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+The Project Gutenberg EBook of L'A. B. C. du libertaire, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'A. B. C. du libertaire
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: January 31, 2007 [EBook #20490]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'A. B. C. DU LIBERTAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+PHILOSOPHIE LIBERTAIRE
+
+Jules Lermina
+
+L'A. B. C.
+
+DU
+
+LIBERTAIRE
+
+PRIX: 10 CENTIMES
+
+PUBLICATIONS PÉRIODIQUES
+
+DE LA
+
+COLONIE COMMUNISTE
+
+D'AIGLEMONT
+
+(ARDENNES)
+
+FÉVRIER 1906
+
+[Illustration: communisme expérimental «L'ESSAI» colonie d'Aiglemont.
+(Ardennes)]
+
+
+Au Lecteur,
+
+_Les idées libertaires sont peu connues ou faussées à dessein par ceux
+contre lesquels nous luttons et dont l'égoïste intérêt maintient
+l'erreur et l'ignorance au prix des pires mensonges._
+
+_La série de publications que nous commençons aujourd'hui avec l'aide de
+camarades qui trouvent tout naturel d'exprimer ce qui leur semble juste
+et vrai est un complément à l'oeuvre que nous avons commencée à
+Aiglemont._
+
+_Nous estimons que la diffusion des principes anarchistes, que le libre
+examen et la juste critique de ce qui est autour de nous ne peuvent que
+favoriser le développement intégral de ceux qui nous liront._
+
+_Montrer combien l'autorité est irrationnelle et immorale, la combattre
+sous toutes ses formes, lutter contre les préjugés, faire penser.
+Permettre aux hommes de s'affranchir d'eux-mêmes d'abord, des autres
+ensuite; faire que ceux qui s'ignorent naissent à nouveau, préparer pour
+tous ce qui est déjà possible pour les quelques-uns que nous sommes, une
+société harmonieuse d'hommes conscients, prélude d'un monde de liberté
+et d'amour._
+
+_Voilà notre oeuvre; elle sera l'oeuvre de tous si tous veulent, animés
+de l'esprit de vérité et de justice, marcher à la conquête d'un meilleur
+devenir._
+
+LA COLONIE D'AIGLEMONT.
+
+
+Mon jeune Camarade, tu m'as demandé, non sans quelque intention
+ironique, de t'expliquer ce qu'est, ou plutôt ce que doit être un
+libertaire; te sachant de bonne volonté, quoique avec une tendance
+atavique à railler ce que tu n'as pas encore compris, je vais tenter de
+satisfaire ta curiosité.
+
+Seulement garde-toi de croire que je me pose, vis-à-vis de toi, en
+docteur et en prophète; et dès le premier moment, prépare-toi non à
+accepter mes affirmations comme des dogmes contre lesquels rien ne
+prévaut, mais au contraire à les discuter, à les passer au crible de ta
+propre raison et à ne les admettre comme vérités que lorsque tu te seras
+convaincu, par tes propres lumières, qu'elles ont droit à ce titre.
+
+Il n'est d'éducation sérieuse et profonde que celle qu'on se donne à
+soi-même. Chacun doit être son propre maître et la mission de ceux qui
+croient savoir est non pas d'imposer leurs opinions, mais de proposer à
+autrui avec arguments raisonnés, les idées-germes qui doivent fructifier
+dans son propre cerveau.
+
+Tout d'abord, remarque ceci: toutes les fois qu'un homme parle de
+bonheur universel, de bien-être général, de joie mondiale et de paix
+terrestre, un cri s'élève contre lui, fait de colère et de mépris.
+
+D'où vient cet importun, ce fou, qui croit à la possibilité du bonheur!
+À quel titre se permet-il de réprouver la lutte féroce des hommes les
+uns contre les autres? Le bien est une utopie, il n'est de réalité que
+le mal et le devoir de tout être raisonnable est d'aggraver le mal en
+livrant tous les biens terrestres à la concurrence, à la bataille, et en
+appelant à son aide la brutalité et la mort.
+
+Non seulement celui qui veut l'humanité heureuse est taxé de folie, mais
+bien vite on le qualifie de criminel, d'être essentiellement dangereux,
+on le poursuit, on le traque et, si l'on peut, on le tue.
+
+Donc, mon jeune Camarade, commence par t'interroger, demande-toi si tu
+te sens prêt à subir toutes les avanies, toutes les persécutions, sans
+te décourager et sans reculer.
+
+Sache bien que pour vouloir le bonheur d'autrui, tu seras traité en
+ennemi, en paria, tu seras mis au ban de toutes les civilisations, tu
+seras chassé de frontière en frontière jusqu'au moment où des exaspérés
+t'abattront comme bête puante.
+
+Si au contraire tu suis les errements ordinaires, si, t'emparant de
+toutes les armes matérielles et immorales que la civilisation a forgées,
+tu te jettes résolument dans la vie dite normale, si tu essaies
+d'écraser les autres pour te faire un piédestal de leurs corps, si tu
+parviens à ruiner, à affamer le plus d'êtres humains possibles pour te
+constituer de leurs dépouilles une fortune opulente, si tu prends pour
+objectif glorieux la guerre des hommes contre les hommes, si tu rêves
+victoire, gloire et domination, si tu rejettes tout scrupule, tout
+enseignement de conscience, si tu pars de ce principe: «Chacun pour
+soi!» et que tu le développes jusqu'à parfaites conclusions...
+
+Alors tu deviendras riche--en face de la misère des autres--puissant par
+l'abaissement et l'humiliation de tes congénères, tu jouiras de leurs
+souffrances et vivras de leur mort, tu collectionneras les titres, les
+privilèges, tu te chamarreras de décorations et tes complices te feront
+de splendides funérailles...
+
+Seulement tu seras un égoïste, un méchant, un véritable criminel...
+
+Justement le contraire de ce qu'est et ce que doit-être un libertaire.
+
+* * *
+
+Car le libertaire est un juste, c'est-à-dire un homme qui est au-dessus
+et en dehors de la Société, qui ne se paie pas des mots mensongers
+d'honneur et de vertu, banalités qu'inventèrent les civilisés pour
+dissimuler leurs tares et leurs vices, qui renie tous les faux
+enseignements des philosophes menteurs et des théoriciens hypocrites,
+qui n'accepte aucun compromis, aucun marché, aucune concession, qui en
+un mot veut la justice, la seule justice, pour lui-même et pour tous,
+contre tous et contre lui-même.
+
+Défie-toi de toi-même, Camarade. Voici pourquoi.
+
+Tu es venu sur cette terre avec les instincts de l'animalité dont tu
+procèdes; tu descends d'êtres brutaux, ignorants, violents et ton
+atavisme est fait de brutalité.
+
+Chez ceux qui se croient les meilleurs, le fond est mauvais, d'abord
+parce que l'homme est un animal en voie de perfectionnement, mais non
+point parfait, mais encore et surtout parce que, dès ta naissance, tu as
+respiré l'air empoisonné des civilisations, que tes yeux à peine ouverts
+ont vu le mal, que tes oreilles ont entendu l'injustice et que, malgré
+toi, et sans que, jusqu'ici, on puisse te déclarer tout à fait
+responsable, tu es pénétré des vices sociaux, jusqu'au fond de tes
+moelles.
+
+On ne naît pas, on se fait libertaire.
+
+Ne pas croire que soit facile ce travail de régénération personnelle. On
+ne s'élève pas à la notion de justice par une sorte d'inspiration
+miraculeuse, par une révélation d'en haut.
+
+C'est par un effort constant, par une critique perpétuelle de soi-même,
+par un examen toujours plus attentif des faits ambiants que peu à peu on
+parvient à se débarrasser de la gangue de préjugés et de mensonges
+formée par l'alluvion des siècles.
+
+Un jour vient alors où soudain jaillit devant les yeux la lueur
+directrice.
+
+Remarque bien ceci, Camarade, tu ne seras dans la bonne voie que lorsque
+tu verras ta conscience. Cherche-la, trouve-la, ne te contente pas d'un
+à peu près et alors même qu'elle te paraîtra pure et juste, aie le
+courage de l'étudier toujours de plus près; et tu constateras qu'il est
+encore bien des défauts à corriger, bien des fanges à nettoyer.
+
+* * *
+
+Débarrasse-toi de l'égoïsme.
+
+Certes il est bon de se sentir heureux, il est bon de jouir de la vie.
+
+Mais aie toujours présente à la pensée cette vérité que nul ne peut être
+complètement heureux tant qu'il existe un seul être malheureux.
+
+C'est là un de ces préceptes qui provoquent les haussements d'épaules
+des philosophes sociaux; il semble que le bonheur individuel suffise à
+satisfaire toutes les aspirations humaines. Meurent les autres, pourvu
+que je vive.
+
+Le raisonnement est à la fois inique et absurde.
+
+Le malheur des uns constitue toujours un danger et une menace pour les
+autres; une situation déséquilibrée est génératrice de réaction et
+l'être le plus profondément, le plus insolemment égoïste doit compter
+avec les revanches possibles et les retours offensifs des déshérités.
+
+D'où une perpétuelle inquiétude, une sensation d'instabilité qui gâte la
+jouissance...
+
+Sans parler du sentiment de compassion dont on cherche à se défendre par
+la charité mais qui subsiste au fond des consciences les plus fermées en
+apparence aux émotions généreuses.
+
+En réalité, dans l'état social actuel, nul ne peut, en parfaite
+sincérité, se tenir pour sûr du lendemain; la lutte quotidienne produit
+de terribles jeux de bascule et les plus hauts placés sont à la merci
+des chutes les plus profondes.
+
+Le libertaire veut un état social où l'envie, la jalousie, les pensées
+de reprise n'aient plus de place, c'est-à-dire où tous, vivant dans la
+plénitude de leur liberté, dans l'épanouissement total de leurs
+facultés, dans la satisfaction intégrale de leurs besoins, n'aient plus
+à se disputer les uns aux autres les moyens de vivre.
+
+Ceci, cher Camarade, est l'antithèse absolue des doctrines autoritaires
+et religieuses.
+
+L'autorité n'est établie que pour sauvegarder, défendre et perpétuer les
+inégalités sociales; la législation propriétaire, l'armée, la police, la
+magistrature, les codes et les règlements n'ont été instituées que pour
+cautionner l'état de déséquilibre qui a été imposé aux hommes par la
+Société, pour enchaîner la liberté des uns au profit de celle des
+autres, pour éterniser les mesures de spoliation qui ont créé la misère
+du plus grand nombre.
+
+D'où cette conclusion que le libertaire, ne s'arrêtant à aucune
+considération de tradition, entend modifier de fond en comble le système
+social en détruisant ces bases iniques qui s'appellent l'autorité et la
+propriété, les autres réformes venant ensuite par surcroît en vertu de
+conséquences inéluctables.
+
+* * *
+
+Si tu m'as bien compris, cher Camarade, tu vois déjà poindre la lumière;
+tu commences à savoir que ton premier effort, le plus utile de tous,
+doit être de rejeter tous les dogmes sociaux dont ta mémoire et te
+conscience sont encombrés.
+
+Aie d'abord la notion de l'insoumission aux maximes banales, aux
+préceptes qui n'ont de la vérité que l'apparence menteuse.
+
+Délivre-toi de toute croyance irraisonnée, de toute foi. Quelle que soit
+l'idée qui est émise devant toi, quelque affirmation péremptoire,
+quelque impératif catégorique que tu lises dans les livres, ne t'arrête
+ni à l'autorité de la tradition ni à la prétendue valeur d'un mot ou
+d'un nom.
+
+Prends le dogme et regarde-le de près; et toujours tu le verras
+s'amoindrir, s'effriter comme une pelote de neige que pressent les
+doigts d'un enfant.
+
+Ainsi du dogme de Dieu, encore aujourd'hui le plus vivace. En la
+majorité, on pourrait presque dire en l'unanimité de ceux qui
+s'intitulent libres penseurs, cette idée est si profondément imprimée
+que, se déclarant incrédules à tous les mystères, dédaigneux de tous les
+rites, opposés à toutes les manifestations religieuses, ils émettent,
+dès qu'on les presse dans leurs derniers retranchements, cette
+restriction qu'ils n'admettent rien, mais qu'ils ne nient pas
+expressément l'existence de Dieu.
+
+Ils ne comprennent pas que cette simple acceptation suffit aux
+exploiteurs de religions. Car Dieu, c'est l'autorité, c'est la
+hiérarchie, c'est la nécessité de la prière, c'est le temple, c'est le
+prêtre.
+
+On ne crée pas un dieu de fantaisie, perdu dans les brumes de
+l'inconnaissable, pour ne point, très promptement, chercher à le
+rapprocher de soi. Bien vite, on parlera de sa bonté, de sa justice, et
+comme tout autour de nous n'est que déséquilibre et injustice, le pas
+sera vite franchi vers des compensations paradisiaques tenues en réserve
+par son infinie miséricorde.
+
+Et toujours cette antienne:
+
+Dites tout ce que vous voudrez, l'idée de Dieu est nécessaire.
+
+En effet, elle est nécessaire pour tous ceux qui n'ont pas le courage
+d'envisager la situation réelle, à savoir que nous sommes le produit
+d'une évolution cosmique dont le secret jusqu'ici nous échappe, mais
+qu'en même temps, il est un fait certain, positif, c'est que, dans la
+mesure de nos forces, la terre nous appartient et que notre devoir est
+de tirer le meilleur profit possible de l'habitat qui nous a été dévolu,
+de le transformer, par l'emploi de toutes nos énergies vitales, en un
+séjour de bien-être et de moindre souffrance possible.
+
+Si tu te places à ce point de vue, le seul digne de ta raison,
+immédiatement s'éloigne et s'efface l'idée de Dieu.
+
+En quoi un Dieu nous est-il nécessaire pour que nous défrichions la
+terre, pour que nous développions ses productions, pour que la vie
+devienne meilleure et plus facile?
+
+Nous sommes en possession d'un appareil qui, en vertu de certaines
+dispositions constitutives, peut fournir à nos besoins, et au-delà. Nous
+constatons scientifiquement que rien ne s'obtient sans travail; nous
+savons que si l'homme ne fait effort, la terre reste inculte et cruelle
+à ses fils. Elle les empoisonne par ses méphitismes, elle les écrase
+sous ses écroulements, elle leur refuse le fruit de son sein qu'il faut
+violer pour qu'il nous réconforte.
+
+Où intervient Dieu en cela?
+
+On nous dira qu'il est la force latente. Alors, cette force ne
+s'exerçant, en dehors du travail de l'homme, que pour produire la peste
+ou la famine, avouez toutefois qu'il n'est aucun motif de le vénérer.
+
+Oui, cette force existe, c'est la poussée vitale. Nous la constatons,
+mais en quoi est-il nécessaire de l'adorer, puisque nous avons à la
+diriger et à l'améliorer. Il nous faut l'étudier en ses effets, en ses
+causes immédiates et la contraindre à donner le maximum de résultats
+qu'elle contient en elle-même.
+
+Dieu te sert-il en ce labeur? En es-tu à croire que des prières amènent
+la pluie et qu'un quartier de roc s'écarte parce que tu le barres d'un
+signe de croix? Tu sais bien que les prétendus miracles sont autant de
+mensonges et à mesure que l'instruction se répand, à mesure que
+disparaît la folie du mysticisme, pas un fait ne se produit qui soit
+contraire aux lois de la gravitation ou des transformations chimiques.
+
+Dieu est-il nécessaire pour que le blé pousse? Quand nous a-t-il prêté
+son aide pour détourner un torrent? Où est sa part dans la construction
+des chemins de fer, des paquebots ou des appareils télégraphiques?
+
+Est-ce que, dans les actes quotidiens de la vie, tu éprouves la
+nécessité de l'existence d'un Dieu? Tu vis sans lui et en dehors de lui,
+et n'y songerais jamais si certains n'avaient intérêt à sans cesse te
+rappeler son nom et à affirmer son existence.
+
+Et ceux-là sont les exploiteurs de tes faiblesses et de tes lâchetés.
+
+Oui, Dieu est nécessaire pour établir le dogme de l'autorité et de la
+hiérarchie. C'est sur l'idée de son existence qu'est basée toute
+l'organisation anti-égalitaire de la Société.
+
+L'idée de Dieu est le substratum de toute domination qui, ne pouvant se
+justifier par aucun autre titre, s'en réfère à une sorte d'investiture
+céleste.
+
+Pour le roi, pour le chef, pour le possédant, pour l'accapareur, l'idée
+de Dieu est nécessaire parce que c'est d'elle seule qu'ils tiennent
+l'apparence d'un droit. Ils ont inventé le maître pour pouvoir s'en
+déclarer les délégués et opprimer les masses en son nom.
+
+Dieu est nécessaire pour le propriétaire: car s'il n'avait pas inventé
+cette fiction d'un Dieu répartiteur du sol, il n'aurait pu imaginer
+cette sinistre fantaisie de l'appropriation perpétuelle, fondée sur la
+conquête, c'est-à-dire sur le vol. C'est la Force qu'ils ont acclamée
+Dieu, et toutes leurs énergies se sont concentrées sur la défense de ce
+mensonge, qu'ils utilisèrent à leur profit.
+
+L'idée de Dieu n'est nécessaire que pour les oppresseurs, pour les
+envahisseurs, pour les négateurs du droit collectif.
+
+Pour l'inculquer aux masses, on a eu l'infernale habileté de la
+compliquer de l'idée de compensation. Qui a souffert sur la terre jouira
+d'un bonheur éternel. Plus vous aurez été malheureux ici-bas, et plus
+vous serez heureux dans le ciel.
+
+D'où la résignation, d'où l'abandon par l'homme du bien qui lui
+appartient, la terre, au profit des brutaux et des aigrefins.
+
+À ceux-là, l'idée de Dieu est nécessaire parce que, grâce à elle, ils
+ont pu, pendant des siècles, arrêter les revendications du droit humain,
+parce que les ignorants, les humbles, les faibles ont été courbés sous
+la violence, et ont baisé la main qui les frappait et les dépouillait,
+dans l'espoir insensé d'une revanche céleste.
+
+Libère-toi de l'idée de Dieu, et, ne t'hypnotisant plus dans la
+contemplation du ciel, regarde la terre. C'est là ton outil de
+bien-être. Tu n'admettras plus que quelques-uns détiennent les biens qui
+sont à tous, tu n'admettras plus d'être soumis, pour toutes les
+nécessités de la vie, aux spéculations qui sont des meurtres organisés.
+
+Tu sentiras que la charité qui est faite au nom de Dieu n'est en réalité
+que la perpétuation de la misère.
+
+Tu sentiras la vérité de cette parole trop tôt proférée pour qu'elle fût
+bien comprise:
+
+Dieu, c'est le mal.
+
+Car Dieu, c'est la tyrannie sous toutes ses formes, c'est la propriété
+avec tous ses accaparements, c'est la divinisation de la souffrance,
+c'est la négation du droit au bien-être, au bonheur, à la jouissance des
+biens terrestres. C'est la souillure de nos aspirations physiques, de
+l'amour, de la génération. C'est la déshumanisation de l'humanité.
+
+Et cette idée, qui ne produit que de la souffrance, de la haine, de
+l'iniquité, serait nécessaire, fatale!
+
+Ceux qui disent cela et se croient de pensée libre sont des pusillanimes
+qui n'osent point user de leur raison.
+
+Il est au contraire nécessaire que l'idée de Dieu s'efface et
+disparaisse. Alors seulement, l'homme sera maître de sa force cérébrale
+tout entière et appliquera son effort à la réalisation du bien-être
+général, par l'exploitation solidaire du seul domaine qui soit à sa
+portée, la terre.
+
+L'esprit désobscurci du préjugé religieux, l'homme exercera sa pensée
+réellement libre, et pour lui, la vie changera de face. Cette liberté
+reconquise, il en usera dans toutes les circonstances, les préjugés
+engourdisseurs disparaîtront un à un et la vraie lumière éclatera.
+
+Voyons maintenant le penseur--déjà libéré du mensonge divin--aux prises
+avec les autres faux axiomes qui n'en sont d'ailleurs que des
+résultantes.
+
+* * *
+
+Te voilà au milieu des hommes, tes semblables, et en face de la terre
+dont, eux et toi, vous devez tirer votre subsistance.
+
+Les hommes sont tes égaux, tu es leur égal.
+
+Ici je te demande un peu d'attention.
+
+Quand tu parles d'égalité, aussitôt on te rabroue, en affirmant que
+l'égalité est une utopie, que la nature même la dénie, que les hommes
+viennent sur la terre avec des organismes dissemblables, les uns plus
+forts, les autres plus débiles; les uns, très intelligents, les autres,
+de faible cerveau, et de ces prémisses, on part pour justifier les
+inégalités sociales, la misère en face de la richesse, le salariat et le
+capitalisme, l'ignorance et l'éducation supérieure, et par suite, la
+bataille humaine avec ses égorgements et ses épouvantes.
+
+Et l'égalitaire se trouve pris de court et hésite à répondre.
+
+C'est qu'en ce point, comme dans toutes les discussions sociales, nous
+nous laissons tromper par une définition fausse, passée à l'état de
+dogme.
+
+L'égalité existe entre les hommes, au point de départ, c'est-à-dire que
+tous les hommes viennent sur la terre avec la volonté de vivre, avec des
+besoins matériels et moraux qui sont égaux en principe: l'homme qui a
+faim est l'égal de l'homme qui a faim. Les nécessités primordiales de
+l'existence sont les mêmes, et il y a égalité parfaite et complète dans
+cette formule indiscutable:
+
+--Tous les hommes, sans exception, ont la volonté et le droit de
+satisfaire leurs besoins et d'utiliser leurs facultés, physiques et
+morales.
+
+La mesure individuelle de ces besoins et de ces facultés est accessoire.
+Le fait mathématique--la volonté et le droit de vivre--est égal pour
+tous.
+
+En cela et en cela seul consiste vraiment l'égalité, et c'est elle qui
+doit être respectée par l'exercice--appartenant à tous--de ce droit de
+vivre.
+
+* * *
+
+Ici, Camarade, tu trouves sous tes pieds un terrain solide: fils de la
+nature, tu as--comme tous tes congénères, ni plus ni moins, mais autant
+qu'eux--le droit de vivre et ce droit nul ne peut t'empêcher--ni
+empêcher autrui--de l'exercer.
+
+Or d'où peuvent te venir les moyens de vivre, sinon de la terre. Donc la
+terre est à toi, comme à tous tes semblables. La faculté de l'exploiter
+et d'en tirer subsistance est inhérente à ton être, et nul n'a droit de
+la supprimer.
+
+Donc quiconque s'approprie une partie de cet instrument collectif de
+travail qu'est la terre commet un acte contraire au principe humain,
+donc la propriété, c'est-à-dire la main-mise de qui que ce soit sur une
+portion de terre, est un vol commis au préjudice de la collectivité.
+
+Et voici que la propriété--sacro-sainte--t'apparaît avec son véritable
+caractère d'accaparement et de spoliation, voici que ce dogme intangible
+se révèle en son évidence de brutalité et de crime antisocial.
+
+La terre est l'instrument de travail--c'est-à-dire de vie--de tous les
+hommes. Quiconque se l'approprie vole l'humanité, et quand il prétend
+donner à ce vol la sanction de la perpétuité, il commet un acte à la
+fois si illogique et si monstrueux qu'on s'étonne à bon droit qu'il ait
+pu être perpétré.
+
+Mais pour autoriser, pour éterniser cette iniquité, la Société, depuis
+des siècles, a créé cette autre iniquité, l'autorité, c'est-à-dire
+l'appel à la force contre le droit, le recours à la violence contre les
+justes revendications.
+
+En s'appuyant sur l'idée de Dieu, créateur et propriétaire universel,
+elle a imaginé, par un habile procédé d'escroquerie, la concession faite
+par cette puissance mystérieuse au profit de quelques-uns de la terre
+divisée en parcelles, et de cette injustice première, toutes les
+injustices ont découlé.
+
+Donc, Camarade, nie la propriété du sol comme tu as nié Dieu, comme tu
+vas nier tout à l'heure toutes les fantaisies criminelles et
+persécutrices dont la propriété est la source.
+
+* * *
+
+Par la propriété, la liberté a disparu, depuis le droit d'aller et de
+venir arrêté par des murs et barrières que défendent des gendarmes et
+des magistrats, jusqu'à la liberté du travail, le propriétaire étant
+maître de laisser ses terres en friche et de refuser à quiconque la
+faculté d'en extraire les éléments nécessaires à l'existence.
+
+La propriété n'est pas seulement le vol, elle est le meurtre, car c'est
+d'elle que procède l'exploitation de l'homme par l'homme, le droit
+mensonger du possédant à ne concéder le droit au travail qu'à son
+profit, en échange d'un salaire dérisoire; elle est la créatrice du
+prolétariat, la faiseuse de misère, la manifestation atroce et cruelle
+de l'égoïsme, de l'avidité et du vice, elle est la grande tueuse
+d'hommes.
+
+La propriété est le meurtre, car c'est en vertu de ce droit prétendu,
+appuyé uniquement sur la spoliation, sur la conquête et par conséquent
+sur la force, que des groupes d'hommes se sont déclarés seuls jouisseurs
+d'une portion plus ou moins vaste du sol, s'en sont prétendus les
+maîtres absolus, élevant entre leurs territoires respectifs des
+barrières sous le nom de frontières, et ont créé chez ces groupes,
+décorés du nom de nations, des sentiments de haine, de rivalité qui se
+traduisent perpétuellement par les pires violences, assassinats en
+nombre, incendies, viols et autres manifestations de la bestialité
+humaine.
+
+C'est le mensonge: car, alors qu'il est inscrit dans les constitutions
+particularistes que nous subissons que le droit de propriété est sacré
+et que nul n'en peut être privé, des millions d'hommes sont dépouillés
+de leur droit à la terre, au profit d'une caste dominatrice et
+exploiteuse.
+
+La propriété est l'expression de l'égoïsme à sa plus haute puissance:
+c'est l'usurpation brutale du bien de tous, de la terre qui appartient à
+la collectivité et sous aucun prétexte légitime ne peut être féodalisée
+au profit de quelques-uns. C'est d'elle que naissent toutes les
+injustices, tous les crimes, tous les forfaits dont l'histoire
+s'ensanglante...
+
+Elle se perpétue par l'héritage qui n'est que la continuation dans le
+temps d'une première iniquité commise.
+
+* * *
+
+La propriété a double forme, elle s'impose encore sous le nom de
+capital, et le capital est comme la propriété le vol, le meurtre et
+l'injustice.
+
+La terre appartenant à l'humanité toute entière, à la collectivité,
+aussi à l'humanité et à la collectivité appartiennent ses produits.
+
+C'est l'humanité, la collectivité qui mettent en valeur l'instrument
+terrestre que nous tenons de la nature, et le produit du travail
+nécessaire, général et collectif, appartient à tous les hommes, sans
+individualisation possible. Sur les ressources--richesses de toute
+nature--que fait jaillir du sol le travail humain, tous les hommes ont
+un droit équivalent, pour la satisfaction aussi complète que possible de
+leurs besoins matériels et moraux.
+
+* * *
+
+Tu auras beaucoup entendu parler, mon Camarade, de la prise au tas et de
+bon bourgeois se seront esclaffés devant cette expression quelque peu
+vulgaire.
+
+Il faut que le tas--collectif--des richesses produites soit assez
+considérable pour que tous y trouvent leur part légitime. Or que se
+passe-t-il aujourd'hui? Des gens, s'appuyant sur ce droit de propriété
+et sur la constitution illégitime d'un capital, amassent pour eux--des
+tas--dans lesquels ils puisent au gré de leurs caprices, tandis que des
+millions d'hommes sont dénués de tout.
+
+Ils sont entourés d'une horde de parasites qui repoussent, à coups de
+lois et à coups de fusil, ceux qui, mourant de faim, font mine de
+toucher à ces provendes monstrueuses.
+
+Ces capitalistes s'arrogent le droit de laisser pourrir des
+denrées--c'est leur pouvoir absolu--alors que des centaines d'hommes en
+vivraient; ils sont les rois, ils sont les maîtres, leur caprice est
+souverain, ils peuvent, quand ils le veulent, à l'heure choisie par eux,
+déchaîner la misère et la famine sur la collectivité.
+
+Ce sont des propriétaires qui, de par des coutumes admises appuyées sur
+la force, décident de la vie ou de la mort des masses prolétariennes.
+
+On a voulu nier que ce fussent les capitalistes et eux seuls qui
+déchaînent la guerre: quel intérêt eût le peuple allemand à la guerre de
+1870? La victoire a augmenté ce qu'on appelle les forces industrielles
+du pays, c'est-à-dire que se sont constitués un plus grand nombre de
+groupes capitalistes, fondant d'immenses ateliers, des docks, des usines
+où les matières nécessaires à la vie, pour ne parler que de celles-là,
+sont l'objet de tripotages commerciaux qui en décuplent le prix et en
+rendent l'usage impossible aux prolétaires, parce que l'usinier, le
+grand industriel, loin de travailler pour la collectivité, ne songe qu'à
+s'enrichir lui-même--lui et ses actionnaires--au détriment des
+consommateurs, c'est-à-dire de la grande masse.
+
+Ces entreprises, nous dit-on, fournissent du travail à des millions
+d'ouvriers: c'est réel, seulement ce travail même auquel on est forcé
+d'avoir recours donne lieu à une rémunération calculée si avarement que
+l'ouvrier y trouve à peine de quoi ne pas mourir. Que lui importe la
+prospérité d'un pays qui ne se traduit que par des budgets impériaux ou
+des bilans de fortunes particulières, alors que lui-même est toujours
+pauvre, misérable et sacrifié?
+
+* * *
+
+Qu'il se révolte, qu'il s'empare des matières premières, des usines,
+qu'il les emploie au bénéfice de la collectivité, c'est la justice.
+
+Mais la propriété, mais le capital ont de longue date pris leurs
+précautions.
+
+Donnant au groupement des propriétés le nom de patrie, ils ont su
+inspirer à la foule une sorte de religieuse passion pour une entité
+invisible qu'ils abritent sous un symbole ridicule, le drapeau.
+
+Le troupeau humain, bête et sentimental, abruti depuis des siècles par
+l'idée de providence et de droits acquis, s'est laissé prendre à cette
+fantasmagorie de mensonges, et il admire les armées, brillantes,
+bruyantes, violentes, qui ont pour mission de défendre les propriétés et
+les capitaux des accapareurs contre d'autres accapareurs non moins
+déshonnêtes qu'eux-mêmes.
+
+On invoque pour justifier l'idée de patrie et l'existence des armées la
+nécessité de la défense légitime: le raisonnement serait juste si les
+masses prolétariennes étaient appelées au service militaire pour
+défendre un bien-être acquis et satisfaisant. Mais en est-il ainsi? Que
+telle nation en écrase une autre, le régime propriétaire et capitaliste
+en sera-t-il modifié, et la collectivité recouvrera-t-elle ses droits
+confisqués par les individus?
+
+Point. Victorieuse ou vaincue, toute nation reste soumise au joug de
+l'exploitation capitaliste, et les arcs de triomphe qu'élèvent les
+satisfaits ne sont pour la masse que les portes de l'enfer capitaliste.
+
+Seule, la guerre sociale est juste.
+
+Comprends bien, Camarade, je dis sociale--et non civile--parce que la
+lutte de la justice contre l'iniquité ne se renferme pas dans les
+limites d'un territoire défini: les exploités du capital--à quelque
+nation qu'ils appartiennent--sont les adversaires des capitalistes de
+toutes les nations, sans exception.
+
+La guerre qui a pour but la propriété d'une ville, d'une province, d'un
+royaume est inique: est juste la guerre qui a pour but l'abolition des
+privilèges, des exploitations et des spéculations, la reprise de la
+terre et de ses produits pour la collectivité.
+
+Des alliances peuvent et doivent être conclues entre les exploités de
+tous les pays--sans souci du nom géographique dont on les affuble--pour
+jeter bas l'immense et formidable Bastille qui, sous des milliers de
+formes diverses, symbolise la puissance propriétaire; la patrie du
+travailleur est partout où le droit règne, elle n'est pas là où
+l'iniquité est toute-puissante.
+
+Il ne s'agit plus ici d'un territoire quelconque; la patrie a une
+signification plus haute et profondément humaine. Car la patrie de
+l'homme, c'est la terre toute entière et elle sera digne de ce titre,
+c'est-à-dire paternelle à tous, quand, à la suite d'efforts dont le
+succès ne rentre pas, quoi qu'on en ait dit, dans le domaine des
+utopies, la terre toute entière sera régie par la justice.
+
+* * *
+
+On te dira encore, Camarade, que tel pays est plus digne que tel autre
+d'être défendu parce que déjà on y a conquis de vaines libertés
+politiques qui sont des instruments de progrès, ne te laisse pas
+troubler par les grands mots.
+
+De par l'organisation propriétaire et capitaliste, les libertés sont
+employées contre la masse comme outil d'asservissement, et l'habileté
+des maîtres est telle qu'ils savent défigurer les choses et les mots
+pour leur attribuer une signification favorable uniquement à leurs
+intérêts.
+
+Le suffrage universel! Est-ce que tu peux lui proposer le seul problème
+dont la solution te touche, la reprise de la propriété et l'abolition du
+capitalisme?
+
+Défie-toi de tous ces vocables ronflants: syndicalisme, retraites
+ouvrières, fixation des heures de travail. En tout cela, il n'y a que
+des palliatifs, destinés à laisser subsister la grande iniquité sociale.
+
+Syndicats--groupements des ouvriers qui défendent leurs intérêts contre
+les patrons--pourquoi des patrons? Pourquoi des parasites? Un seul
+syndicat, la collectivité travailleuse par elle-même et pour elle-même.
+
+Les retraites ouvrières! C'est l'os qu'on jette aux travailleurs pour
+que, satisfaits de ne plus mourir d'épuisement et de misère, ils
+acceptent de, pendant toute leur vie, rester à l'état d'esclaves
+attachés à la glèbe industrielle. Pas de retraites, mais la répartition
+équitable et légitime de toutes les ressources terrestres entre ceux qui
+les produisent.
+
+* * *
+
+Peut-être, Camarade, qui veux travailler au progrès, es-tu surpris de
+cette franchise. Tu dis que ce qui est acquis est acquis, et que la
+diminution de souffrance n'est pas à dédaigner.
+
+D'accord, mais n'oublie pas que le libertaire conscient a une mission
+plus large; assez d'autres opportunistes, qui ont intérêt à la
+perpétuation de l'état social actuel, sont tout prêts à servir
+inconsciemment de complices à la malice des politicailleurs.
+
+Tu dois voir de plus haut et plus loin.
+
+Un exemple: Suppose que les socialistes arrivent à obtenir la journée de
+huit heures. Quelles batailles ne faudra-t-il pas livrer pour que la
+question soit posée sur son véritable terrain, c'est-à-dire que, tout en
+ne travaillant que huit heures, l'ouvrier gagne autant qu'aujourd'hui,
+en ses dix, douze et quatorze heures de labeur.
+
+Admettons même que le capital, s'arrachant un lambeau de ses bénéfices,
+consente à ce sacrifice et organise le travail par équipes, augmentant
+ainsi le nombre des salariés et diminuant, à son grand regret, celui des
+meurt-de-faim...
+
+Est-ce que pour cela le salariat sera plus légitime, est-ce que plus
+légitime le bénéfice prélevé par un individu ou une société sur la
+collectivité des travailleurs, est-ce que plus légitime l'opulence des
+uns en face de la misère des autres, le gavage en face de la privation?
+
+Songes-y bien, dût ton salaire se décupler et ta fatigue diminuer dans
+les mêmes proportions, la situation n'en serait pas moins injuste, parce
+qu'elle aurait toujours pour base première le privilège des uns et la
+soumission des autres.
+
+Et toi, libertaire, tu ne peux être que l'homme de la justice. Sinon, tu
+n'as pas de raison d'être, reste jacobin, radical, socialiste: tu seras
+un des défenseurs de l'ordre de choses existant et quand tu voudras le
+critiquer et verser sur les vices de l'humanité des larmes de crocodile,
+tu seras un hypocrite et un tartufe.
+
+* * *
+
+La propriété--fondement de l'autorité--a créé tous les vices.
+
+Elle est productrice de paresse, car, sans parler des riches qui
+s'abstiennent de tout travail et vivent de celui des autres, elle a
+donné à la masse la haine de l'effort et la volonté de s'y soustraire.
+
+Ne le nie pas, Camarade. Tu ne travailles que parce que tu y es forcé,
+et tu cherches à tromper ton patron en lui fournissant le moins possible
+d'huile de bras.
+
+Pourquoi, sinon parce que, sans que tu en aies peut-être la notion
+positive, tu sens que ton effort profite à un égoïste et à un
+exploiteur.
+
+Il n'en serait pas de même si tu travaillais pour la collectivité, car
+tu comprendrais que, de ton effort entier, le bénéfice revient à tous,
+c'est-à-dire à toi-même.
+
+Que t'importe de bâtir des palais que tu n'habites pas et d'où les
+laquais te chassent à coups de trique! Mais si tu apportais ta pierre
+aux édifices collectifs devant abriter tous les hommes et toi-même, avec
+quel amour tu consacrerais ton énergie à leur beauté, à leur spaciosité,
+à leurs conditions hygiéniques.
+
+Travailler pour l'humanité avec la conscience qu'on fait partie des
+bénéficiaires de tout travail, c'est la justification et on pourrait
+dire la purification de l'effort quel qu'il soit; et avec quelle
+placidité chacun, sa tâche accomplie, jouirait du bien-être dont il a
+été l'artisan.
+
+* * *
+
+La propriété a créé le vol: car elle est génératrice de jalousie,
+d'envie et de haine, avec volonté de revanche.
+
+Pourquoi celui-ci est-il favorisé plutôt que celui-là? Pourquoi, parce
+que le grand-père ou le père de cet enfant ont amassé des capitaux, le
+nouveau venu se trouvera-t-il délié de l'obligation que la nature impose
+à tout homme d'arracher à la terre les ressources nécessaires à sa vie?
+
+Alors celui qui n'a pas rongé son frein s'irrite à voir passer les
+oisifs qui le narguent; l'éblouissement que lui met aux yeux
+l'étincellement des richesses auxquelles il n'a aucune part, se mue en
+lueurs rouges dans son cerveau, et c'est lui que la Société appelle
+criminel, lorsqu'elle l'a incité, provoqué, bravé!...
+
+Sous tout crime, quel qu'il soit, il y a, à la base, une crime de la
+société, et pour qu'elle s'arrogeât le droit de punir, il faudrait tout
+d'abord qu'elle se châtiât elle-même.
+
+La propriété crée l'assassinat: le grand industriel est un dévoreur
+d'hommes, et il se soucie de leur vie comme de leurs revendications.
+Dans les hauts-fourneaux, dans les mines, le bétail humain peine et
+meurt; et chaque goutte de sueur qui tombe, chaque goutte de sang qui
+coule est par lui monnayée et entassée dans ses coffres.
+
+Elle crée l'assassinat: car à qui lui prend sa vie, le sacrifié rêve de
+lui prendre la sienne. C'est la propriété, c'est le capital qui ont
+assassiné le malheureux Watrin, c'est l'égoïsme et la férocité
+capitalistes qui ont chargé les fusils de Fourmies et de Limoges; et les
+soldats tueurs ne sont que les exécuteurs des décrets de mort rendus par
+le capital.
+
+Supprimer la propriété individuelle, c'est régénérer l'humanité, c'est
+rendre impossibles--parce qu'inutiles--toutes les révoltes dont les
+manifestations sont qualifiées de crimes: vols et meurtres.
+
+Le jour où, la propriété étant collective, tout sera à tous, pourquoi
+voler autrui, puisque c'est se voler soi-même? Pourquoi exercer une
+reprise individuelle par la violence, meurtre ou assassinat, puisque
+cette reprise s'exercerait sur son propre bien?
+
+Pourquoi envier autrui, puisque les ressources individuelles étant à la
+disposition de tous, il suffira de vouloir pour avoir?
+
+Et n'oublie pas, Camarade, que ces désirs, ces passions dont l'explosion
+est au principe de tous les crimes, sont réellement créés, développés,
+entretenus par l'état de privation qui résulte pour la majorité de
+l'organisation propriétaire de la Société.
+
+Suppose que tes besoins soient légitimement satisfaits, que tu
+aies--comme on dit--ton compte, crois-tu que ne diminueraient pas en toi
+ces appétits, parfois excessifs, que crée la souffrance de la
+perpétuelle pénurie?
+
+Celui qui n'a pas faim, qui ne subit pas l'angoisse quotidienne du
+lendemain, celui qui est entouré, non point de luxe--on y viendrait plus
+tard--mais du confortable relatif sans lequel la vie est un supplice,
+celui-là n'est plus un envieux, ni un haineux. Il jouit de la vie et est
+heureux que les autres en jouissent comme lui.
+
+* * *
+
+La propriété crée la dépravation; ceci peut te paraître étrange, parce
+que tu n'as peut-être jamais réfléchi que l'amour est gangréné jusqu'au
+fond par le sentiment propriétaire.
+
+L'orientation générale des idées est faussée à ce point que la Société a
+inventé tout un code--de lois ou d'usages--en vertu duquel l'être humain
+n'est plus maître de lui-même, de son corps, de ses désirs.
+
+L'homme, affolé par le virus propriétaire, en est arrivé à ce degré
+d'erreur qu'il admet le droit de propriété d'un être sur un autre être,
+de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme; et la Société défend
+l'union de ces deux êtres si n'est intervenu un pacte de vente et
+d'achat, qu'elle appelle contrat de mariage. Et de ceux qui l'ont signé,
+chacun devient le propriétaire de l'autre, avec interdiction sous peine
+de prison--et même de mort--contre celui qui prétend rester maître de sa
+personne, de sa chair, de son coeur.
+
+En dehors même du mariage, l'amant s'affirme le maître de sa maîtresse
+et la tue si, lasse de lui, elle entend se donner à un autre; la
+maîtresse poignarde ou défigure celui qui l'abandonne.
+
+La Société nouvelle, te dira-t-on, sera impuissante contre les crimes
+passionnels. Non, Camarade. Elle les atténuera, jusqu'au jour où ils
+disparaîtront tout à fait. Comment? En proclamant le principe de la
+liberté dans l'amour comme dans les autres actes de la vie.
+
+C'est l'esprit d'égoïsme, exploité par les religions, qui a souillé les
+manifestations de l'amour en les entourant d'on ne sait quelle apparence
+repoussante d'indécence et d'obscénité; dès que l'amour ne sera plus
+classé au nombre des choses défendues, le prurit malsain que les
+prohibitions développent et surexcitent diminuera de lui-même, et
+l'amour redeviendra ce qu'il aurait dû toujours être, l'exercice normal
+d'une faculté légitime. Les enfants ne seront plus la propriété des
+parents--qui ont déguisé leur tyrannie sous le nom de droit paternel,
+maternel, familial,--mais seront les membres de la collectivité et par
+conséquent investis, de par leur naissance même, du droit absolu à la
+vie, à la richesse, au bien-être universels.
+
+* * *
+
+Il n'est pas une seule des bases--c'est le mot consacré--de la Société
+qui ne soit étayée sur un tuf d'illusion ou de mensonge.
+
+Ne te dissimule pas qu'à les saper on court des risques; les uns, par
+conservatisme intéressé, les autres par incompréhension les défendent
+avec acharnement, avec brutalité.
+
+Prêtres, soldats, magistrats sont au service de ces ennemis de la
+vérité, jusqu'ici tout-puissants. Demande-toi si tu possèdes l'énergie
+nécessaire pour leur tenir tête; garde-toi cependant de toute
+rodomontade. Sois froid, sois calme, sache ce que tu veux et ce que tu
+fais. Défie-toi de la fausse poésie de l'agitation stérile. Sois précis
+dans tes desseins et dans tes actes. Que tes résolutions, si tu en as à
+prendre quelqu'une, soit le résultat si net de tes méditations que rien
+ne t'en puisse détourner; garde-toi de l'enthousiasme qui n'est le plus
+souvent qu'une fièvre.
+
+Libertaire, sois libre de passions, sois l'égal de ta raison.
+
+Travaille pour toi-même en travaillant pour tous.
+
+* * *
+
+Je ne te dis pas ce qui sera--car c'est là le secret de l'avenir et nul
+aujourd'hui ne peut, sans ridicule forfanterie, prévoir la forme des
+Sociétés futures--mais ce que tu dois être toi-même, pour que le progrès
+nécessaire se réalise.
+
+En tout temps, en tout lieu, soit le négateur de l'autorité: donc
+garde-toi bien toi-même d'être autoritaire. Sache vivre avec tes
+semblables sans désir de domination; sois d'âme solidaire, communiste,
+libertaire et prêche d'exemple en toutes les circonstances de la vie.
+
+Étant obligé de vivre dans un milieu où toutes les idées de justice sont
+bafouées, ou tout au moins tenues pour négligeables, ne perds pas une
+seule occasion de rappeler ce qui devrait être à la place de ce qui est.
+
+Te connaissant d'esprit moyen, mais de bon vouloir complet, je ne te
+demande ni l'héroïsme ni le martyre. Débats-toi comme tu le pourras pour
+vivre ta maigre vie, mais en même temps agis en homme qui sait ce qu'il
+fait, pourquoi il le fait et qui guette toutes les occasions de se
+libérer du carcan social, en aidant les autres à s'en libérer avec lui.
+
+Surtout ne croie pas à ta supériorité, répète-toi cent fois le jour que
+tu n'es qu'un apprenti de l'atelier social et que les progrès se
+réaliseront non par un individu, mais par le groupe sans cesse plus
+étendu.
+
+Cherche toute ta vie et ne suppose jamais que tu as trouvé; ennemi de
+toute autorité, n'en crée pas une au dedans de toi-même, car celle-là
+est la plus tyranique et la plus dangereuse.
+
+Écoute tout, même des plus sots ou des plus criminels, il y a toujours
+quelque chose à apprendre, ne fut-ce que par le conflit avec la réalité.
+
+* * *
+
+Je conclus, cher Camarade, en te recommandant de ne pas te laisser aller
+à considérer ce petit manuel comme un évangile. On est beaucoup trop
+disposé à attribuer à la lettre imprimée un caractère en quelque sorte
+sacré.
+
+Je n'ai voulu, en soulevant ces questions, que t'inciter à les étudier:
+n'est un véritable libertaire que celui qui s'est fait lui-même.
+
+Je t'ai simplement montré l'outil de ta rénovation mentale; tous les
+dogmes se résument en un seul, c'est qu'il n'y a pas de dogmes.
+
+Et là dessus, Camarade, je te souhaite la conscience bien équilibrée, la
+santé physique et le bien-être conquis par toi en même temps que celui
+des autres.
+
+Tout pour et par la justice.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+EN VENTE
+
+À la Colonie d'AIGLEMONT (Ardennes)
+
+Au «Libertaire», 15 rue d'Orsel, PARIS 18e
+
+* * *
+
+=L'A. B. C. du Libertaire= (Jules Lermina) 0 10 (par la poste) 0 15 (les
+100, franco) 7»» (les 50, franco) 3 80 (les 25, franco) 2 25
+
+=Cartes posta= les illustrées de la Colonie d'Aiglemont _1re série_ de
+6 cartes 0 30 (par la poste) 0 40
+
+=Cartes postales illustrées= de la Colonie d'Aiglemont _2me série_ de 6
+cartes 0 30 (par la poste) 0 40
+
+
+POUR PARAÎTRE
+
+_en Mars 1906:_
+
+=L'Enseignement= (Sébastien Faure)
+
+_en Avril:_
+
+=Communisme= (Fortune Henry)
+
+_en Mai:_
+
+=La Colonie d'Aiglemont= (André Mounier)
+
+=etc., etc.=
+
+* * *
+
+Prix annuel de l'ABONNEMENT: 2 francs.
+
+Adresser Lettres et Communications, Demandes de Renseignements à la
+Colonie l'ESSAI, à Aiglemont (Ardennes)
+
+Le Gérant: Fortuné HENRY.
+
+Imprimerie spéciale de la Colonie d'Aiglemont (Ardennes)
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'A. B. C. du libertaire, by Jules Lermina
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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