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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Râmâyana + Poème sanscrit de Valmiky + +Author: Anonymous + +Translator: Hippolyte Fauche + +Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net). +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + LE RAMAYANA + +POÈME SANSCRIT DE VALMIKY + +TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE + +Traducteur des OEuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata + +TOME PREMIER + +PARIS + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE + +13, RUE DE GRAMMONT, 13 + +A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS + +_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_ + +1864 + + * * * * * + +Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses +de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la +Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans +tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain. +Elle avait nom Ayodhyâ. + +Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait +sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de +constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles +bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement +développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où +des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux +marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient +ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol, +embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds, +impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins +d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes, +où veillaient continuellement des archers. + +Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait +journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra +gouverne son _Amaravâtî, cité des Immortels_. + +Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses +portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude +variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux +et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de +massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était +bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des +marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses +rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis +à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse +mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte; +et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics, +des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement +distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous +les dieux, qu'elle était _comme la remise_ où stationnaient ici-bas +leurs chars animés. + +[Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes à la +fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute +antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans +l'Asie orientale.] + +En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha, +semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et +dans _leur appendice_, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la +splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins, +roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le +plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force, +vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la +saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les +sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois +le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son +abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de +Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets. + +Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la +justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer +sa race, et _son coeur_ était consumé de chagrin. Un jour qu'il +pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui +m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?» + +Le monarque _vint donc trouver_ Vaçishtha, il se prosterna devant son +ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint +ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des +fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière +qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin +qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes, +n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède +un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels; +_c'est à toi_ de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel +sacrifice.» + +--«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés. + +«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.» + +Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des +sacrifices: + +«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de +nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les +brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers +breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut +construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes, +fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres +à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes +victuailles pour l'habitant des campagnes. + +«Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et +non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien +traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles. + +«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne. +Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés, +aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux +sommités dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une âme aimante et +satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit +bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant +rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout, +comme il est dit, et rien ne sera oublié.» + +Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre: +«Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont +dévoués à la justice.» + +Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés, +arrivèrent ces rois _si_ nombreux, à qui Daçaratha avait +envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme +très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont +venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé. +Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes +serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un +esprit attentif.» + +Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice, +doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs, +soit célébré aujourd'hui même.» + +Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte +Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du +feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles +des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils +firent toutes ces libations que la circonstance demandait. + +Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval +consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les +ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée +de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une +nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs. + +Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle +des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant +chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des +prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée, +Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha +vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier +consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres +du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants +des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux. + +Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux +un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier +allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe +était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de +ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix +était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous +les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime +d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion. + +[Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la +tête, mode accoutumée des ascètes.] + +Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un +vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or, +et tout rempli d'une liqueur céleste. + +«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière _si_ +étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître +des créatures pour venir en ces lieux mêmes.--Reçois ce vase donné +par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose +en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre +générateur à ses épouses fidèles!» + +Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne +toi-même au roi ce vase merveilleux.» + +La resplendissante émanation du souverain maître des créatures +dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection: +«Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute +composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui +es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête, +le monarque reçut la _précieuse_ amphore, et dit: «Seigneur, que +dois-je en faire?»--«Roi, je te donne en ce vase, répondit au +monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce +bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc, +ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce +breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce +nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses, +des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.» + +Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable, +cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs; +et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par +les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de +qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynoecée, et dit +à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont +l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.» + +Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette +ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à +Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié +restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion, +le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il +réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar +composé par les Dieux. + +Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie, +donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses +conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou +du feu sacré. + +De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une +splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata. + +Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier +par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de +Vishnou par son courage. + +De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et +Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la +force, ils cédaient _néanmoins_ à Râma pour les qualités. + +Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de +lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre +moitié du quart. + +Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime, +vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la +vérité. + +Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de +grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les +voeux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils +éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma, +environné par les Dieux. + +Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à +Râma, l'amour des créatures: _en retour_, ce jeune frère, de qui +l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce +juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la +vie même à Râma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis. + +Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait +pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait +pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à +la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué +Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas. + +Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était +à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à +celui-là que le souffle même de la vie. + +Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme +un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour +ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses +vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de RÂMA, +_c'est-à-dire, l'homme qui plaît_, ou _qui se fait aimer_. + + * * * * * + +Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ, +conduit par le besoin d'y voir le souverain. + +Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur +science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet +homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète, +qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il +voir le monarque, afin de lui demander protection contre les +perturbateurs de son _pieux_ sacrifice. + +«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la +justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un +seul _homme, ton_ Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce +grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit +merveilleux de ton fils.» + +Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le +donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana. + +Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de +Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans +poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une +pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut +les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements +des tymbales célestes. + +Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le +roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un +carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié +autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux +jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, _c'est-à-dire le Stable, un +des noms de Çiva_. + +Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la +Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé +Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant +nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le +temps. + +«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et +L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni +aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres. + +«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la +vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi, +ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces +connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées +par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts +d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes +vertus jusqu'à la plus haute excellence.» + +Après ce _discours_, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications, +initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve, +debout, la tête inclinée et les mains jointes. + +Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète +Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces: +«Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de +la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, _homme +saint_, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble +à mes regards délicieuse et ravissante.» + +«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du +Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut +jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait +sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps, +noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois +mondes. + +«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait +l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali +resta maître de l'empire des trois mondes. + +«Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_ +l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui +vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet +ermitage: + +«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice: +_et cependant_ ce roi des Asouras est _déjà_ doué d'une telle +abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le +trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille +bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de +terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas, +aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant +dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point +sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par +l'accomplissement de leurs voeux les plus chers tous ceux qui, +désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent _sa +munificence_. + +«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux +bien en sortir un instant_, ô toi, de qui l'énergie est celle de la +vérité même, _pour_ accomplir cette action parfaite. + +«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont +s'était revêtue _son âme divine_, alla trouver le Virotchanide et +lui demanda l'aumône des trois pas. + +«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au +mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le +Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du +premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au +deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième, +il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit +le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des +enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il +en restitua l'empire au monarque du ciel. + +[Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à +cette légende.] + +«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux oeuvres saintes, +reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain. +Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand +des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des +obstacles à mon sacrifice.» + +Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant +levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour +saluer Viçvâmitra. + +Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait +le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce +langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes +dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent +des obstacles dans ton sacrifice.» + +Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les +autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de +ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué +entièrement à cette _veille continue_; car une fois entré dans les +cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire +de rompre le silence.» + +Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme +contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec +Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et +sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient +de voir la _nuée des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage. + +Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour, +ces fidèles observateurs des voeux, les magnanimes anachorètes +dressèrent l'autel sur sa base.--Déjà, accompagné des hymnes, +arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant +les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le +contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air +un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein +des cieux dans la saison des pluies. + +Alors, voici que se précipitent _dans l'ermitage_, et Mârîtcha, et +Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute +la puissance de leur magie. + +Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit +accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana, +dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son +cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur +nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de +collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que +deux nuages au souffle du vent!» + +À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée +le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère, +il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha. + +Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette +flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités +par le tremblement de l'épouvante. + +Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_ +le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans +la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba _mort_ sur la +terre. + +Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie +des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous +les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la +communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et +lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que +méritait sa victoire: + +«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la +parole de _moi_, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est +devenu, grâce à toi, plus parfait encore. + + * * * * * + +Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette +nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la +nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent +vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de +Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres +solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués +d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble +et doux: + +«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent +des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que +veux-tu que nous fassions encore?» + +À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux +frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent +par lui cette réponse au _vaillant_ Râma: + +«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus +vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous +irons certainement.--Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu +viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est +une grande merveille et la perle des arcs. + +«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc +géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre +eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas, +ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc: +combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!» + +Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints, à la +tête desquels marchait Viçvâmitra. + +Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars +brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui +venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes +et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à +pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les +troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route, +quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil +s'affaisse à l'horizon, elles _s'arrêtent pour_ camper devant son +rivage. + +Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes +d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un +hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant +la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma +lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui +s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de +lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que +sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi +Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que +je vois_ habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire +l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute +vérité.» + +Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra +commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils +étaient arrivés: + +«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et +père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa, +Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et +dévoués aux devoirs du kshatrya. + +«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la +défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide, +à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science +dans la Sainte Écriture. + +«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes, +chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens +célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de +Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne, +fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville +de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de +Dharmâranya. + +«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la +splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de +cinq, à la crête sourcilleuse.--Là, coule la jolie rivière de +Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille, +comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette +rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime +Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Râma, ces champs fertiles, +guirlandés de moissons. + +«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit _la +nymphe_ Ghritâtchyâ mère de cent filles _jumelles_, à qui rien +n'était supérieur en toutes qualités. + +«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes +charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là, +vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient, +noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient +divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes +tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements +d'une joie suprême. + +«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici +quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de +qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes +filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là, +vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez +l'immortalité.» + +«À ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui +décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi: + +«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les +créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais +pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de +Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions +ta force de nous en précipiter: oui! Dieu _léger_, nous voulons +rester dans la condition faite à notre famille.--Qu'on ne voie jamais +arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de +notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons +de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre +loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui +notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra +jamais notre époux.» + +«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit +violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du +corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du +roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de +confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes. + +«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté +nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque +dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:--«Quelle +chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une +âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre +ainsi toutes bossues? + +«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles +répondirent, baissant leur tête à ses pieds:--«Enivré d'amour, le +Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir, +ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.--Toutes cependant +nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour: +«Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de +nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point +une autre chose que ce qui est honnête. Nos coeurs ne sont pas libres +dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de +ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant +de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.» + +«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur +des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent +princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que +ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte +résignation_, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur +de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal +ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment, +tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages +commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je +m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient +d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît +d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur +_à venir_.» + +«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut +congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans +la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage +des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans +la suite des temps appelé Kanyakoubja, _c'est-à-dire la ville des +jeunes bossues_, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis +le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues. + +«Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète +d'une sublime énergie, accomplissait un voeu de chasteté vraiment +difficile à soutenir.--Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou, +appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même +voeu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du +brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle +souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser +une obéissance soumise et _pieusement_ dévouée à ce grand saint, +absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète +satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi, +que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de +l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et +lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle +chose aspirait son voeu _le plus ardent_: «Ce que je désire de toi, +c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma, +comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière, +_auréole_ éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis +de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été +liée par la chaîne du mariage. + +[Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au +féminin est _gandharvî_.] + +«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable +en tes voeux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!» +Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle +se l'était peint dans ses désirs. + +«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque +d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il +habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand +la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de +Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses +filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta. + +«_L'offre acceptée_, Kouçanâbha, dans toute la joie de son +âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une +splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une +après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il +seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la +triste infirmité des cent princesses bossues. + +«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées +entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi +Kouçanâbha vit ses filles délivrées du _ridicule fardeau que leur +avait imposé la colère du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point +de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir. + +«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui +n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel +pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette +cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce +langage au roi Kouçanâbha, son fils: + +«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera +nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les +_trois_ mondes.» + +«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi +Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il +en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage +Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute +renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce +Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit +dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de +Gâdhi. + +«Gâdhi eut encore une fille, ma soeur cadette, Satyavatî, bien +digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika. +Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut +mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour +des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve. + +[Note 5: _Satyavat_, au féminin, _satyavatî_, veut dire _qui +possède la vérité_.] + +«_Oui_! ma soeur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui +descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himâlaya pour la +purification des mondes. + +«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon voeu, j'habite, Râma, +sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma soeur. Satyavatî, la +noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves, +parce qu'elle a été pure, dévouée aux _saints_ devoirs de la +vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant +accomplir un voeu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce +à ton héroïsme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a été +parfait. + +«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de +son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur +toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle! + +«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles +reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du +ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière +fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations +du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le +monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève, +comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre, +haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflammée du +jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres, +qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas +et des autres Démons, qui se repaissent de chair.» + +Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les +solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... _c'est_ bien!» saluent +d'un applaudissement unanime le fils de Kouça. + + * * * * * + +Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la +Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres, +Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il, +fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends +d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un +pas allègre en voyage.» + +Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint +complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux +des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées +de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de +Raghou avec eux de sentir une vive allégresse. + +Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve, +ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient +d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans +le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de +l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme +joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint. + +Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma +lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la +reine des bruyantes rivières; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_ +cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois +mondes.» + +Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à +l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve +et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué, +Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage +deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la +terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la +taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La +Gangâ, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la +fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut +appelée Oumâ. + +«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union, +sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges, +suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en +mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la _riche_ Gangâ, +ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la +purification des trois mondes. + +«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les voeux, s'en +vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu +de lui cette _noble_ Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa +_longue_ carrière. + +«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé +un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une +austère pénitence pour accomplir un voeu difficile. Çiva même +a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette +nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations +ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.» + +Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son +discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra +cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter +qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi +désiré-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle +raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et +vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve +des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la +science des vertus, à remplir dans les trois mondes?» + +Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant +aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec +étendue: + +«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même, +était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait +avoir des enfants. _De ses deux_ épouses, la première était la +fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement +appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé +sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille +d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans +pareille sur la terre. + +«Excité par le désir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile +archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur +la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de +Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus +éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était +concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble +Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent: + +«Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra +naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans +le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils +pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre épouse donnera le +jour à soixante mille enfants.» + +«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant +les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de +pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un +seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants? +voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée +soit pour nous une vérité complète!» + +À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes +cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix. +Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet +de son désir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance, +celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.» + +«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî _demanda et_ +reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La soeur de +Garouda, Soumalî, _la seconde épouse_, obtint le don qu'elle avait +préféré, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre +de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux +des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint +anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux +femmes. + +«Quand il se fut écoulé un _assez_ long temps, la première des +épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas. +Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était +une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les +soixante mille fils. + +«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines +de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années, +ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence. +Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge, +semblables en vigueur et pareils en courage. + +«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la +ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire +aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince +estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole +gracieuse. + +«Ensuite et longtemps après, _noble_ fils de Raghou, cette pensée +naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre +le sacrifice d'un açwa-médha.» + +«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de +Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement +et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le +magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand, +saint, renommé, habité par un noble peuple. + +«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros +Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste +char. + +«Tandis que l'_attention_ du roi était _absorbée_ dans la +célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous +la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval +destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant +cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver +le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes: + +«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le +coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à +ce ravisseur et que tu _nous_ ramènes le cheval; car son absence +est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous +tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun +défaut.» + +«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces +pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant +lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni +les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette +auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur +mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme +d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une +_juste_ colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives +de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers, +soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer, +ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner! + +«Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant +le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne +verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous +brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi +les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher +_avec soin_ le ravisseur de notre cheval. + +«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon +sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des +prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous +ayez bientôt découvert le coursier.» + +«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent, +d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à +déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe, +chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à +la force du tonnerre.--Ainsi brisée à coups de bêches, de massues, +de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de +douleur.--Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux +grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés. + +«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes +eurent bientôt déchiré soixante mille yodjanas _carrés_ du globe +jusqu'aux voûtes des régions infernales. + +«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient +parcouru le Djamboudwîpa, _c'est-à-dire l'Inde_, hérissé de +montagnes. + +«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des +grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême +des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras, +agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les +paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée +en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles +causent une destruction immense des créatures _vivantes_. «Voici, +disent-ils, ce _Démon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur +du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent _l'une +après l'autre_ toutes les créatures. Informé de ces _troubles_, +Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta +pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval _dévoué au +sacrifice_, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont +reçue de toi.» + +«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces +termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du +cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et +de qui l'origine échappe à toute connaissance. _S'il a dérobé la +victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces +conséquences_: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides +à la force immense: voilà quel est mon sentiment.» + +«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des +créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les +Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs +palais du triple ciel. + +«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la +voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant +fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de +lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces +paroles: + +«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage +d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas, +de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton +sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri, +que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes +ordres.» + +«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours +de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces +régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon +coursier, revenez enfin, couronnés du succès.» + +«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara +courent de tous les côtés aux régions infernales. + +«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre, +voici qu'ils aperçoivent _devant eux_ l'auguste Nârâyana et le +cheval, qui se promène _en liberté_ auprès de ce Dieu, nommé aussi +Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval, +que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de +colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!» + +«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un +souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait +d'eux un monceau de cendres.» + +«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses +fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage +à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en +à la recherche de tes oncles et du _méchant_ qui a dérobé mon +coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand +nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et +préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils, +trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon +voeu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à +l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes +maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes +aïeux.» + +«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son +épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai, +suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent +marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles. + +«Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les +_nobles fossoyeurs_ avaient exécutés, et vit enfin debout devant +lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'éléphant +Viroûpâksha.--Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui +demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles, +puis de l'_être inconnu_, qui avait dérobé le cheval. À ces +questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit +au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»--Ces +paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son +chemin et_ continua à s'enquérir successivement avec le respect +convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette +réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu +retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.» + +«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il +s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses +oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le +funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas, +accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs. + +«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait +enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà. + +«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en +l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres +avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle +part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses +regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, _vaillant_ Râma, l'oncle +maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce +rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne +t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera +glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a +consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière +dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de +l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine +des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortunés_ parents, dont +Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie +des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon +bien-aimé, s'en iront au ciel! + +«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur +la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire +à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré. +Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il +est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice +de ton aïeul.» + +«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre +Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où +cette victime devait être immolée. + +«Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever +les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son +aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et +le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice +avec une âme pleine de tristesse.--Quand il eut achevé complètement +sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna +dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour +amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son +tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de +trente mille années.» + + * * * * * + +«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de +Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la +volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand, +et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une +haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira +sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la +pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un +éclat immortel, voulait obtenir _à force de macérations_, que la +Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir +accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse +pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la +terre au ciel. + +«Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux +sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par +la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus +éminent des hommes, à dénouer le noeud pour la descente du Gange +ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait +gagné par ses oeuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa +couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou, +un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir +d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui. + +«Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une +rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se +dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant +l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées +pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture; +il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence. + +«À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications, +l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son +ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même +par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au +solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha, +lui dit-il, je suis content de toi; reçois _donc maintenant_ de moi +la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.» + +«Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne, +l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains +jointes, répondit en ces termes: + +«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma +pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense +la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs +corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent +sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne +jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou! +Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.» + +«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les +êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces: +«Bienheureux Bhagîratha, distingué _jadis_ par ton adresse à +conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications, +que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit +jamais retranchée _des vivants_. + +«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves, +briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme +de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de +porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne +pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde +une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité +écrasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinité_.» + +«Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engagé ce roi à conduire le +Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en +alla dans le triple ciel.» + +«Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le +royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le +bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés +en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du +vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de +sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli +sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne +la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à +Bhagîratha: + +«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la +grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le +fleuve au triple chemin.» + +«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara, +adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la +Gangâ: «Descends!» + +«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant +un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne +d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin, +précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de +Çiva, infini dans sa splendeur. + +«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête +du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire +sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, +Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva, +l'_immortel_ époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit +en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses +cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le +fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le +purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Râma. + +«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas +et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des +chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux, +sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là +en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, +qui _s'amusait à_ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des +Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de +voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ +dans le monde inférieur. + +«Or, _la splendeur naturelle à_ ces troupes des Immortels +rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés +illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale +aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors +enveloppé de sombres nuages. + +«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et +sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux +profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots +contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces +_variées_ des reptiles et des poissons. + +«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là: +l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait, +comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de +cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur +le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois +en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de +Prithivî. + +«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient +sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve +à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux +limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et, +l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de +toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel +sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau +leur ancienne pureté, remontèrent dans les _palais_ éthérés. +_Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les +plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux +et les Gandharvas chantaient, les choeurs des Apsaras dansaient, les +troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier +nageait dans l'allégresse. + +«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois +mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté +sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses +grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière, +comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre, +parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans +les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté +admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme +en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des +Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents +des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents +et tous les choeurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char +_triomphal_ de Bhagîratha. + +«_De même_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux, +accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous +les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô +le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer, +aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa +course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la +terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il +eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les +mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux +du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de +monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime +laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa +au roi Bhagîratha ces paroles: + +«Tigre _saint_ des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les +soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mémoire de lui_, ce +réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais +Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge +à la gloire. + +«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel +Sagara, _c'est-à-dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le +Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint +monarque, deviendra même ta fille. + +«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra +cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra à sa venue sur +la terre le nom de Gangâ[6]. + +[Note 6: Allusion à l'étymologie du mot _Gangâ_, où l'on +trouve, dans ses composants, _gâ, iens_, et _gam_ pour _gâm_, le +_gên_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est-à-dire, _celle +qui va_, ou la rivière, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.] + +«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre, +aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les +mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur +de tes ancêtres; accomplis ce voeu en mémoire de tous, ô toi qui +règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux +_Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela +son désir. + +«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne +put, cher ami, effectuer son voeu de faire descendre le Gange, qu'il +invitait à couler sur la terre. + +«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs +de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le +Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant +ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des +antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la +vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des +Maharshis. + +«Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grâce a donc été +obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le +monde et même estimée _dans le ciel_ par tous les treize _plus +grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre, +vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de +vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché. + +«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans +ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de +ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton +aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales. +Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde +du Paradis!» + +«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité +sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma, +où ne pénètrent pas les maladies. + +«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange: +le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité! +voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du +Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui +l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le +ciel et même la purification _des péchés_.» + + * * * * * + +Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du +_roi_ Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité +du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma, +tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence +adressa au saint homme cette demande: + +«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla? +Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux +anachorète.» + +À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même, +l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter +ainsi: + +«Il y avait dans l'âge Krita, _vaillant_ Râma, les fils de Ditî, +doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande +vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur +courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le +magnanime Kaçyapa; mais deux soeurs, Ditî et Aditî, leur avaient +donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants +de se vaincre mutuellement. + +«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour +assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, _digne_ rameau +de _l'antique_ Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la +vieillesse et de la mort?» + +«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous, +réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre, +semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis, +barattons l'océan lacté; et buvons la _divine_ essence, qui doit +naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le +monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts +de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous +d'une splendeur et d'une beauté _impérissables_.» + +«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent +une baratte avec le _mont appelé_ Mandara, une corde avec le serpent +Vâsouki, et se mirent à baratter _sans repos_ le séjour de Varouna. + +«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus +belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles +étaient sorties des eaux. + +[Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est +formé de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec +_as_ pour suffixe.] + +«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes +célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce +de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles +étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et +de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de +millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible +à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes, +vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles +restèrent en commun. + +«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées: +les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la +nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les +enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce +qu'ils avaient épousé _Vârounî, appelée d'un autre nom_ Sourâ; +et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des +ondes, furent nommés Asouras. + +«Alors s'élança hors des flots agités le cheval +Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha, +la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux +brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté, +naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains +une aiguière, toute pleine de nectar. + +[Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est +le nom du cheval d'Indra.] + +«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur +des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé +par tous les serpents. + +«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes, +s'éleva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Démons, pour +la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage, +où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils +d'Aditî battirent les enfants de Ditî. + +«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel, +_Indra_, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité, +s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels. +Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit +avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les +essaims des Rishis et les bardes célestes. + +«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par +les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce +langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux, +je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés +en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils +qui soit le destructeur de Çakra. _Oui_, je vais marcher dans les +voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe +d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le +vainqueur de Çakra.» + +«Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide Kaçyapa, rayonnant +de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur: +«Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois +pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années +sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur +d'Indra, _au bout de cette révolution_ complète.» Quand il eut +dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une _seule_ +caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touchée: «Adieu!» +lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses +macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la +plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes +les eaux. + +«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications, +Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha +de lui-même au service de la pénitente; et, _dérobant sa grandeur +sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé +dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce +qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs, +du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la +_vieille anachorète_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin +servait Ditî en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_. + +Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî +joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants à la +Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande +énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois +heureux! il te naîtra de mon sein un _noble_ frère: à cause de toi, +mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à +toi par le doux _noeud de la_ fraternité, il te donnera certainement +un royaume!» + +Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî, +à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par +le sommeil à côté de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de +Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue +de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète, +Indra en fut ravi de joie et se mit à rire. + +Aussitôt le meurtrier du _mauvais Génie_ Bala se glissa dans le +corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa +foudre aux cent noeuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa +en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble +Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une +voie plaintive. + +Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le foetus avec sa +foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de +grands cris, et Ditî en fut réveillée. + +«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au foetus éploré, et +la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne +le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant +cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et, +debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es +devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans +une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant +déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action, +Déesse auguste!» + +Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de +tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute +si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la +faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_ +tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel. +Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille +faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés +de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes +serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des +sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils, +_terrasse_, immole tes ennemis. + +«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le +monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages +du ciel! Que les Maroutes, tes _légers_ serviteurs, Indra, soient +revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour +aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!» + +«À ces mots de la _sainte anachorète_, fils de Raghou, Çakra, le +plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes, +lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront +appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je +ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir; +ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et +mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils +voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre +la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera +fait comme tu l'as dit; n'en doute pas! + +Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette +convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple +ciel: voilà, _jeune_ Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci, +Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand +Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî, +arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.» + + * * * * * + +Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans +son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de +l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita +sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés +au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer +Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières. + +Quand il eut reçu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka, +_Viçvâmitra_, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même +et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du +sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances, +à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita, +comment il se portait. + +Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu +ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui +t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux +sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable à +toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste +Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te +fut donné pour ton gourou suprême. + +«Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que +toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a +fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ désirs. Écoute donc +l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de +cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle +est enfin la puissance de son absorption en Dieu. + +«_Jadis_ la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de +_Brahma_, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna +le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils +appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le +grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.--Or, Viçvâmitra +gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice, +et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années. + +«Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète, +il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la +terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les +villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage +de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à +fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs, +hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes +anachorètes, fidèles à leurs voeux, semblables à Brahma, tous +purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme +le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les +feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont +vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un +saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour +seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis +Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice. + +«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut +aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la +prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui +avec respect:--«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le +magnanime, qui offrit poliment un siége à ce maître de la terre. + +«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége +éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta +des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces +honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui +demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples +et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils +de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit +que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils +de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra, +commodément assis. + +«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec +un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui +de tous les côtés. + +«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long +temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque +et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha, +le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce +langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai +envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui +la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi. +Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu +es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer +tout mon zèle pour te fêter. + +«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre, +Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu +complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces +fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux +solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde +pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu +m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une +hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant +anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami! + +«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au coeur immense, à +l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses +invitations plusieurs fois répétées. + +«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de +Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des +solitaires!» + +«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus +distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela +joyeux la vache immaculée, dont _le pis merveilleux_ donne _à qui +trait sa mamelle_ toute espèce de choses, au gré de ses désirs. + +«Viens, Çabalâ, _dit-il_, viens promptement ici: écoute bien ma +voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi +sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises: +fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite +dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste +Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de +servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout +ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces +_friandises_, que l'on suce ou lèche avec sensualité!» + +«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, _vaillant_ immolateur de tes +ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au +gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons +de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du +lythrum, le plus délicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les +plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments, +des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli, +pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux, +des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases +regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six +agréables saveurs. + +«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si +magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite +et rassasiée à coeur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait +ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque +désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint, +fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, _terrible_ +immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut +envie de savourer. + +«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le +chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec +ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants, +adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun +ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne +assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de +parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille +vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part, +_tu le sais_, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi +Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!» + +«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus +vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne, +répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent +milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout +d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que +je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur +_puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ Çabalâ est toujours à mes +côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître +de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les +offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met +tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu +sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau, +_en signe de charité à l'égard des créatures_. Les sacrifices en +l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres, +les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint +monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle. + +«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je +t'ai dit la vérité: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te +donner cette vache, qui fait ma joie!» + +«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse +encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire +une colère excessive: «_Eh bien_! je te donnerai quatorze mille +éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers +d'or, avec des aiguillons d'or également _pour les conduire_! Je te +donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par +les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner +_autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète, +onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays +renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par +l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc _à ce +prix_ Çabalâ!» + +«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète +répondit au monarque, _enflammé de ce désir_: « Pour tout cela +même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle +est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle +est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la +pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons +offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du +culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans +elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne +donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une +réalisation de tous ses désirs.» + +«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache _merveilleuse_, +qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi +Viçvâmitra dès ce moment _résolut de_ ravir Çabalâ au saint +anachorète. + +«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute +songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en +soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le +très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi +m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce +que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé +dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi +innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?» + +«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore +soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à +l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis +en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide +comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète. + +«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire, +et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce +langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que +ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?» + +«À ces paroles de sa vache malheureuse, au coeur tout consumé de +tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une +soeur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point +commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène, +ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on +puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les +brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même +le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète, +où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les +éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à +la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes +d'hommes!» + +«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit +modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie: +«La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force +du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur +la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce +Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort +que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ énergie. +Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître, +éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et +l'orgueil du monarque injuste.» + +«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux +bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en +pièces l'armée de mon ennemi!» + +«Alors, _vaillant_ prince, enfantés par centaines de son +mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les +yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui, +pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère, +extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes. + +[Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_ +d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de +l'Inde, au nord et à l'ouest.] + +«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas, +Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10], +mêlés avec les Yavanas[11]. + +[Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.] + +[Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux +Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les +peuples situés au delà des Perses à l'occident.] + +«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la +course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du +lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous +des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant même_, +toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux +dévorants. + +«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant +de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le +trouble des sens. + +«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous +les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à +sa vache: «Fais naître de _nouveaux_ combattants!» + +«_À l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas, +semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent +de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas, +de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas, +les Toushâras et les Kirâtas. + +«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée +de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses +coursiers et tous ses éléphants. + +«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent +fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés +de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent +la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un +seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en +cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins. + +«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils +et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit +alors sur lui-même avec _plus de_ modestie. + +«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau, +auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses +vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa +lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite, +son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de +soi-même. + +«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils _qui n'eût +pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protégeât la terre, +comme il sied au kshatrya, _le roi_ Viçvâmitra se retira au fond +d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli +par les Kinnaras, _ces mélodieux Génies_, il s'astreignit à la plus +rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un +certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son +étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui +dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis +le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu +désires.» + +«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna +devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi, +divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc +Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais +apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les +Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les +Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon coeur demande +à ta bienveillance!»--«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain +des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux. + +«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint +Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout +plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au +temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha, +le meilleur des anachorètes.--Il revint donc à l'ermitage de l'homme +saint et décocha contre lui ses flèches _mystiques_, par lesquelles +tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie. + +«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et +il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait +Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le +fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!» +À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres +doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à +Viçvâmitra: + +«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as +commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!» + +«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible +et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme +impétueuse. + +«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient +plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force +réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il +n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi +vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force, +amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence, +pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce +resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes. + +«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans +la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits, +il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait +d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir +à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours +vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète +devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt +des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une +manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la +résolution que sa grande âme avait conçue. + +«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes, +Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces +paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde +très-élevé des rois saints: _oui_! cette pénitence victorieuse t'a +mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!» +À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta +l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma. + +«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un +peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se +dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes +macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que +roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma +pénitence!» + +«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur, +maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau, +Kakoutsthide, aux plus austères mortifications. + +«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à +la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette +pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice +_d'un açwa-médha_, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps +dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha +et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!» +répondit le prêtre sage. + +«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi +tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de +Vaçishtha se livraient à la pénitence. + +«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de +Triçankou, _vaillant_ Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces +mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est +celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi +donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à +l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche +et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de +vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne +dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton +sacrifice, et non pas nous.» + +«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la +colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots +aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous +ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont +j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux +syllabes menaçantes, les _cent_ fils du saint lancèrent contre lui +cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!» + +«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur +pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma, +le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus +aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les +yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce +jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement +noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié +supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute +parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours. + +«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi, +consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction +fulminée contre lui.--Dans sa détresse, il s'en alla trouver le +secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui +exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité. + +«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je +connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon +ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortuné_ monarque, tous +_nos_ plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour +l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher +le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que +l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.» + +«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença. +Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les +prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en +leurs voeux. + +«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras, +fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel +à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux +appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là, +tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la +cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles: + +«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_! +par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon +enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes +qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le +saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs, +monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande +à la maturité, _Indra_ vit au même instant ce roi, qui s'acheminait +_lestement_ vers le triple ciel, _malgré le poids de son corps_. + +«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide, +la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel +d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa +malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou +retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à +Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui +par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi +d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son +ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies +australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui +se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste +anachorète. + +«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses +macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans +les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'oeuvre afin de +créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels +collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les +Souras, avec les choeurs des rishis divins se hâtent d'approuver, +fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les +Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du +soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en +bas, à la voûte céleste australe, ses voeux comblés, et flamboyant +de sa propre lumière!» + + * * * * * + +«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit +au saint roi Ambarîsha. + +«Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se préparait à verser +le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup +déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on +avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules +des prières. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette +victime enlevée, il tint au roi ce langage: «_Ne l'oublie pas_, +seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su +garder _le sacrifice_. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets +à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que +la cérémonie suive son cours.» + +«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès +lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes +heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé +Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus +vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils, +afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la +victime doit être un homme.» + +«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots: +«Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!» + +«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce +langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes +fils, a dit le saint Kaçyapide; _eh bien_! sache que le plus jeune +de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi, +prince, ces deux enfants seront exceptés.» + +«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha, +celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre +ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut +pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas _te_ céder +son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te +vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi +d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille +vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de +joie. + +«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu +du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près +du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là, +Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha +saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. _Alors_ cet +infortuné, le coeur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et +par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant +la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère, +ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa +famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter +une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive +cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.» + +«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses +propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent +trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut +traverser une _immense_ difficulté. + +«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte +secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir, +celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.» + +«À cet ordre _itératif_ de leur père, il fut répondu +avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles +blessantes:--«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les +fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair +elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers, +que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et +tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré +comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra _ou prière +secrète_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes +louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière, +le fils de Vasou, _Indra_ lui-même, viendra te sauver de la mort +qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce +_puissant_ maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans +aucun empêchement.» + +«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le +sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut +approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne +fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se +mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels, +Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une _sainte_ portion avait +conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla +tous ses voeux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si +désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint +aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du +sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, _c'est-à-dire_, la +justice, la gloire et la plus haute fortune. + + * * * * * + +«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur +attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver +le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son +voeu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots +très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te +plaît, cesser ta pénitence.» + +«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course +légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu +ce langage, _n'en_ continua _pas moins_ à se macérer dans la +pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom +Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et +là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux +mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara +ses membres délicieux. + +«Au premier coup d'oeil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette +Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont +les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus +ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de +l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu +la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette +forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux +ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis +une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon +penchant vers toi.» + +«Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la +bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son +ermitage _avec elle_. + +«Avec elle _encore_, cinq et cinq années de Viçvâmitra +s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire, +à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta +ces dix ans passés que pour un seul jour.--Après ce laps de temps, +l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion +sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor +de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a +fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas! +que les femmes?» + +«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses, +irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces +macérations. + +«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie +parcourut cette difficile carrière. + +«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la +pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc +d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de +cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre +les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut +la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète. +Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence +une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint +saisir tous les Dieux au milieu du ciel. + +«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême +épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait +mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui +Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par +l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le +sauver et perdre le fils de Kouçika: + +«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire +à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces +accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses +macérations. + +«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les +coeurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche +des arbres, je me tiendrai _sans cesse_ à tes côtés, accompagné de +l'Amour.» + +«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe +aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer +Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même, +changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux +allumait le désir au sein de Viçvâmitra. + +«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois +ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la +nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur +tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums +célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui +mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se +sentit l'âme et la pensée ravies. + +«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie +charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse. + +«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à +lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions +avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la +méfiance _et le soupçon_. Pénétrant au fond de ce piége avec le +regard de la contemplation _ascétique_, il vit que c'était l'ouvrage +de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et +jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous +tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste +enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années +dans ce bois des mortifications.» + +«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un +_roc stérile_, que ce grand anachorète tomba dans une poignante +douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la +colère. + +Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria: +«Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire +abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route +vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une +résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de +sa pénitence, observa le voeu du silence un millier d'années, et se +tint immobile comme une montagne. + +«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme +entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son +insigne pénitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors +tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec +Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor +de pénitence: + +«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus +éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le +dessein même d'obtenir le royaume du ciel!» + +«Ces paroles dites, tous les choeurs des Immortels, sur les pas +de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de +Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse +dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as +mérité, grâce à ta pénitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si +difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables +macérations. + +«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont +les choeurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à +Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi +au comble de ses voeux, il parcourut la terre d'une âme juste et +parfaite.» + +Dès qu'il eut ouï ce _long_ discours de Çatânanda, prononcé +devant Râma et devant _son frère_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit +alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur, +c'est une faveur _du ciel_, grand anachorète, que tu sois venu, +accompagné du _noble_ Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta +seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.» + + * * * * * + +Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il +eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le +magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il +eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés +par le Livre _des Bienséances_, le vertueux roi tint ce discours à +Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que +je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je +suis ton serviteur.» + +À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage, +l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes +éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces +deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir +l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette +_merveille_, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu +auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite +ce que tu peux souhaiter d'eux.» + +À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette +réponse: «Écoutez _d'abord_ la vérité sur cet arc, et pour +quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nommé Dévarâta fut le +sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que +cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage +qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc +invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce +reproche mérité: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec +cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé +dans le sacrifice la part qui m'était due.» + +«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect +devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir +sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il +rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres +abattus par son arc magnanime. + +«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu +des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui +l'environne de ses plus religieux honneurs. + +«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les +vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme, +mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la +terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne +récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la +demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est +destinée en prix à la plus grande vigueur.»--Ensuite, tous +ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une +expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et +là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie +d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré, +ils ne pouvaient pas même soulever cette arme. + +«Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Râma et à son frère +Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante +lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je +m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi +Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le +sein d'une femme.» + +Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces +termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au +fils de Kâauçalyâ!» + +À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font +aussitôt voiturer l'arc _géant_ par des serviteurs actifs. +Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur +traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit +roues. + +Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorète et vers les +Daçarathides, leur tint ce langage:--«Brahme vénéré, ce que +l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si +religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que +ni les choeurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas, +ni les Nâgas, ni les Rakshasas, _personne enfin des êtres plus +qu'humains_ n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La +force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle +suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.» + +À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le +devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros +aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble +fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec +lui sa flèche _indomptée_!» + +Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui, +où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais +d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai +toute ma force à tirer cet arc divin!» + +«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même +instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant, +la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant, +à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les +côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main +robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande +qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa +un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel +qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre +_sourcilleux_. + +À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés +de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux +petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ à +ce peuple _terrifié_, le monarque, saisi d'un indicible étonnement, +joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant: +«Bienheureux solitaire, déjà _et souvent_ j'avais entendu parler de +Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est +plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ, +ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut +qu'apporter _beaucoup_ de gloire à la famille des Djanakides; et +moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force +héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus +chère que la vie même.» + +Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ. + +Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son +palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois, +environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme +de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au +magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka +te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi +et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et +celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si +ta santé n'est pas altérée, voici les nouvelles, qu'il t'annonce +lui-même par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel +Viçvâmitra s'associe:--«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut +proclamée comme la récompense d'une force non pareille; tu sais +que déjà sa main fut souvent demandée par des rois, mais aucun ne +possédait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble +fille de moi vient d'être conquise par ton fils, que les conseils de +Viçvâmitra ont amené dans ma ville. + +«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc fameux de Çiva, +et, déployant sa force au milieu d'une grande assemblée, l'a brisé +même par la moitié. Il me faut donc maintenant donner à ton fils +cette main de Sîtâ, récompense que j'ai promise à la force: je +veux dégager ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne +aussi, auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec +ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton armée, +accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste +présence la joie que tes fils ont déjà fait naître en mon _coeur_: +ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je désire, moi, te donner +pour eux.» + +Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi Daçaratha, +comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha comme à tous ses +prêtres: + +«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka +obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement à +Mithilâ.»--«Bien! répondirent à ces paroles du roi les brahmes +et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la +félicité descendre sur toi! Nous irons à Mithilâ.» + +À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt prit son +chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre corps avec +les rishis _ou les saints_. Quatre jours et quatre nuits après, +il arrivait chez les Vidéhains; et la charmante ville de Mithilâ, +embellie par le séjour du roi Djanaka, apparaissait enfin à sa vue. + +Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait au pays +du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné de Çatânanda, +sortit à sa rencontre et lui tint ce langage: «Sois le bienvenu, +grand roi! Quel bonheur! te voici arrivé dans mon palais; mais, quel +bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter ici le +plaisir de voir tes deux enfants!» + +Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu des +rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:--«On dit +avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres de ceux qui +reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche, sois donc sûr, puissant roi, +que tu verras toujours en nous des hommes prêts à faire ce que tu +vas dire.» + +Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes, +Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une âme +toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: «Je suis +purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me suis approché de +ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie, lui répondit ainsi: «Tu +es purifié non moins et par tes actions et par tes bonnes oeuvres; tu +l'es encore, ô toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton +fils, aux bras infatigables.» + + * * * * * + +Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les cérémonies +pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur à +Çatânanda, son prêtre domestique: + +«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja, qui, +suivant mes ordres, habite Sânkâçya, ville magnifique, environnée +de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le +char Poushpaka, et que la rivière Ikshkouvatî abreuve _de ses ondes +fraîches_. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous +honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi +est-il bien aimé de moi. Que des messagers aillent donc le trouver +d'une course rapide et l'amènent chez moi, avec des égards aussi +attentifs que, sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est +amené dans son palais. + +À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint; il s'en alla +avec empressement savourer la vue de son frère plein d'amitié pour +lui; et, dès qu'il se fut incliné devant Çatânanda, ensuite devant +Djanaka, il s'assit, avec la permission du prêtre et du monarque, sur +un siége très-distingué et digne d'un roi. + +Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant +rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna, le premier des +ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles: «Va, ô le plus +éminent des ministres; hâte-toi d'aller vers le roi Daçaratha, +et amène-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prêtre +domestique.» + +L'envoyé se rendit au palais, il vit ce _prince_, délices de la +famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et dit: «Ô roi, +souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain de Mithilâ désire +te voir au plus tôt avec le prêtre de ta maison, avec ta belle +famille.» À peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daçaratha, +accompagné de sa parenté, se rendit avec la foule de ses rishis au +lieu où le roi de Mithilâ attendait _son royal hôte_. + +«Roi _puissant_, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles: +Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma fille Sîtâ, _noble_ prix +de la force, n'a point reçu la vie dans le sein d'une femme: cette +vierge à la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des +Immortels, est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne +comme épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa +force et sa vigueur. + +«Aujourd'hui la lune parcourt les _étoiles dites_ Maghâs; mais, +dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les +Phâlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour +inaugurer ce mariage.» + +Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand +anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec _le pieux_ +Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux sont pareilles à la +grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou; on vante au même degré +celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont égaux +en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon +sentiment. + +«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore cela, roi des +hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à +toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles +il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui +es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes +nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis +donc avec eux ces deux soeurs, si notre demande ne t'est point +désagréable.» + +À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, _le roi_ +Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux +éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont démontré que les +généalogies de nos deux familles sont égales: qu'il en soit +comme vous le désirez! _Ainsi_, de ces jeunes vierges, filles de +Kouçadhwadja, _mon frère_, je donne l'une à Bharata et l'autre à +Çatroughna. Je sollicite même avec instance une _prompte_ alliance, +d'où naisse la joie de nos familles.» + +Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles +affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: «Roi, goûte le +bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre +habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les +autres choses que prescrit l'usage.» + +Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha, +cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les +autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa +demeure, il offrit d'abord aux mânes de ses pères un magnifique +sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les +plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet +_opulent_ souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par +chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun +d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux, +toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce +descendant auguste de l'antique Raghou. + +Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses +quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent +un jour d'hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de +splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient +Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les +règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler +ainsi: + +«_Auguste_ monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de +célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite +ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos +parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volonté. Consacre donc le +noeud conjugal d'une manière convenable aux rites de ta famille.» + +À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le +discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au monarque +des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui +reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d'une +maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes +comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées +avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées +déjà au lieu où le sacrifice est préparé.--Je suis tout disposé: +je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi: +ne mets plus de retard _au mariage_, prince, qui es l'Indra des rois! +Pourquoi balances-tu?» + +Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer +Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des +Vidéhains dit au _vaillant_ rejeton de _l'antique_ Raghou, à Râma, +de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: «Commence +par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton +épouse légitime! Prends sa main dans ta main, _digne_ rameau du +_noble_ Raghou. + +«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmilâ, +que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites, +_auguste_ enfant de Raghou.» + +Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le +fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de Mândavî. Enfin, +Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait +_près de son père_: «À toi maintenant je présente la main de +Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne. + +«Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance, +héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les +nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité +soit avec vous!» + +À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre +la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir +leur hymen. Ensuite, tous _les couples_, et l'un après l'autre, +d'exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et +tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander +_aux Dieux_ un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs, +où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel +à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie +sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des +nues, où l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et +de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins +Gandharvas chantèrent, les choeurs des Apsaras dansèrent; et ce fut +une chose vraiment admirable! + + * * * * * + +Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète, +prit congé de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute +montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha +fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de +sa ville. + +Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes +princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de +moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes, +des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes +sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes +mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En +outre, Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses quatre +corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de +servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d'or. +Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le +monarque de Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix +mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand il eut +ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de +Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante +capitale. + +De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ +s'éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas +aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha. +Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa +suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur, +volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant +aussitôt cet augure, de passer vers sa droite. + +Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de +sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent +enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers +entier fut rempli d'une poussière telle que la cendre. L'âme de +tous les guerriers en fut même troublée jusqu'au délire; seuls, +Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n'en +furent pas émus. + +Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme des guerriers +se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer là, portant ses +cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins +invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir +destructeur de tout; _Râma lui-même_, formidable en son aspect, +que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumière +pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur +l'épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes +d'Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu'un +feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortége +royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements. + +À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les brahmes +et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter +leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en +conseil, de se dire l'un à l'autre: «Irrité par la mort de son +père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la +caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a +fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas: +qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui, il n'exterminera point +encore l'ordre _vaillant_ des kshatryas?» + +Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d'offrir au +terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière et de lui adresser +en même temps ces paroles toutes conciliatrices: «Râma, sois ici +le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont +renfermées les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Bhrigou, +digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton coeur +une nouvelle colère!» + +Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le +Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le +Daçarathide: + +«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée +partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi. +À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manière si +prodigieuse, j'ai pris l'arc géant, que tu vois _sur mon épaule_, et +je suis venu. C'est avec lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre; +bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi +ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc +céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre +la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t'accorde +ensuite l'honneur d'un combat sans égal et dont tu pourras justement +glorifier ta force.» + +À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta +ce discours _au terrible anachorète_: «J'ai entendu raconter quel +épouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action +qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces +générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient +perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet +exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc +divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Bhrigou, +qu'aujourd'hui même la main d'un kshatrya possède encore une grande +vigueur!» + +Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste +aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger +sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme, +sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se +mit à tirer l'arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le +fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles +termes: «Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de +Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas +contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flèche, qui +ôte la vie! Mais je t'exclurai de cette voie céleste, que tu as +conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de +cette flèche, l'accès des mondes saints, des mondes incomparables. +En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche, +qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans +qu'elle portât coup.» + +Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la +rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait +au poing la plus excellente des armes. + +Dès qu'il eut vu de son regard _à la vision_ céleste que les Dieux +étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation +et sa faculté de s'absorber en Dieu, que Râma était né de +l'essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le +Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui +tint ce langage: «Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi +à Kaçyapa: _Je l'accepte_, me dit-il, _sous la condition que_ tu +n'habiteras point dans mon domaine. _Je consentis_, et depuis lors, +Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je ne +manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut là ma pensée bien +arrêtée. Ne veuille donc pas, _noble_ enfant de Raghou, fermer pour +moi le chemin par où le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la +pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette +flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es +l'être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon +pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité!» + +À ces mots, Râma, le descendant _illustre_ de _l'antique_ Raghou, +décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la +splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait +divin, n'eut plus de monde qu'il pût habiter. Ensuite, quand il +eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le +Djamadagnide s'en retourna dans son héritage. + +Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante de +musique, dont toutes les espèces d'instruments jetaient les sons au +milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs +et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix +épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit +ainsi _pompeusement_ sa rentrée dans la ville et dans son palais. + +Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante, et +les autres dames, qui étaient les épouses du monarque, reçurent les +_nouvelles_ mariées avec une _politesse_ attentive. + +Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le bien et +l'amour de leurs maris, elles commencèrent à goûter _chastement_ le +plaisir _conjugal_. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille +du _roi_ Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son époux. +Après que l'hymen eut joint Râma _d'un chaste noeud_ à cette jeune +fille aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle rien +n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un grand éclat, +comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec Çrî, _la +déesse même de la beauté_. + +Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit appeler son +fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était mère, et lui dit ces +paroles: «Le fils du roi de Kékaya, qui habite ici _depuis quelque +temps_, ce héros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te +conduire chez ton aïeul.--Il te faut donc t'en aller avec lui voir +ton grand-père: observe _à ton aise_, mon fils, cette ville de ton +aïeul.» + +Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du _roi_ Daçaratha, le +fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de +Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec +étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche, +et lui tint ce langage devant sa cour assemblée: + +«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais de ton aïeul; +mais écoute, _avant de partir_, mes avis, et suis-les, mon chéri, +avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon +fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société +des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à +gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et +n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de +ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine +du bonheur et de la vie: que les brahmes soient _donc pour toi_, dans +toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les +brahmes furent de vrais Dieux, _habitants du ciel_; mais les Dieux +supérieurs, mon fils, _nous_ les ont envoyés, comme les Dieux de +la terre, dans le monde des hommes, pour _éclairer_ la vie des +créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et +les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité +sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement. + +«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup +d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne +vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des +courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, _dans mes +regrets de ton absence_, au moins faut-il que mon âme soit consolée +en apprenant que tu vas bien!» + +Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une +voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc +salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur +sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les _épouses du +roi, ses_ mères, il partit, accompagné de Çatroughna. + +Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut +traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant +aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais +du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya +un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis +arrivé.» + +Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer, +comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans _les faubourgs +de_ sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des +aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes +des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale, +soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées +çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux _portes de_ la ville +Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous +les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement +vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui +jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée +dans la ville. + +Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement +costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de +tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans +un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels +heureux. + + * * * * * + +Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre +héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la +science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône. +Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux +qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien, +ami des _faibles_, réfugiés sous sa protection, reconnaissant, +aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses +promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant +distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit, +ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en +main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un +langage affectueux. + +Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus +opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à +la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de +bonnes moeurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat, +il avait un grand coeur, une grande énergie, une grande âme: _en un +mot_, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur, +d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne. + +Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine +de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités +et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette +pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce +projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma +couronne et prince de la jeunesse.» + +Cette idée s'agitait sans cesse dans le coeur du monarque sage: +«Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne +de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de +l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par +toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par +l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux +doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, _ma +gloire_, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute +l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me +conduit cet âge _avancé_.» + +Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes +de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses, +instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même +villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une +résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi +Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu +plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme +héritier de ta couronne.» + +À ce discours, tel que son coeur l'avait souhaité, il dissimula son +désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux +toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que +j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je _suffis +à_ gouverner la terre avec justice?» + +Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce +magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de +ton fils. Il est doux, il a des moeurs honnêtes, une âme céleste, +une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais +d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de +tes sujets. + +«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de +marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après +que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous, +triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire +même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses. + +«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un +char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe +de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos +feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, _toute +chose enfin_ va bien chez nous. + +«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier +présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au coeur +plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es +comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre +ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le +maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices +par ses vertus!» + +Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit: +«Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit +le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce +ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené +Râma dans ce lieu même. + +Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de +l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux +même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde, +s'échelonnèrent sous leur _auguste_ suzerain Daçaratha, comme les +Dieux sont rangés sous _Indra_, le fils de Vasou. + +Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des +Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, monté sur le char et +semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage déjà célèbre +dans tout l'univers, aux longs bras, à la grande âme, au port +_majestueux_ comme la démarche d'un éléphant ivre d'amour. +L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma +au visage désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment +aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa +noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie autour de lui, comme +le Dieu des pluies sur les êtres, consumés par les feux de l'été. + +Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique Raghou à +descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit +par derrière, tandis que le vaillant héros s'avançait vers son +père. + +Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque, +et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.» Puis il toucha du front +les pieds de son père. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aimé fils +prosterné à son côté, les paumes réunies en coupe, saisit les +deux mains jointes, le tira _doucement_ à soi et lui donna un baiser. + +Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma un siége +incomparable, éblouissant, le plus digne parmi tous, orné d'or et de +pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble siége, +Râma le fit resplendir, comme le Mérou, que le soleil à son lever +illumine de ses clartés sans tache. + +Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri, +noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi dans +la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pères, ayant donc +adressé la parole à son fils avec un sourire, lui tint ce langage, +comme Kaçyapa au souverain des Dieux: + +«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par tes vertus +et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale et la première +de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes qualités, ces peuples +te sont déjà soumis: reçois donc le sacre, comme associé à ma +couronne, en ce temps, où la lune va bientôt faire sa conjonction +avec l'astérisme Poushya, _constellation propice_. J'aime à le +reconnaître, mon fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux; +mais ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce +qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la +modestie; tiens continuellement domptés les organes des sens, et fuis +toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colère. Jette +les yeux sur la Cause première, et que sans cesse ton âme, _comme la +sienne_, Râma, se cache et se montre dans la défense de tes sujets. +D'abord, sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse +de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils, comme s'ils +étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre chair. + +«_Noble_ enfant de Raghou, examine d'un oeil vigilant tes soldats, +tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et tes finances, l'ami +et l'ennemi, les intermédiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi +gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont +_inébranlablement_ dévoués, ses amis en ressentent une joie +égale à cette allégresse des Immortels, devenus enfin les heureux +possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme, et +sache, mon fils, te conduire ainsi!» + +À peine le monarque avait-il achevé son discours, que des hommes, +messagers de cette agréable nouvelle, couraient déjà en faire part +à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua à +ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et +toutes sortes de pierreries. + +Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide, +éclatant de lumière, monta dans son char; puis, environné de foules +nombreuses, il revint dans son palais. + +Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré une +seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution, en homme +qui sait prendre une décision. «Demain, l'astérisme Poushya doit se +lever sur l'horizon; que mon fils Râma, à la prunelle dorée +comme la fleur des lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité +présomptive du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque. + +Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant et se dirigea +vers le gynoecée de sa mère. + +Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant la +Fortune dans la chapelle de ses Dieux.--Ici déjà s'étaient rendus +avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle, que l'agréable +nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse. + +Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi recueillie, +et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: «Mère chérie, +mon père m'a désigné pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer +demain: c'est l'ordre de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec +moi cette nuit dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le +ritouidj et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur moi et +sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles heureuses, d'une si +grande efficacité pour mon sacre, dont le jour que celui-ci précède +verra _l'auguste_ cérémonie.» + +Ayant appris cette nouvelle, objet de ses voeux depuis un long temps, +Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots, troublés par des larmes +de joie: «Mon bien-aimé Râma, vis un grand âge! Périsse l'ennemi +devant toi! Puisse ta félicité réjouir sans cesse ma famille et +celle de Soumitrâ! + +«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse et +distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection du _roi_ +Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion pour l'Homme-_Dieu_ +aux yeux de lotus ne fut pas stérile, et j'augure que sur toi va +se poser aujourd'hui cette félicité merveilleuse du saint roi +Ikshwâkou!» + +Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana, assis +devant lui, son corps incliné et ses mains jointes, un regard +accompagné d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes: +«Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde âme, et ce +bonheur qui m'arrive est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ, +goûte ces jouissances désirées et savoure ces _doux_ fruits de la +royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause de +toi!» + +Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma, s'étant +incliné devant ses deux mères, fit prendre congé à Sîtâ et +retourna dans son palais. + + * * * * * + +La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout obstruée par les +multitudes entassées des hommes, dont cet événement avait excité +la curiosité, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit +semblable à celui de la mer, quand _le vent_ soulève ses humides +flots. La noble cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle +avait orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de +ses vastes étendards. + +En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes, femmes, enfants, +par le désir impatient de voir le sacre de Râma, soupiraient après +le retour du soleil. Chacun désirait contempler cette grande fête. + +Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la _belle_ +Vidéhaine, _son épouse_, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra +_dans le sanctuaire domestique_. Alors il mit sur sa tête, suivant la +coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé +cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut +mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui +était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au +silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte +continence avec la _charmante_ Vidéhaine sur un lit de verveine, +jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou. + +Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil +et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son +appartement.--Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes +et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube +naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement +prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et, +revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des +brahmes. + +Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient +dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit +toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de +Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous +les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins, +n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si +près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde +fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières +lueurs du matin. + +Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse +blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les +bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars +des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des +marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille, +sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les +plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les +banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les +troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix +se modulent pour le _délicieux_ plaisir de l'âme et des oreilles. + +Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis +dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient +toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants +mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, _désertant le +jeu_, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes +sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince, +les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine +embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale; +et, par une _sage_ prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de +ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des +rues dans toute la ville des arbres d'illuminations. + +Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui +l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la +plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du +roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards, +ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié. + +À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de +fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et +fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des +habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc +faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un +enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses +trésors _comme une pluie_ de largesses?» + +Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de +plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu +pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se +met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme +héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus. +C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du +sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère +de Râma si heureuse.» + +À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain, +transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment +de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une +mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce +langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme +aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur +toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un +abîme!» + +Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante +avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son +tour cette demande: «Pourquoi es-tu _si_ en colère, Mantharâ? +Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter: +en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage +bouleversé.» + +À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir un +discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux rouges de colère +et d'envie, pour augmenter le trouble de sa maîtresse et la séparer +enfin de Râma, dont cette femme à la pensée coupable désirait la +perte: «Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois +pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se dispose à +consacrer _son fils_ Râma comme héritier de sa couronne. + +«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux, sa +bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente, +tu as réchauffé un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait +faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière +toi et comme sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton +fils et à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître +et mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante +créature, tu seras immolée avec ton enfant!» + +À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta de sa +parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la Mantharâ. +Quand elle eut donné à la perfide suivante ce magnifique bijou, +en témoignage du plaisir _que lui inspirait sa nouvelle_, Kêkéyî +enchantée lui répondit alors en ces termes: «Mantharâ, ce que tu +viens de raconter m'est agréable; c'est une chose que je désirais: +aussi ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de ma +vive satisfaction. Il n'y a dans mon coeur aucune différence même +entre Bharata et Râma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne +l'onction royale à celui-ci.» + +À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui répondit +en ces termes, accompagnés d'une imprécation: «Pourquoi, femme +ignorante, te réjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne +comprends-tu pas que tu es submergée dans un océan de tristesse? +_Tu le veux_, insensée: _eh bien_! coeur lâche, que le serpent _des +soucis_ te dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas +et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette +Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction +avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps semé de signes +propices, oint et sacré comme l'héritier du trône paternel! Mais +toi, femme ignorante, dépouillée de ta grandeur, tu seras soumise, +comme une servante, à Kâauçalyâ grandie et parvenue même à +la plus haute domination. On verra l'épouse de Râma savourer les +jouissances du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera +obscurcie et rabaissée!» + +Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait ainsi d'un +air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter elle-même les +vertus de Râma. + +À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins profondément +affligée, répondit à Kêkéyî, après un long et brûlant soupir: +«Ô toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne +t'aperçois-tu pas que tu te plonges toi-même dans un abîme, dans la +mort, dans un enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui, +son fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite, +le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point, +Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En effet, tous +les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père chacun dans son +avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reçoit l'onction +royale; car si tous avaient droit à ceindre le diadème, ne serait-ce +pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains +de leurs fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre, +femme charmante, remettent les rênes du royaume? _De leur côté, +arrivés au terme de la vie_, ces fils aînés transmettent à leurs +fils aînés le royaume, sans partage; mais à leurs frères, jamais! +C'est là une chose incontestable. _Que suit-il_ de là? C'est que ton +fils sera dépouillé à perpétuité des honneurs, privé du plaisir, +comme un orphelin sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité +royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu +ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je +t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable! +Râma, une fois qu'il aura ceint le diadème, Râma, débarrassant le +chemin de cette _gênante_ épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui +est plus sûr, à la mort. + +«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil, dédaigné +la mère de Râma, épouse comme toi du même époux; comment ne +ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!» + +À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et répondit +ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ; je connais ton +dévouement sans égal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par +lequel on puisse faire obtenir de force à mon fils ce trône de son +père et de ses aïeux.» + +À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant son dessein +criminel, délibéra dans son esprit _un instant_ et lui tint ce +langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt mis ce Râma dans un bois, +et je ferai même donner l'onction royale à Bharata.» + +À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyî, dans la joie de son âme, se +leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit +ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence supérieure; +Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le +trône et jeter Râma dans une forêt?» + +À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue +dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyî pour la ruine +de Râma: «Écoute, et réfléchis bien, quand tu m'auras entendue. +Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton +invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut +affronter ces combats.--Il descendit, vers la plage méridionale, dans +la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard +l'image du _poisson_ Timi possède une ville appelée Vêdjayanta. + +«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui +avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra. +Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d'une flèche; il +revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pansé +lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de +joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs _à ton +choix_. Mais toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le +temps où j'en souhaiterai l'accomplissement!» _N'est-ce pas_ ainsi +_qu'_alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui? +J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me +les a contées. + +«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l'une le sacre +de Bharata et pour l'autre l'exil de Râma pendant quatorze années. +Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque, +entre dans l'appartement de la colère; et, vêtue d'habits souillés, +couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le +roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui +dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut +appeler maintenant la désolée. Bientôt, _près du sol dégarni, où +tu seras étendue_, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra +lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que +tu désires: car, je n'en puis douter, ton époux t'aime beaucoup. + +«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de +bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents. + +«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton +époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d'abord sous la foi +du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce +première, l'exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années, +et, comme seconde, l'hérédité du royaume conférée à Bharata. + +«Ainsi, heureuse _mère_, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la +plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira +lui-même dans l'exil. + +«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle +puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force +d'exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la +terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il +renoncerait à sa vie même pour l'amour de toi?» + +Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien +ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d'une +malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable. En effet, +dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur +un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole +blessante; et ce magnanime avait maudit _en ces termes_ la jeune fille +inconsidérée: «Puisque tu as injurié un brahme dans l'ivresse +de l'orgueil, que t'inspire _déjà_ ta beauté, tu recueilleras +toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde!» + +Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba _fatalement_ +sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues +criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son coeur; +et toute à l'excès d'une joie qui troublait sa raison, elle tint +résolûment ce langage à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta +prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils: +il n'existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour +l'intelligence.» + +Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage +la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: «Il est +superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec; +lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble +dans le coeur du monarque!» «Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant +ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit +dans la résolution de faire donner l'onction royale à Bharata. + +La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux +et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres +parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra +dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil +que lui inspirait la force de sa prospérité. + +Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée, +ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur, +l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel +enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est +éclipsé. + +Or, quand il eut fait connaître _le jour et l'instant où_ l'onction +royale _serait_ donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son +gynoecée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là, +ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre, +abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme +foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers +sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme +sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable. + +S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une +chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du +monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté +et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec +la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée _d'un +chasseur_ a blessée. + +Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui +la respiration _sanglotante_ ressemblait aux sifflements d'un serpent, +le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je +ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa +t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il +pas rendu? Pourquoi, femme naguère _si_ heureuse et maintenant _si_ +désolée, pourquoi, à ma _très-vive_ douleur, es-tu couchée sur la +terre nue et dans la poussière, comme une _veuve_ sans appui, en ce +jour où mon âme est toute joyeuse?» + +Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire +cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux, +répondit _sur-le-champ_ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense +de personne, _magnanime_ roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été +refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une +chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu +veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je +t'expliquerai ce qu'est mon désir.» + +À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous +l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une +antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince, +qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse +bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au voeu conjugal, elle _si_ +attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme +charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il +n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime +plus que toi! + +«Je m'arracherais ce coeur même pour te le donner: ainsi, ma +Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires. + +«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus +balancer: je ferai ta joie; _oui_, je le jure par toutes mes bonnes +oeuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla +son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse. + +«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce +serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée! +Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther, +le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les +Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, _qui abhorrent les +clartés du jour_, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter +nos maisons; que les êtres animés, _d'une autre espèce et de +quelque nature qu'ils soient_, connaissent la parole échappée de tes +lèvres! + +«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le +devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement +accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce +dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!» + +Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le +réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur +des grâces, mais aveuglé par l'amour: + +«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux +soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont +je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, _mon fils_, +reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la +cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma +à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de +biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et +cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu +es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre +Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.» + +Ce langage de Kêkéyî blessa au coeur le puissant monarque, et son +poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle, +quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le +coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre +veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces +mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé +au _milieu du_ coeur par la flèche des cruelles paroles, il fut à +l'instant même absorbé dans un profond évanouissement. + +Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans +l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec +colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que +t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô +toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi +qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ? +Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma? + +«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale +splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial. +C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels: +_tu le vois_! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi +grâce!» + +Le coeur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots +épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit +égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle +vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce +protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds +de sa femme, dont les mains, _pour ainsi dire_, serraient son coeur +d'une pression douloureuse, et, _d'une voix sanglotante_, il jetait +ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!» + +Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était +gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs, +elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le +trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages +vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité +dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces +deux grâces, hésites-tu _à m'en donner l'accomplissement_?» + +Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit +alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie, +goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et +Râma, ce _fier_ éléphant des hommes, banni dans un bois! + +«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se +montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de +toutes les vertus!--Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la +continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira +donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au +milieu des forêts! + +«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme, +homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la +colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une +honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le +monde, comme un criminel!» + +Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui +troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la +nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde +affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui +parut aussi longue que cent années. + +À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes +vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles +paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard +malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en +toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là +qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au +fond du coeur: _eh bien! sois contente_, femme au gracieux sourire, +voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton +serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors +l'exil de Râma: _oui_, tout ce qui est à moi, ou même _si tu la +veux_, ma vie!» + +Ainsi _conjurant et_ conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui +d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien +aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes +et dont _les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par_ les +formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque +vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec +inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une +seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota +dans la tristesse et le trouble de son âme. + +Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil +de son fils tourmentait son coeur, et tombé sans connaissance sur la +terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles +paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la +terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas +spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de +rester ferme dans la vérité _de ta promesse_. + +«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères +qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je +m'étais dit, car je _pensais_ te connaître: «Sa parole est une +vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une +colombe, s'arracha le coeur à lui-même, _pour ne pas manquer à sa +promesse_, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de +passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent +acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle +à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son +impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner +au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter, +après cette vie, dans les demeures célestes. + +«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps +passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, _dis-je_, +m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et +un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne +combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais, +ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!» + +Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou, +dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles. + +Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de +l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains +jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est +déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité! +Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les +biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en +toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de +la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme +Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi +des tiennes, auguste dominateur de la terre!» + +Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, _voeux +accoutumés_ pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur +immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu, +conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui +la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu +ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.» + +Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra +s'éloigna vite de ces lieux, non sans _rougir_ un peu de honte. + +Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle, +jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son +époux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage: + +«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être +de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse +habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi +l'accomplissement d'une parole qui m'est chère.» + +Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un éléphant +avec la pointe aiguë _de son cornac_, le roi, consumé par le feu du +chagrin, dit ces mots à Soumantra: + +«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité; +mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je +désire le voir.» + +À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit +aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène Râma; et fais-le se +hâter, de manière qu'il vienne au plus tôt!» + +Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas +_intérieur_ de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il +eut franchi le seuil _extérieur_, il trouva dehors les conseillers +et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans +l'attente. + + * * * * * + +Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec +l'astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les +choses nécessaires à la cérémonie d'un sacre. On avait préparé +un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel +s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes. +On avait apporté de l'eau puisée au confluent du Gange et de +l'Yamounâ; on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves +sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident, +ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait +apporté même de l'eau recueillie dans toutes les mers. + +Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif; autour de leurs +flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres +qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et +des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel, +du lait, du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus +saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées par +une influence heureuse. + +On avait également préparé en vue de Râma un sceptre, +somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur que les rayons +de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec +une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre +des nuits. On avait encore exécuté pour l'assomption de Râma au +trône paternel un vaste parasol, _emblème de royauté_. Là étaient +réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de +choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles, +sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures, +des poëtes laudateurs, vêtus d'un opulent costume, et toutes les +espèces d'instruments, qui servent à la musique. + +Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées +là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des +conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma. + +«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité du +royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande +fête aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce héros +doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui +trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma, +sans aucun doute, sera aujourd'hui même notre prince de la jeunesse. +Oh! combien les faveurs _du ciel_ pleuvent aujourd'hui sur nous, +puisque Râma, qui est l'amour des hommes vertueux, va désormais +nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa +chair!» + +Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra +entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il s'en allait +chez Râma, d'une marche pressée, afin de le ramener au palais de son +père. + +Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance, +l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des +ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de +pierreries, comme celui du _céleste_ époux qui mérita le choix de +_la belle_ Çatchî. + +Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de +poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés +à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil +sur ses paupières, célébraient à l'envi les vertus de sa royale +personne. + +Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les +foules pressées des hommes remplissaient l'étendue, il pénétra +dans la septième, parfaitement distribuée. + +Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina pour saluer +Râma, d'une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au +soleil qui vient de naître _sur un ciel sans nuages_. + +«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le +roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma, +s'il te plaît!» + +À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet +ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à +Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour +délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la +couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir +même de faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art en +ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars +donc sans délai; j'ai _hâte de_ voir ce maître de la terre, assis +dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis.» + +À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux, lui dit Sîtâ, +voir ton père et même avec lui ta mère.» + +Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit +rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir +le _noble_ maître. À leur aspect, il s'approcha d'eux et les +salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'élança dans un char +d'argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le +fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme +la lune sort des nuages blancs. + +Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains, +Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste Râma, comme Oupéndra +se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les +doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ! +halâ!» s'éleva immense, et le coeur de tous se dilata, quand on +vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui +possèdent un char. + +Il s'avançait lentement et répondait à ces foules d'hommes par +des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup +d'oeil, un mouvement du front, un geste de la main. + +Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres, +contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui +tenaient leur âme enchaînée avec un lien d'amour. + +«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché +ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il +possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père +nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup +mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le +manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées, +tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la couronne!» + +«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose +préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher +que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son +fils, et que Sîtâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet +de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le +front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans +le plaisir sur tes ennemis vaincus!» + +Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais +du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par +différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une +foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune +femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son +âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté. + + * * * * * + +Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie de Kêkéyî, +et montrant la douleur peinte sur _tous les traits_ de sa figure +desséchée par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'étant prosterné +et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans +tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de +Kêkéyî. + +Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son +père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua +également ceux de Kêkéyî. + +À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air +modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse +nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il +articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme +bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot +de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri. + +Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui +s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il +était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût +touché du pied un serpent. + +Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son +père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif +ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas +continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je +pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?» + +Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur +Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage: +«Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle +offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste +et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait +son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine +d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix +inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce +jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à +Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé +par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de +mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!» + +Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était +bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la +Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans +la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père, +satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je +viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour +Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux +conserver à ton père sa _haute renommée de_ sincérité dans les +promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute +sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les +forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une +peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ +des _anachorètes_.» + +Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids +de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant +la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils +étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts. + +Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours +qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et +les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour +sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement +savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre +lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de +sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime +daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité, +_noble_ reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?» + +Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur, +ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en +doute pas, _vaillant_ Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de +colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans +les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de +ton père.» + +Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de +Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution +du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette +exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt +dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse. + +À l'audition amère de ce langage horrible au coeur et d'une +excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la +verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se +précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des +bois; Râma, _dis-je_, n'en fut pas troublé et lui répondit en ces +termes: + +«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet +de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne +suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère +et l'âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile +à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà +faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de +ma vie! Certes! exécuter l'ordre émané d'un père est supérieur +à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je +partirai dans le silence même de mon père, et j'habiterai les bois +déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule. + +«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon +épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente! +Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l'empire et +soit docile au roi, _son père_. C'est là pour toi un devoir +imprescriptible et de tous les instants.» + +À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses +tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu'il perdit une +seconde fois la connaissance. + +Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds +de son père évanoui; après qu'il eut adressé le même salut aux +pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit +un pradakshina autour du _roi_ Daçaratha et de sa vile épouse, il +quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout +parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit +l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant +la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se +hâtait d'aller résolûment habiter au fond des bois. + +Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d'elles ses +regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la +cérémonie du sacre, il s'éloigna lentement. + +Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts +par les siens, avec les bienséances requises, et s'en alla d'un pied +hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu'habitait sa royale mère. +Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin +qu'il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté. + + * * * * * + +Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée +adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un voeu, dont elle +s'était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils +serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d'une +robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne +permettait pas à son âme de s'égarer sur des objets étrangers. + +Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et +lui dit ces réjouissantes paroles: «Je suis Râma!» Elle, +aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère, +elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante +reconnaît son veau chéri. S'étant abordés, Râma, caressé, +embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse +Aditî. + +Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement +et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que les Dieux, lui +dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les +années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont +furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de +ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable, +éternelle; et, comblé d'une félicité suprême, _foulant aux pieds_ +tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes +ancêtres!» + +À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes, l'âme +quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient noyée les +paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur +qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse +et de Lakshmana? Kêkéyî a demandé au roi son diadème pour +Bharata; et mon père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un +serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera +l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il +ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les forêts. + +«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure, +et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de +fruits _sauvages_.» + +Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ +tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la +malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée, +défaillante, évanouie; et, tournant autour de l'infortunée, remise +en pieds, les flancs battus, comme une cavale _essoufflée_, il essuya +de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte. + +Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante +de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria d'une voix que ses +larmes rendaient balbutiante: «Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses +pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je +ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation +d'avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui +seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore, n'est-il pas +égal à cette peine, que nous cause la séparation d'avec un fils +bien-aimé? + +«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père aveuglé par +l'amour. + +«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la +vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!» + +Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette +mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la +circonstance: «Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne +enfant de Raghou, chassé par la voix d'une femme, abandonne ainsi la +couronne et s'en aille dans un bois. + +«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle +Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet +exil au fond des bois. + +«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à la connaissance +d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l'empire, dont +tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle +serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton +assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre +comme héritier du royaume?» + +Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée +dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces +bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers +toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te +plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur +un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux +du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en +possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce +devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies, +Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de +sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me +dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu +n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est +impossible que je vive, privée de toi.» + +À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma +répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir, +à lui, qui était, _pour ainsi dire_, le devoir même incarné: «Il +ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père. +Je te prie, la tête courbée à tes pieds, _d'accepter mon excuse_; +j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul +qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on +vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter +les forêts? + +«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on +se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que +je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne +s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.» + +Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ, +il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature +infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je +le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus +déchirante la flèche dont m'a percé la douleur. + +«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un +seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père! + +«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est +agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des +richesses: le devoir se tient immuable. + +«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science +que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs, +conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.» + +Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont +_l'amitié_ augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains +en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à +Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux +accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras +jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je +reverrai sain et sauf tes pieds _augustes_. Que je m'en aille avec +ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne +céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par +mes bonnes oeuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est +renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour +mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant +ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière; +daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter +les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce +congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.» + +Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince +discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de +ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre +son coeur. + +Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir, +la reine Kâauçalyâ, _sa mère_, lui tint ce discours, le coeur +déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si +digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur: + +«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne, +écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus +distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix +surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par +mes pénibles voeux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais +un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute +espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me +soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil +me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon +ennemie, le bonheur de voir ses voeux réalisés. + +«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible, +Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours +en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à +l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui, +arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais +vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi, +mon arbre _à l'ombre délicieuse_, aux branches pleines de fruits. + +«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une +femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de +l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante +à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes +droits.» + +Alors, déployant tous ses efforts, le _vertueux_ rejeton de l'antique +Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et +plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement +sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité +ne peut aller jusqu'à m'empêcher _de lui obéir_. Daigne, reine, +ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le +devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans +surajoutés à neuf années. + +«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé +Içvara[12]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom +de ton époux. + +[Note 12: _Le seigneur_, un des noms de Çiva.] + +«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta _permission_ +bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi, +calme-toi et ne t'afflige pas. + +«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille +donc pas, dans ton amour _aveugle_ pour moi, t'insurger contre +l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre +émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le +mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger +par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce +pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À +plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la +soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans +mon esprit, qui l'a conçue naturellement. + +«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée +ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse +encore _ce conseil_. Il te faut considérer Bharata comme moi-même, +et tu dois, par affection, voir une soeur dans Kêkéyî. + +«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui +a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime +Bharata. + +«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en +obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là, +dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi +s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du +mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en +cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une +vérité? + +«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune +manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien +m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour +l'habitation des forêts solitaires.» + +Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce +Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution +de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de +nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère. + +À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés +dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes +rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par +les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour +ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.» + +À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit +encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une +femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour +maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville +dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me +suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il +ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est +_toujours_ son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux +est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun +doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant +son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien +_naturellement_. Tu obtiendras même de Bharata une vénération +supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai +jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment +élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle +sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas +mon père d'une trop vive douleur. + +«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose +de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé +sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de +mon absence. + +«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là +continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le +devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte +des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent +à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant +ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science +des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux +et l'espérance de mon retour. _Oui_! c'est dans la compagnie de +ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si +toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.» + +À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait +aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés +de larmes: + +«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de +ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront +un jour. _Oui_! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon +époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à +faire. Va donc, suivi de la félicité!» + +Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution +d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme; +et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et +se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes. + + * * * * * + +Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son +âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la +consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette +pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont +obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement +la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et +maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de +son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait +vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma. + +Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs +dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de +confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son +visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil +d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du +palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec +respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que +sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la +modestie. + +À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla +au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors +son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans +son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les +brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que +la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec +l'astérisme Poushya, _influence sinistre_, qui afflige ton esprit? +Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de +la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage? +Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus, +pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton +visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits? +Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes, +les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te +chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse? +Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure _dans +l'étude sainte_ des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel +et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce _noble_ front +la consécration royale? + +«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans +la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de +signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur +les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, _nous_ +apportant la fortune et la victoire, un coursier _d'une beauté_ +non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes +prospères?» + +À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de +son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une +fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es +née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si +bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi +de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi. +Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux +grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé +tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé +en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père +s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma +bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester +dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en +aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée +d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et +veuille bien me donner congé. + +«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et +de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus +respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil +ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata. +En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les +éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en +présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole +de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les +forêts: ainsi, fais-toi un coeur inébranlable! Quand je serai parti, +noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire, +ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion. + +«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un coeur sans +partage à ma _bonne_ mère, accablée sous le poids de la vieillesse +et par la douleur de mon exil.» + +Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles +toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche +à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent +quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans +l'autre vie, le fruit né des oeuvres, qui sont propres à lui-même. +Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les +mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père; +chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour +lui-même, _sans partage avec un autre_. Seule, l'épouse dévouée à +son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je +te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne +voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant +de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou, +ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma +résolution dernière. Si tu as _tant de_ hâte pour aller dans la +forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant _de +mes pieds, afin de t'ouvrir un passage_, les grandes herbes et les +épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni +une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route +à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce +_bonheur_; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui +reste au _fond du vase_ après que l'on a bu: _emmène-moi_, héros, +emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la +méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à +mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois, +aux chars de nos Dieux, _que dis-je_? au ciel même. Accorde-moi +cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois +fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des +sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois, +heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y +couler mes jours avec toi, que dans les palais du _bienheureux_ Indra. + +«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux +racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi +dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec +toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées +par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes +d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir +duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour +odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel +préféré.» + +À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit +cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à +l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton origine est de la +plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes _à +fond_, tu ceins la renommée _comme un diadème_: partant, il te sied +d'écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et +j'irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi, +à l'ordre émané de mon père. + +«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas +la force de t'y mener, par compassion même pour toi. + +«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes, +conduits _par le sort_ dans leur voisinage: on est à cause d'eux en +des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose +affreuse! + +«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées +par la sueur de rut; ils _vous_ attaquent et _vous_ tuent; ce qui fait +du bois, mon amie, une chose affreuse! + +«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la +faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois, +mon amie, une chose affreuse! + +«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la +forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce +qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse! + +«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d'une marche +tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière, tantôt couchés dans +les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et +même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des +fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux, +infestés par de longs crocodiles. + +«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes, +couches incommodes, que l'on a préparées de ses mains, sur le +sein même de la terre, ô femme _si_ délicate, que l'on cherche le +sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des +jujubes sauvages, les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic, +ceux du cyâmâka[13], le riz né sans culture ou le fruit amer du +tiktaka[14] à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait +provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive +que les anachorètes de leurs solitudes s'y trouvent réduits à +passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture. +Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec +l'écorce des arbres; on est contraint de tordre _sans art_ ses +cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé +sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres +desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le +séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse! + +[Note 13: _Panicum frumentaceum_.] + +[Note 14: _Trichosantes dioeca_.] + +«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là +pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence, +qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant +suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes voeux et tes +mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts? +Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et +la chaleur du soleil, ton _corps si frêle_ épuisé de jeûnes et de +pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble +à mes souffrances. + +«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon +coeur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus +éloignée de ma _pensée_!» + +À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme +si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les +yeux baignés de pleurs: + +«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces +paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le +visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement +pour toi, _cher_ et noble époux, les montre à mes yeux comme autant +d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de +m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient +tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur +_naturellement_ des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres +bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois. +Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force +de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là _d'ailleurs_ vaut +mieux pour moi que vivre ici! + +«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des +brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont +dit ces hommes véridiques, ton sort, _jeune_ Sîtâ, est d'habiter +_quelque jour_ une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les +devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter +dans mon coeur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois. + +«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa +vérité. + +«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter +les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans +un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, _noble_ +Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est +mon _brûlant_ désir. + +«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que +j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je +touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en +doute pas!» + +À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne +au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à +la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le +désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes. + +Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée, +Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil; +mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa +la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les +peines semées dans un séjour au milieu des bois. + +La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses +yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée +couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses +pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses +pour la consoler: + +«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux +traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés +tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te +défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais +m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante. +Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage, +t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au +sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu +ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu +des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de +répudier sa gloire. + +«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire +toujours ce qui est agréable à ton _coeur_, ô femme digne de tous +les respects! + +«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes +vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre +assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à +qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi +Djanaka!» + +Joyeuse et au comble de ses voeux, l'illustre dame, obéissant à +l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à +distribuer aux _plus_ sages des brahmes les vêtements _superbes_, les +_magnifiques_ parures et toutes les richesses. + +Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux +vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole, +il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami; +je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te +dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois: +en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant +fardeau.» + +Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage +noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il +tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement +avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet +homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des +bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?» + +Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné, +la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes +ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui +soutiendra _nos mères_, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre +femme? Ce monarque des hommes, qui versait _à pleines mains_ ses +grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les +mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé +sous le pouvoir d'_un autre_ amour. Un jour, enivrée par les fumées +de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera +sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout +et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici +jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais +moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins +difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.» + +Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les +hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains +et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible +à Kâauçalyâ d'entretenir, _pour sa défense_, plusieurs milliers +d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages +furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par +considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer +nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à +protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ. + +«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement +dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable +à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!» + +Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «_Eh bien_! fils de +Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de tes amis.» + + * * * * * + +Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut donné +aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments, +_c'est-à-dire la bêche et le panier_; puis, sortant de son palais +avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste père. Il était +accompagné de son épouse et de son frère. + +Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les +habitants de la cité montent de tous les côtés sur le faîte des +maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute +couverte de campagnards, on n'eût pas trouvé un seul espace vide, +tant était grand alors cet amour du peuple, accourant saluer à son +départ ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'_auguste +prince_ marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ même, alors, +saisis de tristesse, leur âme s'épancha en divers discours: «Le +voilà, suivi par Lakshmana seul avec Sîtâ, ce héros, dans les +marches duquel une puissante armée, divisée en quatre corps, allait +toujours devant et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie, +dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que son père +fausse une parole donnée, et cependant il a goûté la saveur exquise +du pouvoir et du plaisir! + +«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent dans l'air +ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée maintenant à tous les +regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid +vont effacer toute la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage +aux charmantes couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute, +l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il +bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé! + +«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux, +nos siéges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du +roi, embrassons une infortune égale à son malheur. + +«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit désormais notre +cité! Que cette ville, abandonnée par nous, soit réduite à l'état +d'une forêt! _oui_, notre ville sera maintenant où doit habiter ce +héros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux, +éléphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez +habiter ce que nous abandonnons!» + +Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude +affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous l'extérieur du +contentement, allait donc ainsi, désirant voir son père et comme +impatient d'assurer à la promesse du monarque toute sa vérité. + +Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son épouse et de +Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrême +douleur, employait ses moments à gémir. + +Alors Soumantra se présenta devant le maître de la terre, et, +joignant ses mains, lui dit ces mots, le coeur vivement affligé: +«Râma, qui a distribué ses richesses aux brahmes et pourvu à la +subsistance de ses domestiques; lui-même, qui, la tête inclinée, +a reçu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour +les forêts; ce prince, accompagné de Lakshmana, son frère, et de +Sîtâ, son épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les +rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumière, +est venu voir ici tes pieds _augustes_; reçois-le en ta présence, +s'il te plaît!» + +Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air, poussa de +brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il répondit ainsi: + +«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes épouses, je veux +recevoir, entouré d'elles, ce digne sang de Raghou!» + +À ces mots, Soumantra de courir au gynoecée, où il tint ce langage: +«Le roi vous mande auprès de lui, nobles dames; venez là sans +tarder!» Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre +envoyé par leur époux, s'empressent d'aller voir le gémissant +monarque. + +Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de sept cents, +toutes charmantes, toutes richement parées, vinrent donc visiter leur +époux, qui se trouvait alors en compagnie de Kêkéyî. + +Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et +les voyant arrivées toutes, sans exception: «Soumantra, fit-il, +adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans +délai!» + +Du _plus_ loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes, le roi +s'élança du trône où il était assis, environné de ses femmes: +«Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le monarque affligé, qui +s'en alla vite à lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son +émotion, il tomba avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils. +Râma, vivement touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le +reçut dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait +sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il releva +doucement son père; et, secondé par Lakshmana, aidé même par +Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans son trône. Ensuite, _le +voilà_ qui _s'empresse_ de rafraîchir avec un éventail le visage du +roi sans connaissance. + +Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi; +mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance; et +Râma, joignant ses mains, dit au monarque, plongé dans une mer de +tristesse: + +«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre +seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars à l'instant +pour habiter les forêts. Daigne aussi, maître de la terre, donner +congé à Lakshmana comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car +tous deux, refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution +qu'ils avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts. +Veuille donc bien nous donner congé à tous les trois.» + +Quand le maître de la terre eut connu que le désir de prendre congé +avait conduit Râma dans son palais, il fixa le regard d'une âme +consternée sur lui et dit, ses yeux noyés de larmes: + +«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et +prendre toi-même les rênes du royaume.» + +À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent +religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui +répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un +père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous +mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi, +ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a +prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta +parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois +encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres +années.» + +À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait +étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que +ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette +ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y +du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible +de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et +par moi!» + +À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes: +«Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les +forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon +égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne +nous lier ensemble au devoir: _oui_, veuille bien, ô toi, qui donnes +l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je +te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon +que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir +maintenant par amitié pour moi!» + +À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force, +le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi +Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va +une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et +les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même +cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi _quelques_ mets +délicieux et _savouré le plaisir de_ mes richesses; quand tu auras +consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, _eh bien_! tu +partiras.» + +Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et +répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de +ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me +donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert +le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que +m'abstenir jusqu'à demain. + +«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne, avec +ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté, +j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre, +à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses +frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses +forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince, +mon coeur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie, +dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes +ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta +séparation d'avec moi!» + +Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda +son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs +et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de +cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée +en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses. +Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit +affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on +en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville +dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous +ses désirs comblés au fond même des bois!» + +Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de +Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et +d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage +sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque: +«Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une +foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras +un roi menteur!» + +Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau +avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme +inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi +donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui +porte un fardeau si lourd et même insoutenable!» + +À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec +ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis +Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même, +son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes +Raghouides!» + +«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit, +il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la +tête. + +Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha +et qui jouissait de la plus haute estime auprès du _puissant_ roi, +s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de +moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut +rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé +d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants +des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà, +_reine_, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En +butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au +monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas +seul ou bien nous tous!» + +«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots, +les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel +méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette +eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!» + +«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui +voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et +le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut +renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison +a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?» + +Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix, +que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce +à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner +Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette +couronne avec _ton_ Bharata!» + +Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et, +s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette +femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes. + +Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin +tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de +Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana, +dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce +vile sous les yeux de son père. + +À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait +Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette +robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille +du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son +époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante +comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet. + +Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés +par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas: +«Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour +de moi ces vêtements d'écorce?» + +À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement. +La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer, +car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il +fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette +écorce vile, comme une _mendiante_ sans appui, celle qui avait pour +appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des +cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la +honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh! +la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en +fut complètement brisée par la douleur. + +Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son +épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché, +la grâce que tu m'as demandée, c'est que Râma seul fût exilé, et +non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka. + +«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la +conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces +vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta +famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec +l'écorce et l'herbe sauvage!» + +À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler ainsi, +Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de +partir aussitôt pour les forêts: «O roi, versé dans la science +de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement +dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d'un naturel +généreux et d'un âge avancé, est profondément submergée, par +cette inattendue séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse. +L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la +consoler, _ta plus haute_ considération. Daigne, par amitié pour +moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant, +que, défendue par toi, son protecteur _légal_, elle n'ait point à +subir de persécutions.» + +À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait déjà en +lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes +ses femmes. + +«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères +affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon +fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc +mourir, ô mon ami, avant l'heure fixée par le Destin, puisque la +mort ne m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!» + +À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans +l'évanouissement. + +Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à +Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester, +sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce +héros, qui t'est _si_ dévoué. Il te faut en outre apporter la plus +grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts +sont couvertes.» + +Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu +des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le +devoir, lui, pour qui le devoir n'était pas une science ignorée: +«Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l'égard de Sîtâ? + +«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre. +En effet, il m'est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu'au sage +d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en +main, d'où peut venir un danger pour moi? _D'aucun être_, pas même +de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois +pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des +forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse!» + +Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva +et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le +devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles +mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage: +«Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention, +soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous, +moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon.» + +Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes +ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme +de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui +résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins +et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les +sons perçants, qui jaillissent du malheur. + +Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son +fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser +d'amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce +discours: + +«Il est _cinq devoirs_, bien dignes de votre famille: ce sont la +défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la pénitence +et l'abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma, +c'est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-même; +pense que la forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta +volonté!» + +Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on +voit Mâtali s'avancer vers Indra, _son maître_: «Honneur à toi, +fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi +qu'attend ce grand char attelé. + +«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.» + +À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse, +_se prépare à_ monter dans ce char magnifique avec Lakshmana. +Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces +d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le +panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le +cocher du roi y plaça encore une cruche de terre. + +Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces _nobles +compagnons d'exil_. Ensuite, ayant jeté le regard d'une âme +consternée sur les deux frères assis auprès de la _belle jeune_ +femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur +le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher. + +«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules du peuple. + +«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous +désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la +lune. + +«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout, +s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu +des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un coeur +de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé, +quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des +forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à +la taille menue, qui s'attache aux pas de son époux comme l'ombre +suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, _car_ tu +satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné, +que tu aimes, sur la route, où l'entraîne l'amour de son devoir.» + +Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses +femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait +à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l'infortuné! +soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les +noeuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi +à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était +dû, il se mit à presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne +put, comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir +ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur. + +«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana! tourne +les yeux vers moi!» C'est en jetant ces lamentations, que le roi et +la reine couraient après le char. + +«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!» disait au +cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle +d'un homme entre la terre et le ciel, _qui ne sait trop s'il doit +monter ou descendre_. «Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui +diras: «Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est +la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra. + +Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu la pensée +du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et +poussa les chevaux. + + * * * * * + +Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux, +tant qu'il put encore apercevoir la forme _vague_ de ce fils qui +marchait vers son exil. + +Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il +supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée +entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont +le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses +yeux, marchèrent _comme_ pas à pas avec lui. Mais, quand le roi, +maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré +de chagrin, il tomba sur la terre. + +Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint +à gauche, toute pleine de sa tendresse _satisfaite_ pour son fils +Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de +modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans +sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: «Kêkéyî, ne touche +point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je +ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus +en toi mon épouse! + +«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi +le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons +funèbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!» + +Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa +douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui +fit reprendre le chemin de son palais. + +Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: «Que +l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement de Kâauçalyâ, +mère de _mon fils_ Râma!» + +À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le +roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta +sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta +pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant +ses bras au ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu +m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te +verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton +arrêt! mais, _hélas_! moi, je ne te verrai pas!... + +«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma, +et n'est pas revenue encore à l'instant même.» + +La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'où sa +pensée ne cessait de suivre _son bien-aimé_ Râma: elle entra dans +cette couche, _près de son époux_, elle, de qui la douleur avait +tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en +lamentations d'une manière pitoyable. + + * * * * * + +Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui, +magnanime et fort comme la vérité, s'avançait vers les bois qu'il +devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas +avec la foule de ses amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils +continuèrent d'accompagner Râma dans sa route. + +Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant +de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidèles sujets, Râma +leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres +fils: «Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de +Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et +l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l'on est +encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable +à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et +cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agréables.» + +Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de +larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière +lui, enchaînés par ses vertus. + +Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une halte sur +le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit +ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici près d'arriver, mon +beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu +des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te +désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire, +abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs +noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous +sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans +ses différentes espèces de fruits sauvages.» + +Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à +Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger.» + +Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil +arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une +abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux. + +Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le +noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prépara de ses mains, +aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand +celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha +avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord +de la rivière. + +Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit +les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma +fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant +levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à +son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces +habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que +nous à coeur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi +tranquillement que sous leurs toits. + +«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char +et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les +habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant +plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits +à chercher un lit au pied des arbres.» + +Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant +ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros +plein de sagesse; montons sans délai sur le char!» + +Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siége, conducteur du +char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers! +Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton +char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle +attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du +notre cité le chemin par où je vais m'échapper.» + +À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre, +il _alla_, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma. + +Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons +_d'exil_, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux +longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les +tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans +une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect +délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant +réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient +le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a +repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en +revinrent eux-mêmes à la ville. + + +Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la +Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste, +très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont +les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins, +dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de +cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont +Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux +purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par +où l'on atteint de la terre aux portes du ciel. + +Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards +sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons +halte ici aujourd'hui. En effet, voici, _pour nous abriter_, non loin +du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et +de jeunes pousses: demeurons _cette nuit_ ici même, conducteur!» +«Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait +avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton +d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux, +descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment +Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses +excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble +Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre. + +«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, _lui dit-il_, un prince +équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des +Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma, +le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est +accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses +parents.» + +Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui +s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le +roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que +ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je +fasse pour toi?» + +À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne +manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta +majesté.» + +Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à +pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise, +Râma lui tint ce langage: + +«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en +soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse +recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et +l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute +ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète +_enfin_ et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes +sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre +chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.--Car c'est +l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je +comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles +coursiers.» + +Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se +hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!» + +Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière +usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que +Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les +pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint +à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux. + +La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché _sur la dure_, coula +doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi +Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté +de la vie que ses plaisirs. + +Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui +veillait, sans fermer l'oeil un instant, sur le sommeil de son frère: +«Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien +cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche! + +«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté +de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit +à la garde du _généreux_ Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme +sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela +en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la +vérité!» + +«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans +crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que +la pensée qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut céder au +sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me +seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché +par terre avec Sîtâ? + +«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui +devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux, +ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de +pénitences, au prix même de plusieurs grands voeux, le seul fils du +roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de +son père! + +«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas +longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera +bientôt veuve! + +«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à +l'heureux Bharata, _à lui, resté seul_, d'honorer mon vieux père +avec toutes les cérémonies funèbres? + +«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la +capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours +délicieuses, où l'on aime à rester _indolemment_; cette ville, +encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de +promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités, +embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de +fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande +cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des +instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les +files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite +confusément un peuple florissant et joyeux! + +«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer +nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si +pieux observateur de la foi donnée!» + +Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma, +le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana, +son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du +jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet +oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des +éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de +traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.» + +Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée +de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher +Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite, +après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché +les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les +deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la +Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma: +«Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste +jeune homme, bien instruit sur le devoir.» + +«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du +char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.» + +À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince +anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces +mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau, +que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans +la barque _ma chère_ pénitente Sîtâ.» + +Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et +d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable: +il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de +lui-même dans l'esquif _amarré_. Après lui s'embarqua son frère +aîné, le magnanime ermite. + +Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses +ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le +Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre +bord!» + +À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux +héroïques frères. + +Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent +de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la +Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros, +de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète, +se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son +épouse. + +_Mais d'abord_ ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint +ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en +avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi, +par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que +ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu +des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des +sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard +vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères, +l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais, +quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de +n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là, +remportant avec eux leur amour. + +Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et, +promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur +des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore +vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où +l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il +eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de +plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil +commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du +saint confluent s'élever cette fumée, _comme le_ drapeau d'un feu +sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète. +Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où +l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand +bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux +rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut +être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois +pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres, +comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.» + +Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc +en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de +l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja. + +Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de +l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes, +effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir +de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma +s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana. + +L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se +présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans +l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes, +avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire, +qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses +oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux +même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur +l'arrivée du jeune prince et le félicita. + +L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes: +«Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle +Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha; +c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux +pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la +pénitence. + +«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ: +ferme dans les voeux qu'il a prononcés, _comme kshatrya_, il me suit +de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa +voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint +anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y +feront toute ma nourriture.» + +À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la +vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de +l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un +siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager +son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient +la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut +reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux +_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: «_Je remercie_ +la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon +ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif, +auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux, +fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint +confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma, +si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en +commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.» + +Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète: +«Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter +ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est +à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul +doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation +ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt +déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré +de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste +Vidéhaine.» + +Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja +réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en +ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne, +fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos +répètent les cris des golângoulas[15]. Cette retraite sainte, +fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages +et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu +peux demeurer là. + +[Note 15: C'est-à-dire, _singes à queue de vache_.] + +«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la +félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui +viennent de la vertu.» + +Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses +histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la +sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé +récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant +le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence +au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces +lieux en toute assurance. + +«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les +échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des +paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres +d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_ +poser ton habitation.» + +Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le +sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint _dans son ermitage_. Quand +l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que +l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, _est comme une eau limpide, +qui_ lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière +Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords +de la Kâlindi[16]. + +[Note 16: Un des noms donnés à l'Yamounâ.] + +Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous +nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras +et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme +une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la +frêle embarcation. + +Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette +rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de +vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres +enfants de ses rivages. + +Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus +d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et +d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées. + +Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du +Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ: +«Sîtâ, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison +froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du +fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le +long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée +de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces +bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et +tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits. +Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible +de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à +ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis! + +«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî, +la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés +avec une multitude de fleurs!» + +Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve +Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par +une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire, +environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques +frères, se construisent un ermitage. + +Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et +rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. _Fichées +dans la terre et_ rattachées l'une à l'autre avec des lianes +épandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment +bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent +le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite +nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille +charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage +édifié, Râma dit à Lakshmana: + +«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans +tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet +sacré.» + +À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle +noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier +parfaitement. + +Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous +deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec +des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice. +Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son +beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint +enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta +délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il +était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par +les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu +desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les +espèces. + + * * * * * + +Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux +pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il +arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes +d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors +éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle +semblait abandonnée, tant le silence était vide de son! + +Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à +_l'envi_ par centaines de mille derrière son véhicule _poudreux_, en +lui jetant cette question: «Où est Râma?» + +«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords +du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la +ville.» + +À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux +baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous +sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit +courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il +faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après +qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous, +joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment +pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore +le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes +parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle +chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?» +Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui +évitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi +les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient: +«Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!» + +Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces +paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le +roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son +char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais +dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une +cour noyée dans la douleur. + +Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui +s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout +couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma? +dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne +enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une +extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que +le sol même pour unique siége? Ou comment dormira-t-il à _ciel nu_ +dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma +à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me +fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux? +Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien +omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est +parti de ces lieux pour habiter les forêts.» + +Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi, +mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements +depuis son départ de la ville jusqu'à son retour: + +«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ +et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent +traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le +confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai, +voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes +et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs. + +«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de +mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici, +prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté. + +«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres +mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et +les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour +l'infortune de Râma.--Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer +avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus, +dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes +fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux +sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient +d'errer çà et là _sous les ombrages_; toute la forêt, comme en +deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement. + +«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité, +parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne +s'afflige pour ton fils! + +«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices, +cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre +son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes +tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins, +elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!» + +Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore +de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son +esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps +d'où s'est retiré le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince +gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il +gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait +sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids +beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur. + + * * * * * + +Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana +pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans +une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque +semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité +enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une +éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque +fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande +faute, qu'il avait commise au temps passé. + +À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes: +«Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec +attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise, +noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte +la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses, +n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le +mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages. + +«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme, +fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à +percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement, +il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action +coupable a mûri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_, +comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé +qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours +passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel +homme boirait un poison. + +«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore +moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la +saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme. + +«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi +au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord, +était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des +nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les +cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée +des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs +flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop +étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein +des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se +jouaient le paon et le coucou radié. + +«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière, +j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon +arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai +de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où +m'attirait le désir de tirer sur une bête, _sans la voir_, à son +bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là, +je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en +main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant +la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une +flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait +de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal +venu au bord des eaux. + +«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer +entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se +remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un +éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante, +bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le +Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit. + +«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une +voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je +suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un +ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son +dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans +le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une +flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va +pénétrer, à travers le coeur expiré de son fils, dans le sein +même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments +sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la +déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père +et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles, +chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après +mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au +coeur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux +et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions _innocemment_ ici de +racines, de fruits et d'herbes?» + +«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et +tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai +échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai +vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune +infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes. +Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux +sur moi, _non moins_ infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il +eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle +offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, _solitaire_, habitant +des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je +voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes +jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant, +ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué +par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon +père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu +aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science +sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque +mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et +même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance +où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui +ne peut sauver à _ses côtés_ un autre arbre que sape la hache _du +bûcheron_. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et +raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te +consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu +vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et +fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire! +Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact +brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon +coeur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la +mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je +ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le +meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui +habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.» + +«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé +d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de +cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé +de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par +l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême +abattement.--Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais +avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie, +cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant. +Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de +l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui +s'échappait en _douloureux_ sanglots, se convulsa un instant, roula +hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir. + +«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler +d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme +entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse +tombé dans une calamité sans rivage. + +«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et +semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai +vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards +infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît et pareils à +deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux +vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés +dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux +sa présence! _Tel_ je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir +dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du +crime si grand que j'avais commis par ignorance. + +«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète +m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon +fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es +bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon +fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou +même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus +désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied +de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir; +c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu +pas?» + +«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui +le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je +lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de +sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier, +mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un +kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens +chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur +à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon +arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes +fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de +les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui +s'emplissait vint frapper mon oreille: _je dirigeai une flèche sur ce +bruit_ et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux +pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le coeur, je courus +tout tremblant au lieu _d'où ils parlaient_, et je vis un jeune +pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis +de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, _sans +la voir_, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux +cette flèche de fer, dont, _hélas_! fut blessé ton fils. Après que +j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla +au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de +vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que +j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les +conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta +colère.» + +«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié; +mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la +respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains +humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action, +tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple +même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu +d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité, +tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût +bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est +fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le +paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes +ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais. +Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que +tu n'as point cessé d'être: en effet, _dans l'autre cas_, la +race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en +faudrait que tu vécusses toi-même! + +«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet +enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma +cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre, +si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la +dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps +de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars, +ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.» + +«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément +affligés, à ce lieu _funèbre_, où je fis toucher à l'anachorète, +comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à +soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur +lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent +tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa +langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière +la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher +son jeune veau: + +«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que +la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste +enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser +maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce +que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?» + +«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur, +tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en +touchant çà et là ses membres glacés: + +«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? +lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans +tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire +une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir _égal au +tien_, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui, +mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous +deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim? +Et cette pénitente, aveugle, courbée sous le faix des années, la +mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force +s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis +seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: +demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps +le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui, +le souffle de notre vie dans la mort: _oui_, la sentence, auguste +enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil[17], je +mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes +pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais +l'aumône à mon fils!» + +[Note 17: Vivaswat, le soleil, père d'Yama.] + +«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le +bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds +dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une +sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent +pas _dans le cercle des transmigrations_, comme il est vrai, mon fils, +que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le +mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des +sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de +gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde! + +«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu +entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces +rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes +ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors +des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes +généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des +aliments et donnent même de la terre _aux deux fois nés_! Va, mon +fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont +ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est +la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans +une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition +inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent +des ruisseaux de miel.» + +«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé +ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme +consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils. +Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique +char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à +ses vieux parents: + +«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos +saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, _sans mélange_ +et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront +elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon +sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un +trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.» + +«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin, +lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté +suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je +me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait +d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en +l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours: + +«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans +la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la +gloire est célèbre _en tous lieux_? Il n'existait pas d'inimitié +entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ: +pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une +même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon +fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas: +mais écoute-moi bien! + +«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant +supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même, +à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de +tes vains désirs! + +«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de +temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de +son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme +s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets +_inconsolables_ pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma +vie. + +«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de +s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui +hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si +j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à +toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie. +Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme +brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt +les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux +qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de +leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient +du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui +verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à +son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité! + +«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma, +semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux +dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux +les hommes qui verront la face _auguste_ de mon fils, dont la douce +haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans +l'automne!» + +Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du +monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie +s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser, +à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon +fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi +des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter, +souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé +par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque, +étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de +Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au +milieu de sa carrière. + + * * * * * + +Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se +fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne +voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui +la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit +de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de +son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée +l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, _réveilleurs_ +officiels du roi, se répandirent autour _de sa chambre_. + +Aussitôt, dans le gynoecée, à ces voix des chantres, des +panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent +précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses +femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices +respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités, +près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant +des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur, +s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés +dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher +pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait +exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant +donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent +toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le +soleil monter sur l'horizon _avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa +lumière_. + +Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du +sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après +le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde +inquiétude.--Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles +s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve. +Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur +n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se +changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes +à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas, +seigneur! tu n'es plus!» + +À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies +se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles; +hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se +lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine, +elles s'approchent du monarque. + +Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout +abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense +douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de +tous côtés les femmes du gynoecée se remirent de groupe en groupe +à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées. +Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées +du gynoecée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes +parts. + +Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs +gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du +monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect +des siéges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés +de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, _comme une +flèche_, dans cette royale maison. + +Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec +les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la +circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de +Koçala dans une drôni[18], que le sésame avait rempli de son huile, +il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment +fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux +sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En +effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque +en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le +corps inanimé du souverain. + +[Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.] + +Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la +prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha, +Djayanta, et dit à ces trois messagers: + +«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève +le palais du roi _des Kékéyains_; et là, dépouillant vos airs +affligés, il vous faut parler à Bharata _comme_ d'après un ordre +même de son père. «Ton père, _lui direz-vous_, et tous les +ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles: +«Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême +importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien +de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même +là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au +ciel.» + +Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par +Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une +vitesse soutenue par la vigueur. + +Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent +des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect +de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher, +la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des +mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa +splendeur est comme effacée. + +«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles: +d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui +agite maintenant tout mon corps?» + +Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra +dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à +sa personne les gardes et les concierges des portes. + +Quand il vit, _dans son intérieur_, cette noble ville, souillée dans +ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine +d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues, +ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé +de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme +et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale +cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête +courbée sous le poids de son _triste_ pressentiment. + +Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et +semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et, +comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi, +Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa +mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança +précipitamment de son siége, les yeux épanouis par la joie. Entré +d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant +Bharata, courbant la tête, prit ses pieds _avec respect_. Elle, +à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils +étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de +lui adresser les questions suivantes: + +«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la +ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu +même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que +_mon frère_ Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la +famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces +questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta +rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour. + +«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le +père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou +aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son +amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout +dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé +par les messagers envoyés du roi, _mon père_! Mais daigne maintenant +répondre aux demandes que je désire t'adresser. + +«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte +de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans +gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce +murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue +royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi +n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté +serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?» + +À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec +ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait +l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le +grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé +dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes oeuvres.» + +À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes +horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre +sapé au tronc. + +«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car +les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les +effets du chagrin, ne s'abandonnent point _ainsi_ aux gémissements. +Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la +terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses +et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha, +_ton père_, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité, +s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon +fils, à déplorer sa fortune.» + +Elle dit: à ces mots déchirants de Kêkéyî, Bharata, dans +une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles à sa mère: +«Peut-être, _me disais-je_, le roi va-t-il sacrer _le vaillant_ +Râma: peut-être va-t-il célébrer un sacrifice:» telles étaient +les espérances dont se berçait mon esprit et qui me faisaient +accourir en toute hâte. + +«--Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse +arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana, qui avez pu environner mon +père de vos tendres soins! + +«--Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour mon bien le +plus excellent des sages, Daçaratha, mon père?» + +Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata: +«Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement; et, +ce récit fait, prends garde, ô toi qui donnes l'honneur, de +t'abandonner au désespoir. Écoute de quelle manière, ayant quitté +la vie, ton père, la justice elle-même incarnée, s'en est allé +dans le ciel: je vais te raconter en même temps ce que ton père +a dit: «Ah! mon fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon +fils!» et, quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est +alors que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au +ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut la +dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Râma de +retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana, une fois expiré le +temps convenu!» + +À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune déchirait +comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mère: «Où Râma +demeure-t-il maintenant? s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et +pourquoi s'est-il retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine +et Lakshmana ont-ils suivi Râma dans les forêts?» + +À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus horrible +encore, bas, odieux même, tout en croyant ne dire à son fils qu'une +chose agréable: «Couvert d'un valkala pour vêtement, accompagné +de sa Vidéhaine, et suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans +les bois sur l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire +exiler ce frère, _ton rival_, au sein des forêts. «Quand ton père +l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à cause de son fils, +quitta ce monde pour le ciel.» + +À ces mots, Bharata, soupçonnant _malgré lui_ un crime dans une +telle mère, Bharata, qui aspirait de tous ses désirs à la pureté +de sa famille, se mit à l'interroger en ces termes: «Râma, tout +sage qu'il est, n'aurait-il point usurpé le bien des brahmes? Ce +digne frère n'aurait-il pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre; +offense, pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils plus +cher à ses yeux que la vie même!» + +Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant son action +et s'en glorifiant même avec une légèreté de femme, répondit à +Bharata: «Il n'a point enlevé le bien des brahmes; il n'a maltraité +qui que ce soit. + +«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement à +son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils aîné comme +associé à sa couronne. + +«_Mais_, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le monarque +avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste souverain +_d'abandonner ce dessein_ et de reporter sur ta _noble tête_ +l'onction royale qu'il destinait à Râma. J'ai demandé au roi l'exil +de Râma dans les forêts pendant neuf ans ajoutés à cinq années, +et ton père a banni Râma hors de la ville. + +«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma +peine; remplis, _terrible_ immolateur de tes ennemis, remplis de joie +le coeur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite +les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté +les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer +aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui +t'appartient!» + +Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux +frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit +à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au +blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu, +Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais +de mal à personne. + +«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir _impatient_ du trône, +aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi +dans ta chute? + +«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle +injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également +tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil! + +«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre +monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans +les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux! +Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du +royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés, +quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon +père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux, +qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?» + + * * * * * + +Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de +l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers +s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un +souverain qui, _vivant_, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette +_illustre_ assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait +affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu +sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance. + +Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de +Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec +la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans +l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit +nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la +science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton +coeur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les +obsèques de ton père. _Oui_! il a fini comme un être sans appui, +ce _vigoureux_ appui du monde, ton père, juste comme la justice +elle-même. _Alors_, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il +pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous +avons déposé le corps du feu _roi_, ton père, dans un vaisseau +d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses +royales obsèques. + +«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit +faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha; +nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te +sied donc pas!» + +À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes +intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore, +lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi, +_pieux_ ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte. +L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais +conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément +de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois +il est possible que mon coeur n'éclate point à cet heure en +mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père, +_hélas_! privé de la vie.» + +Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata +vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son +père _gisant ainsi_ la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta +ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût +dit un homme, de qui l'âme s'est échappée. + +Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers +son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme +s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me +voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna +m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta +majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant +toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de +quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu +me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton +amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole +à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi; +regarde-moi donc maintenant avec bienveillance. + +«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre! +Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais +infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une +vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi! +Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils +auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les +eût amenés dans ces lieux! + +«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi +des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment +quelque chose.» + +Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les +épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde +affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent +la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours +au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas +aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être +plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit +calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection +_désolée_, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces +larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le +Swarga?» + +À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir, +Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en +partage, secoua ce _trop vif_ chagrin et répondit en ces termes: +«Cet amour si fort de mon coeur à l'égard de mon père me trouble +en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les +sages conseils de vos saintetés, mes _vénérables_ institutrices, +je dépose mon chagrin et je vais célébrer, _comme il faut_, les +obsèques de mon père.» + + * * * * * + +Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes _de la cour_ et les bardes +_officiels_ de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses +louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus +à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait +résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts. +Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait, +pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans +le trouble du chagrin. + +Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces +réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à +Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî +a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans +tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance +avait mise au front de mon père, _flotte incertaine_ maintenant +qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre, +jouet _du vent et_ des flots.» + +Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut +monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à +tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des +choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la +ville et tes sujets du plus haut rang. + +«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur, +aucune perte du temps! + +«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là; +enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis, +emmène-le promptement hors de ces lieux.» + +Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur, +contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais +alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la +fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Océan. + +Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le +corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l'_auguste +défunt_ tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur +les restes de son père, qu'il parfuma avec les émanations d'un +encens divin; puis il répandit _à pleines mains_ autour d'eux +par tous les côtés des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il +souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé, +tout en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon roi! Il +s'en ira _donc en cendres vaines_!» Au milieu de ses pleurs et sur un +signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil, +qu'ils emportèrent aussitôt d'un pied moins hésitant. + +Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le trouble du +chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un +chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s'avançait +flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef, +avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les +richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et +de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux +de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses +aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les +poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix +douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque. + +Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s'avancent, +baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin. + +Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans +un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à +construire le bûcher du roi avec des bois d'aloës et de santal. + +Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps +_glacé_ du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent +élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une +robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du +sacrifice. + +Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice +avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet office terminé, il jettent +aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les +anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et +le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés +l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice. + +Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée avec les +cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l'entour du +roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses +parents, ouvrit avec la charrue, _en commençant_ à l'orient, un +sillon pour enceindre la terre où s'élevait ce grand bûcher; +ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son +veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec +la graisse, l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de +sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le +feu, développant _ses langues_ flamboyantes, consuma le corps du roi +monté sur le bois entassé. + +Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher +d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme +s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la +douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds +de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras +et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes +empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui. +Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son +père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de +nouveau sous le poids de sa douleur. + +Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est +continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te +lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est +pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est +mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses +à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!» + +Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna +gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui +soumet tous les êtres à la vie et à la mort. + +Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les +ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'oeil rouge de +larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père. + +Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels, +on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la +Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les +autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû. + +Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières +saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel. +Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le +pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec +une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois, +fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier, +à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le +chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le +chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance +mainte et mainte fois. + +Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol +de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il +resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort +de son père. + +Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié, +offrit au mânes _de son père_ les oblations funèbres du douzième +et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il +donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des +vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des +serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des +maisons regorgeantes de toutes choses. + +Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la +cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les +ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata: +«Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est +allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé +fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le +droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne +tombe, faute de maître, dans une triste infortune.» + +À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure, +Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma +famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné +des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce +langage, comme des gens _de qui la raison est_ troublée. Râma; celui +des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois; +Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et +par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas +en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que +l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée +en ses quatre corps: j'irai _chercher avec elle et_ ramener des bois +mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que _nos_ ouvriers me +fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes +experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps +marchent devant moi!» + +Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de +joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti +au devoir: «Daigne Çri, _appelée d'un autre nom_ Padmâ, te +protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces +paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné!» + +Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï de ses +lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée dirent aussi +à Bharata: «Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple +environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à +des corps d'ouvriers qu'ils se hâtent d'aplanir la route.» + + * * * * * + +Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se +hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette +excursion, et chacune presse _vivement_ le départ de son époux. +Bientôt les généraux viennent annoncer que l'armée est déjà +prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées +de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que +l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable _anachorète_: +«Fais promptement avancer mon char!» dit-il à Soumantra, debout +à son côté. À peine eut-il reçu l'ordre, que celui-ci mettant à +l'exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec +le char, attelé des coursiers les plus magnifiques. + +Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner +le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble +ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces.» + +Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin +Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux +blancs. Devant lui s'avançaient tous les principaux des ministres, +montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par +des coursiers rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant +toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les +délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de +guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient +Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes. +Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata +dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de +_l'antique_ Raghou. + +On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer, et Kêkéyî, +et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses de _penser qu'elles +allaient_ ramener _le bien-aimé_ Râma. + +Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée _si +nombreuse_, arrivée près du Gange et campée sur les bords du +fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: «Voici de tous les +côtés une bien grande armée: je n'en vois pas la fin, tant elle +est répandue ici et là _dans un immense espace_! C'est l'armée des +Ikshwâkides: on n'en peut douter; car j'aperçois dans un char, loin +d'ici, un drapeau, _où je reconnais leur symbole_, un ébénier des +montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants? +Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d'homme n'est +capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le +désir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler +Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la +beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des +coeurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle: le +doute m'environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon +maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le défendre que +je suis accouru vers ce fleuve du Gange.» + +Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient +proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors +ces mots à tout son cortége: + +«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies à l'égard +de Râma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa +traversée du Gange ne sera point heureuse! + +«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus +difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre, +couvert de blessures et souillé de poussière. _Mais non_! je saurai +bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de +coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter +une oeuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses +vertus ont enchaîné mon coeur!» + +Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande, +des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste +cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des +Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les +bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné +par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un +vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la +forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent +de bienveillantes dispositions: _il te dira, ce que_ sans doute il +sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de +Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char: +«Que Gouha soit donc introduit en ma présence!» + +Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné +de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant, +lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans +aucune maison et dépourvu _des choses nécessaires_; mais voilà, +_non loin d'ici_, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette +maison, _qui est la_ tienne, _puisqu'elle est celle_ de ton serviteur. +Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont +recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres +aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi, +vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te +comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras +demain, au point du jour, continuer ton voyage.» + +À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande +sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens +et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne +satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré, +traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à +la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné +Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin, +Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette +région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route +difficile à suivre et même bien impraticable.» + +Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les +sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit +les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au +poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux +t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu +pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton +armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette +inquiétude.» + +À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce +langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de +moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner _d'inimitié_ +à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est +égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des +forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre +pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis +est la vérité.» + +Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des +Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu! +Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable +à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul +effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ +ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle +accompagnera la durée des mondes!» + +Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla +plus qu'avec des rayons _près de_ s'éteindre, et la nuit s'approcha. + +Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule, +Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante: +«Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée: +pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui +chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi +promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui, +héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.» + +À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait +Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le +magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe +et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit +sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que +ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est +_moins_ l'expression _de mon espérance que celle_ de mon désir: en +effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté +par ta _pieuse_ tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi +ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de +l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.» + +À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit +à Gouha, d'un air bien affligé, le coeur touché néanmoins de son +affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit +n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent +traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.» + +À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut +en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers +parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à +flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.» +À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre +même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents +navires. + +Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet +jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts, +flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[19]. Dans ce +navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force +immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu +roi. + +[Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux +Z redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle +droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité, +car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes égyptiens et +même des pierres sépulcrales dans les catacombes de Rome.] + +Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et +reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de +Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes +aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent +vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne +déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des +montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau. + +Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses +troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles +à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se +tient _l'ermite_ enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi +qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.» + +Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui +l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue: +«À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande +forêt _du confluent_, toute remplie par les multitudes variées des +oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues +sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas, +d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs +de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se +fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette +forêt, à la distance d'un kroça. + +À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit +avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières +paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi +avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement +accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as +dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère, +le sage Râma; et tu m'as prouvé _de toutes les manières_ ton +dévouement, ta bienveillance et ton amour.» + +D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste +prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança, +accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à +pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte +et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas +très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné +d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire; +solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté +des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de +gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte +basse, qui semblait _en ce moment_ la porte ouverte du paradis même. + +Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre, +Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le +nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils +de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul +avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il +aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siége et dit +à ses disciples: «_Vite_! la corbeille de l'hospitalité!» + +Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata +l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut +derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était +le devoir, _pour ainsi dire_, en personne, leur offrit à tous les +deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour +boire, des fruits, et répondit par _d'autres_ politesses aux respects +de toute leur suite. + +«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les +rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.--Ta sainteté +ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de +l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces _fruits mêmes_, +présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?--Je te +connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque +manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton +amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet +à toute cette armée, _qui marche à_ ta _suite_: ce me sera une joie +de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil. + +«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?» + +Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau, +se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour +l'hospitalité, il appela _et fit apparaître_ Viçvakarma lui-même. +«Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier +en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc _sans délai_ mon +festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel +même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent +à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là +soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les +autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc +tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas, +Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes +les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî, +Alamboushâ, et celles qui servent _le fulminant_ Indra, et celles qui +servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici +tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton oeuvre à toi, +Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière +et tout rempli de fruits divers! + +«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les +choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit, +en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes +de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des +guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ +et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!» + +Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant, +tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces +divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille. +Enivrante de ses parfums naturels mêlés _aux célestes senteurs des +Immortels_, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts +Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine +douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs +couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux +résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des +parfums circule au sein des airs, les choeurs des Apsaras dansent, les +Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la +vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art, +cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace +éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés. + +Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté +des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner +à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit +_d'elle-même_ par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas +et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli +au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des +arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous +et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits. + +On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre +bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour +les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes +maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un +majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de +blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre +solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné +séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de +fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était +rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les +biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les +habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les +Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux +longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante +de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous +Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait +dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné +de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de +l'ombrelle. + +Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent +devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de +lait caillé. Une _sorte_ de boue jaune pâle enduisait les rivages +aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété +infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au +même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son +hôte les choeurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu +des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles +à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il +saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée +d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du +Nandana. + +Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des +Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et _les plus belles des +bayadères célestes_, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî, +Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de +Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était +pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit +paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait +parlé. + +Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et +tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les +formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorète: + +_«Allons! disaient-elles; tout est prêt!_ Que l'on boive à sa +fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la sourâ pure! +Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus +exquises!» + +Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces +femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent +sur les rives enchanteresses des rivières. + +Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des +cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants, +aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné +par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même +d'Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son +éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment +d'hommes ivres ou fous _par le vin ou l'amour_. + +Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer, parés de +sandal rouge, ravis _jusqu'à l'enchantement_ par les essaims des +Apsaras, les gens de l'armée jetaient au vent ces paroles: «Nous ne +voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans +la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra!» +Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'armée, guerriers +combattant sur des _chars ou des_ éléphants. Des milliers d'hommes +partout d'éclater en cris de joie: «C'est ici le paradis!» +s'entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata. + +Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l'ambroisie, des +saveurs et des nourritures célestes n'auraient pu même exciter +en eux la moindre envie d'y goûter. Piétons, cavaliers, valets +d'armée, ils furent ainsi tous repus jusqu'à satiété et revêtus +entièrement d'habits neufs. + +Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres, +les brebis, _en un mot_, tous les quadrupèdes et les volatiles, si +différents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de même +repus jusqu'à satiété. On n'aurait pas vu là un homme qui n'eût +point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son +corps: il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de qui les +cheveux fussent imprégnés de poussière. + +Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait +caillé, des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de +tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s'offraient +pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites, +rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres +mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus +délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les +flots _d'une sauce_ douée des plus riches saveurs. + +Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavés, +pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des +urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de +frais babeurre, qui sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles +de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de +lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des montagnes de +sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait +des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents +et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes +renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des +amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches, +à les faire d'une rayonnante pureté. + +Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute +espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des +collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des +cuirasses admirables, des siéges et des lits variés. Il y avait des +étangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des +éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en +des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et +lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu. + +Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de +l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette +nuit s'écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les +Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et +s'en retournèrent tous comme ils étaient venus. + + * * * * * + +Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il +vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s'inclina devant +l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité. Le rishi, qui +venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant +vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa +les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit +s'est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple +est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, _jeune +homme_ pur de tout péché.» + +Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat +suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps +incliné, répondit en ces termes: + +«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu'il fut aussi +pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement +rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut +désirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît, +saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur +moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la +science de la justice, quel chemin doit me conduire à l'ermitage de +ce magnanime observateur de son devoir.» + +À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui +répondit en ces termes: «À trois yodjanas augmentés d'une +moitié s'élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont +Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes +cascades. + +«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî, +aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées d'oiseaux divers. +Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue +par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je +entendu raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant +ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains +jointes aux mains de Lakshmana.» + +Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi des rois +descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina +autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante, +amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux +pieds de l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son +ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa +même les pieds du solitaire. + +Après qu'il eut marché une longue route avec ses coursiers +infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile +exécuteur de ses commandements: «Les apparences de ces lieux +ressemblent parfaitement au récit qu'on m'en a fait: sans aucun +doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja +nous a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne, le +Tchitrakoûta. + +«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une +variété infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages, +enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d'un été. + +«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette +forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner +bientôt la vue de nos deux illustres bannis!» + +À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main +pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent +de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse +qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas +été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les +deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux +nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres +pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque +renseignement.» + +Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur, +ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs +à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les +guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.» + +Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui +s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se +réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie +de tous les coeurs. + + * * * * * + +Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus +noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables +sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa +pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son +épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise +les cités en eût montré le tableau à _sa compagne, la divine_ +Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni +la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même +loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété +d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de +métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes +ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles +que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de +l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un +tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière. +Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses +arbres, emprunte encore l'éclat _des joyaux_ à ses hautes crêtes, +parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées +d'hyènes, de tigres _ou de léopards_. + +«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements +précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des +Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit +ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne: +on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes. + +«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme +charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en +cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété +des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs, +mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits. + +«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer _deux_ beaux +fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon +père; ensuite, une satisfaction donnée aux voeux de Bharata.» + +Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains +en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière +délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus, +Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage +beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave, +peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de +nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à +fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables +îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra, +pépinière de nélumbos _célestes_. Je sens la joie naître dans mon +coeur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées +sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se +désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où +ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la +peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés +en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî. + +«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par +des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences +et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains +semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans +cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas +et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette +montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine de ses habitants, +et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même. + +«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes +ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma +félicité.» + +Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du +mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s'en +alla _d'un autre côté_. Au pied septentrional de la montagne, il vit +une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret +asile, peuplé d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour, +ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des +fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À +l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'âme +de toutes les créatures, l'anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ, +dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés: + +«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant cette +grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous +délasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-même que +ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de +cet arbre le couvre _de ses rameaux pendants_ comme d'une crinière +_embaumée_, d'où s'écoule une pluie de fleurs.» + +Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle, +répondit à son époux avec le plus doux langage et d'une voix +saturée d'amour: «Il m'est impossible de ne pas obéir à ces +paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour +l'agrément des créatures que cet arbre étend là son _parasol_ +fleuri.» À ces mots de son épouse, il s'assit avec elle sur le +siége de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux: + +«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants, +comme ils pleurent avec des larmes de résine!... De tous côtés, les +grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute +cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire: «Fils! fils!.... +fils! fils!» comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et +plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche: +perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée, il fait +comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du +kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et +qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand +fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids _de ta jeune +personne_.» + +À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les +genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle +comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le coeur de Râma. + +Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d'arsenic rouge +et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le +front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au +soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée, +quand elle s'empourpre au matin. + +Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie +d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger _sauvage_ d'un troupeau +_de singes_, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre +son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une +étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il +menaça le grand singe. + +Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que Sîtâ portait au +milieu du front, vint à s'imprimer sur le sein de l'anachorète à la +vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ +de rire à la vue de son tilaka, dont l'image empruntée se détachait +en rouge sur la couleur azurée de son époux. + +Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le +Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme +son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son +absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles +noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait +haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres +déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut +satisfait et, _se tournant vers_ Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que +l'on nous serve à manger!» + +La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de +tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du +miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim +de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et +_seulement_ après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka +prit enfin sa réfection. + +«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité, +j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer +quelle peut être la vraie nature de ce bruit.» + +Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il +observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa +vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant +là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine +de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient +protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes, +Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère: +«C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne +trêve au plaisir, noble _fils de Raghou_; fais entrer Sîtâ dans +une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la +cuirasse.» + +Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de +chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette +armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou +le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque +autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.» + +À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un +feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles: +«Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce +Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à +la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet +éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait +un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien +dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés +dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi, +prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même +avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de +l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.» + +«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui +mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui +l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils +abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant +a brisé.» + +Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux, +et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte +odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu +reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer +à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée +sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il +possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur, +attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de +Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?» + +À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la +vérité, la pudeur fit rentrer, _pour ainsi dire_, Lakshmana dans ses +membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion, +il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère _ne_ vient ici _que_ +pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de +lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici +pour nous voir.» + + * * * * * + +L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se +mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région. +Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et +campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs +chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de +l'yodjana. + +L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son +frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il +avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes +nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère +vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied +hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une +marche vive, car la vue _toute prochaine_ de Râma fit naître en +lui-même une joie égale à celle de Bharata. + +Ce resplendissant taureau _du troupeau_ des hommes, ce héros aux +longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant +traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont +Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas +très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies, +ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en +l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin +est jalonné par des signes pour _guider_ ceux qui reviennent à +l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la _chaumière de +Râma_ que je vois monter et se mêler _au ciel bleu_ cette fumée du +feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu +des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne +rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un +grand saint et qui remplit _dans ces bois_ les commandements de mon +père!» + +Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata +vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son +feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il +aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce +Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands +yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose +dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute +fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher +dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et +ses cheveux à la manière des anachorètes. + +Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se +délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata, +ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son +frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et, +n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots +d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant +de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les +côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir, +tant les foules _avides_ se faisaient obstacle l'une à l'autre; _ce +héros_, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement +par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait +naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau +de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de +moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence, +fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte +éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!» + +Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son +visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en +pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce +fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement, +et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de +son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les +embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères. + +L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra +dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa +même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami, +que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir _sans lui_, +quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle +observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de +sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le +devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la +justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il +doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ +est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi +dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine? + +«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de +courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste, +l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués? + +«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire: +elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres +et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au +sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée +du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en +est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu +n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de +mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit +peut dire une parole salutaire. + +«Tu ne fréquentes pas, _j'espère_, des brahmanes athées? car ce +sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une +science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre +théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines +subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de +l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau _du troupeau_ des +hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà +même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de +n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des +hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs, +qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de +Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats, +tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et +tes serviteurs à les partager avec toi? + +«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble +race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté? +Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on +doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est +échu?--Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour +des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut +résulter une immense catastrophe. + +«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes, +d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison +d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes +dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles +jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles +pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux +brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?» + +Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction, +fit connaître _en ces termes_ au pieux Râma, qui l'interrogeait +ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a +délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par +le chagrin de l'oeuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils. +Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant +séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné +par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi +que ton père est descendu au tombeau!» + +À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à +l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait +accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le +silence. + +«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui +suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères, +comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois, +et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici +ta présence: accorde-leur aussi la même faveur. + +«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui +t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour: +mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de +leurs voeux.» + +À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce +Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma. +Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce +langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme, +né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant +toujours marché fidèle à ses voeux, quel homme de ma condition +voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon +père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va +dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une +autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ +ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt +Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a +fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant +à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si +Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son +choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton +lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour +quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part, +telle que me l'a faite mon magnanime père.» + +À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui +répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un +roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez +nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a +aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la +délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer! +En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre +famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te +conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des +hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre +des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure +que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les +mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le +plus cher de tous ses fils.» + +À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort +de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit +son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de +Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans +un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les +bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la +hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la +chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine, +d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma, +le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un +éléphant _couché au bord des eaux_ et que l'écroulement +d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa +connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père +descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que +puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de +moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous, +et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a +reçu tous les honneurs dus aux morts! + +«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai +pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son +chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son +esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si +douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon +retour des pays étrangers!» + +Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble +anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort, +Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage +charmant comme une pléoménie; et ce _bon_ Lakshmana a perdu son +père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de +la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son +beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille +du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de +larmes! + +Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de +tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride +ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc +de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais +aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon +père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai +par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon +coeur!» + +Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint, +délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts +nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils +répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette +eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant +ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en +pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama: +«Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est +donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif +dans les royaumes des Mânes!» + +Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères +dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations +funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits +d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une +jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le coeur tout bourrelé +de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous +mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est +aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!» + +Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui +pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur +noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata: +«Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son +entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les +quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent +leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers +l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les +avait ou non rassemblés. + +Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés +de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous +avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils +du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction +furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec +tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés. + + * * * * * + +Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient +enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À +l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses +royales mères, désolées et _comme_ irrassasiables de chagrin, +se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes. +Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les +pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre _établi +des préséances_, et les presse avec les surfaces de ses doigts +veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se +mirent à pleurer. + +Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse _au +coeur_, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères +en proie à la douleur. + +Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses +belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes. +Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans +les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie +par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue +dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du +puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?» + +«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le +malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta +charmante figure, comme _le soleil brûle_ un nymphée sans eau!» + +Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide, +frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui +toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds +du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels, +Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, _le céleste +précepteur des Dieux_, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit +avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite, +accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata +s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir, +il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des +hommes dans la science du devoir. + +Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au +noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions: + +«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par +la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux. +Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les +brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction +royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes, +quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer +l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les +trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de +toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans +ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés +d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du +ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta +mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché! + +«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour +un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple? +Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi, +étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne +sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières, +ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois +avec ta grandeur!» + +Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels, +les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient +le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à +ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils +suppliaient avec lui ce _noble anachorète_. + +Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, _continuant à +marcher_ d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce +discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas +n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le +Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la +vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin +des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la +mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la +maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger +de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la +naissance. + +«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et +jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où +la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort +s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils +ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui +respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la +vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau _des +étangs_. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, _hélas_! sur +toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie +se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres, +l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé +l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du +plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé +sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et +personne, _à cette heure comme à l'autre_, ne s'aperçoit qu'il a +marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du +plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur +dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie +coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes +successions. + +«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau +de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles +demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt _pour ne +plus se rejoindre_: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les +richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un +instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les +détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre +condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui +consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est +une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route +et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que +tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il +se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle +ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont +il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour +voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à +l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés _avec +raison_ les attelages du Devoir. + +«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs +péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement +aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma, +l'auteur des créatures. Notre père, _sans aucun doute_, fut admis +au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques, +gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la +vertu _indigente_. Le ciel a reçu, _n'en doutez pas_, ce dominateur +de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices, +savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au +plus avancé des âges. + +«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de +si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta +sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possède les +saintes traditions. + +«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil; +va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle +métropole, et fais de la manière que mon père te l'a commandé. +Moi, de mon côté, j'accomplirai la volonté de mon noble père dans +l'endroit même, que m'a prescrit ce monarque aux oeuvres saintes. Il +serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes +les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même, +car il est notre parent, il est _plus_, notre père.» + +À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage: «Combien y +a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes +ennemis? Tu n'es pas troublé par la douleur et le plaisir ne +pourrait même t'enivrer de sa joie: tu possèdes l'estime de tous les +vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du +ciel. + +«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es +magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le +plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui, +doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que naître +et mourir. + +«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon +père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme +le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de +telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte, +où j'ai vu, d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son +épouse et Lakshmana: _oui, sauve-moi_! et prends en main le sceptre +de la terre!» + +Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait +ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie, n'en ramena +point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura +ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l'aspect d'une +constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les coeurs +se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie: +«Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on; et le peuple en +ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir +cette fermeté dans la promesse _donnée à son père_. + +Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le +gagner avec des paroles caressantes. + +Râma fit asseoir sur _le siége musculeux_ de sa cuisse le jeune +homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus, +à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre +d'amour, et lui tint ce langage: + +«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la +science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner +même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le +soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous +nos yeux dans leur conduite _invariable_. Tel qu'Indra fait pleuvoir +durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son +empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l'eau huit mois +par la puissance de ses rayons, _il faut toujours qu'un roi dise_: +«Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le voeu, +qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans +tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par +ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle +_ventale_. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe +également l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen +tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il +n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe +avec la chaîne des eaux, de même le devoir _appelé_ neptunien d'un +roi, c'est d'enchaîner _les brigands et_ les voleurs en tous lieux. + +«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie +dans les coeurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui, +et c'est l'obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans +relâche porte également tous les êtres, tel c'est pour un monarque +le devoir _appelé terrané_ de soutenir, _sans manquer même au +dernier_, tous les sujets de son empire. + +«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après +une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers +judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur +abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre, +l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse +qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère +a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis +d'elle comme un fils devant sa mère.» + +À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect +tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de +répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de +n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau +ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein +de sanglots, il tomba sur la terre. + +Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête, +Râma se recula vite, les yeux un peu troublés _sous un voile_ de +larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé +d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu +sur la berge d'un fleuve. + +Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé +de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les +instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes +pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer +d'amour les hommes, de qui l'âme est _sensible aux peines_ de +l'humanité! + +Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata +dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère, +consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est +assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous +tourmente nous-mêmes: allons! pars! _retourne dans Ayodhyâ_! Je ne +puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du _plus grand +des_ rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le +poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent +avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin +d'Ayodhyâ!» + +Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage: +«Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce +mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si +ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur, +au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais +sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas +cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant, +fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi, +qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause +de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de +dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.» + +«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune +homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le +consoler avec des paroles heureuses. + +Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui +apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand +le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire +des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent. +Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son +frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les +_tiges du_ graminée. + +Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré +la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était, +par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma, +ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les +affaires au gré de tout le monde.» + +L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à +ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au +magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté +dans ses voeux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie, +décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina +et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un +gigantesque éléphant. + +[Note 20: La cérémonie de l'investiture, que l'on trouve ici, +nous rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut +attribuée à l'invasion des peuples du Nord: mais d'où leur +venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des idées, qui +furent transvasées dans l'Occident.] + +Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha, +les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorète, honneur de la +famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans +son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut +impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de la +douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma +enfin d'incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères, +et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage. + + * * * * * + +Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta, +plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait +amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva, +Djâvâli, ferme dans ses voeux, et tous les ministres, honorés pour +la sagesse du conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent +alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le +Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse. + +Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de +cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches +métaux par milliers. + +Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage que +Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le +fils de race, le prince éminent par l'intelligence s'approche alors +de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête +les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque: +«As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton +affaire?» + +À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir, +fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le devoir: «Malgré +toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables, +ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez +lui ce langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir sans +mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans la vérité: +je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j'ai +faite à mon père.» + +«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles, +Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots +solennels à ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: «Tigre +des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes voeux et comme le devoir +incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront _la paix +et_ le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots +de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à +l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers +bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congédié +par le très-magnanime Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville +d'Ayodhyâ.» + +Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme, +l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: «Il est +immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils +en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d'un corps +humain.» + +Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se +mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du +solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours +de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le +chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de retour, étendit, +_comme en allant_, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux +et d'éléphants à la suite du sage Bharata. + +Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même +de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne +veuve du lion qui l'habitait. + +Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le +prince aux voeux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les +gouvaras universellement: «Je m'en vais habiter Nandigrâma; je vous +demande à vous tous votre avis: c'est là que je veux supporter toute +cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi +mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais +gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même.» +À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et +Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes: + +«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis dans ta bouche, +est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne +donnerait son approbation à ce voyage, dont l'amitié fraternelle +t'inspira l'idée, prince à la conduite si noble et qui ne t'écartes +jamais de ton amour pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces +paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses +ministres: «Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher. + +Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait toutes ses +inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientôt +à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le +village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint +ce langage aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet +empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui +sauront le gouverner sagement.» + +À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux +chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à +tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: «Apportez +l'ombrelle! Hâtez-vous d'en couvrir _cette chaussure, qu'ont +touchée_ les pieds du noble _anachorète_! Les souliers, ornés _de +cet emblème_, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est +de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher +dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour, +quand j'aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu'il m'a +confiés, et ce vaste empire _dont je suis investi_, c'est alors que +je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction +royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé +au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme +celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!» + +Après que Bharata, l'homme à la grande renommée, eut exhalé ces +paroles du fond de sa tristesse, il établit le siége de l'empire +dans Nandigrâma, qu'il honora de sa résidence avec ses ministres. +Dès lors on vit l'infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec +son armée, et ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète, +ses cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à +l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma, +exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour. +Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles +chaussures, fit apporter lui-même auprès d'elles le chasse-mouche +et l'éventail, _insignes de la royauté_. Et quand il eut donné +l'onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, _devenu_ +la première des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima +désormais tous les ordres. + + * * * * * + +Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour +condamner une plus longue habitation dans cette forêt: «C'est ici +que j'ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mères et les habitants +de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître +sans cesse dans mon coeur la douleur vive des regrets. En outre, le +camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici, a laissé deux +vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses +éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!» + +Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet +homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète +à son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel. + +«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un grand âge, +d'une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son +plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des +solitaires, charge-toi de l'accueil dû à la princesse du Vidéha. +Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu'elle +peut désirer.» + +Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ, ferme +dans ses voeux, et se hâta de lui dire: «Je suis la _princesse_ de +Mithila.» + +Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne, +et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «Je +veux, de ce pouvoir _surnaturel_, attribut de la pénitence, trésor +que m'ont acquis différentes austérités, je veux tirer un don +maintenant, Sîtâ, pour t'en gratifier. + +«Noble fille du _roi_ Djanaka, tu marcheras désormais ornée de +parures et les membres teints avec un fard céleste, présents de mon +_amitié_. À compter de ce jour, le tilaka, signe heureux _que_ tu +_portes sur le front_ va durer, n'en doute pas, éternel; et ce +fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère +Mithilienne, avec ce liniment que tu reçois de mon _amitié_, tu +raviras sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse aux +formes charmantes _fait les délices de Vishnou_.» + +La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent céleste des +vêtements, des parures et même des bouquets de fleurs, présent +incomparable d'amitié. Reposée de ses fatigues, la Mithilienne +accepta, dans toute la joie de son âme, une couple de robes d'une +propreté inaltérable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse +du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la +beauté. + +Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses adieux au +solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations du matin. + +Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé, les mains jointes, +leurs bénédictions pour son voyage, le héros immolateur des ennemis +pénétra dans la forêt, accompagné de son épouse et de Lakshmana, +comme le soleil entre dans une masse de nuages. + +Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères les carquois +tout resplendissants, leurs arcs et les deux épées, dont le +tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Râma et Lakshmana +s'attachent les deux carquois sur les épaules, ils prennent les +deux arcs à leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur +visite à _cette partie des_ ermitages _qu'ils n'avaient pas encore +vus_. + +Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux héros, armés de +leurs solides arcs, elle dit à son époux d'une voix tendre et suave: +«Râma, les hommes de bien atteignent à coup sûr une condition +heureuse de justice, au moyen d'une bonté qui les préserve +d'offenser aucun être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices +qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de +l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les +enfants de la colère. Le premier est le mensonge, que fuit toujours +l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultère avec l'épouse +d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimitié. + +«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont vaincu leurs +sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le sais, Râma, et la +beauté de l'âme inspire tes résolutions. On n'a jamais trouvé, +seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse: +combien moins ne peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins +encore séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma, ce +voyage à la forêt Dandaka. + +«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma bouche. + +«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec +ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent +dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques +flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le +bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui +et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à +l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de +guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent +dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang. + +«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui, +vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection +dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver +l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa +dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien +affilée. + +«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de +conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait +pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille +recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce +glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À +force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva +que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par +habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions +de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que +cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à +l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme +infernal. + +«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle +à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner. +Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu +as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les +Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité. + +«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices +militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir +maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus. + +«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse +d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé +le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile; +le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le +ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense +des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les +pénitences; _car_ le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel +enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à +ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien +connu dans toute sa vérité. + +«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune +frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.» + +Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que +venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces +termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir +est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec +amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi +Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par +toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que +l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que +tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans +la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur voeux sont venus +d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à _toutes les +créatures_! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur +plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne +peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde +par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour +dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés +au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent +dans _l'épaisseur des_ fourrés. + +«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi, +sont telles _qu'on devait s'attendre_, femme charmante, à les trouver +dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces +paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse, +c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à +celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.» + +Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie, +au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur. +Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix +célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant +on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma, +et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita: +«Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive +curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui +demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce _mystère_!» + +À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui +était comme le devoir même en personne, se mit à lui raconter +ainsi l'origine de ce lac: «On dit, Râma, que c'est l'anachorète +Mandakarni, qui jadis, grâce au pouvoir de sa pénitence, créa +ce bassin d'eau, nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand +solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule +nourriture, soutint dix mille années une pénitence douloureuse. +Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux, Indra même à leur +tête, de s'écrier: «Cet anachorète a l'ambition de nous enlever +notre place!» Cinq Apsaras du plus haut rang et parées d'une +toilette céleste furent donc envoyées par tous les dieux, avec +l'ordre même de jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées +dans ces lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille +gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète +enchaîné au voeu de sa cruelle pénitence. + +«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trône des +Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce +grand ascète, de qui le regard embrassait le passé et l'avenir du +monde. Les cinq Apsaras furent élevées à l'honneur d'être ses +épouses et l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible. +Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et, +fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète des travaux +de sa pénitence. Ce grand bruit, que vous entendez là, ce sont les +jeux de ces bayadères célestes; ce sont leurs chansons ravissantes +à l'oreille, qui se marient au _son cadencé des_ noûpouras et _des_ +bracelets.» + +À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà une chose +admirable!» s'écria le Daçarathide à la force puissante et son +frère avec lui. + +Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un enclos +circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des habits +d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné de son +frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres +variés, où tous les anachorètes _s'empressent de_ lui offrir les +honneurs de l'hospitalité. Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs +ermitages, le Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun +de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un +après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage +porter lui-même les hommages de sa présence à leurs pieds. Là, +il demeurait un mois ou même une année; ici, quatre mois; ailleurs, +cinq ou six. Chez l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez +l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-là, +huit mois: d'un côté, il habita une couple de mois; d'un autre, la +révolution entière d'une année; plus loin, un mois, augmenté d'une +moitié. + +Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de _candides_ plaisirs +dans les ermitages des anachorètes, il vit dix années couler pour +lui d'un cours fortuné. + +«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du saint Agastya: +entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce au rishi mon arrivée chez +lui avec Sîtâ.» + +Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne son frère, +Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles: + +«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein de force, +est appelé Râma: ce prince éminent est ici et demande à voir +l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le _compagnon_ +dévoué et le frère puîné de ce resplendissant héros avec lequel +et son épouse je viens ici moi-même pour visiter le saint ermite.» + +À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit l'homme riche en +pénitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entré dans +la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les +mains réunies en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi +Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom Râma, attend +avec son frère et son épouse à la porte de ton ermitage. Il désire +voir ta révérence; il vient ici lui apporter son hommage: +fais-moi connaître, saint anachorète, ce qui est à faire dans la +circonstance à l'instant même.» + +À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Râma venait +d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidéhaine: +«Quel bonheur! s'écria-t-il; Râma aux longs bras est arrivé chez +moi avec son épouse: j'aspirais dans mon coeur à son arrivée +ici même! Va! que Râma, dignement accueilli avec son épouse et +Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas +fait entrer?» + +Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de +l'homme aux oeuvres saintes, tout rempli de gazelles familières. +Alors, environné de ses disciples, tous vêtus de valkalas +tissus d'écorce et portant des manteaux de peaux noires, le grand +anachorète s'avança hors _de la chapelle_. À l'aspect de cet +Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids +d'une cruelle pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à +Lakshmana: «C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel qui +sort _du Sanctuaire_ et vient au-devant de nous, arrivés dans son +temple. + +«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!» À ces mots, +le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de joie, il prit avec sa +belle Vidéhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis, +s'étant incliné, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il +seyait à la civilité. + +Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux Raghouide +courbé respectueusement: «Assieds-toi!» lui dit cet homme à la +bien grande pénitence; et, quand il eut honoré son hôte d'une +manière assortie aux convenances et suivant l'étiquette observée à +l'égard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma, +je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous +soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter vos hommages. Fils +de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chère Vidéhaine? +En effet, Sîtâ est d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait +quitté ses plaisirs. + +«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle fait une +chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la +nature des femmes.» + +À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort comme la vérité, +de joindre ses deux mains et de répondre au saint en ces paroles +modestes: «Je suis heureux, je suis favorisé _du ciel_, moi, de qui +les bonnes qualités, réunies aux vertus de mon épouse et de +mon frère, ont satisfait le plus éminent des anachorètes et lui +inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles +ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux et content +sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.» + +Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des +anachorètes, le Devoir même en personne, le sage Agastya réfléchit +un instant et lui répondit en ces mots d'une grande sagesse: +«À deux yodjanas d'ici, Râma, il est un coin de terre, nommé +Pantchavatî, lieu fortuné, aux limpides eaux, riche de fruits +doux et de succulentes racines. Vas-y, construis là un ermitage et +habite-le avec ton frère le Soumitride, observant la parole de ton +père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entièrement, +jeune homme sans péché, grâces au pouvoir acquis par ma pénitence +non moins qu'à mes liens d'amitié avec Daçaratha. + +«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles: il vous faut +marcher au septentrion de cette forêt et diriger vos pas vers ce +banian. De là, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette +montagne, qui n'en est pas très-loin, vous y trouverez ce lieu, +qu'on appelle la Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute +céleste.» + +Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre +avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au +solitaire, de qui la bouche était celle de la vérité. Puis, l'un et +l'autre Kakoutsthide, ayant reçu congé de lui, se prosternent à +ses pieds et partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils +doivent habiter. + + * * * * * + +Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de +Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavatî, +et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: «Mon enfant, lui +dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois +le jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son père, +lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il +jouissait d'une santé prospère. Ensuite Râma lui dit, stimulé par +la curiosité: «Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est +ta race et ta lignée.» + +À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyénî mit au monde +une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut _nommée_ Vinatâ, et +d'elle naquirent deux fils, Garouda et _le cocher du soleil_, Arouna. + +«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti: sache, +dompteur _invincible_ des ennemis, que je suis Djatâyou, _le +petit-fils_ de Çyénî. Je serai, si tu le désires, ton fidèle +compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces bois, quand Lakshmana et +toi vous serez absents.» + +«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre; puis il +embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ouï raconter +mainte et mainte fois l'amitié de son père avec Djatâyou. Alors ce +héros, plein de vigueur, ayant confié Sîtâ la Mithilienne à +sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavatî en +compagnie de l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure. + +Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire des animaux +carnassiers de toutes les sortes, il dit à Lakshmana, son frère, à +la splendeur enflammée: + +«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres tout en +fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un ermitage comme il +faut! Non loin se montre, festonnée de lotus aux senteurs les plus +douces et brillants à l'égal du soleil, cette pure et charmante +rivière de Godâvarî, pleine d'oies et de canards, embellie par +des cygnes et troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à +moyenne distance. + +«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille qualités! +Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre +compagnon.» + +À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère une très-jolie +chaumière de sa main, qui terrasse les héros des ennemis. +Intelligent _ouvrier_, il bâtit pour le noble héritier de Raghou +une grande cabane de feuillages charmante, jolie à voir, tout à fait +ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit à la rivière de +Godâvarî, se baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir. + +Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et sacrifié dans +le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble +enfant de Raghou. Celui-ci vint avec Sîtâ, vit la hutte de feuilles, +délicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprême. Dans +son enchantement, il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui +tint ce langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une +vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un si grand +ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement de moi comme un +présent d'amitié. Nos ancêtres, mon ami, seront tous sauvés +par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la +vertu.» + +Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de qui +l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable de +Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère, habita quelque +temps ces lieux riches de fruits et parés de fleurs, comme un second +Indra au sein d'un autre paradis. + + * * * * * + +Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de pénitence +une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aimée +saison. Un jour, s'étant levé pour ses ablutions au temps où les +clartés du matin commencent à blanchir la nuit, il descendit à la +rivière de Godâvarî. Le fils de Soumitrâ, son frère, le front +incliné, une cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ: +«Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut +toujours agréable, où l'année brille, comme parée de _ses plus +nombreuses_ qualités. + +«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de fruits; les +eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agréable. _C'est le +temps où_ ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honoré les +Dieux et les Mânes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés +de leurs souillures. + +«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté: ils ont des +passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont +pleins de charme, quand le temps amène le milieu du jour. Maintenant, +frappées d'un soleil sans chaleur, couvertes de gelée blanche, +frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées +_la nuit_ fait briller au matin les forêts désertes. + +«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous arrivent, +enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît maintenant sous +l'aspect d'une _autre_ lune. Sa chaleur, insensible au matin, paraît +douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore +d'une rouge qui tourne légèrement à la pâleur. + +«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata, +consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir même en personne, se livre +à de _pénibles_ mortifications. Abandonnant et son trône, et +les voluptés, et toutes les choses des sens, se frustrant même de +nourriture, ce noble pénitent couche sur la froide surface de +la terre. Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement +rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même au fleuve +Çarayoû, mais son coeur s'élance vers cette rive où nous sommes, +pour y faire avec nous ses ablutions. + +«L'homme n'imite point les exemples que lui donne son père, mais le +modèle qu'il trouve dans sa mère,» dit un adage répété de bouche +en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mène est à rebours +du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî, +notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut +pour époux Daçaratha, peut-elle être ce qu'elle est?» + +Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles au juste +Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait toujours la médisance, +l'interrompit en ces termes: «Tu ne dois pas, mon ami, infliger +ton blâme devant moi à cette mère, qui tient le milieu entre +les nôtres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des +Ikshwâkides.» + +Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de +la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses ablutions avec son +jeune frère et son épouse. + +Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et +les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait +à l'horizon. + +Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse et le fils +de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî et revint à +son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière, entre Sîtâ et +Lakshmana, son frère, il s'entretint avec eux sur différentes +matières. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi +des vautours se présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou: + +«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au +grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne +en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à +l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, _vaillant_ +meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis. +Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je +reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.» + +À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux: +«Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de +revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le +fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et +rentra dans sa chaumière avec Sîtâ. + +Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ, +soeur de _Râvana, le_ démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un +mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs +bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus. +À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut +enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint +hideux, un caractère méchant, cette ignoble _fée_, cruelle à +servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à +quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom. + +Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche +du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de +femme, lui tient ce langage avec un _doux_ sourire: «Qui es-tu, toi +qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une +épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable, +séjour des Rakshasas?» + +À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se +mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi +nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils +aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ, +mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir, +je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à +la voix de ma _belle_-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous +les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri +elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc, +toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus +terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu +es, quelle est _ta_ famille, et pour quel motif je te vois errer seule +ici et sans crainte.» + +À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit +alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une +Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me +promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands +l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les +autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des +Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a +répudié les moeurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé, +à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la +vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble, +Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ? +Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton +égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et +douée, comme toi, des avantages de la beauté. _Laisse_-moi dévorer +cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né +après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu +seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la +contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là +des bois enchanteurs.» + +Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le +héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite +Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces +mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer: + +«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de +ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon +frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon +caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un +époux assorti à cette beauté, _dont je te vois si bien douée_; il +est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il +est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.» + +À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté, +quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana: +«Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une +épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener +avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.» + +À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans +l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit +en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de +servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté +de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente +perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a +qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que +l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux +grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.» + +Il dit; à ces mots de Lakshmana, _qui semblait deviner, sous la +métamorphose de la méchante fée_, ses dents longues et saillantes +avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce +qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers +ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et, +folle d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi de +l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère: sois donc +mon époux un long temps! Que t'importe cette Sîtâ?» + +Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit +sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du +faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue +dans le ciel contre _la belle étoile_ Rohinî. Aussitôt que Râma +vit la Rakshasî lancée comme le noeud coulant de la mort, il arrêta +la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec +colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer +d'aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel +ami! c'est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort! +Chasse à l'instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme +dans sa conduite et folle au plus haut degré.» + +À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée +sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le +nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce +Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au +fond du bois, comme elle était venue. + +Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force +terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au +milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même +tombe du haut des cieux. + +À la vue de sa soeur étendue à terre, inondée par le sang, le nez +et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux +rouges de colère: «Qui donc t'a mise dans un tel état, toi qui, +douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort, +où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les +Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède +une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse +mutilation?» + +Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère, +Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient +bégayante: «_J'ai rencontré_ deux jeunes gens pleins de beauté, +aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus, +et doués de tous les signes où l'on reconnaît des rois. Habillés +de peaux noires et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas, +et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes. + +«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille gracieuse: +la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me +disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses +deux compagnons, mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme +une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris, +malgré ma résistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est +toi, qui es mon protecteur!» + +À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze +Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: «Deux hommes, armés +de traits, vêtus de peaux noires et d'écorces, sont entrés avec une +femme dans l'épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas +que vous n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma soeur en +veut boire le sang.» + +Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la +furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés +par le vent. + +À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: «Fils de +Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la +vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine, +jusqu'à ce que j'aie terrassé dans le combat ces Rakshasas +féroces.» Dès qu'il eut ouï ces paroles du héros à la force +sans mesure: «Oui!» répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la +_royale_ Vidéhaine. + +Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné +richement d'or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il +adresse aux Démons ces paroles: «Retirez-vous d'ici! Vous ne devez +pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie: +retirez-vous, Démons nocturnes! » + +À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et +les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à +Râma; eux, qui avaient l'audace du crime, à lui, qui avait celle de +l'héroïsme: + +«Tu as fait naître la colère au coeur de Khara, notre bien +magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans +le combat!» + +Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent +sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan +rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec +colère maillets d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain +avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze +Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat, +il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches +acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour +but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit +pareil au tonnerre de la foudre. + +Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or, fendent l'air, +qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des grands météores +de feu. Ces flèches, semées d'yeux, telles que les plumes du paon, +traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre, +où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une +_molle_ taupinière. + +Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois, après qu'ils +eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la +terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et +jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit +rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la +région où demeurait son frère à la force puissante. + + * * * * * + +À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds +de son frère, Khara, d'une voix nette et pleine de colère, dit à +cette femme revenue, sans qu'elle eût accompli son dessein: «Quand +j'ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers, +qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des +larmes? + +«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidèles, +attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté mes ordres, ne +fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la +cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux +dévastés par des larmes?» + +La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de +larmes et lui répondit en ces termes: «Ces héros des Rakshasas, que +tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés +avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect +de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à +la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis +troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout +que terreur, me réfugier sous ta protection! + +«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue +s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas. +_Autrement_, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi, +lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta +main aujourd'hui même!» + +À sa cruelle soeur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant +Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des +Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est _tout simplement_ qu'un homme, +un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt, +aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour +ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur! +Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires +demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le +sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur +la surface de la terre! + +«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt +faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs +tendres, fines, délicieuses.» + +La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient +à son coeur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut +rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur +des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et +vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat! + +«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le +sang de Râma sur le front même de la bataille!» + +À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ +flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui +s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler +quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité +formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans +les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur +aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une +volupté de tourmenter le monde.» + +Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de +Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé +d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la +diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où _l'orfévre +habile_ avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des +montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des +étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué +d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de +lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits. + +Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé +dans son char, ils se tinrent _attentifs à sa voix_, rangés autour +de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée, +pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux +cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «_En avant_! +sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et +tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à +celui du grand Océan. + + * * * * * + +Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui +s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie +sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang. + +Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge, +l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque, +ressemblait alors au tison ardent. + +Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où s'annonce +le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs, +se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où +Khara s'avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa +clarté, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de +son armée d'étoiles. + +À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se +levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit +en riant à tous les Rakshasas: «Je ne fais nul cas de ces pronostics +horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus +certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!» + +En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat, +et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des +Gandharvas, et les célestes choeurs des Apsaras. + +Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans +le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les +sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides tint à l'autre ce +langage: + +«Héros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa +défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais, +dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser +aux possibilités futures, comme s'il avait à craindre une infortune. +Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends +Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne, +environné d'arbres et d'un accès difficile. Reste là, bien muni +d'armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l'horrible terreur des +événements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes +yeux.» + +À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses +flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d'un +accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte +avec Sîtâ: «Bien!» dit Râma, qui attacha alors solidement sa +cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure +aussi brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui +vient à son lever de chasser les ténèbres. + +De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait +également pleine de bannières, de cottes maillées, d'épouvantables +armes, et poussant de profondes clameurs. + +Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les +côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour +le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées +du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute +l'atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince +avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère +ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard, +aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga. + +À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent +dans une profonde stupéfaction et s'arrêtent, quoique altérés de +combat, immobiles comme une montagne. + +À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée +glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une +voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à +traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme +entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle +raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse +rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses +armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la +terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné +de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le +front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son +pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux +ennemis.» + +À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son +char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur +l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara +poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança +derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont +l'orage entrechoque de grands amas. + +Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber +sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles, +variés dans les formes. + +Il en reçut toutes les flèches _d'un air impassible_, comme l'Océan +reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels, +Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les +coups nombreux de la foudre enflammée. + +Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés +d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la +mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les +phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière +aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents. + +Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies +entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la +terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas. +Ailleurs, tranchées par les dards _en forme de croissant_, les têtes +des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite +convulsivement ses lèvres pliées. + +En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de _son frère_ +Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau +d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par +les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la +vigueur épouvantable, au coeur plein de courage: «Héros, que l'on +ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je +vais précipiter au séjour d'Yama cet _audacieux_ Râma, tout fils +qu'il est du roi Daçaratha!» + +Quand Doûshana eut aiguisé leur courage _émoussé_ et rendu à +l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton +de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi +s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans +crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent +eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles. +Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et +les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur +de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé +toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir _sans relâche_ à +coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce +reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il +jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et +les bras et les têtes. + +Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la +vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille +à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue +de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée +de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les +créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher +écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres +de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur +le _vaillant_ Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer +contre le puissant Indra. + +Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de +lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux +flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui +se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue, +échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec +le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son +temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses +deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu +ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa +massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui +criant: «Bien! bien!» + +Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des +flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le +Niraya[21], le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les +uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les +autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les +dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze +milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il +était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme. + +[Note 21: Le Tartare indien.] + +Le Rakshasa nommé Triçiras, _ou le Démon aux trois têtes_, se jeta +devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le +front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage: +«Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici +promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes +coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il +sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur +belliqueuse et reste spectateur un instant.» + +Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même +à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en +soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu +congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc +et s'avance le front tourné en face de Râma. + +Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois +têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où +chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau. + +Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front +du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec +dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc: +maintenant reste ferme devant moi, _si tu l'oses_!» + +À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de +Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier +plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches +de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les +coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son +drapeau arboré. + +À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux +mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement +rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine +eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char, +qu'il fendit le coeur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince +aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre +avec six dards acérés. Vomissant un sang _hideux_, sa vie tranchée +par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande +montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute. + +À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le coeur de +Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des +batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits, +il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait +anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée +d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien +magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement +de la peur s'empara de Khara lui-même. + +Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant +courage, affermit son pied de nouveau pour le combat. + +Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches +courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles à des +serpents _de flammes_. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphère avec les +gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches +de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants +d'étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches +aiguës que Râma et Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il +arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses +éclairs. + +Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix +flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci, +enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine +du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser +l'ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards +si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le +Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier allumé. +Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même, +sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce +dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les +deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux +par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux +pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama, et ce héros à la grande +force en mit sept pour casser l'arc et les traits _aigus_ dans les +mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard +et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont +l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier. + +Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie, +Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement +appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix _menaçante_ du Rakshasa, +retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux +mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens. + +Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre +enflammé, sa massue ornée de bracelets d'or, énorme, ardente, +horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand +météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le +voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres. +En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente +pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime +Kouvéra. + +Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette +massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable à un +serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme. +Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans +son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur +elle-même. + +La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et +consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un _globe de_ feu +allumé. + +En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide +_généreux_ des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d'une +voix terrible: «Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir +impatient de ma mort: «Je boirai ton sang!» tu les vois démenties +à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue, +consumée par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a +frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la +terre.» + +«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère bas, à +la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je +te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme +abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans +la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible +tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi, +fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature +abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!» + +À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les +côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils +contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à +la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords +évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un +cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant: +«Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de +flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante +colère, _un désir impatient_ de tuer Khara dans cette bataille. Tous +les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis, +Râma les tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes +courbées. + +Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le +Démon avec un millier de traits dans un _dernier_ combat. + +Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit +au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes, avec ces +acclamations: «Bien! bien!» Une pluie de fleurs tomba au milieu du +champ de bataille sur le front même de Râma, et l'on entendit _le +ciel_ crier à tous les points cardinaux: «Le scélérat est mort!» + +Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu'il +avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet +ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient +tous les ermites rassemblés _autour de sa personne_. + + * * * * * + +Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués, +lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la +terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d'autres, Râma +l'avait accompli seul, à pied, avec son bras d'homme, elle courut +pleine d'épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère. +Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le +fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde, +trônant sur un siége d'or, élevé par-dessus tous et brillant à +l'égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l'a déposé +tout flamboyant sur un autel d'or. Çoûrpanakhâ le vit, environné +de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux +couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes +naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or épuré, +ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche +toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une +montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats +aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes. +Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les +guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux +les nombreuses cicatrices des plaies qu'Aîrâvata[22] lui avait +infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples +que le disque _acéré_ de Vishnou avait laissées en tombant sur lui +dans ses combats avec les Immortels. + +[Note 22: Éléphant céleste, la monture d'Indra.] + +Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse +jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le fléau du monde: +«Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses +désirables, tu ne songes pas qu'il est né pour toi un danger +terrible, auquel il est bien temps de songer. + +«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas! +Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le +Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d'homme, a moissonné +quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité +est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de +la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé +même ta province du Djanasthâna! + +«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux qui +disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un danger terrible +s'était allumé dans ton empire!» + +Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces +questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma? D'où vient ce Râma? +Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il +pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec +quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur +le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui?» + +À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à +raconter ce qu'elle savait de Râma suivant la vérité: «Râma est +le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son +vêtement est un tissu d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa +beauté est égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets +d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches de fer +enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze +milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé +sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine, +seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: «C'est une femme!» +a dit Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser +ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur, +vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de +signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c'est Lakshmana. + +«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si +déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse +légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute +la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit +Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme +qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour, +il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les +Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à +elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi, +Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux +digne de Sîtâ. + +«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des +Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il +te promet.» + +Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son +plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages +et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il, +arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son +dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son +char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta +cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!» + +À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant +même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais, +orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte +sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre +volonté, _quoique_ attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des +visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers _l'Océan_, +souverain maître des rivières et des fleuves. + +Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire, +pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit +un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ, +une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de +toute nourriture. + +Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha +les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le +discours lui tint ce langage: + +«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma +bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction, +c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de +Naîrritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un +compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici +ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin; +accomplis ma prière. + +[Note 23: Géants ou Démons.] + +«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère, +Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma soeur, Triçiras, +ce Démon vigoureux, _toujours_ affamé de chair _humaine_, et +d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un +trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et +s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués +au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses +épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient +maintes fois signalés en frappant le but _avec le javelot ou la +flèche_. + +«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force +immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec +Râma, qui les a complètement battus dans la guerre. + +«_Oui_! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme, a couché morts +sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches, +semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre +qui s'était allumée sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune +parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana +et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le +bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka. + +«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas +le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte +un vêtement d'écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse +avec lui et son bras est armé d'un arc! + +«Il a, _dis-je_, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c'est +une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de +beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi! +dans le Djanasthâna, d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde: +sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon, +debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas +tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête. + +«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté d'argent, +rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de +Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu'elle t'aura +vu sous la forme de gazelle: «Prenez vivante cette _jolie bête_!» +dira-t-elle à son époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros +partis, l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise _la belle_ +Sîtâ sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec +le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle +a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité +de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le +Djanasthâna, il n'en était pas un qui fût égal à toi, sans +excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et +Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé +Sîtâ et donné à ma soeur la joie de cette vengeance, quand le rapt +de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur +de Râma, alors mon âme au comble de ses voeux goûtera le plaisir en +toute sécurité.» + +L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande +lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-même, +parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à +Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité. + +«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que +des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un +homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile. +Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute +comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable, +soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s'allume +entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va +flotter dans un extrême péril. + +«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la +terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas +tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi +Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le +ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ! + +«Râma n'est pas un coeur dur, mon ami, ce n'est pas un insensé; il +n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas +vrai, ou tu as mal entendu. + +«Ayant su que _l'ambitieuse_ Kêkéyî avait trompé son père, +de qui _toute_ parole était une vérité: «Je ferai _ce qu'il a +promis_!» dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus +il partit aussitôt, pour les forêts. C'est par le désir de faire +une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu'il abandonna +son royaume et ses voluptés pour s'exiler dans la forêt Dandaka. + +«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est +défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c'est comme si tu +voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma +cette épouse d'un sang égal au sien, cette _noble_ bru du _roi_ +Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile +chez les treize immortels! + +«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta +vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la +vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi +Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus +chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible +d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les +bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu +allumé! + +«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un +juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires +sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte +dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il +te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi +Tridjatâ, _la femme anachorète_, exempte de tout défaut, parvenue +à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle, +roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes, +que dut naturellement verser dans ton coeur ce qui est arrivé, soit +à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à +Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter, +excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de +ton coeur.» + +Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes +paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir +se refuse au médicament: + +«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans +utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé +dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent +la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à +des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est +qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa +mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu +des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que +j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre, +cette _belle_ Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est +une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon coeur: les +Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y +effacer! + +«_Si tu ne fais pas la chose de bon gré_, je te forcerai même à la +faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec +les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, _grâces à toi_, mon +dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur +et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle +sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette +affaire est arrêté de manière que nous devons manoeuvrer _de +concert, mais_ séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon +courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger +redoutable dans ce Râma, de qui l'_univers_ a déserté la fortune? + +«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes, +n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air, +aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu +des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de +l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu +fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur +de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les +efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana. + +«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside +aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il +encore t'inspirer de l'inquiétude? + +«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de +la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse +comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui +est convenable ou ce qui te plaît davantage.» + +Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha, +le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères: +«Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné +cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la +ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit +avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te +fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage, +tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans +l'étreinte d'un rival plus fort que toi! + +«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent, +eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le +penchant du précipice, où te voilà monté _pour y tomber_. + +«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre +avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton +armée? + +«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle +devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de +ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux +âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents +qui viennent de leurs amis. + +«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si +ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras +tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne +dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à +l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, _trop_ +ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je +faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce +que tu veux! + +«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des +Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la +chose qu'il désire; possible ou non!» + +Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai _ce que +tu veux_,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il +une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce +Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que +ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt? + +«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie +mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma +puissance? + +«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et +d'intelligence, ta _forme empruntée de gazelle_ est taillée pour +la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à +disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés +dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons +de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement +et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine +sécurité et l'âme enivrée de notre succès.» + +Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il +y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme +troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé: +«Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il +eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des +Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage: +«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de +toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature. +Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué +lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt +Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha +l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char +magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa +main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné +de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous +amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa +promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et +devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or +variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme +le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or, +autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front. +Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma. + +Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces +pensées en lui-même: + +«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel, +doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non: +il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma +et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer +l'obéissance à ma vie même.» + +Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait _sans +réserve_ le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais +la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma +et de Sîtâ. + + * * * * * + +À la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois, +resplendissante du vif éclat de l'or, parée _de fleurs_, aux flancs +variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or, +aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de +lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les +couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un +corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration. +La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout +émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de +perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec +une splendeur pareille à la route étincelante des constellations, +adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour +exorde un sourire: + +«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres +admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice +amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à +tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces +gazelles d'or! + +«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir +doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or! +J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes; +mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps +_si charmant_.» + +À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce _noble_ taureau +_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de +Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître +à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause, +vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du +monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de +cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle +avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai +enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais, +toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici! + +Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope +céleste[24], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une +fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère: +«Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un +Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de +saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés +d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse +furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle. + +[Note 24: La tête d'Orion, appelée MRIGAçIRAS, _tête de +gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphère +indienne.] + +«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le +monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle? +Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail, +lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie +gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie: +c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.» + +À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme +fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana +et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le +coeur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante; +elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu +d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies +à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je +n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal, +ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur, +comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes. + +«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête, +elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant, +comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil +dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle +servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynoecée. +Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux +à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins +nous prêtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans +mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal, +abattu _sous ta flèche_.» + +Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de +cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à +Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ, +est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour +la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les +bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha, +il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à +la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en +pourrait-on voir sur la terre! + +«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds +sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes _sur l'or de son +pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs. +En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté +nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de +nacre et de perle? + +«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me +dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si +elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les +forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux, +c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort +donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse +leur arc sans pareil! + +«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais +toi, héros, veille ici d'un oeil sans négligence sur la princesse de +Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces +lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en +mille formes!» + +Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces +recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la +gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et +courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés _sur les +épaules_, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse +attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt. +Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même +de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon, +agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la +forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le +Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici! +elle s'approche!» + +Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle +passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége +le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle +est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête; +tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette +avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait +donc ainsi par toute la forêt. + +Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie, +marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à +peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la +main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se +laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se +montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par +une longue distance. + +Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le +Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande +forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans +toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît +et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le +Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle +vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et +là toutes les parties du bois immense. + +Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé +sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles, +s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin +sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près +d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de +la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense +vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces +flèches. + +Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de +son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant, +enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et +le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le coeur de +Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable, +l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la +flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut +ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné +de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des +bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de +pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une +fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet +artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de +Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il +encore dans la grande forêt. + +À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée: +«Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour +de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il +serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par +Lakshmana!» + +Mârîtcha, quittant sa forme _empruntée_ de gazelle et reprenant sa +forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie, +qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre, +d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers +Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces +horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce +cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée, +par le même chemin qu'il était venu. + + * * * * * + +À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la +voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce +que devient le noble fils de Raghou; car et mon coeur et ma vie me +semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de +Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours +vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé +sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des +lions!» + +À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son +exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières +toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux +que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous +les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de +mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi +donc, reine, ce trouble qui t'émeut?» + +Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à +l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi +Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as +d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de +Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans +une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à +cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma +bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon +époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends +ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que +feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne +cours aider l'_infortuné_ Raghouide?» + +À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin, +Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante, +dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et +les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou +les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les +terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer +avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand +Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne +sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis +te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes +mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par +le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner +ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de +sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais +échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!» + +À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit +en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana: + +«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables, +tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles +ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez +des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des +ennemis cachés!» + +Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme +semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit +à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que +Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe +et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer +une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs, +Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une +parole injuste dans la bouche des femmes. + +«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise +nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me +tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!» + +Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ, +qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui +dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en +vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi, +femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces +bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se +manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à +mon retour ici te voir avec Râma!» + +À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée +de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon +Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai, +ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un +bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de +mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces +mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée +de chagrin, à battre des mains sa poitrine. + +Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes +de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame +aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce +frère de son époux. + + * * * * * + +Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti +après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour +ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit +aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle +Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il +s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux +frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur +du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette +beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre +aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette +pensée dans son esprit en démence: + +«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant +visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès +d'elle!» + +Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui +s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste +Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était +couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux +rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié +sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple +bâton. + +À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses oeuvres et par sa +vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui +végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées +pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent +retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi +des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî +d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir +_ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les +volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la +Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du +Djanasthâna. + +Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de +Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant, +vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui +ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme +assortie. + +Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres +_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une +pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana, +noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de +feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle +ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde +obscurité. + +À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait +en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme +fascinant le coeur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour, +le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les +prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune, +aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un +long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une +statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans +les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à +la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la +princesse aux membres tout rayonnants: + +«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage, +cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme +un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune +fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande +portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à +voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur +ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu +l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu +as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à +la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma +belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont +fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un +brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante, +et rien n'est plus joli à voir, femme _chérie_ à la figure +enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré, +mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe +dessinée suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites +sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie +avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds, +qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une +beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les +doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches +couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux +dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes +grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille +qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu +sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une +Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la +beauté! + +«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et +là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais +magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages +mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent +seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus +noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des +époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux +yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la +vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même +dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit +que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits +sauvages. + +«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des +Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô +toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces +Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point +une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais +ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure +des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!» + +Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi +Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de +peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante, +aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à +soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana, +caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui +offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle +apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_ à manger des +aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché +sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit +alors invité par Sîtâ avec un langage _franc et_ sans réticences, +le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette +fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses voeux. + +Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que +Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la +fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est +Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière +le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines +dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé, +le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea +convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis +qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine +ambitieuse au coeur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon +beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme +une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus +au vieux monarque. + +«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que +je ne l'aie obtenue_: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie! +Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur, +dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même +cérémonie soit destinée à sacrer _mon fils_ Bharata; que Râma +s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste +quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un +habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant +pour les bois, et que l'on sacre Bharata! + +«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père, +la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut +pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme, +pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son +bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de +Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur, +Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire +une chose agréable à Kêkéyî. + +«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre, +Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions: +«Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père: +«Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre, +_m'a-t-il dit_, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire, +fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels +seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la +parole de ton père.» + +«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui +répondit: «_Je le ferai!_» en présence de son père. Râma est +toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point +de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, _saint_ +brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle. +Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme +éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux +remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de +son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit +ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande +vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc +à la main, Râma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_. + +«Ainsi, une _seule_ parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois +du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux +des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout +remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible +d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus +beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi +quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi +vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint +ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la +conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.» + +À ces mots de Sîtâ, la _charmante_ épouse de Râma, le vigoureux +Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces +termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu +le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû. +C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse +métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et +les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on +appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres +de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le +frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs; +je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya +était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils +de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don +_incomparable_, celui de prendre à mon gré toutes les formes et +de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le +monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est +_encore plus_ célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la +nature de mes oeuvres[26]. + +[Note 25: C'est-à-dire _Decem habens colla_.] + +[Note 26: _Râvana_ veut dire _qui fait pleurer_.] + +«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à +la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut +rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ, +la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une +montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts +pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément +creusés, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles +terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî, +la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint +imite la couleur des sombres nuages. + +«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente +yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses +riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de +_revenir jamais_ habiter ces bois.» + +À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit +avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai +fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est +aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le +vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi, +à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même +ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de +l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir +à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est +aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de +toucher les rayons du soleil! + +«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie, +c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi +des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en +fureur même! + +«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la +différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la +différence qui existe de toi à mon noble époux! + +«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main, +ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la +divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne +pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler +la foudre!» + +C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit +cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en +lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a +brisé. + +Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa +forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant +ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses +placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_ +réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait +un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion, +les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les +cheveux enflammés. + +Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux +resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais +qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi +pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même +pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui +t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que +tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me +tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force +de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan _comme une coupe_: +je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais +offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre +même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis _ton_ +maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui +je veux les biens que l'on désire!» + +Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par +l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux +la brillante Rohinî[28]. + +[Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.] + +Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit +alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma! +Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des +Rakshasas, ton dernier soupir!» + +À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma +d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages. +Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine +avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils +contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit +la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les +deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se +vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À +moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À +moi Lakshmana!» + +À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense +vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités +du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une +fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé +de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans +les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol +rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents. + +Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la +magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé +de ses ânes _merveilleux_. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec +une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et +la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit +et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le +quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de +son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de +sa carrière. + +Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe +l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne +appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!» +mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_. + + * * * * * + +En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux +retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le +monarque des oiseaux, _Djatâyou_, à la grande splendeur, au grand +courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte +comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation, +entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son +coeur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa +_vieille_ amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un +char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages. + +Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre +tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la +Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de +feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère, +s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile, +tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit +à planer sur la route de son char: + +«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom +est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique +devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force +immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as +maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un +oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un +combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance, +et tu n'en sortiras point vivant! + +«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme +qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de +protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil, +d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas +de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche! + +«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on +t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on +donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette +âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni +dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour +venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et +si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit +coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour +tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à +tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la +vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce +noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son +épouse? + +«Lâche promptement l'_auguste_ Vidéhaine, ou je vais te consumer de +mon regard épouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut +consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié +au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que +la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne +faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et +l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour +amener sa ruine! + +«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je +gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je +suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une +cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui, +ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!» + +À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour +Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants +et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, _agitant_ +ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança +furieux sur le roi des oiseaux. + +Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant +pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande +force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre. + +Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots +épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes +aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé +dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat _sans bouger_ ces +dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère, +déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit +sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres. +Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de +sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées +d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre +aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches +empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans +penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses +blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup. + +Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant +les deux ailes sur la tête _de son ennemi_, il en battit avec une +fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de +briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand +il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et +pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un +agile essor. + +Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème +céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines: +le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur +les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque +du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux +caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le +héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le +grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et +au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un +mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa +le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre +pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta +son cadavre hors du véhicule fracassé. + +Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son +attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses +bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana +descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres +d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui +crièrent-ils. + +Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait +le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana +l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par +l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il +s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours, +Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le +Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint +ce langage au ravisseur: + +«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au +vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une +victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le +dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le +champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche +le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana, +et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant +Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les +Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point +oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un +habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!» + +À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas +lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as +fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce +que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas +davantage!» + +À ces paroles _fières_, le plus éminent des oiseaux lui répondit +sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de +vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en +iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente, +vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans +l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!» + +À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste +volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du +Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux +dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du +cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et +mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés, +le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue +_avec impatience_, quand le conducteur est monté dessus _et lui fait +sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna +tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant, +Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui +donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il +arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans +tous les yeux de ses dix têtes. + +Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit +lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son +côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés +avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette +guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le +vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds, +abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le +roi des vautours. + +Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne +dura qu'un instant. En effet, Râvana, _dégagé_, leva son épée, il +perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de +l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses +ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba +rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie. + +Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la +Vidéhaine, _profondément_ affligée, courut à lui comme elle eût +fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à +l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps +semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où +Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit +dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu +par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide +mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits. + +«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui +même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans +une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera +aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand +malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la +main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!» + +Une et deux fois elle appela Râma, et _Kâauçalyâ_, sa belle-mère, +et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait _en vain_ +ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers +sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de +fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des +arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de +sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!» + +Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour +trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante, +isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence +infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les +grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet +outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres +animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il +vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père +suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans +sa béatitude: «Le crime est consommé!» + +Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon +reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses +membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie +jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au +milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana, +jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une +montagne, dont la cime est embrasée par le feu. + +En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher +du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après +qu'elle a percé un sombre nuage. + +Un pied de la _belle_ Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui +tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque +d'éclairs. + +Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu +tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles +qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se +rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui +se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres, +habités par les familles des oiseaux _les plus_ variés, semblaient +dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains +pas!» + +Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants, +les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et +marchaient tous _pêle-mêle_ derrière son ombre. Quand le soleil +consterné vit ce rapt de _l'auguste_ Vidéhaine, son disque pâlit et +son brillant réseau de lumière disparut. + +«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il +n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où +Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le +ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à +l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces: +«Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, _hélas! toujours +en vain_, des regards multipliés sur toute la surface de la terre. + + * * * * * + +Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana, +dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque +des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres +bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse, +vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever, +abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui, +voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est +toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce +prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi +des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_! +dans un noble combat, où ton nom fut proclamé _à haute voix_! Ce +cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui +déchira mon coeur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu +pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le +rapt d'une femme en l'absence de son mari! + +«Râma fut éloigné ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis! +alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en +iras pas avec le souffle de la vie!» + +C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette +infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans +le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui +exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements. + +Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais +d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau +franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont +Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La +princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit +sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide +aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq +quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu +de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à +Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux +versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au +milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation +intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ +jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette +femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de +pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant +vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors +cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana. + + * * * * * + +Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il +déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis _la +Déesse_ Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs +à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la +surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui +toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes +rassemblées en coupe _à la hauteur du front_; consacrez sans +négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux, +ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission. +Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures, +habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez +pas_! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais, +sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à +_ma_ Vidéhaine!» + + * * * * * + +Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux +tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes +et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi +des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa +ville. + +«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a +toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée +de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant +sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les +menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans +Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières +et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et +que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?» + +«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa +faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie, +et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient +aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le +poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ, +entre chez elle et présente-lui _de ma part_ ce vase de beurre +céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit, +accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana. +_Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Génie_ Pâka dit +à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes +Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au +sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le +succès du roi des Immortels. + +L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards +s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui +inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité +descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide +sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son +frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra +lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné +d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de +Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera +dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous +les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même +dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son +armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char +Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le coeur! Pour en assurer le +succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime: +ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka. + +«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan: +c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de +tes Rakshasîs par les enchantements de la magie. + +«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le +temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux, +suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine +charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble +Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la +pâleur.» + +À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit +Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je +vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des +Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît +un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon +instituteur spirituel!» + +À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il +se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les +yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le +roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois +maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le +souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de +mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère +sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur, +Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par +toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la +famille des Raghouides!» + +Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne +au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à +Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante +et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet +aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au +charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim: +puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à +venir, s'éleva dans les airs et partit. + + * * * * * + +Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré +toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les +apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois, +retourna chez lui. + +Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté +de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de +sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, _qui s'était caché dans +ses formes_; au cri, que le Démon avait jeté _en expirant_: «À +moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, _imitant la +mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas +cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne +le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur +défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des +Rakshasas!» + +Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide +_inquiet_ rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une +splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage +altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots +avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait +une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt +déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant +d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même +dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de +sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre. +Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En +effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle, +m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais, +frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna +ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!» + +Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré +de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de +son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi, +la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte, +infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies +abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée _inattendue_ vers moi, +après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon +âme en y jetant _soudain_ le soupçon d'un horrible forfait. À +peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être +accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon coeur, Lakshmana, +trembler mon oeil et mon bras gauches.» + +À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé +dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de +Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré, +que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre +elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots: +«Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble _Démon_ avait jeté au +loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la +Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse +pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et +palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet +ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour +agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse +mettre, Sîtâ, ton époux en danger. + +«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une +réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des +treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable +parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche, +imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés: +«Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» _C'est là précisément ce dont +je me défie!_ Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois +tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois +mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: _oui_! +il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner +sur lui une bataille!» + +«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une +âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton coeur est placé en moi: +tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux +reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa +femme!»--Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné +de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de +colère.» + +Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse, +l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami, +de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la +nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici +dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles +irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je +n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la +voix mordante d'une femme courroucée.» + +À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous +les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses +deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux +rire de mon _inquiétude_, que la vive douleur, où ton absence m'a +jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer +avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec +eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux +d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande, +répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma +Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang, +pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de +la terre! + +«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée +et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par +ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils +de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma +Vidéhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint, +_hélas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son +visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits? + +«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et +pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la +terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse +d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme +le soleil dans sa jeunesse _du matin_? À qui fut ce parasol zébré +de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de +fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé? +Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux +grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux +visages de vampires? + +«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux +paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine, +Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon +accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur +le front du couchant?» + +Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous +les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y +rencontra pas la fille du roi Djanaka. + +Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le +fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ +avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir +à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste +bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus. + +Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et +les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma, +secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et +ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et +les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des +centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer +celle _qu'ils cherchaient_. + +Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses +deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes +d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son +frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par +ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la +forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise, +bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux! + +«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe +enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille +yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son +tonnerre!» + +À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur +le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du +héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang +à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au +Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante +salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des +hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois! + +«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine, +abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé +au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille +Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici +rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est +à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé. +Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse +bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de +mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à +cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta +Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs. + +Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette +histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer +avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant +toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu +impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce +langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les +bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur +moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si +j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette +reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais +à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses +créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que +moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon +père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant +sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!» + +Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un +père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour. + +«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots, +parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont +amené ta mort à toi-même. + +«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana +avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée? +Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses +de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds +à mes questions.» + +Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se +répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et +l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses +forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette: + +«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des +Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède +avec les tempêtes du vent. + +«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle +Vinda[29], où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver; +circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.» + +[Note 29: C'est-à-dire _la trouveuse_.] + +Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans +repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche. +Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans +les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en +expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer, +qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le +frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi +des volatiles exhala son dernier soupir. + +La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes, +allongea son cou et retomba sur la face du sol. + +À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne +_écroulée_, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots +au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses +années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le +séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la +vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît +mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort! + +«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et +les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre +mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je +veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut +la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit +Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le +roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils +de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la +cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort. +Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs +en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt +tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile +défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les +brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait, +les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière +Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes +du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce _royal +anachorète_, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé +qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile, +et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et +fortunée. + +Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble +aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande +force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à +la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux +Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant +un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable, +hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes, +d'arbrisseaux et d'arbres. + +Or, Lakshmana au coeur pur et vertueux, au langage de vérité, à la +grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de +qui l'âme était pleine de tristesse: + +«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon coeur: +je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous +contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds +ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous +annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.» + +Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur +des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans +cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée +de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce +tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec +le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un oeil +très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et +dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et +d'une force _sans mesure_, il dévorait les ours farouches et les +plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles +et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers +quadrupèdes ou volatiles. + +À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une +lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras. +Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux +héros, entraînés vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras +semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands +éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées +d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes. +Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux +guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près +de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords. + +Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule +ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient +de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs +bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui +êtes-vous, _guerriers_ aux épaules de taureaux, qui portez des arcs +et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles +et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et +quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi, +venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux, +restez-vous là?» + +À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage +glacé _d'épouvante_, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une +infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr, +où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer +ma bien-aimée!» + +Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce +héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible, +jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la +fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du +colosse. + +Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du +lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à +l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait +à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de +l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras +gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras +coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre, +le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais +joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les +deux héros: «Qui êtes-vous?» + +À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux, +à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est +l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma: +sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce +héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt +déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la +chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois, +tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée +au milieu du ventre?» + +Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se +rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette +réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne +fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous +inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues! + +«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce +à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et +tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le +profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le +malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est +pas au monde un être plus heureux que moi! + +«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable +même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces +formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction +qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante, +qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin _que vous +voyez_. + +«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au +delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre +Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une +seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le +fils moyen de Lakshmî, _déesse de la beauté_: apprends que c'est la +colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses. + +«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures: +il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme +_d'un vain orgueil_. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée, +pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je +défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa +foudre aux cent noeuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes +jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut +pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de +Brahma subsiste dans sa vérité!» + +«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma +splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les +paumes de mes deux mains à _l'endroit où n'était plus_ mon front: +«Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche +rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger +vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels +me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre +cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras, +j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants, +tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit +alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les +deux bras dans un combat.» + +«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait +me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du +ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et +jurer à vos grandeurs une _éternelle_ amitié, en prenant le feu +même à témoin.» + +Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce +langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse: +Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et +moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement +de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle +est sa demeure, ni quelle est sa puissance. + +«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse +fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais +quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion +pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués +nous-mêmes au secours des _opprimés_.» + +À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou, +habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent +de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas +ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la +connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé +dans mon ancienne forme. + +«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué, +creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.» + +À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana, +élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur +leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois, +déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire +le bûcher par-dessus. + +Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous +côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le +feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse +de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os. + +Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein +des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant, +_comme un Dieu_, sans cligner ses paupières et portant sur des habits +sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste +Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et, +tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel, +il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant +l'âme et les yeux. + +_L'être fortuné_ qui marchait dans les cieux _et qui naguère +était_ Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui +doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée +Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée +Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la +grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le +trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un +pradakshina. + +«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva, +fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du +soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre +singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ +embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et +ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois +ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux; +mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le _flambeau du_ +soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des +singes.» + +«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides +au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous +aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire +_où vous êtes engagés_.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de +Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents. + + * * * * * + +Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent +des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de +fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur +le dos _gazonné_ des montagnes, ces héros continuent leur voyage le +premier jour dès l'aube naissante. + +Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois +variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de +la Pampâ. + +Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux +sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle +de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les +voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette +terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches +et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme +enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son +enfance _du matin_. En contemplant cette rivière limpide, fortunée, +charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent +enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour +où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la +création à la voix des rishis. + + * * * * * + +La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême +inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit +assiégé de _mille_ pensées, le roi des singes résolut de quitter +la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur +immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; +et, le coeur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les +points de l'espace. + +Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul +instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses +conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette +forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui +viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!» + +Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre +cime de la montagne. + +Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le +vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête +septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier +à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur +marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés +sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du +roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en +coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce +langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre +une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu +ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère +aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une +continuelle inquiétude.» + +À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en +ces paroles d'une grande beauté: «Au coeur de qui n'entrerait pas +la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs +bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je +le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes +formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs +ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître: +mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins +pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs +gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même +dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou +méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en +redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces +deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent +ici.» + +Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il +s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur +nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les +deux Raghouides. + +Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager +à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les +apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les +flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage +_insinuant_: «Pénitents aux voeux parfaits, vous qui ressemblez +au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs +sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante +parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts; +vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres +nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas _en ce moment_ +le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui +êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un +valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion, +ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos +longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra? + +«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la +splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez +aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me +rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut? + +«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment +êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire +et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les +pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment +un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et +qui paraissez venir du monde des grands Dieux? + +«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et +pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler +a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque +et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les +violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le +Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque +lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences; +j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur +d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de +servir les intérêts de Sougrîva.» + +Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit +à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des +singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé, +qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est +connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.» + +Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa +pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de +chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil +de son maître _sur le mont Rishyamoûka_, et de porter enfin toute +l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez +longue extension. + +À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il +fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé +Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros +appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au +devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les +êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant +ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante +splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père +asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux +grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la +fin du jour suit, _dans l'autre hémisphère_, le soleil aux clartés +flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût +digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence +même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis. + +«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère +de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus +m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive +splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois +_déserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober +son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa +bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans +la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction. +Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce +renseignement.» + +Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il +suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures, +qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui +sont tels que vous êtes, _méritent de_ gouverner la terre.» + +Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces +mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre +déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de +Bâli et renversé du trône, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu +aussi ravir son épouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois. +Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma, +_ne peut manquer de_ s'associer à vous dans la recherche de la +Vidéhaine.» + +Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la +science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout +joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton +frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement +voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand +corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait +_dans l'attente_. + + * * * * * + +Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit +connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva: +«Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui +vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana. + +«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son +magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en +aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans +les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi +Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune, +ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est +comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à +ton côté.» + +Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un +extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est +façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du +bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur +ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de +vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur +des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain +pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon +alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et +lions entre nous un attachement solide.» + +Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma +de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour +la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié +pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi +formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit +naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le +bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il +déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée. +Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et +Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se +regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne +pouvaient s'en rassasier les yeux. + +Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée, +Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi +Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes +choses. + +«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole +véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le +jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations +_qui enleva ton épouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que +j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une +manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se +débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents +_dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-même sur un plateau de +montagne, où j'étais moi cinquième _avec ces quatre singes_; elle +nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants +joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je +vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.» + +«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles +agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?» + +Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte, +Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible +de la montagne. + +Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, _revint_, les mit sous +les yeux du héros et lui dit: «Regarde!» + +À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et +les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas! +s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté +l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir, +il porta ces parures à son coeur; plusieurs fois il poussa de longs +soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère. + +«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce +Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où +habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui, +pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?» + +Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras, +et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à +l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes: + +«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni +la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue +néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te +promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide. + +«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi +de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes, +une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi, +j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un coeur le +rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je +n'abandonne pas ma fermeté. + +«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre +pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours +le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré +lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.» + +«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette +douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est +bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes +paroles, venues d'un coeur ami et cesse de gémir.» + +Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya +son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et, +replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa +le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne +et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite, +Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce +temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère +Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana. +Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon +bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie +dans une terre féconde.» + +Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il +suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser +de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta +grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta +grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme, +conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je, +ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis, +c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande +force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons +pris le feu à témoin.» + +Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux +Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la +forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de +fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en +cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la +terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat +les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une +branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana. + +Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement +ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les +syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là +dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse, +je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoûka; mais, +redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte +à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts. +Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de +protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du +monde entier!» + +À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et +chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu +dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai +aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.» + +«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage, +l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce +qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant +déjà la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale +à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer +septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et +les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement +et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup +de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et +nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui +destinons.» + +Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous +les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas, +réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui, +son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour +te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?» + +«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul +coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: _eh +bien_! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je +crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!» + +À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva: + +«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton +infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer +le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes +résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui +vous divise à tel point.» + +À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit +d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les +circonstances de cette rivalité fraternelle: + +«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli +est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon +père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer _dans +la tombe_: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il +fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des +peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de +mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les +affaires un serviteur obéissant. + +«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force +appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se +disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour, +à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte +de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente +colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des +ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le +pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa +caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour +empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans +balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa +fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque +des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui. + +«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon +s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite +encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se +levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura +fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de +hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en +approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous dérobent sa +vue_. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli, +transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus: +«Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de +l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival +tué, je sorte d'ici!» + +«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous +mes efforts d'arrêter sa résolution; _ce fut en vain_, il s'engagea +malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula +entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en +faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne +l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une +terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une +trahison. + +«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas +douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux; +et _tout_ mon coeur en fut troublé. En même temps il vint du milieu +de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés +par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué +dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère +avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins, +assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que +j'eus comblé avec des rochers _l'entrée de_ cet antre _fatal_ et +versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation +d'eau funèbre en l'honneur de mon frère. + +«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle +parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce +trône _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice, +Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible +ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_ +colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers +et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou, +j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le +respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai +avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus +respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut +en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les +repoussa tous. + +«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et +m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous +savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de +batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier +au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je +m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi, +que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide. +Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit, +accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il +se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant +l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je +furieux avec Sougrîva; arrête!» + +«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la +crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt +que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce +lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à +cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein +n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival: +attends-moi donc à la porte de cette caverne.» + +«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette +grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte +_d'une catacombe intérieure_. + +«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant +d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille. +Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche; +et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri +de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à +Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la +caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant +reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups +de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins +chez moi _sain et sauf_, comme j'en étais parti. Il m'avait donc +enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier +l'amitié qu'il devait à son frère!» + +«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, _que m'a +donné la nature_, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà, +fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait +subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis +maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes. + +«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne +et me fit trembler, en levant sur ma _tête_ un arbre épouvantable. +Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre, +fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les +mers, qui la revêtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au +Rishyamoûka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible +Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je +choisis pour mon habitation cette reine des montagnes. + +«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette +mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité +le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou, +daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici, +tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce +farouche Bâli.» + +À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se +mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois, +ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui +brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le +cruel Bâli. _Oui_! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des +bonnes moeurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux +n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.» + +Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc +même du _puissant_ Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept +palmiers, déchaîna contre eux ce _merveilleux projectile_. Le +trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les +palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein +des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un +cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint _d'où elle +était partie_ et rentra d'elle-même au carquois de son maître. + +Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par +la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une +admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable, +Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front +et se mit à glorifier le noble Raghouide: + +«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme +l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est +la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des +hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui +de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est +l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la +main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi! + +«Quel _être_ mâle est capable de résister à celui, de qui la main +put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et +cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon +chagrin est dissipé; maintenant mon _coeur_ est inondé par la joie; +maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce +Bâli, toujours ivre de combats!» + +À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le +_noble_ singe à la parole agréable et de lui répondre en ces +termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais +à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au +combat cet ennemi, qui a _dépouillé_ les formes du frère!» Sur les +paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit +avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied +hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu +masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres +dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors +ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli +à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort +avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide +à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une +grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une +guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines, +tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du +ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel, +resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on +aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un +habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main +soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli. + + * * * * * + +Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de +son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de +sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors, +s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte: +telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre +les deux planètes Angâraka et Bouddha[30]. + +[Note 30: Mars et Mercure.] + +Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs +paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme +les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des +montagnes! + +En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses +yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement +l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et +la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier +du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. _Dans cette +parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner +Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche +_au milieu du combat_. + +Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce _qu'il +s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son allié_, Sougrîva se mit +à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de +coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt. +À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était +dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte +d'une malédiction, _jadis fulminée contre lui_, et s'en retourna en +disant: «Tu m'as échappé!» + +Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en +vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le +singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses +conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de +honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit: +«Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en +oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi? + +«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que +Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_ +amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser +de vivre?» + +Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles +affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin, +Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes, +qui me retint de lancer ma flèche. + +«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par +la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre, +station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à +mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle +ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche: +«Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?» + +«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un +drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans +ce combat de l'un contre l'autre. + +«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia +parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.» + +«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta _flèche_ lui +porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs, +ne tarde point à nous donner son fruit!» + +«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te +distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance, +ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.» + + * * * * * + +Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce +nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable, +que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa +figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une +éclipse. + +Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant +son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses +yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _épanouis_. Le roi +des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit +trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt +embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi +hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros! +abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la +couche, tu rejettes une guirlande froissée! + +«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au +combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur +et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici, +fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est +déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, _pour ainsi dire_, +sous ta main. + +«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution, +ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère +importance. + +«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une +fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est +éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but. + +«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un +arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est +sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections. + +«Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les +joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces +richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une +splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien +abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois. +Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à +nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent +les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les +prévenir.» + +Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles, +eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui +répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il +fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un +ennemi qui vient rugir _à ma porte_ avec une telle arrogance, et qui +n'est après tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des héros, +qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front +accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus +difficile que la mort! + +«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon +égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il +ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais +sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais +je ne veux pas lui ôter la vie. + +«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et +ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle, +aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.» + +Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était _bien_ chère à ses +yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un +pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les +rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son +_coeur_ désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de +rentrer suivie des femmes dans son gynoecée; et, quand Târâ eut +regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une +respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa. + +Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait +en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en +attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine, +il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette +périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de +colère, il jeta ces mots à Sougrîva: + +«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une +seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour +la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces +mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine. + +Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur _et +lève_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la +foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit +_un moment_ son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour +le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et +vacille. + +_Cependant_ Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui +abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère. +Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et +l'envoie frapper au coeur Bâli à la grande force, à la guirlande +tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens +troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis +mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux, +Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit +ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire +espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où +je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé +_lâchement_ caché et tandis que ce duel absorbait toute mon +attention!» + +Après la chute de ce héros, le monarque des singes, _on vit_ la +face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée +_dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la +beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la +terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or, +était _comme_ attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de +ce quadrumane, le plus noble des singes. + + * * * * * + +La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait +renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à +l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette +mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes, +précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne +de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course +légère comme des gazelles _épouvantées_, quand _un chasseur a_ +tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur +dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de +qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et +tremblants?» + +À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une +âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes: +«Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada! +La mort sous la forme de Râma emporte _l'âme de_ Bâli, qu'elle a +tué!» + +Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle +s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre. +Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas! +mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur +la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle, +héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue +veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur! +Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant +des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu +pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils? +Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi +avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son +protecteur!» + +Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de +ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla +de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette +femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ! +s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la +terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée +mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bâli et les +dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des +cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne. + +Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards +affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue +du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa +la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce +langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté +par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, _noble_ singe, et +chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés. +Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas +entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le +Destin arrangea les choses d'une autre manière. + +«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois; +car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans +une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je +vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu +sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs +et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes, +Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous +les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre +chair, lui que je laisse au monde sans protecteur! + +«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et +tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui +réside en elle se répandra sur toi!» + +Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva, +Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains +jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils: +«Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans +une maigre condition, n'est point, à _bien dire_, misérable, fils de +Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme +de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune. +Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses +largesses tous les voeux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera +donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai +plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du +pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce +combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des +hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils +Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et +l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté +Angada, mon fils, aux bracelets d'or.» + +Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur +le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition +des âmes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_: + +«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît +ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon +fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien +te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton +enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude, +mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux +extrêmes.» + +Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du +trait _acéré_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite, +ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant +exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans +un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face _glacée_ +de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé +comme une liane roulée autour d'un grand arbre. + +Quand l'_aîné des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit +que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce +discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par +le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en +aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces +larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: _c'est assez! +car_, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité +est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la +nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les +êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les +évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer +les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir, +l'utile et l'agréable. + +«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort +donnée le fruit _amer_ de son oeuvre: que l'on célèbre maintenant +les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons +funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis +l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est +rentré dans le devoir, _à la fin de sa vie_, le Paradis lui fut +donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la +douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire» + +Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes, +parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des +simiens. + +Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes +versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les +montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés. + +Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher +dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne, +environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage terminé_, les principaux +des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent, +déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans +le recueillement. + +Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une +bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots +dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si +chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le +regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, _ton enfant_, accablé sous +le poids du chagrin? + +«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le +vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!» + +Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris, +fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu +à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens +troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en +allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré +Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau +funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir +accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs +habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la +grande vigueur. + + * * * * * + +Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et +le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours +au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis, +Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a +conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile +à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville, +et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes! +Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer +avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis +en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette +merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur, +et que ta vue répande la joie parmi les singes.» + +À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la +parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai +pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que +je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père. +Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution +immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure +Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au +singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada, +que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse. + +«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des +mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de +la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une +armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des +sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont +_Rishyamoûka_, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le +souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la +saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu +s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides, +aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami, +tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, _souviens-t'en_! +ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante; +puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.» + +Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des +singes pénétra dans cette aimable cité, le coeur joyeux et tous +ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de +quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent +de tous les côtés. + +Tout le _peuple des_ sujets, la tête prosternée jusqu'à terre, +salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant: +«Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les +ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux +sérail de son frère. + +En sortant du gynoecée, il fut sacré par les plus nobles des singes +à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le +Dieu aux mille regards. + + * * * * * + +Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se +reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y +avait que le souci dont il reçût la visite. + +Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne, +sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de +répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient +sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de +l'automne. + + * * * * * + +Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise +et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva +empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son +devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque +des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi, +qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile, +vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour: +«Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste +et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as +comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis, +dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est +de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser. + +«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les +ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton +ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller à la recherche de +sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te +presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir, +s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il +ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier: +veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes +guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes +difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps +s'écouler sans leur envoyer tes ordres.» + +À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à +propos, que, maître de lui-même et plein de coeur, il prit aussitôt +sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied +levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais +en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des +troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les +défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide, +se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de coeur. +Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe +la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne +sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment +sur la vie: telle est ma sentence!» + + * * * * * + +Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé, +Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression +du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu +la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté, +laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence +de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance +de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un +moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au +succès: + +«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et +qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas +la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont +s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne +vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces +quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un +siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ! + +«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces +paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses +grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité +fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours +dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre +aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée +est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole, +soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est +la vérité!» est dans le monde un homme supérieur. + +«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense +donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule +pas stérilement. + +«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat _avec toi_, +la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau +d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit +épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main +irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin +par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le +traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche +Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille +avec toi!» + +Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux, +se dirigea donc _lestement_ vers la cité des singes. Bientôt il +aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande +vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du +maître_. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à +des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes +de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les +vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le +feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié. + +Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux +ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère. + +Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère +suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par +des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les +simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville, +sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois +arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que +les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre, +poussèrent à l'envi le rugissement des lions. + +Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Târâ +avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour +délibérer avec ses ministres. + +Le plus éminent des conseillers, _Hanoûmat_, le fils du Vent, +commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce +langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels: +«Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et +dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et +c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux, +Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes +tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui +sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant +l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.» + +À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi +de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père +_adoptif_: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche; +fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient +ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la +cause de sa colère.» + +Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand +il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses +autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert +à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une +grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle +faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette +colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide. +Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une +occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les +insinuations d'une faute dont je suis innocent. + +«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle +est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par +suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet +au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici +d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa +_faveur_.» + +À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de +ses ministres quadrumanes: + +«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que +tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance; +car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou +tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à +celle du _puissant_ Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence +que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute; +et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, _de_ qui +_la société_ ajoute à sa fortune. + +«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles +amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la +perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas +un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes, +conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les +ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la +crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.» + + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA *** + +***** This file should be named 20479-8.txt or 20479-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/4/7/20479/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net). +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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