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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/20507-8.txt b/20507-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d60b7fb --- /dev/null +++ b/20507-8.txt @@ -0,0 +1,10057 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée +pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812 + Tome II + +Author: Général Comte de Ségur + +Release Date: February 2, 2007 [EBook #20507] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.] + + + + +HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812; + + par + + M. le général comte de Ségur. + + Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit + incipiam......... + + Virg. + + TOME SECOND. + + BRUXELLES, + ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, + RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015. + 1825. + + * * * * * + + + + +LIVRE HUITIÈME. + + + + +CHAPITRE I + + +ON a vu l'empereur Alexandre, surpris à Wilna au milieu de ses +préparatifs de défense, fuir avec son armée désunie, et ne pouvoir la +rallier qu'à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. Entraîné dans +la retraité précipitée de Barclay, ce prince s'était réfugié à Drissa, +dans un camp mal choisi et retranché à grands frais; point dans +l'espace, sur une frontière si étendue, et qui ne servait qu'à indiquer +à l'ennemi quel devait être le but de ses manoeuvres. + +Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce camp et de la Düna, avait +pris haleine derrière ce fleuve. Ce fut là seulement qu'il consentit à +recevoir pour la première fois un agent anglais: tant il attachait +d'importance à paraître, jusqu'au dernier moment, fidèle à ses +engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi, +ou bonne foi réelle; ce qui est certain, c'est qu'à Paris, après le +succès, il affirma sur son honneur (au comte Daru) «que, malgré les +accusations de Napoléon, ç'avait été sa première infraction au traité de +Tilsitt.» + +En même temps, il laissait Barclay faire aux soldats français et à leurs +alliés ces adresses corruptrices qui avaient tant ému Napoléon à +Klubokoë; tentatives que les Français trouvèrent méprisables, et les +Allemands intempestives. + +Du reste, l'empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de +guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu'il +avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la +Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de +son armée fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, daté +de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs +villes qu'occupèrent presque aussitôt les Français. On remarqua aussi +son départ de l'armée, lorsqu'elle commençait à combattre. + +Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes +provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à +Moskou, à sa grande nation, on convenait qu'elles étaient singulièrement +appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, +dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie +très-sensible. + +Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, +on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans; rien +n'avait été exigé: seulement on avait emmené les seigneurs les plus +puissans; leur défection eût été d'un exemple trop dangereux, et dans la +suite leur retour plus difficile, s'étant plus compromis; c'étaient +d'ailleurs des otages. + +Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce, +des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient +fait oublier l'indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et +tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir +exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme naissant l'incendie +des propriétés: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents +mâles, avait été ordonné. + +Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir, +religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait +tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne +pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce qui n'était pas recrue, +devenait milice ou Cosaques. + +L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'était à Moskou à donner +l'exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes _Moskou aux +coupoles dorées_, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent +quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs +jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs, +entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient +dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal; ils se +groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste +et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore, +l'une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et +rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les +richesses des quatre parties du monde brillaient réunies. + +Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, étaient tous couverts +d'un fer poli et coloré; les églises, chacune surmontée d'une terrasse +et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le +croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'était +l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin +le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ. + +Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille +couleurs variées! À son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui. +Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient +amusé, son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation +augmentait encore son étonnement; il reconnaissait aux nobles les +usages, les moeurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la +riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le +luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du +peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le +frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et +parfois rude, comme il convient à la Moskovie. + +Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de +palais, les richesses dont ils étaient ornés; le luxe des équipages; +cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces +spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces +joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait +transporté, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de +souverains, venus avec leurs usages, leurs moeurs et leur suite; de +toutes les parties du monde. + +Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans; +des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de +leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept +siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de +leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire +presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y +règnent sur un million de serfs. Enfin, c'étaient des nobles, +s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et +le tombeau de leur noblesse;» car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou. + +Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus +illustres doivent naître et s'élever; que ce soit de là qu'ils doivent +s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et +qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils +doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher; +leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune +noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus +rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône. + +Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et +comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre; c'est +comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que +respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi +leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de +gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou +disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par +leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager. + +La nécessité y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, précédé de +ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y +parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la +circonstance, l'assemblée, l'orateur et les résolutions qu'il inspira. +Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu'un seul cri, mais simultané, +unanime, s'élança de tous les coeurs: on entendit de toutes parts: +«Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!» + +Puis aussitôt, l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, et, +pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix +l'interrompirent en s'écriant «que la patrie voulait davantage; que +c'était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de +vivres, qu'il fallait donner!» C'était offrir, pour le seul gouvernement +de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions. + +Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération; quelques-uns +disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le +danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette +assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment +qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres. + +Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance, on entendit les principaux +nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure. «Le +danger était-il donc si pressant! l'armée russe, qu'on leur disait +encore être de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus? +Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces +miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment espérer +jamais leur retour! Il faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs +rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission? non +sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et +d'idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y +propageraient un esprit d'indocilité, qui rendrait le commendement +incommode, et gâterait la servitude.» + +Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et +digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il +est par-tout le même; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop +près; qu'enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par +résultats. + +Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement: il leur +fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un +perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les +lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.» + +On dit qu'à ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures +mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la +fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient; une +rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs +poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en +exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent +eux-mêmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour +cinquante mille roubles. C'était les deux tiers de sa fortune, et il les +apporta le lendemain. + +Ces marchands sont divisés en trois classes: on proposa de fixer à +chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans là dernière +classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite; +et, dans l'instant, il s'imposa lui-même bien au-delà de la fixation +proposée; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On +profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce +qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore +ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur +empereur. + +Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les +autres gouvernemens répétèrent, comme autant d'échos, le cri national de +Moskou. L'empereur accepta tout; mais tout ne put être donné +sur-le-champ: et quand, pour achever son ouvrage, il réclama le reste +des secours promis, il fut forcé d'user de contrainte; le péril qui +avait soumis les uns et échauffé les autres, s'étant éloigné. + + + + +CHAPITRE II. + + +CEPENDANT, bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Viazma, l'alarme +dans Moskou. La grande bataille n'était point encore perdue, et déjà +l'on commençait à abandonner cette capitale. + +Dans ses proclamations, le gouverneur-général comte Rostopschine, disait +aux femmes: «qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur, +moins il y aurait de péril; mais, que pour leurs frères et leurs maris, +ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte.» Puis il +ajoutait des détails rassurans sur les forces ennemies: «c'étaient cent +cinquante mille hommes réduits à se nourrir de cheval. L'empereur +Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale; quatre-vingt-trois +mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons +marchaient vers Borodino pour se joindre à Kutusof.» + +Il finissait en disant: «Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai: +Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent +mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante +pièces de canon, et nous mettrons fin à tout et ensemble.» + +On a remarqué, comme une singularité toute locale, que la plupart de ces +proclamations étaient en style biblique, et en prose rimée. + +En même temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on +faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon +monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé, avait été de +planer sur l'armée française, d'y choisir son chef, et de l'écraser par +une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui échouèrent, +les ressorts des ailes s'étant toujours brisés. + +Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la +confection d'une multitude de fusées et de matières à incendies. Moskou +elle-même devait être la grande machine infernale, dont l'explosion +nocturne et subite dévorerait l'empereur et son armée. Si l'ennemi +échappait à ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de +ressources; et l'horreur d'un si grand désastre, dont on saurait bien +l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de +Viazma et de Gjatz, soulèvrait toute la Russie. + +Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands +conquérans de l'Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté +sans hésitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe à Paris. C'est un +homme rangé, bon époux, excellent père; son esprit est supérieur et +cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément; mais comme +quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps +modernes une énergie antique. + +Désormais, son nom appartient à l'histoire: toutefois, il n'eut que la +plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà +commencé dès Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui +est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par +le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien +doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.[1] + +[Note 1: On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il +était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l'opinion des +Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans +exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur entier de +cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte +Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais +rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une +si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de +la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.] + +Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renversé, envisage +son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose, +peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts +publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du +sort de l'état, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la +destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement; +protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule +de riches commerçans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe, +il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière; +lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses +palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces +intérêts blessés, détruits et révoltés. + +Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante +assurance? En décidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut +pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette +grande cité, ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était +impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées +sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent +cinquante mille nommes. + +Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si +importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre, +dont le but devait être d'attirer et de retenir Napoléon, jusqu'à ce que +l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute +la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce +conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc +le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider +enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver; +détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus +dangereuse que la première. + +Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls: +l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée +dans Moskou, et arrachée à son empereur; l'autre était un danger +politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les +séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une +conquête. + +Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur +populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple +de tout l'empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la +seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à +élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses, +de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses +compatriotes nobles ou sénateurs; et sur-tout entre un peuple serf et +les soldats d'un peuple propriétaire et libre; enfin, entre ceux-ci et +cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou +le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la +révolution française a été faite. + +Tout se prépara en silence, à l'insu du peuple, des propriétaires de +toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora +qu'elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment +de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les +églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les +seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en +accusèrent; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous +l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et +s'inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils +nous en chargeassent. + +Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande +détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un +mystère pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du +despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence. + +Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors +l'empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité. +Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D'autres croient que ce +fût une des causes de son absence de l'armée, et que, ne voulant +paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin. + +Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était +forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter +l'épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs. +Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de +la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages +de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis. + +L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchés les uns +sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc, +une table et une image forment tout le mobilier, n'était guère un +sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien à eux, qui ne +s'appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout +leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur propriété, et +qu'ils faisaient tout leur revenu. + +D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques +bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes +pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont +toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de +cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du +commerce, ou de la société. + +Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter +tant d'établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de +richesses mobilières et immobilières? et cependant, l'abandon total de +Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là, +comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hésitèrent +point à se retirer à notre approche: car il semble que pour ceux-là +rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous +crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'eût pas +besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'idées pour +juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences: +l'exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou, +auraient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres. + +Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage +et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux +habitans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares. +Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le +combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se +sauver dans cette vie et dans l'autre: obéissance, honneur, religion, +peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter. + +Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives, des caisses +publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands, +avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans +ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de +voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration. + +Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des +mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait +depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'étonnait, +quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'était comme +le chant de mort de cette vaste cité; immobile, elle regarde, et voit +s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes désolés, emportant +leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux. +Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les +précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous +répétaient en pleurant. + +Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les +dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se +détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur +ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se +perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent. + + + + +CHAPITRE III. + + +AINSI fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de +Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante +lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de +voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour +prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de +ces malheureux jusqu'au dernier moment. + +À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé +l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins +riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule +habitation qu'ils possédaient; enfin l'insuffisance des transports, +malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de +très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en +eussent réduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les +voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt +marquées que faites. + +C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est +vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des +autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On +le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler +d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des +fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour +cette défaite. + +La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement +abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle +audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne +lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans +exécution. + +Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être +furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point +affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie +on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se +hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son +souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont +ces sortes d'anniversaires sont l'occasion. + +Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de +son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion +des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque +au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des +chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et +menaçans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore; mais, +chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle +anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés +d'espoir et abattus d'effroi. + +Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit +chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus +d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse +retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues +pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et +ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour +venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y +demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une +grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu +allait saisir et leur livrer Napoléon. + +Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou +comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi +les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les +montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et +cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir +les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile, +Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux, +et en hiver par le traînage. + +Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire, +sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de +Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens, +leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir; leurs +seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela +était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis +si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla +d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus +long-temps contre une plus grande terreur. + +Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu'il va +défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra +dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe, +qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.» +Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande +qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le +Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés, +il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur +prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à +Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les +ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous +leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'oeuvre pour +réduire en poudre ces perfides.» + +En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après +s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les +munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième +rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner +assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses +blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser +l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue +de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs +russes. + +Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y +ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la +capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit +politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à +toute sa responsabilité. + +L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait +quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq +mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille +hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de +fusils, et moitié de piques. + +L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la +grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino; +restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les +divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore +forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche +était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents +voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait +plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof +calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au +reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des +motifs purement militaires à sa retraite. + +Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur +jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs +qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci +apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans +combat, de cette capitale vient d'être décidé. + +À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le +temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort +qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine: +il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut. + +La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils +annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les +ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer +du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son +comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La +plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent +réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but; +les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant +d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, +l'abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite, +elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population. + +Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes, +d'enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils +fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers +champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, +dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, +faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant +ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père +infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur +servirent d'abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes. + +Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier +jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir +et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort +tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une +joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, +l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde; +on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa +trahison. + +C'était le fils d'un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple +à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une +secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association +d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les +fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. +Toutefois, il n'avoua pas de complices. + +Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le +voir intercéder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le +gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le +bénir. «Moi! bénir un traître!» s'écrie le Russe furieux; et dans +l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste +horrible, il le maudit. + +Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal +assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être +l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas +aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se +jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux. + +Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se +tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer +l'arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la +Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant +aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et +leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort +le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe. + +Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux +Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats +de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son +poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et +l'incendie éclatassent par-tout à la fois. + + + + +CHAPITRE IV. + + +CE jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof +ne s'était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il +monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec +précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner +le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On +s'attendait à une bataille: le terrain s'y prêtait; des ouvrages étaient +ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus +légère résistance. + +Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moskou, +qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de +son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et +se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux +heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. +À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent; ils crient: +«Moskou! Moskou!» Chacun alors presse sa marche; on accourt en désordre, +et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moskou! +Moskou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» à la fin d'une longue +et pénible navigation. + +À la vue de cette ville dorée, de ce noeud brillant de l'Asie et de +l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les +usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous +arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire +était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant +souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos +actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de +nos moindres mouvemens serait historique. + +Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés +des acclamations de tous les peuples; fiers d'élever notre siècle +reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà +grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire. + +À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque +respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu +de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères! Nous serions, +le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec +étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration! On +accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles. +Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire: +désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de +merveille. + +Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus +modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux; +qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être +surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de +celle d'Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses +guerres de l'antiquité. + +Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on +acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie: +«J'étais de l'armée de Moskou!» + +Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre +abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pensée +d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler +encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur! + +Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté; une exclamation +de bonheur lui échappa. Depuis la grande bataille, les maréchaux +mécontens s'étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moskou +prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un +si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils +oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de +l'empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à +la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour +compléter sa victoire. + +Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop +à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri +avait été: «La voilà donc enfin cette ville fameuse!» Et le second fut: +«Il était temps!» + +Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de +l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs +renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une +gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes +ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il +sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population, +son sénat et la principale noblesse russe? Dès lors cette entreprise, où +il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force +d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera +grandeur; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra +son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa +perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider +s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire; enfin +s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau. + +Cependant, l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à +sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville +ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs, +l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait; +seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce +général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son +arrière-garde le loisir de l'évacuer. + +Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent +quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers +comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent +autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils +exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les +montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore +barbares. L'un d'eux l'appela son _hettman_. + +Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il +trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait; il pensa +les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance, +entretint l'espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire +illusion. Il en fut amusé pendant deux heures. + +Cependant, le jour s'écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme +inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît; l'impatience des soldats +devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans +l'enceinte de la ville; «Moskou est déserte!» + +À cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napoléon descend de la +montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de +Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais +inutilement. Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc, +puisqu'ils le veulent!» Et il recommande la plus grande discipline; il +espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre; +car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.» + +Mais alors, les rapports se succèdent; tous s'accordent. Des Français, +habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis +quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple: ils confirment la +fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'écrie: «Moskou déserte! +quel événement invraisemblable! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi +les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralysés +de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-là +toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur +confiance, et va au-devant de leurs prières. + +Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples +si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs +possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser. +Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moskovite ne se présente; aucune +fumée du moindre foyer ne s'élève; on n'entend pas le plus léger bruit +sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitans +semblent frappés d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du +désert! + +Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit +encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que +l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de +cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'empereur, +et s'imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces +misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux +journaliers. + +Alors seulement, il ne douta plus de l'évacuation entière de Moskou, et +perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, +et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son +désir, il s'écria: «Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que +produira sur eux la prise de leur capitale!» + + + + +CHAPITRE V. + + +DÉJÀ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa +cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps +gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement, +à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante +taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces +guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs +chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient +de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne +songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes +nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales +ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation. + +Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si +remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, +mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et +brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de +tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient +entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation +entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs, +de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre +naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire. + +Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine, +qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption +de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe +excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette +noblesse. + +On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus +souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des +grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour +s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et +hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les +conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux +après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit +épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement +produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous +errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, +où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon +s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant. + +Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait, +des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux +couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus +longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette +citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de +son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et +atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale +ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles +de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de +canon. + +On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. +L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses +officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de +nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, +et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer +avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient +attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et +sauvage de la haine nationale. + +Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette +rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, +virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se +dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte +jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de +déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde. +Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là +à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au +milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant +marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils +allèrent rejoindre Kutusof. + +Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse +cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en +Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour +atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y +arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage +fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie. + +Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se +retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat, +fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups +de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur +en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient +à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y +répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il +semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux +rives de la Seine, recommencèrent. + + + + +CHAPITRE VI. + + +NAPOLÉON n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrêta dans une des +premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le +maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. «Sur-tout, lui dit-il, +point de pillage! Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moskou +envers et contre tous.» + +Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succédaient. Il vint +des Français, habitans de ce pays, et même un officier de la police +russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses +préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. À chaque +instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. +Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand vers deux +heures du matin, il apprit que le feu éclatait. + +C'était au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche +quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu, +lui-même y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui +montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes fermées, encore +intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fumée noire en +sort déjà. Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin. + +À la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne des Romanof et des +Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de +la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les +flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il +reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête; +on l'entend s'écrier: «Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique +palais des czars! dans le Kremlin!» Il en examine tous les détails avec +un orgueil curieux et satisfait. + +Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que présente la +ville; et, dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des +paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi +venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette +lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon +l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce +désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse. + +Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise: il se rendit maître du +feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. +Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre l'établi, l'inquiétude +suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais +somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de +si excessives privations. + +Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtimens du Kremlin. De là, +leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit, +une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent, et voient des +flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font +bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le +vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et +s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et +son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où +nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute +ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris +ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, +tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction. + +Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit +en s'écriant: «C'est à faire aux autres, cela ne nous regarde plus.» Car +telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité +d'événemens et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel +l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne +laissaient à chacun que la mesure de forces et de sentiment +indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle. + +Cependant, de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore; ils +voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction +que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent +l'imprudence et l'indiscipline française, qu'ils accusent de ce +désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et +trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme acharnés +contre le quartier-impérial, se montrent ardens à saisir cette nouvelle +direction. + +À cette vue, un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moskovites, +connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils +conçu l'espoir de brûler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de +fatigue et de sommeil; ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils +enveloperaient Napoléon dans cette catastrophe; que la perte de cet +homme valait bien celle de leur capitale; que c'était un assez grand +résultat pour y sacrifier Moskou tout entière; que peut-être le ciel, +pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand +sacrifice; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense +bûcher. + +On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de +l'empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non-seulement le +Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais, cette +nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient +laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres +de Napoléon. + +C'était l'instant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes +parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin; car le vent, sans +doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant +d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'empereur étaient perdus, si une +seule des flammèches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un +seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des +étincelles qui traversaient les airs, dépendit le sort de l'armée +entière. + +Enfin le jour, un jour sombre parut; il vint s'ajouter à cette grande +horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se +réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même, +vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y +vinrent tomber d'épuisement et de désespoir. + +Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que +l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, +et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une +espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous +effrayait. On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si +épouvantable catastrophe: elle souillait notre gloire, elle nous en +arrachait le fruit, elle menaçait notre existence présente et à venir; +nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde +civilisé devaient faire justice. On ne sortait de cet abîme de pensées, +et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par +la recherche avide des nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les +Russes seuls de ce désastre. + +En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient. +Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe enflammé s'était +abaissé sur le palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé; c'était +un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse: on avait aperçu +des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées. +Ici, des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les poêles de +plusieurs maisons, ils avaient blessé les militaires qui se pressaient +autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il étaient +allés se choisir d'autres asiles; mais, près d'entrer dans ces maisons +toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible +explosion; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était +devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et +bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes. + +Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et +des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une +épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, enivrés de vin et du +succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher; ils parcouraient +triomphalement ces rues embrasées; on les surprenait armés de torches, +s'acharnant à propager l'incendie: il fallait leur abattre les mains à +coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces +bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moskou; +et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution, n'avait pu +être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime. + +Aussitôt l'ordre fut donné de fusiller sur place tous les incendiaires. +L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une +partie du Kremlin, avait pris les armes; les bagages, les chevaux tout +chargés, remplissaient les cours; nous étions mornes d'étonnement, de +fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement. Maîtres +de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses portes! + +Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée +disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler +le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour +et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut +commander à cet élément; mais bientôt il fléchit, et s'arrêta devant +l'impossibilité. Surpris, quand il a frappé au coeur d'un empire, d'y +trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, +il se sent vaincu et surpassé en détermination. + +Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme +qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les +airs en tourbillons de fumée et de flammes. Alors une extrême agitation +s'empare de lui; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. À +chaque instant, il se lève, marche et se rassied brusquement. Il +parcourt ses appartemens d'un pas rapide; ses gestes courts et véhémens +décèlent un trouble cruel: il quitte, reprend, et quitte encore un +travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et contempler les +progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de +sa poitrine oppressée. «Quel effroyable spectacle! Ce sont eux-mêmes! +Tant de palais! Quelle résolution extraordinaire! Quels hommes! Ce sont +des Scythes!» + +Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert, puis la +Moskowa et ses deux quais: et pourtant les vitres des croisées contre +lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des +balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour +écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser. + +En cet instant, le bruit se répand que le Kremlin est miné: des Russes +l'ont dit, des écrits l'attestent; quelques domestiques en perdent la +tête d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de +l'empereur et leur destin décideront, et l'empereur ne répond à cette +alarme que par un sourire d'incrédulité. + +Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et +regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante +conquête; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa +forteresse; le cerner, l'y tenir comme assiégé; envahir à chaque minute +les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le réduire +enfin à la seule enceinte du Kremlin. + +Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit +approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers; le vent +d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit +alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène: ils se joignirent +au prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs +prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent +l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain. + +Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder +cette conquête, même à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, «Le feu est +au Kremlin!» passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur +contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le +danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment +sur lequel il se trouvait; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un +soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait +interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a +exécuté sa consigne au signal donné par son chef. Tout est donc voué à +la destruction, même le Kremlin antique et sacré. + +L'empereur fit un geste de mépris et d'humeur; on emmena ce misérable +dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous +leurs baïonnettes. + + + + +CHAPITRE VII. + + +CET incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier +du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide +hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le +château impérial de Pétrowsky. + +Mais nous étions assiégés par un océan de flammes; elles bloquaient +toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties +qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers +les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet +étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à +s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie? Plus +près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment +avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu? +Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés +par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues +disparaissaient dans la fumée et sous les décombres. + +Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous +le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute +brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet +enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux +passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit +du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des +toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris +embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement +impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, +fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous +marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux +murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux; qu'il fallait +cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des +cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre +respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la +fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une +chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à +chaque instant et pénétraient nos vêtemens. + +Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait +notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. +Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards +du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces +tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidèrent vers les +décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin. + +Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé +à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher +Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport: +l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne +le quittait jamais. + +Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il +dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. +Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva +avec la nuit à Pétrowsky. + +Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards +sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute +sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui +s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement. +Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long +silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!» + +L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses +moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de +toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il +prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé +d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total +d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de +Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne; +enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles +qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de +Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée +jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la +nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour +étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux +projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter; +et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et +physiques de ceux qui l'entourent. + +Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il +va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses +cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens +corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est +comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une +distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier, +Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les +vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion. + +En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a +tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et +Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg; +c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour +l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour +s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie; +enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers +Smolensk et la Lithuanie. + +Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon +reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de +Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies +de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne +veut pas s'être trompée, il les repousse. + +D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur +une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en +Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de +nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes +quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice. +Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans +découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de +blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de +ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait? + +Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant +de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de +traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour +recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier, +refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie +n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette +grande curée. + +Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe +encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est +encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de +Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide +donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement +préservé. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII. + + +LES camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier. +C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de +vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des +portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide +qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs +officiers, tout tachés de boue et noircis de fumée, assis dans des +fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. À leurs pieds étaient +étendus ou amoncelés les schalls de cachemires, les plus rares fourrures +de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans +lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre, +et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. Singulier +assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe +et de misère! + +Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats +traînant leur butin, ou chassant devant eux, comme des bêtes de somme, +des mougiques courbés sous le poids du pillage de leur capitale; car +l'incendie montra près de vingt mille habitans, inaperçus jusque-là dans +cette immense cité. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes, +paraissaient bien vêtus; c'étaient des marchands. On les vit venir se +réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Il y +vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et +soufferts ou à peine remarqués par les autres. + +Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs +jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même +encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans +songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, +soit insouciance ou pitié, et que, hors du combat, le Français se plaise +à n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien +plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le +désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé +cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de +traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept +à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre. + +En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé d'un spectacle encore +plus étrange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons +éparses, restées debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce +colosse abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de +cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des +piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues. + +Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de +vêtemens presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces +décombres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour +en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des +restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en +aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa: c'était pour en retirer +des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient +sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà. + +Cependant la vue du butin, dans ceux des camps où tout manquait encore, +avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus +sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent. «Pourquoi les retenir; +pourquoi les laisser périr de faim et de misère, quand tout était à leur +portée! Devait-on laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur +arracher? D'où vient ce respect pour l'incendie?» Et ils ajoutaient: +«que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonnée, mais +encore ayant voulu tout y détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver +serait légitimement acquis; qu'il en était des restes de cette cité +comme de ces débris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux +vainqueurs; les Moskovites s'étant servis de leur capitale comme d'une +grande machine de guerre pour nous anéantir.» + +C'étaient les plus probes et les plus disciplinés qui parlaient ainsi, +et l'on n'avait rien à leur répondre. Cependant, un scrupule exagéré +empêchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le régler: +alors, poussés par les besoins les plus impérieux, tous se précipitent, +soldats d'élite, officiers même. Les chefs sont obligés de fermer les +yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes +indispensables. + +L'empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est +embarrassée par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui +en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats groupés +autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des +boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils +cherchent à enfoncer. + +Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a +jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie; enfin, par un +riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car +voilà les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant +tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient +tout emporter; puis au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de +jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau. + +Les routes en sont obstruées; les places comme les camps sont devenus +des marchés où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire. +Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont +vendus à vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien +au-delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte +immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir. +Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas +de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus +exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain. +Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près +des flammes qui les atteignent et les tuent. + +Néanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au +feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut +respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le +pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns +de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent +dérober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cités. La +guerre, dans ces hommes ardens, était une passion qui en supposait +d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point; ils +usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour +donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout payé +par le danger. + +Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut guère de distinction à +établir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent à regret, quelques +autres avec joie, tous par nécessité. Au milieu de richesses qui +n'appartenaient plus à personne, prêtes à être consumées, et se perdant +au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute +nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus, et pour laquelle il +n'y avait point de règle tracée. Les plus délicats par leurs sentimens, +ou parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux soldats les +vivres et les vêtemens qui leur manquaient; d'autres envoyèrent pour eux +à la maraude; les plus nécessiteux furent obligés de se pourvoir de +leurs propres mains. + +Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarrassés des fruits de leur +pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils +calculèrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient +dédaigné de faire pour se sauver eux-mêmes. + +Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon rentra dans Moskou. +Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée répandue sur ces +ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que +le désordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-même, était +entraînée; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions, +et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient +dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats +affamés; quand il apprit que les différens corps, en proie à tous les +besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moskou; +qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce +pillage irrégulier, alors il donna des ordres sévères, il consigna sa +garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues +au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle, +comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs +russes. + +Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans, +effarouchés, ne revenaient plus: beaucoup de vivres étaient gaspillés. +L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute; mais ici +l'incendie l'excuse: il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il +est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré +dans l'ordre. + +Quelques écrivains, et des Français mêmes, ont fouillé ces décombres, +pour y trouver les traces de quelques excès qui purent y être commis. Il +y en eut peu. La plupart des nôtres se montrèrent généreux pour le petit +nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent. +Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans +le pillage, cela doit-il étonner d'une armée exaspérée par de si grands +besoins, si souffrante, et composée de tant de nations? + +Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant écrasé ces +guerriers, des reproches s'élevèrent. Eh qui ne sait que de pareils +désordres ont toujours été le mauvais côté des grandes guerres, la +partie honteuse de la gloire; que la renommée des conquérans porte son +ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un être, si petit +qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse éclairer à la +fois de tous côtés? C'est donc une loi de la nature que les grands corps +aient de grandes ombres. + +Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme des vices de cette +armée. C'étaient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela +même les unes furent moins louables, et les autres moins blâmables, en +ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, commandés par l'exemple et les +circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la +fixité de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de départ +et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette +armée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant à leur +place: or comme cette position était très-élevée, très-extraordinaire, +fort compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser +l'ensemble, et en apprécier tous les résultats nécessaires. + + + + +CHAPITRE IX. + + +CEPENDANT Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers +Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à +la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller +jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des +Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres +et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur +sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le +sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pénétrés +d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait +seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des +flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté +était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la +figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu +de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils +croyaient notre ouvrage: il décelait déjà cette vengeance féroce, qui +fermentait dans leurs coeurs, qui se répandit dans tout l'empire, et +dont tant de Français furent victimes. + +En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à +son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour +conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec +Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais +vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'âme +d'un empire; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout +l'empire de Russie.» + +Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette +blessure sera profonde et ineffaçable;» mais bientôt se relevant, il dit +«que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le +sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc +de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par +ses détachemens: là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les +ressources de l'empire, recompléter son armée;» et déjà (le 16 +septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste +conquête.» + +On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon +espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en +craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans +ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse à ses +peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il; jurons de +redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou +déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même +d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays, +sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite +par le fer, la faim et la désertion; il n'a dans Moskou que des débris; +il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds. + +»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein +d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et +l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à +travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous +donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui +d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des +nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par +une invocation au Tout-Puissant. + +Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour +nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les +faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y répondirent. +Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a été complet, sans +réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au +milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est +restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une +civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand +peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de +gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder +successivement. + +Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui +réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita +pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait +atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte +Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent +que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand +tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de +fumée. + +Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine +lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes +qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis +d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de +surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai +embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein +de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent +vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison, +pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous +ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un +demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.» + +Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre, +un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4 +octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se +retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani. +Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la +demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un +parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet +instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi +ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire; il combattit +jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch. + +Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre, +suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit +suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était +ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les +flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y +appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts, +ses traîneurs; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire, +par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou +prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand +débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil. + +Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat +furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient +une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, +furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie, +et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait +son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc +moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps +heureux, ce qu'il désire, il l'espère. + +Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre +sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer, +soit même pour se reposer; car la volonté en lui surpasse l'imagination. +En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres. + +Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées, +et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans +interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en +a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord +arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes +militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques +maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour +garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu +établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue +échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où +l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques +Cosaques suffisaient. + +Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude +de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà +l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a +plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore, +l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une +occupation; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main. Il +est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à +chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir, +isolé ou non; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout +ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris; tant la science d'une +administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés +et bien choisis, et le chef exigeant. + +Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure +encore! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté; +perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la +défense contre l'attaque. + +Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes +que leur puissant ennemi veut se fixer dans le coeur de leur empire. +Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est +donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu +des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un +chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des +Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que +l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait +de longue main à toutes ces déceptions. + +Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est +déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est un +affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de +colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez, +s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince +Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou, +marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre! +Murat et Davoust feront l'arrière-garde!» Et l'empereur, tout animé, +fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et +silencieuse n'exprime que l'étonnement. + +Alors, s'exaltant pour exalter: «Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que +cette pensée n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre +aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous! De +quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il +apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales +du Nord.» + +Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route +stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur +cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent +rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord, +aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en était +déjà trop près; et que deviendraient six mille blessés encore dans +Moskou: on allait donc les livrer à Kutusof! Celui-ci talonnerait +l'armée! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher, +comme en fuyant, à une conquête!» + +Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets; soin +bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres +imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût +été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui +qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir +obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et +de reculer. + +C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis, +et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce +grand-officier avait plu à Alexandre: il était le seul, entre tous les +grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son +rival; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son +intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition. + +Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de +montrer son anxiété. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hésite. Il +marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa +fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence: elle va céder +enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il +daignait l'accorder. + +Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur +Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans +doute son grand-écuyer: alors la Russie se soulèvera contre l'empereur +Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on +l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le +regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère, +ajoute-t-il, convient à nos intérêts; aucun autre prince ne pourrait le +remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette +catastrophe, à lui envoyer Caulincourt. + +Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne +changea point de langage; il soutint «que cette ouverture serait +inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué; +Alexandre n'écouterait aucune proposition; que la Russie sentait, à +cette époque de l'année, tout son avantage; que, bien plus, cette +démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que +Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre +position.» + +Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il +marquerait d'inquiétude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait, +et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur +rompit brusquement cet entretien par ces mots: «Eh bien, j'enverrai +Lauriston.» + +Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et +que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour +même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui +répliqua avec amertume: «qu'il aimait les plans simples, les routes les +moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu, +mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant, +comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre, +il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour +Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent: «Je +veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez +seulement l'honneur!» + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X. + + +CE général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est +aussitôt suspendue, l'entrevue accordée; mais Volkonsky, aide-de-camp +d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Vilson assure que +les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et +l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci +n'avait point osé sortir de son camp. + +Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à +Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire, +et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation +qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Volkonsky, et +voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napoléon irrité se serait +précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout +incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins +décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses +renforts. + +Malheureusement Beningsen se hâta de demander un entretien à Murat. +Lauriston attendit. Le chef d'état-major russe, plus habile à négocier +qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau, par des formes +respectueuses; de le séduire par des éloges; de le tromper par de douces +paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de +la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur résultat, et +regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un +meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper. + +Il décida Lauriston à retourner dans le camp des Russes, où Kutusof +l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Beningsen et Volkonsky +voulaient en rester les témoins. Cela choqua le général français: il +exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit. + +Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son +but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe +répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs; mais aussitôt il +proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et +offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna +ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses +généraux. + +À les entendre, «tous gémissaient de cette continuité de combats. Et +pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient +s'estimer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils formaient des +voeux ardens pour qu'une prompte paix arrivât de Pétersbourg. Jamais +Volkonsky ne se hâterait assez.» Et ils s'empressaient autour de +Lauriston, l'attirant à part, lui prenant les mains, et lui prodiguant +ces manières caressantes qu'ils tiennent de l'Asie. + +Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient sur-tout entendus pour +tromper Murat et son empereur. Ils y réussirent. Ces détails +transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir +peut-être, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, pressé +d'échapper au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir +s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses +généraux, il triomphe «en leur annonçant une paix toute prochaine! +Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes! À la +réception de sa lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie.» + +Cet armistice était singulier. Pour le rompre, il suffisait de se +prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour +le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins +que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi, ni +faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait +par-tout, excepté où elle pouvait nous être favorable. + +Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut à se montrer +aux avant-postes ennemis. Là, il jouissait des regards que sa bonne +mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les +chefs russes n'eurent garde de le dégoûter, ils le comblèrent de toutes +les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait +ordonner à leurs vedettes comme aux Français. Si quelque partie du +terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui +céder. + +Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire +qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à +Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui. +Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres: +«Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!» Toutes les idées possibles +venaient à des hommes à qui tout était arrivé. + +Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques +instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre +irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes +ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder +sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille +garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux? +Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa +ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses +magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.» + +En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient +encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la négligence de son +chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâcheté d'un officier, +qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit +son salut. + +Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers, +allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et +comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en +plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux +revenaient épuisés: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de +seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les +arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes +continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux +d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec +quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages, +pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils +avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés. + +Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de +Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main, +et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof, +puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal +d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur +nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit +égorger toute la garnison. + +Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous; +l'armée s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus +entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant +d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail. + +Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières +se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans +leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue, +vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont +récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces +chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue +crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas +qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre +se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans +l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de +recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.» + +Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes +rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années, +d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les +chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible. +Aucun ne manquait à l'appel national; la Russie entière se levait; les +mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils +étaient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse +nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe +des croisés, et les entendre crier: Dieu le veut. + +Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à +l'approche de leur puissant hiver; c'était leur allié naturel et le plus +terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient, +ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos +ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à +demi mortes.» + +On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là +demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé, +assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et +mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de +leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger; ils +ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays; que, vif, on se devait +à sa culture, à sa défense, à son embellissement; que, mort, on lui +devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son +tour on devait le nourrir.» + +L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait, +ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi +se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller +les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la +grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes +eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit +donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie. + +Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa +gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides +en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la +possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule +de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué +de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées +d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette +position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le +savait accessible à tous les pressentimens. + +Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans +lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le +distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui +des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant +d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats +errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa +rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus +cruelle encore. + +Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec +le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De +Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de +retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et +désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme +égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de moeurs et de +religion étrangères, il n'a pas conquis un homme; il n'est réellement +maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il +vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que +celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes, +il se voit comme perdu dans leur espace.» + +Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre. +«On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un +mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués; +que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque +jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en +retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se +rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.» + +Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son +infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte. «Quelle +effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas +rétrograde! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas, +ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est +point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit +général, quand j'y suis empereur! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne +faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de +convenir d'une erreur, que cela déconsidère; que lorsqu'on s'est trompé +il faut persévérer, que cela donne raison.» + +C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première +qualité, ici son premier défaut; les vertus politiques étant relatives +comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes +que dans leurs rapports avec les circonstances. + +Cependant, sa détresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur +l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier, +lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne. +Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne +peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur +et succès: ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou +détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant +toujours. + +Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire +de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le +temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point +retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les +circonstances: ils disent que son génie ne sait plus s'y plier; ils s'en +prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui +causera sa chute. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI. + + +MAIS Napoléon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il +recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore +vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens +qui lui restent pour ébranler la constance de son rival: il sait que le +nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui +deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux; mais il compte sur +cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour, +elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable; il s'efforce +donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens, +et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste. + +Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur +sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose; qu'autrement il +n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une +population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être +égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes +tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de +milliards perd la Russie! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La +nation est retardée de cinquante ans: c'est toujours un grand résultat! +Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les +épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le +trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix. + +S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons +réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a +parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le +dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que, +jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de +hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que +sur deux rangs. + +Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à +cette illusion. Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de +Lobau ne peut vaincre la sienne: par là, il veut sans doute faire +comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et +que rien ne pourra ébranler sa résolution. + +Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son +avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier +qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses +regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de +Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour +soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore +attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion, +qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans +doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun +redouble d'efforts. + +Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des +officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui +voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de +l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la +plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans +des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus +reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places +vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs +menaçaient. + +D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens +d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur +chaussure; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats; +mais, malgré tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin +leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes +éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des +czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats +et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et +brillans; car c'est là l'honneur du soldat: ils y attachaient encore +plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que +l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort. + +L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer, +quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent +toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne +songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans +qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit +seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier +d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa +fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages +manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi +réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une +partie dans Moskou: «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée;» et il exige +que tout marche avec lui. + +Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut +qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque +jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne +suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens +s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu +que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le +plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les +efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir. + +Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à +son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards +inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les +repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et +concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne +se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait +oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté. +Quelquefois alors, son coeur, trop surchargé, déborde, et répand ses +douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de +s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces +injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer. + +Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans +faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou +l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru, +jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée +russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès +que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera +en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants +pour l'aller vendre en France.--Eh que faire donc! s'écria +l'empereur?--Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp +retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il +en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux +qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux +logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on +attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée +viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!» + +À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il +répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y +ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans +nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans +communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et +la Prusse et l'Autriche en profiteraient.» + +Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu +dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa +défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui +s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient +passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers +nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie +française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils +connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la +facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la +puissance de son attention. + +On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples +et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le +voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et +attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire. +Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible +lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans +doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa +décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se +retenant encore quelques instans sur ce sommet. + +Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à +Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues +arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au +sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les +autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se +glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour, +Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête. +S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui +amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt +à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout +nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!» + +Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des +Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de +Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera +sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la +France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et +à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois +fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup +impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles +mielleuses, le projet le plus funeste. + +Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un +cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce +prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à +Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que +désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même. + +En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain +couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières; +que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée; +qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse, +et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir, +quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre. +Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il +craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer. + +En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que, +près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt +ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière +négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car +dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow +et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur +Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les +fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera +Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et +pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs. + +Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique. +Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune +précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent +dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette +imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie +était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta +trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait +rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même +des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou +habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de +ses instructions avec leur partie conjecturale. + +Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe +dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les +cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division +Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour +Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on +y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres, +seront leur sauve-garde. + +Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant +où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les +divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le +canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir; +les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier +mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à +provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour +vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante. + +Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il +se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le +jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été +surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc +attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente +fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes +perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à +l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées +sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand +chemin, sa seule retraite. + +Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof, +a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et +les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près +d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède +et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà +Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes +sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais +il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin +la victoire. + +Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié +des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués +de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre +recommencée. C'était le 18 octobre. + +À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années. +Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord, +tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit +n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers +Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn. +L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de +Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se +trouveront sur mon passage!» + +[Illustration] + + + + +LIVRE NEUVIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +DANS la partie méridionale de Moskou, près de l'une de ses portes, l'un +de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes +deux vont à Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne; +l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre +Murat. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moskou le 19 +octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les +frontières de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk. +L'un deux, Rapp, observa «qu'il était tard, et que l'hiver pourrait nous +atteindre en chemin.» L'empereur répondit, «qu'il avait dû laisser aux +soldats le temps de se refaire, et aux blessés rassemblés dans Moskou, +Mojaïsk et Kolotskoï, celui de s'écouler vers Smolensk.» Puis, montrant +un ciel toujours pur, il leur demanda «si dans ce soleil brillant ils ne +reconnaissaient pas son étoile?» Mais cet appel à sa fortune et +l'expression sinistre de ses traits, démentaient la sécurité qu'il +affectait. + +Napoléon, entré dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et +vingt mille malades et blessés, en sortait avec plus de cent mille +combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré +les pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie, +à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes, +et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de +ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa +cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient. + +Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef. +L'armée, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans +cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille +chevaux de toute espèce, cent mille combattans marchant à la tête avec +leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux +mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de +guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion +effrayante, ressemblait à une horde de Tartares, après une heureuse +invasion. + +C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange, +une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de +chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et +persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: là des paysans russes +avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font +partie: d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes, +pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront +pas ainsi la fin de la première journée: mais, devant leur folle +avidité, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent. + +On remarquait sur-tout dans cette suite d'armée une foule d'hommes de +toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans +toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des +voitures élégantes, traînées par des chevaux nains, attelés de cordes. +Elles sont pleines du butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles +portent aussi des femmes françaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes +furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la +haine des Moskovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes; l'armée +est leur seul asile. + +Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On +croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces +armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de +dépouilles après une grande destruction. On ne concevait pas comment la +tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, dans une si longue +route, une aussi lourde masse d'équipages. + +Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait +peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait +sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une +boutade de Cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail; mais le +sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous alléger ainsi. Pour +l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses +soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le +butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances +qu'il leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter: enfin les +transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades +et les blessés, la seule voie de salut. + +Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il +entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il +poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il +allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais +tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra +où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna +en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha. + +Au milieu de cette manoeuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de +traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne +tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers. + +Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et +les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à +Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la +grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée +tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire +pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers +Kalougha. + +Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche +de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une +ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II. + + +LE 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour +l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division +avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les +bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof, +et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de +Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer, +et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut +guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets. + +Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un +combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se +placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu? +sa manoeuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité +dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de +Kutusof?». + +En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement +qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par +cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en +met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les +chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara +et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est +vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne +pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater +tous nos malheurs de ce séjour. + +Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une +bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne +s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe +Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ +de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand +tout était décidé. + +Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout +expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de +Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis +gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide, +entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une +plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face, +qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp +retranché de Kutusof. + +»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir +placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière, +d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise +nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de +la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que +par deux bataillons. + +»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les +bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les +Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris +épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les +postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce +n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon! +Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues +de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.» + +Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques +officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment. +À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est +déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de +tirailleurs russes disputaient ses rives.» + +Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde +plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute +l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par +les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se +retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles +dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà +même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de +Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de +parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied. + +En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son +côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans +lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, +et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte +retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous +qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque. + +Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de +Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui +monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux: +Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus +sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les +hauteurs. + +Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus +qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui +s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple, +quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit +alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer +dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une +seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble. + +Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot +remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et +dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située +à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq +fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes +russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et +tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et +ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive, +cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos +attaques. + +À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de +Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se +tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les +secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres; +et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand +effort, fut successivement détruit sans résultat. + +Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et +regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français +dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils +sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à +découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors, +écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent; +de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent +et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et +les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout. + +Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en +reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu; +les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on +se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de +l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans +les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés +par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs +squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'oeil y +démêle un reste de forme humaine. + +Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un +chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le +temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il +fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le +reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard. + +La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance +en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la +ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois +qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme, +ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui +rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on +craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet +âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les +riches leur fortune. + +Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout +perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se +dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons, +qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger. + +Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse +croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer +du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa +dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à +ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment; +elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la +guerre est encore reportée sur les hauteurs. + +En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, +à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont; +et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont +traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils +s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des +canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe +est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent, +la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les +jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et +Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, +et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de +Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz. + +C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond +d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs +têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville +bâtie sur un penchant rapide. + +Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où +sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être +blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle +n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se +rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier en +sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne +faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On +gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être +épargné. + +En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23 +au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et +cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment; qu'une +division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été +négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de +portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et +décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et +pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et +nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'était là ce qu'il y avait +de plus vraisemblable. + + + + +CHAPITRE III. + + +QUAND l'empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas +à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau +et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de +bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de +Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja. + +Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale, +obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de +l'Europe allait se décider. + +Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles. +Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une +bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir, +Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services, +et sur-tout à l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui comme +à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon +comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui +être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable; qu'enfin, +il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires; et +l'empereur fatigué s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait +avoir formés. + +Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis. +Bessières a obéi: il a soigneusement parcouru le front de la position +des Russes: «Elle est, dit-il, inattaquable!--Ô ciel! s'écrie l'empereur +en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en +répondez-vous!» Bessières répète son assertion: il affirme «que trois +cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors +Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester +comme enseveli dans le plus profond abattement. «Son armée est +victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manoeuvre déjouée: +Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prévenu! Et il ne peut accuser son +étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie! +hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre? sa +fortune ne lui a donc pas manqué, c'est lui qui a manqué à sa fortune.» + +Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande +stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. À +peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de +tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le +travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève, +appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse: +c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son +esprit. + +Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince +d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et +à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient +entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski +sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté, +qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc +l'avis de son officier d'ordonnance. + +Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et +s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle +de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait +qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la +Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient +l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas +été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore +atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie +et de voitures de luxe: c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait +sans défiance. + +On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis +de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent: déjà +quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant, +n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout +effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures +s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient +continuer, d'autres retourner: elles se croisèrent, se culbutèrent, ce +fut bientôt un tumulte, un désordre complet. + +L'empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une +terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils +les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore; et +si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font +tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût +pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces +clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive +l'empereur.» + +C'était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde +victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et +le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant +même où l'empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis +d'une rivière ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à un +projet si audacieux, ils l'exécutaient! + +Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le +temps de dire à l'empereur: «Ce sont eux, retournez!» L'empereur, soit +qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina, et il allait être +enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en +arrière en lui criant: «Il le faut!» L'empereur n'eut qu'un moment pour +s'échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier +enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le +renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde +dégagèrent ce général. + +Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout, +chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant +dans les bois pour les dépouiller; puis détournant les chevaux attelés +aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une +victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde +accourut: à cette vue ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce +torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en +abandonnant tout ce qu'il entraînait. + +Cependant plusieurs de ces barbares, s'étaient montrés audacieux jusqu'à +l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos +escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils +comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté +de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était +opérée sans désordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans +attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient +à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous +avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs +canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait +réfléchir. Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve +et entière. + +L'empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu'à son quartier-général, +y resta une demi-heure, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, et +le lendemain d'une victoire, et qu'il eût été obligé de fuir! Il s'en +prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère; +puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le +vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille. + +La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut +d'une plus terrible éloquence! Ses formes prononcées, ses ruines toutes +sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la +longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons; +des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décombres, et se +traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi +consumés, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des +tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de +leurs colonels et de leurs généraux tués; tout attestait le choc le plus +acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'écria «que +l'honneur d'une si belle journée appartenait tout entier au prince +Eugène;» mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle +l'augmenta. Il s'avança ensuite dans la plaine haute. + + + + +CHAPITRE IV. + + +MES compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, où s'arrêta la +conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où +commença le grand écroulement de notre fortune? Vous représentez-vous +encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les +bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos. +D'un côté, les Français venant du nord qu'ils évitent; de l'autre, à +l'entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous +repousser sur leur puissant hiver; Napoléon entre ces deux armées; au +milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi à l'ouest, +sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont fermées. +Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent +prêts à lui disputer vingt lieues de défilés; du côté de Medyn, il voit +une cavalerie nombreuse: c'est Platof et ces mêmes hordes qui viennent +de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui l'ont traversé de part en +part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur +son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus. +C'est de ce côté que les yeux de l'empereur se sont attachés le plus +long-temps; qu'il a écouté ses chefs, et consulté ses cartes; puis, tout +chargé de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir +lentement dans son quartier-général. + +Murat, le prince Eugène, Berthier, Davoust et Bessières l'avaient suivi. +Cette chétive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur, +deux rois, trois généraux d'armée. Ils allaient y décider de l'Europe et +de l'armée qui l'avait conquise. Smolensk était le but! Y marchera-t-on +par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk? Cependant Napoléon est assis devant une +table; sa tête s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans +doute aussi la détresse qu'ils expriment. + +On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murat, +qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation. +N'écoutant que son génie tout entier dans la chaleur de son sang, il +s'élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui +élèvent ou précipitent. + +Il se lève, il s'écrie «qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais +qu'à la guerre c'est aux circonstances à décider de tout, et à donner à +chaque chose son nom; que là où il n'y a plus qu'à attaquer, la prudence +devient témérité, et la témérité prudence; que s'arrêter est impossible, +fuir, dangereux; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude +menaçante des Russes, et leurs bois impénétrables? il les méprise. Qu'on +lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et +il va s'enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser +tout, et rouvrir à l'armée la route de Kalougha.» + +Ici, Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue en +disant «que c'était assez de témérités; qu'on n'avait que trop fait pour +la gloire; qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver les restes de +l'armée.» + +Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l'idée d'obéir au roi +de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde, +qu'il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle +consistaient son commandement et son utilité, Bessières, qui se sent +soutenu, ose ajouter «que pour de pareils efforts, dans l'armée, dans la +garde même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que, les transports +étant insuffisans, désormais le vainqueur atteint, resterait en proie +aux vaincus; qu'ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc +suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d'en reconnaître la +force; contre quels ennemis? n'avait-on pas remarqué le champ de +bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, à peine +armées et vêtues, venaient de s'y faire tuer? Ce maréchal finit, en +prononçant le mot de _retraite_, que l'empereur approuva de son silence. + +Aussitôt le prince d'Eckmühl déclara que «puisqu'on se décidait à se +retirer, il demandait que ce fût par Medyn et Smolensk.» Mais Murat +interrompt Davoust; et soit inimitié ou découragement, suite ordinaire +d'une témérité repoussée, il s'étonne «qu'on ose proposer à l'empereur +une si grande imprudence. Davoust a-t-il juré la perte de l'armée? +veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se traîner sans +guides et incertaine sur une route inconnue, à portée de Kutusof, +offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi? sera-ce lui, Davoust qui +la défendra? Pourquoi, quand derrière nous Borowsk et Kéréia nous +conduisent sans danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut? Là, des +vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est connu, aucun +traître ne nous égarera.» + +À ces mots, Davoust, tout brûlant d'une colère qu'il concentre avec +effort, répond «qu'il propose une retraite à travers un sol fertile, sur +une route vierge, nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore +debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve +pas pour nous couper la route de Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne +Murat. Et quelle route! un désert de sable et de cendres, où des convois +de blessés s'ajouteront à nos embarras, où nous ne trouverons que des +débris, des traces de sang, des squelettes, et la famine! + +Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu'il obéira à +l'ordre qui lui sera contraire avec le même zèle qu'il exécuterait celui +qu'il aurait inspiré; mais que l'empereur seul avait le droit de lui +imposer silence, et non Murat, qui n'était pas son souverain, et qui ne +le serait jamais!» + +La querelle s'échauffant, Bessières et Berthier s'interposèrent. Pour +l'empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait +insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots: +«C'est bien, messieurs, je me déciderai.» + +Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord +l'éloignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un +cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si +nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat +intérieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont +dit que le rapport d'une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à +quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui +acheva de le déterminer à cette funeste résolution. + +Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord, +au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de +Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud. + + + + +CHAPITRE V. + + +DANS cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes. +Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne +s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque +pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous +lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu'il +envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-même se placer en +travers du chemin de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles générales +ne sont plus à craindre. + +Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson, +cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en Égypte, en Espagne, et +par-tout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans +l'armée russe les alliés; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof, +un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles +d'aversion: sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne +manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient. + +Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule +journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo; +et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat +était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par +une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit +insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent +plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de +Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et +s'était arrêté trop tôt. + +Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une +bataille décisive, et, sur son refus, il s'écrie «qu'il veut donc ouvrir +un libre passage à Napoléon! le laisser s'échapper avec sa victoire! +Quel cri d'indignation s'élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute +l'Europe! n'entend-il pas déjà les murmures des siens!» + +Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à +l'ennemi un pont d'or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle +le sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas? pourquoi l'arrêter, +le forcer à vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alliés des +Russes, l'hiver est le plus sûr; il veut attendre son secours. Pour +l'armée russe, elle est à lui; elle lui obéira malgré les clameurs de +Vilson; Alexandre bien informé l'approuvera: que lui importe +l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est +Russe; il veut que la Russie soit délivrée; elle va l'être sans courir +encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui +importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine». + +Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée +française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé +d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses +divisions, et sept cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées, on +ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé; Vilson y croit +lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin +fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la +vue de l'ennemi, lui paraît impraticable: il faut enfin que Kutusof +vainque ou périsse; et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille +décisive; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la +Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner. + +Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il +jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en +voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible: +Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l'Anglais, en songeant que la +position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le +jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le +réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir +vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà, +sur l'Ocka, tout était prêt pour son passage. + +C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se +retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le +dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes. + +Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit +de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était +adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là, +toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre, +se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si +amoncelée qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs +heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques +boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre. + +Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut +lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et +quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la +guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. «L'ost ignore ce que fait +l'ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps +ennemis; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux +armées en présence! + +Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence +à Moskou, qu'ici il manqua de témérité: il se fatigua; ces deux +échauffourées de Cosaques l'avaient dégoûté; ses blessés +l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de +résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut +à une retraite précipitée. + +Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de +Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que +commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq +mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de +quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la +grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux +baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle, son chef, sombre +et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication +avec les places de la Vistule. + +Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux +points d'arrêt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de +ces deux villes ses deux grands dépôts; d'immenses magasins y sont +réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc +gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc +droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues +et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement +graduel de Saint-Cyr. + +Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille +hommes de troupes fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les +premiers jours de septembre; il compte sur les détachemens qu'envoient +les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs +ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront +successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans +les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de +regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu'on +croie que sa présence, s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de +Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof; et menacera +Alexandre jusque dans sa seconde capitale. + +C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Düna. Mais ce n'est +point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose; +il sent que ce n'est pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra +garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces +vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de +profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver +pourra rendre solide: alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver +jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de +bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler. + +S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à +Vitepsk; s'il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof, +Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces +riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers +d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et +non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent +lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec +l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus +loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais +de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des +quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent. + +Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses +Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour +contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il +est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais, +que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter +à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le +Styr. + +Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes +de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a +pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que +l'Autrichien s'est arrêté; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre, +de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à +Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste. + +Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et +qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que +Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes +répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes +enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins +et lui couper sa retraite. + + + + +CHAPITRE VI. + + +NAPOLÉON, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à +Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois +qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de +scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est +détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et +demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion, +les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus +guère, s'attendant à tout. + +Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre +avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent +quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le +maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus +russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur +Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk. + +Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur +lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de +régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes +pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie, +formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement: ils +ne devaient pas tarder à se disperser. + +On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses +vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et +l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au +reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier +s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, +puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de +la ville. C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que +Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les +avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de +l'armée. + +Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur +les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et +sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux +hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à +ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant +qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses +chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a +fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, +qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les +chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. +L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de +Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par +les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français; +qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour +leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils +mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.» + +Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les +Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré +vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le coeur, à mesure +que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille +Russes, que commandait Wintzingerode. + +Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de +reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, +s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie +géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre +des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant +pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle, +agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire. + +On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du +droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui +répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être +pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et +qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n'espérant plus en +imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence. + +Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour +jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés; +mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un +artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà; ses progrès +étaient calculés: on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre +l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais +condamnés. + +Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement, +d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du +pillage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et s'enhardissant du +calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils +montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand +tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces +murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait +abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons +d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie +effroyable. + +La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à +Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet +accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le +lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que +tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des +commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que +désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres; qu'un cloaque impur +et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux +mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder +l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite +tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers +d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se +sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg; +double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et +du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche +offensive. + +C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire +tout le pays qu'il abandonne; il lui répugne d'aggraver les malheurs de +cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui +font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille +propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille +serfs, innocens de toutes ces barbaries.» + +Il n'était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout +avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette +même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus. +C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, +il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour +ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux, +soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord +légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux +d'attaque. + +Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point +du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour +l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne +laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables +de l'état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à +cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof +avait répondu: «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme +russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses +milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre. + +Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre +l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général +allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son +accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le +chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les +bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui +êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi +personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé +dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé +du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de +la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la +confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi +ordinaire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger! +Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent +immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces +scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant. + +L'empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces +villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante +aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur +le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont +provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison +de toutes ces fanfaronnades.» + +Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme +lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher; vous +êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des +premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un +étranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe; cet emploi +sera beaucoup plus honorable.» + +Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes +paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il +répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa +famille; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la +reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il était au poste que son +bienfaiteur lui avait assigné; qu'il avait donc fait son devoir.» + +Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint +aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands +qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de +lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n'en tint compte, et chacun +s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins +continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode +et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce +jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son +général; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa +colère. + + + + +CHAPITRE VII. + + +LE 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de +blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme +à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de +quelques werstes, et l'hiver commença! Ainsi, après un combat terrible, +et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait +emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était +avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres; +et l'hiver l'avait atteinte. + +Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la +retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les +chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière +soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des +caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, +l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un +pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se +rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut +envoyé par Davoust. + +D'abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce +Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il +répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.» +Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, +comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme +celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et +au milieu d'une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement +le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il +s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il +aurait eue à leur place. + +Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée, +car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, +celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française: et +Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa +dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet +sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en +même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, +et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un +séjour et des vivres à cette troupe d'élite: s'assurer de plus près de +la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point. + +Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil; il parut s'en +venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de +vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur! On +sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène; et nous, étrangers. +Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint +morne, la marche pénible, la consternation commença. + +À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce +n'était qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et +quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le +désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté. +On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait +que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point +d'état-major, point d'ordre général, point de noeud commun, rien qui +liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de +leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur +lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée +des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre +lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop +de ménagemens. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position. + +L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta +de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne +répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait +pas été dicté par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car +Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours +prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait +l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était +oublié sans ressource. + +Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant +les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour +de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres +coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le +plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan +éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de +casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de +lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang. + +Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. +Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, +dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire: +c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt. +Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille!» forma un long et +triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid, +la faim et l'ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en +marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de +tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait +abandonner. + +C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus +grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et +bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec +indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand +il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur +ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera +les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il +s'écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui, +treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par +l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis +l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de +nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a +poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'étaient point des +barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, +des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire, +ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et +ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber, +chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les +a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là +infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement +commencé! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable +passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la +mort, pour chercher l'immortalité.» + + + + +CHAPITRE VIII. + + +CEPENDANT, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux +recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette +sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant +l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses +deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les +morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut +d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un +ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent +d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui +disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé. + +Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï, +spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À +Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat +était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre +ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en +eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, +excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs, +donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour +être exécutés. + +Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le +dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient +encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils +virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y +avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la +porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains +suppliantes. + +L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût, +reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à +Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes +prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour +faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés +que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une +multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette +espèce que déjà l'on était obligé de faire. + +Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés +venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables, +dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en +murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se +turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se +laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de +solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à +leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les +premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce +crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint +jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives +et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi +toutes les affections. + +Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz, +surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement. +On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, +et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que +deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des +Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, +suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. +Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes. +Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà +donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur +l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos +blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer +d'horribles représailles?» + +Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient +cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les +enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était +sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger? +l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le +dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus +s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie, +c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal +venait de s'être jeté dans une si terrible alternative. + +Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée +d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de +ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux +flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les +premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite +devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon +contraint de céder et de fuir. + +Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction +qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de +plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie +qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas +abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais +cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur +universel. + +La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut +dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et +parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses +paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant +de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua +l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa; +«c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le +perfide y avait entraîné Alexandre et lui!» + +Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées +avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà +celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient +peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et +rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien. + + + + +CHAPITRE IX. + + +DE Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour +attendre le prince Eugène et Davoust, et pour observer le chemin de +Medyn et d'Inknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de +Smolensk; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait +amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1er novembre, après +trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun +avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était +endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et +ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers +Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le +premier, le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davoust, +qu'il jugeait fatigué. + +Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'être +encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé +que de trois journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop +méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière. + +L'armée entière, et sur-tout le corps du prince Eugène, répétait ces +plaintes: elle disait «que, par une suite de son esprit d'ordre et +d'opiniâtreté, Davoust s'était laissé atteindre dès l'abbaye de +Kolotskoï; que là, il avait fait à de misérables Cosaques l'honneur de +se retirer devant eux, pas à pas, et par bataillons carrés, comme s'ils +eussent été des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de +loin sur les masses profondes qu'il lui avait présentées; qu'alors +seulement le maréchal ne leur avait plus opposé que quelques lignes +minces qui s'étaient reployées promptement, et quelques pièces légères, +dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces manoeuvres, et des +fourrages entrepris régulièrement, avaient fait perdre un temps toujours +précieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de +laquelle la plus habile manoeuvre était de passer vite.» + +À cela, Davoust répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce +de désordre: elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette +fuite; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et +le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre. + +Il ajoutait: «qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à +surmonter; c'était un pays complètement dévasté, des maisons, des arbres +brûlés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à lui, qui venait le +dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire; l'incendie le +précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde! Et sans doute +qu'on oubliait de même ce chemin couvert d'un givre battu et miroité par +les pas de tous ceux qui le devançaient; et ces gués défoncés, ces ponts +rompus, qu'on avait eu garde de réparer; chaque corps, hors des combats, +ne s'occupant que de lui seul. + +«Ignorait-on encore que toute la foule désolée des traîneurs des autres +corps, à cheval, à pieds, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme +dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la +partie la plus attaquée. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et +les Cosaques, poussant les uns et poussé par les autres. + +«C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le bourbier de +Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout encombré d'équipages. Il les avait +arrachés de ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux que leurs +feux éclairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se +mêlait à sa voix.» Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore +se résoudre à laisser à l'ennemi tant de trophées; ils ne s'y +résignaient qu'après des efforts superflus et à la dernière extrémité, +ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour. + +En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds +marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures; elles s'y +enfonçaient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe +opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un +fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre; à tout moment eux et leurs +conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des +soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient; +puis, sur des feux, faits des débris de leurs voitures, ils grillaient +ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient. + +Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous +sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et +couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils +abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux; +ils s'y attelaient eux-mêmes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce +désastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pièces légères +portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce +désordre et l'augmentaient. + +Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force +de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient +arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce +jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et +éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince +Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le +vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger +qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le +prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats +d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts +étaient toujours si pénibles. + +Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, +l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite +avait fait cesser la sienne: elle côtoyait les deux corps français et +celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses +colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle +de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma. + +Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette +avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, +avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi +remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit +blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués +autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes +de la guerre; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet +art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est +prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des +lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations +subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans +prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, +dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue. + +C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait +avoir à combattre. + + + + +CHAPITRE X. + + +LE 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses +équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs +du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par +une armée; derrière lui, son arrière-garde coupée; à sa droite, la +plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les +lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney, +qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation. + +Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout +est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage +aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie +ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les +colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà +même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en +étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney +lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et +leur fit lâcher prise. + +En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à +l'arrière-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, réunis au +vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement +derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant +aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend +l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène +lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la +route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à +déborder leurs ailes. + +Par le succès de cette première manoeuvre, les deux corps français et +italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais +seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente +mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait +du désordre. Cette manoeuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, +et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans +armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient. + +Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut à une déroute. Son artillerie, +supérieure en nombre, manoeuvrait au galop; elle prenait en écharpe et +en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à +Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine. +Cependant, Davoust et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs +plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la +Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges, +soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les +batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs +pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et +combattre l'exemple du mal par un noble exemple. + +Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours; +et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout où il pouvait le plus +nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux +maréchal se reposant indifféremment avec son armée au bruit du combat. +L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il +ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître; il +lui déclare qu'à l'instant même, un de ses Anglais va courir à +Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés. + +Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction; +soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et +que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le +poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse, +on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et +temporiseur quand on n'a plus de temps à perdre. Il parut encore croire, +comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre +Napoléon; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez +vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette +victoire, et au ciel russe sa vengeance. + +Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps +de bataille français; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer, ils y +firent d'affreux ravages. Eugène et Davoust s'affaiblissaient; et comme +ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent +que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Viazma par +le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché. + +Ce n'était qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en +arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le +combat durait déjà depuis sept heures; les bagages devaient être +écoulés, la nuit s'approchait; les généraux français commencèrent donc à +se retirer. + +Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un +mémorable effort des 25e, 57e et 85e régimens, et la protection +d'un ravin, le corps de Davoust eût été enfoncé, tourné par sa droite, +et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus +rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y +suivirent: ils avaient pénétré dans cette ville lorsque Davoust, poussé +par vingt mille hommes et écrasé par quatre-vingts pièces de canon, +voulut y passer à son tour. + +La division Morand s'engagea la première dans la ville: elle marchait +avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient +les sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. La surprise fut +complète et le désordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les +siens, rétablit le combat, et se fit jour. + +Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division. +Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de +Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés, +les culbuta, et s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement +sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux +pour tous; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de +soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que +vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs +manoeuvres, encore furent-elles exécutées sans accord. + +Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue +mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant +ajourné, et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés, +des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de +soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur; mais il y avait +dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout +réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque +régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les +soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs +accoutumés. + +Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma, +et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch, +dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double +obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves +soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le +lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur +petit nombre. + + + + +CHAPITRE XI. + + +TOUTEFOIS, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à +Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil +brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui +semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de +mort qui déjà nous environnaient. + +Mais le 6 novembre, le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée +marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent: +bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros +flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette +terre et à ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est +confondu et méconnaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans +savoir où l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle. +Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces +tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la +tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; leur +surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous +nos pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y +restent ensevelis. + +Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente fouette dans leurs +visages la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre; elle semble +vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moskovite, +sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au +travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs +habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit +leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe +leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme +des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche. + +Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la +neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque +débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse +trébucher et tomber. Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les +couvre; de légères éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! +La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ +funéraire: les plus intrépides ou les plus indifférens s'affectent; ils +passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour +d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste +uniformité; l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la +nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont +de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et +la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande +tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une +nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. + +Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais +depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles +parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes +fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles +se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était +sans elles: car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur +arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil +qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y +entretenir un reste de chaleur et de vie. + +Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt +isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs +drapeaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs +colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient +séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans +défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur +conservation. + +La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se +dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri +pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a été +dévasté sur une largeur de sept à huit lieues; ils ne rencontrent que +des Cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent, +les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expier tous +nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui +ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils +n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la +faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques +et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande +route. + +La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige +qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, +où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour +allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, +arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des +chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir, mais la tempête, +toujours active, disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, +tous chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes; leur neige, +celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de +la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des +premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages. + +Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers +et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas: c'étaient des lambeaux +maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour +bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau +de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus +roides morts, marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des +corps de plusieurs milliers de chevaux. + +Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans +cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse +par une civilisation avancée, le désordre se mit vite; le découragement +et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant +sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac, +à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes +encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en +eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et +de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des +soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires: ils +s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient +approcher, et où tout leur avait été promis. + +Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid +qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force +d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de +nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien +de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté +hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, +il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et, +jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout +abandonner. + +De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il +n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est +qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou: des +canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand +Yvan y furent noyés; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous +avions tout sacrifié, devenaient à charge: il ne s'agissait plus +d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, +l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des +tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce +qui pouvait appesantir ou retarder sa marche. + + + + +CHAPITRE XII. + + +LE 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et +la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit +dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant +reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où +lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'évanouit avec la +préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje. +Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition; on en fit +une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk +furent alors projetés. + +Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à +l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que +l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former +autour de lui et de l'empereur. + +Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer +jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration +tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison. +Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre +destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le +ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait +réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par +l'étonnement général; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était +répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec +ses complices ou ses dupes. + +L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de +loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y +virent rien. Il se concentra; ses premières et seules paroles à Daru +furent: «Eh bien! si nous étions restés à Moskou!» Puis il se hâta +d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de +correspondance. + +Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses +émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement, +d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir +plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une +si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation, +et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il +put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la +grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc +pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir, +fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la +terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous +atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois. + +Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle +hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et +qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le +lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant +à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il +s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout +entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de +Ney. + +Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite, +mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à +Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de +Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures +abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant +par leur retour continuel. + +Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de +Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel +étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer. +Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il +avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant +Dorogobouje. + +Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, +le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats, +l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait +amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque +générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui +restait de soldats et d'officiers; il se voyait obligé de reculer +précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait +avertir l'empereur. + +Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac, +devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de +retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait +décontenancé l'armée; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et +qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il +annonçait, en achevait la désorganisation. + +Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons, +régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les +voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous +grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec +une colonne, tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister +devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de +régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution. + +Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander +pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des +autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les +cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois +de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être +abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à +gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des +combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs +encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en +repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le +repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus; +il tuait. + +Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon, +par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus +qu'à fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs +qui succomberaient; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les +restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à +l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la +responsabilité. + +Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les +fuyards le dépassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier +successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les +extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut +commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: «Colonel, je ne +vous demande pas ces détails!» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce +désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa +force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir +celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait. + +Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute +cette retraite; elle était grave, silencieuse et résignée; souffrant +bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et +acceptant son malheur. Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui +donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et +se réorganiserait.» + +Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres +abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. +Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il +se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage: +dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des +canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en +arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les +sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le +fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense. + +Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos +voitures abandonnées; de là, ils fusillaient les soldats de Ney: la +moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, +se décourage; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la +veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient +regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une +de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence; exposant +sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, +ni père, ni riche, ni puissant et considéré; enfin, comme s'il avait +encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il +redevint soldat il resta général: il s'aida du terrain, s'appuya d'une +hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses +colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent +vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula. + +Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée; elle +en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours +suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix +jours entiers. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +LE 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le +lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand +tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se +couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux +se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils +teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au +milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal +étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle +l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée. + +Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène +avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui, +deux mois avant, l'avait amené de Smolensk; mais alors le Wop qu'il +traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à peine remarqué: on y +retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent +deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées, +et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines, +pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y +opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les +pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques, +le pont, deux fois rompu, était abandonné. + +Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes +débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons +et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une +lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le +torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre +rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le +gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un +chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté. + +Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles; la +faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se +vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses +bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces +biens eurent à peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils +choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent +des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les +voitures de luxe qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent tout, +se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur +ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de +loin. + +C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et +rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des +tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir, +ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de +Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant +épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte. + +En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs +pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée +qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de +nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient +accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au +pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu +court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les +obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se +dispersent épouvantés. + +Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division, +furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de +portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs, +femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, +se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux +grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité +d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un +froid déjà intolérable, tous hésitèrent. + +Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier. +Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus +faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent +point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait, +ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de +sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des +vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers; +ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils +les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs +lances. + +L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans +vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses +généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces +maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims +sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de +reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, +portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de +réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes. + +Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper +sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des +gardes royales et impériales: car, dans toute l'armée, c'était, chaque +nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et +activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les +côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient +obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était +un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect +pour l'emportement de leurs généraux. + +Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des +cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de +franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se +perdaient dans ses glaçons. + +C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à +la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une +demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant +vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des +Cosaques de Platof. + +Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du +vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à +l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, +apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie +d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques +avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof, +avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses +deux flancs. + +Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre +complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets se +précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs: +qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus +qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même. +On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des +chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se +rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi +qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, +s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration. + +On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle +il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux +portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent: elles enveloppèrent la +14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats +et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent +rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs +feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi +qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient +déjà; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient +mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi +cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le +prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde. + +C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été +culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi, +tous se précipitèrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient à l'entrée +du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment +arrêta l'ennemi. + +Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de +froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des +sentimens de l'âme sur les sensations du corps; car toute sensation +physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses +cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur +suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du +4e régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne +de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord, +car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer. + +Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples +soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet +instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour +de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure! Car +qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est +loué, blâmé ou regretté que par une escouade? mais le cercle de chacun +lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une +grande. Les proportions des corps sont différentes; mais ils sont +composés des mêmes élémens: c'est la même vie qui les anime, et les +regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée +enflamment un général. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV. + + +ENFIN, l'armée a revu Smolensk; elle a touché à ce terme tant de fois +offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette +terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur +fatigue le repos; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être +oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil +réparateur; ils pourront refaire leur habillement: là, de nouvelles +chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués! + +À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls +conservé leurs rangs; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers +d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du +Borysthène; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et +les portes de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs figures +hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les +vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect +étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que +si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, +elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées. + +On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. +Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une +horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns +ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les +portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons +chargés de les repousser; ils les ont trouvés inexorables: il a fallu +qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et +en ordre. + +C'était la vieille et jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à +sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14, +arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que +pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances +les rendirent injustes; ils la maudirent: «Seraient-ils donc sans cesse +sacrifiés à cette classe privilégiée! à cette vaine parure qu'on ne +voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux +distributions! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les +obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée?» On ne +pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre; +qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la +préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un +plus puissant effort. + +Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont +laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus +faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont +achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur +faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux +magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les +portes; car on les en a repoussés: «Qui sont-ils? de quel corps? comment +les reconnaître? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils +ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de +reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont +confiées; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne +savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi. + +Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le +pillage. Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent +la famine: par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et +arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point +d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois; les +malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les +ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route +passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de +trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de +quitter. + +Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les +rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain +qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué: il n'y avait plus +de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des +légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour +empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes +des magasins; puis, quand après de longues formalités ces misérables +vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs +régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres +de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour +l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de +ces infortunés. + +Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses +souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de +douleurs se déroulait devant nous; il fallait marcher encore quarante +jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens, +s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir. Quelques +autres se révoltèrent contre leur destinée; ils ne comptèrent plus que +sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût. + +Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus +faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons +mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils +avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que +le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour +sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom +obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous +les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si +des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me +serais tu sur des détails si dégoûtans; car ces atrocités furent rares, +et l'on fit justice des plus coupables. + +L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de +désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et +n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur +quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille +hommes; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. +La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des +hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la +vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon. +Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses +supplications. + +«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant +l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de +terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route. +Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient +d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles +motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs +lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en +Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises; elles seules +avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté +que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de +boeufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles. + +Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les +jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts +tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient +été atteints: les uns étaient devenus comme imbéciles; ils pleuraient, +ou fixaient la terre d'un oeil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu +dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au +milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un +rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts. + +En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre +des boeufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus +ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient +mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter +le coup. D'autres malheurs sont arrivés: plusieurs convois ont été +interceptés, des magasins pris; un parc de huit cents boeufs vient +d'être enlevé à Krasnoé.» + +Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité +de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient +fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze +mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que +l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville. +Tous avaient vécu sur les magasins; il avait fallu délivrer près de +soixante mille rations par jour; enfin on avait poussé des vivres et des +troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.» + +Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient +encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux +villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres +d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première +ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était +incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le +résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité. + +Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les +bornes humaines avaient été dépassées: le génie de Napoléon, en voulant +s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme +perdu dans l'espace; quelque grande que fût sa mesure, il avait été +au-delà. + +Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion +sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher +de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son +audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un +premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de +l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'était Fernand Cortez; c'était +le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses +soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'était enfin César, +risquant sur une barque toute sa fortune. + + + + +LIVRE DIXIÈME. + + + + +CHAPITRE I. + + +CEPENDANT, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof +devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même +jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan +général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte +devenait effrayant. + +Le 1er octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit +les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent +lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof, +derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa +supériorité sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord, +l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers +Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà +ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la +famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon. + +Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des +officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails: on +se pressait autour d'eux. + +Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce +général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et +d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle +facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières +lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus +spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes; +c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de +l'hiver comme de l'ennemi. + +Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de +partisans. Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays, +pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette +petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres +ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils +s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même +par leurs guides. + +Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces +de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de +Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point, +montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille. +Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois, +réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille +cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des +tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin, +remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et +se faire éclairer par eux. + +Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à +gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de +l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre +pressante de ce maréchal à Macdonald: il lui demandait de s'opposer à la +marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui +envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien +détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement. +Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses +combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir +faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il +soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège. +Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura +immobile. + +Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en +plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent +repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés +des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il +ne croyait pas qu'on osât accepter. + +Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé +trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant +qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur +marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche, +appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive +gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La +Polota, affluent de la Düna, les séparait. + +Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil; et +lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque +témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût +gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le +saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte qu'ils +abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand +le nombre les força de reculer. + +Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers. +Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de +leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu +des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter. +L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept +fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept +fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le découragea. +Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous +baignés du sang des Russes. + +Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout +semblait perdu: C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement +était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué +d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils +furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y +attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le +perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés +par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette +mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans +Polotsk. + +C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert +l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de +l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour +éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà +Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin +trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un +dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était +fini: les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et +quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille. + +La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le +trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni +au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui était inexact, car +Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et +ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le +maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein. + +Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses +forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal. +Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence; il comprit que +ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi +entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet +de quelque manoeuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle +ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières. + +En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride +de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle +de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse +la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette +nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En +même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de +Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français. + +La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se +représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur, +sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant +pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue. + +Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe +la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter +Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de +plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche, +protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce +nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la +ligne de Witgenstein; néanmoins ce Russe est encore resté inactif. Pour +commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il +a voulu le voir paraître. + +Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent; +ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir +impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes +qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que +son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure +immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore +que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil +paraisse. + +Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita +son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit +consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa +marche. + +Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk, +quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître +dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à +Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à +Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français +reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois +armées à la vue l'une de l'autre. + +Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie +traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et +dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret +d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux +autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant +toute la ligne fut embrasée. + +Cet incendie dénonça leur mouvement: aussitôt toutes les batteries de +Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont +mis le feu à la ville; il a fallu en défendre les flammes pied à pied +comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat. Toutefois, la +retraite s'est faite en bon ordre: des deux côtés elle a été sanglante; +l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à +trois heures du matin. + +Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce +combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes. +Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette +nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la +sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le +pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la +rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à +s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son +premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois +dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II. + + +CES trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil +battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais +Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et +l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le +nôtre; on reculait. Il fallait un chef à l'armée; de Wrede prétendait +l'être; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec +ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui +impossible; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique +hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps. + +Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les +routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une +sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de +retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon. + +Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus +librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop +ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les +canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix +mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille +Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser +entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours, +que de trois journées. + +En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route +d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule +colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et +de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie +française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr. Il marchait à +volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en +coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause +commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que +l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira +par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile. + +Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait +avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait +trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en +plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère +qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que, +dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann +l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne. + +Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq +mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à +Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant +cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia, +s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il +ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le +détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient +d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs coeurs, et que, la +croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor +donna celui de la retraite. + +On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la +défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première +fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il se peut qu'il +n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est +vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef. + +Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le +jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe +s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique, +qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont +il fut suivi, que pour se retirer. + +Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce +moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se +défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina +par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof; car un bruit sourd, qui +déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi, +sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg. + +Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon +venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit +la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux +de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter +sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna; que le salut de l'armée en +dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk +avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée. + +Ainsi, les jours heureux étaient passés; de toutes parts arrivaient des +nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et +Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof; de l'autre, vers Elnia, +Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade +Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof +peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma. + +En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg +annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il +découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée, +et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie. + +Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène +était vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus +à Smolensk, étaient dévorés par les soldats; ceux de Mortier enlevés +dans un fourrage; les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses maladies se +déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations +paraissait revenu: tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon. + +Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps +sont comme des bulletins de mourans: il y voit son armée conquérante de +Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille +combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une +résistance inerte. Sa figure reste la même: il ne change rien à ses +habitudes, rien à la forme de ses ordres; à les lire, on croirait qu'il +commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche. +Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui +renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui +menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient +d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses +distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant +de désespoir. + +Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la +fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour +sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des +bagages et détruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il +donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées: ils +semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa +défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par +cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible; soit fierté +des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte. + +Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de +repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances, +ceux-là se demandèrent: «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été +oublié; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats déjà +morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au +lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de +repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de +l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur +marche plus sûre et plus rapide? + +»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop, +au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof, +Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous +préparer de plus funestes journées! + +»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution +n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et +maréchaux? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? Napoléon, +habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop +compté sur leur prévoyance? le souvenir de la campagne de Pologne, +pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats, +l'avait-il abusé; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance, +pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux +Russes eux-mêmes? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef, +a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t-il compté? car en +supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il +eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un +retour pacifique!» + +La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur +propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états +despotiques, c'est à un seul à penser pour tous: aussi, celui-là seul +était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait +chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave, +dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour +si long et si désoeuvré, il y avait quelque chose de cet esprit +d'erreur, + +_De la chute des rois funeste avant-coureur_. + +Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait +reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de +rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité +d'attendre l'armée d'Italie qui retenait! À quoi devait-on attribuer +cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois +armées ennemies marchaient autour de nous? + +»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le coeur du colosse russe, +ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer +Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que, +loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes? +n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper +de ses bras menaçans? croyait-on les lui avoir liés, les avoir +paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au +nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces +alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles. + +»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur +a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se +heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers +Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale; aujourd'hui que +la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa +faute dont ils ont profité? se tiendront-ils derrière nous, quand ils +peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite? + +Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou +plus audacieuse que ne l'a été la sienne? Augereau et sa brigade enlevés +sur cette route ne l'éclairent-ils point? qu'avait-on à faire dans cette +Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer +vite? + +Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville, +donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite! +Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte +de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles! +comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si +l'on en pourrait sortir. + +Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs +chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail +quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches; de +malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres, +pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui +d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si +considérable. + +Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en +avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de +soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser +l'armée? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque +à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens? sans +distributions, à des bivouacs; enfin, de penser à une réorganisation +pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le +moindre attouchement peut dissoudre.» + +Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où +plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir +tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de +la révolte générale des nations. + +L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait +infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui +restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au +passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval. +Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne +réclama, soit fatigue ou estime. + +Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et +sans regret. C'était un être à part: toujours prêt sans être empressé, +calme et actif, d'une sévérité de moeurs remarquable, mais naturelle et +sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant +la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le +même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré; et +pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi +haut et aussitôt que les autres. + +Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le +pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la +destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin +l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on +retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne +rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des +mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au +dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait +pas pu mettre en mouvement. + +Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et +de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau +près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne +s'attachait pas exclusivement à la grande route; que de Viazma il +marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; lorsqu'enfin on aurait dû +prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe, +ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt +trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler. + +La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille +baïonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit à +neuf mille; Ney et le troisième corps, cinq à six mille; le prince +Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot, +les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la +cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de +cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était +parvenu à réunir. + +Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en +vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà +l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces +faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que +surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue +trainée de canons et de bagages. + +On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui +est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à +mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais +enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que +successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait +l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de +les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les +traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la +ville. + +Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes +de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer +tour à tour par les armes. + + + + +CHAPITRE III. + + +CE fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne +impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais +morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée +au milieu de laquelle elle s'avançait. + +Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont +on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes, +quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les +hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur +les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à +l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir. + +Néanmoins, cette première colonne arriva, sans une grande perte +d'hommes, à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée +westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été +poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaient même +près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk; +Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia; Liady, à quatre lieues de Krasnoé. +De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues, à droite, du grand chemin, coule +le Borysthène. + +C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à +Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même, elle nous +amenait Kutusof: il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille +hommes; il côtoyait, il dépassait Napoléon, et, par des chemins qui vont +d'une route à l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre +retraite. + +L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en même temps que +l'empereur vers Korythnia, et fut repoussée. + +Une seconde vint se poster, à trois lieues en avant de nous, vers +Merlino et Nikoulina, derrière un ravin qui borde le côté gauche de la +grande route; et là, embusquée sur le flanc de notre retraite, elle +attendait notre passage, c'était Miloradowitch avec vingt mille hommes. + +Au même moment, une troisième atteignait Krasnoé, qu'elle surprit +pendant la nuit, mais dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait +d'y arriver. Enfin, une quatrième, lancée encore plus avant, s'interposa +entre Krasnoé et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs +généraux et autres militaires qui marchaient isolément. + +En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait et +s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes, +s'applaudissant du succès de ses manoeuvres, que sa lenteur lui aurait +fait manquer sans notre imprévoyance; car ce fut un combat de fautes, où +les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses +ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui +appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à +lui-même au moment de l'action; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce +qu'elle avait sagement combiné. + +Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, +tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de +Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de +chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas +l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter: lui-même attendit +le jour pour se mettre en mouvement. + +Sa colonne s'avança sans précaution: elle était précédée par une foule +de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux +lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les +hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur +apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent: ils ne +s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette +neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne +longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs +espérances. + +Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers +leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction, +n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer; les autres se +pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais +bientôt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces +hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent +pour percer ce rideau si menaçant. + +Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand +tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. +Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se +montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui +s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition. + +Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard +avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement. +Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances +de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré, +servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans +laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant +docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le +danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop +souvent, à se venger. + +Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette action il fut tout, +général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce +abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois +contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette +campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà +d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient +frappé mortellement. + +L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre; n'osa +l'attaquer que par ses boulets: ils furent méprisés, et bientôt on les +laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à +passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon +comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique +exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet +air dont les paroles sont si connues: «Où peut-on être mieux qu'au sein +de sa famille!» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit +en s'écriant: «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire!» Paroles +plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous. + +En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya +éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de +Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi +pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, +ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible +pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand +chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, +tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à +l'attendre. + +Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu +vaincre le terrain comme les hommes; la route était montueuse, chaque +éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on +pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent +tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses +parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec +le plus de soin. + +Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût +contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde +depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris +que lorsqu'elle se fut écoulée: mais alors il s'enhardit, resserra ses +forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt +mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il séparait +de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le +chemin de l'Europe. + + + + +CHAPITRE IV. + + +PENDANT qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans +Smolensk ses troupes dispersées: il les arracha avec peine du pillage +des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la +journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et +qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en +route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk; déjà la +moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il +continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort +n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs. + +Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé; la colonne +royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle +rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés +dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. +Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de +leur isolement; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes +marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre. + +Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé; mais alors, un +mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards +distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. +Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres +déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient; +bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de +lui; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps +d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous +grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre, +sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se +rendre. + +Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale +d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a +insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille +Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des +conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!» + +À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou +morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est +écrié: «Retournez promptement d'où vous venez; allez, dites à celui qui +vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt +mille!» Et le Russe interdit s'est retiré. + +Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à +gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de +fumée; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des +têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes. + +Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter +cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef +d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, +pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou +pour périr: car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant +de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre. + +Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet +attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, +des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent; +ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en +pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et +qu'il était impossible de remuer. + +Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs +allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par +une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef +qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était +commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour +colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur +faisait oublier, et qu'on respecta. + +Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers +Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, +quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si +près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position +pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces +guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et +n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de +faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure. + +Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une +plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas +les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on +entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute +l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était +qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à +attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé +cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire +qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et +ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas +les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il +valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince +Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous +ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers +de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir, +renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.» + +À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment +unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de +dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis +d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque +désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent +leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route +que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter, +ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond +que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes. +Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la +moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte. + +Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun +Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et +leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent. +Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour +les recevoir et les protéger. + +Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps +qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait +contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié, +avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que +protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait +à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. +Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à +mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route, +sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi +obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait. +Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche. + +Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient; +leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de +leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de +leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la +dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où +s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point +décisif, le noeud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut +l'enlever. Il ne l'espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté +l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route +pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter. + +Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put +décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer +résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. +Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais +d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en +empara. + +Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille, +persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand +soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de +cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous +périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de +courage dans leur division. + +Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si +critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes, +affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré, +qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce +chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient +inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé +la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le +sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, +la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils +remirent au lendemain pour achever. + +Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés +par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il +attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous +leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper +l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il +dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant +que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de +recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon. + +Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans +l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, +s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long +de l'armée russe; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri +d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint +éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur +crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus! +mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa +langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix +basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous +allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut. + +Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la +colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de +leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour +charger; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce +qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on +s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé. + +Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande +route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre +Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait +plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait +pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V. + + +DE son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait +attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort +rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile; et la nuit, +arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père +adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à +tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir +restait à Napoléon: c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y +serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois +ensemble tenteraient un effort décisif. + +Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. +C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils +ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'à +continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au +milieu de l'armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer +dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux. + +Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les +dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne +l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour +l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit +précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une +avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était +établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche. + +Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et +s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de +l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que +c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il +voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus +approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt +son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division +marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j'aurai +besoin de toi dans Dantzick.» + +Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, +entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain +avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce +qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux +autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le +séparaient. + +L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la +position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux +villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose +sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche +s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi; puis, au +signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se +précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes. + +Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant +que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur +droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur +centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. +Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la +plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de +mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver, +ne firent qu'éclairer leur destruction. + +Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée +russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et +au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon +reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une +inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust. + +Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux +de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la +tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un +nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. +Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par +une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des +prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient +ridicules et barbares à nos peuples civilisés. + +Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et +notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, +Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit +suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le +vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa +lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité, +prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut +comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe +tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre +ayant fait sa fortune. + +Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées; de faire reposer ses +soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si +le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis, +s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée +française, sa prisonnière; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou +s'éloigner de la grande route; qu'il était inutile de se compromettre +avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de +canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement +sous le joug; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi +vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement! Le +terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué? +C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que +s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et +de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait +livré affaibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa gloire.» + +À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, +ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques +instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs: là, il +verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il +dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande +victime? Il n'y a plus qu'à frapper; qu'il ordonne, une charge suffira, +et dans deux heures la face de l'Europe sera changée!» + +Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson +le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà, +dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante, +qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de +laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que +la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita +des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et +violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné. + +On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli +d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit +de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre +détresse enhardit Beningsen: ce chef d'état-major décida Strogonof, +Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent +pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, +quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés. + +C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il +pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était +libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et +sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille +Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à +Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année +suivante, reparaître redoutable. + +Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et +lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. +Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers +cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie +naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée: +«J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et +c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il +s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de +Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie +qui s'était refermée sur eux. + +Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries +russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient +l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant +d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte. +En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en +face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui +restent. + +Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis +Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un +bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un +fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes +soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent +Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les +quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid +lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons +et des batteries qui manquaient à l'armée française. + +Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les +blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se +retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne +avaient achevé son corps d'armée: ses divisions avaient encore quelque +ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre. + +Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. +L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait +de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La +bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour +l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, +ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui +ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de +fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient +libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit +à se défendre. + +Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre +vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par +l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides +précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes +n'avaient qu'à marcher en avant, sans manoeuvres, sans feux même; leur +masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe: +mais ils n'osèrent l'aborder! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de +l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une +armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes: on +eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une +renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la +jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer +et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille +garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, +comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que +des canons pouvaient seuls la démolir. + +Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et +de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, +dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant +trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour +l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et +les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils. + +Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le +bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de +Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa +retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne +respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et +du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand +chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de +canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l'auraient écrasé à +bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces +seuls mots: «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!» +Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention +se retournèrent vers le péril de Mortier. + +Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il +dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes +de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour +dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles +arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé. + +Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre +arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était +peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. +Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand +sacrifice. + +Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, +et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un +instant à perdre; que l'ennemi le déborde de toutes parts; que déjà +Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du +Borysthène avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille +garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux +doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils +viendront le rejoindre.» Alors, le coeur plein du malheur de Ney et du +désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, +traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à +Liady. + +Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce +moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient, +et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il +venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut +pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe +fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au +milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il +s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième +charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze +officiers. + +Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et +pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, +lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent +si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus +ni tenir, ni reculer. + +Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition +d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. +Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent, +de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. +«L'entendez-vous, soldats? s'écrie le général Laborde, le maréchal +ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et +malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une +grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de +carnage, comme sur un champ de manoeuvre. + + + + +CHAPITRE VI. + + +QUAND Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé. +L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu +de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. +Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu +de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le +corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son +cavalier, qui tomba débout, et continua. + +Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ +de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière +lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une +voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement; +qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et +l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé?» + +Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua; il +répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant +encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là; +mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de +rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il +semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que +pour contempler notre misère et ramasser nos débris.» + +Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent +les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton +à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à +chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille +Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son +malheureux compagnon d'armes. + +Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme +Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne +voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de +ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami, +et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le +dégel commença, on reçut quelques vivres. + +Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les +bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard. +L'empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney +s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit +sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres +soldats lui déchirait le coeur, et pourtant qu'il ne pouvait les +secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans +munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'était plus assez +fort pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite +possible.» + +Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle +que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de +tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon +resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s'élevant +en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous +reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.» + +Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, +ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait +tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser +la Bérézina à Borizof: c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le +19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à +combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc +de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir +reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres +donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, +s'affaise. + +Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira +de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord +quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour +faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre +leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans +nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de _Hausanne_, +d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un +profond silence, on crut entendre le cri d'alerte _aux armes_, qui +annonce une surprise et l'ennemi. + +Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques, +et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans +s'émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques +misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut +un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et +qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis. + +Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé +traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été +placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors +il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons +au-delà de ce défilé. + +Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque +bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été +vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l'exemple +à l'armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et +même leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai +pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre +vous! C'est à votre honneur que je confie votre discipline!» + +Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à +ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste +les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en +marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant +sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des +paroles de colère. + +À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un +équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent +tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre +Davoust, Eugène et Maubourg. + +On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes +chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des +traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, +qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures. + +Déjà, le désordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui +s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des +misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter +la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en +profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui +n'étaient pas sur leurs gardes. + +Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis +son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si +grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive +alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques +centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène. + +Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq +mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux +mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix +mille! + +Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de +faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui +offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa +figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer +pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait +impossibilité matérielle d'y résister; que les forces humaines avaient +des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.» + +C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On +le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et +y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang, +et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à +insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui +jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les +autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si +déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop +étonné. + +L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on +l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors, +sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer +«que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher +aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.» + +Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus +insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et +craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la +leur offrait. + +Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au +milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était +toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y +avait pas d'aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand, +dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux +de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il +succombait. + +Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait +rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son +projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors +déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce +Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui +de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait +son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût +dicté ses Commentaires. + + + + +CHAPITRE VII. + + +CEPENDANT, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa +retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de +se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait +s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les +avaient traversées pour arriver jusqu'à lui. + +Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop +d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais +qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de +Minsk, et convenant de l'habileté des manoeuvres persévérantes de +Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa +ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de +Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en +tournant la Bérézina par ses sources.» + +Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de +Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou +opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il +ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un +changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait +dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et +marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver +quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore +libres; il suffirait de l'atteindre. + +C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la +droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des +marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait +conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à +gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les +cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui +l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les +évitant toutes deux. + +L'empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un +combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il +appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui +crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein +vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui +demande si elle est attaquable. + +Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait +à toute cette contrée bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à +sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour +s'élever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque +prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son +flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que, +pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un +trop long circuit. + +Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se +décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit +compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la +Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant +«qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. +Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette +de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours +combattre et vaincre.» + +Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé +et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu +son désastre. À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées +successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à +Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune. + +À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le +trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient +encore; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens, +sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons +et un trésor pillé. + +En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation +avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n'était plus le +repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de +nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de +l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal +donné à toute l'Europe. + +Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau +danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir +préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein, +menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il +lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de +retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre +l'offensive. + +Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de +Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les +premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat +une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain. + +Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à +Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs. + +Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manoeuvrer sur l'aile +gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en +marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur +Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce +serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours. + +Ainsi l'un des chefs voulant manoeuvrer, et l'autre attaquer de front, +on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à +Czéréia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut +obligé de la suivre. + +Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein +l'inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté +de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul +devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa +supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son +arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de +colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que +Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et +repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se +hâte. + +Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble +que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer +pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à +Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie +demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son +existence ne transpire au travers de l'armée russe: voilà quatre jours +que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours. + +Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, +Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, +l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont +alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans +laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se +tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre +n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais +l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du +Borysthène! L'un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres +s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon +d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés +d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner. + +Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit +n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme +s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans +les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de +plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure. + +Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux +souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et +Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières +paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney +avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi: +Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et +l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs +s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, +Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre. + +Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger; +mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre +Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne +l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.» + +Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un +plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques +chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, +voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!» En effet, un de ses +officiers accourait; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive +droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours. + +La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que +sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là +toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces +malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer +et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre +leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, +dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur +persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer +dans les ténèbres et les glaces russes? + +Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta +qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions +avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs +s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger +de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort. + +Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent +au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà +l'anxiété augmentait. S'était-on égaré! était-il trop tard! leurs +malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe +triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince +Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur +cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième +corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du +quatrième par des feux de pelotons. + +Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui +s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus +précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène +pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux, +attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque +venait recueillir: l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des +dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en +prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné. + +Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put +tirer qu'un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne +vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!» + +Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus; ils n'avaient plus +gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns +vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils +les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les +pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, +l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils +les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers +Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de +raconter. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +ILS dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec +douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y +abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi: et que, sans +le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal +n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille +traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent +les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs +enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain. + +Aux portes de la ville une action infame les a frappés d'une horreur qui +dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans: malgré ses +cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé. +Elle-même criait d'un air égaré: «qu'il n'avait pas vu la France! qu'il +ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle +voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans +les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée. + +Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu +de mille dévouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été +abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la +confier à une autre mère; et ils montraient dans leurs rangs cet +orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à +Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite. + +Cependant, les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs +questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur maréchal, +s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, +traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule +dont la faim hâte les pas. + +Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de +casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de +voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de +chevaux abattus, expirans et à demi dévorés. + +Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente +détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur +ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait +devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils +n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancés +pour les découvrir; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que +deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les +champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de +l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils +avaient fait. + +Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est +passé? quel est donc le découragement universel? et pourquoi l'on a +abandonné à l'ennemi des armes tout entières? N'avait-on pas eu le temps +d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens? + +Jusque-là cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les +traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils +conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a +cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres +mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille: +ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14e +division; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les +numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne: voilà ses morts, +ils en ont reconnu les uniformes! Mais où sont ses restes vivans? et ce +terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et +glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils +n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui +les attendait eux-mêmes. + +Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se +sont avancés, sans obstacle, jusqu'à cet endroit où la route plonge dans +un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. +C'était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois +plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et +salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils +ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait. + +Alors ceux de Mortier s'écrient «que c'était donc aussi cette même +position où l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en +combattant!» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt +Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe +n'avait point encore quitté Dobroé. + +Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines +de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des +siens, a descendu la colline: il s'est présenté seul devant leur +maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le +malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de +termes adulateurs l'injonction de se rendre. + +C'est Kutusof qui l'a envoyé. «Ce feld-maréchal n'oserait faire une si +cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, +s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille +Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui +offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.» + +Le Russe n'avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de +mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant +l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps, +un officier français s'élance sur lui comme sur un traître, pour le +tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au +sien, lui crie: «Un maréchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous +le feu; vous êtes mon prisonnier!» Et le malheureux officier désarmé, +est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché que deux jours +après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder. + +En même temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes +ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont +devenues des volcans en éruption, mais que Ney s'en est exalté; puis, +s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans +leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de +feu semblait être dans l'élément qui lui était propre. + +Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille +hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes +redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une +position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient +lieu de tout. De l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne +traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes +incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains +affaiblies. + +Et cependant le général français n'a songé ni à se rendre, ni même à +mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente +un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout +s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet +orgueil d'un vainqueur, à qui l'habitude des succès invraisemblables a +fait croire tout possible. + +Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent été si dociles; car +tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien +vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands +desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout +cette puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres. + +Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre +l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division +plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe +écrasée par la première ligne russe. + +Le maréchal, sans s'étonner, ni permettre qu'on s'étonne, en rassemble +les restes, les forme en réserve et s'avance à leur place. Il ordonne à +quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie; et +lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n'a +point harangué: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de +tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le +plus impérieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la +première ligne russe, et, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la +seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est +venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, +la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne +déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entraîne. + +Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des +siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule +ressource: là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les +reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il +répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là +fortune d'avoir pu trahir un si grand courage. + +Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie. À leur +extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation, +s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur +ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser +vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu +par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire. + +Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des +corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement +décisif: ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité +d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et +d'énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire +dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre. + +Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils +combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la +rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, +parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait dû +faire. + +En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre; ils +avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur +le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille +Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et +plusieurs de nos soldats prisonniers. + +Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre +allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient, +en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le +combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre que, du milieu des +rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs, +en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à +eux, qu'ils les recevraient et les défendraient; mais personne ne fit le +premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout. + +Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, +ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout +le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un +homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les +femmes fugitives de Moskou. + +Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, +régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus, +espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de +leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son +ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était +devenue silencieuse et recueillie; il observait l'armée ennemie, qui, +défiante depuis la ruse du prince Eugène, s'étendait au loin sur ses +flancs pour lui fermer toute voie de salut. + +La nuit commençait à confondre les objets; l'hiver, en cela seulement +favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait +attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux +siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont +demeurés glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même n'en a pu croire +ses oreilles; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef +d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre; à son accent +bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource +trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque +forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi, +et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la +France! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche +rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué +par les restes de l'armée d'Italie: là, ils se sont arrêtés, et leur +maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints. + +Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel +que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays +inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un +ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il +en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son +cours, il s'écrie «que c'est un affluent du Dnieper! que voilà notre +guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le +franchirons! notre salut est sur son autre rive!» Il marche aussitôt +dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il +vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village. Son nom, ils +l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa; là, il a +rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des +Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils +ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal +français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s'est fait +entendre. + +Ney a écouté: «Est-ce enfin Davoust, s'est-il écrié, qui se souvient de +moi!» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les +coups; c'était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on +triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et +se remet en marche. + +En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux +fut le seul habitant qu'ils purent découvrir; ce fut un bonheur +inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il +n'était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond +le maréchal; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il +ajouta «qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que +cette ressource.» + +Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le +mougique boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. +Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les +premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait: +le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un +brusque contour de ses rives, s'était suspendu; l'hiver avait achevé de +le glacer, et c'était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous, +sa surface était mobile encore. + +Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de +l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide +apparence. Un officier se dévoua: on le vit arriver difficilement à +l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques +chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, +la glace commençant à se dissoudre par le dégel. + +Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une +colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs +enfans, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se +désunir, et perdre dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney +s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: néanmoins, il +pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et +attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour +lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se +laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit +s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les +passer à dormir profondément sur le bord du fleuve: tant il avait ce +tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et +cette santé vigoureuse, sans laquelle il n'y a guère de héros. + + + + +CHAPITRE IX. + + +ENFIN, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui +s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle +s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bientôt on +entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se +prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés. + +Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution, +ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur +les glaçons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il +fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au +risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers +hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter. + +Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit +l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert +de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur +la glace; qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les +entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés +qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut. + +Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et +l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans +les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs +ressources contre le présent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant +eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de +douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au +souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du +retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient, +et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs +chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains +à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner. + +Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées +de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et +s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord +des cris d'angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens +entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu. + +Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres, +il crut voir un objet remuer encore; c'était un de ces infortunés, un +officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait +de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt ou +l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les +genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit, +et le sauva. + +Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient +ou morts ou égarés; les canons et tous les bagages perdus; à peine +restait-il à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés. +Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait +pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur +allié et leur guide. + +On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en +tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux +qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs +mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant «qu'ils voyaient des traces +toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils +n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une +autre; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore +combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant, +et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes. + +Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent +brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis +Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de +Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la +nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques +instans. + +Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y +reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de +mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre +dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des +milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la +malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons. + +C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du +Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à +découvert et l'achever: mais ils sont restés trois heures immobiles, +sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point +eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et +qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi. + +La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il +ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la +nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de +s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous +ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un +signal pour l'ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons +se sont ébranlés à la fois. + +À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre +mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait ça et là; leur +foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, +qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, +dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus +découragés servirent à préserver les plus braves. + +En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces +malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc +gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de +plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, +des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner +du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts. + +C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques +ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze +cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses +sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres; +mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés +sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même +agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs +flèches. + +La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les +ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant +aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on +perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels +momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise. + +La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans +un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive +lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du +premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils +sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste, +derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se +précipite; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette +attaque, il s'écrie: «Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à +nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient +surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent +vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont +ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée. + +On s'écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite +rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un +comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les +épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques +coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et +une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux +heures dans un grand village. + +Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on +marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors +les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant +de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses +soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres +qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que +de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à +une distance suffisante. + +La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en +marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et +cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils +devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette +ville. + +Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur +route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils +n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois, ils s'exaltaient +toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, +car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l'avait +trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à +l'envie; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans +tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans +l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les +acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une +action sublime. + +Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers +jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugène, +celui du 17 Mortier; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la +retraite. + +Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet, +que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une +renommée immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes +inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens +produits de quelques instans, issus d'un seul coeur, et qui doivent +remplir les temps et l'immensité? + +Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de +reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria: «J'ai +donc sauvé mes aigles! J'aurais donné trois cent millions de mon trésor +pour racheter la perte d'un tel homme.» + + + + +LIVRE ONZIEME. + + + + +CHAPITRE I. + + +AINSI l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le +Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine +moskovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente +pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes s'opposant +à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et +de servir de frontière aux deux pays. + +Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible +obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de +notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut délivrée du +supplice de leur joie. + +Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof +le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, +son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes; il +se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès +qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer. + +Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route, +pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté. + +Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin +bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au +travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent: +elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la +gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures +contre des traîneaux. + +Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie +antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne +par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage +et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il +commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son +compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit +d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur +étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus +hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du +terrain, et parvint à rejoindre sa troupe. + +Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de +la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes +portèrent autour d'eux des regards consternés: leur imagination, blessée +par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus +sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs +s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené +son armée se perdre dans Moskou.» + +Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. +Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans +l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient +«que cet espoir avait été fondé; qu'en poussant sa ligne d'opération +jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une +base suffisamment large et solide. + +«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper, +l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que +Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient +attendus; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui +gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes, +plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord +au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante +mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou, +quelque aventureuse qu'elle parût être, avait été, et suffisamment +préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été +possible: aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.» + +Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de +Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été +tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y +eût profité des premiers succès du maréchal Ney. + +«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision, +et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu +revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le +général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un +quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous +retirer?» + +Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la +funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs +malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents +canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille +prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille +traîneurs sans armes et huit mille combattans. + +Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent +«par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est +vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre +haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à +Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins +pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire. + +«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle +d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces +braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à +Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer +l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de +Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.» + +Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de +Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute +confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art +de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de +toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires +militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs +souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite, +il était impossible d'en douter; mais de dire comment on eût pu +l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si +grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose +décider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et +gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué. + +Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente, +et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se +trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait. +«Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de +l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides +instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20 +septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur +le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce +maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk, +pourquoi il a persévéré dans cette fausse manoeuvre, et pourquoi, après +un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de +la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a +perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers +Briansk, Byalistock et Volkowitz. + +«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille +hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et +partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof, +du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors +seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement +hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant +Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il +s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral. + +Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de +l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler +Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut +attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage +Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que +même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son +succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une +double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont +conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux voeux de son +gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un +côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.» + +Tel fut le cri de la grande-armée presque entière; son chef garda le +silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un +allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez +satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines +plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou. + +Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui +répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction +contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et +Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de +Bassano. + +Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la +grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours +formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour +tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts +pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se +suffisait à elle-même.» + +Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec +vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille? +Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches, +doit-on s'en étonner? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de +la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt? S'il +n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux +français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû +espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.» + + + + +CHAPITRE II. + + +EN effet, on n'était guère en droit d'en accuser d'autre de trahison, +lorsqu'on s'était trahi soi-même, car tous s'étaient manqué au besoin. + +À Wilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la +Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de +marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans +le secours des Autrichiens, former, à Minsk une armée de trente mille +hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les +seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tchitchakof. On +savait même que cette poignée de jeunes soldats avaient été exposés +devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet +obstacle les aurait défendus quelques instans, s'ils eussent été placés +derrière. + +Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné +les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi +négligemment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout, +qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait +perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des +munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait +cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait +apprendre un plus grand malheur. + +Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là, il ne sut ni avertir +Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours; ni soutenir +Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva, +dans la nuit du 20 au 21 à la tête du pont, qu'après l'ennemi; pourtant +il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y +défendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, écrasé par +l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces +doubles des siennes, et culbuté au-delà de la rivière et de la ville +jusque sur le chemin de Moskou. + +Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre; il croyait l'avoir prévenu +par ses instructions adressées de Moskou à Victor le 6 octobre. «Elles +supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles +recommandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk; +d'avoir un officier sage, discret et intelligent près de Schwartzenberg; +d'entretenir une correspondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres +agens sur plusieurs directions.» + +Mais Witgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus +proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention: les sages +instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon. +Elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna +l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans +un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit +brûler tous ses équipages de pont. + +D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa +confiance: elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans +Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de +Tchitchakof. + +Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof +et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette +nouvelle désastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bâton, lança +au ciel un regard furieux avec ces mots: «Il est donc écrit là-haut que +nous ne ferons plus que des fautes.» + +Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se +doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au +milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa +défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le +suivaient de près. + +Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de +Dombrowski. + +Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre +l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents +hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon, +de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina; mais les débris de +Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont. + +Napoléon était alors dans Toloczine; il se faisait décrire la position +de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas +seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; que son pont a +trois cents toises de longueur; que sa destruction est irréparable, et +le passage désormais impossible. + +Un général du génie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc +de Bellune. Napoléon l'interpelle: le général déclare «qu'il ne voit +plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur +répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à +tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof;» et il montre du +doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof: c'est +là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la +présence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur désigne un +autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus +près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des +Cosaques, il s'arrête et s'écrie: «Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles +XII!» + +En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé: +aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant +suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit, +et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz. +Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots: +«Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!» + +Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent, +et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa +détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le +virent inébranlable: ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il +restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force +de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse. + +Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit, +montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la +supportait. La nuit s'avançait: Napoléon était couché. Duroc et Daru, +encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres +conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les écoutait, et le mot +de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment, +s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!» + +Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se +rendre, il faudrait s'attendre à tout; qu'il ne se fiait pas à la +générosité d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se +croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.--Mais la France, +reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua +Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses; +mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.» + +Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur, +comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs +ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France, +d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu +d'eux!--Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en +souriant.--Oui sire.--Et vous ne voulez pas être prisonnier +d'état?»--Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être +prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un +profond silence: puis, d'un air plus sérieux: «Tous les rapports de mes +ministres sont-ils brûlés?--Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu +permettre.--Eh bien, allez les détruire; car, il faut en convenir, nous +sommes dans une triste position!» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui +arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le +fallait, tout remettre au lendemain. + +On vit dans ses ordres la même fermeté; Oudinot vient de lui annoncer sa +résolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se +rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof. +Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs +commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de +penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe +plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk. + +Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de +Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se +retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe. + +Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers +Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de +largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans +un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par +l'ennemi. + + + + +CHAPITRE III. + + +L'ESPOIR de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par +celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait +traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la +bordait. + +Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et +d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il +rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, +dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de +carabines. + +La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne +restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. +L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme +encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son +escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des +généraux de division y servirent comme capitaines. + +Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées, +qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des +fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux +à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de +s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée, +même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un +caisson. + +En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et +immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations +se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de +Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le +flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous +rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si +menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et +enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le +permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait. + +Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas +avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit +dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir +on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au +hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent +alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit. + +Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on +approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris. +Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de +Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit +de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière +encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec +ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées. + +Elle ignorait nos désastres: on les avait cachés soigneusement, même à +ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de +Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres +couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de +sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient +enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle +regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le +visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, +marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et +en silence, comme un troupeau de captifs. + +Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels +et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes, +ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient +pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils +n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien +attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la +misère. + +Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards. +Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de +leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les +secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur +demandaient où étaient donc leurs corps d'armée? Et quand ceux-ci les +leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes, +qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils +les cherchaient encore. + +L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les +deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus +contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre +la nature. + +Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent +plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel +ennemi, ne doutèrent pas de la victoire. + +Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la +grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de +son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne +plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre. +C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant +d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait +pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les +sauver. Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au +milieu du coeur de l'homme. + +Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, +marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans +affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire. +Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions, +sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné +ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un +moindre suicide. + +Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un +délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet, +ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant +que lui! Qui perdait plus à ce désastre! + +S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence; il semblait +que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire: tant +la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui +leur avait soumis le monde; dont le génie, jusque-là toujours victorieux +et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui +pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des +rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire, +non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les coeurs généreux. + + + + +CHAPITRE IV. + + +ON approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec +quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la +Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille +traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus +grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps. + +Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation +dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route, +attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps +au duc de Reggio d'évacuer Borizof. + +En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de +trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la +présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à +sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on +trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille +au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable. +Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues +au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage. + +Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de +Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois +l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième +corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof +maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina, +de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel +point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le +cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet +homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la +rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite +rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut. + +L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le +maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le +moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même +l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof, +n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins +serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la +cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix +et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi. + +Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le +général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment +d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka. + +En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus; tous +avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et +de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse: +c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de +traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à +grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont; +on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi +toute la division des cuirassiers. + +On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener +plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur +les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande +satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y +avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de +ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes. +Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit +jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de +Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi. + +Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de +Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de +passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva, +suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon, +de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de +pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil +et quelques clameaux. + +Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres +des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout +recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la +nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et +sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter. + +Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon +l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son +corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit, +et se commandant mutuellement le plus profond silence. + +À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les +hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce +général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un +caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il +avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver +cette faible ressource: elle sauva l'armée. + +À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet +dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue +des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et +que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche, +combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de +froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent. + +Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère +était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus +difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain +mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, +l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci +manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas. + +Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis, +qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon +et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter +de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V. + + +LA présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé +l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute +son artillerie sur nos travailleurs; et quand même le jour seul +découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez +avancé; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux +positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible. + +Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il +partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre +cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château +appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof +à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points. + +Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment, +ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort +s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses +heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois, +ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur. + +L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La +présence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais à la vue +des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés, +tels que Rapp, Mortier et Ney, s'écrièrent, «que si l'empereur sortait +de ce péril il faudrait décidément croire à son étoile!» Murat lui-même +pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des +Polonais le lui proposèrent. + +L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la +rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat +y pénètre; il déclare à son beau-frère, «qu'il regarde le passage comme +impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est +encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la +Bérézina à quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours +il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent +tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son +salut.» + +Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme +une lâche fuite, s'indignant qu'on est osé croire qu'il quitterait son +armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois, il n'en voulut point à +Murat, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa +fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de +dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est +l'attachement à leur personne. + +En ce moment, le jour faisait pâlir et disparaître les feux moskovites. +Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs +pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards +fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et +précurseur des grands dangers. + +Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur +ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. +Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et +son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore +mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le +jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous vîmes des feux +abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces +d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets eût suffi pour +anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les +deux rives; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se +mettait en batterie. + +Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait +vers Borizof sans regarder derrière elle; cependant, un régiment +d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre +position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des +bois: c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de +six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage. + +Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de +joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot +entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi +vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas +possible!» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment +ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général: il +regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz +s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie: +«J'ai trompé l'amiral!» + +Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent +feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première +salve suffit; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de +peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz; car le pont était à-peine commencé: +il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets. + +Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la +montre aux plus braves. L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le +comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve, +et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et +les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à +quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent +ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes +en vingt voyages. + +Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour +l'infanterie achevé; la division Legrand le traversait rapidement avec +ses canons, aux cris de «vive l'empereur!» et devant ce souverain, qui +aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves +soldats de sa voix et de son exemple. + +Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé: «Voilà donc +encore mon étoile!» car il croyait à la fatalité, comme tous les +conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la +fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans +puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus +immédiatement sous sa main. + + + + +CHAPITRE VI. + + +EN ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de +Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken. +Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que +Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et +qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de +Tchaplitz rendait vraisemblable. + +Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que +pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus +haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre +heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du +deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand: +c'étaient environ sept mille hommes. + +Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par +un détachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers +Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de +Studzianka. + +Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village +voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières +troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. +Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, +et le général russe attendait des ordres. + +Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où +la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la +fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté +pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre. + +Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la +grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de +Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la +partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès lors, fort sur sa +gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses +inquiétudes se transportèrent de ce côté. + +L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres +fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. +Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de +sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre +cette partie du fleuve; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte +inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a +confirmé. + +Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son +anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez +naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la +grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de +cette ville. + +Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put +encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon, +non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se +joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour +Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier +adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers +Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent. + +L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à +descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à +la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général +ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis +et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis en même +temps de Borizof: Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour +Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral +rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à +l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre +les chemins. + +Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage +qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont +de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il +avait laissé quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir +de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce +jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, +culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et +de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka, +la position que Tchaplitz avait quittée la veille. + +Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, +soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en +convenir qu'après une entière certitude; soit qu'elles troublent, et que +dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait +besoin de s'appuyer des autres. + +Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en +consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon +et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la +faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, à +cause des simulacres de passage; en face de son centre, à Borizof, parce +qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville, +la remplissait de mouvemens; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où +l'empereur était réellement. + +Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et +attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du +pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division +Partouneaux. + +Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon, avec environ six +mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, passait la +Bérézina, vers deux heures de l'après-midi: il se plaçait en réserve +d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof, le +débouché des ponts. + +Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup +traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même +temps, l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de +Studzianka. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII. + + +JUSQUE-LÀ tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y +avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter +l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux +traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du +jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la +grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite, +en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient. +Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin +d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le +retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour. + +Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit. +Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là, +fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que +Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps +d'effectuer tout son passage. + +Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le +grand chemin; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même +soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et +Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de +tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur +Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée. + +Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et +trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire +jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à +s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards; +contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit +obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui +bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant +qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais bientôt ce fut en +face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets +traversaient de tête en queue sa colonne. + +Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond; +une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses +mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de +désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, +faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans +leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut +rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en +reculant on rencontra la cavalerie de Platof. + +Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents +soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un +fleuve. + +Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de +cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux +repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore +armés; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de +Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes naguère si braves, +alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes. + +En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts +de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait +le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette +fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule. + +Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la +nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades, +il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des +ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces +brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs +boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans +l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou +tourner la Bérézina par ses sources. + +Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se +détourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des +plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque +pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber +à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans +relâche. + +Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes +et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer +sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la +glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir: alors seulement +il cède et rend ses armes. + +Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres +brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage +de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain, +d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles +succombèrent à leur tour: une même infortune les réunit à leur général. + +De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son +commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à +suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre, +il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque +sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par +le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les +difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à +l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux. + +Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria: +«Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette +défection vienne tout gâter!» L'expression était impropre, mais la +douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne +pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à +honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de +l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En +effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les +armes. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +CE succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de +tâtonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de +Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois +armées russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent réunies; leurs +chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient +jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine +fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à +attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve. + +C'était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux +nuits pour s'écouler; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le +désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux +deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures +s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures: il se +brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre +côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages +environnans, n'avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand +le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les +ponts. + +Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, +s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de toutes +parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse +profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots, +assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers, +poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les +pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, +ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s'élevait de +cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt +une grande clameur, mêlée de gémissemens et d'affreuses imprécations. + +Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces +hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps +inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand +l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force +pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et +Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de +ces misérables. + +Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de +Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le +dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint +l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures +pussent s'écouler. Ney était présent: il s'écria «qu'il les fallait donc +brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui +habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à +cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour +l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes, +dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les +vivres et la fortune. + +Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire. +Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces +traîneurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en +une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces +malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut +encore perdue pour leur passage. + +Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre +Witgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce +maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de +Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en +même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils +descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les +ponts. + +Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux +était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée +du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que +Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive +droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'armée du +midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci +comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient +la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents +baïonnettes et de neuf cents sabres. + +Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues +des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais +de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et +complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal +armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais, +enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou +blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid +et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de +ses combattans, et la jeune garde la moitié. + +Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent +l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal +contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof, +il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et +Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes. + +L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route, +mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils +firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la +Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et +Albert furent alors blessés; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il +lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe, +Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille +hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse, +du combat qui traînait indécis. + +Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des +généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de +troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit +beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats +blessés. + +Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de +Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C'était un de ces +officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit +avoir assez récompensés en les employant. + +Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à +Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus +près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position +très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de +terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division +Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de +l'empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait +son front, sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la +plaine haute de Studzianka. + +La première attaque de Witgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin, +le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina, +qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite +française l'arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts. +Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de +Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser +le ravin: elle fut assaillie et détruite. + +Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité: il +déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort +de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les +ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses +pas, et l'ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit +vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu +entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître +des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes +russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche. + + + + +CHAPITRE IX. + + +PENDANT toute cette journée, la position du neuvième corps fut d'autant +plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite: +encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. À +mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces misérables +avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un +engagement sérieux causa leur épouvante, puis la vue des blessés qui en +revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les +boulets vinrent frapper leur masse confuse. + +Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette +multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et +les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le +milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de +ce chaos: ils furent le signal d'un désespoir universel. + +Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les coeurs se +montrèrent à nu, et l'on vit des actions infames et des actions +sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et +furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs +frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les +faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés +qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs +compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une +dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante +achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'était sur-tout les +malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter et s'asseoir +résignés, regardant d'un oeil fixe cette neige qui allait devenir leur +tombeau. + +Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de +désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés; +mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut +des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les +élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras +roidis les tenaient encore au-dessus d'elles. + +Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se +rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain +rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, +n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les +jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour. + +Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons, +de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes +parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une +pente roide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent +les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles; puis, +s'entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans +leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de +malheureux poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont +écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans +interruption. + +Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on +n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse +mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de +leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs +dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis. + +Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix +déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait +séparées sans retour: elles leur tendirent les bras, elles supplièrent +qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées çà +et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent +sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un +ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de +celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de +gémissemens, de juremens effroyables, cette foule désordonnée +n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait. + +Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de +blessés, de femmes, d'enfans renversés à demi étouffés, et que dans +leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé, +ils se crurent sauvés; mais à chaque moment, un cheval abattu, une +planche brisée ou déplacée arrêtait tout. + +Il y avait aussi à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où +beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui +embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne +de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il +s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés +furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans +détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation, +poussaient vers leur but avec fureur, indifférens aux imprécations de +rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils +s'étaient sacrifiés. + +La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne +déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui +couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de +chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux +artilleurs ennemis à diriger leurs coups. + +Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand +Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et +s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que +jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été +laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop +attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour +passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour +en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, +et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il +était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé, voyant les +Russes s'approcher, y mit le feu. + +Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, +trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans +furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes +désolées sur les bords du fleuve; Les uns s'y jetèrent à la nage, +d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en +eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui +croula sous eux: brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux +supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres +s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets: le reste +attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure +après le départ d'Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en +recueillit les fruits. + + + + +CHAPITRE X. + + +PENDANT que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la +grande-armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe, +qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays +est un plateau boisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant +incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée +le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de +longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie. + +Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques +werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours. +Un abatis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec, +étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à +en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de +ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le +passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le +fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un +ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été +forcés de se rendre sans combat. + +Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir +être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, +ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à +Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se +laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait; et +sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante +mille. + +Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des +ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la +tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et +restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de +son chef: là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On +les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la +tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que +leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide +de leurs estomacs. + +Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le +regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième +corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le +passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour sauver de +ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces +restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé. + +On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans +soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent +encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit +l'observation avec amertume; il commençait le détail de ses pertes: mais +Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne +dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots: +«Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme?» Et sur ce qu'il +persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du +reproche: «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon +calme?» Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et +celle qu'il exigea des autres. + +Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par +une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de +tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, +administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces +temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et +brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un +tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaieté, +dès que le jour revenait, des détails de sa toilette: au milieu de cet +ouragan il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec +soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens +déchaînés qui l'assiégeaient. + +Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans +notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer, +ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du +nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis +son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant +l'hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et +laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre, +plus basses parce qu'elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De +proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé +des vapeurs qu'il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier +printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en déchargeait par +un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en +roidissant et en tuant tout sur son passage. + +Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse +attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des +parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens. + +Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs +images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans +l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs +observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs +souffrances. + + + + +CHAPITRE XI. + + +LE 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui +la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà +désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division +Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà, +à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de +division, de brigade et de régiment. + +La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte +des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de +fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur +les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige +ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s'étaient perdus +dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou. + +C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous +marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et +Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les +voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre +instruction que celle d'avancer autant que possible. + +Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à +tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait +trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva +à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on +parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent +presque tous de faim et de froid. + +Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré +la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en +sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante +hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et +en remplit toutes les rues. + +La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à +se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec +tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de +la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec +son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que, +dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois. + +Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent +enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et +l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent +considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété. + +Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le +dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques +vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, +le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui +manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais +furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied +par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on +venait de rejoindre. + +Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son +armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à +Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris. + +Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications +étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu'à chaque pas +rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris +et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus +assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi +fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène +suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir. + +«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer, +pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité; +enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours +des restes de sa grande-armée. + +«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul +quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger, +que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du +désastre de sa retraite encore incertain; qu'il en précédât la nouvelle, +l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui +pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le +moment de son départ était venu.» + +Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était +entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le +dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait +d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang +inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. +Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux. + +Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes +les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait +donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette +disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans +leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire +les plus ardens de ses ennemis. + +Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre +de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, +et son époque la nuit du cinq au six. + +Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la +lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence, +n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut +pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize +années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette +séparation. + +La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa +résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il +l'avait comblé: l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il +lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne; au reste, il +lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il +persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de +rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le +lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et +sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation. + + + + +CHAPITRE XII. + + +MAIS à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait +terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper, +eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au +travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 +décembre, Bienitza. + +L'empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines +d'hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C'était là que la route de +Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder +cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son +tour jusqu'à celle de Ney. + +Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par +Maisons, que l'arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour +où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et +troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs +ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et +quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler. + +Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de +fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maisons faisait en même +temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques +jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi +entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis, +il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu +d'instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs +marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables. + +Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi +pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle +tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient +en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie +ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses +cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes +parts. + +En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout +rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces +malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter +leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans +Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des +obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois; ils se précipitent, ils +affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent. + +Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de +cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait +jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que +de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que +le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et +s'y embourba; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer. + +Enfin-la cohue s'étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses +soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule +avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons, +dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des +milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: déjà même il ne +cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, +quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, +que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à son secours. Ce renfort +arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno. + +Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce +bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de +près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de +cette arrière-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri +excitèrent l'ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et +Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route +s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent +périr en le défendant. + +Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie +étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en +écraser, pour la dernière fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en +batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La +colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s'arrêta: Mais +ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces +vers une autre entrée; et déjà ses premières troupes avaient franchi les +enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre +combat. + +Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes +du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut +extrême: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières +maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se +conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut +qu'à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu'à demi +gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans. + +Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune +les remplacerait à l'arrière-garde; mais ils s'aperçurent que ce +maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient +seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui: +leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu +vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus; les armes leur +tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs +armes. + +Maisons, en qui une grande force d'âme s'alliait dans une juste +proportion à une grande force de corps, ne s'étonna point; il continua +sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui +échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques +baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les +Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans +les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors +ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer; car, à l'exception +de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne +permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se +défendre. + +Cependant, Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint; il s'était +efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se +retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, +s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait +voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans +cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une +violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin, +un ordre de l'empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la +retraite, et Ney appelé à Smorgony. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +NAPOLÉON venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de +chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances +de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun +murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible; c'eût été un +effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à +combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d'ailleurs fallu de +l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux +séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. +Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait +silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, +distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance +continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces +morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant +soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un +meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire +exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et +combattait encore. + +L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce +qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les +triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille +malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi +l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et +noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop +expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité. + +Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier +quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le +vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des +précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que, +jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât. + +Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous +auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se +retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais +aucun n'osait en témoigner le désir: le devoir et l'honneur les +retenaient. + +Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la +nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs +de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. +À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord +il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des +épanchemens de confiance. + +C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui, +et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné? +Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur +s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au +chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce +détail. + +Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les +loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne +convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j'étais né sur le +trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire +de fautes.» + +Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son +vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait +déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait +partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y +était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa +malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les +Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui +déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation +française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.» + +Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout +réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick, +Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à +l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter +l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres +et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers +d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les Russes ne passeraient +pas la Vistule avant son retour.» + +Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de +Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand +accord régnera entre vous.» + +Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant +affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit. + + + + +LIVRE DOUZIEME. + + + + +CHAPITRE I. + + +COMPAGNONS, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger +plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le +départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. +Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite +de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la +plus profonde infortune; mais à présent qu'il ne me reste plus à +retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous +pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire +qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres, +et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux. + +Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur +comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir +jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand +l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel +droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout +d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de +victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles +à force d'éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous +reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande, +chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes +immortalisent autant que les grandes gloires. + +Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son +passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il +emporta leurs voeux, également muets, que quelques gestes respectueux +exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture: son +Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège; +Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau. + +Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de +la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint +de Wilna au-devant de l'empereur. Il périt tout-entier dans ce court +trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes +surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autres disent Osmiana, ville +où l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napoléon ne +tombât dans cette échauffourée. + +Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent +«qu'il n'avait plus d'armée, qu'il marchait depuis quelques jours au +milieu d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trouver des +vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des +souliers, des vêtemens et des armes; mais que son administration +militaire n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point été +exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses +magasins renfermés dans Wilna, il s'écria «qu'il lui rendait la vie! +qu'il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l'ordre de +s'arrêter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et de lui +rendre assez de coeur et de forces pour continuer moins déplorablement +la retraité.» + +Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna +Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture +contre un traîneau, s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux +Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques +subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent +mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il +revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il +apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de +son vingt-neuvième bulletin. + +Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait +plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée. Depuis +Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre +ennemie; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le +vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité +enflait encore cette voile. + +Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ; et, loin +d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait +plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. +On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à +une grande ville, à un magasin immense; Murat et Berthier, réduits à +eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce +désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il +venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut à +peine aperçu. + +Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point, +soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre +obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout, +il n'ait formé que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de +chefs. + +Dès la première nuit, un général refusa d'obéir. Le maréchal qui +commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois +mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là +toute la grande-armée, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus +que la tête. Mais à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par +l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe, +n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en +garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent +eux-mêmes dans le désordre. + +La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là, +marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur +aigle et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que +d'eux-mêmes; chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia +plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui +firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut +presque général. + +Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne +furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la +violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout, +il semblait s'être mis tout entier entre Wilna et l'armée. + +Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous, +la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres +moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de +Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, à la température alors plus +supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et +enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes, qui avaient +échappé au passage de la Bérézina. + +L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était +soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites +associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient +encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en +servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient +l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du +soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres +ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance, +la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit +toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le +parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet, +dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le +désordre, avait eu quelque influence. + +Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout +entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces +associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une +multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se +respectèrent plus eux-mêmes; rien n'arrêta: les regards ne retinrent +plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret; le +découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins: tous étaient +victimes. + +Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien, +l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit +ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des +animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier: une +nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels +que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles: ils +accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs +derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une +meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, +qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans. + +Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour +chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur +vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les +roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours, +qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on +n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du +climat était passée dans leur coeur; sa rigidité avait contracté leurs +sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs, +étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus +de place à la pitié. + +Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du +malheur le produisit, mais plus excusable: l'un étant volontaire, et +celui-ci forcé; l'un un crime du coeur, et celui-ci une impulsion de +l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de +s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son +compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité; Le +moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime. + +Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre; ils +protégèrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-là furent rares. + + + + +CHAPITRE II. + + +LE 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se +montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules +glacées; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était +immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement +et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et +comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun +murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui +l'annoncent. + +On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. +Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les +faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et +lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce +qui suppose un reste de chaleur: à peine la force de prier restait-elle; +la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou +résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et +qu'on croit être plaint. + +Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérans se rebutèrent. Tantôt +la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée, +ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient +de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, +qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches +comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux +Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat. + +Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver, +appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie. +C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se +relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la +stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se +glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux, +alanguissait leur coeur, puis il refluait vers leur tête: alors ces +moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux +rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la +privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de +véritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs; +ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un oeil consterné, fixe et +hagard: c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait, +et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les +genoux, ensuite sur les mains; leur tête vaguait encore quelques instans +à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques +sons agonisans: enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle +rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient +cessé. + +Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur +d'alonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs +cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une +douleur. Ils ne les plaignaient même pas: car, enfin, qu'avaient-ils +perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on était +encore si loin de la France! si dépaysé par les aspects, par le malheur, +que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit: +aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par +nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même +quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser, à la vue de +ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de +besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet, +la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un +événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution +terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel +d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait +qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui +étonnait peu. + +Tels furent les derniers jours de la grande-armée. Ses dernières nuits +furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de +toute habitation, s'arrêtèrent sur la lisière des bois: là, ils +allumèrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits +et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette +chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs vêtemens brûlaient, +ainsi que les parties gelées de leurs corps que le feu décomposait. +Alors, une horrible douleur les contraignait à s'étendre, et le +lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever. + +Cependant, ceux que l'hiver avait laissés presque entiers, et qui +conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repas. +C'étaient, comme dès Smolensk, quelques tranches de cheval grillées et +de la farine de seigle délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou +pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la +poudre de leurs cartouches. + +À la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes, +que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un +bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir, +ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le +cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient. +Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins +de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied; mais bientôt +la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes. + +On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route, +de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient, +s'y entassaient en foule. Là, comme des bestiaux, ils se serraient les +uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant +écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur +tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes. Bientôt, +d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et ne pouvant +pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient. + +Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en +alimenter leurs feux: d'autres fois, repoussés et découragés, ils se +contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se +communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient, +à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous +que ces abris sauvèrent, trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés +et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes +il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les +monceaux de ces infortunés dont quelques-uns respiraient encore. + +À Iouranouï, dans ce même bourg où l'empereur venait d'être manqué d'une +heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons +debout et tout entières pour se chauffer quelques instans. La lueur de +ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la +douleur avait exaltés jusqu'au délire; ils accoururent en furieux, et, +avec dès grincemens de dents et des rires infernaux; ils se +précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles +convulsions. Les compagnons affamés les regardaient sans effroi; il y +en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les +flammes, et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette +révoltante nourriture! + +C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de +l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes +jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de +capitales conquises. Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser +fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble +contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur +des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis +jusque-là de force et de persévérance pour vaincre, ils l'employaient +pour fuir. + +Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous +entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une +comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina; +ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient +pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien +contribuer à les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence +matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette +influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que +ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.» + +IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions: «elles avaient, +disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque +sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur +l'armée française abattue, pour les accomplir.» + +D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait +marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé! +Voilà le malheur qu'il prédisait! La nature avait fait effort pour +repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne +l'avait-elle pas comprise!» + +Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui, +dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule +d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur +paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes +les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est porté +à ramener tout à soi: comme si la Providence, protectrice de notre +faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini, +avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût +pour lui-même le centre de l'immensité. + + + + +CHAPITRE III. + + +L'ARMÉE était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand +ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur +dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en +Russie ils eussent rencontrée! Son nom seul et sa proximité soutenaient +encore quelques courages. + +Le 9 décembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin +cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se +précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée, +poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle +opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, +de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement. + +Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque +impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, +s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville +par ses autres issues; car il en existait. Mais tout était si +désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier +d'état-major ne parut pour les indiquer. + +Pendant dix heures, et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de +froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou +gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de +la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et +depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux; sur ces quatre-vingt +mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre +derniers jours, entre Malodeczno et Wilna. + +La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos désastres, quand +tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de +gémissemens. À cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchèrent, ils +fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces +troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres +désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des +maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux: et tout les +repoussait; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives, +puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution +régulière était impossible. + +Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours +de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de +distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les +administrateurs qui les avaient reçus, craignirent pour leur +responsabilité; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les +soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs +ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand +à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos +malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de +vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain. + +Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non +par des vivans, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y +respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient +sans lits, sans paille même, et presque abandonnés. Les cours, les +corridors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés; +c'étaient des charniers infects. + +Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davoust, la pitié +des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce +fut alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en +se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur +paraissait une nourriture délicieuse, quelle douceur inexprimable ils +trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible +bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait +d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde, +tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et +jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient +avait été profond. + +Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des +Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des +officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une +foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une +nouvelle confusion: c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, +commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division +Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de +cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita. + +On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi +de joindre l'armée par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils étaient +suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileïka marchait sur notre +flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous +poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes. Quant à +Loison, à sa division et à la garnison de Wilna, qui étaient venus nous +tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait +réduits, de quinze mille hommes, à trois mille. + +De Wrede défendit Wilna du côté de Rukoni: il fut forcé de plier après +un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de +Wilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à +une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville, mais les +fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol +brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure, tous rentrèrent +désarmés, et la plupart estropiés. + +En même temps, la générale battait inutilement dans les rues; la vieille +garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous +pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux +ennemis. Mais alors le cri «Voilà les Cosaques» se fit entendre: c'était +depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait, +il retentit aussitôt dans toute la ville et la déroute recommença. + +Murat prit aussi l'épouvante; ne se croyant plus maître de l'armée, il +ne le fut plus de lui-même. On le vit fendre la presse et fuir seul à +pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son +exemple, et laissant à Ney le soin du reste. Ce prince s'arrêta pourtant +à la dernière maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre +le jour et l'armée. + +On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Wilna, et beaucoup +d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt +mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart +étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. +Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur +force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de +difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées +de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et plutôt que +de se déterminer à rentrée dans le désert, ils se livrèrent à leur +fortune: elle fut cruelle. + +À la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant +compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les +Juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent +bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, +si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de +vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de +salir ses pages de ce détail dégoûtant: mais qu'ils aient attiré nos +malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et +qu'ensuite, à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et +par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que là +ils les aient laissées impitoyablement périr de froid, que même ces vils +barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer, +des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présens et à +venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre +indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette +terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et +là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance! + +Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de +l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les Cosaques de Platof +l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetèrent +sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un +piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été +oubliés. À la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers +russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et +l'assaillent de toutes parts. + +Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans +hésiter, il leur commande le feu, puis la baïonnette en avant il marche +au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de +la ville; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des Cosaques que de leur +attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et +parvient à rejoindre, sans perte, l'arrière-garde. + +Elle était aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforçait de +l'arrêter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à +couvrir, la retenait près de Wilna. + +Dans cette ville, comme à Moskou, Napoléon n'avait fait donner aucun +ordre de retraite: il avait voulu que notre déroute fût sans +avant-coureur, qu'elle s'annonçât d'elle-même, qu'elle surprît nos +alliés et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier +étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent +préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler. + +C'est pourquoi, Lithuaniens, étrangers et tous dans Wilna, jusqu'à son +ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre +qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de +l'Europe, dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre +ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une +profonde sécurité: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'était +préparé à un mouvement quelconque. + +Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de +son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des +équipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité +de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. À +ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation +avait enchaîné les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les +chariots s'étaient croisés et entre-choqués. + +Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la +ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement; +mais à une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effarée venait +de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari. + +Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos +hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir +la plaine entière de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa +pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite +régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et +arrêter l'ennemi; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait +servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne +tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle +insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se +brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez +grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque. + +Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout +acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les +conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne +des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque, +tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui +rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se +retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la +division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils +virent la montagne toute couverte de chariots et de canons bridés ou +culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les +autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir +l'avidité de leurs ennemis en se pillant eux-mêmes. + +Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se +précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les +plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce +désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y +acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de +balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient. + +On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. +Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis furent +confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, +oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or +et d'argent disparurent. + +Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut +des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de +malheureux blessés; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée +leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des +atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis. + +Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, +le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgré leurs cris +de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trésor +particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves +hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de +leur chef, parvinrent à les sauver. Long-temps après, et quand on fut +hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui +avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue. + + + + +CHAPITRE IV. + + +CETTE catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était +facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner +cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les +Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques +centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé. +Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de +retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre, +depuis trente-sept jours et trente-sept nuits. + +Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les +Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix +heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des +traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, +vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur +les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin: alors reparaissait +l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière +le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre +général de la marche, et plus tard suivant les circonstances. + +Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille +hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante +hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien +changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille +hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses +instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et +garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient +plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait +qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il +marquait le même étonnement. + +Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques +werstes au-delà d'Evé. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté +les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand, +vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient +restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, +qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés. + +Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement +des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. +Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant +eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer; soit pitié, car on se +fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les +Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se +montrèrent généreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis +de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas +qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés. + +L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son +secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des +prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à +leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur +colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, +saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes +isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs +armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à +leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation, la stupide +insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces +prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être +reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à +trente-cinq mille. + +Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze +mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de +l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent +prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais +une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha +vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait +commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre. + +Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire +russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous +un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter, +sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent +dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus +sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur +cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à +cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles +s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de +leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur. + +«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs +baïonnettes! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que +cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors +paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes +d'hommes et de chevaux! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux +rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de +cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans. +Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce +fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir, +tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons +surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de +l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents +lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est +seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs +quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui +s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des +Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un +millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et +vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux +éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de +frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui, +malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur +déroute; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve, +s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces: et +c'était là toute la grande-armée! Encore beaucoup de ces fuyards +étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.» + +Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des +généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin, quelques +centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes: +eux seuls la représentaient. + +Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. +Compagnons! alliés! ennemis! j'invoque ici votre témoignage: rendons à +la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû: les faits +suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme +Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se +décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec +ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis +Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre +ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les +ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi, +et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde. + +Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents +Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec +quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt +la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques +forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en +pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou, +il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a +abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille +et à tous nos bivouacs. + +Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues +environnantes; mais ils y sont étendus roides devant des magasins +d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant +y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat: Ney +se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno, +comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de +Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout +le péril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte. + +Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une +de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une +autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied +sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi +sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette +issue, et lui couper toute retraite. + +Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna; Ney y court, +il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve +ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance, +l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son +aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux. + +Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons +qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'étaient les trois +cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et +l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet +russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet +officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement +ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de +désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils +jettent leurs armes, et fuient éperdus. + +Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste. +Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs +armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il +fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit +rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal; elle donna à +l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente +soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand, +celui de réunir le seul bataillon qui restait. + +Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la +seconde attaque des Russes; il était deux heures et demie. Ney envoie +Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce +passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce +qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se +maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il +traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne +fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier +moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante +jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver +quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée +de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune +contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire, +même les plus grands désastres. + +Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors, +voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du +pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte +d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut. + + + + +CHAPITRE V. + + +QUAND Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et +d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. +Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur +territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière +prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat +profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen, +et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les +restes des corps. + +Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne +sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire +que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa +fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette +responsabilité; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples +les plus opprimés par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un +bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point +démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, +l'histoire ne peut les taire. + +Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, +revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la +sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa +tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands +dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un +soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans +couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié +la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en +absoudre. + +Il s'écrie «qu'il n'est plus possible de servir un insensé! qu'il n'y a +plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus +ni à ses paroles, ni à ses traités. Il se désespère d'avoir rejeté les +propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un +grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.» + +Un cri de Davoust l'interrompit: «Le roi de Prusse, l'empereur +d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de +Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'êtes roi +que par la grace de Napoléon et du sang français. Vous ne pouvez l'être +que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire +ingratitude qui vous aveugle!» Et aussitôt il lui déclare qu'il va le +dénoncer à son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient +l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue +inconsidérée, des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de +Davoust n'avait que trop bien comprises. + +Murat resta décontenancé; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée +cette première étincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre +la France. L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et +le malheur ont égalé le crime. + +Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La +grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les +capitales de l'Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée, +fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humiliées par sa +gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos +blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils +pouvaient se promettre d'espérance: il fallut repaître leurs avides +regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant +notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous +l'insupportable poids d'un malheur haï. + +Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix. +Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante; elle +conserva son air de souveraine: vaincue par les élémens, elle garda +devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices. + +De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous +accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de +la froideur; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils +attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. +Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait +poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup; en une nuit le thermomètre +descendit de vingt degrés. + +Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de +généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là, par +une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en +décomposition. Éblé, l'honneur de l'armée, succomba; Lariboissière, +général en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, +on était consterné par de nouvelles pertes. + +Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de +Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les +malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut +que l'ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu'il +l'entraînât expirant vers Elbing. L'émeute n'était alarmante que comme +symptôme; elle fut réprimée: mais la nouvelle qu'annonçait Macdonald +était décisive. + + + + +CHAPITRE VI. + + +DU côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche +rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa +jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La +composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et +l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi. + +C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche, +comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des +Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les +Polonais dans toute l'armée; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux +de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on +eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou +guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque. +Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne +se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille +Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens, +parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes. + +Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser +devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite +quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une +affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on +resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce +temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse +artillerie nécessaire pour assiéger Riga. + +Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en +fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles +durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer +Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et +commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les +Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc +d'artillerie, ou le détruire. + +Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par +Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque +dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à +la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de +prisonniers. + +Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon +pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il +faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les +droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs. + +Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les +Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les +contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises +dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos +autres alliés mêlés à ses troupes. + +C'était le contraire à notre aile gauche; l'armée prussienne y marchait +sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi, +dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses +troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes +poussaient leur chef en avant presque malgré lui. + +Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux +guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils +combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef: +ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de +leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs +vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur +gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort. + +Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la +vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur +entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux, +et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de +Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le coeur +de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient +trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet, +unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête, +ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du +parti de la victoire. + +Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant +et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce +fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et +d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se +répandre. + +D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette +administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit +rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le +pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait, +disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était +frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck +n'ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut à l'accusation, il +renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck, +plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger. + +Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit +avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la +tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le +général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait +reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de +Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette +ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand +parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des +témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait. + +On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison; +on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se +perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck, +ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit. +Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine +compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette +petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place. + + + + +CHAPITRE VII. + + +À CETTE nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son +aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des +Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de +siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails +secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck, +tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il +fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef, +avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences +étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en +contenter. + +Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put +dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment +où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges +et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats +frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était +réservée qu'à lui seul. + +On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son +mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes +fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une +seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que +repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique +ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui +était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que +l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était +étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie. + +Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers, +pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs +princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à +leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait +avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt +et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la +nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il +s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de +ce merveilleux qu'ils aiment tant. + +Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la +fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance +de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et +retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux +grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se +rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils +le couvraient d'étincelles que recueillaient des coeurs brûlant d'une +haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure +que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever +de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et +confus, mais général. + +Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par +leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins +des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la +Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés +nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils +n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un +même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires. +L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence +d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y +avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation +commune et universelle. + +Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations, +par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers. +Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte +qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par +la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets. + +Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la +Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des +communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la +gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de +ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald +étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un +aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait +été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si +puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever. + +Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes +s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses +attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre +ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen. +Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent +séparés de leur retraite et acculés à la Düna. + +Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit +d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il +eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de +temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce +général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui +commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de +paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points, +entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même +où ses compagnons désespéraient de son salut. + +Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur +Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après, +des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk. +Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la +victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de +neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à +treize mille hommes. + +Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les +Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou +conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19 +décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la +prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite, +l'armée prussienne était encore fidèle. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +CE fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre +de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea +de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea +point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On +risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte. +Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit +neuf journées à lui parvenir. + +Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et +Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son +arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact +avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à +Macdonald; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une +position si délicate, la confiance et la défiance étaient également +périlleuses. + +Ceux-là disent qu'au reste, le maréchal français donna à la prudence +tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions +d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le +général français Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'armée +prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un +semblait devoir lui répondre de l'autre. + +D'abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant, +derrière et sur le flanc; car la grande-armée de Kutusof avait déjà +lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald +rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt. +Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler. +Les hussards russes d'Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27 +décembre, à la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent +Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la +chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain +ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn. + +Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d'Antonowo, +le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée, +et qu'il fallait qu'il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir +Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal +cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches +forcées ne leur avaient arraché aucune plainte; aucun signe de +mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l'eau-de-vie +et les vivres ne manquaient pas. + +Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz +pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les +officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs +troupes; leur avant-garde, marchant à contre-coeur et sans précaution, +se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu +rétablit le combat, et entra dans Régnitz. + +Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck +et le reste de l'armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le +29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent +vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxiété de +Macdonald redoubla: elle se peint tout entière dans une de ses lettres, +datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner +une défection. Il écrivait «qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une +multitude d'officiers et d'émissaires portaient à Yorck ses ordres de +le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune réponse. Ainsi, quand +l'ennemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite; +car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans +Yorck; et pourtant ce retard le perdait.» + +Cette lettre se terminait ainsi: «Je m'épuise en conjectures. Se +retirer? que dirait l'empereur! la France! l'armée! l'Europe! Ne +serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l'abandon +volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y être contraint +autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les événemens, +je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois +la seule;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que +sa triste situation lui refuse depuis long-temps.» + +Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie +prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter +cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent: ils se couvraient +de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient +impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si +affreux et à une telle heure! ils avaient à répondre à leur roi de leurs +régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur +ordonne d'obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement. +Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui +livrer ce Français seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces +Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à +le trahir; enfin ils se mettent en marche. + +Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à +cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils +refusent d'en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient +rentrés et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos. +Mais on avait feint de lui obéir: dès que les Prussiens ne se sentent +plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à +leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la +nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald +que l'armée prussienne l'avait abandonné. + +C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il +venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26 +décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre +Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les +troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y +rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement +désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur +seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi +persistait à le leur ordonner.» + +Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à +laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque +pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui +annonçait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de +prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit; mais +il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa +conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et +la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que +fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.» +Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. «Il avait voulu +s'épargner une sensation trop pénible à son coeur. Il avait craint que +les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin +de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.» +Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf +mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un +soulagement qu'une fin quelconque. + + + + +CHAPITRE IX. + + +AINSI commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge +de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois, +comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits, +mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore +dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou +acteurs, ou victimes. + +Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance +forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement +ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le +quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il +ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on +l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à +rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, +par une retraite trop prompte, un motif de défection. + +Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de +leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après +tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils +ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, +ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de +leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et +qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, +que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa +retraite libre. + +Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses +derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les +troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et +contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec +Mortier, et il couvrait Koenigsberg. + +Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald, +si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu +rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de +Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l'atteignit pourtant à +Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, +sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski, +et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, +eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et +l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents +Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de +bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un +article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient. + +Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le +remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le +faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais +ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée +prussienne ne crut pas libre son souverain: c'était sur la présence +d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait +cette opinion. + +Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony, +Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant +de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau +et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement +retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par +la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais +aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme +dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien +des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa +crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une +espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis. + +On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son +souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en +vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris +abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les +dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé +sous l'ascendant de nos longues victoires. + +Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X.... Cette ville +attendait les Russes; sa population s'émut à la vue de ces derniers +Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se +succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la +voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand +Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le +traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le +peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile +consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le +maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif. + + + + +CHAPITRE X. + + +AINSI tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté +des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation +phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement; +on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous, +mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique +exigeait. + +Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement +des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore +persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit +à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée, +mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction. + +Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce +ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de +plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une +instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y +trouva conforme. + +Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur +ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des +Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat +approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient +manoeuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien +sur la défensive, mais sans en venir aux mains. + +Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris +dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux +circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au +chef de l'armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front +de la ligne française, et la préserva. Ce prince n'eut point de +complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut, +à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne +l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut +ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la +guerre s'arrêta. + +Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui +ordonna d'abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de +Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obéit que lentement +à cette instruction; il résista aux sollicitations pressantes et aux +manoeuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors même, +il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les +hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit +enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il +n'osaient l'espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le +5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées +d'avance à Regnier sur les Russes. + +Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce +fut pour s'y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques +dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque +imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se +retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui +donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde. + +Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait +encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait +l'Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l'émeute des +Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une défection, dont il +était impossible de prévoir les suites. La consternation fut grande. On +ne réprima d'abord la sédition que par des représentations, que Ney +changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix +mille malades et blessés encombraient Koenigsberg; la plupart furent +abandonnés à la générosité de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point +à s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'échappèrent, assurent que +beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrés et jetés par +les fenêtres au milieu des rues; que même le feu fut mis à un hôpital +qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans +qu'ils ont accusés de ces horreurs. + +D'un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers +avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand +nombre; ils n'y avaient reçu, depuis le 10 jusqu'au 20 décembre, que +quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau +ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de +cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait +jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans +les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres +qu'on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers +qu'on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible +séjour. + +L'arrivée de l'empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces +abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos +vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques +centaines ont échappé, c'est à ces deux princes qu'ils doivent leur +salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une +cruelle épidémie était née; elle passa des vaincus aux vainqueurs et +nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos +mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas été détruits; ils +devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre +déroute. + +Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le +Niémen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky +et Insterburg; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le +9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là, +prêt à franchir sa frontière, l'empereur russe adressa à ses troupes une +proclamation toute chargée d'images, de comparaisons, et sur-tout de +louanges que l'hiver méritait plus encore que son armée. + + + + +CHAPITRE XI. + + +CE ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes +abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3 +janvier jusqu'au 11, Murat était resté à Elbing. Dans cette situation +extrême, ce prince flottait çà et là, au gré des élémens qui +fermentaient autour de lui; tantôt ils portaient son espoir jusqu'au +ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d'inquiétudes. + +Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un état complet de découragement, +quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de +Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les +forces, l'enflèrent subitement d'une vaine espérance. Lui, qui la veille +croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commença aussitôt: +car il était de ces esprits qui se décident à chaque instant. Ce jour +là, il se résolut à pousser en avant, et le lendemain à fuir jusqu'à +Posen. + +Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le +ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire: la vieille +garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde, +presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le +troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents; encore la plupart +de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine +se servir de leurs armes. + +Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se +détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne +devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté, +Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on +défendît Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore +tenir la campagne. + +D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de +refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart +des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à +tout craindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré +dans leur coeur. Déjà, plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour +leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans +les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin. + +Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un assemblage d'hommes de +plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient +traversé les états prussiens, d'où s'élevait l'exhalaison de tant de +haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre +longue déroute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et +appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous +les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le +plus intéressés à la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands +se débandèrent-ils au premier bivouac. + +À l'aspect du désastre de l'armée qui révenait de Moskou, les troupes +éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps +d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur +ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick; +trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent +enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier +qu'a Posen et sur l'Oder. + +Jusque-là, il n'avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux +régler notre déroute; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour +se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes +ses résolutions. L'impression en fut violente: à mesure qu'il la lut, la +bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva +quelques instans après avec une jaunisse complète. + +Il paraît qu'un acte de gouvernement que s'était permis la reine le +blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette +princesse, malgré ses, charmes, il l'était avec fureur de son autorité; +et c'était de la reine sur-tout, comme soeur de l'empereur, qu'il se +défiait. + +On s'étonne de voir ce prince, qui jusqu'à ce jour avait paru tout +sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par +une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractères, +il en faut toujours une qui domine. + +C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes +différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles, car tels +sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son +autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entraînai rapidement +jusqu'à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna. + +Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que +Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène +prit le commandement. + +Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch Là, cette guerre +violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle +ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accès, intermittente, +lente. La force du mal parut épuisée, mais c'était seulement celle des +combattans; une plus grande lutte se préparait, et cette halte ne fut +pas un temps qu'on accorda à la paix, mais qui fut donné à la +préméditation du carnage. + + + + +CHAPITRE XII. + + +AINSI l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le +sort du midi d'être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son +tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable +résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve? + +Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le +sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs +et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes: +vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans +leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y +épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus +terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques +instans; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par +le nord, et acheva l'inondation. + +Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du +septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir +les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant. +Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans +motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de +Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science +de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes +sur l'Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un +jour elles viendront s'y établir. + +Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe +s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont +Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en +ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle +barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen +âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y +domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les +nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant. + +Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être +hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que +leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront +retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins +redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat +barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les +masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire, +resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de +plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommencée +par Catherine II, continuera. + +Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son +terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation +contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche, +celle qui dévore l'intérieur de chaque empire? + +Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi +elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la +Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel +envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer +une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès +d'une si grande entreprise! + +Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle, +celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue +par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les +grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était +emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion +n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la +révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa +voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en +lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous +son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la +Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord +allait être vaincu jusque dans ses glaces. + +Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu +dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente +rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions +glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce +nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au +moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et +irrésistible. + +Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette +nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez +vaincu ses soldats. + +Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les +unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal +d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à +ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que +ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter. + +Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre +témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans +doute à vos yeux et à vos coeurs, encore tout remplis de ces grands +souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus +éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des +grands hommes, ils sont plus rares qu'eux? + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la +Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON *** + +***** This file should be named 20507-8.txt or 20507-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/5/0/20507/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20507-8.zip b/20507-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6541601 --- /dev/null +++ b/20507-8.zip diff --git a/20507-h.zip b/20507-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d91aa07 --- /dev/null +++ b/20507-h.zip diff --git a/20507-h/20507-h.htm b/20507-h/20507-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2f8db24 --- /dev/null +++ b/20507-h/20507-h.htm @@ -0,0 +1,10246 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-armée pendant l'année 1812; Tome II, by M. le général comte de Ségur. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .script {font-family: signature, serif; + font-size: 175%; + text-align: center; + } + .quote {text-align: right;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + sup {font-size: 55%;} + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + .footnotes {border: dashed 1px gray; + } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .5em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée +pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812 + Tome II + +Author: Général Comte de Ségur + +Release Date: February 2, 2007 [EBook #20507] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<table summary="note" border="0" cellpadding="10" style="background-color: #C0C0C0;"> + <tr> + <td valign="top"> + Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conservée.</td> + </tr> + +</table> + +<h2>HISTOIRE</h2> +<h1>DE NAPOLÉON</h1> +<h3>ET</h3> +<h2>DE LA GRANDE-ARMÉE</h2> +<p class="center">PENDANT L'ANNÉE 1812;<br /><br /> +par</p> + +<p class="script">M. le général comte de Ségur.</p> + +<p class="quote">Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit +incipiam.........</p> + +<p class="quote">Virg.</p> + +<h3>TOME SECOND.</h3> + +<h3>BRUXELLES,</h3> + +<p class="center">ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,</p> + +<p class="center">RUE DE LA MONTAGNE, Nº 1015.</p> + +<p class="center">1825</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p><a name="toc" id="toc"></a></p> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0" style="margin-left: 2%;"> +<tr><td> +<a href="#LIVRE_HUITIEME"><b>LIVRE HUITIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_I"><b> CHAPITRE I</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b> CHAPITRE X.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b> CHAPITRE XI.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_NEUVIEME"><b>LIVRE NEUVIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ia"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIa"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIa"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVa"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Va"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIa"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIa"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIIa"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IXa"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Xa"><b> CHAPITRE X.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIa"><b> CHAPITRE XI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIIa"><b> CHAPITRE XII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIIIa"><b> CHAPITRE XIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIVa"><b> CHAPITRE XIV.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_DIXIEME"><b>LIVRE DIXIÈME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ib"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIb"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIb"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVb"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vb"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIb"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIb"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIIb"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IXb"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_ONZIEME"><b>LIVRE ONZIEME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Ic"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIc"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIIc"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVc"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vc"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIc"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIc"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIIc"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IXc"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Xc"><b> CHAPITRE X.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIc"><b> CHAPITRE XI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIIc"><b> CHAPITRE XII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIIIc"><b> CHAPITRE XIII.</b></a><br /><br /> +<a href="#LIVRE_DOUZIEME"><b>LIVRE DOUZIEME.</b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_Id"><b> CHAPITRE I.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IId"><b> CHAPITRE II.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IIId"><b> CHAPITRE III.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IVd"><b> CHAPITRE IV.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Vd"><b> CHAPITRE V.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VId"><b> CHAPITRE VI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIId"><b> CHAPITRE VII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIIId"><b> CHAPITRE VIII.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IXd"><b> CHAPITRE IX.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_Xd"><b> CHAPITRE X.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XId"><b> CHAPITRE XI.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XIId"><b> CHAPITRE XII.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>HISTOIRE</h2> +<h1>DE NAPOLÉON</h1> +<h3>ET</h3> +<h2>DE LA GRANDE-ARMÉE</h2> +<p class="center">PENDANT L'ANNÉE 1812;</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_HUITIEME" id="LIVRE_HUITIEME"></a>LIVRE HUITIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">On</span> a vu l'empereur Alexandre, surpris à Wilna au milieu de ses +préparatifs de défense, fuir avec son armée désunie, et ne pouvoir la +rallier qu'à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. Entraîné dans +la retraité précipitée de Barclay, ce prince s'était réfugié à Drissa, +dans un camp mal choisi et retranché à grands frais; point dans +l'espace, sur une frontière si étendue, et qui ne servait qu'à indiquer +à l'ennemi quel devait être le but de ses manœuvres.</p> + +<p>Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce camp et de la Düna, avait +pris haleine derrière ce fleuve. Ce fut là seulement qu'il consentit à +recevoir pour la première fois un agent anglais: tant il attachait +d'importance à paraître, jusqu'au dernier moment, fidèle à ses +engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi, +ou bonne foi réelle; ce qui est certain, c'est qu'à Paris, après le +succès, il affirma sur son honneur (au comte Daru) «que, malgré les +accusations de Napoléon, ç'avait été sa première infraction au traité de +Tilsitt.»</p> + +<p>En même temps, il laissait Barclay faire aux soldats français et à leurs +alliés ces adresses corruptrices qui avaient tant ému Napoléon à +Klubokoë; tentatives que les Français trouvèrent méprisables, et les +Allemands intempestives.</p> + +<p>Du reste, l'empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de +guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu'il +avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la +Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de +son armée fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, daté +de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs +villes qu'occupèrent presque aussitôt les Français. On remarqua aussi +son départ de l'armée, lorsqu'elle commençait à combattre.</p> + +<p>Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes +provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à +Moskou, à sa grande nation, on convenait qu'elles étaient singulièrement +appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, +dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie +très-sensible.</p> + +<p>Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, +on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans; rien +n'avait été exigé: seulement on avait emmené les seigneurs les plus +puissans; leur défection eût été d'un exemple trop dangereux, et dans la +suite leur retour plus difficile, s'étant plus compromis; c'étaient +d'ailleurs des otages.</p> + +<p>Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce, +des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient +fait oublier l'indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et +tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir +exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme naissant l'incendie +des propriétés: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents +mâles, avait été ordonné.</p> + +<p>Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir, +religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait +tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne +pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce qui n'était pas recrue, +devenait milice ou Cosaques.</p> + +<p>L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'était à Moskou à donner +l'exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes <i>Moskou aux +coupoles dorées</i>, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent +quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs +jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs, +entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient +dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal; ils se +groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste +et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore, +l'une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et +rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les +richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.</p> + +<p>Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, étaient tous couverts +d'un fer poli et coloré; les églises, chacune surmontée d'une terrasse +et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le +croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'était +l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin +le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.</p> + +<p>Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille +couleurs variées! À son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui. +Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient +amusé, son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation +augmentait encore son étonnement; il reconnaissait aux nobles les +usages, les mœurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la +riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le +luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du +peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le +frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et +parfois rude, comme il convient à la Moskovie.</p> + +<p>Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de +palais, les richesses dont ils étaient ornés; le luxe des équipages; +cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces +spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces +joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait +transporté, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de +souverains, venus avec leurs usages, leurs mœurs et leur suite; de +toutes les parties du monde.</p> + +<p>Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans; +des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de +leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept +siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de +leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire +presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y +règnent sur un million de serfs. Enfin, c'étaient des nobles, +s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et +le tombeau de leur noblesse;» car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.</p> + +<p>Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus +illustres doivent naître et s'élever; que ce soit de là qu'ils doivent +s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et +qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils +doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher; +leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune +noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus +rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.</p> + +<p>Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et +comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre; c'est +comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que +respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi +leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de +gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou +disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par +leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager.</p> + +<p>La nécessité y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, précédé de +ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y +parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la +circonstance, l'assemblée, l'orateur et les résolutions qu'il inspira. +Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu'un seul cri, mais simultané, +unanime, s'élança de tous les cœurs: on entendit de toutes parts: +«Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!»</p> + +<p>Puis aussitôt, l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, et, +pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix +l'interrompirent en s'écriant «que la patrie voulait davantage; que +c'était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de +vivres, qu'il fallait donner!» C'était offrir, pour le seul gouvernement +de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.</p> + +<p>Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération; quelques-uns +disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le +danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette +assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment +qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.</p> + +<p>Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance, on entendit les principaux +nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure. «Le +danger était-il donc si pressant! l'armée russe, qu'on leur disait +encore être de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus? +Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces +miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment espérer +jamais leur retour! Il faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs +rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission? non +sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et +d'idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y +propageraient un esprit d'indocilité, qui rendrait le commendement +incommode, et gâterait la servitude.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et +digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il +est par-tout le même; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop +près; qu'enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par +résultats.</p> + +<p>Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement: il leur +fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un +perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les +lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.»</p> + +<p>On dit qu'à ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures +mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la +fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient; une +rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs +poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en +exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent +eux-mêmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour +cinquante mille roubles. C'était les deux tiers de sa fortune, et il les +apporta le lendemain.</p> + +<p>Ces marchands sont divisés en trois classes: on proposa de fixer à +chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans là dernière +classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite; +et, dans l'instant, il s'imposa lui-même bien au-delà de la fixation +proposée; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On +profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce +qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore +ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur +empereur.</p> + +<p>Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les +autres gouvernemens répétèrent, comme autant d'échos, le cri national de +Moskou. L'empereur accepta tout; mais tout ne put être donné +sur-le-champ: et quand, pour achever son ouvrage, il réclama le reste +des secours promis, il fut forcé d'user de contrainte; le péril qui +avait soumis les uns et échauffé les autres, s'étant éloigné.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Viazma, l'alarme +dans Moskou. La grande bataille n'était point encore perdue, et déjà +l'on commençait à abandonner cette capitale.</p> + +<p>Dans ses proclamations, le gouverneur-général comte Rostopschine, disait +aux femmes: «qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur, +moins il y aurait de péril; mais, que pour leurs frères et leurs maris, +ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte.» Puis il +ajoutait des détails rassurans sur les forces ennemies: «c'étaient cent +cinquante mille hommes réduits à se nourrir de cheval. L'empereur +Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale; quatre-vingt-trois +mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons +marchaient vers Borodino pour se joindre à Kutusof.»</p> + +<p>Il finissait en disant: «Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai: +Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent +mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante +pièces de canon, et nous mettrons fin à tout et ensemble.»</p> + +<p>On a remarqué, comme une singularité toute locale, que la plupart de ces +proclamations étaient en style biblique, et en prose rimée.</p> + +<p>En même temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on +faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon +monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé, avait été de +planer sur l'armée française, d'y choisir son chef, et de l'écraser par +une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui échouèrent, +les ressorts des ailes s'étant toujours brisés.</p> + +<p>Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la +confection d'une multitude de fusées et de matières à incendies. Moskou +elle-même devait être la grande machine infernale, dont l'explosion +nocturne et subite dévorerait l'empereur et son armée. Si l'ennemi +échappait à ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de +ressources; et l'horreur d'un si grand désastre, dont on saurait bien +l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de +Viazma et de Gjatz, soulèvrait toute la Russie.</p> + +<p>Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands +conquérans de l'Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté +sans hésitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe à Paris. C'est un +homme rangé, bon époux, excellent père; son esprit est supérieur et +cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément; mais comme +quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps +modernes une énergie antique.</p> + +<p>Désormais, son nom appartient à l'histoire: toutefois, il n'eut que la +plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà +commencé dès Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui +est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifié par +le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien +doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renversé, envisage +son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose, +peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts +publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du +sort de l'état, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la +destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement; +protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule +de riches commerçans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe, +il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière; +lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses +palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces +intérêts blessés, détruits et révoltés.</p> + +<p>Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante +assurance? En décidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut +pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette +grande cité, ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était +impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées +sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent +cinquante mille nommes.</p> + +<p>Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si +importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre, +dont le but devait être d'attirer et de retenir Napoléon, jusqu'à ce que +l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute +la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce +conquérant; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc +le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider +enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver; +détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus +dangereuse que la première.</p> + +<p>Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls: +l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée +dans Moskou, et arrachée à son empereur; l'autre était un danger +politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les +séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une +conquête.</p> + +<p>Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur +populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple +de tout l'empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la +seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à +élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses, +de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses +compatriotes nobles ou sénateurs; et sur-tout entre un peuple serf et +les soldats d'un peuple propriétaire et libre; enfin, entre ceux-ci et +cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou +le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la +révolution française a été faite.</p> + +<p>Tout se prépara en silence, à l'insu du peuple, des propriétaires de +toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora +qu'elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment +de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les +églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les +seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en +accusèrent; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous +l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et +s'inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils +nous en chargeassent.</p> + +<p>Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande +détermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un +mystère pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du +despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.</p> + +<p>Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors +l'empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité. +Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D'autres croient que ce +fût une des causes de son absence de l'armée, et que, ne voulant +paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin.</p> + +<p>Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était +forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter +l'épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs. +Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de +la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages +de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis.</p> + +<p>L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchés les uns +sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc, +une table et une image forment tout le mobilier, n'était guère un +sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien à eux, qui ne +s'appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout +leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur propriété, et +qu'ils faisaient tout leur revenu.</p> + +<p>D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques +bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes +pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont +toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de +cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du +commerce, ou de la société.</p> + +<p>Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter +tant d'établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de +richesses mobilières et immobilières? et cependant, l'abandon total de +Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là, +comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hésitèrent +point à se retirer à notre approche: car il semble que pour ceux-là +rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous +crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'eût pas +besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'idées pour +juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences: +l'exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou, +auraient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.</p> + +<p>Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage +et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux +habitans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares. +Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le +combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se +sauver dans cette vie et dans l'autre: obéissance, honneur, religion, +peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.</p> + +<p>Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives, des caisses +publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands, +avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans +ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de +voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration.</p> + +<p>Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des +mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge. Elle errait +depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'étonnait, +quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'était comme +le chant de mort de cette vaste cité; immobile, elle regarde, et voit +s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes désolés, emportant +leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux. +Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les +précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous +répétaient en pleurant.</p> + +<p>Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les +dépassèrent avec une douloureuse hésitation; leurs regards, se +détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur +ville sainte: mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se +perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ainsi</span> fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de +Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante +lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de +voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour +prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de +ces malheureux jusqu'au dernier moment.</p> + +<p>À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé +l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins +riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule +habitation qu'ils possédaient; enfin l'insuffisance des transports, +malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie; soit que de +très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en +eussent réduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les +voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt +marquées que faites.</p> + +<p>C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est +vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des +autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On +le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler +d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des +fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour +cette défaite.</p> + +<p>La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement +abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle +audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne +lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans +exécution.</p> + +<p>Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être +furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point +affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie +on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis; comme il se +hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son +souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont +ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.</p> + +<p>Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de +son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion +des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque +au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des +chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et +menaçans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore; mais, +chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle +anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés +d'espoir et abattus d'effroi.</p> + +<p>Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit +chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus +d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse +retentirent: on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues +pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et +ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour +venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y +demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une +grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu +allait saisir et leur livrer Napoléon.</p> + +<p>Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou +comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires. Parmi +les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les +montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et +cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir +les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile, +Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux, +et en hiver par le traînage.</p> + +<p>Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire, +sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de +Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens, +leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir; leurs +seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres; tout cela +était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis +si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla +d'activité; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus +long-temps contre une plus grande terreur.</p> + +<p>Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui déclare: «qu'il va +défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra +dans les rues; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe, +qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.» +Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande +qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le +Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés, +il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur +prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à +Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les +ennemis. Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous +leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'œuvre pour +réduire en poudre ces perfides.»</p> + +<p>En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après +s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les +munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième +rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner +assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses +blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser +l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue +de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs +russes.</p> + +<p>Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y +ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la +capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit +politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à +toute sa responsabilité.</p> + +<p>L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait +quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq +mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille +hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de +fusils, et moitié de piques.</p> + +<p>L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la +grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino; +restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les +divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle était donc encore +forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche +était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents +voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait +plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof +calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au +reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des +motifs purement militaires à sa retraite.</p> + +<p>Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur +jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs +qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci +apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans +combat, de cette capitale vient d'être décidé.</p> + +<p>À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le +temps pressait: on se hâte: On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort +qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine: +il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.</p> + +<p>La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes; ils +annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les +ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer +du quartier marchand. On enlève les pompes; la désolation monte à son +comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La +plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent +réciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but; +les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant +d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, +l'abandonne; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite, +elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.</p> + +<p>Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes, +d'enfans et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts; ils +fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers +champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, +dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, +faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant +ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père +infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur +servirent d'abri: ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.</p> + +<p>Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier +jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir +et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort +tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une +joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, +l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde; +on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa +trahison.</p> + +<p>C'était le fils d'un marchand: il avait été surpris provoquant le peuple +à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une +secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association +d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les +fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. +Toutefois, il n'avoua pas de complices.</p> + +<p>Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le +voir intercéder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le +gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le +bénir. «Moi! bénir un traître!» s'écrie le Russe furieux; et dans +l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste +horrible, il le maudit.</p> + +<p>Ce fut le signal de l'exécution. On abattit d'un coup de sabre mal +assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être +l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas +aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se +jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.</p> + +<p>Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se +tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer +l'arrivée des Français; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la +Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant +aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et +leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort +le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe.</p> + +<p>Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux +Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats +de police dirigèrent la fureur. On les organisa; on assigna à chacun son +poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et +l'incendie éclatassent par-tout à la fois.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof +ne s'était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il +monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec +précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner +le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On +s'attendait à une bataille: le terrain s'y prêtait; des ouvrages étaient +ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus +légère résistance.</p> + +<p>Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moskou, +qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de +son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et +se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux +heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. +À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent; ils crient: +«Moskou! Moskou!» Chacun alors presse sa marche; on accourt en désordre, +et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport: «Moskou! +Moskou!» comme les marins crient: «Terre! Terre!» à la fin d'une longue +et pénible navigation.</p> + +<p>À la vue de cette ville dorée, de ce nœud brillant de l'Asie et de +l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les +usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous +arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire +était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant +souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos +actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de +nos moindres mouvemens serait historique.</p> + +<p>Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés +des acclamations de tous les peuples; fiers d'élever notre siècle +reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà +grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.</p> + +<p>À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque +respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu +de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères! Nous serions, +le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec +étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration! On +accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles. +Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire: +désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de +merveille.</p> + +<p>Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus +modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux; +qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être +surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de +celle d'Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses +guerres de l'antiquité.</p> + +<p>Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on +acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie: +«J'étais de l'armée de Moskou!»</p> + +<p>Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre +abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pensée +d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler +encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur!</p> + +<p>Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté; une exclamation +de bonheur lui échappa. Depuis la grande bataille, les maréchaux +mécontens s'étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moskou +prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un +si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils +oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de +l'empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à +la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour +compléter sa victoire.</p> + +<p>Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop +à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri +avait été: «La voilà donc enfin cette ville fameuse!» Et le second fut: +«Il était temps!»</p> + +<p>Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de +l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs +renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une +gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes +ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il +sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population, +son sénat et la principale noblesse russe? Dès lors cette entreprise, où +il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force +d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera +grandeur; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra +son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa +perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider +s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire; enfin +s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau.</p> + +<p>Cependant, l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà, à sa gauche et à +sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville +ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs, +l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait; +seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce +général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son +arrière-garde le loisir de l'évacuer.</p> + +<p>Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent +quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers +comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent +autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils +exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les +montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore +barbares. L'un d'eux l'appela son <i>hettman</i>.</p> + +<p>Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il +trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait; il pensa +les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance, +entretint l'espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire +illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.</p> + +<p>Cependant, le jour s'écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme +inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît; l'impatience des soldats +devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans +l'enceinte de la ville; «Moskou est déserte!»</p> + +<p>À cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napoléon descend de la +montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de +Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais +inutilement. Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc, +puisqu'ils le veulent!» Et il recommande la plus grande discipline; il +espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre; +car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.»</p> + +<p>Mais alors, les rapports se succèdent; tous s'accordent. Des Français, +habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis +quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple: ils confirment la +fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'écrie: «Moskou déserte! +quel événement invraisemblable! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi +les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralysés +de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-là +toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur +confiance, et va au-devant de leurs prières.</p> + +<p>Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples +si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs +possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser. +Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moskovite ne se présente; aucune +fumée du moindre foyer ne s'élève; on n'entend pas le plus léger bruit +sortir de cette immense et populeuse cité; ses trois cent mille habitans +semblent frappés d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du +désert!</p> + +<p>Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit +encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que +l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de +cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'empereur, +et s'imagina avoir amené une députation. Dès la première réponse de ces +misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux +journaliers.</p> + +<p>Alors seulement, il ne douta plus de l'évacuation entière de Moskou, et +perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, +et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son +désir, il s'écria: «Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que +produira sur eux la prise de leur capitale!»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Déjà</span> depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa +cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps +gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement, +à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante +taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces +guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs +chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient +de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne +songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes +nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales +ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.</p> + +<p>Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si +remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, +mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et +brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de +tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient +entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation +entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs, +de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre +naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.</p> + +<p>Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine, +qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption +de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe +excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette +noblesse.</p> + +<p>On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus +souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des +grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour +s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et +hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les +conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux +après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit +épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement +produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous +errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, +où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon +s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.</p> + +<p>Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait, +des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux +couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus +longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette +citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de +son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et +atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale +ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles +de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de +canon.</p> + +<p>On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. +L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses +officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de +nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, +et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer +avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient +attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et +sauvage de la haine nationale.</p> + +<p>Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette +rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, +virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se +dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte +jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de +déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde. +Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là +à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au +milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant +marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils +allèrent rejoindre Kutusof.</p> + +<p>Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse +cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en +Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour +atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y +arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage +fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.</p> + +<p>Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se +retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat, +fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups +de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur +en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient +à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y +répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il +semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux +rives de la Seine, recommencèrent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Napoléon</span> n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrêta dans une des +premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le +maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. «Sur-tout, lui dit-il, +point de pillage! Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moskou +envers et contre tous.»</p> + +<p>Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succédaient. Il vint +des Français, habitans de ce pays, et même un officier de la police +russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses +préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. À chaque +instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. +Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand vers deux +heures du matin, il apprit que le feu éclatait.</p> + +<p>C'était au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche +quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu, +lui-même y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui +montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes fermées, encore +intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fumée noire en +sort déjà. Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.</p> + +<p>À la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne des Romanof et des +Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de +la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les +flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il +reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête; +on l'entend s'écrier: «Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique +palais des czars! dans le Kremlin!» Il en examine tous les détails avec +un orgueil curieux et satisfait.</p> + +<p>Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que présente la +ville; et, dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des +paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi +venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette +lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon +l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce +désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.</p> + +<p>Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise: il se rendit maître du +feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. +Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre l'établi, l'inquiétude +suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais +somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de +si excessives privations.</p> + +<p>Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtimens du Kremlin. De là, +leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit, +une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent, et voient des +flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font +bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le +vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et +s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et +son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où +nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute +ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris +ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, +tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.</p> + +<p>Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit +en s'écriant: «C'est à faire aux autres, cela ne nous regarde plus.» Car +telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité +d'événemens et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel +l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne +laissaient à chacun que la mesure de forces et de sentiment +indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.</p> + +<p>Cependant, de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore; ils +voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction +que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent +l'imprudence et l'indiscipline française, qu'ils accusent de ce +désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et +trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme acharnés +contre le quartier-impérial, se montrent ardens à saisir cette nouvelle +direction.</p> + +<p>À cette vue, un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moskovites, +connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils +conçu l'espoir de brûler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de +fatigue et de sommeil; ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils +enveloperaient Napoléon dans cette catastrophe; que la perte de cet +homme valait bien celle de leur capitale; que c'était un assez grand +résultat pour y sacrifier Moskou tout entière; que peut-être le ciel, +pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand +sacrifice; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense +bûcher.</p> + +<p>On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de +l'empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non-seulement le +Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais, cette +nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient +laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres +de Napoléon.</p> + +<p>C'était l'instant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes +parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin; car le vent, sans +doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant +d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'empereur étaient perdus, si une +seule des flammèches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un +seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des +étincelles qui traversaient les airs, dépendit le sort de l'armée +entière.</p> + +<p>Enfin le jour, un jour sombre parut; il vint s'ajouter à cette grande +horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se +réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même, +vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y +vinrent tomber d'épuisement et de désespoir.</p> + +<p>Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que +l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, +et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une +espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous +effrayait. On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si +épouvantable catastrophe: elle souillait notre gloire, elle nous en +arrachait le fruit, elle menaçait notre existence présente et à venir; +nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde +civilisé devaient faire justice. On ne sortait de cet abîme de pensées, +et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par +la recherche avide des nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les +Russes seuls de ce désastre.</p> + +<p>En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient. +Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe enflammé s'était +abaissé sur le palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé; c'était +un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse: on avait aperçu +des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées. +Ici, des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les poêles de +plusieurs maisons, ils avaient blessé les militaires qui se pressaient +autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il étaient +allés se choisir d'autres asiles; mais, près d'entrer dans ces maisons +toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible +explosion; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était +devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et +bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes.</p> + +<p>Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et +des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une +épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, enivrés de vin et du +succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher; ils parcouraient +triomphalement ces rues embrasées; on les surprenait armés de torches, +s'acharnant à propager l'incendie: il fallait leur abattre les mains à +coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces +bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moskou; +et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution, n'avait pu +être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime.</p> + +<p>Aussitôt l'ordre fut donné de fusiller sur place tous les incendiaires. +L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une +partie du Kremlin, avait pris les armes; les bagages, les chevaux tout +chargés, remplissaient les cours; nous étions mornes d'étonnement, de +fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement. Maîtres +de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses portes!</p> + +<p>Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée +disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler +le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour +et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut +commander à cet élément; mais bientôt il fléchit, et s'arrêta devant +l'impossibilité. Surpris, quand il a frappé au cœur d'un empire, d'y +trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, +il se sent vaincu et surpassé en détermination.</p> + +<p>Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme +qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les +airs en tourbillons de fumée et de flammes. Alors une extrême agitation +s'empare de lui; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. À +chaque instant, il se lève, marche et se rassied brusquement. Il +parcourt ses appartemens d'un pas rapide; ses gestes courts et véhémens +décèlent un trouble cruel: il quitte, reprend, et quitte encore un +travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et contempler les +progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de +sa poitrine oppressée. «Quel effroyable spectacle! Ce sont eux-mêmes! +Tant de palais! Quelle résolution extraordinaire! Quels hommes! Ce sont +des Scythes!»</p> + +<p>Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert, puis la +Moskowa et ses deux quais: et pourtant les vitres des croisées contre +lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des +balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour +écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser.</p> + +<p>En cet instant, le bruit se répand que le Kremlin est miné: des Russes +l'ont dit, des écrits l'attestent; quelques domestiques en perdent la +tête d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de +l'empereur et leur destin décideront, et l'empereur ne répond à cette +alarme que par un sourire d'incrédulité.</p> + +<p>Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et +regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante +conquête; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa +forteresse; le cerner, l'y tenir comme assiégé; envahir à chaque minute +les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le réduire +enfin à la seule enceinte du Kremlin.</p> + +<p>Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit +approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers; le vent +d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit +alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène: ils se joignirent +au prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs +prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent +l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.</p> + +<p>Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder +cette conquête, même à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, «Le feu est +au Kremlin!» passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur +contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le +danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment +sur lequel il se trouvait; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un +soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait +interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a +exécuté sa consigne au signal donné par son chef. Tout est donc voué à +la destruction, même le Kremlin antique et sacré.</p> + +<p>L'empereur fit un geste de mépris et d'humeur; on emmena ce misérable +dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous +leurs baïonnettes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cet</span> incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier +du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide +hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le +château impérial de Pétrowsky.</p> + +<p>Mais nous étions assiégés par un océan de flammes; elles bloquaient +toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties +qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers +les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet +étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à +s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie? Plus +près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment +avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu? +Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés +par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues +disparaissaient dans la fumée et sous les décombres.</p> + +<p>Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous +le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute +brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet +enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux +passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit +du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des +toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris +embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement +impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, +fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous +marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux +murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux; qu'il fallait +cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des +cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre +respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la +fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une +chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à +chaque instant et pénétraient nos vêtemens.</p> + +<p>Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait +notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. +Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards +du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces +tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidèrent vers les +décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin.</p> + +<p>Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé +à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher +Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport: +l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne +le quittait jamais.</p> + +<p>Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il +dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. +Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva +avec la nuit à Pétrowsky.</p> + +<p>Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards +sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute +sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui +s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement. +Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long +silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!»</p> + +<p>L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses +moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de +toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il +prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé +d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total +d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de +Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne; +enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles +qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de +Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée +jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la +nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour +étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux +projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter; +et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et +physiques de ceux qui l'entourent.</p> + +<p>Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il +va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses +cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens +corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est +comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une +distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier, +Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les +vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.</p> + +<p>En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a +tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et +Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg; +c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour +l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour +s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie; +enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers +Smolensk et la Lithuanie.</p> + +<p>Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon +reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de +Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies +de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne +veut pas s'être trompée, il les repousse.</p> + +<p>D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur +une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en +Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de +nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes +quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice. +Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans +découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de +blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de +ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait?</p> + +<p>Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant +de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de +traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour +recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier, +refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie +n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette +grande curée.</p> + +<p>Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe +encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est +encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de +Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide +donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement +préservé.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Les</span> camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier. +C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de +vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des +portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide +qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs +officiers, tout tachés de boue et noircis de fumée, assis dans des +fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. À leurs pieds étaient +étendus ou amoncelés les schalls de cachemires, les plus rares fourrures +de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans +lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre, +et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. Singulier +assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe +et de misère!</p> + +<p>Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats +traînant leur butin, ou chassant devant eux, comme des bêtes de somme, +des mougiques courbés sous le poids du pillage de leur capitale; car +l'incendie montra près de vingt mille habitans, inaperçus jusque-là dans +cette immense cité. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes, +paraissaient bien vêtus; c'étaient des marchands. On les vit venir se +réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Il y +vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et +soufferts ou à peine remarqués par les autres.</p> + +<p>Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs +jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même +encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans +songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, +soit insouciance ou pitié, et que, hors du combat, le Français se plaise +à n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien +plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le +désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé +cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de +traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept +à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.</p> + +<p>En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé d'un spectacle encore +plus étrange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons +éparses, restées debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce +colosse abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de +cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des +piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues.</p> + +<p>Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de +vêtemens presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces +décombres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour +en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des +restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en +aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa: c'était pour en retirer +des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient +sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.</p> + +<p>Cependant la vue du butin, dans ceux des camps où tout manquait encore, +avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus +sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent. «Pourquoi les retenir; +pourquoi les laisser périr de faim et de misère, quand tout était à leur +portée! Devait-on laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur +arracher? D'où vient ce respect pour l'incendie?» Et ils ajoutaient: +«que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonnée, mais +encore ayant voulu tout y détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver +serait légitimement acquis; qu'il en était des restes de cette cité +comme de ces débris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux +vainqueurs; les Moskovites s'étant servis de leur capitale comme d'une +grande machine de guerre pour nous anéantir.»</p> + +<p>C'étaient les plus probes et les plus disciplinés qui parlaient ainsi, +et l'on n'avait rien à leur répondre. Cependant, un scrupule exagéré +empêchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le régler: +alors, poussés par les besoins les plus impérieux, tous se précipitent, +soldats d'élite, officiers même. Les chefs sont obligés de fermer les +yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes +indispensables.</p> + +<p>L'empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est +embarrassée par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui +en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats groupés +autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des +boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils +cherchent à enfoncer.</p> + +<p>Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a +jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie; enfin, par un +riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car +voilà les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant +tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient +tout emporter; puis au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de +jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.</p> + +<p>Les routes en sont obstruées; les places comme les camps sont devenus +des marchés où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire. +Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont +vendus à vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien +au-delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte +immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir. +Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas +de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus +exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain. +Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près +des flammes qui les atteignent et les tuent.</p> + +<p>Néanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au +feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut +respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le +pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns +de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent +dérober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cités. La +guerre, dans ces hommes ardens, était une passion qui en supposait +d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point; ils +usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour +donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout payé +par le danger.</p> + +<p>Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut guère de distinction à +établir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent à regret, quelques +autres avec joie, tous par nécessité. Au milieu de richesses qui +n'appartenaient plus à personne, prêtes à être consumées, et se perdant +au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute +nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus, et pour laquelle il +n'y avait point de règle tracée. Les plus délicats par leurs sentimens, +ou parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux soldats les +vivres et les vêtemens qui leur manquaient; d'autres envoyèrent pour eux +à la maraude; les plus nécessiteux furent obligés de se pourvoir de +leurs propres mains.</p> + +<p>Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarrassés des fruits de leur +pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils +calculèrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient +dédaigné de faire pour se sauver eux-mêmes.</p> + +<p>Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon rentra dans Moskou. +Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée répandue sur ces +ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que +le désordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-même, était +entraînée; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions, +et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient +dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats +affamés; quand il apprit que les différens corps, en proie à tous les +besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moskou; +qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce +pillage irrégulier, alors il donna des ordres sévères, il consigna sa +garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues +au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle, +comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs +russes.</p> + +<p>Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans, +effarouchés, ne revenaient plus: beaucoup de vivres étaient gaspillés. +L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute; mais ici +l'incendie l'excuse: il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il +est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré +dans l'ordre.</p> + +<p>Quelques écrivains, et des Français mêmes, ont fouillé ces décombres, +pour y trouver les traces de quelques excès qui purent y être commis. Il +y en eut peu. La plupart des nôtres se montrèrent généreux pour le petit +nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent. +Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans +le pillage, cela doit-il étonner d'une armée exaspérée par de si grands +besoins, si souffrante, et composée de tant de nations?</p> + +<p>Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant écrasé ces +guerriers, des reproches s'élevèrent. Eh qui ne sait que de pareils +désordres ont toujours été le mauvais côté des grandes guerres, la +partie honteuse de la gloire; que la renommée des conquérans porte son +ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un être, si petit +qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse éclairer à la +fois de tous côtés? C'est donc une loi de la nature que les grands corps +aient de grandes ombres.</p> + +<p>Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme des vices de cette +armée. C'étaient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela +même les unes furent moins louables, et les autres moins blâmables, en +ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, commandés par l'exemple et les +circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la +fixité de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de départ +et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette +armée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant à leur +place: or comme cette position était très-élevée, très-extraordinaire, +fort compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser +l'ensemble, et en apprécier tous les résultats nécessaires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span> Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers +Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à +la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller +jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des +Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres +et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur +sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le +sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pénétrés +d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait +seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des +flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté +était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la +figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu +de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils +croyaient notre ouvrage: il décelait déjà cette vengeance féroce, qui +fermentait dans leurs cœurs, qui se répandit dans tout l'empire, et +dont tant de Français furent victimes.</p> + +<p>En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à +son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour +conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec +Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais +vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'âme +d'un empire; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout +l'empire de Russie.»</p> + +<p>Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette +blessure sera profonde et ineffaçable;» mais bientôt se relevant, il dit +«que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le +sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc +de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par +ses détachemens: là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les +ressources de l'empire, recompléter son armée;» et déjà (le 16 +septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste +conquête.»</p> + +<p>On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon +espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en +craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans +ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse à ses +peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il; jurons de +redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou +déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même +d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays, +sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite +par le fer, la faim et la désertion; il n'a dans Moskou que des débris; +il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds.</p> + +<p>»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein +d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et +l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à +travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous +donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui +d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des +nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par +une invocation au Tout-Puissant.</p> + +<p>Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour +nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les +faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y répondirent. +Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a été complet, sans +réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au +milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est +restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une +civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand +peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de +gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder +successivement.</p> + +<p>Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui +réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita +pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait +atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte +Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent +que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand +tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de +fumée.</p> + +<p>Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine +lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes +qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis +d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de +surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai +embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein +de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent +vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison, +pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous +ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un +demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.»</p> + +<p>Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre, +un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4 +octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se +retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani. +Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la +demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un +parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet +instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi +ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire; il combattit +jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.</p> + +<p>Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre, +suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit +suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était +ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les +flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y +appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts, +ses traîneurs; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire, +par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou +prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand +débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil.</p> + +<p>Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat +furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient +une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, +furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie, +et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait +son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc +moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps +heureux, ce qu'il désire, il l'espère.</p> + +<p>Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre +sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer, +soit même pour se reposer; car la volonté en lui surpasse l'imagination. +En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres.</p> + +<p>Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées, +et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans +interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en +a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord +arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes +militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques +maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour +garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu +établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue +échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où +l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques +Cosaques suffisaient.</p> + +<p>Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude +de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà +l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a +plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore, +l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une +occupation; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main. Il +est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à +chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir, +isolé ou non; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout +ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris; tant la science d'une +administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés +et bien choisis, et le chef exigeant.</p> + +<p>Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure +encore! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté; +perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la +défense contre l'attaque.</p> + +<p>Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes +que leur puissant ennemi veut se fixer dans le cœur de leur empire. +Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est +donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu +des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un +chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des +Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que +l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait +de longue main à toutes ces déceptions.</p> + +<p>Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est +déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est un +affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de +colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez, +s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince +Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou, +marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre! +Murat et Davoust feront l'arrière-garde!» Et l'empereur, tout animé, +fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et +silencieuse n'exprime que l'étonnement.</p> + +<p>Alors, s'exaltant pour exalter: «Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que +cette pensée n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre +aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous! De +quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il +apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales +du Nord.»</p> + +<p>Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route +stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur +cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent +rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord, +aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en était +déjà trop près; et que deviendraient six mille blessés encore dans +Moskou: on allait donc les livrer à Kutusof! Celui-ci talonnerait +l'armée! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher, +comme en fuyant, à une conquête!»</p> + +<p>Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets; soin +bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres +imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût +été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui +qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir +obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et +de reculer.</p> + +<p>C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis, +et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce +grand-officier avait plu à Alexandre: il était le seul, entre tous les +grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son +rival; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son +intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.</p> + +<p>Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de +montrer son anxiété. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hésite. Il +marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa +fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence: elle va céder +enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il +daignait l'accorder.</p> + +<p>Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur +Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans +doute son grand-écuyer: alors la Russie se soulèvera contre l'empereur +Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on +l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le +regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère, +ajoute-t-il, convient à nos intérêts; aucun autre prince ne pourrait le +remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette +catastrophe, à lui envoyer Caulincourt.</p> + +<p>Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne +changea point de langage; il soutint «que cette ouverture serait +inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué; +Alexandre n'écouterait aucune proposition; que la Russie sentait, à +cette époque de l'année, tout son avantage; que, bien plus, cette +démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que +Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre +position.»</p> + +<p>Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il +marquerait d'inquiétude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait, +et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur +rompit brusquement cet entretien par ces mots: «Eh bien, j'enverrai +Lauriston.»</p> + +<p>Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et +que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour +même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui +répliqua avec amertume: «qu'il aimait les plans simples, les routes les +moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu, +mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant, +comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre, +il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour +Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent: «Je +veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez +seulement l'honneur!»</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est +aussitôt suspendue, l'entrevue accordée; mais Volkonsky, aide-de-camp +d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Vilson assure que +les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et +l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci +n'avait point osé sortir de son camp.</p> + +<p>Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à +Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire, +et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation +qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Volkonsky, et +voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napoléon irrité se serait +précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout +incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins +décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses +renforts.</p> + +<p>Malheureusement Beningsen se hâta de demander un entretien à Murat. +Lauriston attendit. Le chef d'état-major russe, plus habile à négocier +qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau, par des formes +respectueuses; de le séduire par des éloges; de le tromper par de douces +paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de +la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur résultat, et +regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un +meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper.</p> + +<p>Il décida Lauriston à retourner dans le camp des Russes, où Kutusof +l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Beningsen et Volkonsky +voulaient en rester les témoins. Cela choqua le général français: il +exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.</p> + +<p>Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son +but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe +répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs; mais aussitôt il +proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et +offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna +ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses +généraux.</p> + +<p>À les entendre, «tous gémissaient de cette continuité de combats. Et +pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient +s'estimer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils formaient des +vœux ardens pour qu'une prompte paix arrivât de Pétersbourg. Jamais +Volkonsky ne se hâterait assez.» Et ils s'empressaient autour de +Lauriston, l'attirant à part, lui prenant les mains, et lui prodiguant +ces manières caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.</p> + +<p>Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient sur-tout entendus pour +tromper Murat et son empereur. Ils y réussirent. Ces détails +transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir +peut-être, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, pressé +d'échapper au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir +s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses +généraux, il triomphe «en leur annonçant une paix toute prochaine! +Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes! À la +réception de sa lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie.»</p> + +<p>Cet armistice était singulier. Pour le rompre, il suffisait de se +prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour +le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins +que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi, ni +faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait +par-tout, excepté où elle pouvait nous être favorable.</p> + +<p>Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut à se montrer +aux avant-postes ennemis. Là, il jouissait des regards que sa bonne +mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les +chefs russes n'eurent garde de le dégoûter, ils le comblèrent de toutes +les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait +ordonner à leurs vedettes comme aux Français. Si quelque partie du +terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui +céder.</p> + +<p>Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire +qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à +Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui. +Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres: +«Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!» Toutes les idées possibles +venaient à des hommes à qui tout était arrivé.</p> + +<p>Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques +instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre +irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes +ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder +sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille +garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux? +Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa +ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses +magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.»</p> + +<p>En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient +encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la négligence de son +chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâcheté d'un officier, +qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit +son salut.</p> + +<p>Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers, +allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et +comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en +plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux +revenaient épuisés: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de +seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les +arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes +continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux +d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec +quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages, +pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils +avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.</p> + +<p>Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de +Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main, +et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof, +puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal +d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur +nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit +égorger toute la garnison.</p> + +<p>Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous; +l'armée s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus +entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant +d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail.</p> + +<p>Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières +se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans +leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue, +vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont +récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces +chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue +crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas +qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre +se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans +l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de +recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.»</p> + +<p>Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes +rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années, +d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les +chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible. +Aucun ne manquait à l'appel national; la Russie entière se levait; les +mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils +étaient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse +nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe +des croisés, et les entendre crier: Dieu le veut.</p> + +<p>Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à +l'approche de leur puissant hiver; c'était leur allié naturel et le plus +terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient, +ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos +ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à +demi mortes.»</p> + +<p>On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là +demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé, +assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et +mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de +leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger; ils +ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays; que, vif, on se devait +à sa culture, à sa défense, à son embellissement; que, mort, on lui +devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son +tour on devait le nourrir.»</p> + +<p>L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait, +ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi +se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller +les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la +grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes +eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit +donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie.</p> + +<p>Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa +gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides +en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la +possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule +de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué +de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées +d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette +position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le +savait accessible à tous les pressentimens.</p> + +<p>Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans +lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le +distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui +des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant +d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats +errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa +rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus +cruelle encore.</p> + +<p>Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec +le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De +Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de +retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et +désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme +égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de mœurs et de +religion étrangères, il n'a pas conquis un homme; il n'est réellement +maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il +vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que +celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes, +il se voit comme perdu dans leur espace.»</p> + +<p>Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre. +«On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un +mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués; +que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque +jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en +retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se +rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.»</p> + +<p>Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son +infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte. «Quelle +effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas +rétrograde! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas, +ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est +point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit +général, quand j'y suis empereur! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne +faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de +convenir d'une erreur, que cela déconsidère; que lorsqu'on s'est trompé +il faut persévérer, que cela donne raison.»</p> + +<p>C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première +qualité, ici son premier défaut; les vertus politiques étant relatives +comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes +que dans leurs rapports avec les circonstances.</p> + +<p>Cependant, sa détresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur +l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier, +lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne. +Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne +peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur +et succès: ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou +détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant +toujours.</p> + +<p>Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire +de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le +temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point +retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les +circonstances: ils disent que son génie ne sait plus s'y plier; ils s'en +prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui +causera sa chute.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Mais</span> Napoléon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il +recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore +vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens +qui lui restent pour ébranler la constance de son rival: il sait que le +nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui +deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux; mais il compte sur +cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour, +elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable; il s'efforce +donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens, +et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste.</p> + +<p>Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur +sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose; qu'autrement il +n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une +population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être +égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes +tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de +milliards perd la Russie! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La +nation est retardée de cinquante ans: c'est toujours un grand résultat! +Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les +épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le +trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix.</p> + +<p>S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons +réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a +parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le +dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que, +jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de +hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que +sur deux rangs.</p> + +<p>Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à +cette illusion. Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de +Lobau ne peut vaincre la sienne: par là, il veut sans doute faire +comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et +que rien ne pourra ébranler sa résolution.</p> + +<p>Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son +avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier +qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses +regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de +Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour +soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore +attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion, +qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans +doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun +redouble d'efforts.</p> + +<p>Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des +officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui +voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de +l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la +plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans +des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus +reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places +vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs +menaçaient.</p> + +<p>D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens +d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur +chaussure; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats; +mais, malgré tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin +leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes +éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des +czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats +et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et +brillans; car c'est là l'honneur du soldat: ils y attachaient encore +plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que +l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.</p> + +<p>L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer, +quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent +toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne +songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans +qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit +seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier +d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa +fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages +manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi +réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une +partie dans Moskou: «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée;» et il exige +que tout marche avec lui.</p> + +<p>Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut +qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque +jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne +suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens +s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu +que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le +plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les +efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.</p> + +<p>Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à +son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards +inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les +repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et +concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne +se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait +oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté. +Quelquefois alors, son cœur, trop surchargé, déborde, et répand ses +douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de +s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces +injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.</p> + +<p>Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans +faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou +l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru, +jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée +russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès +que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera +en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants +pour l'aller vendre en France.—Eh que faire donc! s'écria +l'empereur?—Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp +retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il +en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux +qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux +logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on +attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée +viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!»</p> + +<p>À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il +répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y +ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans +nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans +communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et +la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»</p> + +<p>Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu +dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa +défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui +s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient +passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers +nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie +française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils +connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la +facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la +puissance de son attention.</p> + +<p>On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples +et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le +voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et +attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire. +Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible +lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans +doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa +décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se +retenant encore quelques instans sur ce sommet.</p> + +<p>Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à +Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues +arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au +sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les +autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se +glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour, +Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête. +S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui +amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt +à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout +nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!»</p> + +<p>Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des +Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de +Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera +sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la +France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et +à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois +fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup +impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles +mielleuses, le projet le plus funeste.</p> + +<p>Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un +cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce +prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à +Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que +désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.</p> + +<p>En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain +couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières; +que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée; +qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse, +et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir, +quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre. +Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il +craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.</p> + +<p>En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que, +près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt +ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière +négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car +dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow +et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur +Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les +fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera +Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et +pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.</p> + +<p>Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique. +Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune +précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent +dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette +imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie +était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta +trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait +rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même +des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou +habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de +ses instructions avec leur partie conjecturale.</p> + +<p>Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe +dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les +cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division +Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour +Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on +y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres, +seront leur sauve-garde.</p> + +<p>Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant +où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les +divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le +canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir; +les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier +mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à +provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour +vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.</p> + +<p>Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il +se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le +jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été +surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc +attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente +fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes +perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à +l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées +sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand +chemin, sa seule retraite.</p> + +<p>Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof, +a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et +les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près +d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède +et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà +Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes +sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais +il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin +la victoire.</p> + +<p>Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié +des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués +de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre +recommencée. C'était le 18 octobre.</p> + +<p>À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années. +Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord, +tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit +n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers +Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn. +L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de +Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se +trouveront sur mon passage!»</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_NEUVIEME" id="LIVRE_NEUVIEME"></a>LIVRE NEUVIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ia" id="CHAPITRE_Ia"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Dans</span> la partie méridionale de Moskou, près de l'une de ses portes, l'un +de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes +deux vont à Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne; +l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre +Murat. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moskou le 19 +octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les +frontières de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk. +L'un deux, Rapp, observa «qu'il était tard, et que l'hiver pourrait nous +atteindre en chemin.» L'empereur répondit, «qu'il avait dû laisser aux +soldats le temps de se refaire, et aux blessés rassemblés dans Moskou, +Mojaïsk et Kolotskoï, celui de s'écouler vers Smolensk.» Puis, montrant +un ciel toujours pur, il leur demanda «si dans ce soleil brillant ils ne +reconnaissaient pas son étoile?» Mais cet appel à sa fortune et +l'expression sinistre de ses traits, démentaient la sécurité qu'il +affectait.</p> + +<p>Napoléon, entré dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et +vingt mille malades et blessés, en sortait avec plus de cent mille +combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré +les pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie, +à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes, +et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de +ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa +cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient.</p> + +<p>Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef. +L'armée, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans +cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille +chevaux de toute espèce, cent mille combattans marchant à la tête avec +leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux +mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de +guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion +effrayante, ressemblait à une horde de Tartares, après une heureuse +invasion.</p> + +<p>C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange, +une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de +chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et +persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: là des paysans russes +avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font +partie: d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes, +pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront +pas ainsi la fin de la première journée: mais, devant leur folle +avidité, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.</p> + +<p>On remarquait sur-tout dans cette suite d'armée une foule d'hommes de +toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans +toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des +voitures élégantes, traînées par des chevaux nains, attelés de cordes. +Elles sont pleines du butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles +portent aussi des femmes françaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes +furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la +haine des Moskovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes; l'armée +est leur seul asile.</p> + +<p>Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On +croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces +armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de +dépouilles après une grande destruction. On ne concevait pas comment la +tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, dans une si longue +route, une aussi lourde masse d'équipages.</p> + +<p>Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait +peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait +sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une +boutade de Cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail; mais le +sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous alléger ainsi. Pour +l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses +soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le +butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances +qu'il leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter: enfin les +transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades +et les blessés, la seule voie de salut.</p> + +<p>Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il +entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il +poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il +allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais +tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra +où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna +en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.</p> + +<p>Au milieu de cette manœuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de +traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne +tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.</p> + +<p>Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et +les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à +Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la +grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée +tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire +pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers +Kalougha.</p> + +<p>Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche +de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une +ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIa" id="CHAPITRE_IIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour +l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division +avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les +bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof, +et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de +Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer, +et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut +guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.</p> + +<p>Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un +combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se +placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu? +sa manœuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité +dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de +Kutusof?».</p> + +<p>En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement +qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par +cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en +met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les +chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara +et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est +vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne +pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater +tous nos malheurs de ce séjour.</p> + +<p>Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une +bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne +s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe +Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ +de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand +tout était décidé.</p> + +<p>Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout +expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de +Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis +gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide, +entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une +plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face, +qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp +retranché de Kutusof.</p> + +<p>»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir +placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière, +d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise +nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de +la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que +par deux bataillons.</p> + +<p>»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les +bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les +Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris +épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les +postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce +n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon! +Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues +de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»</p> + +<p>Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques +officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment. +À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est +déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de +tirailleurs russes disputaient ses rives.»</p> + +<p>Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde +plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute +l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par +les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se +retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles +dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà +même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de +Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de +parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.</p> + +<p>En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son +côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans +lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, +et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte +retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous +qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.</p> + +<p>Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de +Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui +monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux: +Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus +sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les +hauteurs.</p> + +<p>Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus +qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui +s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple, +quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit +alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer +dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une +seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.</p> + +<p>Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot +remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et +dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située +à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq +fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes +russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et +tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et +ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive, +cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos +attaques.</p> + +<p>À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de +Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se +tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les +secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres; +et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand +effort, fut successivement détruit sans résultat.</p> + +<p>Enfin, toute la 14<sup>e</sup> division s'engage; alors le combat remonte et +regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français +dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils +sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à +découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors, +écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent; +de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent +et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et +les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.</p> + +<p>Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en +reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu; +les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on +se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de +l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans +les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés +par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs +squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'œil y +démêle un reste de forme humaine.</p> + +<p>Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un +chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le +temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il +fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le +reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.</p> + +<p>La 15<sup>e</sup> division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance +en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la +ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois +qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme, +ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui +rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on +craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet +âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les +riches leur fortune.</p> + +<p>Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout +perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se +dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons, +qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.</p> + +<p>Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse +croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer +du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa +dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à +ses cris, les restes des 13<sup>e</sup>, 14<sup>e</sup> et 15<sup>e</sup> divisions se raniment; +elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la +guerre est encore reportée sur les hauteurs.</p> + +<p>En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, +à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont; +et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont +traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils +s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des +canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe +est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent, +la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les +jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et +Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, +et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de +Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.</p> + +<p>C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond +d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs +têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville +bâtie sur un penchant rapide.</p> + +<p>Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où +sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être +blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle +n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se +rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre I<sup>er</sup>, en +sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne +faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On +gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être +épargné.</p> + +<p>En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23 +au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et +cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment; qu'une +division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été +négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de +portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et +décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et +pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et +nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'était là ce qu'il y avait +de plus vraisemblable.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIa" id="CHAPITRE_IIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Quand</span> l'empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas +à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau +et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de +bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de +Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja.</p> + +<p>Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale, +obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de +l'Europe allait se décider.</p> + +<p>Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles. +Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une +bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir, +Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services, +et sur-tout à l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui comme +à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon +comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui +être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable; qu'enfin, +il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires; et +l'empereur fatigué s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait +avoir formés.</p> + +<p>Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis. +Bessières a obéi: il a soigneusement parcouru le front de la position +des Russes: «Elle est, dit-il, inattaquable!—Ô ciel! s'écrie l'empereur +en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en +répondez-vous!» Bessières répète son assertion: il affirme «que trois +cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors +Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester +comme enseveli dans le plus profond abattement. «Son armée est +victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manœuvre déjouée: +Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prévenu! Et il ne peut accuser son +étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie! +hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre? sa +fortune ne lui a donc pas manqué, c'est lui qui a manqué à sa fortune.»</p> + +<p>Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande +stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. À +peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de +tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le +travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève, +appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse: +c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son +esprit.</p> + +<p>Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince +d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et +à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient +entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski +sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté, +qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc +l'avis de son officier d'ordonnance.</p> + +<p>Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et +s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle +de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait +qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la +Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient +l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas +été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore +atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie +et de voitures de luxe: c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait +sans défiance.</p> + +<p>On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis +de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent: déjà +quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant, +n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout +effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures +s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient +continuer, d'autres retourner: elles se croisèrent, se culbutèrent, ce +fut bientôt un tumulte, un désordre complet.</p> + +<p>L'empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une +terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils +les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore; et +si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font +tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût +pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces +clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive +l'empereur.»</p> + +<p>C'était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde +victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et +le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant +même où l'empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis +d'une rivière ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à un +projet si audacieux, ils l'exécutaient!</p> + +<p>Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le +temps de dire à l'empereur: «Ce sont eux, retournez!» L'empereur, soit +qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina, et il allait être +enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en +arrière en lui criant: «Il le faut!» L'empereur n'eut qu'un moment pour +s'échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier +enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le +renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde +dégagèrent ce général.</p> + +<p>Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout, +chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant +dans les bois pour les dépouiller; puis détournant les chevaux attelés +aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une +victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde +accourut: à cette vue ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce +torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en +abandonnant tout ce qu'il entraînait.</p> + +<p>Cependant plusieurs de ces barbares, s'étaient montrés audacieux jusqu'à +l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos +escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils +comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté +de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était +opérée sans désordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans +attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient +à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous +avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs +canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait +réfléchir. Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve +et entière.</p> + +<p>L'empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu'à son quartier-général, +y resta une demi-heure, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, et +le lendemain d'une victoire, et qu'il eût été obligé de fuir! Il s'en +prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère; +puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le +vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.</p> + +<p>La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut +d'une plus terrible éloquence! Ses formes prononcées, ses ruines toutes +sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la +longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons; +des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décombres, et se +traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi +consumés, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des +tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de +leurs colonels et de leurs généraux tués; tout attestait le choc le plus +acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'écria «que +l'honneur d'une si belle journée appartenait tout entier au prince +Eugène;» mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle +l'augmenta. Il s'avança ensuite dans la plaine haute.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVa" id="CHAPITRE_IVa"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Mes</span> compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, où s'arrêta la +conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où +commença le grand écroulement de notre fortune? Vous représentez-vous +encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les +bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos. +D'un côté, les Français venant du nord qu'ils évitent; de l'autre, à +l'entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous +repousser sur leur puissant hiver; Napoléon entre ces deux armées; au +milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi à l'ouest, +sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont fermées. +Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent +prêts à lui disputer vingt lieues de défilés; du côté de Medyn, il voit +une cavalerie nombreuse: c'est Platof et ces mêmes hordes qui viennent +de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui l'ont traversé de part en +part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur +son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus. +C'est de ce côté que les yeux de l'empereur se sont attachés le plus +long-temps; qu'il a écouté ses chefs, et consulté ses cartes; puis, tout +chargé de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir +lentement dans son quartier-général.</p> + +<p>Murat, le prince Eugène, Berthier, Davoust et Bessières l'avaient suivi. +Cette chétive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur, +deux rois, trois généraux d'armée. Ils allaient y décider de l'Europe et +de l'armée qui l'avait conquise. Smolensk était le but! Y marchera-t-on +par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk? Cependant Napoléon est assis devant une +table; sa tête s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans +doute aussi la détresse qu'ils expriment.</p> + +<p>On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murat, +qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation. +N'écoutant que son génie tout entier dans la chaleur de son sang, il +s'élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui +élèvent ou précipitent.</p> + +<p>Il se lève, il s'écrie «qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais +qu'à la guerre c'est aux circonstances à décider de tout, et à donner à +chaque chose son nom; que là où il n'y a plus qu'à attaquer, la prudence +devient témérité, et la témérité prudence; que s'arrêter est impossible, +fuir, dangereux; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude +menaçante des Russes, et leurs bois impénétrables? il les méprise. Qu'on +lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et +il va s'enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser +tout, et rouvrir à l'armée la route de Kalougha.»</p> + +<p>Ici, Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue en +disant «que c'était assez de témérités; qu'on n'avait que trop fait pour +la gloire; qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver les restes de +l'armée.»</p> + +<p>Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l'idée d'obéir au roi +de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde, +qu'il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle +consistaient son commandement et son utilité, Bessières, qui se sent +soutenu, ose ajouter «que pour de pareils efforts, dans l'armée, dans la +garde même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que, les transports +étant insuffisans, désormais le vainqueur atteint, resterait en proie +aux vaincus; qu'ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc +suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d'en reconnaître la +force; contre quels ennemis? n'avait-on pas remarqué le champ de +bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, à peine +armées et vêtues, venaient de s'y faire tuer? Ce maréchal finit, en +prononçant le mot de <i>retraite</i>, que l'empereur approuva de son silence.</p> + +<p>Aussitôt le prince d'Eckmühl déclara que «puisqu'on se décidait à se +retirer, il demandait que ce fût par Medyn et Smolensk.» Mais Murat +interrompt Davoust; et soit inimitié ou découragement, suite ordinaire +d'une témérité repoussée, il s'étonne «qu'on ose proposer à l'empereur +une si grande imprudence. Davoust a-t-il juré la perte de l'armée? +veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se traîner sans +guides et incertaine sur une route inconnue, à portée de Kutusof, +offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi? sera-ce lui, Davoust qui +la défendra? Pourquoi, quand derrière nous Borowsk et Kéréia nous +conduisent sans danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut? Là, des +vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est connu, aucun +traître ne nous égarera.»</p> + +<p>À ces mots, Davoust, tout brûlant d'une colère qu'il concentre avec +effort, répond «qu'il propose une retraite à travers un sol fertile, sur +une route vierge, nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore +debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve +pas pour nous couper la route de Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne +Murat. Et quelle route! un désert de sable et de cendres, où des convois +de blessés s'ajouteront à nos embarras, où nous ne trouverons que des +débris, des traces de sang, des squelettes, et la famine!</p> + +<p>Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu'il obéira à +l'ordre qui lui sera contraire avec le même zèle qu'il exécuterait celui +qu'il aurait inspiré; mais que l'empereur seul avait le droit de lui +imposer silence, et non Murat, qui n'était pas son souverain, et qui ne +le serait jamais!»</p> + +<p>La querelle s'échauffant, Bessières et Berthier s'interposèrent. Pour +l'empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait +insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots: +«C'est bien, messieurs, je me déciderai.»</p> + +<p>Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord +l'éloignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un +cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si +nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat +intérieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont +dit que le rapport d'une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à +quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui +acheva de le déterminer à cette funeste résolution.</p> + +<p>Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord, +au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de +Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Va" id="CHAPITRE_Va"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Dans</span> cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes. +Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne +s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque +pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous +lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu'il +envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-même se placer en +travers du chemin de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles générales +ne sont plus à craindre.</p> + +<p>Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson, +cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en Égypte, en Espagne, et +par-tout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans +l'armée russe les alliés; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof, +un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles +d'aversion: sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne +manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient.</p> + +<p>Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule +journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo; +et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat +était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par +une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit +insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent +plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de +Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et +s'était arrêté trop tôt.</p> + +<p>Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une +bataille décisive, et, sur son refus, il s'écrie «qu'il veut donc ouvrir +un libre passage à Napoléon! le laisser s'échapper avec sa victoire! +Quel cri d'indignation s'élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute +l'Europe! n'entend-il pas déjà les murmures des siens!»</p> + +<p>Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à +l'ennemi un pont d'or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle +le sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas? pourquoi l'arrêter, +le forcer à vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alliés des +Russes, l'hiver est le plus sûr; il veut attendre son secours. Pour +l'armée russe, elle est à lui; elle lui obéira malgré les clameurs de +Vilson; Alexandre bien informé l'approuvera: que lui importe +l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est +Russe; il veut que la Russie soit délivrée; elle va l'être sans courir +encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui +importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine».</p> + +<p>Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée +française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé +d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses +divisions, et sept cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées, on +ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé; Vilson y croit +lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin +fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la +vue de l'ennemi, lui paraît impraticable: il faut enfin que Kutusof +vainque ou périsse; et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille +décisive; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la +Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.</p> + +<p>Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il +jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en +voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible: +Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l'Anglais, en songeant que la +position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le +jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le +réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir +vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà, +sur l'Ocka, tout était prêt pour son passage.</p> + +<p>C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se +retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le +dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.</p> + +<p>Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit +de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était +adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là, +toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre, +se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si +amoncelée qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs +heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques +boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre.</p> + +<p>Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut +lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et +quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la +guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. «L'ost ignore ce que fait +l'ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps +ennemis; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux +armées en présence!</p> + +<p>Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence +à Moskou, qu'ici il manqua de témérité: il se fatigua; ces deux +échauffourées de Cosaques l'avaient dégoûté; ses blessés +l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de +résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut +à une retraite précipitée.</p> + +<p>Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de +Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que +commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq +mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de +quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la +grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux +baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle, son chef, sombre +et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication +avec les places de la Vistule.</p> + +<p>Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux +points d'arrêt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de +ces deux villes ses deux grands dépôts; d'immenses magasins y sont +réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc +gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc +droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues +et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement +graduel de Saint-Cyr.</p> + +<p>Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille +hommes de troupes fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les +premiers jours de septembre; il compte sur les détachemens qu'envoient +les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs +ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront +successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans +les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de +regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu'on +croie que sa présence, s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de +Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof; et menacera +Alexandre jusque dans sa seconde capitale.</p> + +<p>C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Düna. Mais ce n'est +point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose; +il sent que ce n'est pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra +garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces +vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de +profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver +pourra rendre solide: alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver +jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de +bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler.</p> + +<p>S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à +Vitepsk; s'il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof, +Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces +riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers +d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et +non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent +lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec +l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus +loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais +de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des +quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent.</p> + +<p>Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses +Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour +contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il +est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais, +que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter +à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le +Styr.</p> + +<p>Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes +de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a +pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que +l'Autrichien s'est arrêté; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre, +de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à +Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.</p> + +<p>Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et +qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que +Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes +répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes +enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins +et lui couper sa retraite.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIa" id="CHAPITRE_VIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Napoléon</span>, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à +Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois +qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de +scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est +détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et +demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion, +les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus +guère, s'attendant à tout.</p> + +<p>Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre +avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent +quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le +maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus +russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur +Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.</p> + +<p>Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur +lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de +régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes +pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie, +formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement: ils +ne devaient pas tarder à se disperser.</p> + +<p>On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses +vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et +l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au +reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier +s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, +puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de +la ville. C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que +Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les +avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de +l'armée.</p> + +<p>Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur +les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et +sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux +hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à +ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant +qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses +chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a +fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, +qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les +chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. +L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de +Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par +les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français; +qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour +leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils +mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»</p> + +<p>Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les +Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré +vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le cœur, à mesure +que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille +Russes, que commandait Wintzingerode.</p> + +<p>Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de +reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, +s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie +géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre +des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant +pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle, +agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.</p> + +<p>On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du +droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui +répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être +pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et +qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n'espérant plus en +imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.</p> + +<p>Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour +jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés; +mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un +artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà; ses progrès +étaient calculés: on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre +l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais +condamnés.</p> + +<p>Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement, +d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du +pillage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et s'enhardissant du +calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils +montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand +tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces +murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait +abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons +d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie +effroyable.</p> + +<p>La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à +Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet +accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le +lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que +tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des +commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que +désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres; qu'un cloaque impur +et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux +mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder +l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite +tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers +d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se +sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg; +double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et +du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche +offensive.</p> + +<p>C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire +tout le pays qu'il abandonne; il lui répugne d'aggraver les malheurs de +cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui +font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille +propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille +serfs, innocens de toutes ces barbaries.»</p> + +<p>Il n'était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout +avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette +même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus. +C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, +il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour +ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux, +soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord +légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux +d'attaque.</p> + +<p>Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point +du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour +l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne +laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables +de l'état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à +cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof +avait répondu: «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme +russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses +milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.</p> + +<p>Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre +l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général +allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son +accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le +chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les +bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui +êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi +personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé +dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé +du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de +la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la +confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi +ordinaire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger! +Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent +immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces +scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.</p> + +<p>L'empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces +villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante +aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur +le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont +provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison +de toutes ces fanfaronnades.»</p> + +<p>Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme +lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher; vous +êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des +premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un +étranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe; cet emploi +sera beaucoup plus honorable.»</p> + +<p>Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes +paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il +répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa +famille; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la +reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il était au poste que son +bienfaiteur lui avait assigné; qu'il avait donc fait son devoir.»</p> + +<p>Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint +aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands +qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de +lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n'en tint compte, et chacun +s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins +continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode +et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce +jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son +général; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa +colère.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIa" id="CHAPITRE_VIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de +blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme +à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de +quelques werstes, et l'hiver commença! Ainsi, après un combat terrible, +et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait +emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était +avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres; +et l'hiver l'avait atteinte.</p> + +<p>Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la +retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les +chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière +soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des +caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, +l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un +pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se +rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut +envoyé par Davoust.</p> + +<p>D'abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce +Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il +répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.» +Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, +comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme +celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et +au milieu d'une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement +le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il +s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il +aurait eue à leur place.</p> + +<p>Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée, +car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, +celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française: et +Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa +dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet +sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en +même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, +et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un +séjour et des vivres à cette troupe d'élite: s'assurer de plus près de +la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.</p> + +<p>Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil; il parut s'en +venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de +vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur! On +sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène; et nous, étrangers. +Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint +morne, la marche pénible, la consternation commença.</p> + +<p>À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce +n'était qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et +quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le +désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté. +On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait +que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point +d'état-major, point d'ordre général, point de nœud commun, rien qui +liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de +leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur +lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée +des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre +lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop +de ménagemens. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.</p> + +<p>L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta +de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne +répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait +pas été dicté par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car +Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours +prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait +l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était +oublié sans ressource.</p> + +<p>Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant +les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour +de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres +coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le +plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan +éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de +casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de +lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang.</p> + +<p>Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. +Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, +dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire: +c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt. +Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille!» forma un long et +triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid, +la faim et l'ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en +marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de +tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait +abandonner.</p> + +<p>C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus +grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et +bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec +indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand +il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur +ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera +les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il +s'écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui, +treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par +l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis +l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de +nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a +poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'étaient point des +barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, +des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire, +ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et +ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber, +chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les +a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là +infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement +commencé! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable +passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la +mort, pour chercher l'immortalité.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIIa" id="CHAPITRE_VIIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux +recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette +sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant +l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses +deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les +morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut +d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un +ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent +d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui +disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.</p> + +<p>Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï, +spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À +Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat +était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre +ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en +eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, +excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs, +donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour +être exécutés.</p> + +<p>Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le +dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient +encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils +virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y +avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la +porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains +suppliantes.</p> + +<p>L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût, +reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à +Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes +prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour +faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés +que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une +multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette +espèce que déjà l'on était obligé de faire.</p> + +<p>Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés +venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables, +dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en +murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se +turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se +laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de +solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à +leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les +premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce +crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint +jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives +et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi +toutes les affections.</p> + +<p>Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz, +surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement. +On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, +et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que +deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des +Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, +suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. +Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes. +Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà +donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur +l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos +blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer +d'horribles représailles?»</p> + +<p>Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient +cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les +enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était +sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger? +l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le +dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus +s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie, +c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal +venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.</p> + +<p>Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée +d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de +ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux +flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les +premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite +devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon +contraint de céder et de fuir.</p> + +<p>Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction +qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de +plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie +qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas +abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais +cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur +universel.</p> + +<p>La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut +dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et +parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses +paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant +de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua +l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa; +«c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le +perfide y avait entraîné Alexandre et lui!»</p> + +<p>Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées +avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà +celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient +peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et +rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IXa" id="CHAPITRE_IXa"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">De</span> Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour +attendre le prince Eugène et Davoust, et pour observer le chemin de +Medyn et d'Inknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de +Smolensk; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait +amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1<sup>er</sup> novembre, après +trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun +avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était +endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et +ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers +Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le +premier, le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davoust, +qu'il jugeait fatigué.</p> + +<p>Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'être +encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé +que de trois journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop +méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière.</p> + +<p>L'armée entière, et sur-tout le corps du prince Eugène, répétait ces +plaintes: elle disait «que, par une suite de son esprit d'ordre et +d'opiniâtreté, Davoust s'était laissé atteindre dès l'abbaye de +Kolotskoï; que là, il avait fait à de misérables Cosaques l'honneur de +se retirer devant eux, pas à pas, et par bataillons carrés, comme s'ils +eussent été des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de +loin sur les masses profondes qu'il lui avait présentées; qu'alors +seulement le maréchal ne leur avait plus opposé que quelques lignes +minces qui s'étaient reployées promptement, et quelques pièces légères, +dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces manœuvres, et des +fourrages entrepris régulièrement, avaient fait perdre un temps toujours +précieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de +laquelle la plus habile manœuvre était de passer vite.»</p> + +<p>À cela, Davoust répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce +de désordre: elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette +fuite; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et +le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.</p> + +<p>Il ajoutait: «qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à +surmonter; c'était un pays complètement dévasté, des maisons, des arbres +brûlés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à lui, qui venait le +dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire; l'incendie le +précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde! Et sans doute +qu'on oubliait de même ce chemin couvert d'un givre battu et miroité par +les pas de tous ceux qui le devançaient; et ces gués défoncés, ces ponts +rompus, qu'on avait eu garde de réparer; chaque corps, hors des combats, +ne s'occupant que de lui seul.</p> + +<p>«Ignorait-on encore que toute la foule désolée des traîneurs des autres +corps, à cheval, à pieds, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme +dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la +partie la plus attaquée. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et +les Cosaques, poussant les uns et poussé par les autres.</p> + +<p>«C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le bourbier de +Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout encombré d'équipages. Il les avait +arrachés de ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux que leurs +feux éclairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se +mêlait à sa voix.» Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore +se résoudre à laisser à l'ennemi tant de trophées; ils ne s'y +résignaient qu'après des efforts superflus et à la dernière extrémité, +ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.</p> + +<p>En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds +marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures; elles s'y +enfonçaient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe +opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un +fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre; à tout moment eux et leurs +conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des +soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient; +puis, sur des feux, faits des débris de leurs voitures, ils grillaient +ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.</p> + +<p>Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous +sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et +couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils +abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux; +ils s'y attelaient eux-mêmes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce +désastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pièces légères +portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce +désordre et l'augmentaient.</p> + +<p>Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force +de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient +arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce +jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et +éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince +Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le +vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger +qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le +prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats +d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts +étaient toujours si pénibles.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, +l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite +avait fait cesser la sienne: elle côtoyait les deux corps français et +celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses +colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle +de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma.</p> + +<p>Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette +avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, +avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi +remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit +blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués +autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes +de la guerre; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet +art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est +prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des +lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations +subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans +prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, +dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.</p> + +<p>C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait +avoir à combattre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Xa" id="CHAPITRE_Xa"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses +équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs +du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par +une armée; derrière lui, son arrière-garde coupée; à sa droite, la +plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les +lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney, +qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.</p> + +<p>Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout +est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage +aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie +ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les +colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà +même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en +étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney +lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et +leur fit lâcher prise.</p> + +<p>En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à +l'arrière-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, réunis au +vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement +derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant +aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend +l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène +lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la +route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à +déborder leurs ailes.</p> + +<p>Par le succès de cette première manœuvre, les deux corps français et +italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais +seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente +mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait +du désordre. Cette manœuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, +et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans +armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.</p> + +<p>Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut à une déroute. Son artillerie, +supérieure en nombre, manœuvrait au galop; elle prenait en écharpe et +en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à +Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine. +Cependant, Davoust et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs +plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la +Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges, +soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les +batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs +pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et +combattre l'exemple du mal par un noble exemple.</p> + +<p>Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours; +et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout où il pouvait le plus +nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux +maréchal se reposant indifféremment avec son armée au bruit du combat. +L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il +ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître; il +lui déclare qu'à l'instant même, un de ses Anglais va courir à +Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés.</p> + +<p>Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction; +soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et +que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le +poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse, +on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et +temporiseur quand on n'a plus de temps à perdre. Il parut encore croire, +comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre +Napoléon; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez +vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette +victoire, et au ciel russe sa vengeance.</p> + +<p>Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps +de bataille français; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer, ils y +firent d'affreux ravages. Eugène et Davoust s'affaiblissaient; et comme +ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent +que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Viazma par +le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché.</p> + +<p>Ce n'était qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en +arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le +combat durait déjà depuis sept heures; les bagages devaient être +écoulés, la nuit s'approchait; les généraux français commencèrent donc à +se retirer.</p> + +<p>Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un +mémorable effort des 25<sup>e</sup>, 57<sup>e</sup> et 85<sup>e</sup> régimens, et la protection +d'un ravin, le corps de Davoust eût été enfoncé, tourné par sa droite, +et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus +rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y +suivirent: ils avaient pénétré dans cette ville lorsque Davoust, poussé +par vingt mille hommes et écrasé par quatre-vingts pièces de canon, +voulut y passer à son tour.</p> + +<p>La division Morand s'engagea la première dans la ville: elle marchait +avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient +les sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. La surprise fut +complète et le désordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les +siens, rétablit le combat, et se fit jour.</p> + +<p>Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division. +Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de +Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés, +les culbuta, et s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement +sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux +pour tous; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de +soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que +vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs +manœuvres, encore furent-elles exécutées sans accord.</p> + +<p>Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue +mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant +ajourné, et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés, +des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de +soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur; mais il y avait +dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout +réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque +régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les +soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs +accoutumés.</p> + +<p>Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma, +et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch, +dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double +obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves +soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le +lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur +petit nombre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIa" id="CHAPITRE_XIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Toutefois</span>, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à +Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil +brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui +semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de +mort qui déjà nous environnaient.</p> + +<p>Mais le 6 novembre, le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée +marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent: +bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros +flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette +terre et à ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est +confondu et méconnaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans +savoir où l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle. +Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces +tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la +tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; leur +surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous +nos pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y +restent ensevelis.</p> + +<p>Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente fouette dans leurs +visages la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre; elle semble +vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moskovite, +sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au +travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs +habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit +leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe +leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme +des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.</p> + +<p>Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la +neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque +débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse +trébucher et tomber. Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les +couvre; de légères éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! +La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ +funéraire: les plus intrépides ou les plus indifférens s'affectent; ils +passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour +d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste +uniformité; l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la +nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont +de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et +la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande +tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une +nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.</p> + +<p>Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais +depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles +parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes +fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles +se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était +sans elles: car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur +arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil +qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y +entretenir un reste de chaleur et de vie.</p> + +<p>Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt +isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs +drapeaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs +colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient +séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans +défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur +conservation.</p> + +<p>La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se +dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri +pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a été +dévasté sur une largeur de sept à huit lieues; ils ne rencontrent que +des Cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent, +les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expier tous +nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui +ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils +n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la +faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques +et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande +route.</p> + +<p>La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige +qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, +où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour +allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, +arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des +chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir, mais la tempête, +toujours active, disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, +tous chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes; leur neige, +celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de +la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des +premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.</p> + +<p>Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers +et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas: c'étaient des lambeaux +maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour +bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau +de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus +roides morts, marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des +corps de plusieurs milliers de chevaux.</p> + +<p>Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans +cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse +par une civilisation avancée, le désordre se mit vite; le découragement +et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant +sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac, +à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes +encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en +eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et +de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des +soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires: ils +s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient +approcher, et où tout leur avait été promis.</p> + +<p>Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid +qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force +d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de +nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien +de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté +hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, +il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et, +jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout +abandonner.</p> + +<p>De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il +n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est +qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou: des +canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand +Yvan y furent noyés; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous +avions tout sacrifié, devenaient à charge: il ne s'agissait plus +d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, +l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des +tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce +qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIIa" id="CHAPITRE_XIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et +la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit +dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant +reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où +lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'évanouit avec la +préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje. +Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition; on en fit +une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk +furent alors projetés.</p> + +<p>Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à +l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que +l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former +autour de lui et de l'empereur.</p> + +<p>Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer +jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration +tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison. +Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre +destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le +ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait +réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par +l'étonnement général; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était +répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec +ses complices ou ses dupes.</p> + +<p>L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de +loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y +virent rien. Il se concentra; ses premières et seules paroles à Daru +furent: «Eh bien! si nous étions restés à Moskou!» Puis il se hâta +d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de +correspondance.</p> + +<p>Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses +émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement, +d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir +plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une +si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation, +et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il +put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la +grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc +pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir, +fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la +terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous +atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois.</p> + +<p>Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle +hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et +qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le +lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant +à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il +s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout +entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de +Ney.</p> + +<p>Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite, +mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à +Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de +Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures +abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant +par leur retour continuel.</p> + +<p>Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de +Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel +étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer. +Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il +avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant +Dorogobouje.</p> + +<p>Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, +le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats, +l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait +amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque +générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui +restait de soldats et d'officiers; il se voyait obligé de reculer +précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait +avertir l'empereur.</p> + +<p>Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac, +devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de +retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait +décontenancé l'armée; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et +qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il +annonçait, en achevait la désorganisation.</p> + +<p>Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons, +régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les +voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous +grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec +une colonne, tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister +devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de +régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution.</p> + +<p>Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander +pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des +autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les +cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois +de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être +abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à +gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des +combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs +encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en +repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le +repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus; +il tuait.</p> + +<p>Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon, +par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus +qu'à fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs +qui succomberaient; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les +restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à +l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la +responsabilité.</p> + +<p>Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les +fuyards le dépassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier +successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les +extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut +commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: «Colonel, je ne +vous demande pas ces détails!» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce +désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa +force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir +celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.</p> + +<p>Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute +cette retraite; elle était grave, silencieuse et résignée; souffrant +bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et +acceptant son malheur. Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui +donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et +se réorganiserait.»</p> + +<p>Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres +abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. +Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il +se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage: +dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des +canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en +arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les +sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le +fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.</p> + +<p>Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos +voitures abandonnées; de là, ils fusillaient les soldats de Ney: la +moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, +se décourage; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la +veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient +regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une +de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence; exposant +sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, +ni père, ni riche, ni puissant et considéré; enfin, comme s'il avait +encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il +redevint soldat il resta général: il s'aida du terrain, s'appuya d'une +hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses +colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent +vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.</p> + +<p>Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée; elle +en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours +suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix +jours entiers.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIIIa" id="CHAPITRE_XIIIa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le +lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand +tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se +couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux +se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils +teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au +milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal +étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle +l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.</p> + +<p>Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène +avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui, +deux mois avant, l'avait amené de Smolensk; mais alors le Wop qu'il +traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à peine remarqué: on y +retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent +deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées, +et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines, +pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y +opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les +pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques, +le pont, deux fois rompu, était abandonné.</p> + +<p>Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes +débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons +et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une +lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le +torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre +rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le +gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un +chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.</p> + +<p>Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles; la +faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se +vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses +bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces +biens eurent à peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils +choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent +des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les +voitures de luxe qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent tout, +se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur +ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de +loin.</p> + +<p>C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et +rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des +tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir, +ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de +Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant +épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte.</p> + +<p>En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs +pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée +qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de +nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient +accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au +pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu +court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les +obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se +dispersent épouvantés.</p> + +<p>Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14<sup>e</sup> division, +furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de +portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs, +femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, +se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux +grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité +d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un +froid déjà intolérable, tous hésitèrent.</p> + +<p>Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier. +Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus +faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent +point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait, +ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de +sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des +vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers; +ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils +les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs +lances.</p> + +<p>L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans +vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses +généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces +maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims +sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de +reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, +portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de +réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.</p> + +<p>Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper +sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des +gardes royales et impériales: car, dans toute l'armée, c'était, chaque +nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et +activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les +côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient +obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était +un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect +pour l'emportement de leurs généraux.</p> + +<p>Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des +cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de +franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se +perdaient dans ses glaçons.</p> + +<p>C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à +la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une +demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant +vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des +Cosaques de Platof.</p> + +<p>Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du +vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à +l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, +apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie +d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques +avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof, +avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses +deux flancs.</p> + +<p>Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre +complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets se +précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs: +qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus +qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même. +On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des +chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se +rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi +qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, +s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.</p> + +<p>On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle +il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux +portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent: elles enveloppèrent la +14<sup>e</sup> division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats +et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent +rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs +feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi +qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient +déjà; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient +mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi +cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le +prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.</p> + +<p>C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été +culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi, +tous se précipitèrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient à l'entrée +du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4<sup>e</sup> régiment +arrêta l'ennemi.</p> + +<p>Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de +froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des +sentimens de l'âme sur les sensations du corps; car toute sensation +physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses +cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur +suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du +4<sup>e</sup> régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne +de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord, +car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.</p> + +<p>Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples +soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet +instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour +de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure! Car +qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est +loué, blâmé ou regretté que par une escouade? mais le cercle de chacun +lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une +grande. Les proportions des corps sont différentes; mais ils sont +composés des mêmes élémens: c'est la même vie qui les anime, et les +regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée +enflamment un général.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIVa" id="CHAPITRE_XIVa"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Enfin</span>, l'armée a revu Smolensk; elle a touché à ce terme tant de fois +offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette +terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur +fatigue le repos; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être +oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil +réparateur; ils pourront refaire leur habillement: là, de nouvelles +chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués!</p> + +<p>À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls +conservé leurs rangs; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers +d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du +Borysthène; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et +les portes de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs figures +hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les +vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect +étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que +si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, +elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées.</p> + +<p>On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. +Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une +horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns +ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les +portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons +chargés de les repousser; ils les ont trouvés inexorables: il a fallu +qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et +en ordre.</p> + +<p>C'était la vieille et jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à +sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14, +arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que +pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances +les rendirent injustes; ils la maudirent: «Seraient-ils donc sans cesse +sacrifiés à cette classe privilégiée! à cette vaine parure qu'on ne +voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux +distributions! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les +obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée?» On ne +pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre; +qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la +préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un +plus puissant effort.</p> + +<p>Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont +laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus +faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont +achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur +faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux +magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les +portes; car on les en a repoussés: «Qui sont-ils? de quel corps? comment +les reconnaître? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils +ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de +reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont +confiées; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne +savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi.</p> + +<p>Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le +pillage. Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent +la famine: par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et +arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point +d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois; les +malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les +ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route +passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de +trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de +quitter.</p> + +<p>Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les +rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain +qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué: il n'y avait plus +de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des +légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour +empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes +des magasins; puis, quand après de longues formalités ces misérables +vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs +régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres +de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour +l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de +ces infortunés.</p> + +<p>Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses +souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de +douleurs se déroulait devant nous; il fallait marcher encore quarante +jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens, +s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir. Quelques +autres se révoltèrent contre leur destinée; ils ne comptèrent plus que +sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.</p> + +<p>Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus +faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons +mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils +avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que +le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour +sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom +obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous +les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si +des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me +serais tu sur des détails si dégoûtans; car ces atrocités furent rares, +et l'on fit justice des plus coupables.</p> + +<p>L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de +désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et +n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur +quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille +hommes; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. +La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des +hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la +vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon. +Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses +supplications.</p> + +<p>«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant +l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de +terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route. +Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient +d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles +motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs +lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en +Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises; elles seules +avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté +que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de +bœufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles.</p> + +<p>Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les +jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts +tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient +été atteints: les uns étaient devenus comme imbéciles; ils pleuraient, +ou fixaient la terre d'un œil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu +dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au +milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un +rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts.</p> + +<p>En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre +des bœufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus +ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient +mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter +le coup. D'autres malheurs sont arrivés: plusieurs convois ont été +interceptés, des magasins pris; un parc de huit cents bœufs vient +d'être enlevé à Krasnoé.»</p> + +<p>Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité +de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient +fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze +mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que +l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville. +Tous avaient vécu sur les magasins; il avait fallu délivrer près de +soixante mille rations par jour; enfin on avait poussé des vivres et des +troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.»</p> + +<p>Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient +encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux +villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres +d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première +ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était +incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le +résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité.</p> + +<p>Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les +bornes humaines avaient été dépassées: le génie de Napoléon, en voulant +s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme +perdu dans l'espace; quelque grande que fût sa mesure, il avait été +au-delà.</p> + +<p>Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion +sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher +de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son +audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un +premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de +l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'était Fernand Cortez; c'était +le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses +soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'était enfin César, +risquant sur une barque toute sa fortune.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_DIXIEME" id="LIVRE_DIXIEME"></a>LIVRE DIXIÈME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ib" id="CHAPITRE_Ib"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof +devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même +jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan +général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte +devenait effrayant.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit +les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent +lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof, +derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa +supériorité sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord, +l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers +Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà +ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la +famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon.</p> + +<p>Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des +officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails: on +se pressait autour d'eux.</p> + +<p>Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce +général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et +d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle +facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières +lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus +spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes; +c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de +l'hiver comme de l'ennemi.</p> + +<p>Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de +partisans. Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays, +pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette +petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres +ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils +s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même +par leurs guides.</p> + +<p>Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces +de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de +Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point, +montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille. +Dans ce nombre il faut comprendre le 6<sup>e</sup> corps, ou les Bavarois, +réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille +cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des +tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin, +remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et +se faire éclairer par eux.</p> + +<p>Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à +gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de +l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre +pressante de ce maréchal à Macdonald: il lui demandait de s'opposer à la +marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui +envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien +détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement. +Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses +combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir +faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il +soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège. +Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura +immobile.</p> + +<p>Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en +plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent +repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés +des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il +ne croyait pas qu'on osât accepter.</p> + +<p>Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé +trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant +qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur +marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche, +appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive +gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La +Polota, affluent de la Düna, les séparait.</p> + +<p>Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil; et +lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque +témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût +gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le +saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte qu'ils +abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand +le nombre les força de reculer.</p> + +<p>Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers. +Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de +leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu +des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter. +L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept +fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept +fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le découragea. +Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous +baignés du sang des Russes.</p> + +<p>Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout +semblait perdu: C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement +était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué +d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils +furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y +attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le +perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés +par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette +mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans +Polotsk.</p> + +<p>C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert +l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de +l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour +éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà +Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin +trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un +dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était +fini: les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et +quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.</p> + +<p>La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le +trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni +au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui était inexact, car +Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et +ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le +maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein.</p> + +<p>Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses +forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal. +Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence; il comprit que +ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi +entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet +de quelque manœuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle +ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières.</p> + +<p>En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride +de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle +de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse +la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette +nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En +même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de +Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français.</p> + +<p>La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se +représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur, +sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant +pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue.</p> + +<p>Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe +la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter +Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de +plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche, +protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce +nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la +ligne de Witgenstein; néanmoins ce Russe est encore resté inactif. Pour +commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il +a voulu le voir paraître.</p> + +<p>Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent; +ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir +impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes +qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que +son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure +immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore +que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil +paraisse.</p> + +<p>Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita +son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit +consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa +marche.</p> + +<p>Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk, +quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître +dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à +Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à +Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français +reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois +armées à la vue l'une de l'autre.</p> + +<p>Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie +traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et +dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret +d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux +autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant +toute la ligne fut embrasée.</p> + +<p>Cet incendie dénonça leur mouvement: aussitôt toutes les batteries de +Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont +mis le feu à la ville; il a fallu en défendre les flammes pied à pied +comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat. Toutefois, la +retraite s'est faite en bon ordre: des deux côtés elle a été sanglante; +l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à +trois heures du matin.</p> + +<p>Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce +combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes. +Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette +nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la +sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le +pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la +rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à +s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son +premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois +dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIb" id="CHAPITRE_IIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ces</span> trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil +battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais +Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et +l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le +nôtre; on reculait. Il fallait un chef à l'armée; de Wrede prétendait +l'être; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec +ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui +impossible; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique +hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps.</p> + +<p>Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les +routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une +sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de +retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon.</p> + +<p>Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus +librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop +ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les +canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix +mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille +Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser +entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours, +que de trois journées.</p> + +<p>En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route +d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule +colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et +de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie +française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr. Il marchait à +volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en +coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause +commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que +l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira +par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile.</p> + +<p>Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait +avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait +trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en +plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère +qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que, +dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann +l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.</p> + +<p>Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq +mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à +Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant +cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia, +s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il +ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le +détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient +d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs cœurs, et que, la +croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor +donna celui de la retraite.</p> + +<p>On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la +défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première +fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il se peut qu'il +n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est +vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef.</p> + +<p>Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le +jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe +s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique, +qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont +il fut suivi, que pour se retirer.</p> + +<p>Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce +moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se +défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina +par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof; car un bruit sourd, qui +déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi, +sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg.</p> + +<p>Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon +venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit +la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux +de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter +sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna; que le salut de l'armée en +dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk +avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée.</p> + +<p>Ainsi, les jours heureux étaient passés; de toutes parts arrivaient des +nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et +Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof; de l'autre, vers Elnia, +Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade +Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof +peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma.</p> + +<p>En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg +annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il +découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée, +et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie.</p> + +<p>Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène +était vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus +à Smolensk, étaient dévorés par les soldats; ceux de Mortier enlevés +dans un fourrage; les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses maladies se +déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations +paraissait revenu: tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon.</p> + +<p>Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps +sont comme des bulletins de mourans: il y voit son armée conquérante de +Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille +combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une +résistance inerte. Sa figure reste la même: il ne change rien à ses +habitudes, rien à la forme de ses ordres; à les lire, on croirait qu'il +commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche. +Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui +renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui +menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient +d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses +distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant +de désespoir.</p> + +<p>Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la +fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour +sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des +bagages et détruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il +donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées: ils +semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa +défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par +cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible; soit fierté +des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte.</p> + +<p>Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de +repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances, +ceux-là se demandèrent: «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été +oublié; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats déjà +morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au +lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de +repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de +l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur +marche plus sûre et plus rapide?</p> + +<p>»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop, +au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof, +Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous +préparer de plus funestes journées!</p> + +<p>»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution +n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et +maréchaux? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? Napoléon, +habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop +compté sur leur prévoyance? le souvenir de la campagne de Pologne, +pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats, +l'avait-il abusé; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance, +pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux +Russes eux-mêmes? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef, +a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t-il compté? car en +supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il +eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un +retour pacifique!»</p> + +<p>La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur +propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états +despotiques, c'est à un seul à penser pour tous: aussi, celui-là seul +était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait +chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave, +dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour +si long et si désœuvré, il y avait quelque chose de cet esprit +d'erreur,</p> + +<p class="center"><i>De la chute des rois funeste avant-coureur</i>. + +Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait +reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de +rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité +d'attendre l'armée d'Italie qui retenait! À quoi devait-on attribuer +cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois +armées ennemies marchaient autour de nous?</p> + +<p>»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le cœur du colosse russe, +ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer +Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que, +loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes? +n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper +de ses bras menaçans? croyait-on les lui avoir liés, les avoir +paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au +nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces +alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.</p> + +<p>»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur +a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se +heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers +Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale; aujourd'hui que +la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa +faute dont ils ont profité? se tiendront-ils derrière nous, quand ils +peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?</p> + +<p>Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou +plus audacieuse que ne l'a été la sienne? Augereau et sa brigade enlevés +sur cette route ne l'éclairent-ils point? qu'avait-on à faire dans cette +Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer +vite?</p> + +<p>Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville, +donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite! +Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte +de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles! +comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si +l'on en pourrait sortir.</p> + +<p>Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs +chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail +quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches; de +malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres, +pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui +d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si +considérable.</p> + +<p>Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en +avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de +soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser +l'armée? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque +à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens? sans +distributions, à des bivouacs; enfin, de penser à une réorganisation +pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le +moindre attouchement peut dissoudre.»</p> + +<p>Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où +plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir +tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de +la révolte générale des nations.</p> + +<p>L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait +infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui +restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au +passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval. +Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne +réclama, soit fatigue ou estime.</p> + +<p>Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et +sans regret. C'était un être à part: toujours prêt sans être empressé, +calme et actif, d'une sévérité de mœurs remarquable, mais naturelle et +sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant +la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le +même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré; et +pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi +haut et aussitôt que les autres.</p> + +<p>Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le +pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la +destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin +l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on +retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne +rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des +mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au +dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait +pas pu mettre en mouvement.</p> + +<p>Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et +de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau +près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne +s'attachait pas exclusivement à la grande route; que de Viazma il +marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; lorsqu'enfin on aurait dû +prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe, +ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt +trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler.</p> + +<p>La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille +baïonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit à +neuf mille; Ney et le troisième corps, cinq à six mille; le prince +Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot, +les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la +cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de +cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était +parvenu à réunir.</p> + +<p>Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en +vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà +l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces +faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que +surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue +trainée de canons et de bagages.</p> + +<p>On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui +est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à +mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais +enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que +successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait +l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de +les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les +traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la +ville.</p> + +<p>Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes +de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer +tour à tour par les armes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIb" id="CHAPITRE_IIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne +impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais +morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée +au milieu de laquelle elle s'avançait.</p> + +<p>Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont +on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes, +quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les +hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur +les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à +l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.</p> + +<p>Néanmoins, cette première colonne arriva, sans une grande perte +d'hommes, à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée +westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été +poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaient même +près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk; +Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia; Liady, à quatre lieues de Krasnoé. +De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues, à droite, du grand chemin, coule +le Borysthène.</p> + +<p>C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à +Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même, elle nous +amenait Kutusof: il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille +hommes; il côtoyait, il dépassait Napoléon, et, par des chemins qui vont +d'une route à l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre +retraite.</p> + +<p>L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en même temps que +l'empereur vers Korythnia, et fut repoussée.</p> + +<p>Une seconde vint se poster, à trois lieues en avant de nous, vers +Merlino et Nikoulina, derrière un ravin qui borde le côté gauche de la +grande route; et là, embusquée sur le flanc de notre retraite, elle +attendait notre passage, c'était Miloradowitch avec vingt mille hommes.</p> + +<p>Au même moment, une troisième atteignait Krasnoé, qu'elle surprit +pendant la nuit, mais dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait +d'y arriver. Enfin, une quatrième, lancée encore plus avant, s'interposa +entre Krasnoé et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs +généraux et autres militaires qui marchaient isolément.</p> + +<p>En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait et +s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes, +s'applaudissant du succès de ses manœuvres, que sa lenteur lui aurait +fait manquer sans notre imprévoyance; car ce fut un combat de fautes, où +les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses +ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui +appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à +lui-même au moment de l'action; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce +qu'elle avait sagement combiné.</p> + +<p>Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, +tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de +Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de +chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas +l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter: lui-même attendit +le jour pour se mettre en mouvement.</p> + +<p>Sa colonne s'avança sans précaution: elle était précédée par une foule +de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux +lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les +hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur +apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent: ils ne +s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette +neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne +longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs +espérances.</p> + +<p>Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers +leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction, +n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer; les autres se +pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais +bientôt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces +hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent +pour percer ce rideau si menaçant.</p> + +<p>Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand +tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. +Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se +montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui +s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.</p> + +<p>Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard +avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement. +Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances +de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré, +servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans +laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant +docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le +danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop +souvent, à se venger.</p> + +<p>Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette action il fut tout, +général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce +abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois +contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette +campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà +d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient +frappé mortellement.</p> + +<p>L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre; n'osa +l'attaquer que par ses boulets: ils furent méprisés, et bientôt on les +laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à +passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon +comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique +exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet +air dont les paroles sont si connues: «Où peut-on être mieux qu'au sein +de sa famille!» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit +en s'écriant: «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire!» Paroles +plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.</p> + +<p>En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya +éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de +Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi +pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, +ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible +pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand +chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, +tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à +l'attendre.</p> + +<p>Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu +vaincre le terrain comme les hommes; la route était montueuse, chaque +éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on +pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent +tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses +parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec +le plus de soin.</p> + +<p>Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût +contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde +depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris +que lorsqu'elle se fut écoulée: mais alors il s'enhardit, resserra ses +forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt +mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il séparait +de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le +chemin de l'Europe.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVb" id="CHAPITRE_IVb"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Pendant</span> qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans +Smolensk ses troupes dispersées: il les arracha avec peine du pillage +des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la +journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et +qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en +route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk; déjà la +moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il +continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort +n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.</p> + +<p>Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé; la colonne +royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle +rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés +dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. +Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de +leur isolement; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes +marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.</p> + +<p>Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé; mais alors, un +mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards +distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. +Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres +déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient; +bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de +lui; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps +d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous +grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre, +sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se +rendre.</p> + +<p>Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale +d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a +insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille +Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des +conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!»</p> + +<p>À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou +morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est +écrié: «Retournez promptement d'où vous venez; allez, dites à celui qui +vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt +mille!» Et le Russe interdit s'est retiré.</p> + +<p>Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à +gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de +fumée; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des +têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.</p> + +<p>Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter +cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef +d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, +pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou +pour périr: car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant +de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre.</p> + +<p>Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet +attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, +des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent; +ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en +pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et +qu'il était impossible de remuer.</p> + +<p>Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs +allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par +une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef +qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était +commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour +colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur +faisait oublier, et qu'on respecta.</p> + +<p>Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers +Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, +quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si +près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position +pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces +guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et +n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de +faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.</p> + +<p>Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une +plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas +les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on +entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute +l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était +qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à +attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé +cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire +qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et +ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas +les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il +valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince +Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous +ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers +de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir, +renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»</p> + +<p>À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment +unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de +dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis +d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque +désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent +leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route +que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter, +ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond +que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes. +Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la +moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.</p> + +<p>Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun +Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et +leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent. +Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour +les recevoir et les protéger.</p> + +<p>Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps +qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait +contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié, +avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que +protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait +à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. +Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à +mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route, +sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi +obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait. +Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.</p> + +<p>Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient; +leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de +leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de +leurs feux, se décide. Il appelle la 14<sup>e</sup> division française, la +dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où +s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point +décisif, le nœud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut +l'enlever. Il ne l'espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté +l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route +pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.</p> + +<p>Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put +décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer +résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. +Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais +d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en +empara.</p> + +<p>Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille, +persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand +soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de +cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous +périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de +courage dans leur division.</p> + +<p>Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si +critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes, +affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré, +qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce +chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient +inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé +la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le +sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, +la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils +remirent au lendemain pour achever.</p> + +<p>Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés +par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il +attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous +leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper +l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il +dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant +que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de +recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon.</p> + +<p>Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans +l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, +s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long +de l'armée russe; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri +d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint +éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur +crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus! +mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa +langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix +basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous +allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut.</p> + +<p>Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la +colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de +leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour +charger; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce +qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on +s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.</p> + +<p>Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande +route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre +Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait +plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait +pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vb" id="CHAPITRE_Vb"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">De</span> son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait +attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort +rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile; et la nuit, +arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père +adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à +tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir +restait à Napoléon: c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y +serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois +ensemble tenteraient un effort décisif.</p> + +<p>Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. +C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils +ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'à +continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au +milieu de l'armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer +dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.</p> + +<p>Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les +dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne +l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour +l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit +précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une +avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était +établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.</p> + +<p>Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et +s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de +l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que +c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il +voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus +approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt +son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division +marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j'aurai +besoin de toi dans Dantzick.»</p> + +<p>Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, +entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain +avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce +qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux +autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le +séparaient.</p> + +<p>L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la +position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux +villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose +sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche +s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi; puis, au +signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se +précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.</p> + +<p>Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant +que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur +droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur +centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. +Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la +plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de +mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver, +ne firent qu'éclairer leur destruction.</p> + +<p>Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée +russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et +au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon +reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une +inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.</p> + +<p>Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux +de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la +tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un +nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. +Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par +une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des +prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient +ridicules et barbares à nos peuples civilisés.</p> + +<p>Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et +notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, +Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit +suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le +vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa +lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité, +prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut +comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe +tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre +ayant fait sa fortune.</p> + +<p>Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées; de faire reposer ses +soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si +le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis, +s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée +française, sa prisonnière; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou +s'éloigner de la grande route; qu'il était inutile de se compromettre +avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de +canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement +sous le joug; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi +vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement! Le +terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué? +C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que +s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et +de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait +livré affaibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa gloire.»</p> + +<p>À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, +ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques +instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs: là, il +verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il +dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande +victime? Il n'y a plus qu'à frapper; qu'il ordonne, une charge suffira, +et dans deux heures la face de l'Europe sera changée!»</p> + +<p>Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson +le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà, +dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante, +qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de +laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que +la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita +des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et +violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.</p> + +<p>On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli +d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit +de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre +détresse enhardit Beningsen: ce chef d'état-major décida Strogonof, +Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent +pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, +quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.</p> + +<p>C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il +pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était +libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et +sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille +Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à +Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année +suivante, reparaître redoutable.</p> + +<p>Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et +lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. +Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers +cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie +naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée: +«J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et +c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il +s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de +Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie +qui s'était refermée sur eux.</p> + +<p>Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries +russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient +l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant +d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte. +En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en +face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui +restent.</p> + +<p>Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis +Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un +bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un +fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes +soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent +Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les +quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid +lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons +et des batteries qui manquaient à l'armée française.</p> + +<p>Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les +blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se +retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne +avaient achevé son corps d'armée: ses divisions avaient encore quelque +ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.</p> + +<p>Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. +L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait +de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La +bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour +l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, +ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui +ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de +fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient +libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit +à se défendre.</p> + +<p>Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre +vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par +l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides +précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes +n'avaient qu'à marcher en avant, sans manœuvres, sans feux même; leur +masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe: +mais ils n'osèrent l'aborder! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de +l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une +armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes: on +eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une +renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la +jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer +et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille +garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, +comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que +des canons pouvaient seuls la démolir.</p> + +<p>Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et +de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, +dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant +trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour +l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et +les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.</p> + +<p>Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le +bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de +Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa +retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne +respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et +du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand +chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de +canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l'auraient écrasé à +bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces +seuls mots: «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!» +Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention +se retournèrent vers le péril de Mortier.</p> + +<p>Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il +dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes +de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour +dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles +arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.</p> + +<p>Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre +arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était +peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. +Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand +sacrifice.</p> + +<p>Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, +et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un +instant à perdre; que l'ennemi le déborde de toutes parts; que déjà +Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du +Borysthène avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille +garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux +doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils +viendront le rejoindre.» Alors, le cœur plein du malheur de Ney et du +désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, +traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à +Liady.</p> + +<p>Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce +moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient, +et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il +venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut +pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe +fut repoussé. Un second, le 1<sup>er</sup> de voltigeurs, parvint jusqu'au +milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il +s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième +charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze +officiers.</p> + +<p>Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et +pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, +lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent +si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus +ni tenir, ni reculer.</p> + +<p>Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition +d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. +Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent, +de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. +«L'entendez-vous, soldats? s'écrie le général Laborde, le maréchal +ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et +malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une +grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de +carnage, comme sur un champ de manœuvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIb" id="CHAPITRE_VIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Quand</span> Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé. +L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu +de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. +Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu +de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le +corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son +cavalier, qui tomba débout, et continua.</p> + +<p>Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ +de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière +lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une +voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement; +qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et +l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé?»</p> + +<p>Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua; il +répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant +encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là; +mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de +rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il +semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que +pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»</p> + +<p>Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent +les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton +à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à +chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille +Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son +malheureux compagnon d'armes.</p> + +<p>Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme +Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne +voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de +ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami, +et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le +dégel commença, on reçut quelques vivres.</p> + +<p>Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les +bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard. +L'empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney +s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit +sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres +soldats lui déchirait le cœur, et pourtant qu'il ne pouvait les +secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans +munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'était plus assez +fort pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite +possible.»</p> + +<p>Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle +que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de +tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon +resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s'élevant +en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous +reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.»</p> + +<p>Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, +ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait +tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser +la Bérézina à Borizof: c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le +19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à +combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc +de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir +reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres +donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, +s'affaise.</p> + +<p>Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira +de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord +quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour +faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre +leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans +nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de <i>Hausanne</i>, +d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un +profond silence, on crut entendre le cri d'alerte <i>aux armes</i>, qui +annonce une surprise et l'ennemi.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques, +et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans +s'émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques +misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut +un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et +qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.</p> + +<p>Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé +traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été +placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors +il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons +au-delà de ce défilé.</p> + +<p>Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque +bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été +vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l'exemple +à l'armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et +même leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai +pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre +vous! C'est à votre honneur que je confie votre discipline!»</p> + +<p>Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à +ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste +les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en +marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant +sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des +paroles de colère.</p> + +<p>À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un +équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent +tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre +Davoust, Eugène et Maubourg.</p> + +<p>On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes +chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des +traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, +qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.</p> + +<p>Déjà, le désordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui +s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des +misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter +la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en +profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui +n'étaient pas sur leurs gardes.</p> + +<p>Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis +son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si +grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive +alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques +centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.</p> + +<p>Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq +mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux +mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix +mille!</p> + +<p>Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de +faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui +offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa +figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer +pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait +impossibilité matérielle d'y résister; que les forces humaines avaient +des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.»</p> + +<p>C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On +le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et +y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang, +et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à +insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui +jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les +autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si +déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop +étonné.</p> + +<p>L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on +l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors, +sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer +«que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher +aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»</p> + +<p>Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus +insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et +craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la +leur offrait.</p> + +<p>Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au +milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était +toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y +avait pas d'aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand, +dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux +de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il +succombait.</p> + +<p>Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait +rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son +projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors +déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce +Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui +de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait +son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût +dicté ses Commentaires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIb" id="CHAPITRE_VIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cependant</span>, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa +retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de +se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait +s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les +avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.</p> + +<p>Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop +d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais +qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de +Minsk, et convenant de l'habileté des manœuvres persévérantes de +Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa +ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de +Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en +tournant la Bérézina par ses sources.»</p> + +<p>Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de +Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou +opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il +ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un +changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait +dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et +marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver +quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore +libres; il suffirait de l'atteindre.</p> + +<p>C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la +droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des +marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait +conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à +gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les +cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui +l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les +évitant toutes deux.</p> + +<p>L'empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un +combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il +appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui +crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein +vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui +demande si elle est attaquable.</p> + +<p>Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait +à toute cette contrée bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à +sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour +s'élever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque +prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son +flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que, +pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un +trop long circuit.</p> + +<p>Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se +décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit +compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la +Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant +«qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. +Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette +de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours +combattre et vaincre.»</p> + +<p>Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé +et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu +son désastre. À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées +successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à +Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.</p> + +<p>À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le +trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient +encore; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens, +sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons +et un trésor pillé.</p> + +<p>En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation +avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n'était plus le +repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de +nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de +l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal +donné à toute l'Europe.</p> + +<p>Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau +danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir +préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein, +menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il +lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de +retrouver l'occasion manquée le 1<sup>er</sup> novembre, et de reprendre +l'offensive.</p> + +<p>Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de +Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les +premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat +une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.</p> + +<p>Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à +Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.</p> + +<p>Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manœuvrer sur l'aile +gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en +marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur +Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce +serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.</p> + +<p>Ainsi l'un des chefs voulant manœuvrer, et l'autre attaquer de front, +on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à +Czéréia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut +obligé de la suivre.</p> + +<p>Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein +l'inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté +de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul +devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa +supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son +arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de +colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que +Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et +repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se +hâte.</p> + +<p>Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble +que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer +pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à +Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie +demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son +existence ne transpire au travers de l'armée russe: voilà quatre jours +que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.</p> + +<p>Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, +Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, +l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont +alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans +laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se +tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre +n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais +l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du +Borysthène! L'un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres +s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon +d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés +d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.</p> + +<p>Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit +n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme +s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans +les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de +plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.</p> + +<p>Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux +souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et +Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières +paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney +avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi: +Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et +l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs +s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, +Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.</p> + +<p>Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger; +mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre +Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne +l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.»</p> + +<p>Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un +plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques +chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, +voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!» En effet, un de ses +officiers accourait; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive +droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.</p> + +<p>La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que +sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là +toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces +malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer +et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre +leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, +dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur +persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer +dans les ténèbres et les glaces russes?</p> + +<p>Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta +qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions +avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs +s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger +de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort.</p> + +<p>Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent +au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà +l'anxiété augmentait. S'était-on égaré! était-il trop tard! leurs +malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe +triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince +Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur +cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième +corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du +quatrième par des feux de pelotons.</p> + +<p>Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui +s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus +précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène +pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux, +attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque +venait recueillir: l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des +dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en +prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.</p> + +<p>Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put +tirer qu'un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne +vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!»</p> + +<p>Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus; ils n'avaient plus +gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns +vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils +les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les +pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, +l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils +les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers +Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de +raconter.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIIb" id="CHAPITRE_VIIIb"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ils</span> dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec +douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y +abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi: et que, sans +le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal +n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille +traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent +les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs +enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain.</p> + +<p>Aux portes de la ville une action infame les a frappés d'une horreur qui +dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans: malgré ses +cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé. +Elle-même criait d'un air égaré: «qu'il n'avait pas vu la France! qu'il +ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle +voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans +les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée.</p> + +<p>Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu +de mille dévouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été +abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la +confier à une autre mère; et ils montraient dans leurs rangs cet +orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à +Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.</p> + +<p>Cependant, les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs +questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur maréchal, +s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, +traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule +dont la faim hâte les pas.</p> + +<p>Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de +casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de +voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de +chevaux abattus, expirans et à demi dévorés.</p> + +<p>Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente +détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur +ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait +devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils +n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancés +pour les découvrir; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que +deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les +champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de +l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils +avaient fait.</p> + +<p>Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est +passé? quel est donc le découragement universel? et pourquoi l'on a +abandonné à l'ennemi des armes tout entières? N'avait-on pas eu le temps +d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens?</p> + +<p>Jusque-là cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les +traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils +conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a +cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres +mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille: +ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14<sup>e</sup> +division; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les +numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne: voilà ses morts, +ils en ont reconnu les uniformes! Mais où sont ses restes vivans? et ce +terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et +glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils +n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui +les attendait eux-mêmes.</p> + +<p>Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se +sont avancés, sans obstacle, jusqu'à cet endroit où la route plonge dans +un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. +C'était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois +plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et +salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils +ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.</p> + +<p>Alors ceux de Mortier s'écrient «que c'était donc aussi cette même +position où l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en +combattant!» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt +Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe +n'avait point encore quitté Dobroé.</p> + +<p>Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines +de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des +siens, a descendu la colline: il s'est présenté seul devant leur +maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le +malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de +termes adulateurs l'injonction de se rendre.</p> + +<p>C'est Kutusof qui l'a envoyé. «Ce feld-maréchal n'oserait faire une si +cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, +s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille +Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui +offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.»</p> + +<p>Le Russe n'avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de +mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant +l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps, +un officier français s'élance sur lui comme sur un traître, pour le +tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au +sien, lui crie: «Un maréchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous +le feu; vous êtes mon prisonnier!» Et le malheureux officier désarmé, +est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché que deux jours +après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.</p> + +<p>En même temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes +ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont +devenues des volcans en éruption, mais que Ney s'en est exalté; puis, +s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans +leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de +feu semblait être dans l'élément qui lui était propre.</p> + +<p>Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille +hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes +redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une +position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient +lieu de tout. De l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne +traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes +incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains +affaiblies.</p> + +<p>Et cependant le général français n'a songé ni à se rendre, ni même à +mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente +un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout +s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet +orgueil d'un vainqueur, à qui l'habitude des succès invraisemblables a +fait croire tout possible.</p> + +<p>Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent été si dociles; car +tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien +vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands +desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout +cette puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres.</p> + +<p>Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre +l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division +plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe +écrasée par la première ligne russe.</p> + +<p>Le maréchal, sans s'étonner, ni permettre qu'on s'étonne, en rassemble +les restes, les forme en réserve et s'avance à leur place. Il ordonne à +quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie; et +lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n'a +point harangué: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de +tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le +plus impérieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la +première ligne russe, et, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la +seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est +venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, +la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne +déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entraîne.</p> + +<p>Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des +siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule +ressource: là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les +reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il +répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là +fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.</p> + +<p>Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie. À leur +extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation, +s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur +ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser +vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu +par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire.</p> + +<p>Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des +corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement +décisif: ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité +d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et +d'énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire +dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre.</p> + +<p>Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils +combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la +rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, +parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait dû +faire.</p> + +<p>En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre; ils +avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur +le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille +Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et +plusieurs de nos soldats prisonniers.</p> + +<p>Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre +allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient, +en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le +combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre que, du milieu des +rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs, +en les conjurant de venir les délivrer. Ceux-ci leur criaient de venir à +eux, qu'ils les recevraient et les défendraient; mais personne ne fit le +premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout.</p> + +<p>Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, +ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout +le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un +homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les +femmes fugitives de Moskou.</p> + +<p>Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, +régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus, +espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de +leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son +ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était +devenue silencieuse et recueillie; il observait l'armée ennemie, qui, +défiante depuis la ruse du prince Eugène, s'étendait au loin sur ses +flancs pour lui fermer toute voie de salut.</p> + +<p>La nuit commençait à confondre les objets; l'hiver, en cela seulement +favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait +attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux +siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont +demeurés glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même n'en a pu croire +ses oreilles; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef +d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre; à son accent +bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource +trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque +forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obéi, +et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la +France! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche +rétrograde a duré une heure; ils ont revu le champ de bataille marqué +par les restes de l'armée d'Italie: là, ils se sont arrêtés, et leur +maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints.</p> + +<p>Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel +que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays +inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un +ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il +en fait écarter la neige et briser la glace: alors, consultant son +cours, il s'écrie «que c'est un affluent du Dnieper! que voilà notre +guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le +franchirons! notre salut est sur son autre rive!» Il marche aussitôt +dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il +vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village. Son nom, ils +l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa; là, il a +rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des +Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils +ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal +français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s'est fait +entendre.</p> + +<p>Ney a écouté: «Est-ce enfin Davoust, s'est-il écrié, qui se souvient de +moi!» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les +coups; c'était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on +triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et +se remet en marche.</p> + +<p>En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux +fut le seul habitant qu'ils purent découvrir; ce fut un bonheur +inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il +n'était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond +le maréchal; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il +ajouta «qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que +cette ressource.»</p> + +<p>Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le +mougique boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. +Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les +premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait: +le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un +brusque contour de ses rives, s'était suspendu; l'hiver avait achevé de +le glacer, et c'était sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous, +sa surface était mobile encore.</p> + +<p>Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de +l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide +apparence. Un officier se dévoua: on le vit arriver difficilement à +l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques +chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, +la glace commençant à se dissoudre par le dégel.</p> + +<p>Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une +colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs +enfans, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se +désunir, et perdre dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney +s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: néanmoins, il +pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et +attendre à l'autre rive. L'idée ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour +lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se +laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit +s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les +passer à dormir profondément sur le bord du fleuve: tant il avait ce +tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et +cette santé vigoureuse, sans laquelle il n'y a guère de héros.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IXb" id="CHAPITRE_IXb"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Enfin</span>, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui +s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle +s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bientôt on +entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se +prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés.</p> + +<p>Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution, +ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur +les glaçons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il +fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au +risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers +hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.</p> + +<p>Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit +l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert +de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur +la glace; qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les +entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés +qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.</p> + +<p>Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et +l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans +les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs +ressources contre le présent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant +eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de +douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au +souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du +retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient, +et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs +chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains +à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.</p> + +<p>Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées +de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et +s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord +des cris d'angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens +entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.</p> + +<p>Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres, +il crut voir un objet remuer encore; c'était un de ces infortunés, un +officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait +de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt ou +l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les +genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit, +et le sauva.</p> + +<p>Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient +ou morts ou égarés; les canons et tous les bagages perdus; à peine +restait-il à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés. +Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait +pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur +allié et leur guide.</p> + +<p>On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en +tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux +qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs +mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant «qu'ils voyaient des traces +toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils +n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une +autre; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore +combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant, +et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.</p> + +<p>Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent +brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis +Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de +Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la +nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques +instans.</p> + +<p>Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y +reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de +mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre +dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des +milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la +malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.</p> + +<p>C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du +Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à +découvert et l'achever: mais ils sont restés trois heures immobiles, +sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point +eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et +qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.</p> + +<p>La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il +ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la +nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de +s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous +ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un +signal pour l'ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons +se sont ébranlés à la fois.</p> + +<p>À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre +mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait ça et là; leur +foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, +qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, +dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus +découragés servirent à préserver les plus braves.</p> + +<p>En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces +malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc +gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de +plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, +des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner +du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.</p> + +<p>C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques +ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze +cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses +sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres; +mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés +sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même +agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs +flèches.</p> + +<p>La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les +ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant +aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on +perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels +momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise.</p> + +<p>La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans +un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive +lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du +premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils +sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste, +derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se +précipite; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette +attaque, il s'écrie: «Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à +nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient +surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent +vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont +ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.</p> + +<p>On s'écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite +rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un +comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les +épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques +coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et +une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux +heures dans un grand village.</p> + +<p>Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on +marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors +les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant +de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses +soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres +qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que +de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à +une distance suffisante.</p> + +<p>La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en +marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et +cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils +devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette +ville.</p> + +<p>Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur +route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils +n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois, ils s'exaltaient +toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, +car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l'avait +trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à +l'envie; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans +tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans +l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les +acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une +action sublime.</p> + +<p>Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers +jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugène, +celui du 17 Mortier; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la +retraite.</p> + +<p>Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet, +que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une +renommée immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes +inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens +produits de quelques instans, issus d'un seul cœur, et qui doivent +remplir les temps et l'immensité?</p> + +<p>Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de +reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria: «J'ai +donc sauvé mes aigles! J'aurais donné trois cent millions de mon trésor +pour racheter la perte d'un tel homme.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_ONZIEME" id="LIVRE_ONZIEME"></a>LIVRE ONZIEME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Ic" id="CHAPITRE_Ic"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ainsi</span> l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le +Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine +moskovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente +pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes s'opposant +à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et +de servir de frontière aux deux pays.</p> + +<p>Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible +obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de +notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut délivrée du +supplice de leur joie.</p> + +<p>Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof +le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, +son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes; il +se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès +qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.</p> + +<p>Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route, +pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.</p> + +<p>Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin +bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au +travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent: +elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la +gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures +contre des traîneaux.</p> + +<p>Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie +antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne +par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage +et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il +commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son +compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit +d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur +étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus +hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du +terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.</p> + +<p>Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de +la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes +portèrent autour d'eux des regards consternés: leur imagination, blessée +par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus +sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs +s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené +son armée se perdre dans Moskou.»</p> + +<p>Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. +Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans +l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient +«que cet espoir avait été fondé; qu'en poussant sa ligne d'opération +jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une +base suffisamment large et solide.</p> + +<p>«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper, +l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que +Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient +attendus; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui +gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes, +plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord +au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante +mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou, +quelque aventureuse qu'elle parût être, avait été, et suffisamment +préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été +possible: aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.»</p> + +<p>Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de +Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été +tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y +eût profité des premiers succès du maréchal Ney.</p> + +<p>«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision, +et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu +revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le +général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un +quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous +retirer?»</p> + +<p>Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la +funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs +malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents +canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille +prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille +traîneurs sans armes et huit mille combattans.</p> + +<p>Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent +«par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est +vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre +haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à +Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins +pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.</p> + +<p>«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle +d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces +braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à +Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer +l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de +Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»</p> + +<p>Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de +Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute +confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art +de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de +toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires +militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs +souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite, +il était impossible d'en douter; mais de dire comment on eût pu +l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si +grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose +décider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et +gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.</p> + +<p>Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente, +et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se +trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait. +«Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de +l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides +instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20 +septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur +le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce +maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk, +pourquoi il a persévéré dans cette fausse manœuvre, et pourquoi, après +un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de +la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a +perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers +Briansk, Byalistock et Volkowitz.</p> + +<p>«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille +hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et +partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof, +du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors +seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement +hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant +Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il +s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral.</p> + +<p>Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de +l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler +Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut +attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage +Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que +même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son +succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une +double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont +conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux vœux de son +gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un +côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.»</p> + +<p>Tel fut le cri de la grande-armée presque entière; son chef garda le +silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un +allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez +satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines +plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou.</p> + +<p>Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui +répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction +contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et +Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de +Bassano.</p> + +<p>Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la +grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours +formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour +tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts +pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se +suffisait à elle-même.»</p> + +<p>Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec +vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille? +Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches, +doit-on s'en étonner? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de +la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt? S'il +n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux +français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû +espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIc" id="CHAPITRE_IIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">En</span> effet, on n'était guère en droit d'en accuser d'autre de trahison, +lorsqu'on s'était trahi soi-même, car tous s'étaient manqué au besoin.</p> + +<p>À Wilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la +Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de +marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans +le secours des Autrichiens, former, à Minsk une armée de trente mille +hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les +seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tchitchakof. On +savait même que cette poignée de jeunes soldats avaient été exposés +devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet +obstacle les aurait défendus quelques instans, s'ils eussent été placés +derrière.</p> + +<p>Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné +les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi +négligemment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout, +qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait +perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des +munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait +cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait +apprendre un plus grand malheur.</p> + +<p>Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là, il ne sut ni avertir +Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours; ni soutenir +Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva, +dans la nuit du 20 au 21 à la tête du pont, qu'après l'ennemi; pourtant +il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y +défendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, écrasé par +l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces +doubles des siennes, et culbuté au-delà de la rivière et de la ville +jusque sur le chemin de Moskou.</p> + +<p>Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre; il croyait l'avoir prévenu +par ses instructions adressées de Moskou à Victor le 6 octobre. «Elles +supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles +recommandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk; +d'avoir un officier sage, discret et intelligent près de Schwartzenberg; +d'entretenir une correspondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres +agens sur plusieurs directions.»</p> + +<p>Mais Witgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus +proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention: les sages +instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon. +Elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna +l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans +un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit +brûler tous ses équipages de pont.</p> + +<p>D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa +confiance: elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans +Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de +Tchitchakof.</p> + +<p>Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof +et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette +nouvelle désastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bâton, lança +au ciel un regard furieux avec ces mots: «Il est donc écrit là-haut que +nous ne ferons plus que des fautes.»</p> + +<p>Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se +doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au +milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa +défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le +suivaient de près.</p> + +<p>Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de +Dombrowski.</p> + +<p>Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre +l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents +hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon, +de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina; mais les débris de +Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont.</p> + +<p>Napoléon était alors dans Toloczine; il se faisait décrire la position +de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas +seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; que son pont a +trois cents toises de longueur; que sa destruction est irréparable, et +le passage désormais impossible.</p> + +<p>Un général du génie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc +de Bellune. Napoléon l'interpelle: le général déclare «qu'il ne voit +plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur +répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à +tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof;» et il montre du +doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof: c'est +là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la +présence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur désigne un +autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus +près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des +Cosaques, il s'arrête et s'écrie: «Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles +XII!»</p> + +<p>En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé: +aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant +suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit, +et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz. +Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots: +«Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!»</p> + +<p>Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent, +et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa +détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le +virent inébranlable: ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il +restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force +de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse.</p> + +<p>Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit, +montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la +supportait. La nuit s'avançait: Napoléon était couché. Duroc et Daru, +encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres +conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les écoutait, et le mot +de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment, +s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!»</p> + +<p>Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se +rendre, il faudrait s'attendre à tout; qu'il ne se fiait pas à la +générosité d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se +croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.—Mais la France, +reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua +Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses; +mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.»</p> + +<p>Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur, +comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs +ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France, +d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu +d'eux!—Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en +souriant.—Oui sire.—Et vous ne voulez pas être prisonnier +d'état?»—Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être +prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un +profond silence: puis, d'un air plus sérieux: «Tous les rapports de mes +ministres sont-ils brûlés?—Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu +permettre.—Eh bien, allez les détruire; car, il faut en convenir, nous +sommes dans une triste position!» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui +arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le +fallait, tout remettre au lendemain.</p> + +<p>On vit dans ses ordres la même fermeté; Oudinot vient de lui annoncer sa +résolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se +rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof. +Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs +commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de +penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe +plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.</p> + +<p>Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de +Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se +retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe.</p> + +<p>Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers +Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de +largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans +un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par +l'ennemi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIIc" id="CHAPITRE_IIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">L'espoir</span> de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par +celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait +traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la +bordait.</p> + +<p>Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et +d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il +rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, +dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de +carabines.</p> + +<p>La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne +restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. +L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme +encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son +escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des +généraux de division y servirent comme capitaines.</p> + +<p>Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées, +qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des +fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux +à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de +s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée, +même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un +caisson.</p> + +<p>En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et +immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations +se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de +Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le +flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous +rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si +menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et +enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le +permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.</p> + +<p>Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas +avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit +dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir +on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au +hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent +alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit.</p> + +<p>Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on +approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris. +Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de +Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit +de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière +encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec +ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées.</p> + +<p>Elle ignorait nos désastres: on les avait cachés soigneusement, même à +ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de +Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres +couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de +sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient +enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle +regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le +visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, +marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et +en silence, comme un troupeau de captifs.</p> + +<p>Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels +et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes, +ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient +pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils +n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien +attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la +misère.</p> + +<p>Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards. +Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de +leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les +secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur +demandaient où étaient donc leurs corps d'armée? Et quand ceux-ci les +leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes, +qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils +les cherchaient encore.</p> + +<p>L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les +deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus +contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre +la nature.</p> + +<p>Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent +plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel +ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.</p> + +<p>Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la +grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de +son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne +plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre. +C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant +d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait +pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les +sauver. Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au +milieu du cœur de l'homme.</p> + +<p>Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, +marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans +affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire. +Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions, +sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné +ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un +moindre suicide.</p> + +<p>Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un +délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet, +ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant +que lui! Qui perdait plus à ce désastre!</p> + +<p>S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence; il semblait +que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire: tant +la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui +leur avait soumis le monde; dont le génie, jusque-là toujours victorieux +et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui +pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des +rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire, +non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les cœurs généreux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVc" id="CHAPITRE_IVc"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">On</span> approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec +quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la +Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille +traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus +grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.</p> + +<p>Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation +dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route, +attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps +au duc de Reggio d'évacuer Borizof.</p> + +<p>En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de +trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la +présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à +sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on +trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille +au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable. +Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues +au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage.</p> + +<p>Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de +Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois +l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième +corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof +maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina, +de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel +point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le +cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet +homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la +rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite +rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.</p> + +<p>L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le +maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le +moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même +l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof, +n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins +serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la +cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix +et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.</p> + +<p>Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le +général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment +d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.</p> + +<p>En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus; tous +avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et +de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse: +c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de +traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à +grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont; +on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi +toute la division des cuirassiers.</p> + +<p>On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener +plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur +les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande +satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y +avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de +ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes. +Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit +jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de +Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.</p> + +<p>Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de +Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de +passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva, +suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon, +de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de +pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil +et quelques clameaux.</p> + +<p>Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres +des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout +recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la +nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et +sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter.</p> + +<p>Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon +l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son +corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit, +et se commandant mutuellement le plus profond silence.</p> + +<p>À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les +hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce +général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un +caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il +avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver +cette faible ressource: elle sauva l'armée.</p> + +<p>À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet +dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue +des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et +que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche, +combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de +froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.</p> + +<p>Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère +était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus +difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain +mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, +l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci +manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.</p> + +<p>Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis, +qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon +et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter +de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vc" id="CHAPITRE_Vc"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">La</span> présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé +l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute +son artillerie sur nos travailleurs; et quand même le jour seul +découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez +avancé; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux +positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible.</p> + +<p>Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il +partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre +cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château +appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof +à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points.</p> + +<p>Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment, +ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort +s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses +heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois, +ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.</p> + +<p>L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La +présence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais à la vue +des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés, +tels que Rapp, Mortier et Ney, s'écrièrent, «que si l'empereur sortait +de ce péril il faudrait décidément croire à son étoile!» Murat lui-même +pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des +Polonais le lui proposèrent.</p> + +<p>L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la +rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat +y pénètre; il déclare à son beau-frère, «qu'il regarde le passage comme +impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est +encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la +Bérézina à quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours +il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent +tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son +salut.»</p> + +<p>Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme +une lâche fuite, s'indignant qu'on est osé croire qu'il quitterait son +armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois, il n'en voulut point à +Murat, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa +fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de +dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est +l'attachement à leur personne.</p> + +<p>En ce moment, le jour faisait pâlir et disparaître les feux moskovites. +Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs +pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards +fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et +précurseur des grands dangers.</p> + +<p>Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur +ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. +Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et +son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore +mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le +jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous vîmes des feux +abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces +d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets eût suffi pour +anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les +deux rives; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se +mettait en batterie.</p> + +<p>Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait +vers Borizof sans regarder derrière elle; cependant, un régiment +d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre +position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des +bois: c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de +six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage.</p> + +<p>Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de +joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot +entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi +vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas +possible!» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment +ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général: il +regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz +s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie: +«J'ai trompé l'amiral!»</p> + +<p>Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent +feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première +salve suffit; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de +peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz; car le pont était à-peine commencé: +il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.</p> + +<p>Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la +montre aux plus braves. L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le +comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve, +et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et +les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à +quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent +ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes +en vingt voyages.</p> + +<p>Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour +l'infanterie achevé; la division Legrand le traversait rapidement avec +ses canons, aux cris de «vive l'empereur!» et devant ce souverain, qui +aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves +soldats de sa voix et de son exemple.</p> + +<p>Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé: «Voilà donc +encore mon étoile!» car il croyait à la fatalité, comme tous les +conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la +fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans +puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus +immédiatement sous sa main.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIc" id="CHAPITRE_VIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">En</span> ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de +Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken. +Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que +Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et +qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de +Tchaplitz rendait vraisemblable.</p> + +<p>Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que +pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus +haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre +heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du +deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand: +c'étaient environ sept mille hommes.</p> + +<p>Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par +un détachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers +Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de +Studzianka.</p> + +<p>Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village +voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières +troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. +Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, +et le général russe attendait des ordres.</p> + +<p>Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où +la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la +fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté +pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.</p> + +<p>Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la +grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de +Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la +partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès lors, fort sur sa +gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses +inquiétudes se transportèrent de ce côté.</p> + +<p>L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres +fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. +Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de +sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre +cette partie du fleuve; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte +inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a +confirmé.</p> + +<p>Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son +anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez +naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la +grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de +cette ville.</p> + +<p>Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put +encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon, +non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se +joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour +Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier +adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers +Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent.</p> + +<p>L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à +descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à +la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général +ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis +et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis en même +temps de Borizof: Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour +Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral +rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à +l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre +les chemins.</p> + +<p>Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage +qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont +de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il +avait laissé quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir +de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce +jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, +culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et +de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka, +la position que Tchaplitz avait quittée la veille.</p> + +<p>Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, +soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en +convenir qu'après une entière certitude; soit qu'elles troublent, et que +dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait +besoin de s'appuyer des autres.</p> + +<p>Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en +consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon +et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la +faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, à +cause des simulacres de passage; en face de son centre, à Borizof, parce +qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville, +la remplissait de mouvemens; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où +l'empereur était réellement.</p> + +<p>Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et +attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du +pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division +Partouneaux.</p> + +<p>Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon, avec environ six +mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, passait la +Bérézina, vers deux heures de l'après-midi: il se plaçait en réserve +d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof, le +débouché des ponts.</p> + +<p>Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup +traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même +temps, l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de +Studzianka.</p> + +<p>[Illustration]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIc" id="CHAPITRE_VIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Jusque-là</span> tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y +avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter +l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux +traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du +jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la +grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite, +en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient. +Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin +d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le +retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.</p> + +<p>Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit. +Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là, +fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que +Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps +d'effectuer tout son passage.</p> + +<p>Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le +grand chemin; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même +soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et +Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de +tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur +Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.</p> + +<p>Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et +trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire +jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à +s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards; +contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit +obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui +bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant +qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais bientôt ce fut en +face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets +traversaient de tête en queue sa colonne.</p> + +<p>Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond; +une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses +mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de +désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, +faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans +leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut +rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en +reculant on rencontra la cavalerie de Platof.</p> + +<p>Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents +soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un +fleuve.</p> + +<p>Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de +cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux +repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore +armés; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de +Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes naguère si braves, +alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes.</p> + +<p>En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts +de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait +le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette +fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.</p> + +<p>Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la +nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades, +il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des +ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces +brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs +boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans +l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou +tourner la Bérézina par ses sources.</p> + +<p>Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se +détourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des +plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque +pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber +à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans +relâche.</p> + +<p>Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes +et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer +sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la +glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir: alors seulement +il cède et rend ses armes.</p> + +<p>Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres +brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage +de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain, +d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles +succombèrent à leur tour: une même infortune les réunit à leur général.</p> + +<p>De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son +commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à +suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre, +il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque +sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par +le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les +difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à +l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.</p> + +<p>Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria: +«Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette +défection vienne tout gâter!» L'expression était impropre, mais la +douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne +pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à +honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de +l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En +effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les +armes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIIc" id="CHAPITRE_VIIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de +tâtonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de +Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois +armées russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent réunies; leurs +chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient +jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine +fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à +attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.</p> + +<p>C'était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux +nuits pour s'écouler; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le +désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux +deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures +s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures: il se +brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre +côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages +environnans, n'avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand +le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les +ponts.</p> + +<p>Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, +s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de toutes +parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse +profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots, +assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers, +poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les +pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, +ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s'élevait de +cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt +une grande clameur, mêlée de gémissemens et d'affreuses imprécations.</p> + +<p>Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces +hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps +inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand +l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force +pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et +Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de +ces misérables.</p> + +<p>Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de +Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le +dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint +l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures +pussent s'écouler. Ney était présent: il s'écria «qu'il les fallait donc +brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui +habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à +cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour +l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes, +dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les +vivres et la fortune.</p> + +<p>Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire. +Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces +traîneurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en +une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces +malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut +encore perdue pour leur passage.</p> + +<p>Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre +Witgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce +maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de +Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en +même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils +descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les +ponts.</p> + +<p>Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux +était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée +du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que +Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive +droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'armée du +midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci +comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient +la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents +baïonnettes et de neuf cents sabres.</p> + +<p>Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues +des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais +de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et +complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal +armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais, +enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou +blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid +et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de +ses combattans, et la jeune garde la moitié.</p> + +<p>Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent +l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal +contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof, +il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et +Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.</p> + +<p>L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route, +mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils +firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la +Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et +Albert furent alors blessés; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il +lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe, +Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille +hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse, +du combat qui traînait indécis.</p> + +<p>Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des +généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de +troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit +beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats +blessés.</p> + +<p>Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de +Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C'était un de ces +officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit +avoir assez récompensés en les employant.</p> + +<p>Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à +Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus +près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position +très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de +terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division +Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de +l'empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait +son front, sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la +plaine haute de Studzianka.</p> + +<p>La première attaque de Witgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin, +le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina, +qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite +française l'arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts. +Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de +Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser +le ravin: elle fut assaillie et détruite.</p> + +<p>Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité: il +déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort +de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les +ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses +pas, et l'ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit +vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu +entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître +des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes +russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IXc" id="CHAPITRE_IXc"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Pendant</span> toute cette journée, la position du neuvième corps fut d'autant +plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite: +encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. À +mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces misérables +avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un +engagement sérieux causa leur épouvante, puis la vue des blessés qui en +revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les +boulets vinrent frapper leur masse confuse.</p> + +<p>Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette +multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et +les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le +milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de +ce chaos: ils furent le signal d'un désespoir universel.</p> + +<p>Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les cœurs se +montrèrent à nu, et l'on vit des actions infames et des actions +sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et +furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs +frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les +faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés +qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs +compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une +dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante +achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'était sur-tout les +malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter et s'asseoir +résignés, regardant d'un œil fixe cette neige qui allait devenir leur +tombeau.</p> + +<p>Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de +désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés; +mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut +des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les +élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras +roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.</p> + +<p>Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se +rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain +rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, +n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les +jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.</p> + +<p>Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons, +de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes +parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une +pente roide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent +les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles; puis, +s'entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans +leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de +malheureux poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont +écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans +interruption.</p> + +<p>Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on +n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse +mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de +leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs +dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.</p> + +<p>Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix +déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait +séparées sans retour: elles leur tendirent les bras, elles supplièrent +qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées çà +et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent +sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un +ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de +celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de +gémissemens, de juremens effroyables, cette foule désordonnée +n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.</p> + +<p>Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de +blessés, de femmes, d'enfans renversés à demi étouffés, et que dans +leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé, +ils se crurent sauvés; mais à chaque moment, un cheval abattu, une +planche brisée ou déplacée arrêtait tout.</p> + +<p>Il y avait aussi à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où +beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui +embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne +de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il +s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés +furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans +détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation, +poussaient vers leur but avec fureur, indifférens aux imprécations de +rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils +s'étaient sacrifiés.</p> + +<p>La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne +déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui +couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de +chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux +artilleurs ennemis à diriger leurs coups.</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand +Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et +s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que +jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été +laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop +attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour +passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour +en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, +et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il +était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé, voyant les +Russes s'approcher, y mit le feu.</p> + +<p>Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, +trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans +furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes +désolées sur les bords du fleuve; Les uns s'y jetèrent à la nage, +d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en +eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui +croula sous eux: brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux +supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres +s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets: le reste +attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure +après le départ d'Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en +recueillit les fruits.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Xc" id="CHAPITRE_Xc"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Pendant</span> que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la +grande-armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe, +qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays +est un plateau boisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant +incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée +le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de +longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie.</p> + +<p>Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques +werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours. +Un abatis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec, +étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à +en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de +ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le +passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le +fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un +ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été +forcés de se rendre sans combat.</p> + +<p>Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir +être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, +ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à +Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se +laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait; et +sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante +mille.</p> + +<p>Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des +ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la +tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et +restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de +son chef: là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On +les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la +tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que +leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide +de leurs estomacs.</p> + +<p>Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le +regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième +corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le +passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour sauver de +ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces +restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.</p> + +<p>On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans +soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent +encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit +l'observation avec amertume; il commençait le détail de ses pertes: mais +Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne +dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots: +«Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme?» Et sur ce qu'il +persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du +reproche: «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon +calme?» Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et +celle qu'il exigea des autres.</p> + +<p>Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par +une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de +tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, +administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces +temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et +brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un +tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaieté, +dès que le jour revenait, des détails de sa toilette: au milieu de cet +ouragan il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec +soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens +déchaînés qui l'assiégeaient.</p> + +<p>Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans +notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer, +ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du +nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis +son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant +l'hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et +laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre, +plus basses parce qu'elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De +proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé +des vapeurs qu'il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier +printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en déchargeait par +un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en +roidissant et en tuant tout sur son passage.</p> + +<p>Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse +attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des +parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens.</p> + +<p>Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs +images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans +l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs +observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs +souffrances.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIc" id="CHAPITRE_XIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui +la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà +désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division +Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà, +à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de +division, de brigade et de régiment.</p> + +<p>La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte +des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de +fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur +les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige +ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s'étaient perdus +dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.</p> + +<p>C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous +marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et +Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les +voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre +instruction que celle d'avancer autant que possible.</p> + +<p>Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à +tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait +trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva +à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on +parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent +presque tous de faim et de froid.</p> + +<p>Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré +la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en +sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante +hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et +en remplit toutes les rues.</p> + +<p>La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à +se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec +tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de +la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec +son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que, +dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.</p> + +<p>Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent +enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et +l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent +considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.</p> + +<p>Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le +dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques +vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, +le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui +manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais +furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied +par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on +venait de rejoindre.</p> + +<p>Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son +armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à +Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.</p> + +<p>Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications +étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu'à chaque pas +rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris +et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus +assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi +fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène +suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.</p> + +<p>«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer, +pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité; +enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours +des restes de sa grande-armée.</p> + +<p>«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul +quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger, +que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du +désastre de sa retraite encore incertain; qu'il en précédât la nouvelle, +l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui +pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le +moment de son départ était venu.»</p> + +<p>Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était +entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le +dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait +d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang +inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. +Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.</p> + +<p>Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes +les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait +donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette +disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans +leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire +les plus ardens de ses ennemis.</p> + +<p>Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre +de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, +et son époque la nuit du cinq au six.</p> + +<p>Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la +lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence, +n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut +pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize +années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette +séparation.</p> + +<p>La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa +résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il +l'avait comblé: l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il +lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne; au reste, il +lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il +persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de +rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le +lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et +sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIIc" id="CHAPITRE_XIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Mais</span> à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait +terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper, +eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au +travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 +décembre, Bienitza.</p> + +<p>L'empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines +d'hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C'était là que la route de +Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder +cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son +tour jusqu'à celle de Ney.</p> + +<p>Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par +Maisons, que l'arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour +où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et +troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs +ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et +quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.</p> + +<p>Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de +fusil, mais à la baïonnette; il fut repoussé. Maisons faisait en même +temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques +jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi +entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis, +il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu +d'instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs +marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.</p> + +<p>Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner. Aussi +pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle +tranquille. Mais le surlendemain, 1<sup>er</sup> décembre, comme ils arrivaient +en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie +ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses +cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes +parts.</p> + +<p>En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout +rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces +malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter +leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans +Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des +obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois; ils se précipitent, ils +affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.</p> + +<p>Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de +cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait +jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que +de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que +le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et +s'y embourba; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.</p> + +<p>Enfin-la cohue s'étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses +soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule +avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons, +dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des +milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: déjà même il ne +cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, +quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, +que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à son secours. Ce renfort +arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.</p> + +<p>Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce +bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de +près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de +cette arrière-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri +excitèrent l'ardeur du général russe; son attaque fut pressante. Ney et +Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route +s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent +périr en le défendant.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie +étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en +écraser, pour la dernière fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en +batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La +colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée; elle s'arrêta: Mais +ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces +vers une autre entrée; et déjà ses premières troupes avaient franchi les +enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre +combat.</p> + +<p>Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes +du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut +extrême: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières +maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se +conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut +qu'à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu'à demi +gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.</p> + +<p>Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune +les remplacerait à l'arrière-garde; mais ils s'aperçurent que ce +maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient +seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui: +leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu +vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus; les armes leur +tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs +armes.</p> + +<p>Maisons, en qui une grande force d'âme s'alliait dans une juste +proportion à une grande force de corps, ne s'étonna point; il continua +sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui +échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques +baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les +Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans +les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors +ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer; car, à l'exception +de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne +permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se +défendre.</p> + +<p>Cependant, Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint; il s'était +efforcé de l'arrêter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se +retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, +s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait +voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans +cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une +violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin, +un ordre de l'empereur intervint; Victor fut chargé de soutenir la +retraite, et Ney appelé à Smorgony.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIIIc" id="CHAPITRE_XIIIc"></a><a href="#toc">CHAPITRE XIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Napoléon</span> venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de +chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances +de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun +murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible; c'eût été un +effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à +combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d'ailleurs fallu de +l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux +séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. +Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait +silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, +distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance +continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces +morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant +soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un +meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire +exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et +combattait encore.</p> + +<p>L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce +qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les +triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille +malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi +l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et +noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop +expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.</p> + +<p>Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier +quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le +vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des +précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que, +jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.</p> + +<p>Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous +auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se +retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais +aucun n'osait en témoigner le désir: le devoir et l'honneur les +retenaient.</p> + +<p>Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la +nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs +de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. +À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord +il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des +épanchemens de confiance.</p> + +<p>C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui, +et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné? +Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur +s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au +chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce +détail.</p> + +<p>Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les +loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne +convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j'étais né sur le +trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire +de fautes.»</p> + +<p>Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son +vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait +déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait +partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y +était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa +malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les +Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui +déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation +française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»</p> + +<p>Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout +réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick, +Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à +l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter +l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres +et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers +d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les Russes ne passeraient +pas la Vistule avant son retour.»</p> + +<p>Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de +Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand +accord régnera entre vous.»</p> + +<p>Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant +affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_DOUZIEME" id="LIVRE_DOUZIEME"></a>LIVRE DOUZIEME.</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Id" id="CHAPITRE_Id"></a><a href="#toc">CHAPITRE I.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Compagnons</span>, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger +plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le +départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. +Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite +de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la +plus profonde infortune; mais à présent qu'il ne me reste plus à +retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous +pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire +qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres, +et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.</p> + +<p>Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur +comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir +jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand +l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel +droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout +d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de +victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'étonner les siècles +à force d'éclat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous +reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande, +chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes +immortalisent autant que les grandes gloires.</p> + +<p>Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son +passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés: il +emporta leurs vœux, également muets, que quelques gestes respectueux +exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture: son +Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège; +Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.</p> + +<p>Des Polonais l'escortèrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de +la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint +de Wilna au-devant de l'empereur. Il périt tout-entier dans ce court +trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes +surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autres disent Osmiana, ville +où l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napoléon ne +tombât dans cette échauffourée.</p> + +<p>Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent +«qu'il n'avait plus d'armée, qu'il marchait depuis quelques jours au +milieu d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trouver des +vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des +souliers, des vêtemens et des armes; mais que son administration +militaire n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point été +exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses +magasins renfermés dans Wilna, il s'écria «qu'il lui rendait la vie! +qu'il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l'ordre de +s'arrêter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et de lui +rendre assez de cœur et de forces pour continuer moins déplorablement +la retraité.»</p> + +<p>Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna +Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture +contre un traîneau, s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux +Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques +subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent +mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il +revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il +apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de +son vingt-neuvième bulletin.</p> + +<p>Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait +plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée. Depuis +Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre +ennemie; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le +vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité +enflait encore cette voile.</p> + +<p>Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ; et, loin +d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait +plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. +On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à +une grande ville, à un magasin immense; Murat et Berthier, réduits à +eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce +désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il +venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut à +peine aperçu.</p> + +<p>Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point, +soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre +obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout, +il n'ait formé que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de +chefs.</p> + +<p>Dès la première nuit, un général refusa d'obéir. Le maréchal qui +commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois +mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là +toute la grande-armée, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus +que la tête. Mais à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par +l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe, +n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en +garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent +eux-mêmes dans le désordre.</p> + +<p>La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là, +marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur +aigle et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que +d'eux-mêmes; chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia +plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui +firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut +presque général.</p> + +<p>Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne +furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la +violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout, +il semblait s'être mis tout entier entre Wilna et l'armée.</p> + +<p>Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous, +la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres +moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de +Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, à la température alors plus +supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et +enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes, qui avaient +échappé au passage de la Bérézina.</p> + +<p>L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était +soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites +associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient +encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en +servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient +l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du +soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres +ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance, +la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit +toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le +parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet, +dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le +désordre, avait eu quelque influence.</p> + +<p>Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout +entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces +associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une +multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se +respectèrent plus eux-mêmes; rien n'arrêta: les regards ne retinrent +plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret; le +découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins: tous étaient +victimes.</p> + +<p>Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien, +l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit +ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des +animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier: une +nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels +que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles: ils +accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs +derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une +meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, +qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans.</p> + +<p>Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour +chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur +vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les +roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours, +qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on +n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du +climat était passée dans leur cœur; sa rigidité avait contracté leurs +sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs, +étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus +de place à la pitié.</p> + +<p>Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du +malheur le produisit, mais plus excusable: l'un étant volontaire, et +celui-ci forcé; l'un un crime du cœur, et celui-ci une impulsion de +l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de +s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son +compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité; Le +moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.</p> + +<p>Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre; ils +protégèrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-là furent rares.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IId" id="CHAPITRE_IId"></a><a href="#toc">CHAPITRE II.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se +montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules +glacées; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était +immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement +et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et +comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun +murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui +l'annoncent.</p> + +<p>On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. +Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les +faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et +lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce +qui suppose un reste de chaleur: à peine la force de prier restait-elle; +la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou +résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et +qu'on croit être plaint.</p> + +<p>Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérans se rebutèrent. Tantôt +la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée, +ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient +de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, +qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches +comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux +Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.</p> + +<p>Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver, +appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie. +C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se +relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la +stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se +glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux, +alanguissait leur cœur, puis il refluait vers leur tête: alors ces +moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux +rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la +privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de +véritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs; +ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un œil consterné, fixe et +hagard: c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait, +et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les +genoux, ensuite sur les mains; leur tête vaguait encore quelques instans +à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques +sons agonisans: enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle +rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient +cessé.</p> + +<p>Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur +d'alonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs +cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une +douleur. Ils ne les plaignaient même pas: car, enfin, qu'avaient-ils +perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on était +encore si loin de la France! si dépaysé par les aspects, par le malheur, +que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit: +aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par +nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même +quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser, à la vue de +ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de +besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet, +la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un +événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution +terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel +d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait +qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui +étonnait peu.</p> + +<p>Tels furent les derniers jours de la grande-armée. Ses dernières nuits +furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de +toute habitation, s'arrêtèrent sur la lisière des bois: là, ils +allumèrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits +et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette +chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs vêtemens brûlaient, +ainsi que les parties gelées de leurs corps que le feu décomposait. +Alors, une horrible douleur les contraignait à s'étendre, et le +lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever.</p> + +<p>Cependant, ceux que l'hiver avait laissés presque entiers, et qui +conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repas. +C'étaient, comme dès Smolensk, quelques tranches de cheval grillées et +de la farine de seigle délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou +pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la +poudre de leurs cartouches.</p> + +<p>À la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes, +que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un +bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir, +ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le +cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient. +Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins +de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied; mais bientôt +la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.</p> + +<p>On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route, +de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient, +s'y entassaient en foule. Là, comme des bestiaux, ils se serraient les +uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant +écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur +tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes. Bientôt, +d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et ne pouvant +pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient.</p> + +<p>Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en +alimenter leurs feux: d'autres fois, repoussés et découragés, ils se +contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se +communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient, +à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous +que ces abris sauvèrent, trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés +et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes +il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les +monceaux de ces infortunés dont quelques-uns respiraient encore.</p> + +<p>À Iouranouï, dans ce même bourg où l'empereur venait d'être manqué d'une +heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons +debout et tout entières pour se chauffer quelques instans. La lueur de +ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la +douleur avait exaltés jusqu'au délire; ils accoururent en furieux, et, +avec dès grincemens de dents et des rires infernaux; ils se +précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles +convulsions. Les compagnons affamés les regardaient sans effroi; il y +en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les +flammes, et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette +révoltante nourriture!</p> + +<p>C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de +l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes +jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de +capitales conquises. Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser +fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble +contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur +des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis +jusque-là de force et de persévérance pour vaincre, ils l'employaient +pour fuir.</p> + +<p>Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous +entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une +comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina; +ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient +pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien +contribuer à les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence +matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette +influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que +ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.»</p> + +<p>IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions: «elles avaient, +disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque +sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur +l'armée française abattue, pour les accomplir.»</p> + +<p>D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait +marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé! +Voilà le malheur qu'il prédisait! La nature avait fait effort pour +repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne +l'avait-elle pas comprise!»</p> + +<p>Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui, +dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule +d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur +paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes +les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est porté +à ramener tout à soi: comme si la Providence, protectrice de notre +faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini, +avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût +pour lui-même le centre de l'immensité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IIId" id="CHAPITRE_IIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE III.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">L'armée</span> était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand +ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur +dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en +Russie ils eussent rencontrée! Son nom seul et sa proximité soutenaient +encore quelques courages.</p> + +<p>Le 9 décembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin +cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se +précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée, +poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle +opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, +de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.</p> + +<p>Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque +impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, +s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville +par ses autres issues; car il en existait. Mais tout était si +désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier +d'état-major ne parut pour les indiquer.</p> + +<p>Pendant dix heures, et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de +froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou +gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de +la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et +depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux; sur ces quatre-vingt +mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre +derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.</p> + +<p>La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos désastres, quand +tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de +gémissemens. À cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchèrent, ils +fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces +troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres +désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des +maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux: et tout les +repoussait; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives, +puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution +régulière était impossible.</p> + +<p>Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours +de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de +distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les +administrateurs qui les avaient reçus, craignirent pour leur +responsabilité; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les +soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs +ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand +à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos +malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de +vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.</p> + +<p>Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non +par des vivans, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y +respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient +sans lits, sans paille même, et presque abandonnés. Les cours, les +corridors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés; +c'étaient des charniers infects.</p> + +<p>Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davoust, la pitié +des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce +fut alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en +se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur +paraissait une nourriture délicieuse, quelle douceur inexprimable ils +trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible +bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait +d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde, +tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et +jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient +avait été profond.</p> + +<p>Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des +Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des +officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une +foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une +nouvelle confusion: c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, +commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division +Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de +cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita.</p> + +<p>On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi +de joindre l'armée par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils étaient +suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileïka marchait sur notre +flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous +poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes. Quant à +Loison, à sa division et à la garnison de Wilna, qui étaient venus nous +tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait +réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.</p> + +<p>De Wrede défendit Wilna du côté de Rukoni: il fut forcé de plier après +un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de +Wilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à +une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville, mais les +fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol +brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure, tous rentrèrent +désarmés, et la plupart estropiés.</p> + +<p>En même temps, la générale battait inutilement dans les rues; la vieille +garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous +pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux +ennemis. Mais alors le cri «Voilà les Cosaques» se fit entendre: c'était +depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait, +il retentit aussitôt dans toute la ville et la déroute recommença.</p> + +<p>Murat prit aussi l'épouvante; ne se croyant plus maître de l'armée, il +ne le fut plus de lui-même. On le vit fendre la presse et fuir seul à +pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son +exemple, et laissant à Ney le soin du reste. Ce prince s'arrêta pourtant +à la dernière maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre +le jour et l'armée.</p> + +<p>On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Wilna, et beaucoup +d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt +mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart +étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. +Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur +force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de +difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées +de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et plutôt que +de se déterminer à rentrée dans le désert, ils se livrèrent à leur +fortune: elle fut cruelle.</p> + +<p>À la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant +compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les +Juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent +bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, +si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de +vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de +salir ses pages de ce détail dégoûtant: mais qu'ils aient attiré nos +malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et +qu'ensuite, à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et +par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que là +ils les aient laissées impitoyablement périr de froid, que même ces vils +barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer, +des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présens et à +venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre +indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette +terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et +là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance!</p> + +<p>Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de +l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les Cosaques de Platof +l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetèrent +sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un +piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été +oubliés. À la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers +russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et +l'assaillent de toutes parts.</p> + +<p>Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans +hésiter, il leur commande le feu, puis la baïonnette en avant il marche +au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de +la ville; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des Cosaques que de leur +attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et +parvient à rejoindre, sans perte, l'arrière-garde.</p> + +<p>Elle était aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforçait de +l'arrêter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à +couvrir, la retenait près de Wilna.</p> + +<p>Dans cette ville, comme à Moskou, Napoléon n'avait fait donner aucun +ordre de retraite: il avait voulu que notre déroute fût sans +avant-coureur, qu'elle s'annonçât d'elle-même, qu'elle surprît nos +alliés et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier +étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent +préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.</p> + +<p>C'est pourquoi, Lithuaniens, étrangers et tous dans Wilna, jusqu'à son +ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre +qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de +l'Europe, dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre +ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une +profonde sécurité: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'était +préparé à un mouvement quelconque.</p> + +<p>Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de +son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des +équipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité +de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. À +ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation +avait enchaîné les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les +chariots s'étaient croisés et entre-choqués.</p> + +<p>Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la +ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement; +mais à une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effarée venait +de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.</p> + +<p>Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos +hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir +la plaine entière de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa +pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite +régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et +arrêter l'ennemi; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait +servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne +tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle +insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se +brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez +grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque.</p> + +<p>Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout +acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les +conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne +des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque, +tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui +rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se +retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la +division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils +virent la montagne toute couverte de chariots et de canons bridés ou +culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les +autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir +l'avidité de leurs ennemis en se pillant eux-mêmes.</p> + +<p>Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se +précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les +plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce +désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y +acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de +balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.</p> + +<p>On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. +Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis furent +confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, +oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or +et d'argent disparurent.</p> + +<p>Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut +des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de +malheureux blessés; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée +leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des +atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.</p> + +<p>Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, +le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgré leurs cris +de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trésor +particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves +hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de +leur chef, parvinrent à les sauver. Long-temps après, et quand on fut +hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui +avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IVd" id="CHAPITRE_IVd"></a><a href="#toc">CHAPITRE IV.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Cette</span> catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était +facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner +cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les +Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques +centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé. +Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de +retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre, +depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.</p> + +<p>Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les +Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix +heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des +traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, +vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur +les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin: alors reparaissait +l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière +le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre +général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.</p> + +<p>Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille +hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante +hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien +changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille +hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses +instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et +garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient +plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait +qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il +marquait le même étonnement.</p> + +<p>Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques +werstes au-delà d'Evé. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté +les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand, +vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient +restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, +qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.</p> + +<p>Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement +des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. +Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant +eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer; soit pitié, car on se +fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les +Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se +montrèrent généreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis +de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas +qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.</p> + +<p>L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son +secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des +prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à +leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur +colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, +saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes +isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs +armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à +leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation, la stupide +insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces +prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être +reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à +trente-cinq mille.</p> + +<p>Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze +mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de +l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent +prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais +une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha +vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait +commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.</p> + +<p>Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire +russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous +un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter, +sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent +dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus +sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur +cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à +cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles +s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de +leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.</p> + +<p>«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs +baïonnettes! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que +cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors +paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes +d'hommes et de chevaux! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux +rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de +cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans. +Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce +fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir, +tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons +surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de +l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents +lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est +seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs +quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui +s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des +Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un +millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et +vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux +éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de +frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui, +malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur +déroute; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve, +s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces: et +c'était là toute la grande-armée! Encore beaucoup de ces fuyards +étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.»</p> + +<p>Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des +généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin, quelques +centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes: +eux seuls la représentaient.</p> + +<p>Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. +Compagnons! alliés! ennemis! j'invoque ici votre témoignage: rendons à +la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû: les faits +suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme +Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se +décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec +ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis +Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre +ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les +ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi, +et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde.</p> + +<p>Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents +Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec +quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt +la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques +forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en +pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou, +il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a +abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille +et à tous nos bivouacs.</p> + +<p>Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues +environnantes; mais ils y sont étendus roides devant des magasins +d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant +y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat: Ney +se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno, +comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de +Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout +le péril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.</p> + +<p>Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une +de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une +autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied +sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi +sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette +issue, et lui couper toute retraite.</p> + +<p>Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna; Ney y court, +il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve +ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance, +l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son +aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.</p> + +<p>Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons +qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'étaient les trois +cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et +l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet +russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet +officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement +ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de +désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils +jettent leurs armes, et fuient éperdus.</p> + +<p>Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste. +Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs +armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il +fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit +rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal; elle donna à +l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente +soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand, +celui de réunir le seul bataillon qui restait.</p> + +<p>Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la +seconde attaque des Russes; il était deux heures et demie. Ney envoie +Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce +passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce +qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se +maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il +traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne +fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier +moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante +jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver +quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée +de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune +contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire, +même les plus grands désastres.</p> + +<p>Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors, +voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du +pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte +d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Vd" id="CHAPITRE_Vd"></a><a href="#toc">CHAPITRE V.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Quand</span> Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et +d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. +Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur +territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière +prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat +profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen, +et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les +restes des corps.</p> + +<p>Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne +sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire +que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa +fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette +responsabilité; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples +les plus opprimés par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un +bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point +démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, +l'histoire ne peut les taire.</p> + +<p>Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, +revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la +sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa +tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands +dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un +soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans +couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié +la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en +absoudre.</p> + +<p>Il s'écrie «qu'il n'est plus possible de servir un insensé! qu'il n'y a +plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus +ni à ses paroles, ni à ses traités. Il se désespère d'avoir rejeté les +propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un +grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.»</p> + +<p>Un cri de Davoust l'interrompit: «Le roi de Prusse, l'empereur +d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de +Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'êtes roi +que par la grace de Napoléon et du sang français. Vous ne pouvez l'être +que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire +ingratitude qui vous aveugle!» Et aussitôt il lui déclare qu'il va le +dénoncer à son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient +l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue +inconsidérée, des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de +Davoust n'avait que trop bien comprises.</p> + +<p>Murat resta décontenancé; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée +cette première étincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre +la France. L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et +le malheur ont égalé le crime.</p> + +<p>Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La +grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les +capitales de l'Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée, +fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humiliées par sa +gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos +blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils +pouvaient se promettre d'espérance: il fallut repaître leurs avides +regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant +notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous +l'insupportable poids d'un malheur haï.</p> + +<p>Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix. +Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante; elle +conserva son air de souveraine: vaincue par les élémens, elle garda +devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.</p> + +<p>De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous +accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de +la froideur; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils +attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. +Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait +poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup; en une nuit le thermomètre +descendit de vingt degrés.</p> + +<p>Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de +généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là, par +une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en +décomposition. Éblé, l'honneur de l'armée, succomba; Lariboissière, +général en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, +on était consterné par de nouvelles pertes.</p> + +<p>Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de +Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les +malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut +que l'ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu'il +l'entraînât expirant vers Elbing. L'émeute n'était alarmante que comme +symptôme; elle fut réprimée: mais la nouvelle qu'annonçait Macdonald +était décisive.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VId" id="CHAPITRE_VId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Du</span> côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche +rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa +jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La +composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et +l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.</p> + +<p>C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche, +comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des +Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les +Polonais dans toute l'armée; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux +de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on +eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou +guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque. +Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne +se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille +Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens, +parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.</p> + +<p>Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser +devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite +quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une +affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on +resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce +temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse +artillerie nécessaire pour assiéger Riga.</p> + +<p>Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en +fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles +durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer +Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et +commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les +Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc +d'artillerie, ou le détruire.</p> + +<p>Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par +Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque +dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à +la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de +prisonniers.</p> + +<p>Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon +pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il +faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les +droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs.</p> + +<p>Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les +Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les +contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises +dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos +autres alliés mêlés à ses troupes.</p> + +<p>C'était le contraire à notre aile gauche; l'armée prussienne y marchait +sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi, +dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses +troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes +poussaient leur chef en avant presque malgré lui.</p> + +<p>Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux +guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils +combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef: +ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de +leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs +vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur +gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort.</p> + +<p>Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la +vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur +entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux, +et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de +Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le cœur +de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient +trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet, +unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête, +ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du +parti de la victoire.</p> + +<p>Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant +et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce +fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et +d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se +répandre.</p> + +<p>D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette +administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit +rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le +pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait, +disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était +frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck +n'ignorait pas cette manœuvre. Macdonald crut à l'accusation, il +renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck, +plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.</p> + +<p>Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit +avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la +tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le +général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait +reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de +Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette +ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand +parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des +témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.</p> + +<p>On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison; +on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se +perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck, +ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit. +Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine +compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette +petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIId" id="CHAPITRE_VIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">À cette</span> nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son +aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des +Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de +siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails +secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck, +tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il +fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef, +avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences +étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en +contenter.</p> + +<p>Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put +dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment +où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges +et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats +frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était +réservée qu'à lui seul.</p> + +<p>On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son +mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes +fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une +seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que +repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique +ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui +était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que +l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était +étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.</p> + +<p>Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers, +pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs +princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à +leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait +avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt +et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la +nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il +s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de +ce merveilleux qu'ils aiment tant.</p> + +<p>Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la +fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance +de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et +retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux +grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se +rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils +le couvraient d'étincelles que recueillaient des cœurs brûlant d'une +haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure +que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever +de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et +confus, mais général.</p> + +<p>Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par +leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins +des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la +Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés +nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils +n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un +même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires. +L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence +d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y +avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation +commune et universelle.</p> + +<p>Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations, +par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers. +Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte +qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par +la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.</p> + +<p>Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la +Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des +communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la +gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de +ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald +étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un +aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait +été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si +puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.</p> + +<p>Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes +s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses +attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre +ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen. +Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent +séparés de leur retraite et acculés à la Düna.</p> + +<p>Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit +d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il +eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de +temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce +général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui +commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de +paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points, +entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même +où ses compagnons désespéraient de son salut.</p> + +<p>Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur +Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après, +des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk. +Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la +victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de +neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à +treize mille hommes.</p> + +<p>Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les +Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou +conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19 +décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la +prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite, +l'armée prussienne était encore fidèle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIIId" id="CHAPITRE_VIIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE VIII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre +de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea +de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea +point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On +risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte. +Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit +neuf journées à lui parvenir.</p> + +<p>Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et +Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son +arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact +avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à +Macdonald; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une +position si délicate, la confiance et la défiance étaient également +périlleuses.</p> + +<p>Ceux-là disent qu'au reste, le maréchal français donna à la prudence +tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions +d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le +général français Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'armée +prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un +semblait devoir lui répondre de l'autre.</p> + +<p>D'abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant, +derrière et sur le flanc; car la grande-armée de Kutusof avait déjà +lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald +rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt. +Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler. +Les hussards russes d'Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27 +décembre, à la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent +Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la +chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain +ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.</p> + +<p>Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d'Antonowo, +le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée, +et qu'il fallait qu'il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir +Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal +cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches +forcées ne leur avaient arraché aucune plainte; aucun signe de +mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l'eau-de-vie +et les vivres ne manquaient pas.</p> + +<p>Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz +pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les +officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs +troupes; leur avant-garde, marchant à contre-cœur et sans précaution, +se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu +rétablit le combat, et entra dans Régnitz.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck +et le reste de l'armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le +29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent +vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxiété de +Macdonald redoubla: elle se peint tout entière dans une de ses lettres, +datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner +une défection. Il écrivait «qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une +multitude d'officiers et d'émissaires portaient à Yorck ses ordres de +le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune réponse. Ainsi, quand +l'ennemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite; +car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans +Yorck; et pourtant ce retard le perdait.»</p> + +<p>Cette lettre se terminait ainsi: «Je m'épuise en conjectures. Se +retirer? que dirait l'empereur! la France! l'armée! l'Europe! Ne +serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l'abandon +volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y être contraint +autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les événemens, +je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois +la seule;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que +sa triste situation lui refuse depuis long-temps.»</p> + +<p>Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie +prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter +cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent: ils se couvraient +de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient +impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si +affreux et à une telle heure! ils avaient à répondre à leur roi de leurs +régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur +ordonne d'obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement. +Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui +livrer ce Français seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces +Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à +le trahir; enfin ils se mettent en marche.</p> + +<p>Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à +cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils +refusent d'en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient +rentrés et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos. +Mais on avait feint de lui obéir: dès que les Prussiens ne se sentent +plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à +leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la +nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald +que l'armée prussienne l'avait abandonné.</p> + +<p>C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il +venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26 +décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre +Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les +troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y +rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement +désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur +seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi +persistait à le leur ordonner.»</p> + +<p>Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à +laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque +pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui +annonçait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de +prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit; mais +il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa +conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et +la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que +fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.» +Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. «Il avait voulu +s'épargner une sensation trop pénible à son cœur. Il avait craint que +les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin +de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.» +Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf +mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un +soulagement qu'une fin quelconque.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IXd" id="CHAPITRE_IXd"></a><a href="#toc">CHAPITRE IX.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ainsi</span> commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge +de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois, +comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits, +mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore +dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou +acteurs, ou victimes.</p> + +<p>Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance +forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement +ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le +quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il +ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on +l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à +rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, +par une retraite trop prompte, un motif de défection.</p> + +<p>Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de +leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après +tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils +ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, +ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de +leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et +qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, +que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa +retraite libre.</p> + +<p>Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses +derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les +troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et +contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec +Mortier, et il couvrait Koenigsberg.</p> + +<p>Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald, +si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu +rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de +Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l'atteignit pourtant à +Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, +sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski, +et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, +eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et +l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents +Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de +bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un +article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.</p> + +<p>Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le +remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le +faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais +ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée +prussienne ne crut pas libre son souverain: c'était sur la présence +d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait +cette opinion.</p> + +<p>Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony, +Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant +de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau +et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement +retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par +la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais +aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme +dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien +des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa +crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une +espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.</p> + +<p>On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son +souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en +vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris +abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les +dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé +sous l'ascendant de nos longues victoires.</p> + +<p>Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X.... Cette ville +attendait les Russes; sa population s'émut à la vue de ces derniers +Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se +succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la +voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand +Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le +traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le +peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile +consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le +maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_Xd" id="CHAPITRE_Xd"></a><a href="#toc">CHAPITRE X.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ainsi</span> tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté +des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation +phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement; +on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous, +mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique +exigeait.</p> + +<p>Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement +des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore +persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit +à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée, +mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.</p> + +<p>Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce +ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de +plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une +instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y +trouva conforme.</p> + +<p>Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur +ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des +Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat +approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient +manœuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien +sur la défensive, mais sans en venir aux mains.</p> + +<p>Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris +dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux +circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au +chef de l'armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front +de la ligne française, et la préserva. Ce prince n'eut point de +complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut, +à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne +l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut +ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la +guerre s'arrêta.</p> + +<p>Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui +ordonna d'abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de +Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obéit que lentement +à cette instruction; il résista aux sollicitations pressantes et aux +manœuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors même, +il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les +hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit +enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il +n'osaient l'espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le +5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées +d'avance à Regnier sur les Russes.</p> + +<p>Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce +fut pour s'y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques +dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque +imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se +retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui +donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde.</p> + +<p>Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait +encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait +l'Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l'émeute des +Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une défection, dont il +était impossible de prévoir les suites. La consternation fut grande. On +ne réprima d'abord la sédition que par des représentations, que Ney +changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix +mille malades et blessés encombraient Koenigsberg; la plupart furent +abandonnés à la générosité de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point +à s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'échappèrent, assurent que +beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrés et jetés par +les fenêtres au milieu des rues; que même le feu fut mis à un hôpital +qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans +qu'ils ont accusés de ces horreurs.</p> + +<p>D'un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers +avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand +nombre; ils n'y avaient reçu, depuis le 10 jusqu'au 20 décembre, que +quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau +ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de +cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait +jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans +les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres +qu'on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers +qu'on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible +séjour.</p> + +<p>L'arrivée de l'empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces +abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos +vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques +centaines ont échappé, c'est à ces deux princes qu'ils doivent leur +salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une +cruelle épidémie était née; elle passa des vaincus aux vainqueurs et +nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos +mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas été détruits; ils +devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre +déroute.</p> + +<p>Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le +Niémen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky +et Insterburg; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le +9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là, +prêt à franchir sa frontière, l'empereur russe adressa à ses troupes une +proclamation toute chargée d'images, de comparaisons, et sur-tout de +louanges que l'hiver méritait plus encore que son armée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XId" id="CHAPITRE_XId"></a><a href="#toc">CHAPITRE XI.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ce</span> ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes +abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3 +janvier jusqu'au 11, Murat était resté à Elbing. Dans cette situation +extrême, ce prince flottait çà et là, au gré des élémens qui +fermentaient autour de lui; tantôt ils portaient son espoir jusqu'au +ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d'inquiétudes.</p> + +<p>Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un état complet de découragement, +quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de +Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les +forces, l'enflèrent subitement d'une vaine espérance. Lui, qui la veille +croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commença aussitôt: +car il était de ces esprits qui se décident à chaque instant. Ce jour +là, il se résolut à pousser en avant, et le lendemain à fuir jusqu'à +Posen.</p> + +<p>Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le +ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire: la vieille +garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde, +presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le +troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents; encore la plupart +de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine +se servir de leurs armes.</p> + +<p>Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se +détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne +devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté, +Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on +défendît Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore +tenir la campagne.</p> + +<p>D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de +refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart +des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à +tout craindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré +dans leur cœur. Déjà, plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour +leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans +les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin.</p> + +<p>Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un assemblage d'hommes de +plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient +traversé les états prussiens, d'où s'élevait l'exhalaison de tant de +haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre +longue déroute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et +appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous +les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le +plus intéressés à la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands +se débandèrent-ils au premier bivouac.</p> + +<p>À l'aspect du désastre de l'armée qui révenait de Moskou, les troupes +éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps +d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur +ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick; +trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent +enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier +qu'a Posen et sur l'Oder.</p> + +<p>Jusque-là, il n'avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux +régler notre déroute; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour +se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes +ses résolutions. L'impression en fut violente: à mesure qu'il la lut, la +bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva +quelques instans après avec une jaunisse complète.</p> + +<p>Il paraît qu'un acte de gouvernement que s'était permis la reine le +blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette +princesse, malgré ses, charmes, il l'était avec fureur de son autorité; +et c'était de la reine sur-tout, comme sœur de l'empereur, qu'il se +défiait.</p> + +<p>On s'étonne de voir ce prince, qui jusqu'à ce jour avait paru tout +sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par +une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractères, +il en faut toujours une qui domine.</p> + +<p>C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes +différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles, car tels +sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son +autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entraînai rapidement +jusqu'à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.</p> + +<p>Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que +Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène +prit le commandement.</p> + +<p>Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch Là, cette guerre +violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle +ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accès, intermittente, +lente. La force du mal parut épuisée, mais c'était seulement celle des +combattans; une plus grande lutte se préparait, et cette halte ne fut +pas un temps qu'on accorda à la paix, mais qui fut donné à la +préméditation du carnage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XIId" id="CHAPITRE_XIId"></a><a href="#toc">CHAPITRE XII.</a></h2> + + +<p><span class="smcap">Ainsi</span> l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le +sort du midi d'être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son +tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable +résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?</p> + +<p>Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le +sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs +et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes: +vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans +leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y +épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus +terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques +instans; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par +le nord, et acheva l'inondation.</p> + +<p>Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du +septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir +les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant. +Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans +motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de +Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science +de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes +sur l'Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un +jour elles viendront s'y établir.</p> + +<p>Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe +s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont +Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en +ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle +barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen +âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y +domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les +nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.</p> + +<p>Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être +hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que +leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront +retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins +redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat +barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les +masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire, +resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de +plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommencée +par Catherine II, continuera.</p> + +<p>Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son +terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation +contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche, +celle qui dévore l'intérieur de chaque empire?</p> + +<p>Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi +elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la +Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel +envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer +une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès +d'une si grande entreprise!</p> + +<p>Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle, +celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue +par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les +grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était +emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion +n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la +révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa +voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en +lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous +son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la +Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord +allait être vaincu jusque dans ses glaces.</p> + +<p>Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu +dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente +rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions +glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce +nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au +moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et +irrésistible.</p> + +<p>Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette +nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez +vaincu ses soldats.</p> + +<p>Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les +unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal +d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à +ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que +ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.</p> + +<p>Compagnons, mon œuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre +témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans +doute à vos yeux et à vos cœurs, encore tout remplis de ces grands +souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus +éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des +grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?</p> + +<h3>FIN</h3> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il +était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l'opinion des +Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans +exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur entier de +cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte +Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais +rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une +si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de +la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napoléon et de la +Grande-Armée pendant l'année 1812, by Général Comte de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOL‚ON *** + +***** This file should be named 20507-h.htm or 20507-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/5/0/20507/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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