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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:23:20 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Médicin Malgré Lui + +Author: Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molière) + +Release Date: January 31, 2007 [EBook #20498] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MÉDICIN MALGRÉ LUI *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + + + + + +LES PIÈCES DE MOLIÈRE + +LE MÉDECIN MALGRÉ LUI + +TIRAGE À PETIT NOMBRE + +Il a été tiré en outre: + +20 exemplaires sur papier du Japon, avec triple épreuve de la gravure +(nos 1 à 20). + +25 exemplaires sur papier de Chine fort, avec double épreuve de la +gravure (nos 21 à 45). + +25 exemplaires sur papier Whatman, avec double épreuve de la gravure +(nos 46 à 70). + +70 exemplaires, numérotés. + + + + +MOLIÈRE + +LE MÉDECIN MALGRÉ LUI + +COMÉDIE EN TROIS ACTES AVEC UNE NOTICE ET DES NOTES + +PAR + +GEORGES MONVAL + +_Dessin de L. Leloir_ + +GRAVÉ À L'EAU-FORTE PAR CHAMPOUION + +PARIS + +LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES + +E. FLAMMARION SUCCESSEUR Rue Racine, 26, près de l'Odéon + +M DCCC XCII + + + + +NOTICE SUR _LE MÉDECIN MALGRÉ LUI_ + + +S'il en faut croire Grimarest, Molière n'eut pas beaucoup de peine à +«fabriquer» rapidement son MÉDICIN MALGRÉ LUI: il n'aurait eu presque +qu'à transcrire LE FAGOTIER, l'une des petites farces que sa troupe +représentait à l'improvisade dès les premiers temps de son arrivée à +Paris. + +Le sujet est tiré d'un fabliau du XIIIe siècle, LE MÉDECIN DE BRAY, +ou LE VILAIN MIRE (le Paysan médecin), qui serait parvenu à la +connaissance de Molière soit par la tradition orale, soit par des +relations de voyage de Grolius ou d'OElschlager. + +Un riche paysan épouse la fille d'un pauvre chevalier, «moult belle et +moult courtoise». Pour la garder de toute tentation mauvaise, il la bat +dès le matin: la pauvrette passe le jour à pleurer et n'a pas le temps +de songer à mal. Elle songe toutefois que son mari, qui la bat si bien, +n'a jamais été battu, et que, s'il connaissait le goût du bâton, il ne +lui en donnerait pas tant. + +Cependant qu'elle se désole et rumine dans sa tête, passent deux +messagers du roi. Ils vont en Angleterre quérir un médecin pour la fille +de leur maître qui ne peut ni manger ni boire depuis qu'une arête de +poisson s'est arrêtée dans son gosier: «Vous n'avez pas besoin d'aller +si loin, leur dit la femme du vilain; mon mari est bon médecin, il en +sait plus qu'Hippocrate. Mais c'est un médecin singulier: il ne ferait +rien pour personne si d'abord on ne le battait comme il faut.--S'il ne +tient qu'à battre, disent les envoyés, tout ira bien!» Et ils l'emmènent +de force à la cour, où, grâce au bâton, le vilain promet de guérir la +princesse sans délai. En effet, il la fait tant rire que l'arête sort du +gosier. Le bruit de cette cure merveilleuse se répandit rapidement et +tous les malades du pays le vinrent consulter. + +Il retourna enfin chez lui, et ne battit plus sa femme, qui l'avait fait +docteur sans avoir étudié. + +Telle est l'analyse très sommaire du fabliau du VILAIN MIRE, qui ne +comprend pas moins de 392 vers de huit pieds[1]. + +Bruzen de la Martinière prétendait tenir d'une personne fort âgée que, +quelqu'un ayant raconté en prétence du roi une histoire à peu près +semblable arrivée du temps de François Ier, Molière la trouva très +propre à être accommodée en farce, et qu'avec quelques changements il en +fit sa comédie du MÉDECIN MALGRÉ LUI. + +LE FAGOTIER faisait probablement partie du répertoire de Molière en +province, comme LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ et GORGIBUS DANS LE SAC. +Par une suite d'expériences sans cesse renouvelées devant des publics +divers, ces petites farces ont éliminé successivement tout ce qu'elles +pouvaient renfermer d'inutile ou de grossier: elles n'ont conservé que +les effets sûrs, ayant porté aussi bien sur le marchand de petite ville +que sur le gentillâtre campagnard; d'où la perfection absolue, la forme +précise, le caractère définitif de ces pièces en apparence écrites à la +hâte, et qui réellement ont pu bénéficier des longs tâtonnements et des +mûres réflexions, LE MÉDECIN MALGRÉ LUI, GEORGE DANDIN, LES FOURBERIRES +DE SCAPIN, que l'auteur lui-même ne regardait que comme de «petites +bagatelles». Mais avec Molière il ne faut jamais dire «bagatelles». LE +MÉDECIN MALGRÉ LUI est un chef-d'oeuvre dans son genre, et la seule chose +qui doive étonner, c'est qu'il ait pu sortir, à quelques semaines de +distance, de la même plume que LE MISANTHROPE, et que dans une même +soirée Molière ait dit la chanson du Roi Henry et chanté celle des +«petits glougloux» avec un égal succès; qu'après avoir quitté les rubans +verts de l'homme aux haines vigoureuses, il ait presque aussitôt reparu +sous la casaque jaune et vert du jovial fagotier. Molière voulut sans +doute s'amuser lui-même, Lucullus soupa chez Lucullus. Après la satire +sociale et l'éloquence austère d'Alceste, voici la haute bouffonnerie, +la gaieté jaillissante et intarissable, la verve folle, le sel gaulois +lancé à pleines mains. Molière est bien ici le fils de Rabelais. + +LE MÉDECIN MALGRÉ LUI est de toutes ses pièces la plus franchement, la +plus continûment et la plus irrésistiblement gaie; elle guérirait +l'hypocondrie la plus sombre. C'est une cure de rire, qu'il faut +ordonner aux mélancoliques. Car Molière est un grand médecin, il possède +la panacée universelle, et peut à bon droit s'écrier ici comme +l'opérateur de ses intermèdes: + +O grande puissance de l'orviétan! + +Aussi est-ce de toutes les farces de Molière la plus populaire et la +plus répandue. Je l'ai vue, dans mon enfance, représentée par des +marionnettes de campagne, devant un auditoire de paysans qui ne +l'avaient et ne l'auraient certainement jamais lue. Ils n'y cherchaient +pas malice, et s'en donnaient à coeur joie, sans se soucier de l'origine +probable de l'oeuvre, non plus que du nom de l'auteur. + +Ne pouvant imiter leur sagesse, rappelons que LE MÉDECIN MALGRÉ LUI fut +représenté pour la première fois, sur le théâtre du Palais-Royal, le +vendredi 6 août 1666, deux mois après la première du MISANTHROPE, dont +le succès commençait à se ralentir au bout de 21 représentations. On le +donna, comme «petite pièce», à la suite de LA MÈRE COQUETTE, du FAVORI, +des FACHEUX puis avec LE MISANTHROPE, qu'il accompagna souvent du 3 +septembre au 21 novembre. Ce fut encore par LE MÉDICIN qu'on rouvrit le +théâtre en février 1667, après trois mois d'interruption. + +Molière créa Sganarelle, Mlle Molière, Lucinde. Pour les autres +rôles, nous n'avons que des conjectures. Mais, d'après l'état de la +troupe et l'emploi des comédiens, nous pouvons donner comme à peu près +certaine la distribution suivante: + +Sganarelle..... MOLIÈRE. + +Valère......... DU CROISY. + +Léandre........ LA GRANGE. + +Géronte........ L. BÉJART. + +Lucas.......... LA THORILLIÈRE. + +M. Robert...... DE BRIE. + +Perrin......... DE BRIE. + +Thibaut........ HUBERT. + +Lucinde........ Mlles MOLIÈRE. + +Martine........ DE BRIE. + +Jacqueline..... MADELEINE BÉJART. + +Depuis Molière, la tradition de Sganarelle s'est transmise par Rosimond, +Poisson, La Thorillière, Montmény, Préville, Dugazon, La Rochelle, +Thénard, Cartigny, Monrose, Samson, Régnier, jusqu'à M. Got, qui le joue +actuellement, et qui ne compte pat de meilleur rôle dans le vieux +répertoire. + +La pièce fut publiée au commencement de 1667, chez le libraire Ribou. +L'édition originale, achevée d'imprimerie 24 décembre 1666, renferme un +frontispice gravé qui est bien curieux à étudier au point de vue des +costumes de Géronte en Pantalon de la Comédie Italienne, et de +Sganarelle en robe de médecin, avec le chapeau «des plus pointus» dont +parle la brochure.[15] + +On supprime depuis plus d'un siècle à la Comédie-Française la scène des +paysans Thibaut et Perrin (III, II), qui est cependant des plus +divertissantes. Elle vient trop tard, allègue-t-on, et ne produit que +peu d'effet après les étincelantes folies du second acte. Il faudrait au +moins tenter l'expérience. Selon nous, Molière doit toujours être joué +dans son intégralité. L'épisode, ici, tient bien à la pièce et ne +saurait ralentir l'action, puisqu'il donne à Sganarelle l'occasion +d'exercer impunément le pouvoir de sa prétendue science, en fournissant +à Molière de nouveaux traits contre les médecins, qu'il n'attaquera plus +que deux fois, dans POURCEAUGNAC et LE MALADE IMAGINAIRE. + +Pourquoi, dans cette dernière pièce, supprime-t-on la moitié du rôle de +Béralde, sous prétexte qu'une discussion sur la médecine fait longueur, +n'arrivant qu'au troisième acte, après la grande scène de MM. Diafoirus +père et fils, où le rire atteint son maximum d'intensité? C'est, à mon +sens, priver la pièce de ce qu'elle a de plus profond et de plus +durable. + +GEORGES MONVAL. + + + + +LE MÉDECIN MALGRÉ LUI + +COMÉDIE EN TROIS ACTES + + +LES PERSONNAGES + +SGANARELLE, mari de Martine. +MARTINE, femme de Sganarelle. +M. ROBERT, voisin de Sganarelle. +VALÈRE, domestique de Géronte. +LUCAS, mari de Jacqueline. +GÉRONTE, père de Lucinde. +JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas. +LUCINDE, fille de Géronte. +LÉANDRE, amant de Lucinde. +THIBAUT, père de Perrin, paysan. +PERRIN, fils de Thibaut, paysan. + + + + +ACTE PREMIER + + +SCÈNE PREMIÈRE + +SGANARELLE, MARTINE, _paroissant sur le théâtre en se querellant_. + + +SGANARELLE. + +NON, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler +et d'être le maître. + +MARTINE. + +Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne +me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines. + +SGANARELLE. + +O la grande fatigue que d'avoir une femme! et qu'Aristote a bien raison +quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon! + +MARTINE. + +Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote! + +SGANARELLE. + +Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, +raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui +ait su dans son jeune âge son rudiment par coeur. + +MARTINE. + +Peste du fou fieffé! + +SGANARELLE. + +Peste de la carogne! + +MARTINE. + +Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui! + +SGANARELLE. + +Que maudit soit le bec cornu[2] de notaire qui me fit signer ma ruine! + +MARTINE. + +C'est bien à toi vraiment à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu +être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme? +et méritois-tu d'épouser une personne comme moi? + +SGANARELLE. + +Il est vrai que tu me fis trop d'honneur et que j'eus lieu de me louer +la première nuit de nos noces. Hé! morbleu! ne me fais point parler +là-dessus, je dirois de certaines choses... + +MARTINE. + +Quoi? que dirois-tu? + +SGANARELLE. + +Baste! laissons là ce chapitre; il suffit que nous savons ce que nous +savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver. + +MARTINE. + +Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à +l'hôpital, un débauché, un traître qui me mange tout ce que j'ai... + +SGANARELLE. + +Tu as menti, j'en bois une partie.[3] + +MARTINE. + +Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis... + +SGANARELLE. + +C'est vivre de ménage.[4] + +MARTINE. + +Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois... + +SGANARELLE. + +Tu t'en lèveras plus matin. + +MARTINE. + +Enfin, qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison... + +SGANARELLE. + +On en déménage plus aisément. + +MARTINE. + +Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire. + +SGANARELLE. + +C'est pour ne me point ennuyer. + +MARTINE. + +Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille? + +SGANARELLE. + +Tout ce qu'il te plaira. + +MARTINE. + +J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras. + +SGANARELLE. + +Mets-les à terre. + +MARTINE. + +Qui me demandent à toute heure du pain. + +SGANARELLE. + +Donne-leur le fouet. Quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout +le monde soit saoul dans ma maison. + +MARTINE. + +Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même?... + +SGANARELLE. + +Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. + +MARTINE. + +Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches?... + +SGANARELLE. + +Ne nous emportons point, ma femme. + +MARTINE. + +Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir? + +SGANARELLE. + +Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le +bras assez bon. + +MARTINE. + +Je me moque de tes menaces. + +SGANARELLE. + +Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire. + +MARTINE. + +Je te montrerai bien que je ne te crains nullement. + +SGANARELLE. + +Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose. + +MARTINE. + +Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles? + +SGANARELLE. + +Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles. + +MARTINE. + +Ivrogne que tu es! + +SGANARELLE. + +Je vous battrai. + +MARTINE. + +Sac à vin! + +SGANARELLE. + +Je vous rosserai. + +MARTINE. + +Infime! + +SGANARELLE. + +Je vous étrillerai. + +MARTINE. + +Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, bélître, +fripon, maraut, voleur!... + +SGANARELLE. (_Il prend un bâton, et lui en donne._) + +Ah! vous en voulez donc? + +MARTINE. + +Ah! ah! ah! ah! + +SGANARELLE. + +Voilà le vrai moyen de vous apaiser. + + +SCÈNE II + +MONSIEUR ROBERT, SGANARELLE, MARTINE. + + +M. ROBERT. + +Holà! holà! holà! Fi! Qu'est-ce ci? quelle infamie! Peste soit le +coquin, de battre ainsi sa femme! + +MARTINE, _les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à +la fin lui donne un soufflet._ + +Et je veux qu'il me batte, moi. + +M. ROBERT. + +Ah! j'y consens de tout mon coeur. + +MARTINE. + +De quoi vous mêlez-vous? + +M. ROBERT. + +J'ai tort. + +MARTINE. + +Est-ce là votre affaire? + +M. ROBERT. + +Vous avez raison. + +MARTINE. + +Voyez un peu cet impertinent qui veut empêcher les maris de battre leurs +femmes! + +M. ROBERT. + +Je me rétracte. + +MARTINE. + +Qu'avez-vous à voir là-dessus? + +M. ROBERT. + +Rien. + +MARTINE. + +Est-ce à vous d'y mettre le nez? + +M. ROBERT. + +Non. + +MARTINE. + +Mêlez-vous de vos affaires. + +M. ROBERT. + +Je ne dis plus mot. + +MARTINE. + +Il me plaît d'être battue. + +M. ROBERT. + +D'accord. + +MARTINE. + +Ce n'est pas à vos dépens. + +M. ROBERT. + +Il est vrai. + +MARTINE. + +Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. + +M. ROBERT. + +(_Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en +le faisant reculer, le frappe avec le mime bâton et le met en fuite. Il +dit à la fin:_) + +Compère, je vous demande pardon de tout mon coeur; faites, rossez, battez +comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez. + +SGANARELLE. + +Il ne me plaît pas, moi. + +M. ROBERT. + +Ah! c'est une autre chose. + +SGANARELLE. + +Je la veux battre si je le veux, et ne la veux pas battre si je le ne +veux pas. + +M. ROBERT. + +Fort bien. + +SGANARELLE. + +C'est ma femme, et non pas la vôtre. + +M. ROBERT. + +Sans doute. + +SGANARELLE. + +Vous n'avez rien à me commander. + +M. ROBERT. + +D'accord. + +SGANARELLE. + +Je n'ai que faire de votre aide. + +M. ROBERT. + +Très volontiers. + +SGANARELLE. + +Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui. +Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point +mettre l'écorce.[5] + +(_Ensuite, il revient vers sa femme, et lui dit en lui pressant la +main:_) + +O ça, faisons la paix nous deux. Touche là. + +MARTINE. + +Oui! après m'avoir ainsi battue. + +SGANARELLE. + +Cela n'est rien. Touche. + +MARTINE. + +Je ne veux pas. + +SGANARELLE. + +Hé? + +MARTINE. + +Non. + +SGANARELLE. + +Ma petite femme! + +MARTINE. + +Point. + +SGANARELLE. + +Allons, te dis-je. + +MARTINE. + +Je n'en ferai rien. + +SGANARELLE. + +Viens, viens, viens. + +MARTINE. + +Non, je veux être en colère. + +SGANARELLE. + +Fi! c'est une bagatelle; allons, allons. + +MARTINE. + +Laisse-moi là. + +SGANARELLE. + +Touche, te dis-je. + +MARTINE. + +Tu m'as trop maltraitée. + +SGANARELLE. + +Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main. + +MARTINE. + +Je te pardonne; (_elle dit le reste bas_) mais tu le payeras. + +SGANARELLE. + +Tu es une folle de prendre garde à cela. Ce sont petites choses qui sont +de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de +bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. +Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de +fagots. + + +SCÈNE III + + +MARTINE, _seule_. + +Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment, et je +brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me +donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se +venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon +pendart. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, et ce +n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue. + + +SCÈNE IV + +VALÈRE, LUCAS, MARTINE. + + +LUCAS. + +Parguenne! j'avons pris là tous deux une gueble de commission; et je ne +sai pas, moi, ce que je pensons attraper. + +VALÈRE. + +Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître; +et puis nous avons intérêt l'un et l'autre à la santé de sa fille, notre +maîtresse; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous +vaudroit quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux +prétentions qu'on peut avoir sur sa personne, et, quoi-qu'elle ait fait +voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a +jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre. + +MARTINE, _rêvant à part elle_. + +Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger? + +LUCAS. + +Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les +médecins y avont tous pardu leur latin? + +VALÈRE. + +On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas +d'abord; et souvent, en de simples lieux... + +MARTINE. + +Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit: ces coups de +bâton me reviennent au coeur, je ne les saurois digérer, et... (_Elle dit +tout ceci en rivant, de sorte que, ne prenant pas garde à ces deux +hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit_:) Ah! Messieurs! +je vous demande pardon, je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête +quelque chose qui m'embarrasse. + +VALÈRE. + +Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous +voudrions bien trouver. + +MARTINE. + +Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider? + +VALÈRE. + +Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile +homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à +la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un +coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur +science après elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets +admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent +ce que les autres n'ont su faire, et c'est là ce que nous cherchons. + +MARTINE. (_Elle dit ces premières lignes bas._) + +Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon +pendart! (_Haut_.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour +rencontrer ce que vous cherchez, et nous avons ici un homme, le plus +merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées. + +VALÈRE. + +Et, de grâce, où pouvons-nous le rencontrer? + +MARTINE. + +Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à +couper du bois. + +LUCAS. + +Un médecin qui coupe du bois? + +VALÈRE. + +Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire? + +MARTINE. + +Non, c'est un homme extraordinaire, qui se plaît à cela, fantasque, +bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il +va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître +ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les +jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la +médecine. + +VALÈRE. + +C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du +caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.[6] + +MARTINE. + +La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va +parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa +capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, +qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, +que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de +coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est +ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui. + +VALÈRE. + +Voilà une étrange folie! + +MARTINE. + +Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles. + +VALÈRE. + +Comment s'appelle-t-il? + +MARTINE. + +Il s'appelle Sganarelle; mais il est aisé à connoître: c'est un homme +qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit +jaune et vert.[7] + +LUCAS. + +Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des paroquets? + +VALÈRE. + +Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites? + +MARTINE. + +Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une +femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il +y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y +fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, +une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et dans le même +instant elle se leva de son lit et se mit aussitôt à se promener dans sa +chambre, comme si de rien n'eût été. + +LUCAS. + +Ah! + +VALÈRE. + +Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.[8] + +MARTINE. + +Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune +enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le +pavé la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené +notre homme qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il +sait faire, et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à +la fossette.[9] + +LUCAS. + +Ah! + +VALÈRE. + +Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle. + +MARTINE. + +Qui en doute? + +LUCAS. + +Testigué! velà justement l'homme qu'il nous faut; allons vite le +charcher. + +VALÈRE. + +Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites. + +MARTINE. + +Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai +donné. + +LUCAS. + +Hé! morguenne! laissez-nous faire; s'il ne tient qu'à battre, la vache +est à nous.[11] + +VALÈRE. + +Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conçois, +pour moi, la meilleure espérance du monde. + + +SCÈNE V + +SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS. + + +SGANARELLE _entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille_. + +La! la! la! + +VALÈRE. + +J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois. + +SGANARELLE. + +La! la! la!... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup: prenons un +peu d'haleine. (_Il boit, et dit après avoir bu_:) Voilà du bois qui est +salé comme tous les diables. + + Qu'ils sont doux, + Bouteille jolie, + Qu'ils sont doux + Vos petits glou-gloux! + Mais mon sort feroit bien des jaloux + Si vous étiez toujours remplie. + Ah! bouteille, ma mie, + Pourquoi vous videz-vous? + +Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie. + +VALÈRE. + +Le voilà lui-même. + +LUCAS. + +Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus. + +VALÈRE. + +Voyons de près. + +SGANARELLE, _les apercevant, les regarde en se tournant vers l'un et +puis vers l'autre, tt, abaissant sa voix, dit_: + +Ah! ma petite friponne, que je t'aime, mon petit bouchon! + + ...Mon sort... feroit... bien des... jaloux, + Si... + +Que diable! à qui en veulent ces gens-là? + +VALÈRE. + +C'est lui assurément. + +LUCAS. + +Le velà tout craché comme on nous l'a défiguré. + +SGANARELLE, _à part_. + +(_Ici il pose sa bouteille à terre, et, Valère se baissant pour le +saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de +l'autre côté; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la +reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un +grand jeu de théâtre._) + +Ils consultent en me regardant; quel dessein auroient-ils? + +VALÈRE. + +Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle? + +SGANARELLE. + +Hé! quoi? + +VALÈRE. + +Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle? + +SGANARELLE, _se tournant vers Valère, puis vers Lucas_. + +Oui et non, selon ce que vous lui voulez. + +VALÈRE. + +Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons. + +SGANARELLE. + +En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle. + +VALÈRE. + +Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour +ce que nous cherchons, t nous venons implorer votre aide, dont nous +avons besoin. + +SGANARELLE. + +Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je +suis tout prêt à vous rendre service. + +VALÈRE. + +Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, Monsieur, +couvrez-vous, s'il vous plaît, le soleil pourrait vous incommoder. + +LUCAS. + +Monsieu, boutez dessus. + +SGANARELLE, _bas_. + +Voici des gens bien pleins de cérémonie. + +VALÈRE. + +Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous: les +habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre +capacité. + +SGANARELLE. + +Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire +des fagots. + +VALÈRE. + +Ah! Monsieur!... + +SGANARELLE. + +Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à +dire. + +VALÈRE. + +Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question. + +SGANARELLE. + +Mais aussi je les vends cent dix sols le cent. + +VALÈRE. + +Ne parlons point de cela, s'il vous plaît. + +SGANARELLE. + +Je vous promets que je ne saurois les donner à moins. + +VALÈRE. + +Monsieur, nous savons les choses. + +SGANARELLE. + +Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela. + +VALÈRE. + +Monsieur, c'est se moquer que... + +SGANARELLE. + +Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre. + +VALÈRE. + +Parlons d'autre façon, de grâce. + +SGANARELLE. + +Vous en pourrez trouver autre part à moins: il y a fagots et fagots;[12] +mais pour ceux que je fais... + +VALÈRE. + +Hé! Monsieur, laissons là ce discours. + +SGANARELLE. + +Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un +double.[13] + +VALÈRE. + +Hé! fi! + +SGANARELLE. + +Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et +je ne suis pas homme à surfaire. + +VALÈRE. + +Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières +feintes, s'abaisse à parler de la sorte? qu'un homme si savant, un +fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, +et tenir enterrés les beaux talents qu'il a? + +SGANARELLE, _à part_. + +Il est fou. + +VALÈRE. + +De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous. + +SGANARELLE. + +Comment? + +LUCAS. + +Tout ce tripotage ne sart de rian, je sçavons çen que je sçavons. + +SGANARELLE. + +Quoi donc? que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous? + +VALÈRE. + +Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin. + +SGANARELLE. + +Médecin vous-même: je ne le suis point, et ne l'ai jamais été. + +VALÈRE, _bas_. + +Voilà sa folie qui le tient. (_Haut_.) Monsieur, ne veuillez point nier +les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plait, à de +fâcheuses extrémités. + +SGANARELLE. + +À quoi donc? + +VALÈRE. + +À de certaines choses dont nous serions marris. + +SGANARELLE. + +Parbleu! venez-en à tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point médecin, +et ne sais ce que vous me voulez dire. + +VALÈRE, _bas_. + +Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (_Haut_.) Monsieur, encore +un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes. + +LUCAS. + +Et testigué! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette +que v'estes médecin.[14] + +SGANARELLE. + +J'enrage! + +VALÈRE. + +À quoi bon nier ce qu'on sait? + +LUCAS. + +Pourquoi toutes ces fraimes-là? à quoi est-ce que ça vous sart? + +SGANARELLE. + +Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis +point médecin. + +VALÈRE. + +Vous n'êtes point médecin? + +SGANARELLE. + +Non. + +LUCAS. + +V'n'estes pas médecin! + +SGANARELLE. + +Non, vous dis-je. + +VALÈRE. + +Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre. (_Ils prennent un bâton et +le frappent._) + +SGANARELLE. + +Ah! ah! ah! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira. + +VALÈRE. + +Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous à cette violence? + +LUCAS. + +À quoi bon nous bailler la peine de vous battre? + +VALÈRE. + +Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. + +LUCAS. + +Par ma figué! j'en sis fâché, franchement. + +SGANARELLE. + +Que diable est-ce ci, Messieurs? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous +deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin? + +VALÈRE. + +Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être +médecin? + +SGANARELLE. + +Diable emporte si je le suis! + +LUCAS. + +Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin? + +SGANARELLE. + +Non, la peste m'étouffe! (_Là, ils recommencent de le battre._) Ah! ah! +Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je +suis médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. (_À part._) +J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer. + +VALÈRE. + +Ah! voilà qui va bien, Monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable. + +LUCAS. + +Vous me boutez la joie au coeur quand je vous voi parler comme ça. + +VALÈRE. + +Je vous demande pardon de toute mon âme. + +LUCAS. + +Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise. + +SGANARELLE, _à part_. + +Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin +sans m'en être aperçu? + +VALÈRE. + +Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes, +et vous verrez assurément que vous en serez satisfait. + +SGANARELLE. + +Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes? +Est-il bien assuré que je sois médecin? + +LUCAS. + +Oui, par ma figue! + +SGANARELLE. + +Tout de bon? + +VALÈRE. + +Sans doute. + +SGANARELLE. + +Diable emporte si je le savois! + +VALÈRE. + +Comment! vous êtes le plus habile médecin du monde. + +SGANARELLE. + +Ah! ah! + +LUCAS. + +Un médecin qui a guari je ne sais combien de maladies. + +SGANARELLE. + +Tudieu! + +VALÈRE. + +Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures; elle étoit prête +à ensevelir, lorsqu'avec une goutte de quelque chose vous la fîtes +revenir et marcher d'abord par la chambre. + +SGANARELLE. + +Peste! + +LUCAS. + +Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de +quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés; et vous, avec je ne +sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds et +s'en fut jouer à la fossette.[10] + +SGANARELLE. + +Diantre! + +VALÈRE. + +Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce +que vous voudrez en vous laissant conduire où nous prétendons vous +mener. + +SGANARELLE. + +Je gagnerai ce que je voudrai? + +VALÈRE. + +Oui. + +SGANARELLE. + +Ah! Je suis médecin, sans contredit. Je l'avois oublié, mais je m'en +ressouviens. De quoi est-il question? où faut-il se transporter? + +VALÈRE. + +Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu +la parole. + +SGANARELLE. + +Ma foi, je ne l'ai pas trouvée. + +VALÈRE. + +Il aime à rire. Allons, Monsieur. + +SGANARELLE. + +Sans une robe de médecin? + +VALÈRE. + +Nous en prendrons une. + +SGANARELLE, _présentant sa bouteille à Valère_. Tenez cela, vous: voilà +où je mets mes juleps. + +(_Puis, se tournant vers Lucas en crachant._) Vous, marchez là-dessus, +par ordonnance du médecin. + +LUCAS. + +Palsanguenne! velà un médecin qui me plaît. Je pense qu'il réussira, car +il est bouffon. + + + + +ACTE II + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +GÉRONTE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE. + + +VALÈRE. + +OUI, Monsieur, je crois que vous serez satisfait, et nous vous avons +amené le plus grand médecin du monde. + +LUCAS. + +Oh! morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là, et tous les autres +ne sont pas daignes de li déchausser ses souillez. + +VALÈRE. + +C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses. + +LUCAS. + +Qui a gari des gens qui estiant morts. + +VALÈRE. + +Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit, et parfois il a des +moments où son esprit s'échappe et ne paroît pas ce qu'il est. + +LUCAS. + +Oui, il aime à bouffonner, et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, +qu'il a quelque petit coup de hache à la tête. + +VALÈRE. + +Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des +choses tout à fait relevées. + +LUCAS. + +Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un +livre. + +VALÈRE. + +Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui. + +GÉRONTE. + +Je meurs d'envie de le voir, faites-le moi vite venir. + +VALÈRE. + +Je le vais quérir. + +JACQUELINE. + +Par ma fi! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je +pense que ce sera queussi queumi; et la meilleure médeçaine que l'an +pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon +mari pour qui allé eût de l'amiquié. + +GÉRONTE. + +Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses! + +LUCAS. + +Taisez-vous, notre ménagère Jacquelaine: ce n'est pas à vous à bouter là +votre nez. + +JACQUELINE. + +Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de +l'iau claire, que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et +desené, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des +filles. + +GÉRONTE. + +Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité +qu'elle a? Et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne +s'est-elle pas opposée à mes volontés? + +JACQUELINE. + +Je le crois bian! vous li vouilliez bailler eun homme qu'allé n'aime +point. Que ne preniais-vous ce monsieu Liandre, qui li touchoit au coeur? +Allé auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la +prendroit, li, comme allé est, si vous la li vouillais donner. + +GÉRONTE. + +Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut: il n'a pas du bien comme +l'autre. + +JACQUELINE. + +Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié. + +GÉRONTE. + +Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel +que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on +compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les +oreilles ouvertes aux voeux et aux prières de messieurs les héritiers, et +l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on attend, pour vivre, +le trépas de quelqu'un. + +JACQUELINE. + +Enfin, j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, +contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite +couteume de demander toujours: «Qu'a-t-il?» et: «Qu'a-t-elle?» Et le +compère Piarre a marié sa fille Simonnette au gros Thomas pour un +quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où allé +avoit bouté son amiquié; et velà que la pauvre creiature en est devenue +jaune comme eun coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. +C'est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce +monde; et j'aimerois mieux bailler à ma fille un bon mari qui li fût +agriable que toutes les rentes de la Biausse. + +GÉRONTE. + +Peste, Madame la nourrice! comme vous dégoisez! Taisez-vous, je vous +prie; vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait. + +LUCAS. (_En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte._) + +Morgue! tais-toi, t'es eune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes +discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à téter à +ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa +fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut. + +GÉRONTE. + +Tout doux! oh! tout doux! + +LUCAS. + +Monsieu, je veux un peu la mortifier et li apprendre le respect qu'allé +vous doit. + +GÉRONTE. + +Oui; mais ces gestes ne sont pas nécessaires. + + +SCÈNE II + +VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE. + + +VALÈRE. + +Monsieur, préparez-vous, voici notre médecin qui entre. + +GÉRONTE. + +Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin +de vous. + +SGANARELLE, _en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus_.[15] + +Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux. + +GÉRONTE. + +Hippocrate dit cela? + +SGANARELLE. + +Oui. + +GÉRONTE. + +Dans quel chapitre, s'il vous plaît? + +SGANARELLE. + +Dans son chapitre des chapeaux.[16] + +GÉRONTE. + +Puisqu'Hippocrate le dit, il le faut faire. + +SGANARELLE. + +Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses... + +GÉRONTE. + +À qui parlez-vous, de grâce? + +SGANARELLE. + +À vous. + +GÉRONTE. + +Je ne suis pas médecin. + +SGANARELLE. + +Vous n'êtes pas médecin? + +GÉRONTE. + +Non vraiment. + +SGANARELLE. (_Il prend ici un bâton, et le bat comme on l'a battu._) + +Tout de bon? + +GÉRONTE. + +Tout de bon. Ah! ah! ah! + +SGANARELLE. + +Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences. + +GÉRONTE. + +Quel diable d'homme m'avez-vous là amené? + +VALÈRE. + +Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard. + +GÉRONTE. + +Oui. Mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies. + +LUCAS. + +Ne prenez pas garde à ça, Monsieu, ce n'est que pour rire. + +GÉRONTE. + +Cette raillerie ne me plaît pas. + +SGANARELLE. + +Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. + +GÉRONTE. + +Monsieur, je suis votre serviteur. + +SGANARELLE. + +Je suis fâché... + +GÉRONTE. + +Cela n'est rien. + +SGANARELLE. + +Des coups de bâton... + +GÉRONTE. + +Il n'y a pas de mal. + +SGANARELLE. + +Que j'ai eu l'honneur de vous donner. + +GÉRONTE. + +Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans +une étrange maladie. + +SGANARELLE. + +Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi; et je +souhaiterois de tout mon coeur que vous en eussiez besoin aussi, vous et +toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous +servir. + +GÉRONTE. + +Je vous suis obligé de ces sentiments. + +SGANARELLE. + +Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle. + +GÉRONTE. + +C'est trop d'honneur que vous me faites. + +SGANARELLE. + +Comment s'appelle votre fille? + +GÉRONTE. + +Lucinde. + +SGANARELLE. + +Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde! + +GÉRONTE. + +Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait. + +SGANARELLE. + +Qui est cette grande femme-là? + +GÉRONTE. + +C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai. + +SGANARELLE. + +Peste! le joli meuble que voilà! Ah! nourrice, charmante nourrice, ma +médecine est la très humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois +bien être le petit poupon fortuné qui tétât le lait (_il lui porte la +main sur le sein_) de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma +science, toute ma capacité est à votre service, et... + +LUCAS. + +Avec votre parmission, Monsieu le médecin, laissez là ma femme, je vous +prie. + +SGANARELLE. + +Quoi! est-elle votre femme? + +LUCAS. + +Oui. + +SGANARELLE. (_Il fait semblant d'embrasser Lucas, et, se tournant du +côté de la nourrice, il l'embrasse._) + +Ah! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de +l'on et de l'antre. + +LUCAS. _en le tirant_. + +Tout doucement, s'il vous plaît. + +SGANARELLE. + +Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la +félicite d'avoir (_il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, +passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme_) un mari comme +vous; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage, et +si bien faite comme elle est. + +LUCAS. _en le tirant encore_. + +Eh! testigué! point tant de compliment, je vous supplie. + +SGANARELLE. + +Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage? + +LUCAS. + +Avec moi, tant qu'il vous plaira; mais avec ma femme, trêve de +sarimonie. + +SGANARELLE. + +Je prends part également au bonheur de tous deux, et (_il continue le +mime jeu_), si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie, je +l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi. + +LUCAS. _en le tirant derechef_. + +Ah! vartigué, Monsieu le médecin, que de lantiponages! + + +SCÈNE III + +SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE. + + +GÉRONTE. + +Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener. + +SGANARELLE. + +Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine. + +GÉRONTE. + +Où est-elle? + +SGANARELLE, _se touchant le front_. + +Là dedans. + +GÉRONTE. + +Fort bien. + +SGANARELLE, _en voulant toucher les tétons de la nourrice_. + +Mais, comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye +un peu le lait de votre nourrice et que je visite son sein. + +LUCAS. _le tirant et lui faisant faire la pirouette_. + +Nanin, nanin, je n'avons que faire de ça. + +SGANARELLE. + +C'est l'office du médecin de voir les tétons des nourrices. + +LUCAS. + +Il gnia office qui quienne, je sis votte sarviteur. + +SGANARELLE. + +As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin? Hors de là! + +LUCAS. + +Je me moque de ça. + +SGANARELLE, _en le regardant de travers_. + +Je te donnerai la fièvre. + +JACQUELINE, _prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la +pirouette_. Ote-toi de là aussi. Est-ce que je ne sis pas assez grande +pour me défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à +faire? + +LUCAS. + +Je ne veux pas qu'il te tâte, moi. + +SGANARELLE. + +Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme! + +GÉRONTE. + +Voici ma fille. + + +SCÈNE IV + +LUCINDE, VALÈRE, GÉRONTE, LUCAS, SGANARELLE, JACQUELINE. + + +SGANARELLE. + +Est-ce là la malade? + +GÉRONTE. + +Oui, je n'ai qu'elle de fille, et j'aurois tous les regrets du monde si +elle venoit à mourir. + +SGANARELLE. + +Qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance +du médecin. + +GÉRONTE. + +Allons, un siège. + +SGANARELLE. + +Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme +bien sain s'en accommoderoit assez. + +GÉRONTE. + +Vous l'avez fait rire, Monsieur. + +SGANARELLE. + +Tant mieux: lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur +signe du monde. Eh bien, de quoi est-il question? qu'avez-vous? quel est +le mal que vous sentez? + +LUCINDE _répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête et +sous son menton_. + +Han, hi, hom, han. + +SGANARELLE. + +Eh! que dites-vous? + +LUCINDE _continue les mêmes gestes_. + +Han, hi, hom, han, han, hi, hom. + +SGANARELLE. + +Quoi? + +LUCINDE. + +Han, hi, hom! + +SGANARELLE, _la contrefaisant_. + +Han, hi, hom, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage +est-ce là? + +GÉRONTE. + +Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques +ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait +reculer son mariage. + +SGANARELLE. + +Et pourquoi? + +GÉRONTE. + +Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les +choses. + +SGANARELLE. + +Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à +Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderais bien de la vouloir +guérir. + +GÉRONTE. + +Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la +soulager de son mal. + +SGANARELLE. + +Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal +l'oppresse-t-il beaucoup? + +GÉRONTE. + +Oui, Monsieur. + +SGANARELLE. + +Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs? + +GÉRONTE. + +Fort grandes. + +SGANARELLE. + +C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez? + +GÉRONTE. + +Oui. + +SGANARELLE. + +Copieusement? + +GÉRONTE. + +Je n'entends rien à cela. + +SGANARELLE. + +La matière est-elle louable? + +GÉRONTE. + +Je ne me connois pas à ces choses. + +SGANARELLE, _se tournant vers la malade_. + +Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est +muette. + +GÉRONTE. + +Eh! oui, Monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier +coup. + +SGANARELLE. + +Ah! ah! + +JACQUELINE. + +Voyez comme il a deviné sa maladie! + +SGANARELLE. + +Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un +ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire: c'est ceci, c'est +cela; mais, moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends +que votre fille est muette. + +GÉRONTE. + +Oui; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient? + +SGANARELLE. + +Il n'est rien de plus aisé. Cela vient de ce qu'elle a perdu la parole. + +GÉRONTE. + +Fort bien; mais la cause, s'il vous plait, qui fait qu'elle a perdu la +parole? + +SGANARELLE. + +Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de +l'action de sa langue. + +GÉRONTE. + +Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa +langue? + +SGANARELLE. + +Aristote là-dessus dit... de fort belles choses. + +GÉRONTE. + +Je le crois. + +SGANARELLE. + +Ah! c'étoit un grand homme! + +GÉRONTE. + +Sans doute. + +SGANARELLE, _levant son bras depuis le coude_. + +Grand homme tout à fait, un homme qui étoit plus grand que moi de tout +cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet +empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, +qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes, +c'est-à-dire... humeurs peccantes: d'autant que les vapeurs formées par +les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des +maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin? + +GÉRONTE. + +En aucune façon.. + +SGANARELLE, _se levant avec étonnement_. + +Vous n'entendez point le latin! + +GÉRONTE. + +Non. + +SGANARELLE, _en faisant diverses plaisantes postures_. + +_Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hæc Musa,_ +«la Muse»; _bonus, bona, bonum; Deus sanctus, estne oratio latinas_? +_Etiam_, «oui.» _Quare_? «pourquoi?» _Quia substantivo et adjectivum +concordat in generi, numerum et casus._[17] + +GÉRONTE. + +Ah! que n'ai-je étudié! + +JACQUELINE. + +L'habile homme que velà! + +LUCAS. + +Oui, ça est si biau que je n'y entends goutte. + +SGANARELLE. + +Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche, où +est le foie, au côté droit, où est le coeur, il se trouve que le poumon, +que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, +que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous +appelons en hébreu _cubile_, rencontre en son chemin lesdites vapeurs +qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites +vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que +lesdites vapeurs ont une certaine malignité... écoutez bien ceci, je +vous conjure. + +GÉRONTE. + +Oui. + +SGANARELLE. + +Ont une certaine malignité qui est causée... soyez attentif, s'il vous +plaît. + +GÉRONTE. + +Je le suis. + +SGANARELLE. + +Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du +diaphragme, il arrive que ces vapeurs... _Ossabandus, nequeys, nequer, +potarinum, quipsa milus._ Voilà justement ce qui fait que votre fille +est muette. + +JACQUELINE. + +Ah! que ça est bian dit, notte homme! + +LUCAS. + +Que n'ai-je la langue aussi bian pendue! + +GÉRONTE. + +On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose +qui m'a choqué, c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que +vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le coeur est du côté +gauche, et le foie du côté droit. + +SGANARELLE. + +Oui, cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et +nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.[18] + +GÉRONTE. + +C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon +ignorance. + +SGANARELLE. + +Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que +nous. + +GÉRONTE. + +Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette +maladie? + +SGANARELLE. + +Ce que je crois qu'il faille faire? + +GÉRONTE. + +Oui. + +SGANARELLE. + +Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre +pour remède quantité de pain trempé dans du vin. + +GÉRONTE. + +Pourquoi cela, Monsieur? + +SGANARELLE. + +Parce qu'il y a dans le vin et le pain mêlés ensemble une vertu +sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre +chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela? + +GÉRONTE. + +Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin! + +SGANARELLE. + +Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle, sera. (_À la +nourrice_.) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il +faut que je fasse quelques petits remèdes. + +JACQUELINE. + +Qui? moi? Je me porte le mieux du monde. + +SGANARELLE. + +Tant pis, nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il +ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de +vous donner quelque petit clistère dulcifiant. + +GÉRONTE. + +Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi +s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie? + +SGANARELLE. + +Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit pour la soif à +venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir. + +JACQUELINE, _en se retirant_. + +Ma fi! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une +boutique d'apothicaire. + +SGANARELLE. + +Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la +raison. (_Parlant à Géronte._) Je vous donne le bonjour. + +GÉRONTE. + +Attendez un peu, s'il vous plaît. + +SGANARELLE. + +Que voulez-vous faire? + +GÉRONTE. + +Vous donner de l'argent, Monsieur. + +SGANARELLE, _tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que +Géronte ouvre sa bourse_. + +Je n'en prendrai pas, Monsieur. + +GÉRONTE. + +Monsieur... + +SGANARELLE. + +Point du tout. + +GÉRONTE. + +Un petit moment. + +SGANARELLE. + +En aucune façon. + +GÉRONTE. + +De grâce! + +SGANARELLE. + +Vous vous moquez. + +GÉRONTE. + +Voilà qui est fait. + +SGANARELLE. + +Je n'en ferai rien. + +GÉRONTE. + +Hé! + +SGANARELLE. + +Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. + +GÉRONTE. + +Je le crois. + +SGANARELLE, _après avoir pris l'argent_. + +Cela est-il de poids? + +GÉRONTE. + +Oui, Monsieur. + +SGANARELLE. + +Je ne suis pas un médecin mercenaire. + +GÉRONTE. + +Je le sais bien. + +SGANARELLE. + +L'intérêt ne me gouverne point. + +GÉRONTE. + +Je n'ai pas cette pensée. + + +SCÈNE V + +SGANARELLE, LÉANDRE. + + +SGANARELLE, _regardant son argent_. + +Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que... + +LÉANDRE. + +Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer +votre assistance. + +SGANARELLE, _lui prenant le poignet_. + +Voilà un pouls qui est fort mauvais. + +LÉANDRE. + +Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je +viens à vous. + +SGANARELLE. + +Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc? + +LÉANDRE. + +Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui +suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et, comme, par la +mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès +d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me +donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé pour lui pouvoir +dire deux mots d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie. + +SGANARELLE, _paroissant en colère_. + +Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser à moi pour vous +servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des +emplois de cette nature! + +LÉANDRE. + +Monsieur, ne faites point de bruit. + +SGANARELLE, _en le faisant reculer_. + +J'en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent. + +LÉANDRE. + +Hé! Monsieur, doucement. + +SGANARELLE. + +Un malavisé. + +LÉANDRE. + +De grâce! + +SGANARELLE. + +Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une +insolence extrême... + +LÉANDRE, _tirant une bourse qu'il lui donne_. + +Monsieur! + +SGANARELLE, _tenant la bourse_. + +De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes +honnête homme, et je serois ravi de vous rendre service. Mais il y a de +certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce +qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela me met en colère. + +LÉANDRE. + +Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que... + +SGANARELLE. + +Vous vous moquez! De quoi est-il question? + +LÉANDRE. + +Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est +une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut, +et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui +des entrailles, qui de la rate, qui du foie. Mais il est certain que +l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette +maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. +Mais de crainte qu'on ne nous voie ensemble, retirons-nous d'ici, et je +vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous. + +SGANARELLE. + +Allons, Monsieur: vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui +n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma médecine: ou la malade +crèvera, ou bien elle sera à vous. + + + + +ACTE III + + +SCÈNE PREMIÈRE + +SGANARELLE, LÉANDRE. + + +LÉANDRE. + +IL me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, comme +le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez +capable, je crois, de me déguiser à ses yeux. + +SGANARELLE. + +Sans doute. + +LÉANDRE. + +Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de +médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme. + +SGANARELLE. + +Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire; il suffit de l'habit, et +je n'en sais pas plus que vous. + +LÉANDRE. + +Comment? + +SGANARELLE. + +Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme, +et je veux bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi. + +LÉANDRE. + +Quoi! vous n'êtes pas effectivement... + +SGANARELLE. + +Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois +jamais mêlé d'être si savant que cela, et toutes mes études n'ont été +que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur +est venue; mais, quand j'ai TU qu'à toute force ils vouloient que je +fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens de qui il +appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est +répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile +homme. On me vient chercher de tous les côtés; et, si les choses vont +toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie à la +médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous: car, soit +qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même +sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et nous +taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un +cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir +qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme sans +qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est +toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession +est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus +grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a +tué.[19] + +LÉANDRE. + +Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière. + +SGANARELLE, _voyant des hommes qui viennent vers lui_. + +Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours +m'attendre auprès du logis de votre maîtresse. + + +SCÈNE II + +THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE. + + +THIBAUT. + +Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi. + +SGANARELLE. + +Qu'y a-t-il? + +THIBAUT. + +Sa pauvre mère, qui a nom Parette, est dans un Ut, malade, il y a six +mois. + +SGANARELLE, _tendant la main comme pour recevoir de l'argent_. + +Que voulez-vous que j'y fasse? + +THIBAUT. + +Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie +pour la garir. + +SGANARELLE. + +Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade. + +THIBAUT. + +Allé est malade d'hypocrisie, Monsieu. + +SGANARELLE. + +D'hypocrisie? + +THIBAUT. + +Oui, c'est-à-dire qu'allé est enflée par tout, et l'an dit que c'est +quantité de sériosités qu'allé a dans le corps, et que son foie, son +ventre ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du +sang, ne fait plus que de l'iau. Allé a, de deux jours l'un, la fièvre +quotiguenne, avec des lasstules et des douleurs dans les mufles des +jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à +l'étouffer, et par fois il lui prend des sincoles et des conversions, +que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notte village un +apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais combien +d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en +lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en +infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit +l'autre, n'a été que de l'onguent miton-mitaine.[20] Il veloit li +bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amétile;[21] mais +j'ai-s-eu peur franchement que ça l'envoyît à _patres_; et l'an dit que +ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette +invention-là. + +SGANARELLE, _tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe +qu'il demande de forgent_. + +Venons au fait, mon ami, venons au fait. + +THIBAUT. + +Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il +faut que je fassions. + +SGANARELLE. + +Je ne vous entends point du tout. + +PERRIN. + +Monsieu, ma mère est malade; et velà deux écus que je vous apportons +pour nous bailler queuque remède. + +SGANARELLE. + +Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et qui +s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade +d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, +avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des +syncopes et des convulsions, c'est-à-dire des évanouissements? + +PERRIN. Hé! oui, Monsieu, c'est justement ça. + +SGANARELLE. + +J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce qu'il +dit. Maintenant vous me demandez un remède? + +PERRIN. + +Oui, Monsieu. + +SGANARELLE. + +Un remède pour la guérir. + +PERRIN. + +C'est comme je l'entendons. + +SGANARELLE. + +Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez +prendre. + +PERRIN. + +Du fromage, Monsieu? + +SGANARELLE. + +Oui, c'est un fromage préparé, où il entre de l'or, du coral et des +perles, et quantité d'autres choses précieuses. + +PERRIN. + +Monsieu, je vous sommes bien obligez, et j'allons li faire prendre ça +tout à l'heure. + +SGANARELLE. + +Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que +vous pourrez. + + +SCÈNE III + +JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS. + + +SGANARELLE. + +Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette +rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent +toute la mélancolie de mon âme. + +JACQUELINE. + +Par ma figue! Monsieur le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je +n'entends rien à tout votte latin. + +SGANARELLE. + +Devenez malade, nourrice, je vous prie, devenez malade pour l'amour de +moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous guérir. + +JACQUELINE. + +Je sis votte sarvante, j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas. + +SGANARELLE. + +Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux +comme celui que vous avez! + +JACQUELINE. + +Que velez-vous, Monsieu? C'est pour la pénitence de mes fautes; et là où +la chèvre est liée, il faut bian qu'allé y broute.[22] + +SGANARELLE. + +Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne +veut pas que personne vous parle! + +JACQUELINE. + +Hélas! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon +de sa mauvaise humeur. + +SGANARELLE. + +Est-il possible? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter +une personne comme vous? Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne +sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les +petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien +faite soit tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, +un stupide, un sot!... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de +votre mari. + +JACQUELINE. + +Eh! Monsieu, je sais bien qu'il mérite tous ces noms-là. + +SGANARELLE. + +Oui, sans doute, nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que +vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons +qu'il a. + +JACQUELINE. + +Il est bien vrai que, si je n'avois devant les jeux que son intérêt, il +pourroit m'obliger à queuque étrange chose. + +SGANARELLE. + +Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. +C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et, si j'étois +assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour... + +(_En cet endroit, tous deux apercevant Lucas, qui étoit derrière eux et +entendait leur dialogue, chacun te retire de son côté, mais le médecin +d'une manière fort plaisante._) + + +SCÈNE IV + +GÉRONTE, LUCAS. + + +GÉRONTE. + +Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin? + +LUCAS. + +Et oui, de par tous les diantres! je l'ai vu, et ma femme aussi. + +GÉRONTE. + +Où est-ce donc qu'il peut être? + +LUCAS. + +Je ne sais; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles. + +GÉRONTE. + +Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille. + + +SCÈNE V + +SGANARELLE, LÉANDRE, GÉRONTE. + + +GÉRONTE. + +Ah! Monsieur, je demandois où vous étiez. + +SGANARELLE. + +Je m'étois amusé, dans votre cour, à expulser le superflu de la boisson. +Comment se porte la malade? + +GÉRONTE. + +Un peu plus mal depuis votre remède. + +SGANARELLE. + +Tant mieux: c'est signe qu'il opère. + +GÉRONTE. + +Oui; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffé. + +SGANARELLE. + +Ne vous mettez pas en peine: j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et +je l'attends à l'agonie. + +GÉRONTE. + +Qui est cet homme-là que vous amenez? + +SGANARELLE, _faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire_. + +C'est... + +GÉRONTE. + +Quoi? + +SGANARELLE. + +Celui... + +GÉRONTE. + +Eh? + +SGANARELLE. + +Qui... + +GÉRONTE. + +Je vous entends. + +SGANARELLE. + +Votre fille en aura besoin. + + +SCÈNE VI + +JACQUELINE, LUCINDE, GÉRONTE, LÉANDRE, SGANARELLE. + + +JACQUELINE. + +Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher. + +SGANARELLE. + +Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'apothicaire, tâter un +peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. + +(_En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant +un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle +il le fait retourner vers lui lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et +l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant +pour l'amuser._) + +Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de +savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous +prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres +disent que oui; et moi, je dis que oui et non. D'autant que, +l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament +naturel des femmes étant cause que la partie brutale[23] veut toujours +prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs +opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et, comme le +soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve... + +LUCINDE. + +Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments. + +GÉRONTE. + +Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! ô admirable médecin! +Que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse! Et +que puis-je faire pour vous après un tel service? + +SGANARELLE, _se promenant sur le théâtre et s'essuyant le front_. + +Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine! + +LUCINDE. + +Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour vous +dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est +inutilement que vous voulez me donner Horace. + +GÉRONTE. + +Mais... + +LUCINDE. + +Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise. + +GÉRONTE. + +Quoi...? + +LUCINDE. + +Vous m'opposerez en vain de belles raisons. + +GÉRONTE. + +Si... + +LUCINDE. + +Tous vos discours ne serviront de rien. + +GÉRONTE. + +Je... + +LUCINDE. + +C'est une chose où je suis déterminée. + +GÉRONTE. + +Mais... + +LUCINDE. + +Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré +moi. + +GÉRONTE. + +J'ai... + +LUCINDE. + +Vous avez beau faire tous vos efforts. + +GÉRONTE. + +Il... + +LUCINDE. + +Mon coeur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie. + +GÉRONTE. + +Là... + +LUCINDE. + +Et je me jetterai plutôt dans un convent que d'épouser un homme que je +n'aime point. + +GÉRONTE. + +Mais... + +LUCINDE, _parlant d'un ton de voix à étourdir_. + +Non. En aucune façon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en +ferai rien. Cela est résolu. + +GÉRONTE. + +Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. +Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette. + +SGANARELLE. + +C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour +votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez. + +GÉRONTE. + +Je vous remercie. Penses-tu donc... + +LUCINDE. + +Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme. + +GÉRONTE. + +Tu épouseras Horace dès ce soir. + +LUCINDE. + +J'épouserai plutôt la mort. + +SGANARELLE. + +Mon Dieu, arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire. C'est +une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter. + +GÉRONTE. + +Seroit-il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette +maladie d'esprit? + +SGANARELLE. + +Oui, laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire +nous servira pour cette cure. (_Il appelle l'apothicaire et lui parle._) + +Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à +fait contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à +perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est nécessaire de +trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le +retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de +fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de +_matrimonium_ en pilules.[24] Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à +prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre métier, +c'est à vous de l'y résoudre et de lui faire avaler la chose du mieux +que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, +afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père; +mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite, au remède +spécifique.[25] + + +SCÈNE VII + +GÉRONTE, SGANARELLE. + + +GÉRONTE. + +Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me +semble que je ne les ai jamais ouï nommer. + +SGANARELLE. + +Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes. + +GÉRONTE. + +Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne? + +SGANARELLE. + +Les filles sont quelquefois un peu têtues. + +GÉRONTE. + +Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre. + +SGANARELLE. + +La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits. + +GÉRONTE. + +Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su +tenir toujours ma fille renfermée. + +SGANARELLE. + +Vous avez fait sagement. + +GÉRONTE. + +Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble. + +SGANARELLE. + +Fort bien. + +GÉRONTE. + +Il seroit arrivé quelque folie si j'avois souffert qu'ils se fussent +vus. + +SGANARELLE. + +Sans doute. + +GÉRONTE. + +Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui. + +SGANARELLE. + +C'est prudemment raisonné. + +GÉRONTE. + +On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler. + +SGANARELLE. + +Quel drôle! + +GÉRONTE. + +Mais il perdra son temps. + +SGANARELLE. + +Ah! ah! + +GÉRONTE. + +Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie. + +SGANARELLE. + +Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait +pas.[26] Plus fin que vous n'est pas bête. + + +SCÈNE VIII + +LUCAS. GÉRONTE, SGANARELLE. + + +LUCAS. + +Ah! palsanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre. Votte fille s'en +est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'apothicaire, et +velà monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là. + +GÉRONTE. + +Comment! m'assassiner de la façon? Allons, un commissaire, et qu'on +empêche qu'il ne sorte. Ah! traître, je vous ferai punir par la justice. + +LUCAS. + +Ah! par ma fi, Monsieu le médecin, vous serez pendu. Ne bougez de là +seulement. + + +SCÈNE IX + +MARTINE, SGANARELLE, LUCAS. + + +MARTINE. + +Ah! mon Dieu, que j'ai eu de peine à trouver ce logis! Dites-moi un peu +des nouvelles du médecin que je vous ai donné. + +LUCAS. + +Le velà qui va être pendu. + +MARTINE. + +Quoi! mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela? + +LUCAS. + +Il a fait enlever la fille de notte maître. + +MARTINE. + +Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre? + +SGANARELLE. + +Tu vois. Ah! + +MARTINE. + +Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens? + +SGANARELLE. + +Que veux-tu que j'y fasse? + +MARTINE. + +Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque +consolation. + +SGANARELLE. + +Retire-toi de là, tu me fends le coeur. + +MARTINE. + +Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai +point que je ne t'aie vu pendu. + +SGANARELLE. + +Ah! + + +SCÈNE X + +GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE, LUCAS. + + +GÉRONTE. + +Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où +l'on me répondra de vous. + +SGANARELLE, _le chapeau à la main_. + +Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton? + +GÉRONTE. + +Non, non, la justice en ordonnera... Mais que vois-je? + + +SCÈNE XI ET DERNIÈRE + +LÉANDRE, LUCINDE, JACQUELINE, LUCAS, GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE. + + +LÉANDRE. + +Monsieur, je viens faire paraître Léandre à vos yeux et remettre Lucinde +en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, +et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait place à +un procédé plus honnête: je ne prétends point vous voler votre fille, et +ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous +dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des +lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis +héritier de tous ses biens. + +GÉRONTE. + +Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne +ma fille avec la plus grande joie du monde. + +SGANARELLE. + +La médecine l'a échappé belle! + +MARTINE. + +Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin, car +c'est moi qui t'ai procuré cet honneur. + +SGANARELLE. + +Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton. + +LÉANDRE. + +L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment. + +SGANARELLE. + +Soit. Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu +m'as élevé; mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect +avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est +plus à craindre qu'on ne peut croire. + + +NOTES: + +[Note 1: On trouve d'ailleurs le sujet du «Médecin par force» dans +les fragments de Jacques de Vitry, évéque de Tusculum, dans une +_Relation_ de Grotius, et aussi dans le _Voyage en Moscova et en Perse_ +d'Adam Olearius (OElschlager) que venait de traduire M. de Wicquefort en +1656.] + + +ACTE PREMIER. + +[Note 2: P. 4, 1. 12. _Bec cornu_. C'est la traduction de l'italien +_becco cornuto_ (bouc cornu), qui veut dire cornard, ou cocu, parce que +le bouc, qui a de fort grandes cornes, est le seul animal qui voie avec +plaisir que ses compagnons couvrent sa femelle. (_Sorberiana_, p. 74.) +Cf. _École des Femmes_, acte IV, sc. VI.] + +[Note 3: 5, 19. _J'en bois une partie_. V. la _Comédie des +Proverbes_ (1633): «Ils ont la mine de ne manger pas tout leur bien, +_ils en boivent une_ bonne _partie_.» (Acte II, sc. III.)] + +[Note 4: --24. _C'est vivre de ménage_. On lit dans _la Vengeance +des Femmes_, d'Etienne Denise (1557): + + _Nous avons vu tant de bons ménagers_ + _Pour chopiner se mettre en grands dangers,_ + _Vendre joyaux, mettre bagua en gage;_ + _Eh bien! cela, c'est vivre de ménage._ + +«Tu m'appelles ivrogne? dira plus tard Tabarin. Y a-t-il homme qui vive +plus de ménage que moi?--Vraiment oui, répond Francisquine, _vous vivez +de ménage_: toute notre vaisselle est engagée! Maudite soit l'heure que +je vous vis jamais!» + +Citons encore les _Contens et Mécontens sur le sujet du temps_ (1649): + +«Je connoit un graveur qui, n'ayant du pain, est réduit à vendre tes +meubles pièce à pièce.--C'est le moyen de _vivre de minage_», +répliquai-je. + +Chevalier s'est souvenu de ce jeu de mots dans son _Intrigue des +Carrosses à cinq sols_, qui n'est que de quatre ans l'aînée du _Médecin +malgré lui_: + + _Diable! quel ménager! On voit sur son visage_ + _Qu'il vendra tout dans peu pour_ vivre de minage. + +Voir enfin dans les _Nouveaux Contes pouf rire_ (Cologne, 1722, I, 72) +le chapitre intitulé: «Ce que c'est que _vivre de ménage_.»] + +[Note 5: 12, 4. _Entre l'arbre et le doigt._ Sganarelle estropie +plaisamment le proverbe «entre l'écorce et le bois on ne doit mettre le +doigt», recueilli par Henri Estienne dans sa _Précellence du langage +françois_ (1579).] + +[Note 6: 17, 20. _Quelque petit grain de folie mêlé à leur science_ +«Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiæ.» (Sénèque, _De la +tranquillité de l'âme_, d'après Aristote, _Problèmes_, XXX, I.) Diderot +en fait un proverbe sous la forme suivante: «Il n'y a point de grands +esprits sans un grain de folle (_le Neveu de Rameau_, édition de la +Bibliothèque Elzévirienne, 1891, p. 13.)] + +[Note 7: 18, 15. _Fraise, habit jaune et vert_. Le costume complet +du fagotier est ainsi décrit dans l'inventaire dressé après la mort de +Molière: «Pourpoint, haut-de-chausses, col, ceinture, _fraise_ et bas de +laine et escarcelle, le tout de serge _jaune_, garni de padou _vert_.] + +[Note 8: 19, 9. _Or potable_. Prétendue panacée universelle dont il +est déjà question du temps de Louis XI, sous le nom _d'aurum potabile_, +et dans laquelle il entrait du chlorure d'or, qui est soluble.] + +[Note 9: --12. _Un jeune enfant de douze ans_. Lemazurier, qui, +l'année même où il fut nommé secrétaire-archiviste du Théâtre-Français, +publia sa _Récolte de l'Hermite_ (Paris, Chaumerot, 1813), y rappelle, à +la page 152, une légende que Molière a pu recueillir pendant ses séjours +dans le Midi: Un petit garçon, étant monté sur une des tours du palais +des Papes, à Avignon, pour dénicher des oiseaux, se laissa tomber du +haut en bas et fut mis en pièces. Sa mère ramassa les membres fracturés +de cet enfant, les mit dans un sac et les porta sur le tombeau du +cardinal Pierre de Luxembourg, mort en 1387 et enterré dans l'église des +Célestins. «Pendant qu'elle était en prières, on vit remuer le sac et +sortir l'enfant, qui d'abord demanda où était son nid d'oiseaux.»] + +[Note 10: 19, 18. _Jouer à la fossette._ Sorte de jeu, aussi appelé +_bloquette_, auquel les enfants s'amusent arec des noyaux, des chiques +ou des billes.] + +[Note 11: 20, 9. _La vache est à nous._ On trouve cette expression +dans _l'Amant indiscret_, de Quinault, imprimé en 1656.] + +[Note 12: 24, 17. _Il y a fagots et fagots._ Sur cette expression, +de venue proverbiale, voir dans le Moliériste un ingénieux et spirituel +article de M. Éd. Thierry (1, p. 11 à 14), 1879.] + +[Note 13: 25, 5. _Un double_, c'est-à-dire un double denier, ou la +sixième partie d'un sou.] + +[Note 14: 26, 17. _Lantiponer_, mot populaire qui signifie +lanterner, tenir des discours frivoles, inutiles et interminables. V. à +la page 43, l. 2, le mot lantiponage.] + + +ACTE DEUXIEME. + +[Note 15: 38, 4. _Un chapeau du plus pointus._ Ce n'était plus la +mode des chapeaux pointus. «Elle avait cessé, dit Le Noble (préface +d'_Ildegerte_), avec celle des grands romans, qui avaient longtemps fait +les délices de la cour.»] + +[Note 16: --15. Hippocrate dit, _dans ton chapitre des chapeaux_. +Hippocrate est cité dans un livre publié à Lyon l'année même où Molière +séjournait dans cette ville (1655): _Tractatut de pileo, cæterisque +capitis tegminibus tam sacris quam profanis_, par Anselme Solerius. + +On trouve le même genre de facétie dans les _Fanfares et courvées +abbadesques des Roule Bontemps_ (1613): + +«Galien et Aristote, au livre des _Grosses et grasses_. Cicéron, au +livre V de sa _Divination_, section I, Du fromage a 24 sous la livre.» + +Et encore, dans le _Nouveau Recueil de Farces françaises_ de Picot et +Nyrop, p. 191: + + _Ces paroles, on trouvera_ + _Au livre des tripes d'un veau._ + _Capitula plein d'herbe verde._ + +Deux ans après le _Médecin_, l'Intimé dira dans _les Plaideurs_: + + _De vi, paragrapho._ Messieurs, _Caponibus_. + +] + +[Note 17: 50, 6. _Deus sanctus_, etc. Ce galimatias est une citation +estropiée des _Rudimenta_ de Despautère. + +V. aussi _la Soeur_, comédie de Rotrou, acte III, sc. V.] + +[Note 18: 51, 25. _Nous avons changé tout cela_. Voir deux articles +du _Moliériste: l'Abbé de Monligny et Grosley_ (t. III, p. 205-307), et +_Foie à gauche, coeur à droite_ (t. V, p. 119-121), ainsi que les +_Mémoires de Guy-Joly_, Rotterdam, 1718 (t. I, p. 115-116).] + + +ACTE TROISIEME. + +[Note 19: 61, 8. _Se plaindre du médecin qui l'a tué._ Imitation du +_Licencié Vidriera_, nouvelle de Cervantes signalée dès 1648 par Ch. +Sorel dans la deuxième partie de _Polyandre_, et dont Quinault a tiré +son _Docteur de verre_, troisième acte de la _Comédie sans comédie_ +(1654, Théâtre du Marais). + +Sc. II. Supprimée depuis plus d'un siècle à la Comédie-Française, +quoique fort plaisante. Je l'ai vu jouer à Toulouse il y a vingt-cinq +ans, et elle ne ralentissait nullement l'action principale.] + +[Note 20: 63, 6. _Onguent miton mitaine_, qui ne fait ni bien ni +mal.] + +[Note 21: 63, 7. _Vin amétile_. Sur le vin émétique, qui faisait +alors «bruire ses fuseaux», voir _Don Juan_ (acte III, sc. I).] + +[Note 22: 66, 5. _Là où la chèvre est liée._ _L'Enterrement du +Dictionnaire de l'Académie_ (1697) prétend que ce proverbe «ne se dit +pas ainsi, car cela aurait peu de sens», mais qu'on dit qu'_où la chèvre +trouve à brouter, il faut qu'elle soit attachée_, c'est-à-dire +figurément qu'il faut s'arrêter et planter le piquet où l'on trouve à +vivre. (Deuxième partie, Remarqua critiques, p. 291.)] + +[Note 23: 70, 18. _La partie brutale._ Molière ici s'emprunte à +lui-même: + + _La partie brutale alors veut prendre empire_ + _Dessus la sensitive..._ + +dit Gros René dans le _Dépit amoureux_ (acte IV, sc. II).] + +[Note 24: 74, 9. _Deux drachmes de matrimonium en pilules._ Deux +gros de mariage en pilules, drogue inconnue au Codex.] + +[Note 25: --17. _Remède spécifique_, souverain, qui guérit +constamment et par un mécanisme inconnu certaines maladies, comme le +quinquina les fièvres intermittentes. (Littré.)] + +[Note 26: 76, 20. Vous savez des _rubriques_. Des finesses, des +tours, des ruses. C'est dans ce sens familier que Thomas Corneille a +dit, dans _l'Amour à la mode_ (1653): + + _Vous y savez, Monsieur, d'admirables rubriques._ + (Acte I, sc. III.)] + +* * * + +À PARIS + +DES PRESSES DE D. JOUAUST + +Rue de Lille, 7 + +M DCCC XCII + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Médicin Malgré Lui, by +Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molière) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MÉDICIN MALGRÉ LUI *** + +***** This file should be named 20498-8.txt or 20498-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/4/9/20498/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Médicin Malgré Lui + +Author: Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molière) + +Release Date: January 31, 2007 [EBook #20498] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MÉDICIN MALGRÉ LUI *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + + +</pre> + + + +<h3>LES PIÈCES DE MOLIÈRE</h3> + +<h1>LE MÉDECIN MALGRÉ LUI</h1> + +<p class="center">TIRAGE À PETIT NOMBRE</p> + +<p class="center">Il a été tiré en outre:</p> + +<p class="center">20 exemplaires sur papier du Japon, avec triple épreuve de la gravure +(n<sup>os</sup> 1 à 20).</p> + +<p class="center">25 exemplaires sur papier de Chine fort, avec double épreuve de la +gravure (n<sup>os</sup> 21 à 45).</p> + +<p class="center">25 exemplaires sur papier Whatman, avec double épreuve de la gravure +(n<sup>os</sup> 46 à 70).</p> + +<p class="center">70 exemplaires, numérotés.</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>MOLIÈRE</h1> + +<h2>LE<br /> +MÉDECIN MALGRÉ LUI</h2> + +<p class="center">COMÉDIE EN TROIS ACTES AVEC UNE NOTICE ET DES NOTES</p> + +<p class="center">PAR</p> + +<p class="center">GEORGES MONVAL</p> + +<p class="center"><i>Dessin de L. Leloir</i></p> + +<p class="center">GRAVÉ À L'EAU-FORTE PAR CHAMPOUION</p> + +<p class="center">PARIS</p> + +<p class="center">LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES</p> + +<p class="center">E. FLAMMARION SUCCESSEUR Rue Racine, 26, près de l'Odéon</p> + +<p class="center">M DCCC XCII</p> + +<table summary="table" cellspacing="0" cellpadding="0" class="center"> +<tr><td> +<a href="#NOTICE_SUR_LE_MEDECIN_MALGRE_LUI"><b>NOTICE SUR LE MÉDECIN MALGRÉ LUI</b></a><br /> +<a href="#ACTE_PREMIER"><b>ACTE PREMIER</b></a><br /> +<a href="#ACTE_II"><b>ACTE II</b></a><br /> +<a href="#ACTE_III"><b>ACTE III</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOTICE_SUR_LE_MEDECIN_MALGRE_LUI" id="NOTICE_SUR_LE_MEDECIN_MALGRE_LUI"></a>NOTICE SUR <i>LE MÉDECIN MALGRÉ LUI</i></h2> + +<p><span class="smcap">S'il</span> <i>en faut croire Grimarest, Molière n'eut pas beaucoup de peine à +«fabriquer» rapidement son </i><span class="smcap">Médicin malgré lui</span>: <i>il n'aurait eu presque +qu'à transcrire </i><span class="smcap">le Fagotier</span>, <i>l'une des petites farces que sa troupe +représentait à l'improvisade dès les premiers temps de son arrivée à +Paris.</i></p> + +<p><i>Le sujet est tiré d'un fabliau du XIII</i><sup>e</sup> <i>siècle, </i><span class="smcap">le Médecin de Bray</span>, +<i>ou </i><span class="smcap">le Vilain Mire</span> <i>(le Paysan médecin), qui serait parvenu à la +connaissance de Molière soit par la tradition orale, soit par des +relations de voyage de Grolius ou d'Œlschlager.</i></p> + +<p><i>Un riche paysan épouse la fille d'un pauvre chevalier, «moult belle et +moult courtoise». Pour la garder de toute tentation mauvaise, il la bat +dès le matin: la pauvrette passe le jour à pleurer et n'a pas le temps +de songer à mal. Elle songe toutefois que son mari, qui la bat si bien, +n'a jamais été battu, et que, s'il connaissait le goût du bâton, il ne +lui en donnerait pas tant.</i></p> + +<p><i>Cependant qu'elle se désole et rumine dans sa tête, passent deux +messagers du roi. Ils vont en Angleterre quérir un médecin pour la fille +de leur maître qui ne peut ni manger ni boire depuis qu'une arête de +poisson s'est arrêtée dans son gosier: «Vous n'avez pas besoin d'aller +si loin, leur dit la femme du vilain; mon mari est bon médecin, il en +sait plus qu'Hippocrate. Mais c'est un médecin singulier: il ne ferait +rien pour personne si d'abord on ne le battait comme il faut.—S'il ne +tient qu'à battre, disent les envoyés, tout ira bien!» Et ils l'emmènent +de force à la cour, où, grâce au bâton, le vilain promet de guérir la +princesse sans délai. En effet, il la fait tant rire que l'arête sort du +gosier. Le bruit de cette cure merveilleuse se répandit rapidement et +tous les malades du pays le vinrent consulter.</i></p> + +<p><i>Il retourna enfin chez lui, et ne battit plus sa femme, qui l'avait fait +docteur sans avoir étudié.</i></p> + +<p><i>Telle est l'analyse très sommaire du fabliau du </i><span class="smcap">Vilain Mire</span>, <i>qui ne +comprend pas moins de 392 vers de huit pieds</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p><i>Bruzen de la Martinière prétendait tenir d'une personne fort âgée que, +quelqu'un ayant raconté en prétence du roi une histoire à peu près +semblable arrivée du temps de François I</i><sup>er</sup>, <i>Molière la trouva très +propre à être accommodée en farce, et qu'avec quelques changements il en +fit sa comédie du </i><span class="smcap">Médecin malgré lui</span>.</p> + +<p><span class="smcap">Le Fagotier</span> <i>faisait probablement partie du répertoire de Molière en +province, comme </i><span class="smcap">la Jalousie du Barbouillé</span> <i>et </i><span class="smcap">Gorgibus dans le sac</span>. <i>Par +une suite d'expériences sans cesse renouvelées devant des publics +divers, ces petites farces ont éliminé successivement tout ce qu'elles +pouvaient renfermer d'inutile ou de grossier: elles n'ont conservé que +les effets sûrs, ayant porté aussi bien sur le marchand de petite ville +que sur le gentillâtre campagnard; d'où la perfection absolue, la forme +précise, le caractère définitif de ces pièces en apparence écrites à la +hâte, et qui réellement ont pu bénéficier des longs tâtonnements et des +mûres réflexions, </i><span class="smcap">le Médecin malgré lui, George Dandin, les Fourberires +de Scapin</span>, <i>que l'auteur lui-même ne regardait que comme de «petites +bagatelles». Mais avec Molière il ne faut jamais dire «bagatelles». </i><span class="smcap">Le +Médecin malgré lui</span> <i>est un chef-d'œuvre dans son genre, et la seule chose +qui doive étonner, c'est qu'il ait pu sortir, à quelques semaines de +distance, de la même plume que </i><span class="smcap">le Misanthrope</span>, <i>et que dans une même +soirée Molière ait dit la chanson du Roi Henry et chanté celle des +«petits glougloux» avec un égal succès; qu'après avoir quitté les rubans +verts de l'homme aux haines vigoureuses, il ait presque aussitôt reparu +sous la casaque jaune et vert du jovial fagotier. Molière voulut sans +doute s'amuser lui-même, Lucullus soupa chez Lucullus. Après la satire +sociale et l'éloquence austère d'Alceste, voici la haute bouffonnerie, +la gaieté jaillissante et intarissable, la verve folle, le sel gaulois +lancé à pleines mains. Molière est bien ici le fils de Rabelais.</i></p> + +<p><span class="smcap">Le Médecin malgré lui</span> <i>est de toutes ses pièces la plus franchement, la +plus continûment et la plus irrésistiblement gaie; elle guérirait +l'hypocondrie la plus sombre. C'est une cure de rire, qu'il faut +ordonner aux mélancoliques. Car Molière est un grand médecin, il possède +la panacée universelle, et peut à bon droit s'écrier ici comme +l'opérateur de ses intermèdes:</i></p> + +<p class="center">O grande puissance de l'orviétan!</p> + +<p><i>Aussi est-ce de toutes les farces de Molière la plus populaire et la +plus répandue. Je l'ai vue, dans mon enfance, représentée par des +marionnettes de campagne, devant un auditoire de paysans qui ne +l'avaient et ne l'auraient certainement jamais lue. Ils n'y cherchaient +pas malice, et s'en donnaient à cœur joie, sans se soucier de l'origine +probable de l'œuvre, non plus que du nom de l'auteur.</i></p> + +<p><i>Ne pouvant imiter leur sagesse, rappelons que </i><span class="smcap">le Médecin malgré lui</span> <i>fut +représenté pour la première fois, sur le théâtre du Palais-Royal, le +vendredi 6 août 1666, deux mois après la première du </i><span class="smcap">Misanthrope</span>, <i>dont +le succès commençait à se ralentir au bout de 21 représentations. On le +donna, comme «petite pièce», à la suite de </i><span class="smcap">la Mère coquette</span>, <i>du </i><span class="smcap">Favori</span>, +<i>des </i><span class="smcap">Facheux</span> <i>puis avec </i><span class="smcap">le Misanthrope</span>, <i>qu'il accompagna souvent du 3 +septembre au 21 novembre. Ce fut encore par </i><span class="smcap">le Médicin</span> <i>qu'on rouvrit le +théâtre en février 1667, après trois mois d'interruption.</i></p> + +<p><i>Molière créa Sganarelle, M</i><sup>lle</sup> <i>Molière, Lucinde. Pour les autres +rôles, nous n'avons que des conjectures. Mais, d'après l'état de la +troupe et l'emploi des comédiens, nous pouvons donner comme à peu près +certaine la distribution suivante:</i></p> +<table summary="pers" cellspacing="3" cellpadding="3"> +<tr><td>Sganarelle. </td><td><span class="smcap">Molière</span>.</td></tr> +<tr><td>Valère. </td><td><span class="smcap">Du Croisy</span>.</td></tr> +<tr><td>Léandre. </td><td><span class="smcap">La Grange</span>.</td></tr> +<tr><td>Géronte. </td><td><span class="smcap">L. Béjart</span>.</td></tr> +<tr><td>Lucas. </td><td><span class="smcap">La Thorillière</span>.</td></tr> +<tr><td>M. Robert. </td><td><span class="smcap">De Brie</span>.</td></tr> +<tr><td>Perrin. </td><td><span class="smcap">De Brie</span>.</td></tr> +<tr><td>Thibaut. </td><td><span class="smcap">Hubert</span>.</td></tr> +<tr><td>Lucinde. </td><td>M<sup>lles</sup><span class="smcap">Molière</span>.</td></tr> +<tr><td>Martine. </td><td><span class="smcap">De Brie</span>.</td></tr> +<tr><td>Jacqueline. </td><td><span class="smcap">Madeleine Béjart</span>.</td></tr> +</table> + +<p><i>Depuis Molière, la tradition de Sganarelle s'est transmise par Rosimond, +Poisson, La Thorillière, Montmény, Préville, Dugazon, La Rochelle, +Thénard, Cartigny, Monrose, Samson, Régnier, jusqu'à M. Got, qui le joue +actuellement, et qui ne compte pat de meilleur rôle dans le vieux +répertoire.</i></p> + +<p><i>La pièce fut publiée au commencement de 1667, chez le libraire Ribou. +L'édition originale, achevée d'imprimerie 24 décembre 1666, renferme un +frontispice gravé qui est bien curieux à étudier au point de vue des +costumes de Géronte en Pantalon de la Comédie Italienne, et de +Sganarelle en robe de médecin, avec le chapeau «des plus pointus» dont +parle la brochure.</i> +<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p> + +<p><i>On supprime depuis plus d'un siècle à la Comédie-Française la scène des +paysans Thibaut et Perrin </i>(III, <span class="smcap">ii</span>), <i>qui est cependant des plus +divertissantes. Elle vient trop tard, allègue-t-on, et ne produit que +peu d'effet après les étincelantes folies du second acte. Il faudrait au +moins tenter l'expérience. Selon nous, Molière doit toujours être joué +dans son intégralité. L'épisode, ici, tient bien à la pièce et ne +saurait ralentir l'action, puisqu'il donne à Sganarelle l'occasion +d'exercer impunément le pouvoir de sa prétendue science, en fournissant +à Molière de nouveaux traits contre les médecins, qu'il n'attaquera plus +que deux fois, dans</i> <span class="smcap">Pourceaugnac</span> <i>et</i> <span class="smcap">le Malade imaginaire</span>.</p> + +<p><i>Pourquoi, dans cette dernière pièce, supprime-t-on la moitié du rôle de +Béralde, sous prétexte qu'une discussion sur la médecine fait longueur, +n'arrivant qu'au troisième acte, après la grande scène de MM. Diafoirus +père et fils, où le rire atteint son maximum d'intensité? C'est, à mon +sens, priver la pièce de ce qu'elle a de plus profond et de plus +durable</i>.</p> + +<p class="s"> +GEORGES MONVAL.<br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LE MÉDECIN MALGRÉ LUI</h2> + +<p class="center smcap">COMÉDIE EN TROIS ACTES</p> + + +<p class="center">LES PERSONNAGES</p> + +<p class="p"> +SGANARELLE, mari de Martine.<br /> +MARTINE, femme de Sganarelle.<br /> +M. ROBERT, voisin de Sganarelle.<br /> +VALÈRE, domestique de Géronte.<br /> +LUCAS, mari de Jacqueline.<br /> +GÉRONTE, père de Lucinde.<br /> +JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas.<br /> +LUCINDE, fille de Géronte.<br /> +LÉANDRE, amant de Lucinde.<br /> +THIBAUT, père de Perrin, paysan.<br /> +PERRIN, fils de Thibaut, paysan.<br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_PREMIER" id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h2> + + +<p class="center"><br />SCÈNE PREMIÈRE</p> + +<p class="center">SGANARELLE, MARTINE,<br /><i>paroissant sur le théâtre en se querellant</i>.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p><span class="smcap">Non</span>, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler +et d'être le maître.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne +me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>O la grande fatigue que d'avoir une femme! et qu'Aristote a bien raison +quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, +raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui +ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Peste du fou fieffé!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Peste de la carogne!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Que maudit soit le bec cornu<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> de notaire qui me fit signer ma ruine!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>C'est bien à toi vraiment à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu +être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme? +et méritois-tu d'épouser une personne comme moi?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il est vrai que tu me fis trop d'honneur et que j'eus lieu de me louer +la première nuit de nos noces. Hé! morbleu! ne me fais point parler +là-dessus, je dirois de certaines choses...</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Quoi? que dirois-tu?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Baste! laissons là ce chapitre; il suffit que nous savons ce que nous +savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à +l'hôpital, un débauché, un traître qui me mange tout ce que j'ai...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tu as menti, j'en bois une partie.<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>C'est vivre de ménage.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tu t'en lèveras plus matin.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Enfin, qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>On en déménage plus aisément.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire.</p> + +<p class="smcap center">SGANARELLE.</p> +<p>C'est pour ne me point ennuyer.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tout ce qu'il te plaira.</p> + +<p class="smcap center">martine.</p> +<p>J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Mets-les à terre.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Qui me demandent à toute heure du pain.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Donne-leur le fouet. Quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout +le monde soit saoul dans ma maison.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même?...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches?...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ne nous emportons point, ma femme.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le +bras assez bon.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Je me moque de tes menaces.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Ivrogne que tu es!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous battrai.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Sac à vin!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous rosserai.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Infime!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous étrillerai.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, bélître, +fripon, maraut, voleur!...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.<br /> +(<i>Il prend un bâton, et lui en donne.</i>)</p> + +<p>Ah! vous en voulez donc?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Ah! ah! ah! ah!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Voilà le vrai moyen de vous apaiser.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE II</p> + +<p class="center">MONSIEUR ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Holà! holà! holà! Fi! Qu'est-ce ci? quelle infamie! Peste soit le +coquin, de battre ainsi sa femme!</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Martine</span>,<br /><i>les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à +la fin lui donne un soufflet.</i></p> + +<p>Et je veux qu'il me batte, moi.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Ah! j'y consens de tout mon cœur.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>De quoi vous mêlez-vous?</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>J'ai tort.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Est-ce là votre affaire?</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Vous avez raison.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Voyez un peu cet impertinent qui veut empêcher les maris de battre leurs +femmes!</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Je me rétracte.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Qu'avez-vous à voir là-dessus?</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Rien.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Est-ce à vous d'y mettre le nez?</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Mêlez-vous de vos affaires.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Je ne dis plus mot.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Il me plaît d'être battue.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>D'accord.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Ce n'est pas à vos dépens.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Il est vrai.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>(<i>Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en +le faisant reculer, le frappe avec le mime bâton et le met en fuite. Il +dit à la fin:</i>)</p> + +<p>Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur; faites, rossez, battez +comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il ne me plaît pas, moi.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Ah! c'est une autre chose.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je la veux battre si je le veux, et ne la veux pas battre si je le ne +veux pas.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Fort bien.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>C'est ma femme, et non pas la vôtre.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous n'avez rien à me commander.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>D'accord.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je n'ai que faire de votre aide.</p> + +<p class="smcap center">M. Robert.</p> + +<p>Très volontiers.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui. +Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point +mettre l'écorce.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>(<i>Ensuite, il revient vers sa femme, et lui dit en lui pressant la +main:</i>)</p> + +<p>O ça, faisons la paix nous deux. Touche là.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Oui! après m'avoir ainsi battue.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Cela n'est rien. Touche.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Je ne veux pas.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Hé?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma petite femme!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Point.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Allons, te dis-je.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Je n'en ferai rien.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Viens, viens, viens.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Non, je veux être en colère.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Fi! c'est une bagatelle; allons, allons.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Laisse-moi là.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Touche, te dis-je.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Tu m'as trop maltraitée.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Je te pardonne; (<i>elle dit le reste bas</i>) mais tu le payeras.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tu es une folle de prendre garde à cela. Ce sont petites choses qui sont +de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de +bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. +Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de +fagots.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE III</p> + + +<p class="center">MARTINE,<br /><i>seule</i>.<br /> </p> + +<p>Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment, et je +brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me +donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se +venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon +pendart. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, et ce +n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE IV</p> + +<p class="center">VALÈRE, LUCAS, MARTINE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Parguenne! j'avons pris là tous deux une gueble de commission; et je ne +sai pas, moi, ce que je pensons attraper.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître; +et puis nous avons intérêt l'un et l'autre à la santé de sa fille, notre +maîtresse; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous +vaudroit quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux +prétentions qu'on peut avoir sur sa personne, et, quoi-qu'elle ait fait +voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a +jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Martine</span>,<br /><i>rêvant à part elle</i>.</p> + +<p>Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les +médecins y avont tous pardu leur latin?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas +d'abord; et souvent, en de simples lieux...</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit: ces coups de +bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer, et... (<i>Elle dit +tout ceci en rivant, de sorte que, ne prenant pas garde à ces deux +hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit</i>:) Ah! Messieurs! +je vous demande pardon, je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête +quelque chose qui m'embarrasse.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous +voudrions bien trouver.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile +homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à +la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un +coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur +science après elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets +admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent +ce que les autres n'ont su faire, et c'est là ce que nous cherchons.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Martine</span>.<br />(<i>Elle dit ces premières lignes bas.</i>)</p> + +<p>Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon +pendart! (<i>Haut</i>.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour +rencontrer ce que vous cherchez, et nous avons ici un homme, le plus +merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Et, de grâce, où pouvons-nous le rencontrer?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à +couper du bois.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Un médecin qui coupe du bois?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Non, c'est un homme extraordinaire, qui se plaît à cela, fantasque, +bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il +va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître +ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les +jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la +médecine.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du +caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a></p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va +parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa +capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, +qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, +que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de +coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est +ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Voilà une étrange folie!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Il s'appelle Sganarelle; mais il est aisé à connoître: c'est un homme +qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit +jaune et vert.<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des paroquets?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une +femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il +y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y +fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, +une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et dans le même +instant elle se leva de son lit et se mit aussitôt à se promener dans sa +chambre, comme si de rien n'eût été.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Ah!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune +enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le +pavé la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené +notre homme qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il +sait faire, et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à +la fossette.<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Ah!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Qui en doute?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Testigué! velà justement l'homme qu'il nous faut; allons vite le +charcher.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai +donné.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Hé! morguenne! laissez-nous faire; s'il ne tient qu'à battre, la vache +est à nous.<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conçois, +pour moi, la meilleure espérance du monde.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE V</p> + +<p class="center">SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.<br /> </p> + + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span><br /><i>entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille</i>.</p> + +<p>La! la! la!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>La! la! la!... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup: prenons un +peu d'haleine. (<i>Il boit, et dit après avoir bu</i>:) Voilà du bois qui est +salé comme tous les diables.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i3">Qu'ils sont doux,<br /></span> +<span class="i2">Bouteille jolie,<br /></span> +<span class="i3">Qu'ils sont doux<br /></span> +<span class="i2">Vos petits glou-gloux!<br /></span> +<span class="i0">Mais mon sort feroit bien des jaloux<br /></span> +<span class="i1">Si vous étiez toujours remplie.<br /></span> +<span class="i2">Ah! bouteille, ma mie,<br /></span> +<span class="i2">Pourquoi vous videz-vous?<br /></span> +</div></div> + +<p>Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Le voilà lui-même.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Voyons de près.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>les apercevant, les regarde en se tournant vers l'un et +puis vers l'autre, tt, abaissant sa voix, dit</i>:</p> + +<p>Ah! ma petite friponne, que je t'aime, mon petit bouchon!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">...Mon sort... feroit... bien des... jaloux,<br /></span> +<span class="i1">Si...<br /></span> +</div></div> + +<p>Que diable! à qui en veulent ces gens-là?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>C'est lui assurément.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Le velà tout craché comme on nous l'a défiguré.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>à part</i>.</p> + +<p>(<i>Ici il pose sa bouteille à terre, et, Valère se baissant pour le +saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de +l'autre côté; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la +reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un +grand jeu de théâtre.</i>)</p> + +<p>Ils consultent en me regardant; quel dessein auroient-ils?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Hé! quoi?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>se tournant vers Valère, puis vers Lucas</i>.</p> + +<p>Oui et non, selon ce que vous lui voulez.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour +ce que nous cherchons, t nous venons implorer votre aide, dont nous +avons besoin.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je +suis tout prêt à vous rendre service.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, Monsieur, +couvrez-vous, s'il vous plaît, le soleil pourrait vous incommoder.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Monsieu, boutez dessus.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>, <i>bas</i>.</p> + +<p>Voici des gens bien pleins de cérémonie.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous: les +habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre +capacité.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire +des fagots.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Ah! Monsieur!...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à +dire.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Mais aussi je les vends cent dix sols le cent.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, nous savons les choses.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, c'est se moquer que...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Parlons d'autre façon, de grâce.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous en pourrez trouver autre part à moins: il y a fagots et fagots;<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> +mais pour ceux que je fais...</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Hé! Monsieur, laissons là ce discours.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un +double.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Hé! fi!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et +je ne suis pas homme à surfaire.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières +feintes, s'abaisse à parler de la sorte? qu'un homme si savant, un +fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, +et tenir enterrés les beaux talents qu'il a?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>à part</i>.</p> + +<p>Il est fou.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Tout ce tripotage ne sart de rian, je sçavons çen que je sçavons.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Quoi donc? que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Médecin vous-même: je ne le suis point, et ne l'ai jamais été.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Valère</span>,<br /><i>bas</i>.</p> + +<p>Voilà sa folie qui le tient. (<i>Haut</i>.) Monsieur, ne veuillez point nier +les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plait, à de +fâcheuses extrémités.</p> + +<p class="center smcap">SGANARELLE.</p> + +<p>À quoi donc?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>À de certaines choses dont nous serions marris.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Parbleu! venez-en à tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point médecin, +et ne sais ce que vous me voulez dire.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Valère</span>,<br /><i>bas</i>.</p> + +<p>Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (<i>Haut</i>.) Monsieur, encore +un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Et testigué! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette +que v'estes médecin.<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>J'enrage!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>À quoi bon nier ce qu'on sait?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Pourquoi toutes ces fraimes-là? à quoi est-ce que ça vous sart?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis +point médecin.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Vous n'êtes point médecin?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>V'n'estes pas médecin!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Non, vous dis-je.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre. (<i>Ils prennent un bâton et +le frappent.</i>)</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! ah! ah! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous à cette violence?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>À quoi bon nous bailler la peine de vous battre?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Par ma figué! j'en sis fâché, franchement.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Que diable est-ce ci, Messieurs? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous +deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être +médecin?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Diable emporte si je le suis!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Non, la peste m'étouffe! (<i>Là, ils recommencent de le battre.</i>) Ah! ah! +Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je +suis médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. (<i>À part.</i>) +J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Ah! voilà qui va bien, Monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Vous me boutez la joie au cœur quand je vous voi parler comme ça.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Je vous demande pardon de toute mon âme.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>à part</i>.</p> + +<p>Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin +sans m'en être aperçu?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes, +et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes? +Est-il bien assuré que je sois médecin?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Oui, par ma figue!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tout de bon?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Diable emporte si je le savois!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Comment! vous êtes le plus habile médecin du monde.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! ah!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Un médecin qui a guari je ne sais combien de maladies.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tudieu!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures; elle étoit prête +à ensevelir, lorsqu'avec une goutte de quelque chose vous la fîtes +revenir et marcher d'abord par la chambre.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Peste!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de +quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés; et vous, avec je ne +sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds et +s'en fut jouer à la fossette.<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Diantre!</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce +que vous voudrez en vous laissant conduire où nous prétendons vous +mener.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je gagnerai ce que je voudrai?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! Je suis médecin, sans contredit. Je l'avois oublié, mais je m'en +ressouviens. De quoi est-il question? où faut-il se transporter?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu +la parole.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma foi, je ne l'ai pas trouvée.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Il aime à rire. Allons, Monsieur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Sans une robe de médecin?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Nous en prendrons une.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>présentant sa bouteille à Valère</i>. Tenez cela, vous: voilà +où je mets mes juleps.</p> + +<p>(<i>Puis, se tournant vers Lucas en crachant.</i>) Vous, marchez là-dessus, +par ordonnance du médecin.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Palsanguenne! velà un médecin qui me plaît. Je pense qu'il réussira, car +il est bouffon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_II" id="ACTE_II"></a>ACTE II</h2> + + +<p class="center"><br />SCÈNE PREMIÈRE</p> + + +<p class="center">GÉRONTE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE.</p> + + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p><span class="smcap">Oui</span>, Monsieur, je crois que vous serez satisfait, et nous vous avons +amené le plus grand médecin du monde.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Oh! morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là, et tous les autres +ne sont pas daignes de li déchausser ses souillez.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Qui a gari des gens qui estiant morts.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit, et parfois il a des +moments où son esprit s'échappe et ne paroît pas ce qu'il est.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Oui, il aime à bouffonner, et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, +qu'il a quelque petit coup de hache à la tête.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des +choses tout à fait relevées.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un +livre.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je meurs d'envie de le voir, faites-le moi vite venir.</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Je le vais quérir.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Par ma fi! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je +pense que ce sera queussi queumi; et la meilleure médeçaine que l'an +pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon +mari pour qui allé eût de l'amiquié.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Taisez-vous, notre ménagère Jacquelaine: ce n'est pas à vous à bouter là +votre nez.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de +l'iau claire, que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et +desené, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des +filles.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité +qu'elle a? Et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne +s'est-elle pas opposée à mes volontés?</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Je le crois bian! vous li vouilliez bailler eun homme qu'allé n'aime +point. Que ne preniais-vous ce monsieu Liandre, qui li touchoit au cœur? +Allé auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la +prendroit, li, comme allé est, si vous la li vouillais donner.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut: il n'a pas du bien comme +l'autre.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel +que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on +compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les +oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs les héritiers, et +l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on attend, pour vivre, +le trépas de quelqu'un.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Enfin, j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, +contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite +couteume de demander toujours: «Qu'a-t-il?» et: «Qu'a-t-elle?» Et le +compère Piarre a marié sa fille Simonnette au gros Thomas pour un +quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où allé +avoit bouté son amiquié; et velà que la pauvre creiature en est devenue +jaune comme eun coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. +C'est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce +monde; et j'aimerois mieux bailler à ma fille un bon mari qui li fût +agriable que toutes les rentes de la Biausse.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Peste, Madame la nourrice! comme vous dégoisez! Taisez-vous, je vous +prie; vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucas</span>.<br />(<i>En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.</i>)</p> + +<p>Morgue! tais-toi, t'es eune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes +discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à téter à +ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa +fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Tout doux! oh! tout doux!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Monsieu, je veux un peu la mortifier et li apprendre le respect qu'allé +vous doit.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui; mais ces gestes ne sont pas nécessaires.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE II</p> + +<p class="center">VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Monsieur, préparez-vous, voici notre médecin qui entre.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin +de vous.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus</i>.</p> + +<p>Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Hippocrate dit cela?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Dans quel chapitre, s'il vous plaît?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Dans son chapitre des chapeaux.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Puisqu'Hippocrate le dit, il le faut faire.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses...</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>À qui parlez-vous, de grâce?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>À vous.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je ne suis pas médecin.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous n'êtes pas médecin?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Non vraiment.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle.</span><br />(<i>Il prend ici un bâton, et le bat comme on l'a battu.</i>)</p> + +<p>Tout de bon?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Tout de bon. Ah! ah! ah!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Quel diable d'homme m'avez-vous là amené?</p> + +<p class="smcap center">Valère.</p> + +<p>Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui. Mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Ne prenez pas garde à ça, Monsieu, ce n'est que pour rire.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Cette raillerie ne me plaît pas.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Monsieur, je suis votre serviteur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je suis fâché...</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Cela n'est rien.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Des coups de bâton...</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Il n'y a pas de mal.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Que j'ai eu l'honneur de vous donner.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans +une étrange maladie.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi; et je +souhaiterois de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous et +toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous +servir.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je vous suis obligé de ces sentiments.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>C'est trop d'honneur que vous me faites.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Comment s'appelle votre fille?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Lucinde.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Qui est cette grande femme-là?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Peste! le joli meuble que voilà! Ah! nourrice, charmante nourrice, ma +médecine est la très humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois +bien être le petit poupon fortuné qui tétât le lait (<i>il lui porte la +main sur le sein</i>) de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma +science, toute ma capacité est à votre service, et...</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Avec votre parmission, Monsieu le médecin, laissez là ma femme, je vous +prie.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Quoi! est-elle votre femme?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle.</span><br />(<i>Il fait semblant d'embrasser Lucas, et, se tournant du +côté de la nourrice, il l'embrasse.</i>)</p> + +<p>Ah! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de +l'on et de l'antre.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucas.</span><br /><i>en le tirant</i>.</p> + +<p>Tout doucement, s'il vous plaît.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la +félicite d'avoir (<i>il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, +passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme</i>) un mari comme +vous; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage, et +si bien faite comme elle est.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucas.</span><br /><i>en le tirant encore</i>.</p> + +<p>Eh! testigué! point tant de compliment, je vous supplie.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Avec moi, tant qu'il vous plaira; mais avec ma femme, trêve de +sarimonie.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je prends part également au bonheur de tous deux, et (<i>il continue le +mime jeu</i>), si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie, je +l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucas.</span><br /><i>en le tirant derechef</i>.</p> + +<p>Ah! vartigué, Monsieu le médecin, que de lantiponages!</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE III</p> + +<p class="center">SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Où est-elle?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>se touchant le front</i>.</p> + +<p>Là dedans.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Fort bien.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>en voulant toucher les tétons de la nourrice</i>.</p> + +<p>Mais, comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye +un peu le lait de votre nourrice et que je visite son sein.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucas.</span><br /><i>le tirant et lui faisant faire la pirouette</i>.</p> + +<p>Nanin, nanin, je n'avons que faire de ça.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>C'est l'office du médecin de voir les tétons des nourrices.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Il gnia office qui quienne, je sis votte sarviteur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin? Hors de là!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Je me moque de ça.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>en le regardant de travers</i>.</p> + +<p>Je te donnerai la fièvre.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Jacqueline</span>,<br /><i>prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la +pirouette</i>.</p> +<p>Ote-toi de là aussi. Est-ce que je ne sis pas assez grande +pour me défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à +faire?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Je ne veux pas qu'il te tâte, moi.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Voici ma fille.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE IV</p> + +<p class="center">LUCINDE, VALÈRE, GÉRONTE, LUCAS, SGANARELLE, JACQUELINE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Est-ce là la malade?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui, je n'ai qu'elle de fille, et j'aurois tous les regrets du monde si +elle venoit à mourir.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance +du médecin.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Allons, un siège.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme +bien sain s'en accommoderoit assez.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Vous l'avez fait rire, Monsieur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tant mieux: lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur +signe du monde. Eh bien, de quoi est-il question? qu'avez-vous? quel est +le mal que vous sentez?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucinde</span>,<br /><i>répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête et +sous son menton</i>.</p> + +<p>Han, hi, hom, han.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Eh! que dites-vous?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucinde.</span><br /><i>continue les mêmes gestes</i>.</p> + +<p>Han, hi, hom, han, han, hi, hom.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Han, hi, hom!</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>la contrefaisant</i>.</p> + +<p>Han, hi, hom, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage +est-ce là?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques +ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait +reculer son mariage.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Et pourquoi?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les +choses.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à +Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderais bien de la vouloir +guérir.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la +soulager de son mal.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal +l'oppresse-t-il beaucoup?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui, Monsieur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Fort grandes.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Copieusement?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je n'entends rien à cela.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>La matière est-elle louable?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je ne me connois pas à ces choses.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>se tournant vers la malade</i>.</p> + +<p>Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est +muette.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Eh! oui, Monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier +coup.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! ah!</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Voyez comme il a deviné sa maladie!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un +ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire: c'est ceci, c'est +cela; mais, moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends +que votre fille est muette.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il n'est rien de plus aisé. Cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Fort bien; mais la cause, s'il vous plait, qui fait qu'elle a perdu la +parole?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de +l'action de sa langue.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa +langue?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Aristote là-dessus dit... de fort belles choses.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je le crois.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! c'étoit un grand homme!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>levant son bras depuis le coude</i>.</p> + +<p>Grand homme tout à fait, un homme qui étoit plus grand que moi de tout +cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet +empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, +qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes, +c'est-à-dire... humeurs peccantes: d'autant que les vapeurs formées par +les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des +maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>En aucune façon..</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>se levant avec étonnement</i>.</p> + +<p>Vous n'entendez point le latin!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>en faisant diverses plaisantes postures</i>.</p> + +<p><i>Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hæc Musa,</i> +«la Muse»; <i>bonus, bona, bonum; Deus sanctus, estne oratio latinas</i>? +<i>Etiam</i>, «oui.» <i>Quare</i>? «pourquoi?» <i>Quia substantivo et adjectivum +concordat in generi, numerum et casus.</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Ah! que n'ai-je étudié!</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>L'habile homme que velà!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Oui, ça est si biau que je n'y entends goutte.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche, où +est le foie, au côté droit, où est le cœur, il se trouve que le poumon, +que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, +que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous +appelons en hébreu <i>cubile</i>, rencontre en son chemin lesdites vapeurs +qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites +vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que +lesdites vapeurs ont une certaine malignité... écoutez bien ceci, je +vous conjure.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ont une certaine malignité qui est causée... soyez attentif, s'il vous +plaît.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je le suis.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du +diaphragme, il arrive que ces vapeurs... <i>Ossabandus, nequeys, nequer, +potarinum, quipsa milus.</i> Voilà justement ce qui fait que votre fille +est muette.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Ah! que ça est bian dit, notte homme!</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Que n'ai-je la langue aussi bian pendue!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose +qui m'a choqué, c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que +vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le cœur est du côté +gauche, et le foie du côté droit.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui, cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et +nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a></p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon +ignorance.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que +nous.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette +maladie?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ce que je crois qu'il faille faire?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre +pour remède quantité de pain trempé dans du vin.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Pourquoi cela, Monsieur?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Parce qu'il y a dans le vin et le pain mêlés ensemble une vertu +sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre +chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle, sera. (<i>À la +nourrice</i>.) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il +faut que je fasse quelques petits remèdes.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Qui? moi? Je me porte le mieux du monde.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tant pis, nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il +ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de +vous donner quelque petit clistère dulcifiant.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi +s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit pour la soif à +venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline, <i>en se retirant</i>.</p> + +<p>Ma fi! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une +boutique d'apothicaire.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la +raison. (<i>Parlant à Géronte.</i>) Je vous donne le bonjour.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Attendez un peu, s'il vous plaît.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Que voulez-vous faire?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Vous donner de l'argent, Monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle,</span><br /><i>tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que +Géronte ouvre sa bourse</i>.</p> + +<p>Je n'en prendrai pas, Monsieur.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Monsieur...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Point du tout.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Un petit moment.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>En aucune façon.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>De grâce!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous vous moquez.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Voilà qui est fait.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je n'en ferai rien.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Hé!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je le crois.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>après avoir pris l'argent</i>.</p> + +<p>Cela est-il de poids?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui, Monsieur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je ne suis pas un médecin mercenaire.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je le sais bien.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>L'intérêt ne me gouverne point.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je n'ai pas cette pensée.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE V</p> + +<p class="center">SGANARELLE, LÉANDRE.<br /> </p> + + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>regardant son argent</i>.</p> + +<p>Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que...</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer +votre assistance.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>lui prenant le poignet</i>.</p> + +<p>Voilà un pouls qui est fort mauvais.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je +viens à vous.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc?</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui +suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et, comme, par la +mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès +d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me +donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé pour lui pouvoir +dire deux mots d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>paroissant en colère</i>.</p> + +<p>Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser à moi pour vous +servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des +emplois de cette nature!</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Monsieur, ne faites point de bruit.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>en le faisant reculer</i>.</p> + +<p>J'en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Hé! Monsieur, doucement.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Un malavisé.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>De grâce!</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une +insolence extrême...</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Léandre</span>,<br /><i>tirant une bourse qu'il lui donne</i>.</p> + +<p>Monsieur!</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>tenant la bourse</i>.</p> + +<p>De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes +honnête homme, et je serois ravi de vous rendre service. Mais il y a de +certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce +qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela me met en colère.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous vous moquez! De quoi est-il question?</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est +une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut, +et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui +des entrailles, qui de la rate, qui du foie. Mais il est certain que +l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette +maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. +Mais de crainte qu'on ne nous voie ensemble, retirons-nous d'ici, et je +vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Allons, Monsieur: vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui +n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma médecine: ou la malade +crèvera, ou bien elle sera à vous.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_III" id="ACTE_III"></a>ACTE III</h2> + + +<p class="center"><br />SCÈNE PREMIÈRE</p> + +<p class="center">SGANARELLE, LÉANDRE.</p> + + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p><span class="smcap">Il</span> me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, comme +le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez +capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de +médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire; il suffit de l'habit, et +je n'en sais pas plus que vous.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme, +et je veux bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Quoi! vous n'êtes pas effectivement...</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois +jamais mêlé d'être si savant que cela, et toutes mes études n'ont été +que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur +est venue; mais, quand j'ai TU qu'à toute force ils vouloient que je +fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens de qui il +appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est +répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile +homme. On me vient chercher de tous les côtés; et, si les choses vont +toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie à la +médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous: car, soit +qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même +sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et nous +taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un +cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir +qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme sans +qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est +toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession +est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus +grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a +tué.<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>voyant des hommes qui viennent vers lui</i>.</p> + +<p>Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours +m'attendre auprès du logis de votre maîtresse.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE II</p> + +<p class="center">THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Thibaut.</p> + +<p>Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Qu'y a-t-il?</p> + +<p class="smcap center">Thibaut.</p> + +<p>Sa pauvre mère, qui a nom Parette, est dans un Ut, malade, il y a six +mois.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>tendant la main comme pour recevoir de l'argent</i>.</p> + +<p>Que voulez-vous que j'y fasse?</p> + +<p class="smcap center">Thibaut.</p> + +<p>Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie +pour la garir.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.</p> + +<p class="smcap center">Thibaut.</p> + +<p>Allé est malade d'hypocrisie, Monsieu.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>D'hypocrisie?</p> + +<p class="smcap center">Thibaut.</p> + +<p>Oui, c'est-à-dire qu'allé est enflée par tout, et l'an dit que c'est +quantité de sériosités qu'allé a dans le corps, et que son foie, son +ventre ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du +sang, ne fait plus que de l'iau. Allé a, de deux jours l'un, la fièvre +quotiguenne, avec des lasstules et des douleurs dans les mufles des +jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à +l'étouffer, et par fois il lui prend des sincoles et des conversions, +que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notte village un +apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais combien +d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en +lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en +infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit +l'autre, n'a été que de l'onguent miton-mitaine.<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> Il veloit li +bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amétile;<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> mais +j'ai-s-eu peur franchement que ça l'envoyît à <i>patres</i>; et l'an dit que +ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette +invention-là.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe +qu'il demande de forgent</i>.</p> + +<p>Venons au fait, mon ami, venons au fait.</p> + +<p class="smcap center">Thibaut.</p> + +<p>Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il +faut que je fassions.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je ne vous entends point du tout.</p> + +<p class="smcap center">Perrin.</p> + +<p>Monsieu, ma mère est malade; et velà deux écus que je vous apportons +pour nous bailler queuque remède.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et qui +s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade +d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, +avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des +syncopes et des convulsions, c'est-à-dire des évanouissements?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Perrin.</span><br />Hé! oui, Monsieu, c'est justement ça.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce qu'il +dit. Maintenant vous me demandez un remède?</p> + +<p class="smcap center">Perrin.</p> + +<p>Oui, Monsieu.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Un remède pour la guérir.</p> + +<p class="smcap center">Perrin.</p> + +<p>C'est comme je l'entendons.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez +prendre.</p> + +<p class="smcap center">Perrin.</p> + +<p>Du fromage, Monsieu?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui, c'est un fromage préparé, où il entre de l'or, du coral et des +perles, et quantité d'autres choses précieuses.</p> + +<p class="smcap center">Perrin.</p> + +<p>Monsieu, je vous sommes bien obligez, et j'allons li faire prendre ça +tout à l'heure.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que +vous pourrez.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE III</p> + +<p class="center">JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS.<br /> </p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette +rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent +toute la mélancolie de mon âme.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Par ma figue! Monsieur le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je +n'entends rien à tout votte latin.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Devenez malade, nourrice, je vous prie, devenez malade pour l'amour de +moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous guérir.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Je sis votte sarvante, j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux +comme celui que vous avez!</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Que velez-vous, Monsieu? C'est pour la pénitence de mes fautes; et là où +la chèvre est liée, il faut bian qu'allé y broute.<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne +veut pas que personne vous parle!</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Hélas! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon +de sa mauvaise humeur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Est-il possible? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter +une personne comme vous? Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne +sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les +petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien +faite soit tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, +un stupide, un sot!... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de +votre mari.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Eh! Monsieu, je sais bien qu'il mérite tous ces noms-là.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui, sans doute, nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que +vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons +qu'il a.</p> + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Il est bien vrai que, si je n'avois devant les jeux que son intérêt, il +pourroit m'obliger à queuque étrange chose.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. +C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et, si j'étois +assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour...</p> + +<p>(<i>En cet endroit, tous deux apercevant Lucas, qui étoit derrière eux et +entendait leur dialogue, chacun te retire de son côté, mais le médecin +d'une manière fort plaisante.</i>)</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE IV</p> + +<p class="center">GÉRONTE, LUCAS.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Et oui, de par tous les diantres! je l'ai vu, et ma femme aussi.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Où est-ce donc qu'il peut être?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Je ne sais; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE V</p> + +<p class="center">SGANARELLE, LÉANDRE, GÉRONTE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Ah! Monsieur, je demandois où vous étiez.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Je m'étois amusé, dans votre cour, à expulser le superflu de la boisson. +Comment se porte la malade?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Un peu plus mal depuis votre remède.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tant mieux: c'est signe qu'il opère.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Oui; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffé.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ne vous mettez pas en peine: j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et +je l'attends à l'agonie.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Qui est cet homme-là que vous amenez?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire</i>.</p> + +<p>C'est...</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Celui...</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Eh?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Qui...</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je vous entends.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Votre fille en aura besoin.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE VI</p> + +<p class="center">JACQUELINE, LUCINDE, GÉRONTE, LÉANDRE, SGANARELLE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Jacqueline.</p> + +<p>Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'apothicaire, tâter un +peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.</p> + +<p>(<i>En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant +un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle +il le fait retourner vers lui lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et +l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant +pour l'amuser.</i>)</p> + +<p>Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de +savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous +prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres +disent que oui; et moi, je dis que oui et non. D'autant que, +l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament +naturel des femmes étant cause que la partie brutale<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> veut toujours +prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs +opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et, comme le +soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! ô admirable médecin! +Que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse! Et +que puis-je faire pour vous après un tel service?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>se promenant sur le théâtre et s'essuyant le front</i>.</p> + +<p>Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine!</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour vous +dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est +inutilement que vous voulez me donner Horace.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Mais...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Quoi...?</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Vous m'opposerez en vain de belles raisons.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Si...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Tous vos discours ne serviront de rien.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>C'est une chose où je suis déterminée.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Mais...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré +moi.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>J'ai...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Vous avez beau faire tous vos efforts.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Il...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Là...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Et je me jetterai plutôt dans un convent que d'épouser un homme que je +n'aime point.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Mais...</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Lucinde</span>,<br /><i>parlant d'un ton de voix à étourdir</i>.</p> + +<p>Non. En aucune façon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en +ferai rien. Cela est résolu.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. +Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour +votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Je vous remercie. Penses-tu donc...</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Tu épouseras Horace dès ce soir.</p> + +<p class="smcap center">Lucinde.</p> + +<p>J'épouserai plutôt la mort.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Mon Dieu, arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire. C'est +une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Seroit-il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette +maladie d'esprit?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui, laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire +nous servira pour cette cure. (<i>Il appelle l'apothicaire et lui parle.</i>)</p> + +<p>Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à +fait contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à +perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est nécessaire de +trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le +retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de +fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de +<i>matrimonium</i> en pilules.<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à +prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre métier, +c'est à vous de l'y résoudre et de lui faire avaler la chose du mieux +que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, +afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père; +mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite, au remède +spécifique.<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a></p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE VII</p> + +<p class="center">GÉRONTE, SGANARELLE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me +semble que je ne les ai jamais ouï nommer.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Les filles sont quelquefois un peu têtues.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su +tenir toujours ma fille renfermée.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Vous avez fait sagement.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Fort bien.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Il seroit arrivé quelque folie si j'avois souffert qu'ils se fussent +vus.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Sans doute.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>C'est prudemment raisonné.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Quel drôle!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Mais il perdra son temps.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah! ah!</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait +pas.<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> Plus fin que vous n'est pas bête.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE VIII</p> + +<p class="center">LUCAS. GÉRONTE, SGANARELLE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Ah! palsanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre. Votte fille s'en +est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'apothicaire, et +velà monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Comment! m'assassiner de la façon? Allons, un commissaire, et qu'on +empêche qu'il ne sorte. Ah! traître, je vous ferai punir par la justice.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Ah! par ma fi, Monsieu le médecin, vous serez pendu. Ne bougez de là +seulement.</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE IX</p> + +<p class="center">MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, que j'ai eu de peine à trouver ce logis! Dites-moi un peu +des nouvelles du médecin que je vous ai donné.</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Le velà qui va être pendu.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Quoi! mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela?</p> + +<p class="smcap center">Lucas.</p> + +<p>Il a fait enlever la fille de notte maître.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Tu vois. Ah!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens?</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Que veux-tu que j'y fasse?</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque +consolation.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Retire-toi de là, tu me fends le cœur.</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai +point que je ne t'aie vu pendu.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Ah!</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE X</p> + +<p class="center">GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE, LUCAS.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où +l'on me répondra de vous.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">Sganarelle</span>,<br /><i>le chapeau à la main</i>.</p> + +<p>Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton?</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Non, non, la justice en ordonnera... Mais que vois-je?</p> + + +<p class="center"><br />SCÈNE XI ET DERNIÈRE</p> + +<p class="center">LÉANDRE, LUCINDE, JACQUELINE, LUCAS, GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE.<br /> </p> + + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>Monsieur, je viens faire paraître Léandre à vos yeux et remettre Lucinde +en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, +et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait place à +un procédé plus honnête: je ne prétends point vous voler votre fille, et +ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous +dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des +lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis +héritier de tous ses biens.</p> + +<p class="smcap center">Géronte.</p> + +<p>Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne +ma fille avec la plus grande joie du monde.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>La médecine l'a échappé belle!</p> + +<p class="smcap center">Martine.</p> + +<p>Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin, car +c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton.</p> + +<p class="smcap center">Léandre.</p> + +<p>L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.</p> + +<p class="smcap center">Sganarelle.</p> + +<p>Soit. Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu +m'as élevé; mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect +avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est +plus à craindre qu'on ne peut croire.</p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On trouve d'ailleurs le sujet du «Médecin par force» dans +les fragments de Jacques de Vitry, évéque de Tusculum, dans une +<i>Relation</i> de Grotius, et aussi dans le <i>Voyage en Moscova et en Perse</i> +d'Adam Olearius (Œlschlager) que venait de traduire M. de Wicquefort en +1656.</p></div> + + +<p class="center">ACTE PREMIER.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> P. 4, 1. 12. <i>Bec cornu</i>. C'est la traduction de l'italien +<i>becco cornuto</i> (bouc cornu), qui veut dire cornard, ou cocu, parce que +le bouc, qui a de fort grandes cornes, est le seul animal qui voie avec +plaisir que ses compagnons couvrent sa femelle. (<i>Sorberiana</i>, p. 74.) +Cf. <i>École des Femmes</i>, acte IV, sc. <span class="smcap">vi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> 5, 19. <i>J'en bois une partie</i>. V. la <i>Comédie des +Proverbes</i> (1633): «Ils ont la mine de ne manger pas tout leur bien, +<i>ils en boivent une</i> bonne <i>partie</i>.» (Acte II, sc. <span class="smcap">iii</span>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> +—24. <i>C'est vivre de ménage</i>. On lit dans <i>la Vengeance +des Femmes</i>, d'Etienne Denise (1557): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Nous avons vu tant de bons ménagers</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Pour chopiner se mettre en grands dangers,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Vendre joyaux, mettre bagua en gage;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Eh bien! cela, c'est vivre de ménage.</i><br /></span> +</div></div> +<p>«Tu m'appelles ivrogne? dira plus tard Tabarin. Y a-t-il homme qui vive +plus de ménage que moi?—Vraiment oui, répond Francisquine, <i>vous vivez +de ménage</i>: toute notre vaisselle est engagée! Maudite soit l'heure que +je vous vis jamais!» +</p><p> +Citons encore les <i>Contens et Mécontens sur le sujet du temps</i> (1649): +</p><p> +«Je connoit un graveur qui, n'ayant du pain, est réduit à vendre tes +meubles pièce à pièce.—C'est le moyen de <i>vivre de minage</i>», +répliquai-je. +</p><p> +Chevalier s'est souvenu de ce jeu de mots dans son <i>Intrigue des +Carrosses à cinq sols</i>, qui n'est que de quatre ans l'aînée du <i>Médecin +malgré lui</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Diable! quel ménager! On voit sur son visage</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Qu'il vendra tout dans peu pour</i> vivre de minage.<br /></span> +</div></div> +<p> +Voir enfin dans les <i>Nouveaux Contes pouf rire</i> (Cologne, 1722, I, 72) +le chapitre intitulé: «Ce que c'est que <i>vivre de ménage</i>.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> 12, 4. <i>Entre l'arbre et le doigt.</i> Sganarelle estropie +plaisamment le proverbe «entre l'écorce et le bois on ne doit mettre le +doigt», recueilli par Henri Estienne dans sa <i>Précellence du langage +françois</i> (1579).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> 17, 20. <i>Quelque petit grain de folie mêlé à leur science</i> +«Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiæ.» (Sénèque, <i>De la +tranquillité de l'âme</i>, d'après Aristote, <i>Problèmes</i>, <span class="smcap">xxx, i</span>.) Diderot +en fait un proverbe sous la forme suivante: «Il n'y a point de grands +esprits sans un grain de folle (<i>le Neveu de Rameau</i>, édition de la +Bibliothèque Elzévirienne, 1891, p. 13.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> 18, 15. <i>Fraise, habit jaune et vert</i>. Le costume complet +du fagotier est ainsi décrit dans l'inventaire dressé après la mort de +Molière: «Pourpoint, haut-de-chausses, col, ceinture, <i>fraise</i> et bas de +laine et escarcelle, le tout de serge <i>jaune</i>, garni de padou <i>vert</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> 19, 9. <i>Or potable</i>. Prétendue panacée universelle dont il +est déjà question du temps de Louis XI, sous le nom <i>d'aurum potabile</i>, +et dans laquelle il entrait du chlorure d'or, qui est soluble.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> —12. <i>Un jeune enfant de douze ans</i>. Lemazurier, qui, +l'année même où il fut nommé secrétaire-archiviste du Théâtre-Français, +publia sa <i>Récolte de l'Hermite</i> (Paris, Chaumerot, 1813), y rappelle, à +la page 152, une légende que Molière a pu recueillir pendant ses séjours +dans le Midi: Un petit garçon, étant monté sur une des tours du palais +des Papes, à Avignon, pour dénicher des oiseaux, se laissa tomber du +haut en bas et fut mis en pièces. Sa mère ramassa les membres fracturés +de cet enfant, les mit dans un sac et les porta sur le tombeau du +cardinal Pierre de Luxembourg, mort en 1387 et enterré dans l'église des +Célestins. «Pendant qu'elle était en prières, on vit remuer le sac et +sortir l'enfant, qui d'abord demanda où était son nid d'oiseaux.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> 19, 18. <i>Jouer à la fossette.</i> Sorte de jeu, aussi appelé +<i>bloquette</i>, auquel les enfants s'amusent arec des noyaux, des chiques +ou des billes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> 20, 9. <i>La vache est à nous.</i> On trouve cette expression +dans <i>l'Amant indiscret</i>, de Quinault, imprimé en 1656.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> 24, 17. <i>Il y a fagots et fagots.</i> Sur cette expression, +de venue proverbiale, voir dans le Moliériste un ingénieux et spirituel +article de M. Éd. Thierry (1, p. 11 à 14), 1879.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> 25, 5. <i>Un double</i>, c'est-à-dire un double denier, ou la +sixième partie d'un sou.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> 26, 17. <i>Lantiponer</i>, mot populaire qui signifie +lanterner, tenir des discours frivoles, inutiles et interminables. V. à +la page 43, l. 2, le mot lantiponage.</p></div> + + +<p class="center">ACTE DEUXIEME.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> 38, 4. <i>Un chapeau du plus pointus.</i> Ce n'était plus la +mode des chapeaux pointus. «Elle avait cessé, dit Le Noble (préface +d'<i>Ildegerte</i>), avec celle des grands romans, qui avaient longtemps fait +les délices de la cour.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> —15. Hippocrate dit, <i>dans ton chapitre des chapeaux</i>. +Hippocrate est cité dans un livre publié à Lyon l'année même où Molière +séjournait dans cette ville (1655): <i>Tractatut de pileo, cæterisque +capitis tegminibus tam sacris quam profanis</i>, par Anselme Solerius. +</p><p> +On trouve le même genre de facétie dans les <i>Fanfares et courvées +abbadesques des Roule Bontemps</i> (1613): +</p><p> +«Galien et Aristote, au livre des <i>Grosses et grasses</i>. Cicéron, au +livre V de sa <i>Divination</i>, section <span class="smcap">i</span>, Du fromage a 24 sous la livre.» +</p><p> +Et encore, dans le <i>Nouveau Recueil de Farces françaises</i> de Picot et +Nyrop, p. 191: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ces paroles, on trouvera</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Au livre des tripes d'un veau.</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Capitula plein d'herbe verde.</i><br /></span> +</div></div> +<p> +Deux ans après le <i>Médecin</i>, l'Intimé dira dans <i>les Plaideurs</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>De vi, paragrapho.</i> Messieurs, <i>Caponibus</i>.<br /></span> +</div></div> +<p> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> 50, 6. <i>Deus sanctus</i>, etc. Ce galimatias est une citation +estropiée des <i>Rudimenta</i> de Despautère. +</p><p> +V. aussi <i>la Sœur</i>, comédie de Rotrou, acte III, sc. <span class="smcap">v</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> 51, 25. <i>Nous avons changé tout cela</i>. Voir deux articles +du <i>Moliériste: l'Abbé de Monligny et Grosley</i> (t. III, p. 205-307), et +<i>Foie à gauche, cœur à droite</i> (t. V, p. 119-121), ainsi que les +<i>Mémoires de Guy-Joly</i>, Rotterdam, 1718 (t. I, p. 115-116).</p></div> + + +<p class="center">ACTE TROISIEME.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> 61, 8. <i>Se plaindre du médecin qui l'a tué.</i> Imitation du +<i>Licencié Vidriera</i>, nouvelle de Cervantes signalée dès 1648 par Ch. +Sorel dans la deuxième partie de <i>Polyandre</i>, et dont Quinault a tiré +son <i>Docteur de verre</i>, troisième acte de la <i>Comédie sans comédie</i> +(1654, Théâtre du Marais). +</p><p> +Sc. <span class="smcap">ii</span>. Supprimée depuis plus d'un siècle à la Comédie-Française, +quoique fort plaisante. Je l'ai vu jouer à Toulouse il y a vingt-cinq +ans, et elle ne ralentissait nullement l'action principale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> 63, 6. <i>Onguent miton mitaine</i>, qui ne fait ni bien ni +mal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> 63, 7. <i>Vin amétile</i>. Sur le vin émétique, qui faisait +alors «bruire ses fuseaux», voir <i>Don Juan</i> (acte III, sc. <span class="smcap">i</span>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> 66, 5. <i>Là où la chèvre est liée.</i> <i>L'Enterrement du +Dictionnaire de l'Académie</i> (1697) prétend que ce proverbe «ne se dit +pas ainsi, car cela aurait peu de sens», mais qu'on dit qu'<i>où la chèvre +trouve à brouter, il faut qu'elle soit attachée</i>, c'est-à-dire +figurément qu'il faut s'arrêter et planter le piquet où l'on trouve à +vivre. (Deuxième partie, Remarqua critiques, p. 291.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> 70, 18. <i>La partie brutale.</i> Molière ici s'emprunte à +lui-même: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>La partie brutale alors veut prendre empire</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Dessus la sensitive...</i><br /></span> +</div></div> +<p> +dit Gros René dans le <i>Dépit amoureux</i> (acte IV, sc. <span class="smcap">ii</span>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> 74, 9. <i>Deux drachmes de matrimonium en pilules.</i> Deux +gros de mariage en pilules, drogue inconnue au Codex.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> —17. <i>Remède spécifique</i>, souverain, qui guérit +constamment et par un mécanisme inconnu certaines maladies, comme le +quinquina les fièvres intermittentes. (Littré.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> 76, 20. Vous savez des <i>rubriques</i>. Des finesses, des +tours, des ruses. C'est dans ce sens familier que Thomas Corneille a +dit, dans <i>l'Amour à la mode</i> (1653): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Vous y savez, Monsieur, d'admirables rubriques.</i><br /></span> +<span class="i0">(Acte I, sc. <span class="smcap">iii</span>.)<br /></span> +</div></div> +</div> +</div> +<p class="center">À PARIS</p> + +<p class="center">DES PRESSES DE D. JOUAUST</p> + +<p class="center">Rue de Lille, 7</p> + +<p class="center">M DCCC XCII</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Médicin Malgré Lui, by +Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molière) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MÉDICIN MALGRÉ LUI *** + +***** This file should be named 20498-h.htm or 20498-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/4/9/20498/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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