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+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Anonymous
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net).
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+ LE RAMAYANA
+
+POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
+
+TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE
+
+Traducteur des OEuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+
+13, RUE DE GRAMMONT, 13
+
+A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
+
+_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_
+
+1864
+
+ * * * * *
+
+Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses
+de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la
+Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans
+tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain.
+Elle avait nom Ayodhyâ.
+
+Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait
+sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de
+constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles
+bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement
+développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où
+des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux
+marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient
+ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol,
+embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds,
+impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins
+d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes,
+où veillaient continuellement des archers.
+
+Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait
+journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra
+gouverne son _Amaravâtî, cité des Immortels_.
+
+Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses
+portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude
+variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux
+et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de
+massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était
+bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des
+marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses
+rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis
+à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse
+mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte;
+et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics,
+des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement
+distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous
+les dieux, qu'elle était _comme la remise_ où stationnaient ici-bas
+leurs chars animés.
+
+[Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes à la
+fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute
+antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans
+l'Asie orientale.]
+
+En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha,
+semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et
+dans _leur appendice_, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la
+splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins,
+roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le
+plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force,
+vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la
+saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les
+sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois
+le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son
+abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de
+Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.
+
+Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la
+justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer
+sa race, et _son coeur_ était consumé de chagrin. Un jour qu'il
+pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui
+m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?»
+
+Le monarque _vint donc trouver_ Vaçishtha, il se prosterna devant son
+ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint
+ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des
+fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière
+qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin
+qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes,
+n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède
+un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels;
+_c'est à toi_ de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel
+sacrifice.»
+
+--«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés.
+
+«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.»
+
+Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des
+sacrifices:
+
+«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de
+nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les
+brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers
+breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut
+construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes,
+fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres
+à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes
+victuailles pour l'habitant des campagnes.
+
+«Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et
+non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien
+traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles.
+
+«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne.
+Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés,
+aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux
+sommités dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une âme aimante et
+satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit
+bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant
+rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout,
+comme il est dit, et rien ne sera oublié.»
+
+Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre:
+«Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont
+dévoués à la justice.»
+
+Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés,
+arrivèrent ces rois _si_ nombreux, à qui Daçaratha avait
+envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme
+très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont
+venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé.
+Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes
+serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un
+esprit attentif.»
+
+Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice,
+doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs,
+soit célébré aujourd'hui même.»
+
+Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte
+Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du
+feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles
+des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils
+firent toutes ces libations que la circonstance demandait.
+
+Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval
+consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les
+ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée
+de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une
+nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.
+
+Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle
+des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant
+chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des
+prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée,
+Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha
+vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier
+consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres
+du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants
+des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux.
+
+Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux
+un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier
+allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe
+était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de
+ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix
+était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous
+les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime
+d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.
+
+[Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la
+tête, mode accoutumée des ascètes.]
+
+Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un
+vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or,
+et tout rempli d'une liqueur céleste.
+
+«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière _si_
+étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître
+des créatures pour venir en ces lieux mêmes.--Reçois ce vase donné
+par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose
+en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre
+générateur à ses épouses fidèles!»
+
+Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne
+toi-même au roi ce vase merveilleux.»
+
+La resplendissante émanation du souverain maître des créatures
+dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection:
+«Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute
+composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui
+es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête,
+le monarque reçut la _précieuse_ amphore, et dit: «Seigneur, que
+dois-je en faire?»--«Roi, je te donne en ce vase, répondit au
+monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce
+bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc,
+ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce
+breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce
+nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses,
+des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.»
+
+Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable,
+cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs;
+et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par
+les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de
+qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynoecée, et dit
+à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont
+l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.»
+
+Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette
+ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à
+Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié
+restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion,
+le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il
+réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar
+composé par les Dieux.
+
+Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie,
+donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses
+conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou
+du feu sacré.
+
+De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une
+splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata.
+
+Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier
+par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de
+Vishnou par son courage.
+
+De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et
+Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la
+force, ils cédaient _néanmoins_ à Râma pour les qualités.
+
+Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de
+lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre
+moitié du quart.
+
+Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime,
+vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la
+vérité.
+
+Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de
+grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les
+voeux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils
+éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma,
+environné par les Dieux.
+
+Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à
+Râma, l'amour des créatures: _en retour_, ce jeune frère, de qui
+l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce
+juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la
+vie même à Râma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis.
+
+Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait
+pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait
+pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à
+la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué
+Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas.
+
+Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était
+à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à
+celui-là que le souffle même de la vie.
+
+Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme
+un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour
+ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses
+vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de RÂMA,
+_c'est-à-dire, l'homme qui plaît_, ou _qui se fait aimer_.
+
+ * * * * *
+
+Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ,
+conduit par le besoin d'y voir le souverain.
+
+Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur
+science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet
+homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète,
+qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il
+voir le monarque, afin de lui demander protection contre les
+perturbateurs de son _pieux_ sacrifice.
+
+«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la
+justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un
+seul _homme, ton_ Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce
+grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit
+merveilleux de ton fils.»
+
+Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le
+donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana.
+
+Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de
+Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans
+poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une
+pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut
+les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements
+des tymbales célestes.
+
+Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le
+roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un
+carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié
+autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux
+jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, _c'est-à-dire le Stable, un
+des noms de Çiva_.
+
+Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la
+Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé
+Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant
+nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le
+temps.
+
+«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et
+L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni
+aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres.
+
+«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la
+vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi,
+ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces
+connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées
+par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts
+d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes
+vertus jusqu'à la plus haute excellence.»
+
+Après ce _discours_, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications,
+initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve,
+debout, la tête inclinée et les mains jointes.
+
+Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète
+Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces:
+«Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de
+la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, _homme
+saint_, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble
+à mes regards délicieuse et ravissante.»
+
+«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du
+Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut
+jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait
+sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps,
+noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois
+mondes.
+
+«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait
+l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali
+resta maître de l'empire des trois mondes.
+
+«Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_
+l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui
+vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet
+ermitage:
+
+«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice:
+_et cependant_ ce roi des Asouras est _déjà_ doué d'une telle
+abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le
+trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille
+bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de
+terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas,
+aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant
+dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point
+sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par
+l'accomplissement de leurs voeux les plus chers tous ceux qui,
+désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent _sa
+munificence_.
+
+«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux
+bien en sortir un instant_, ô toi, de qui l'énergie est celle de la
+vérité même, _pour_ accomplir cette action parfaite.
+
+«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont
+s'était revêtue _son âme divine_, alla trouver le Virotchanide et
+lui demanda l'aumône des trois pas.
+
+«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au
+mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le
+Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du
+premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au
+deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième,
+il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit
+le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des
+enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il
+en restitua l'empire au monarque du ciel.
+
+[Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à
+cette légende.]
+
+«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux oeuvres saintes,
+reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain.
+Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand
+des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des
+obstacles à mon sacrifice.»
+
+Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant
+levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour
+saluer Viçvâmitra.
+
+Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait
+le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce
+langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes
+dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent
+des obstacles dans ton sacrifice.»
+
+Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les
+autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de
+ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué
+entièrement à cette _veille continue_; car une fois entré dans les
+cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire
+de rompre le silence.»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme
+contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec
+Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et
+sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient
+de voir la _nuée des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.
+
+Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour,
+ces fidèles observateurs des voeux, les magnanimes anachorètes
+dressèrent l'autel sur sa base.--Déjà, accompagné des hymnes,
+arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant
+les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le
+contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air
+un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein
+des cieux dans la saison des pluies.
+
+Alors, voici que se précipitent _dans l'ermitage_, et Mârîtcha, et
+Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute
+la puissance de leur magie.
+
+Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit
+accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana,
+dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son
+cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur
+nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de
+collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que
+deux nuages au souffle du vent!»
+
+À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée
+le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère,
+il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha.
+
+Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette
+flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités
+par le tremblement de l'épouvante.
+
+Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_
+le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans
+la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba _mort_ sur la
+terre.
+
+Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie
+des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous
+les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la
+communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et
+lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que
+méritait sa victoire:
+
+«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la
+parole de _moi_, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est
+devenu, grâce à toi, plus parfait encore.
+
+ * * * * *
+
+Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette
+nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la
+nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent
+vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de
+Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres
+solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués
+d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble
+et doux:
+
+«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent
+des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que
+veux-tu que nous fassions encore?»
+
+À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux
+frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent
+par lui cette réponse au _vaillant_ Râma:
+
+«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus
+vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous
+irons certainement.--Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu
+viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est
+une grande merveille et la perle des arcs.
+
+«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc
+géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre
+eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas,
+ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc:
+combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!»
+
+Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints, à la
+tête desquels marchait Viçvâmitra.
+
+Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars
+brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui
+venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes
+et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à
+pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les
+troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route,
+quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil
+s'affaisse à l'horizon, elles _s'arrêtent pour_ camper devant son
+rivage.
+
+Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes
+d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un
+hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant
+la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma
+lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui
+s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de
+lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que
+sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi
+Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que
+je vois_ habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire
+l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute
+vérité.»
+
+Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra
+commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils
+étaient arrivés:
+
+«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et
+père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa,
+Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et
+dévoués aux devoirs du kshatrya.
+
+«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la
+défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide,
+à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science
+dans la Sainte Écriture.
+
+«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes,
+chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens
+célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de
+Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne,
+fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville
+de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de
+Dharmâranya.
+
+«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la
+splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de
+cinq, à la crête sourcilleuse.--Là, coule la jolie rivière de
+Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille,
+comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette
+rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime
+Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Râma, ces champs fertiles,
+guirlandés de moissons.
+
+«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit _la
+nymphe_ Ghritâtchyâ mère de cent filles _jumelles_, à qui rien
+n'était supérieur en toutes qualités.
+
+«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes
+charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là,
+vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient,
+noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient
+divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes
+tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements
+d'une joie suprême.
+
+«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici
+quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de
+qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes
+filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là,
+vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez
+l'immortalité.»
+
+«À ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui
+décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi:
+
+«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les
+créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais
+pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de
+Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions
+ta force de nous en précipiter: oui! Dieu _léger_, nous voulons
+rester dans la condition faite à notre famille.--Qu'on ne voie jamais
+arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de
+notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons
+de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre
+loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui
+notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra
+jamais notre époux.»
+
+«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit
+violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du
+corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du
+roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de
+confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes.
+
+«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté
+nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque
+dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:--«Quelle
+chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une
+âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre
+ainsi toutes bossues?
+
+«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles
+répondirent, baissant leur tête à ses pieds:--«Enivré d'amour, le
+Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir,
+ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.--Toutes cependant
+nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour:
+«Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de
+nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point
+une autre chose que ce qui est honnête. Nos coeurs ne sont pas libres
+dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de
+ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant
+de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.»
+
+«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur
+des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent
+princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que
+ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte
+résignation_, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur
+de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal
+ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment,
+tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages
+commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je
+m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient
+d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît
+d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur
+_à venir_.»
+
+«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut
+congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans
+la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage
+des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans
+la suite des temps appelé Kanyakoubja, _c'est-à-dire la ville des
+jeunes bossues_, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis
+le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.
+
+«Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète
+d'une sublime énergie, accomplissait un voeu de chasteté vraiment
+difficile à soutenir.--Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou,
+appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même
+voeu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du
+brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle
+souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser
+une obéissance soumise et _pieusement_ dévouée à ce grand saint,
+absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète
+satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi,
+que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de
+l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et
+lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle
+chose aspirait son voeu _le plus ardent_: «Ce que je désire de toi,
+c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma,
+comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière,
+_auréole_ éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis
+de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été
+liée par la chaîne du mariage.
+
+[Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au
+féminin est _gandharvî_.]
+
+«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable
+en tes voeux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!»
+Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle
+se l'était peint dans ses désirs.
+
+«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque
+d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il
+habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand
+la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de
+Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses
+filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.
+
+«_L'offre acceptée_, Kouçanâbha, dans toute la joie de son
+âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une
+splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une
+après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il
+seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la
+triste infirmité des cent princesses bossues.
+
+«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées
+entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi
+Kouçanâbha vit ses filles délivrées du _ridicule fardeau que leur
+avait imposé la colère du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point
+de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir.
+
+«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui
+n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel
+pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette
+cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce
+langage au roi Kouçanâbha, son fils:
+
+«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera
+nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les
+_trois_ mondes.»
+
+«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi
+Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il
+en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage
+Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute
+renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce
+Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit
+dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de
+Gâdhi.
+
+«Gâdhi eut encore une fille, ma soeur cadette, Satyavatî, bien
+digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika.
+Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut
+mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour
+des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve.
+
+[Note 5: _Satyavat_, au féminin, _satyavatî_, veut dire _qui
+possède la vérité_.]
+
+«_Oui_! ma soeur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui
+descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himâlaya pour la
+purification des mondes.
+
+«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon voeu, j'habite, Râma,
+sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma soeur. Satyavatî, la
+noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves,
+parce qu'elle a été pure, dévouée aux _saints_ devoirs de la
+vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant
+accomplir un voeu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce
+à ton héroïsme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a été
+parfait.
+
+«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de
+son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur
+toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!
+
+«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles
+reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du
+ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière
+fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations
+du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le
+monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève,
+comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre,
+haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflammée du
+jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres,
+qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas
+et des autres Démons, qui se repaissent de chair.»
+
+Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les
+solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... _c'est_ bien!» saluent
+d'un applaudissement unanime le fils de Kouça.
+
+ * * * * *
+
+Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la
+Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres,
+Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il,
+fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends
+d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un
+pas allègre en voyage.»
+
+Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint
+complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux
+des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées
+de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de
+Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.
+
+Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve,
+ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient
+d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans
+le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de
+l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme
+joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.
+
+Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma
+lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la
+reine des bruyantes rivières; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_
+cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois
+mondes.»
+
+Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à
+l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve
+et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué,
+Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage
+deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la
+terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la
+taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La
+Gangâ, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la
+fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut
+appelée Oumâ.
+
+«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union,
+sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges,
+suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en
+mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la _riche_ Gangâ,
+ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la
+purification des trois mondes.
+
+«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les voeux, s'en
+vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu
+de lui cette _noble_ Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa
+_longue_ carrière.
+
+«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé
+un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une
+austère pénitence pour accomplir un voeu difficile. Çiva même
+a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette
+nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations
+ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.»
+
+Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son
+discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra
+cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter
+qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi
+désiré-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle
+raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et
+vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve
+des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la
+science des vertus, à remplir dans les trois mondes?»
+
+Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant
+aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec
+étendue:
+
+«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même,
+était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait
+avoir des enfants. _De ses deux_ épouses, la première était la
+fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement
+appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé
+sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille
+d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans
+pareille sur la terre.
+
+«Excité par le désir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile
+archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur
+la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de
+Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus
+éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était
+concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble
+Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:
+
+«Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra
+naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans
+le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils
+pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre épouse donnera le
+jour à soixante mille enfants.»
+
+«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant
+les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de
+pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un
+seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants?
+voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée
+soit pour nous une vérité complète!»
+
+À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes
+cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix.
+Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet
+de son désir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance,
+celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.»
+
+«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî _demanda et_
+reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La soeur de
+Garouda, Soumalî, _la seconde épouse_, obtint le don qu'elle avait
+préféré, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre
+de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux
+des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint
+anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux
+femmes.
+
+«Quand il se fut écoulé un _assez_ long temps, la première des
+épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas.
+Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était
+une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les
+soixante mille fils.
+
+«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines
+de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années,
+ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence.
+Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge,
+semblables en vigueur et pareils en courage.
+
+«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la
+ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire
+aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince
+estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole
+gracieuse.
+
+«Ensuite et longtemps après, _noble_ fils de Raghou, cette pensée
+naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre
+le sacrifice d'un açwa-médha.»
+
+«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de
+Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement
+et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le
+magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand,
+saint, renommé, habité par un noble peuple.
+
+«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros
+Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste
+char.
+
+«Tandis que l'_attention_ du roi était _absorbée_ dans la
+célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous
+la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval
+destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant
+cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver
+le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:
+
+«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le
+coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à
+ce ravisseur et que tu _nous_ ramènes le cheval; car son absence
+est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous
+tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun
+défaut.»
+
+«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces
+pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant
+lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni
+les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette
+auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur
+mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme
+d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une
+_juste_ colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives
+de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers,
+soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer,
+ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!
+
+«Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant
+le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne
+verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous
+brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi
+les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher
+_avec soin_ le ravisseur de notre cheval.
+
+«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon
+sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des
+prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous
+ayez bientôt découvert le coursier.»
+
+«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent,
+d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à
+déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe,
+chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à
+la force du tonnerre.--Ainsi brisée à coups de bêches, de massues,
+de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de
+douleur.--Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux
+grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés.
+
+«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes
+eurent bientôt déchiré soixante mille yodjanas _carrés_ du globe
+jusqu'aux voûtes des régions infernales.
+
+«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient
+parcouru le Djamboudwîpa, _c'est-à-dire l'Inde_, hérissé de
+montagnes.
+
+«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des
+grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême
+des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras,
+agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les
+paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée
+en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles
+causent une destruction immense des créatures _vivantes_. «Voici,
+disent-ils, ce _Démon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur
+du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent _l'une
+après l'autre_ toutes les créatures. Informé de ces _troubles_,
+Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta
+pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval _dévoué au
+sacrifice_, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont
+reçue de toi.»
+
+«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces
+termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du
+cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et
+de qui l'origine échappe à toute connaissance. _S'il a dérobé la
+victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces
+conséquences_: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides
+à la force immense: voilà quel est mon sentiment.»
+
+«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des
+créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les
+Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs
+palais du triple ciel.
+
+«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la
+voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant
+fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de
+lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces
+paroles:
+
+«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage
+d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas,
+de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton
+sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri,
+que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes
+ordres.»
+
+«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours
+de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces
+régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon
+coursier, revenez enfin, couronnés du succès.»
+
+«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara
+courent de tous les côtés aux régions infernales.
+
+«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre,
+voici qu'ils aperçoivent _devant eux_ l'auguste Nârâyana et le
+cheval, qui se promène _en liberté_ auprès de ce Dieu, nommé aussi
+Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval,
+que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de
+colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!»
+
+«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un
+souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait
+d'eux un monceau de cendres.»
+
+«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses
+fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage
+à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en
+à la recherche de tes oncles et du _méchant_ qui a dérobé mon
+coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand
+nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et
+préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils,
+trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon
+voeu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à
+l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes
+maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes
+aïeux.»
+
+«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son
+épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai,
+suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent
+marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles.
+
+«Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les
+_nobles fossoyeurs_ avaient exécutés, et vit enfin debout devant
+lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'éléphant
+Viroûpâksha.--Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui
+demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles,
+puis de l'_être inconnu_, qui avait dérobé le cheval. À ces
+questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit
+au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»--Ces
+paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son
+chemin et_ continua à s'enquérir successivement avec le respect
+convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette
+réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu
+retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.»
+
+«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il
+s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses
+oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le
+funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas,
+accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs.
+
+«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait
+enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà.
+
+«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en
+l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres
+avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle
+part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses
+regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, _vaillant_ Râma, l'oncle
+maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce
+rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne
+t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera
+glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a
+consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière
+dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de
+l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine
+des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortunés_ parents, dont
+Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie
+des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon
+bien-aimé, s'en iront au ciel!
+
+«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur
+la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire
+à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré.
+Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il
+est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice
+de ton aïeul.»
+
+«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre
+Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où
+cette victime devait être immolée.
+
+«Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever
+les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son
+aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et
+le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice
+avec une âme pleine de tristesse.--Quand il eut achevé complètement
+sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna
+dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour
+amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son
+tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de
+trente mille années.»
+
+ * * * * *
+
+«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de
+Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la
+volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand,
+et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une
+haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira
+sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la
+pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un
+éclat immortel, voulait obtenir _à force de macérations_, que la
+Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir
+accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse
+pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la
+terre au ciel.
+
+«Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux
+sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par
+la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus
+éminent des hommes, à dénouer le noeud pour la descente du Gange
+ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait
+gagné par ses oeuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa
+couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou,
+un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir
+d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.
+
+«Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une
+rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se
+dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant
+l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées
+pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture;
+il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.
+
+«À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications,
+l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son
+ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même
+par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au
+solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha,
+lui dit-il, je suis content de toi; reçois _donc maintenant_ de moi
+la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.»
+
+«Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne,
+l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains
+jointes, répondit en ces termes:
+
+«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma
+pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense
+la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs
+corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent
+sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne
+jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou!
+Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.»
+
+«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les
+êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces:
+«Bienheureux Bhagîratha, distingué _jadis_ par ton adresse à
+conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications,
+que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit
+jamais retranchée _des vivants_.
+
+«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves,
+briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme
+de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de
+porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne
+pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde
+une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité
+écrasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinité_.»
+
+«Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engagé ce roi à conduire le
+Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en
+alla dans le triple ciel.»
+
+«Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le
+royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le
+bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés
+en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du
+vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de
+sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli
+sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne
+la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à
+Bhagîratha:
+
+«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la
+grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le
+fleuve au triple chemin.»
+
+«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara,
+adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la
+Gangâ: «Descends!»
+
+«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant
+un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne
+d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin,
+précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de
+Çiva, infini dans sa splendeur.
+
+«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête
+du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire
+sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange,
+Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva,
+l'_immortel_ époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit
+en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses
+cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le
+fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le
+purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Râma.
+
+«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas
+et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des
+chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux,
+sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là
+en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même,
+qui _s'amusait à_ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des
+Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de
+voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ
+dans le monde inférieur.
+
+«Or, _la splendeur naturelle à_ ces troupes des Immortels
+rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés
+illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale
+aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors
+enveloppé de sombres nuages.
+
+«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et
+sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux
+profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots
+contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces
+_variées_ des reptiles et des poissons.
+
+«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là:
+l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait,
+comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de
+cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur
+le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois
+en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de
+Prithivî.
+
+«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient
+sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve
+à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux
+limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et,
+l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de
+toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel
+sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau
+leur ancienne pureté, remontèrent dans les _palais_ éthérés.
+_Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les
+plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux
+et les Gandharvas chantaient, les choeurs des Apsaras dansaient, les
+troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier
+nageait dans l'allégresse.
+
+«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois
+mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté
+sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses
+grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière,
+comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre,
+parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans
+les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté
+admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme
+en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des
+Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents
+des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents
+et tous les choeurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char
+_triomphal_ de Bhagîratha.
+
+«_De même_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux,
+accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous
+les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô
+le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer,
+aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa
+course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la
+terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il
+eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les
+mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux
+du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de
+monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime
+laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa
+au roi Bhagîratha ces paroles:
+
+«Tigre _saint_ des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les
+soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mémoire de lui_, ce
+réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais
+Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge
+à la gloire.
+
+«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel
+Sagara, _c'est-à-dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le
+Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint
+monarque, deviendra même ta fille.
+
+«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra
+cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra à sa venue sur
+la terre le nom de Gangâ[6].
+
+[Note 6: Allusion à l'étymologie du mot _Gangâ_, où l'on
+trouve, dans ses composants, _gâ, iens_, et _gam_ pour _gâm_, le
+_gên_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est-à-dire, _celle
+qui va_, ou la rivière, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.]
+
+«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre,
+aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les
+mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur
+de tes ancêtres; accomplis ce voeu en mémoire de tous, ô toi qui
+règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux
+_Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela
+son désir.
+
+«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne
+put, cher ami, effectuer son voeu de faire descendre le Gange, qu'il
+invitait à couler sur la terre.
+
+«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs
+de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le
+Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant
+ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des
+antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la
+vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des
+Maharshis.
+
+«Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grâce a donc été
+obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le
+monde et même estimée _dans le ciel_ par tous les treize _plus
+grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre,
+vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de
+vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.
+
+«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans
+ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de
+ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton
+aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales.
+Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde
+du Paradis!»
+
+«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité
+sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma,
+où ne pénètrent pas les maladies.
+
+«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange:
+le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité!
+voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du
+Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui
+l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le
+ciel et même la purification _des péchés_.»
+
+ * * * * *
+
+Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du
+_roi_ Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité
+du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma,
+tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence
+adressa au saint homme cette demande:
+
+«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla?
+Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux
+anachorète.»
+
+À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même,
+l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter
+ainsi:
+
+«Il y avait dans l'âge Krita, _vaillant_ Râma, les fils de Ditî,
+doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande
+vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur
+courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le
+magnanime Kaçyapa; mais deux soeurs, Ditî et Aditî, leur avaient
+donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants
+de se vaincre mutuellement.
+
+«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour
+assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, _digne_ rameau
+de _l'antique_ Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la
+vieillesse et de la mort?»
+
+«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous,
+réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre,
+semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis,
+barattons l'océan lacté; et buvons la _divine_ essence, qui doit
+naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le
+monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts
+de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous
+d'une splendeur et d'une beauté _impérissables_.»
+
+«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent
+une baratte avec le _mont appelé_ Mandara, une corde avec le serpent
+Vâsouki, et se mirent à baratter _sans repos_ le séjour de Varouna.
+
+«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus
+belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles
+étaient sorties des eaux.
+
+[Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est
+formé de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec
+_as_ pour suffixe.]
+
+«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes
+célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce
+de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles
+étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et
+de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de
+millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible
+à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes,
+vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles
+restèrent en commun.
+
+«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées:
+les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la
+nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les
+enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce
+qu'ils avaient épousé _Vârounî, appelée d'un autre nom_ Sourâ;
+et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des
+ondes, furent nommés Asouras.
+
+«Alors s'élança hors des flots agités le cheval
+Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha,
+la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux
+brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté,
+naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains
+une aiguière, toute pleine de nectar.
+
+[Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est
+le nom du cheval d'Indra.]
+
+«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur
+des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé
+par tous les serpents.
+
+«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes,
+s'éleva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Démons, pour
+la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage,
+où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils
+d'Aditî battirent les enfants de Ditî.
+
+«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel,
+_Indra_, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité,
+s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels.
+Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit
+avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les
+essaims des Rishis et les bardes célestes.
+
+«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par
+les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce
+langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux,
+je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés
+en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils
+qui soit le destructeur de Çakra. _Oui_, je vais marcher dans les
+voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe
+d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le
+vainqueur de Çakra.»
+
+«Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide Kaçyapa, rayonnant
+de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur:
+«Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois
+pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années
+sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur
+d'Indra, _au bout de cette révolution_ complète.» Quand il eut
+dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une _seule_
+caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touchée: «Adieu!»
+lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses
+macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la
+plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes
+les eaux.
+
+«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications,
+Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha
+de lui-même au service de la pénitente; et, _dérobant sa grandeur
+sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé
+dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce
+qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs,
+du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la
+_vieille anachorète_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin
+servait Ditî en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_.
+
+Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî
+joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants à la
+Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande
+énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois
+heureux! il te naîtra de mon sein un _noble_ frère: à cause de toi,
+mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à
+toi par le doux _noeud de la_ fraternité, il te donnera certainement
+un royaume!»
+
+Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî,
+à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par
+le sommeil à côté de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de
+Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue
+de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète,
+Indra en fut ravi de joie et se mit à rire.
+
+Aussitôt le meurtrier du _mauvais Génie_ Bala se glissa dans le
+corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa
+foudre aux cent noeuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa
+en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble
+Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une
+voie plaintive.
+
+Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le foetus avec sa
+foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de
+grands cris, et Ditî en fut réveillée.
+
+«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au foetus éploré, et
+la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne
+le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant
+cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et,
+debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es
+devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans
+une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant
+déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action,
+Déesse auguste!»
+
+Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de
+tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute
+si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la
+faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_
+tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel.
+Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille
+faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés
+de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes
+serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des
+sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils,
+_terrasse_, immole tes ennemis.
+
+«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le
+monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages
+du ciel! Que les Maroutes, tes _légers_ serviteurs, Indra, soient
+revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour
+aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!»
+
+«À ces mots de la _sainte anachorète_, fils de Raghou, Çakra, le
+plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes,
+lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront
+appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je
+ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir;
+ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et
+mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils
+voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre
+la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera
+fait comme tu l'as dit; n'en doute pas!
+
+Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette
+convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple
+ciel: voilà, _jeune_ Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci,
+Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand
+Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî,
+arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.»
+
+ * * * * *
+
+Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans
+son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de
+l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita
+sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés
+au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer
+Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières.
+
+Quand il eut reçu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka,
+_Viçvâmitra_, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même
+et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du
+sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances,
+à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita,
+comment il se portait.
+
+Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu
+ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui
+t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux
+sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable à
+toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste
+Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te
+fut donné pour ton gourou suprême.
+
+«Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que
+toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a
+fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ désirs. Écoute donc
+l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de
+cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle
+est enfin la puissance de son absorption en Dieu.
+
+«_Jadis_ la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de
+_Brahma_, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna
+le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils
+appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le
+grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.--Or, Viçvâmitra
+gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice,
+et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années.
+
+«Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète,
+il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la
+terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les
+villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage
+de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à
+fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs,
+hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes
+anachorètes, fidèles à leurs voeux, semblables à Brahma, tous
+purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme
+le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les
+feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont
+vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un
+saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour
+seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis
+Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice.
+
+«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut
+aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la
+prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui
+avec respect:--«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le
+magnanime, qui offrit poliment un siége à ce maître de la terre.
+
+«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége
+éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta
+des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces
+honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui
+demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples
+et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils
+de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit
+que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils
+de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra,
+commodément assis.
+
+«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec
+un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui
+de tous les côtés.
+
+«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long
+temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque
+et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha,
+le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce
+langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai
+envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui
+la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi.
+Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu
+es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer
+tout mon zèle pour te fêter.
+
+«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre,
+Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu
+complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces
+fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux
+solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde
+pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu
+m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une
+hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant
+anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami!
+
+«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au coeur immense, à
+l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses
+invitations plusieurs fois répétées.
+
+«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de
+Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des
+solitaires!»
+
+«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus
+distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela
+joyeux la vache immaculée, dont _le pis merveilleux_ donne _à qui
+trait sa mamelle_ toute espèce de choses, au gré de ses désirs.
+
+«Viens, Çabalâ, _dit-il_, viens promptement ici: écoute bien ma
+voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi
+sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises:
+fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite
+dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste
+Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de
+servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout
+ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces
+_friandises_, que l'on suce ou lèche avec sensualité!»
+
+«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, _vaillant_ immolateur de tes
+ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au
+gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons
+de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du
+lythrum, le plus délicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les
+plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments,
+des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli,
+pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux,
+des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases
+regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six
+agréables saveurs.
+
+«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si
+magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite
+et rassasiée à coeur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait
+ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque
+désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint,
+fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, _terrible_
+immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut
+envie de savourer.
+
+«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le
+chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec
+ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants,
+adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun
+ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne
+assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de
+parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille
+vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part,
+_tu le sais_, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi
+Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!»
+
+«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus
+vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne,
+répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent
+milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout
+d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que
+je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur
+_puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ Çabalâ est toujours à mes
+côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître
+de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les
+offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met
+tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu
+sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau,
+_en signe de charité à l'égard des créatures_. Les sacrifices en
+l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres,
+les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint
+monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle.
+
+«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je
+t'ai dit la vérité: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te
+donner cette vache, qui fait ma joie!»
+
+«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse
+encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire
+une colère excessive: «_Eh bien_! je te donnerai quatorze mille
+éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers
+d'or, avec des aiguillons d'or également _pour les conduire_! Je te
+donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par
+les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner
+_autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète,
+onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays
+renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par
+l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc _à ce
+prix_ Çabalâ!»
+
+«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète
+répondit au monarque, _enflammé de ce désir_: « Pour tout cela
+même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle
+est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle
+est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la
+pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons
+offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du
+culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans
+elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne
+donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une
+réalisation de tous ses désirs.»
+
+«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache _merveilleuse_,
+qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi
+Viçvâmitra dès ce moment _résolut de_ ravir Çabalâ au saint
+anachorète.
+
+«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute
+songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en
+soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le
+très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi
+m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce
+que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé
+dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi
+innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»
+
+«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore
+soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à
+l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis
+en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide
+comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.
+
+«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire,
+et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce
+langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que
+ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?»
+
+«À ces paroles de sa vache malheureuse, au coeur tout consumé de
+tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une
+soeur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point
+commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène,
+ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on
+puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les
+brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même
+le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète,
+où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les
+éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à
+la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes
+d'hommes!»
+
+«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit
+modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie:
+«La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force
+du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur
+la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce
+Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort
+que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ énergie.
+Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître,
+éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et
+l'orgueil du monarque injuste.»
+
+«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux
+bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en
+pièces l'armée de mon ennemi!»
+
+«Alors, _vaillant_ prince, enfantés par centaines de son
+mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les
+yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui,
+pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère,
+extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes.
+
+[Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_
+d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de
+l'Inde, au nord et à l'ouest.]
+
+«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas,
+Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10],
+mêlés avec les Yavanas[11].
+
+[Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.]
+
+[Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux
+Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les
+peuples situés au delà des Perses à l'occident.]
+
+«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la
+course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du
+lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous
+des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant même_,
+toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux
+dévorants.
+
+«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant
+de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le
+trouble des sens.
+
+«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous
+les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à
+sa vache: «Fais naître de _nouveaux_ combattants!»
+
+«_À l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas,
+semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent
+de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas,
+de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas,
+les Toushâras et les Kirâtas.
+
+«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée
+de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses
+coursiers et tous ses éléphants.
+
+«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent
+fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés
+de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent
+la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un
+seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en
+cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.
+
+«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils
+et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit
+alors sur lui-même avec _plus de_ modestie.
+
+«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau,
+auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses
+vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa
+lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite,
+son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de
+soi-même.
+
+«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils _qui n'eût
+pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protégeât la terre,
+comme il sied au kshatrya, _le roi_ Viçvâmitra se retira au fond
+d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli
+par les Kinnaras, _ces mélodieux Génies_, il s'astreignit à la plus
+rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un
+certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son
+étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui
+dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis
+le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu
+désires.»
+
+«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna
+devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi,
+divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc
+Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais
+apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les
+Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les
+Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon coeur demande
+à ta bienveillance!»--«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain
+des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.
+
+«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint
+Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout
+plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au
+temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha,
+le meilleur des anachorètes.--Il revint donc à l'ermitage de l'homme
+saint et décocha contre lui ses flèches _mystiques_, par lesquelles
+tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie.
+
+«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et
+il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait
+Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le
+fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!»
+À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres
+doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à
+Viçvâmitra:
+
+«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as
+commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!»
+
+«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible
+et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme
+impétueuse.
+
+«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient
+plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force
+réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il
+n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi
+vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force,
+amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence,
+pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce
+resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes.
+
+«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans
+la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits,
+il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait
+d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir
+à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours
+vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète
+devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt
+des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une
+manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la
+résolution que sa grande âme avait conçue.
+
+«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes,
+Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces
+paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde
+très-élevé des rois saints: _oui_! cette pénitence victorieuse t'a
+mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!»
+À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta
+l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma.
+
+«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un
+peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se
+dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes
+macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que
+roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma
+pénitence!»
+
+«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur,
+maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau,
+Kakoutsthide, aux plus austères mortifications.
+
+«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à
+la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette
+pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice
+_d'un açwa-médha_, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps
+dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha
+et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!»
+répondit le prêtre sage.
+
+«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi
+tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de
+Vaçishtha se livraient à la pénitence.
+
+«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de
+Triçankou, _vaillant_ Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces
+mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est
+celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi
+donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à
+l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche
+et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de
+vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne
+dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton
+sacrifice, et non pas nous.»
+
+«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la
+colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots
+aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous
+ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont
+j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux
+syllabes menaçantes, les _cent_ fils du saint lancèrent contre lui
+cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»
+
+«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur
+pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma,
+le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus
+aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les
+yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce
+jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement
+noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié
+supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute
+parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours.
+
+«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi,
+consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction
+fulminée contre lui.--Dans sa détresse, il s'en alla trouver le
+secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui
+exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité.
+
+«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je
+connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon
+ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortuné_ monarque, tous
+_nos_ plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour
+l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher
+le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que
+l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.»
+
+«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença.
+Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les
+prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en
+leurs voeux.
+
+«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras,
+fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel
+à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux
+appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là,
+tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la
+cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:
+
+«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_!
+par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon
+enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes
+qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le
+saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs,
+monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande
+à la maturité, _Indra_ vit au même instant ce roi, qui s'acheminait
+_lestement_ vers le triple ciel, _malgré le poids de son corps_.
+
+«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide,
+la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel
+d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa
+malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou
+retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à
+Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui
+par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi
+d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son
+ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies
+australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui
+se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste
+anachorète.
+
+«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses
+macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans
+les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'oeuvre afin de
+créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels
+collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les
+Souras, avec les choeurs des rishis divins se hâtent d'approuver,
+fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les
+Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du
+soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en
+bas, à la voûte céleste australe, ses voeux comblés, et flamboyant
+de sa propre lumière!»
+
+ * * * * *
+
+«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit
+au saint roi Ambarîsha.
+
+«Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se préparait à verser
+le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup
+déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on
+avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules
+des prières. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette
+victime enlevée, il tint au roi ce langage: «_Ne l'oublie pas_,
+seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su
+garder _le sacrifice_. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets
+à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que
+la cérémonie suive son cours.»
+
+«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès
+lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes
+heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé
+Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus
+vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils,
+afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la
+victime doit être un homme.»
+
+«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots:
+«Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!»
+
+«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce
+langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes
+fils, a dit le saint Kaçyapide; _eh bien_! sache que le plus jeune
+de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi,
+prince, ces deux enfants seront exceptés.»
+
+«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha,
+celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre
+ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut
+pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas _te_ céder
+son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te
+vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi
+d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille
+vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de
+joie.
+
+«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu
+du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près
+du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là,
+Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha
+saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. _Alors_ cet
+infortuné, le coeur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et
+par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant
+la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère,
+ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa
+famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter
+une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive
+cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.»
+
+«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses
+propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent
+trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut
+traverser une _immense_ difficulté.
+
+«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte
+secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir,
+celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.»
+
+«À cet ordre _itératif_ de leur père, il fut répondu
+avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles
+blessantes:--«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les
+fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair
+elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers,
+que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et
+tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré
+comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra _ou prière
+secrète_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes
+louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière,
+le fils de Vasou, _Indra_ lui-même, viendra te sauver de la mort
+qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce
+_puissant_ maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans
+aucun empêchement.»
+
+«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le
+sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut
+approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne
+fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se
+mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels,
+Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une _sainte_ portion avait
+conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla
+tous ses voeux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si
+désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint
+aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du
+sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, _c'est-à-dire_, la
+justice, la gloire et la plus haute fortune.
+
+ * * * * *
+
+«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur
+attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver
+le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son
+voeu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots
+très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te
+plaît, cesser ta pénitence.»
+
+«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course
+légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu
+ce langage, _n'en_ continua _pas moins_ à se macérer dans la
+pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom
+Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et
+là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux
+mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara
+ses membres délicieux.
+
+«Au premier coup d'oeil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette
+Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont
+les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus
+ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de
+l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu
+la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette
+forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux
+ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis
+une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon
+penchant vers toi.»
+
+«Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la
+bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son
+ermitage _avec elle_.
+
+«Avec elle _encore_, cinq et cinq années de Viçvâmitra
+s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire,
+à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta
+ces dix ans passés que pour un seul jour.--Après ce laps de temps,
+l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion
+sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor
+de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a
+fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas!
+que les femmes?»
+
+«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses,
+irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces
+macérations.
+
+«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie
+parcourut cette difficile carrière.
+
+«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la
+pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc
+d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de
+cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre
+les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut
+la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète.
+Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence
+une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint
+saisir tous les Dieux au milieu du ciel.
+
+«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême
+épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait
+mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui
+Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par
+l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le
+sauver et perdre le fils de Kouçika:
+
+«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire
+à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces
+accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses
+macérations.
+
+«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les
+coeurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche
+des arbres, je me tiendrai _sans cesse_ à tes côtés, accompagné de
+l'Amour.»
+
+«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe
+aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer
+Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même,
+changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux
+allumait le désir au sein de Viçvâmitra.
+
+«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois
+ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la
+nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur
+tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums
+célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui
+mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se
+sentit l'âme et la pensée ravies.
+
+«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie
+charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.
+
+«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à
+lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions
+avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la
+méfiance _et le soupçon_. Pénétrant au fond de ce piége avec le
+regard de la contemplation _ascétique_, il vit que c'était l'ouvrage
+de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et
+jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous
+tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste
+enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années
+dans ce bois des mortifications.»
+
+«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un
+_roc stérile_, que ce grand anachorète tomba dans une poignante
+douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la
+colère.
+
+Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria:
+«Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire
+abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route
+vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une
+résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de
+sa pénitence, observa le voeu du silence un millier d'années, et se
+tint immobile comme une montagne.
+
+«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme
+entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son
+insigne pénitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors
+tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec
+Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor
+de pénitence:
+
+«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus
+éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le
+dessein même d'obtenir le royaume du ciel!»
+
+«Ces paroles dites, tous les choeurs des Immortels, sur les pas
+de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de
+Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse
+dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as
+mérité, grâce à ta pénitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si
+difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables
+macérations.
+
+«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont
+les choeurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à
+Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi
+au comble de ses voeux, il parcourut la terre d'une âme juste et
+parfaite.»
+
+Dès qu'il eut ouï ce _long_ discours de Çatânanda, prononcé
+devant Râma et devant _son frère_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit
+alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur,
+c'est une faveur _du ciel_, grand anachorète, que tu sois venu,
+accompagné du _noble_ Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta
+seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il
+eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le
+magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il
+eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés
+par le Livre _des Bienséances_, le vertueux roi tint ce discours à
+Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que
+je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je
+suis ton serviteur.»
+
+À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage,
+l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes
+éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces
+deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir
+l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette
+_merveille_, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu
+auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite
+ce que tu peux souhaiter d'eux.»
+
+À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette
+réponse: «Écoutez _d'abord_ la vérité sur cet arc, et pour
+quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nommé Dévarâta fut le
+sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que
+cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage
+qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc
+invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce
+reproche mérité: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec
+cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé
+dans le sacrifice la part qui m'était due.»
+
+«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect
+devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir
+sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il
+rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres
+abattus par son arc magnanime.
+
+«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu
+des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui
+l'environne de ses plus religieux honneurs.
+
+«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les
+vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme,
+mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la
+terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne
+récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la
+demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est
+destinée en prix à la plus grande vigueur.»--Ensuite, tous
+ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une
+expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et
+là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie
+d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré,
+ils ne pouvaient pas même soulever cette arme.
+
+«Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Râma et à son frère
+Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante
+lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je
+m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi
+Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le
+sein d'une femme.»
+
+Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces
+termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au
+fils de Kâauçalyâ!»
+
+À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font
+aussitôt voiturer l'arc _géant_ par des serviteurs actifs.
+Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur
+traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit
+roues.
+
+Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorète et vers les
+Daçarathides, leur tint ce langage:--«Brahme vénéré, ce que
+l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si
+religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que
+ni les choeurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas,
+ni les Nâgas, ni les Rakshasas, _personne enfin des êtres plus
+qu'humains_ n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La
+force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle
+suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.»
+
+À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le
+devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros
+aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble
+fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec
+lui sa flèche _indomptée_!»
+
+Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui,
+où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais
+d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai
+toute ma force à tirer cet arc divin!»
+
+«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même
+instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant,
+la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant,
+à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les
+côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main
+robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande
+qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa
+un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel
+qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre
+_sourcilleux_.
+
+À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés
+de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux
+petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ à
+ce peuple _terrifié_, le monarque, saisi d'un indicible étonnement,
+joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant:
+«Bienheureux solitaire, déjà _et souvent_ j'avais entendu parler de
+Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est
+plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ,
+ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut
+qu'apporter _beaucoup_ de gloire à la famille des Djanakides; et
+moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force
+héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus
+chère que la vie même.»
+
+Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ.
+
+Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son
+palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois,
+environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme
+de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au
+magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka
+te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi
+et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et
+celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si
+ta santé n'est pas altérée, voici les nouvelles, qu'il t'annonce
+lui-même par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel
+Viçvâmitra s'associe:--«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut
+proclamée comme la récompense d'une force non pareille; tu sais
+que déjà sa main fut souvent demandée par des rois, mais aucun ne
+possédait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble
+fille de moi vient d'être conquise par ton fils, que les conseils de
+Viçvâmitra ont amené dans ma ville.
+
+«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc fameux de Çiva,
+et, déployant sa force au milieu d'une grande assemblée, l'a brisé
+même par la moitié. Il me faut donc maintenant donner à ton fils
+cette main de Sîtâ, récompense que j'ai promise à la force: je
+veux dégager ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne
+aussi, auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec
+ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton armée,
+accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste
+présence la joie que tes fils ont déjà fait naître en mon _coeur_:
+ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je désire, moi, te donner
+pour eux.»
+
+Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi Daçaratha,
+comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha comme à tous ses
+prêtres:
+
+«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka
+obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement à
+Mithilâ.»--«Bien! répondirent à ces paroles du roi les brahmes
+et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la
+félicité descendre sur toi! Nous irons à Mithilâ.»
+
+À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt prit son
+chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre corps avec
+les rishis _ou les saints_. Quatre jours et quatre nuits après,
+il arrivait chez les Vidéhains; et la charmante ville de Mithilâ,
+embellie par le séjour du roi Djanaka, apparaissait enfin à sa vue.
+
+Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait au pays
+du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné de Çatânanda,
+sortit à sa rencontre et lui tint ce langage: «Sois le bienvenu,
+grand roi! Quel bonheur! te voici arrivé dans mon palais; mais, quel
+bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter ici le
+plaisir de voir tes deux enfants!»
+
+Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu des
+rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:--«On dit
+avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres de ceux qui
+reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche, sois donc sûr, puissant roi,
+que tu verras toujours en nous des hommes prêts à faire ce que tu
+vas dire.»
+
+Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes,
+Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une âme
+toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: «Je suis
+purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me suis approché de
+ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie, lui répondit ainsi: «Tu
+es purifié non moins et par tes actions et par tes bonnes oeuvres; tu
+l'es encore, ô toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton
+fils, aux bras infatigables.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les cérémonies
+pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur à
+Çatânanda, son prêtre domestique:
+
+«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja, qui,
+suivant mes ordres, habite Sânkâçya, ville magnifique, environnée
+de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le
+char Poushpaka, et que la rivière Ikshkouvatî abreuve _de ses ondes
+fraîches_. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous
+honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi
+est-il bien aimé de moi. Que des messagers aillent donc le trouver
+d'une course rapide et l'amènent chez moi, avec des égards aussi
+attentifs que, sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est
+amené dans son palais.
+
+À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint; il s'en alla
+avec empressement savourer la vue de son frère plein d'amitié pour
+lui; et, dès qu'il se fut incliné devant Çatânanda, ensuite devant
+Djanaka, il s'assit, avec la permission du prêtre et du monarque, sur
+un siége très-distingué et digne d'un roi.
+
+Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant
+rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna, le premier des
+ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles: «Va, ô le plus
+éminent des ministres; hâte-toi d'aller vers le roi Daçaratha,
+et amène-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prêtre
+domestique.»
+
+L'envoyé se rendit au palais, il vit ce _prince_, délices de la
+famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et dit: «Ô roi,
+souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain de Mithilâ désire
+te voir au plus tôt avec le prêtre de ta maison, avec ta belle
+famille.» À peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daçaratha,
+accompagné de sa parenté, se rendit avec la foule de ses rishis au
+lieu où le roi de Mithilâ attendait _son royal hôte_.
+
+«Roi _puissant_, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles:
+Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma fille Sîtâ, _noble_ prix
+de la force, n'a point reçu la vie dans le sein d'une femme: cette
+vierge à la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des
+Immortels, est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne
+comme épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa
+force et sa vigueur.
+
+«Aujourd'hui la lune parcourt les _étoiles dites_ Maghâs; mais,
+dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les
+Phâlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour
+inaugurer ce mariage.»
+
+Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand
+anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec _le pieux_
+Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux sont pareilles à la
+grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou; on vante au même degré
+celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont égaux
+en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon
+sentiment.
+
+«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore cela, roi des
+hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à
+toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles
+il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui
+es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes
+nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis
+donc avec eux ces deux soeurs, si notre demande ne t'est point
+désagréable.»
+
+À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, _le roi_
+Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux
+éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont démontré que les
+généalogies de nos deux familles sont égales: qu'il en soit
+comme vous le désirez! _Ainsi_, de ces jeunes vierges, filles de
+Kouçadhwadja, _mon frère_, je donne l'une à Bharata et l'autre à
+Çatroughna. Je sollicite même avec instance une _prompte_ alliance,
+d'où naisse la joie de nos familles.»
+
+Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles
+affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: «Roi, goûte le
+bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre
+habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les
+autres choses que prescrit l'usage.»
+
+Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha,
+cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les
+autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa
+demeure, il offrit d'abord aux mânes de ses pères un magnifique
+sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les
+plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet
+_opulent_ souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par
+chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun
+d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux,
+toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce
+descendant auguste de l'antique Raghou.
+
+Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses
+quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent
+un jour d'hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de
+splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient
+Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les
+règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler
+ainsi:
+
+«_Auguste_ monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de
+célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite
+ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos
+parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volonté. Consacre donc le
+noeud conjugal d'une manière convenable aux rites de ta famille.»
+
+À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le
+discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au monarque
+des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui
+reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d'une
+maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes
+comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées
+avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées
+déjà au lieu où le sacrifice est préparé.--Je suis tout disposé:
+je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi:
+ne mets plus de retard _au mariage_, prince, qui es l'Indra des rois!
+Pourquoi balances-tu?»
+
+Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer
+Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des
+Vidéhains dit au _vaillant_ rejeton de _l'antique_ Raghou, à Râma,
+de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: «Commence
+par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton
+épouse légitime! Prends sa main dans ta main, _digne_ rameau du
+_noble_ Raghou.
+
+«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmilâ,
+que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites,
+_auguste_ enfant de Raghou.»
+
+Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le
+fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de Mândavî. Enfin,
+Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait
+_près de son père_: «À toi maintenant je présente la main de
+Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne.
+
+«Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance,
+héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les
+nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité
+soit avec vous!»
+
+À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre
+la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir
+leur hymen. Ensuite, tous _les couples_, et l'un après l'autre,
+d'exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et
+tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander
+_aux Dieux_ un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs,
+où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel
+à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie
+sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des
+nues, où l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et
+de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins
+Gandharvas chantèrent, les choeurs des Apsaras dansèrent; et ce fut
+une chose vraiment admirable!
+
+ * * * * *
+
+Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète,
+prit congé de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute
+montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha
+fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de
+sa ville.
+
+Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes
+princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de
+moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes,
+des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes
+sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes
+mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En
+outre, Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses quatre
+corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de
+servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d'or.
+Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le
+monarque de Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix
+mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand il eut
+ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de
+Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante
+capitale.
+
+De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ
+s'éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas
+aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha.
+Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa
+suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur,
+volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant
+aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.
+
+Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de
+sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent
+enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers
+entier fut rempli d'une poussière telle que la cendre. L'âme de
+tous les guerriers en fut même troublée jusqu'au délire; seuls,
+Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n'en
+furent pas émus.
+
+Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme des guerriers
+se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer là, portant ses
+cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins
+invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir
+destructeur de tout; _Râma lui-même_, formidable en son aspect,
+que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumière
+pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur
+l'épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes
+d'Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu'un
+feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortége
+royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements.
+
+À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les brahmes
+et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter
+leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en
+conseil, de se dire l'un à l'autre: «Irrité par la mort de son
+père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la
+caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a
+fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas:
+qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui, il n'exterminera point
+encore l'ordre _vaillant_ des kshatryas?»
+
+Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d'offrir au
+terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière et de lui adresser
+en même temps ces paroles toutes conciliatrices: «Râma, sois ici
+le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont
+renfermées les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Bhrigou,
+digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton coeur
+une nouvelle colère!»
+
+Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le
+Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le
+Daçarathide:
+
+«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée
+partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi.
+À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manière si
+prodigieuse, j'ai pris l'arc géant, que tu vois _sur mon épaule_, et
+je suis venu. C'est avec lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre;
+bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi
+ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc
+céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre
+la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t'accorde
+ensuite l'honneur d'un combat sans égal et dont tu pourras justement
+glorifier ta force.»
+
+À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta
+ce discours _au terrible anachorète_: «J'ai entendu raconter quel
+épouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action
+qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces
+générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient
+perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet
+exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc
+divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Bhrigou,
+qu'aujourd'hui même la main d'un kshatrya possède encore une grande
+vigueur!»
+
+Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste
+aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger
+sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme,
+sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se
+mit à tirer l'arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le
+fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles
+termes: «Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de
+Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas
+contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flèche, qui
+ôte la vie! Mais je t'exclurai de cette voie céleste, que tu as
+conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de
+cette flèche, l'accès des mondes saints, des mondes incomparables.
+En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche,
+qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans
+qu'elle portât coup.»
+
+Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la
+rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait
+au poing la plus excellente des armes.
+
+Dès qu'il eut vu de son regard _à la vision_ céleste que les Dieux
+étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation
+et sa faculté de s'absorber en Dieu, que Râma était né de
+l'essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le
+Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui
+tint ce langage: «Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi
+à Kaçyapa: _Je l'accepte_, me dit-il, _sous la condition que_ tu
+n'habiteras point dans mon domaine. _Je consentis_, et depuis lors,
+Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je ne
+manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut là ma pensée bien
+arrêtée. Ne veuille donc pas, _noble_ enfant de Raghou, fermer pour
+moi le chemin par où le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la
+pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette
+flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es
+l'être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon
+pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité!»
+
+À ces mots, Râma, le descendant _illustre_ de _l'antique_ Raghou,
+décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la
+splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait
+divin, n'eut plus de monde qu'il pût habiter. Ensuite, quand il
+eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le
+Djamadagnide s'en retourna dans son héritage.
+
+Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante de
+musique, dont toutes les espèces d'instruments jetaient les sons au
+milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs
+et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix
+épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit
+ainsi _pompeusement_ sa rentrée dans la ville et dans son palais.
+
+Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante, et
+les autres dames, qui étaient les épouses du monarque, reçurent les
+_nouvelles_ mariées avec une _politesse_ attentive.
+
+Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le bien et
+l'amour de leurs maris, elles commencèrent à goûter _chastement_ le
+plaisir _conjugal_. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille
+du _roi_ Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son époux.
+Après que l'hymen eut joint Râma _d'un chaste noeud_ à cette jeune
+fille aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle rien
+n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un grand éclat,
+comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec Çrî, _la
+déesse même de la beauté_.
+
+Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit appeler son
+fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était mère, et lui dit ces
+paroles: «Le fils du roi de Kékaya, qui habite ici _depuis quelque
+temps_, ce héros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te
+conduire chez ton aïeul.--Il te faut donc t'en aller avec lui voir
+ton grand-père: observe _à ton aise_, mon fils, cette ville de ton
+aïeul.»
+
+Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du _roi_ Daçaratha, le
+fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de
+Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec
+étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche,
+et lui tint ce langage devant sa cour assemblée:
+
+«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais de ton aïeul;
+mais écoute, _avant de partir_, mes avis, et suis-les, mon chéri,
+avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon
+fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société
+des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à
+gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et
+n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de
+ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine
+du bonheur et de la vie: que les brahmes soient _donc pour toi_, dans
+toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les
+brahmes furent de vrais Dieux, _habitants du ciel_; mais les Dieux
+supérieurs, mon fils, _nous_ les ont envoyés, comme les Dieux de
+la terre, dans le monde des hommes, pour _éclairer_ la vie des
+créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et
+les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité
+sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.
+
+«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup
+d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne
+vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des
+courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, _dans mes
+regrets de ton absence_, au moins faut-il que mon âme soit consolée
+en apprenant que tu vas bien!»
+
+Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une
+voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc
+salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur
+sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les _épouses du
+roi, ses_ mères, il partit, accompagné de Çatroughna.
+
+Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut
+traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant
+aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais
+du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya
+un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis
+arrivé.»
+
+Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer,
+comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans _les faubourgs
+de_ sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des
+aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes
+des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale,
+soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées
+çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux _portes de_ la ville
+Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous
+les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement
+vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui
+jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée
+dans la ville.
+
+Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement
+costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de
+tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans
+un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels
+heureux.
+
+ * * * * *
+
+Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre
+héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la
+science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône.
+Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux
+qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien,
+ami des _faibles_, réfugiés sous sa protection, reconnaissant,
+aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses
+promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant
+distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit,
+ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en
+main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un
+langage affectueux.
+
+Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus
+opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à
+la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de
+bonnes moeurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat,
+il avait un grand coeur, une grande énergie, une grande âme: _en un
+mot_, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur,
+d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.
+
+Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine
+de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités
+et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette
+pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce
+projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma
+couronne et prince de la jeunesse.»
+
+Cette idée s'agitait sans cesse dans le coeur du monarque sage:
+«Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne
+de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de
+l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par
+toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par
+l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux
+doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, _ma
+gloire_, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute
+l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me
+conduit cet âge _avancé_.»
+
+Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes
+de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses,
+instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même
+villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une
+résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi
+Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu
+plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme
+héritier de ta couronne.»
+
+À ce discours, tel que son coeur l'avait souhaité, il dissimula son
+désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux
+toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que
+j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je _suffis
+à_ gouverner la terre avec justice?»
+
+Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce
+magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de
+ton fils. Il est doux, il a des moeurs honnêtes, une âme céleste,
+une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais
+d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de
+tes sujets.
+
+«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de
+marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après
+que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous,
+triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire
+même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.
+
+«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un
+char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe
+de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos
+feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, _toute
+chose enfin_ va bien chez nous.
+
+«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier
+présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au coeur
+plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es
+comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre
+ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le
+maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices
+par ses vertus!»
+
+Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit:
+«Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit
+le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce
+ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené
+Râma dans ce lieu même.
+
+Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de
+l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux
+même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde,
+s'échelonnèrent sous leur _auguste_ suzerain Daçaratha, comme les
+Dieux sont rangés sous _Indra_, le fils de Vasou.
+
+Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des
+Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, monté sur le char et
+semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage déjà célèbre
+dans tout l'univers, aux longs bras, à la grande âme, au port
+_majestueux_ comme la démarche d'un éléphant ivre d'amour.
+L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma
+au visage désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment
+aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa
+noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie autour de lui, comme
+le Dieu des pluies sur les êtres, consumés par les feux de l'été.
+
+Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique Raghou à
+descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit
+par derrière, tandis que le vaillant héros s'avançait vers son
+père.
+
+Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque,
+et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.» Puis il toucha du front
+les pieds de son père. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aimé fils
+prosterné à son côté, les paumes réunies en coupe, saisit les
+deux mains jointes, le tira _doucement_ à soi et lui donna un baiser.
+
+Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma un siége
+incomparable, éblouissant, le plus digne parmi tous, orné d'or et de
+pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble siége,
+Râma le fit resplendir, comme le Mérou, que le soleil à son lever
+illumine de ses clartés sans tache.
+
+Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri,
+noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi dans
+la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pères, ayant donc
+adressé la parole à son fils avec un sourire, lui tint ce langage,
+comme Kaçyapa au souverain des Dieux:
+
+«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par tes vertus
+et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale et la première
+de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes qualités, ces peuples
+te sont déjà soumis: reçois donc le sacre, comme associé à ma
+couronne, en ce temps, où la lune va bientôt faire sa conjonction
+avec l'astérisme Poushya, _constellation propice_. J'aime à le
+reconnaître, mon fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux;
+mais ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce
+qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la
+modestie; tiens continuellement domptés les organes des sens, et fuis
+toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colère. Jette
+les yeux sur la Cause première, et que sans cesse ton âme, _comme la
+sienne_, Râma, se cache et se montre dans la défense de tes sujets.
+D'abord, sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse
+de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils, comme s'ils
+étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre chair.
+
+«_Noble_ enfant de Raghou, examine d'un oeil vigilant tes soldats,
+tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et tes finances, l'ami
+et l'ennemi, les intermédiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi
+gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont
+_inébranlablement_ dévoués, ses amis en ressentent une joie
+égale à cette allégresse des Immortels, devenus enfin les heureux
+possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme, et
+sache, mon fils, te conduire ainsi!»
+
+À peine le monarque avait-il achevé son discours, que des hommes,
+messagers de cette agréable nouvelle, couraient déjà en faire part
+à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua à
+ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et
+toutes sortes de pierreries.
+
+Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide,
+éclatant de lumière, monta dans son char; puis, environné de foules
+nombreuses, il revint dans son palais.
+
+Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré une
+seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution, en homme
+qui sait prendre une décision. «Demain, l'astérisme Poushya doit se
+lever sur l'horizon; que mon fils Râma, à la prunelle dorée
+comme la fleur des lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité
+présomptive du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque.
+
+Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant et se dirigea
+vers le gynoecée de sa mère.
+
+Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant la
+Fortune dans la chapelle de ses Dieux.--Ici déjà s'étaient rendus
+avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle, que l'agréable
+nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse.
+
+Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi recueillie,
+et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: «Mère chérie,
+mon père m'a désigné pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer
+demain: c'est l'ordre de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec
+moi cette nuit dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le
+ritouidj et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur moi et
+sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles heureuses, d'une si
+grande efficacité pour mon sacre, dont le jour que celui-ci précède
+verra _l'auguste_ cérémonie.»
+
+Ayant appris cette nouvelle, objet de ses voeux depuis un long temps,
+Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots, troublés par des larmes
+de joie: «Mon bien-aimé Râma, vis un grand âge! Périsse l'ennemi
+devant toi! Puisse ta félicité réjouir sans cesse ma famille et
+celle de Soumitrâ!
+
+«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse et
+distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection du _roi_
+Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion pour l'Homme-_Dieu_
+aux yeux de lotus ne fut pas stérile, et j'augure que sur toi va
+se poser aujourd'hui cette félicité merveilleuse du saint roi
+Ikshwâkou!»
+
+Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana, assis
+devant lui, son corps incliné et ses mains jointes, un regard
+accompagné d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes:
+«Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde âme, et ce
+bonheur qui m'arrive est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ,
+goûte ces jouissances désirées et savoure ces _doux_ fruits de la
+royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause de
+toi!»
+
+Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma, s'étant
+incliné devant ses deux mères, fit prendre congé à Sîtâ et
+retourna dans son palais.
+
+ * * * * *
+
+La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout obstruée par les
+multitudes entassées des hommes, dont cet événement avait excité
+la curiosité, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit
+semblable à celui de la mer, quand _le vent_ soulève ses humides
+flots. La noble cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle
+avait orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de
+ses vastes étendards.
+
+En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes, femmes, enfants,
+par le désir impatient de voir le sacre de Râma, soupiraient après
+le retour du soleil. Chacun désirait contempler cette grande fête.
+
+Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la _belle_
+Vidéhaine, _son épouse_, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra
+_dans le sanctuaire domestique_. Alors il mit sur sa tête, suivant la
+coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé
+cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut
+mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui
+était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au
+silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte
+continence avec la _charmante_ Vidéhaine sur un lit de verveine,
+jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou.
+
+Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil
+et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son
+appartement.--Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes
+et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube
+naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement
+prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et,
+revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des
+brahmes.
+
+Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient
+dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit
+toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de
+Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous
+les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins,
+n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si
+près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde
+fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières
+lueurs du matin.
+
+Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse
+blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les
+bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars
+des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des
+marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille,
+sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les
+plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les
+banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les
+troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix
+se modulent pour le _délicieux_ plaisir de l'âme et des oreilles.
+
+Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis
+dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient
+toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants
+mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, _désertant le
+jeu_, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes
+sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince,
+les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine
+embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale;
+et, par une _sage_ prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de
+ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des
+rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.
+
+Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui
+l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la
+plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du
+roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards,
+ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié.
+
+À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de
+fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et
+fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des
+habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc
+faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un
+enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses
+trésors _comme une pluie_ de largesses?»
+
+Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de
+plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu
+pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se
+met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme
+héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus.
+C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du
+sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère
+de Râma si heureuse.»
+
+À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain,
+transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment
+de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une
+mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce
+langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme
+aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur
+toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un
+abîme!»
+
+Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante
+avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son
+tour cette demande: «Pourquoi es-tu _si_ en colère, Mantharâ?
+Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter:
+en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage
+bouleversé.»
+
+À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir un
+discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux rouges de colère
+et d'envie, pour augmenter le trouble de sa maîtresse et la séparer
+enfin de Râma, dont cette femme à la pensée coupable désirait la
+perte: «Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois
+pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se dispose à
+consacrer _son fils_ Râma comme héritier de sa couronne.
+
+«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux, sa
+bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente,
+tu as réchauffé un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait
+faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière
+toi et comme sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton
+fils et à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître
+et mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante
+créature, tu seras immolée avec ton enfant!»
+
+À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta de sa
+parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la Mantharâ.
+Quand elle eut donné à la perfide suivante ce magnifique bijou,
+en témoignage du plaisir _que lui inspirait sa nouvelle_, Kêkéyî
+enchantée lui répondit alors en ces termes: «Mantharâ, ce que tu
+viens de raconter m'est agréable; c'est une chose que je désirais:
+aussi ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de ma
+vive satisfaction. Il n'y a dans mon coeur aucune différence même
+entre Bharata et Râma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne
+l'onction royale à celui-ci.»
+
+À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui répondit
+en ces termes, accompagnés d'une imprécation: «Pourquoi, femme
+ignorante, te réjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne
+comprends-tu pas que tu es submergée dans un océan de tristesse?
+_Tu le veux_, insensée: _eh bien_! coeur lâche, que le serpent _des
+soucis_ te dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas
+et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette
+Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction
+avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps semé de signes
+propices, oint et sacré comme l'héritier du trône paternel! Mais
+toi, femme ignorante, dépouillée de ta grandeur, tu seras soumise,
+comme une servante, à Kâauçalyâ grandie et parvenue même à
+la plus haute domination. On verra l'épouse de Râma savourer les
+jouissances du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera
+obscurcie et rabaissée!»
+
+Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait ainsi d'un
+air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter elle-même les
+vertus de Râma.
+
+À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins profondément
+affligée, répondit à Kêkéyî, après un long et brûlant soupir:
+«Ô toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne
+t'aperçois-tu pas que tu te plonges toi-même dans un abîme, dans la
+mort, dans un enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui,
+son fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite,
+le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point,
+Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En effet, tous
+les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père chacun dans son
+avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reçoit l'onction
+royale; car si tous avaient droit à ceindre le diadème, ne serait-ce
+pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains
+de leurs fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre,
+femme charmante, remettent les rênes du royaume? _De leur côté,
+arrivés au terme de la vie_, ces fils aînés transmettent à leurs
+fils aînés le royaume, sans partage; mais à leurs frères, jamais!
+C'est là une chose incontestable. _Que suit-il_ de là? C'est que ton
+fils sera dépouillé à perpétuité des honneurs, privé du plaisir,
+comme un orphelin sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité
+royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu
+ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je
+t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable!
+Râma, une fois qu'il aura ceint le diadème, Râma, débarrassant le
+chemin de cette _gênante_ épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui
+est plus sûr, à la mort.
+
+«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil, dédaigné
+la mère de Râma, épouse comme toi du même époux; comment ne
+ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!»
+
+À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et répondit
+ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ; je connais ton
+dévouement sans égal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par
+lequel on puisse faire obtenir de force à mon fils ce trône de son
+père et de ses aïeux.»
+
+À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant son dessein
+criminel, délibéra dans son esprit _un instant_ et lui tint ce
+langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt mis ce Râma dans un bois,
+et je ferai même donner l'onction royale à Bharata.»
+
+À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyî, dans la joie de son âme, se
+leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit
+ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence supérieure;
+Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le
+trône et jeter Râma dans une forêt?»
+
+À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue
+dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyî pour la ruine
+de Râma: «Écoute, et réfléchis bien, quand tu m'auras entendue.
+Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton
+invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut
+affronter ces combats.--Il descendit, vers la plage méridionale, dans
+la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard
+l'image du _poisson_ Timi possède une ville appelée Vêdjayanta.
+
+«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui
+avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra.
+Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d'une flèche; il
+revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pansé
+lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de
+joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs _à ton
+choix_. Mais toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le
+temps où j'en souhaiterai l'accomplissement!» _N'est-ce pas_ ainsi
+_qu'_alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui?
+J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me
+les a contées.
+
+«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l'une le sacre
+de Bharata et pour l'autre l'exil de Râma pendant quatorze années.
+Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque,
+entre dans l'appartement de la colère; et, vêtue d'habits souillés,
+couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le
+roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui
+dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut
+appeler maintenant la désolée. Bientôt, _près du sol dégarni, où
+tu seras étendue_, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra
+lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que
+tu désires: car, je n'en puis douter, ton époux t'aime beaucoup.
+
+«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de
+bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.
+
+«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton
+époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d'abord sous la foi
+du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce
+première, l'exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années,
+et, comme seconde, l'hérédité du royaume conférée à Bharata.
+
+«Ainsi, heureuse _mère_, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la
+plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira
+lui-même dans l'exil.
+
+«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle
+puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force
+d'exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la
+terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il
+renoncerait à sa vie même pour l'amour de toi?»
+
+Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien
+ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d'une
+malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable. En effet,
+dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur
+un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole
+blessante; et ce magnanime avait maudit _en ces termes_ la jeune fille
+inconsidérée: «Puisque tu as injurié un brahme dans l'ivresse
+de l'orgueil, que t'inspire _déjà_ ta beauté, tu recueilleras
+toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde!»
+
+Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba _fatalement_
+sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues
+criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son coeur;
+et toute à l'excès d'une joie qui troublait sa raison, elle tint
+résolûment ce langage à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta
+prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils:
+il n'existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour
+l'intelligence.»
+
+Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage
+la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: «Il est
+superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec;
+lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble
+dans le coeur du monarque!» «Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant
+ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit
+dans la résolution de faire donner l'onction royale à Bharata.
+
+La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux
+et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres
+parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra
+dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil
+que lui inspirait la force de sa prospérité.
+
+Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée,
+ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur,
+l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel
+enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est
+éclipsé.
+
+Or, quand il eut fait connaître _le jour et l'instant où_ l'onction
+royale _serait_ donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son
+gynoecée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là,
+ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre,
+abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme
+foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers
+sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme
+sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.
+
+S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une
+chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du
+monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté
+et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec
+la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée _d'un
+chasseur_ a blessée.
+
+Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui
+la respiration _sanglotante_ ressemblait aux sifflements d'un serpent,
+le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je
+ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa
+t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il
+pas rendu? Pourquoi, femme naguère _si_ heureuse et maintenant _si_
+désolée, pourquoi, à ma _très-vive_ douleur, es-tu couchée sur la
+terre nue et dans la poussière, comme une _veuve_ sans appui, en ce
+jour où mon âme est toute joyeuse?»
+
+Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire
+cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux,
+répondit _sur-le-champ_ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense
+de personne, _magnanime_ roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été
+refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une
+chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu
+veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je
+t'expliquerai ce qu'est mon désir.»
+
+À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous
+l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une
+antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince,
+qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse
+bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au voeu conjugal, elle _si_
+attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme
+charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il
+n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime
+plus que toi!
+
+«Je m'arracherais ce coeur même pour te le donner: ainsi, ma
+Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.
+
+«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus
+balancer: je ferai ta joie; _oui_, je le jure par toutes mes bonnes
+oeuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla
+son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse.
+
+«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce
+serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée!
+Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther,
+le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les
+Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, _qui abhorrent les
+clartés du jour_, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter
+nos maisons; que les êtres animés, _d'une autre espèce et de
+quelque nature qu'ils soient_, connaissent la parole échappée de tes
+lèvres!
+
+«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le
+devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement
+accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce
+dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!»
+
+Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le
+réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur
+des grâces, mais aveuglé par l'amour:
+
+«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux
+soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont
+je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, _mon fils_,
+reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la
+cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma
+à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de
+biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et
+cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu
+es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre
+Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.»
+
+Ce langage de Kêkéyî blessa au coeur le puissant monarque, et son
+poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle,
+quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le
+coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre
+veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces
+mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé
+au _milieu du_ coeur par la flèche des cruelles paroles, il fut à
+l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.
+
+Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans
+l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec
+colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que
+t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô
+toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi
+qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ?
+Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?
+
+«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale
+splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial.
+C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels:
+_tu le vois_! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi
+grâce!»
+
+Le coeur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots
+épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit
+égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle
+vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce
+protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds
+de sa femme, dont les mains, _pour ainsi dire_, serraient son coeur
+d'une pression douloureuse, et, _d'une voix sanglotante_, il jetait
+ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!»
+
+Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était
+gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs,
+elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le
+trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages
+vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité
+dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces
+deux grâces, hésites-tu _à m'en donner l'accomplissement_?»
+
+Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit
+alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie,
+goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et
+Râma, ce _fier_ éléphant des hommes, banni dans un bois!
+
+«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se
+montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de
+toutes les vertus!--Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la
+continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira
+donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au
+milieu des forêts!
+
+«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme,
+homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la
+colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une
+honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le
+monde, comme un criminel!»
+
+Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui
+troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la
+nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde
+affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui
+parut aussi longue que cent années.
+
+À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes
+vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles
+paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard
+malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en
+toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là
+qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au
+fond du coeur: _eh bien! sois contente_, femme au gracieux sourire,
+voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton
+serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors
+l'exil de Râma: _oui_, tout ce qui est à moi, ou même _si tu la
+veux_, ma vie!»
+
+Ainsi _conjurant et_ conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui
+d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien
+aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes
+et dont _les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par_ les
+formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque
+vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec
+inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une
+seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota
+dans la tristesse et le trouble de son âme.
+
+Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil
+de son fils tourmentait son coeur, et tombé sans connaissance sur la
+terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles
+paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la
+terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas
+spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de
+rester ferme dans la vérité _de ta promesse_.
+
+«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères
+qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je
+m'étais dit, car je _pensais_ te connaître: «Sa parole est une
+vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une
+colombe, s'arracha le coeur à lui-même, _pour ne pas manquer à sa
+promesse_, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de
+passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent
+acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle
+à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son
+impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner
+au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter,
+après cette vie, dans les demeures célestes.
+
+«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps
+passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, _dis-je_,
+m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et
+un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne
+combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais,
+ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!»
+
+Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou,
+dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.
+
+Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de
+l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains
+jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est
+déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité!
+Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les
+biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en
+toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de
+la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme
+Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi
+des tiennes, auguste dominateur de la terre!»
+
+Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, _voeux
+accoutumés_ pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur
+immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu,
+conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui
+la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu
+ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.»
+
+Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra
+s'éloigna vite de ces lieux, non sans _rougir_ un peu de honte.
+
+Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle,
+jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son
+époux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage:
+
+«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être
+de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse
+habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi
+l'accomplissement d'une parole qui m'est chère.»
+
+Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un éléphant
+avec la pointe aiguë _de son cornac_, le roi, consumé par le feu du
+chagrin, dit ces mots à Soumantra:
+
+«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité;
+mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je
+désire le voir.»
+
+À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit
+aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène Râma; et fais-le se
+hâter, de manière qu'il vienne au plus tôt!»
+
+Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas
+_intérieur_ de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il
+eut franchi le seuil _extérieur_, il trouva dehors les conseillers
+et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans
+l'attente.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec
+l'astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les
+choses nécessaires à la cérémonie d'un sacre. On avait préparé
+un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel
+s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes.
+On avait apporté de l'eau puisée au confluent du Gange et de
+l'Yamounâ; on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves
+sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident,
+ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait
+apporté même de l'eau recueillie dans toutes les mers.
+
+Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif; autour de leurs
+flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres
+qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et
+des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel,
+du lait, du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus
+saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées par
+une influence heureuse.
+
+On avait également préparé en vue de Râma un sceptre,
+somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur que les rayons
+de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec
+une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre
+des nuits. On avait encore exécuté pour l'assomption de Râma au
+trône paternel un vaste parasol, _emblème de royauté_. Là étaient
+réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de
+choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles,
+sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures,
+des poëtes laudateurs, vêtus d'un opulent costume, et toutes les
+espèces d'instruments, qui servent à la musique.
+
+Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées
+là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des
+conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma.
+
+«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité du
+royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande
+fête aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce héros
+doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui
+trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma,
+sans aucun doute, sera aujourd'hui même notre prince de la jeunesse.
+Oh! combien les faveurs _du ciel_ pleuvent aujourd'hui sur nous,
+puisque Râma, qui est l'amour des hommes vertueux, va désormais
+nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa
+chair!»
+
+Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra
+entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il s'en allait
+chez Râma, d'une marche pressée, afin de le ramener au palais de son
+père.
+
+Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance,
+l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des
+ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de
+pierreries, comme celui du _céleste_ époux qui mérita le choix de
+_la belle_ Çatchî.
+
+Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de
+poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés
+à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil
+sur ses paupières, célébraient à l'envi les vertus de sa royale
+personne.
+
+Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les
+foules pressées des hommes remplissaient l'étendue, il pénétra
+dans la septième, parfaitement distribuée.
+
+Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina pour saluer
+Râma, d'une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au
+soleil qui vient de naître _sur un ciel sans nuages_.
+
+«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le
+roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma,
+s'il te plaît!»
+
+À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet
+ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à
+Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour
+délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la
+couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir
+même de faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art en
+ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars
+donc sans délai; j'ai _hâte de_ voir ce maître de la terre, assis
+dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis.»
+
+À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux, lui dit Sîtâ,
+voir ton père et même avec lui ta mère.»
+
+Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit
+rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir
+le _noble_ maître. À leur aspect, il s'approcha d'eux et les
+salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'élança dans un char
+d'argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le
+fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme
+la lune sort des nuages blancs.
+
+Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains,
+Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste Râma, comme Oupéndra
+se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les
+doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ!
+halâ!» s'éleva immense, et le coeur de tous se dilata, quand on
+vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui
+possèdent un char.
+
+Il s'avançait lentement et répondait à ces foules d'hommes par
+des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup
+d'oeil, un mouvement du front, un geste de la main.
+
+Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres,
+contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui
+tenaient leur âme enchaînée avec un lien d'amour.
+
+«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché
+ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il
+possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père
+nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup
+mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le
+manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées,
+tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la couronne!»
+
+«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose
+préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher
+que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son
+fils, et que Sîtâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet
+de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le
+front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans
+le plaisir sur tes ennemis vaincus!»
+
+Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais
+du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par
+différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une
+foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune
+femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son
+âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté.
+
+ * * * * *
+
+Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie de Kêkéyî,
+et montrant la douleur peinte sur _tous les traits_ de sa figure
+desséchée par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'étant prosterné
+et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans
+tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de
+Kêkéyî.
+
+Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son
+père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua
+également ceux de Kêkéyî.
+
+À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air
+modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse
+nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il
+articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme
+bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot
+de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.
+
+Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui
+s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il
+était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût
+touché du pied un serpent.
+
+Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son
+père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif
+ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas
+continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je
+pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»
+
+Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur
+Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage:
+«Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle
+offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste
+et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait
+son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine
+d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix
+inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce
+jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à
+Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé
+par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de
+mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»
+
+Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était
+bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la
+Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans
+la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père,
+satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je
+viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour
+Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux
+conserver à ton père sa _haute renommée de_ sincérité dans les
+promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute
+sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les
+forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une
+peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ
+des _anachorètes_.»
+
+Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids
+de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant
+la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils
+étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts.
+
+Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours
+qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et
+les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour
+sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement
+savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre
+lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de
+sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime
+daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité,
+_noble_ reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?»
+
+Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur,
+ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en
+doute pas, _vaillant_ Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de
+colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans
+les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de
+ton père.»
+
+Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de
+Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution
+du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette
+exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt
+dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.
+
+À l'audition amère de ce langage horrible au coeur et d'une
+excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la
+verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se
+précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des
+bois; Râma, _dis-je_, n'en fut pas troublé et lui répondit en ces
+termes:
+
+«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet
+de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne
+suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère
+et l'âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile
+à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà
+faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de
+ma vie! Certes! exécuter l'ordre émané d'un père est supérieur
+à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je
+partirai dans le silence même de mon père, et j'habiterai les bois
+déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.
+
+«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon
+épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente!
+Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l'empire et
+soit docile au roi, _son père_. C'est là pour toi un devoir
+imprescriptible et de tous les instants.»
+
+À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses
+tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu'il perdit une
+seconde fois la connaissance.
+
+Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds
+de son père évanoui; après qu'il eut adressé le même salut aux
+pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit
+un pradakshina autour du _roi_ Daçaratha et de sa vile épouse, il
+quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout
+parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit
+l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant
+la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se
+hâtait d'aller résolûment habiter au fond des bois.
+
+Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d'elles ses
+regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la
+cérémonie du sacre, il s'éloigna lentement.
+
+Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts
+par les siens, avec les bienséances requises, et s'en alla d'un pied
+hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu'habitait sa royale mère.
+Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin
+qu'il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée
+adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un voeu, dont elle
+s'était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils
+serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d'une
+robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne
+permettait pas à son âme de s'égarer sur des objets étrangers.
+
+Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et
+lui dit ces réjouissantes paroles: «Je suis Râma!» Elle,
+aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère,
+elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante
+reconnaît son veau chéri. S'étant abordés, Râma, caressé,
+embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse
+Aditî.
+
+Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement
+et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que les Dieux, lui
+dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les
+années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont
+furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de
+ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable,
+éternelle; et, comblé d'une félicité suprême, _foulant aux pieds_
+tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes
+ancêtres!»
+
+À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes, l'âme
+quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient noyée les
+paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur
+qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse
+et de Lakshmana? Kêkéyî a demandé au roi son diadème pour
+Bharata; et mon père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un
+serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera
+l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il
+ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les forêts.
+
+«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure,
+et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de
+fruits _sauvages_.»
+
+Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ
+tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la
+malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée,
+défaillante, évanouie; et, tournant autour de l'infortunée, remise
+en pieds, les flancs battus, comme une cavale _essoufflée_, il essuya
+de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.
+
+Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante
+de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria d'une voix que ses
+larmes rendaient balbutiante: «Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses
+pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je
+ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation
+d'avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui
+seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore, n'est-il pas
+égal à cette peine, que nous cause la séparation d'avec un fils
+bien-aimé?
+
+«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père aveuglé par
+l'amour.
+
+«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la
+vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!»
+
+Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette
+mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la
+circonstance: «Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne
+enfant de Raghou, chassé par la voix d'une femme, abandonne ainsi la
+couronne et s'en aille dans un bois.
+
+«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle
+Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet
+exil au fond des bois.
+
+«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à la connaissance
+d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l'empire, dont
+tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle
+serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton
+assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre
+comme héritier du royaume?»
+
+Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée
+dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces
+bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers
+toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te
+plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur
+un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux
+du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en
+possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce
+devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies,
+Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de
+sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me
+dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu
+n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est
+impossible que je vive, privée de toi.»
+
+À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma
+répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir,
+à lui, qui était, _pour ainsi dire_, le devoir même incarné: «Il
+ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père.
+Je te prie, la tête courbée à tes pieds, _d'accepter mon excuse_;
+j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul
+qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on
+vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter
+les forêts?
+
+«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on
+se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que
+je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne
+s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.»
+
+Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ,
+il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature
+infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je
+le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus
+déchirante la flèche dont m'a percé la douleur.
+
+«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un
+seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père!
+
+«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est
+agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des
+richesses: le devoir se tient immuable.
+
+«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science
+que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs,
+conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.»
+
+Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont
+_l'amitié_ augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains
+en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à
+Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux
+accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras
+jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je
+reverrai sain et sauf tes pieds _augustes_. Que je m'en aille avec
+ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne
+céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par
+mes bonnes oeuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est
+renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour
+mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant
+ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière;
+daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter
+les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce
+congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.»
+
+Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince
+discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de
+ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre
+son coeur.
+
+Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir,
+la reine Kâauçalyâ, _sa mère_, lui tint ce discours, le coeur
+déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si
+digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur:
+
+«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne,
+écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus
+distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix
+surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par
+mes pénibles voeux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais
+un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute
+espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me
+soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil
+me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon
+ennemie, le bonheur de voir ses voeux réalisés.
+
+«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible,
+Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours
+en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à
+l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui,
+arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais
+vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi,
+mon arbre _à l'ombre délicieuse_, aux branches pleines de fruits.
+
+«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une
+femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de
+l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante
+à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes
+droits.»
+
+Alors, déployant tous ses efforts, le _vertueux_ rejeton de l'antique
+Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et
+plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement
+sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité
+ne peut aller jusqu'à m'empêcher _de lui obéir_. Daigne, reine,
+ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le
+devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans
+surajoutés à neuf années.
+
+«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé
+Içvara[12]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom
+de ton époux.
+
+[Note 12: _Le seigneur_, un des noms de Çiva.]
+
+«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta _permission_
+bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi,
+calme-toi et ne t'afflige pas.
+
+«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille
+donc pas, dans ton amour _aveugle_ pour moi, t'insurger contre
+l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre
+émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le
+mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger
+par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce
+pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À
+plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la
+soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans
+mon esprit, qui l'a conçue naturellement.
+
+«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée
+ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse
+encore _ce conseil_. Il te faut considérer Bharata comme moi-même,
+et tu dois, par affection, voir une soeur dans Kêkéyî.
+
+«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui
+a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime
+Bharata.
+
+«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en
+obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là,
+dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi
+s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du
+mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en
+cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une
+vérité?
+
+«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune
+manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien
+m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour
+l'habitation des forêts solitaires.»
+
+Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce
+Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution
+de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de
+nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.
+
+À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés
+dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes
+rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par
+les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour
+ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.»
+
+À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit
+encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une
+femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour
+maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville
+dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me
+suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il
+ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est
+_toujours_ son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux
+est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun
+doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant
+son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien
+_naturellement_. Tu obtiendras même de Bharata une vénération
+supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai
+jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment
+élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle
+sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas
+mon père d'une trop vive douleur.
+
+«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose
+de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé
+sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de
+mon absence.
+
+«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là
+continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le
+devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte
+des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent
+à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant
+ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science
+des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux
+et l'espérance de mon retour. _Oui_! c'est dans la compagnie de
+ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si
+toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.»
+
+À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait
+aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés
+de larmes:
+
+«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de
+ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront
+un jour. _Oui_! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon
+époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à
+faire. Va donc, suivi de la félicité!»
+
+Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution
+d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme;
+et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et
+se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes.
+
+ * * * * *
+
+Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son
+âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la
+consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette
+pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont
+obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement
+la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et
+maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de
+son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait
+vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma.
+
+Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs
+dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de
+confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son
+visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil
+d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du
+palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec
+respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que
+sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la
+modestie.
+
+À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla
+au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors
+son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans
+son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les
+brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que
+la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec
+l'astérisme Poushya, _influence sinistre_, qui afflige ton esprit?
+Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de
+la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage?
+Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus,
+pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton
+visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?
+Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes,
+les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te
+chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse?
+Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure _dans
+l'étude sainte_ des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel
+et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce _noble_ front
+la consécration royale?
+
+«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans
+la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de
+signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur
+les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, _nous_
+apportant la fortune et la victoire, un coursier _d'une beauté_
+non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes
+prospères?»
+
+À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de
+son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une
+fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es
+née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si
+bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi
+de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi.
+Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux
+grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé
+tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé
+en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père
+s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma
+bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester
+dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en
+aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée
+d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et
+veuille bien me donner congé.
+
+«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et
+de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus
+respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil
+ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata.
+En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les
+éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en
+présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole
+de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les
+forêts: ainsi, fais-toi un coeur inébranlable! Quand je serai parti,
+noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire,
+ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.
+
+«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un coeur sans
+partage à ma _bonne_ mère, accablée sous le poids de la vieillesse
+et par la douleur de mon exil.»
+
+Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles
+toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche
+à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent
+quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans
+l'autre vie, le fruit né des oeuvres, qui sont propres à lui-même.
+Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les
+mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père;
+chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour
+lui-même, _sans partage avec un autre_. Seule, l'épouse dévouée à
+son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je
+te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne
+voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant
+de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou,
+ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma
+résolution dernière. Si tu as _tant de_ hâte pour aller dans la
+forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant _de
+mes pieds, afin de t'ouvrir un passage_, les grandes herbes et les
+épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni
+une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route
+à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce
+_bonheur_; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui
+reste au _fond du vase_ après que l'on a bu: _emmène-moi_, héros,
+emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la
+méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à
+mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois,
+aux chars de nos Dieux, _que dis-je_? au ciel même. Accorde-moi
+cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois
+fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des
+sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois,
+heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y
+couler mes jours avec toi, que dans les palais du _bienheureux_ Indra.
+
+«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux
+racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi
+dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec
+toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées
+par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes
+d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir
+duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour
+odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel
+préféré.»
+
+À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit
+cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à
+l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton origine est de la
+plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes _à
+fond_, tu ceins la renommée _comme un diadème_: partant, il te sied
+d'écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et
+j'irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi,
+à l'ordre émané de mon père.
+
+«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas
+la force de t'y mener, par compassion même pour toi.
+
+«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes,
+conduits _par le sort_ dans leur voisinage: on est à cause d'eux en
+des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose
+affreuse!
+
+«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées
+par la sueur de rut; ils _vous_ attaquent et _vous_ tuent; ce qui fait
+du bois, mon amie, une chose affreuse!
+
+«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la
+faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois,
+mon amie, une chose affreuse!
+
+«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la
+forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce
+qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
+
+«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d'une marche
+tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière, tantôt couchés dans
+les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et
+même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des
+fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux,
+infestés par de longs crocodiles.
+
+«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes,
+couches incommodes, que l'on a préparées de ses mains, sur le
+sein même de la terre, ô femme _si_ délicate, que l'on cherche le
+sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des
+jujubes sauvages, les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic,
+ceux du cyâmâka[13], le riz né sans culture ou le fruit amer du
+tiktaka[14] à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait
+provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive
+que les anachorètes de leurs solitudes s'y trouvent réduits à
+passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture.
+Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec
+l'écorce des arbres; on est contraint de tordre _sans art_ ses
+cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé
+sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres
+desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le
+séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!
+
+[Note 13: _Panicum frumentaceum_.]
+
+[Note 14: _Trichosantes dioeca_.]
+
+«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là
+pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence,
+qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant
+suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes voeux et tes
+mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts?
+Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et
+la chaleur du soleil, ton _corps si frêle_ épuisé de jeûnes et de
+pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble
+à mes souffrances.
+
+«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon
+coeur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus
+éloignée de ma _pensée_!»
+
+À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme
+si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les
+yeux baignés de pleurs:
+
+«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces
+paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le
+visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement
+pour toi, _cher_ et noble époux, les montre à mes yeux comme autant
+d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de
+m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient
+tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur
+_naturellement_ des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres
+bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois.
+Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force
+de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là _d'ailleurs_ vaut
+mieux pour moi que vivre ici!
+
+«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des
+brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont
+dit ces hommes véridiques, ton sort, _jeune_ Sîtâ, est d'habiter
+_quelque jour_ une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les
+devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter
+dans mon coeur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.
+
+«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa
+vérité.
+
+«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter
+les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans
+un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, _noble_
+Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est
+mon _brûlant_ désir.
+
+«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que
+j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je
+touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en
+doute pas!»
+
+À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne
+au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à
+la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le
+désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes.
+
+Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée,
+Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil;
+mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa
+la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les
+peines semées dans un séjour au milieu des bois.
+
+La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses
+yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée
+couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses
+pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses
+pour la consoler:
+
+«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux
+traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés
+tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te
+défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais
+m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante.
+Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage,
+t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au
+sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu
+ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu
+des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de
+répudier sa gloire.
+
+«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire
+toujours ce qui est agréable à ton _coeur_, ô femme digne de tous
+les respects!
+
+«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes
+vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre
+assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à
+qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi
+Djanaka!»
+
+Joyeuse et au comble de ses voeux, l'illustre dame, obéissant à
+l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à
+distribuer aux _plus_ sages des brahmes les vêtements _superbes_, les
+_magnifiques_ parures et toutes les richesses.
+
+Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux
+vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole,
+il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami;
+je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te
+dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois:
+en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant
+fardeau.»
+
+Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage
+noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il
+tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement
+avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet
+homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des
+bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?»
+
+Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné,
+la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes
+ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui
+soutiendra _nos mères_, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre
+femme? Ce monarque des hommes, qui versait _à pleines mains_ ses
+grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les
+mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé
+sous le pouvoir d'_un autre_ amour. Un jour, enivrée par les fumées
+de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera
+sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout
+et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici
+jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais
+moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins
+difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»
+
+Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les
+hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains
+et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible
+à Kâauçalyâ d'entretenir, _pour sa défense_, plusieurs milliers
+d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages
+furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par
+considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer
+nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à
+protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.
+
+«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement
+dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable
+à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!»
+
+Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «_Eh bien_! fils de
+Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de tes amis.»
+
+ * * * * *
+
+Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut donné
+aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments,
+_c'est-à-dire la bêche et le panier_; puis, sortant de son palais
+avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste père. Il était
+accompagné de son épouse et de son frère.
+
+Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les
+habitants de la cité montent de tous les côtés sur le faîte des
+maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute
+couverte de campagnards, on n'eût pas trouvé un seul espace vide,
+tant était grand alors cet amour du peuple, accourant saluer à son
+départ ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'_auguste
+prince_ marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ même, alors,
+saisis de tristesse, leur âme s'épancha en divers discours: «Le
+voilà, suivi par Lakshmana seul avec Sîtâ, ce héros, dans les
+marches duquel une puissante armée, divisée en quatre corps, allait
+toujours devant et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie,
+dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que son père
+fausse une parole donnée, et cependant il a goûté la saveur exquise
+du pouvoir et du plaisir!
+
+«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent dans l'air
+ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée maintenant à tous les
+regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid
+vont effacer toute la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage
+aux charmantes couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute,
+l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il
+bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé!
+
+«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux,
+nos siéges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du
+roi, embrassons une infortune égale à son malheur.
+
+«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit désormais notre
+cité! Que cette ville, abandonnée par nous, soit réduite à l'état
+d'une forêt! _oui_, notre ville sera maintenant où doit habiter ce
+héros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux,
+éléphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez
+habiter ce que nous abandonnons!»
+
+Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude
+affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous l'extérieur du
+contentement, allait donc ainsi, désirant voir son père et comme
+impatient d'assurer à la promesse du monarque toute sa vérité.
+
+Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son épouse et de
+Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrême
+douleur, employait ses moments à gémir.
+
+Alors Soumantra se présenta devant le maître de la terre, et,
+joignant ses mains, lui dit ces mots, le coeur vivement affligé:
+«Râma, qui a distribué ses richesses aux brahmes et pourvu à la
+subsistance de ses domestiques; lui-même, qui, la tête inclinée,
+a reçu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour
+les forêts; ce prince, accompagné de Lakshmana, son frère, et de
+Sîtâ, son épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les
+rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumière,
+est venu voir ici tes pieds _augustes_; reçois-le en ta présence,
+s'il te plaît!»
+
+Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air, poussa de
+brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il répondit ainsi:
+
+«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes épouses, je veux
+recevoir, entouré d'elles, ce digne sang de Raghou!»
+
+À ces mots, Soumantra de courir au gynoecée, où il tint ce langage:
+«Le roi vous mande auprès de lui, nobles dames; venez là sans
+tarder!» Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre
+envoyé par leur époux, s'empressent d'aller voir le gémissant
+monarque.
+
+Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de sept cents,
+toutes charmantes, toutes richement parées, vinrent donc visiter leur
+époux, qui se trouvait alors en compagnie de Kêkéyî.
+
+Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et
+les voyant arrivées toutes, sans exception: «Soumantra, fit-il,
+adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans
+délai!»
+
+Du _plus_ loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes, le roi
+s'élança du trône où il était assis, environné de ses femmes:
+«Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le monarque affligé, qui
+s'en alla vite à lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son
+émotion, il tomba avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils.
+Râma, vivement touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le
+reçut dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait
+sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il releva
+doucement son père; et, secondé par Lakshmana, aidé même par
+Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans son trône. Ensuite, _le
+voilà_ qui _s'empresse_ de rafraîchir avec un éventail le visage du
+roi sans connaissance.
+
+Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi;
+mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance; et
+Râma, joignant ses mains, dit au monarque, plongé dans une mer de
+tristesse:
+
+«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre
+seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars à l'instant
+pour habiter les forêts. Daigne aussi, maître de la terre, donner
+congé à Lakshmana comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car
+tous deux, refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution
+qu'ils avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts.
+Veuille donc bien nous donner congé à tous les trois.»
+
+Quand le maître de la terre eut connu que le désir de prendre congé
+avait conduit Râma dans son palais, il fixa le regard d'une âme
+consternée sur lui et dit, ses yeux noyés de larmes:
+
+«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et
+prendre toi-même les rênes du royaume.»
+
+À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent
+religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui
+répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un
+père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous
+mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi,
+ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a
+prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta
+parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois
+encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres
+années.»
+
+À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait
+étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que
+ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette
+ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y
+du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible
+de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et
+par moi!»
+
+À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes:
+«Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les
+forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon
+égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne
+nous lier ensemble au devoir: _oui_, veuille bien, ô toi, qui donnes
+l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je
+te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon
+que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir
+maintenant par amitié pour moi!»
+
+À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force,
+le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi
+Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va
+une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et
+les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même
+cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi _quelques_ mets
+délicieux et _savouré le plaisir de_ mes richesses; quand tu auras
+consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, _eh bien_! tu
+partiras.»
+
+Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et
+répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de
+ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me
+donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert
+le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que
+m'abstenir jusqu'à demain.
+
+«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne, avec
+ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté,
+j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre,
+à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses
+frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses
+forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince,
+mon coeur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie,
+dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes
+ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta
+séparation d'avec moi!»
+
+Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda
+son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs
+et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de
+cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée
+en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses.
+Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit
+affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on
+en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville
+dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous
+ses désirs comblés au fond même des bois!»
+
+Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de
+Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et
+d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage
+sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque:
+«Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une
+foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras
+un roi menteur!»
+
+Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau
+avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme
+inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi
+donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui
+porte un fardeau si lourd et même insoutenable!»
+
+À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec
+ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis
+Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même,
+son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes
+Raghouides!»
+
+«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit,
+il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la
+tête.
+
+Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha
+et qui jouissait de la plus haute estime auprès du _puissant_ roi,
+s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de
+moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut
+rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé
+d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants
+des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà,
+_reine_, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En
+butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au
+monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas
+seul ou bien nous tous!»
+
+«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots,
+les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel
+méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette
+eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!»
+
+«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui
+voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et
+le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut
+renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison
+a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?»
+
+Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix,
+que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce
+à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner
+Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette
+couronne avec _ton_ Bharata!»
+
+Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et,
+s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette
+femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes.
+
+Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin
+tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de
+Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana,
+dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce
+vile sous les yeux de son père.
+
+À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait
+Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette
+robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille
+du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son
+époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante
+comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.
+
+Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés
+par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas:
+«Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour
+de moi ces vêtements d'écorce?»
+
+À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement.
+La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer,
+car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il
+fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette
+écorce vile, comme une _mendiante_ sans appui, celle qui avait pour
+appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des
+cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la
+honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh!
+la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en
+fut complètement brisée par la douleur.
+
+Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son
+épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché,
+la grâce que tu m'as demandée, c'est que Râma seul fût exilé, et
+non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka.
+
+«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la
+conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces
+vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta
+famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec
+l'écorce et l'herbe sauvage!»
+
+À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler ainsi,
+Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de
+partir aussitôt pour les forêts: «O roi, versé dans la science
+de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement
+dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d'un naturel
+généreux et d'un âge avancé, est profondément submergée, par
+cette inattendue séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse.
+L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la
+consoler, _ta plus haute_ considération. Daigne, par amitié pour
+moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant,
+que, défendue par toi, son protecteur _légal_, elle n'ait point à
+subir de persécutions.»
+
+À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait déjà en
+lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes
+ses femmes.
+
+«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères
+affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon
+fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc
+mourir, ô mon ami, avant l'heure fixée par le Destin, puisque la
+mort ne m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!»
+
+À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans
+l'évanouissement.
+
+Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à
+Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester,
+sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce
+héros, qui t'est _si_ dévoué. Il te faut en outre apporter la plus
+grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts
+sont couvertes.»
+
+Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu
+des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le
+devoir, lui, pour qui le devoir n'était pas une science ignorée:
+«Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l'égard de Sîtâ?
+
+«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre.
+En effet, il m'est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu'au sage
+d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en
+main, d'où peut venir un danger pour moi? _D'aucun être_, pas même
+de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois
+pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des
+forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse!»
+
+Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva
+et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le
+devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles
+mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage:
+«Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention,
+soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous,
+moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon.»
+
+Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes
+ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme
+de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui
+résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins
+et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les
+sons perçants, qui jaillissent du malheur.
+
+Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son
+fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser
+d'amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce
+discours:
+
+«Il est _cinq devoirs_, bien dignes de votre famille: ce sont la
+défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la pénitence
+et l'abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma,
+c'est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-même;
+pense que la forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta
+volonté!»
+
+Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on
+voit Mâtali s'avancer vers Indra, _son maître_: «Honneur à toi,
+fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi
+qu'attend ce grand char attelé.
+
+«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.»
+
+À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse,
+_se prépare à_ monter dans ce char magnifique avec Lakshmana.
+Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces
+d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le
+panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le
+cocher du roi y plaça encore une cruche de terre.
+
+Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces _nobles
+compagnons d'exil_. Ensuite, ayant jeté le regard d'une âme
+consternée sur les deux frères assis auprès de la _belle jeune_
+femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur
+le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher.
+
+«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules du peuple.
+
+«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous
+désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la
+lune.
+
+«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout,
+s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu
+des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un coeur
+de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé,
+quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des
+forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à
+la taille menue, qui s'attache aux pas de son époux comme l'ombre
+suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, _car_ tu
+satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné,
+que tu aimes, sur la route, où l'entraîne l'amour de son devoir.»
+
+Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses
+femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait
+à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l'infortuné!
+soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les
+noeuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi
+à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était
+dû, il se mit à presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne
+put, comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir
+ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur.
+
+«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana! tourne
+les yeux vers moi!» C'est en jetant ces lamentations, que le roi et
+la reine couraient après le char.
+
+«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!» disait au
+cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle
+d'un homme entre la terre et le ciel, _qui ne sait trop s'il doit
+monter ou descendre_. «Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui
+diras: «Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est
+la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra.
+
+Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu la pensée
+du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et
+poussa les chevaux.
+
+ * * * * *
+
+Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux,
+tant qu'il put encore apercevoir la forme _vague_ de ce fils qui
+marchait vers son exil.
+
+Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il
+supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée
+entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont
+le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses
+yeux, marchèrent _comme_ pas à pas avec lui. Mais, quand le roi,
+maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré
+de chagrin, il tomba sur la terre.
+
+Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint
+à gauche, toute pleine de sa tendresse _satisfaite_ pour son fils
+Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de
+modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans
+sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: «Kêkéyî, ne touche
+point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je
+ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus
+en toi mon épouse!
+
+«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi
+le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons
+funèbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!»
+
+Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa
+douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui
+fit reprendre le chemin de son palais.
+
+Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: «Que
+l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement de Kâauçalyâ,
+mère de _mon fils_ Râma!»
+
+À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le
+roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta
+sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta
+pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant
+ses bras au ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu
+m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te
+verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton
+arrêt! mais, _hélas_! moi, je ne te verrai pas!...
+
+«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma,
+et n'est pas revenue encore à l'instant même.»
+
+La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'où sa
+pensée ne cessait de suivre _son bien-aimé_ Râma: elle entra dans
+cette couche, _près de son époux_, elle, de qui la douleur avait
+tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en
+lamentations d'une manière pitoyable.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui,
+magnanime et fort comme la vérité, s'avançait vers les bois qu'il
+devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas
+avec la foule de ses amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils
+continuèrent d'accompagner Râma dans sa route.
+
+Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant
+de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidèles sujets, Râma
+leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres
+fils: «Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de
+Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et
+l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l'on est
+encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable
+à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et
+cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agréables.»
+
+Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de
+larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière
+lui, enchaînés par ses vertus.
+
+Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une halte sur
+le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit
+ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici près d'arriver, mon
+beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu
+des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te
+désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire,
+abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs
+noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous
+sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans
+ses différentes espèces de fruits sauvages.»
+
+Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à
+Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger.»
+
+Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil
+arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une
+abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux.
+
+Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le
+noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prépara de ses mains,
+aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand
+celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha
+avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord
+de la rivière.
+
+Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit
+les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma
+fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant
+levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à
+son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces
+habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que
+nous à coeur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi
+tranquillement que sous leurs toits.
+
+«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char
+et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les
+habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant
+plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits
+à chercher un lit au pied des arbres.»
+
+Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant
+ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros
+plein de sagesse; montons sans délai sur le char!»
+
+Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siége, conducteur du
+char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers!
+Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton
+char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle
+attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du
+notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»
+
+À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre,
+il _alla_, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.
+
+Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons
+_d'exil_, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux
+longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les
+tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans
+une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect
+délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant
+réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient
+le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a
+repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en
+revinrent eux-mêmes à la ville.
+
+
+Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la
+Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste,
+très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont
+les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins,
+dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de
+cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont
+Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux
+purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par
+où l'on atteint de la terre aux portes du ciel.
+
+Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards
+sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons
+halte ici aujourd'hui. En effet, voici, _pour nous abriter_, non loin
+du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et
+de jeunes pousses: demeurons _cette nuit_ ici même, conducteur!»
+«Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait
+avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton
+d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux,
+descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment
+Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses
+excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble
+Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre.
+
+«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, _lui dit-il_, un prince
+équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des
+Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma,
+le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est
+accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses
+parents.»
+
+Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui
+s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le
+roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que
+ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je
+fasse pour toi?»
+
+À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne
+manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta
+majesté.»
+
+Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à
+pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise,
+Râma lui tint ce langage:
+
+«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en
+soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse
+recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et
+l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute
+ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète
+_enfin_ et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes
+sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre
+chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.--Car c'est
+l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je
+comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles
+coursiers.»
+
+Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se
+hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!»
+
+Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière
+usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que
+Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les
+pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint
+à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.
+
+La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché _sur la dure_, coula
+doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi
+Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté
+de la vie que ses plaisirs.
+
+Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui
+veillait, sans fermer l'oeil un instant, sur le sommeil de son frère:
+«Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien
+cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
+
+«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté
+de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit
+à la garde du _généreux_ Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme
+sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela
+en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la
+vérité!»
+
+«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans
+crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que
+la pensée qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut céder au
+sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me
+seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché
+par terre avec Sîtâ?
+
+«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui
+devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux,
+ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de
+pénitences, au prix même de plusieurs grands voeux, le seul fils du
+roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de
+son père!
+
+«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas
+longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera
+bientôt veuve!
+
+«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à
+l'heureux Bharata, _à lui, resté seul_, d'honorer mon vieux père
+avec toutes les cérémonies funèbres?
+
+«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la
+capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours
+délicieuses, où l'on aime à rester _indolemment_; cette ville,
+encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de
+promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités,
+embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de
+fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande
+cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des
+instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les
+files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite
+confusément un peuple florissant et joyeux!
+
+«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer
+nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si
+pieux observateur de la foi donnée!»
+
+Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma,
+le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana,
+son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du
+jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet
+oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des
+éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de
+traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»
+
+Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée
+de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher
+Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite,
+après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché
+les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les
+deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la
+Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma:
+«Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste
+jeune homme, bien instruit sur le devoir.»
+
+«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du
+char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»
+
+À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince
+anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces
+mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau,
+que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans
+la barque _ma chère_ pénitente Sîtâ.»
+
+Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et
+d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable:
+il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de
+lui-même dans l'esquif _amarré_. Après lui s'embarqua son frère
+aîné, le magnanime ermite.
+
+Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses
+ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le
+Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre
+bord!»
+
+À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux
+héroïques frères.
+
+Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent
+de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la
+Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros,
+de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète,
+se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son
+épouse.
+
+_Mais d'abord_ ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint
+ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en
+avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi,
+par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que
+ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu
+des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des
+sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard
+vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères,
+l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais,
+quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de
+n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là,
+remportant avec eux leur amour.
+
+Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et,
+promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur
+des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore
+vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où
+l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il
+eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de
+plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil
+commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du
+saint confluent s'élever cette fumée, _comme le_ drapeau d'un feu
+sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète.
+Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où
+l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand
+bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux
+rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut
+être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois
+pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres,
+comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.»
+
+Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc
+en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de
+l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja.
+
+Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de
+l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes,
+effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir
+de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma
+s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana.
+
+L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se
+présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans
+l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes,
+avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire,
+qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses
+oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux
+même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur
+l'arrivée du jeune prince et le félicita.
+
+L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes:
+«Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle
+Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha;
+c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux
+pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la
+pénitence.
+
+«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ:
+ferme dans les voeux qu'il a prononcés, _comme kshatrya_, il me suit
+de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa
+voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint
+anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y
+feront toute ma nourriture.»
+
+À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la
+vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de
+l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un
+siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager
+son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient
+la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut
+reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux
+_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: «_Je remercie_
+la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon
+ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif,
+auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux,
+fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint
+confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma,
+si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en
+commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.»
+
+Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète:
+«Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter
+ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est
+à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul
+doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation
+ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt
+déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré
+de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste
+Vidéhaine.»
+
+Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja
+réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en
+ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne,
+fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos
+répètent les cris des golângoulas[15]. Cette retraite sainte,
+fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages
+et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu
+peux demeurer là.
+
+[Note 15: C'est-à-dire, _singes à queue de vache_.]
+
+«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la
+félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui
+viennent de la vertu.»
+
+Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses
+histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la
+sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé
+récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant
+le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence
+au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces
+lieux en toute assurance.
+
+«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les
+échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des
+paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres
+d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_
+poser ton habitation.»
+
+Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le
+sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint _dans son ermitage_. Quand
+l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que
+l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, _est comme une eau limpide,
+qui_ lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière
+Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords
+de la Kâlindi[16].
+
+[Note 16: Un des noms donnés à l'Yamounâ.]
+
+Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous
+nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras
+et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme
+une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la
+frêle embarcation.
+
+Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette
+rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de
+vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres
+enfants de ses rivages.
+
+Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus
+d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et
+d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées.
+
+Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du
+Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ:
+«Sîtâ, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison
+froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du
+fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le
+long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée
+de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces
+bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et
+tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits.
+Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible
+de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à
+ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis!
+
+«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî,
+la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés
+avec une multitude de fleurs!»
+
+Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve
+Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par
+une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire,
+environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques
+frères, se construisent un ermitage.
+
+Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et
+rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. _Fichées
+dans la terre et_ rattachées l'une à l'autre avec des lianes
+épandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment
+bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent
+le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite
+nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille
+charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage
+édifié, Râma dit à Lakshmana:
+
+«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans
+tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet
+sacré.»
+
+À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle
+noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier
+parfaitement.
+
+Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous
+deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec
+des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice.
+Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son
+beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint
+enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta
+délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il
+était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par
+les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu
+desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les
+espèces.
+
+ * * * * *
+
+Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux
+pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il
+arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes
+d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors
+éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle
+semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!
+
+Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à
+_l'envi_ par centaines de mille derrière son véhicule _poudreux_, en
+lui jetant cette question: «Où est Râma?»
+
+«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords
+du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la
+ville.»
+
+À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux
+baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous
+sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit
+courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il
+faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après
+qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,
+joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment
+pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore
+le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes
+parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle
+chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?»
+Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui
+évitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi
+les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient:
+«Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»
+
+Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces
+paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le
+roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son
+char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais
+dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une
+cour noyée dans la douleur.
+
+Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui
+s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout
+couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma?
+dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne
+enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une
+extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que
+le sol même pour unique siége? Ou comment dormira-t-il à _ciel nu_
+dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma
+à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me
+fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux?
+Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien
+omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est
+parti de ces lieux pour habiter les forêts.»
+
+Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi,
+mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements
+depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:
+
+«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ
+et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent
+traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le
+confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai,
+voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes
+et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.
+
+«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de
+mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici,
+prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.
+
+«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres
+mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et
+les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour
+l'infortune de Râma.--Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer
+avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus,
+dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes
+fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux
+sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient
+d'errer çà et là _sous les ombrages_; toute la forêt, comme en
+deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.
+
+«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité,
+parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne
+s'afflige pour ton fils!
+
+«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices,
+cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre
+son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes
+tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins,
+elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore
+de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son
+esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps
+d'où s'est retiré le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince
+gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il
+gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait
+sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids
+beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.
+
+ * * * * *
+
+Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana
+pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans
+une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque
+semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité
+enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une
+éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque
+fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande
+faute, qu'il avait commise au temps passé.
+
+À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes:
+«Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec
+attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise,
+noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte
+la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses,
+n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le
+mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.
+
+«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme,
+fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à
+percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement,
+il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action
+coupable a mûri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_,
+comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé
+qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours
+passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel
+homme boirait un poison.
+
+«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore
+moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la
+saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.
+
+«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi
+au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord,
+était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des
+nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les
+cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée
+des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs
+flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop
+étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein
+des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se
+jouaient le paon et le coucou radié.
+
+«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière,
+j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon
+arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai
+de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où
+m'attirait le désir de tirer sur une bête, _sans la voir_, à son
+bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là,
+je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en
+main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant
+la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une
+flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait
+de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal
+venu au bord des eaux.
+
+«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer
+entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se
+remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un
+éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante,
+bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le
+Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.
+
+«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une
+voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je
+suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un
+ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son
+dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans
+le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une
+flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va
+pénétrer, à travers le coeur expiré de son fils, dans le sein
+même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments
+sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la
+déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père
+et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles,
+chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après
+mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au
+coeur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux
+et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions _innocemment_ ici de
+racines, de fruits et d'herbes?»
+
+«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et
+tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai
+échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai
+vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune
+infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes.
+Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux
+sur moi, _non moins_ infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il
+eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle
+offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, _solitaire_, habitant
+des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je
+voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes
+jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant,
+ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué
+par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon
+père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu
+aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science
+sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque
+mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et
+même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance
+où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui
+ne peut sauver à _ses côtés_ un autre arbre que sape la hache _du
+bûcheron_. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et
+raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te
+consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu
+vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et
+fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire!
+Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact
+brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon
+coeur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la
+mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je
+ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le
+meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui
+habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.»
+
+«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé
+d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de
+cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé
+de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par
+l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême
+abattement.--Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais
+avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie,
+cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant.
+Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de
+l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui
+s'échappait en _douloureux_ sanglots, se convulsa un instant, roula
+hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.
+
+«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler
+d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme
+entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse
+tombé dans une calamité sans rivage.
+
+«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et
+semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai
+vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards
+infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît et pareils à
+deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux
+vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés
+dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux
+sa présence! _Tel_ je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir
+dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du
+crime si grand que j'avais commis par ignorance.
+
+«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète
+m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon
+fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es
+bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon
+fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou
+même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus
+désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied
+de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
+c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu
+pas?»
+
+«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui
+le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je
+lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de
+sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier,
+mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un
+kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens
+chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur
+à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon
+arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes
+fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de
+les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui
+s'emplissait vint frapper mon oreille: _je dirigeai une flèche sur ce
+bruit_ et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux
+pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le coeur, je courus
+tout tremblant au lieu _d'où ils parlaient_, et je vis un jeune
+pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis
+de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, _sans
+la voir_, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux
+cette flèche de fer, dont, _hélas_! fut blessé ton fils. Après que
+j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla
+au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de
+vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que
+j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les
+conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta
+colère.»
+
+«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié;
+mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la
+respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains
+humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action,
+tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple
+même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu
+d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité,
+tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût
+bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est
+fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le
+paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes
+ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais.
+Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que
+tu n'as point cessé d'être: en effet, _dans l'autre cas_, la
+race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en
+faudrait que tu vécusses toi-même!
+
+«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet
+enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma
+cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre,
+si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la
+dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps
+de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars,
+ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»
+
+«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément
+affligés, à ce lieu _funèbre_, où je fis toucher à l'anachorète,
+comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à
+soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur
+lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent
+tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa
+langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière
+la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher
+son jeune veau:
+
+«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que
+la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste
+enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser
+maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce
+que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»
+
+«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur,
+tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en
+touchant çà et là ses membres glacés:
+
+«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère?
+lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans
+tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire
+une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir _égal au
+tien_, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui,
+mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous
+deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim?
+Et cette pénitente, aveugle, courbée sous le faix des années, la
+mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force
+s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis
+seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux:
+demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps
+le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui,
+le souffle de notre vie dans la mort: _oui_, la sentence, auguste
+enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil[17], je
+mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes
+pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais
+l'aumône à mon fils!»
+
+[Note 17: Vivaswat, le soleil, père d'Yama.]
+
+«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le
+bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds
+dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une
+sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent
+pas _dans le cercle des transmigrations_, comme il est vrai, mon fils,
+que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le
+mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des
+sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de
+gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!
+
+«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu
+entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces
+rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes
+ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors
+des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes
+généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des
+aliments et donnent même de la terre _aux deux fois nés_! Va, mon
+fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont
+ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est
+la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans
+une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition
+inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent
+des ruisseaux de miel.»
+
+«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé
+ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme
+consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils.
+Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique
+char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à
+ses vieux parents:
+
+«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos
+saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, _sans mélange_
+et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront
+elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon
+sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un
+trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.»
+
+«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin,
+lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté
+suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je
+me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait
+d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en
+l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:
+
+«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans
+la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la
+gloire est célèbre _en tous lieux_? Il n'existait pas d'inimitié
+entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ:
+pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une
+même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon
+fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas:
+mais écoute-moi bien!
+
+«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant
+supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même,
+à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de
+tes vains désirs!
+
+«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de
+temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de
+son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme
+s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets
+_inconsolables_ pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma
+vie.
+
+«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de
+s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui
+hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si
+j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à
+toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie.
+Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme
+brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt
+les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux
+qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de
+leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient
+du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui
+verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à
+son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!
+
+«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma,
+semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux
+dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux
+les hommes qui verront la face _auguste_ de mon fils, dont la douce
+haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans
+l'automne!»
+
+Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du
+monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie
+s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser,
+à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon
+fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi
+des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter,
+souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé
+par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque,
+étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de
+Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au
+milieu de sa carrière.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se
+fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne
+voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui
+la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit
+de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de
+son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée
+l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, _réveilleurs_
+officiels du roi, se répandirent autour _de sa chambre_.
+
+Aussitôt, dans le gynoecée, à ces voix des chantres, des
+panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent
+précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses
+femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices
+respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités,
+près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant
+des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur,
+s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés
+dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher
+pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait
+exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant
+donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent
+toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le
+soleil monter sur l'horizon _avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa
+lumière_.
+
+Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du
+sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après
+le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde
+inquiétude.--Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles
+s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve.
+Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur
+n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se
+changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes
+à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas,
+seigneur! tu n'es plus!»
+
+À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies
+se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles;
+hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se
+lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine,
+elles s'approchent du monarque.
+
+Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout
+abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense
+douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de
+tous côtés les femmes du gynoecée se remirent de groupe en groupe
+à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées.
+Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées
+du gynoecée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes
+parts.
+
+Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs
+gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du
+monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect
+des siéges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés
+de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, _comme une
+flèche_, dans cette royale maison.
+
+Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec
+les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la
+circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de
+Koçala dans une drôni[18], que le sésame avait rempli de son huile,
+il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment
+fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux
+sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En
+effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque
+en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le
+corps inanimé du souverain.
+
+[Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.]
+
+Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la
+prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha,
+Djayanta, et dit à ces trois messagers:
+
+«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève
+le palais du roi _des Kékéyains_; et là, dépouillant vos airs
+affligés, il vous faut parler à Bharata _comme_ d'après un ordre
+même de son père. «Ton père, _lui direz-vous_, et tous les
+ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles:
+«Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême
+importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien
+de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même
+là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au
+ciel.»
+
+Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par
+Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une
+vitesse soutenue par la vigueur.
+
+Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent
+des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect
+de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher,
+la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des
+mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa
+splendeur est comme effacée.
+
+«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles:
+d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui
+agite maintenant tout mon corps?»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra
+dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à
+sa personne les gardes et les concierges des portes.
+
+Quand il vit, _dans son intérieur_, cette noble ville, souillée dans
+ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine
+d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues,
+ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé
+de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme
+et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale
+cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête
+courbée sous le poids de son _triste_ pressentiment.
+
+Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et
+semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et,
+comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi,
+Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa
+mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança
+précipitamment de son siége, les yeux épanouis par la joie. Entré
+d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant
+Bharata, courbant la tête, prit ses pieds _avec respect_. Elle,
+à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils
+étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de
+lui adresser les questions suivantes:
+
+«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la
+ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu
+même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que
+_mon frère_ Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la
+famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces
+questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta
+rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.
+
+«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le
+père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou
+aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son
+amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout
+dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé
+par les messagers envoyés du roi, _mon père_! Mais daigne maintenant
+répondre aux demandes que je désire t'adresser.
+
+«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte
+de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans
+gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce
+murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue
+royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi
+n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté
+serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?»
+
+À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec
+ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait
+l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le
+grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé
+dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes oeuvres.»
+
+À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes
+horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre
+sapé au tronc.
+
+«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car
+les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les
+effets du chagrin, ne s'abandonnent point _ainsi_ aux gémissements.
+Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la
+terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses
+et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha,
+_ton père_, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité,
+s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon
+fils, à déplorer sa fortune.»
+
+Elle dit: à ces mots déchirants de Kêkéyî, Bharata, dans
+une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles à sa mère:
+«Peut-être, _me disais-je_, le roi va-t-il sacrer _le vaillant_
+Râma: peut-être va-t-il célébrer un sacrifice:» telles étaient
+les espérances dont se berçait mon esprit et qui me faisaient
+accourir en toute hâte.
+
+«--Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse
+arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana, qui avez pu environner mon
+père de vos tendres soins!
+
+«--Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour mon bien le
+plus excellent des sages, Daçaratha, mon père?»
+
+Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata:
+«Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement; et,
+ce récit fait, prends garde, ô toi qui donnes l'honneur, de
+t'abandonner au désespoir. Écoute de quelle manière, ayant quitté
+la vie, ton père, la justice elle-même incarnée, s'en est allé
+dans le ciel: je vais te raconter en même temps ce que ton père
+a dit: «Ah! mon fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon
+fils!» et, quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est
+alors que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au
+ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut la
+dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Râma de
+retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana, une fois expiré le
+temps convenu!»
+
+À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune déchirait
+comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mère: «Où Râma
+demeure-t-il maintenant? s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et
+pourquoi s'est-il retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine
+et Lakshmana ont-ils suivi Râma dans les forêts?»
+
+À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus horrible
+encore, bas, odieux même, tout en croyant ne dire à son fils qu'une
+chose agréable: «Couvert d'un valkala pour vêtement, accompagné
+de sa Vidéhaine, et suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans
+les bois sur l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire
+exiler ce frère, _ton rival_, au sein des forêts. «Quand ton père
+l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à cause de son fils,
+quitta ce monde pour le ciel.»
+
+À ces mots, Bharata, soupçonnant _malgré lui_ un crime dans une
+telle mère, Bharata, qui aspirait de tous ses désirs à la pureté
+de sa famille, se mit à l'interroger en ces termes: «Râma, tout
+sage qu'il est, n'aurait-il point usurpé le bien des brahmes? Ce
+digne frère n'aurait-il pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre;
+offense, pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils plus
+cher à ses yeux que la vie même!»
+
+Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant son action
+et s'en glorifiant même avec une légèreté de femme, répondit à
+Bharata: «Il n'a point enlevé le bien des brahmes; il n'a maltraité
+qui que ce soit.
+
+«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement à
+son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils aîné comme
+associé à sa couronne.
+
+«_Mais_, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le monarque
+avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste souverain
+_d'abandonner ce dessein_ et de reporter sur ta _noble tête_
+l'onction royale qu'il destinait à Râma. J'ai demandé au roi l'exil
+de Râma dans les forêts pendant neuf ans ajoutés à cinq années,
+et ton père a banni Râma hors de la ville.
+
+«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma
+peine; remplis, _terrible_ immolateur de tes ennemis, remplis de joie
+le coeur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite
+les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté
+les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer
+aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui
+t'appartient!»
+
+Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux
+frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit
+à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au
+blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu,
+Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais
+de mal à personne.
+
+«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir _impatient_ du trône,
+aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi
+dans ta chute?
+
+«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle
+injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également
+tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil!
+
+«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre
+monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans
+les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux!
+Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du
+royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés,
+quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon
+père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux,
+qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?»
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de
+l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers
+s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un
+souverain qui, _vivant_, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette
+_illustre_ assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait
+affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu
+sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.
+
+Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de
+Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec
+la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans
+l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit
+nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la
+science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton
+coeur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les
+obsèques de ton père. _Oui_! il a fini comme un être sans appui,
+ce _vigoureux_ appui du monde, ton père, juste comme la justice
+elle-même. _Alors_, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il
+pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous
+avons déposé le corps du feu _roi_, ton père, dans un vaisseau
+d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses
+royales obsèques.
+
+«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit
+faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha;
+nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te
+sied donc pas!»
+
+À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes
+intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore,
+lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi,
+_pieux_ ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte.
+L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais
+conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément
+de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois
+il est possible que mon coeur n'éclate point à cet heure en
+mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père,
+_hélas_! privé de la vie.»
+
+Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata
+vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son
+père _gisant ainsi_ la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta
+ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût
+dit un homme, de qui l'âme s'est échappée.
+
+Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers
+son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme
+s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me
+voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna
+m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta
+majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant
+toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de
+quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu
+me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton
+amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole
+à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi;
+regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.
+
+«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre!
+Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais
+infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une
+vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi!
+Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils
+auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les
+eût amenés dans ces lieux!
+
+«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi
+des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment
+quelque chose.»
+
+Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les
+épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde
+affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent
+la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours
+au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas
+aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être
+plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit
+calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection
+_désolée_, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces
+larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le
+Swarga?»
+
+À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir,
+Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en
+partage, secoua ce _trop vif_ chagrin et répondit en ces termes:
+«Cet amour si fort de mon coeur à l'égard de mon père me trouble
+en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les
+sages conseils de vos saintetés, mes _vénérables_ institutrices,
+je dépose mon chagrin et je vais célébrer, _comme il faut_, les
+obsèques de mon père.»
+
+ * * * * *
+
+Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes _de la cour_ et les bardes
+_officiels_ de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses
+louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus
+à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait
+résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts.
+Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait,
+pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans
+le trouble du chagrin.
+
+Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces
+réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à
+Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî
+a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans
+tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance
+avait mise au front de mon père, _flotte incertaine_ maintenant
+qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre,
+jouet _du vent et_ des flots.»
+
+Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut
+monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à
+tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des
+choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la
+ville et tes sujets du plus haut rang.
+
+«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur,
+aucune perte du temps!
+
+«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là;
+enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis,
+emmène-le promptement hors de ces lieux.»
+
+Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur,
+contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais
+alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la
+fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Océan.
+
+Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le
+corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l'_auguste
+défunt_ tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur
+les restes de son père, qu'il parfuma avec les émanations d'un
+encens divin; puis il répandit _à pleines mains_ autour d'eux
+par tous les côtés des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il
+souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé,
+tout en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon roi! Il
+s'en ira _donc en cendres vaines_!» Au milieu de ses pleurs et sur un
+signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil,
+qu'ils emportèrent aussitôt d'un pied moins hésitant.
+
+Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le trouble du
+chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un
+chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s'avançait
+flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef,
+avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les
+richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et
+de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux
+de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses
+aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les
+poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix
+douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.
+
+Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s'avancent,
+baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin.
+
+Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans
+un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à
+construire le bûcher du roi avec des bois d'aloës et de santal.
+
+Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps
+_glacé_ du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent
+élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une
+robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du
+sacrifice.
+
+Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice
+avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet office terminé, il jettent
+aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les
+anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et
+le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés
+l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.
+
+Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée avec les
+cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l'entour du
+roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses
+parents, ouvrit avec la charrue, _en commençant_ à l'orient, un
+sillon pour enceindre la terre où s'élevait ce grand bûcher;
+ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son
+veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec
+la graisse, l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de
+sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le
+feu, développant _ses langues_ flamboyantes, consuma le corps du roi
+monté sur le bois entassé.
+
+Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher
+d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme
+s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la
+douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds
+de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras
+et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes
+empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui.
+Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son
+père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de
+nouveau sous le poids de sa douleur.
+
+Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est
+continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te
+lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est
+pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est
+mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses
+à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»
+
+Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna
+gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui
+soumet tous les êtres à la vie et à la mort.
+
+Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les
+ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'oeil rouge de
+larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père.
+
+Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels,
+on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la
+Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les
+autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû.
+
+Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières
+saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel.
+Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le
+pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec
+une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois,
+fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier,
+à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le
+chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le
+chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance
+mainte et mainte fois.
+
+Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol
+de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il
+resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort
+de son père.
+
+Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié,
+offrit au mânes _de son père_ les oblations funèbres du douzième
+et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il
+donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des
+vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des
+serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des
+maisons regorgeantes de toutes choses.
+
+Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la
+cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les
+ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata:
+«Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est
+allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé
+fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le
+droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne
+tombe, faute de maître, dans une triste infortune.»
+
+À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure,
+Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma
+famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné
+des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce
+langage, comme des gens _de qui la raison est_ troublée. Râma; celui
+des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois;
+Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et
+par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas
+en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que
+l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée
+en ses quatre corps: j'irai _chercher avec elle et_ ramener des bois
+mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que _nos_ ouvriers me
+fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes
+experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps
+marchent devant moi!»
+
+Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de
+joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti
+au devoir: «Daigne Çri, _appelée d'un autre nom_ Padmâ, te
+protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces
+paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné!»
+
+Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï de ses
+lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée dirent aussi
+à Bharata: «Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple
+environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à
+des corps d'ouvriers qu'ils se hâtent d'aplanir la route.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se
+hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette
+excursion, et chacune presse _vivement_ le départ de son époux.
+Bientôt les généraux viennent annoncer que l'armée est déjà
+prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées
+de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que
+l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable _anachorète_:
+«Fais promptement avancer mon char!» dit-il à Soumantra, debout
+à son côté. À peine eut-il reçu l'ordre, que celui-ci mettant à
+l'exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec
+le char, attelé des coursiers les plus magnifiques.
+
+Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner
+le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble
+ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces.»
+
+Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin
+Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux
+blancs. Devant lui s'avançaient tous les principaux des ministres,
+montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par
+des coursiers rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant
+toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les
+délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de
+guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient
+Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes.
+Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata
+dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de
+_l'antique_ Raghou.
+
+On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer, et Kêkéyî,
+et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses de _penser qu'elles
+allaient_ ramener _le bien-aimé_ Râma.
+
+Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée _si
+nombreuse_, arrivée près du Gange et campée sur les bords du
+fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: «Voici de tous les
+côtés une bien grande armée: je n'en vois pas la fin, tant elle
+est répandue ici et là _dans un immense espace_! C'est l'armée des
+Ikshwâkides: on n'en peut douter; car j'aperçois dans un char, loin
+d'ici, un drapeau, _où je reconnais leur symbole_, un ébénier des
+montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants?
+Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d'homme n'est
+capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le
+désir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler
+Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la
+beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des
+coeurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle: le
+doute m'environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon
+maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le défendre que
+je suis accouru vers ce fleuve du Gange.»
+
+Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient
+proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors
+ces mots à tout son cortége:
+
+«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies à l'égard
+de Râma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa
+traversée du Gange ne sera point heureuse!
+
+«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus
+difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre,
+couvert de blessures et souillé de poussière. _Mais non_! je saurai
+bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de
+coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter
+une oeuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses
+vertus ont enchaîné mon coeur!»
+
+Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande,
+des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste
+cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des
+Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les
+bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné
+par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un
+vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la
+forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent
+de bienveillantes dispositions: _il te dira, ce que_ sans doute il
+sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de
+Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char:
+«Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»
+
+Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné
+de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant,
+lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans
+aucune maison et dépourvu _des choses nécessaires_; mais voilà,
+_non loin d'ici_, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette
+maison, _qui est la_ tienne, _puisqu'elle est celle_ de ton serviteur.
+Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont
+recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres
+aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi,
+vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te
+comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras
+demain, au point du jour, continuer ton voyage.»
+
+À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande
+sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens
+et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne
+satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré,
+traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à
+la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné
+Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin,
+Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette
+région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route
+difficile à suivre et même bien impraticable.»
+
+Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les
+sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit
+les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au
+poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux
+t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu
+pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton
+armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette
+inquiétude.»
+
+À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce
+langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de
+moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner _d'inimitié_
+à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est
+égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des
+forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre
+pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis
+est la vérité.»
+
+Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des
+Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu!
+Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable
+à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul
+effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ
+ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle
+accompagnera la durée des mondes!»
+
+Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla
+plus qu'avec des rayons _près de_ s'éteindre, et la nuit s'approcha.
+
+Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule,
+Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante:
+«Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée:
+pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui
+chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi
+promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui,
+héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.»
+
+À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait
+Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le
+magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe
+et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit
+sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que
+ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est
+_moins_ l'expression _de mon espérance que celle_ de mon désir: en
+effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté
+par ta _pieuse_ tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi
+ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de
+l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.»
+
+À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit
+à Gouha, d'un air bien affligé, le coeur touché néanmoins de son
+affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit
+n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent
+traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.»
+
+À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut
+en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers
+parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à
+flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.»
+À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre
+même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents
+navires.
+
+Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet
+jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts,
+flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[19]. Dans ce
+navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force
+immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu
+roi.
+
+[Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux
+Z redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle
+droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité,
+car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes égyptiens et
+même des pierres sépulcrales dans les catacombes de Rome.]
+
+Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et
+reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de
+Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes
+aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent
+vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne
+déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des
+montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.
+
+Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses
+troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles
+à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se
+tient _l'ermite_ enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi
+qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.»
+
+Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui
+l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue:
+«À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande
+forêt _du confluent_, toute remplie par les multitudes variées des
+oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues
+sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas,
+d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs
+de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se
+fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette
+forêt, à la distance d'un kroça.
+
+À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit
+avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières
+paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi
+avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement
+accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as
+dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère,
+le sage Râma; et tu m'as prouvé _de toutes les manières_ ton
+dévouement, ta bienveillance et ton amour.»
+
+D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste
+prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança,
+accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à
+pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte
+et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas
+très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné
+d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire;
+solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté
+des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de
+gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte
+basse, qui semblait _en ce moment_ la porte ouverte du paradis même.
+
+Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre,
+Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le
+nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils
+de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul
+avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il
+aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siége et dit
+à ses disciples: «_Vite_! la corbeille de l'hospitalité!»
+
+Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata
+l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut
+derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était
+le devoir, _pour ainsi dire_, en personne, leur offrit à tous les
+deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour
+boire, des fruits, et répondit par _d'autres_ politesses aux respects
+de toute leur suite.
+
+«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les
+rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.--Ta sainteté
+ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de
+l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces _fruits mêmes_,
+présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?--Je te
+connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque
+manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton
+amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet
+à toute cette armée, _qui marche à_ ta _suite_: ce me sera une joie
+de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil.
+
+«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»
+
+Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau,
+se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour
+l'hospitalité, il appela _et fit apparaître_ Viçvakarma lui-même.
+«Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier
+en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc _sans délai_ mon
+festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel
+même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent
+à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là
+soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les
+autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc
+tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas,
+Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes
+les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî,
+Alamboushâ, et celles qui servent _le fulminant_ Indra, et celles qui
+servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici
+tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton oeuvre à toi,
+Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière
+et tout rempli de fruits divers!
+
+«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les
+choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit,
+en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes
+de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des
+guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ
+et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»
+
+Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant,
+tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces
+divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille.
+Enivrante de ses parfums naturels mêlés _aux célestes senteurs des
+Immortels_, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts
+Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine
+douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs
+couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux
+résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des
+parfums circule au sein des airs, les choeurs des Apsaras dansent, les
+Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la
+vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art,
+cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace
+éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.
+
+Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté
+des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner
+à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit
+_d'elle-même_ par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas
+et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli
+au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des
+arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous
+et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.
+
+On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre
+bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour
+les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes
+maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un
+majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de
+blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre
+solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné
+séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de
+fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était
+rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les
+biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les
+habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les
+Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux
+longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante
+de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous
+Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait
+dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné
+de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de
+l'ombrelle.
+
+Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent
+devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de
+lait caillé. Une _sorte_ de boue jaune pâle enduisait les rivages
+aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété
+infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au
+même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son
+hôte les choeurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu
+des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles
+à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il
+saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée
+d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du
+Nandana.
+
+Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des
+Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et _les plus belles des
+bayadères célestes_, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî,
+Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de
+Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était
+pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit
+paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait
+parlé.
+
+Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et
+tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les
+formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorète:
+
+_«Allons! disaient-elles; tout est prêt!_ Que l'on boive à sa
+fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la sourâ pure!
+Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus
+exquises!»
+
+Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces
+femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent
+sur les rives enchanteresses des rivières.
+
+Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des
+cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants,
+aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné
+par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même
+d'Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son
+éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment
+d'hommes ivres ou fous _par le vin ou l'amour_.
+
+Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer, parés de
+sandal rouge, ravis _jusqu'à l'enchantement_ par les essaims des
+Apsaras, les gens de l'armée jetaient au vent ces paroles: «Nous ne
+voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans
+la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra!»
+Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'armée, guerriers
+combattant sur des _chars ou des_ éléphants. Des milliers d'hommes
+partout d'éclater en cris de joie: «C'est ici le paradis!»
+s'entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata.
+
+Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l'ambroisie, des
+saveurs et des nourritures célestes n'auraient pu même exciter
+en eux la moindre envie d'y goûter. Piétons, cavaliers, valets
+d'armée, ils furent ainsi tous repus jusqu'à satiété et revêtus
+entièrement d'habits neufs.
+
+Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres,
+les brebis, _en un mot_, tous les quadrupèdes et les volatiles, si
+différents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de même
+repus jusqu'à satiété. On n'aurait pas vu là un homme qui n'eût
+point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son
+corps: il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de qui les
+cheveux fussent imprégnés de poussière.
+
+Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait
+caillé, des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de
+tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s'offraient
+pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites,
+rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres
+mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus
+délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les
+flots _d'une sauce_ douée des plus riches saveurs.
+
+Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavés,
+pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des
+urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de
+frais babeurre, qui sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles
+de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de
+lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des montagnes de
+sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait
+des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents
+et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes
+renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des
+amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches,
+à les faire d'une rayonnante pureté.
+
+Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute
+espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des
+collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des
+cuirasses admirables, des siéges et des lits variés. Il y avait des
+étangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des
+éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en
+des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et
+lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.
+
+Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de
+l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette
+nuit s'écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les
+Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et
+s'en retournèrent tous comme ils étaient venus.
+
+ * * * * *
+
+Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il
+vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s'inclina devant
+l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité. Le rishi, qui
+venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant
+vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa
+les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit
+s'est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple
+est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, _jeune
+homme_ pur de tout péché.»
+
+Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat
+suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps
+incliné, répondit en ces termes:
+
+«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu'il fut aussi
+pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement
+rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut
+désirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît,
+saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur
+moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la
+science de la justice, quel chemin doit me conduire à l'ermitage de
+ce magnanime observateur de son devoir.»
+
+À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui
+répondit en ces termes: «À trois yodjanas augmentés d'une
+moitié s'élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont
+Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes
+cascades.
+
+«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî,
+aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées d'oiseaux divers.
+Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue
+par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je
+entendu raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant
+ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains
+jointes aux mains de Lakshmana.»
+
+Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi des rois
+descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina
+autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante,
+amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux
+pieds de l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son
+ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa
+même les pieds du solitaire.
+
+Après qu'il eut marché une longue route avec ses coursiers
+infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile
+exécuteur de ses commandements: «Les apparences de ces lieux
+ressemblent parfaitement au récit qu'on m'en a fait: sans aucun
+doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja
+nous a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne, le
+Tchitrakoûta.
+
+«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une
+variété infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages,
+enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d'un été.
+
+«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette
+forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner
+bientôt la vue de nos deux illustres bannis!»
+
+À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main
+pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent
+de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse
+qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas
+été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les
+deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux
+nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres
+pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque
+renseignement.»
+
+Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur,
+ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs
+à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les
+guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»
+
+Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui
+s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se
+réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie
+de tous les coeurs.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus
+noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables
+sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa
+pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son
+épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise
+les cités en eût montré le tableau à _sa compagne, la divine_
+Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni
+la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même
+loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété
+d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de
+métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes
+ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles
+que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de
+l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un
+tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière.
+Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses
+arbres, emprunte encore l'éclat _des joyaux_ à ses hautes crêtes,
+parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées
+d'hyènes, de tigres _ou de léopards_.
+
+«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements
+précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des
+Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit
+ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne:
+on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.
+
+«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme
+charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en
+cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété
+des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs,
+mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.
+
+«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer _deux_ beaux
+fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon
+père; ensuite, une satisfaction donnée aux voeux de Bharata.»
+
+Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains
+en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière
+délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus,
+Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage
+beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave,
+peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de
+nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à
+fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables
+îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra,
+pépinière de nélumbos _célestes_. Je sens la joie naître dans mon
+coeur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées
+sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se
+désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où
+ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la
+peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés
+en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.
+
+«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par
+des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences
+et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains
+semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans
+cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas
+et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette
+montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine de ses habitants,
+et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même.
+
+«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes
+ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma
+félicité.»
+
+Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du
+mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s'en
+alla _d'un autre côté_. Au pied septentrional de la montagne, il vit
+une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret
+asile, peuplé d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour,
+ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des
+fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À
+l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'âme
+de toutes les créatures, l'anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ,
+dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés:
+
+«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant cette
+grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous
+délasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-même que
+ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de
+cet arbre le couvre _de ses rameaux pendants_ comme d'une crinière
+_embaumée_, d'où s'écoule une pluie de fleurs.»
+
+Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle,
+répondit à son époux avec le plus doux langage et d'une voix
+saturée d'amour: «Il m'est impossible de ne pas obéir à ces
+paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour
+l'agrément des créatures que cet arbre étend là son _parasol_
+fleuri.» À ces mots de son épouse, il s'assit avec elle sur le
+siége de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux:
+
+«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants,
+comme ils pleurent avec des larmes de résine!... De tous côtés, les
+grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute
+cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire: «Fils! fils!....
+fils! fils!» comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et
+plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche:
+perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée, il fait
+comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du
+kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et
+qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand
+fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids _de ta jeune
+personne_.»
+
+À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les
+genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle
+comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le coeur de Râma.
+
+Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d'arsenic rouge
+et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le
+front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au
+soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée,
+quand elle s'empourpre au matin.
+
+Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie
+d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger _sauvage_ d'un troupeau
+_de singes_, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre
+son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une
+étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il
+menaça le grand singe.
+
+Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que Sîtâ portait au
+milieu du front, vint à s'imprimer sur le sein de l'anachorète à la
+vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ
+de rire à la vue de son tilaka, dont l'image empruntée se détachait
+en rouge sur la couleur azurée de son époux.
+
+Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le
+Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme
+son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son
+absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles
+noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait
+haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres
+déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut
+satisfait et, _se tournant vers_ Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que
+l'on nous serve à manger!»
+
+La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de
+tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du
+miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim
+de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et
+_seulement_ après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka
+prit enfin sa réfection.
+
+«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité,
+j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer
+quelle peut être la vraie nature de ce bruit.»
+
+Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il
+observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa
+vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant
+là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine
+de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient
+protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes,
+Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère:
+«C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne
+trêve au plaisir, noble _fils de Raghou_; fais entrer Sîtâ dans
+une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la
+cuirasse.»
+
+Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de
+chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette
+armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou
+le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque
+autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»
+
+À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un
+feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles:
+«Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce
+Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à
+la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet
+éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait
+un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien
+dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés
+dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi,
+prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même
+avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de
+l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.»
+
+«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui
+mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui
+l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils
+abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant
+a brisé.»
+
+Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux,
+et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte
+odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu
+reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer
+à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée
+sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il
+possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur,
+attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de
+Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?»
+
+À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la
+vérité, la pudeur fit rentrer, _pour ainsi dire_, Lakshmana dans ses
+membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion,
+il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère _ne_ vient ici _que_
+pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de
+lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici
+pour nous voir.»
+
+ * * * * *
+
+L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se
+mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région.
+Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et
+campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs
+chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de
+l'yodjana.
+
+L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son
+frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il
+avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes
+nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère
+vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied
+hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une
+marche vive, car la vue _toute prochaine_ de Râma fit naître en
+lui-même une joie égale à celle de Bharata.
+
+Ce resplendissant taureau _du troupeau_ des hommes, ce héros aux
+longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant
+traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont
+Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas
+très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies,
+ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en
+l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin
+est jalonné par des signes pour _guider_ ceux qui reviennent à
+l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la _chaumière de
+Râma_ que je vois monter et se mêler _au ciel bleu_ cette fumée du
+feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu
+des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne
+rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un
+grand saint et qui remplit _dans ces bois_ les commandements de mon
+père!»
+
+Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata
+vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son
+feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il
+aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce
+Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands
+yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose
+dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute
+fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher
+dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et
+ses cheveux à la manière des anachorètes.
+
+Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se
+délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata,
+ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son
+frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et,
+n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots
+d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant
+de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les
+côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir,
+tant les foules _avides_ se faisaient obstacle l'une à l'autre; _ce
+héros_, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement
+par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait
+naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau
+de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de
+moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence,
+fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte
+éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»
+
+Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son
+visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en
+pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce
+fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement,
+et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de
+son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les
+embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.
+
+L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra
+dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa
+même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami,
+que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir _sans lui_,
+quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle
+observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de
+sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le
+devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la
+justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il
+doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ
+est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi
+dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine?
+
+«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de
+courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste,
+l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?
+
+«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire:
+elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres
+et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au
+sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée
+du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en
+est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu
+n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de
+mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit
+peut dire une parole salutaire.
+
+«Tu ne fréquentes pas, _j'espère_, des brahmanes athées? car ce
+sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une
+science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre
+théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines
+subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de
+l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau _du troupeau_ des
+hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà
+même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de
+n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des
+hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs,
+qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de
+Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats,
+tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et
+tes serviteurs à les partager avec toi?
+
+«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble
+race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté?
+Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on
+doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est
+échu?--Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour
+des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut
+résulter une immense catastrophe.
+
+«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes,
+d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison
+d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes
+dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles
+jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles
+pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux
+brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?»
+
+Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction,
+fit connaître _en ces termes_ au pieux Râma, qui l'interrogeait
+ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a
+délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par
+le chagrin de l'oeuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils.
+Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant
+séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné
+par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi
+que ton père est descendu au tombeau!»
+
+À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à
+l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait
+accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le
+silence.
+
+«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui
+suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères,
+comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois,
+et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici
+ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.
+
+«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui
+t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour:
+mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de
+leurs voeux.»
+
+À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce
+Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma.
+Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce
+langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme,
+né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant
+toujours marché fidèle à ses voeux, quel homme de ma condition
+voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon
+père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va
+dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une
+autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ
+ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt
+Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a
+fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant
+à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si
+Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son
+choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton
+lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour
+quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part,
+telle que me l'a faite mon magnanime père.»
+
+À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui
+répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un
+roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez
+nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a
+aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la
+délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer!
+En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre
+famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te
+conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des
+hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre
+des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure
+que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les
+mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le
+plus cher de tous ses fils.»
+
+À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort
+de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit
+son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de
+Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans
+un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les
+bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la
+hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la
+chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine,
+d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma,
+le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un
+éléphant _couché au bord des eaux_ et que l'écroulement
+d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa
+connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père
+descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que
+puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de
+moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous,
+et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a
+reçu tous les honneurs dus aux morts!
+
+«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai
+pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son
+chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son
+esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si
+douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon
+retour des pays étrangers!»
+
+Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble
+anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort,
+Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage
+charmant comme une pléoménie; et ce _bon_ Lakshmana a perdu son
+père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de
+la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son
+beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille
+du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de
+larmes!
+
+Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de
+tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride
+ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc
+de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais
+aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon
+père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai
+par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon
+coeur!»
+
+Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint,
+délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts
+nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils
+répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette
+eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant
+ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en
+pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama:
+«Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est
+donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif
+dans les royaumes des Mânes!»
+
+Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères
+dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations
+funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits
+d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une
+jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le coeur tout bourrelé
+de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous
+mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est
+aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!»
+
+Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui
+pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur
+noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata:
+«Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son
+entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les
+quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent
+leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers
+l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les
+avait ou non rassemblés.
+
+Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés
+de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous
+avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils
+du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction
+furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec
+tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.
+
+ * * * * *
+
+Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient
+enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À
+l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses
+royales mères, désolées et _comme_ irrassasiables de chagrin,
+se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes.
+Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les
+pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre _établi
+des préséances_, et les presse avec les surfaces de ses doigts
+veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se
+mirent à pleurer.
+
+Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse _au
+coeur_, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères
+en proie à la douleur.
+
+Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses
+belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes.
+Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans
+les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie
+par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue
+dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du
+puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»
+
+«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le
+malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta
+charmante figure, comme _le soleil brûle_ un nymphée sans eau!»
+
+Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide,
+frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui
+toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds
+du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels,
+Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, _le céleste
+précepteur des Dieux_, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit
+avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite,
+accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata
+s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir,
+il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des
+hommes dans la science du devoir.
+
+Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au
+noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:
+
+«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par
+la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux.
+Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les
+brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction
+royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes,
+quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer
+l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les
+trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de
+toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans
+ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés
+d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du
+ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta
+mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché!
+
+«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour
+un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple?
+Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi,
+étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne
+sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières,
+ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois
+avec ta grandeur!»
+
+Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels,
+les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient
+le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à
+ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils
+suppliaient avec lui ce _noble anachorète_.
+
+Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, _continuant à
+marcher_ d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce
+discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas
+n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le
+Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la
+vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin
+des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la
+mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la
+maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger
+de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la
+naissance.
+
+«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et
+jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où
+la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort
+s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils
+ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui
+respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la
+vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau _des
+étangs_. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, _hélas_! sur
+toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie
+se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres,
+l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé
+l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du
+plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé
+sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et
+personne, _à cette heure comme à l'autre_, ne s'aperçoit qu'il a
+marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du
+plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur
+dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie
+coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes
+successions.
+
+«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau
+de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles
+demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt _pour ne
+plus se rejoindre_: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les
+richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un
+instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les
+détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre
+condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui
+consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est
+une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route
+et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que
+tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il
+se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle
+ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont
+il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour
+voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à
+l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés _avec
+raison_ les attelages du Devoir.
+
+«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs
+péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement
+aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma,
+l'auteur des créatures. Notre père, _sans aucun doute_, fut admis
+au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques,
+gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la
+vertu _indigente_. Le ciel a reçu, _n'en doutez pas_, ce dominateur
+de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices,
+savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au
+plus avancé des âges.
+
+«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de
+si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta
+sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possède les
+saintes traditions.
+
+«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil;
+va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle
+métropole, et fais de la manière que mon père te l'a commandé.
+Moi, de mon côté, j'accomplirai la volonté de mon noble père dans
+l'endroit même, que m'a prescrit ce monarque aux oeuvres saintes. Il
+serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes
+les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même,
+car il est notre parent, il est _plus_, notre père.»
+
+À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage: «Combien y
+a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes
+ennemis? Tu n'es pas troublé par la douleur et le plaisir ne
+pourrait même t'enivrer de sa joie: tu possèdes l'estime de tous les
+vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du
+ciel.
+
+«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es
+magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le
+plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui,
+doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que naître
+et mourir.
+
+«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon
+père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme
+le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de
+telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte,
+où j'ai vu, d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son
+épouse et Lakshmana: _oui, sauve-moi_! et prends en main le sceptre
+de la terre!»
+
+Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait
+ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie, n'en ramena
+point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura
+ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l'aspect d'une
+constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les coeurs
+se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie:
+«Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on; et le peuple en
+ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir
+cette fermeté dans la promesse _donnée à son père_.
+
+Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le
+gagner avec des paroles caressantes.
+
+Râma fit asseoir sur _le siége musculeux_ de sa cuisse le jeune
+homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus,
+à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre
+d'amour, et lui tint ce langage:
+
+«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la
+science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner
+même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le
+soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous
+nos yeux dans leur conduite _invariable_. Tel qu'Indra fait pleuvoir
+durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son
+empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l'eau huit mois
+par la puissance de ses rayons, _il faut toujours qu'un roi dise_:
+«Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le voeu,
+qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans
+tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par
+ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle
+_ventale_. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe
+également l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen
+tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il
+n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe
+avec la chaîne des eaux, de même le devoir _appelé_ neptunien d'un
+roi, c'est d'enchaîner _les brigands et_ les voleurs en tous lieux.
+
+«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie
+dans les coeurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui,
+et c'est l'obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans
+relâche porte également tous les êtres, tel c'est pour un monarque
+le devoir _appelé terrané_ de soutenir, _sans manquer même au
+dernier_, tous les sujets de son empire.
+
+«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après
+une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers
+judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur
+abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre,
+l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse
+qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère
+a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis
+d'elle comme un fils devant sa mère.»
+
+À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect
+tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de
+répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de
+n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau
+ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein
+de sanglots, il tomba sur la terre.
+
+Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête,
+Râma se recula vite, les yeux un peu troublés _sous un voile_ de
+larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé
+d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu
+sur la berge d'un fleuve.
+
+Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé
+de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les
+instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes
+pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer
+d'amour les hommes, de qui l'âme est _sensible aux peines_ de
+l'humanité!
+
+Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata
+dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère,
+consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est
+assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous
+tourmente nous-mêmes: allons! pars! _retourne dans Ayodhyâ_! Je ne
+puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du _plus grand
+des_ rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le
+poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent
+avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin
+d'Ayodhyâ!»
+
+Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage:
+«Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce
+mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si
+ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur,
+au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais
+sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas
+cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant,
+fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi,
+qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause
+de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de
+dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»
+
+«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune
+homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le
+consoler avec des paroles heureuses.
+
+Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui
+apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand
+le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire
+des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent.
+Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son
+frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les
+_tiges du_ graminée.
+
+Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré
+la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était,
+par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma,
+ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les
+affaires au gré de tout le monde.»
+
+L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à
+ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au
+magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté
+dans ses voeux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie,
+décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina
+et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un
+gigantesque éléphant.
+
+[Note 20: La cérémonie de l'investiture, que l'on trouve ici,
+nous rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut
+attribuée à l'invasion des peuples du Nord: mais d'où leur
+venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des idées, qui
+furent transvasées dans l'Occident.]
+
+Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha,
+les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorète, honneur de la
+famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans
+son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut
+impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de la
+douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma
+enfin d'incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères,
+et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage.
+
+ * * * * *
+
+Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta,
+plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait
+amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva,
+Djâvâli, ferme dans ses voeux, et tous les ministres, honorés pour
+la sagesse du conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent
+alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le
+Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.
+
+Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de
+cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches
+métaux par milliers.
+
+Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage que
+Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le
+fils de race, le prince éminent par l'intelligence s'approche alors
+de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête
+les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque:
+«As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton
+affaire?»
+
+À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir,
+fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le devoir: «Malgré
+toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables,
+ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez
+lui ce langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir sans
+mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans la vérité:
+je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j'ai
+faite à mon père.»
+
+«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles,
+Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots
+solennels à ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: «Tigre
+des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes voeux et comme le devoir
+incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront _la paix
+et_ le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots
+de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à
+l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers
+bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congédié
+par le très-magnanime Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville
+d'Ayodhyâ.»
+
+Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme,
+l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: «Il est
+immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils
+en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d'un corps
+humain.»
+
+Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se
+mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du
+solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours
+de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le
+chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de retour, étendit,
+_comme en allant_, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux
+et d'éléphants à la suite du sage Bharata.
+
+Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même
+de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne
+veuve du lion qui l'habitait.
+
+Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le
+prince aux voeux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les
+gouvaras universellement: «Je m'en vais habiter Nandigrâma; je vous
+demande à vous tous votre avis: c'est là que je veux supporter toute
+cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi
+mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais
+gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même.»
+À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et
+Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes:
+
+«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis dans ta bouche,
+est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne
+donnerait son approbation à ce voyage, dont l'amitié fraternelle
+t'inspira l'idée, prince à la conduite si noble et qui ne t'écartes
+jamais de ton amour pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces
+paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses
+ministres: «Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher.
+
+Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait toutes ses
+inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientôt
+à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le
+village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint
+ce langage aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet
+empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui
+sauront le gouverner sagement.»
+
+À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux
+chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à
+tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: «Apportez
+l'ombrelle! Hâtez-vous d'en couvrir _cette chaussure, qu'ont
+touchée_ les pieds du noble _anachorète_! Les souliers, ornés _de
+cet emblème_, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est
+de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher
+dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour,
+quand j'aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu'il m'a
+confiés, et ce vaste empire _dont je suis investi_, c'est alors que
+je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction
+royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé
+au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme
+celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!»
+
+Après que Bharata, l'homme à la grande renommée, eut exhalé ces
+paroles du fond de sa tristesse, il établit le siége de l'empire
+dans Nandigrâma, qu'il honora de sa résidence avec ses ministres.
+Dès lors on vit l'infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec
+son armée, et ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète,
+ses cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à
+l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma,
+exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour.
+Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles
+chaussures, fit apporter lui-même auprès d'elles le chasse-mouche
+et l'éventail, _insignes de la royauté_. Et quand il eut donné
+l'onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, _devenu_
+la première des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima
+désormais tous les ordres.
+
+ * * * * *
+
+Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour
+condamner une plus longue habitation dans cette forêt: «C'est ici
+que j'ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mères et les habitants
+de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître
+sans cesse dans mon coeur la douleur vive des regrets. En outre, le
+camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici, a laissé deux
+vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses
+éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!»
+
+Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet
+homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète
+à son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel.
+
+«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un grand âge,
+d'une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son
+plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des
+solitaires, charge-toi de l'accueil dû à la princesse du Vidéha.
+Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu'elle
+peut désirer.»
+
+Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ, ferme
+dans ses voeux, et se hâta de lui dire: «Je suis la _princesse_ de
+Mithila.»
+
+Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne,
+et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «Je
+veux, de ce pouvoir _surnaturel_, attribut de la pénitence, trésor
+que m'ont acquis différentes austérités, je veux tirer un don
+maintenant, Sîtâ, pour t'en gratifier.
+
+«Noble fille du _roi_ Djanaka, tu marcheras désormais ornée de
+parures et les membres teints avec un fard céleste, présents de mon
+_amitié_. À compter de ce jour, le tilaka, signe heureux _que_ tu
+_portes sur le front_ va durer, n'en doute pas, éternel; et ce
+fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère
+Mithilienne, avec ce liniment que tu reçois de mon _amitié_, tu
+raviras sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse aux
+formes charmantes _fait les délices de Vishnou_.»
+
+La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent céleste des
+vêtements, des parures et même des bouquets de fleurs, présent
+incomparable d'amitié. Reposée de ses fatigues, la Mithilienne
+accepta, dans toute la joie de son âme, une couple de robes d'une
+propreté inaltérable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse
+du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la
+beauté.
+
+Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses adieux au
+solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations du matin.
+
+Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé, les mains jointes,
+leurs bénédictions pour son voyage, le héros immolateur des ennemis
+pénétra dans la forêt, accompagné de son épouse et de Lakshmana,
+comme le soleil entre dans une masse de nuages.
+
+Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères les carquois
+tout resplendissants, leurs arcs et les deux épées, dont le
+tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Râma et Lakshmana
+s'attachent les deux carquois sur les épaules, ils prennent les
+deux arcs à leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur
+visite à _cette partie des_ ermitages _qu'ils n'avaient pas encore
+vus_.
+
+Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux héros, armés de
+leurs solides arcs, elle dit à son époux d'une voix tendre et suave:
+«Râma, les hommes de bien atteignent à coup sûr une condition
+heureuse de justice, au moyen d'une bonté qui les préserve
+d'offenser aucun être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices
+qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de
+l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les
+enfants de la colère. Le premier est le mensonge, que fuit toujours
+l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultère avec l'épouse
+d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimitié.
+
+«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont vaincu leurs
+sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le sais, Râma, et la
+beauté de l'âme inspire tes résolutions. On n'a jamais trouvé,
+seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse:
+combien moins ne peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins
+encore séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma, ce
+voyage à la forêt Dandaka.
+
+«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma bouche.
+
+«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec
+ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent
+dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques
+flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le
+bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui
+et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à
+l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de
+guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent
+dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang.
+
+«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui,
+vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection
+dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver
+l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa
+dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien
+affilée.
+
+«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de
+conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait
+pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille
+recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce
+glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À
+force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva
+que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par
+habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions
+de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que
+cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à
+l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme
+infernal.
+
+«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle
+à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner.
+Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu
+as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les
+Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité.
+
+«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices
+militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir
+maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus.
+
+«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse
+d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé
+le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile;
+le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le
+ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense
+des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les
+pénitences; _car_ le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel
+enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à
+ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien
+connu dans toute sa vérité.
+
+«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune
+frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.»
+
+Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que
+venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces
+termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir
+est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec
+amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi
+Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par
+toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que
+l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que
+tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans
+la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur voeux sont venus
+d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à _toutes les
+créatures_! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur
+plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne
+peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde
+par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour
+dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés
+au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent
+dans _l'épaisseur des_ fourrés.
+
+«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi,
+sont telles _qu'on devait s'attendre_, femme charmante, à les trouver
+dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces
+paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse,
+c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à
+celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»
+
+Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie,
+au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur.
+Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix
+célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant
+on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma,
+et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita:
+«Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive
+curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui
+demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce _mystère_!»
+
+À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui
+était comme le devoir même en personne, se mit à lui raconter
+ainsi l'origine de ce lac: «On dit, Râma, que c'est l'anachorète
+Mandakarni, qui jadis, grâce au pouvoir de sa pénitence, créa
+ce bassin d'eau, nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand
+solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule
+nourriture, soutint dix mille années une pénitence douloureuse.
+Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux, Indra même à leur
+tête, de s'écrier: «Cet anachorète a l'ambition de nous enlever
+notre place!» Cinq Apsaras du plus haut rang et parées d'une
+toilette céleste furent donc envoyées par tous les dieux, avec
+l'ordre même de jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées
+dans ces lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille
+gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète
+enchaîné au voeu de sa cruelle pénitence.
+
+«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trône des
+Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce
+grand ascète, de qui le regard embrassait le passé et l'avenir du
+monde. Les cinq Apsaras furent élevées à l'honneur d'être ses
+épouses et l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible.
+Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et,
+fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète des travaux
+de sa pénitence. Ce grand bruit, que vous entendez là, ce sont les
+jeux de ces bayadères célestes; ce sont leurs chansons ravissantes
+à l'oreille, qui se marient au _son cadencé des_ noûpouras et _des_
+bracelets.»
+
+À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà une chose
+admirable!» s'écria le Daçarathide à la force puissante et son
+frère avec lui.
+
+Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un enclos
+circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des habits
+d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné de son
+frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres
+variés, où tous les anachorètes _s'empressent de_ lui offrir les
+honneurs de l'hospitalité. Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs
+ermitages, le Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun
+de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un
+après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage
+porter lui-même les hommages de sa présence à leurs pieds. Là,
+il demeurait un mois ou même une année; ici, quatre mois; ailleurs,
+cinq ou six. Chez l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez
+l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-là,
+huit mois: d'un côté, il habita une couple de mois; d'un autre, la
+révolution entière d'une année; plus loin, un mois, augmenté d'une
+moitié.
+
+Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de _candides_ plaisirs
+dans les ermitages des anachorètes, il vit dix années couler pour
+lui d'un cours fortuné.
+
+«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du saint Agastya:
+entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce au rishi mon arrivée chez
+lui avec Sîtâ.»
+
+Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne son frère,
+Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles:
+
+«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein de force,
+est appelé Râma: ce prince éminent est ici et demande à voir
+l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le _compagnon_
+dévoué et le frère puîné de ce resplendissant héros avec lequel
+et son épouse je viens ici moi-même pour visiter le saint ermite.»
+
+À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit l'homme riche en
+pénitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entré dans
+la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les
+mains réunies en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi
+Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom Râma, attend
+avec son frère et son épouse à la porte de ton ermitage. Il désire
+voir ta révérence; il vient ici lui apporter son hommage:
+fais-moi connaître, saint anachorète, ce qui est à faire dans la
+circonstance à l'instant même.»
+
+À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Râma venait
+d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidéhaine:
+«Quel bonheur! s'écria-t-il; Râma aux longs bras est arrivé chez
+moi avec son épouse: j'aspirais dans mon coeur à son arrivée
+ici même! Va! que Râma, dignement accueilli avec son épouse et
+Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas
+fait entrer?»
+
+Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de
+l'homme aux oeuvres saintes, tout rempli de gazelles familières.
+Alors, environné de ses disciples, tous vêtus de valkalas
+tissus d'écorce et portant des manteaux de peaux noires, le grand
+anachorète s'avança hors _de la chapelle_. À l'aspect de cet
+Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids
+d'une cruelle pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à
+Lakshmana: «C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel qui
+sort _du Sanctuaire_ et vient au-devant de nous, arrivés dans son
+temple.
+
+«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!» À ces mots,
+le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de joie, il prit avec sa
+belle Vidéhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis,
+s'étant incliné, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il
+seyait à la civilité.
+
+Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux Raghouide
+courbé respectueusement: «Assieds-toi!» lui dit cet homme à la
+bien grande pénitence; et, quand il eut honoré son hôte d'une
+manière assortie aux convenances et suivant l'étiquette observée à
+l'égard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma,
+je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous
+soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter vos hommages. Fils
+de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chère Vidéhaine?
+En effet, Sîtâ est d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait
+quitté ses plaisirs.
+
+«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle fait une
+chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la
+nature des femmes.»
+
+À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort comme la vérité,
+de joindre ses deux mains et de répondre au saint en ces paroles
+modestes: «Je suis heureux, je suis favorisé _du ciel_, moi, de qui
+les bonnes qualités, réunies aux vertus de mon épouse et de
+mon frère, ont satisfait le plus éminent des anachorètes et lui
+inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles
+ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux et content
+sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.»
+
+Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des
+anachorètes, le Devoir même en personne, le sage Agastya réfléchit
+un instant et lui répondit en ces mots d'une grande sagesse:
+«À deux yodjanas d'ici, Râma, il est un coin de terre, nommé
+Pantchavatî, lieu fortuné, aux limpides eaux, riche de fruits
+doux et de succulentes racines. Vas-y, construis là un ermitage et
+habite-le avec ton frère le Soumitride, observant la parole de ton
+père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entièrement,
+jeune homme sans péché, grâces au pouvoir acquis par ma pénitence
+non moins qu'à mes liens d'amitié avec Daçaratha.
+
+«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles: il vous faut
+marcher au septentrion de cette forêt et diriger vos pas vers ce
+banian. De là, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette
+montagne, qui n'en est pas très-loin, vous y trouverez ce lieu,
+qu'on appelle la Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute
+céleste.»
+
+Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre
+avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au
+solitaire, de qui la bouche était celle de la vérité. Puis, l'un et
+l'autre Kakoutsthide, ayant reçu congé de lui, se prosternent à
+ses pieds et partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils
+doivent habiter.
+
+ * * * * *
+
+Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de
+Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavatî,
+et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: «Mon enfant, lui
+dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois
+le jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son père,
+lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il
+jouissait d'une santé prospère. Ensuite Râma lui dit, stimulé par
+la curiosité: «Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est
+ta race et ta lignée.»
+
+À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyénî mit au monde
+une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut _nommée_ Vinatâ, et
+d'elle naquirent deux fils, Garouda et _le cocher du soleil_, Arouna.
+
+«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti: sache,
+dompteur _invincible_ des ennemis, que je suis Djatâyou, _le
+petit-fils_ de Çyénî. Je serai, si tu le désires, ton fidèle
+compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces bois, quand Lakshmana et
+toi vous serez absents.»
+
+«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre; puis il
+embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ouï raconter
+mainte et mainte fois l'amitié de son père avec Djatâyou. Alors ce
+héros, plein de vigueur, ayant confié Sîtâ la Mithilienne à
+sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavatî en
+compagnie de l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure.
+
+Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire des animaux
+carnassiers de toutes les sortes, il dit à Lakshmana, son frère, à
+la splendeur enflammée:
+
+«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres tout en
+fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un ermitage comme il
+faut! Non loin se montre, festonnée de lotus aux senteurs les plus
+douces et brillants à l'égal du soleil, cette pure et charmante
+rivière de Godâvarî, pleine d'oies et de canards, embellie par
+des cygnes et troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à
+moyenne distance.
+
+«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille qualités!
+Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre
+compagnon.»
+
+À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère une très-jolie
+chaumière de sa main, qui terrasse les héros des ennemis.
+Intelligent _ouvrier_, il bâtit pour le noble héritier de Raghou
+une grande cabane de feuillages charmante, jolie à voir, tout à fait
+ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit à la rivière de
+Godâvarî, se baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir.
+
+Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et sacrifié dans
+le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble
+enfant de Raghou. Celui-ci vint avec Sîtâ, vit la hutte de feuilles,
+délicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprême. Dans
+son enchantement, il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui
+tint ce langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une
+vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un si grand
+ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement de moi comme un
+présent d'amitié. Nos ancêtres, mon ami, seront tous sauvés
+par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la
+vertu.»
+
+Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de qui
+l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable de
+Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère, habita quelque
+temps ces lieux riches de fruits et parés de fleurs, comme un second
+Indra au sein d'un autre paradis.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de pénitence
+une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aimée
+saison. Un jour, s'étant levé pour ses ablutions au temps où les
+clartés du matin commencent à blanchir la nuit, il descendit à la
+rivière de Godâvarî. Le fils de Soumitrâ, son frère, le front
+incliné, une cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ:
+«Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut
+toujours agréable, où l'année brille, comme parée de _ses plus
+nombreuses_ qualités.
+
+«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de fruits; les
+eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agréable. _C'est le
+temps où_ ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honoré les
+Dieux et les Mânes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés
+de leurs souillures.
+
+«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté: ils ont des
+passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont
+pleins de charme, quand le temps amène le milieu du jour. Maintenant,
+frappées d'un soleil sans chaleur, couvertes de gelée blanche,
+frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées
+_la nuit_ fait briller au matin les forêts désertes.
+
+«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous arrivent,
+enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît maintenant sous
+l'aspect d'une _autre_ lune. Sa chaleur, insensible au matin, paraît
+douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore
+d'une rouge qui tourne légèrement à la pâleur.
+
+«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata,
+consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir même en personne, se livre
+à de _pénibles_ mortifications. Abandonnant et son trône, et
+les voluptés, et toutes les choses des sens, se frustrant même de
+nourriture, ce noble pénitent couche sur la froide surface de
+la terre. Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement
+rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même au fleuve
+Çarayoû, mais son coeur s'élance vers cette rive où nous sommes,
+pour y faire avec nous ses ablutions.
+
+«L'homme n'imite point les exemples que lui donne son père, mais le
+modèle qu'il trouve dans sa mère,» dit un adage répété de bouche
+en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mène est à rebours
+du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî,
+notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut
+pour époux Daçaratha, peut-elle être ce qu'elle est?»
+
+Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles au juste
+Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait toujours la médisance,
+l'interrompit en ces termes: «Tu ne dois pas, mon ami, infliger
+ton blâme devant moi à cette mère, qui tient le milieu entre
+les nôtres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des
+Ikshwâkides.»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de
+la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses ablutions avec son
+jeune frère et son épouse.
+
+Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et
+les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait
+à l'horizon.
+
+Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse et le fils
+de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî et revint à
+son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière, entre Sîtâ et
+Lakshmana, son frère, il s'entretint avec eux sur différentes
+matières. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi
+des vautours se présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:
+
+«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au
+grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne
+en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à
+l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, _vaillant_
+meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis.
+Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je
+reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.»
+
+À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux:
+«Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de
+revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le
+fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et
+rentra dans sa chaumière avec Sîtâ.
+
+Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ,
+soeur de _Râvana, le_ démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un
+mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs
+bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus.
+À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut
+enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint
+hideux, un caractère méchant, cette ignoble _fée_, cruelle à
+servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à
+quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.
+
+Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche
+du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de
+femme, lui tient ce langage avec un _doux_ sourire: «Qui es-tu, toi
+qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une
+épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable,
+séjour des Rakshasas?»
+
+À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se
+mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi
+nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils
+aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ,
+mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir,
+je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à
+la voix de ma _belle_-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous
+les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri
+elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc,
+toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus
+terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu
+es, quelle est _ta_ famille, et pour quel motif je te vois errer seule
+ici et sans crainte.»
+
+À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit
+alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une
+Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me
+promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands
+l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les
+autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des
+Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a
+répudié les moeurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé,
+à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la
+vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble,
+Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ?
+Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton
+égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et
+douée, comme toi, des avantages de la beauté. _Laisse_-moi dévorer
+cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né
+après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu
+seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la
+contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là
+des bois enchanteurs.»
+
+Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le
+héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite
+Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces
+mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:
+
+«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de
+ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon
+frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon
+caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un
+époux assorti à cette beauté, _dont je te vois si bien douée_; il
+est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il
+est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»
+
+À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté,
+quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana:
+«Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une
+épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener
+avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.»
+
+À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans
+l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit
+en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de
+servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté
+de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente
+perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a
+qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que
+l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux
+grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.»
+
+Il dit; à ces mots de Lakshmana, _qui semblait deviner, sous la
+métamorphose de la méchante fée_, ses dents longues et saillantes
+avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce
+qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers
+ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et,
+folle d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi de
+l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère: sois donc
+mon époux un long temps! Que t'importe cette Sîtâ?»
+
+Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit
+sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du
+faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue
+dans le ciel contre _la belle étoile_ Rohinî. Aussitôt que Râma
+vit la Rakshasî lancée comme le noeud coulant de la mort, il arrêta
+la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec
+colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer
+d'aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel
+ami! c'est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort!
+Chasse à l'instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme
+dans sa conduite et folle au plus haut degré.»
+
+À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée
+sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le
+nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce
+Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au
+fond du bois, comme elle était venue.
+
+Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force
+terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au
+milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même
+tombe du haut des cieux.
+
+À la vue de sa soeur étendue à terre, inondée par le sang, le nez
+et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux
+rouges de colère: «Qui donc t'a mise dans un tel état, toi qui,
+douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort,
+où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les
+Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède
+une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse
+mutilation?»
+
+Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère,
+Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
+bégayante: «_J'ai rencontré_ deux jeunes gens pleins de beauté,
+aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus,
+et doués de tous les signes où l'on reconnaît des rois. Habillés
+de peaux noires et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas,
+et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.
+
+«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille gracieuse:
+la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me
+disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses
+deux compagnons, mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme
+une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris,
+malgré ma résistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est
+toi, qui es mon protecteur!»
+
+À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze
+Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: «Deux hommes, armés
+de traits, vêtus de peaux noires et d'écorces, sont entrés avec une
+femme dans l'épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas
+que vous n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma soeur en
+veut boire le sang.»
+
+Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la
+furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés
+par le vent.
+
+À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: «Fils de
+Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la
+vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine,
+jusqu'à ce que j'aie terrassé dans le combat ces Rakshasas
+féroces.» Dès qu'il eut ouï ces paroles du héros à la force
+sans mesure: «Oui!» répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la
+_royale_ Vidéhaine.
+
+Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné
+richement d'or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il
+adresse aux Démons ces paroles: «Retirez-vous d'ici! Vous ne devez
+pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie:
+retirez-vous, Démons nocturnes! »
+
+À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et
+les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à
+Râma; eux, qui avaient l'audace du crime, à lui, qui avait celle de
+l'héroïsme:
+
+«Tu as fait naître la colère au coeur de Khara, notre bien
+magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans
+le combat!»
+
+Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent
+sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan
+rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec
+colère maillets d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain
+avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze
+Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat,
+il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches
+acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour
+but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit
+pareil au tonnerre de la foudre.
+
+Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or, fendent l'air,
+qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des grands météores
+de feu. Ces flèches, semées d'yeux, telles que les plumes du paon,
+traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre,
+où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une
+_molle_ taupinière.
+
+Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois, après qu'ils
+eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la
+terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et
+jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit
+rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la
+région où demeurait son frère à la force puissante.
+
+ * * * * *
+
+À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds
+de son frère, Khara, d'une voix nette et pleine de colère, dit à
+cette femme revenue, sans qu'elle eût accompli son dessein: «Quand
+j'ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers,
+qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des
+larmes?
+
+«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidèles,
+attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté mes ordres, ne
+fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la
+cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux
+dévastés par des larmes?»
+
+La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de
+larmes et lui répondit en ces termes: «Ces héros des Rakshasas, que
+tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés
+avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect
+de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à
+la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis
+troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout
+que terreur, me réfugier sous ta protection!
+
+«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue
+s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas.
+_Autrement_, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi,
+lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta
+main aujourd'hui même!»
+
+À sa cruelle soeur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant
+Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des
+Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est _tout simplement_ qu'un homme,
+un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt,
+aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour
+ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur!
+Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires
+demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le
+sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur
+la surface de la terre!
+
+«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt
+faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs
+tendres, fines, délicieuses.»
+
+La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient
+à son coeur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut
+rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur
+des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et
+vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!
+
+«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le
+sang de Râma sur le front même de la bataille!»
+
+À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ
+flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui
+s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler
+quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité
+formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans
+les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur
+aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une
+volupté de tourmenter le monde.»
+
+Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de
+Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé
+d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la
+diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où _l'orfévre
+habile_ avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des
+montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des
+étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué
+d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de
+lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits.
+
+Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé
+dans son char, ils se tinrent _attentifs à sa voix_, rangés autour
+de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée,
+pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux
+cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «_En avant_!
+sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et
+tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à
+celui du grand Océan.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui
+s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie
+sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.
+
+Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge,
+l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque,
+ressemblait alors au tison ardent.
+
+Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où s'annonce
+le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs,
+se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où
+Khara s'avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa
+clarté, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de
+son armée d'étoiles.
+
+À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se
+levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit
+en riant à tous les Rakshasas: «Je ne fais nul cas de ces pronostics
+horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus
+certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!»
+
+En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat,
+et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des
+Gandharvas, et les célestes choeurs des Apsaras.
+
+Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans
+le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les
+sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides tint à l'autre ce
+langage:
+
+«Héros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa
+défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais,
+dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser
+aux possibilités futures, comme s'il avait à craindre une infortune.
+Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends
+Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne,
+environné d'arbres et d'un accès difficile. Reste là, bien muni
+d'armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l'horrible terreur des
+événements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes
+yeux.»
+
+À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses
+flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d'un
+accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte
+avec Sîtâ: «Bien!» dit Râma, qui attacha alors solidement sa
+cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure
+aussi brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui
+vient à son lever de chasser les ténèbres.
+
+De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait
+également pleine de bannières, de cottes maillées, d'épouvantables
+armes, et poussant de profondes clameurs.
+
+Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les
+côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour
+le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées
+du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute
+l'atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince
+avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère
+ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard,
+aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga.
+
+À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent
+dans une profonde stupéfaction et s'arrêtent, quoique altérés de
+combat, immobiles comme une montagne.
+
+À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée
+glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une
+voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à
+traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme
+entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle
+raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse
+rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses
+armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la
+terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné
+de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le
+front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son
+pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux
+ennemis.»
+
+À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son
+char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur
+l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara
+poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança
+derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont
+l'orage entrechoque de grands amas.
+
+Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber
+sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles,
+variés dans les formes.
+
+Il en reçut toutes les flèches _d'un air impassible_, comme l'Océan
+reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels,
+Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les
+coups nombreux de la foudre enflammée.
+
+Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés
+d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la
+mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les
+phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière
+aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.
+
+Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies
+entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la
+terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas.
+Ailleurs, tranchées par les dards _en forme de croissant_, les têtes
+des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite
+convulsivement ses lèvres pliées.
+
+En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de _son frère_
+Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau
+d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par
+les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la
+vigueur épouvantable, au coeur plein de courage: «Héros, que l'on
+ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je
+vais précipiter au séjour d'Yama cet _audacieux_ Râma, tout fils
+qu'il est du roi Daçaratha!»
+
+Quand Doûshana eut aiguisé leur courage _émoussé_ et rendu à
+l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton
+de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi
+s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans
+crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent
+eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles.
+Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et
+les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur
+de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé
+toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir _sans relâche_ à
+coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce
+reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il
+jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et
+les bras et les têtes.
+
+Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la
+vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille
+à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue
+de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée
+de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les
+créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher
+écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres
+de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur
+le _vaillant_ Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer
+contre le puissant Indra.
+
+Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de
+lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux
+flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui
+se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue,
+échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec
+le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son
+temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses
+deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu
+ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa
+massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui
+criant: «Bien! bien!»
+
+Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des
+flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le
+Niraya[21], le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les
+uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les
+autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les
+dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze
+milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il
+était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.
+
+[Note 21: Le Tartare indien.]
+
+Le Rakshasa nommé Triçiras, _ou le Démon aux trois têtes_, se jeta
+devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le
+front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage:
+«Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici
+promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes
+coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il
+sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur
+belliqueuse et reste spectateur un instant.»
+
+Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même
+à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en
+soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu
+congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc
+et s'avance le front tourné en face de Râma.
+
+Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois
+têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où
+chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau.
+
+Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front
+du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec
+dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc:
+maintenant reste ferme devant moi, _si tu l'oses_!»
+
+À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de
+Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier
+plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches
+de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les
+coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son
+drapeau arboré.
+
+À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux
+mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement
+rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine
+eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char,
+qu'il fendit le coeur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince
+aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre
+avec six dards acérés. Vomissant un sang _hideux_, sa vie tranchée
+par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande
+montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.
+
+À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le coeur de
+Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des
+batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits,
+il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait
+anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée
+d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien
+magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement
+de la peur s'empara de Khara lui-même.
+
+Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant
+courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.
+
+Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches
+courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles à des
+serpents _de flammes_. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphère avec les
+gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches
+de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants
+d'étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches
+aiguës que Râma et Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il
+arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses
+éclairs.
+
+Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix
+flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci,
+enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine
+du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser
+l'ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards
+si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le
+Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier allumé.
+Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même,
+sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce
+dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les
+deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux
+par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux
+pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama, et ce héros à la grande
+force en mit sept pour casser l'arc et les traits _aigus_ dans les
+mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard
+et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont
+l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.
+
+Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie,
+Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement
+appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix _menaçante_ du Rakshasa,
+retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux
+mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens.
+
+Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre
+enflammé, sa massue ornée de bracelets d'or, énorme, ardente,
+horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand
+météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le
+voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres.
+En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente
+pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime
+Kouvéra.
+
+Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette
+massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable à un
+serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme.
+Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans
+son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur
+elle-même.
+
+La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et
+consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un _globe de_ feu
+allumé.
+
+En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide
+_généreux_ des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d'une
+voix terrible: «Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir
+impatient de ma mort: «Je boirai ton sang!» tu les vois démenties
+à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue,
+consumée par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a
+frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la
+terre.»
+
+«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère bas, à
+la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je
+te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme
+abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans
+la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible
+tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi,
+fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature
+abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!»
+
+À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les
+côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils
+contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à
+la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords
+évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un
+cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant:
+«Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de
+flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante
+colère, _un désir impatient_ de tuer Khara dans cette bataille. Tous
+les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis,
+Râma les tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes
+courbées.
+
+Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le
+Démon avec un millier de traits dans un _dernier_ combat.
+
+Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit
+au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes, avec ces
+acclamations: «Bien! bien!» Une pluie de fleurs tomba au milieu du
+champ de bataille sur le front même de Râma, et l'on entendit _le
+ciel_ crier à tous les points cardinaux: «Le scélérat est mort!»
+
+Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu'il
+avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet
+ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient
+tous les ermites rassemblés _autour de sa personne_.
+
+ * * * * *
+
+Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués,
+lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la
+terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d'autres, Râma
+l'avait accompli seul, à pied, avec son bras d'homme, elle courut
+pleine d'épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère.
+Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le
+fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde,
+trônant sur un siége d'or, élevé par-dessus tous et brillant à
+l'égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l'a déposé
+tout flamboyant sur un autel d'or. Çoûrpanakhâ le vit, environné
+de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux
+couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes
+naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or épuré,
+ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche
+toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une
+montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats
+aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes.
+Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les
+guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux
+les nombreuses cicatrices des plaies qu'Aîrâvata[22] lui avait
+infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples
+que le disque _acéré_ de Vishnou avait laissées en tombant sur lui
+dans ses combats avec les Immortels.
+
+[Note 22: Éléphant céleste, la monture d'Indra.]
+
+Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse
+jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le fléau du monde:
+«Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses
+désirables, tu ne songes pas qu'il est né pour toi un danger
+terrible, auquel il est bien temps de songer.
+
+«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas!
+Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le
+Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d'homme, a moissonné
+quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité
+est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de
+la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé
+même ta province du Djanasthâna!
+
+«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux qui
+disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un danger terrible
+s'était allumé dans ton empire!»
+
+Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces
+questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma? D'où vient ce Râma?
+Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il
+pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec
+quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur
+le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui?»
+
+À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à
+raconter ce qu'elle savait de Râma suivant la vérité: «Râma est
+le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son
+vêtement est un tissu d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa
+beauté est égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets
+d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches de fer
+enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze
+milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé
+sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine,
+seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: «C'est une femme!»
+a dit Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser
+ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur,
+vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de
+signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c'est Lakshmana.
+
+«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si
+déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse
+légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute
+la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit
+Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme
+qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour,
+il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les
+Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à
+elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi,
+Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux
+digne de Sîtâ.
+
+«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des
+Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il
+te promet.»
+
+Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son
+plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages
+et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il,
+arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son
+dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son
+char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta
+cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»
+
+À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant
+même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais,
+orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte
+sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre
+volonté, _quoique_ attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des
+visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers _l'Océan_,
+souverain maître des rivières et des fleuves.
+
+Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire,
+pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit
+un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ,
+une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de
+toute nourriture.
+
+Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha
+les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le
+discours lui tint ce langage:
+
+«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma
+bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction,
+c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de
+Naîrritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un
+compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici
+ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin;
+accomplis ma prière.
+
+[Note 23: Géants ou Démons.]
+
+«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère,
+Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma soeur, Triçiras,
+ce Démon vigoureux, _toujours_ affamé de chair _humaine_, et
+d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un
+trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et
+s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués
+au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses
+épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient
+maintes fois signalés en frappant le but _avec le javelot ou la
+flèche_.
+
+«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force
+immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec
+Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.
+
+«_Oui_! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme, a couché morts
+sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches,
+semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre
+qui s'était allumée sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune
+parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana
+et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le
+bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.
+
+«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas
+le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte
+un vêtement d'écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse
+avec lui et son bras est armé d'un arc!
+
+«Il a, _dis-je_, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c'est
+une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de
+beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi!
+dans le Djanasthâna, d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde:
+sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon,
+debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas
+tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête.
+
+«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté d'argent,
+rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de
+Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu'elle t'aura
+vu sous la forme de gazelle: «Prenez vivante cette _jolie bête_!»
+dira-t-elle à son époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros
+partis, l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise _la belle_
+Sîtâ sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec
+le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle
+a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité
+de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le
+Djanasthâna, il n'en était pas un qui fût égal à toi, sans
+excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et
+Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé
+Sîtâ et donné à ma soeur la joie de cette vengeance, quand le rapt
+de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur
+de Râma, alors mon âme au comble de ses voeux goûtera le plaisir en
+toute sécurité.»
+
+L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande
+lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-même,
+parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à
+Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité.
+
+«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que
+des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un
+homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile.
+Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute
+comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable,
+soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s'allume
+entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va
+flotter dans un extrême péril.
+
+«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la
+terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas
+tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi
+Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le
+ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!
+
+«Râma n'est pas un coeur dur, mon ami, ce n'est pas un insensé; il
+n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas
+vrai, ou tu as mal entendu.
+
+«Ayant su que _l'ambitieuse_ Kêkéyî avait trompé son père,
+de qui _toute_ parole était une vérité: «Je ferai _ce qu'il a
+promis_!» dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus
+il partit aussitôt, pour les forêts. C'est par le désir de faire
+une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu'il abandonna
+son royaume et ses voluptés pour s'exiler dans la forêt Dandaka.
+
+«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est
+défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c'est comme si tu
+voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma
+cette épouse d'un sang égal au sien, cette _noble_ bru du _roi_
+Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile
+chez les treize immortels!
+
+«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta
+vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la
+vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi
+Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus
+chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible
+d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les
+bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu
+allumé!
+
+«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un
+juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires
+sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte
+dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il
+te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi
+Tridjatâ, _la femme anachorète_, exempte de tout défaut, parvenue
+à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle,
+roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes,
+que dut naturellement verser dans ton coeur ce qui est arrivé, soit
+à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à
+Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter,
+excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de
+ton coeur.»
+
+Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes
+paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir
+se refuse au médicament:
+
+«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans
+utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé
+dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent
+la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à
+des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est
+qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa
+mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu
+des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que
+j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre,
+cette _belle_ Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est
+une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon coeur: les
+Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y
+effacer!
+
+«_Si tu ne fais pas la chose de bon gré_, je te forcerai même à la
+faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec
+les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, _grâces à toi_, mon
+dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur
+et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle
+sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette
+affaire est arrêté de manière que nous devons manoeuvrer _de
+concert, mais_ séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon
+courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger
+redoutable dans ce Râma, de qui l'_univers_ a déserté la fortune?
+
+«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes,
+n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air,
+aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu
+des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de
+l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu
+fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur
+de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les
+efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.
+
+«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside
+aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il
+encore t'inspirer de l'inquiétude?
+
+«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de
+la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse
+comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui
+est convenable ou ce qui te plaît davantage.»
+
+Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha,
+le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères:
+«Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné
+cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la
+ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit
+avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te
+fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage,
+tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans
+l'étreinte d'un rival plus fort que toi!
+
+«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent,
+eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le
+penchant du précipice, où te voilà monté _pour y tomber_.
+
+«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre
+avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton
+armée?
+
+«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle
+devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de
+ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux
+âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents
+qui viennent de leurs amis.
+
+«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si
+ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras
+tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne
+dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à
+l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, _trop_
+ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je
+faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce
+que tu veux!
+
+«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des
+Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la
+chose qu'il désire; possible ou non!»
+
+Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai _ce que
+tu veux_,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il
+une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce
+Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que
+ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?
+
+«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie
+mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma
+puissance?
+
+«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et
+d'intelligence, ta _forme empruntée de gazelle_ est taillée pour
+la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à
+disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés
+dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons
+de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement
+et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine
+sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»
+
+Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il
+y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme
+troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé:
+«Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il
+eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des
+Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage:
+«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de
+toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature.
+Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué
+lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt
+Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha
+l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char
+magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa
+main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné
+de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous
+amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa
+promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et
+devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or
+variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme
+le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or,
+autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front.
+Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.
+
+Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces
+pensées en lui-même:
+
+«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel,
+doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non:
+il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma
+et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer
+l'obéissance à ma vie même.»
+
+Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait _sans
+réserve_ le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais
+la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma
+et de Sîtâ.
+
+ * * * * *
+
+À la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois,
+resplendissante du vif éclat de l'or, parée _de fleurs_, aux flancs
+variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or,
+aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de
+lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les
+couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un
+corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration.
+La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout
+émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de
+perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec
+une splendeur pareille à la route étincelante des constellations,
+adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour
+exorde un sourire:
+
+«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres
+admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice
+amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à
+tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces
+gazelles d'or!
+
+«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir
+doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or!
+J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes;
+mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps
+_si charmant_.»
+
+À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce _noble_ taureau
+_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de
+Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître
+à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause,
+vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du
+monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de
+cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle
+avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai
+enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais,
+toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!
+
+Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope
+céleste[24], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une
+fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère:
+«Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un
+Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de
+saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés
+d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse
+furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.
+
+[Note 24: La tête d'Orion, appelée MRIGAçIRAS, _tête de
+gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphère
+indienne.]
+
+«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le
+monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle?
+Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail,
+lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie
+gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie:
+c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»
+
+À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme
+fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana
+et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le
+coeur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;
+elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu
+d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies
+à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je
+n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal,
+ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur,
+comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.
+
+«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête,
+elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant,
+comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil
+dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle
+servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynoecée.
+Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux
+à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins
+nous prêtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans
+mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal,
+abattu _sous ta flèche_.»
+
+Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de
+cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à
+Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ,
+est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour
+la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les
+bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha,
+il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à
+la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en
+pourrait-on voir sur la terre!
+
+«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds
+sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes _sur l'or de son
+pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs.
+En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté
+nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de
+nacre et de perle?
+
+«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me
+dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si
+elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les
+forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux,
+c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort
+donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse
+leur arc sans pareil!
+
+«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais
+toi, héros, veille ici d'un oeil sans négligence sur la princesse de
+Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces
+lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en
+mille formes!»
+
+Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces
+recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la
+gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et
+courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés _sur les
+épaules_, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse
+attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt.
+Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même
+de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon,
+agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la
+forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le
+Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici!
+elle s'approche!»
+
+Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle
+passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége
+le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle
+est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête;
+tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette
+avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait
+donc ainsi par toute la forêt.
+
+Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie,
+marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à
+peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la
+main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se
+laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se
+montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par
+une longue distance.
+
+Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le
+Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande
+forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans
+toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît
+et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le
+Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle
+vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et
+là toutes les parties du bois immense.
+
+Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé
+sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles,
+s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin
+sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près
+d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de
+la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense
+vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces
+flèches.
+
+Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de
+son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant,
+enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et
+le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le coeur de
+Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable,
+l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la
+flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut
+ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné
+de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des
+bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de
+pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une
+fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet
+artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de
+Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il
+encore dans la grande forêt.
+
+À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée:
+«Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour
+de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il
+serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par
+Lakshmana!»
+
+Mârîtcha, quittant sa forme _empruntée_ de gazelle et reprenant sa
+forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie,
+qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre,
+d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers
+Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces
+horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce
+cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée,
+par le même chemin qu'il était venu.
+
+ * * * * *
+
+À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la
+voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce
+que devient le noble fils de Raghou; car et mon coeur et ma vie me
+semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de
+Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours
+vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé
+sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des
+lions!»
+
+À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son
+exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières
+toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux
+que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous
+les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de
+mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi
+donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»
+
+Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à
+l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi
+Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as
+d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de
+Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans
+une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à
+cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma
+bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon
+époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends
+ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que
+feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne
+cours aider l'_infortuné_ Raghouide?»
+
+À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin,
+Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante,
+dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et
+les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou
+les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les
+terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer
+avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand
+Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne
+sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis
+te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes
+mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par
+le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner
+ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de
+sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais
+échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!»
+
+À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit
+en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
+
+«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables,
+tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles
+ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez
+des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des
+ennemis cachés!»
+
+Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme
+semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit
+à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que
+Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe
+et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer
+une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs,
+Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une
+parole injuste dans la bouche des femmes.
+
+«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise
+nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me
+tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»
+
+Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ,
+qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui
+dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en
+vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi,
+femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces
+bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se
+manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à
+mon retour ici te voir avec Râma!»
+
+À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée
+de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon
+Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai,
+ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un
+bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de
+mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces
+mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée
+de chagrin, à battre des mains sa poitrine.
+
+Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes
+de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame
+aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce
+frère de son époux.
+
+ * * * * *
+
+Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti
+après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour
+ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit
+aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle
+Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il
+s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux
+frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur
+du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette
+beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre
+aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette
+pensée dans son esprit en démence:
+
+«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant
+visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès
+d'elle!»
+
+Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui
+s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste
+Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était
+couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux
+rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié
+sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple
+bâton.
+
+À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses oeuvres et par sa
+vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui
+végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées
+pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent
+retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi
+des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî
+d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir
+_ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les
+volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la
+Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du
+Djanasthâna.
+
+Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de
+Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant,
+vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui
+ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme
+assortie.
+
+Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres
+_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une
+pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana,
+noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de
+feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle
+ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde
+obscurité.
+
+À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait
+en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme
+fascinant le coeur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour,
+le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les
+prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune,
+aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un
+long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une
+statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans
+les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à
+la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la
+princesse aux membres tout rayonnants:
+
+«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage,
+cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme
+un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune
+fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande
+portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à
+voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur
+ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu
+l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu
+as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à
+la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma
+belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont
+fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un
+brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante,
+et rien n'est plus joli à voir, femme _chérie_ à la figure
+enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré,
+mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe
+dessinée suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites
+sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie
+avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds,
+qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une
+beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les
+doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches
+couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux
+dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes
+grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille
+qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu
+sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une
+Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la
+beauté!
+
+«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et
+là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais
+magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages
+mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent
+seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus
+noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des
+époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux
+yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la
+vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même
+dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit
+que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits
+sauvages.
+
+«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des
+Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô
+toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces
+Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point
+une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais
+ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure
+des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»
+
+Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi
+Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de
+peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante,
+aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à
+soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana,
+caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui
+offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle
+apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_ à manger des
+aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché
+sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit
+alors invité par Sîtâ avec un langage _franc et_ sans réticences,
+le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette
+fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses voeux.
+
+Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que
+Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la
+fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est
+Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière
+le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines
+dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé,
+le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea
+convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis
+qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine
+ambitieuse au coeur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon
+beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme
+une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus
+au vieux monarque.
+
+«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que
+je ne l'aie obtenue_: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie!
+Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur,
+dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même
+cérémonie soit destinée à sacrer _mon fils_ Bharata; que Râma
+s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste
+quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un
+habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant
+pour les bois, et que l'on sacre Bharata!
+
+«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père,
+la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut
+pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme,
+pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son
+bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de
+Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur,
+Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire
+une chose agréable à Kêkéyî.
+
+«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre,
+Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions:
+«Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père:
+«Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre,
+_m'a-t-il dit_, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire,
+fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels
+seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la
+parole de ton père.»
+
+«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui
+répondit: «_Je le ferai!_» en présence de son père. Râma est
+toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point
+de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, _saint_
+brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle.
+Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme
+éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux
+remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de
+son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit
+ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande
+vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc
+à la main, Râma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_.
+
+«Ainsi, une _seule_ parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois
+du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux
+des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout
+remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible
+d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus
+beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi
+quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi
+vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint
+ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la
+conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
+
+À ces mots de Sîtâ, la _charmante_ épouse de Râma, le vigoureux
+Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces
+termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu
+le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû.
+C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse
+métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et
+les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on
+appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres
+de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le
+frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs;
+je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya
+était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils
+de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don
+_incomparable_, celui de prendre à mon gré toutes les formes et
+de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le
+monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est
+_encore plus_ célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la
+nature de mes oeuvres[26].
+
+[Note 25: C'est-à-dire _Decem habens colla_.]
+
+[Note 26: _Râvana_ veut dire _qui fait pleurer_.]
+
+«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à
+la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut
+rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ,
+la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une
+montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts
+pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément
+creusés, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles
+terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî,
+la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint
+imite la couleur des sombres nuages.
+
+«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente
+yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses
+riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de
+_revenir jamais_ habiter ces bois.»
+
+À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit
+avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai
+fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est
+aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le
+vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi,
+à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même
+ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de
+l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir
+à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est
+aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de
+toucher les rayons du soleil!
+
+«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie,
+c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi
+des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en
+fureur même!
+
+«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la
+différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la
+différence qui existe de toi à mon noble époux!
+
+«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main,
+ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la
+divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne
+pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler
+la foudre!»
+
+C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit
+cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en
+lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a
+brisé.
+
+Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa
+forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant
+ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses
+placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_
+réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait
+un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion,
+les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les
+cheveux enflammés.
+
+Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux
+resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais
+qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi
+pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même
+pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui
+t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que
+tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me
+tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force
+de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan _comme une coupe_:
+je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais
+offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre
+même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis _ton_
+maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui
+je veux les biens que l'on désire!»
+
+Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par
+l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux
+la brillante Rohinî[28].
+
+[Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.]
+
+Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit
+alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma!
+Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des
+Rakshasas, ton dernier soupir!»
+
+À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma
+d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages.
+Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine
+avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils
+contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit
+la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les
+deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se
+vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À
+moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À
+moi Lakshmana!»
+
+À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense
+vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités
+du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une
+fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé
+de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans
+les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol
+rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.
+
+Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la
+magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé
+de ses ânes _merveilleux_. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec
+une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et
+la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit
+et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le
+quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de
+son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de
+sa carrière.
+
+Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe
+l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne
+appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!»
+mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux
+retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le
+monarque des oiseaux, _Djatâyou_, à la grande splendeur, au grand
+courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte
+comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation,
+entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son
+coeur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa
+_vieille_ amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un
+char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.
+
+Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre
+tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la
+Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de
+feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère,
+s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile,
+tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit
+à planer sur la route de son char:
+
+«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom
+est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique
+devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force
+immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as
+maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un
+oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un
+combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance,
+et tu n'en sortiras point vivant!
+
+«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme
+qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de
+protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil,
+d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas
+de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!
+
+«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on
+t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on
+donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette
+âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni
+dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour
+venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et
+si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit
+coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour
+tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à
+tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la
+vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce
+noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son
+épouse?
+
+«Lâche promptement l'_auguste_ Vidéhaine, ou je vais te consumer de
+mon regard épouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut
+consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié
+au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que
+la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne
+faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et
+l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour
+amener sa ruine!
+
+«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je
+gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je
+suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une
+cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui,
+ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»
+
+À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour
+Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants
+et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, _agitant_
+ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança
+furieux sur le roi des oiseaux.
+
+Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant
+pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande
+force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre.
+
+Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots
+épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes
+aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé
+dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat _sans bouger_ ces
+dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère,
+déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit
+sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres.
+Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de
+sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées
+d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre
+aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches
+empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans
+penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses
+blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
+
+Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant
+les deux ailes sur la tête _de son ennemi_, il en battit avec une
+fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de
+briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand
+il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et
+pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un
+agile essor.
+
+Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème
+céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines:
+le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur
+les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque
+du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux
+caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le
+héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le
+grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et
+au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un
+mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa
+le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre
+pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta
+son cadavre hors du véhicule fracassé.
+
+Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son
+attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses
+bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana
+descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres
+d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui
+crièrent-ils.
+
+Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait
+le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana
+l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par
+l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il
+s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours,
+Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le
+Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint
+ce langage au ravisseur:
+
+«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au
+vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une
+victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le
+dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le
+champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche
+le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana,
+et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant
+Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les
+Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point
+oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un
+habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
+
+À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas
+lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as
+fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce
+que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas
+davantage!»
+
+À ces paroles _fières_, le plus éminent des oiseaux lui répondit
+sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de
+vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en
+iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente,
+vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans
+l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»
+
+À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste
+volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du
+Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux
+dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du
+cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et
+mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés,
+le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue
+_avec impatience_, quand le conducteur est monté dessus _et lui fait
+sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna
+tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant,
+Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui
+donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il
+arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans
+tous les yeux de ses dix têtes.
+
+Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit
+lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son
+côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés
+avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette
+guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le
+vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds,
+abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le
+roi des vautours.
+
+Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne
+dura qu'un instant. En effet, Râvana, _dégagé_, leva son épée, il
+perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de
+l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses
+ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba
+rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
+
+Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la
+Vidéhaine, _profondément_ affligée, courut à lui comme elle eût
+fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à
+l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps
+semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où
+Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit
+dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu
+par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide
+mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
+
+«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui
+même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans
+une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera
+aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand
+malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la
+main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»
+
+Une et deux fois elle appela Râma, et _Kâauçalyâ_, sa belle-mère,
+et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait _en vain_
+ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers
+sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de
+fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des
+arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de
+sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»
+
+Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour
+trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante,
+isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence
+infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les
+grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet
+outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres
+animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il
+vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père
+suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans
+sa béatitude: «Le crime est consommé!»
+
+Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon
+reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses
+membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie
+jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au
+milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana,
+jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une
+montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
+
+En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher
+du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après
+qu'elle a percé un sombre nuage.
+
+Un pied de la _belle_ Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui
+tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque
+d'éclairs.
+
+Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu
+tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles
+qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se
+rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui
+se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres,
+habités par les familles des oiseaux _les plus_ variés, semblaient
+dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains
+pas!»
+
+Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants,
+les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et
+marchaient tous _pêle-mêle_ derrière son ombre. Quand le soleil
+consterné vit ce rapt de _l'auguste_ Vidéhaine, son disque pâlit et
+son brillant réseau de lumière disparut.
+
+«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il
+n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où
+Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le
+ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à
+l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces:
+«Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, _hélas! toujours
+en vain_, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.
+
+ * * * * *
+
+Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana,
+dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque
+des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres
+bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse,
+vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever,
+abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui,
+voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est
+toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce
+prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi
+des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_!
+dans un noble combat, où ton nom fut proclamé _à haute voix_! Ce
+cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui
+déchira mon coeur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu
+pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le
+rapt d'une femme en l'absence de son mari!
+
+«Râma fut éloigné ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis!
+alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en
+iras pas avec le souffle de la vie!»
+
+C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette
+infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans
+le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui
+exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.
+
+Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais
+d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau
+franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont
+Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La
+princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit
+sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide
+aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq
+quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu
+de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à
+Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux
+versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au
+milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation
+intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ
+jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette
+femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de
+pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant
+vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors
+cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.
+
+ * * * * *
+
+Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il
+déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis _la
+Déesse_ Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs
+à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la
+surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui
+toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes
+rassemblées en coupe _à la hauteur du front_; consacrez sans
+négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux,
+ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission.
+Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures,
+habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez
+pas_! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais,
+sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à
+_ma_ Vidéhaine!»
+
+ * * * * *
+
+Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux
+tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes
+et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi
+des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa
+ville.
+
+«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a
+toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée
+de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant
+sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les
+menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans
+Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières
+et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et
+que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?»
+
+«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa
+faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie,
+et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient
+aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le
+poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ,
+entre chez elle et présente-lui _de ma part_ ce vase de beurre
+céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit,
+accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana.
+_Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Génie_ Pâka dit
+à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes
+Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au
+sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le
+succès du roi des Immortels.
+
+L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards
+s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui
+inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité
+descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide
+sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son
+frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra
+lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné
+d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de
+Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera
+dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous
+les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même
+dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son
+armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char
+Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le coeur! Pour en assurer le
+succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime:
+ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.
+
+«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan:
+c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de
+tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.
+
+«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le
+temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux,
+suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine
+charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble
+Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la
+pâleur.»
+
+À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit
+Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je
+vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des
+Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît
+un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon
+instituteur spirituel!»
+
+À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il
+se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les
+yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le
+roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois
+maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le
+souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de
+mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère
+sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur,
+Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par
+toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la
+famille des Raghouides!»
+
+Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne
+au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à
+Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante
+et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet
+aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au
+charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim:
+puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à
+venir, s'éleva dans les airs et partit.
+
+ * * * * *
+
+Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré
+toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les
+apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois,
+retourna chez lui.
+
+Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté
+de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de
+sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, _qui s'était caché dans
+ses formes_; au cri, que le Démon avait jeté _en expirant_: «À
+moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, _imitant la
+mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas
+cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne
+le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur
+défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des
+Rakshasas!»
+
+Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide
+_inquiet_ rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une
+splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage
+altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots
+avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait
+une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt
+déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant
+d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même
+dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de
+sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre.
+Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En
+effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle,
+m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais,
+frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna
+ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»
+
+Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré
+de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de
+son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi,
+la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte,
+infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies
+abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée _inattendue_ vers moi,
+après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon
+âme en y jetant _soudain_ le soupçon d'un horrible forfait. À
+peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être
+accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon coeur, Lakshmana,
+trembler mon oeil et mon bras gauches.»
+
+À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé
+dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de
+Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré,
+que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre
+elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots:
+«Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble _Démon_ avait jeté au
+loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la
+Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse
+pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et
+palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet
+ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour
+agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse
+mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
+
+«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une
+réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des
+treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable
+parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche,
+imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés:
+«Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» _C'est là précisément ce dont
+je me défie!_ Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois
+tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois
+mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: _oui_!
+il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner
+sur lui une bataille!»
+
+«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une
+âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton coeur est placé en moi:
+tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux
+reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa
+femme!»--Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné
+de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de
+colère.»
+
+Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse,
+l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami,
+de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la
+nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici
+dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles
+irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je
+n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la
+voix mordante d'une femme courroucée.»
+
+À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous
+les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses
+deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux
+rire de mon _inquiétude_, que la vive douleur, où ton absence m'a
+jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer
+avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec
+eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux
+d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande,
+répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma
+Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang,
+pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de
+la terre!
+
+«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée
+et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par
+ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils
+de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma
+Vidéhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint,
+_hélas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son
+visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?
+
+«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et
+pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la
+terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse
+d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme
+le soleil dans sa jeunesse _du matin_? À qui fut ce parasol zébré
+de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de
+fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé?
+Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux
+grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux
+visages de vampires?
+
+«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux
+paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine,
+Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon
+accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur
+le front du couchant?»
+
+Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous
+les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y
+rencontra pas la fille du roi Djanaka.
+
+Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le
+fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ
+avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir
+à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste
+bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.
+
+Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et
+les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma,
+secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et
+ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et
+les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des
+centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer
+celle _qu'ils cherchaient_.
+
+Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses
+deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes
+d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son
+frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par
+ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la
+forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise,
+bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!
+
+«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe
+enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille
+yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son
+tonnerre!»
+
+À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur
+le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du
+héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang
+à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au
+Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante
+salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des
+hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!
+
+«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine,
+abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé
+au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille
+Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici
+rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est
+à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé.
+Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse
+bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de
+mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à
+cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta
+Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.
+
+Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette
+histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer
+avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant
+toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu
+impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce
+langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les
+bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur
+moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si
+j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette
+reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais
+à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses
+créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que
+moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon
+père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant
+sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!»
+
+Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un
+père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.
+
+«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots,
+parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont
+amené ta mort à toi-même.
+
+«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana
+avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée?
+Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses
+de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds
+à mes questions.»
+
+Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se
+répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et
+l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses
+forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette:
+
+«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des
+Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède
+avec les tempêtes du vent.
+
+«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle
+Vinda[29], où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver;
+circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.»
+
+[Note 29: C'est-à-dire _la trouveuse_.]
+
+Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans
+repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche.
+Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans
+les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en
+expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer,
+qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le
+frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi
+des volatiles exhala son dernier soupir.
+
+La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes,
+allongea son cou et retomba sur la face du sol.
+
+À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne
+_écroulée_, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots
+au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses
+années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le
+séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la
+vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît
+mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!
+
+«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et
+les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre
+mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je
+veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut
+la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit
+Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le
+roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils
+de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la
+cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort.
+Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs
+en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt
+tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile
+défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les
+brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait,
+les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière
+Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes
+du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce _royal
+anachorète_, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé
+qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile,
+et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et
+fortunée.
+
+Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble
+aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande
+force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à
+la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux
+Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant
+un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable,
+hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes,
+d'arbrisseaux et d'arbres.
+
+Or, Lakshmana au coeur pur et vertueux, au langage de vérité, à la
+grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de
+qui l'âme était pleine de tristesse:
+
+«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon coeur:
+je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous
+contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds
+ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous
+annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»
+
+Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur
+des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans
+cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée
+de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce
+tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec
+le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un oeil
+très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et
+dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et
+d'une force _sans mesure_, il dévorait les ours farouches et les
+plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles
+et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers
+quadrupèdes ou volatiles.
+
+À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une
+lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras.
+Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux
+héros, entraînés vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras
+semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands
+éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées
+d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes.
+Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux
+guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près
+de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.
+
+Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule
+ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient
+de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs
+bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui
+êtes-vous, _guerriers_ aux épaules de taureaux, qui portez des arcs
+et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles
+et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et
+quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi,
+venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux,
+restez-vous là?»
+
+À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage
+glacé _d'épouvante_, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une
+infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr,
+où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer
+ma bien-aimée!»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce
+héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible,
+jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la
+fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du
+colosse.
+
+Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du
+lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à
+l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait
+à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de
+l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras
+gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras
+coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre,
+le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais
+joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les
+deux héros: «Qui êtes-vous?»
+
+À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux,
+à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est
+l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma:
+sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce
+héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt
+déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la
+chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois,
+tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée
+au milieu du ventre?»
+
+Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se
+rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette
+réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne
+fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous
+inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!
+
+«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce
+à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et
+tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le
+profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le
+malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est
+pas au monde un être plus heureux que moi!
+
+«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable
+même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces
+formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction
+qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante,
+qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin _que vous
+voyez_.
+
+«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au
+delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre
+Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une
+seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le
+fils moyen de Lakshmî, _déesse de la beauté_: apprends que c'est la
+colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.
+
+«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures:
+il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme
+_d'un vain orgueil_. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée,
+pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je
+défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa
+foudre aux cent noeuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes
+jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut
+pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de
+Brahma subsiste dans sa vérité!»
+
+«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma
+splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les
+paumes de mes deux mains à _l'endroit où n'était plus_ mon front:
+«Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche
+rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger
+vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels
+me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre
+cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras,
+j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants,
+tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit
+alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les
+deux bras dans un combat.»
+
+«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait
+me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du
+ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et
+jurer à vos grandeurs une _éternelle_ amitié, en prenant le feu
+même à témoin.»
+
+Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce
+langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse:
+Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et
+moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement
+de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle
+est sa demeure, ni quelle est sa puissance.
+
+«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse
+fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais
+quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion
+pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués
+nous-mêmes au secours des _opprimés_.»
+
+À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou,
+habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent
+de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas
+ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la
+connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé
+dans mon ancienne forme.
+
+«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué,
+creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»
+
+À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana,
+élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur
+leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois,
+déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire
+le bûcher par-dessus.
+
+Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous
+côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le
+feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse
+de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.
+
+Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein
+des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant,
+_comme un Dieu_, sans cligner ses paupières et portant sur des habits
+sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste
+Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et,
+tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel,
+il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant
+l'âme et les yeux.
+
+_L'être fortuné_ qui marchait dans les cieux _et qui naguère
+était_ Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui
+doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée
+Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée
+Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la
+grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le
+trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un
+pradakshina.
+
+«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva,
+fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du
+soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre
+singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ
+embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et
+ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois
+ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux;
+mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le _flambeau du_
+soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des
+singes.»
+
+«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides
+au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous
+aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire
+_où vous êtes engagés_.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de
+Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.
+
+ * * * * *
+
+Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent
+des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de
+fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur
+le dos _gazonné_ des montagnes, ces héros continuent leur voyage le
+premier jour dès l'aube naissante.
+
+Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois
+variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de
+la Pampâ.
+
+Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux
+sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle
+de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les
+voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette
+terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches
+et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme
+enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son
+enfance _du matin_. En contemplant cette rivière limpide, fortunée,
+charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent
+enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour
+où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la
+création à la voix des rishis.
+
+ * * * * *
+
+La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême
+inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit
+assiégé de _mille_ pensées, le roi des singes résolut de quitter
+la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur
+immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme;
+et, le coeur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les
+points de l'espace.
+
+Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul
+instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses
+conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette
+forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui
+viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»
+
+Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre
+cime de la montagne.
+
+Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le
+vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête
+septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier
+à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur
+marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés
+sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du
+roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en
+coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce
+langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre
+une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu
+ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère
+aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une
+continuelle inquiétude.»
+
+À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en
+ces paroles d'une grande beauté: «Au coeur de qui n'entrerait pas
+la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs
+bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je
+le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes
+formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs
+ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître:
+mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins
+pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs
+gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même
+dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou
+méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en
+redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces
+deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent
+ici.»
+
+Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il
+s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur
+nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les
+deux Raghouides.
+
+Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager
+à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les
+apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les
+flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage
+_insinuant_: «Pénitents aux voeux parfaits, vous qui ressemblez
+au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs
+sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante
+parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts;
+vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres
+nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas _en ce moment_
+le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui
+êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un
+valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion,
+ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos
+longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra?
+
+«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la
+splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez
+aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me
+rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?
+
+«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment
+êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire
+et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les
+pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment
+un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et
+qui paraissez venir du monde des grands Dieux?
+
+«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et
+pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler
+a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque
+et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les
+violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le
+Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque
+lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences;
+j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur
+d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de
+servir les intérêts de Sougrîva.»
+
+Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit
+à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des
+singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé,
+qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est
+connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.»
+
+Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa
+pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de
+chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil
+de son maître _sur le mont Rishyamoûka_, et de porter enfin toute
+l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez
+longue extension.
+
+À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il
+fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé
+Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros
+appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au
+devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les
+êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant
+ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante
+splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père
+asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux
+grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la
+fin du jour suit, _dans l'autre hémisphère_, le soleil aux clartés
+flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût
+digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence
+même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.
+
+«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère
+de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus
+m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive
+splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois
+_déserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober
+son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa
+bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans
+la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction.
+Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce
+renseignement.»
+
+Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il
+suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures,
+qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui
+sont tels que vous êtes, _méritent de_ gouverner la terre.»
+
+Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces
+mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre
+déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de
+Bâli et renversé du trône, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu
+aussi ravir son épouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois.
+Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma,
+_ne peut manquer de_ s'associer à vous dans la recherche de la
+Vidéhaine.»
+
+Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la
+science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout
+joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton
+frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement
+voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand
+corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait
+_dans l'attente_.
+
+ * * * * *
+
+Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit
+connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva:
+«Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui
+vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana.
+
+«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son
+magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en
+aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans
+les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi
+Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune,
+ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est
+comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à
+ton côté.»
+
+Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un
+extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est
+façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du
+bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur
+ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de
+vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur
+des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain
+pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon
+alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et
+lions entre nous un attachement solide.»
+
+Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma
+de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour
+la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié
+pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi
+formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit
+naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le
+bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il
+déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée.
+Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et
+Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se
+regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne
+pouvaient s'en rassasier les yeux.
+
+Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée,
+Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi
+Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes
+choses.
+
+«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole
+véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le
+jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations
+_qui enleva ton épouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que
+j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une
+manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se
+débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents
+_dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-même sur un plateau de
+montagne, où j'étais moi cinquième _avec ces quatre singes_; elle
+nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants
+joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je
+vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»
+
+«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles
+agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?»
+
+Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte,
+Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible
+de la montagne.
+
+Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, _revint_, les mit sous
+les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»
+
+À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et
+les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas!
+s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté
+l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir,
+il porta ces parures à son coeur; plusieurs fois il poussa de longs
+soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.
+
+«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce
+Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où
+habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui,
+pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»
+
+Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras,
+et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à
+l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes:
+
+«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni
+la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue
+néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te
+promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide.
+
+«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi
+de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes,
+une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi,
+j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un coeur le
+rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je
+n'abandonne pas ma fermeté.
+
+«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre
+pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours
+le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré
+lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»
+
+«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette
+douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est
+bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes
+paroles, venues d'un coeur ami et cesse de gémir.»
+
+Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya
+son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et,
+replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa
+le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne
+et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite,
+Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce
+temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère
+Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana.
+Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon
+bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie
+dans une terre féconde.»
+
+Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il
+suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser
+de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta
+grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta
+grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme,
+conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je,
+ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis,
+c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande
+force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons
+pris le feu à témoin.»
+
+Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux
+Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la
+forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de
+fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en
+cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la
+terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat
+les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une
+branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.
+
+Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement
+ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les
+syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là
+dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse,
+je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoûka; mais,
+redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte
+à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts.
+Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de
+protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du
+monde entier!»
+
+À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et
+chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu
+dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai
+aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.»
+
+«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage,
+l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce
+qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant
+déjà la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale
+à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer
+septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et
+les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement
+et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup
+de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et
+nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui
+destinons.»
+
+Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous
+les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas,
+réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui,
+son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour
+te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?»
+
+«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul
+coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: _eh
+bien_! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je
+crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!»
+
+À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:
+
+«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton
+infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer
+le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes
+résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui
+vous divise à tel point.»
+
+À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit
+d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les
+circonstances de cette rivalité fraternelle:
+
+«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli
+est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon
+père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer _dans
+la tombe_: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il
+fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des
+peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de
+mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les
+affaires un serviteur obéissant.
+
+«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force
+appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se
+disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour,
+à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte
+de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente
+colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des
+ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le
+pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa
+caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour
+empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans
+balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa
+fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque
+des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.
+
+«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon
+s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite
+encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se
+levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura
+fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de
+hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en
+approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous dérobent sa
+vue_. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli,
+transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus:
+«Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de
+l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival
+tué, je sorte d'ici!»
+
+«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous
+mes efforts d'arrêter sa résolution; _ce fut en vain_, il s'engagea
+malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula
+entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en
+faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne
+l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une
+terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une
+trahison.
+
+«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas
+douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux;
+et _tout_ mon coeur en fut troublé. En même temps il vint du milieu
+de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés
+par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué
+dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère
+avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins,
+assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que
+j'eus comblé avec des rochers _l'entrée de_ cet antre _fatal_ et
+versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation
+d'eau funèbre en l'honneur de mon frère.
+
+«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle
+parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce
+trône _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice,
+Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible
+ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_
+colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers
+et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou,
+j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le
+respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai
+avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus
+respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut
+en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les
+repoussa tous.
+
+«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et
+m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous
+savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de
+batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier
+au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je
+m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi,
+que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide.
+Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit,
+accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il
+se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant
+l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je
+furieux avec Sougrîva; arrête!»
+
+«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la
+crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt
+que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce
+lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à
+cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein
+n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival:
+attends-moi donc à la porte de cette caverne.»
+
+«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette
+grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte
+_d'une catacombe intérieure_.
+
+«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant
+d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille.
+Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche;
+et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri
+de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à
+Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la
+caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant
+reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups
+de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins
+chez moi _sain et sauf_, comme j'en étais parti. Il m'avait donc
+enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier
+l'amitié qu'il devait à son frère!»
+
+«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, _que m'a
+donné la nature_, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà,
+fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait
+subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis
+maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.
+
+«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne
+et me fit trembler, en levant sur ma _tête_ un arbre épouvantable.
+Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre,
+fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les
+mers, qui la revêtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au
+Rishyamoûka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible
+Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je
+choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.
+
+«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette
+mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité
+le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou,
+daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici,
+tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce
+farouche Bâli.»
+
+À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se
+mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois,
+ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui
+brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le
+cruel Bâli. _Oui_! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des
+bonnes moeurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux
+n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»
+
+Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc
+même du _puissant_ Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept
+palmiers, déchaîna contre eux ce _merveilleux projectile_. Le
+trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les
+palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein
+des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un
+cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint _d'où elle
+était partie_ et rentra d'elle-même au carquois de son maître.
+
+Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par
+la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une
+admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable,
+Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front
+et se mit à glorifier le noble Raghouide:
+
+«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme
+l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est
+la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des
+hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui
+de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est
+l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la
+main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi!
+
+«Quel _être_ mâle est capable de résister à celui, de qui la main
+put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et
+cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon
+chagrin est dissipé; maintenant mon _coeur_ est inondé par la joie;
+maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce
+Bâli, toujours ivre de combats!»
+
+À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le
+_noble_ singe à la parole agréable et de lui répondre en ces
+termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais
+à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au
+combat cet ennemi, qui a _dépouillé_ les formes du frère!» Sur les
+paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit
+avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied
+hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu
+masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres
+dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors
+ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli
+à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort
+avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide
+à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une
+grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une
+guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines,
+tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du
+ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel,
+resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on
+aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un
+habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main
+soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.
+
+ * * * * *
+
+Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de
+son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de
+sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors,
+s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte:
+telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre
+les deux planètes Angâraka et Bouddha[30].
+
+[Note 30: Mars et Mercure.]
+
+Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs
+paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme
+les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des
+montagnes!
+
+En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses
+yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement
+l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et
+la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier
+du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. _Dans cette
+parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner
+Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche
+_au milieu du combat_.
+
+Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce _qu'il
+s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son allié_, Sougrîva se mit
+à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de
+coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt.
+À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était
+dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte
+d'une malédiction, _jadis fulminée contre lui_, et s'en retourna en
+disant: «Tu m'as échappé!»
+
+Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en
+vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le
+singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses
+conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de
+honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit:
+«Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en
+oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?
+
+«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que
+Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_
+amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser
+de vivre?»
+
+Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles
+affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin,
+Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes,
+qui me retint de lancer ma flèche.
+
+«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par
+la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre,
+station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à
+mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle
+ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche:
+«Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?»
+
+«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un
+drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans
+ce combat de l'un contre l'autre.
+
+«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia
+parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.»
+
+«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta _flèche_ lui
+porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs,
+ne tarde point à nous donner son fruit!»
+
+«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te
+distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance,
+ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.»
+
+ * * * * *
+
+Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce
+nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable,
+que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa
+figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une
+éclipse.
+
+Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant
+son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses
+yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _épanouis_. Le roi
+des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit
+trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt
+embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi
+hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros!
+abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la
+couche, tu rejettes une guirlande froissée!
+
+«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au
+combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur
+et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici,
+fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est
+déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, _pour ainsi dire_,
+sous ta main.
+
+«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution,
+ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère
+importance.
+
+«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une
+fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est
+éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.
+
+«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un
+arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est
+sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.
+
+«Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les
+joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces
+richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une
+splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien
+abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois.
+Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à
+nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent
+les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les
+prévenir.»
+
+Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles,
+eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui
+répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il
+fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un
+ennemi qui vient rugir _à ma porte_ avec une telle arrogance, et qui
+n'est après tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des héros,
+qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front
+accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus
+difficile que la mort!
+
+«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon
+égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il
+ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais
+sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais
+je ne veux pas lui ôter la vie.
+
+«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et
+ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle,
+aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.»
+
+Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était _bien_ chère à ses
+yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un
+pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les
+rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son
+_coeur_ désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de
+rentrer suivie des femmes dans son gynoecée; et, quand Târâ eut
+regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une
+respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa.
+
+Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait
+en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en
+attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine,
+il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette
+périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de
+colère, il jeta ces mots à Sougrîva:
+
+«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une
+seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour
+la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces
+mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.
+
+Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur _et
+lève_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la
+foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit
+_un moment_ son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour
+le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et
+vacille.
+
+_Cependant_ Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui
+abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère.
+Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et
+l'envoie frapper au coeur Bâli à la grande force, à la guirlande
+tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens
+troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis
+mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux,
+Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit
+ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire
+espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où
+je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé
+_lâchement_ caché et tandis que ce duel absorbait toute mon
+attention!»
+
+Après la chute de ce héros, le monarque des singes, _on vit_ la
+face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée
+_dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la
+beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la
+terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or,
+était _comme_ attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de
+ce quadrumane, le plus noble des singes.
+
+ * * * * *
+
+La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait
+renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à
+l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette
+mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes,
+précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne
+de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course
+légère comme des gazelles _épouvantées_, quand _un chasseur a_
+tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur
+dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de
+qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et
+tremblants?»
+
+À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une
+âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes:
+«Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada!
+La mort sous la forme de Râma emporte _l'âme de_ Bâli, qu'elle a
+tué!»
+
+Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle
+s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre.
+Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas!
+mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur
+la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle,
+héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue
+veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur!
+Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant
+des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu
+pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils?
+Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi
+avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son
+protecteur!»
+
+Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de
+ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla
+de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette
+femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ!
+s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la
+terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée
+mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bâli et les
+dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des
+cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.
+
+Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards
+affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue
+du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa
+la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce
+langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté
+par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, _noble_ singe, et
+chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés.
+Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas
+entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le
+Destin arrangea les choses d'une autre manière.
+
+«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois;
+car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans
+une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je
+vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu
+sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs
+et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes,
+Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous
+les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre
+chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!
+
+«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et
+tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui
+réside en elle se répandra sur toi!»
+
+Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva,
+Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains
+jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils:
+«Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans
+une maigre condition, n'est point, à _bien dire_, misérable, fils de
+Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme
+de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune.
+Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses
+largesses tous les voeux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera
+donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai
+plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du
+pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce
+combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des
+hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils
+Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et
+l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté
+Angada, mon fils, aux bracelets d'or.»
+
+Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur
+le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition
+des âmes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_:
+
+«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît
+ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon
+fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien
+te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton
+enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude,
+mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux
+extrêmes.»
+
+Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du
+trait _acéré_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite,
+ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant
+exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans
+un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face _glacée_
+de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé
+comme une liane roulée autour d'un grand arbre.
+
+Quand l'_aîné des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit
+que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce
+discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par
+le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en
+aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces
+larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: _c'est assez!
+car_, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité
+est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la
+nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les
+êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les
+évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer
+les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir,
+l'utile et l'agréable.
+
+«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort
+donnée le fruit _amer_ de son oeuvre: que l'on célèbre maintenant
+les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons
+funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis
+l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est
+rentré dans le devoir, _à la fin de sa vie_, le Paradis lui fut
+donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la
+douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»
+
+Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes,
+parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des
+simiens.
+
+Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes
+versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les
+montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.
+
+Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher
+dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne,
+environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage terminé_, les principaux
+des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent,
+déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans
+le recueillement.
+
+Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une
+bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots
+dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si
+chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le
+regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, _ton enfant_, accablé sous
+le poids du chagrin?
+
+«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le
+vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»
+
+Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris,
+fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu
+à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens
+troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en
+allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré
+Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau
+funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir
+accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs
+habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la
+grande vigueur.
+
+ * * * * *
+
+Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et
+le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours
+au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis,
+Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a
+conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile
+à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville,
+et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes!
+Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer
+avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis
+en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette
+merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur,
+et que ta vue répande la joie parmi les singes.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la
+parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai
+pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que
+je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père.
+Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution
+immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure
+Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au
+singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada,
+que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.
+
+«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des
+mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de
+la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une
+armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des
+sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont
+_Rishyamoûka_, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le
+souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la
+saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu
+s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides,
+aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami,
+tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, _souviens-t'en_!
+ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante;
+puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.»
+
+Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des
+singes pénétra dans cette aimable cité, le coeur joyeux et tous
+ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de
+quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent
+de tous les côtés.
+
+Tout le _peuple des_ sujets, la tête prosternée jusqu'à terre,
+salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant:
+«Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les
+ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux
+sérail de son frère.
+
+En sortant du gynoecée, il fut sacré par les plus nobles des singes
+à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le
+Dieu aux mille regards.
+
+ * * * * *
+
+Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se
+reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y
+avait que le souci dont il reçût la visite.
+
+Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne,
+sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de
+répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient
+sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de
+l'automne.
+
+ * * * * *
+
+Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise
+et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva
+empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son
+devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque
+des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi,
+qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile,
+vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour:
+«Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste
+et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as
+comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis,
+dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est
+de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.
+
+«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les
+ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton
+ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller à la recherche de
+sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te
+presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir,
+s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il
+ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier:
+veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes
+guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes
+difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps
+s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»
+
+À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à
+propos, que, maître de lui-même et plein de coeur, il prit aussitôt
+sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied
+levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais
+en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des
+troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les
+défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide,
+se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de coeur.
+Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe
+la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne
+sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment
+sur la vie: telle est ma sentence!»
+
+ * * * * *
+
+Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé,
+Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression
+du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu
+la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté,
+laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence
+de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance
+de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un
+moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au
+succès:
+
+«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et
+qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas
+la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont
+s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne
+vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces
+quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un
+siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!
+
+«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces
+paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses
+grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité
+fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours
+dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre
+aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée
+est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole,
+soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est
+la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.
+
+«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense
+donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule
+pas stérilement.
+
+«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat _avec toi_,
+la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau
+d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit
+épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main
+irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin
+par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le
+traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche
+Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille
+avec toi!»
+
+Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux,
+se dirigea donc _lestement_ vers la cité des singes. Bientôt il
+aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande
+vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du
+maître_. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à
+des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes
+de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les
+vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le
+feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.
+
+Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux
+ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.
+
+Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère
+suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par
+des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les
+simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville,
+sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois
+arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que
+les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre,
+poussèrent à l'envi le rugissement des lions.
+
+Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Târâ
+avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour
+délibérer avec ses ministres.
+
+Le plus éminent des conseillers, _Hanoûmat_, le fils du Vent,
+commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce
+langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels:
+«Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et
+dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et
+c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux,
+Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes
+tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui
+sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant
+l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi
+de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père
+_adoptif_: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche;
+fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient
+ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la
+cause de sa colère.»
+
+Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand
+il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses
+autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert
+à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une
+grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle
+faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette
+colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide.
+Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une
+occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les
+insinuations d'une faute dont je suis innocent.
+
+«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle
+est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par
+suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet
+au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici
+d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa
+_faveur_.»
+
+À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de
+ses ministres quadrumanes:
+
+«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que
+tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance;
+car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou
+tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à
+celle du _puissant_ Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence
+que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute;
+et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, _de_ qui
+_la société_ ajoute à sa fortune.
+
+«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles
+amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la
+perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas
+un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes,
+conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les
+ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la
+crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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