, ou se tra&icirc;nant aux h&ocirc;pitaux: et tout les
+repoussait; aux magasins, c'&eacute;taient des formalit&eacute;s bien intempestives,
+puisque les corps &eacute;tant dissous et les soldats m&ecirc;l&eacute;s, toute distribution
+r&eacute;guli&egrave;re &eacute;tait impossible.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours
+de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de
+distribuer ces vivres &agrave; tous ceux qui se pr&eacute;senteraient. Les
+administrateurs qui les avaient re&ccedil;us, craignirent pour leur
+responsabilit&eacute;; les autres redout&egrave;rent les exc&egrave;s auxquels se livrent les
+soldats affam&eacute;s, quand ils ont tout &agrave; discr&eacute;tion. Ces administrateurs
+ignoraient d'ailleurs combien notre position &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, et, quand
+&agrave; peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos
+malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de
+vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.</p>
+
+<p>Aux casernes, aux h&ocirc;pitaux, ils ne furent pas moins rebut&eacute;s, mais non
+par des vivans, car la mort seule y r&eacute;gnait. Quelques moribonds y
+respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils &eacute;taient
+sans lits, sans paille m&ecirc;me, et presque abandonn&eacute;s. Les cours, les
+corridors, et jusqu'aux salles, &eacute;taient remplis de corps entass&eacute;s;
+c'&eacute;taient des charniers infects.</p>
+
+<p>Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eug&egrave;ne et Davoust, la piti&eacute;
+des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce
+fut alors une chose remarquable que l'&eacute;tonnement de ces infortun&eacute;s, en
+se retrouvant enfin dans des maisons habit&eacute;es. Combien un pain lev&eacute; leur
+paraissait une nourriture d&eacute;licieuse, quelle douceur inexprimable ils
+trouvaient &agrave; le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible
+bataillon encore arm&eacute;, en ordre, et v&ecirc;tu uniform&eacute;ment, les frappait
+d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extr&eacute;mit&eacute;s du monde,
+tant la violence et la continuit&eacute; de leurs maux les avaient arrach&eacute;s et
+jet&eacute;s loin de toutes leurs habitudes, tant l'ab&icirc;me d'o&ugrave; ils sortaient
+avait &eacute;t&eacute; profond.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine commen&ccedil;aient-ils &agrave; go&ucirc;ter cette douceur, que le canon des
+Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits mena&ccedil;ans, les cris des
+officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une
+foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une
+nouvelle confusion: c'&eacute;tait l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz,
+command&eacute;e par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division
+Loison, qui couvrait &agrave; la fois la ville et la marche d'une colonne de
+cavaliers d&eacute;mont&eacute;s, dirig&eacute;s par Newtroky sur Olita.</p>
+
+<p>On essaya d'abord de r&eacute;sister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi
+de joindre l'arm&eacute;e par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils &eacute;taient
+suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vile&iuml;ka marchait sur notre
+flanc droit, en m&ecirc;me temps que Kutusof et Tchitchakof nous
+poursuivaient. Il ne restait pas &agrave; de Wrede deux mille hommes. Quant &agrave;
+Loison, &agrave; sa division et &agrave; la garnison de Wilna, qui &eacute;taient venus nous
+tendre la main jusqu'&agrave; Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait
+r&eacute;duits, de quinze mille hommes, &agrave; trois mille.</p>
+
+<p>De Wrede d&eacute;fendit Wilna du c&ocirc;t&eacute; de Rukoni: il fut forc&eacute; de plier apr&egrave;s
+un noble effort. De son c&ocirc;t&eacute;, Loison et sa division, plus rapproch&eacute;s de
+Wilna, continrent l'ennemi. On &eacute;tait parvenu &agrave; faire prendre les armes &agrave;
+une division napolitaine, on la fit m&ecirc;me sortir de la ville, mais les
+fusils s'&eacute;chapp&egrave;rent des mains de ces hommes transplant&eacute;s d'un sol
+br&ucirc;lant dans une r&eacute;gion de glace. En moins d'une heure, tous rentr&egrave;rent
+d&eacute;sarm&eacute;s, et la plupart estropi&eacute;s.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la g&eacute;n&eacute;rale battait inutilement dans les rues; la vieille
+garde elle-m&ecirc;me, r&eacute;duite &agrave; quelques pelotons, restait dispers&eacute;e. Tous
+pensaient bien plus &agrave; disputer leur vie &agrave; la famine et aux frimas qu'aux
+ennemis. Mais alors le cri &laquo;Voil&agrave; les Cosaques&raquo; se fit entendre: c'&eacute;tait
+depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre ob&eacute;issait,
+il retentit aussit&ocirc;t dans toute la ville et la d&eacute;route recommen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Murat prit aussi l'&eacute;pouvante; ne se croyant plus ma&icirc;tre de l'arm&eacute;e, il
+ne le fut plus de lui-m&ecirc;me. On le vit fendre la presse et fuir seul &agrave;
+pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son
+exemple, et laissant &agrave; Ney le soin du reste. Ce prince s'arr&ecirc;ta pourtant
+&agrave; la derni&egrave;re maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre
+le jour et l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t pu tenir vingt-quatre heures de plus &agrave; Wilna, et beaucoup
+d'hommes eussent &eacute;t&eacute; sauv&eacute;s. Cette ville fatale en retint pr&egrave;s de vingt
+mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept g&eacute;n&eacute;raux. La plupart
+&eacute;taient bless&eacute;s par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha.
+Quelques autres &eacute;taient encore entiers, du moins en apparence, mais leur
+force morale &eacute;tait &agrave; bout. Apr&egrave;s avoir eu le courage de vaincre tant de
+difficult&eacute;s, ils se rebut&egrave;rent pr&egrave;s du port, et devant quatre journ&eacute;es
+de plus. Ils avaient enfin retrouv&eacute; une ville civilis&eacute;e, et plut&ocirc;t que
+de se d&eacute;terminer &agrave; rentr&eacute;e dans le d&eacute;sert, ils se livr&egrave;rent &agrave; leur
+fortune: elle fut cruelle.</p>
+
+<p>&Agrave; la v&eacute;rit&eacute;, les Lithuaniens, que nous abandonnions apr&egrave;s les avoir tant
+compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les
+Juifs, que nous avions prot&eacute;g&eacute;s, repouss&egrave;rent les autres. Ils firent
+bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidit&eacute;. Toutefois,
+si leur inf&acirc;me avarice, sp&eacute;culant sur nos mis&egrave;res, se f&ucirc;t content&eacute;e de
+vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire d&eacute;daignerait de
+salir ses pages de ce d&eacute;tail d&eacute;go&ucirc;tant: mais qu'ils aient attir&eacute; nos
+malheureux bless&eacute;s dans leurs demeures pour les d&eacute;pouiller, et
+qu'ensuite, &agrave; la vue des Russes, ils aient pr&eacute;cipit&eacute; par les portes et
+par les fen&ecirc;tres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que l&agrave;
+ils les aient laiss&eacute;es impitoyablement p&eacute;rir de froid, que m&ecirc;me ces vils
+barbares se soient fait un m&eacute;rite aux yeux des Russes de les y torturer,
+des crimes si horribles doivent &ecirc;tre d&eacute;nonc&eacute;s aux si&egrave;cles pr&eacute;sens et &agrave;
+venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre
+indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette
+terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et
+l&agrave; sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance!</p>
+
+<p>Le 10 d&eacute;cembre, Ney, qui s'&eacute;tait encore volontairement charg&eacute; de
+l'arri&egrave;re-garde, sortit de la ville, et aussit&ocirc;t les Cosaques de Platof
+l'inond&egrave;rent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jet&egrave;rent
+sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-&agrave;-coup un
+piquet de trente Fran&ccedil;ais venant du pont de la Vilia, o&ugrave; ils avaient &eacute;t&eacute;
+oubli&eacute;s. &Agrave; la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers
+russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et
+l'assaillent de toutes parts.</p>
+
+<p>Mais l'officier fran&ccedil;ais avait d&eacute;j&agrave; rang&eacute; ses soldats en cercle. Sans
+h&eacute;siter, il leur commande le feu, puis la ba&iuml;onnette en avant il marche
+au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste ma&icirc;tre de
+la ville; et, sans plus s'&eacute;tonner de la l&acirc;chet&eacute; des Cosaques que de leur
+attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-m&ecirc;me, et
+parvient &agrave; rejoindre, sans perte, l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'effor&ccedil;ait de
+l'arr&ecirc;ter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement &agrave;
+couvrir, la retenait pr&egrave;s de Wilna.</p>
+
+<p>Dans cette ville, comme &agrave; Moskou, Napol&eacute;on n'avait fait donner aucun
+ordre de retraite: il avait voulu que notre d&eacute;route f&ucirc;t sans
+avant-coureur, qu'elle s'annon&ccedil;&acirc;t d'elle-m&ecirc;me, qu'elle surpr&icirc;t nos
+alli&eacute;s et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier
+&eacute;tonnement, elle p&ucirc;t traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent
+pr&eacute;par&eacute;s &agrave; se joindre aux Russes pour nous accabler.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, Lithuaniens, &eacute;trangers et tous dans Wilna, jusqu'&agrave; son
+ministre lui-m&ecirc;me, avaient &eacute;t&eacute; tromp&eacute;s. Ils ne crurent &agrave; notre d&eacute;sastre
+qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de
+l'Europe, dans l'infaillibilit&eacute; du g&eacute;nie de Napol&eacute;on, le servit contre
+ses alli&eacute;s. Mais cette m&ecirc;me confiance avait endormi les siens dans une
+profonde s&eacute;curit&eacute;: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'&eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute; &agrave; un mouvement quelconque.</p>
+
+<p>Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'arm&eacute;e et de
+son tr&eacute;sor, ses vivres, une foule d'&eacute;normes fourgons charg&eacute;s des
+&eacute;quipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantit&eacute;
+de bless&eacute;s. Notre d&eacute;route &eacute;tait tomb&eacute;e sur eux comme un orage impr&eacute;vu. &Agrave;
+ce coup de foudre, l'effroi avait pr&eacute;cipit&eacute; les uns, la consternation
+avait encha&icirc;n&eacute; les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les
+chariots s'&eacute;taient crois&eacute;s et entre-choqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient pouss&eacute; hors de la
+ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement;
+mais &agrave; une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effar&eacute;e venait
+de rencontrer la hauteur et le d&eacute;fil&eacute; de Ponari.</p>
+
+<p>Dans notre marche conqu&eacute;rante, ce coteau bois&eacute; n'avait paru &agrave; nos
+hussards qu'un heureux accident de terrain, d'o&ugrave; ils pouvaient d&eacute;couvrir
+la plaine enti&egrave;re de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa
+pente roide, mais courte, avait &agrave; peine &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;e. Dans une retraite
+r&eacute;guli&egrave;re, elle e&ucirc;t offert une bonne position pour se retourner et
+arr&ecirc;ter l'ennemi; mais dans une fuite d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, o&ugrave; tout ce qui pourrait
+servir nuit, o&ugrave;, dans sa pr&eacute;cipitation, dans son d&eacute;sordre, on tourne
+tout contre soi-m&ecirc;me, cette colline et son d&eacute;fil&eacute; devinrent un obstacle
+insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se
+bris&egrave;rent. Il retint tout, bagages, tr&eacute;sor, bless&eacute;s. Le mal fut assez
+grand pour que, dans cette longue suite de d&eacute;sastres, il fit &eacute;poque.</p>
+
+<p>Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout
+acheva de s'y perdre. Apr&egrave;s quinze heures d'efforts inutiles, quand les
+conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne
+des fuyards les d&eacute;passer par les flancs de la montagne; lorsque,
+tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui
+rapprochait d'eux &agrave; chaque instant, ils aper&ccedil;urent Ney lui-m&ecirc;me se
+retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la
+division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-m&ecirc;mes, ils
+virent la montagne toute couverte de chariots et de canons brid&eacute;s ou
+culbut&eacute;s, d'hommes et de chevaux renvers&eacute;s, et expirant les uns sur les
+autres, alors ils ne song&egrave;rent plus &agrave; rien sauver, mais &agrave; pr&eacute;venir
+l'avidit&eacute; de leurs ennemis en se pillant eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Un caisson du tr&eacute;sor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se
+pr&eacute;cipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les
+plus pr&eacute;cieux. Les soldats de l'arri&egrave;re-garde, qui passaient devant ce
+d&eacute;sordre, jet&egrave;rent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y
+acharn&egrave;rent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de
+balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.</p>
+
+<p>On dit m&ecirc;me que ces Cosaques se m&ecirc;l&egrave;rent &agrave; eux sans &ecirc;tre aper&ccedil;us.
+Pendant quelques instans, Fran&ccedil;ais et Tartares, amis et ennemis furent
+confondus dans une m&ecirc;me avidit&eacute;. On vit des Russes et des Fran&ccedil;ais,
+oubliant la guerre, piller ensemble le m&ecirc;me caisson. Dix millions d'or
+et d'argent disparurent.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces horreurs, on remarqua de nobles d&eacute;vouemens. Il y eut
+des hommes qui abandonn&egrave;rent tout pour sauver, sur leurs &eacute;paules, de
+malheureux bless&eacute;s; quelques autres, ne pouvant arracher de cette m&ecirc;l&eacute;e
+leurs compagnons d'armes &agrave; demi gel&eacute;s, p&eacute;rirent en les d&eacute;fendant des
+atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.</p>
+
+<p>Sur la partie de la montagne la plus expos&eacute;e, un officier de l'empereur,
+le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgr&eacute; leurs cris
+de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le tr&eacute;sor
+particulier de Napol&eacute;on aux gardes qu'il trouva &agrave; sa port&eacute;e. Ces braves
+hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les d&eacute;pouilles de
+leur chef, parvinrent &agrave; les sauver. Long-temps apr&egrave;s, et quand on fut
+hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fid&egrave;lement le d&eacute;p&ocirc;t qui lui
+avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;. Pas une pi&egrave;ce d'or ne fut perdue.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IVd" id="CHAPITRE_IVd"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Cette</span> catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-&eacute;tait
+facile &agrave; pr&eacute;voir, et encore plus facile &agrave; &eacute;viter; car on pouvait tourner
+cette colline par ses c&ocirc;t&eacute;s. Nos d&eacute;bris servirent du moins &agrave; arr&ecirc;ter les
+Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques
+centaines de Fran&ccedil;ais et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'&agrave; &Eacute;v&eacute;.
+Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa m&eacute;thode de
+retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre,
+depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.</p>
+
+<p>Chaque jour, &agrave; cinq heures du soir, il prenait position, arr&ecirc;tait les
+Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait &agrave; dix
+heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des
+tra&icirc;neurs &agrave; force de cris, de pri&egrave;res et de coups. Au point du jour,
+vers sept heures, il s'arr&ecirc;tait, reprenait position, et se reposait sur
+les armes et en garde jusqu'&agrave; dix heures du matin: alors reparaissait
+l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arri&egrave;re
+le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre
+g&eacute;n&eacute;ral de la marche, et plus tard suivant les circonstances.</p>
+
+<p>Car, depuis long-temps, cette arri&egrave;re-garde n'&eacute;tait que de deux mille
+hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante
+hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien
+chang&eacute; &agrave; ses formes. C'&eacute;tait toujours &agrave; un corps de trente-cinq mille
+hommes qu'il s'adressait; il d&eacute;taillait imperturbablement dans ses
+instructions toutes les diff&eacute;rentes positions que devaient prendre et
+garder jusqu'au lendemain des divisions et des r&eacute;gimens qui n'existaient
+plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait
+qu'il all&acirc;t r&eacute;veiller le roi pour l'obliger &agrave; se remettre en route, il
+marquait le m&ecirc;me &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'&agrave; quelques
+werstes au-del&agrave; d'Ev&eacute;. L&agrave;, suivant son usage, ce mar&eacute;chal avait arr&ecirc;t&eacute;
+les Russes, et donnait au repos les premi&egrave;res heures de la nuit, quand,
+vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aper&ccedil;urent qu'ils &eacute;taient
+rest&eacute;s seuls. Leurs soldats les avaient quitt&eacute;s, ainsi que leurs armes,
+qu'on voyait briller en faisceaux pr&egrave;s de leurs feux abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le d&eacute;couragement
+des n&ocirc;tres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne.
+Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant
+eux, sans chercher &agrave; les prendre ni &agrave; les tuer; soit piti&eacute;, car on se
+fatigue de tout; soit que l'&eacute;normit&eacute; de nos mis&egrave;res e&ucirc;t &eacute;pouvant&eacute; les
+Russes eux-m&ecirc;mes, et qu'ils se crussent trop veng&eacute;s, car beaucoup se
+montr&egrave;rent g&eacute;n&eacute;reux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasi&eacute;s et appesantis
+de butin. Peut-&ecirc;tre encore, dans l'obscurit&eacute;, ne s'aper&ccedil;urent-ils pas
+qu'ils n'avaient affaire qu'&agrave; des hommes d&eacute;sarm&eacute;s.</p>
+
+<p>L'hiver, ce terrible alli&eacute; des Moskovites, leur avait vendu cher son
+secours. Leur d&eacute;sordre poursuivait notre d&eacute;sordre. Nous rev&icirc;mes des
+prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient &eacute;chapp&eacute; &agrave; leurs mains et &agrave;
+leurs regards glac&eacute;s. Ils avaient d'abord march&eacute; au milieu de leur
+colonne tra&icirc;nante, sans en &ecirc;tre remarqu&eacute;s. Il y en eut alors qui,
+saisissant un moment favorable, os&egrave;rent attaquer des soldats russes
+isol&eacute;s, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'&agrave; leurs
+armes, dont ils se couvrirent. Sous ce d&eacute;guisement ils se m&ecirc;l&egrave;rent &agrave;
+leurs vainqueurs; et telle &eacute;tait la d&eacute;sorganisation, la stupide
+insouciance et l'engourdissement o&ugrave; cette arm&eacute;e &eacute;tait tomb&eacute;e, que ces
+prisonniers march&egrave;rent un mois entier au milieu d'elle sans en &ecirc;tre
+reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof &eacute;taient alors r&eacute;duits &agrave;
+trente-cinq mille.</p>
+
+<p>Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait &agrave; peine quinze
+mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de
+l'int&eacute;rieur de la Russie avec toutes les pr&eacute;cautions qu'ils savent
+prendre contre l'hiver, il n'en arriva &agrave; Wilna que dix-sept cents. Mais
+une t&ecirc;te de colonne suffisait contre nos soldats d&eacute;sarm&eacute;s. Ney chercha
+vainement &agrave; en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-l&agrave; avait
+command&eacute; presque seul &agrave; la d&eacute;route, fut oblig&eacute; de la suivre.</p>
+
+<p>Il arriva avec elle &agrave; Kowno. C'&eacute;tait la derni&egrave;re ville de l'empire
+russe. Enfin, le 13 d&eacute;cembre, apr&egrave;s avoir march&eacute; quarante-six jours sous
+un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussit&ocirc;t, sans s'arr&ecirc;ter,
+sans regarder derri&egrave;re eux, la plupart s'enfonc&egrave;rent et se dispers&egrave;rent
+dans les for&ecirc;ts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus
+sur la rive alli&eacute;e, se retourn&egrave;rent. L&agrave;, jetant un dernier regard sur
+cette terre de douleur d'o&ugrave; ils s'&eacute;chappaient, quand ils se virent &agrave;
+cette m&ecirc;me place d'o&ugrave;, cinq mois plus t&ocirc;t, leurs innombrables aigles
+s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;es victorieuses, on dit que des larmes coul&egrave;rent de
+leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait donc l&agrave; cette rive qu'ils avaient h&eacute;riss&eacute;e de leurs
+ba&iuml;onnettes! cette terre alli&eacute;e, qui, disparaissant, il n'y avait que
+cinq mois, sous les pas de leur immense arm&eacute;e r&eacute;unie leur avait alors
+paru comme m&eacute;tamorphos&eacute;e en vall&eacute;es et en collines toutes mouvantes
+d'hommes et de chevaux! Voil&agrave; ces m&ecirc;mes vallons d'o&ugrave; sortirent, aux
+rayons d'un soleil br&ucirc;lant, ces trois longues colonnes de dragons et de
+cuirassiers, semblables &agrave; trois fleuves de fer et d'airain &eacute;tincelans.
+Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil m&ecirc;me, et jusqu'&agrave; ce
+fleuve fronti&egrave;re qu'ils avaient travers&eacute; pleins d'ardeur et d'espoir,
+tout a disparu. Le Ni&eacute;men n'est plus qu'une longue masse de gla&ccedil;ons
+surpris et encha&icirc;n&eacute;s les uns sur les autres par les redoublemens de
+l'hiver. &Agrave; la place de ces trois ponts fran&ccedil;ais, apport&eacute;s de cinq cents
+lieues, et jet&eacute;s avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est
+seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs
+quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui
+s'&eacute;taient &eacute;lanc&eacute;s avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des
+Russes, ils ne voient sortir de ces d&eacute;serts p&acirc;les et glac&eacute;s qu'un
+millier de fantassins et de cavaliers encore arm&eacute;s, neuf canons, et
+vingt mille malheureux couverts de haillons, la t&ecirc;te basse, les yeux
+&eacute;teints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et h&eacute;riss&eacute;e de
+frimas; les uns se disputant en silence l'&eacute;troit passage du pont qui,
+malgr&eacute; leur petit nombre, ne peut suffire &agrave; l'empressement de leur
+d&eacute;route; les autres fuyant dispers&eacute;s sur les asp&eacute;rit&eacute;s du fleuve,
+s'effor&ccedil;ant, se tra&icirc;nant de pointes de glaces en pointes de glaces: et
+c'&eacute;tait l&agrave; toute la grande-arm&eacute;e! Encore beaucoup de ces fuyards
+&eacute;taient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.&raquo;</p>
+
+<p>Deux rois, un prince, huit mar&eacute;chaux suivis de quelques officiers, des
+g&eacute;n&eacute;raux &agrave; pied, dispers&eacute;s et sans aucune suite; enfin, quelques
+centaines d'hommes de la vieille garde encore arm&eacute;s, &eacute;taient ses restes:
+eux seuls la repr&eacute;sentaient.</p>
+
+<p>Ou plut&ocirc;t elle respirait encore tout enti&egrave;re dans le mar&eacute;chal Ney.
+Compagnons! alli&eacute;s! ennemis! j'invoque ici votre t&eacute;moignage: rendons &agrave;
+la m&eacute;moire d'un h&eacute;ros malheureux l'hommage qui lui est d&ucirc;: les faits
+suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-m&ecirc;me, traversant Kowno comme
+Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier &agrave; Tilsitt, et se
+d&eacute;cidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec
+ses aides-de-camp, car tout a c&eacute;d&eacute; ou succomb&eacute; autour de lui. Depuis
+Viazma, c'est la quatri&egrave;me arri&egrave;re-garde qui s'use et qui se fond entre
+ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les
+ont d&eacute;truites. Pour la quatri&egrave;me fois il est rest&eacute; seul devant l'ennemi,
+et toujours in&eacute;branlable, il cherche une cinqui&egrave;me arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents
+Allemands qui en formaient la garnison, et le g&eacute;n&eacute;ral Marchand avec
+quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt
+la ville pour reconna&icirc;tre sa position, et rallier encore quelques
+forces; il n'y trouve que des malades et des bless&eacute;s qui s'essaient, en
+pleurant, &agrave; suivre notre d&eacute;route. Pour la huiti&egrave;me fois depuis Moskou,
+il a fallu les abandonner en masse dans leurs h&ocirc;pitaux, comme on les a
+abandonn&eacute;s en d&eacute;tail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille
+et &agrave; tous nos bivouacs.</p>
+
+<p>Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues
+environnantes; mais ils y sont &eacute;tendus roides devant des magasins
+d'eau-de-vie qu'ils ont enfonc&eacute;s, et o&ugrave; ils ont puis&eacute; la mort en croyant
+y trouver la vie. Voil&agrave; les seuls secours que lui a laiss&eacute;s Murat: Ney
+se voit seul en Russie avec sept cents recrues &eacute;trang&egrave;res. &Agrave; Kowno,
+comme apr&egrave;s les d&eacute;sastres de Viazma, de Smolensk, de la B&eacute;r&eacute;zina et de
+Wilna, c'est encore &agrave; lui qu'on a confi&eacute; l'honneur de nos armes et tout
+le p&eacute;ril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.</p>
+
+<p>Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une
+de leurs colonnes se pr&eacute;sente brusquement par la route de Wilna, une
+autre passe le Ni&eacute;men sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied
+sur les terres prussiennes, et, toute fi&egrave;re d'avoir la premi&egrave;re franchi
+sa fronti&egrave;re, elle marche au pont de Kowno, pour fermer &agrave; Ney cette
+issue, et lui couper toute retraite.</p>
+
+<p>Les premiers coups se firent entendre &agrave; la porte de Wilna; Ney y court,
+il veut &eacute;loigner le canon de Platof avec les siens, mais d&eacute;j&agrave; il trouve
+ses pi&egrave;ces enclou&eacute;es et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'&eacute;lance,
+l'&eacute;p&eacute;e haute, sur l'officier qui les commande, et il l'e&ucirc;t tu&eacute;, sans son
+aide-de-camp, qui para le coup et prot&eacute;gea la fuite de ce malheureux.</p>
+
+<p>Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons
+qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'&eacute;taient les trois
+cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et
+l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet
+russe, &eacute;cr&ecirc;tant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet
+officier tomba, et sans h&eacute;siter, se sentant perdu, il prit froidement
+ses pistolets et se br&ucirc;la la cervelle devant sa troupe. &Agrave; ce coup de
+d&eacute;sespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous &agrave; la fois ils
+jettent leurs armes, et fuient &eacute;perdus.</p>
+
+<p>Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-m&ecirc;me, ni son poste.
+Apr&egrave;s d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs
+armes encore toutes charg&eacute;es, il redevient soldat, et, lui cinqui&egrave;me, il
+fait face &agrave; des milliers de Russes. Son audace les arr&ecirc;ta; elle fit
+rougir quelques artilleurs, qui imit&egrave;rent leur mar&eacute;chal; elle donna &agrave;
+l'aide de-camp Heym&egrave;s et au g&eacute;n&eacute;ral G&eacute;rard le temps de ramasser trente
+soldats, de faire avancer deux &agrave; trois pi&egrave;ces l&eacute;g&egrave;res, et &agrave; Marchand,
+celui de r&eacute;unir le seul bataillon qui restait.</p>
+
+<p>Mais en ce moment &eacute;clate, au-del&agrave; du Ni&eacute;men et vers le pont de Kowno, la
+seconde attaque des Russes; il &eacute;tait deux heures et demie. Ney envoie
+Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce
+passage. Pour lui, sans l&acirc;cher prise, sans s'inqui&eacute;ter davantage de ce
+qui se pr&eacute;pare derri&egrave;re lui, il combat &agrave; la t&ecirc;te de trente hommes et se
+maintient jusqu'&agrave; la nuit &agrave; la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il
+traverse Kowno et le Ni&eacute;men toujours en combattant, reculant et ne
+fuyant pas, marchant apr&egrave;s tous les autres, soutenant jusqu'au dernier
+moment l'honneur de nos armes, et pour la centi&egrave;me fois, depuis quarante
+jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa libert&eacute; pour sauver
+quelques Fran&ccedil;ais de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-arm&eacute;e
+de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune
+contre les grands courages, et que pour les h&eacute;ros tout tourn&eacute; en gloire,
+m&ecirc;me les plus grands d&eacute;sastres.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait huit heures du soir quand il parvint sur la rive alli&eacute;e. Alors,
+voyant la catastrophe accomplie, Marchand repouss&eacute; jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e du
+pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte
+d'ennemis, il se jeta &agrave; droite, s'enfon&ccedil;a dans les bois, et disparut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Vd" id="CHAPITRE_Vd"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Quand</span> Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et
+d'apprendre que depuis Kowno, l'arm&eacute;e marchait sans arri&egrave;re-garde.
+Heureusement, la poursuite des Russes apr&egrave;s qu'ils eurent reconquis leur
+territoire, s'&eacute;tait ralentie. Ils sembl&egrave;rent h&eacute;siter, sur la fronti&egrave;re
+prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alli&eacute;s ou en ennemis. Murat
+profita de cette incertitude pour s'arr&ecirc;ter plusieurs jours &agrave; Gumbinen,
+et pour diriger sur les diff&eacute;rentes villes qui bordent la Vistule les
+restes des corps.</p>
+
+<p>Au moment de cette dislocation de l'arm&eacute;e, il en r&eacute;unit les chefs. Je ne
+sais quel mauvais g&eacute;nie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire
+que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la pr&eacute;cipitation de sa
+fuite, et d&eacute;pit contre l'empereur qui lui avait laiss&eacute; cette
+responsabilit&eacute;; ou bien honte de repara&icirc;tre vaincu au milieu des peuples
+les plus opprim&eacute;s par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un
+bien plus f&acirc;cheux caract&egrave;re, et que ses actions ne les ont point
+d&eacute;menties, comme enfin elles furent le premier sympt&ocirc;me de sa d&eacute;fection,
+l'histoire ne peut les taire.</p>
+
+<p>Ce guerrier, mont&eacute; sur le tr&ocirc;ne par le seul droit de la victoire,
+revenait vaincu. D&egrave;s ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la
+sentir tout enti&egrave;re trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa
+t&ecirc;te. Mille fois dans cette campagne, il s'&eacute;tait expos&eacute; aux plus grands
+dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un
+soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appr&eacute;hension de vivre sans
+couronne. Le voil&agrave; donc au milieu des chefs dont son fr&egrave;re lui a confi&eacute;
+la conduite, accusant son ambition, qu'il a partag&eacute;e, pour s'en
+absoudre.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;crie &laquo;qu'il n'est plus possible de servir un insens&eacute;! qu'il n'y a
+plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus
+ni &agrave; ses paroles, ni &agrave; ses trait&eacute;s. Il se d&eacute;sesp&egrave;re d'avoir rejet&eacute; les
+propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un
+grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.&raquo;</p>
+
+<p>Un cri de Davoust l'interrompit: &laquo;Le roi de Prusse, l'empereur
+d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de
+Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'&ecirc;tes roi
+que par la grace de Napol&eacute;on et du sang fran&ccedil;ais. Vous ne pouvez l'&ecirc;tre
+que par Napol&eacute;on et en restant uni &agrave; la France. C'est une noire
+ingratitude qui vous aveugle!&raquo; Et aussit&ocirc;t il lui d&eacute;clare qu'il va le
+d&eacute;noncer &agrave; son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient
+l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'&agrave; sa fougue
+inconsid&eacute;r&eacute;e, des expressions que la haine et l'esprit soup&ccedil;onneux de
+Davoust n'avait que trop bien comprises.</p>
+
+<p>Murat resta d&eacute;contenanc&eacute;; il se sentait coupable. Ainsi fut &eacute;touff&eacute;e
+cette premi&egrave;re &eacute;tincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre
+la France. L'histoire n'en parle qu'&agrave; regret, depuis que le repentir et
+le malheur ont &eacute;gal&eacute; le crime.</p>
+
+<p>Il fallut bient&ocirc;t porter notre abaissement dans Koenigsberg. La
+grande-arm&eacute;e, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les
+capitales de l'Europe, reparut pour la premi&egrave;re fois mutil&eacute;e, d&eacute;sarm&eacute;e,
+fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humili&eacute;es par sa
+gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos
+blessures, pour &eacute;valuer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils
+pouvaient se promettre d'esp&eacute;rance: il fallut repa&icirc;tre leurs avides
+regards de nos mis&egrave;res, subir le joug de leur espoir, et, tra&icirc;nant
+notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous
+l'insupportable poids d'un malheur ha&iuml;.</p>
+
+<p>Les faibles restes de la grande-arm&eacute;e ne pli&egrave;rent point sous ce faix.
+Son ombre, d&eacute;j&agrave; presque d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e, se montra toujours imposante; elle
+conserva son air de souveraine: vaincue par les &eacute;l&eacute;mens, elle garda
+devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous
+accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de
+la froideur; et, comme ils n'agissent gu&egrave;re d'eux-m&ecirc;mes, pendant qu'ils
+attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos mis&egrave;res.
+Koenigsberg ne put bient&ocirc;t plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait
+poursuivis, nous y abandonna tout-&agrave;-coup; en une nuit le thermom&egrave;tre
+descendit de vingt degr&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de
+g&eacute;n&eacute;raux, que la tension de l'atmosph&egrave;re avait soutenus jusque-l&agrave;, par
+une irritation continuelle, s'affaiss&egrave;rent et tomb&egrave;rent en
+d&eacute;composition. &Eacute;bl&eacute;, l'honneur de l'arm&eacute;e, succomba; Lariboissi&egrave;re,
+g&eacute;n&eacute;ral en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, &agrave; chaque heure,
+on &eacute;tait constern&eacute; par de nouvelles pertes.</p>
+
+<p>Au milieu de ce deuil g&eacute;n&eacute;ral, tout-&agrave;-coup une &eacute;meute et une lettre de
+Macdonald vinrent porter le d&eacute;sespoir dans toutes ces douleurs. Les
+malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut
+que l'ami abandonn&acirc;t son ami mourant, le fr&egrave;re son fr&egrave;re, ou qu'il
+l'entra&icirc;n&acirc;t expirant vers Elbing. L'&eacute;meute n'&eacute;tait alarmante que comme
+sympt&ocirc;me; elle fut r&eacute;prim&eacute;e: mais la nouvelle qu'annon&ccedil;ait Macdonald
+&eacute;tait d&eacute;cisive.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VId" id="CHAPITRE_VId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Du</span> c&ocirc;t&eacute; de ce mar&eacute;chal, toute cette guerre n'avait &eacute;t&eacute; qu'une marche
+rapide de Tilsitt &agrave; Millau, un d&eacute;ploiement depuis l'embouchure de l'Aa
+jusqu'&agrave; D&uuml;nabourg, et enfin une longue d&eacute;fensive devant Riga. La
+composition de cette arm&eacute;e, presque toute prussienne, sa position, et
+l'ordre de Napol&eacute;on, le voulurent ainsi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grande audace &agrave; cet empereur d'avoir confi&eacute; son aile gauche,
+comme son aile droite et sa retraite, &agrave; des Prussiens et &agrave; des
+Autrichiens. On a remarqu&eacute; qu'en m&ecirc;me temps, il avait dispers&eacute; les
+Polonais dans toute l'arm&eacute;e; quelques-uns pensaient qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux
+de r&eacute;unir le z&egrave;le de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on
+eut besoin des indig&egrave;nes par-tout pour interpr&egrave;tes, &eacute;claireurs ou
+guides, et de leur audacieuse ardeur sur le v&eacute;ritable point d'attaque.
+Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne
+se seraient pas laiss&eacute; diss&eacute;miner. &Agrave; la gauche, Macdonald et sept mille
+Bavarois, Westphaliens et Polonais, m&ecirc;l&eacute;s &agrave; vingt-deux mille Prussiens,
+parurent suffisans pour r&eacute;pondre de ceux-ci et des Russes.</p>
+
+<p>Dans la marche en avant, il n'avait d'abord &eacute;t&eacute; question, que de chasser
+devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite
+quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une
+affaire assez vive, prirent Eckau sur le g&eacute;n&eacute;ral russe Lewis, puis l'on
+resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce
+temps &agrave; s'emparer de D&uuml;nabourg, et &agrave; faire venir &agrave; Mittau la grosse
+artillerie n&eacute;cessaire pour assi&eacute;ger Riga.</p>
+
+<p>Au bruit de son approche, le 23 ao&ucirc;t, le commandant en chef &agrave; Riga en
+fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles
+durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer
+Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisi&egrave;me, forte et
+command&eacute;e par Lewis, dut en m&ecirc;me temps enlever Eckau, culbuter les
+Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivi&egrave;re, et s'emparer du parc
+d'artillerie, ou le d&eacute;truire.</p>
+
+<p>Tout r&eacute;ussit jusqu'au-del&agrave; de l'Aa, o&ugrave; Grawert, enfin soutenu par
+Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque
+dans Eckau, il l'y d&eacute;fit enti&egrave;rement. Lewis s'en fut en d&eacute;route jusqu'&agrave;
+la D&uuml;na, qu'il repassa &agrave; gu&eacute;, en laissant un grand nombre de
+prisonniers.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; Macdonald &eacute;tait satisfait. On dit m&ecirc;me qu'&agrave; Smolensk Napol&eacute;on
+pensait &agrave; &eacute;lever Yorck au rang de mar&eacute;chal d'empire, en m&ecirc;me temps qu'il
+faisait nommer, &agrave; Vienne, Schwartzenberg feld-mar&eacute;chal. Cependant, les
+droits n'&eacute;taient pas &eacute;gaux entre ces deux chefs.</p>
+
+<p>Des sympt&ocirc;mes f&acirc;cheux se manifestaient &agrave; nos deux ailes; chez les
+Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur g&eacute;n&eacute;ral les
+contenait dans notre alliance; il nous avertissait m&ecirc;me des mauvaises
+dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos
+autres alli&eacute;s m&ecirc;l&eacute;s &agrave; ses troupes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le contraire &agrave; notre aile gauche; l'arm&eacute;e prussienne y marchait
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, quand son g&eacute;n&eacute;ral conspirait contre nous. Aussi,
+dans les combats, voyait-on &agrave; l'aile droite le chef entra&icirc;ner ses
+troupes en d&eacute;pit d'elles-m&ecirc;mes, tandis qu'&agrave; l'aile gauche, les troupes
+poussaient leur chef en avant presque malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-m&ecirc;me, vieux
+guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils
+combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef:
+ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Fran&ccedil;ais la honte de
+leur d&eacute;sastre de 1806, reconqu&eacute;rir notre estime, vaincre devant leurs
+vainqueurs, montrer que leur d&eacute;faite ne devait &ecirc;tre attribu&eacute;e qu'&agrave; leur
+gouvernement, et qu'eux eussent &eacute;t&eacute; dignes d'un meilleur sort.</p>
+
+<p>Yorck voyait de plus haut. Il &eacute;tait de cette soci&eacute;t&eacute; des Amis de la
+vertu, dont le principe &eacute;tait la haine des Fran&ccedil;ais, et le but, leur
+enti&egrave;re expulsion de l'Allemagne. Mais Napol&eacute;on &eacute;tait encore victorieux,
+et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de
+Macdonald, sa douceur et sa r&eacute;putation militaire, avaient gagn&eacute; le c&oelig;ur
+de ses troupes. &laquo;Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'&eacute;taient
+trouv&eacute;s si heureux que sous le commandement d'un Fran&ccedil;ais.&raquo; En effet,
+unis aux conqu&eacute;rans, et jouissant avec eux des droits de la conqu&ecirc;te,
+ces vaincus s'&eacute;taient laiss&eacute; s&eacute;duire &agrave; l'attrait tout-puissant d'&ecirc;tre du
+parti de la victoire.</p>
+
+<p>Tout y concourait. Leur administration &eacute;tait conduite par un intendant
+et par des agens pris dans leur arm&eacute;e. Ils vivaient dans l'abondance. Ce
+fut pourtant de ce c&ocirc;t&eacute; que commen&ccedil;a la querelle de Macdonald et
+d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se
+r&eacute;pandre.</p>
+
+<p>D'abord, il s'&eacute;leva des plaintes dans le pays contre cette
+administration. Bient&ocirc;t, un ordonnateur fran&ccedil;ais arriva, et, soit
+rivalit&eacute;, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le
+pays par d'&eacute;normes r&eacute;quisitions de bestiaux. &laquo;Il les envoyait,
+disait-on, dans la Prusse, &eacute;puis&eacute;e par notre passage; l'arm&eacute;e en &eacute;tait
+frustr&eacute;e, bient&ocirc;t la disette s'y ferait sentir.&raquo; Selon lui, Yorck
+n'ignorait pas cette man&oelig;uvre. Macdonald crut &agrave; l'accusation, il
+renvoya l'accus&eacute;, confia l'administration &agrave; l'accusateur; et Yorck,
+plein de d&eacute;pit, ne songea plus qu'&agrave; se venger.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on &eacute;tait alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il pr&eacute;vit
+avec joie les suites de cette t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, il para&icirc;t m&ecirc;me qu'il c&eacute;da &agrave; la
+tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le
+g&eacute;n&eacute;ral russe apprend qu'Yorck a d&eacute;couvert Mittau; et soit qu'il ait
+re&ccedil;u des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de
+Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette
+ville, qu'il reprend, et se pr&eacute;pare &agrave; pousser son avantage. Le grand
+parc de si&eacute;ge allait &ecirc;tre enlev&eacute;; Yorck, s'il faut en croire des
+t&eacute;moins, l'avait expos&eacute;, il demeurait immobile, il le livrait.</p>
+
+<p>On dit qu'alors son chef d'&eacute;tat-major s'est indign&eacute; de cette trahison;
+on assure qu'il a repr&eacute;sent&eacute; vivement &agrave; son g&eacute;n&eacute;ral qu'il allait se
+perdre, et avec lui l'honneur des arm&eacute;es prussiennes; qu'enfin Yorck,
+&eacute;branl&eacute;, a laiss&eacute; Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit.
+Mais dans cette occasion, quoiqu'il y e&ucirc;t eu une affaire rang&eacute;e, &agrave; peine
+compta-t-on des deux c&ocirc;t&eacute;s quatre cents hommes hors de combat. Cette
+petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa premi&egrave;re place.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIId" id="CHAPITRE_VIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">&Agrave; cette</span> nouvelle, Macdonald s'inqui&egrave;te, il s'irrite; il accourt de son
+aile droite, o&ugrave; peut-&ecirc;tre il &eacute;tait rest&eacute; trop long-temps loin des
+Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de
+si&egrave;ge, l'obstination d'Yorck &agrave; ne pas poursuivre l'ennemi, les d&eacute;tails
+secrets qui lui parviennent de l'int&eacute;rieur du quartier-g&eacute;n&eacute;ral d'Yorck,
+tout &eacute;tait alarmant. Mais plus les soup&ccedil;ons &eacute;taient fond&eacute;s, plus il
+fallait feindre; car enfin l'arm&eacute;e prussienne, non complice de son chef,
+avait combattu franchement, l'ennemi avait l&acirc;ch&eacute; prise, les apparences
+&eacute;taient conserv&eacute;es, et la politique e&ucirc;t voulu que Macdonald par&ucirc;t s'en
+contenter.</p>
+
+<p>Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyaut&eacute;, ne put
+dissimuler: il &eacute;clata en reproches contre le g&eacute;n&eacute;ral prussien, au moment
+o&ugrave; ses troupes, satisfaites de leurs succ&egrave;s, s'attendaient &agrave; des &eacute;loges
+et &agrave; des r&eacute;compenses. Yorck sut habilement faire partager &agrave; des soldats
+frustr&eacute;s dans leur attente, le d&eacute;go&ucirc;t d'une humiliation qui n'&eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute;e qu'&agrave; lui seul.</p>
+
+<p>On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son
+m&eacute;contentement. Il &eacute;crivait &agrave; Yorck, &laquo;qu'il &eacute;tait honteux que ses postes
+fussent continuellement attaqu&eacute;s, sans qu'&agrave; son tour il e&ucirc;t harcel&eacute; une
+seule fois l'ennemi; que depuis qu'il &eacute;tait en pr&eacute;sence, il n'avait que
+repouss&eacute; des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique
+ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volont&eacute;.&raquo; Ce qui
+&eacute;tait vrai, car en g&eacute;n&eacute;ral c'&eacute;tait un spectacle remarquable, que
+l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur &eacute;tait
+&eacute;trang&egrave;re, et qui pouvait leur para&icirc;tre ennemie.</p>
+
+<p>Tous se pr&eacute;cipitaient &agrave; l'envi les uns des autres au milieu des dangers,
+pour obtenir l'estime de la grande-arm&eacute;e et un &eacute;loge de Napol&eacute;on. Leurs
+princes pr&eacute;f&eacute;raient la simple &eacute;toile d'argent de l'honneur fran&ccedil;ais, &agrave;
+leurs plus riches cordons. Alors encore, le g&eacute;nie de Napol&eacute;on semblait
+avoir tout &eacute;bloui ou dompt&eacute;. Aussi magnifique &agrave; r&eacute;compenser que prompt
+et terrible &agrave; punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la
+nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il
+s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de
+ce merveilleux qu'ils aiment tant.</p>
+
+<p>Mais leur entra&icirc;nement tenait &agrave; la victoire, et d&eacute;j&agrave; commen&ccedil;ait la
+fatale retraite; d&eacute;j&agrave;, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance
+de la Russie r&eacute;pondaient &agrave; ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et
+retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux
+grands incendies allum&eacute;s aux deux extr&eacute;mit&eacute;s de l'Europe, se
+rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils
+le couvraient d'&eacute;tincelles que recueillaient des c&oelig;urs br&ucirc;lant d'une
+haine patriotique, exalt&eacute;e jusqu'au fanatisme par la mysticit&eacute;. &Agrave; mesure
+que notre d&eacute;route se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'&eacute;lever
+de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et
+confus, mais g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Les universitaires, nourris de ces id&eacute;es d'ind&eacute;pendance, inspir&eacute;s par
+leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privil&egrave;ges, pleins
+des souvenirs exalt&eacute;s de la gloire antique et chevaleresque de la
+Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire &eacute;trang&egrave;re, &eacute;taient rest&eacute;s
+nos ennemis. Absolument &eacute;trangers aux calculs de la politique, ils
+n'avaient jamais pli&eacute; sous notre victoire. Depuis qu'elle p&acirc;lissait, un
+m&ecirc;me esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires.
+L'association des Amis de la vertu donnait &agrave; ce soul&egrave;vement l'apparence
+d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y
+avait pas de conjuration c'&eacute;tait un mouvement spontan&eacute;, une sensation
+commune et universelle.</p>
+
+<p>Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations,
+par ses adresses aux Allemands, et en faisant m&eacute;nager leurs prisonniers.
+Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte
+qui marchassent &agrave; la t&ecirc;te de leurs peuples. Tous les autres, retenus par
+la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.</p>
+
+<p>Cette contagion p&eacute;n&eacute;tra dans la grande-arm&eacute;e; d&egrave;s le passage de la
+B&eacute;r&eacute;zina, Napol&eacute;on en avait &eacute;t&eacute; averti. On avait remarqu&eacute; des
+communications entre des g&eacute;n&eacute;raux bavarois, saxons et autrichiens. &Agrave; la
+gauche, la mauvaise volont&eacute; d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de
+ses troupes: tous les ennemis de la France se r&eacute;unissaient, et Macdonald
+&eacute;tonn&eacute;, venait d'avoir &agrave; repousser les perfides insinuations d'un
+aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait
+&eacute;t&eacute; si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient &eacute;t&eacute; courb&eacute;s si
+puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.</p>
+
+<p>Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes
+s'&eacute;tendait trop loin de Riga, entre lui et la D&uuml;na, fit faire de fausses
+attaques sur tout leur front, et en poussa une v&eacute;ritable sur le centre
+ennemi, qu'il per&ccedil;a rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen.
+Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouv&egrave;rent
+s&eacute;par&eacute;s de leur retraite et accul&eacute;s &agrave; la D&uuml;na.</p>
+
+<p>Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit
+d'abord deux bataillons et un escadron. Il &eacute;tait pris tout entier s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; serr&eacute; de plus pr&egrave;s; mais on lui laissa assez de place et de
+temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant &agrave; ce
+g&eacute;n&eacute;ral pour s'&eacute;chapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui
+commen&ccedil;aient &agrave; couvrir le fleuve. Il fit &eacute;tendre sur elles un lit de
+paille et de planches, et, traversant ainsi la D&uuml;na sur deux points,
+entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant m&ecirc;me
+o&ugrave; ses compagnons d&eacute;sesp&eacute;raient de son salut.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napol&eacute;on sur
+Smolensk, mais non la d&eacute;sorganisation de l'arm&eacute;e. Peu de jours apr&egrave;s,
+des bruits sinistres lui apport&egrave;rent la nouvelle de la prise de Minsk.
+Il s'inqui&eacute;tait, quand le 4 d&eacute;cembre, une lettre de Maret, enflant la
+victoire de la B&eacute;r&eacute;zina, lui annon&ccedil;a la prise de neuf mille Russes, de
+neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, &eacute;tait r&eacute;duit &agrave;
+treize mille hommes.</p>
+
+<p>Le 3 d&eacute;cembre, les Russes de Riga furent encore repouss&eacute;s par les
+Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou
+conscience, se contenait. Macdonald s'&eacute;tait rapproch&eacute; de lui. Le 19
+d&eacute;cembre, douze jours apr&egrave;s le d&eacute;part de Napol&eacute;on, huit jours apr&egrave;s la
+prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commen&ccedil;a sa retraite,
+l'arm&eacute;e prussienne &eacute;tait encore fid&egrave;le.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIIId" id="CHAPITRE_VIIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> fut de Wilna, le 9 d&eacute;cembre, et par un officier prussien, que l'ordre
+de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoy&eacute; &agrave; Macdonald. On n&eacute;gligea
+de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea
+point &agrave; se servir des Lithuaniens pour un message si important. On
+risqua de perdre ainsi la derni&egrave;re arm&eacute;e, la seule qui rest&acirc;t intacte.
+Cet ordre &eacute;crit &agrave; quatre journ&eacute;es de Macdonald, tra&icirc;na en route, il mit
+neuf journ&eacute;es &agrave; lui parvenir.</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et
+Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son
+arri&egrave;re-garde, march&egrave;rent &agrave; une journ&eacute;e de distance de lui, en contact
+avec les Russes et livr&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes. Quelques-uns en firent un tort &agrave;
+Macdonald; mais la plupart n'os&egrave;rent en d&eacute;cider, all&eacute;guant que, dans une
+position si d&eacute;licate, la confiance et la d&eacute;fiance &eacute;taient &eacute;galement
+p&eacute;rilleuses.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; disent qu'au reste, le mar&eacute;chal fran&ccedil;ais donna &agrave; la prudence
+tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions
+d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, &eacute;tait dirig&eacute;e par le
+g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'arm&eacute;e
+prussienne &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un
+semblait devoir lui r&eacute;pondre de l'autre.</p>
+
+<p>D'abord, tout alla bien, quoique le danger f&ucirc;t par-tout, devant,
+derri&egrave;re et sur le flanc; car la grande-arm&eacute;e de Kutusof avait d&eacute;j&agrave;
+lanc&eacute; trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald
+rencontra l'une &agrave; Kelm, l'autre &agrave; Piklupenen, et la troisi&egrave;me &agrave; Tilsitt.
+Le z&egrave;le des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler.
+Les hussards russes d'Ysum furent sabr&eacute;s et culbut&eacute;s dans Kelm. Le 27
+d&eacute;cembre, &agrave; la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aper&ccedil;urent
+Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la
+chargent, la d&eacute;bandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain
+ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, dat&eacute;e d'Antonowo,
+le 14 d&eacute;cembre, avait annonc&eacute; &agrave; Macdonald qu'il n'y avait plus d'arm&eacute;e,
+et qu'il fallait qu'il arriv&acirc;t promptement sur le Pr&eacute;gel, pour couvrir
+Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le mar&eacute;chal
+cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-l&agrave;, le froid et les marches
+forc&eacute;es ne leur avaient arrach&eacute; aucune plainte; aucun signe de
+m&eacute;contentement ne s'&eacute;tait fait remarquer parmi ces alli&eacute;s, l'eau-de-vie
+et les vivres ne manquaient pas.</p>
+
+<p>Mais le 28, quand le g&eacute;n&eacute;ral Bachelu s'&eacute;tendit &agrave; droite vers R&eacute;gnitz
+pour en &eacute;loigner les Russes, qui de Tilsitt s'y &eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s, les
+officiers prussiens commenc&egrave;rent &agrave; se plaindre de la fatigue de leurs
+troupes; leur avant-garde, marchant &agrave; contre-c&oelig;ur et sans pr&eacute;caution,
+se laissa surprendre; elle se mit en d&eacute;route. Toutefois, Bachelu
+r&eacute;tablit le combat, et entra dans R&eacute;gnitz.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, Macdonald, arriv&eacute; dans Tilsitt, y attendait Yorck
+et le reste de l'arm&eacute;e prussienne; il ne les voyait point arriver. Le
+29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multipli&egrave;rent
+vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxi&eacute;t&eacute; de
+Macdonald redoubla: elle se peint tout enti&egrave;re dans une de ses lettres,
+dat&eacute;e de ce jour, o&ugrave; il n'ose pourtant pas encore para&icirc;tre soup&ccedil;onner
+une d&eacute;fection. Il &eacute;crivait &laquo;qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une
+multitude d'officiers et d'&eacute;missaires portaient &agrave; Yorck ses ordres de
+le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune r&eacute;ponse. Ainsi, quand
+l'ennemi s'avan&ccedil;ait sur lui, il &eacute;tait forc&eacute; de suspendre sa retraite;
+car il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; abandonner ce corps, &agrave; se retirer sans
+Yorck; et pourtant ce retard le perdait.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre se terminait ainsi: &laquo;Je m'&eacute;puise en conjectures. Se
+retirer? que dirait l'empereur! la France! l'arm&eacute;e! l'Europe! Ne
+serait-ce pas une tache ineffa&ccedil;able pour le dixi&egrave;me corps, que l'abandon
+volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y &ecirc;tre contraint
+autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les &eacute;v&eacute;nemens,
+je me r&eacute;signe et me d&eacute;voue volontiers pour victime, pourvu que je sois
+la seule;&raquo; et il finit en souhaitant au g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais &laquo;un sommeil que
+sa triste situation lui refuse depuis long-temps.&raquo;</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie
+prussienne, encore dans R&eacute;gnitz. Il &eacute;tait nuit. Bachelu voulut ex&eacute;cuter
+cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refus&egrave;rent: ils se couvraient
+de diff&eacute;rens pr&eacute;textes. &laquo;Les routes, disaient-ils, &eacute;taient
+impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si
+affreux et &agrave; une telle heure! ils avaient &agrave; r&eacute;pondre &agrave; leur roi de leurs
+r&eacute;gimens.&raquo; Le g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais &eacute;tonn&eacute;, leur impose silence, il leur
+ordonne d'ob&eacute;ir; sa fermet&eacute; les subjugue, ils ob&eacute;issent, mais lentement.
+Un g&eacute;n&eacute;ral russe s'&eacute;tait gliss&eacute; dans leurs rangs, il les pressait de lui
+livrer ce Fran&ccedil;ais seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces
+Prussiens, d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;ts &agrave; abandonner Bachelu, ne pouvaient se r&eacute;soudre &agrave;
+le trahir; enfin ils se mettent en marche.</p>
+
+<p>Dans R&eacute;gnitz, &agrave; huit heures du soir, ils avaient refus&eacute; de monter &agrave;
+cheval; dans Tilsitt, o&ugrave; ils arriv&egrave;rent &agrave; deux heures apr&egrave;s minuit, ils
+refusent d'en descendre. Cependant, &agrave; cinq heures du matin, tous &eacute;taient
+rentr&eacute;s et l'ordre paraissant r&eacute;tabli, le g&eacute;n&eacute;ral prit quelque repos.
+Mais on avait feint de lui ob&eacute;ir: d&egrave;s que les Prussiens ne se sentent
+plus observ&eacute;s ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach &agrave;
+leur t&ecirc;te, tous s'&eacute;chappent de Tilsitt en silence et &agrave; la faveur de la
+nuit. Les premi&egrave;res lueurs du dernier jour de 1812 apprirent &agrave; Macdonald
+que l'arm&eacute;e prussienne l'avait abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il
+venait de rappeler aupr&egrave;s de lui. Sa d&eacute;fection, commenc&eacute;e le 26
+d&eacute;cembre, venait d'&ecirc;tre consomm&eacute;e. Le 30 d&eacute;cembre, une convention entre
+Yorck et le g&eacute;n&eacute;ral russe Dibitch, avait &eacute;t&eacute; conclue &agrave; Taurogen. &laquo;Les
+troupes prussiennes devaient &ecirc;tre cantonn&eacute;es sur leurs fronti&egrave;res et y
+rester neutres pendant deux mois, m&ecirc;me dans le cas o&ugrave; leur gouvernement
+d&eacute;sapprouverait cet armistice. Ce terme expir&eacute;, les chemins leur
+seraient ouverts pour rejoindre les troupes fran&ccedil;aises, si leur roi
+persistait &agrave; le leur ordonner.&raquo;</p>
+
+<p>Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise &agrave;
+laquelle ils &eacute;taient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque
+pudeur dans leur d&eacute;fection. Ils &eacute;crivirent &agrave; ce mar&eacute;chal. Yorck lui
+annon&ccedil;ait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de
+pr&eacute;textes sp&eacute;cieux. &laquo;La fatigue, la n&eacute;cessit&eacute;, l'y avaient r&eacute;duit; mais
+il ajoutait que, quel que f&ucirc;t le jugement que le monde porterait de sa
+conduite, il en &eacute;tait peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et
+la r&eacute;flexion la plus m&ucirc;re la lui dictaient; qu'enfin, quelles que
+fussent les apparences, il &eacute;tait guid&eacute; par les motifs les plus purs.&raquo;
+Massenbach s'excusait d'&ecirc;tre parti furtivement. &laquo;Il avait voulu
+s'&eacute;pargner une sensation trop p&eacute;nible &agrave; son c&oelig;ur. Il avait craint que
+les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'&agrave; la fin
+de ses jours pour Macdonald ne l'eussent emp&ecirc;ch&eacute; de faire son devoir.&raquo;
+Macdonald se vit tout-&agrave;-coup r&eacute;duit, de vingt-neuf mille hommes, &agrave; neuf
+mille; mais dans l'anxi&eacute;t&eacute; o&ugrave; il vivait depuis deux jours, c'&eacute;tait un
+soulagement qu'une fin quelconque.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IXd" id="CHAPITRE_IXd"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ainsi</span> commen&ccedil;a la d&eacute;fection de nos alli&eacute;s. Je ne m'&eacute;tablirai point juge
+de la moralit&eacute; de cet &eacute;v&eacute;nement: la post&eacute;rit&eacute; en d&eacute;cidera. Toutefois,
+comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits,
+mais aussi l'impression qu'ils ont laiss&eacute;e, telle qu'elle existe encore
+dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'arm&eacute;e alli&eacute;e, ou
+acteurs, ou victimes.</p>
+
+<p>Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance
+forc&eacute;e: ce moment &eacute;tait venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement
+ils refus&egrave;rent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le
+quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tir&eacute; de la Russie et qu'il
+ne f&ucirc;t en s&ucirc;ret&eacute;. De son c&ocirc;t&eacute;, quand Macdonald sentit qu'on
+l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve mat&eacute;rielle, il s'obstina &agrave;
+rester dans Tilsitt &agrave; la merci des Prussiens, plut&ocirc;t que de leur donner,
+par une retraite trop prompte, un motif de d&eacute;fection.</p>
+
+<p>Les Prussiens n'abus&egrave;rent point de cette noble conduite. Il y eut de
+leur part d&eacute;fection, et non trahison; ce qui, dans ce si&egrave;cle, et apr&egrave;s
+tant de maux qu'ils avaient endur&eacute;s, peut para&icirc;tre encore un m&eacute;rite; ils
+ne se r&eacute;unirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre fronti&egrave;re,
+ils ne purent se r&eacute;signer &agrave; aider leur vainqueur &agrave; d&eacute;fendre le sol de
+leur patrie contre ceux qui se pr&eacute;sentaient comme ses lib&eacute;rateurs, et
+qui l'ont &eacute;t&eacute;; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le r&eacute;p&eacute;ter,
+que lorsque Macdonald, d&eacute;gag&eacute; de la Russie et des Russes, avait sa
+retraite libre.</p>
+
+<p>Ce mar&eacute;chal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses
+derri&egrave;res &eacute;taient assur&eacute;s par Mortier et la division Heudelet, dont les
+troupes nouvellement arriv&eacute;es occupaient encore Insterburg et
+contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction &eacute;tait op&eacute;r&eacute;e avec
+Mortier, et il couvrait Koenigsberg.</p>
+
+<p>Toutefois, ce fut un bonheur pour la r&eacute;putation d'Yorck que Macdonald,
+si affaibli, et dont sa d&eacute;fection avait interrompu la retraite, e&ucirc;t pu
+rejoindre la grande-arm&eacute;e. L'inconcevable lenteur de la marche de
+Witgenstein sauva ce mar&eacute;chal: le g&eacute;n&eacute;ral russe l'atteignit pourtant &agrave;
+Labiau et &agrave; Tente; et l&agrave;, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade,
+sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski,
+et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonn&eacute;,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; entam&eacute; ou perdu; Yorck e&ucirc;t alors paru l'avoir livr&eacute;, et
+l'histoire l'e&ucirc;t, avec raison, fl&eacute;tri du nom de tra&icirc;tre. Six cents
+Fran&ccedil;ais, Bavarois et Polonais rest&egrave;rent morts sur ces deux champs de
+bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assur&eacute; par un
+article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse d&eacute;savoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le
+remplacer, donna ordre &agrave; celui-ci d'arr&ecirc;ter son ancien chef et de le
+faire conduire &agrave; Berlin, ainsi que Massenbach, pour y &ecirc;tre jug&eacute;s. Mais
+ces g&eacute;n&eacute;raux conserv&egrave;rent leur commandement malgr&eacute; lui; l'arm&eacute;e
+prussienne ne crut pas libre son souverain: c'&eacute;tait sur la pr&eacute;sence
+d'Augereau, et de quelques troupes fran&ccedil;aises &agrave; Berlin, que se fondait
+cette opinion.</p>
+
+<p>Cependant, Fr&eacute;d&eacute;ric n'ignorait pas notre an&eacute;antissement. &Agrave; Smorgony,
+Narbonne n'avait accept&eacute; sa mission pr&egrave;s de ce monarque, qu'en exigeant
+de Napol&eacute;on qu'il l'autoris&acirc;t &agrave; une franchise sans bornes. Lui, Augereau
+et plusieurs autres ont affirm&eacute; que Fr&eacute;d&eacute;ric ne fut pas seulement
+retenu par sa position au milieu des restes de la grande-arm&eacute;e, et par
+la crainte de voir Napol&eacute;on repara&icirc;tre avec de nouvelles forces, mais
+aussi par sa foi jur&eacute;e; car tout est compos&eacute; dans le monde moral comme
+dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien
+des motifs diff&eacute;rens. Mais enfin, sa bonne foi c&eacute;da &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;, sa
+crainte &agrave; une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menac&eacute; d'une
+esp&egrave;ce de d&eacute;ch&eacute;ance par son peuple et par nos ennemis.</p>
+
+<p>On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entra&icirc;nait son
+souverain vers Yorck, n'osa elle-m&ecirc;me se soulever que successivement, en
+vue des Russes, et seulement &agrave; mesure que nos faibles d&eacute;bris
+abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les
+dispositions de ce peuple, et combien, malgr&eacute; sa haine, il &eacute;tait courb&eacute;
+sous l'ascendant de nos longues victoires.</p>
+
+<p>Davoust, rappel&eacute; en France, traversait, lui troisi&egrave;me, X.... Cette ville
+attendait les Russes; sa population s'&eacute;mut &agrave; la vue de ces derniers
+Fran&ccedil;ais. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se
+succ&eacute;d&egrave;rent rapidement; bient&ocirc;t les plus furieux environn&egrave;rent la
+voiture du mar&eacute;chal, et d&eacute;j&agrave; ils en d&eacute;telaient les chevaux, quand
+Davoust para&icirc;t, se pr&eacute;cipite sur le plus insolent de ces insurg&eacute;s, le
+tra&icirc;ne derri&egrave;re sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le
+peuple, effray&eacute; de cette action, s'arr&ecirc;ta, saisi d'une immobile
+consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le
+mar&eacute;chal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_Xd" id="CHAPITRE_Xd"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ainsi</span> tomba brusquement notre aile gauche. &Agrave; notre aile droite, du c&ocirc;t&eacute;
+des Autrichiens, qu'une alliance bien ciment&eacute;e retenait, nation
+phlegmatique, et qu'une aristocratie resserr&eacute;e gouverne despotiquement;
+on n'avait rien &agrave; craindre de subit. Cette aile se d&eacute;tachait de nous,
+mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique
+exigeait.</p>
+
+<p>Le 10 d&eacute;cembre, Schwartzenberg &eacute;tait &agrave; Slonim, pr&eacute;sentant successivement
+des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il &eacute;tait encore
+persuad&eacute; que les Russes battus fuyaient devant Napol&eacute;on, quand il apprit
+&agrave; la fois le d&eacute;part de l'empereur et la destruction de la grande-arm&eacute;e,
+mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.</p>
+
+<p>Dans son embarras il s'adressa &agrave; l'ambassadeur de France, &agrave; Varsovie. Ce
+ministre l'autorisa par sa r&eacute;ponse &laquo;&agrave; ne pas sacrifier un seul homme de
+plus.&raquo; Le 14 d&eacute;cembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une
+instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y
+trouva conforme.</p>
+
+<p>Vers le 21 d&eacute;cembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilit&eacute;s sur
+ce point, et comme les int&eacute;r&ecirc;ts des Russes s'accordaient avec ceux des
+Autrichiens, on s'entendit bient&ocirc;t. Un armistice mobile, que Murat
+approuva, s'&eacute;tablit. Le g&eacute;n&eacute;ral russe et Schwartzenberg devaient
+man&oelig;uvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien
+sur la d&eacute;fensive, mais sans en venir aux mains.</p>
+
+<p>Le corps de Regnier, r&eacute;duit &agrave; dix mille hommes, n'&eacute;tait point compris
+dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en ob&eacute;issant aux
+circonstances, pers&eacute;v&eacute;ra dans sa loyaut&eacute;. Il rendit compte de tout au
+chef de l'arm&eacute;e: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front
+de la ligne fran&ccedil;aise, et la pr&eacute;serva. Ce prince n'eut point de
+complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut,
+&agrave; chaque position qu'il allait c&eacute;der, s'assurer par ses yeux qu'il ne
+l'abandonnait qu'&agrave; une force sup&eacute;rieure et pr&ecirc;te &agrave; le combattre. Ce fut
+ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur &agrave; Ostrolenka, o&ugrave; la
+guerre s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui
+ordonna d'abandonner le grand-duch&eacute;, de s&eacute;parer sa retraite de celle de
+Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'ob&eacute;it que lentement
+&agrave; cette instruction; il r&eacute;sista aux sollicitations pressantes et aux
+man&oelig;uvres mena&ccedil;antes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors m&ecirc;me,
+il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les
+h&ocirc;pitaux et une grande partie des magasins purent &ecirc;tre &eacute;vacu&eacute;s. Il fit
+enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il
+n'osaient l'esp&eacute;rer. Il fit plus, quoique cette ville d&ucirc;t &ecirc;tre livr&eacute;e le
+5 f&eacute;vrier, il ne la c&eacute;da que le 8, et donna ainsi trois journ&eacute;es
+d'avance &agrave; Regnier sur les Russes.</p>
+
+<p>Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris &agrave; Kalisch, mais ce
+fut pour s'y &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; trop long-temps &agrave; prot&eacute;ger la fuite de quelques
+d&eacute;p&ocirc;ts polonais. Dans le premier d&eacute;sordre caus&eacute; par cette attaque
+impr&eacute;vue, une brigade saxonne se trouva s&eacute;par&eacute;e du corps fran&ccedil;ais et se
+retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui
+donna passage, et la rendit &agrave; la grande-arm&eacute;e vers Dresde.</p>
+
+<p>Cependant, le premier janvier 1815, &agrave; Koenigsberg, o&ugrave; Murat se trouvait
+encore, on ignorait la d&eacute;sertion des Prussiens et ce que tramait
+l'Autriche quand tout-&agrave;-coup la d&eacute;p&ecirc;che de Macdonald et l'&eacute;meute des
+Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une d&eacute;fection, dont il
+&eacute;tait impossible de pr&eacute;voir les suites. La consternation fut grande. On
+ne r&eacute;prima d'abord la s&eacute;dition que par des repr&eacute;sentations, que Ney
+changea bient&ocirc;t en menaces. Murat pr&eacute;cipita son d&eacute;part pour Elbing. Dix
+mille malades et bless&eacute;s encombraient Koenigsberg; la plupart furent
+abandonn&eacute;s &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point
+&agrave; s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'&eacute;chapp&egrave;rent, assurent que
+beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacr&eacute;s et jet&eacute;s par
+les fen&ecirc;tres au milieu des rues; que m&ecirc;me le feu fut mis &agrave; un h&ocirc;pital
+qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans
+qu'ils ont accus&eacute;s de ces horreurs.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, &agrave; Wilna, d&eacute;j&agrave; plus de seize mille de nos prisonniers
+avaient p&eacute;ri. Le couvent de Saint-Basile en avait renferm&eacute; le plus grand
+nombre; ils n'y avaient re&ccedil;u, depuis le 10 jusqu'au 20 d&eacute;cembre, que
+quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau
+ne leur avaient &eacute;t&eacute; donn&eacute;s. La neige des cours, d&eacute;j&agrave; couverte de
+cadavres, &eacute;tancha la soif br&ucirc;lante de ceux qui survivaient. On avait
+jet&eacute; par les fen&ecirc;tres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans
+les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres
+qu'on avait form&eacute;s dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers
+qu'on d&eacute;couvrait &agrave; chaque instant, &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s dans cet horrible
+s&eacute;jour.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e de l'empereur Alexandre et de son fr&egrave;re fit seule cesser ces
+abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos
+vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques
+centaines ont &eacute;chapp&eacute;, c'est &agrave; ces deux princes qu'ils doivent leur
+salut. Mais d&eacute;j&agrave;, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une
+cruelle &eacute;pid&eacute;mie &eacute;tait n&eacute;e; elle passa des vaincus aux vainqueurs et
+nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos
+mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas &eacute;t&eacute; d&eacute;truits; ils
+devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre
+d&eacute;route.</p>
+
+<p>Cependant, Witgenstein, d&eacute;tach&eacute; contre Macdonald, avait descendu le
+Ni&eacute;men; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky
+et Insterburg; mais bient&ocirc;t cet amiral fut envoy&eacute; vers Thorn. Enfin, le
+9 janvier, Alexandre et Kutusof arriv&egrave;rent sur le Ni&eacute;men &agrave; Merecz. L&agrave;,
+pr&ecirc;t &agrave; franchir sa fronti&egrave;re, l'empereur russe adressa &agrave; ses troupes une
+proclamation toute charg&eacute;e d'images, de comparaisons, et sur-tout de
+louanges que l'hiver m&eacute;ritait plus encore que son arm&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XId" id="CHAPITRE_XId"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ce</span> ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes
+abord&egrave;rent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3
+janvier jusqu'au 11, Murat &eacute;tait rest&eacute; &agrave; Elbing. Dans cette situation
+extr&ecirc;me, ce prince flottait &ccedil;&agrave; et l&agrave;, au gr&eacute; des &eacute;l&eacute;mens qui
+fermentaient autour de lui; tant&ocirc;t ils portaient son espoir jusqu'au
+ciel, tant&ocirc;t ils le pr&eacute;cipitaient dans un ab&icirc;me d'inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un &eacute;tat complet de d&eacute;couragement,
+quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de
+Macdonald, dont la r&eacute;union avec Heudelet et Cavaignac avait doubl&eacute; les
+forces, l'enfl&egrave;rent subitement d'une vaine esp&eacute;rance. Lui, qui la veille
+croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commen&ccedil;a aussit&ocirc;t:
+car il &eacute;tait de ces esprits qui se d&eacute;cident &agrave; chaque instant. Ce jour
+l&agrave;, il se r&eacute;solut &agrave; pousser en avant, et le lendemain &agrave; fuir jusqu'&agrave;
+Posen.</p>
+
+<p>Au reste, cette derni&egrave;re d&eacute;termination ne fut pas prise sans motif. Le
+ralliement de l'arm&eacute;e sur la Vistule avait &eacute;t&eacute; illusoire: la vieille
+garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde,
+presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le
+troisi&egrave;me, seize cents; le quatri&egrave;me, dix-sept cents; encore la plupart
+de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils &agrave; peine
+se servir de leurs armes.</p>
+
+<p>Dans cet &eacute;tat d'impuissance, les deux ailes de l'arm&eacute;e venant &agrave; se
+d&eacute;tacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant &agrave; la fois, la Pologne
+devenait un pi&egrave;ge qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+Napol&eacute;on, qui jamais ne consentit &agrave; aucune cession, voulait qu'on
+d&eacute;fend&icirc;t Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore
+tenir la campagne.</p>
+
+<p>D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, &agrave; Elbing, de
+refaire une arm&eacute;e, et r&ecirc;va m&ecirc;me une victoire, il trouva que la plupart
+des chefs eux-m&ecirc;mes &eacute;taient &eacute;puis&eacute;s et rebut&eacute;s. Le malheur, qui porte &agrave;
+tout craindre et bient&ocirc;t &agrave; croire tout ce qu'on craint, avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+dans leur c&oelig;ur. D&eacute;j&agrave;, plusieurs s'inqui&eacute;taient pour leurs rangs, pour
+leurs grades, pour les terres dont ils &eacute;taient devenus possesseurs dans
+les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'&agrave; repasser le Rhin.</p>
+
+<p>Quant aux recrues qui arrivaient, c'&eacute;tait un assemblage d'hommes de
+plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient
+travers&eacute; les &eacute;tats prussiens, d'o&ugrave; s'&eacute;levait l'exhalaison de tant de
+haines. En approchant, ils rencontr&egrave;rent notre d&eacute;couragement et notre
+longue d&eacute;route; en entrant en ligne, loin de se trouver encadr&eacute;s et
+appuy&eacute;s par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous
+les fl&eacute;aux pour soutenir une cause abandonn&eacute;e de ceux qui &eacute;taient le
+plus int&eacute;ress&eacute;s &agrave; la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands
+se d&eacute;band&egrave;rent-ils au premier bivouac.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aspect du d&eacute;sastre de l'arm&eacute;e qui r&eacute;venait de Moskou, les troupes
+&eacute;prouv&eacute;es de Macdonald furent elles-m&ecirc;mes &eacute;branl&eacute;es. Cependant, ce corps
+d'arm&eacute;e, et la division toute fra&icirc;che d'Heudelet, conserv&egrave;rent leur
+ensemble. On se h&acirc;ta de r&eacute;unir tous ces d&eacute;bris dans Dantzick;
+trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations diff&eacute;rentes, y furent
+enferm&eacute;s. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer &agrave; se rallier
+qu'a Posen et sur l'Oder.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, il n'avait donc gu&egrave;re &eacute;t&eacute; possible au roi de Naples de mieux
+r&eacute;gler notre d&eacute;route; mais, au moment o&ugrave; il traversait Marienwerder pour
+se rendre &agrave; Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes
+ses r&eacute;solutions. L'impression en fut violente: &agrave; mesure qu'il la lut, la
+bile se m&ecirc;la &agrave; son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva
+quelques instans apr&egrave;s avec une jaunisse compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'un acte de gouvernement que s'&eacute;tait permis la reine le
+blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette
+princesse, malgr&eacute; ses, charmes, il l'&eacute;tait avec fureur de son autorit&eacute;;
+et c'&eacute;tait de la reine sur-tout, comme s&oelig;ur de l'empereur, qu'il se
+d&eacute;fiait.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tonne de voir ce prince, qui jusqu'&agrave; ce jour avait paru tout
+sacrifier &agrave; la gloire des armes, se laisser tout-&agrave;-coup ma&icirc;triser par
+une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caract&egrave;res,
+il en faut toujours une qui domine.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, au reste, toujours la m&ecirc;me ambition sous des formes
+diff&eacute;rentes, et toujours tout enti&egrave;re dans chacune d'elles, car tels
+sont les caract&egrave;res passionn&eacute;s. En ce moment, sa jalousie pour son
+autorit&eacute; l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entra&icirc;nai rapidement
+jusqu'&agrave; Posen o&ugrave;, peu apr&egrave;s son arriv&eacute;e, il disparut et nous abandonna.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;fection &eacute;clata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que
+Schwartzenberg se d&eacute;tach&acirc;t de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, dont le prince Eug&egrave;ne
+prit le commandement.</p>
+
+<p>Alexandre arr&ecirc;ta la marche de ses troupes &agrave; Kalisch L&agrave;, cette guerre
+violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle
+ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'acc&egrave;s, intermittente,
+lente. La force du mal parut &eacute;puis&eacute;e, mais c'&eacute;tait seulement celle des
+combattans; une plus grande lutte se pr&eacute;parait, et cette halte ne fut
+pas un temps qu'on accorda &agrave; la paix, mais qui fut donn&eacute; &agrave; la
+pr&eacute;m&eacute;ditation du carnage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIId" id="CHAPITRE_XIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+
+<p><span class="smcap">Ainsi</span> l'&eacute;toile du nord l'emporta sur celle de Napol&eacute;on. Est-ce donc le
+sort du midi d'&ecirc;tre vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter &agrave; son
+tour? Le succ&egrave;s de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable
+r&eacute;sultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?</p>
+
+<p>Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le
+sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses d&eacute;sirs
+et ses pas. On ne remonte pas impun&eacute;ment ce grand cours des hommes:
+vouloir leur faire rebrousser ch&eacute;min, les repousser, les contenir dans
+leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y
+&eacute;puis&egrave;rent. Charlemagne, quoiqu'il s'&eacute;lev&acirc;t lorsqu'un de ces plus
+terribles d&eacute;bordemens tirait &agrave; la fin, ne put que l'arr&ecirc;ter quelques
+instans; le reste du torrent, repouss&eacute; &agrave; l'est de son empire, per&ccedil;a par
+le nord, et acheva l'inondation.</p>
+
+<p>Mille ans se sont &eacute;coul&eacute;s depuis; il a fallu ce temps aux peuples du
+septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acqu&eacute;rir
+les connaissances aujourd'hui indispensables &agrave; un peuple conqu&eacute;rant.
+Dans cet intervalle, les villes ans&eacute;atiques ne s'oppos&egrave;rent point sans
+motifs &agrave; l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de
+Scandinaves. L'&eacute;v&eacute;nement a justifi&eacute; leurs craintes. &Agrave; peine la science
+de la guerre moderne y a-t-elle p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, qu'on a vu les arm&eacute;es russes
+sur l'Elbe et peu apr&egrave;s en Italie: elles sont venues la reconna&icirc;tre, un
+jour elles viendront s'y &eacute;tablir.</p>
+
+<p>Dans le dernier si&egrave;cle, soit philanthropie, soit vanit&eacute;, l'Europe
+s'empressa de concourir &agrave; la civilisation de ces hommes du nord, dont
+Pierre avait d&eacute;j&agrave; fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en
+ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle
+barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les t&eacute;n&egrave;bres du moyen
+&acirc;ge est possible, la guerre &eacute;tant devenue si savante que l'esprit y
+domine, en sorte que pour y r&eacute;ussir, il faut une instruction o&ugrave; les
+nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.</p>
+
+<p>Mais en h&acirc;tant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-&ecirc;tre
+h&acirc;t&eacute; l'&eacute;poque de leur nouveau d&eacute;bordement. Car qu'on ne croie point que
+leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forc&eacute; les pourront
+retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins
+redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en d&eacute;pit d'un climat
+barbare, ne peut jamais &ecirc;tre que le privil&egrave;ge de quelques-uns. Les
+masses sans cesse accrues par une administration qui s'&eacute;claire,
+resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de
+plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommenc&eacute;e
+par Catherine II, continuera.</p>
+
+<p>Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud &agrave; son
+terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation
+contre la jouissance, l'&eacute;ternelle guerre du pauvre contre le riche,
+celle qui d&eacute;vore l'int&eacute;rieur de chaque empire?</p>
+
+<p>Compagnons, quel qu'ait &eacute;t&eacute; le motif de notre exp&eacute;dition, voil&agrave; en quoi
+elle importait &agrave; l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne &agrave; la
+Russie, son r&eacute;sultat e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d'&eacute;loigner le danger d'un nouvel
+envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer
+une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succ&egrave;s
+d'une si grande entreprise!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quinze cents ans de victoires, la r&eacute;volution du quatri&egrave;me si&egrave;cle,
+celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'&ecirc;tre vaincue
+par la r&eacute;volution du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, celle des peuples contre les
+grands et les rois. Napol&eacute;on &eacute;tait n&eacute; de cet embrasement, il s'en &eacute;tait
+empar&eacute; si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait &agrave; la
+r&eacute;volution comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le g&eacute;nie de cet &eacute;l&eacute;ment terrible. &Agrave; sa
+voix elle s'&eacute;tait soumise. Honteuse de ses exc&egrave;s, elle s'admirait en
+lui, et, se pr&eacute;cipitant dans sa gloire, elle avait r&eacute;uni l'Europe sous
+son sceptre, et l'Europe docile se levait &agrave; son signal pour repousser la
+Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'&agrave; son tour le nord
+allait &ecirc;tre vaincu jusque dans ses glaces.</p>
+
+<p>Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu
+dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente
+rapide, tant de forces lui ont manqu&eacute;! Parvenu jusqu'&agrave; ces r&eacute;gions
+glac&eacute;es de l'Europe, il en a &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; de toute sa hauteur. Et ce
+nord, victorieux du midi dans sa guerre d&eacute;fensive, comme il le fut au
+moyen &acirc;ge dans sa guerre conqu&eacute;rante, se croit inattaquable et
+irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette
+nature &acirc;pre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez
+vaincu ses soldats.</p>
+
+<p>Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les
+unes et les autres. Sur cet oc&eacute;an de maux j'ai &eacute;lev&eacute; un triste fanal
+d'une clart&eacute; lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi &agrave;
+ce p&eacute;nible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos d&eacute;bris, afin que
+ceux qui viendront apr&egrave;s nous puissent apercevoir le p&eacute;ril et l'&eacute;viter.</p>
+
+<p>Compagnons, mon &oelig;uvre est finie: maintenant c'est &agrave; vous de rendre
+t&eacute;moignage &agrave; la v&eacute;rit&eacute; de ce tableau. Ses couleurs para&icirc;tront p&acirc;les sans
+doute &agrave; vos yeux et &agrave; vos c&oelig;urs, encore tout remplis de ces grands
+souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus
+&eacute;loquente que son r&eacute;cit, et que si les grands historiens naissent, des
+grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On n'ignore pas que le comte Rostopschine a &eacute;crit qu'il
+&eacute;tait &eacute;tranger &agrave; ce grand &eacute;v&eacute;nement, mais on a d&ucirc; suivre l'opinion des
+Russes et des Fran&ccedil;ais, t&eacute;moins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans
+exception, pers&eacute;v&egrave;rent &agrave; attribuer &agrave; ce seigneur l'honneur entier de
+cette g&eacute;n&eacute;reuse r&eacute;solution. Plusieurs semblent m&ecirc;me croire que le comte
+Rostopschine, toujours anim&eacute; de ce noble d&eacute;vouement, qui d&eacute;sormais
+rendra son nom imp&eacute;rissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalit&eacute; d'une
+si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de
+la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la
+Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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