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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:23:15 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Anonymous
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net).
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+ LE RAMAYANA
+
+POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
+
+TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE
+
+Traducteur des Œuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+
+13, RUE DE GRAMMONT, 13
+
+A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
+
+_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_
+
+1864
+
+ * * * * *
+
+Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses
+de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la
+Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans
+tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain.
+Elle avait nom Ayodhyâ.
+
+Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait
+sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de
+constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles
+bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement
+développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où
+des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux
+marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient
+ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol,
+embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds,
+impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins
+d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes,
+où veillaient continuellement des archers.
+
+Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait
+journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra
+gouverne son _Amaravâtî, cité des Immortels_.
+
+Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses
+portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude
+variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux
+et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de
+massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était
+bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des
+marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses
+rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis
+à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse
+mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte;
+et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics,
+des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement
+distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous
+les dieux, qu'elle était _comme la remise_ où stationnaient ici-bas
+leurs chars animés.
+
+[Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes à la
+fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute
+antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans
+l'Asie orientale.]
+
+En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha,
+semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et
+dans _leur appendice_, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la
+splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins,
+roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le
+plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force,
+vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la
+saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les
+sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois
+le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son
+abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de
+Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.
+
+Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la
+justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer
+sa race, et _son cœur_ était consumé de chagrin. Un jour qu'il
+pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui
+m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?»
+
+Le monarque _vint donc trouver_ Vaçishtha, il se prosterna devant son
+ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint
+ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des
+fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière
+qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin
+qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes,
+n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède
+un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels;
+_c'est à toi_ de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel
+sacrifice.»
+
+--«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés.
+
+«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.»
+
+Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des
+sacrifices:
+
+«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de
+nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les
+brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers
+breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut
+construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes,
+fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres
+à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes
+victuailles pour l'habitant des campagnes.
+
+«Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et
+non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien
+traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles.
+
+«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne.
+Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés,
+aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux
+sommités dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une âme aimante et
+satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit
+bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant
+rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout,
+comme il est dit, et rien ne sera oublié.»
+
+Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre:
+«Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont
+dévoués à la justice.»
+
+Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés,
+arrivèrent ces rois _si_ nombreux, à qui Daçaratha avait
+envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme
+très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont
+venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé.
+Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes
+serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un
+esprit attentif.»
+
+Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice,
+doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs,
+soit célébré aujourd'hui même.»
+
+Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte
+Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du
+feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles
+des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils
+firent toutes ces libations que la circonstance demandait.
+
+Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval
+consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les
+ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée
+de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une
+nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.
+
+Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle
+des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant
+chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des
+prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée,
+Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha
+vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier
+consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres
+du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants
+des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux.
+
+Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux
+un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier
+allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe
+était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de
+ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix
+était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous
+les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime
+d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.
+
+[Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la
+tête, mode accoutumée des ascètes.]
+
+Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un
+vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or,
+et tout rempli d'une liqueur céleste.
+
+«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière _si_
+étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître
+des créatures pour venir en ces lieux mêmes.--Reçois ce vase donné
+par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose
+en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre
+générateur à ses épouses fidèles!»
+
+Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne
+toi-même au roi ce vase merveilleux.»
+
+La resplendissante émanation du souverain maître des créatures
+dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection:
+«Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute
+composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui
+es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête,
+le monarque reçut la _précieuse_ amphore, et dit: «Seigneur, que
+dois-je en faire?»--«Roi, je te donne en ce vase, répondit au
+monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce
+bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc,
+ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce
+breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce
+nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses,
+des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.»
+
+Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable,
+cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs;
+et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par
+les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de
+qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynœcée, et dit
+à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont
+l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.»
+
+Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette
+ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à
+Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié
+restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion,
+le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il
+réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar
+composé par les Dieux.
+
+Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie,
+donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses
+conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou
+du feu sacré.
+
+De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une
+splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata.
+
+Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier
+par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de
+Vishnou par son courage.
+
+De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et
+Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la
+force, ils cédaient _néanmoins_ à Râma pour les qualités.
+
+Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de
+lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre
+moitié du quart.
+
+Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime,
+vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la
+vérité.
+
+Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de
+grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les
+vœux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils
+éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma,
+environné par les Dieux.
+
+Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à
+Râma, l'amour des créatures: _en retour_, ce jeune frère, de qui
+l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce
+juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la
+vie même à Râma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis.
+
+Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait
+pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait
+pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à
+la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué
+Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas.
+
+Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était
+à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à
+celui-là que le souffle même de la vie.
+
+Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme
+un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour
+ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses
+vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de RÂMA,
+_c'est-à-dire, l'homme qui plaît_, ou _qui se fait aimer_.
+
+ * * * * *
+
+Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ,
+conduit par le besoin d'y voir le souverain.
+
+Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur
+science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet
+homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète,
+qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il
+voir le monarque, afin de lui demander protection contre les
+perturbateurs de son _pieux_ sacrifice.
+
+«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la
+justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un
+seul _homme, ton_ Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce
+grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit
+merveilleux de ton fils.»
+
+Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le
+donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana.
+
+Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de
+Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans
+poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une
+pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut
+les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements
+des tymbales célestes.
+
+Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le
+roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un
+carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié
+autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux
+jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, _c'est-à-dire le Stable, un
+des noms de Çiva_.
+
+Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la
+Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé
+Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant
+nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le
+temps.
+
+«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et
+L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni
+aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres.
+
+«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la
+vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi,
+ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces
+connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées
+par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts
+d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes
+vertus jusqu'à la plus haute excellence.»
+
+Après ce _discours_, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications,
+initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve,
+debout, la tête inclinée et les mains jointes.
+
+Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète
+Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces:
+«Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de
+la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, _homme
+saint_, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble
+à mes regards délicieuse et ravissante.»
+
+«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du
+Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut
+jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait
+sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps,
+noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois
+mondes.
+
+«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait
+l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali
+resta maître de l'empire des trois mondes.
+
+«Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_
+l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui
+vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet
+ermitage:
+
+«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice:
+_et cependant_ ce roi des Asouras est _déjà_ doué d'une telle
+abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le
+trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille
+bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de
+terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas,
+aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant
+dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point
+sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par
+l'accomplissement de leurs vœux les plus chers tous ceux qui,
+désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent _sa
+munificence_.
+
+«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux
+bien en sortir un instant_, ô toi, de qui l'énergie est celle de la
+vérité même, _pour_ accomplir cette action parfaite.
+
+«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont
+s'était revêtue _son âme divine_, alla trouver le Virotchanide et
+lui demanda l'aumône des trois pas.
+
+«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au
+mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le
+Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du
+premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au
+deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième,
+il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit
+le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des
+enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il
+en restitua l'empire au monarque du ciel.
+
+[Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à
+cette légende.]
+
+«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux œuvres saintes,
+reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain.
+Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand
+des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des
+obstacles à mon sacrifice.»
+
+Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant
+levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour
+saluer Viçvâmitra.
+
+Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait
+le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce
+langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes
+dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent
+des obstacles dans ton sacrifice.»
+
+Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les
+autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de
+ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué
+entièrement à cette _veille continue_; car une fois entré dans les
+cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire
+de rompre le silence.»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme
+contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec
+Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et
+sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient
+de voir la _nuée des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.
+
+Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour,
+ces fidèles observateurs des vœux, les magnanimes anachorètes
+dressèrent l'autel sur sa base.--Déjà, accompagné des hymnes,
+arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant
+les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le
+contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air
+un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein
+des cieux dans la saison des pluies.
+
+Alors, voici que se précipitent _dans l'ermitage_, et Mârîtcha, et
+Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute
+la puissance de leur magie.
+
+Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit
+accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana,
+dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son
+cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur
+nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de
+collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que
+deux nuages au souffle du vent!»
+
+À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée
+le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère,
+il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha.
+
+Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette
+flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités
+par le tremblement de l'épouvante.
+
+Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_
+le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans
+la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba _mort_ sur la
+terre.
+
+Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie
+des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous
+les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la
+communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et
+lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que
+méritait sa victoire:
+
+«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la
+parole de _moi_, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est
+devenu, grâce à toi, plus parfait encore.
+
+ * * * * *
+
+Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette
+nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la
+nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent
+vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de
+Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres
+solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués
+d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble
+et doux:
+
+«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent
+des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que
+veux-tu que nous fassions encore?»
+
+À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux
+frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent
+par lui cette réponse au _vaillant_ Râma:
+
+«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus
+vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous
+irons certainement.--Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu
+viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est
+une grande merveille et la perle des arcs.
+
+«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc
+géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre
+eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas,
+ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc:
+combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!»
+
+Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints, à la
+tête desquels marchait Viçvâmitra.
+
+Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars
+brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui
+venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes
+et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à
+pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les
+troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route,
+quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil
+s'affaisse à l'horizon, elles _s'arrêtent pour_ camper devant son
+rivage.
+
+Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes
+d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un
+hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant
+la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma
+lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui
+s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de
+lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que
+sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi
+Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que
+je vois_ habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire
+l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute
+vérité.»
+
+Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra
+commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils
+étaient arrivés:
+
+«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et
+père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa,
+Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et
+dévoués aux devoirs du kshatrya.
+
+«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la
+défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide,
+à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science
+dans la Sainte Écriture.
+
+«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes,
+chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens
+célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de
+Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne,
+fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville
+de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de
+Dharmâranya.
+
+«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la
+splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de
+cinq, à la crête sourcilleuse.--Là, coule la jolie rivière de
+Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille,
+comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette
+rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime
+Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Râma, ces champs fertiles,
+guirlandés de moissons.
+
+«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit _la
+nymphe_ Ghritâtchyâ mère de cent filles _jumelles_, à qui rien
+n'était supérieur en toutes qualités.
+
+«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes
+charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là,
+vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient,
+noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient
+divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes
+tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements
+d'une joie suprême.
+
+«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici
+quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de
+qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes
+filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là,
+vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez
+l'immortalité.»
+
+«À ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui
+décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi:
+
+«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les
+créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais
+pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de
+Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions
+ta force de nous en précipiter: oui! Dieu _léger_, nous voulons
+rester dans la condition faite à notre famille.--Qu'on ne voie jamais
+arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de
+notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons
+de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre
+loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui
+notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra
+jamais notre époux.»
+
+«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit
+violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du
+corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du
+roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de
+confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes.
+
+«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté
+nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque
+dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:--«Quelle
+chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une
+âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre
+ainsi toutes bossues?
+
+«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles
+répondirent, baissant leur tête à ses pieds:--«Enivré d'amour, le
+Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir,
+ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.--Toutes cependant
+nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour:
+«Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de
+nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point
+une autre chose que ce qui est honnête. Nos cœurs ne sont pas libres
+dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de
+ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant
+de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.»
+
+«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur
+des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent
+princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que
+ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte
+résignation_, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur
+de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal
+ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment,
+tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages
+commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je
+m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient
+d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît
+d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur
+_à venir_.»
+
+«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut
+congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans
+la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage
+des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans
+la suite des temps appelé Kanyakoubja, _c'est-à-dire la ville des
+jeunes bossues_, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis
+le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.
+
+«Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète
+d'une sublime énergie, accomplissait un vœu de chasteté vraiment
+difficile à soutenir.--Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou,
+appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même
+vœu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du
+brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle
+souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser
+une obéissance soumise et _pieusement_ dévouée à ce grand saint,
+absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète
+satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi,
+que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de
+l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et
+lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle
+chose aspirait son vœu _le plus ardent_: «Ce que je désire de toi,
+c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma,
+comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière,
+_auréole_ éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis
+de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été
+liée par la chaîne du mariage.
+
+[Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au
+féminin est _gandharvî_.]
+
+«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable
+en tes vœux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!»
+Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle
+se l'était peint dans ses désirs.
+
+«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque
+d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il
+habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand
+la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de
+Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses
+filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.
+
+«_L'offre acceptée_, Kouçanâbha, dans toute la joie de son
+âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une
+splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une
+après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il
+seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la
+triste infirmité des cent princesses bossues.
+
+«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées
+entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi
+Kouçanâbha vit ses filles délivrées du _ridicule fardeau que leur
+avait imposé la colère du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point
+de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir.
+
+«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui
+n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel
+pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette
+cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce
+langage au roi Kouçanâbha, son fils:
+
+«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera
+nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les
+_trois_ mondes.»
+
+«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi
+Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il
+en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage
+Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute
+renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce
+Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit
+dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de
+Gâdhi.
+
+«Gâdhi eut encore une fille, ma sœur cadette, Satyavatî, bien
+digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika.
+Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut
+mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour
+des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve.
+
+[Note 5: _Satyavat_, au féminin, _satyavatî_, veut dire _qui
+possède la vérité_.]
+
+«_Oui_! ma sœur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui
+descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himâlaya pour la
+purification des mondes.
+
+«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon vœu, j'habite, Râma,
+sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma sœur. Satyavatî, la
+noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves,
+parce qu'elle a été pure, dévouée aux _saints_ devoirs de la
+vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant
+accomplir un vœu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce
+à ton héroïsme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a été
+parfait.
+
+«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de
+son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur
+toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!
+
+«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles
+reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du
+ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière
+fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations
+du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le
+monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève,
+comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre,
+haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflammée du
+jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres,
+qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas
+et des autres Démons, qui se repaissent de chair.»
+
+Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les
+solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... _c'est_ bien!» saluent
+d'un applaudissement unanime le fils de Kouça.
+
+ * * * * *
+
+Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la
+Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres,
+Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il,
+fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends
+d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un
+pas allègre en voyage.»
+
+Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint
+complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux
+des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées
+de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de
+Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.
+
+Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve,
+ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient
+d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans
+le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de
+l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme
+joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.
+
+Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma
+lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la
+reine des bruyantes rivières; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_
+cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois
+mondes.»
+
+Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à
+l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve
+et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué,
+Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage
+deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la
+terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la
+taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La
+Gangâ, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la
+fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut
+appelée Oumâ.
+
+«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union,
+sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges,
+suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en
+mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la _riche_ Gangâ,
+ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la
+purification des trois mondes.
+
+«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les vœux, s'en
+vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu
+de lui cette _noble_ Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa
+_longue_ carrière.
+
+«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé
+un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une
+austère pénitence pour accomplir un vœu difficile. Çiva même
+a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette
+nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations
+ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.»
+
+Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son
+discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra
+cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter
+qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi
+désiré-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle
+raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et
+vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve
+des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la
+science des vertus, à remplir dans les trois mondes?»
+
+Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant
+aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec
+étendue:
+
+«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même,
+était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait
+avoir des enfants. _De ses deux_ épouses, la première était la
+fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement
+appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé
+sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille
+d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans
+pareille sur la terre.
+
+«Excité par le désir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile
+archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur
+la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de
+Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus
+éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était
+concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble
+Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:
+
+«Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra
+naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans
+le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils
+pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre épouse donnera le
+jour à soixante mille enfants.»
+
+«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant
+les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de
+pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un
+seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants?
+voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée
+soit pour nous une vérité complète!»
+
+À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes
+cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix.
+Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet
+de son désir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance,
+celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.»
+
+«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî _demanda et_
+reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La sœur de
+Garouda, Soumalî, _la seconde épouse_, obtint le don qu'elle avait
+préféré, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre
+de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux
+des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint
+anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux
+femmes.
+
+«Quand il se fut écoulé un _assez_ long temps, la première des
+épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas.
+Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était
+une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les
+soixante mille fils.
+
+«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines
+de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années,
+ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence.
+Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge,
+semblables en vigueur et pareils en courage.
+
+«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la
+ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire
+aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince
+estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole
+gracieuse.
+
+«Ensuite et longtemps après, _noble_ fils de Raghou, cette pensée
+naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre
+le sacrifice d'un açwa-médha.»
+
+«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de
+Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement
+et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le
+magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand,
+saint, renommé, habité par un noble peuple.
+
+«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros
+Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste
+char.
+
+«Tandis que l'_attention_ du roi était _absorbée_ dans la
+célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous
+la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval
+destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant
+cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver
+le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:
+
+«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le
+coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à
+ce ravisseur et que tu _nous_ ramènes le cheval; car son absence
+est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous
+tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun
+défaut.»
+
+«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces
+pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant
+lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni
+les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette
+auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur
+mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme
+d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une
+_juste_ colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives
+de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers,
+soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer,
+ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!
+
+«Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant
+le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne
+verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous
+brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi
+les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher
+_avec soin_ le ravisseur de notre cheval.
+
+«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon
+sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des
+prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous
+ayez bientôt découvert le coursier.»
+
+«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent,
+d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à
+déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe,
+chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à
+la force du tonnerre.--Ainsi brisée à coups de bêches, de massues,
+de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de
+douleur.--Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux
+grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés.
+
+«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes
+eurent bientôt déchiré soixante mille yodjanas _carrés_ du globe
+jusqu'aux voûtes des régions infernales.
+
+«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient
+parcouru le Djamboudwîpa, _c'est-à-dire l'Inde_, hérissé de
+montagnes.
+
+«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des
+grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême
+des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras,
+agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les
+paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée
+en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles
+causent une destruction immense des créatures _vivantes_. «Voici,
+disent-ils, ce _Démon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur
+du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent _l'une
+après l'autre_ toutes les créatures. Informé de ces _troubles_,
+Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta
+pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval _dévoué au
+sacrifice_, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont
+reçue de toi.»
+
+«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces
+termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du
+cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et
+de qui l'origine échappe à toute connaissance. _S'il a dérobé la
+victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces
+conséquences_: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides
+à la force immense: voilà quel est mon sentiment.»
+
+«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des
+créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les
+Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs
+palais du triple ciel.
+
+«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la
+voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant
+fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de
+lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces
+paroles:
+
+«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage
+d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas,
+de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton
+sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri,
+que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes
+ordres.»
+
+«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours
+de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces
+régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon
+coursier, revenez enfin, couronnés du succès.»
+
+«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara
+courent de tous les côtés aux régions infernales.
+
+«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre,
+voici qu'ils aperçoivent _devant eux_ l'auguste Nârâyana et le
+cheval, qui se promène _en liberté_ auprès de ce Dieu, nommé aussi
+Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval,
+que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de
+colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!»
+
+«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un
+souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait
+d'eux un monceau de cendres.»
+
+«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses
+fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage
+à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en
+à la recherche de tes oncles et du _méchant_ qui a dérobé mon
+coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand
+nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et
+préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils,
+trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon
+vœu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à
+l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes
+maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes
+aïeux.»
+
+«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son
+épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai,
+suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent
+marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles.
+
+«Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les
+_nobles fossoyeurs_ avaient exécutés, et vit enfin debout devant
+lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'éléphant
+Viroûpâksha.--Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui
+demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles,
+puis de l'_être inconnu_, qui avait dérobé le cheval. À ces
+questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit
+au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»--Ces
+paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son
+chemin et_ continua à s'enquérir successivement avec le respect
+convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette
+réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu
+retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.»
+
+«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il
+s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses
+oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le
+funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas,
+accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs.
+
+«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait
+enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà.
+
+«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en
+l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres
+avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle
+part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses
+regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, _vaillant_ Râma, l'oncle
+maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce
+rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne
+t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera
+glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a
+consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière
+dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de
+l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine
+des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortunés_ parents, dont
+Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie
+des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon
+bien-aimé, s'en iront au ciel!
+
+«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur
+la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire
+à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré.
+Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il
+est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice
+de ton aïeul.»
+
+«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre
+Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où
+cette victime devait être immolée.
+
+«Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever
+les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son
+aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et
+le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice
+avec une âme pleine de tristesse.--Quand il eut achevé complètement
+sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna
+dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour
+amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son
+tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de
+trente mille années.»
+
+ * * * * *
+
+«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de
+Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la
+volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand,
+et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une
+haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira
+sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la
+pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un
+éclat immortel, voulait obtenir _à force de macérations_, que la
+Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir
+accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse
+pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la
+terre au ciel.
+
+«Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux
+sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par
+la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus
+éminent des hommes, à dénouer le nœud pour la descente du Gange
+ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait
+gagné par ses œuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa
+couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou,
+un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir
+d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.
+
+«Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une
+rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se
+dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant
+l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées
+pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture;
+il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.
+
+«À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications,
+l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son
+ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même
+par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au
+solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha,
+lui dit-il, je suis content de toi; reçois _donc maintenant_ de moi
+la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.»
+
+«Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne,
+l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains
+jointes, répondit en ces termes:
+
+«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma
+pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense
+la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs
+corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent
+sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne
+jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou!
+Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.»
+
+«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les
+êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces:
+«Bienheureux Bhagîratha, distingué _jadis_ par ton adresse à
+conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications,
+que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit
+jamais retranchée _des vivants_.
+
+«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves,
+briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme
+de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de
+porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne
+pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde
+une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité
+écrasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinité_.»
+
+«Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engagé ce roi à conduire le
+Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en
+alla dans le triple ciel.»
+
+«Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le
+royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le
+bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés
+en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du
+vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de
+sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli
+sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne
+la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à
+Bhagîratha:
+
+«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la
+grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le
+fleuve au triple chemin.»
+
+«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara,
+adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la
+Gangâ: «Descends!»
+
+«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant
+un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne
+d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin,
+précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de
+Çiva, infini dans sa splendeur.
+
+«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête
+du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire
+sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange,
+Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva,
+l'_immortel_ époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit
+en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses
+cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le
+fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le
+purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Râma.
+
+«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas
+et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des
+chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux,
+sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là
+en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même,
+qui _s'amusait à_ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des
+Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de
+voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ
+dans le monde inférieur.
+
+«Or, _la splendeur naturelle à_ ces troupes des Immortels
+rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés
+illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale
+aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors
+enveloppé de sombres nuages.
+
+«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et
+sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux
+profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots
+contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces
+_variées_ des reptiles et des poissons.
+
+«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là:
+l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait,
+comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de
+cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur
+le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois
+en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de
+Prithivî.
+
+«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient
+sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve
+à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux
+limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et,
+l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de
+toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel
+sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau
+leur ancienne pureté, remontèrent dans les _palais_ éthérés.
+_Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les
+plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux
+et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les
+troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier
+nageait dans l'allégresse.
+
+«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois
+mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté
+sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses
+grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière,
+comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre,
+parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans
+les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté
+admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme
+en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des
+Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents
+des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents
+et tous les chœurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char
+_triomphal_ de Bhagîratha.
+
+«_De même_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux,
+accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous
+les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô
+le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer,
+aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa
+course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la
+terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il
+eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les
+mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux
+du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de
+monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime
+laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa
+au roi Bhagîratha ces paroles:
+
+«Tigre _saint_ des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les
+soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mémoire de lui_, ce
+réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais
+Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge
+à la gloire.
+
+«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel
+Sagara, _c'est-à-dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le
+Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint
+monarque, deviendra même ta fille.
+
+«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra
+cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra à sa venue sur
+la terre le nom de Gangâ[6].
+
+[Note 6: Allusion à l'étymologie du mot _Gangâ_, où l'on
+trouve, dans ses composants, _gâ, iens_, et _gam_ pour _gâm_, le
+_gên_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est-à-dire, _celle
+qui va_, ou la rivière, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.]
+
+«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre,
+aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les
+mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur
+de tes ancêtres; accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô toi qui
+règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux
+_Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela
+son désir.
+
+«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne
+put, cher ami, effectuer son vœu de faire descendre le Gange, qu'il
+invitait à couler sur la terre.
+
+«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs
+de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le
+Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant
+ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des
+antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la
+vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des
+Maharshis.
+
+«Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grâce a donc été
+obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le
+monde et même estimée _dans le ciel_ par tous les treize _plus
+grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre,
+vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de
+vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.
+
+«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans
+ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de
+ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton
+aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales.
+Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde
+du Paradis!»
+
+«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité
+sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma,
+où ne pénètrent pas les maladies.
+
+«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange:
+le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité!
+voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du
+Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui
+l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le
+ciel et même la purification _des péchés_.»
+
+ * * * * *
+
+Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du
+_roi_ Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité
+du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma,
+tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence
+adressa au saint homme cette demande:
+
+«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla?
+Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux
+anachorète.»
+
+À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même,
+l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter
+ainsi:
+
+«Il y avait dans l'âge Krita, _vaillant_ Râma, les fils de Ditî,
+doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande
+vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur
+courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le
+magnanime Kaçyapa; mais deux sœurs, Ditî et Aditî, leur avaient
+donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants
+de se vaincre mutuellement.
+
+«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour
+assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, _digne_ rameau
+de _l'antique_ Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la
+vieillesse et de la mort?»
+
+«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous,
+réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre,
+semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis,
+barattons l'océan lacté; et buvons la _divine_ essence, qui doit
+naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le
+monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts
+de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous
+d'une splendeur et d'une beauté _impérissables_.»
+
+«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent
+une baratte avec le _mont appelé_ Mandara, une corde avec le serpent
+Vâsouki, et se mirent à baratter _sans repos_ le séjour de Varouna.
+
+«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus
+belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles
+étaient sorties des eaux.
+
+[Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est
+formé de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec
+_as_ pour suffixe.]
+
+«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes
+célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce
+de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles
+étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et
+de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de
+millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible
+à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes,
+vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles
+restèrent en commun.
+
+«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées:
+les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la
+nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les
+enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce
+qu'ils avaient épousé _Vârounî, appelée d'un autre nom_ Sourâ;
+et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des
+ondes, furent nommés Asouras.
+
+«Alors s'élança hors des flots agités le cheval
+Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha,
+la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux
+brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté,
+naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains
+une aiguière, toute pleine de nectar.
+
+[Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est
+le nom du cheval d'Indra.]
+
+«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur
+des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé
+par tous les serpents.
+
+«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes,
+s'éleva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Démons, pour
+la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage,
+où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils
+d'Aditî battirent les enfants de Ditî.
+
+«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel,
+_Indra_, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité,
+s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels.
+Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit
+avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les
+essaims des Rishis et les bardes célestes.
+
+«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par
+les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce
+langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux,
+je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés
+en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils
+qui soit le destructeur de Çakra. _Oui_, je vais marcher dans les
+voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe
+d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le
+vainqueur de Çakra.»
+
+«Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide Kaçyapa, rayonnant
+de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur:
+«Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois
+pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années
+sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur
+d'Indra, _au bout de cette révolution_ complète.» Quand il eut
+dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une _seule_
+caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touchée: «Adieu!»
+lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses
+macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la
+plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes
+les eaux.
+
+«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications,
+Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha
+de lui-même au service de la pénitente; et, _dérobant sa grandeur
+sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé
+dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce
+qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs,
+du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la
+_vieille anachorète_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin
+servait Ditî en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_.
+
+Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî
+joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants à la
+Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande
+énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois
+heureux! il te naîtra de mon sein un _noble_ frère: à cause de toi,
+mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à
+toi par le doux _nœud de la_ fraternité, il te donnera certainement
+un royaume!»
+
+Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî,
+à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par
+le sommeil à côté de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de
+Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue
+de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète,
+Indra en fut ravi de joie et se mit à rire.
+
+Aussitôt le meurtrier du _mauvais Génie_ Bala se glissa dans le
+corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa
+foudre aux cent nœuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa
+en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble
+Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une
+voie plaintive.
+
+Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le fœtus avec sa
+foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de
+grands cris, et Ditî en fut réveillée.
+
+«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au fœtus éploré, et
+la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne
+le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant
+cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et,
+debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es
+devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans
+une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant
+déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action,
+Déesse auguste!»
+
+Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de
+tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute
+si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la
+faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_
+tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel.
+Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille
+faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés
+de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes
+serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des
+sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils,
+_terrasse_, immole tes ennemis.
+
+«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le
+monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages
+du ciel! Que les Maroutes, tes _légers_ serviteurs, Indra, soient
+revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour
+aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!»
+
+«À ces mots de la _sainte anachorète_, fils de Raghou, Çakra, le
+plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes,
+lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront
+appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je
+ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir;
+ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et
+mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils
+voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre
+la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera
+fait comme tu l'as dit; n'en doute pas!
+
+Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette
+convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple
+ciel: voilà, _jeune_ Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci,
+Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand
+Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî,
+arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.»
+
+ * * * * *
+
+Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans
+son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de
+l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita
+sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés
+au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer
+Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières.
+
+Quand il eut reçu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka,
+_Viçvâmitra_, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même
+et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du
+sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances,
+à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita,
+comment il se portait.
+
+Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu
+ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui
+t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux
+sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable à
+toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste
+Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te
+fut donné pour ton gourou suprême.
+
+«Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que
+toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a
+fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ désirs. Écoute donc
+l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de
+cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle
+est enfin la puissance de son absorption en Dieu.
+
+«_Jadis_ la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de
+_Brahma_, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna
+le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils
+appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le
+grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.--Or, Viçvâmitra
+gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice,
+et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années.
+
+«Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète,
+il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la
+terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les
+villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage
+de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à
+fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs,
+hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes
+anachorètes, fidèles à leurs vœux, semblables à Brahma, tous
+purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme
+le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les
+feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont
+vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un
+saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour
+seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis
+Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice.
+
+«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut
+aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la
+prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui
+avec respect:--«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le
+magnanime, qui offrit poliment un siége à ce maître de la terre.
+
+«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége
+éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta
+des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces
+honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui
+demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples
+et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils
+de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit
+que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils
+de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra,
+commodément assis.
+
+«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec
+un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui
+de tous les côtés.
+
+«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long
+temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque
+et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha,
+le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce
+langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai
+envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui
+la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi.
+Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu
+es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer
+tout mon zèle pour te fêter.
+
+«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre,
+Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu
+complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces
+fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux
+solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde
+pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu
+m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une
+hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant
+anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami!
+
+«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au cœur immense, à
+l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses
+invitations plusieurs fois répétées.
+
+«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de
+Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des
+solitaires!»
+
+«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus
+distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela
+joyeux la vache immaculée, dont _le pis merveilleux_ donne _à qui
+trait sa mamelle_ toute espèce de choses, au gré de ses désirs.
+
+«Viens, Çabalâ, _dit-il_, viens promptement ici: écoute bien ma
+voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi
+sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises:
+fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite
+dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste
+Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de
+servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout
+ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces
+_friandises_, que l'on suce ou lèche avec sensualité!»
+
+«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, _vaillant_ immolateur de tes
+ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au
+gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons
+de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du
+lythrum, le plus délicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les
+plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments,
+des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli,
+pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux,
+des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases
+regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six
+agréables saveurs.
+
+«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si
+magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite
+et rassasiée à cœur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait
+ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque
+désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint,
+fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, _terrible_
+immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut
+envie de savourer.
+
+«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le
+chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec
+ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants,
+adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun
+ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne
+assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de
+parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille
+vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part,
+_tu le sais_, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi
+Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!»
+
+«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus
+vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne,
+répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent
+milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout
+d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que
+je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur
+_puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ Çabalâ est toujours à mes
+côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître
+de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les
+offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met
+tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu
+sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau,
+_en signe de charité à l'égard des créatures_. Les sacrifices en
+l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres,
+les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint
+monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle.
+
+«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je
+t'ai dit la vérité: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te
+donner cette vache, qui fait ma joie!»
+
+«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse
+encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire
+une colère excessive: «_Eh bien_! je te donnerai quatorze mille
+éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers
+d'or, avec des aiguillons d'or également _pour les conduire_! Je te
+donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par
+les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner
+_autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète,
+onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays
+renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par
+l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc _à ce
+prix_ Çabalâ!»
+
+«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète
+répondit au monarque, _enflammé de ce désir_: « Pour tout cela
+même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle
+est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle
+est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la
+pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons
+offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du
+culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans
+elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne
+donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une
+réalisation de tous ses désirs.»
+
+«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache _merveilleuse_,
+qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi
+Viçvâmitra dès ce moment _résolut de_ ravir Çabalâ au saint
+anachorète.
+
+«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute
+songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en
+soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le
+très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi
+m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce
+que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé
+dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi
+innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»
+
+«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore
+soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à
+l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis
+en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide
+comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.
+
+«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire,
+et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce
+langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que
+ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?»
+
+«À ces paroles de sa vache malheureuse, au cœur tout consumé de
+tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une
+sœur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point
+commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène,
+ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on
+puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les
+brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même
+le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète,
+où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les
+éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à
+la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes
+d'hommes!»
+
+«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit
+modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie:
+«La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force
+du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur
+la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce
+Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort
+que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ énergie.
+Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître,
+éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et
+l'orgueil du monarque injuste.»
+
+«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux
+bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en
+pièces l'armée de mon ennemi!»
+
+«Alors, _vaillant_ prince, enfantés par centaines de son
+mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les
+yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui,
+pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère,
+extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes.
+
+[Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_
+d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de
+l'Inde, au nord et à l'ouest.]
+
+«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas,
+Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10],
+mêlés avec les Yavanas[11].
+
+[Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.]
+
+[Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux
+Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les
+peuples situés au delà des Perses à l'occident.]
+
+«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la
+course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du
+lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous
+des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant même_,
+toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux
+dévorants.
+
+«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant
+de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le
+trouble des sens.
+
+«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous
+les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à
+sa vache: «Fais naître de _nouveaux_ combattants!»
+
+«_À l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas,
+semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent
+de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas,
+de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas,
+les Toushâras et les Kirâtas.
+
+«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée
+de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses
+coursiers et tous ses éléphants.
+
+«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent
+fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés
+de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent
+la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un
+seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en
+cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.
+
+«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils
+et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit
+alors sur lui-même avec _plus de_ modestie.
+
+«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau,
+auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses
+vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa
+lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite,
+son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de
+soi-même.
+
+«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils _qui n'eût
+pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protégeât la terre,
+comme il sied au kshatrya, _le roi_ Viçvâmitra se retira au fond
+d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli
+par les Kinnaras, _ces mélodieux Génies_, il s'astreignit à la plus
+rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un
+certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son
+étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui
+dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis
+le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu
+désires.»
+
+«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna
+devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi,
+divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc
+Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais
+apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les
+Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les
+Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon cœur demande
+à ta bienveillance!»--«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain
+des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.
+
+«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint
+Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout
+plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au
+temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha,
+le meilleur des anachorètes.--Il revint donc à l'ermitage de l'homme
+saint et décocha contre lui ses flèches _mystiques_, par lesquelles
+tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie.
+
+«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et
+il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait
+Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le
+fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!»
+À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres
+doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à
+Viçvâmitra:
+
+«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as
+commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!»
+
+«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible
+et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme
+impétueuse.
+
+«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient
+plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force
+réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il
+n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi
+vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force,
+amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence,
+pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce
+resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes.
+
+«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans
+la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits,
+il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait
+d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir
+à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours
+vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète
+devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt
+des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une
+manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la
+résolution que sa grande âme avait conçue.
+
+«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes,
+Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces
+paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde
+très-élevé des rois saints: _oui_! cette pénitence victorieuse t'a
+mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!»
+À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta
+l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma.
+
+«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un
+peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se
+dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes
+macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que
+roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma
+pénitence!»
+
+«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur,
+maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau,
+Kakoutsthide, aux plus austères mortifications.
+
+«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à
+la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette
+pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice
+_d'un açwa-médha_, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps
+dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha
+et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!»
+répondit le prêtre sage.
+
+«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi
+tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de
+Vaçishtha se livraient à la pénitence.
+
+«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de
+Triçankou, _vaillant_ Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces
+mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est
+celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi
+donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à
+l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche
+et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de
+vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne
+dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton
+sacrifice, et non pas nous.»
+
+«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la
+colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots
+aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous
+ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont
+j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux
+syllabes menaçantes, les _cent_ fils du saint lancèrent contre lui
+cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»
+
+«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur
+pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma,
+le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus
+aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les
+yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce
+jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement
+noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié
+supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute
+parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours.
+
+«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi,
+consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction
+fulminée contre lui.--Dans sa détresse, il s'en alla trouver le
+secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui
+exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité.
+
+«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je
+connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon
+ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortuné_ monarque, tous
+_nos_ plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour
+l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher
+le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que
+l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.»
+
+«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença.
+Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les
+prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en
+leurs vœux.
+
+«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras,
+fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel
+à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux
+appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là,
+tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la
+cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:
+
+«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_!
+par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon
+enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes
+qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le
+saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs,
+monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande
+à la maturité, _Indra_ vit au même instant ce roi, qui s'acheminait
+_lestement_ vers le triple ciel, _malgré le poids de son corps_.
+
+«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide,
+la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel
+d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa
+malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou
+retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à
+Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui
+par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi
+d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son
+ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies
+australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui
+se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste
+anachorète.
+
+«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses
+macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans
+les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'œuvre afin de
+créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels
+collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les
+Souras, avec les chœurs des rishis divins se hâtent d'approuver,
+fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les
+Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du
+soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en
+bas, à la voûte céleste australe, ses vœux comblés, et flamboyant
+de sa propre lumière!»
+
+ * * * * *
+
+«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit
+au saint roi Ambarîsha.
+
+«Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se préparait à verser
+le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup
+déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on
+avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules
+des prières. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette
+victime enlevée, il tint au roi ce langage: «_Ne l'oublie pas_,
+seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su
+garder _le sacrifice_. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets
+à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que
+la cérémonie suive son cours.»
+
+«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès
+lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes
+heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé
+Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus
+vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils,
+afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la
+victime doit être un homme.»
+
+«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots:
+«Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!»
+
+«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce
+langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes
+fils, a dit le saint Kaçyapide; _eh bien_! sache que le plus jeune
+de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi,
+prince, ces deux enfants seront exceptés.»
+
+«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha,
+celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre
+ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut
+pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas _te_ céder
+son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te
+vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi
+d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille
+vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de
+joie.
+
+«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu
+du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près
+du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là,
+Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha
+saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. _Alors_ cet
+infortuné, le cœur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et
+par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant
+la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère,
+ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa
+famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter
+une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive
+cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.»
+
+«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses
+propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent
+trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut
+traverser une _immense_ difficulté.
+
+«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte
+secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir,
+celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.»
+
+«À cet ordre _itératif_ de leur père, il fut répondu
+avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles
+blessantes:--«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les
+fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair
+elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers,
+que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et
+tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré
+comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra _ou prière
+secrète_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes
+louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière,
+le fils de Vasou, _Indra_ lui-même, viendra te sauver de la mort
+qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce
+_puissant_ maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans
+aucun empêchement.»
+
+«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le
+sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut
+approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne
+fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se
+mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels,
+Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une _sainte_ portion avait
+conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla
+tous ses vœux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si
+désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint
+aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du
+sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, _c'est-à-dire_, la
+justice, la gloire et la plus haute fortune.
+
+ * * * * *
+
+«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur
+attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver
+le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son
+vœu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots
+très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te
+plaît, cesser ta pénitence.»
+
+«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course
+légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu
+ce langage, _n'en_ continua _pas moins_ à se macérer dans la
+pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom
+Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et
+là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux
+mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara
+ses membres délicieux.
+
+«Au premier coup d'œil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette
+Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont
+les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus
+ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de
+l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu
+la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette
+forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux
+ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis
+une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon
+penchant vers toi.»
+
+«Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la
+bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son
+ermitage _avec elle_.
+
+«Avec elle _encore_, cinq et cinq années de Viçvâmitra
+s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire,
+à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta
+ces dix ans passés que pour un seul jour.--Après ce laps de temps,
+l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion
+sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor
+de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a
+fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas!
+que les femmes?»
+
+«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses,
+irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces
+macérations.
+
+«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie
+parcourut cette difficile carrière.
+
+«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la
+pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc
+d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de
+cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre
+les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut
+la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète.
+Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence
+une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint
+saisir tous les Dieux au milieu du ciel.
+
+«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême
+épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait
+mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui
+Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par
+l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le
+sauver et perdre le fils de Kouçika:
+
+«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire
+à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces
+accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses
+macérations.
+
+«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les
+cœurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche
+des arbres, je me tiendrai _sans cesse_ à tes côtés, accompagné de
+l'Amour.»
+
+«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe
+aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer
+Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même,
+changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux
+allumait le désir au sein de Viçvâmitra.
+
+«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois
+ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la
+nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur
+tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums
+célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui
+mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se
+sentit l'âme et la pensée ravies.
+
+«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie
+charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.
+
+«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à
+lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions
+avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la
+méfiance _et le soupçon_. Pénétrant au fond de ce piége avec le
+regard de la contemplation _ascétique_, il vit que c'était l'ouvrage
+de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et
+jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous
+tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste
+enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années
+dans ce bois des mortifications.»
+
+«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un
+_roc stérile_, que ce grand anachorète tomba dans une poignante
+douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la
+colère.
+
+Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria:
+«Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire
+abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route
+vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une
+résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de
+sa pénitence, observa le vœu du silence un millier d'années, et se
+tint immobile comme une montagne.
+
+«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme
+entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son
+insigne pénitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors
+tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec
+Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor
+de pénitence:
+
+«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus
+éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le
+dessein même d'obtenir le royaume du ciel!»
+
+«Ces paroles dites, tous les chœurs des Immortels, sur les pas
+de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de
+Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse
+dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as
+mérité, grâce à ta pénitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si
+difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables
+macérations.
+
+«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont
+les chœurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à
+Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi
+au comble de ses vœux, il parcourut la terre d'une âme juste et
+parfaite.»
+
+Dès qu'il eut ouï ce _long_ discours de Çatânanda, prononcé
+devant Râma et devant _son frère_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit
+alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur,
+c'est une faveur _du ciel_, grand anachorète, que tu sois venu,
+accompagné du _noble_ Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta
+seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il
+eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le
+magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il
+eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés
+par le Livre _des Bienséances_, le vertueux roi tint ce discours à
+Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que
+je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je
+suis ton serviteur.»
+
+À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage,
+l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes
+éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces
+deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir
+l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette
+_merveille_, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu
+auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite
+ce que tu peux souhaiter d'eux.»
+
+À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette
+réponse: «Écoutez _d'abord_ la vérité sur cet arc, et pour
+quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nommé Dévarâta fut le
+sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que
+cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage
+qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc
+invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce
+reproche mérité: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec
+cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé
+dans le sacrifice la part qui m'était due.»
+
+«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect
+devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir
+sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il
+rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres
+abattus par son arc magnanime.
+
+«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu
+des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui
+l'environne de ses plus religieux honneurs.
+
+«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les
+vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme,
+mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la
+terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne
+récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la
+demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est
+destinée en prix à la plus grande vigueur.»--Ensuite, tous
+ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une
+expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et
+là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie
+d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré,
+ils ne pouvaient pas même soulever cette arme.
+
+«Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Râma et à son frère
+Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante
+lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je
+m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi
+Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le
+sein d'une femme.»
+
+Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces
+termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au
+fils de Kâauçalyâ!»
+
+À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font
+aussitôt voiturer l'arc _géant_ par des serviteurs actifs.
+Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur
+traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit
+roues.
+
+Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorète et vers les
+Daçarathides, leur tint ce langage:--«Brahme vénéré, ce que
+l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si
+religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que
+ni les chœurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas,
+ni les Nâgas, ni les Rakshasas, _personne enfin des êtres plus
+qu'humains_ n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La
+force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle
+suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.»
+
+À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le
+devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros
+aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble
+fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec
+lui sa flèche _indomptée_!»
+
+Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui,
+où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais
+d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai
+toute ma force à tirer cet arc divin!»
+
+«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même
+instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant,
+la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant,
+à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les
+côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main
+robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande
+qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa
+un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel
+qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre
+_sourcilleux_.
+
+À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés
+de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux
+petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ à
+ce peuple _terrifié_, le monarque, saisi d'un indicible étonnement,
+joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant:
+«Bienheureux solitaire, déjà _et souvent_ j'avais entendu parler de
+Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est
+plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ,
+ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut
+qu'apporter _beaucoup_ de gloire à la famille des Djanakides; et
+moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force
+héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus
+chère que la vie même.»
+
+Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ.
+
+Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son
+palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois,
+environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme
+de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au
+magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka
+te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi
+et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et
+celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si
+ta santé n'est pas altérée, voici les nouvelles, qu'il t'annonce
+lui-même par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel
+Viçvâmitra s'associe:--«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut
+proclamée comme la récompense d'une force non pareille; tu sais
+que déjà sa main fut souvent demandée par des rois, mais aucun ne
+possédait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble
+fille de moi vient d'être conquise par ton fils, que les conseils de
+Viçvâmitra ont amené dans ma ville.
+
+«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc fameux de Çiva,
+et, déployant sa force au milieu d'une grande assemblée, l'a brisé
+même par la moitié. Il me faut donc maintenant donner à ton fils
+cette main de Sîtâ, récompense que j'ai promise à la force: je
+veux dégager ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne
+aussi, auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec
+ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton armée,
+accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste
+présence la joie que tes fils ont déjà fait naître en mon _cœur_:
+ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je désire, moi, te donner
+pour eux.»
+
+Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi Daçaratha,
+comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha comme à tous ses
+prêtres:
+
+«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka
+obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement à
+Mithilâ.»--«Bien! répondirent à ces paroles du roi les brahmes
+et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la
+félicité descendre sur toi! Nous irons à Mithilâ.»
+
+À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt prit son
+chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre corps avec
+les rishis _ou les saints_. Quatre jours et quatre nuits après,
+il arrivait chez les Vidéhains; et la charmante ville de Mithilâ,
+embellie par le séjour du roi Djanaka, apparaissait enfin à sa vue.
+
+Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait au pays
+du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné de Çatânanda,
+sortit à sa rencontre et lui tint ce langage: «Sois le bienvenu,
+grand roi! Quel bonheur! te voici arrivé dans mon palais; mais, quel
+bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter ici le
+plaisir de voir tes deux enfants!»
+
+Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu des
+rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:--«On dit
+avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres de ceux qui
+reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche, sois donc sûr, puissant roi,
+que tu verras toujours en nous des hommes prêts à faire ce que tu
+vas dire.»
+
+Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes,
+Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une âme
+toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: «Je suis
+purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me suis approché de
+ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie, lui répondit ainsi: «Tu
+es purifié non moins et par tes actions et par tes bonnes œuvres; tu
+l'es encore, ô toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton
+fils, aux bras infatigables.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les cérémonies
+pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur à
+Çatânanda, son prêtre domestique:
+
+«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja, qui,
+suivant mes ordres, habite Sânkâçya, ville magnifique, environnée
+de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le
+char Poushpaka, et que la rivière Ikshkouvatî abreuve _de ses ondes
+fraîches_. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous
+honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi
+est-il bien aimé de moi. Que des messagers aillent donc le trouver
+d'une course rapide et l'amènent chez moi, avec des égards aussi
+attentifs que, sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est
+amené dans son palais.
+
+À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint; il s'en alla
+avec empressement savourer la vue de son frère plein d'amitié pour
+lui; et, dès qu'il se fut incliné devant Çatânanda, ensuite devant
+Djanaka, il s'assit, avec la permission du prêtre et du monarque, sur
+un siége très-distingué et digne d'un roi.
+
+Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant
+rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna, le premier des
+ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles: «Va, ô le plus
+éminent des ministres; hâte-toi d'aller vers le roi Daçaratha,
+et amène-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prêtre
+domestique.»
+
+L'envoyé se rendit au palais, il vit ce _prince_, délices de la
+famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et dit: «Ô roi,
+souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain de Mithilâ désire
+te voir au plus tôt avec le prêtre de ta maison, avec ta belle
+famille.» À peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daçaratha,
+accompagné de sa parenté, se rendit avec la foule de ses rishis au
+lieu où le roi de Mithilâ attendait _son royal hôte_.
+
+«Roi _puissant_, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles:
+Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma fille Sîtâ, _noble_ prix
+de la force, n'a point reçu la vie dans le sein d'une femme: cette
+vierge à la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des
+Immortels, est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne
+comme épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa
+force et sa vigueur.
+
+«Aujourd'hui la lune parcourt les _étoiles dites_ Maghâs; mais,
+dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les
+Phâlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour
+inaugurer ce mariage.»
+
+Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand
+anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec _le pieux_
+Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux sont pareilles à la
+grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou; on vante au même degré
+celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont égaux
+en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon
+sentiment.
+
+«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore cela, roi des
+hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à
+toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles
+il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui
+es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes
+nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis
+donc avec eux ces deux sœurs, si notre demande ne t'est point
+désagréable.»
+
+À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, _le roi_
+Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux
+éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont démontré que les
+généalogies de nos deux familles sont égales: qu'il en soit
+comme vous le désirez! _Ainsi_, de ces jeunes vierges, filles de
+Kouçadhwadja, _mon frère_, je donne l'une à Bharata et l'autre à
+Çatroughna. Je sollicite même avec instance une _prompte_ alliance,
+d'où naisse la joie de nos familles.»
+
+Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles
+affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: «Roi, goûte le
+bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre
+habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les
+autres choses que prescrit l'usage.»
+
+Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha,
+cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les
+autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa
+demeure, il offrit d'abord aux mânes de ses pères un magnifique
+sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les
+plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet
+_opulent_ souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par
+chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun
+d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux,
+toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce
+descendant auguste de l'antique Raghou.
+
+Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses
+quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent
+un jour d'hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de
+splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient
+Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les
+règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler
+ainsi:
+
+«_Auguste_ monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de
+célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite
+ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos
+parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volonté. Consacre donc le
+nœud conjugal d'une manière convenable aux rites de ta famille.»
+
+À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le
+discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au monarque
+des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui
+reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d'une
+maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes
+comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées
+avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées
+déjà au lieu où le sacrifice est préparé.--Je suis tout disposé:
+je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi:
+ne mets plus de retard _au mariage_, prince, qui es l'Indra des rois!
+Pourquoi balances-tu?»
+
+Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer
+Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des
+Vidéhains dit au _vaillant_ rejeton de _l'antique_ Raghou, à Râma,
+de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: «Commence
+par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton
+épouse légitime! Prends sa main dans ta main, _digne_ rameau du
+_noble_ Raghou.
+
+«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmilâ,
+que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites,
+_auguste_ enfant de Raghou.»
+
+Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le
+fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de Mândavî. Enfin,
+Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait
+_près de son père_: «À toi maintenant je présente la main de
+Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne.
+
+«Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance,
+héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les
+nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité
+soit avec vous!»
+
+À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre
+la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir
+leur hymen. Ensuite, tous _les couples_, et l'un après l'autre,
+d'exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et
+tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander
+_aux Dieux_ un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs,
+où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel
+à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie
+sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des
+nues, où l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et
+de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins
+Gandharvas chantèrent, les chœurs des Apsaras dansèrent; et ce fut
+une chose vraiment admirable!
+
+ * * * * *
+
+Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète,
+prit congé de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute
+montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha
+fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de
+sa ville.
+
+Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes
+princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de
+moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes,
+des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes
+sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes
+mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En
+outre, Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses quatre
+corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de
+servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d'or.
+Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le
+monarque de Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix
+mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand il eut
+ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de
+Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante
+capitale.
+
+De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ
+s'éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas
+aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha.
+Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa
+suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur,
+volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant
+aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.
+
+Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de
+sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent
+enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers
+entier fut rempli d'une poussière telle que la cendre. L'âme de
+tous les guerriers en fut même troublée jusqu'au délire; seuls,
+Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n'en
+furent pas émus.
+
+Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme des guerriers
+se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer là, portant ses
+cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins
+invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir
+destructeur de tout; _Râma lui-même_, formidable en son aspect,
+que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumière
+pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur
+l'épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes
+d'Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu'un
+feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortége
+royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements.
+
+À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les brahmes
+et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter
+leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en
+conseil, de se dire l'un à l'autre: «Irrité par la mort de son
+père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la
+caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a
+fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas:
+qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui, il n'exterminera point
+encore l'ordre _vaillant_ des kshatryas?»
+
+Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d'offrir au
+terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière et de lui adresser
+en même temps ces paroles toutes conciliatrices: «Râma, sois ici
+le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont
+renfermées les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Bhrigou,
+digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton cœur
+une nouvelle colère!»
+
+Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le
+Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le
+Daçarathide:
+
+«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée
+partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi.
+À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manière si
+prodigieuse, j'ai pris l'arc géant, que tu vois _sur mon épaule_, et
+je suis venu. C'est avec lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre;
+bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi
+ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc
+céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre
+la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t'accorde
+ensuite l'honneur d'un combat sans égal et dont tu pourras justement
+glorifier ta force.»
+
+À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta
+ce discours _au terrible anachorète_: «J'ai entendu raconter quel
+épouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action
+qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces
+générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient
+perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet
+exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc
+divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Bhrigou,
+qu'aujourd'hui même la main d'un kshatrya possède encore une grande
+vigueur!»
+
+Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste
+aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger
+sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme,
+sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se
+mit à tirer l'arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le
+fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles
+termes: «Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de
+Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas
+contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flèche, qui
+ôte la vie! Mais je t'exclurai de cette voie céleste, que tu as
+conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de
+cette flèche, l'accès des mondes saints, des mondes incomparables.
+En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche,
+qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans
+qu'elle portât coup.»
+
+Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la
+rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait
+au poing la plus excellente des armes.
+
+Dès qu'il eut vu de son regard _à la vision_ céleste que les Dieux
+étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation
+et sa faculté de s'absorber en Dieu, que Râma était né de
+l'essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le
+Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui
+tint ce langage: «Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi
+à Kaçyapa: _Je l'accepte_, me dit-il, _sous la condition que_ tu
+n'habiteras point dans mon domaine. _Je consentis_, et depuis lors,
+Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je ne
+manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut là ma pensée bien
+arrêtée. Ne veuille donc pas, _noble_ enfant de Raghou, fermer pour
+moi le chemin par où le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la
+pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette
+flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es
+l'être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon
+pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité!»
+
+À ces mots, Râma, le descendant _illustre_ de _l'antique_ Raghou,
+décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la
+splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait
+divin, n'eut plus de monde qu'il pût habiter. Ensuite, quand il
+eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le
+Djamadagnide s'en retourna dans son héritage.
+
+Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante de
+musique, dont toutes les espèces d'instruments jetaient les sons au
+milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs
+et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix
+épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit
+ainsi _pompeusement_ sa rentrée dans la ville et dans son palais.
+
+Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante, et
+les autres dames, qui étaient les épouses du monarque, reçurent les
+_nouvelles_ mariées avec une _politesse_ attentive.
+
+Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le bien et
+l'amour de leurs maris, elles commencèrent à goûter _chastement_ le
+plaisir _conjugal_. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille
+du _roi_ Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son époux.
+Après que l'hymen eut joint Râma _d'un chaste nœud_ à cette jeune
+fille aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle rien
+n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un grand éclat,
+comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec Çrî, _la
+déesse même de la beauté_.
+
+Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit appeler son
+fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était mère, et lui dit ces
+paroles: «Le fils du roi de Kékaya, qui habite ici _depuis quelque
+temps_, ce héros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te
+conduire chez ton aïeul.--Il te faut donc t'en aller avec lui voir
+ton grand-père: observe _à ton aise_, mon fils, cette ville de ton
+aïeul.»
+
+Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du _roi_ Daçaratha, le
+fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de
+Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec
+étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche,
+et lui tint ce langage devant sa cour assemblée:
+
+«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais de ton aïeul;
+mais écoute, _avant de partir_, mes avis, et suis-les, mon chéri,
+avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon
+fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société
+des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à
+gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et
+n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de
+ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine
+du bonheur et de la vie: que les brahmes soient _donc pour toi_, dans
+toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les
+brahmes furent de vrais Dieux, _habitants du ciel_; mais les Dieux
+supérieurs, mon fils, _nous_ les ont envoyés, comme les Dieux de
+la terre, dans le monde des hommes, pour _éclairer_ la vie des
+créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et
+les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité
+sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.
+
+«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup
+d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne
+vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des
+courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, _dans mes
+regrets de ton absence_, au moins faut-il que mon âme soit consolée
+en apprenant que tu vas bien!»
+
+Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une
+voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc
+salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur
+sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les _épouses du
+roi, ses_ mères, il partit, accompagné de Çatroughna.
+
+Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut
+traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant
+aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais
+du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya
+un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis
+arrivé.»
+
+Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer,
+comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans _les faubourgs
+de_ sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des
+aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes
+des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale,
+soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées
+çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux _portes de_ la ville
+Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous
+les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement
+vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui
+jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée
+dans la ville.
+
+Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement
+costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de
+tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans
+un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels
+heureux.
+
+ * * * * *
+
+Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre
+héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la
+science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône.
+Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux
+qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien,
+ami des _faibles_, réfugiés sous sa protection, reconnaissant,
+aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses
+promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant
+distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit,
+ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en
+main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un
+langage affectueux.
+
+Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus
+opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à
+la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de
+bonnes mœurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat,
+il avait un grand cœur, une grande énergie, une grande âme: _en un
+mot_, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur,
+d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.
+
+Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine
+de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités
+et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette
+pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce
+projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma
+couronne et prince de la jeunesse.»
+
+Cette idée s'agitait sans cesse dans le cœur du monarque sage:
+«Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne
+de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de
+l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par
+toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par
+l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux
+doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, _ma
+gloire_, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute
+l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me
+conduit cet âge _avancé_.»
+
+Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes
+de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses,
+instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même
+villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une
+résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi
+Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu
+plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme
+héritier de ta couronne.»
+
+À ce discours, tel que son cœur l'avait souhaité, il dissimula son
+désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux
+toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que
+j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je _suffis
+à_ gouverner la terre avec justice?»
+
+Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce
+magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de
+ton fils. Il est doux, il a des mœurs honnêtes, une âme céleste,
+une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais
+d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de
+tes sujets.
+
+«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de
+marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après
+que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous,
+triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire
+même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.
+
+«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un
+char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe
+de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos
+feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, _toute
+chose enfin_ va bien chez nous.
+
+«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier
+présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au cœur
+plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es
+comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre
+ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le
+maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices
+par ses vertus!»
+
+Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit:
+«Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit
+le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce
+ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené
+Râma dans ce lieu même.
+
+Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de
+l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux
+même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde,
+s'échelonnèrent sous leur _auguste_ suzerain Daçaratha, comme les
+Dieux sont rangés sous _Indra_, le fils de Vasou.
+
+Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des
+Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, monté sur le char et
+semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage déjà célèbre
+dans tout l'univers, aux longs bras, à la grande âme, au port
+_majestueux_ comme la démarche d'un éléphant ivre d'amour.
+L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma
+au visage désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment
+aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa
+noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie autour de lui, comme
+le Dieu des pluies sur les êtres, consumés par les feux de l'été.
+
+Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique Raghou à
+descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit
+par derrière, tandis que le vaillant héros s'avançait vers son
+père.
+
+Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque,
+et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.» Puis il toucha du front
+les pieds de son père. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aimé fils
+prosterné à son côté, les paumes réunies en coupe, saisit les
+deux mains jointes, le tira _doucement_ à soi et lui donna un baiser.
+
+Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma un siége
+incomparable, éblouissant, le plus digne parmi tous, orné d'or et de
+pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble siége,
+Râma le fit resplendir, comme le Mérou, que le soleil à son lever
+illumine de ses clartés sans tache.
+
+Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri,
+noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi dans
+la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pères, ayant donc
+adressé la parole à son fils avec un sourire, lui tint ce langage,
+comme Kaçyapa au souverain des Dieux:
+
+«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par tes vertus
+et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale et la première
+de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes qualités, ces peuples
+te sont déjà soumis: reçois donc le sacre, comme associé à ma
+couronne, en ce temps, où la lune va bientôt faire sa conjonction
+avec l'astérisme Poushya, _constellation propice_. J'aime à le
+reconnaître, mon fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux;
+mais ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce
+qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la
+modestie; tiens continuellement domptés les organes des sens, et fuis
+toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colère. Jette
+les yeux sur la Cause première, et que sans cesse ton âme, _comme la
+sienne_, Râma, se cache et se montre dans la défense de tes sujets.
+D'abord, sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse
+de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils, comme s'ils
+étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre chair.
+
+«_Noble_ enfant de Raghou, examine d'un œil vigilant tes soldats,
+tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et tes finances, l'ami
+et l'ennemi, les intermédiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi
+gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont
+_inébranlablement_ dévoués, ses amis en ressentent une joie
+égale à cette allégresse des Immortels, devenus enfin les heureux
+possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme, et
+sache, mon fils, te conduire ainsi!»
+
+À peine le monarque avait-il achevé son discours, que des hommes,
+messagers de cette agréable nouvelle, couraient déjà en faire part
+à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua à
+ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et
+toutes sortes de pierreries.
+
+Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide,
+éclatant de lumière, monta dans son char; puis, environné de foules
+nombreuses, il revint dans son palais.
+
+Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré une
+seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution, en homme
+qui sait prendre une décision. «Demain, l'astérisme Poushya doit se
+lever sur l'horizon; que mon fils Râma, à la prunelle dorée
+comme la fleur des lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité
+présomptive du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque.
+
+Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant et se dirigea
+vers le gynœcée de sa mère.
+
+Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant la
+Fortune dans la chapelle de ses Dieux.--Ici déjà s'étaient rendus
+avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle, que l'agréable
+nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse.
+
+Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi recueillie,
+et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: «Mère chérie,
+mon père m'a désigné pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer
+demain: c'est l'ordre de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec
+moi cette nuit dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le
+ritouidj et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur moi et
+sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles heureuses, d'une si
+grande efficacité pour mon sacre, dont le jour que celui-ci précède
+verra _l'auguste_ cérémonie.»
+
+Ayant appris cette nouvelle, objet de ses vœux depuis un long temps,
+Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots, troublés par des larmes
+de joie: «Mon bien-aimé Râma, vis un grand âge! Périsse l'ennemi
+devant toi! Puisse ta félicité réjouir sans cesse ma famille et
+celle de Soumitrâ!
+
+«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse et
+distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection du _roi_
+Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion pour l'Homme-_Dieu_
+aux yeux de lotus ne fut pas stérile, et j'augure que sur toi va
+se poser aujourd'hui cette félicité merveilleuse du saint roi
+Ikshwâkou!»
+
+Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana, assis
+devant lui, son corps incliné et ses mains jointes, un regard
+accompagné d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes:
+«Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde âme, et ce
+bonheur qui m'arrive est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ,
+goûte ces jouissances désirées et savoure ces _doux_ fruits de la
+royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause de
+toi!»
+
+Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma, s'étant
+incliné devant ses deux mères, fit prendre congé à Sîtâ et
+retourna dans son palais.
+
+ * * * * *
+
+La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout obstruée par les
+multitudes entassées des hommes, dont cet événement avait excité
+la curiosité, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit
+semblable à celui de la mer, quand _le vent_ soulève ses humides
+flots. La noble cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle
+avait orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de
+ses vastes étendards.
+
+En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes, femmes, enfants,
+par le désir impatient de voir le sacre de Râma, soupiraient après
+le retour du soleil. Chacun désirait contempler cette grande fête.
+
+Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la _belle_
+Vidéhaine, _son épouse_, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra
+_dans le sanctuaire domestique_. Alors il mit sur sa tête, suivant la
+coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé
+cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut
+mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui
+était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au
+silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte
+continence avec la _charmante_ Vidéhaine sur un lit de verveine,
+jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou.
+
+Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil
+et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son
+appartement.--Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes
+et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube
+naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement
+prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et,
+revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des
+brahmes.
+
+Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient
+dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit
+toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de
+Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous
+les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins,
+n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si
+près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde
+fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières
+lueurs du matin.
+
+Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse
+blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les
+bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars
+des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des
+marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille,
+sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les
+plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les
+banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les
+troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix
+se modulent pour le _délicieux_ plaisir de l'âme et des oreilles.
+
+Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis
+dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient
+toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants
+mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, _désertant le
+jeu_, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes
+sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince,
+les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine
+embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale;
+et, par une _sage_ prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de
+ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des
+rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.
+
+Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui
+l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la
+plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du
+roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards,
+ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié.
+
+À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de
+fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et
+fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des
+habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc
+faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un
+enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses
+trésors _comme une pluie_ de largesses?»
+
+Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de
+plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu
+pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se
+met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme
+héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus.
+C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du
+sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère
+de Râma si heureuse.»
+
+À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain,
+transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment
+de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une
+mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce
+langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme
+aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur
+toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un
+abîme!»
+
+Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante
+avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son
+tour cette demande: «Pourquoi es-tu _si_ en colère, Mantharâ?
+Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter:
+en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage
+bouleversé.»
+
+À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir un
+discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux rouges de colère
+et d'envie, pour augmenter le trouble de sa maîtresse et la séparer
+enfin de Râma, dont cette femme à la pensée coupable désirait la
+perte: «Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois
+pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se dispose à
+consacrer _son fils_ Râma comme héritier de sa couronne.
+
+«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux, sa
+bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente,
+tu as réchauffé un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait
+faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière
+toi et comme sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton
+fils et à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître
+et mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante
+créature, tu seras immolée avec ton enfant!»
+
+À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta de sa
+parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la Mantharâ.
+Quand elle eut donné à la perfide suivante ce magnifique bijou,
+en témoignage du plaisir _que lui inspirait sa nouvelle_, Kêkéyî
+enchantée lui répondit alors en ces termes: «Mantharâ, ce que tu
+viens de raconter m'est agréable; c'est une chose que je désirais:
+aussi ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de ma
+vive satisfaction. Il n'y a dans mon cœur aucune différence même
+entre Bharata et Râma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne
+l'onction royale à celui-ci.»
+
+À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui répondit
+en ces termes, accompagnés d'une imprécation: «Pourquoi, femme
+ignorante, te réjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne
+comprends-tu pas que tu es submergée dans un océan de tristesse?
+_Tu le veux_, insensée: _eh bien_! cœur lâche, que le serpent _des
+soucis_ te dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas
+et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette
+Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction
+avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps semé de signes
+propices, oint et sacré comme l'héritier du trône paternel! Mais
+toi, femme ignorante, dépouillée de ta grandeur, tu seras soumise,
+comme une servante, à Kâauçalyâ grandie et parvenue même à
+la plus haute domination. On verra l'épouse de Râma savourer les
+jouissances du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera
+obscurcie et rabaissée!»
+
+Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait ainsi d'un
+air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter elle-même les
+vertus de Râma.
+
+À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins profondément
+affligée, répondit à Kêkéyî, après un long et brûlant soupir:
+«Ô toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne
+t'aperçois-tu pas que tu te plonges toi-même dans un abîme, dans la
+mort, dans un enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui,
+son fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite,
+le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point,
+Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En effet, tous
+les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père chacun dans son
+avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reçoit l'onction
+royale; car si tous avaient droit à ceindre le diadème, ne serait-ce
+pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains
+de leurs fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre,
+femme charmante, remettent les rênes du royaume? _De leur côté,
+arrivés au terme de la vie_, ces fils aînés transmettent à leurs
+fils aînés le royaume, sans partage; mais à leurs frères, jamais!
+C'est là une chose incontestable. _Que suit-il_ de là? C'est que ton
+fils sera dépouillé à perpétuité des honneurs, privé du plaisir,
+comme un orphelin sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité
+royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu
+ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je
+t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable!
+Râma, une fois qu'il aura ceint le diadème, Râma, débarrassant le
+chemin de cette _gênante_ épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui
+est plus sûr, à la mort.
+
+«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil, dédaigné
+la mère de Râma, épouse comme toi du même époux; comment ne
+ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!»
+
+À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et répondit
+ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ; je connais ton
+dévouement sans égal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par
+lequel on puisse faire obtenir de force à mon fils ce trône de son
+père et de ses aïeux.»
+
+À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant son dessein
+criminel, délibéra dans son esprit _un instant_ et lui tint ce
+langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt mis ce Râma dans un bois,
+et je ferai même donner l'onction royale à Bharata.»
+
+À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyî, dans la joie de son âme, se
+leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit
+ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence supérieure;
+Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le
+trône et jeter Râma dans une forêt?»
+
+À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue
+dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyî pour la ruine
+de Râma: «Écoute, et réfléchis bien, quand tu m'auras entendue.
+Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton
+invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut
+affronter ces combats.--Il descendit, vers la plage méridionale, dans
+la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard
+l'image du _poisson_ Timi possède une ville appelée Vêdjayanta.
+
+«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui
+avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra.
+Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d'une flèche; il
+revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pansé
+lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de
+joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs _à ton
+choix_. Mais toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le
+temps où j'en souhaiterai l'accomplissement!» _N'est-ce pas_ ainsi
+_qu'_alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui?
+J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me
+les a contées.
+
+«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l'une le sacre
+de Bharata et pour l'autre l'exil de Râma pendant quatorze années.
+Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque,
+entre dans l'appartement de la colère; et, vêtue d'habits souillés,
+couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le
+roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui
+dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut
+appeler maintenant la désolée. Bientôt, _près du sol dégarni, où
+tu seras étendue_, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra
+lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que
+tu désires: car, je n'en puis douter, ton époux t'aime beaucoup.
+
+«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de
+bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.
+
+«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton
+époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d'abord sous la foi
+du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce
+première, l'exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années,
+et, comme seconde, l'hérédité du royaume conférée à Bharata.
+
+«Ainsi, heureuse _mère_, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la
+plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira
+lui-même dans l'exil.
+
+«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle
+puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force
+d'exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la
+terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il
+renoncerait à sa vie même pour l'amour de toi?»
+
+Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien
+ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d'une
+malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable. En effet,
+dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur
+un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole
+blessante; et ce magnanime avait maudit _en ces termes_ la jeune fille
+inconsidérée: «Puisque tu as injurié un brahme dans l'ivresse
+de l'orgueil, que t'inspire _déjà_ ta beauté, tu recueilleras
+toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde!»
+
+Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba _fatalement_
+sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues
+criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son cœur;
+et toute à l'excès d'une joie qui troublait sa raison, elle tint
+résolûment ce langage à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta
+prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils:
+il n'existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour
+l'intelligence.»
+
+Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage
+la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: «Il est
+superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec;
+lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble
+dans le cœur du monarque!» «Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant
+ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit
+dans la résolution de faire donner l'onction royale à Bharata.
+
+La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux
+et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres
+parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra
+dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil
+que lui inspirait la force de sa prospérité.
+
+Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée,
+ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur,
+l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel
+enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est
+éclipsé.
+
+Or, quand il eut fait connaître _le jour et l'instant où_ l'onction
+royale _serait_ donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son
+gynœcée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là,
+ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre,
+abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme
+foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers
+sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme
+sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.
+
+S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une
+chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du
+monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté
+et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec
+la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée _d'un
+chasseur_ a blessée.
+
+Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui
+la respiration _sanglotante_ ressemblait aux sifflements d'un serpent,
+le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je
+ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa
+t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il
+pas rendu? Pourquoi, femme naguère _si_ heureuse et maintenant _si_
+désolée, pourquoi, à ma _très-vive_ douleur, es-tu couchée sur la
+terre nue et dans la poussière, comme une _veuve_ sans appui, en ce
+jour où mon âme est toute joyeuse?»
+
+Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire
+cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux,
+répondit _sur-le-champ_ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense
+de personne, _magnanime_ roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été
+refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une
+chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu
+veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je
+t'expliquerai ce qu'est mon désir.»
+
+À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous
+l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une
+antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince,
+qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse
+bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au vœu conjugal, elle _si_
+attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme
+charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il
+n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime
+plus que toi!
+
+«Je m'arracherais ce cœur même pour te le donner: ainsi, ma
+Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.
+
+«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus
+balancer: je ferai ta joie; _oui_, je le jure par toutes mes bonnes
+œuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla
+son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse.
+
+«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce
+serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée!
+Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther,
+le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les
+Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, _qui abhorrent les
+clartés du jour_, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter
+nos maisons; que les êtres animés, _d'une autre espèce et de
+quelque nature qu'ils soient_, connaissent la parole échappée de tes
+lèvres!
+
+«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le
+devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement
+accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce
+dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!»
+
+Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le
+réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur
+des grâces, mais aveuglé par l'amour:
+
+«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux
+soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont
+je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, _mon fils_,
+reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la
+cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma
+à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de
+biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et
+cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu
+es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre
+Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.»
+
+Ce langage de Kêkéyî blessa au cœur le puissant monarque, et son
+poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle,
+quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le
+coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre
+veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces
+mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé
+au _milieu du_ cœur par la flèche des cruelles paroles, il fut à
+l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.
+
+Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans
+l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec
+colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que
+t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô
+toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi
+qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ?
+Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?
+
+«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale
+splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial.
+C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels:
+_tu le vois_! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi
+grâce!»
+
+Le cœur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots
+épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit
+égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle
+vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce
+protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds
+de sa femme, dont les mains, _pour ainsi dire_, serraient son cœur
+d'une pression douloureuse, et, _d'une voix sanglotante_, il jetait
+ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!»
+
+Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était
+gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs,
+elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le
+trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages
+vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité
+dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces
+deux grâces, hésites-tu _à m'en donner l'accomplissement_?»
+
+Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit
+alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie,
+goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et
+Râma, ce _fier_ éléphant des hommes, banni dans un bois!
+
+«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se
+montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de
+toutes les vertus!--Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la
+continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira
+donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au
+milieu des forêts!
+
+«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme,
+homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la
+colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une
+honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le
+monde, comme un criminel!»
+
+Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui
+troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la
+nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde
+affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui
+parut aussi longue que cent années.
+
+À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes
+vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles
+paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard
+malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en
+toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là
+qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au
+fond du cœur: _eh bien! sois contente_, femme au gracieux sourire,
+voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton
+serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors
+l'exil de Râma: _oui_, tout ce qui est à moi, ou même _si tu la
+veux_, ma vie!»
+
+Ainsi _conjurant et_ conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui
+d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien
+aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes
+et dont _les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par_ les
+formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque
+vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec
+inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une
+seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota
+dans la tristesse et le trouble de son âme.
+
+Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil
+de son fils tourmentait son cœur, et tombé sans connaissance sur la
+terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles
+paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la
+terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas
+spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de
+rester ferme dans la vérité _de ta promesse_.
+
+«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères
+qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je
+m'étais dit, car je _pensais_ te connaître: «Sa parole est une
+vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une
+colombe, s'arracha le cœur à lui-même, _pour ne pas manquer à sa
+promesse_, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de
+passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent
+acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle
+à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son
+impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner
+au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter,
+après cette vie, dans les demeures célestes.
+
+«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps
+passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, _dis-je_,
+m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et
+un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne
+combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais,
+ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!»
+
+Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou,
+dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.
+
+Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de
+l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains
+jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est
+déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité!
+Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les
+biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en
+toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de
+la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme
+Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi
+des tiennes, auguste dominateur de la terre!»
+
+Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, _vœux
+accoutumés_ pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur
+immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu,
+conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui
+la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu
+ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.»
+
+Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra
+s'éloigna vite de ces lieux, non sans _rougir_ un peu de honte.
+
+Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle,
+jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son
+époux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage:
+
+«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être
+de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse
+habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi
+l'accomplissement d'une parole qui m'est chère.»
+
+Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un éléphant
+avec la pointe aiguë _de son cornac_, le roi, consumé par le feu du
+chagrin, dit ces mots à Soumantra:
+
+«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité;
+mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je
+désire le voir.»
+
+À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit
+aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène Râma; et fais-le se
+hâter, de manière qu'il vienne au plus tôt!»
+
+Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas
+_intérieur_ de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il
+eut franchi le seuil _extérieur_, il trouva dehors les conseillers
+et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans
+l'attente.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec
+l'astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les
+choses nécessaires à la cérémonie d'un sacre. On avait préparé
+un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel
+s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes.
+On avait apporté de l'eau puisée au confluent du Gange et de
+l'Yamounâ; on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves
+sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident,
+ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait
+apporté même de l'eau recueillie dans toutes les mers.
+
+Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif; autour de leurs
+flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres
+qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et
+des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel,
+du lait, du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus
+saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées par
+une influence heureuse.
+
+On avait également préparé en vue de Râma un sceptre,
+somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur que les rayons
+de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec
+une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre
+des nuits. On avait encore exécuté pour l'assomption de Râma au
+trône paternel un vaste parasol, _emblème de royauté_. Là étaient
+réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de
+choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles,
+sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures,
+des poëtes laudateurs, vêtus d'un opulent costume, et toutes les
+espèces d'instruments, qui servent à la musique.
+
+Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées
+là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des
+conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma.
+
+«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité du
+royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande
+fête aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce héros
+doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui
+trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma,
+sans aucun doute, sera aujourd'hui même notre prince de la jeunesse.
+Oh! combien les faveurs _du ciel_ pleuvent aujourd'hui sur nous,
+puisque Râma, qui est l'amour des hommes vertueux, va désormais
+nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa
+chair!»
+
+Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra
+entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il s'en allait
+chez Râma, d'une marche pressée, afin de le ramener au palais de son
+père.
+
+Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance,
+l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des
+ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de
+pierreries, comme celui du _céleste_ époux qui mérita le choix de
+_la belle_ Çatchî.
+
+Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de
+poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés
+à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil
+sur ses paupières, célébraient à l'envi les vertus de sa royale
+personne.
+
+Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les
+foules pressées des hommes remplissaient l'étendue, il pénétra
+dans la septième, parfaitement distribuée.
+
+Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina pour saluer
+Râma, d'une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au
+soleil qui vient de naître _sur un ciel sans nuages_.
+
+«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le
+roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma,
+s'il te plaît!»
+
+À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet
+ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à
+Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour
+délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la
+couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir
+même de faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art en
+ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars
+donc sans délai; j'ai _hâte de_ voir ce maître de la terre, assis
+dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis.»
+
+À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux, lui dit Sîtâ,
+voir ton père et même avec lui ta mère.»
+
+Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit
+rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir
+le _noble_ maître. À leur aspect, il s'approcha d'eux et les
+salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'élança dans un char
+d'argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le
+fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme
+la lune sort des nuages blancs.
+
+Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains,
+Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste Râma, comme Oupéndra
+se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les
+doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ!
+halâ!» s'éleva immense, et le cœur de tous se dilata, quand on
+vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui
+possèdent un char.
+
+Il s'avançait lentement et répondait à ces foules d'hommes par
+des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup
+d'œil, un mouvement du front, un geste de la main.
+
+Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres,
+contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui
+tenaient leur âme enchaînée avec un lien d'amour.
+
+«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché
+ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il
+possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père
+nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup
+mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le
+manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées,
+tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la couronne!»
+
+«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose
+préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher
+que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son
+fils, et que Sîtâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet
+de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le
+front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans
+le plaisir sur tes ennemis vaincus!»
+
+Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais
+du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par
+différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une
+foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune
+femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son
+âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté.
+
+ * * * * *
+
+Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie de Kêkéyî,
+et montrant la douleur peinte sur _tous les traits_ de sa figure
+desséchée par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'étant prosterné
+et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans
+tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de
+Kêkéyî.
+
+Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son
+père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua
+également ceux de Kêkéyî.
+
+À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air
+modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse
+nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il
+articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme
+bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot
+de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.
+
+Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui
+s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il
+était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût
+touché du pied un serpent.
+
+Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son
+père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif
+ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas
+continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je
+pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»
+
+Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur
+Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage:
+«Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle
+offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste
+et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait
+son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine
+d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix
+inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce
+jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à
+Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé
+par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de
+mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»
+
+Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était
+bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la
+Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans
+la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père,
+satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je
+viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour
+Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux
+conserver à ton père sa _haute renommée de_ sincérité dans les
+promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute
+sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les
+forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une
+peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ
+des _anachorètes_.»
+
+Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids
+de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant
+la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils
+étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts.
+
+Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours
+qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et
+les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour
+sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement
+savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre
+lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de
+sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime
+daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité,
+_noble_ reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?»
+
+Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur,
+ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en
+doute pas, _vaillant_ Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de
+colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans
+les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de
+ton père.»
+
+Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de
+Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution
+du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette
+exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt
+dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.
+
+À l'audition amère de ce langage horrible au cœur et d'une
+excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la
+verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se
+précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des
+bois; Râma, _dis-je_, n'en fut pas troublé et lui répondit en ces
+termes:
+
+«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet
+de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne
+suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère
+et l'âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile
+à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà
+faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de
+ma vie! Certes! exécuter l'ordre émané d'un père est supérieur
+à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je
+partirai dans le silence même de mon père, et j'habiterai les bois
+déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.
+
+«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon
+épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente!
+Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l'empire et
+soit docile au roi, _son père_. C'est là pour toi un devoir
+imprescriptible et de tous les instants.»
+
+À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses
+tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu'il perdit une
+seconde fois la connaissance.
+
+Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds
+de son père évanoui; après qu'il eut adressé le même salut aux
+pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit
+un pradakshina autour du _roi_ Daçaratha et de sa vile épouse, il
+quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout
+parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit
+l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant
+la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se
+hâtait d'aller résolûment habiter au fond des bois.
+
+Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d'elles ses
+regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la
+cérémonie du sacre, il s'éloigna lentement.
+
+Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts
+par les siens, avec les bienséances requises, et s'en alla d'un pied
+hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu'habitait sa royale mère.
+Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin
+qu'il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée
+adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un vœu, dont elle
+s'était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils
+serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d'une
+robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne
+permettait pas à son âme de s'égarer sur des objets étrangers.
+
+Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et
+lui dit ces réjouissantes paroles: «Je suis Râma!» Elle,
+aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère,
+elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante
+reconnaît son veau chéri. S'étant abordés, Râma, caressé,
+embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse
+Aditî.
+
+Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement
+et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que les Dieux, lui
+dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les
+années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont
+furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de
+ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable,
+éternelle; et, comblé d'une félicité suprême, _foulant aux pieds_
+tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes
+ancêtres!»
+
+À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes, l'âme
+quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient noyée les
+paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur
+qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse
+et de Lakshmana? Kêkéyî a demandé au roi son diadème pour
+Bharata; et mon père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un
+serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera
+l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il
+ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les forêts.
+
+«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure,
+et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de
+fruits _sauvages_.»
+
+Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ
+tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la
+malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée,
+défaillante, évanouie; et, tournant autour de l'infortunée, remise
+en pieds, les flancs battus, comme une cavale _essoufflée_, il essuya
+de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.
+
+Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante
+de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria d'une voix que ses
+larmes rendaient balbutiante: «Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses
+pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je
+ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation
+d'avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui
+seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore, n'est-il pas
+égal à cette peine, que nous cause la séparation d'avec un fils
+bien-aimé?
+
+«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père aveuglé par
+l'amour.
+
+«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la
+vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!»
+
+Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette
+mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la
+circonstance: «Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne
+enfant de Raghou, chassé par la voix d'une femme, abandonne ainsi la
+couronne et s'en aille dans un bois.
+
+«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle
+Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet
+exil au fond des bois.
+
+«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à la connaissance
+d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l'empire, dont
+tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle
+serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton
+assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre
+comme héritier du royaume?»
+
+Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée
+dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces
+bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers
+toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te
+plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur
+un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux
+du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en
+possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce
+devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies,
+Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de
+sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me
+dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu
+n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est
+impossible que je vive, privée de toi.»
+
+À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma
+répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir,
+à lui, qui était, _pour ainsi dire_, le devoir même incarné: «Il
+ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père.
+Je te prie, la tête courbée à tes pieds, _d'accepter mon excuse_;
+j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul
+qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on
+vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter
+les forêts?
+
+«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on
+se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que
+je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne
+s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.»
+
+Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ,
+il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature
+infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je
+le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus
+déchirante la flèche dont m'a percé la douleur.
+
+«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un
+seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père!
+
+«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est
+agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des
+richesses: le devoir se tient immuable.
+
+«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science
+que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs,
+conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.»
+
+Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont
+_l'amitié_ augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains
+en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à
+Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux
+accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras
+jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je
+reverrai sain et sauf tes pieds _augustes_. Que je m'en aille avec
+ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne
+céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par
+mes bonnes œuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est
+renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour
+mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant
+ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière;
+daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter
+les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce
+congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.»
+
+Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince
+discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de
+ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre
+son cœur.
+
+Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir,
+la reine Kâauçalyâ, _sa mère_, lui tint ce discours, le cœur
+déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si
+digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur:
+
+«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne,
+écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus
+distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix
+surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par
+mes pénibles vœux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais
+un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute
+espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me
+soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil
+me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon
+ennemie, le bonheur de voir ses vœux réalisés.
+
+«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible,
+Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours
+en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à
+l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui,
+arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais
+vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi,
+mon arbre _à l'ombre délicieuse_, aux branches pleines de fruits.
+
+«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une
+femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de
+l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante
+à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes
+droits.»
+
+Alors, déployant tous ses efforts, le _vertueux_ rejeton de l'antique
+Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et
+plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement
+sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité
+ne peut aller jusqu'à m'empêcher _de lui obéir_. Daigne, reine,
+ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le
+devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans
+surajoutés à neuf années.
+
+«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé
+Içvara[12]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom
+de ton époux.
+
+[Note 12: _Le seigneur_, un des noms de Çiva.]
+
+«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta _permission_
+bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi,
+calme-toi et ne t'afflige pas.
+
+«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille
+donc pas, dans ton amour _aveugle_ pour moi, t'insurger contre
+l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre
+émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le
+mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger
+par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce
+pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À
+plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la
+soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans
+mon esprit, qui l'a conçue naturellement.
+
+«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée
+ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse
+encore _ce conseil_. Il te faut considérer Bharata comme moi-même,
+et tu dois, par affection, voir une sœur dans Kêkéyî.
+
+«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui
+a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime
+Bharata.
+
+«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en
+obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là,
+dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi
+s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du
+mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en
+cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une
+vérité?
+
+«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune
+manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien
+m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour
+l'habitation des forêts solitaires.»
+
+Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce
+Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution
+de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de
+nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.
+
+À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés
+dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes
+rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par
+les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour
+ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.»
+
+À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit
+encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une
+femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour
+maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville
+dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me
+suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il
+ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est
+_toujours_ son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux
+est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun
+doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant
+son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien
+_naturellement_. Tu obtiendras même de Bharata une vénération
+supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai
+jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment
+élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle
+sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas
+mon père d'une trop vive douleur.
+
+«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose
+de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé
+sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de
+mon absence.
+
+«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là
+continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le
+devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte
+des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent
+à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant
+ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science
+des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux
+et l'espérance de mon retour. _Oui_! c'est dans la compagnie de
+ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si
+toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.»
+
+À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait
+aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés
+de larmes:
+
+«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de
+ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront
+un jour. _Oui_! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon
+époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à
+faire. Va donc, suivi de la félicité!»
+
+Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution
+d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme;
+et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et
+se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes.
+
+ * * * * *
+
+Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son
+âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la
+consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette
+pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont
+obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement
+la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et
+maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de
+son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait
+vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma.
+
+Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs
+dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de
+confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son
+visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil
+d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du
+palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec
+respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que
+sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la
+modestie.
+
+À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla
+au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors
+son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans
+son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les
+brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que
+la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec
+l'astérisme Poushya, _influence sinistre_, qui afflige ton esprit?
+Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de
+la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage?
+Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus,
+pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton
+visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?
+Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes,
+les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te
+chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse?
+Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure _dans
+l'étude sainte_ des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel
+et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce _noble_ front
+la consécration royale?
+
+«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans
+la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de
+signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur
+les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, _nous_
+apportant la fortune et la victoire, un coursier _d'une beauté_
+non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes
+prospères?»
+
+À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de
+son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une
+fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es
+née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si
+bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi
+de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi.
+Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux
+grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé
+tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé
+en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père
+s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma
+bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester
+dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en
+aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée
+d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et
+veuille bien me donner congé.
+
+«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et
+de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus
+respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil
+ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata.
+En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les
+éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en
+présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole
+de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les
+forêts: ainsi, fais-toi un cœur inébranlable! Quand je serai parti,
+noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire,
+ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.
+
+«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un cœur sans
+partage à ma _bonne_ mère, accablée sous le poids de la vieillesse
+et par la douleur de mon exil.»
+
+Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles
+toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche
+à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent
+quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans
+l'autre vie, le fruit né des œuvres, qui sont propres à lui-même.
+Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les
+mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père;
+chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour
+lui-même, _sans partage avec un autre_. Seule, l'épouse dévouée à
+son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je
+te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne
+voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant
+de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou,
+ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma
+résolution dernière. Si tu as _tant de_ hâte pour aller dans la
+forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant _de
+mes pieds, afin de t'ouvrir un passage_, les grandes herbes et les
+épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni
+une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route
+à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce
+_bonheur_; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui
+reste au _fond du vase_ après que l'on a bu: _emmène-moi_, héros,
+emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la
+méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à
+mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois,
+aux chars de nos Dieux, _que dis-je_? au ciel même. Accorde-moi
+cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois
+fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des
+sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois,
+heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y
+couler mes jours avec toi, que dans les palais du _bienheureux_ Indra.
+
+«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux
+racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi
+dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec
+toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées
+par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes
+d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir
+duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour
+odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel
+préféré.»
+
+À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit
+cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à
+l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton origine est de la
+plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes _à
+fond_, tu ceins la renommée _comme un diadème_: partant, il te sied
+d'écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et
+j'irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi,
+à l'ordre émané de mon père.
+
+«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas
+la force de t'y mener, par compassion même pour toi.
+
+«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes,
+conduits _par le sort_ dans leur voisinage: on est à cause d'eux en
+des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose
+affreuse!
+
+«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées
+par la sueur de rut; ils _vous_ attaquent et _vous_ tuent; ce qui fait
+du bois, mon amie, une chose affreuse!
+
+«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la
+faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois,
+mon amie, une chose affreuse!
+
+«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la
+forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce
+qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
+
+«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d'une marche
+tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière, tantôt couchés dans
+les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et
+même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des
+fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux,
+infestés par de longs crocodiles.
+
+«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes,
+couches incommodes, que l'on a préparées de ses mains, sur le
+sein même de la terre, ô femme _si_ délicate, que l'on cherche le
+sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des
+jujubes sauvages, les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic,
+ceux du cyâmâka[13], le riz né sans culture ou le fruit amer du
+tiktaka[14] à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait
+provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive
+que les anachorètes de leurs solitudes s'y trouvent réduits à
+passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture.
+Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec
+l'écorce des arbres; on est contraint de tordre _sans art_ ses
+cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé
+sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres
+desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le
+séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!
+
+[Note 13: _Panicum frumentaceum_.]
+
+[Note 14: _Trichosantes diœca_.]
+
+«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là
+pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence,
+qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant
+suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes vœux et tes
+mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts?
+Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et
+la chaleur du soleil, ton _corps si frêle_ épuisé de jeûnes et de
+pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble
+à mes souffrances.
+
+«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon
+cœur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus
+éloignée de ma _pensée_!»
+
+À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme
+si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les
+yeux baignés de pleurs:
+
+«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces
+paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le
+visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement
+pour toi, _cher_ et noble époux, les montre à mes yeux comme autant
+d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de
+m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient
+tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur
+_naturellement_ des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres
+bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois.
+Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force
+de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là _d'ailleurs_ vaut
+mieux pour moi que vivre ici!
+
+«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des
+brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont
+dit ces hommes véridiques, ton sort, _jeune_ Sîtâ, est d'habiter
+_quelque jour_ une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les
+devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter
+dans mon cœur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.
+
+«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa
+vérité.
+
+«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter
+les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans
+un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, _noble_
+Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est
+mon _brûlant_ désir.
+
+«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que
+j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je
+touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en
+doute pas!»
+
+À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne
+au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à
+la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le
+désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes.
+
+Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée,
+Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil;
+mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa
+la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les
+peines semées dans un séjour au milieu des bois.
+
+La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses
+yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée
+couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses
+pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses
+pour la consoler:
+
+«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux
+traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés
+tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te
+défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais
+m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante.
+Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage,
+t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au
+sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu
+ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu
+des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de
+répudier sa gloire.
+
+«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire
+toujours ce qui est agréable à ton _cœur_, ô femme digne de tous
+les respects!
+
+«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes
+vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre
+assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à
+qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi
+Djanaka!»
+
+Joyeuse et au comble de ses vœux, l'illustre dame, obéissant à
+l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à
+distribuer aux _plus_ sages des brahmes les vêtements _superbes_, les
+_magnifiques_ parures et toutes les richesses.
+
+Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux
+vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole,
+il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami;
+je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te
+dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois:
+en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant
+fardeau.»
+
+Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage
+noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il
+tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement
+avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet
+homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des
+bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?»
+
+Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné,
+la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes
+ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui
+soutiendra _nos mères_, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre
+femme? Ce monarque des hommes, qui versait _à pleines mains_ ses
+grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les
+mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé
+sous le pouvoir d'_un autre_ amour. Un jour, enivrée par les fumées
+de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera
+sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout
+et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici
+jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais
+moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins
+difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»
+
+Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les
+hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains
+et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible
+à Kâauçalyâ d'entretenir, _pour sa défense_, plusieurs milliers
+d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages
+furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par
+considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer
+nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à
+protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.
+
+«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement
+dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable
+à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!»
+
+Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «_Eh bien_! fils de
+Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de tes amis.»
+
+ * * * * *
+
+Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut donné
+aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments,
+_c'est-à-dire la bêche et le panier_; puis, sortant de son palais
+avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste père. Il était
+accompagné de son épouse et de son frère.
+
+Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les
+habitants de la cité montent de tous les côtés sur le faîte des
+maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute
+couverte de campagnards, on n'eût pas trouvé un seul espace vide,
+tant était grand alors cet amour du peuple, accourant saluer à son
+départ ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'_auguste
+prince_ marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ même, alors,
+saisis de tristesse, leur âme s'épancha en divers discours: «Le
+voilà, suivi par Lakshmana seul avec Sîtâ, ce héros, dans les
+marches duquel une puissante armée, divisée en quatre corps, allait
+toujours devant et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie,
+dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que son père
+fausse une parole donnée, et cependant il a goûté la saveur exquise
+du pouvoir et du plaisir!
+
+«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent dans l'air
+ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée maintenant à tous les
+regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid
+vont effacer toute la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage
+aux charmantes couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute,
+l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il
+bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé!
+
+«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux,
+nos siéges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du
+roi, embrassons une infortune égale à son malheur.
+
+«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit désormais notre
+cité! Que cette ville, abandonnée par nous, soit réduite à l'état
+d'une forêt! _oui_, notre ville sera maintenant où doit habiter ce
+héros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux,
+éléphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez
+habiter ce que nous abandonnons!»
+
+Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude
+affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous l'extérieur du
+contentement, allait donc ainsi, désirant voir son père et comme
+impatient d'assurer à la promesse du monarque toute sa vérité.
+
+Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son épouse et de
+Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrême
+douleur, employait ses moments à gémir.
+
+Alors Soumantra se présenta devant le maître de la terre, et,
+joignant ses mains, lui dit ces mots, le cœur vivement affligé:
+«Râma, qui a distribué ses richesses aux brahmes et pourvu à la
+subsistance de ses domestiques; lui-même, qui, la tête inclinée,
+a reçu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour
+les forêts; ce prince, accompagné de Lakshmana, son frère, et de
+Sîtâ, son épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les
+rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumière,
+est venu voir ici tes pieds _augustes_; reçois-le en ta présence,
+s'il te plaît!»
+
+Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air, poussa de
+brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il répondit ainsi:
+
+«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes épouses, je veux
+recevoir, entouré d'elles, ce digne sang de Raghou!»
+
+À ces mots, Soumantra de courir au gynœcée, où il tint ce langage:
+«Le roi vous mande auprès de lui, nobles dames; venez là sans
+tarder!» Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre
+envoyé par leur époux, s'empressent d'aller voir le gémissant
+monarque.
+
+Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de sept cents,
+toutes charmantes, toutes richement parées, vinrent donc visiter leur
+époux, qui se trouvait alors en compagnie de Kêkéyî.
+
+Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et
+les voyant arrivées toutes, sans exception: «Soumantra, fit-il,
+adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans
+délai!»
+
+Du _plus_ loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes, le roi
+s'élança du trône où il était assis, environné de ses femmes:
+«Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le monarque affligé, qui
+s'en alla vite à lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son
+émotion, il tomba avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils.
+Râma, vivement touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le
+reçut dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait
+sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il releva
+doucement son père; et, secondé par Lakshmana, aidé même par
+Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans son trône. Ensuite, _le
+voilà_ qui _s'empresse_ de rafraîchir avec un éventail le visage du
+roi sans connaissance.
+
+Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi;
+mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance; et
+Râma, joignant ses mains, dit au monarque, plongé dans une mer de
+tristesse:
+
+«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre
+seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars à l'instant
+pour habiter les forêts. Daigne aussi, maître de la terre, donner
+congé à Lakshmana comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car
+tous deux, refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution
+qu'ils avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts.
+Veuille donc bien nous donner congé à tous les trois.»
+
+Quand le maître de la terre eut connu que le désir de prendre congé
+avait conduit Râma dans son palais, il fixa le regard d'une âme
+consternée sur lui et dit, ses yeux noyés de larmes:
+
+«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et
+prendre toi-même les rênes du royaume.»
+
+À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent
+religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui
+répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un
+père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous
+mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi,
+ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a
+prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta
+parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois
+encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres
+années.»
+
+À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait
+étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que
+ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette
+ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y
+du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible
+de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et
+par moi!»
+
+À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes:
+«Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les
+forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon
+égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne
+nous lier ensemble au devoir: _oui_, veuille bien, ô toi, qui donnes
+l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je
+te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon
+que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir
+maintenant par amitié pour moi!»
+
+À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force,
+le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi
+Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va
+une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et
+les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même
+cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi _quelques_ mets
+délicieux et _savouré le plaisir de_ mes richesses; quand tu auras
+consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, _eh bien_! tu
+partiras.»
+
+Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et
+répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de
+ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me
+donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert
+le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que
+m'abstenir jusqu'à demain.
+
+«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne, avec
+ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté,
+j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre,
+à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses
+frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses
+forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince,
+mon cœur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie,
+dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes
+ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta
+séparation d'avec moi!»
+
+Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda
+son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs
+et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de
+cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée
+en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses.
+Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit
+affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on
+en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville
+dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous
+ses désirs comblés au fond même des bois!»
+
+Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de
+Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et
+d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage
+sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque:
+«Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une
+foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras
+un roi menteur!»
+
+Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau
+avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme
+inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi
+donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui
+porte un fardeau si lourd et même insoutenable!»
+
+À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec
+ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis
+Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même,
+son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes
+Raghouides!»
+
+«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit,
+il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la
+tête.
+
+Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha
+et qui jouissait de la plus haute estime auprès du _puissant_ roi,
+s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de
+moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut
+rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé
+d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants
+des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà,
+_reine_, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En
+butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au
+monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas
+seul ou bien nous tous!»
+
+«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots,
+les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel
+méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette
+eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!»
+
+«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui
+voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et
+le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut
+renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison
+a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?»
+
+Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix,
+que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce
+à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner
+Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette
+couronne avec _ton_ Bharata!»
+
+Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et,
+s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette
+femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes.
+
+Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin
+tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de
+Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana,
+dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce
+vile sous les yeux de son père.
+
+À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait
+Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette
+robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille
+du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son
+époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante
+comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.
+
+Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés
+par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas:
+«Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour
+de moi ces vêtements d'écorce?»
+
+À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement.
+La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer,
+car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il
+fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette
+écorce vile, comme une _mendiante_ sans appui, celle qui avait pour
+appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des
+cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la
+honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh!
+la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en
+fut complètement brisée par la douleur.
+
+Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son
+épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché,
+la grâce que tu m'as demandée, c'est que Râma seul fût exilé, et
+non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka.
+
+«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la
+conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces
+vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta
+famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec
+l'écorce et l'herbe sauvage!»
+
+À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler ainsi,
+Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de
+partir aussitôt pour les forêts: «O roi, versé dans la science
+de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement
+dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d'un naturel
+généreux et d'un âge avancé, est profondément submergée, par
+cette inattendue séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse.
+L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la
+consoler, _ta plus haute_ considération. Daigne, par amitié pour
+moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant,
+que, défendue par toi, son protecteur _légal_, elle n'ait point à
+subir de persécutions.»
+
+À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait déjà en
+lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes
+ses femmes.
+
+«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères
+affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon
+fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc
+mourir, ô mon ami, avant l'heure fixée par le Destin, puisque la
+mort ne m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!»
+
+À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans
+l'évanouissement.
+
+Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à
+Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester,
+sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce
+héros, qui t'est _si_ dévoué. Il te faut en outre apporter la plus
+grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts
+sont couvertes.»
+
+Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu
+des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le
+devoir, lui, pour qui le devoir n'était pas une science ignorée:
+«Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l'égard de Sîtâ?
+
+«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre.
+En effet, il m'est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu'au sage
+d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en
+main, d'où peut venir un danger pour moi? _D'aucun être_, pas même
+de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois
+pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des
+forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse!»
+
+Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva
+et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le
+devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles
+mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage:
+«Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention,
+soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous,
+moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon.»
+
+Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes
+ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme
+de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui
+résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins
+et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les
+sons perçants, qui jaillissent du malheur.
+
+Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son
+fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser
+d'amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce
+discours:
+
+«Il est _cinq devoirs_, bien dignes de votre famille: ce sont la
+défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la pénitence
+et l'abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma,
+c'est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-même;
+pense que la forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta
+volonté!»
+
+Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on
+voit Mâtali s'avancer vers Indra, _son maître_: «Honneur à toi,
+fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi
+qu'attend ce grand char attelé.
+
+«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.»
+
+À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse,
+_se prépare à_ monter dans ce char magnifique avec Lakshmana.
+Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces
+d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le
+panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le
+cocher du roi y plaça encore une cruche de terre.
+
+Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces _nobles
+compagnons d'exil_. Ensuite, ayant jeté le regard d'une âme
+consternée sur les deux frères assis auprès de la _belle jeune_
+femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur
+le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher.
+
+«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules du peuple.
+
+«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous
+désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la
+lune.
+
+«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout,
+s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu
+des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un cœur
+de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé,
+quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des
+forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à
+la taille menue, qui s'attache aux pas de son époux comme l'ombre
+suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, _car_ tu
+satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné,
+que tu aimes, sur la route, où l'entraîne l'amour de son devoir.»
+
+Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses
+femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait
+à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l'infortuné!
+soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les
+nœuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi
+à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était
+dû, il se mit à presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne
+put, comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir
+ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur.
+
+«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana! tourne
+les yeux vers moi!» C'est en jetant ces lamentations, que le roi et
+la reine couraient après le char.
+
+«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!» disait au
+cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle
+d'un homme entre la terre et le ciel, _qui ne sait trop s'il doit
+monter ou descendre_. «Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui
+diras: «Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est
+la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra.
+
+Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu la pensée
+du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et
+poussa les chevaux.
+
+ * * * * *
+
+Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux,
+tant qu'il put encore apercevoir la forme _vague_ de ce fils qui
+marchait vers son exil.
+
+Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il
+supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée
+entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont
+le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses
+yeux, marchèrent _comme_ pas à pas avec lui. Mais, quand le roi,
+maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré
+de chagrin, il tomba sur la terre.
+
+Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint
+à gauche, toute pleine de sa tendresse _satisfaite_ pour son fils
+Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de
+modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans
+sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: «Kêkéyî, ne touche
+point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je
+ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus
+en toi mon épouse!
+
+«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi
+le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons
+funèbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!»
+
+Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa
+douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui
+fit reprendre le chemin de son palais.
+
+Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: «Que
+l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement de Kâauçalyâ,
+mère de _mon fils_ Râma!»
+
+À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le
+roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta
+sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta
+pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant
+ses bras au ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu
+m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te
+verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton
+arrêt! mais, _hélas_! moi, je ne te verrai pas!...
+
+«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma,
+et n'est pas revenue encore à l'instant même.»
+
+La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'où sa
+pensée ne cessait de suivre _son bien-aimé_ Râma: elle entra dans
+cette couche, _près de son époux_, elle, de qui la douleur avait
+tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en
+lamentations d'une manière pitoyable.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui,
+magnanime et fort comme la vérité, s'avançait vers les bois qu'il
+devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas
+avec la foule de ses amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils
+continuèrent d'accompagner Râma dans sa route.
+
+Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant
+de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidèles sujets, Râma
+leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres
+fils: «Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de
+Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et
+l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l'on est
+encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable
+à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et
+cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agréables.»
+
+Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de
+larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière
+lui, enchaînés par ses vertus.
+
+Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une halte sur
+le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit
+ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici près d'arriver, mon
+beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu
+des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te
+désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire,
+abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs
+noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous
+sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans
+ses différentes espèces de fruits sauvages.»
+
+Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à
+Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger.»
+
+Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil
+arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une
+abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux.
+
+Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le
+noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prépara de ses mains,
+aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand
+celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha
+avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord
+de la rivière.
+
+Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit
+les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma
+fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant
+levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à
+son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces
+habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que
+nous à cœur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi
+tranquillement que sous leurs toits.
+
+«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char
+et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les
+habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant
+plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits
+à chercher un lit au pied des arbres.»
+
+Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant
+ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros
+plein de sagesse; montons sans délai sur le char!»
+
+Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siége, conducteur du
+char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers!
+Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton
+char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle
+attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du
+notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»
+
+À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre,
+il _alla_, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.
+
+Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons
+_d'exil_, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux
+longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les
+tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans
+une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect
+délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant
+réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient
+le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a
+repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en
+revinrent eux-mêmes à la ville.
+
+
+Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la
+Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste,
+très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont
+les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins,
+dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de
+cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont
+Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux
+purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par
+où l'on atteint de la terre aux portes du ciel.
+
+Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards
+sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons
+halte ici aujourd'hui. En effet, voici, _pour nous abriter_, non loin
+du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et
+de jeunes pousses: demeurons _cette nuit_ ici même, conducteur!»
+«Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait
+avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton
+d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux,
+descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment
+Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses
+excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble
+Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre.
+
+«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, _lui dit-il_, un prince
+équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des
+Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma,
+le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est
+accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses
+parents.»
+
+Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui
+s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le
+roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que
+ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je
+fasse pour toi?»
+
+À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne
+manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta
+majesté.»
+
+Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à
+pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise,
+Râma lui tint ce langage:
+
+«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en
+soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse
+recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et
+l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute
+ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète
+_enfin_ et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes
+sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre
+chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.--Car c'est
+l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je
+comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles
+coursiers.»
+
+Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se
+hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!»
+
+Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière
+usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que
+Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les
+pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint
+à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.
+
+La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché _sur la dure_, coula
+doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi
+Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté
+de la vie que ses plaisirs.
+
+Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui
+veillait, sans fermer l'œil un instant, sur le sommeil de son frère:
+«Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien
+cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
+
+«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté
+de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit
+à la garde du _généreux_ Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme
+sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela
+en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la
+vérité!»
+
+«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans
+crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que
+la pensée qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut céder au
+sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me
+seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché
+par terre avec Sîtâ?
+
+«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui
+devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux,
+ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de
+pénitences, au prix même de plusieurs grands vœux, le seul fils du
+roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de
+son père!
+
+«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas
+longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera
+bientôt veuve!
+
+«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à
+l'heureux Bharata, _à lui, resté seul_, d'honorer mon vieux père
+avec toutes les cérémonies funèbres?
+
+«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la
+capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours
+délicieuses, où l'on aime à rester _indolemment_; cette ville,
+encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de
+promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités,
+embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de
+fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande
+cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des
+instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les
+files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite
+confusément un peuple florissant et joyeux!
+
+«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer
+nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si
+pieux observateur de la foi donnée!»
+
+Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma,
+le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana,
+son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du
+jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet
+oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des
+éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de
+traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»
+
+Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée
+de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher
+Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite,
+après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché
+les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les
+deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la
+Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma:
+«Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste
+jeune homme, bien instruit sur le devoir.»
+
+«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du
+char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»
+
+À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince
+anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces
+mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau,
+que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans
+la barque _ma chère_ pénitente Sîtâ.»
+
+Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et
+d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable:
+il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de
+lui-même dans l'esquif _amarré_. Après lui s'embarqua son frère
+aîné, le magnanime ermite.
+
+Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses
+ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le
+Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre
+bord!»
+
+À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux
+héroïques frères.
+
+Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent
+de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la
+Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros,
+de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète,
+se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son
+épouse.
+
+_Mais d'abord_ ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint
+ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en
+avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi,
+par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que
+ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu
+des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des
+sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard
+vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères,
+l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais,
+quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de
+n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là,
+remportant avec eux leur amour.
+
+Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et,
+promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur
+des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore
+vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où
+l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il
+eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de
+plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil
+commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du
+saint confluent s'élever cette fumée, _comme le_ drapeau d'un feu
+sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète.
+Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où
+l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand
+bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux
+rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut
+être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois
+pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres,
+comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.»
+
+Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc
+en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de
+l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja.
+
+Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de
+l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes,
+effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir
+de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma
+s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana.
+
+L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se
+présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans
+l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes,
+avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire,
+qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses
+oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux
+même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur
+l'arrivée du jeune prince et le félicita.
+
+L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes:
+«Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle
+Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha;
+c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux
+pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la
+pénitence.
+
+«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ:
+ferme dans les vœux qu'il a prononcés, _comme kshatrya_, il me suit
+de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa
+voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint
+anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y
+feront toute ma nourriture.»
+
+À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la
+vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de
+l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un
+siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager
+son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient
+la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut
+reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux
+_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: «_Je remercie_
+la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon
+ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif,
+auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux,
+fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint
+confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma,
+si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en
+commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.»
+
+Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète:
+«Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter
+ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est
+à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul
+doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation
+ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt
+déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré
+de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste
+Vidéhaine.»
+
+Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja
+réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en
+ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne,
+fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos
+répètent les cris des golângoulas[15]. Cette retraite sainte,
+fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages
+et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu
+peux demeurer là.
+
+[Note 15: C'est-à-dire, _singes à queue de vache_.]
+
+«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la
+félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui
+viennent de la vertu.»
+
+Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses
+histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la
+sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé
+récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant
+le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence
+au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces
+lieux en toute assurance.
+
+«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les
+échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des
+paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres
+d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_
+poser ton habitation.»
+
+Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le
+sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint _dans son ermitage_. Quand
+l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que
+l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, _est comme une eau limpide,
+qui_ lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière
+Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords
+de la Kâlindi[16].
+
+[Note 16: Un des noms donnés à l'Yamounâ.]
+
+Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous
+nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras
+et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme
+une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la
+frêle embarcation.
+
+Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette
+rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de
+vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres
+enfants de ses rivages.
+
+Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus
+d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et
+d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées.
+
+Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du
+Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ:
+«Sîtâ, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison
+froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du
+fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le
+long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée
+de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces
+bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et
+tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits.
+Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible
+de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à
+ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis!
+
+«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî,
+la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés
+avec une multitude de fleurs!»
+
+Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve
+Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par
+une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire,
+environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques
+frères, se construisent un ermitage.
+
+Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et
+rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. _Fichées
+dans la terre et_ rattachées l'une à l'autre avec des lianes
+épandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment
+bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent
+le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite
+nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille
+charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage
+édifié, Râma dit à Lakshmana:
+
+«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans
+tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet
+sacré.»
+
+À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle
+noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier
+parfaitement.
+
+Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous
+deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec
+des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice.
+Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son
+beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint
+enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta
+délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il
+était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par
+les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu
+desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les
+espèces.
+
+ * * * * *
+
+Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux
+pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il
+arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes
+d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors
+éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle
+semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!
+
+Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à
+_l'envi_ par centaines de mille derrière son véhicule _poudreux_, en
+lui jetant cette question: «Où est Râma?»
+
+«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords
+du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la
+ville.»
+
+À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux
+baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous
+sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit
+courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il
+faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après
+qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,
+joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment
+pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore
+le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes
+parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle
+chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?»
+Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui
+évitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi
+les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient:
+«Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»
+
+Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces
+paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le
+roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son
+char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais
+dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une
+cour noyée dans la douleur.
+
+Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui
+s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout
+couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma?
+dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne
+enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une
+extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que
+le sol même pour unique siége? Ou comment dormira-t-il à _ciel nu_
+dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma
+à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me
+fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux?
+Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien
+omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est
+parti de ces lieux pour habiter les forêts.»
+
+Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi,
+mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements
+depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:
+
+«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ
+et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent
+traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le
+confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai,
+voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes
+et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.
+
+«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de
+mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici,
+prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.
+
+«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres
+mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et
+les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour
+l'infortune de Râma.--Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer
+avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus,
+dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes
+fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux
+sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient
+d'errer çà et là _sous les ombrages_; toute la forêt, comme en
+deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.
+
+«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité,
+parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne
+s'afflige pour ton fils!
+
+«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices,
+cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre
+son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes
+tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins,
+elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore
+de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son
+esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps
+d'où s'est retiré le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince
+gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il
+gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait
+sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids
+beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.
+
+ * * * * *
+
+Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana
+pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans
+une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque
+semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité
+enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une
+éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque
+fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande
+faute, qu'il avait commise au temps passé.
+
+À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes:
+«Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec
+attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise,
+noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte
+la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses,
+n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le
+mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.
+
+«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme,
+fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à
+percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement,
+il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action
+coupable a mûri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_,
+comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé
+qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours
+passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel
+homme boirait un poison.
+
+«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore
+moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la
+saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.
+
+«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi
+au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord,
+était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des
+nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les
+cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée
+des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs
+flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop
+étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein
+des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se
+jouaient le paon et le coucou radié.
+
+«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière,
+j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon
+arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai
+de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où
+m'attirait le désir de tirer sur une bête, _sans la voir_, à son
+bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là,
+je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en
+main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant
+la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une
+flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait
+de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal
+venu au bord des eaux.
+
+«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer
+entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se
+remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un
+éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante,
+bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le
+Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.
+
+«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une
+voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je
+suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un
+ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son
+dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans
+le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une
+flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va
+pénétrer, à travers le cœur expiré de son fils, dans le sein
+même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments
+sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la
+déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père
+et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles,
+chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après
+mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au
+cœur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux
+et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions _innocemment_ ici de
+racines, de fruits et d'herbes?»
+
+«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et
+tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai
+échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai
+vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au cœur, un jeune
+infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes.
+Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux
+sur moi, _non moins_ infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il
+eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle
+offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, _solitaire_, habitant
+des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je
+voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes
+jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant,
+ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué
+par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon
+père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu
+aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science
+sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque
+mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et
+même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance
+où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui
+ne peut sauver à _ses côtés_ un autre arbre que sape la hache _du
+bûcheron_. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et
+raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te
+consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu
+vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et
+fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire!
+Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact
+brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon
+cœur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la
+mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je
+ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le
+meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui
+habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.»
+
+«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé
+d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de
+cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé
+de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par
+l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême
+abattement.--Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-cœur, mais
+avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie,
+cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant.
+Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de
+l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui
+s'échappait en _douloureux_ sanglots, se convulsa un instant, roula
+hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.
+
+«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler
+d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme
+entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse
+tombé dans une calamité sans rivage.
+
+«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et
+semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai
+vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards
+infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît et pareils à
+deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux
+vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés
+dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux
+sa présence! _Tel_ je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir
+dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du
+crime si grand que j'avais commis par ignorance.
+
+«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète
+m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon
+fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es
+bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon
+fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou
+même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus
+désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied
+de moi, qui ne peux marcher; tu es l'œil de moi, qui ne peux voir;
+c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu
+pas?»
+
+«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui
+le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je
+lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de
+sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier,
+mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un
+kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens
+chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur
+à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon
+arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes
+fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de
+les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui
+s'emplissait vint frapper mon oreille: _je dirigeai une flèche sur ce
+bruit_ et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux
+pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le cœur, je courus
+tout tremblant au lieu _d'où ils parlaient_, et je vis un jeune
+pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis
+de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, _sans
+la voir_, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux
+cette flèche de fer, dont, _hélas_! fut blessé ton fils. Après que
+j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla
+au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de
+vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que
+j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les
+conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta
+colère.»
+
+«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié;
+mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la
+respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains
+humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action,
+tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple
+même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu
+d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité,
+tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût
+bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est
+fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le
+paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes
+ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais.
+Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que
+tu n'as point cessé d'être: en effet, _dans l'autre cas_, la
+race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en
+faudrait que tu vécusses toi-même!
+
+«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet
+enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma
+cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre,
+si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la
+dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps
+de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars,
+ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»
+
+«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément
+affligés, à ce lieu _funèbre_, où je fis toucher à l'anachorète,
+comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à
+soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur
+lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent
+tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa
+langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière
+la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher
+son jeune veau:
+
+«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que
+la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste
+enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser
+maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce
+que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»
+
+«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur,
+tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en
+touchant çà et là ses membres glacés:
+
+«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère?
+lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans
+tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire
+une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir _égal au
+tien_, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui,
+mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous
+deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim?
+Et cette pénitente, aveugle, courbée sous le faix des années, la
+mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force
+s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis
+seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux:
+demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps
+le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui,
+le souffle de notre vie dans la mort: _oui_, la sentence, auguste
+enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil[17], je
+mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes
+pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais
+l'aumône à mon fils!»
+
+[Note 17: Vivaswat, le soleil, père d'Yama.]
+
+«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le
+bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds
+dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une
+sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent
+pas _dans le cercle des transmigrations_, comme il est vrai, mon fils,
+que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le
+mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des
+sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de
+gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!
+
+«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu
+entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces
+rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes
+ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors
+des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes
+généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des
+aliments et donnent même de la terre _aux deux fois nés_! Va, mon
+fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont
+ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est
+la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans
+une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition
+inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent
+des ruisseaux de miel.»
+
+«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé
+ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme
+consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils.
+Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique
+char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à
+ses vieux parents:
+
+«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos
+saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, _sans mélange_
+et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront
+elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon
+sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un
+trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.»
+
+«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin,
+lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté
+suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je
+me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait
+d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en
+l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:
+
+«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans
+la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la
+gloire est célèbre _en tous lieux_? Il n'existait pas d'inimitié
+entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ:
+pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une
+même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon
+fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas:
+mais écoute-moi bien!
+
+«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant
+supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même,
+à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de
+tes vains désirs!
+
+«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de
+temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de
+son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme
+s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets
+_inconsolables_ pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma
+vie.
+
+«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de
+s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui
+hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si
+j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à
+toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie.
+Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme
+brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt
+les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux
+qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de
+leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient
+du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui
+verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à
+son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!
+
+«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma,
+semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux
+dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux
+les hommes qui verront la face _auguste_ de mon fils, dont la douce
+haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans
+l'automne!»
+
+Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du
+monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie
+s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser,
+à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon
+fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi
+des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter,
+souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé
+par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque,
+étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de
+Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au
+milieu de sa carrière.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se
+fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne
+voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui
+la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit
+de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de
+son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée
+l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, _réveilleurs_
+officiels du roi, se répandirent autour _de sa chambre_.
+
+Aussitôt, dans le gynœcée, à ces voix des chantres, des
+panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent
+précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses
+femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices
+respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités,
+près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant
+des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur,
+s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés
+dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher
+pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait
+exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant
+donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent
+toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le
+soleil monter sur l'horizon _avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa
+lumière_.
+
+Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du
+sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après
+le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde
+inquiétude.--Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles
+s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve.
+Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur
+n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se
+changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes
+à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas,
+seigneur! tu n'es plus!»
+
+À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies
+se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles;
+hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se
+lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine,
+elles s'approchent du monarque.
+
+Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout
+abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense
+douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de
+tous côtés les femmes du gynœcée se remirent de groupe en groupe
+à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées.
+Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées
+du gynœcée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes
+parts.
+
+Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs
+gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du
+monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect
+des siéges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés
+de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, _comme une
+flèche_, dans cette royale maison.
+
+Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec
+les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la
+circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de
+Koçala dans une drôni[18], que le sésame avait rempli de son huile,
+il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment
+fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux
+sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En
+effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque
+en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le
+corps inanimé du souverain.
+
+[Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.]
+
+Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la
+prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha,
+Djayanta, et dit à ces trois messagers:
+
+«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève
+le palais du roi _des Kékéyains_; et là, dépouillant vos airs
+affligés, il vous faut parler à Bharata _comme_ d'après un ordre
+même de son père. «Ton père, _lui direz-vous_, et tous les
+ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles:
+«Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême
+importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien
+de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même
+là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au
+ciel.»
+
+Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par
+Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une
+vitesse soutenue par la vigueur.
+
+Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent
+des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect
+de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher,
+la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des
+mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa
+splendeur est comme effacée.
+
+«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles:
+d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui
+agite maintenant tout mon corps?»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra
+dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à
+sa personne les gardes et les concierges des portes.
+
+Quand il vit, _dans son intérieur_, cette noble ville, souillée dans
+ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine
+d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues,
+ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé
+de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme
+et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale
+cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête
+courbée sous le poids de son _triste_ pressentiment.
+
+Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et
+semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et,
+comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi,
+Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa
+mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança
+précipitamment de son siége, les yeux épanouis par la joie. Entré
+d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant
+Bharata, courbant la tête, prit ses pieds _avec respect_. Elle,
+à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils
+étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de
+lui adresser les questions suivantes:
+
+«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la
+ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu
+même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que
+_mon frère_ Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la
+famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces
+questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta
+rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.
+
+«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le
+père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou
+aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son
+amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout
+dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé
+par les messagers envoyés du roi, _mon père_! Mais daigne maintenant
+répondre aux demandes que je désire t'adresser.
+
+«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte
+de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans
+gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce
+murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue
+royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi
+n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté
+serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?»
+
+À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec
+ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait
+l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le
+grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé
+dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes œuvres.»
+
+À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes
+horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre
+sapé au tronc.
+
+«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car
+les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les
+effets du chagrin, ne s'abandonnent point _ainsi_ aux gémissements.
+Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la
+terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses
+et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha,
+_ton père_, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité,
+s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon
+fils, à déplorer sa fortune.»
+
+Elle dit: à ces mots déchirants de Kêkéyî, Bharata, dans
+une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles à sa mère:
+«Peut-être, _me disais-je_, le roi va-t-il sacrer _le vaillant_
+Râma: peut-être va-t-il célébrer un sacrifice:» telles étaient
+les espérances dont se berçait mon esprit et qui me faisaient
+accourir en toute hâte.
+
+«--Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse
+arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana, qui avez pu environner mon
+père de vos tendres soins!
+
+«--Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour mon bien le
+plus excellent des sages, Daçaratha, mon père?»
+
+Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata:
+«Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement; et,
+ce récit fait, prends garde, ô toi qui donnes l'honneur, de
+t'abandonner au désespoir. Écoute de quelle manière, ayant quitté
+la vie, ton père, la justice elle-même incarnée, s'en est allé
+dans le ciel: je vais te raconter en même temps ce que ton père
+a dit: «Ah! mon fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon
+fils!» et, quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est
+alors que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au
+ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut la
+dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Râma de
+retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana, une fois expiré le
+temps convenu!»
+
+À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune déchirait
+comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mère: «Où Râma
+demeure-t-il maintenant? s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et
+pourquoi s'est-il retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine
+et Lakshmana ont-ils suivi Râma dans les forêts?»
+
+À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus horrible
+encore, bas, odieux même, tout en croyant ne dire à son fils qu'une
+chose agréable: «Couvert d'un valkala pour vêtement, accompagné
+de sa Vidéhaine, et suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans
+les bois sur l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire
+exiler ce frère, _ton rival_, au sein des forêts. «Quand ton père
+l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à cause de son fils,
+quitta ce monde pour le ciel.»
+
+À ces mots, Bharata, soupçonnant _malgré lui_ un crime dans une
+telle mère, Bharata, qui aspirait de tous ses désirs à la pureté
+de sa famille, se mit à l'interroger en ces termes: «Râma, tout
+sage qu'il est, n'aurait-il point usurpé le bien des brahmes? Ce
+digne frère n'aurait-il pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre;
+offense, pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils plus
+cher à ses yeux que la vie même!»
+
+Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant son action
+et s'en glorifiant même avec une légèreté de femme, répondit à
+Bharata: «Il n'a point enlevé le bien des brahmes; il n'a maltraité
+qui que ce soit.
+
+«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement à
+son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils aîné comme
+associé à sa couronne.
+
+«_Mais_, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le monarque
+avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste souverain
+_d'abandonner ce dessein_ et de reporter sur ta _noble tête_
+l'onction royale qu'il destinait à Râma. J'ai demandé au roi l'exil
+de Râma dans les forêts pendant neuf ans ajoutés à cinq années,
+et ton père a banni Râma hors de la ville.
+
+«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma
+peine; remplis, _terrible_ immolateur de tes ennemis, remplis de joie
+le cœur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite
+les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté
+les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer
+aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui
+t'appartient!»
+
+Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux
+frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit
+à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au
+blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu,
+Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais
+de mal à personne.
+
+«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir _impatient_ du trône,
+aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi
+dans ta chute?
+
+«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle
+injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également
+tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil!
+
+«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre
+monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans
+les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux!
+Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du
+royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés,
+quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon
+père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux,
+qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?»
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de
+l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers
+s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un
+souverain qui, _vivant_, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette
+_illustre_ assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait
+affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu
+sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.
+
+Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de
+Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec
+la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans
+l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit
+nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la
+science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton
+cœur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les
+obsèques de ton père. _Oui_! il a fini comme un être sans appui,
+ce _vigoureux_ appui du monde, ton père, juste comme la justice
+elle-même. _Alors_, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il
+pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous
+avons déposé le corps du feu _roi_, ton père, dans un vaisseau
+d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses
+royales obsèques.
+
+«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit
+faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha;
+nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te
+sied donc pas!»
+
+À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes
+intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore,
+lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi,
+_pieux_ ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte.
+L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais
+conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément
+de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois
+il est possible que mon cœur n'éclate point à cet heure en
+mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père,
+_hélas_! privé de la vie.»
+
+Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata
+vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son
+père _gisant ainsi_ la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta
+ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût
+dit un homme, de qui l'âme s'est échappée.
+
+Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers
+son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme
+s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me
+voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna
+m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta
+majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant
+toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de
+quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu
+me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton
+amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole
+à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi;
+regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.
+
+«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre!
+Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais
+infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une
+vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi!
+Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils
+auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les
+eût amenés dans ces lieux!
+
+«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi
+des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment
+quelque chose.»
+
+Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les
+épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde
+affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent
+la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours
+au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas
+aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être
+plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit
+calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection
+_désolée_, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces
+larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le
+Swarga?»
+
+À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir,
+Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en
+partage, secoua ce _trop vif_ chagrin et répondit en ces termes:
+«Cet amour si fort de mon cœur à l'égard de mon père me trouble
+en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les
+sages conseils de vos saintetés, mes _vénérables_ institutrices,
+je dépose mon chagrin et je vais célébrer, _comme il faut_, les
+obsèques de mon père.»
+
+ * * * * *
+
+Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes _de la cour_ et les bardes
+_officiels_ de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses
+louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus
+à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait
+résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts.
+Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait,
+pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans
+le trouble du chagrin.
+
+Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces
+réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à
+Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî
+a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans
+tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance
+avait mise au front de mon père, _flotte incertaine_ maintenant
+qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre,
+jouet _du vent et_ des flots.»
+
+Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut
+monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à
+tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des
+choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la
+ville et tes sujets du plus haut rang.
+
+«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur,
+aucune perte du temps!
+
+«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là;
+enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis,
+emmène-le promptement hors de ces lieux.»
+
+Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur,
+contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais
+alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la
+fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Océan.
+
+Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le
+corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l'_auguste
+défunt_ tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur
+les restes de son père, qu'il parfuma avec les émanations d'un
+encens divin; puis il répandit _à pleines mains_ autour d'eux
+par tous les côtés des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il
+souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé,
+tout en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon roi! Il
+s'en ira _donc en cendres vaines_!» Au milieu de ses pleurs et sur un
+signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil,
+qu'ils emportèrent aussitôt d'un pied moins hésitant.
+
+Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le trouble du
+chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un
+chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s'avançait
+flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef,
+avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les
+richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et
+de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux
+de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses
+aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les
+poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix
+douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.
+
+Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s'avancent,
+baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin.
+
+Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans
+un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à
+construire le bûcher du roi avec des bois d'aloës et de santal.
+
+Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps
+_glacé_ du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent
+élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une
+robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du
+sacrifice.
+
+Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice
+avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet office terminé, il jettent
+aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les
+anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et
+le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés
+l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.
+
+Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée avec les
+cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l'entour du
+roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses
+parents, ouvrit avec la charrue, _en commençant_ à l'orient, un
+sillon pour enceindre la terre où s'élevait ce grand bûcher;
+ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son
+veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec
+la graisse, l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de
+sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le
+feu, développant _ses langues_ flamboyantes, consuma le corps du roi
+monté sur le bois entassé.
+
+Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher
+d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme
+s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la
+douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds
+de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras
+et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes
+empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui.
+Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son
+père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de
+nouveau sous le poids de sa douleur.
+
+Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est
+continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te
+lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est
+pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est
+mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses
+à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»
+
+Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna
+gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui
+soumet tous les êtres à la vie et à la mort.
+
+Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les
+ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'œil rouge de
+larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père.
+
+Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels,
+on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la
+Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les
+autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû.
+
+Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières
+saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel.
+Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le
+pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec
+une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois,
+fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier,
+à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le
+chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le
+chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance
+mainte et mainte fois.
+
+Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol
+de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il
+resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort
+de son père.
+
+Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié,
+offrit au mânes _de son père_ les oblations funèbres du douzième
+et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il
+donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des
+vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des
+serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des
+maisons regorgeantes de toutes choses.
+
+Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la
+cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les
+ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata:
+«Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est
+allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé
+fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le
+droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne
+tombe, faute de maître, dans une triste infortune.»
+
+À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure,
+Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma
+famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné
+des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce
+langage, comme des gens _de qui la raison est_ troublée. Râma; celui
+des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois;
+Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et
+par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas
+en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que
+l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée
+en ses quatre corps: j'irai _chercher avec elle et_ ramener des bois
+mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que _nos_ ouvriers me
+fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes
+experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps
+marchent devant moi!»
+
+Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de
+joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti
+au devoir: «Daigne Çri, _appelée d'un autre nom_ Padmâ, te
+protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces
+paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné!»
+
+Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï de ses
+lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée dirent aussi
+à Bharata: «Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple
+environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à
+des corps d'ouvriers qu'ils se hâtent d'aplanir la route.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se
+hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette
+excursion, et chacune presse _vivement_ le départ de son époux.
+Bientôt les généraux viennent annoncer que l'armée est déjà
+prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées
+de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que
+l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable _anachorète_:
+«Fais promptement avancer mon char!» dit-il à Soumantra, debout
+à son côté. À peine eut-il reçu l'ordre, que celui-ci mettant à
+l'exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec
+le char, attelé des coursiers les plus magnifiques.
+
+Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner
+le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble
+ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces.»
+
+Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin
+Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux
+blancs. Devant lui s'avançaient tous les principaux des ministres,
+montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par
+des coursiers rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant
+toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les
+délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de
+guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient
+Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes.
+Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata
+dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de
+_l'antique_ Raghou.
+
+On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer, et Kêkéyî,
+et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses de _penser qu'elles
+allaient_ ramener _le bien-aimé_ Râma.
+
+Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée _si
+nombreuse_, arrivée près du Gange et campée sur les bords du
+fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: «Voici de tous les
+côtés une bien grande armée: je n'en vois pas la fin, tant elle
+est répandue ici et là _dans un immense espace_! C'est l'armée des
+Ikshwâkides: on n'en peut douter; car j'aperçois dans un char, loin
+d'ici, un drapeau, _où je reconnais leur symbole_, un ébénier des
+montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants?
+Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d'homme n'est
+capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le
+désir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler
+Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la
+beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des
+cœurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle: le
+doute m'environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon
+maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le défendre que
+je suis accouru vers ce fleuve du Gange.»
+
+Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient
+proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors
+ces mots à tout son cortége:
+
+«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies à l'égard
+de Râma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa
+traversée du Gange ne sera point heureuse!
+
+«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus
+difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre,
+couvert de blessures et souillé de poussière. _Mais non_! je saurai
+bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de
+coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter
+une œuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses
+vertus ont enchaîné mon cœur!»
+
+Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande,
+des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste
+cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des
+Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les
+bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné
+par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un
+vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la
+forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent
+de bienveillantes dispositions: _il te dira, ce que_ sans doute il
+sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de
+Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char:
+«Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»
+
+Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné
+de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant,
+lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans
+aucune maison et dépourvu _des choses nécessaires_; mais voilà,
+_non loin d'ici_, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette
+maison, _qui est la_ tienne, _puisqu'elle est celle_ de ton serviteur.
+Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont
+recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres
+aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi,
+vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te
+comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras
+demain, au point du jour, continuer ton voyage.»
+
+À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande
+sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens
+et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne
+satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré,
+traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à
+la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné
+Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin,
+Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette
+région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route
+difficile à suivre et même bien impraticable.»
+
+Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les
+sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit
+les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au
+poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux
+t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu
+pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton
+armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette
+inquiétude.»
+
+À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce
+langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de
+moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner _d'inimitié_
+à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est
+égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des
+forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre
+pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis
+est la vérité.»
+
+Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des
+Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu!
+Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable
+à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul
+effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ
+ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle
+accompagnera la durée des mondes!»
+
+Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla
+plus qu'avec des rayons _près de_ s'éteindre, et la nuit s'approcha.
+
+Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule,
+Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante:
+«Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée:
+pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui
+chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi
+promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui,
+héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.»
+
+À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait
+Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le
+magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe
+et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit
+sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que
+ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est
+_moins_ l'expression _de mon espérance que celle_ de mon désir: en
+effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté
+par ta _pieuse_ tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi
+ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de
+l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.»
+
+À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit
+à Gouha, d'un air bien affligé, le cœur touché néanmoins de son
+affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit
+n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent
+traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.»
+
+À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut
+en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers
+parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à
+flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.»
+À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre
+même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents
+navires.
+
+Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet
+jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts,
+flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[19]. Dans ce
+navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force
+immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu
+roi.
+
+[Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux
+Z redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle
+droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité,
+car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes égyptiens et
+même des pierres sépulcrales dans les catacombes de Rome.]
+
+Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et
+reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de
+Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes
+aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent
+vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne
+déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des
+montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.
+
+Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses
+troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles
+à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se
+tient _l'ermite_ enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi
+qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.»
+
+Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui
+l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue:
+«À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande
+forêt _du confluent_, toute remplie par les multitudes variées des
+oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues
+sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas,
+d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs
+de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se
+fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette
+forêt, à la distance d'un kroça.
+
+À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit
+avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières
+paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi
+avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement
+accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as
+dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère,
+le sage Râma; et tu m'as prouvé _de toutes les manières_ ton
+dévouement, ta bienveillance et ton amour.»
+
+D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste
+prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança,
+accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à
+pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte
+et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas
+très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné
+d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire;
+solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté
+des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de
+gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte
+basse, qui semblait _en ce moment_ la porte ouverte du paradis même.
+
+Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre,
+Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le
+nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils
+de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul
+avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il
+aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siége et dit
+à ses disciples: «_Vite_! la corbeille de l'hospitalité!»
+
+Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata
+l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut
+derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était
+le devoir, _pour ainsi dire_, en personne, leur offrit à tous les
+deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour
+boire, des fruits, et répondit par _d'autres_ politesses aux respects
+de toute leur suite.
+
+«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les
+rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.--Ta sainteté
+ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de
+l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces _fruits mêmes_,
+présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?--Je te
+connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque
+manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton
+amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet
+à toute cette armée, _qui marche à_ ta _suite_: ce me sera une joie
+de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil.
+
+«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»
+
+Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau,
+se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour
+l'hospitalité, il appela _et fit apparaître_ Viçvakarma lui-même.
+«Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier
+en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc _sans délai_ mon
+festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel
+même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent
+à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là
+soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les
+autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc
+tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas,
+Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes
+les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî,
+Alamboushâ, et celles qui servent _le fulminant_ Indra, et celles qui
+servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici
+tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton œuvre à toi,
+Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière
+et tout rempli de fruits divers!
+
+«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les
+choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit,
+en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes
+de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des
+guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ
+et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»
+
+Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant,
+tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces
+divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille.
+Enivrante de ses parfums naturels mêlés _aux célestes senteurs des
+Immortels_, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts
+Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine
+douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs
+couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux
+résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des
+parfums circule au sein des airs, les chœurs des Apsaras dansent, les
+Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la
+vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art,
+cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace
+éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.
+
+Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté
+des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner
+à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit
+_d'elle-même_ par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas
+et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli
+au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des
+arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous
+et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.
+
+On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre
+bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour
+les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes
+maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un
+majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de
+blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre
+solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné
+séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de
+fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était
+rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les
+biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les
+habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les
+Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux
+longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante
+de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous
+Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait
+dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné
+de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de
+l'ombrelle.
+
+Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent
+devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de
+lait caillé. Une _sorte_ de boue jaune pâle enduisait les rivages
+aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété
+infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au
+même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son
+hôte les chœurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu
+des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles
+à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il
+saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée
+d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du
+Nandana.
+
+Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des
+Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et _les plus belles des
+bayadères célestes_, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî,
+Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de
+Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était
+pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit
+paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait
+parlé.
+
+Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et
+tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les
+formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorète:
+
+_«Allons! disaient-elles; tout est prêt!_ Que l'on boive à sa
+fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la sourâ pure!
+Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus
+exquises!»
+
+Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces
+femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent
+sur les rives enchanteresses des rivières.
+
+Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des
+cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants,
+aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné
+par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même
+d'Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son
+éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment
+d'hommes ivres ou fous _par le vin ou l'amour_.
+
+Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer, parés de
+sandal rouge, ravis _jusqu'à l'enchantement_ par les essaims des
+Apsaras, les gens de l'armée jetaient au vent ces paroles: «Nous ne
+voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans
+la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra!»
+Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'armée, guerriers
+combattant sur des _chars ou des_ éléphants. Des milliers d'hommes
+partout d'éclater en cris de joie: «C'est ici le paradis!»
+s'entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata.
+
+Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l'ambroisie, des
+saveurs et des nourritures célestes n'auraient pu même exciter
+en eux la moindre envie d'y goûter. Piétons, cavaliers, valets
+d'armée, ils furent ainsi tous repus jusqu'à satiété et revêtus
+entièrement d'habits neufs.
+
+Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres,
+les brebis, _en un mot_, tous les quadrupèdes et les volatiles, si
+différents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de même
+repus jusqu'à satiété. On n'aurait pas vu là un homme qui n'eût
+point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son
+corps: il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de qui les
+cheveux fussent imprégnés de poussière.
+
+Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait
+caillé, des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de
+tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s'offraient
+pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites,
+rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres
+mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus
+délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les
+flots _d'une sauce_ douée des plus riches saveurs.
+
+Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavés,
+pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des
+urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de
+frais babeurre, qui sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles
+de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de
+lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des montagnes de
+sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait
+des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents
+et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes
+renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des
+amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches,
+à les faire d'une rayonnante pureté.
+
+Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute
+espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des
+collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des
+cuirasses admirables, des siéges et des lits variés. Il y avait des
+étangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des
+éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en
+des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et
+lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.
+
+Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de
+l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette
+nuit s'écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les
+Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et
+s'en retournèrent tous comme ils étaient venus.
+
+ * * * * *
+
+Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il
+vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s'inclina devant
+l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité. Le rishi, qui
+venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant
+vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa
+les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit
+s'est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple
+est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, _jeune
+homme_ pur de tout péché.»
+
+Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat
+suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps
+incliné, répondit en ces termes:
+
+«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu'il fut aussi
+pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement
+rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut
+désirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît,
+saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur
+moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la
+science de la justice, quel chemin doit me conduire à l'ermitage de
+ce magnanime observateur de son devoir.»
+
+À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui
+répondit en ces termes: «À trois yodjanas augmentés d'une
+moitié s'élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont
+Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes
+cascades.
+
+«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî,
+aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées d'oiseaux divers.
+Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue
+par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je
+entendu raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant
+ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains
+jointes aux mains de Lakshmana.»
+
+Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi des rois
+descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina
+autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante,
+amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux
+pieds de l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son
+ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa
+même les pieds du solitaire.
+
+Après qu'il eut marché une longue route avec ses coursiers
+infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile
+exécuteur de ses commandements: «Les apparences de ces lieux
+ressemblent parfaitement au récit qu'on m'en a fait: sans aucun
+doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja
+nous a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne, le
+Tchitrakoûta.
+
+«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une
+variété infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages,
+enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d'un été.
+
+«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette
+forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner
+bientôt la vue de nos deux illustres bannis!»
+
+À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main
+pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent
+de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse
+qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas
+été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les
+deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux
+nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres
+pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque
+renseignement.»
+
+Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur,
+ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs
+à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les
+guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»
+
+Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui
+s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se
+réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie
+de tous les cœurs.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus
+noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables
+sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa
+pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son
+épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise
+les cités en eût montré le tableau à _sa compagne, la divine_
+Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni
+la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même
+loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété
+d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de
+métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes
+ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles
+que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de
+l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un
+tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière.
+Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses
+arbres, emprunte encore l'éclat _des joyaux_ à ses hautes crêtes,
+parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées
+d'hyènes, de tigres _ou de léopards_.
+
+«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements
+précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des
+Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit
+ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne:
+on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.
+
+«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme
+charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en
+cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété
+des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs,
+mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.
+
+«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer _deux_ beaux
+fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon
+père; ensuite, une satisfaction donnée aux vœux de Bharata.»
+
+Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains
+en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière
+délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus,
+Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage
+beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave,
+peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de
+nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à
+fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables
+îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra,
+pépinière de nélumbos _célestes_. Je sens la joie naître dans mon
+cœur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées
+sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se
+désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où
+ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la
+peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés
+en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.
+
+«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par
+des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences
+et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains
+semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans
+cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas
+et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette
+montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine de ses habitants,
+et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même.
+
+«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes
+ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma
+félicité.»
+
+Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du
+mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s'en
+alla _d'un autre côté_. Au pied septentrional de la montagne, il vit
+une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret
+asile, peuplé d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour,
+ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des
+fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À
+l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'âme
+de toutes les créatures, l'anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ,
+dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés:
+
+«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant cette
+grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous
+délasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-même que
+ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de
+cet arbre le couvre _de ses rameaux pendants_ comme d'une crinière
+_embaumée_, d'où s'écoule une pluie de fleurs.»
+
+Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle,
+répondit à son époux avec le plus doux langage et d'une voix
+saturée d'amour: «Il m'est impossible de ne pas obéir à ces
+paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour
+l'agrément des créatures que cet arbre étend là son _parasol_
+fleuri.» À ces mots de son épouse, il s'assit avec elle sur le
+siége de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux:
+
+«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants,
+comme ils pleurent avec des larmes de résine!... De tous côtés, les
+grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute
+cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire: «Fils! fils!....
+fils! fils!» comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et
+plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche:
+perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée, il fait
+comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du
+kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et
+qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand
+fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids _de ta jeune
+personne_.»
+
+À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les
+genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle
+comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le cœur de Râma.
+
+Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d'arsenic rouge
+et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le
+front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au
+soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée,
+quand elle s'empourpre au matin.
+
+Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie
+d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger _sauvage_ d'un troupeau
+_de singes_, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre
+son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une
+étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il
+menaça le grand singe.
+
+Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que Sîtâ portait au
+milieu du front, vint à s'imprimer sur le sein de l'anachorète à la
+vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ
+de rire à la vue de son tilaka, dont l'image empruntée se détachait
+en rouge sur la couleur azurée de son époux.
+
+Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le
+Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme
+son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son
+absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles
+noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait
+haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres
+déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut
+satisfait et, _se tournant vers_ Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que
+l'on nous serve à manger!»
+
+La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de
+tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du
+miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim
+de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et
+_seulement_ après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka
+prit enfin sa réfection.
+
+«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité,
+j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer
+quelle peut être la vraie nature de ce bruit.»
+
+Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il
+observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa
+vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant
+là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine
+de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient
+protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes,
+Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère:
+«C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne
+trêve au plaisir, noble _fils de Raghou_; fais entrer Sîtâ dans
+une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la
+cuirasse.»
+
+Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de
+chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette
+armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou
+le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque
+autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»
+
+À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un
+feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles:
+«Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce
+Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à
+la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet
+éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait
+un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien
+dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés
+dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi,
+prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même
+avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de
+l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.»
+
+«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui
+mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui
+l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils
+abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant
+a brisé.»
+
+Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux,
+et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte
+odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu
+reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer
+à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée
+sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il
+possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur,
+attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de
+Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?»
+
+À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la
+vérité, la pudeur fit rentrer, _pour ainsi dire_, Lakshmana dans ses
+membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion,
+il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère _ne_ vient ici _que_
+pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de
+lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici
+pour nous voir.»
+
+ * * * * *
+
+L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se
+mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région.
+Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et
+campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs
+chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de
+l'yodjana.
+
+L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son
+frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il
+avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes
+nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère
+vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied
+hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une
+marche vive, car la vue _toute prochaine_ de Râma fit naître en
+lui-même une joie égale à celle de Bharata.
+
+Ce resplendissant taureau _du troupeau_ des hommes, ce héros aux
+longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant
+traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont
+Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas
+très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies,
+ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en
+l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin
+est jalonné par des signes pour _guider_ ceux qui reviennent à
+l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la _chaumière de
+Râma_ que je vois monter et se mêler _au ciel bleu_ cette fumée du
+feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu
+des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne
+rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un
+grand saint et qui remplit _dans ces bois_ les commandements de mon
+père!»
+
+Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata
+vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son
+feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il
+aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce
+Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands
+yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose
+dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute
+fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher
+dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et
+ses cheveux à la manière des anachorètes.
+
+Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se
+délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata,
+ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son
+frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et,
+n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots
+d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant
+de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les
+côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir,
+tant les foules _avides_ se faisaient obstacle l'une à l'autre; _ce
+héros_, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement
+par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait
+naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau
+de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de
+moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence,
+fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte
+éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»
+
+Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son
+visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en
+pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce
+fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement,
+et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de
+son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les
+embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.
+
+L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra
+dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa
+même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami,
+que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir _sans lui_,
+quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle
+observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de
+sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le
+devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la
+justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il
+doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ
+est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi
+dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine?
+
+«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de
+courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste,
+l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?
+
+«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire:
+elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres
+et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au
+sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée
+du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en
+est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu
+n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de
+mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit
+peut dire une parole salutaire.
+
+«Tu ne fréquentes pas, _j'espère_, des brahmanes athées? car ce
+sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une
+science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre
+théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines
+subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de
+l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau _du troupeau_ des
+hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà
+même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de
+n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des
+hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs,
+qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de
+Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats,
+tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et
+tes serviteurs à les partager avec toi?
+
+«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble
+race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté?
+Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on
+doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est
+échu?--Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour
+des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut
+résulter une immense catastrophe.
+
+«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes,
+d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison
+d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes
+dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles
+jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles
+pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux
+brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?»
+
+Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction,
+fit connaître _en ces termes_ au pieux Râma, qui l'interrogeait
+ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a
+délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par
+le chagrin de l'œuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils.
+Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant
+séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné
+par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi
+que ton père est descendu au tombeau!»
+
+À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à
+l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait
+accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le
+silence.
+
+«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui
+suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères,
+comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois,
+et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici
+ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.
+
+«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui
+t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour:
+mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de
+leurs vœux.»
+
+À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce
+Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma.
+Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce
+langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme,
+né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant
+toujours marché fidèle à ses vœux, quel homme de ma condition
+voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon
+père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va
+dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une
+autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ
+ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt
+Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a
+fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant
+à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si
+Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son
+choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton
+lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour
+quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part,
+telle que me l'a faite mon magnanime père.»
+
+À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui
+répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un
+roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez
+nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a
+aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la
+délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer!
+En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre
+famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te
+conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des
+hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre
+des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure
+que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les
+mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le
+plus cher de tous ses fils.»
+
+À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort
+de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit
+son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de
+Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans
+un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les
+bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la
+hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la
+chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine,
+d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma,
+le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un
+éléphant _couché au bord des eaux_ et que l'écroulement
+d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa
+connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père
+descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que
+puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de
+moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous,
+et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a
+reçu tous les honneurs dus aux morts!
+
+«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai
+pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son
+chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son
+esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si
+douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon
+retour des pays étrangers!»
+
+Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble
+anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort,
+Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage
+charmant comme une pléoménie; et ce _bon_ Lakshmana a perdu son
+père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de
+la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son
+beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille
+du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de
+larmes!
+
+Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de
+tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride
+ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc
+de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais
+aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon
+père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai
+par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon
+cœur!»
+
+Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint,
+délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts
+nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils
+répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette
+eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant
+ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en
+pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama:
+«Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est
+donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif
+dans les royaumes des Mânes!»
+
+Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères
+dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations
+funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits
+d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une
+jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le cœur tout bourrelé
+de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous
+mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est
+aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!»
+
+Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui
+pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur
+noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata:
+«Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son
+entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les
+quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent
+leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers
+l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les
+avait ou non rassemblés.
+
+Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés
+de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous
+avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils
+du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction
+furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec
+tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.
+
+ * * * * *
+
+Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient
+enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À
+l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses
+royales mères, désolées et _comme_ irrassasiables de chagrin,
+se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes.
+Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les
+pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre _établi
+des préséances_, et les presse avec les surfaces de ses doigts
+veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se
+mirent à pleurer.
+
+Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse _au
+cœur_, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères
+en proie à la douleur.
+
+Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses
+belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes.
+Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans
+les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie
+par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue
+dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du
+puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»
+
+«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le
+malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta
+charmante figure, comme _le soleil brûle_ un nymphée sans eau!»
+
+Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide,
+frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui
+toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds
+du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels,
+Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, _le céleste
+précepteur des Dieux_, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit
+avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite,
+accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata
+s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir,
+il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des
+hommes dans la science du devoir.
+
+Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au
+noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:
+
+«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par
+la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux.
+Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les
+brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction
+royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes,
+quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer
+l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les
+trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de
+toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans
+ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés
+d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du
+ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta
+mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché!
+
+«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour
+un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple?
+Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi,
+étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne
+sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières,
+ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois
+avec ta grandeur!»
+
+Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels,
+les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient
+le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à
+ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils
+suppliaient avec lui ce _noble anachorète_.
+
+Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, _continuant à
+marcher_ d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce
+discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas
+n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le
+Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la
+vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin
+des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la
+mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la
+maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger
+de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la
+naissance.
+
+«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et
+jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où
+la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort
+s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils
+ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui
+respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la
+vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau _des
+étangs_. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, _hélas_! sur
+toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie
+se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres,
+l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé
+l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du
+plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé
+sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et
+personne, _à cette heure comme à l'autre_, ne s'aperçoit qu'il a
+marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du
+plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur
+dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie
+coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes
+successions.
+
+«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau
+de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles
+demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt _pour ne
+plus se rejoindre_: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les
+richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un
+instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les
+détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre
+condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui
+consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est
+une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route
+et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que
+tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il
+se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle
+ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont
+il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour
+voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à
+l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés _avec
+raison_ les attelages du Devoir.
+
+«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs
+péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement
+aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma,
+l'auteur des créatures. Notre père, _sans aucun doute_, fut admis
+au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques,
+gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la
+vertu _indigente_. Le ciel a reçu, _n'en doutez pas_, ce dominateur
+de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices,
+savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au
+plus avancé des âges.
+
+«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de
+si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta
+sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possède les
+saintes traditions.
+
+«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil;
+va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle
+métropole, et fais de la manière que mon père te l'a commandé.
+Moi, de mon côté, j'accomplirai la volonté de mon noble père dans
+l'endroit même, que m'a prescrit ce monarque aux œuvres saintes. Il
+serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes
+les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même,
+car il est notre parent, il est _plus_, notre père.»
+
+À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage: «Combien y
+a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes
+ennemis? Tu n'es pas troublé par la douleur et le plaisir ne
+pourrait même t'enivrer de sa joie: tu possèdes l'estime de tous les
+vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du
+ciel.
+
+«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es
+magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le
+plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui,
+doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que naître
+et mourir.
+
+«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon
+père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme
+le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de
+telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte,
+où j'ai vu, d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son
+épouse et Lakshmana: _oui, sauve-moi_! et prends en main le sceptre
+de la terre!»
+
+Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait
+ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie, n'en ramena
+point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura
+ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l'aspect d'une
+constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les cœurs
+se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie:
+«Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on; et le peuple en
+ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir
+cette fermeté dans la promesse _donnée à son père_.
+
+Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le
+gagner avec des paroles caressantes.
+
+Râma fit asseoir sur _le siége musculeux_ de sa cuisse le jeune
+homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus,
+à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre
+d'amour, et lui tint ce langage:
+
+«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la
+science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner
+même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le
+soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous
+nos yeux dans leur conduite _invariable_. Tel qu'Indra fait pleuvoir
+durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son
+empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l'eau huit mois
+par la puissance de ses rayons, _il faut toujours qu'un roi dise_:
+«Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le vœu,
+qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans
+tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par
+ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle
+_ventale_. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe
+également l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen
+tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il
+n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe
+avec la chaîne des eaux, de même le devoir _appelé_ neptunien d'un
+roi, c'est d'enchaîner _les brigands et_ les voleurs en tous lieux.
+
+«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie
+dans les cœurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui,
+et c'est l'obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans
+relâche porte également tous les êtres, tel c'est pour un monarque
+le devoir _appelé terrané_ de soutenir, _sans manquer même au
+dernier_, tous les sujets de son empire.
+
+«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après
+une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers
+judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur
+abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre,
+l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse
+qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère
+a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis
+d'elle comme un fils devant sa mère.»
+
+À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect
+tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de
+répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de
+n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau
+ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein
+de sanglots, il tomba sur la terre.
+
+Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête,
+Râma se recula vite, les yeux un peu troublés _sous un voile_ de
+larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé
+d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu
+sur la berge d'un fleuve.
+
+Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé
+de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les
+instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes
+pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer
+d'amour les hommes, de qui l'âme est _sensible aux peines_ de
+l'humanité!
+
+Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata
+dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère,
+consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est
+assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous
+tourmente nous-mêmes: allons! pars! _retourne dans Ayodhyâ_! Je ne
+puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du _plus grand
+des_ rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le
+poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent
+avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin
+d'Ayodhyâ!»
+
+Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage:
+«Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce
+mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si
+ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur,
+au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais
+sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas
+cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant,
+fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi,
+qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause
+de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de
+dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»
+
+«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune
+homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le
+consoler avec des paroles heureuses.
+
+Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui
+apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand
+le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire
+des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent.
+Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son
+frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les
+_tiges du_ graminée.
+
+Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré
+la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était,
+par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma,
+ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les
+affaires au gré de tout le monde.»
+
+L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à
+ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au
+magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté
+dans ses vœux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie,
+décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina
+et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un
+gigantesque éléphant.
+
+[Note 20: La cérémonie de l'investiture, que l'on trouve ici,
+nous rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut
+attribuée à l'invasion des peuples du Nord: mais d'où leur
+venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des idées, qui
+furent transvasées dans l'Occident.]
+
+Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha,
+les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorète, honneur de la
+famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans
+son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut
+impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de la
+douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma
+enfin d'incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères,
+et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage.
+
+ * * * * *
+
+Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta,
+plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait
+amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva,
+Djâvâli, ferme dans ses vœux, et tous les ministres, honorés pour
+la sagesse du conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent
+alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le
+Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.
+
+Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de
+cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches
+métaux par milliers.
+
+Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage que
+Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le
+fils de race, le prince éminent par l'intelligence s'approche alors
+de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête
+les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque:
+«As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton
+affaire?»
+
+À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir,
+fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le devoir: «Malgré
+toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables,
+ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez
+lui ce langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir sans
+mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans la vérité:
+je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j'ai
+faite à mon père.»
+
+«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles,
+Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots
+solennels à ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: «Tigre
+des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes vœux et comme le devoir
+incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront _la paix
+et_ le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots
+de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à
+l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers
+bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congédié
+par le très-magnanime Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville
+d'Ayodhyâ.»
+
+Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme,
+l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: «Il est
+immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils
+en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d'un corps
+humain.»
+
+Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se
+mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du
+solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours
+de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le
+chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de retour, étendit,
+_comme en allant_, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux
+et d'éléphants à la suite du sage Bharata.
+
+Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même
+de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne
+veuve du lion qui l'habitait.
+
+Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le
+prince aux vœux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les
+gouvaras universellement: «Je m'en vais habiter Nandigrâma; je vous
+demande à vous tous votre avis: c'est là que je veux supporter toute
+cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi
+mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais
+gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même.»
+À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et
+Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes:
+
+«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis dans ta bouche,
+est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne
+donnerait son approbation à ce voyage, dont l'amitié fraternelle
+t'inspira l'idée, prince à la conduite si noble et qui ne t'écartes
+jamais de ton amour pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces
+paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses
+ministres: «Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher.
+
+Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait toutes ses
+inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientôt
+à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le
+village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint
+ce langage aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet
+empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui
+sauront le gouverner sagement.»
+
+À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux
+chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à
+tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: «Apportez
+l'ombrelle! Hâtez-vous d'en couvrir _cette chaussure, qu'ont
+touchée_ les pieds du noble _anachorète_! Les souliers, ornés _de
+cet emblème_, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est
+de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher
+dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour,
+quand j'aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu'il m'a
+confiés, et ce vaste empire _dont je suis investi_, c'est alors que
+je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction
+royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé
+au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme
+celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!»
+
+Après que Bharata, l'homme à la grande renommée, eut exhalé ces
+paroles du fond de sa tristesse, il établit le siége de l'empire
+dans Nandigrâma, qu'il honora de sa résidence avec ses ministres.
+Dès lors on vit l'infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec
+son armée, et ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète,
+ses cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à
+l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma,
+exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour.
+Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles
+chaussures, fit apporter lui-même auprès d'elles le chasse-mouche
+et l'éventail, _insignes de la royauté_. Et quand il eut donné
+l'onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, _devenu_
+la première des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima
+désormais tous les ordres.
+
+ * * * * *
+
+Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour
+condamner une plus longue habitation dans cette forêt: «C'est ici
+que j'ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mères et les habitants
+de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître
+sans cesse dans mon cœur la douleur vive des regrets. En outre, le
+camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici, a laissé deux
+vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses
+éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!»
+
+Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet
+homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète
+à son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel.
+
+«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un grand âge,
+d'une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son
+plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des
+solitaires, charge-toi de l'accueil dû à la princesse du Vidéha.
+Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu'elle
+peut désirer.»
+
+Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ, ferme
+dans ses vœux, et se hâta de lui dire: «Je suis la _princesse_ de
+Mithila.»
+
+Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne,
+et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «Je
+veux, de ce pouvoir _surnaturel_, attribut de la pénitence, trésor
+que m'ont acquis différentes austérités, je veux tirer un don
+maintenant, Sîtâ, pour t'en gratifier.
+
+«Noble fille du _roi_ Djanaka, tu marcheras désormais ornée de
+parures et les membres teints avec un fard céleste, présents de mon
+_amitié_. À compter de ce jour, le tilaka, signe heureux _que_ tu
+_portes sur le front_ va durer, n'en doute pas, éternel; et ce
+fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère
+Mithilienne, avec ce liniment que tu reçois de mon _amitié_, tu
+raviras sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse aux
+formes charmantes _fait les délices de Vishnou_.»
+
+La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent céleste des
+vêtements, des parures et même des bouquets de fleurs, présent
+incomparable d'amitié. Reposée de ses fatigues, la Mithilienne
+accepta, dans toute la joie de son âme, une couple de robes d'une
+propreté inaltérable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse
+du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la
+beauté.
+
+Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses adieux au
+solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations du matin.
+
+Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé, les mains jointes,
+leurs bénédictions pour son voyage, le héros immolateur des ennemis
+pénétra dans la forêt, accompagné de son épouse et de Lakshmana,
+comme le soleil entre dans une masse de nuages.
+
+Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères les carquois
+tout resplendissants, leurs arcs et les deux épées, dont le
+tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Râma et Lakshmana
+s'attachent les deux carquois sur les épaules, ils prennent les
+deux arcs à leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur
+visite à _cette partie des_ ermitages _qu'ils n'avaient pas encore
+vus_.
+
+Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux héros, armés de
+leurs solides arcs, elle dit à son époux d'une voix tendre et suave:
+«Râma, les hommes de bien atteignent à coup sûr une condition
+heureuse de justice, au moyen d'une bonté qui les préserve
+d'offenser aucun être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices
+qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de
+l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les
+enfants de la colère. Le premier est le mensonge, que fuit toujours
+l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultère avec l'épouse
+d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimitié.
+
+«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont vaincu leurs
+sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le sais, Râma, et la
+beauté de l'âme inspire tes résolutions. On n'a jamais trouvé,
+seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse:
+combien moins ne peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins
+encore séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma, ce
+voyage à la forêt Dandaka.
+
+«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma bouche.
+
+«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec
+ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent
+dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques
+flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le
+bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui
+et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à
+l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de
+guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent
+dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang.
+
+«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui,
+vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection
+dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver
+l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa
+dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien
+affilée.
+
+«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de
+conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait
+pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille
+recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce
+glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À
+force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva
+que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par
+habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions
+de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que
+cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à
+l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme
+infernal.
+
+«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle
+à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner.
+Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu
+as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les
+Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité.
+
+«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices
+militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir
+maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus.
+
+«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse
+d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé
+le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile;
+le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le
+ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense
+des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les
+pénitences; _car_ le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel
+enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à
+ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien
+connu dans toute sa vérité.
+
+«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune
+frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.»
+
+Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que
+venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces
+termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir
+est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec
+amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi
+Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par
+toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que
+l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que
+tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans
+la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur vœux sont venus
+d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à _toutes les
+créatures_! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur
+plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne
+peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde
+par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour
+dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés
+au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent
+dans _l'épaisseur des_ fourrés.
+
+«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi,
+sont telles _qu'on devait s'attendre_, femme charmante, à les trouver
+dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces
+paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse,
+c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à
+celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»
+
+Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie,
+au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur.
+Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix
+célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant
+on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma,
+et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita:
+«Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive
+curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui
+demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce _mystère_!»
+
+À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui
+était comme le devoir même en personne, se mit à lui raconter
+ainsi l'origine de ce lac: «On dit, Râma, que c'est l'anachorète
+Mandakarni, qui jadis, grâce au pouvoir de sa pénitence, créa
+ce bassin d'eau, nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand
+solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule
+nourriture, soutint dix mille années une pénitence douloureuse.
+Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux, Indra même à leur
+tête, de s'écrier: «Cet anachorète a l'ambition de nous enlever
+notre place!» Cinq Apsaras du plus haut rang et parées d'une
+toilette céleste furent donc envoyées par tous les dieux, avec
+l'ordre même de jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées
+dans ces lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille
+gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète
+enchaîné au vœu de sa cruelle pénitence.
+
+«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trône des
+Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce
+grand ascète, de qui le regard embrassait le passé et l'avenir du
+monde. Les cinq Apsaras furent élevées à l'honneur d'être ses
+épouses et l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible.
+Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et,
+fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète des travaux
+de sa pénitence. Ce grand bruit, que vous entendez là, ce sont les
+jeux de ces bayadères célestes; ce sont leurs chansons ravissantes
+à l'oreille, qui se marient au _son cadencé des_ noûpouras et _des_
+bracelets.»
+
+À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà une chose
+admirable!» s'écria le Daçarathide à la force puissante et son
+frère avec lui.
+
+Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un enclos
+circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des habits
+d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné de son
+frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres
+variés, où tous les anachorètes _s'empressent de_ lui offrir les
+honneurs de l'hospitalité. Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs
+ermitages, le Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun
+de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un
+après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage
+porter lui-même les hommages de sa présence à leurs pieds. Là,
+il demeurait un mois ou même une année; ici, quatre mois; ailleurs,
+cinq ou six. Chez l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez
+l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-là,
+huit mois: d'un côté, il habita une couple de mois; d'un autre, la
+révolution entière d'une année; plus loin, un mois, augmenté d'une
+moitié.
+
+Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de _candides_ plaisirs
+dans les ermitages des anachorètes, il vit dix années couler pour
+lui d'un cours fortuné.
+
+«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du saint Agastya:
+entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce au rishi mon arrivée chez
+lui avec Sîtâ.»
+
+Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne son frère,
+Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles:
+
+«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein de force,
+est appelé Râma: ce prince éminent est ici et demande à voir
+l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le _compagnon_
+dévoué et le frère puîné de ce resplendissant héros avec lequel
+et son épouse je viens ici moi-même pour visiter le saint ermite.»
+
+À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit l'homme riche en
+pénitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entré dans
+la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les
+mains réunies en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi
+Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom Râma, attend
+avec son frère et son épouse à la porte de ton ermitage. Il désire
+voir ta révérence; il vient ici lui apporter son hommage:
+fais-moi connaître, saint anachorète, ce qui est à faire dans la
+circonstance à l'instant même.»
+
+À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Râma venait
+d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidéhaine:
+«Quel bonheur! s'écria-t-il; Râma aux longs bras est arrivé chez
+moi avec son épouse: j'aspirais dans mon cœur à son arrivée
+ici même! Va! que Râma, dignement accueilli avec son épouse et
+Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas
+fait entrer?»
+
+Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de
+l'homme aux œuvres saintes, tout rempli de gazelles familières.
+Alors, environné de ses disciples, tous vêtus de valkalas
+tissus d'écorce et portant des manteaux de peaux noires, le grand
+anachorète s'avança hors _de la chapelle_. À l'aspect de cet
+Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids
+d'une cruelle pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à
+Lakshmana: «C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel qui
+sort _du Sanctuaire_ et vient au-devant de nous, arrivés dans son
+temple.
+
+«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!» À ces mots,
+le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de joie, il prit avec sa
+belle Vidéhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis,
+s'étant incliné, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il
+seyait à la civilité.
+
+Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux Raghouide
+courbé respectueusement: «Assieds-toi!» lui dit cet homme à la
+bien grande pénitence; et, quand il eut honoré son hôte d'une
+manière assortie aux convenances et suivant l'étiquette observée à
+l'égard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma,
+je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous
+soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter vos hommages. Fils
+de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chère Vidéhaine?
+En effet, Sîtâ est d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait
+quitté ses plaisirs.
+
+«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle fait une
+chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la
+nature des femmes.»
+
+À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort comme la vérité,
+de joindre ses deux mains et de répondre au saint en ces paroles
+modestes: «Je suis heureux, je suis favorisé _du ciel_, moi, de qui
+les bonnes qualités, réunies aux vertus de mon épouse et de
+mon frère, ont satisfait le plus éminent des anachorètes et lui
+inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles
+ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux et content
+sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.»
+
+Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des
+anachorètes, le Devoir même en personne, le sage Agastya réfléchit
+un instant et lui répondit en ces mots d'une grande sagesse:
+«À deux yodjanas d'ici, Râma, il est un coin de terre, nommé
+Pantchavatî, lieu fortuné, aux limpides eaux, riche de fruits
+doux et de succulentes racines. Vas-y, construis là un ermitage et
+habite-le avec ton frère le Soumitride, observant la parole de ton
+père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entièrement,
+jeune homme sans péché, grâces au pouvoir acquis par ma pénitence
+non moins qu'à mes liens d'amitié avec Daçaratha.
+
+«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles: il vous faut
+marcher au septentrion de cette forêt et diriger vos pas vers ce
+banian. De là, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette
+montagne, qui n'en est pas très-loin, vous y trouverez ce lieu,
+qu'on appelle la Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute
+céleste.»
+
+Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre
+avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au
+solitaire, de qui la bouche était celle de la vérité. Puis, l'un et
+l'autre Kakoutsthide, ayant reçu congé de lui, se prosternent à
+ses pieds et partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils
+doivent habiter.
+
+ * * * * *
+
+Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de
+Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavatî,
+et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: «Mon enfant, lui
+dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois
+le jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son père,
+lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il
+jouissait d'une santé prospère. Ensuite Râma lui dit, stimulé par
+la curiosité: «Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est
+ta race et ta lignée.»
+
+À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyénî mit au monde
+une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut _nommée_ Vinatâ, et
+d'elle naquirent deux fils, Garouda et _le cocher du soleil_, Arouna.
+
+«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti: sache,
+dompteur _invincible_ des ennemis, que je suis Djatâyou, _le
+petit-fils_ de Çyénî. Je serai, si tu le désires, ton fidèle
+compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces bois, quand Lakshmana et
+toi vous serez absents.»
+
+«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre; puis il
+embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ouï raconter
+mainte et mainte fois l'amitié de son père avec Djatâyou. Alors ce
+héros, plein de vigueur, ayant confié Sîtâ la Mithilienne à
+sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavatî en
+compagnie de l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure.
+
+Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire des animaux
+carnassiers de toutes les sortes, il dit à Lakshmana, son frère, à
+la splendeur enflammée:
+
+«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres tout en
+fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un ermitage comme il
+faut! Non loin se montre, festonnée de lotus aux senteurs les plus
+douces et brillants à l'égal du soleil, cette pure et charmante
+rivière de Godâvarî, pleine d'oies et de canards, embellie par
+des cygnes et troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à
+moyenne distance.
+
+«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille qualités!
+Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre
+compagnon.»
+
+À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère une très-jolie
+chaumière de sa main, qui terrasse les héros des ennemis.
+Intelligent _ouvrier_, il bâtit pour le noble héritier de Raghou
+une grande cabane de feuillages charmante, jolie à voir, tout à fait
+ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit à la rivière de
+Godâvarî, se baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir.
+
+Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et sacrifié dans
+le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble
+enfant de Raghou. Celui-ci vint avec Sîtâ, vit la hutte de feuilles,
+délicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprême. Dans
+son enchantement, il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui
+tint ce langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une
+vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un si grand
+ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement de moi comme un
+présent d'amitié. Nos ancêtres, mon ami, seront tous sauvés
+par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la
+vertu.»
+
+Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de qui
+l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable de
+Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère, habita quelque
+temps ces lieux riches de fruits et parés de fleurs, comme un second
+Indra au sein d'un autre paradis.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de pénitence
+une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aimée
+saison. Un jour, s'étant levé pour ses ablutions au temps où les
+clartés du matin commencent à blanchir la nuit, il descendit à la
+rivière de Godâvarî. Le fils de Soumitrâ, son frère, le front
+incliné, une cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ:
+«Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut
+toujours agréable, où l'année brille, comme parée de _ses plus
+nombreuses_ qualités.
+
+«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de fruits; les
+eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agréable. _C'est le
+temps où_ ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honoré les
+Dieux et les Mânes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés
+de leurs souillures.
+
+«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté: ils ont des
+passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont
+pleins de charme, quand le temps amène le milieu du jour. Maintenant,
+frappées d'un soleil sans chaleur, couvertes de gelée blanche,
+frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées
+_la nuit_ fait briller au matin les forêts désertes.
+
+«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous arrivent,
+enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît maintenant sous
+l'aspect d'une _autre_ lune. Sa chaleur, insensible au matin, paraît
+douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore
+d'une rouge qui tourne légèrement à la pâleur.
+
+«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata,
+consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir même en personne, se livre
+à de _pénibles_ mortifications. Abandonnant et son trône, et
+les voluptés, et toutes les choses des sens, se frustrant même de
+nourriture, ce noble pénitent couche sur la froide surface de
+la terre. Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement
+rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même au fleuve
+Çarayoû, mais son cœur s'élance vers cette rive où nous sommes,
+pour y faire avec nous ses ablutions.
+
+«L'homme n'imite point les exemples que lui donne son père, mais le
+modèle qu'il trouve dans sa mère,» dit un adage répété de bouche
+en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mène est à rebours
+du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî,
+notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut
+pour époux Daçaratha, peut-elle être ce qu'elle est?»
+
+Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles au juste
+Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait toujours la médisance,
+l'interrompit en ces termes: «Tu ne dois pas, mon ami, infliger
+ton blâme devant moi à cette mère, qui tient le milieu entre
+les nôtres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des
+Ikshwâkides.»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de
+la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses ablutions avec son
+jeune frère et son épouse.
+
+Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et
+les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait
+à l'horizon.
+
+Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse et le fils
+de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî et revint à
+son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière, entre Sîtâ et
+Lakshmana, son frère, il s'entretint avec eux sur différentes
+matières. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi
+des vautours se présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:
+
+«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au
+grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne
+en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à
+l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, _vaillant_
+meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis.
+Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je
+reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.»
+
+À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux:
+«Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de
+revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le
+fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et
+rentra dans sa chaumière avec Sîtâ.
+
+Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ,
+sœur de _Râvana, le_ démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un
+mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs
+bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus.
+À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut
+enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint
+hideux, un caractère méchant, cette ignoble _fée_, cruelle à
+servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à
+quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.
+
+Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche
+du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de
+femme, lui tient ce langage avec un _doux_ sourire: «Qui es-tu, toi
+qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une
+épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable,
+séjour des Rakshasas?»
+
+À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se
+mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi
+nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils
+aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ,
+mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir,
+je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à
+la voix de ma _belle_-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous
+les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri
+elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc,
+toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus
+terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu
+es, quelle est _ta_ famille, et pour quel motif je te vois errer seule
+ici et sans crainte.»
+
+À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit
+alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une
+Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me
+promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands
+l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les
+autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des
+Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a
+répudié les mœurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé,
+à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la
+vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble,
+Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ?
+Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton
+égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et
+douée, comme toi, des avantages de la beauté. _Laisse_-moi dévorer
+cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né
+après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu
+seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la
+contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là
+des bois enchanteurs.»
+
+Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le
+héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite
+Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces
+mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:
+
+«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de
+ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon
+frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon
+caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un
+époux assorti à cette beauté, _dont je te vois si bien douée_; il
+est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il
+est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»
+
+À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté,
+quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana:
+«Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une
+épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener
+avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.»
+
+À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans
+l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit
+en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de
+servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté
+de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente
+perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a
+qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que
+l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux
+grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.»
+
+Il dit; à ces mots de Lakshmana, _qui semblait deviner, sous la
+métamorphose de la méchante fée_, ses dents longues et saillantes
+avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce
+qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers
+ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et,
+folle d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi de
+l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère: sois donc
+mon époux un long temps! Que t'importe cette Sîtâ?»
+
+Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit
+sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du
+faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue
+dans le ciel contre _la belle étoile_ Rohinî. Aussitôt que Râma
+vit la Rakshasî lancée comme le nœud coulant de la mort, il arrêta
+la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec
+colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer
+d'aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel
+ami! c'est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort!
+Chasse à l'instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme
+dans sa conduite et folle au plus haut degré.»
+
+À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée
+sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le
+nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce
+Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au
+fond du bois, comme elle était venue.
+
+Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force
+terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au
+milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même
+tombe du haut des cieux.
+
+À la vue de sa sœur étendue à terre, inondée par le sang, le nez
+et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux
+rouges de colère: «Qui donc t'a mise dans un tel état, toi qui,
+douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort,
+où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les
+Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède
+une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse
+mutilation?»
+
+Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère,
+Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
+bégayante: «_J'ai rencontré_ deux jeunes gens pleins de beauté,
+aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus,
+et doués de tous les signes où l'on reconnaît des rois. Habillés
+de peaux noires et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas,
+et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.
+
+«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille gracieuse:
+la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me
+disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses
+deux compagnons, mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme
+une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris,
+malgré ma résistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est
+toi, qui es mon protecteur!»
+
+À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze
+Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: «Deux hommes, armés
+de traits, vêtus de peaux noires et d'écorces, sont entrés avec une
+femme dans l'épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas
+que vous n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma sœur en
+veut boire le sang.»
+
+Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la
+furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés
+par le vent.
+
+À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: «Fils de
+Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la
+vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine,
+jusqu'à ce que j'aie terrassé dans le combat ces Rakshasas
+féroces.» Dès qu'il eut ouï ces paroles du héros à la force
+sans mesure: «Oui!» répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la
+_royale_ Vidéhaine.
+
+Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné
+richement d'or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il
+adresse aux Démons ces paroles: «Retirez-vous d'ici! Vous ne devez
+pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie:
+retirez-vous, Démons nocturnes! »
+
+À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et
+les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à
+Râma; eux, qui avaient l'audace du crime, à lui, qui avait celle de
+l'héroïsme:
+
+«Tu as fait naître la colère au cœur de Khara, notre bien
+magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans
+le combat!»
+
+Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent
+sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan
+rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec
+colère maillets d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain
+avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze
+Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat,
+il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches
+acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour
+but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit
+pareil au tonnerre de la foudre.
+
+Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or, fendent l'air,
+qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des grands météores
+de feu. Ces flèches, semées d'yeux, telles que les plumes du paon,
+traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre,
+où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une
+_molle_ taupinière.
+
+Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois, après qu'ils
+eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la
+terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et
+jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit
+rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la
+région où demeurait son frère à la force puissante.
+
+ * * * * *
+
+À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds
+de son frère, Khara, d'une voix nette et pleine de colère, dit à
+cette femme revenue, sans qu'elle eût accompli son dessein: «Quand
+j'ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers,
+qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des
+larmes?
+
+«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidèles,
+attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté mes ordres, ne
+fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la
+cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux
+dévastés par des larmes?»
+
+La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de
+larmes et lui répondit en ces termes: «Ces héros des Rakshasas, que
+tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés
+avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect
+de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à
+la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis
+troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout
+que terreur, me réfugier sous ta protection!
+
+«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue
+s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas.
+_Autrement_, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi,
+lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta
+main aujourd'hui même!»
+
+À sa cruelle sœur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant
+Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des
+Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est _tout simplement_ qu'un homme,
+un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt,
+aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour
+ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur!
+Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires
+demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le
+sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur
+la surface de la terre!
+
+«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt
+faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs
+tendres, fines, délicieuses.»
+
+La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient
+à son cœur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut
+rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur
+des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et
+vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!
+
+«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le
+sang de Râma sur le front même de la bataille!»
+
+À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ
+flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui
+s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler
+quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité
+formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans
+les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur
+aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une
+volupté de tourmenter le monde.»
+
+Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de
+Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé
+d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la
+diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où _l'orfévre
+habile_ avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des
+montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des
+étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué
+d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de
+lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits.
+
+Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé
+dans son char, ils se tinrent _attentifs à sa voix_, rangés autour
+de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée,
+pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux
+cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «_En avant_!
+sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et
+tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à
+celui du grand Océan.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui
+s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie
+sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.
+
+Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge,
+l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque,
+ressemblait alors au tison ardent.
+
+Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où s'annonce
+le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs,
+se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où
+Khara s'avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa
+clarté, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de
+son armée d'étoiles.
+
+À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se
+levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit
+en riant à tous les Rakshasas: «Je ne fais nul cas de ces pronostics
+horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus
+certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!»
+
+En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat,
+et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des
+Gandharvas, et les célestes chœurs des Apsaras.
+
+Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans
+le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les
+sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides tint à l'autre ce
+langage:
+
+«Héros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa
+défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais,
+dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser
+aux possibilités futures, comme s'il avait à craindre une infortune.
+Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends
+Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne,
+environné d'arbres et d'un accès difficile. Reste là, bien muni
+d'armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l'horrible terreur des
+événements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes
+yeux.»
+
+À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses
+flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d'un
+accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte
+avec Sîtâ: «Bien!» dit Râma, qui attacha alors solidement sa
+cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure
+aussi brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui
+vient à son lever de chasser les ténèbres.
+
+De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait
+également pleine de bannières, de cottes maillées, d'épouvantables
+armes, et poussant de profondes clameurs.
+
+Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les
+côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour
+le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées
+du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute
+l'atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince
+avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère
+ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard,
+aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga.
+
+À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent
+dans une profonde stupéfaction et s'arrêtent, quoique altérés de
+combat, immobiles comme une montagne.
+
+À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée
+glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une
+voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à
+traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme
+entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle
+raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse
+rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses
+armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la
+terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné
+de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le
+front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son
+pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux
+ennemis.»
+
+À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son
+char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur
+l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara
+poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança
+derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont
+l'orage entrechoque de grands amas.
+
+Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber
+sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles,
+variés dans les formes.
+
+Il en reçut toutes les flèches _d'un air impassible_, comme l'Océan
+reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels,
+Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les
+coups nombreux de la foudre enflammée.
+
+Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés
+d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la
+mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les
+phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière
+aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.
+
+Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies
+entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la
+terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas.
+Ailleurs, tranchées par les dards _en forme de croissant_, les têtes
+des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite
+convulsivement ses lèvres pliées.
+
+En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de _son frère_
+Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau
+d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par
+les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la
+vigueur épouvantable, au cœur plein de courage: «Héros, que l'on
+ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je
+vais précipiter au séjour d'Yama cet _audacieux_ Râma, tout fils
+qu'il est du roi Daçaratha!»
+
+Quand Doûshana eut aiguisé leur courage _émoussé_ et rendu à
+l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton
+de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi
+s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans
+crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent
+eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles.
+Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et
+les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur
+de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé
+toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir _sans relâche_ à
+coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce
+reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il
+jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et
+les bras et les têtes.
+
+Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la
+vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille
+à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue
+de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée
+de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les
+créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher
+écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres
+de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur
+le _vaillant_ Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer
+contre le puissant Indra.
+
+Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de
+lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux
+flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui
+se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue,
+échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec
+le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son
+temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses
+deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu
+ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa
+massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui
+criant: «Bien! bien!»
+
+Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des
+flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le
+Niraya[21], le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les
+uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les
+autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les
+dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze
+milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il
+était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.
+
+[Note 21: Le Tartare indien.]
+
+Le Rakshasa nommé Triçiras, _ou le Démon aux trois têtes_, se jeta
+devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le
+front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage:
+«Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici
+promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes
+coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il
+sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur
+belliqueuse et reste spectateur un instant.»
+
+Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même
+à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en
+soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu
+congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc
+et s'avance le front tourné en face de Râma.
+
+Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois
+têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où
+chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau.
+
+Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front
+du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec
+dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc:
+maintenant reste ferme devant moi, _si tu l'oses_!»
+
+À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de
+Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier
+plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches
+de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les
+coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son
+drapeau arboré.
+
+À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux
+mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement
+rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine
+eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char,
+qu'il fendit le cœur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince
+aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre
+avec six dards acérés. Vomissant un sang _hideux_, sa vie tranchée
+par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande
+montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.
+
+À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le cœur de
+Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des
+batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits,
+il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait
+anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée
+d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien
+magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement
+de la peur s'empara de Khara lui-même.
+
+Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant
+courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.
+
+Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches
+courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles à des
+serpents _de flammes_. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphère avec les
+gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches
+de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants
+d'étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches
+aiguës que Râma et Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il
+arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses
+éclairs.
+
+Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix
+flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci,
+enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine
+du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser
+l'ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards
+si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le
+Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier allumé.
+Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même,
+sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce
+dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les
+deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux
+par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux
+pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama, et ce héros à la grande
+force en mit sept pour casser l'arc et les traits _aigus_ dans les
+mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard
+et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont
+l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.
+
+Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie,
+Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement
+appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix _menaçante_ du Rakshasa,
+retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux
+mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens.
+
+Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre
+enflammé, sa massue ornée de bracelets d'or, énorme, ardente,
+horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand
+météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le
+voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres.
+En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente
+pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime
+Kouvéra.
+
+Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette
+massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable à un
+serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme.
+Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans
+son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur
+elle-même.
+
+La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et
+consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un _globe de_ feu
+allumé.
+
+En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide
+_généreux_ des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d'une
+voix terrible: «Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir
+impatient de ma mort: «Je boirai ton sang!» tu les vois démenties
+à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue,
+consumée par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a
+frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la
+terre.»
+
+«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère bas, à
+la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je
+te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme
+abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans
+la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible
+tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi,
+fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature
+abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!»
+
+À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les
+côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils
+contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à
+la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords
+évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un
+cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant:
+«Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de
+flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante
+colère, _un désir impatient_ de tuer Khara dans cette bataille. Tous
+les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis,
+Râma les tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes
+courbées.
+
+Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le
+Démon avec un millier de traits dans un _dernier_ combat.
+
+Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit
+au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes, avec ces
+acclamations: «Bien! bien!» Une pluie de fleurs tomba au milieu du
+champ de bataille sur le front même de Râma, et l'on entendit _le
+ciel_ crier à tous les points cardinaux: «Le scélérat est mort!»
+
+Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu'il
+avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet
+ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient
+tous les ermites rassemblés _autour de sa personne_.
+
+ * * * * *
+
+Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués,
+lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la
+terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d'autres, Râma
+l'avait accompli seul, à pied, avec son bras d'homme, elle courut
+pleine d'épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère.
+Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le
+fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde,
+trônant sur un siége d'or, élevé par-dessus tous et brillant à
+l'égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l'a déposé
+tout flamboyant sur un autel d'or. Çoûrpanakhâ le vit, environné
+de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux
+couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes
+naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or épuré,
+ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche
+toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une
+montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats
+aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes.
+Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les
+guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux
+les nombreuses cicatrices des plaies qu'Aîrâvata[22] lui avait
+infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples
+que le disque _acéré_ de Vishnou avait laissées en tombant sur lui
+dans ses combats avec les Immortels.
+
+[Note 22: Éléphant céleste, la monture d'Indra.]
+
+Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse
+jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le fléau du monde:
+«Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses
+désirables, tu ne songes pas qu'il est né pour toi un danger
+terrible, auquel il est bien temps de songer.
+
+«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas!
+Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le
+Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d'homme, a moissonné
+quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité
+est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de
+la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé
+même ta province du Djanasthâna!
+
+«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux qui
+disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un danger terrible
+s'était allumé dans ton empire!»
+
+Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces
+questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma? D'où vient ce Râma?
+Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il
+pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec
+quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur
+le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui?»
+
+À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à
+raconter ce qu'elle savait de Râma suivant la vérité: «Râma est
+le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son
+vêtement est un tissu d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa
+beauté est égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets
+d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches de fer
+enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze
+milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé
+sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine,
+seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: «C'est une femme!»
+a dit Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser
+ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur,
+vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de
+signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c'est Lakshmana.
+
+«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si
+déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse
+légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute
+la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit
+Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme
+qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour,
+il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les
+Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à
+elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi,
+Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux
+digne de Sîtâ.
+
+«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des
+Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il
+te promet.»
+
+Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son
+plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages
+et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il,
+arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son
+dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son
+char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta
+cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»
+
+À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant
+même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais,
+orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte
+sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre
+volonté, _quoique_ attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des
+visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers _l'Océan_,
+souverain maître des rivières et des fleuves.
+
+Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire,
+pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit
+un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ,
+une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de
+toute nourriture.
+
+Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha
+les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le
+discours lui tint ce langage:
+
+«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma
+bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction,
+c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de
+Naîrritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un
+compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici
+ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin;
+accomplis ma prière.
+
+[Note 23: Géants ou Démons.]
+
+«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère,
+Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma sœur, Triçiras,
+ce Démon vigoureux, _toujours_ affamé de chair _humaine_, et
+d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un
+trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et
+s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués
+au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses
+épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient
+maintes fois signalés en frappant le but _avec le javelot ou la
+flèche_.
+
+«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force
+immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec
+Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.
+
+«_Oui_! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme, a couché morts
+sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches,
+semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre
+qui s'était allumée sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune
+parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana
+et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le
+bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.
+
+«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas
+le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte
+un vêtement d'écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse
+avec lui et son bras est armé d'un arc!
+
+«Il a, _dis-je_, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c'est
+une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de
+beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi!
+dans le Djanasthâna, d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde:
+sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon,
+debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas
+tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête.
+
+«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté d'argent,
+rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de
+Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu'elle t'aura
+vu sous la forme de gazelle: «Prenez vivante cette _jolie bête_!»
+dira-t-elle à son époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros
+partis, l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise _la belle_
+Sîtâ sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec
+le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle
+a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité
+de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le
+Djanasthâna, il n'en était pas un qui fût égal à toi, sans
+excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et
+Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé
+Sîtâ et donné à ma sœur la joie de cette vengeance, quand le rapt
+de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur
+de Râma, alors mon âme au comble de ses vœux goûtera le plaisir en
+toute sécurité.»
+
+L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande
+lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-même,
+parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à
+Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité.
+
+«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que
+des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un
+homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile.
+Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute
+comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable,
+soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s'allume
+entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va
+flotter dans un extrême péril.
+
+«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la
+terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas
+tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi
+Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le
+ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!
+
+«Râma n'est pas un cœur dur, mon ami, ce n'est pas un insensé; il
+n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas
+vrai, ou tu as mal entendu.
+
+«Ayant su que _l'ambitieuse_ Kêkéyî avait trompé son père,
+de qui _toute_ parole était une vérité: «Je ferai _ce qu'il a
+promis_!» dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus
+il partit aussitôt, pour les forêts. C'est par le désir de faire
+une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu'il abandonna
+son royaume et ses voluptés pour s'exiler dans la forêt Dandaka.
+
+«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est
+défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c'est comme si tu
+voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma
+cette épouse d'un sang égal au sien, cette _noble_ bru du _roi_
+Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile
+chez les treize immortels!
+
+«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta
+vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la
+vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi
+Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus
+chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible
+d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les
+bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu
+allumé!
+
+«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un
+juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires
+sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte
+dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il
+te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi
+Tridjatâ, _la femme anachorète_, exempte de tout défaut, parvenue
+à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle,
+roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes,
+que dut naturellement verser dans ton cœur ce qui est arrivé, soit
+à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à
+Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter,
+excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de
+ton cœur.»
+
+Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes
+paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir
+se refuse au médicament:
+
+«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans
+utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé
+dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent
+la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à
+des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est
+qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa
+mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu
+des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que
+j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre,
+cette _belle_ Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est
+une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon cœur: les
+Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y
+effacer!
+
+«_Si tu ne fais pas la chose de bon gré_, je te forcerai même à la
+faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec
+les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, _grâces à toi_, mon
+dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur
+et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle
+sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette
+affaire est arrêté de manière que nous devons manœuvrer _de
+concert, mais_ séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon
+courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger
+redoutable dans ce Râma, de qui l'_univers_ a déserté la fortune?
+
+«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes,
+n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air,
+aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu
+des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de
+l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu
+fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur
+de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les
+efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.
+
+«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside
+aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il
+encore t'inspirer de l'inquiétude?
+
+«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de
+la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse
+comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui
+est convenable ou ce qui te plaît davantage.»
+
+Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha,
+le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères:
+«Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné
+cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la
+ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit
+avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te
+fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage,
+tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans
+l'étreinte d'un rival plus fort que toi!
+
+«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent,
+eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le
+penchant du précipice, où te voilà monté _pour y tomber_.
+
+«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre
+avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton
+armée?
+
+«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle
+devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de
+ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux
+âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents
+qui viennent de leurs amis.
+
+«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si
+ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras
+tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne
+dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à
+l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, _trop_
+ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je
+faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce
+que tu veux!
+
+«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des
+Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la
+chose qu'il désire; possible ou non!»
+
+Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai _ce que
+tu veux_,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il
+une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce
+Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que
+ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?
+
+«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie
+mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma
+puissance?
+
+«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et
+d'intelligence, ta _forme empruntée de gazelle_ est taillée pour
+la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à
+disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés
+dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons
+de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement
+et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine
+sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»
+
+Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il
+y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme
+troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé:
+«Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il
+eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des
+Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage:
+«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de
+toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature.
+Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué
+lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt
+Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha
+l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char
+magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa
+main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné
+de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous
+amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa
+promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et
+devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or
+variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme
+le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or,
+autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front.
+Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.
+
+Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces
+pensées en lui-même:
+
+«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel,
+doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non:
+il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma
+et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer
+l'obéissance à ma vie même.»
+
+Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait _sans
+réserve_ le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais
+la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma
+et de Sîtâ.
+
+ * * * * *
+
+À la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois,
+resplendissante du vif éclat de l'or, parée _de fleurs_, aux flancs
+variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or,
+aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de
+lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les
+couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un
+corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration.
+La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout
+émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de
+perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec
+une splendeur pareille à la route étincelante des constellations,
+adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour
+exorde un sourire:
+
+«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres
+admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice
+amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à
+tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces
+gazelles d'or!
+
+«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir
+doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or!
+J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes;
+mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps
+_si charmant_.»
+
+À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce _noble_ taureau
+_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de
+Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître
+à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause,
+vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du
+monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de
+cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle
+avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai
+enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais,
+toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!
+
+Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope
+céleste[24], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une
+fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère:
+«Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un
+Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de
+saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés
+d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse
+furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.
+
+[Note 24: La tête d'Orion, appelée MRIGAçIRAS, _tête de
+gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphère
+indienne.]
+
+«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le
+monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle?
+Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail,
+lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie
+gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie:
+c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»
+
+À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme
+fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana
+et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le
+cœur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;
+elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu
+d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies
+à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je
+n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal,
+ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur,
+comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.
+
+«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête,
+elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant,
+comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil
+dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle
+servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynœcée.
+Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux
+à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins
+nous prêtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans
+mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal,
+abattu _sous ta flèche_.»
+
+Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de
+cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à
+Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ,
+est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour
+la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les
+bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha,
+il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à
+la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en
+pourrait-on voir sur la terre!
+
+«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds
+sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes _sur l'or de son
+pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs.
+En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté
+nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de
+nacre et de perle?
+
+«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me
+dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si
+elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les
+forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux,
+c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort
+donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse
+leur arc sans pareil!
+
+«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais
+toi, héros, veille ici d'un œil sans négligence sur la princesse de
+Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces
+lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en
+mille formes!»
+
+Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces
+recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la
+gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et
+courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés _sur les
+épaules_, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse
+attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt.
+Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même
+de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon,
+agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la
+forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le
+Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici!
+elle s'approche!»
+
+Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle
+passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége
+le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle
+est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête;
+tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette
+avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait
+donc ainsi par toute la forêt.
+
+Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie,
+marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à
+peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la
+main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se
+laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se
+montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par
+une longue distance.
+
+Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le
+Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande
+forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans
+toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît
+et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le
+Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle
+vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et
+là toutes les parties du bois immense.
+
+Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé
+sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles,
+s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin
+sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près
+d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de
+la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense
+vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces
+flèches.
+
+Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de
+son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant,
+enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et
+le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le cœur de
+Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable,
+l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la
+flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut
+ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné
+de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des
+bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de
+pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une
+fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet
+artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de
+Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il
+encore dans la grande forêt.
+
+À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée:
+«Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour
+de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il
+serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par
+Lakshmana!»
+
+Mârîtcha, quittant sa forme _empruntée_ de gazelle et reprenant sa
+forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie,
+qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre,
+d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers
+Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces
+horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce
+cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée,
+par le même chemin qu'il était venu.
+
+ * * * * *
+
+À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la
+voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce
+que devient le noble fils de Raghou; car et mon cœur et ma vie me
+semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de
+Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours
+vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé
+sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des
+lions!»
+
+À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son
+exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières
+toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux
+que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous
+les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de
+mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi
+donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»
+
+Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à
+l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi
+Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as
+d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de
+Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans
+une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à
+cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma
+bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon
+époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends
+ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que
+feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne
+cours aider l'_infortuné_ Raghouide?»
+
+À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin,
+Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante,
+dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et
+les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou
+les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les
+terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer
+avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand
+Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne
+sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis
+te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes
+mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par
+le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner
+ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de
+sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais
+échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!»
+
+À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit
+en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
+
+«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables,
+tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles
+ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez
+des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des
+ennemis cachés!»
+
+Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme
+semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit
+à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que
+Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe
+et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer
+une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs,
+Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une
+parole injuste dans la bouche des femmes.
+
+«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise
+nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me
+tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»
+
+Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ,
+qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui
+dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en
+vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi,
+femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces
+bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se
+manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à
+mon retour ici te voir avec Râma!»
+
+À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée
+de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon
+Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai,
+ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un
+bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de
+mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces
+mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée
+de chagrin, à battre des mains sa poitrine.
+
+Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes
+de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame
+aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce
+frère de son époux.
+
+ * * * * *
+
+Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti
+après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour
+ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit
+aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle
+Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il
+s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux
+frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur
+du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette
+beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre
+aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette
+pensée dans son esprit en démence:
+
+«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant
+visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès
+d'elle!»
+
+Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui
+s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste
+Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était
+couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux
+rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié
+sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple
+bâton.
+
+À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses œuvres et par sa
+vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui
+végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées
+pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent
+retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi
+des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî
+d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir
+_ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les
+volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la
+Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du
+Djanasthâna.
+
+Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de
+Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant,
+vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui
+ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme
+assortie.
+
+Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres
+_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une
+pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana,
+noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de
+feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle
+ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde
+obscurité.
+
+À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait
+en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme
+fascinant le cœur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour,
+le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les
+prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune,
+aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un
+long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une
+statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans
+les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à
+la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la
+princesse aux membres tout rayonnants:
+
+«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage,
+cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme
+un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune
+fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande
+portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à
+voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur
+ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu
+l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu
+as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à
+la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma
+belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont
+fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un
+brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante,
+et rien n'est plus joli à voir, femme _chérie_ à la figure
+enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré,
+mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe
+dessinée suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites
+sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie
+avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds,
+qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une
+beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les
+doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches
+couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux
+dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes
+grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille
+qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu
+sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une
+Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la
+beauté!
+
+«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et
+là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais
+magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages
+mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent
+seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus
+noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des
+époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux
+yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la
+vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même
+dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit
+que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits
+sauvages.
+
+«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des
+Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô
+toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces
+Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point
+une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais
+ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure
+des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»
+
+Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi
+Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de
+peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante,
+aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à
+soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana,
+caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui
+offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle
+apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_ à manger des
+aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché
+sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit
+alors invité par Sîtâ avec un langage _franc et_ sans réticences,
+le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette
+fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses vœux.
+
+Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que
+Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la
+fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est
+Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière
+le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines
+dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé,
+le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea
+convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis
+qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine
+ambitieuse au cœur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon
+beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme
+une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus
+au vieux monarque.
+
+«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que
+je ne l'aie obtenue_: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie!
+Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur,
+dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même
+cérémonie soit destinée à sacrer _mon fils_ Bharata; que Râma
+s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste
+quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un
+habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant
+pour les bois, et que l'on sacre Bharata!
+
+«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père,
+la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut
+pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme,
+pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son
+bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de
+Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur,
+Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire
+une chose agréable à Kêkéyî.
+
+«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre,
+Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions:
+«Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père:
+«Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre,
+_m'a-t-il dit_, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire,
+fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels
+seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la
+parole de ton père.»
+
+«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui
+répondit: «_Je le ferai!_» en présence de son père. Râma est
+toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point
+de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, _saint_
+brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle.
+Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme
+éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux
+remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de
+son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit
+ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande
+vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc
+à la main, Râma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_.
+
+«Ainsi, une _seule_ parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois
+du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux
+des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout
+remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible
+d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus
+beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi
+quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi
+vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint
+ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la
+conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
+
+À ces mots de Sîtâ, la _charmante_ épouse de Râma, le vigoureux
+Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces
+termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu
+le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû.
+C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse
+métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et
+les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on
+appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres
+de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le
+frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs;
+je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya
+était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils
+de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don
+_incomparable_, celui de prendre à mon gré toutes les formes et
+de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le
+monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est
+_encore plus_ célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la
+nature de mes œuvres[26].
+
+[Note 25: C'est-à-dire _Decem habens colla_.]
+
+[Note 26: _Râvana_ veut dire _qui fait pleurer_.]
+
+«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à
+la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut
+rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ,
+la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une
+montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts
+pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément
+creusés, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles
+terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî,
+la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint
+imite la couleur des sombres nuages.
+
+«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente
+yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses
+riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de
+_revenir jamais_ habiter ces bois.»
+
+À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit
+avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai
+fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est
+aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le
+vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi,
+à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même
+ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de
+l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir
+à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est
+aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de
+toucher les rayons du soleil!
+
+«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie,
+c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi
+des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en
+fureur même!
+
+«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la
+différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la
+différence qui existe de toi à mon noble époux!
+
+«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main,
+ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la
+divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne
+pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler
+la foudre!»
+
+C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit
+cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en
+lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a
+brisé.
+
+Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa
+forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant
+ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses
+placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_
+réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait
+un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion,
+les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les
+cheveux enflammés.
+
+Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux
+resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais
+qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi
+pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même
+pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui
+t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que
+tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me
+tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force
+de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan _comme une coupe_:
+je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais
+offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre
+même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis _ton_
+maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui
+je veux les biens que l'on désire!»
+
+Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par
+l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux
+la brillante Rohinî[28].
+
+[Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.]
+
+Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit
+alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma!
+Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des
+Rakshasas, ton dernier soupir!»
+
+À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma
+d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages.
+Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine
+avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils
+contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit
+la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les
+deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se
+vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À
+moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À
+moi Lakshmana!»
+
+À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense
+vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités
+du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une
+fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé
+de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans
+les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol
+rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.
+
+Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la
+magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé
+de ses ânes _merveilleux_. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec
+une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et
+la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit
+et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le
+quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de
+son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de
+sa carrière.
+
+Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe
+l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne
+appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!»
+mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux
+retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le
+monarque des oiseaux, _Djatâyou_, à la grande splendeur, au grand
+courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte
+comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation,
+entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son
+cœur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa
+_vieille_ amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un
+char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.
+
+Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre
+tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la
+Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de
+feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère,
+s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile,
+tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit
+à planer sur la route de son char:
+
+«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom
+est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique
+devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force
+immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as
+maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un
+oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un
+combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance,
+et tu n'en sortiras point vivant!
+
+«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme
+qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de
+protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil,
+d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas
+de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!
+
+«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on
+t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on
+donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette
+âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni
+dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour
+venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et
+si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit
+coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour
+tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à
+tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la
+vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce
+noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son
+épouse?
+
+«Lâche promptement l'_auguste_ Vidéhaine, ou je vais te consumer de
+mon regard épouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut
+consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié
+au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que
+la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne
+faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et
+l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour
+amener sa ruine!
+
+«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je
+gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je
+suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une
+cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui,
+ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»
+
+À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour
+Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants
+et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, _agitant_
+ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança
+furieux sur le roi des oiseaux.
+
+Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant
+pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande
+force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre.
+
+Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots
+épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes
+aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé
+dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat _sans bouger_ ces
+dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère,
+déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit
+sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres.
+Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de
+sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées
+d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre
+aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches
+empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans
+penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses
+blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
+
+Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant
+les deux ailes sur la tête _de son ennemi_, il en battit avec une
+fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de
+briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand
+il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et
+pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un
+agile essor.
+
+Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème
+céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines:
+le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur
+les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque
+du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux
+caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le
+héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le
+grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et
+au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un
+mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa
+le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre
+pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta
+son cadavre hors du véhicule fracassé.
+
+Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son
+attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses
+bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana
+descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres
+d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui
+crièrent-ils.
+
+Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait
+le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana
+l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par
+l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il
+s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours,
+Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le
+Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint
+ce langage au ravisseur:
+
+«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au
+vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une
+victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le
+dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le
+champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche
+le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana,
+et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant
+Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les
+Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point
+oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un
+habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
+
+À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas
+lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as
+fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce
+que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas
+davantage!»
+
+À ces paroles _fières_, le plus éminent des oiseaux lui répondit
+sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de
+vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en
+iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente,
+vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans
+l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»
+
+À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste
+volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du
+Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux
+dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du
+cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et
+mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés,
+le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue
+_avec impatience_, quand le conducteur est monté dessus _et lui fait
+sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna
+tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant,
+Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui
+donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il
+arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans
+tous les yeux de ses dix têtes.
+
+Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit
+lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son
+côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés
+avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette
+guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le
+vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds,
+abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le
+roi des vautours.
+
+Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne
+dura qu'un instant. En effet, Râvana, _dégagé_, leva son épée, il
+perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de
+l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses
+ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba
+rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
+
+Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la
+Vidéhaine, _profondément_ affligée, courut à lui comme elle eût
+fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à
+l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps
+semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où
+Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit
+dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu
+par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide
+mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
+
+«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui
+même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans
+une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera
+aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand
+malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la
+main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»
+
+Une et deux fois elle appela Râma, et _Kâauçalyâ_, sa belle-mère,
+et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait _en vain_
+ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers
+sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de
+fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des
+arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de
+sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»
+
+Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour
+trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante,
+isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence
+infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les
+grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet
+outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres
+animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il
+vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père
+suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans
+sa béatitude: «Le crime est consommé!»
+
+Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon
+reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses
+membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie
+jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au
+milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana,
+jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une
+montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
+
+En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher
+du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après
+qu'elle a percé un sombre nuage.
+
+Un pied de la _belle_ Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui
+tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque
+d'éclairs.
+
+Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu
+tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles
+qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se
+rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui
+se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres,
+habités par les familles des oiseaux _les plus_ variés, semblaient
+dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains
+pas!»
+
+Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants,
+les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et
+marchaient tous _pêle-mêle_ derrière son ombre. Quand le soleil
+consterné vit ce rapt de _l'auguste_ Vidéhaine, son disque pâlit et
+son brillant réseau de lumière disparut.
+
+«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il
+n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où
+Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le
+ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à
+l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces:
+«Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, _hélas! toujours
+en vain_, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.
+
+ * * * * *
+
+Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana,
+dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque
+des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres
+bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse,
+vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever,
+abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui,
+voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est
+toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce
+prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi
+des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_!
+dans un noble combat, où ton nom fut proclamé _à haute voix_! Ce
+cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui
+déchira mon cœur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu
+pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le
+rapt d'une femme en l'absence de son mari!
+
+«Râma fut éloigné ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis!
+alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en
+iras pas avec le souffle de la vie!»
+
+C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette
+infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans
+le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui
+exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.
+
+Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais
+d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau
+franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont
+Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La
+princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit
+sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide
+aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq
+quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu
+de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à
+Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux
+versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au
+milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation
+intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ
+jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette
+femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de
+pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant
+vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors
+cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.
+
+ * * * * *
+
+Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il
+déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis _la
+Déesse_ Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs
+à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la
+surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui
+toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes
+rassemblées en coupe _à la hauteur du front_; consacrez sans
+négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux,
+ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission.
+Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures,
+habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez
+pas_! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais,
+sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à
+_ma_ Vidéhaine!»
+
+ * * * * *
+
+Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux
+tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes
+et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi
+des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa
+ville.
+
+«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a
+toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée
+de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant
+sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les
+menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans
+Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières
+et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et
+que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?»
+
+«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa
+faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie,
+et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient
+aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le
+poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ,
+entre chez elle et présente-lui _de ma part_ ce vase de beurre
+céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit,
+accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana.
+_Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Génie_ Pâka dit
+à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes
+Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au
+sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le
+succès du roi des Immortels.
+
+L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards
+s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui
+inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité
+descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide
+sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son
+frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra
+lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné
+d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de
+Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera
+dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous
+les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même
+dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son
+armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char
+Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le cœur! Pour en assurer le
+succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime:
+ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.
+
+«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan:
+c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de
+tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.
+
+«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le
+temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux,
+suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine
+charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble
+Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la
+pâleur.»
+
+À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit
+Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je
+vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des
+Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît
+un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon
+instituteur spirituel!»
+
+À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il
+se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les
+yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le
+roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois
+maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le
+souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de
+mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère
+sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur,
+Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par
+toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la
+famille des Raghouides!»
+
+Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne
+au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à
+Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante
+et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet
+aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au
+charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim:
+puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à
+venir, s'éleva dans les airs et partit.
+
+ * * * * *
+
+Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré
+toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les
+apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois,
+retourna chez lui.
+
+Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté
+de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de
+sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, _qui s'était caché dans
+ses formes_; au cri, que le Démon avait jeté _en expirant_: «À
+moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, _imitant la
+mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas
+cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne
+le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur
+défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des
+Rakshasas!»
+
+Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide
+_inquiet_ rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une
+splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage
+altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots
+avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait
+une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt
+déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant
+d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même
+dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de
+sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre.
+Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En
+effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle,
+m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais,
+frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna
+ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»
+
+Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré
+de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de
+son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi,
+la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte,
+infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies
+abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée _inattendue_ vers moi,
+après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon
+âme en y jetant _soudain_ le soupçon d'un horrible forfait. À
+peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être
+accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon cœur, Lakshmana,
+trembler mon œil et mon bras gauches.»
+
+À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé
+dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de
+Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré,
+que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre
+elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots:
+«Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble _Démon_ avait jeté au
+loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la
+Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse
+pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et
+palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet
+ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour
+agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse
+mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
+
+«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une
+réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des
+treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable
+parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche,
+imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés:
+«Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» _C'est là précisément ce dont
+je me défie!_ Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois
+tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois
+mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: _oui_!
+il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner
+sur lui une bataille!»
+
+«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une
+âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton cœur est placé en moi:
+tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux
+reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa
+femme!»--Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné
+de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de
+colère.»
+
+Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse,
+l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami,
+de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la
+nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici
+dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles
+irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je
+n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la
+voix mordante d'une femme courroucée.»
+
+À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous
+les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses
+deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux
+rire de mon _inquiétude_, que la vive douleur, où ton absence m'a
+jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer
+avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec
+eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux
+d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande,
+répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma
+Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang,
+pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de
+la terre!
+
+«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée
+et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par
+ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils
+de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma
+Vidéhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint,
+_hélas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son
+visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?
+
+«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et
+pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la
+terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse
+d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme
+le soleil dans sa jeunesse _du matin_? À qui fut ce parasol zébré
+de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de
+fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé?
+Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux
+grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux
+visages de vampires?
+
+«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux
+paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine,
+Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon
+accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur
+le front du couchant?»
+
+Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous
+les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y
+rencontra pas la fille du roi Djanaka.
+
+Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le
+fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ
+avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir
+à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste
+bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.
+
+Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et
+les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma,
+secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et
+ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et
+les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des
+centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer
+celle _qu'ils cherchaient_.
+
+Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses
+deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes
+d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son
+frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par
+ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la
+forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise,
+bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!
+
+«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe
+enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille
+yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son
+tonnerre!»
+
+À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur
+le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du
+héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang
+à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au
+Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante
+salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des
+hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!
+
+«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine,
+abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé
+au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille
+Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici
+rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est
+à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé.
+Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse
+bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de
+mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à
+cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta
+Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.
+
+Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette
+histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer
+avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant
+toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu
+impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce
+langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les
+bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur
+moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si
+j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette
+reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais
+à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses
+créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que
+moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon
+père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant
+sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!»
+
+Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un
+père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.
+
+«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots,
+parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont
+amené ta mort à toi-même.
+
+«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana
+avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée?
+Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses
+de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds
+à mes questions.»
+
+Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se
+répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et
+l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses
+forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette:
+
+«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des
+Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède
+avec les tempêtes du vent.
+
+«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle
+Vinda[29], où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver;
+circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.»
+
+[Note 29: C'est-à-dire _la trouveuse_.]
+
+Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans
+repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche.
+Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans
+les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en
+expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer,
+qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le
+frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi
+des volatiles exhala son dernier soupir.
+
+La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes,
+allongea son cou et retomba sur la face du sol.
+
+À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne
+_écroulée_, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots
+au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses
+années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le
+séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la
+vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît
+mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!
+
+«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et
+les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre
+mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je
+veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut
+la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit
+Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le
+roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils
+de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la
+cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort.
+Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs
+en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt
+tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile
+défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les
+brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait,
+les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière
+Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes
+du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce _royal
+anachorète_, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé
+qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile,
+et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et
+fortunée.
+
+Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble
+aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande
+force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à
+la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux
+Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant
+un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable,
+hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes,
+d'arbrisseaux et d'arbres.
+
+Or, Lakshmana au cœur pur et vertueux, au langage de vérité, à la
+grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de
+qui l'âme était pleine de tristesse:
+
+«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon cœur:
+je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous
+contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds
+ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous
+annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»
+
+Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur
+des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans
+cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée
+de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce
+tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec
+le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un œil
+très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et
+dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et
+d'une force _sans mesure_, il dévorait les ours farouches et les
+plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles
+et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers
+quadrupèdes ou volatiles.
+
+À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une
+lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras.
+Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux
+héros, entraînés vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras
+semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands
+éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées
+d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes.
+Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux
+guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près
+de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.
+
+Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule
+ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient
+de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs
+bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui
+êtes-vous, _guerriers_ aux épaules de taureaux, qui portez des arcs
+et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles
+et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et
+quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi,
+venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux,
+restez-vous là?»
+
+À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage
+glacé _d'épouvante_, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une
+infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr,
+où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer
+ma bien-aimée!»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce
+héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible,
+jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la
+fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du
+colosse.
+
+Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du
+lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à
+l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait
+à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de
+l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras
+gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras
+coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre,
+le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais
+joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les
+deux héros: «Qui êtes-vous?»
+
+À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux,
+à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est
+l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma:
+sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce
+héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt
+déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la
+chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois,
+tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée
+au milieu du ventre?»
+
+Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se
+rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette
+réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne
+fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous
+inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!
+
+«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce
+à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et
+tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le
+profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le
+malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est
+pas au monde un être plus heureux que moi!
+
+«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable
+même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces
+formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction
+qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante,
+qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin _que vous
+voyez_.
+
+«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au
+delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre
+Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une
+seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le
+fils moyen de Lakshmî, _déesse de la beauté_: apprends que c'est la
+colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.
+
+«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures:
+il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme
+_d'un vain orgueil_. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée,
+pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je
+défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa
+foudre aux cent nœuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes
+jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut
+pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de
+Brahma subsiste dans sa vérité!»
+
+«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma
+splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les
+paumes de mes deux mains à _l'endroit où n'était plus_ mon front:
+«Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche
+rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger
+vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels
+me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre
+cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras,
+j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants,
+tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit
+alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les
+deux bras dans un combat.»
+
+«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait
+me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du
+ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et
+jurer à vos grandeurs une _éternelle_ amitié, en prenant le feu
+même à témoin.»
+
+Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce
+langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse:
+Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et
+moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement
+de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle
+est sa demeure, ni quelle est sa puissance.
+
+«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse
+fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais
+quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion
+pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués
+nous-mêmes au secours des _opprimés_.»
+
+À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou,
+habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent
+de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas
+ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la
+connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé
+dans mon ancienne forme.
+
+«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué,
+creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»
+
+À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana,
+élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur
+leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois,
+déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire
+le bûcher par-dessus.
+
+Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous
+côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le
+feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse
+de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.
+
+Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein
+des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant,
+_comme un Dieu_, sans cligner ses paupières et portant sur des habits
+sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste
+Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et,
+tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel,
+il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant
+l'âme et les yeux.
+
+_L'être fortuné_ qui marchait dans les cieux _et qui naguère
+était_ Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui
+doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée
+Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée
+Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la
+grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le
+trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un
+pradakshina.
+
+«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva,
+fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du
+soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre
+singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ
+embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et
+ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois
+ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux;
+mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le _flambeau du_
+soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des
+singes.»
+
+«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides
+au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous
+aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire
+_où vous êtes engagés_.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de
+Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.
+
+ * * * * *
+
+Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent
+des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de
+fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur
+le dos _gazonné_ des montagnes, ces héros continuent leur voyage le
+premier jour dès l'aube naissante.
+
+Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois
+variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de
+la Pampâ.
+
+Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux
+sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle
+de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les
+voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette
+terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches
+et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme
+enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son
+enfance _du matin_. En contemplant cette rivière limpide, fortunée,
+charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent
+enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour
+où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la
+création à la voix des rishis.
+
+ * * * * *
+
+La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême
+inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit
+assiégé de _mille_ pensées, le roi des singes résolut de quitter
+la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur
+immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme;
+et, le cœur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les
+points de l'espace.
+
+Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul
+instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses
+conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette
+forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui
+viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»
+
+Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre
+cime de la montagne.
+
+Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le
+vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête
+septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier
+à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur
+marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés
+sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du
+roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en
+coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce
+langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre
+une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu
+ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère
+aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une
+continuelle inquiétude.»
+
+À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en
+ces paroles d'une grande beauté: «Au cœur de qui n'entrerait pas
+la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs
+bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je
+le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes
+formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs
+ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître:
+mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins
+pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs
+gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même
+dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou
+méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en
+redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces
+deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent
+ici.»
+
+Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il
+s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur
+nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les
+deux Raghouides.
+
+Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager
+à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les
+apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les
+flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage
+_insinuant_: «Pénitents aux vœux parfaits, vous qui ressemblez
+au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs
+sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante
+parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts;
+vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres
+nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas _en ce moment_
+le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui
+êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un
+valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion,
+ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos
+longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra?
+
+«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la
+splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez
+aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me
+rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?
+
+«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment
+êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire
+et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les
+pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment
+un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et
+qui paraissez venir du monde des grands Dieux?
+
+«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et
+pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler
+a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque
+et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les
+violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le
+Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque
+lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences;
+j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur
+d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de
+servir les intérêts de Sougrîva.»
+
+Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit
+à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des
+singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé,
+qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est
+connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.»
+
+Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa
+pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de
+chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil
+de son maître _sur le mont Rishyamoûka_, et de porter enfin toute
+l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez
+longue extension.
+
+À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il
+fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé
+Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros
+appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au
+devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les
+êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant
+ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante
+splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père
+asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux
+grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la
+fin du jour suit, _dans l'autre hémisphère_, le soleil aux clartés
+flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût
+digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence
+même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.
+
+«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère
+de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus
+m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive
+splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois
+_déserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober
+son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa
+bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans
+la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction.
+Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce
+renseignement.»
+
+Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il
+suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures,
+qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui
+sont tels que vous êtes, _méritent de_ gouverner la terre.»
+
+Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces
+mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre
+déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de
+Bâli et renversé du trône, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu
+aussi ravir son épouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois.
+Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma,
+_ne peut manquer de_ s'associer à vous dans la recherche de la
+Vidéhaine.»
+
+Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la
+science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout
+joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton
+frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement
+voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand
+corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait
+_dans l'attente_.
+
+ * * * * *
+
+Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit
+connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva:
+«Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui
+vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana.
+
+«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son
+magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en
+aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans
+les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi
+Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune,
+ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est
+comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à
+ton côté.»
+
+Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un
+extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est
+façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du
+bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur
+ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de
+vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur
+des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain
+pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon
+alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et
+lions entre nous un attachement solide.»
+
+Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma
+de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour
+la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié
+pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi
+formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit
+naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le
+bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il
+déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée.
+Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et
+Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se
+regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne
+pouvaient s'en rassasier les yeux.
+
+Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée,
+Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi
+Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes
+choses.
+
+«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole
+véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le
+jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations
+_qui enleva ton épouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que
+j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une
+manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se
+débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents
+_dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-même sur un plateau de
+montagne, où j'étais moi cinquième _avec ces quatre singes_; elle
+nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants
+joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je
+vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»
+
+«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles
+agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?»
+
+Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte,
+Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible
+de la montagne.
+
+Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, _revint_, les mit sous
+les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»
+
+À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et
+les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas!
+s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté
+l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir,
+il porta ces parures à son cœur; plusieurs fois il poussa de longs
+soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.
+
+«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce
+Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où
+habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui,
+pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»
+
+Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras,
+et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à
+l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes:
+
+«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni
+la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue
+néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te
+promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide.
+
+«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi
+de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes,
+une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi,
+j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un cœur le
+rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je
+n'abandonne pas ma fermeté.
+
+«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre
+pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours
+le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré
+lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»
+
+«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette
+douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est
+bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes
+paroles, venues d'un cœur ami et cesse de gémir.»
+
+Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya
+son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et,
+replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa
+le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne
+et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite,
+Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce
+temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère
+Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana.
+Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon
+bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie
+dans une terre féconde.»
+
+Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il
+suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser
+de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta
+grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta
+grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme,
+conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je,
+ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis,
+c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande
+force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons
+pris le feu à témoin.»
+
+Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux
+Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la
+forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de
+fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en
+cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la
+terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat
+les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une
+branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.
+
+Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement
+ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les
+syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là
+dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse,
+je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoûka; mais,
+redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte
+à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts.
+Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de
+protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du
+monde entier!»
+
+À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et
+chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu
+dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai
+aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.»
+
+«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage,
+l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce
+qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant
+déjà la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale
+à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer
+septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et
+les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement
+et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup
+de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et
+nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui
+destinons.»
+
+Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous
+les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas,
+réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui,
+son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour
+te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?»
+
+«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul
+coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: _eh
+bien_! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je
+crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!»
+
+À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:
+
+«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton
+infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer
+le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes
+résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui
+vous divise à tel point.»
+
+À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit
+d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les
+circonstances de cette rivalité fraternelle:
+
+«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli
+est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon
+père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer _dans
+la tombe_: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il
+fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des
+peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de
+mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les
+affaires un serviteur obéissant.
+
+«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force
+appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se
+disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour,
+à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte
+de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente
+colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des
+ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le
+pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa
+caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour
+empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans
+balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa
+fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque
+des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.
+
+«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon
+s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite
+encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se
+levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura
+fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de
+hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en
+approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous dérobent sa
+vue_. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli,
+transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus:
+«Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de
+l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival
+tué, je sorte d'ici!»
+
+«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous
+mes efforts d'arrêter sa résolution; _ce fut en vain_, il s'engagea
+malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula
+entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en
+faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne
+l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une
+terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une
+trahison.
+
+«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas
+douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux;
+et _tout_ mon cœur en fut troublé. En même temps il vint du milieu
+de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés
+par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué
+dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère
+avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins,
+assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que
+j'eus comblé avec des rochers _l'entrée de_ cet antre _fatal_ et
+versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation
+d'eau funèbre en l'honneur de mon frère.
+
+«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle
+parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce
+trône _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice,
+Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible
+ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_
+colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers
+et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou,
+j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le
+respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai
+avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus
+respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut
+en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les
+repoussa tous.
+
+«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et
+m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous
+savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de
+batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier
+au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je
+m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi,
+que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide.
+Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit,
+accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il
+se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant
+l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je
+furieux avec Sougrîva; arrête!»
+
+«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la
+crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt
+que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce
+lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à
+cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein
+n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival:
+attends-moi donc à la porte de cette caverne.»
+
+«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette
+grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte
+_d'une catacombe intérieure_.
+
+«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant
+d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille.
+Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche;
+et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri
+de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à
+Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la
+caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant
+reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups
+de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins
+chez moi _sain et sauf_, comme j'en étais parti. Il m'avait donc
+enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier
+l'amitié qu'il devait à son frère!»
+
+«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, _que m'a
+donné la nature_, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà,
+fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait
+subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis
+maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.
+
+«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne
+et me fit trembler, en levant sur ma _tête_ un arbre épouvantable.
+Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre,
+fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les
+mers, qui la revêtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au
+Rishyamoûka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible
+Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je
+choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.
+
+«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette
+mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité
+le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou,
+daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici,
+tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce
+farouche Bâli.»
+
+À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se
+mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois,
+ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui
+brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le
+cruel Bâli. _Oui_! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des
+bonnes mœurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux
+n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»
+
+Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc
+même du _puissant_ Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept
+palmiers, déchaîna contre eux ce _merveilleux projectile_. Le
+trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les
+palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein
+des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un
+cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint _d'où elle
+était partie_ et rentra d'elle-même au carquois de son maître.
+
+Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par
+la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une
+admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable,
+Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front
+et se mit à glorifier le noble Raghouide:
+
+«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme
+l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est
+la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des
+hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui
+de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est
+l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la
+main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi!
+
+«Quel _être_ mâle est capable de résister à celui, de qui la main
+put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et
+cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon
+chagrin est dissipé; maintenant mon _cœur_ est inondé par la joie;
+maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce
+Bâli, toujours ivre de combats!»
+
+À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le
+_noble_ singe à la parole agréable et de lui répondre en ces
+termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais
+à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au
+combat cet ennemi, qui a _dépouillé_ les formes du frère!» Sur les
+paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit
+avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied
+hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu
+masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres
+dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors
+ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli
+à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort
+avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide
+à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une
+grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une
+guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines,
+tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du
+ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel,
+resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on
+aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un
+habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main
+soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.
+
+ * * * * *
+
+Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de
+son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de
+sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors,
+s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte:
+telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre
+les deux planètes Angâraka et Bouddha[30].
+
+[Note 30: Mars et Mercure.]
+
+Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs
+paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme
+les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des
+montagnes!
+
+En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses
+yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement
+l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et
+la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier
+du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. _Dans cette
+parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner
+Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche
+_au milieu du combat_.
+
+Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce _qu'il
+s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son allié_, Sougrîva se mit
+à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de
+coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt.
+À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était
+dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte
+d'une malédiction, _jadis fulminée contre lui_, et s'en retourna en
+disant: «Tu m'as échappé!»
+
+Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en
+vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le
+singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses
+conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de
+honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit:
+«Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en
+oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?
+
+«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que
+Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_
+amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser
+de vivre?»
+
+Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles
+affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin,
+Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes,
+qui me retint de lancer ma flèche.
+
+«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par
+la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre,
+station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à
+mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle
+ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche:
+«Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?»
+
+«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un
+drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans
+ce combat de l'un contre l'autre.
+
+«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia
+parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.»
+
+«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta _flèche_ lui
+porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs,
+ne tarde point à nous donner son fruit!»
+
+«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te
+distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance,
+ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.»
+
+ * * * * *
+
+Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce
+nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable,
+que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa
+figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une
+éclipse.
+
+Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant
+son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses
+yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _épanouis_. Le roi
+des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit
+trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt
+embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi
+hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros!
+abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la
+couche, tu rejettes une guirlande froissée!
+
+«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au
+combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur
+et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici,
+fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est
+déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, _pour ainsi dire_,
+sous ta main.
+
+«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution,
+ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère
+importance.
+
+«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une
+fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est
+éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.
+
+«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un
+arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est
+sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.
+
+«Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les
+joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces
+richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une
+splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien
+abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois.
+Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à
+nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent
+les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les
+prévenir.»
+
+Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles,
+eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui
+répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il
+fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un
+ennemi qui vient rugir _à ma porte_ avec une telle arrogance, et qui
+n'est après tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des héros,
+qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front
+accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus
+difficile que la mort!
+
+«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon
+égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il
+ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais
+sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais
+je ne veux pas lui ôter la vie.
+
+«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et
+ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle,
+aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.»
+
+Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était _bien_ chère à ses
+yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un
+pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les
+rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son
+_cœur_ désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de
+rentrer suivie des femmes dans son gynœcée; et, quand Târâ eut
+regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une
+respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa.
+
+Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait
+en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en
+attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine,
+il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette
+périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de
+colère, il jeta ces mots à Sougrîva:
+
+«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une
+seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour
+la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces
+mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.
+
+Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur _et
+lève_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la
+foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit
+_un moment_ son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour
+le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et
+vacille.
+
+_Cependant_ Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui
+abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère.
+Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et
+l'envoie frapper au cœur Bâli à la grande force, à la guirlande
+tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens
+troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis
+mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux,
+Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit
+ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire
+espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où
+je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé
+_lâchement_ caché et tandis que ce duel absorbait toute mon
+attention!»
+
+Après la chute de ce héros, le monarque des singes, _on vit_ la
+face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée
+_dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la
+beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la
+terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or,
+était _comme_ attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de
+ce quadrumane, le plus noble des singes.
+
+ * * * * *
+
+La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait
+renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à
+l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette
+mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes,
+précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne
+de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course
+légère comme des gazelles _épouvantées_, quand _un chasseur a_
+tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur
+dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de
+qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et
+tremblants?»
+
+À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une
+âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes:
+«Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada!
+La mort sous la forme de Râma emporte _l'âme de_ Bâli, qu'elle a
+tué!»
+
+Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle
+s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre.
+Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas!
+mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur
+la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle,
+héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue
+veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur!
+Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant
+des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu
+pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils?
+Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi
+avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son
+protecteur!»
+
+Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de
+ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla
+de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette
+femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ!
+s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la
+terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée
+mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bâli et les
+dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des
+cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.
+
+Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards
+affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue
+du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa
+la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce
+langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté
+par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, _noble_ singe, et
+chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés.
+Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas
+entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le
+Destin arrangea les choses d'une autre manière.
+
+«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois;
+car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans
+une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je
+vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu
+sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs
+et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes,
+Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous
+les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre
+chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!
+
+«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et
+tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui
+réside en elle se répandra sur toi!»
+
+Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva,
+Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains
+jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils:
+«Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans
+une maigre condition, n'est point, à _bien dire_, misérable, fils de
+Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme
+de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune.
+Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses
+largesses tous les vœux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera
+donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai
+plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du
+pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce
+combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des
+hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils
+Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et
+l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté
+Angada, mon fils, aux bracelets d'or.»
+
+Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur
+le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition
+des âmes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_:
+
+«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît
+ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon
+fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien
+te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton
+enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude,
+mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux
+extrêmes.»
+
+Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du
+trait _acéré_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite,
+ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant
+exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans
+un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face _glacée_
+de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé
+comme une liane roulée autour d'un grand arbre.
+
+Quand l'_aîné des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit
+que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce
+discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par
+le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en
+aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces
+larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: _c'est assez!
+car_, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité
+est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la
+nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les
+êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les
+évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer
+les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir,
+l'utile et l'agréable.
+
+«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort
+donnée le fruit _amer_ de son œuvre: que l'on célèbre maintenant
+les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons
+funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis
+l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est
+rentré dans le devoir, _à la fin de sa vie_, le Paradis lui fut
+donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la
+douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»
+
+Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes,
+parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des
+simiens.
+
+Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes
+versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les
+montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.
+
+Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher
+dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne,
+environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage terminé_, les principaux
+des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent,
+déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans
+le recueillement.
+
+Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une
+bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots
+dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si
+chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le
+regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, _ton enfant_, accablé sous
+le poids du chagrin?
+
+«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le
+vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»
+
+Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris,
+fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu
+à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens
+troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en
+allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré
+Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau
+funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir
+accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs
+habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la
+grande vigueur.
+
+ * * * * *
+
+Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et
+le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours
+au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis,
+Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a
+conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile
+à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville,
+et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes!
+Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer
+avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis
+en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette
+merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur,
+et que ta vue répande la joie parmi les singes.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la
+parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai
+pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que
+je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père.
+Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution
+immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure
+Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au
+singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada,
+que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.
+
+«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des
+mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de
+la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une
+armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des
+sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont
+_Rishyamoûka_, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le
+souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la
+saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu
+s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides,
+aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami,
+tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, _souviens-t'en_!
+ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante;
+puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.»
+
+Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des
+singes pénétra dans cette aimable cité, le cœur joyeux et tous
+ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de
+quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent
+de tous les côtés.
+
+Tout le _peuple des_ sujets, la tête prosternée jusqu'à terre,
+salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant:
+«Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les
+ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux
+sérail de son frère.
+
+En sortant du gynœcée, il fut sacré par les plus nobles des singes
+à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le
+Dieu aux mille regards.
+
+ * * * * *
+
+Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se
+reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y
+avait que le souci dont il reçût la visite.
+
+Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne,
+sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de
+répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient
+sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de
+l'automne.
+
+ * * * * *
+
+Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise
+et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva
+empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son
+devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque
+des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi,
+qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile,
+vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour:
+«Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste
+et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as
+comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis,
+dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est
+de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.
+
+«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les
+ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton
+ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller à la recherche de
+sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te
+presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir,
+s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il
+ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier:
+veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes
+guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes
+difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps
+s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»
+
+À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à
+propos, que, maître de lui-même et plein de cœur, il prit aussitôt
+sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied
+levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais
+en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des
+troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les
+défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide,
+se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de cœur.
+Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe
+la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne
+sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment
+sur la vie: telle est ma sentence!»
+
+ * * * * *
+
+Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé,
+Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression
+du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu
+la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté,
+laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence
+de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance
+de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un
+moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au
+succès:
+
+«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et
+qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas
+la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont
+s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne
+vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces
+quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un
+siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!
+
+«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces
+paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses
+grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité
+fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours
+dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre
+aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée
+est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole,
+soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est
+la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.
+
+«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense
+donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule
+pas stérilement.
+
+«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat _avec toi_,
+la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau
+d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit
+épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main
+irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin
+par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le
+traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche
+Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille
+avec toi!»
+
+Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux,
+se dirigea donc _lestement_ vers la cité des singes. Bientôt il
+aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande
+vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du
+maître_. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à
+des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes
+de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les
+vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le
+feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.
+
+Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux
+ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.
+
+Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère
+suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par
+des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les
+simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville,
+sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois
+arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que
+les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre,
+poussèrent à l'envi le rugissement des lions.
+
+Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Târâ
+avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour
+délibérer avec ses ministres.
+
+Le plus éminent des conseillers, _Hanoûmat_, le fils du Vent,
+commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce
+langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels:
+«Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et
+dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et
+c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux,
+Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes
+tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui
+sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant
+l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi
+de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père
+_adoptif_: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche;
+fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient
+ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la
+cause de sa colère.»
+
+Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand
+il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses
+autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert
+à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une
+grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle
+faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette
+colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide.
+Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une
+occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les
+insinuations d'une faute dont je suis innocent.
+
+«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle
+est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par
+suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet
+au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici
+d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa
+_faveur_.»
+
+À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de
+ses ministres quadrumanes:
+
+«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que
+tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance;
+car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou
+tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à
+celle du _puissant_ Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence
+que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute;
+et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, _de_ qui
+_la société_ ajoute à sa fortune.
+
+«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles
+amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la
+perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas
+un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes,
+conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les
+ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la
+crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..9981ba2
--- /dev/null
+++ b/20479-0.zip
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new file mode 100644
index 0000000..03904f8
--- /dev/null
+++ b/20479-8.txt
@@ -0,0 +1,12339 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Anonymous
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net).
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+ LE RAMAYANA
+
+POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
+
+TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE
+
+Traducteur des OEuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+
+13, RUE DE GRAMMONT, 13
+
+A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
+
+_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_
+
+1864
+
+ * * * * *
+
+Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses
+de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la
+Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans
+tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain.
+Elle avait nom Ayodhyâ.
+
+Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait
+sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de
+constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles
+bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement
+développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où
+des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux
+marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient
+ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol,
+embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds,
+impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins
+d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes,
+où veillaient continuellement des archers.
+
+Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait
+journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra
+gouverne son _Amaravâtî, cité des Immortels_.
+
+Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses
+portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude
+variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux
+et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de
+massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était
+bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des
+marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses
+rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis
+à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse
+mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte;
+et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics,
+des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement
+distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous
+les dieux, qu'elle était _comme la remise_ où stationnaient ici-bas
+leurs chars animés.
+
+[Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes à la
+fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute
+antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans
+l'Asie orientale.]
+
+En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha,
+semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et
+dans _leur appendice_, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la
+splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins,
+roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le
+plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force,
+vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la
+saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les
+sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois
+le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son
+abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de
+Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.
+
+Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la
+justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer
+sa race, et _son coeur_ était consumé de chagrin. Un jour qu'il
+pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui
+m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?»
+
+Le monarque _vint donc trouver_ Vaçishtha, il se prosterna devant son
+ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint
+ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des
+fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière
+qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin
+qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes,
+n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède
+un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels;
+_c'est à toi_ de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel
+sacrifice.»
+
+--«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés.
+
+«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.»
+
+Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des
+sacrifices:
+
+«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de
+nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les
+brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers
+breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut
+construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes,
+fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres
+à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes
+victuailles pour l'habitant des campagnes.
+
+«Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et
+non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien
+traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles.
+
+«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne.
+Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés,
+aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux
+sommités dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une âme aimante et
+satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit
+bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant
+rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout,
+comme il est dit, et rien ne sera oublié.»
+
+Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre:
+«Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont
+dévoués à la justice.»
+
+Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés,
+arrivèrent ces rois _si_ nombreux, à qui Daçaratha avait
+envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme
+très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont
+venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé.
+Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes
+serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un
+esprit attentif.»
+
+Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice,
+doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs,
+soit célébré aujourd'hui même.»
+
+Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte
+Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du
+feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles
+des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils
+firent toutes ces libations que la circonstance demandait.
+
+Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval
+consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les
+ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée
+de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une
+nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.
+
+Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle
+des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant
+chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des
+prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée,
+Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha
+vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier
+consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres
+du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants
+des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux.
+
+Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux
+un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier
+allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe
+était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de
+ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix
+était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous
+les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime
+d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.
+
+[Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la
+tête, mode accoutumée des ascètes.]
+
+Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un
+vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or,
+et tout rempli d'une liqueur céleste.
+
+«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière _si_
+étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître
+des créatures pour venir en ces lieux mêmes.--Reçois ce vase donné
+par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose
+en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre
+générateur à ses épouses fidèles!»
+
+Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne
+toi-même au roi ce vase merveilleux.»
+
+La resplendissante émanation du souverain maître des créatures
+dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection:
+«Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute
+composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui
+es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête,
+le monarque reçut la _précieuse_ amphore, et dit: «Seigneur, que
+dois-je en faire?»--«Roi, je te donne en ce vase, répondit au
+monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce
+bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc,
+ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce
+breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce
+nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses,
+des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.»
+
+Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable,
+cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs;
+et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par
+les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de
+qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynoecée, et dit
+à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont
+l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.»
+
+Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette
+ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à
+Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié
+restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion,
+le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il
+réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar
+composé par les Dieux.
+
+Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie,
+donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses
+conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou
+du feu sacré.
+
+De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une
+splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata.
+
+Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier
+par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de
+Vishnou par son courage.
+
+De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et
+Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la
+force, ils cédaient _néanmoins_ à Râma pour les qualités.
+
+Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de
+lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre
+moitié du quart.
+
+Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime,
+vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la
+vérité.
+
+Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de
+grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les
+voeux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils
+éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma,
+environné par les Dieux.
+
+Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à
+Râma, l'amour des créatures: _en retour_, ce jeune frère, de qui
+l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce
+juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la
+vie même à Râma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis.
+
+Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait
+pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait
+pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à
+la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué
+Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas.
+
+Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était
+à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à
+celui-là que le souffle même de la vie.
+
+Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme
+un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour
+ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses
+vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de RÂMA,
+_c'est-à-dire, l'homme qui plaît_, ou _qui se fait aimer_.
+
+ * * * * *
+
+Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ,
+conduit par le besoin d'y voir le souverain.
+
+Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur
+science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet
+homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète,
+qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il
+voir le monarque, afin de lui demander protection contre les
+perturbateurs de son _pieux_ sacrifice.
+
+«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la
+justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un
+seul _homme, ton_ Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce
+grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit
+merveilleux de ton fils.»
+
+Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le
+donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana.
+
+Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de
+Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans
+poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une
+pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut
+les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements
+des tymbales célestes.
+
+Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le
+roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un
+carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié
+autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux
+jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, _c'est-à-dire le Stable, un
+des noms de Çiva_.
+
+Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la
+Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé
+Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant
+nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le
+temps.
+
+«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et
+L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni
+aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres.
+
+«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la
+vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi,
+ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces
+connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées
+par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts
+d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes
+vertus jusqu'à la plus haute excellence.»
+
+Après ce _discours_, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications,
+initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve,
+debout, la tête inclinée et les mains jointes.
+
+Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète
+Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces:
+«Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de
+la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, _homme
+saint_, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble
+à mes regards délicieuse et ravissante.»
+
+«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du
+Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut
+jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait
+sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps,
+noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois
+mondes.
+
+«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait
+l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali
+resta maître de l'empire des trois mondes.
+
+«Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_
+l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui
+vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet
+ermitage:
+
+«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice:
+_et cependant_ ce roi des Asouras est _déjà_ doué d'une telle
+abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le
+trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille
+bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de
+terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas,
+aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant
+dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point
+sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par
+l'accomplissement de leurs voeux les plus chers tous ceux qui,
+désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent _sa
+munificence_.
+
+«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux
+bien en sortir un instant_, ô toi, de qui l'énergie est celle de la
+vérité même, _pour_ accomplir cette action parfaite.
+
+«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont
+s'était revêtue _son âme divine_, alla trouver le Virotchanide et
+lui demanda l'aumône des trois pas.
+
+«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au
+mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le
+Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du
+premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au
+deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième,
+il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit
+le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des
+enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il
+en restitua l'empire au monarque du ciel.
+
+[Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à
+cette légende.]
+
+«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux oeuvres saintes,
+reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain.
+Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand
+des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des
+obstacles à mon sacrifice.»
+
+Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant
+levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour
+saluer Viçvâmitra.
+
+Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait
+le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce
+langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes
+dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent
+des obstacles dans ton sacrifice.»
+
+Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les
+autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de
+ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué
+entièrement à cette _veille continue_; car une fois entré dans les
+cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire
+de rompre le silence.»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme
+contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec
+Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et
+sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient
+de voir la _nuée des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.
+
+Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour,
+ces fidèles observateurs des voeux, les magnanimes anachorètes
+dressèrent l'autel sur sa base.--Déjà, accompagné des hymnes,
+arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant
+les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le
+contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air
+un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein
+des cieux dans la saison des pluies.
+
+Alors, voici que se précipitent _dans l'ermitage_, et Mârîtcha, et
+Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute
+la puissance de leur magie.
+
+Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit
+accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana,
+dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son
+cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur
+nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de
+collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que
+deux nuages au souffle du vent!»
+
+À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée
+le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère,
+il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha.
+
+Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette
+flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités
+par le tremblement de l'épouvante.
+
+Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_
+le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans
+la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba _mort_ sur la
+terre.
+
+Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie
+des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous
+les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la
+communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et
+lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que
+méritait sa victoire:
+
+«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la
+parole de _moi_, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est
+devenu, grâce à toi, plus parfait encore.
+
+ * * * * *
+
+Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette
+nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la
+nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent
+vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de
+Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres
+solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués
+d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble
+et doux:
+
+«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent
+des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que
+veux-tu que nous fassions encore?»
+
+À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux
+frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent
+par lui cette réponse au _vaillant_ Râma:
+
+«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus
+vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous
+irons certainement.--Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu
+viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est
+une grande merveille et la perle des arcs.
+
+«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc
+géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre
+eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas,
+ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc:
+combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!»
+
+Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints, à la
+tête desquels marchait Viçvâmitra.
+
+Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars
+brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui
+venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes
+et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à
+pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les
+troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route,
+quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil
+s'affaisse à l'horizon, elles _s'arrêtent pour_ camper devant son
+rivage.
+
+Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes
+d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un
+hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant
+la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma
+lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui
+s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de
+lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que
+sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi
+Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que
+je vois_ habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire
+l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute
+vérité.»
+
+Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra
+commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils
+étaient arrivés:
+
+«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et
+père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa,
+Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et
+dévoués aux devoirs du kshatrya.
+
+«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la
+défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide,
+à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science
+dans la Sainte Écriture.
+
+«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes,
+chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens
+célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de
+Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne,
+fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville
+de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de
+Dharmâranya.
+
+«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la
+splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de
+cinq, à la crête sourcilleuse.--Là, coule la jolie rivière de
+Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille,
+comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette
+rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime
+Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Râma, ces champs fertiles,
+guirlandés de moissons.
+
+«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit _la
+nymphe_ Ghritâtchyâ mère de cent filles _jumelles_, à qui rien
+n'était supérieur en toutes qualités.
+
+«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes
+charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là,
+vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient,
+noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient
+divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes
+tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements
+d'une joie suprême.
+
+«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici
+quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de
+qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes
+filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là,
+vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez
+l'immortalité.»
+
+«À ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui
+décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi:
+
+«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les
+créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais
+pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de
+Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions
+ta force de nous en précipiter: oui! Dieu _léger_, nous voulons
+rester dans la condition faite à notre famille.--Qu'on ne voie jamais
+arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de
+notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons
+de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre
+loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui
+notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra
+jamais notre époux.»
+
+«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit
+violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du
+corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du
+roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de
+confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes.
+
+«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté
+nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque
+dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:--«Quelle
+chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une
+âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre
+ainsi toutes bossues?
+
+«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles
+répondirent, baissant leur tête à ses pieds:--«Enivré d'amour, le
+Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir,
+ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.--Toutes cependant
+nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour:
+«Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de
+nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point
+une autre chose que ce qui est honnête. Nos coeurs ne sont pas libres
+dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de
+ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant
+de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.»
+
+«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur
+des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent
+princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que
+ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte
+résignation_, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur
+de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal
+ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment,
+tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages
+commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je
+m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient
+d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît
+d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur
+_à venir_.»
+
+«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut
+congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans
+la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage
+des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans
+la suite des temps appelé Kanyakoubja, _c'est-à-dire la ville des
+jeunes bossues_, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis
+le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.
+
+«Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète
+d'une sublime énergie, accomplissait un voeu de chasteté vraiment
+difficile à soutenir.--Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou,
+appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même
+voeu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du
+brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle
+souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser
+une obéissance soumise et _pieusement_ dévouée à ce grand saint,
+absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète
+satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi,
+que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de
+l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et
+lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle
+chose aspirait son voeu _le plus ardent_: «Ce que je désire de toi,
+c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma,
+comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière,
+_auréole_ éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis
+de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été
+liée par la chaîne du mariage.
+
+[Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au
+féminin est _gandharvî_.]
+
+«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable
+en tes voeux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!»
+Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle
+se l'était peint dans ses désirs.
+
+«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque
+d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il
+habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand
+la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de
+Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses
+filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.
+
+«_L'offre acceptée_, Kouçanâbha, dans toute la joie de son
+âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une
+splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une
+après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il
+seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la
+triste infirmité des cent princesses bossues.
+
+«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées
+entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi
+Kouçanâbha vit ses filles délivrées du _ridicule fardeau que leur
+avait imposé la colère du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point
+de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir.
+
+«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui
+n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel
+pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette
+cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce
+langage au roi Kouçanâbha, son fils:
+
+«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera
+nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les
+_trois_ mondes.»
+
+«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi
+Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il
+en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage
+Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute
+renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce
+Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit
+dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de
+Gâdhi.
+
+«Gâdhi eut encore une fille, ma soeur cadette, Satyavatî, bien
+digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika.
+Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut
+mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour
+des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve.
+
+[Note 5: _Satyavat_, au féminin, _satyavatî_, veut dire _qui
+possède la vérité_.]
+
+«_Oui_! ma soeur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui
+descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himâlaya pour la
+purification des mondes.
+
+«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon voeu, j'habite, Râma,
+sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma soeur. Satyavatî, la
+noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves,
+parce qu'elle a été pure, dévouée aux _saints_ devoirs de la
+vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant
+accomplir un voeu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce
+à ton héroïsme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a été
+parfait.
+
+«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de
+son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur
+toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!
+
+«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles
+reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du
+ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière
+fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations
+du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le
+monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève,
+comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre,
+haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflammée du
+jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres,
+qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas
+et des autres Démons, qui se repaissent de chair.»
+
+Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les
+solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... _c'est_ bien!» saluent
+d'un applaudissement unanime le fils de Kouça.
+
+ * * * * *
+
+Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la
+Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres,
+Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il,
+fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends
+d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un
+pas allègre en voyage.»
+
+Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint
+complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux
+des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées
+de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de
+Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.
+
+Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve,
+ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient
+d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans
+le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de
+l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme
+joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.
+
+Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma
+lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la
+reine des bruyantes rivières; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_
+cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois
+mondes.»
+
+Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à
+l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve
+et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué,
+Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage
+deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la
+terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la
+taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La
+Gangâ, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la
+fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut
+appelée Oumâ.
+
+«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union,
+sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges,
+suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en
+mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la _riche_ Gangâ,
+ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la
+purification des trois mondes.
+
+«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les voeux, s'en
+vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu
+de lui cette _noble_ Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa
+_longue_ carrière.
+
+«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé
+un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une
+austère pénitence pour accomplir un voeu difficile. Çiva même
+a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette
+nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations
+ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.»
+
+Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son
+discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra
+cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter
+qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi
+désiré-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle
+raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et
+vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve
+des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la
+science des vertus, à remplir dans les trois mondes?»
+
+Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant
+aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec
+étendue:
+
+«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même,
+était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait
+avoir des enfants. _De ses deux_ épouses, la première était la
+fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement
+appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé
+sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille
+d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans
+pareille sur la terre.
+
+«Excité par le désir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile
+archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur
+la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de
+Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus
+éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était
+concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble
+Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:
+
+«Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra
+naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans
+le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils
+pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre épouse donnera le
+jour à soixante mille enfants.»
+
+«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant
+les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de
+pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un
+seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants?
+voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée
+soit pour nous une vérité complète!»
+
+À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes
+cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix.
+Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet
+de son désir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance,
+celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.»
+
+«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî _demanda et_
+reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La soeur de
+Garouda, Soumalî, _la seconde épouse_, obtint le don qu'elle avait
+préféré, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre
+de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux
+des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint
+anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux
+femmes.
+
+«Quand il se fut écoulé un _assez_ long temps, la première des
+épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas.
+Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était
+une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les
+soixante mille fils.
+
+«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines
+de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années,
+ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence.
+Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge,
+semblables en vigueur et pareils en courage.
+
+«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la
+ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire
+aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince
+estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole
+gracieuse.
+
+«Ensuite et longtemps après, _noble_ fils de Raghou, cette pensée
+naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre
+le sacrifice d'un açwa-médha.»
+
+«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de
+Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement
+et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le
+magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand,
+saint, renommé, habité par un noble peuple.
+
+«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros
+Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste
+char.
+
+«Tandis que l'_attention_ du roi était _absorbée_ dans la
+célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous
+la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval
+destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant
+cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver
+le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:
+
+«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le
+coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à
+ce ravisseur et que tu _nous_ ramènes le cheval; car son absence
+est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous
+tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun
+défaut.»
+
+«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces
+pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant
+lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni
+les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette
+auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur
+mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme
+d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une
+_juste_ colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives
+de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers,
+soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer,
+ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!
+
+«Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant
+le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne
+verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous
+brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi
+les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher
+_avec soin_ le ravisseur de notre cheval.
+
+«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon
+sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des
+prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous
+ayez bientôt découvert le coursier.»
+
+«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent,
+d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à
+déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe,
+chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à
+la force du tonnerre.--Ainsi brisée à coups de bêches, de massues,
+de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de
+douleur.--Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux
+grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés.
+
+«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes
+eurent bientôt déchiré soixante mille yodjanas _carrés_ du globe
+jusqu'aux voûtes des régions infernales.
+
+«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient
+parcouru le Djamboudwîpa, _c'est-à-dire l'Inde_, hérissé de
+montagnes.
+
+«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des
+grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême
+des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras,
+agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les
+paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée
+en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles
+causent une destruction immense des créatures _vivantes_. «Voici,
+disent-ils, ce _Démon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur
+du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent _l'une
+après l'autre_ toutes les créatures. Informé de ces _troubles_,
+Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta
+pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval _dévoué au
+sacrifice_, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont
+reçue de toi.»
+
+«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces
+termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du
+cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et
+de qui l'origine échappe à toute connaissance. _S'il a dérobé la
+victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces
+conséquences_: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides
+à la force immense: voilà quel est mon sentiment.»
+
+«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des
+créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les
+Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs
+palais du triple ciel.
+
+«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la
+voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant
+fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de
+lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces
+paroles:
+
+«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage
+d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas,
+de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton
+sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri,
+que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes
+ordres.»
+
+«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours
+de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces
+régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon
+coursier, revenez enfin, couronnés du succès.»
+
+«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara
+courent de tous les côtés aux régions infernales.
+
+«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre,
+voici qu'ils aperçoivent _devant eux_ l'auguste Nârâyana et le
+cheval, qui se promène _en liberté_ auprès de ce Dieu, nommé aussi
+Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval,
+que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de
+colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!»
+
+«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un
+souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait
+d'eux un monceau de cendres.»
+
+«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses
+fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage
+à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en
+à la recherche de tes oncles et du _méchant_ qui a dérobé mon
+coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand
+nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et
+préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils,
+trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon
+voeu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à
+l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes
+maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes
+aïeux.»
+
+«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son
+épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai,
+suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent
+marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles.
+
+«Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les
+_nobles fossoyeurs_ avaient exécutés, et vit enfin debout devant
+lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'éléphant
+Viroûpâksha.--Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui
+demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles,
+puis de l'_être inconnu_, qui avait dérobé le cheval. À ces
+questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit
+au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»--Ces
+paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son
+chemin et_ continua à s'enquérir successivement avec le respect
+convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette
+réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu
+retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.»
+
+«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il
+s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses
+oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le
+funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas,
+accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs.
+
+«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait
+enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà.
+
+«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en
+l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres
+avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle
+part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses
+regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, _vaillant_ Râma, l'oncle
+maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce
+rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne
+t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera
+glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a
+consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière
+dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de
+l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine
+des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortunés_ parents, dont
+Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie
+des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon
+bien-aimé, s'en iront au ciel!
+
+«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur
+la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire
+à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré.
+Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il
+est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice
+de ton aïeul.»
+
+«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre
+Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où
+cette victime devait être immolée.
+
+«Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever
+les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son
+aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et
+le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice
+avec une âme pleine de tristesse.--Quand il eut achevé complètement
+sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna
+dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour
+amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son
+tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de
+trente mille années.»
+
+ * * * * *
+
+«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de
+Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la
+volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand,
+et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une
+haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira
+sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la
+pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un
+éclat immortel, voulait obtenir _à force de macérations_, que la
+Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir
+accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse
+pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la
+terre au ciel.
+
+«Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux
+sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par
+la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus
+éminent des hommes, à dénouer le noeud pour la descente du Gange
+ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait
+gagné par ses oeuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa
+couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou,
+un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir
+d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.
+
+«Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une
+rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se
+dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant
+l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées
+pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture;
+il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.
+
+«À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications,
+l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son
+ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même
+par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au
+solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha,
+lui dit-il, je suis content de toi; reçois _donc maintenant_ de moi
+la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.»
+
+«Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne,
+l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains
+jointes, répondit en ces termes:
+
+«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma
+pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense
+la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs
+corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent
+sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne
+jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou!
+Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.»
+
+«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les
+êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces:
+«Bienheureux Bhagîratha, distingué _jadis_ par ton adresse à
+conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications,
+que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit
+jamais retranchée _des vivants_.
+
+«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves,
+briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme
+de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de
+porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne
+pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde
+une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité
+écrasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinité_.»
+
+«Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engagé ce roi à conduire le
+Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en
+alla dans le triple ciel.»
+
+«Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le
+royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le
+bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés
+en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du
+vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de
+sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli
+sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne
+la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à
+Bhagîratha:
+
+«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la
+grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le
+fleuve au triple chemin.»
+
+«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara,
+adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la
+Gangâ: «Descends!»
+
+«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant
+un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne
+d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin,
+précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de
+Çiva, infini dans sa splendeur.
+
+«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête
+du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire
+sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange,
+Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva,
+l'_immortel_ époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit
+en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses
+cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le
+fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le
+purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Râma.
+
+«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas
+et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des
+chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux,
+sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là
+en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même,
+qui _s'amusait à_ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des
+Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de
+voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ
+dans le monde inférieur.
+
+«Or, _la splendeur naturelle à_ ces troupes des Immortels
+rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés
+illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale
+aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors
+enveloppé de sombres nuages.
+
+«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et
+sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux
+profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots
+contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces
+_variées_ des reptiles et des poissons.
+
+«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là:
+l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait,
+comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de
+cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur
+le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois
+en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de
+Prithivî.
+
+«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient
+sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve
+à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux
+limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et,
+l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de
+toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel
+sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau
+leur ancienne pureté, remontèrent dans les _palais_ éthérés.
+_Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les
+plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux
+et les Gandharvas chantaient, les choeurs des Apsaras dansaient, les
+troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier
+nageait dans l'allégresse.
+
+«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois
+mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté
+sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses
+grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière,
+comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre,
+parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans
+les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté
+admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme
+en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des
+Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents
+des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents
+et tous les choeurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char
+_triomphal_ de Bhagîratha.
+
+«_De même_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux,
+accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous
+les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô
+le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer,
+aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa
+course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la
+terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il
+eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les
+mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux
+du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de
+monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime
+laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa
+au roi Bhagîratha ces paroles:
+
+«Tigre _saint_ des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les
+soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mémoire de lui_, ce
+réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais
+Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge
+à la gloire.
+
+«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel
+Sagara, _c'est-à-dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le
+Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint
+monarque, deviendra même ta fille.
+
+«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra
+cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra à sa venue sur
+la terre le nom de Gangâ[6].
+
+[Note 6: Allusion à l'étymologie du mot _Gangâ_, où l'on
+trouve, dans ses composants, _gâ, iens_, et _gam_ pour _gâm_, le
+_gên_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est-à-dire, _celle
+qui va_, ou la rivière, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.]
+
+«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre,
+aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les
+mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur
+de tes ancêtres; accomplis ce voeu en mémoire de tous, ô toi qui
+règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux
+_Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela
+son désir.
+
+«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne
+put, cher ami, effectuer son voeu de faire descendre le Gange, qu'il
+invitait à couler sur la terre.
+
+«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs
+de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le
+Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant
+ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des
+antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la
+vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des
+Maharshis.
+
+«Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grâce a donc été
+obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le
+monde et même estimée _dans le ciel_ par tous les treize _plus
+grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre,
+vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de
+vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.
+
+«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans
+ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de
+ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton
+aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales.
+Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde
+du Paradis!»
+
+«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité
+sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma,
+où ne pénètrent pas les maladies.
+
+«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange:
+le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité!
+voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du
+Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui
+l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le
+ciel et même la purification _des péchés_.»
+
+ * * * * *
+
+Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du
+_roi_ Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité
+du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma,
+tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence
+adressa au saint homme cette demande:
+
+«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla?
+Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux
+anachorète.»
+
+À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même,
+l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter
+ainsi:
+
+«Il y avait dans l'âge Krita, _vaillant_ Râma, les fils de Ditî,
+doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande
+vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur
+courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le
+magnanime Kaçyapa; mais deux soeurs, Ditî et Aditî, leur avaient
+donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants
+de se vaincre mutuellement.
+
+«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour
+assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, _digne_ rameau
+de _l'antique_ Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la
+vieillesse et de la mort?»
+
+«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous,
+réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre,
+semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis,
+barattons l'océan lacté; et buvons la _divine_ essence, qui doit
+naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le
+monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts
+de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous
+d'une splendeur et d'une beauté _impérissables_.»
+
+«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent
+une baratte avec le _mont appelé_ Mandara, une corde avec le serpent
+Vâsouki, et se mirent à baratter _sans repos_ le séjour de Varouna.
+
+«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus
+belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles
+étaient sorties des eaux.
+
+[Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est
+formé de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec
+_as_ pour suffixe.]
+
+«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes
+célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce
+de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles
+étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et
+de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de
+millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible
+à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes,
+vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles
+restèrent en commun.
+
+«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées:
+les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la
+nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les
+enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce
+qu'ils avaient épousé _Vârounî, appelée d'un autre nom_ Sourâ;
+et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des
+ondes, furent nommés Asouras.
+
+«Alors s'élança hors des flots agités le cheval
+Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha,
+la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux
+brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté,
+naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains
+une aiguière, toute pleine de nectar.
+
+[Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est
+le nom du cheval d'Indra.]
+
+«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur
+des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé
+par tous les serpents.
+
+«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes,
+s'éleva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Démons, pour
+la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage,
+où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils
+d'Aditî battirent les enfants de Ditî.
+
+«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel,
+_Indra_, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité,
+s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels.
+Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit
+avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les
+essaims des Rishis et les bardes célestes.
+
+«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par
+les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce
+langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux,
+je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés
+en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils
+qui soit le destructeur de Çakra. _Oui_, je vais marcher dans les
+voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe
+d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le
+vainqueur de Çakra.»
+
+«Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide Kaçyapa, rayonnant
+de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur:
+«Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois
+pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années
+sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur
+d'Indra, _au bout de cette révolution_ complète.» Quand il eut
+dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une _seule_
+caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touchée: «Adieu!»
+lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses
+macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la
+plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes
+les eaux.
+
+«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications,
+Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha
+de lui-même au service de la pénitente; et, _dérobant sa grandeur
+sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé
+dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce
+qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs,
+du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la
+_vieille anachorète_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin
+servait Ditî en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_.
+
+Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî
+joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants à la
+Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande
+énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois
+heureux! il te naîtra de mon sein un _noble_ frère: à cause de toi,
+mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à
+toi par le doux _noeud de la_ fraternité, il te donnera certainement
+un royaume!»
+
+Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî,
+à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par
+le sommeil à côté de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de
+Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue
+de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète,
+Indra en fut ravi de joie et se mit à rire.
+
+Aussitôt le meurtrier du _mauvais Génie_ Bala se glissa dans le
+corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa
+foudre aux cent noeuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa
+en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble
+Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une
+voie plaintive.
+
+Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le foetus avec sa
+foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de
+grands cris, et Ditî en fut réveillée.
+
+«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au foetus éploré, et
+la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne
+le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant
+cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et,
+debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es
+devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans
+une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant
+déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action,
+Déesse auguste!»
+
+Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de
+tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute
+si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la
+faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_
+tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel.
+Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille
+faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés
+de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes
+serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des
+sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils,
+_terrasse_, immole tes ennemis.
+
+«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le
+monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages
+du ciel! Que les Maroutes, tes _légers_ serviteurs, Indra, soient
+revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour
+aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!»
+
+«À ces mots de la _sainte anachorète_, fils de Raghou, Çakra, le
+plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes,
+lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront
+appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je
+ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir;
+ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et
+mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils
+voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre
+la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera
+fait comme tu l'as dit; n'en doute pas!
+
+Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette
+convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple
+ciel: voilà, _jeune_ Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci,
+Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand
+Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî,
+arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.»
+
+ * * * * *
+
+Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans
+son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de
+l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita
+sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés
+au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer
+Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières.
+
+Quand il eut reçu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka,
+_Viçvâmitra_, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même
+et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du
+sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances,
+à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita,
+comment il se portait.
+
+Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu
+ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui
+t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux
+sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable à
+toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste
+Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te
+fut donné pour ton gourou suprême.
+
+«Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que
+toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a
+fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ désirs. Écoute donc
+l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de
+cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle
+est enfin la puissance de son absorption en Dieu.
+
+«_Jadis_ la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de
+_Brahma_, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna
+le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils
+appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le
+grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.--Or, Viçvâmitra
+gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice,
+et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années.
+
+«Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète,
+il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la
+terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les
+villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage
+de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à
+fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs,
+hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes
+anachorètes, fidèles à leurs voeux, semblables à Brahma, tous
+purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme
+le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les
+feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont
+vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un
+saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour
+seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis
+Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice.
+
+«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut
+aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la
+prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui
+avec respect:--«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le
+magnanime, qui offrit poliment un siége à ce maître de la terre.
+
+«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége
+éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta
+des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces
+honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui
+demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples
+et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils
+de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit
+que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils
+de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra,
+commodément assis.
+
+«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec
+un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui
+de tous les côtés.
+
+«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long
+temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque
+et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha,
+le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce
+langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai
+envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui
+la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi.
+Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu
+es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer
+tout mon zèle pour te fêter.
+
+«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre,
+Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu
+complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces
+fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux
+solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde
+pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu
+m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une
+hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant
+anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami!
+
+«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au coeur immense, à
+l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses
+invitations plusieurs fois répétées.
+
+«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de
+Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des
+solitaires!»
+
+«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus
+distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela
+joyeux la vache immaculée, dont _le pis merveilleux_ donne _à qui
+trait sa mamelle_ toute espèce de choses, au gré de ses désirs.
+
+«Viens, Çabalâ, _dit-il_, viens promptement ici: écoute bien ma
+voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi
+sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises:
+fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite
+dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste
+Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de
+servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout
+ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces
+_friandises_, que l'on suce ou lèche avec sensualité!»
+
+«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, _vaillant_ immolateur de tes
+ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au
+gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons
+de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du
+lythrum, le plus délicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les
+plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments,
+des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli,
+pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux,
+des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases
+regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six
+agréables saveurs.
+
+«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si
+magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite
+et rassasiée à coeur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait
+ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque
+désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint,
+fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, _terrible_
+immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut
+envie de savourer.
+
+«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le
+chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec
+ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants,
+adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun
+ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne
+assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de
+parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille
+vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part,
+_tu le sais_, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi
+Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!»
+
+«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus
+vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne,
+répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent
+milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout
+d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que
+je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur
+_puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ Çabalâ est toujours à mes
+côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître
+de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les
+offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met
+tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu
+sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau,
+_en signe de charité à l'égard des créatures_. Les sacrifices en
+l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres,
+les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint
+monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle.
+
+«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je
+t'ai dit la vérité: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te
+donner cette vache, qui fait ma joie!»
+
+«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse
+encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire
+une colère excessive: «_Eh bien_! je te donnerai quatorze mille
+éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers
+d'or, avec des aiguillons d'or également _pour les conduire_! Je te
+donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par
+les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner
+_autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète,
+onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays
+renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par
+l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc _à ce
+prix_ Çabalâ!»
+
+«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète
+répondit au monarque, _enflammé de ce désir_: « Pour tout cela
+même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle
+est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle
+est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la
+pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons
+offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du
+culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans
+elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne
+donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une
+réalisation de tous ses désirs.»
+
+«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache _merveilleuse_,
+qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi
+Viçvâmitra dès ce moment _résolut de_ ravir Çabalâ au saint
+anachorète.
+
+«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute
+songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en
+soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le
+très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi
+m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce
+que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé
+dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi
+innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»
+
+«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore
+soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à
+l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis
+en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide
+comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.
+
+«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire,
+et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce
+langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que
+ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?»
+
+«À ces paroles de sa vache malheureuse, au coeur tout consumé de
+tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une
+soeur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point
+commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène,
+ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on
+puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les
+brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même
+le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète,
+où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les
+éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à
+la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes
+d'hommes!»
+
+«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit
+modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie:
+«La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force
+du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur
+la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce
+Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort
+que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ énergie.
+Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître,
+éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et
+l'orgueil du monarque injuste.»
+
+«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux
+bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en
+pièces l'armée de mon ennemi!»
+
+«Alors, _vaillant_ prince, enfantés par centaines de son
+mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les
+yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui,
+pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère,
+extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes.
+
+[Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_
+d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de
+l'Inde, au nord et à l'ouest.]
+
+«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas,
+Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10],
+mêlés avec les Yavanas[11].
+
+[Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.]
+
+[Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux
+Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les
+peuples situés au delà des Perses à l'occident.]
+
+«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la
+course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du
+lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous
+des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant même_,
+toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux
+dévorants.
+
+«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant
+de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le
+trouble des sens.
+
+«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous
+les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à
+sa vache: «Fais naître de _nouveaux_ combattants!»
+
+«_À l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas,
+semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent
+de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas,
+de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas,
+les Toushâras et les Kirâtas.
+
+«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée
+de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses
+coursiers et tous ses éléphants.
+
+«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent
+fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés
+de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent
+la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un
+seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en
+cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.
+
+«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils
+et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit
+alors sur lui-même avec _plus de_ modestie.
+
+«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau,
+auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses
+vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa
+lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite,
+son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de
+soi-même.
+
+«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils _qui n'eût
+pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protégeât la terre,
+comme il sied au kshatrya, _le roi_ Viçvâmitra se retira au fond
+d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli
+par les Kinnaras, _ces mélodieux Génies_, il s'astreignit à la plus
+rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un
+certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son
+étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui
+dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis
+le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu
+désires.»
+
+«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna
+devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi,
+divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc
+Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais
+apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les
+Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les
+Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon coeur demande
+à ta bienveillance!»--«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain
+des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.
+
+«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint
+Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout
+plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au
+temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha,
+le meilleur des anachorètes.--Il revint donc à l'ermitage de l'homme
+saint et décocha contre lui ses flèches _mystiques_, par lesquelles
+tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie.
+
+«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et
+il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait
+Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le
+fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!»
+À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres
+doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à
+Viçvâmitra:
+
+«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as
+commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!»
+
+«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible
+et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme
+impétueuse.
+
+«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient
+plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force
+réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il
+n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi
+vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force,
+amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence,
+pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce
+resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes.
+
+«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans
+la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits,
+il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait
+d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir
+à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours
+vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète
+devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt
+des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une
+manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la
+résolution que sa grande âme avait conçue.
+
+«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes,
+Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces
+paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde
+très-élevé des rois saints: _oui_! cette pénitence victorieuse t'a
+mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!»
+À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta
+l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma.
+
+«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un
+peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se
+dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes
+macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que
+roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma
+pénitence!»
+
+«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur,
+maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau,
+Kakoutsthide, aux plus austères mortifications.
+
+«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à
+la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette
+pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice
+_d'un açwa-médha_, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps
+dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha
+et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!»
+répondit le prêtre sage.
+
+«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi
+tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de
+Vaçishtha se livraient à la pénitence.
+
+«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de
+Triçankou, _vaillant_ Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces
+mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est
+celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi
+donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à
+l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche
+et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de
+vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne
+dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton
+sacrifice, et non pas nous.»
+
+«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la
+colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots
+aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous
+ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont
+j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux
+syllabes menaçantes, les _cent_ fils du saint lancèrent contre lui
+cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»
+
+«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur
+pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma,
+le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus
+aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les
+yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce
+jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement
+noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié
+supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute
+parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours.
+
+«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi,
+consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction
+fulminée contre lui.--Dans sa détresse, il s'en alla trouver le
+secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui
+exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité.
+
+«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je
+connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon
+ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortuné_ monarque, tous
+_nos_ plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour
+l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher
+le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que
+l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.»
+
+«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença.
+Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les
+prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en
+leurs voeux.
+
+«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras,
+fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel
+à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux
+appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là,
+tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la
+cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:
+
+«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_!
+par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon
+enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes
+qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le
+saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs,
+monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande
+à la maturité, _Indra_ vit au même instant ce roi, qui s'acheminait
+_lestement_ vers le triple ciel, _malgré le poids de son corps_.
+
+«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide,
+la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel
+d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa
+malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou
+retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à
+Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui
+par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi
+d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son
+ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies
+australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui
+se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste
+anachorète.
+
+«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses
+macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans
+les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'oeuvre afin de
+créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels
+collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les
+Souras, avec les choeurs des rishis divins se hâtent d'approuver,
+fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les
+Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du
+soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en
+bas, à la voûte céleste australe, ses voeux comblés, et flamboyant
+de sa propre lumière!»
+
+ * * * * *
+
+«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit
+au saint roi Ambarîsha.
+
+«Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se préparait à verser
+le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup
+déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on
+avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules
+des prières. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette
+victime enlevée, il tint au roi ce langage: «_Ne l'oublie pas_,
+seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su
+garder _le sacrifice_. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets
+à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que
+la cérémonie suive son cours.»
+
+«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès
+lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes
+heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé
+Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus
+vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils,
+afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la
+victime doit être un homme.»
+
+«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots:
+«Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!»
+
+«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce
+langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes
+fils, a dit le saint Kaçyapide; _eh bien_! sache que le plus jeune
+de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi,
+prince, ces deux enfants seront exceptés.»
+
+«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha,
+celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre
+ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut
+pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas _te_ céder
+son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te
+vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi
+d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille
+vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de
+joie.
+
+«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu
+du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près
+du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là,
+Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha
+saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. _Alors_ cet
+infortuné, le coeur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et
+par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant
+la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère,
+ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa
+famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter
+une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive
+cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.»
+
+«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses
+propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent
+trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut
+traverser une _immense_ difficulté.
+
+«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte
+secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir,
+celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.»
+
+«À cet ordre _itératif_ de leur père, il fut répondu
+avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles
+blessantes:--«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les
+fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair
+elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers,
+que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et
+tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré
+comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra _ou prière
+secrète_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes
+louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière,
+le fils de Vasou, _Indra_ lui-même, viendra te sauver de la mort
+qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce
+_puissant_ maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans
+aucun empêchement.»
+
+«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le
+sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut
+approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne
+fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se
+mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels,
+Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une _sainte_ portion avait
+conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla
+tous ses voeux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si
+désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint
+aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du
+sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, _c'est-à-dire_, la
+justice, la gloire et la plus haute fortune.
+
+ * * * * *
+
+«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur
+attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver
+le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son
+voeu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots
+très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te
+plaît, cesser ta pénitence.»
+
+«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course
+légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu
+ce langage, _n'en_ continua _pas moins_ à se macérer dans la
+pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom
+Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et
+là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux
+mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara
+ses membres délicieux.
+
+«Au premier coup d'oeil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette
+Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont
+les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus
+ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de
+l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu
+la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette
+forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux
+ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis
+une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon
+penchant vers toi.»
+
+«Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la
+bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son
+ermitage _avec elle_.
+
+«Avec elle _encore_, cinq et cinq années de Viçvâmitra
+s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire,
+à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta
+ces dix ans passés que pour un seul jour.--Après ce laps de temps,
+l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion
+sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor
+de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a
+fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas!
+que les femmes?»
+
+«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses,
+irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces
+macérations.
+
+«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie
+parcourut cette difficile carrière.
+
+«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la
+pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc
+d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de
+cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre
+les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut
+la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète.
+Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence
+une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint
+saisir tous les Dieux au milieu du ciel.
+
+«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême
+épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait
+mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui
+Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par
+l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le
+sauver et perdre le fils de Kouçika:
+
+«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire
+à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces
+accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses
+macérations.
+
+«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les
+coeurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche
+des arbres, je me tiendrai _sans cesse_ à tes côtés, accompagné de
+l'Amour.»
+
+«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe
+aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer
+Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même,
+changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux
+allumait le désir au sein de Viçvâmitra.
+
+«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois
+ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la
+nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur
+tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums
+célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui
+mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se
+sentit l'âme et la pensée ravies.
+
+«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie
+charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.
+
+«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à
+lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions
+avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la
+méfiance _et le soupçon_. Pénétrant au fond de ce piége avec le
+regard de la contemplation _ascétique_, il vit que c'était l'ouvrage
+de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et
+jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous
+tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste
+enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années
+dans ce bois des mortifications.»
+
+«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un
+_roc stérile_, que ce grand anachorète tomba dans une poignante
+douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la
+colère.
+
+Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria:
+«Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire
+abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route
+vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une
+résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de
+sa pénitence, observa le voeu du silence un millier d'années, et se
+tint immobile comme une montagne.
+
+«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme
+entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son
+insigne pénitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors
+tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec
+Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor
+de pénitence:
+
+«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus
+éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le
+dessein même d'obtenir le royaume du ciel!»
+
+«Ces paroles dites, tous les choeurs des Immortels, sur les pas
+de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de
+Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse
+dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as
+mérité, grâce à ta pénitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si
+difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables
+macérations.
+
+«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont
+les choeurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à
+Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi
+au comble de ses voeux, il parcourut la terre d'une âme juste et
+parfaite.»
+
+Dès qu'il eut ouï ce _long_ discours de Çatânanda, prononcé
+devant Râma et devant _son frère_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit
+alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur,
+c'est une faveur _du ciel_, grand anachorète, que tu sois venu,
+accompagné du _noble_ Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta
+seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il
+eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le
+magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il
+eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés
+par le Livre _des Bienséances_, le vertueux roi tint ce discours à
+Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que
+je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je
+suis ton serviteur.»
+
+À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage,
+l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes
+éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces
+deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir
+l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette
+_merveille_, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu
+auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite
+ce que tu peux souhaiter d'eux.»
+
+À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette
+réponse: «Écoutez _d'abord_ la vérité sur cet arc, et pour
+quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nommé Dévarâta fut le
+sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que
+cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage
+qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc
+invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce
+reproche mérité: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec
+cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé
+dans le sacrifice la part qui m'était due.»
+
+«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect
+devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir
+sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il
+rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres
+abattus par son arc magnanime.
+
+«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu
+des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui
+l'environne de ses plus religieux honneurs.
+
+«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les
+vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme,
+mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la
+terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne
+récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la
+demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est
+destinée en prix à la plus grande vigueur.»--Ensuite, tous
+ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une
+expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et
+là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie
+d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré,
+ils ne pouvaient pas même soulever cette arme.
+
+«Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Râma et à son frère
+Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante
+lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je
+m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi
+Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le
+sein d'une femme.»
+
+Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces
+termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au
+fils de Kâauçalyâ!»
+
+À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font
+aussitôt voiturer l'arc _géant_ par des serviteurs actifs.
+Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur
+traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit
+roues.
+
+Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorète et vers les
+Daçarathides, leur tint ce langage:--«Brahme vénéré, ce que
+l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si
+religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que
+ni les choeurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas,
+ni les Nâgas, ni les Rakshasas, _personne enfin des êtres plus
+qu'humains_ n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La
+force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle
+suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.»
+
+À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le
+devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros
+aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble
+fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec
+lui sa flèche _indomptée_!»
+
+Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui,
+où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais
+d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai
+toute ma force à tirer cet arc divin!»
+
+«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même
+instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant,
+la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant,
+à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les
+côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main
+robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande
+qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa
+un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel
+qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre
+_sourcilleux_.
+
+À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés
+de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux
+petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ à
+ce peuple _terrifié_, le monarque, saisi d'un indicible étonnement,
+joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant:
+«Bienheureux solitaire, déjà _et souvent_ j'avais entendu parler de
+Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est
+plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ,
+ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut
+qu'apporter _beaucoup_ de gloire à la famille des Djanakides; et
+moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force
+héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus
+chère que la vie même.»
+
+Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ.
+
+Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son
+palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois,
+environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme
+de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au
+magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka
+te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi
+et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et
+celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si
+ta santé n'est pas altérée, voici les nouvelles, qu'il t'annonce
+lui-même par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel
+Viçvâmitra s'associe:--«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut
+proclamée comme la récompense d'une force non pareille; tu sais
+que déjà sa main fut souvent demandée par des rois, mais aucun ne
+possédait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble
+fille de moi vient d'être conquise par ton fils, que les conseils de
+Viçvâmitra ont amené dans ma ville.
+
+«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc fameux de Çiva,
+et, déployant sa force au milieu d'une grande assemblée, l'a brisé
+même par la moitié. Il me faut donc maintenant donner à ton fils
+cette main de Sîtâ, récompense que j'ai promise à la force: je
+veux dégager ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne
+aussi, auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec
+ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton armée,
+accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste
+présence la joie que tes fils ont déjà fait naître en mon _coeur_:
+ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je désire, moi, te donner
+pour eux.»
+
+Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi Daçaratha,
+comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha comme à tous ses
+prêtres:
+
+«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka
+obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement à
+Mithilâ.»--«Bien! répondirent à ces paroles du roi les brahmes
+et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la
+félicité descendre sur toi! Nous irons à Mithilâ.»
+
+À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt prit son
+chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre corps avec
+les rishis _ou les saints_. Quatre jours et quatre nuits après,
+il arrivait chez les Vidéhains; et la charmante ville de Mithilâ,
+embellie par le séjour du roi Djanaka, apparaissait enfin à sa vue.
+
+Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait au pays
+du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné de Çatânanda,
+sortit à sa rencontre et lui tint ce langage: «Sois le bienvenu,
+grand roi! Quel bonheur! te voici arrivé dans mon palais; mais, quel
+bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter ici le
+plaisir de voir tes deux enfants!»
+
+Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu des
+rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:--«On dit
+avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres de ceux qui
+reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche, sois donc sûr, puissant roi,
+que tu verras toujours en nous des hommes prêts à faire ce que tu
+vas dire.»
+
+Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes,
+Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une âme
+toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: «Je suis
+purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me suis approché de
+ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie, lui répondit ainsi: «Tu
+es purifié non moins et par tes actions et par tes bonnes oeuvres; tu
+l'es encore, ô toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton
+fils, aux bras infatigables.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les cérémonies
+pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur à
+Çatânanda, son prêtre domestique:
+
+«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja, qui,
+suivant mes ordres, habite Sânkâçya, ville magnifique, environnée
+de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le
+char Poushpaka, et que la rivière Ikshkouvatî abreuve _de ses ondes
+fraîches_. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous
+honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi
+est-il bien aimé de moi. Que des messagers aillent donc le trouver
+d'une course rapide et l'amènent chez moi, avec des égards aussi
+attentifs que, sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est
+amené dans son palais.
+
+À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint; il s'en alla
+avec empressement savourer la vue de son frère plein d'amitié pour
+lui; et, dès qu'il se fut incliné devant Çatânanda, ensuite devant
+Djanaka, il s'assit, avec la permission du prêtre et du monarque, sur
+un siége très-distingué et digne d'un roi.
+
+Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant
+rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna, le premier des
+ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles: «Va, ô le plus
+éminent des ministres; hâte-toi d'aller vers le roi Daçaratha,
+et amène-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prêtre
+domestique.»
+
+L'envoyé se rendit au palais, il vit ce _prince_, délices de la
+famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et dit: «Ô roi,
+souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain de Mithilâ désire
+te voir au plus tôt avec le prêtre de ta maison, avec ta belle
+famille.» À peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daçaratha,
+accompagné de sa parenté, se rendit avec la foule de ses rishis au
+lieu où le roi de Mithilâ attendait _son royal hôte_.
+
+«Roi _puissant_, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles:
+Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma fille Sîtâ, _noble_ prix
+de la force, n'a point reçu la vie dans le sein d'une femme: cette
+vierge à la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des
+Immortels, est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne
+comme épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa
+force et sa vigueur.
+
+«Aujourd'hui la lune parcourt les _étoiles dites_ Maghâs; mais,
+dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les
+Phâlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour
+inaugurer ce mariage.»
+
+Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand
+anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec _le pieux_
+Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux sont pareilles à la
+grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou; on vante au même degré
+celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont égaux
+en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon
+sentiment.
+
+«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore cela, roi des
+hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à
+toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles
+il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui
+es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes
+nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis
+donc avec eux ces deux soeurs, si notre demande ne t'est point
+désagréable.»
+
+À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, _le roi_
+Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux
+éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont démontré que les
+généalogies de nos deux familles sont égales: qu'il en soit
+comme vous le désirez! _Ainsi_, de ces jeunes vierges, filles de
+Kouçadhwadja, _mon frère_, je donne l'une à Bharata et l'autre à
+Çatroughna. Je sollicite même avec instance une _prompte_ alliance,
+d'où naisse la joie de nos familles.»
+
+Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles
+affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: «Roi, goûte le
+bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre
+habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les
+autres choses que prescrit l'usage.»
+
+Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha,
+cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les
+autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa
+demeure, il offrit d'abord aux mânes de ses pères un magnifique
+sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les
+plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet
+_opulent_ souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par
+chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun
+d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux,
+toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce
+descendant auguste de l'antique Raghou.
+
+Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses
+quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent
+un jour d'hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de
+splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient
+Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les
+règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler
+ainsi:
+
+«_Auguste_ monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de
+célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite
+ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos
+parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volonté. Consacre donc le
+noeud conjugal d'une manière convenable aux rites de ta famille.»
+
+À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le
+discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au monarque
+des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui
+reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d'une
+maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes
+comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées
+avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées
+déjà au lieu où le sacrifice est préparé.--Je suis tout disposé:
+je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi:
+ne mets plus de retard _au mariage_, prince, qui es l'Indra des rois!
+Pourquoi balances-tu?»
+
+Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer
+Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des
+Vidéhains dit au _vaillant_ rejeton de _l'antique_ Raghou, à Râma,
+de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: «Commence
+par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton
+épouse légitime! Prends sa main dans ta main, _digne_ rameau du
+_noble_ Raghou.
+
+«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmilâ,
+que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites,
+_auguste_ enfant de Raghou.»
+
+Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le
+fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de Mândavî. Enfin,
+Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait
+_près de son père_: «À toi maintenant je présente la main de
+Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne.
+
+«Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance,
+héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les
+nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité
+soit avec vous!»
+
+À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre
+la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir
+leur hymen. Ensuite, tous _les couples_, et l'un après l'autre,
+d'exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et
+tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander
+_aux Dieux_ un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs,
+où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel
+à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie
+sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des
+nues, où l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et
+de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins
+Gandharvas chantèrent, les choeurs des Apsaras dansèrent; et ce fut
+une chose vraiment admirable!
+
+ * * * * *
+
+Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète,
+prit congé de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute
+montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha
+fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de
+sa ville.
+
+Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes
+princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de
+moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes,
+des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes
+sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes
+mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En
+outre, Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses quatre
+corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de
+servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d'or.
+Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le
+monarque de Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix
+mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand il eut
+ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de
+Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante
+capitale.
+
+De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ
+s'éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas
+aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha.
+Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa
+suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur,
+volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant
+aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.
+
+Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de
+sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent
+enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers
+entier fut rempli d'une poussière telle que la cendre. L'âme de
+tous les guerriers en fut même troublée jusqu'au délire; seuls,
+Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n'en
+furent pas émus.
+
+Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme des guerriers
+se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer là, portant ses
+cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins
+invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir
+destructeur de tout; _Râma lui-même_, formidable en son aspect,
+que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumière
+pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur
+l'épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes
+d'Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu'un
+feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortége
+royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements.
+
+À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les brahmes
+et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter
+leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en
+conseil, de se dire l'un à l'autre: «Irrité par la mort de son
+père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la
+caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a
+fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas:
+qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui, il n'exterminera point
+encore l'ordre _vaillant_ des kshatryas?»
+
+Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d'offrir au
+terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière et de lui adresser
+en même temps ces paroles toutes conciliatrices: «Râma, sois ici
+le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont
+renfermées les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Bhrigou,
+digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton coeur
+une nouvelle colère!»
+
+Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le
+Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le
+Daçarathide:
+
+«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée
+partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi.
+À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manière si
+prodigieuse, j'ai pris l'arc géant, que tu vois _sur mon épaule_, et
+je suis venu. C'est avec lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre;
+bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi
+ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc
+céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre
+la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t'accorde
+ensuite l'honneur d'un combat sans égal et dont tu pourras justement
+glorifier ta force.»
+
+À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta
+ce discours _au terrible anachorète_: «J'ai entendu raconter quel
+épouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action
+qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces
+générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient
+perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet
+exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc
+divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Bhrigou,
+qu'aujourd'hui même la main d'un kshatrya possède encore une grande
+vigueur!»
+
+Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste
+aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger
+sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme,
+sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se
+mit à tirer l'arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le
+fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles
+termes: «Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de
+Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas
+contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flèche, qui
+ôte la vie! Mais je t'exclurai de cette voie céleste, que tu as
+conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de
+cette flèche, l'accès des mondes saints, des mondes incomparables.
+En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche,
+qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans
+qu'elle portât coup.»
+
+Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la
+rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait
+au poing la plus excellente des armes.
+
+Dès qu'il eut vu de son regard _à la vision_ céleste que les Dieux
+étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation
+et sa faculté de s'absorber en Dieu, que Râma était né de
+l'essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le
+Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui
+tint ce langage: «Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi
+à Kaçyapa: _Je l'accepte_, me dit-il, _sous la condition que_ tu
+n'habiteras point dans mon domaine. _Je consentis_, et depuis lors,
+Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je ne
+manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut là ma pensée bien
+arrêtée. Ne veuille donc pas, _noble_ enfant de Raghou, fermer pour
+moi le chemin par où le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la
+pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette
+flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es
+l'être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon
+pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité!»
+
+À ces mots, Râma, le descendant _illustre_ de _l'antique_ Raghou,
+décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la
+splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait
+divin, n'eut plus de monde qu'il pût habiter. Ensuite, quand il
+eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le
+Djamadagnide s'en retourna dans son héritage.
+
+Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante de
+musique, dont toutes les espèces d'instruments jetaient les sons au
+milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs
+et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix
+épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit
+ainsi _pompeusement_ sa rentrée dans la ville et dans son palais.
+
+Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante, et
+les autres dames, qui étaient les épouses du monarque, reçurent les
+_nouvelles_ mariées avec une _politesse_ attentive.
+
+Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le bien et
+l'amour de leurs maris, elles commencèrent à goûter _chastement_ le
+plaisir _conjugal_. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille
+du _roi_ Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son époux.
+Après que l'hymen eut joint Râma _d'un chaste noeud_ à cette jeune
+fille aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle rien
+n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un grand éclat,
+comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec Çrî, _la
+déesse même de la beauté_.
+
+Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit appeler son
+fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était mère, et lui dit ces
+paroles: «Le fils du roi de Kékaya, qui habite ici _depuis quelque
+temps_, ce héros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te
+conduire chez ton aïeul.--Il te faut donc t'en aller avec lui voir
+ton grand-père: observe _à ton aise_, mon fils, cette ville de ton
+aïeul.»
+
+Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du _roi_ Daçaratha, le
+fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de
+Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec
+étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche,
+et lui tint ce langage devant sa cour assemblée:
+
+«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais de ton aïeul;
+mais écoute, _avant de partir_, mes avis, et suis-les, mon chéri,
+avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon
+fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société
+des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à
+gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et
+n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de
+ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine
+du bonheur et de la vie: que les brahmes soient _donc pour toi_, dans
+toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les
+brahmes furent de vrais Dieux, _habitants du ciel_; mais les Dieux
+supérieurs, mon fils, _nous_ les ont envoyés, comme les Dieux de
+la terre, dans le monde des hommes, pour _éclairer_ la vie des
+créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et
+les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité
+sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.
+
+«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup
+d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne
+vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des
+courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, _dans mes
+regrets de ton absence_, au moins faut-il que mon âme soit consolée
+en apprenant que tu vas bien!»
+
+Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une
+voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc
+salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur
+sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les _épouses du
+roi, ses_ mères, il partit, accompagné de Çatroughna.
+
+Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut
+traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant
+aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais
+du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya
+un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis
+arrivé.»
+
+Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer,
+comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans _les faubourgs
+de_ sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des
+aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes
+des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale,
+soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées
+çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux _portes de_ la ville
+Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous
+les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement
+vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui
+jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée
+dans la ville.
+
+Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement
+costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de
+tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans
+un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels
+heureux.
+
+ * * * * *
+
+Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre
+héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la
+science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône.
+Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux
+qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien,
+ami des _faibles_, réfugiés sous sa protection, reconnaissant,
+aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses
+promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant
+distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit,
+ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en
+main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un
+langage affectueux.
+
+Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus
+opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à
+la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de
+bonnes moeurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat,
+il avait un grand coeur, une grande énergie, une grande âme: _en un
+mot_, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur,
+d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.
+
+Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine
+de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités
+et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette
+pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce
+projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma
+couronne et prince de la jeunesse.»
+
+Cette idée s'agitait sans cesse dans le coeur du monarque sage:
+«Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne
+de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de
+l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par
+toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par
+l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux
+doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, _ma
+gloire_, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute
+l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me
+conduit cet âge _avancé_.»
+
+Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes
+de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses,
+instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même
+villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une
+résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi
+Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu
+plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme
+héritier de ta couronne.»
+
+À ce discours, tel que son coeur l'avait souhaité, il dissimula son
+désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux
+toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que
+j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je _suffis
+à_ gouverner la terre avec justice?»
+
+Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce
+magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de
+ton fils. Il est doux, il a des moeurs honnêtes, une âme céleste,
+une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais
+d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de
+tes sujets.
+
+«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de
+marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après
+que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous,
+triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire
+même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.
+
+«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un
+char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe
+de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos
+feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, _toute
+chose enfin_ va bien chez nous.
+
+«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier
+présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au coeur
+plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es
+comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre
+ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le
+maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices
+par ses vertus!»
+
+Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit:
+«Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit
+le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce
+ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené
+Râma dans ce lieu même.
+
+Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de
+l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux
+même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde,
+s'échelonnèrent sous leur _auguste_ suzerain Daçaratha, comme les
+Dieux sont rangés sous _Indra_, le fils de Vasou.
+
+Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des
+Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, monté sur le char et
+semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage déjà célèbre
+dans tout l'univers, aux longs bras, à la grande âme, au port
+_majestueux_ comme la démarche d'un éléphant ivre d'amour.
+L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma
+au visage désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment
+aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa
+noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie autour de lui, comme
+le Dieu des pluies sur les êtres, consumés par les feux de l'été.
+
+Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique Raghou à
+descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit
+par derrière, tandis que le vaillant héros s'avançait vers son
+père.
+
+Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque,
+et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.» Puis il toucha du front
+les pieds de son père. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aimé fils
+prosterné à son côté, les paumes réunies en coupe, saisit les
+deux mains jointes, le tira _doucement_ à soi et lui donna un baiser.
+
+Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma un siége
+incomparable, éblouissant, le plus digne parmi tous, orné d'or et de
+pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble siége,
+Râma le fit resplendir, comme le Mérou, que le soleil à son lever
+illumine de ses clartés sans tache.
+
+Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri,
+noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi dans
+la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pères, ayant donc
+adressé la parole à son fils avec un sourire, lui tint ce langage,
+comme Kaçyapa au souverain des Dieux:
+
+«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par tes vertus
+et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale et la première
+de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes qualités, ces peuples
+te sont déjà soumis: reçois donc le sacre, comme associé à ma
+couronne, en ce temps, où la lune va bientôt faire sa conjonction
+avec l'astérisme Poushya, _constellation propice_. J'aime à le
+reconnaître, mon fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux;
+mais ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce
+qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la
+modestie; tiens continuellement domptés les organes des sens, et fuis
+toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colère. Jette
+les yeux sur la Cause première, et que sans cesse ton âme, _comme la
+sienne_, Râma, se cache et se montre dans la défense de tes sujets.
+D'abord, sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse
+de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils, comme s'ils
+étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre chair.
+
+«_Noble_ enfant de Raghou, examine d'un oeil vigilant tes soldats,
+tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et tes finances, l'ami
+et l'ennemi, les intermédiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi
+gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont
+_inébranlablement_ dévoués, ses amis en ressentent une joie
+égale à cette allégresse des Immortels, devenus enfin les heureux
+possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme, et
+sache, mon fils, te conduire ainsi!»
+
+À peine le monarque avait-il achevé son discours, que des hommes,
+messagers de cette agréable nouvelle, couraient déjà en faire part
+à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua à
+ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et
+toutes sortes de pierreries.
+
+Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide,
+éclatant de lumière, monta dans son char; puis, environné de foules
+nombreuses, il revint dans son palais.
+
+Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré une
+seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution, en homme
+qui sait prendre une décision. «Demain, l'astérisme Poushya doit se
+lever sur l'horizon; que mon fils Râma, à la prunelle dorée
+comme la fleur des lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité
+présomptive du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque.
+
+Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant et se dirigea
+vers le gynoecée de sa mère.
+
+Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant la
+Fortune dans la chapelle de ses Dieux.--Ici déjà s'étaient rendus
+avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle, que l'agréable
+nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse.
+
+Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi recueillie,
+et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: «Mère chérie,
+mon père m'a désigné pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer
+demain: c'est l'ordre de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec
+moi cette nuit dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le
+ritouidj et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur moi et
+sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles heureuses, d'une si
+grande efficacité pour mon sacre, dont le jour que celui-ci précède
+verra _l'auguste_ cérémonie.»
+
+Ayant appris cette nouvelle, objet de ses voeux depuis un long temps,
+Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots, troublés par des larmes
+de joie: «Mon bien-aimé Râma, vis un grand âge! Périsse l'ennemi
+devant toi! Puisse ta félicité réjouir sans cesse ma famille et
+celle de Soumitrâ!
+
+«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse et
+distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection du _roi_
+Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion pour l'Homme-_Dieu_
+aux yeux de lotus ne fut pas stérile, et j'augure que sur toi va
+se poser aujourd'hui cette félicité merveilleuse du saint roi
+Ikshwâkou!»
+
+Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana, assis
+devant lui, son corps incliné et ses mains jointes, un regard
+accompagné d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes:
+«Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde âme, et ce
+bonheur qui m'arrive est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ,
+goûte ces jouissances désirées et savoure ces _doux_ fruits de la
+royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause de
+toi!»
+
+Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma, s'étant
+incliné devant ses deux mères, fit prendre congé à Sîtâ et
+retourna dans son palais.
+
+ * * * * *
+
+La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout obstruée par les
+multitudes entassées des hommes, dont cet événement avait excité
+la curiosité, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit
+semblable à celui de la mer, quand _le vent_ soulève ses humides
+flots. La noble cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle
+avait orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de
+ses vastes étendards.
+
+En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes, femmes, enfants,
+par le désir impatient de voir le sacre de Râma, soupiraient après
+le retour du soleil. Chacun désirait contempler cette grande fête.
+
+Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la _belle_
+Vidéhaine, _son épouse_, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra
+_dans le sanctuaire domestique_. Alors il mit sur sa tête, suivant la
+coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé
+cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut
+mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui
+était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au
+silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte
+continence avec la _charmante_ Vidéhaine sur un lit de verveine,
+jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou.
+
+Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil
+et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son
+appartement.--Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes
+et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube
+naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement
+prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et,
+revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des
+brahmes.
+
+Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient
+dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit
+toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de
+Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous
+les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins,
+n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si
+près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde
+fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières
+lueurs du matin.
+
+Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse
+blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les
+bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars
+des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des
+marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille,
+sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les
+plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les
+banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les
+troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix
+se modulent pour le _délicieux_ plaisir de l'âme et des oreilles.
+
+Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis
+dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient
+toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants
+mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, _désertant le
+jeu_, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes
+sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince,
+les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine
+embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale;
+et, par une _sage_ prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de
+ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des
+rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.
+
+Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui
+l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la
+plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du
+roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards,
+ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié.
+
+À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de
+fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et
+fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des
+habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc
+faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un
+enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses
+trésors _comme une pluie_ de largesses?»
+
+Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de
+plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu
+pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se
+met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme
+héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus.
+C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du
+sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère
+de Râma si heureuse.»
+
+À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain,
+transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment
+de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une
+mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce
+langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme
+aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur
+toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un
+abîme!»
+
+Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante
+avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son
+tour cette demande: «Pourquoi es-tu _si_ en colère, Mantharâ?
+Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter:
+en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage
+bouleversé.»
+
+À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir un
+discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux rouges de colère
+et d'envie, pour augmenter le trouble de sa maîtresse et la séparer
+enfin de Râma, dont cette femme à la pensée coupable désirait la
+perte: «Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois
+pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se dispose à
+consacrer _son fils_ Râma comme héritier de sa couronne.
+
+«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux, sa
+bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente,
+tu as réchauffé un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait
+faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière
+toi et comme sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton
+fils et à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître
+et mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante
+créature, tu seras immolée avec ton enfant!»
+
+À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta de sa
+parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la Mantharâ.
+Quand elle eut donné à la perfide suivante ce magnifique bijou,
+en témoignage du plaisir _que lui inspirait sa nouvelle_, Kêkéyî
+enchantée lui répondit alors en ces termes: «Mantharâ, ce que tu
+viens de raconter m'est agréable; c'est une chose que je désirais:
+aussi ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de ma
+vive satisfaction. Il n'y a dans mon coeur aucune différence même
+entre Bharata et Râma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne
+l'onction royale à celui-ci.»
+
+À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui répondit
+en ces termes, accompagnés d'une imprécation: «Pourquoi, femme
+ignorante, te réjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne
+comprends-tu pas que tu es submergée dans un océan de tristesse?
+_Tu le veux_, insensée: _eh bien_! coeur lâche, que le serpent _des
+soucis_ te dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas
+et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette
+Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction
+avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps semé de signes
+propices, oint et sacré comme l'héritier du trône paternel! Mais
+toi, femme ignorante, dépouillée de ta grandeur, tu seras soumise,
+comme une servante, à Kâauçalyâ grandie et parvenue même à
+la plus haute domination. On verra l'épouse de Râma savourer les
+jouissances du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera
+obscurcie et rabaissée!»
+
+Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait ainsi d'un
+air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter elle-même les
+vertus de Râma.
+
+À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins profondément
+affligée, répondit à Kêkéyî, après un long et brûlant soupir:
+«Ô toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne
+t'aperçois-tu pas que tu te plonges toi-même dans un abîme, dans la
+mort, dans un enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui,
+son fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite,
+le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point,
+Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En effet, tous
+les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père chacun dans son
+avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reçoit l'onction
+royale; car si tous avaient droit à ceindre le diadème, ne serait-ce
+pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains
+de leurs fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre,
+femme charmante, remettent les rênes du royaume? _De leur côté,
+arrivés au terme de la vie_, ces fils aînés transmettent à leurs
+fils aînés le royaume, sans partage; mais à leurs frères, jamais!
+C'est là une chose incontestable. _Que suit-il_ de là? C'est que ton
+fils sera dépouillé à perpétuité des honneurs, privé du plaisir,
+comme un orphelin sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité
+royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu
+ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je
+t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable!
+Râma, une fois qu'il aura ceint le diadème, Râma, débarrassant le
+chemin de cette _gênante_ épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui
+est plus sûr, à la mort.
+
+«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil, dédaigné
+la mère de Râma, épouse comme toi du même époux; comment ne
+ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!»
+
+À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et répondit
+ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ; je connais ton
+dévouement sans égal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par
+lequel on puisse faire obtenir de force à mon fils ce trône de son
+père et de ses aïeux.»
+
+À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant son dessein
+criminel, délibéra dans son esprit _un instant_ et lui tint ce
+langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt mis ce Râma dans un bois,
+et je ferai même donner l'onction royale à Bharata.»
+
+À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyî, dans la joie de son âme, se
+leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit
+ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence supérieure;
+Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le
+trône et jeter Râma dans une forêt?»
+
+À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue
+dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyî pour la ruine
+de Râma: «Écoute, et réfléchis bien, quand tu m'auras entendue.
+Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton
+invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut
+affronter ces combats.--Il descendit, vers la plage méridionale, dans
+la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard
+l'image du _poisson_ Timi possède une ville appelée Vêdjayanta.
+
+«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui
+avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra.
+Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d'une flèche; il
+revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pansé
+lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de
+joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs _à ton
+choix_. Mais toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le
+temps où j'en souhaiterai l'accomplissement!» _N'est-ce pas_ ainsi
+_qu'_alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui?
+J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me
+les a contées.
+
+«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l'une le sacre
+de Bharata et pour l'autre l'exil de Râma pendant quatorze années.
+Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque,
+entre dans l'appartement de la colère; et, vêtue d'habits souillés,
+couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le
+roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui
+dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut
+appeler maintenant la désolée. Bientôt, _près du sol dégarni, où
+tu seras étendue_, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra
+lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que
+tu désires: car, je n'en puis douter, ton époux t'aime beaucoup.
+
+«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de
+bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.
+
+«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton
+époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d'abord sous la foi
+du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce
+première, l'exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années,
+et, comme seconde, l'hérédité du royaume conférée à Bharata.
+
+«Ainsi, heureuse _mère_, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la
+plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira
+lui-même dans l'exil.
+
+«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle
+puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force
+d'exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la
+terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il
+renoncerait à sa vie même pour l'amour de toi?»
+
+Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien
+ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d'une
+malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable. En effet,
+dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur
+un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole
+blessante; et ce magnanime avait maudit _en ces termes_ la jeune fille
+inconsidérée: «Puisque tu as injurié un brahme dans l'ivresse
+de l'orgueil, que t'inspire _déjà_ ta beauté, tu recueilleras
+toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde!»
+
+Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba _fatalement_
+sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues
+criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son coeur;
+et toute à l'excès d'une joie qui troublait sa raison, elle tint
+résolûment ce langage à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta
+prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils:
+il n'existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour
+l'intelligence.»
+
+Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage
+la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: «Il est
+superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec;
+lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble
+dans le coeur du monarque!» «Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant
+ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit
+dans la résolution de faire donner l'onction royale à Bharata.
+
+La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux
+et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres
+parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra
+dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil
+que lui inspirait la force de sa prospérité.
+
+Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée,
+ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur,
+l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel
+enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est
+éclipsé.
+
+Or, quand il eut fait connaître _le jour et l'instant où_ l'onction
+royale _serait_ donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son
+gynoecée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là,
+ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre,
+abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme
+foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers
+sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme
+sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.
+
+S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une
+chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du
+monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté
+et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec
+la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée _d'un
+chasseur_ a blessée.
+
+Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui
+la respiration _sanglotante_ ressemblait aux sifflements d'un serpent,
+le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je
+ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa
+t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il
+pas rendu? Pourquoi, femme naguère _si_ heureuse et maintenant _si_
+désolée, pourquoi, à ma _très-vive_ douleur, es-tu couchée sur la
+terre nue et dans la poussière, comme une _veuve_ sans appui, en ce
+jour où mon âme est toute joyeuse?»
+
+Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire
+cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux,
+répondit _sur-le-champ_ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense
+de personne, _magnanime_ roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été
+refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une
+chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu
+veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je
+t'expliquerai ce qu'est mon désir.»
+
+À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous
+l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une
+antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince,
+qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse
+bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au voeu conjugal, elle _si_
+attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme
+charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il
+n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime
+plus que toi!
+
+«Je m'arracherais ce coeur même pour te le donner: ainsi, ma
+Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.
+
+«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus
+balancer: je ferai ta joie; _oui_, je le jure par toutes mes bonnes
+oeuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla
+son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse.
+
+«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce
+serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée!
+Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther,
+le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les
+Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, _qui abhorrent les
+clartés du jour_, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter
+nos maisons; que les êtres animés, _d'une autre espèce et de
+quelque nature qu'ils soient_, connaissent la parole échappée de tes
+lèvres!
+
+«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le
+devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement
+accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce
+dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!»
+
+Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le
+réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur
+des grâces, mais aveuglé par l'amour:
+
+«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux
+soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont
+je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, _mon fils_,
+reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la
+cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma
+à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de
+biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et
+cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu
+es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre
+Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.»
+
+Ce langage de Kêkéyî blessa au coeur le puissant monarque, et son
+poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle,
+quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le
+coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre
+veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces
+mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé
+au _milieu du_ coeur par la flèche des cruelles paroles, il fut à
+l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.
+
+Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans
+l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec
+colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que
+t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô
+toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi
+qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ?
+Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?
+
+«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale
+splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial.
+C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels:
+_tu le vois_! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi
+grâce!»
+
+Le coeur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots
+épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit
+égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle
+vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce
+protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds
+de sa femme, dont les mains, _pour ainsi dire_, serraient son coeur
+d'une pression douloureuse, et, _d'une voix sanglotante_, il jetait
+ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!»
+
+Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était
+gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs,
+elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le
+trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages
+vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité
+dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces
+deux grâces, hésites-tu _à m'en donner l'accomplissement_?»
+
+Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit
+alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie,
+goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et
+Râma, ce _fier_ éléphant des hommes, banni dans un bois!
+
+«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se
+montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de
+toutes les vertus!--Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la
+continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira
+donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au
+milieu des forêts!
+
+«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme,
+homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la
+colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une
+honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le
+monde, comme un criminel!»
+
+Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui
+troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la
+nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde
+affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui
+parut aussi longue que cent années.
+
+À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes
+vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles
+paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard
+malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en
+toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là
+qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au
+fond du coeur: _eh bien! sois contente_, femme au gracieux sourire,
+voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton
+serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors
+l'exil de Râma: _oui_, tout ce qui est à moi, ou même _si tu la
+veux_, ma vie!»
+
+Ainsi _conjurant et_ conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui
+d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien
+aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes
+et dont _les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par_ les
+formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque
+vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec
+inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une
+seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota
+dans la tristesse et le trouble de son âme.
+
+Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil
+de son fils tourmentait son coeur, et tombé sans connaissance sur la
+terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles
+paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la
+terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas
+spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de
+rester ferme dans la vérité _de ta promesse_.
+
+«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères
+qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je
+m'étais dit, car je _pensais_ te connaître: «Sa parole est une
+vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une
+colombe, s'arracha le coeur à lui-même, _pour ne pas manquer à sa
+promesse_, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de
+passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent
+acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle
+à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son
+impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner
+au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter,
+après cette vie, dans les demeures célestes.
+
+«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps
+passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, _dis-je_,
+m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et
+un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne
+combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais,
+ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!»
+
+Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou,
+dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.
+
+Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de
+l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains
+jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est
+déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité!
+Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les
+biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en
+toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de
+la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme
+Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi
+des tiennes, auguste dominateur de la terre!»
+
+Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, _voeux
+accoutumés_ pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur
+immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu,
+conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui
+la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu
+ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.»
+
+Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra
+s'éloigna vite de ces lieux, non sans _rougir_ un peu de honte.
+
+Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle,
+jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son
+époux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage:
+
+«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être
+de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse
+habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi
+l'accomplissement d'une parole qui m'est chère.»
+
+Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un éléphant
+avec la pointe aiguë _de son cornac_, le roi, consumé par le feu du
+chagrin, dit ces mots à Soumantra:
+
+«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité;
+mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je
+désire le voir.»
+
+À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit
+aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène Râma; et fais-le se
+hâter, de manière qu'il vienne au plus tôt!»
+
+Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas
+_intérieur_ de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il
+eut franchi le seuil _extérieur_, il trouva dehors les conseillers
+et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans
+l'attente.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec
+l'astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les
+choses nécessaires à la cérémonie d'un sacre. On avait préparé
+un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel
+s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes.
+On avait apporté de l'eau puisée au confluent du Gange et de
+l'Yamounâ; on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves
+sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident,
+ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait
+apporté même de l'eau recueillie dans toutes les mers.
+
+Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif; autour de leurs
+flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres
+qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et
+des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel,
+du lait, du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus
+saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées par
+une influence heureuse.
+
+On avait également préparé en vue de Râma un sceptre,
+somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur que les rayons
+de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec
+une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre
+des nuits. On avait encore exécuté pour l'assomption de Râma au
+trône paternel un vaste parasol, _emblème de royauté_. Là étaient
+réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de
+choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles,
+sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures,
+des poëtes laudateurs, vêtus d'un opulent costume, et toutes les
+espèces d'instruments, qui servent à la musique.
+
+Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées
+là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des
+conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma.
+
+«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité du
+royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande
+fête aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce héros
+doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui
+trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma,
+sans aucun doute, sera aujourd'hui même notre prince de la jeunesse.
+Oh! combien les faveurs _du ciel_ pleuvent aujourd'hui sur nous,
+puisque Râma, qui est l'amour des hommes vertueux, va désormais
+nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa
+chair!»
+
+Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra
+entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il s'en allait
+chez Râma, d'une marche pressée, afin de le ramener au palais de son
+père.
+
+Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance,
+l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des
+ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de
+pierreries, comme celui du _céleste_ époux qui mérita le choix de
+_la belle_ Çatchî.
+
+Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de
+poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés
+à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil
+sur ses paupières, célébraient à l'envi les vertus de sa royale
+personne.
+
+Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les
+foules pressées des hommes remplissaient l'étendue, il pénétra
+dans la septième, parfaitement distribuée.
+
+Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina pour saluer
+Râma, d'une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au
+soleil qui vient de naître _sur un ciel sans nuages_.
+
+«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le
+roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma,
+s'il te plaît!»
+
+À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet
+ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à
+Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour
+délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la
+couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir
+même de faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art en
+ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars
+donc sans délai; j'ai _hâte de_ voir ce maître de la terre, assis
+dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis.»
+
+À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux, lui dit Sîtâ,
+voir ton père et même avec lui ta mère.»
+
+Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit
+rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir
+le _noble_ maître. À leur aspect, il s'approcha d'eux et les
+salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'élança dans un char
+d'argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le
+fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme
+la lune sort des nuages blancs.
+
+Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains,
+Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste Râma, comme Oupéndra
+se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les
+doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ!
+halâ!» s'éleva immense, et le coeur de tous se dilata, quand on
+vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui
+possèdent un char.
+
+Il s'avançait lentement et répondait à ces foules d'hommes par
+des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup
+d'oeil, un mouvement du front, un geste de la main.
+
+Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres,
+contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui
+tenaient leur âme enchaînée avec un lien d'amour.
+
+«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché
+ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il
+possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père
+nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup
+mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le
+manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées,
+tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la couronne!»
+
+«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose
+préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher
+que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son
+fils, et que Sîtâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet
+de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le
+front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans
+le plaisir sur tes ennemis vaincus!»
+
+Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais
+du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par
+différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une
+foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune
+femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son
+âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté.
+
+ * * * * *
+
+Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie de Kêkéyî,
+et montrant la douleur peinte sur _tous les traits_ de sa figure
+desséchée par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'étant prosterné
+et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans
+tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de
+Kêkéyî.
+
+Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son
+père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua
+également ceux de Kêkéyî.
+
+À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air
+modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse
+nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il
+articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme
+bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot
+de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.
+
+Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui
+s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il
+était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût
+touché du pied un serpent.
+
+Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son
+père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif
+ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas
+continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je
+pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»
+
+Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur
+Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage:
+«Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle
+offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste
+et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait
+son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine
+d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix
+inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce
+jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à
+Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé
+par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de
+mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»
+
+Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était
+bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la
+Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans
+la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père,
+satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je
+viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour
+Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux
+conserver à ton père sa _haute renommée de_ sincérité dans les
+promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute
+sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les
+forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une
+peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ
+des _anachorètes_.»
+
+Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids
+de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant
+la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils
+étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts.
+
+Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours
+qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et
+les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour
+sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement
+savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre
+lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de
+sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime
+daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité,
+_noble_ reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?»
+
+Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur,
+ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en
+doute pas, _vaillant_ Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de
+colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans
+les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de
+ton père.»
+
+Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de
+Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution
+du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette
+exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt
+dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.
+
+À l'audition amère de ce langage horrible au coeur et d'une
+excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la
+verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se
+précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des
+bois; Râma, _dis-je_, n'en fut pas troublé et lui répondit en ces
+termes:
+
+«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet
+de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne
+suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère
+et l'âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile
+à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà
+faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de
+ma vie! Certes! exécuter l'ordre émané d'un père est supérieur
+à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je
+partirai dans le silence même de mon père, et j'habiterai les bois
+déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.
+
+«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon
+épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente!
+Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l'empire et
+soit docile au roi, _son père_. C'est là pour toi un devoir
+imprescriptible et de tous les instants.»
+
+À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses
+tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu'il perdit une
+seconde fois la connaissance.
+
+Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds
+de son père évanoui; après qu'il eut adressé le même salut aux
+pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit
+un pradakshina autour du _roi_ Daçaratha et de sa vile épouse, il
+quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout
+parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit
+l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant
+la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se
+hâtait d'aller résolûment habiter au fond des bois.
+
+Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d'elles ses
+regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la
+cérémonie du sacre, il s'éloigna lentement.
+
+Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts
+par les siens, avec les bienséances requises, et s'en alla d'un pied
+hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu'habitait sa royale mère.
+Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin
+qu'il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée
+adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un voeu, dont elle
+s'était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils
+serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d'une
+robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne
+permettait pas à son âme de s'égarer sur des objets étrangers.
+
+Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et
+lui dit ces réjouissantes paroles: «Je suis Râma!» Elle,
+aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère,
+elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante
+reconnaît son veau chéri. S'étant abordés, Râma, caressé,
+embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse
+Aditî.
+
+Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement
+et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que les Dieux, lui
+dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les
+années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont
+furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de
+ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable,
+éternelle; et, comblé d'une félicité suprême, _foulant aux pieds_
+tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes
+ancêtres!»
+
+À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes, l'âme
+quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient noyée les
+paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur
+qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse
+et de Lakshmana? Kêkéyî a demandé au roi son diadème pour
+Bharata; et mon père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un
+serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera
+l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il
+ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les forêts.
+
+«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure,
+et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de
+fruits _sauvages_.»
+
+Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ
+tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la
+malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée,
+défaillante, évanouie; et, tournant autour de l'infortunée, remise
+en pieds, les flancs battus, comme une cavale _essoufflée_, il essuya
+de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.
+
+Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante
+de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria d'une voix que ses
+larmes rendaient balbutiante: «Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses
+pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je
+ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation
+d'avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui
+seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore, n'est-il pas
+égal à cette peine, que nous cause la séparation d'avec un fils
+bien-aimé?
+
+«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père aveuglé par
+l'amour.
+
+«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la
+vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!»
+
+Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette
+mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la
+circonstance: «Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne
+enfant de Raghou, chassé par la voix d'une femme, abandonne ainsi la
+couronne et s'en aille dans un bois.
+
+«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle
+Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet
+exil au fond des bois.
+
+«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à la connaissance
+d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l'empire, dont
+tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle
+serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton
+assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre
+comme héritier du royaume?»
+
+Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée
+dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces
+bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers
+toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te
+plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur
+un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux
+du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en
+possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce
+devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies,
+Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de
+sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me
+dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu
+n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est
+impossible que je vive, privée de toi.»
+
+À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma
+répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir,
+à lui, qui était, _pour ainsi dire_, le devoir même incarné: «Il
+ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père.
+Je te prie, la tête courbée à tes pieds, _d'accepter mon excuse_;
+j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul
+qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on
+vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter
+les forêts?
+
+«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on
+se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que
+je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne
+s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.»
+
+Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ,
+il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature
+infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je
+le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus
+déchirante la flèche dont m'a percé la douleur.
+
+«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un
+seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père!
+
+«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est
+agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des
+richesses: le devoir se tient immuable.
+
+«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science
+que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs,
+conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.»
+
+Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont
+_l'amitié_ augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains
+en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à
+Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux
+accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras
+jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je
+reverrai sain et sauf tes pieds _augustes_. Que je m'en aille avec
+ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne
+céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par
+mes bonnes oeuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est
+renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour
+mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant
+ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière;
+daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter
+les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce
+congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.»
+
+Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince
+discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de
+ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre
+son coeur.
+
+Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir,
+la reine Kâauçalyâ, _sa mère_, lui tint ce discours, le coeur
+déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si
+digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur:
+
+«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne,
+écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus
+distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix
+surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par
+mes pénibles voeux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais
+un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute
+espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me
+soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil
+me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon
+ennemie, le bonheur de voir ses voeux réalisés.
+
+«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible,
+Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours
+en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à
+l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui,
+arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais
+vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi,
+mon arbre _à l'ombre délicieuse_, aux branches pleines de fruits.
+
+«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une
+femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de
+l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante
+à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes
+droits.»
+
+Alors, déployant tous ses efforts, le _vertueux_ rejeton de l'antique
+Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et
+plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement
+sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité
+ne peut aller jusqu'à m'empêcher _de lui obéir_. Daigne, reine,
+ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le
+devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans
+surajoutés à neuf années.
+
+«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé
+Içvara[12]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom
+de ton époux.
+
+[Note 12: _Le seigneur_, un des noms de Çiva.]
+
+«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta _permission_
+bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi,
+calme-toi et ne t'afflige pas.
+
+«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille
+donc pas, dans ton amour _aveugle_ pour moi, t'insurger contre
+l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre
+émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le
+mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger
+par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce
+pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À
+plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la
+soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans
+mon esprit, qui l'a conçue naturellement.
+
+«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée
+ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse
+encore _ce conseil_. Il te faut considérer Bharata comme moi-même,
+et tu dois, par affection, voir une soeur dans Kêkéyî.
+
+«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui
+a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime
+Bharata.
+
+«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en
+obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là,
+dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi
+s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du
+mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en
+cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une
+vérité?
+
+«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune
+manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien
+m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour
+l'habitation des forêts solitaires.»
+
+Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce
+Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution
+de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de
+nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.
+
+À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés
+dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes
+rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par
+les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour
+ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.»
+
+À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit
+encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une
+femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour
+maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville
+dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me
+suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il
+ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est
+_toujours_ son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux
+est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun
+doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant
+son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien
+_naturellement_. Tu obtiendras même de Bharata une vénération
+supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai
+jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment
+élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle
+sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas
+mon père d'une trop vive douleur.
+
+«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose
+de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé
+sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de
+mon absence.
+
+«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là
+continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le
+devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte
+des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent
+à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant
+ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science
+des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux
+et l'espérance de mon retour. _Oui_! c'est dans la compagnie de
+ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si
+toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.»
+
+À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait
+aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés
+de larmes:
+
+«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de
+ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront
+un jour. _Oui_! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon
+époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à
+faire. Va donc, suivi de la félicité!»
+
+Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution
+d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme;
+et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et
+se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes.
+
+ * * * * *
+
+Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son
+âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la
+consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette
+pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont
+obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement
+la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et
+maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de
+son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait
+vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma.
+
+Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs
+dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de
+confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son
+visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil
+d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du
+palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec
+respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que
+sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la
+modestie.
+
+À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla
+au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors
+son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans
+son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les
+brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que
+la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec
+l'astérisme Poushya, _influence sinistre_, qui afflige ton esprit?
+Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de
+la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage?
+Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus,
+pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton
+visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?
+Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes,
+les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te
+chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse?
+Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure _dans
+l'étude sainte_ des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel
+et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce _noble_ front
+la consécration royale?
+
+«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans
+la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de
+signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur
+les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, _nous_
+apportant la fortune et la victoire, un coursier _d'une beauté_
+non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes
+prospères?»
+
+À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de
+son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une
+fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es
+née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si
+bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi
+de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi.
+Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux
+grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé
+tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé
+en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père
+s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma
+bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester
+dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en
+aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée
+d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et
+veuille bien me donner congé.
+
+«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et
+de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus
+respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil
+ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata.
+En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les
+éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en
+présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole
+de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les
+forêts: ainsi, fais-toi un coeur inébranlable! Quand je serai parti,
+noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire,
+ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.
+
+«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un coeur sans
+partage à ma _bonne_ mère, accablée sous le poids de la vieillesse
+et par la douleur de mon exil.»
+
+Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles
+toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche
+à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent
+quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans
+l'autre vie, le fruit né des oeuvres, qui sont propres à lui-même.
+Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les
+mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père;
+chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour
+lui-même, _sans partage avec un autre_. Seule, l'épouse dévouée à
+son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je
+te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne
+voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant
+de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou,
+ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma
+résolution dernière. Si tu as _tant de_ hâte pour aller dans la
+forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant _de
+mes pieds, afin de t'ouvrir un passage_, les grandes herbes et les
+épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni
+une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route
+à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce
+_bonheur_; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui
+reste au _fond du vase_ après que l'on a bu: _emmène-moi_, héros,
+emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la
+méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à
+mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois,
+aux chars de nos Dieux, _que dis-je_? au ciel même. Accorde-moi
+cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois
+fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des
+sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois,
+heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y
+couler mes jours avec toi, que dans les palais du _bienheureux_ Indra.
+
+«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux
+racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi
+dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec
+toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées
+par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes
+d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir
+duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour
+odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel
+préféré.»
+
+À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit
+cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à
+l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton origine est de la
+plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes _à
+fond_, tu ceins la renommée _comme un diadème_: partant, il te sied
+d'écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et
+j'irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi,
+à l'ordre émané de mon père.
+
+«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas
+la force de t'y mener, par compassion même pour toi.
+
+«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes,
+conduits _par le sort_ dans leur voisinage: on est à cause d'eux en
+des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose
+affreuse!
+
+«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées
+par la sueur de rut; ils _vous_ attaquent et _vous_ tuent; ce qui fait
+du bois, mon amie, une chose affreuse!
+
+«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la
+faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois,
+mon amie, une chose affreuse!
+
+«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la
+forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce
+qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!
+
+«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d'une marche
+tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière, tantôt couchés dans
+les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et
+même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des
+fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux,
+infestés par de longs crocodiles.
+
+«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes,
+couches incommodes, que l'on a préparées de ses mains, sur le
+sein même de la terre, ô femme _si_ délicate, que l'on cherche le
+sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des
+jujubes sauvages, les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic,
+ceux du cyâmâka[13], le riz né sans culture ou le fruit amer du
+tiktaka[14] à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait
+provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive
+que les anachorètes de leurs solitudes s'y trouvent réduits à
+passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture.
+Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec
+l'écorce des arbres; on est contraint de tordre _sans art_ ses
+cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé
+sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres
+desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le
+séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!
+
+[Note 13: _Panicum frumentaceum_.]
+
+[Note 14: _Trichosantes dioeca_.]
+
+«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là
+pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence,
+qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant
+suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes voeux et tes
+mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts?
+Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et
+la chaleur du soleil, ton _corps si frêle_ épuisé de jeûnes et de
+pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble
+à mes souffrances.
+
+«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon
+coeur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus
+éloignée de ma _pensée_!»
+
+À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme
+si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les
+yeux baignés de pleurs:
+
+«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces
+paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le
+visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement
+pour toi, _cher_ et noble époux, les montre à mes yeux comme autant
+d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de
+m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient
+tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur
+_naturellement_ des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres
+bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois.
+Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force
+de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là _d'ailleurs_ vaut
+mieux pour moi que vivre ici!
+
+«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des
+brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont
+dit ces hommes véridiques, ton sort, _jeune_ Sîtâ, est d'habiter
+_quelque jour_ une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les
+devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter
+dans mon coeur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.
+
+«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa
+vérité.
+
+«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter
+les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans
+un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, _noble_
+Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est
+mon _brûlant_ désir.
+
+«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que
+j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je
+touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en
+doute pas!»
+
+À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne
+au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à
+la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le
+désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes.
+
+Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée,
+Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil;
+mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa
+la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les
+peines semées dans un séjour au milieu des bois.
+
+La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses
+yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée
+couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses
+pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses
+pour la consoler:
+
+«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux
+traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés
+tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te
+défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais
+m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante.
+Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage,
+t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au
+sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu
+ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu
+des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de
+répudier sa gloire.
+
+«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire
+toujours ce qui est agréable à ton _coeur_, ô femme digne de tous
+les respects!
+
+«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes
+vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre
+assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à
+qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi
+Djanaka!»
+
+Joyeuse et au comble de ses voeux, l'illustre dame, obéissant à
+l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à
+distribuer aux _plus_ sages des brahmes les vêtements _superbes_, les
+_magnifiques_ parures et toutes les richesses.
+
+Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux
+vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole,
+il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami;
+je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te
+dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois:
+en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant
+fardeau.»
+
+Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage
+noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il
+tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement
+avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet
+homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des
+bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?»
+
+Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné,
+la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes
+ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui
+soutiendra _nos mères_, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre
+femme? Ce monarque des hommes, qui versait _à pleines mains_ ses
+grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les
+mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé
+sous le pouvoir d'_un autre_ amour. Un jour, enivrée par les fumées
+de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera
+sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout
+et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici
+jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais
+moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins
+difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»
+
+Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les
+hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains
+et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible
+à Kâauçalyâ d'entretenir, _pour sa défense_, plusieurs milliers
+d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages
+furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par
+considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer
+nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à
+protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.
+
+«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement
+dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable
+à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!»
+
+Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «_Eh bien_! fils de
+Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de tes amis.»
+
+ * * * * *
+
+Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut donné
+aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments,
+_c'est-à-dire la bêche et le panier_; puis, sortant de son palais
+avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste père. Il était
+accompagné de son épouse et de son frère.
+
+Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les
+habitants de la cité montent de tous les côtés sur le faîte des
+maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute
+couverte de campagnards, on n'eût pas trouvé un seul espace vide,
+tant était grand alors cet amour du peuple, accourant saluer à son
+départ ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'_auguste
+prince_ marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ même, alors,
+saisis de tristesse, leur âme s'épancha en divers discours: «Le
+voilà, suivi par Lakshmana seul avec Sîtâ, ce héros, dans les
+marches duquel une puissante armée, divisée en quatre corps, allait
+toujours devant et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie,
+dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que son père
+fausse une parole donnée, et cependant il a goûté la saveur exquise
+du pouvoir et du plaisir!
+
+«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent dans l'air
+ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée maintenant à tous les
+regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid
+vont effacer toute la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage
+aux charmantes couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute,
+l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il
+bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé!
+
+«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux,
+nos siéges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du
+roi, embrassons une infortune égale à son malheur.
+
+«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit désormais notre
+cité! Que cette ville, abandonnée par nous, soit réduite à l'état
+d'une forêt! _oui_, notre ville sera maintenant où doit habiter ce
+héros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux,
+éléphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez
+habiter ce que nous abandonnons!»
+
+Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude
+affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous l'extérieur du
+contentement, allait donc ainsi, désirant voir son père et comme
+impatient d'assurer à la promesse du monarque toute sa vérité.
+
+Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son épouse et de
+Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrême
+douleur, employait ses moments à gémir.
+
+Alors Soumantra se présenta devant le maître de la terre, et,
+joignant ses mains, lui dit ces mots, le coeur vivement affligé:
+«Râma, qui a distribué ses richesses aux brahmes et pourvu à la
+subsistance de ses domestiques; lui-même, qui, la tête inclinée,
+a reçu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour
+les forêts; ce prince, accompagné de Lakshmana, son frère, et de
+Sîtâ, son épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les
+rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumière,
+est venu voir ici tes pieds _augustes_; reçois-le en ta présence,
+s'il te plaît!»
+
+Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air, poussa de
+brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il répondit ainsi:
+
+«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes épouses, je veux
+recevoir, entouré d'elles, ce digne sang de Raghou!»
+
+À ces mots, Soumantra de courir au gynoecée, où il tint ce langage:
+«Le roi vous mande auprès de lui, nobles dames; venez là sans
+tarder!» Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre
+envoyé par leur époux, s'empressent d'aller voir le gémissant
+monarque.
+
+Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de sept cents,
+toutes charmantes, toutes richement parées, vinrent donc visiter leur
+époux, qui se trouvait alors en compagnie de Kêkéyî.
+
+Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et
+les voyant arrivées toutes, sans exception: «Soumantra, fit-il,
+adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans
+délai!»
+
+Du _plus_ loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes, le roi
+s'élança du trône où il était assis, environné de ses femmes:
+«Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le monarque affligé, qui
+s'en alla vite à lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son
+émotion, il tomba avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils.
+Râma, vivement touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le
+reçut dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait
+sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il releva
+doucement son père; et, secondé par Lakshmana, aidé même par
+Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans son trône. Ensuite, _le
+voilà_ qui _s'empresse_ de rafraîchir avec un éventail le visage du
+roi sans connaissance.
+
+Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi;
+mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance; et
+Râma, joignant ses mains, dit au monarque, plongé dans une mer de
+tristesse:
+
+«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre
+seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars à l'instant
+pour habiter les forêts. Daigne aussi, maître de la terre, donner
+congé à Lakshmana comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car
+tous deux, refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution
+qu'ils avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts.
+Veuille donc bien nous donner congé à tous les trois.»
+
+Quand le maître de la terre eut connu que le désir de prendre congé
+avait conduit Râma dans son palais, il fixa le regard d'une âme
+consternée sur lui et dit, ses yeux noyés de larmes:
+
+«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et
+prendre toi-même les rênes du royaume.»
+
+À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent
+religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui
+répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un
+père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous
+mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi,
+ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a
+prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta
+parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois
+encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres
+années.»
+
+À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait
+étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que
+ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette
+ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y
+du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible
+de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et
+par moi!»
+
+À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes:
+«Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les
+forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon
+égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne
+nous lier ensemble au devoir: _oui_, veuille bien, ô toi, qui donnes
+l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je
+te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon
+que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir
+maintenant par amitié pour moi!»
+
+À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force,
+le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi
+Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va
+une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et
+les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même
+cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi _quelques_ mets
+délicieux et _savouré le plaisir de_ mes richesses; quand tu auras
+consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, _eh bien_! tu
+partiras.»
+
+Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et
+répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de
+ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me
+donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert
+le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que
+m'abstenir jusqu'à demain.
+
+«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne, avec
+ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté,
+j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre,
+à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses
+frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses
+forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince,
+mon coeur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie,
+dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes
+ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta
+séparation d'avec moi!»
+
+Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda
+son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs
+et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de
+cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée
+en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses.
+Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit
+affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on
+en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville
+dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous
+ses désirs comblés au fond même des bois!»
+
+Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de
+Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et
+d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage
+sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque:
+«Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une
+foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras
+un roi menteur!»
+
+Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau
+avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme
+inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi
+donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui
+porte un fardeau si lourd et même insoutenable!»
+
+À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec
+ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis
+Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même,
+son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes
+Raghouides!»
+
+«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit,
+il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la
+tête.
+
+Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha
+et qui jouissait de la plus haute estime auprès du _puissant_ roi,
+s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de
+moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut
+rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé
+d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants
+des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà,
+_reine_, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En
+butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au
+monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas
+seul ou bien nous tous!»
+
+«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots,
+les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel
+méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette
+eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!»
+
+«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui
+voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et
+le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut
+renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison
+a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?»
+
+Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix,
+que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce
+à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner
+Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette
+couronne avec _ton_ Bharata!»
+
+Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et,
+s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette
+femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes.
+
+Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin
+tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de
+Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana,
+dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce
+vile sous les yeux de son père.
+
+À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait
+Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette
+robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille
+du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son
+époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante
+comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.
+
+Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés
+par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas:
+«Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour
+de moi ces vêtements d'écorce?»
+
+À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement.
+La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer,
+car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il
+fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette
+écorce vile, comme une _mendiante_ sans appui, celle qui avait pour
+appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des
+cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la
+honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh!
+la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en
+fut complètement brisée par la douleur.
+
+Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son
+épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché,
+la grâce que tu m'as demandée, c'est que Râma seul fût exilé, et
+non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka.
+
+«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la
+conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces
+vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta
+famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec
+l'écorce et l'herbe sauvage!»
+
+À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler ainsi,
+Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de
+partir aussitôt pour les forêts: «O roi, versé dans la science
+de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement
+dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d'un naturel
+généreux et d'un âge avancé, est profondément submergée, par
+cette inattendue séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse.
+L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la
+consoler, _ta plus haute_ considération. Daigne, par amitié pour
+moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant,
+que, défendue par toi, son protecteur _légal_, elle n'ait point à
+subir de persécutions.»
+
+À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait déjà en
+lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes
+ses femmes.
+
+«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères
+affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon
+fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc
+mourir, ô mon ami, avant l'heure fixée par le Destin, puisque la
+mort ne m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!»
+
+À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans
+l'évanouissement.
+
+Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à
+Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester,
+sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce
+héros, qui t'est _si_ dévoué. Il te faut en outre apporter la plus
+grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts
+sont couvertes.»
+
+Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu
+des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le
+devoir, lui, pour qui le devoir n'était pas une science ignorée:
+«Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l'égard de Sîtâ?
+
+«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre.
+En effet, il m'est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu'au sage
+d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en
+main, d'où peut venir un danger pour moi? _D'aucun être_, pas même
+de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois
+pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des
+forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse!»
+
+Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva
+et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le
+devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles
+mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage:
+«Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention,
+soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous,
+moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon.»
+
+Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes
+ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme
+de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui
+résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins
+et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les
+sons perçants, qui jaillissent du malheur.
+
+Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son
+fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser
+d'amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce
+discours:
+
+«Il est _cinq devoirs_, bien dignes de votre famille: ce sont la
+défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la pénitence
+et l'abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma,
+c'est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-même;
+pense que la forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta
+volonté!»
+
+Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on
+voit Mâtali s'avancer vers Indra, _son maître_: «Honneur à toi,
+fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi
+qu'attend ce grand char attelé.
+
+«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.»
+
+À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse,
+_se prépare à_ monter dans ce char magnifique avec Lakshmana.
+Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces
+d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le
+panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le
+cocher du roi y plaça encore une cruche de terre.
+
+Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces _nobles
+compagnons d'exil_. Ensuite, ayant jeté le regard d'une âme
+consternée sur les deux frères assis auprès de la _belle jeune_
+femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur
+le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher.
+
+«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules du peuple.
+
+«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous
+désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la
+lune.
+
+«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout,
+s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu
+des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un coeur
+de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé,
+quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des
+forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à
+la taille menue, qui s'attache aux pas de son époux comme l'ombre
+suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, _car_ tu
+satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné,
+que tu aimes, sur la route, où l'entraîne l'amour de son devoir.»
+
+Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses
+femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait
+à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l'infortuné!
+soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les
+noeuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi
+à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était
+dû, il se mit à presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne
+put, comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir
+ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur.
+
+«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana! tourne
+les yeux vers moi!» C'est en jetant ces lamentations, que le roi et
+la reine couraient après le char.
+
+«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!» disait au
+cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle
+d'un homme entre la terre et le ciel, _qui ne sait trop s'il doit
+monter ou descendre_. «Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui
+diras: «Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est
+la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra.
+
+Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu la pensée
+du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et
+poussa les chevaux.
+
+ * * * * *
+
+Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux,
+tant qu'il put encore apercevoir la forme _vague_ de ce fils qui
+marchait vers son exil.
+
+Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il
+supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée
+entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont
+le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses
+yeux, marchèrent _comme_ pas à pas avec lui. Mais, quand le roi,
+maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré
+de chagrin, il tomba sur la terre.
+
+Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint
+à gauche, toute pleine de sa tendresse _satisfaite_ pour son fils
+Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de
+modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans
+sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: «Kêkéyî, ne touche
+point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je
+ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus
+en toi mon épouse!
+
+«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi
+le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons
+funèbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!»
+
+Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa
+douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui
+fit reprendre le chemin de son palais.
+
+Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: «Que
+l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement de Kâauçalyâ,
+mère de _mon fils_ Râma!»
+
+À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le
+roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta
+sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta
+pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant
+ses bras au ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu
+m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te
+verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton
+arrêt! mais, _hélas_! moi, je ne te verrai pas!...
+
+«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma,
+et n'est pas revenue encore à l'instant même.»
+
+La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'où sa
+pensée ne cessait de suivre _son bien-aimé_ Râma: elle entra dans
+cette couche, _près de son époux_, elle, de qui la douleur avait
+tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en
+lamentations d'une manière pitoyable.
+
+ * * * * *
+
+Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui,
+magnanime et fort comme la vérité, s'avançait vers les bois qu'il
+devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas
+avec la foule de ses amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils
+continuèrent d'accompagner Râma dans sa route.
+
+Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant
+de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidèles sujets, Râma
+leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres
+fils: «Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de
+Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et
+l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l'on est
+encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable
+à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et
+cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agréables.»
+
+Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de
+larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière
+lui, enchaînés par ses vertus.
+
+Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une halte sur
+le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit
+ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici près d'arriver, mon
+beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu
+des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te
+désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire,
+abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs
+noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous
+sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans
+ses différentes espèces de fruits sauvages.»
+
+Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à
+Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger.»
+
+Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil
+arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une
+abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux.
+
+Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le
+noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prépara de ses mains,
+aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand
+celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha
+avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord
+de la rivière.
+
+Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit
+les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma
+fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant
+levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à
+son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces
+habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que
+nous à coeur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi
+tranquillement que sous leurs toits.
+
+«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char
+et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les
+habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant
+plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits
+à chercher un lit au pied des arbres.»
+
+Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant
+ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros
+plein de sagesse; montons sans délai sur le char!»
+
+Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siége, conducteur du
+char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers!
+Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton
+char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle
+attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du
+notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»
+
+À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre,
+il _alla_, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.
+
+Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons
+_d'exil_, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux
+longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les
+tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans
+une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect
+délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant
+réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient
+le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a
+repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en
+revinrent eux-mêmes à la ville.
+
+
+Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la
+Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste,
+très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont
+les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins,
+dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de
+cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont
+Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux
+purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par
+où l'on atteint de la terre aux portes du ciel.
+
+Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards
+sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons
+halte ici aujourd'hui. En effet, voici, _pour nous abriter_, non loin
+du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et
+de jeunes pousses: demeurons _cette nuit_ ici même, conducteur!»
+«Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait
+avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton
+d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux,
+descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment
+Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses
+excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble
+Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre.
+
+«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, _lui dit-il_, un prince
+équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des
+Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma,
+le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est
+accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses
+parents.»
+
+Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui
+s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le
+roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que
+ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je
+fasse pour toi?»
+
+À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne
+manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta
+majesté.»
+
+Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à
+pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise,
+Râma lui tint ce langage:
+
+«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en
+soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse
+recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et
+l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute
+ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète
+_enfin_ et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes
+sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre
+chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.--Car c'est
+l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je
+comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles
+coursiers.»
+
+Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se
+hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!»
+
+Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière
+usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que
+Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les
+pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint
+à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.
+
+La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché _sur la dure_, coula
+doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi
+Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté
+de la vie que ses plaisirs.
+
+Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui
+veillait, sans fermer l'oeil un instant, sur le sommeil de son frère:
+«Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien
+cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
+
+«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté
+de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit
+à la garde du _généreux_ Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme
+sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela
+en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la
+vérité!»
+
+«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans
+crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que
+la pensée qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut céder au
+sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me
+seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché
+par terre avec Sîtâ?
+
+«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui
+devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux,
+ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de
+pénitences, au prix même de plusieurs grands voeux, le seul fils du
+roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de
+son père!
+
+«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas
+longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera
+bientôt veuve!
+
+«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à
+l'heureux Bharata, _à lui, resté seul_, d'honorer mon vieux père
+avec toutes les cérémonies funèbres?
+
+«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la
+capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours
+délicieuses, où l'on aime à rester _indolemment_; cette ville,
+encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de
+promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités,
+embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de
+fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande
+cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des
+instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les
+files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite
+confusément un peuple florissant et joyeux!
+
+«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer
+nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si
+pieux observateur de la foi donnée!»
+
+Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma,
+le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana,
+son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du
+jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet
+oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des
+éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de
+traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»
+
+Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée
+de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher
+Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite,
+après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché
+les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les
+deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la
+Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma:
+«Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste
+jeune homme, bien instruit sur le devoir.»
+
+«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du
+char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»
+
+À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince
+anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces
+mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau,
+que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans
+la barque _ma chère_ pénitente Sîtâ.»
+
+Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et
+d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable:
+il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de
+lui-même dans l'esquif _amarré_. Après lui s'embarqua son frère
+aîné, le magnanime ermite.
+
+Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses
+ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le
+Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre
+bord!»
+
+À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux
+héroïques frères.
+
+Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent
+de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la
+Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros,
+de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète,
+se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son
+épouse.
+
+_Mais d'abord_ ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint
+ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en
+avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi,
+par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que
+ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu
+des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des
+sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard
+vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères,
+l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais,
+quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de
+n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là,
+remportant avec eux leur amour.
+
+Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et,
+promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur
+des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore
+vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où
+l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il
+eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de
+plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil
+commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du
+saint confluent s'élever cette fumée, _comme le_ drapeau d'un feu
+sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète.
+Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où
+l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand
+bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux
+rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut
+être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois
+pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres,
+comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.»
+
+Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc
+en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de
+l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja.
+
+Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de
+l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes,
+effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir
+de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma
+s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana.
+
+L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se
+présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans
+l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes,
+avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire,
+qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses
+oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux
+même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur
+l'arrivée du jeune prince et le félicita.
+
+L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes:
+«Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle
+Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha;
+c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux
+pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la
+pénitence.
+
+«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ:
+ferme dans les voeux qu'il a prononcés, _comme kshatrya_, il me suit
+de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa
+voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint
+anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y
+feront toute ma nourriture.»
+
+À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la
+vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de
+l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un
+siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager
+son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient
+la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut
+reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux
+_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: «_Je remercie_
+la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon
+ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif,
+auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux,
+fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint
+confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma,
+si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en
+commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.»
+
+Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète:
+«Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter
+ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est
+à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul
+doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation
+ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt
+déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré
+de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste
+Vidéhaine.»
+
+Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja
+réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en
+ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne,
+fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos
+répètent les cris des golângoulas[15]. Cette retraite sainte,
+fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages
+et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu
+peux demeurer là.
+
+[Note 15: C'est-à-dire, _singes à queue de vache_.]
+
+«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la
+félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui
+viennent de la vertu.»
+
+Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses
+histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la
+sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé
+récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant
+le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence
+au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces
+lieux en toute assurance.
+
+«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les
+échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des
+paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres
+d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_
+poser ton habitation.»
+
+Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le
+sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint _dans son ermitage_. Quand
+l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que
+l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, _est comme une eau limpide,
+qui_ lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière
+Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords
+de la Kâlindi[16].
+
+[Note 16: Un des noms donnés à l'Yamounâ.]
+
+Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous
+nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras
+et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme
+une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la
+frêle embarcation.
+
+Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette
+rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de
+vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres
+enfants de ses rivages.
+
+Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus
+d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et
+d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées.
+
+Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du
+Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ:
+«Sîtâ, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison
+froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du
+fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le
+long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée
+de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces
+bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et
+tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits.
+Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible
+de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à
+ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis!
+
+«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî,
+la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés
+avec une multitude de fleurs!»
+
+Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve
+Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par
+une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire,
+environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques
+frères, se construisent un ermitage.
+
+Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et
+rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. _Fichées
+dans la terre et_ rattachées l'une à l'autre avec des lianes
+épandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment
+bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent
+le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite
+nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille
+charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage
+édifié, Râma dit à Lakshmana:
+
+«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans
+tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet
+sacré.»
+
+À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle
+noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier
+parfaitement.
+
+Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous
+deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec
+des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice.
+Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son
+beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint
+enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta
+délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il
+était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par
+les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu
+desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les
+espèces.
+
+ * * * * *
+
+Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux
+pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il
+arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes
+d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors
+éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle
+semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!
+
+Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à
+_l'envi_ par centaines de mille derrière son véhicule _poudreux_, en
+lui jetant cette question: «Où est Râma?»
+
+«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords
+du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la
+ville.»
+
+À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux
+baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous
+sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit
+courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il
+faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après
+qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,
+joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment
+pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore
+le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes
+parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle
+chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?»
+Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui
+évitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi
+les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient:
+«Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»
+
+Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces
+paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le
+roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son
+char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais
+dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une
+cour noyée dans la douleur.
+
+Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui
+s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout
+couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma?
+dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne
+enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une
+extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que
+le sol même pour unique siége? Ou comment dormira-t-il à _ciel nu_
+dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma
+à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me
+fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux?
+Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien
+omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est
+parti de ces lieux pour habiter les forêts.»
+
+Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi,
+mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements
+depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:
+
+«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ
+et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent
+traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le
+confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai,
+voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes
+et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.
+
+«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de
+mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici,
+prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.
+
+«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres
+mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et
+les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour
+l'infortune de Râma.--Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer
+avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus,
+dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes
+fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux
+sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient
+d'errer çà et là _sous les ombrages_; toute la forêt, comme en
+deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.
+
+«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité,
+parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne
+s'afflige pour ton fils!
+
+«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices,
+cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre
+son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes
+tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins,
+elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»
+
+Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore
+de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son
+esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps
+d'où s'est retiré le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince
+gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il
+gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait
+sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids
+beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.
+
+ * * * * *
+
+Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana
+pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans
+une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque
+semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité
+enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une
+éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque
+fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande
+faute, qu'il avait commise au temps passé.
+
+À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes:
+«Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec
+attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise,
+noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte
+la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses,
+n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le
+mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.
+
+«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme,
+fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à
+percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement,
+il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action
+coupable a mûri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_,
+comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé
+qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours
+passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel
+homme boirait un poison.
+
+«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore
+moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la
+saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.
+
+«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi
+au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord,
+était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des
+nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les
+cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée
+des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs
+flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop
+étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein
+des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se
+jouaient le paon et le coucou radié.
+
+«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière,
+j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon
+arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai
+de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où
+m'attirait le désir de tirer sur une bête, _sans la voir_, à son
+bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là,
+je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en
+main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant
+la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une
+flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait
+de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal
+venu au bord des eaux.
+
+«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer
+entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se
+remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un
+éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante,
+bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le
+Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.
+
+«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une
+voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je
+suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un
+ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son
+dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans
+le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une
+flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va
+pénétrer, à travers le coeur expiré de son fils, dans le sein
+même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments
+sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la
+déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père
+et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles,
+chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après
+mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au
+coeur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux
+et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions _innocemment_ ici de
+racines, de fruits et d'herbes?»
+
+«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et
+tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai
+échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai
+vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune
+infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes.
+Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux
+sur moi, _non moins_ infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il
+eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle
+offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, _solitaire_, habitant
+des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je
+voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes
+jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant,
+ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué
+par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon
+père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu
+aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science
+sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque
+mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et
+même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance
+où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui
+ne peut sauver à _ses côtés_ un autre arbre que sape la hache _du
+bûcheron_. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et
+raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te
+consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu
+vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et
+fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire!
+Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact
+brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon
+coeur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la
+mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je
+ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le
+meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui
+habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.»
+
+«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé
+d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de
+cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé
+de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par
+l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême
+abattement.--Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais
+avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie,
+cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant.
+Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de
+l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui
+s'échappait en _douloureux_ sanglots, se convulsa un instant, roula
+hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.
+
+«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler
+d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme
+entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse
+tombé dans une calamité sans rivage.
+
+«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et
+semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai
+vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards
+infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît et pareils à
+deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux
+vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés
+dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux
+sa présence! _Tel_ je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir
+dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du
+crime si grand que j'avais commis par ignorance.
+
+«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète
+m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon
+fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es
+bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon
+fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou
+même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus
+désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied
+de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
+c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu
+pas?»
+
+«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui
+le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je
+lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de
+sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier,
+mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un
+kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens
+chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur
+à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon
+arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes
+fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de
+les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui
+s'emplissait vint frapper mon oreille: _je dirigeai une flèche sur ce
+bruit_ et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux
+pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le coeur, je courus
+tout tremblant au lieu _d'où ils parlaient_, et je vis un jeune
+pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis
+de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, _sans
+la voir_, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux
+cette flèche de fer, dont, _hélas_! fut blessé ton fils. Après que
+j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla
+au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de
+vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que
+j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les
+conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta
+colère.»
+
+«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié;
+mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la
+respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains
+humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action,
+tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple
+même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu
+d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité,
+tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût
+bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est
+fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le
+paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes
+ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais.
+Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que
+tu n'as point cessé d'être: en effet, _dans l'autre cas_, la
+race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en
+faudrait que tu vécusses toi-même!
+
+«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet
+enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma
+cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre,
+si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la
+dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps
+de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars,
+ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»
+
+«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément
+affligés, à ce lieu _funèbre_, où je fis toucher à l'anachorète,
+comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à
+soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur
+lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent
+tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa
+langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière
+la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher
+son jeune veau:
+
+«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que
+la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste
+enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser
+maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce
+que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»
+
+«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur,
+tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en
+touchant çà et là ses membres glacés:
+
+«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère?
+lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans
+tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire
+une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir _égal au
+tien_, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui,
+mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous
+deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim?
+Et cette pénitente, aveugle, courbée sous le faix des années, la
+mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force
+s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis
+seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux:
+demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps
+le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui,
+le souffle de notre vie dans la mort: _oui_, la sentence, auguste
+enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil[17], je
+mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes
+pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais
+l'aumône à mon fils!»
+
+[Note 17: Vivaswat, le soleil, père d'Yama.]
+
+«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le
+bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds
+dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une
+sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent
+pas _dans le cercle des transmigrations_, comme il est vrai, mon fils,
+que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le
+mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des
+sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de
+gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!
+
+«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu
+entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces
+rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes
+ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors
+des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes
+généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des
+aliments et donnent même de la terre _aux deux fois nés_! Va, mon
+fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont
+ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est
+la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans
+une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition
+inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent
+des ruisseaux de miel.»
+
+«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé
+ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme
+consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils.
+Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique
+char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à
+ses vieux parents:
+
+«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos
+saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, _sans mélange_
+et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront
+elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon
+sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un
+trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.»
+
+«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin,
+lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté
+suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je
+me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait
+d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en
+l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:
+
+«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans
+la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la
+gloire est célèbre _en tous lieux_? Il n'existait pas d'inimitié
+entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ:
+pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une
+même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon
+fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas:
+mais écoute-moi bien!
+
+«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant
+supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même,
+à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de
+tes vains désirs!
+
+«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de
+temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de
+son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme
+s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets
+_inconsolables_ pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma
+vie.
+
+«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de
+s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui
+hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si
+j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à
+toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie.
+Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme
+brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt
+les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux
+qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de
+leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient
+du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui
+verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à
+son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!
+
+«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma,
+semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux
+dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux
+les hommes qui verront la face _auguste_ de mon fils, dont la douce
+haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans
+l'automne!»
+
+Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du
+monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie
+s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser,
+à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon
+fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi
+des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter,
+souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé
+par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque,
+étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de
+Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au
+milieu de sa carrière.
+
+ * * * * *
+
+Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se
+fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne
+voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui
+la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit
+de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de
+son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée
+l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, _réveilleurs_
+officiels du roi, se répandirent autour _de sa chambre_.
+
+Aussitôt, dans le gynoecée, à ces voix des chantres, des
+panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent
+précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses
+femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices
+respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités,
+près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant
+des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur,
+s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés
+dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher
+pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait
+exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant
+donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent
+toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le
+soleil monter sur l'horizon _avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa
+lumière_.
+
+Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du
+sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après
+le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde
+inquiétude.--Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles
+s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve.
+Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur
+n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se
+changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes
+à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas,
+seigneur! tu n'es plus!»
+
+À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies
+se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles;
+hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se
+lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine,
+elles s'approchent du monarque.
+
+Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout
+abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense
+douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de
+tous côtés les femmes du gynoecée se remirent de groupe en groupe
+à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées.
+Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées
+du gynoecée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes
+parts.
+
+Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs
+gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du
+monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect
+des siéges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés
+de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, _comme une
+flèche_, dans cette royale maison.
+
+Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec
+les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la
+circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de
+Koçala dans une drôni[18], que le sésame avait rempli de son huile,
+il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment
+fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux
+sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En
+effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque
+en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le
+corps inanimé du souverain.
+
+[Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.]
+
+Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la
+prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha,
+Djayanta, et dit à ces trois messagers:
+
+«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève
+le palais du roi _des Kékéyains_; et là, dépouillant vos airs
+affligés, il vous faut parler à Bharata _comme_ d'après un ordre
+même de son père. «Ton père, _lui direz-vous_, et tous les
+ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles:
+«Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême
+importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien
+de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même
+là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au
+ciel.»
+
+Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par
+Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une
+vitesse soutenue par la vigueur.
+
+Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent
+des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect
+de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher,
+la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des
+mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa
+splendeur est comme effacée.
+
+«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles:
+d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui
+agite maintenant tout mon corps?»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra
+dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à
+sa personne les gardes et les concierges des portes.
+
+Quand il vit, _dans son intérieur_, cette noble ville, souillée dans
+ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine
+d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues,
+ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé
+de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme
+et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale
+cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête
+courbée sous le poids de son _triste_ pressentiment.
+
+Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et
+semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et,
+comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi,
+Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa
+mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança
+précipitamment de son siége, les yeux épanouis par la joie. Entré
+d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant
+Bharata, courbant la tête, prit ses pieds _avec respect_. Elle,
+à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils
+étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de
+lui adresser les questions suivantes:
+
+«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la
+ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu
+même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que
+_mon frère_ Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la
+famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces
+questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta
+rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.
+
+«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le
+père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou
+aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son
+amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout
+dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé
+par les messagers envoyés du roi, _mon père_! Mais daigne maintenant
+répondre aux demandes que je désire t'adresser.
+
+«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte
+de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans
+gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce
+murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue
+royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi
+n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté
+serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?»
+
+À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec
+ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait
+l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le
+grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé
+dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes oeuvres.»
+
+À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes
+horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre
+sapé au tronc.
+
+«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car
+les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les
+effets du chagrin, ne s'abandonnent point _ainsi_ aux gémissements.
+Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la
+terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses
+et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha,
+_ton père_, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité,
+s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon
+fils, à déplorer sa fortune.»
+
+Elle dit: à ces mots déchirants de Kêkéyî, Bharata, dans
+une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles à sa mère:
+«Peut-être, _me disais-je_, le roi va-t-il sacrer _le vaillant_
+Râma: peut-être va-t-il célébrer un sacrifice:» telles étaient
+les espérances dont se berçait mon esprit et qui me faisaient
+accourir en toute hâte.
+
+«--Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse
+arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana, qui avez pu environner mon
+père de vos tendres soins!
+
+«--Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour mon bien le
+plus excellent des sages, Daçaratha, mon père?»
+
+Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata:
+«Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement; et,
+ce récit fait, prends garde, ô toi qui donnes l'honneur, de
+t'abandonner au désespoir. Écoute de quelle manière, ayant quitté
+la vie, ton père, la justice elle-même incarnée, s'en est allé
+dans le ciel: je vais te raconter en même temps ce que ton père
+a dit: «Ah! mon fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon
+fils!» et, quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est
+alors que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au
+ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut la
+dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Râma de
+retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana, une fois expiré le
+temps convenu!»
+
+À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune déchirait
+comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mère: «Où Râma
+demeure-t-il maintenant? s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et
+pourquoi s'est-il retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine
+et Lakshmana ont-ils suivi Râma dans les forêts?»
+
+À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus horrible
+encore, bas, odieux même, tout en croyant ne dire à son fils qu'une
+chose agréable: «Couvert d'un valkala pour vêtement, accompagné
+de sa Vidéhaine, et suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans
+les bois sur l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire
+exiler ce frère, _ton rival_, au sein des forêts. «Quand ton père
+l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à cause de son fils,
+quitta ce monde pour le ciel.»
+
+À ces mots, Bharata, soupçonnant _malgré lui_ un crime dans une
+telle mère, Bharata, qui aspirait de tous ses désirs à la pureté
+de sa famille, se mit à l'interroger en ces termes: «Râma, tout
+sage qu'il est, n'aurait-il point usurpé le bien des brahmes? Ce
+digne frère n'aurait-il pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre;
+offense, pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils plus
+cher à ses yeux que la vie même!»
+
+Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant son action
+et s'en glorifiant même avec une légèreté de femme, répondit à
+Bharata: «Il n'a point enlevé le bien des brahmes; il n'a maltraité
+qui que ce soit.
+
+«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement à
+son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils aîné comme
+associé à sa couronne.
+
+«_Mais_, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le monarque
+avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste souverain
+_d'abandonner ce dessein_ et de reporter sur ta _noble tête_
+l'onction royale qu'il destinait à Râma. J'ai demandé au roi l'exil
+de Râma dans les forêts pendant neuf ans ajoutés à cinq années,
+et ton père a banni Râma hors de la ville.
+
+«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma
+peine; remplis, _terrible_ immolateur de tes ennemis, remplis de joie
+le coeur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite
+les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté
+les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer
+aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui
+t'appartient!»
+
+Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux
+frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit
+à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au
+blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu,
+Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais
+de mal à personne.
+
+«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir _impatient_ du trône,
+aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi
+dans ta chute?
+
+«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle
+injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également
+tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil!
+
+«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre
+monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans
+les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux!
+Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du
+royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés,
+quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon
+père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux,
+qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?»
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de
+l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers
+s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un
+souverain qui, _vivant_, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette
+_illustre_ assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait
+affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu
+sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.
+
+Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de
+Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec
+la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans
+l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit
+nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la
+science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton
+coeur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les
+obsèques de ton père. _Oui_! il a fini comme un être sans appui,
+ce _vigoureux_ appui du monde, ton père, juste comme la justice
+elle-même. _Alors_, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il
+pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous
+avons déposé le corps du feu _roi_, ton père, dans un vaisseau
+d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses
+royales obsèques.
+
+«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit
+faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha;
+nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te
+sied donc pas!»
+
+À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes
+intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore,
+lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi,
+_pieux_ ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte.
+L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais
+conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément
+de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois
+il est possible que mon coeur n'éclate point à cet heure en
+mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père,
+_hélas_! privé de la vie.»
+
+Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata
+vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son
+père _gisant ainsi_ la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta
+ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût
+dit un homme, de qui l'âme s'est échappée.
+
+Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers
+son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme
+s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me
+voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna
+m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta
+majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant
+toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de
+quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu
+me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton
+amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole
+à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi;
+regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.
+
+«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre!
+Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais
+infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une
+vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi!
+Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils
+auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les
+eût amenés dans ces lieux!
+
+«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi
+des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment
+quelque chose.»
+
+Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les
+épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde
+affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent
+la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours
+au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas
+aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être
+plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit
+calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection
+_désolée_, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces
+larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le
+Swarga?»
+
+À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir,
+Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en
+partage, secoua ce _trop vif_ chagrin et répondit en ces termes:
+«Cet amour si fort de mon coeur à l'égard de mon père me trouble
+en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les
+sages conseils de vos saintetés, mes _vénérables_ institutrices,
+je dépose mon chagrin et je vais célébrer, _comme il faut_, les
+obsèques de mon père.»
+
+ * * * * *
+
+Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes _de la cour_ et les bardes
+_officiels_ de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses
+louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus
+à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait
+résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts.
+Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait,
+pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans
+le trouble du chagrin.
+
+Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces
+réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à
+Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî
+a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans
+tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance
+avait mise au front de mon père, _flotte incertaine_ maintenant
+qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre,
+jouet _du vent et_ des flots.»
+
+Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut
+monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à
+tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des
+choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la
+ville et tes sujets du plus haut rang.
+
+«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur,
+aucune perte du temps!
+
+«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là;
+enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis,
+emmène-le promptement hors de ces lieux.»
+
+Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur,
+contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais
+alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la
+fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Océan.
+
+Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le
+corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l'_auguste
+défunt_ tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur
+les restes de son père, qu'il parfuma avec les émanations d'un
+encens divin; puis il répandit _à pleines mains_ autour d'eux
+par tous les côtés des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il
+souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé,
+tout en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon roi! Il
+s'en ira _donc en cendres vaines_!» Au milieu de ses pleurs et sur un
+signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil,
+qu'ils emportèrent aussitôt d'un pied moins hésitant.
+
+Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le trouble du
+chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un
+chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s'avançait
+flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef,
+avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les
+richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et
+de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux
+de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses
+aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les
+poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix
+douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.
+
+Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s'avancent,
+baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin.
+
+Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans
+un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à
+construire le bûcher du roi avec des bois d'aloës et de santal.
+
+Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps
+_glacé_ du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent
+élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une
+robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du
+sacrifice.
+
+Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice
+avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet office terminé, il jettent
+aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les
+anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et
+le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés
+l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.
+
+Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée avec les
+cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l'entour du
+roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses
+parents, ouvrit avec la charrue, _en commençant_ à l'orient, un
+sillon pour enceindre la terre où s'élevait ce grand bûcher;
+ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son
+veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec
+la graisse, l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de
+sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le
+feu, développant _ses langues_ flamboyantes, consuma le corps du roi
+monté sur le bois entassé.
+
+Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher
+d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme
+s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la
+douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds
+de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras
+et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes
+empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui.
+Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son
+père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de
+nouveau sous le poids de sa douleur.
+
+Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est
+continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te
+lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est
+pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est
+mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses
+à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»
+
+Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna
+gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui
+soumet tous les êtres à la vie et à la mort.
+
+Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les
+ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'oeil rouge de
+larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père.
+
+Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels,
+on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la
+Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les
+autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû.
+
+Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières
+saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel.
+Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le
+pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec
+une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois,
+fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier,
+à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le
+chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le
+chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance
+mainte et mainte fois.
+
+Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol
+de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il
+resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort
+de son père.
+
+Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié,
+offrit au mânes _de son père_ les oblations funèbres du douzième
+et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il
+donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des
+vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des
+serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des
+maisons regorgeantes de toutes choses.
+
+Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la
+cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les
+ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata:
+«Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est
+allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé
+fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le
+droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne
+tombe, faute de maître, dans une triste infortune.»
+
+À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure,
+Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma
+famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné
+des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce
+langage, comme des gens _de qui la raison est_ troublée. Râma; celui
+des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois;
+Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et
+par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas
+en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que
+l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée
+en ses quatre corps: j'irai _chercher avec elle et_ ramener des bois
+mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que _nos_ ouvriers me
+fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes
+experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps
+marchent devant moi!»
+
+Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de
+joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti
+au devoir: «Daigne Çri, _appelée d'un autre nom_ Padmâ, te
+protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces
+paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné!»
+
+Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï de ses
+lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée dirent aussi
+à Bharata: «Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple
+environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à
+des corps d'ouvriers qu'ils se hâtent d'aplanir la route.»
+
+ * * * * *
+
+Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se
+hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette
+excursion, et chacune presse _vivement_ le départ de son époux.
+Bientôt les généraux viennent annoncer que l'armée est déjà
+prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées
+de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que
+l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable _anachorète_:
+«Fais promptement avancer mon char!» dit-il à Soumantra, debout
+à son côté. À peine eut-il reçu l'ordre, que celui-ci mettant à
+l'exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec
+le char, attelé des coursiers les plus magnifiques.
+
+Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner
+le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble
+ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces.»
+
+Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin
+Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux
+blancs. Devant lui s'avançaient tous les principaux des ministres,
+montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par
+des coursiers rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant
+toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les
+délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de
+guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient
+Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes.
+Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata
+dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de
+_l'antique_ Raghou.
+
+On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer, et Kêkéyî,
+et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses de _penser qu'elles
+allaient_ ramener _le bien-aimé_ Râma.
+
+Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée _si
+nombreuse_, arrivée près du Gange et campée sur les bords du
+fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: «Voici de tous les
+côtés une bien grande armée: je n'en vois pas la fin, tant elle
+est répandue ici et là _dans un immense espace_! C'est l'armée des
+Ikshwâkides: on n'en peut douter; car j'aperçois dans un char, loin
+d'ici, un drapeau, _où je reconnais leur symbole_, un ébénier des
+montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants?
+Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d'homme n'est
+capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le
+désir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler
+Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la
+beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des
+coeurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle: le
+doute m'environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon
+maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le défendre que
+je suis accouru vers ce fleuve du Gange.»
+
+Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient
+proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors
+ces mots à tout son cortége:
+
+«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies à l'égard
+de Râma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa
+traversée du Gange ne sera point heureuse!
+
+«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus
+difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre,
+couvert de blessures et souillé de poussière. _Mais non_! je saurai
+bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de
+coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter
+une oeuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses
+vertus ont enchaîné mon coeur!»
+
+Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons, de la viande,
+des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste
+cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des
+Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les
+bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné
+par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un
+vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la
+forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent
+de bienveillantes dispositions: _il te dira, ce que_ sans doute il
+sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de
+Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char:
+«Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»
+
+Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné
+de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant,
+lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans
+aucune maison et dépourvu _des choses nécessaires_; mais voilà,
+_non loin d'ici_, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette
+maison, _qui est la_ tienne, _puisqu'elle est celle_ de ton serviteur.
+Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont
+recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres
+aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi,
+vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te
+comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras
+demain, au point du jour, continuer ton voyage.»
+
+À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande
+sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens
+et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne
+satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré,
+traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à
+la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné
+Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin,
+Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette
+région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route
+difficile à suivre et même bien impraticable.»
+
+Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les
+sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit
+les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au
+poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux
+t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu
+pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton
+armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette
+inquiétude.»
+
+À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce
+langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de
+moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner _d'inimitié_
+à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est
+égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des
+forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre
+pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis
+est la vérité.»
+
+Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des
+Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu!
+Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable
+à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul
+effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ
+ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle
+accompagnera la durée des mondes!»
+
+Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla
+plus qu'avec des rayons _près de_ s'éteindre, et la nuit s'approcha.
+
+Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule,
+Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante:
+«Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée:
+pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui
+chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi
+promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui,
+héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.»
+
+À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait
+Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le
+magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe
+et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit
+sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que
+ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est
+_moins_ l'expression _de mon espérance que celle_ de mon désir: en
+effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté
+par ta _pieuse_ tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi
+ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de
+l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.»
+
+À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit
+à Gouha, d'un air bien affligé, le coeur touché néanmoins de son
+affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit
+n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent
+traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.»
+
+À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut
+en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers
+parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à
+flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.»
+À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre
+même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents
+navires.
+
+Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet
+jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts,
+flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[19]. Dans ce
+navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force
+immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu
+roi.
+
+[Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux
+Z redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle
+droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité,
+car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes égyptiens et
+même des pierres sépulcrales dans les catacombes de Rome.]
+
+Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et
+reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de
+Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes
+aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent
+vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne
+déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des
+montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.
+
+Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses
+troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles
+à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se
+tient _l'ermite_ enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi
+qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.»
+
+Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui
+l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue:
+«À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande
+forêt _du confluent_, toute remplie par les multitudes variées des
+oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues
+sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas,
+d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs
+de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se
+fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette
+forêt, à la distance d'un kroça.
+
+À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit
+avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières
+paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi
+avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement
+accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as
+dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère,
+le sage Râma; et tu m'as prouvé _de toutes les manières_ ton
+dévouement, ta bienveillance et ton amour.»
+
+D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste
+prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança,
+accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à
+pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte
+et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas
+très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné
+d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire;
+solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté
+des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de
+gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte
+basse, qui semblait _en ce moment_ la porte ouverte du paradis même.
+
+Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre,
+Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le
+nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils
+de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul
+avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il
+aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siége et dit
+à ses disciples: «_Vite_! la corbeille de l'hospitalité!»
+
+Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata
+l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut
+derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était
+le devoir, _pour ainsi dire_, en personne, leur offrit à tous les
+deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour
+boire, des fruits, et répondit par _d'autres_ politesses aux respects
+de toute leur suite.
+
+«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les
+rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.--Ta sainteté
+ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de
+l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces _fruits mêmes_,
+présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?--Je te
+connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque
+manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton
+amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet
+à toute cette armée, _qui marche à_ ta _suite_: ce me sera une joie
+de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil.
+
+«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»
+
+Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau,
+se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour
+l'hospitalité, il appela _et fit apparaître_ Viçvakarma lui-même.
+«Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier
+en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc _sans délai_ mon
+festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel
+même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent
+à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là
+soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les
+autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc
+tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas,
+Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes
+les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî,
+Alamboushâ, et celles qui servent _le fulminant_ Indra, et celles qui
+servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici
+tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton oeuvre à toi,
+Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière
+et tout rempli de fruits divers!
+
+«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les
+choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit,
+en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes
+de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des
+guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ
+et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»
+
+Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant,
+tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces
+divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille.
+Enivrante de ses parfums naturels mêlés _aux célestes senteurs des
+Immortels_, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts
+Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine
+douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs
+couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux
+résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des
+parfums circule au sein des airs, les choeurs des Apsaras dansent, les
+Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la
+vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art,
+cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace
+éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.
+
+Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté
+des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner
+à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit
+_d'elle-même_ par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas
+et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli
+au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des
+arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous
+et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.
+
+On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre
+bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour
+les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes
+maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un
+majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de
+blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre
+solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné
+séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de
+fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était
+rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les
+biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les
+habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les
+Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux
+longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante
+de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous
+Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait
+dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné
+de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de
+l'ombrelle.
+
+Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent
+devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de
+lait caillé. Une _sorte_ de boue jaune pâle enduisait les rivages
+aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété
+infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au
+même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son
+hôte les choeurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu
+des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles
+à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il
+saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée
+d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du
+Nandana.
+
+Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des
+Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et _les plus belles des
+bayadères célestes_, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî,
+Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de
+Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était
+pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit
+paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait
+parlé.
+
+Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et
+tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les
+formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorète:
+
+_«Allons! disaient-elles; tout est prêt!_ Que l'on boive à sa
+fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la sourâ pure!
+Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus
+exquises!»
+
+Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces
+femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent
+sur les rives enchanteresses des rivières.
+
+Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des
+cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants,
+aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné
+par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même
+d'Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son
+éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment
+d'hommes ivres ou fous _par le vin ou l'amour_.
+
+Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer, parés de
+sandal rouge, ravis _jusqu'à l'enchantement_ par les essaims des
+Apsaras, les gens de l'armée jetaient au vent ces paroles: «Nous ne
+voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans
+la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra!»
+Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'armée, guerriers
+combattant sur des _chars ou des_ éléphants. Des milliers d'hommes
+partout d'éclater en cris de joie: «C'est ici le paradis!»
+s'entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata.
+
+Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l'ambroisie, des
+saveurs et des nourritures célestes n'auraient pu même exciter
+en eux la moindre envie d'y goûter. Piétons, cavaliers, valets
+d'armée, ils furent ainsi tous repus jusqu'à satiété et revêtus
+entièrement d'habits neufs.
+
+Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres,
+les brebis, _en un mot_, tous les quadrupèdes et les volatiles, si
+différents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de même
+repus jusqu'à satiété. On n'aurait pas vu là un homme qui n'eût
+point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son
+corps: il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de qui les
+cheveux fussent imprégnés de poussière.
+
+Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait
+caillé, des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de
+tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s'offraient
+pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites,
+rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres
+mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus
+délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les
+flots _d'une sauce_ douée des plus riches saveurs.
+
+Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavés,
+pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des
+urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de
+frais babeurre, qui sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles
+de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de
+lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des montagnes de
+sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait
+des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents
+et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes
+renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des
+amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches,
+à les faire d'une rayonnante pureté.
+
+Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute
+espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des
+collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des
+cuirasses admirables, des siéges et des lits variés. Il y avait des
+étangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des
+éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en
+des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et
+lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.
+
+Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de
+l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette
+nuit s'écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les
+Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et
+s'en retournèrent tous comme ils étaient venus.
+
+ * * * * *
+
+Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il
+vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s'inclina devant
+l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité. Le rishi, qui
+venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant
+vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa
+les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit
+s'est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple
+est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, _jeune
+homme_ pur de tout péché.»
+
+Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat
+suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps
+incliné, répondit en ces termes:
+
+«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu'il fut aussi
+pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement
+rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut
+désirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît,
+saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur
+moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la
+science de la justice, quel chemin doit me conduire à l'ermitage de
+ce magnanime observateur de son devoir.»
+
+À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui
+répondit en ces termes: «À trois yodjanas augmentés d'une
+moitié s'élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont
+Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes
+cascades.
+
+«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî,
+aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées d'oiseaux divers.
+Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue
+par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je
+entendu raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant
+ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains
+jointes aux mains de Lakshmana.»
+
+Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi des rois
+descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina
+autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante,
+amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux
+pieds de l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son
+ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa
+même les pieds du solitaire.
+
+Après qu'il eut marché une longue route avec ses coursiers
+infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile
+exécuteur de ses commandements: «Les apparences de ces lieux
+ressemblent parfaitement au récit qu'on m'en a fait: sans aucun
+doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja
+nous a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne, le
+Tchitrakoûta.
+
+«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une
+variété infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages,
+enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d'un été.
+
+«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette
+forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner
+bientôt la vue de nos deux illustres bannis!»
+
+À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main
+pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent
+de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse
+qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas
+été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les
+deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux
+nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres
+pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque
+renseignement.»
+
+Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur,
+ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs
+à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les
+guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»
+
+Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui
+s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se
+réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie
+de tous les coeurs.
+
+ * * * * *
+
+Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps, comme le plus
+noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables
+sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa
+pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son
+épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise
+les cités en eût montré le tableau à _sa compagne, la divine_
+Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni
+la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même
+loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété
+d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de
+métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes
+ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles
+que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de
+l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un
+tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière.
+Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses
+arbres, emprunte encore l'éclat _des joyaux_ à ses hautes crêtes,
+parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées
+d'hyènes, de tigres _ou de léopards_.
+
+«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements
+précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des
+Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit
+ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne:
+on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.
+
+«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme
+charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en
+cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété
+des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs,
+mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.
+
+«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer _deux_ beaux
+fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon
+père; ensuite, une satisfaction donnée aux voeux de Bharata.»
+
+Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains
+en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière
+délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus,
+Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage
+beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave,
+peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de
+nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à
+fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables
+îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra,
+pépinière de nélumbos _célestes_. Je sens la joie naître dans mon
+coeur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées
+sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se
+désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où
+ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la
+peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés
+en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.
+
+«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par
+des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences
+et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains
+semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans
+cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas
+et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette
+montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine de ses habitants,
+et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même.
+
+«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes
+ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma
+félicité.»
+
+Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du
+mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s'en
+alla _d'un autre côté_. Au pied septentrional de la montagne, il vit
+une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret
+asile, peuplé d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour,
+ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des
+fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À
+l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'âme
+de toutes les créatures, l'anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ,
+dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés:
+
+«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant cette
+grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous
+délasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-même que
+ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de
+cet arbre le couvre _de ses rameaux pendants_ comme d'une crinière
+_embaumée_, d'où s'écoule une pluie de fleurs.»
+
+Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle,
+répondit à son époux avec le plus doux langage et d'une voix
+saturée d'amour: «Il m'est impossible de ne pas obéir à ces
+paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour
+l'agrément des créatures que cet arbre étend là son _parasol_
+fleuri.» À ces mots de son épouse, il s'assit avec elle sur le
+siége de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux:
+
+«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants,
+comme ils pleurent avec des larmes de résine!... De tous côtés, les
+grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute
+cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire: «Fils! fils!....
+fils! fils!» comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et
+plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche:
+perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée, il fait
+comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du
+kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et
+qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand
+fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids _de ta jeune
+personne_.»
+
+À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les
+genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle
+comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le coeur de Râma.
+
+Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d'arsenic rouge
+et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le
+front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au
+soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée,
+quand elle s'empourpre au matin.
+
+Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie
+d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger _sauvage_ d'un troupeau
+_de singes_, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre
+son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une
+étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il
+menaça le grand singe.
+
+Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que Sîtâ portait au
+milieu du front, vint à s'imprimer sur le sein de l'anachorète à la
+vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ
+de rire à la vue de son tilaka, dont l'image empruntée se détachait
+en rouge sur la couleur azurée de son époux.
+
+Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le
+Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme
+son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son
+absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles
+noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait
+haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres
+déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut
+satisfait et, _se tournant vers_ Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que
+l'on nous serve à manger!»
+
+La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de
+tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du
+miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim
+de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et
+_seulement_ après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka
+prit enfin sa réfection.
+
+«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité,
+j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer
+quelle peut être la vraie nature de ce bruit.»
+
+Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il
+observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa
+vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant
+là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine
+de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient
+protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes,
+Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère:
+«C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne
+trêve au plaisir, noble _fils de Raghou_; fais entrer Sîtâ dans
+une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la
+cuirasse.»
+
+Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de
+chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette
+armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou
+le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque
+autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»
+
+À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un
+feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles:
+«Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce
+Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à
+la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet
+éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait
+un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien
+dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés
+dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi,
+prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même
+avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de
+l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.»
+
+«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui
+mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui
+l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils
+abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant
+a brisé.»
+
+Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux,
+et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte
+odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu
+reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer
+à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée
+sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il
+possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur,
+attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de
+Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?»
+
+À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la
+vérité, la pudeur fit rentrer, _pour ainsi dire_, Lakshmana dans ses
+membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion,
+il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère _ne_ vient ici _que_
+pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de
+lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici
+pour nous voir.»
+
+ * * * * *
+
+L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se
+mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région.
+Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et
+campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs
+chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de
+l'yodjana.
+
+L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son
+frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il
+avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes
+nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère
+vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied
+hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une
+marche vive, car la vue _toute prochaine_ de Râma fit naître en
+lui-même une joie égale à celle de Bharata.
+
+Ce resplendissant taureau _du troupeau_ des hommes, ce héros aux
+longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant
+traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont
+Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas
+très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies,
+ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en
+l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin
+est jalonné par des signes pour _guider_ ceux qui reviennent à
+l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la _chaumière de
+Râma_ que je vois monter et se mêler _au ciel bleu_ cette fumée du
+feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu
+des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne
+rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un
+grand saint et qui remplit _dans ces bois_ les commandements de mon
+père!»
+
+Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata
+vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son
+feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il
+aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce
+Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands
+yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose
+dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute
+fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher
+dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et
+ses cheveux à la manière des anachorètes.
+
+Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se
+délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata,
+ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son
+frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et,
+n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots
+d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant
+de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les
+côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir,
+tant les foules _avides_ se faisaient obstacle l'une à l'autre; _ce
+héros_, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement
+par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait
+naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau
+de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de
+moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence,
+fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte
+éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»
+
+Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son
+visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en
+pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce
+fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement,
+et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de
+son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les
+embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.
+
+L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra
+dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa
+même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami,
+que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir _sans lui_,
+quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle
+observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de
+sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le
+devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la
+justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il
+doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ
+est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi
+dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine?
+
+«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de
+courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste,
+l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?
+
+«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire:
+elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres
+et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au
+sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée
+du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en
+est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu
+n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de
+mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit
+peut dire une parole salutaire.
+
+«Tu ne fréquentes pas, _j'espère_, des brahmanes athées? car ce
+sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une
+science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre
+théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines
+subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de
+l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau _du troupeau_ des
+hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà
+même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de
+n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des
+hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs,
+qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de
+Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats,
+tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et
+tes serviteurs à les partager avec toi?
+
+«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble
+race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté?
+Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on
+doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est
+échu?--Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour
+des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut
+résulter une immense catastrophe.
+
+«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes,
+d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison
+d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes
+dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles
+jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles
+pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux
+brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?»
+
+Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction,
+fit connaître _en ces termes_ au pieux Râma, qui l'interrogeait
+ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a
+délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par
+le chagrin de l'oeuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils.
+Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant
+séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné
+par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi
+que ton père est descendu au tombeau!»
+
+À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à
+l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait
+accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le
+silence.
+
+«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui
+suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères,
+comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois,
+et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici
+ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.
+
+«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui
+t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour:
+mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de
+leurs voeux.»
+
+À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce
+Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma.
+Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce
+langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme,
+né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant
+toujours marché fidèle à ses voeux, quel homme de ma condition
+voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon
+père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va
+dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une
+autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ
+ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt
+Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a
+fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant
+à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si
+Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son
+choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton
+lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour
+quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part,
+telle que me l'a faite mon magnanime père.»
+
+À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui
+répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un
+roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez
+nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a
+aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la
+délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer!
+En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre
+famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te
+conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des
+hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre
+des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure
+que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les
+mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le
+plus cher de tous ses fils.»
+
+À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort
+de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit
+son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de
+Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans
+un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les
+bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la
+hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la
+chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine,
+d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma,
+le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un
+éléphant _couché au bord des eaux_ et que l'écroulement
+d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa
+connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père
+descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que
+puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de
+moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous,
+et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a
+reçu tous les honneurs dus aux morts!
+
+«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai
+pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son
+chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son
+esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si
+douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon
+retour des pays étrangers!»
+
+Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble
+anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort,
+Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage
+charmant comme une pléoménie; et ce _bon_ Lakshmana a perdu son
+père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de
+la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son
+beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille
+du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de
+larmes!
+
+Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de
+tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride
+ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc
+de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais
+aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon
+père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai
+par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon
+coeur!»
+
+Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint,
+délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts
+nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils
+répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette
+eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant
+ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en
+pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama:
+«Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est
+donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif
+dans les royaumes des Mânes!»
+
+Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères
+dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations
+funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits
+d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une
+jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le coeur tout bourrelé
+de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous
+mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est
+aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!»
+
+Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui
+pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur
+noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata:
+«Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son
+entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les
+quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent
+leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers
+l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les
+avait ou non rassemblés.
+
+Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés
+de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous
+avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils
+du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction
+furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec
+tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.
+
+ * * * * *
+
+Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient
+enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À
+l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses
+royales mères, désolées et _comme_ irrassasiables de chagrin,
+se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes.
+Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les
+pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre _établi
+des préséances_, et les presse avec les surfaces de ses doigts
+veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se
+mirent à pleurer.
+
+Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse _au
+coeur_, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères
+en proie à la douleur.
+
+Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses
+belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes.
+Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans
+les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie
+par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue
+dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du
+puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»
+
+«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le
+malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta
+charmante figure, comme _le soleil brûle_ un nymphée sans eau!»
+
+Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide,
+frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui
+toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds
+du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels,
+Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, _le céleste
+précepteur des Dieux_, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit
+avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite,
+accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata
+s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir,
+il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des
+hommes dans la science du devoir.
+
+Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au
+noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:
+
+«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par
+la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux.
+Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les
+brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction
+royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes,
+quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer
+l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les
+trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de
+toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans
+ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés
+d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du
+ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta
+mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché!
+
+«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour
+un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple?
+Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi,
+étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne
+sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières,
+ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois
+avec ta grandeur!»
+
+Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels,
+les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient
+le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à
+ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils
+suppliaient avec lui ce _noble anachorète_.
+
+Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, _continuant à
+marcher_ d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce
+discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas
+n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le
+Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la
+vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin
+des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la
+mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la
+maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger
+de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la
+naissance.
+
+«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et
+jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où
+la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort
+s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils
+ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui
+respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la
+vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau _des
+étangs_. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, _hélas_! sur
+toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie
+se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres,
+l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé
+l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du
+plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé
+sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et
+personne, _à cette heure comme à l'autre_, ne s'aperçoit qu'il a
+marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du
+plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur
+dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie
+coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes
+successions.
+
+«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau
+de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles
+demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt _pour ne
+plus se rejoindre_: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les
+richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un
+instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les
+détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre
+condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui
+consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est
+une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route
+et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que
+tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il
+se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle
+ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont
+il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour
+voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à
+l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés _avec
+raison_ les attelages du Devoir.
+
+«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs
+péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement
+aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma,
+l'auteur des créatures. Notre père, _sans aucun doute_, fut admis
+au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques,
+gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la
+vertu _indigente_. Le ciel a reçu, _n'en doutez pas_, ce dominateur
+de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices,
+savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au
+plus avancé des âges.
+
+«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de
+si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta
+sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possède les
+saintes traditions.
+
+«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil;
+va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle
+métropole, et fais de la manière que mon père te l'a commandé.
+Moi, de mon côté, j'accomplirai la volonté de mon noble père dans
+l'endroit même, que m'a prescrit ce monarque aux oeuvres saintes. Il
+serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes
+les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même,
+car il est notre parent, il est _plus_, notre père.»
+
+À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage: «Combien y
+a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes
+ennemis? Tu n'es pas troublé par la douleur et le plaisir ne
+pourrait même t'enivrer de sa joie: tu possèdes l'estime de tous les
+vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du
+ciel.
+
+«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es
+magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le
+plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui,
+doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que naître
+et mourir.
+
+«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon
+père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme
+le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de
+telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte,
+où j'ai vu, d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son
+épouse et Lakshmana: _oui, sauve-moi_! et prends en main le sceptre
+de la terre!»
+
+Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait
+ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie, n'en ramena
+point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura
+ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l'aspect d'une
+constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les coeurs
+se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie:
+«Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on; et le peuple en
+ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir
+cette fermeté dans la promesse _donnée à son père_.
+
+Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le
+gagner avec des paroles caressantes.
+
+Râma fit asseoir sur _le siége musculeux_ de sa cuisse le jeune
+homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus,
+à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre
+d'amour, et lui tint ce langage:
+
+«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la
+science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner
+même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le
+soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous
+nos yeux dans leur conduite _invariable_. Tel qu'Indra fait pleuvoir
+durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son
+empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l'eau huit mois
+par la puissance de ses rayons, _il faut toujours qu'un roi dise_:
+«Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le voeu,
+qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans
+tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par
+ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle
+_ventale_. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe
+également l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen
+tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il
+n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe
+avec la chaîne des eaux, de même le devoir _appelé_ neptunien d'un
+roi, c'est d'enchaîner _les brigands et_ les voleurs en tous lieux.
+
+«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie
+dans les coeurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui,
+et c'est l'obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans
+relâche porte également tous les êtres, tel c'est pour un monarque
+le devoir _appelé terrané_ de soutenir, _sans manquer même au
+dernier_, tous les sujets de son empire.
+
+«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après
+une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers
+judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur
+abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre,
+l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse
+qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère
+a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis
+d'elle comme un fils devant sa mère.»
+
+À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect
+tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de
+répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de
+n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau
+ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein
+de sanglots, il tomba sur la terre.
+
+Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête,
+Râma se recula vite, les yeux un peu troublés _sous un voile_ de
+larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé
+d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu
+sur la berge d'un fleuve.
+
+Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé
+de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les
+instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes
+pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer
+d'amour les hommes, de qui l'âme est _sensible aux peines_ de
+l'humanité!
+
+Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata
+dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère,
+consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est
+assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous
+tourmente nous-mêmes: allons! pars! _retourne dans Ayodhyâ_! Je ne
+puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du _plus grand
+des_ rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le
+poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent
+avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin
+d'Ayodhyâ!»
+
+Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage:
+«Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce
+mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si
+ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur,
+au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais
+sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas
+cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant,
+fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi,
+qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause
+de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de
+dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»
+
+«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune
+homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le
+consoler avec des paroles heureuses.
+
+Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui
+apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand
+le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire
+des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent.
+Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son
+frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les
+_tiges du_ graminée.
+
+Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré
+la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était,
+par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma,
+ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les
+affaires au gré de tout le monde.»
+
+L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à
+ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au
+magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté
+dans ses voeux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie,
+décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina
+et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un
+gigantesque éléphant.
+
+[Note 20: La cérémonie de l'investiture, que l'on trouve ici,
+nous rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut
+attribuée à l'invasion des peuples du Nord: mais d'où leur
+venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des idées, qui
+furent transvasées dans l'Occident.]
+
+Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha,
+les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorète, honneur de la
+famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans
+son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut
+impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de la
+douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma
+enfin d'incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères,
+et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage.
+
+ * * * * *
+
+Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta,
+plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait
+amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva,
+Djâvâli, ferme dans ses voeux, et tous les ministres, honorés pour
+la sagesse du conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent
+alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le
+Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.
+
+Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de
+cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches
+métaux par milliers.
+
+Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage que
+Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le
+fils de race, le prince éminent par l'intelligence s'approche alors
+de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête
+les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque:
+«As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton
+affaire?»
+
+À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir,
+fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le devoir: «Malgré
+toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables,
+ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez
+lui ce langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir sans
+mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans la vérité:
+je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j'ai
+faite à mon père.»
+
+«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles,
+Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots
+solennels à ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: «Tigre
+des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes voeux et comme le devoir
+incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront _la paix
+et_ le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots
+de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à
+l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers
+bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congédié
+par le très-magnanime Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville
+d'Ayodhyâ.»
+
+Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme,
+l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: «Il est
+immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils
+en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d'un corps
+humain.»
+
+Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se
+mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du
+solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours
+de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le
+chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de retour, étendit,
+_comme en allant_, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux
+et d'éléphants à la suite du sage Bharata.
+
+Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même
+de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne
+veuve du lion qui l'habitait.
+
+Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le
+prince aux voeux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les
+gouvaras universellement: «Je m'en vais habiter Nandigrâma; je vous
+demande à vous tous votre avis: c'est là que je veux supporter toute
+cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi
+mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais
+gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même.»
+À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et
+Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes:
+
+«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis dans ta bouche,
+est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne
+donnerait son approbation à ce voyage, dont l'amitié fraternelle
+t'inspira l'idée, prince à la conduite si noble et qui ne t'écartes
+jamais de ton amour pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces
+paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses
+ministres: «Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher.
+
+Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait toutes ses
+inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientôt
+à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le
+village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint
+ce langage aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet
+empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui
+sauront le gouverner sagement.»
+
+À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux
+chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à
+tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: «Apportez
+l'ombrelle! Hâtez-vous d'en couvrir _cette chaussure, qu'ont
+touchée_ les pieds du noble _anachorète_! Les souliers, ornés _de
+cet emblème_, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est
+de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher
+dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour,
+quand j'aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu'il m'a
+confiés, et ce vaste empire _dont je suis investi_, c'est alors que
+je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction
+royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé
+au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme
+celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!»
+
+Après que Bharata, l'homme à la grande renommée, eut exhalé ces
+paroles du fond de sa tristesse, il établit le siége de l'empire
+dans Nandigrâma, qu'il honora de sa résidence avec ses ministres.
+Dès lors on vit l'infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec
+son armée, et ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète,
+ses cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à
+l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma,
+exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour.
+Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles
+chaussures, fit apporter lui-même auprès d'elles le chasse-mouche
+et l'éventail, _insignes de la royauté_. Et quand il eut donné
+l'onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, _devenu_
+la première des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima
+désormais tous les ordres.
+
+ * * * * *
+
+Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour
+condamner une plus longue habitation dans cette forêt: «C'est ici
+que j'ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mères et les habitants
+de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître
+sans cesse dans mon coeur la douleur vive des regrets. En outre, le
+camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici, a laissé deux
+vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses
+éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!»
+
+Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet
+homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète
+à son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel.
+
+«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un grand âge,
+d'une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son
+plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des
+solitaires, charge-toi de l'accueil dû à la princesse du Vidéha.
+Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu'elle
+peut désirer.»
+
+Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ, ferme
+dans ses voeux, et se hâta de lui dire: «Je suis la _princesse_ de
+Mithila.»
+
+Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne,
+et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «Je
+veux, de ce pouvoir _surnaturel_, attribut de la pénitence, trésor
+que m'ont acquis différentes austérités, je veux tirer un don
+maintenant, Sîtâ, pour t'en gratifier.
+
+«Noble fille du _roi_ Djanaka, tu marcheras désormais ornée de
+parures et les membres teints avec un fard céleste, présents de mon
+_amitié_. À compter de ce jour, le tilaka, signe heureux _que_ tu
+_portes sur le front_ va durer, n'en doute pas, éternel; et ce
+fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère
+Mithilienne, avec ce liniment que tu reçois de mon _amitié_, tu
+raviras sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse aux
+formes charmantes _fait les délices de Vishnou_.»
+
+La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent céleste des
+vêtements, des parures et même des bouquets de fleurs, présent
+incomparable d'amitié. Reposée de ses fatigues, la Mithilienne
+accepta, dans toute la joie de son âme, une couple de robes d'une
+propreté inaltérable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse
+du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la
+beauté.
+
+Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses adieux au
+solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations du matin.
+
+Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé, les mains jointes,
+leurs bénédictions pour son voyage, le héros immolateur des ennemis
+pénétra dans la forêt, accompagné de son épouse et de Lakshmana,
+comme le soleil entre dans une masse de nuages.
+
+Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères les carquois
+tout resplendissants, leurs arcs et les deux épées, dont le
+tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Râma et Lakshmana
+s'attachent les deux carquois sur les épaules, ils prennent les
+deux arcs à leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur
+visite à _cette partie des_ ermitages _qu'ils n'avaient pas encore
+vus_.
+
+Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux héros, armés de
+leurs solides arcs, elle dit à son époux d'une voix tendre et suave:
+«Râma, les hommes de bien atteignent à coup sûr une condition
+heureuse de justice, au moyen d'une bonté qui les préserve
+d'offenser aucun être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices
+qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de
+l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les
+enfants de la colère. Le premier est le mensonge, que fuit toujours
+l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultère avec l'épouse
+d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimitié.
+
+«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont vaincu leurs
+sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le sais, Râma, et la
+beauté de l'âme inspire tes résolutions. On n'a jamais trouvé,
+seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse:
+combien moins ne peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins
+encore séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma, ce
+voyage à la forêt Dandaka.
+
+«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma bouche.
+
+«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec
+ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent
+dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques
+flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le
+bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui
+et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à
+l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de
+guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent
+dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang.
+
+«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui,
+vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection
+dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver
+l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa
+dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien
+affilée.
+
+«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de
+conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait
+pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille
+recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce
+glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À
+force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva
+que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par
+habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions
+de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que
+cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à
+l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme
+infernal.
+
+«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle
+à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner.
+Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu
+as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les
+Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité.
+
+«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices
+militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir
+maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus.
+
+«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse
+d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé
+le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile;
+le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le
+ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense
+des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les
+pénitences; _car_ le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel
+enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à
+ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien
+connu dans toute sa vérité.
+
+«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune
+frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.»
+
+Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que
+venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces
+termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir
+est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec
+amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi
+Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par
+toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que
+l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que
+tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans
+la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur voeux sont venus
+d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à _toutes les
+créatures_! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur
+plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne
+peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde
+par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour
+dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés
+au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent
+dans _l'épaisseur des_ fourrés.
+
+«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi,
+sont telles _qu'on devait s'attendre_, femme charmante, à les trouver
+dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces
+paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse,
+c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à
+celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»
+
+Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie,
+au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur.
+Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix
+célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant
+on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma,
+et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita:
+«Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive
+curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui
+demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce _mystère_!»
+
+À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui
+était comme le devoir même en personne, se mit à lui raconter
+ainsi l'origine de ce lac: «On dit, Râma, que c'est l'anachorète
+Mandakarni, qui jadis, grâce au pouvoir de sa pénitence, créa
+ce bassin d'eau, nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand
+solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule
+nourriture, soutint dix mille années une pénitence douloureuse.
+Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux, Indra même à leur
+tête, de s'écrier: «Cet anachorète a l'ambition de nous enlever
+notre place!» Cinq Apsaras du plus haut rang et parées d'une
+toilette céleste furent donc envoyées par tous les dieux, avec
+l'ordre même de jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées
+dans ces lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille
+gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète
+enchaîné au voeu de sa cruelle pénitence.
+
+«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trône des
+Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce
+grand ascète, de qui le regard embrassait le passé et l'avenir du
+monde. Les cinq Apsaras furent élevées à l'honneur d'être ses
+épouses et l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible.
+Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et,
+fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète des travaux
+de sa pénitence. Ce grand bruit, que vous entendez là, ce sont les
+jeux de ces bayadères célestes; ce sont leurs chansons ravissantes
+à l'oreille, qui se marient au _son cadencé des_ noûpouras et _des_
+bracelets.»
+
+À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà une chose
+admirable!» s'écria le Daçarathide à la force puissante et son
+frère avec lui.
+
+Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un enclos
+circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des habits
+d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné de son
+frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres
+variés, où tous les anachorètes _s'empressent de_ lui offrir les
+honneurs de l'hospitalité. Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs
+ermitages, le Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun
+de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un
+après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage
+porter lui-même les hommages de sa présence à leurs pieds. Là,
+il demeurait un mois ou même une année; ici, quatre mois; ailleurs,
+cinq ou six. Chez l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez
+l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-là,
+huit mois: d'un côté, il habita une couple de mois; d'un autre, la
+révolution entière d'une année; plus loin, un mois, augmenté d'une
+moitié.
+
+Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de _candides_ plaisirs
+dans les ermitages des anachorètes, il vit dix années couler pour
+lui d'un cours fortuné.
+
+«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du saint Agastya:
+entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce au rishi mon arrivée chez
+lui avec Sîtâ.»
+
+Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne son frère,
+Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles:
+
+«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein de force,
+est appelé Râma: ce prince éminent est ici et demande à voir
+l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le _compagnon_
+dévoué et le frère puîné de ce resplendissant héros avec lequel
+et son épouse je viens ici moi-même pour visiter le saint ermite.»
+
+À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit l'homme riche en
+pénitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entré dans
+la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les
+mains réunies en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi
+Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom Râma, attend
+avec son frère et son épouse à la porte de ton ermitage. Il désire
+voir ta révérence; il vient ici lui apporter son hommage:
+fais-moi connaître, saint anachorète, ce qui est à faire dans la
+circonstance à l'instant même.»
+
+À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Râma venait
+d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidéhaine:
+«Quel bonheur! s'écria-t-il; Râma aux longs bras est arrivé chez
+moi avec son épouse: j'aspirais dans mon coeur à son arrivée
+ici même! Va! que Râma, dignement accueilli avec son épouse et
+Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas
+fait entrer?»
+
+Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de
+l'homme aux oeuvres saintes, tout rempli de gazelles familières.
+Alors, environné de ses disciples, tous vêtus de valkalas
+tissus d'écorce et portant des manteaux de peaux noires, le grand
+anachorète s'avança hors _de la chapelle_. À l'aspect de cet
+Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids
+d'une cruelle pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à
+Lakshmana: «C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel qui
+sort _du Sanctuaire_ et vient au-devant de nous, arrivés dans son
+temple.
+
+«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!» À ces mots,
+le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de joie, il prit avec sa
+belle Vidéhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis,
+s'étant incliné, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il
+seyait à la civilité.
+
+Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux Raghouide
+courbé respectueusement: «Assieds-toi!» lui dit cet homme à la
+bien grande pénitence; et, quand il eut honoré son hôte d'une
+manière assortie aux convenances et suivant l'étiquette observée à
+l'égard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma,
+je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous
+soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter vos hommages. Fils
+de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chère Vidéhaine?
+En effet, Sîtâ est d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait
+quitté ses plaisirs.
+
+«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle fait une
+chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la
+nature des femmes.»
+
+À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort comme la vérité,
+de joindre ses deux mains et de répondre au saint en ces paroles
+modestes: «Je suis heureux, je suis favorisé _du ciel_, moi, de qui
+les bonnes qualités, réunies aux vertus de mon épouse et de
+mon frère, ont satisfait le plus éminent des anachorètes et lui
+inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles
+ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux et content
+sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.»
+
+Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des
+anachorètes, le Devoir même en personne, le sage Agastya réfléchit
+un instant et lui répondit en ces mots d'une grande sagesse:
+«À deux yodjanas d'ici, Râma, il est un coin de terre, nommé
+Pantchavatî, lieu fortuné, aux limpides eaux, riche de fruits
+doux et de succulentes racines. Vas-y, construis là un ermitage et
+habite-le avec ton frère le Soumitride, observant la parole de ton
+père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entièrement,
+jeune homme sans péché, grâces au pouvoir acquis par ma pénitence
+non moins qu'à mes liens d'amitié avec Daçaratha.
+
+«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles: il vous faut
+marcher au septentrion de cette forêt et diriger vos pas vers ce
+banian. De là, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette
+montagne, qui n'en est pas très-loin, vous y trouverez ce lieu,
+qu'on appelle la Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute
+céleste.»
+
+Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre
+avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au
+solitaire, de qui la bouche était celle de la vérité. Puis, l'un et
+l'autre Kakoutsthide, ayant reçu congé de lui, se prosternent à
+ses pieds et partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils
+doivent habiter.
+
+ * * * * *
+
+Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de
+Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavatî,
+et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: «Mon enfant, lui
+dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois
+le jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son père,
+lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il
+jouissait d'une santé prospère. Ensuite Râma lui dit, stimulé par
+la curiosité: «Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est
+ta race et ta lignée.»
+
+À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyénî mit au monde
+une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut _nommée_ Vinatâ, et
+d'elle naquirent deux fils, Garouda et _le cocher du soleil_, Arouna.
+
+«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti: sache,
+dompteur _invincible_ des ennemis, que je suis Djatâyou, _le
+petit-fils_ de Çyénî. Je serai, si tu le désires, ton fidèle
+compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces bois, quand Lakshmana et
+toi vous serez absents.»
+
+«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre; puis il
+embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ouï raconter
+mainte et mainte fois l'amitié de son père avec Djatâyou. Alors ce
+héros, plein de vigueur, ayant confié Sîtâ la Mithilienne à
+sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavatî en
+compagnie de l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure.
+
+Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire des animaux
+carnassiers de toutes les sortes, il dit à Lakshmana, son frère, à
+la splendeur enflammée:
+
+«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres tout en
+fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un ermitage comme il
+faut! Non loin se montre, festonnée de lotus aux senteurs les plus
+douces et brillants à l'égal du soleil, cette pure et charmante
+rivière de Godâvarî, pleine d'oies et de canards, embellie par
+des cygnes et troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à
+moyenne distance.
+
+«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille qualités!
+Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre
+compagnon.»
+
+À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère une très-jolie
+chaumière de sa main, qui terrasse les héros des ennemis.
+Intelligent _ouvrier_, il bâtit pour le noble héritier de Raghou
+une grande cabane de feuillages charmante, jolie à voir, tout à fait
+ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit à la rivière de
+Godâvarî, se baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir.
+
+Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et sacrifié dans
+le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble
+enfant de Raghou. Celui-ci vint avec Sîtâ, vit la hutte de feuilles,
+délicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprême. Dans
+son enchantement, il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui
+tint ce langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une
+vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un si grand
+ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement de moi comme un
+présent d'amitié. Nos ancêtres, mon ami, seront tous sauvés
+par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la
+vertu.»
+
+Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de qui
+l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable de
+Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère, habita quelque
+temps ces lieux riches de fruits et parés de fleurs, comme un second
+Indra au sein d'un autre paradis.
+
+ * * * * *
+
+Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de pénitence
+une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aimée
+saison. Un jour, s'étant levé pour ses ablutions au temps où les
+clartés du matin commencent à blanchir la nuit, il descendit à la
+rivière de Godâvarî. Le fils de Soumitrâ, son frère, le front
+incliné, une cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ:
+«Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut
+toujours agréable, où l'année brille, comme parée de _ses plus
+nombreuses_ qualités.
+
+«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de fruits; les
+eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agréable. _C'est le
+temps où_ ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honoré les
+Dieux et les Mânes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés
+de leurs souillures.
+
+«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté: ils ont des
+passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont
+pleins de charme, quand le temps amène le milieu du jour. Maintenant,
+frappées d'un soleil sans chaleur, couvertes de gelée blanche,
+frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées
+_la nuit_ fait briller au matin les forêts désertes.
+
+«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous arrivent,
+enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît maintenant sous
+l'aspect d'une _autre_ lune. Sa chaleur, insensible au matin, paraît
+douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore
+d'une rouge qui tourne légèrement à la pâleur.
+
+«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata,
+consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir même en personne, se livre
+à de _pénibles_ mortifications. Abandonnant et son trône, et
+les voluptés, et toutes les choses des sens, se frustrant même de
+nourriture, ce noble pénitent couche sur la froide surface de
+la terre. Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement
+rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même au fleuve
+Çarayoû, mais son coeur s'élance vers cette rive où nous sommes,
+pour y faire avec nous ses ablutions.
+
+«L'homme n'imite point les exemples que lui donne son père, mais le
+modèle qu'il trouve dans sa mère,» dit un adage répété de bouche
+en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mène est à rebours
+du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî,
+notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut
+pour époux Daçaratha, peut-elle être ce qu'elle est?»
+
+Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles au juste
+Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait toujours la médisance,
+l'interrompit en ces termes: «Tu ne dois pas, mon ami, infliger
+ton blâme devant moi à cette mère, qui tient le milieu entre
+les nôtres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des
+Ikshwâkides.»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de
+la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses ablutions avec son
+jeune frère et son épouse.
+
+Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et
+les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait
+à l'horizon.
+
+Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse et le fils
+de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî et revint à
+son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière, entre Sîtâ et
+Lakshmana, son frère, il s'entretint avec eux sur différentes
+matières. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi
+des vautours se présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:
+
+«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au
+grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne
+en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à
+l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, _vaillant_
+meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis.
+Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je
+reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.»
+
+À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux:
+«Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de
+revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le
+fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et
+rentra dans sa chaumière avec Sîtâ.
+
+Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ,
+soeur de _Râvana, le_ démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un
+mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs
+bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus.
+À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut
+enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint
+hideux, un caractère méchant, cette ignoble _fée_, cruelle à
+servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à
+quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.
+
+Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche
+du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de
+femme, lui tient ce langage avec un _doux_ sourire: «Qui es-tu, toi
+qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une
+épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable,
+séjour des Rakshasas?»
+
+À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se
+mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi
+nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils
+aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ,
+mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir,
+je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à
+la voix de ma _belle_-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous
+les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri
+elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc,
+toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus
+terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu
+es, quelle est _ta_ famille, et pour quel motif je te vois errer seule
+ici et sans crainte.»
+
+À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit
+alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une
+Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me
+promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands
+l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les
+autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des
+Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a
+répudié les moeurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé,
+à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la
+vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble,
+Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ?
+Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton
+égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et
+douée, comme toi, des avantages de la beauté. _Laisse_-moi dévorer
+cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né
+après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu
+seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la
+contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là
+des bois enchanteurs.»
+
+Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le
+héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite
+Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces
+mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:
+
+«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de
+ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon
+frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon
+caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un
+époux assorti à cette beauté, _dont je te vois si bien douée_; il
+est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il
+est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»
+
+À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté,
+quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana:
+«Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une
+épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener
+avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.»
+
+À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans
+l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit
+en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de
+servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté
+de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente
+perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a
+qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que
+l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux
+grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.»
+
+Il dit; à ces mots de Lakshmana, _qui semblait deviner, sous la
+métamorphose de la méchante fée_, ses dents longues et saillantes
+avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce
+qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers
+ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et,
+folle d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi de
+l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère: sois donc
+mon époux un long temps! Que t'importe cette Sîtâ?»
+
+Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit
+sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du
+faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue
+dans le ciel contre _la belle étoile_ Rohinî. Aussitôt que Râma
+vit la Rakshasî lancée comme le noeud coulant de la mort, il arrêta
+la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec
+colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer
+d'aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel
+ami! c'est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort!
+Chasse à l'instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme
+dans sa conduite et folle au plus haut degré.»
+
+À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée
+sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le
+nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce
+Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au
+fond du bois, comme elle était venue.
+
+Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force
+terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au
+milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même
+tombe du haut des cieux.
+
+À la vue de sa soeur étendue à terre, inondée par le sang, le nez
+et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux
+rouges de colère: «Qui donc t'a mise dans un tel état, toi qui,
+douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort,
+où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les
+Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède
+une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse
+mutilation?»
+
+Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère,
+Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
+bégayante: «_J'ai rencontré_ deux jeunes gens pleins de beauté,
+aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus,
+et doués de tous les signes où l'on reconnaît des rois. Habillés
+de peaux noires et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas,
+et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.
+
+«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille gracieuse:
+la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me
+disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses
+deux compagnons, mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme
+une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris,
+malgré ma résistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est
+toi, qui es mon protecteur!»
+
+À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze
+Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: «Deux hommes, armés
+de traits, vêtus de peaux noires et d'écorces, sont entrés avec une
+femme dans l'épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas
+que vous n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma soeur en
+veut boire le sang.»
+
+Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la
+furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés
+par le vent.
+
+À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: «Fils de
+Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la
+vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine,
+jusqu'à ce que j'aie terrassé dans le combat ces Rakshasas
+féroces.» Dès qu'il eut ouï ces paroles du héros à la force
+sans mesure: «Oui!» répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la
+_royale_ Vidéhaine.
+
+Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné
+richement d'or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il
+adresse aux Démons ces paroles: «Retirez-vous d'ici! Vous ne devez
+pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie:
+retirez-vous, Démons nocturnes! »
+
+À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et
+les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à
+Râma; eux, qui avaient l'audace du crime, à lui, qui avait celle de
+l'héroïsme:
+
+«Tu as fait naître la colère au coeur de Khara, notre bien
+magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans
+le combat!»
+
+Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent
+sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan
+rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec
+colère maillets d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain
+avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze
+Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat,
+il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches
+acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour
+but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit
+pareil au tonnerre de la foudre.
+
+Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or, fendent l'air,
+qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des grands météores
+de feu. Ces flèches, semées d'yeux, telles que les plumes du paon,
+traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre,
+où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une
+_molle_ taupinière.
+
+Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois, après qu'ils
+eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la
+terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et
+jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit
+rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la
+région où demeurait son frère à la force puissante.
+
+ * * * * *
+
+À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds
+de son frère, Khara, d'une voix nette et pleine de colère, dit à
+cette femme revenue, sans qu'elle eût accompli son dessein: «Quand
+j'ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers,
+qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des
+larmes?
+
+«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidèles,
+attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté mes ordres, ne
+fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la
+cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux
+dévastés par des larmes?»
+
+La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de
+larmes et lui répondit en ces termes: «Ces héros des Rakshasas, que
+tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés
+avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect
+de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à
+la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis
+troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout
+que terreur, me réfugier sous ta protection!
+
+«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue
+s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas.
+_Autrement_, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi,
+lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta
+main aujourd'hui même!»
+
+À sa cruelle soeur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant
+Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des
+Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est _tout simplement_ qu'un homme,
+un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt,
+aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour
+ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur!
+Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires
+demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le
+sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur
+la surface de la terre!
+
+«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt
+faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs
+tendres, fines, délicieuses.»
+
+La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient
+à son coeur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut
+rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur
+des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et
+vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!
+
+«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le
+sang de Râma sur le front même de la bataille!»
+
+À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ
+flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui
+s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler
+quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité
+formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans
+les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur
+aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une
+volupté de tourmenter le monde.»
+
+Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de
+Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé
+d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la
+diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où _l'orfévre
+habile_ avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des
+montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des
+étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué
+d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de
+lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits.
+
+Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé
+dans son char, ils se tinrent _attentifs à sa voix_, rangés autour
+de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée,
+pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux
+cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «_En avant_!
+sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et
+tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à
+celui du grand Océan.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui
+s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie
+sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.
+
+Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge,
+l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque,
+ressemblait alors au tison ardent.
+
+Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où s'annonce
+le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs,
+se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où
+Khara s'avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa
+clarté, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de
+son armée d'étoiles.
+
+À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se
+levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit
+en riant à tous les Rakshasas: «Je ne fais nul cas de ces pronostics
+horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus
+certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!»
+
+En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat,
+et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des
+Gandharvas, et les célestes choeurs des Apsaras.
+
+Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans
+le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les
+sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides tint à l'autre ce
+langage:
+
+«Héros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa
+défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais,
+dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser
+aux possibilités futures, comme s'il avait à craindre une infortune.
+Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends
+Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne,
+environné d'arbres et d'un accès difficile. Reste là, bien muni
+d'armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l'horrible terreur des
+événements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes
+yeux.»
+
+À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses
+flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d'un
+accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte
+avec Sîtâ: «Bien!» dit Râma, qui attacha alors solidement sa
+cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure
+aussi brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui
+vient à son lever de chasser les ténèbres.
+
+De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait
+également pleine de bannières, de cottes maillées, d'épouvantables
+armes, et poussant de profondes clameurs.
+
+Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les
+côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour
+le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées
+du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute
+l'atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince
+avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère
+ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard,
+aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga.
+
+À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent
+dans une profonde stupéfaction et s'arrêtent, quoique altérés de
+combat, immobiles comme une montagne.
+
+À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée
+glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une
+voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à
+traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme
+entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle
+raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse
+rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses
+armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la
+terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné
+de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le
+front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son
+pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux
+ennemis.»
+
+À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son
+char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur
+l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara
+poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança
+derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont
+l'orage entrechoque de grands amas.
+
+Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber
+sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles,
+variés dans les formes.
+
+Il en reçut toutes les flèches _d'un air impassible_, comme l'Océan
+reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels,
+Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les
+coups nombreux de la foudre enflammée.
+
+Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés
+d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la
+mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les
+phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière
+aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.
+
+Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies
+entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la
+terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas.
+Ailleurs, tranchées par les dards _en forme de croissant_, les têtes
+des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite
+convulsivement ses lèvres pliées.
+
+En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de _son frère_
+Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau
+d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par
+les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la
+vigueur épouvantable, au coeur plein de courage: «Héros, que l'on
+ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je
+vais précipiter au séjour d'Yama cet _audacieux_ Râma, tout fils
+qu'il est du roi Daçaratha!»
+
+Quand Doûshana eut aiguisé leur courage _émoussé_ et rendu à
+l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton
+de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi
+s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans
+crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent
+eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles.
+Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et
+les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur
+de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé
+toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir _sans relâche_ à
+coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce
+reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il
+jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et
+les bras et les têtes.
+
+Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la
+vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille
+à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue
+de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée
+de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les
+créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher
+écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres
+de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur
+le _vaillant_ Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer
+contre le puissant Indra.
+
+Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de
+lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux
+flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui
+se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue,
+échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec
+le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son
+temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses
+deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu
+ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa
+massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui
+criant: «Bien! bien!»
+
+Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des
+flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le
+Niraya[21], le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les
+uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les
+autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les
+dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze
+milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il
+était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.
+
+[Note 21: Le Tartare indien.]
+
+Le Rakshasa nommé Triçiras, _ou le Démon aux trois têtes_, se jeta
+devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le
+front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage:
+«Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici
+promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes
+coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il
+sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur
+belliqueuse et reste spectateur un instant.»
+
+Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même
+à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en
+soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu
+congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc
+et s'avance le front tourné en face de Râma.
+
+Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois
+têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où
+chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau.
+
+Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front
+du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec
+dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc:
+maintenant reste ferme devant moi, _si tu l'oses_!»
+
+À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de
+Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier
+plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches
+de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les
+coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son
+drapeau arboré.
+
+À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux
+mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement
+rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine
+eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char,
+qu'il fendit le coeur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince
+aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre
+avec six dards acérés. Vomissant un sang _hideux_, sa vie tranchée
+par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande
+montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.
+
+À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le coeur de
+Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des
+batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits,
+il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait
+anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée
+d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien
+magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement
+de la peur s'empara de Khara lui-même.
+
+Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant
+courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.
+
+Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches
+courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles à des
+serpents _de flammes_. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphère avec les
+gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches
+de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants
+d'étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches
+aiguës que Râma et Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il
+arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses
+éclairs.
+
+Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix
+flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci,
+enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine
+du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser
+l'ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards
+si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le
+Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier allumé.
+Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même,
+sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce
+dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les
+deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux
+par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux
+pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama, et ce héros à la grande
+force en mit sept pour casser l'arc et les traits _aigus_ dans les
+mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard
+et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont
+l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.
+
+Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie,
+Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement
+appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix _menaçante_ du Rakshasa,
+retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux
+mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens.
+
+Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre
+enflammé, sa massue ornée de bracelets d'or, énorme, ardente,
+horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand
+météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le
+voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres.
+En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente
+pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime
+Kouvéra.
+
+Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette
+massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable à un
+serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme.
+Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans
+son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur
+elle-même.
+
+La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et
+consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un _globe de_ feu
+allumé.
+
+En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide
+_généreux_ des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d'une
+voix terrible: «Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir
+impatient de ma mort: «Je boirai ton sang!» tu les vois démenties
+à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue,
+consumée par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a
+frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la
+terre.»
+
+«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère bas, à
+la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je
+te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme
+abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans
+la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible
+tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi,
+fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature
+abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!»
+
+À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les
+côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils
+contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à
+la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords
+évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un
+cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant:
+«Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de
+flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante
+colère, _un désir impatient_ de tuer Khara dans cette bataille. Tous
+les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis,
+Râma les tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes
+courbées.
+
+Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le
+Démon avec un millier de traits dans un _dernier_ combat.
+
+Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit
+au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes, avec ces
+acclamations: «Bien! bien!» Une pluie de fleurs tomba au milieu du
+champ de bataille sur le front même de Râma, et l'on entendit _le
+ciel_ crier à tous les points cardinaux: «Le scélérat est mort!»
+
+Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu'il
+avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet
+ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient
+tous les ermites rassemblés _autour de sa personne_.
+
+ * * * * *
+
+Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués,
+lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la
+terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d'autres, Râma
+l'avait accompli seul, à pied, avec son bras d'homme, elle courut
+pleine d'épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère.
+Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le
+fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde,
+trônant sur un siége d'or, élevé par-dessus tous et brillant à
+l'égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l'a déposé
+tout flamboyant sur un autel d'or. Çoûrpanakhâ le vit, environné
+de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux
+couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes
+naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or épuré,
+ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche
+toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une
+montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats
+aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes.
+Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les
+guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux
+les nombreuses cicatrices des plaies qu'Aîrâvata[22] lui avait
+infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples
+que le disque _acéré_ de Vishnou avait laissées en tombant sur lui
+dans ses combats avec les Immortels.
+
+[Note 22: Éléphant céleste, la monture d'Indra.]
+
+Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse
+jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le fléau du monde:
+«Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses
+désirables, tu ne songes pas qu'il est né pour toi un danger
+terrible, auquel il est bien temps de songer.
+
+«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas!
+Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le
+Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d'homme, a moissonné
+quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité
+est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de
+la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé
+même ta province du Djanasthâna!
+
+«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux qui
+disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un danger terrible
+s'était allumé dans ton empire!»
+
+Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces
+questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma? D'où vient ce Râma?
+Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il
+pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec
+quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur
+le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui?»
+
+À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à
+raconter ce qu'elle savait de Râma suivant la vérité: «Râma est
+le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son
+vêtement est un tissu d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa
+beauté est égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets
+d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches de fer
+enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze
+milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé
+sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine,
+seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: «C'est une femme!»
+a dit Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser
+ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur,
+vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de
+signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c'est Lakshmana.
+
+«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si
+déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse
+légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute
+la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit
+Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme
+qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour,
+il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les
+Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à
+elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi,
+Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux
+digne de Sîtâ.
+
+«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des
+Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il
+te promet.»
+
+Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son
+plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages
+et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il,
+arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son
+dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son
+char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta
+cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»
+
+À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant
+même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais,
+orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte
+sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre
+volonté, _quoique_ attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des
+visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers _l'Océan_,
+souverain maître des rivières et des fleuves.
+
+Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire,
+pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit
+un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ,
+une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de
+toute nourriture.
+
+Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha
+les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le
+discours lui tint ce langage:
+
+«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma
+bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction,
+c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de
+Naîrritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un
+compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici
+ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin;
+accomplis ma prière.
+
+[Note 23: Géants ou Démons.]
+
+«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère,
+Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma soeur, Triçiras,
+ce Démon vigoureux, _toujours_ affamé de chair _humaine_, et
+d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un
+trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et
+s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués
+au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses
+épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient
+maintes fois signalés en frappant le but _avec le javelot ou la
+flèche_.
+
+«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force
+immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec
+Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.
+
+«_Oui_! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme, a couché morts
+sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches,
+semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre
+qui s'était allumée sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune
+parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana
+et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le
+bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.
+
+«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas
+le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte
+un vêtement d'écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse
+avec lui et son bras est armé d'un arc!
+
+«Il a, _dis-je_, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c'est
+une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de
+beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi!
+dans le Djanasthâna, d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde:
+sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon,
+debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas
+tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête.
+
+«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté d'argent,
+rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de
+Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu'elle t'aura
+vu sous la forme de gazelle: «Prenez vivante cette _jolie bête_!»
+dira-t-elle à son époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros
+partis, l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise _la belle_
+Sîtâ sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec
+le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle
+a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité
+de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le
+Djanasthâna, il n'en était pas un qui fût égal à toi, sans
+excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et
+Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé
+Sîtâ et donné à ma soeur la joie de cette vengeance, quand le rapt
+de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur
+de Râma, alors mon âme au comble de ses voeux goûtera le plaisir en
+toute sécurité.»
+
+L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande
+lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-même,
+parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à
+Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité.
+
+«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que
+des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un
+homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile.
+Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute
+comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable,
+soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s'allume
+entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va
+flotter dans un extrême péril.
+
+«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la
+terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas
+tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi
+Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le
+ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!
+
+«Râma n'est pas un coeur dur, mon ami, ce n'est pas un insensé; il
+n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas
+vrai, ou tu as mal entendu.
+
+«Ayant su que _l'ambitieuse_ Kêkéyî avait trompé son père,
+de qui _toute_ parole était une vérité: «Je ferai _ce qu'il a
+promis_!» dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus
+il partit aussitôt, pour les forêts. C'est par le désir de faire
+une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu'il abandonna
+son royaume et ses voluptés pour s'exiler dans la forêt Dandaka.
+
+«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est
+défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c'est comme si tu
+voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma
+cette épouse d'un sang égal au sien, cette _noble_ bru du _roi_
+Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile
+chez les treize immortels!
+
+«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta
+vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la
+vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi
+Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus
+chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible
+d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les
+bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu
+allumé!
+
+«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un
+juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires
+sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte
+dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il
+te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi
+Tridjatâ, _la femme anachorète_, exempte de tout défaut, parvenue
+à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle,
+roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes,
+que dut naturellement verser dans ton coeur ce qui est arrivé, soit
+à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à
+Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter,
+excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de
+ton coeur.»
+
+Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes
+paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir
+se refuse au médicament:
+
+«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans
+utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé
+dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent
+la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à
+des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est
+qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa
+mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu
+des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que
+j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre,
+cette _belle_ Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est
+une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon coeur: les
+Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y
+effacer!
+
+«_Si tu ne fais pas la chose de bon gré_, je te forcerai même à la
+faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec
+les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, _grâces à toi_, mon
+dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur
+et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle
+sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette
+affaire est arrêté de manière que nous devons manoeuvrer _de
+concert, mais_ séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon
+courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger
+redoutable dans ce Râma, de qui l'_univers_ a déserté la fortune?
+
+«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes,
+n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air,
+aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu
+des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de
+l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu
+fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur
+de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les
+efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.
+
+«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside
+aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il
+encore t'inspirer de l'inquiétude?
+
+«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de
+la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse
+comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui
+est convenable ou ce qui te plaît davantage.»
+
+Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha,
+le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères:
+«Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné
+cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la
+ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit
+avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te
+fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage,
+tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans
+l'étreinte d'un rival plus fort que toi!
+
+«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent,
+eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le
+penchant du précipice, où te voilà monté _pour y tomber_.
+
+«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre
+avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton
+armée?
+
+«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle
+devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de
+ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux
+âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents
+qui viennent de leurs amis.
+
+«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si
+ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras
+tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne
+dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à
+l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, _trop_
+ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je
+faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce
+que tu veux!
+
+«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des
+Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la
+chose qu'il désire; possible ou non!»
+
+Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai _ce que
+tu veux_,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il
+une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce
+Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que
+ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?
+
+«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie
+mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma
+puissance?
+
+«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et
+d'intelligence, ta _forme empruntée de gazelle_ est taillée pour
+la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à
+disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés
+dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons
+de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement
+et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine
+sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»
+
+Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il
+y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme
+troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé:
+«Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il
+eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des
+Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage:
+«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de
+toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature.
+Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué
+lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt
+Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha
+l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char
+magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa
+main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné
+de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous
+amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa
+promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et
+devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or
+variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme
+le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or,
+autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front.
+Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.
+
+Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces
+pensées en lui-même:
+
+«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel,
+doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non:
+il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma
+et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer
+l'obéissance à ma vie même.»
+
+Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait _sans
+réserve_ le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais
+la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma
+et de Sîtâ.
+
+ * * * * *
+
+À la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois,
+resplendissante du vif éclat de l'or, parée _de fleurs_, aux flancs
+variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or,
+aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de
+lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les
+couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un
+corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration.
+La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout
+émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de
+perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec
+une splendeur pareille à la route étincelante des constellations,
+adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour
+exorde un sourire:
+
+«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres
+admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice
+amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à
+tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces
+gazelles d'or!
+
+«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir
+doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or!
+J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes;
+mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps
+_si charmant_.»
+
+À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce _noble_ taureau
+_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de
+Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître
+à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause,
+vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du
+monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de
+cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle
+avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai
+enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais,
+toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!
+
+Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope
+céleste[24], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une
+fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère:
+«Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un
+Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de
+saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés
+d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse
+furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.
+
+[Note 24: La tête d'Orion, appelée MRIGAçIRAS, _tête de
+gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphère
+indienne.]
+
+«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le
+monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle?
+Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail,
+lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie
+gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie:
+c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»
+
+À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme
+fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana
+et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le
+coeur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;
+elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu
+d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies
+à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je
+n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal,
+ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur,
+comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.
+
+«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête,
+elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant,
+comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil
+dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle
+servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynoecée.
+Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux
+à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins
+nous prêtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans
+mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal,
+abattu _sous ta flèche_.»
+
+Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de
+cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à
+Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ,
+est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour
+la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les
+bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha,
+il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à
+la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en
+pourrait-on voir sur la terre!
+
+«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds
+sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes _sur l'or de son
+pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs.
+En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté
+nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de
+nacre et de perle?
+
+«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me
+dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si
+elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les
+forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux,
+c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort
+donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse
+leur arc sans pareil!
+
+«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais
+toi, héros, veille ici d'un oeil sans négligence sur la princesse de
+Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces
+lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en
+mille formes!»
+
+Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces
+recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la
+gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et
+courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés _sur les
+épaules_, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse
+attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt.
+Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même
+de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon,
+agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la
+forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le
+Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici!
+elle s'approche!»
+
+Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle
+passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége
+le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle
+est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête;
+tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette
+avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait
+donc ainsi par toute la forêt.
+
+Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie,
+marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à
+peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la
+main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se
+laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se
+montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par
+une longue distance.
+
+Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le
+Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande
+forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans
+toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît
+et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le
+Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle
+vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et
+là toutes les parties du bois immense.
+
+Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé
+sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles,
+s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin
+sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près
+d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de
+la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense
+vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces
+flèches.
+
+Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de
+son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant,
+enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et
+le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le coeur de
+Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable,
+l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la
+flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut
+ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné
+de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des
+bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de
+pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une
+fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet
+artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de
+Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il
+encore dans la grande forêt.
+
+À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée:
+«Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour
+de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il
+serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par
+Lakshmana!»
+
+Mârîtcha, quittant sa forme _empruntée_ de gazelle et reprenant sa
+forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie,
+qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre,
+d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers
+Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces
+horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce
+cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée,
+par le même chemin qu'il était venu.
+
+ * * * * *
+
+À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la
+voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce
+que devient le noble fils de Raghou; car et mon coeur et ma vie me
+semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de
+Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours
+vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé
+sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des
+lions!»
+
+À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son
+exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières
+toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux
+que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous
+les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de
+mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi
+donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»
+
+Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à
+l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi
+Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as
+d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de
+Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans
+une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à
+cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma
+bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon
+époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends
+ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que
+feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne
+cours aider l'_infortuné_ Raghouide?»
+
+À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin,
+Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante,
+dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et
+les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou
+les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les
+terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer
+avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand
+Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne
+sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis
+te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes
+mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par
+le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner
+ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de
+sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais
+échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!»
+
+À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit
+en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
+
+«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables,
+tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles
+ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez
+des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des
+ennemis cachés!»
+
+Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme
+semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit
+à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que
+Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe
+et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer
+une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs,
+Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une
+parole injuste dans la bouche des femmes.
+
+«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise
+nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me
+tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»
+
+Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ,
+qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui
+dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en
+vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi,
+femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces
+bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se
+manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à
+mon retour ici te voir avec Râma!»
+
+À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée
+de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon
+Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai,
+ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un
+bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de
+mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces
+mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée
+de chagrin, à battre des mains sa poitrine.
+
+Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes
+de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame
+aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce
+frère de son époux.
+
+ * * * * *
+
+Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti
+après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour
+ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit
+aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle
+Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il
+s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux
+frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur
+du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette
+beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre
+aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette
+pensée dans son esprit en démence:
+
+«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant
+visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès
+d'elle!»
+
+Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui
+s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste
+Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était
+couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux
+rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié
+sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple
+bâton.
+
+À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses oeuvres et par sa
+vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui
+végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées
+pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent
+retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi
+des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî
+d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir
+_ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les
+volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la
+Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du
+Djanasthâna.
+
+Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de
+Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant,
+vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui
+ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme
+assortie.
+
+Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres
+_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une
+pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana,
+noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de
+feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle
+ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde
+obscurité.
+
+À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait
+en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme
+fascinant le coeur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour,
+le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les
+prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune,
+aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un
+long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une
+statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans
+les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à
+la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la
+princesse aux membres tout rayonnants:
+
+«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage,
+cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme
+un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune
+fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande
+portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à
+voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur
+ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu
+l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu
+as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à
+la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma
+belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont
+fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un
+brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante,
+et rien n'est plus joli à voir, femme _chérie_ à la figure
+enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré,
+mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe
+dessinée suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites
+sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie
+avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds,
+qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une
+beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les
+doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches
+couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux
+dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes
+grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille
+qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu
+sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une
+Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la
+beauté!
+
+«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et
+là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais
+magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages
+mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent
+seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus
+noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des
+époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux
+yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la
+vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même
+dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit
+que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits
+sauvages.
+
+«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des
+Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô
+toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces
+Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point
+une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais
+ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure
+des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»
+
+Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi
+Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de
+peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante,
+aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à
+soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana,
+caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui
+offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle
+apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_ à manger des
+aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché
+sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit
+alors invité par Sîtâ avec un langage _franc et_ sans réticences,
+le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette
+fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses voeux.
+
+Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que
+Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la
+fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est
+Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière
+le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines
+dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé,
+le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea
+convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis
+qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine
+ambitieuse au coeur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon
+beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme
+une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus
+au vieux monarque.
+
+«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que
+je ne l'aie obtenue_: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie!
+Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur,
+dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même
+cérémonie soit destinée à sacrer _mon fils_ Bharata; que Râma
+s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste
+quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un
+habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant
+pour les bois, et que l'on sacre Bharata!
+
+«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père,
+la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut
+pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme,
+pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son
+bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de
+Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur,
+Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire
+une chose agréable à Kêkéyî.
+
+«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre,
+Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions:
+«Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père:
+«Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre,
+_m'a-t-il dit_, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire,
+fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels
+seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la
+parole de ton père.»
+
+«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui
+répondit: «_Je le ferai!_» en présence de son père. Râma est
+toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point
+de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, _saint_
+brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle.
+Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme
+éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux
+remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de
+son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit
+ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande
+vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc
+à la main, Râma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_.
+
+«Ainsi, une _seule_ parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois
+du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux
+des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout
+remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible
+d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus
+beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi
+quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi
+vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint
+ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la
+conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
+
+À ces mots de Sîtâ, la _charmante_ épouse de Râma, le vigoureux
+Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces
+termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu
+le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû.
+C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse
+métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et
+les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on
+appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres
+de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le
+frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs;
+je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya
+était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils
+de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don
+_incomparable_, celui de prendre à mon gré toutes les formes et
+de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le
+monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est
+_encore plus_ célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la
+nature de mes oeuvres[26].
+
+[Note 25: C'est-à-dire _Decem habens colla_.]
+
+[Note 26: _Râvana_ veut dire _qui fait pleurer_.]
+
+«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à
+la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut
+rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ,
+la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une
+montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts
+pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément
+creusés, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles
+terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî,
+la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint
+imite la couleur des sombres nuages.
+
+«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente
+yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses
+riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de
+_revenir jamais_ habiter ces bois.»
+
+À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit
+avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai
+fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est
+aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le
+vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi,
+à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même
+ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de
+l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir
+à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est
+aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de
+toucher les rayons du soleil!
+
+«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie,
+c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi
+des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en
+fureur même!
+
+«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la
+différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la
+différence qui existe de toi à mon noble époux!
+
+«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main,
+ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la
+divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne
+pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler
+la foudre!»
+
+C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit
+cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en
+lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a
+brisé.
+
+Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa
+forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant
+ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses
+placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_
+réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait
+un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion,
+les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les
+cheveux enflammés.
+
+Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux
+resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais
+qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi
+pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même
+pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui
+t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que
+tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me
+tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force
+de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan _comme une coupe_:
+je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais
+offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre
+même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis _ton_
+maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui
+je veux les biens que l'on désire!»
+
+Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par
+l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux
+la brillante Rohinî[28].
+
+[Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.]
+
+Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit
+alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma!
+Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des
+Rakshasas, ton dernier soupir!»
+
+À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma
+d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages.
+Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine
+avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils
+contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit
+la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les
+deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se
+vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À
+moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À
+moi Lakshmana!»
+
+À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense
+vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités
+du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une
+fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé
+de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans
+les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol
+rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.
+
+Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la
+magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé
+de ses ânes _merveilleux_. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec
+une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et
+la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit
+et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le
+quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de
+son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de
+sa carrière.
+
+Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe
+l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne
+appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!»
+mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux
+retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le
+monarque des oiseaux, _Djatâyou_, à la grande splendeur, au grand
+courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte
+comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation,
+entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son
+coeur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa
+_vieille_ amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un
+char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.
+
+Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre
+tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la
+Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de
+feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère,
+s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile,
+tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit
+à planer sur la route de son char:
+
+«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom
+est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique
+devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force
+immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as
+maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un
+oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un
+combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance,
+et tu n'en sortiras point vivant!
+
+«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme
+qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de
+protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil,
+d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas
+de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!
+
+«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on
+t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on
+donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette
+âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni
+dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour
+venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et
+si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit
+coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour
+tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à
+tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la
+vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce
+noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son
+épouse?
+
+«Lâche promptement l'_auguste_ Vidéhaine, ou je vais te consumer de
+mon regard épouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut
+consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié
+au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que
+la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne
+faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et
+l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour
+amener sa ruine!
+
+«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je
+gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je
+suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une
+cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui,
+ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»
+
+À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour
+Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants
+et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, _agitant_
+ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança
+furieux sur le roi des oiseaux.
+
+Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant
+pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande
+force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre.
+
+Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots
+épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes
+aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé
+dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat _sans bouger_ ces
+dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère,
+déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit
+sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres.
+Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de
+sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées
+d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre
+aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches
+empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans
+penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses
+blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
+
+Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant
+les deux ailes sur la tête _de son ennemi_, il en battit avec une
+fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de
+briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand
+il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et
+pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un
+agile essor.
+
+Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème
+céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines:
+le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur
+les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque
+du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux
+caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le
+héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le
+grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et
+au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un
+mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa
+le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre
+pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta
+son cadavre hors du véhicule fracassé.
+
+Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son
+attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses
+bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana
+descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres
+d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui
+crièrent-ils.
+
+Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait
+le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana
+l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par
+l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il
+s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours,
+Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le
+Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint
+ce langage au ravisseur:
+
+«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au
+vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une
+victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le
+dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le
+champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche
+le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana,
+et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant
+Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les
+Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point
+oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un
+habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
+
+À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas
+lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as
+fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce
+que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas
+davantage!»
+
+À ces paroles _fières_, le plus éminent des oiseaux lui répondit
+sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de
+vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en
+iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente,
+vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans
+l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»
+
+À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste
+volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du
+Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux
+dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du
+cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et
+mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés,
+le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue
+_avec impatience_, quand le conducteur est monté dessus _et lui fait
+sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna
+tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant,
+Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui
+donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il
+arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans
+tous les yeux de ses dix têtes.
+
+Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit
+lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son
+côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés
+avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette
+guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le
+vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds,
+abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le
+roi des vautours.
+
+Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne
+dura qu'un instant. En effet, Râvana, _dégagé_, leva son épée, il
+perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de
+l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses
+ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba
+rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
+
+Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la
+Vidéhaine, _profondément_ affligée, courut à lui comme elle eût
+fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à
+l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps
+semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où
+Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit
+dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu
+par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide
+mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
+
+«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui
+même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans
+une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera
+aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand
+malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la
+main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»
+
+Une et deux fois elle appela Râma, et _Kâauçalyâ_, sa belle-mère,
+et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait _en vain_
+ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers
+sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de
+fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des
+arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de
+sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»
+
+Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour
+trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante,
+isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence
+infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les
+grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet
+outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres
+animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il
+vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père
+suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans
+sa béatitude: «Le crime est consommé!»
+
+Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon
+reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses
+membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie
+jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au
+milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana,
+jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une
+montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
+
+En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher
+du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après
+qu'elle a percé un sombre nuage.
+
+Un pied de la _belle_ Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui
+tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque
+d'éclairs.
+
+Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu
+tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles
+qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se
+rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui
+se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres,
+habités par les familles des oiseaux _les plus_ variés, semblaient
+dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains
+pas!»
+
+Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants,
+les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et
+marchaient tous _pêle-mêle_ derrière son ombre. Quand le soleil
+consterné vit ce rapt de _l'auguste_ Vidéhaine, son disque pâlit et
+son brillant réseau de lumière disparut.
+
+«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il
+n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où
+Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le
+ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à
+l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces:
+«Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, _hélas! toujours
+en vain_, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.
+
+ * * * * *
+
+Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana,
+dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque
+des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres
+bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse,
+vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever,
+abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui,
+voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est
+toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce
+prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi
+des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_!
+dans un noble combat, où ton nom fut proclamé _à haute voix_! Ce
+cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui
+déchira mon coeur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu
+pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le
+rapt d'une femme en l'absence de son mari!
+
+«Râma fut éloigné ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis!
+alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en
+iras pas avec le souffle de la vie!»
+
+C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette
+infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans
+le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui
+exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.
+
+Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais
+d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau
+franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont
+Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La
+princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit
+sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide
+aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq
+quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu
+de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à
+Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux
+versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au
+milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation
+intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ
+jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette
+femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de
+pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant
+vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors
+cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.
+
+ * * * * *
+
+Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il
+déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis _la
+Déesse_ Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs
+à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la
+surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui
+toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes
+rassemblées en coupe _à la hauteur du front_; consacrez sans
+négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux,
+ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission.
+Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures,
+habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez
+pas_! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais,
+sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à
+_ma_ Vidéhaine!»
+
+ * * * * *
+
+Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux
+tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes
+et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi
+des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa
+ville.
+
+«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a
+toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée
+de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant
+sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les
+menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans
+Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières
+et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et
+que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?»
+
+«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa
+faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie,
+et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient
+aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le
+poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ,
+entre chez elle et présente-lui _de ma part_ ce vase de beurre
+céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit,
+accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana.
+_Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Génie_ Pâka dit
+à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes
+Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au
+sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le
+succès du roi des Immortels.
+
+L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards
+s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui
+inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité
+descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide
+sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son
+frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra
+lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné
+d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de
+Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera
+dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous
+les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même
+dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son
+armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char
+Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le coeur! Pour en assurer le
+succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime:
+ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.
+
+«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan:
+c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de
+tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.
+
+«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le
+temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux,
+suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine
+charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble
+Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la
+pâleur.»
+
+À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit
+Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je
+vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des
+Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît
+un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon
+instituteur spirituel!»
+
+À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il
+se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les
+yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le
+roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois
+maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le
+souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de
+mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère
+sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur,
+Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par
+toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la
+famille des Raghouides!»
+
+Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne
+au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à
+Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante
+et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet
+aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au
+charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim:
+puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à
+venir, s'éleva dans les airs et partit.
+
+ * * * * *
+
+Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré
+toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les
+apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois,
+retourna chez lui.
+
+Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté
+de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de
+sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, _qui s'était caché dans
+ses formes_; au cri, que le Démon avait jeté _en expirant_: «À
+moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, _imitant la
+mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas
+cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne
+le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur
+défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des
+Rakshasas!»
+
+Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide
+_inquiet_ rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une
+splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage
+altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots
+avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait
+une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt
+déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant
+d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même
+dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de
+sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre.
+Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En
+effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle,
+m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais,
+frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna
+ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»
+
+Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré
+de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de
+son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi,
+la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte,
+infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies
+abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée _inattendue_ vers moi,
+après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon
+âme en y jetant _soudain_ le soupçon d'un horrible forfait. À
+peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être
+accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon coeur, Lakshmana,
+trembler mon oeil et mon bras gauches.»
+
+À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé
+dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de
+Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré,
+que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre
+elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots:
+«Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble _Démon_ avait jeté au
+loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la
+Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse
+pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et
+palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet
+ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour
+agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse
+mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
+
+«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une
+réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des
+treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable
+parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche,
+imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés:
+«Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» _C'est là précisément ce dont
+je me défie!_ Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois
+tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois
+mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: _oui_!
+il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner
+sur lui une bataille!»
+
+«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une
+âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton coeur est placé en moi:
+tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux
+reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa
+femme!»--Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné
+de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de
+colère.»
+
+Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse,
+l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami,
+de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la
+nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici
+dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles
+irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je
+n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la
+voix mordante d'une femme courroucée.»
+
+À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous
+les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses
+deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux
+rire de mon _inquiétude_, que la vive douleur, où ton absence m'a
+jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer
+avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec
+eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux
+d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande,
+répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma
+Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang,
+pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de
+la terre!
+
+«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée
+et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par
+ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils
+de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma
+Vidéhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint,
+_hélas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son
+visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?
+
+«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et
+pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la
+terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse
+d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme
+le soleil dans sa jeunesse _du matin_? À qui fut ce parasol zébré
+de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de
+fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé?
+Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux
+grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux
+visages de vampires?
+
+«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux
+paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine,
+Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon
+accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur
+le front du couchant?»
+
+Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous
+les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y
+rencontra pas la fille du roi Djanaka.
+
+Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le
+fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ
+avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir
+à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste
+bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.
+
+Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et
+les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma,
+secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et
+ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et
+les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des
+centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer
+celle _qu'ils cherchaient_.
+
+Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses
+deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes
+d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son
+frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par
+ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la
+forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise,
+bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!
+
+«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe
+enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille
+yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son
+tonnerre!»
+
+À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur
+le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du
+héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang
+à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au
+Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante
+salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des
+hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!
+
+«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine,
+abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé
+au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille
+Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici
+rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est
+à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé.
+Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse
+bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de
+mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à
+cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta
+Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.
+
+Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette
+histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer
+avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant
+toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu
+impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce
+langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les
+bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur
+moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si
+j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette
+reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais
+à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses
+créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que
+moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon
+père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant
+sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!»
+
+Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un
+père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.
+
+«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots,
+parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont
+amené ta mort à toi-même.
+
+«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana
+avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée?
+Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses
+de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds
+à mes questions.»
+
+Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se
+répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et
+l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses
+forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette:
+
+«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des
+Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède
+avec les tempêtes du vent.
+
+«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle
+Vinda[29], où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver;
+circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.»
+
+[Note 29: C'est-à-dire _la trouveuse_.]
+
+Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans
+repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche.
+Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans
+les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en
+expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer,
+qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le
+frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi
+des volatiles exhala son dernier soupir.
+
+La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes,
+allongea son cou et retomba sur la face du sol.
+
+À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne
+_écroulée_, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots
+au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses
+années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le
+séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la
+vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît
+mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!
+
+«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et
+les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre
+mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je
+veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut
+la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit
+Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le
+roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils
+de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la
+cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort.
+Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs
+en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt
+tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile
+défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les
+brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait,
+les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière
+Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes
+du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce _royal
+anachorète_, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé
+qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile,
+et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et
+fortunée.
+
+Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble
+aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande
+force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à
+la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux
+Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant
+un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable,
+hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes,
+d'arbrisseaux et d'arbres.
+
+Or, Lakshmana au coeur pur et vertueux, au langage de vérité, à la
+grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de
+qui l'âme était pleine de tristesse:
+
+«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon coeur:
+je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous
+contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds
+ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous
+annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»
+
+Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur
+des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans
+cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée
+de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce
+tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec
+le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un oeil
+très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et
+dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et
+d'une force _sans mesure_, il dévorait les ours farouches et les
+plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles
+et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers
+quadrupèdes ou volatiles.
+
+À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une
+lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras.
+Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux
+héros, entraînés vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras
+semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands
+éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées
+d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes.
+Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux
+guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près
+de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.
+
+Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule
+ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient
+de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs
+bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui
+êtes-vous, _guerriers_ aux épaules de taureaux, qui portez des arcs
+et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles
+et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et
+quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi,
+venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux,
+restez-vous là?»
+
+À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage
+glacé _d'épouvante_, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une
+infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr,
+où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer
+ma bien-aimée!»
+
+Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce
+héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible,
+jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la
+fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du
+colosse.
+
+Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du
+lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à
+l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait
+à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de
+l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras
+gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras
+coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre,
+le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais
+joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les
+deux héros: «Qui êtes-vous?»
+
+À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux,
+à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est
+l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma:
+sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce
+héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt
+déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la
+chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois,
+tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée
+au milieu du ventre?»
+
+Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se
+rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette
+réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne
+fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous
+inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!
+
+«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce
+à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et
+tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le
+profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le
+malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est
+pas au monde un être plus heureux que moi!
+
+«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable
+même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces
+formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction
+qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante,
+qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin _que vous
+voyez_.
+
+«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au
+delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre
+Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une
+seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le
+fils moyen de Lakshmî, _déesse de la beauté_: apprends que c'est la
+colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.
+
+«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures:
+il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme
+_d'un vain orgueil_. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée,
+pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je
+défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa
+foudre aux cent noeuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes
+jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut
+pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de
+Brahma subsiste dans sa vérité!»
+
+«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma
+splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les
+paumes de mes deux mains à _l'endroit où n'était plus_ mon front:
+«Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche
+rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger
+vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels
+me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre
+cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras,
+j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants,
+tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit
+alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les
+deux bras dans un combat.»
+
+«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait
+me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du
+ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et
+jurer à vos grandeurs une _éternelle_ amitié, en prenant le feu
+même à témoin.»
+
+Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce
+langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse:
+Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et
+moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement
+de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle
+est sa demeure, ni quelle est sa puissance.
+
+«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse
+fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais
+quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion
+pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués
+nous-mêmes au secours des _opprimés_.»
+
+À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou,
+habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent
+de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas
+ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la
+connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé
+dans mon ancienne forme.
+
+«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué,
+creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»
+
+À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana,
+élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur
+leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois,
+déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire
+le bûcher par-dessus.
+
+Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous
+côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le
+feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse
+de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.
+
+Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein
+des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant,
+_comme un Dieu_, sans cligner ses paupières et portant sur des habits
+sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste
+Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et,
+tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel,
+il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant
+l'âme et les yeux.
+
+_L'être fortuné_ qui marchait dans les cieux _et qui naguère
+était_ Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui
+doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée
+Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée
+Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la
+grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le
+trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un
+pradakshina.
+
+«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva,
+fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du
+soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre
+singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ
+embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et
+ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois
+ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux;
+mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le _flambeau du_
+soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des
+singes.»
+
+«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides
+au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous
+aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire
+_où vous êtes engagés_.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de
+Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.
+
+ * * * * *
+
+Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent
+des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de
+fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur
+le dos _gazonné_ des montagnes, ces héros continuent leur voyage le
+premier jour dès l'aube naissante.
+
+Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois
+variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de
+la Pampâ.
+
+Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux
+sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle
+de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les
+voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette
+terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches
+et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme
+enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son
+enfance _du matin_. En contemplant cette rivière limpide, fortunée,
+charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent
+enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour
+où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la
+création à la voix des rishis.
+
+ * * * * *
+
+La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême
+inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit
+assiégé de _mille_ pensées, le roi des singes résolut de quitter
+la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur
+immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme;
+et, le coeur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les
+points de l'espace.
+
+Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul
+instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses
+conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette
+forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui
+viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»
+
+Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre
+cime de la montagne.
+
+Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le
+vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête
+septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier
+à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur
+marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés
+sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du
+roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en
+coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce
+langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre
+une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu
+ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère
+aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une
+continuelle inquiétude.»
+
+À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en
+ces paroles d'une grande beauté: «Au coeur de qui n'entrerait pas
+la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs
+bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je
+le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes
+formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs
+ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître:
+mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins
+pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs
+gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même
+dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou
+méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en
+redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces
+deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent
+ici.»
+
+Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il
+s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur
+nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les
+deux Raghouides.
+
+Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager
+à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les
+apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les
+flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage
+_insinuant_: «Pénitents aux voeux parfaits, vous qui ressemblez
+au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs
+sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante
+parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts;
+vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres
+nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas _en ce moment_
+le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui
+êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un
+valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion,
+ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos
+longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra?
+
+«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la
+splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez
+aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me
+rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?
+
+«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment
+êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire
+et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les
+pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment
+un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et
+qui paraissez venir du monde des grands Dieux?
+
+«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et
+pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler
+a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque
+et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les
+violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le
+Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque
+lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences;
+j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur
+d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de
+servir les intérêts de Sougrîva.»
+
+Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit
+à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des
+singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé,
+qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est
+connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.»
+
+Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa
+pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de
+chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil
+de son maître _sur le mont Rishyamoûka_, et de porter enfin toute
+l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez
+longue extension.
+
+À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il
+fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé
+Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros
+appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au
+devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les
+êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant
+ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante
+splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père
+asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux
+grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la
+fin du jour suit, _dans l'autre hémisphère_, le soleil aux clartés
+flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût
+digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence
+même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.
+
+«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère
+de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus
+m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive
+splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois
+_déserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober
+son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa
+bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans
+la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction.
+Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce
+renseignement.»
+
+Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il
+suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures,
+qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui
+sont tels que vous êtes, _méritent de_ gouverner la terre.»
+
+Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces
+mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre
+déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de
+Bâli et renversé du trône, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu
+aussi ravir son épouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois.
+Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma,
+_ne peut manquer de_ s'associer à vous dans la recherche de la
+Vidéhaine.»
+
+Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la
+science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout
+joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton
+frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement
+voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand
+corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait
+_dans l'attente_.
+
+ * * * * *
+
+Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit
+connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva:
+«Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui
+vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana.
+
+«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son
+magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en
+aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans
+les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi
+Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune,
+ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est
+comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à
+ton côté.»
+
+Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un
+extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est
+façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du
+bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur
+ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de
+vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur
+des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain
+pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon
+alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et
+lions entre nous un attachement solide.»
+
+Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma
+de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour
+la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié
+pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi
+formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit
+naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le
+bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il
+déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée.
+Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et
+Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se
+regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne
+pouvaient s'en rassasier les yeux.
+
+Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée,
+Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi
+Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes
+choses.
+
+«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole
+véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le
+jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations
+_qui enleva ton épouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que
+j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une
+manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se
+débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents
+_dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-même sur un plateau de
+montagne, où j'étais moi cinquième _avec ces quatre singes_; elle
+nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants
+joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je
+vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»
+
+«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles
+agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?»
+
+Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte,
+Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible
+de la montagne.
+
+Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, _revint_, les mit sous
+les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»
+
+À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et
+les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas!
+s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté
+l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir,
+il porta ces parures à son coeur; plusieurs fois il poussa de longs
+soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.
+
+«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce
+Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où
+habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui,
+pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»
+
+Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras,
+et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à
+l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes:
+
+«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni
+la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue
+néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te
+promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide.
+
+«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi
+de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes,
+une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi,
+j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un coeur le
+rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je
+n'abandonne pas ma fermeté.
+
+«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre
+pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours
+le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré
+lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»
+
+«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette
+douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est
+bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes
+paroles, venues d'un coeur ami et cesse de gémir.»
+
+Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya
+son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et,
+replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa
+le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne
+et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite,
+Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce
+temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère
+Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana.
+Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon
+bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie
+dans une terre féconde.»
+
+Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il
+suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser
+de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta
+grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta
+grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme,
+conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je,
+ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis,
+c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande
+force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons
+pris le feu à témoin.»
+
+Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux
+Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la
+forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de
+fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en
+cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la
+terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat
+les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une
+branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.
+
+Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement
+ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les
+syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là
+dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse,
+je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoûka; mais,
+redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte
+à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts.
+Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de
+protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du
+monde entier!»
+
+À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et
+chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu
+dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai
+aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.»
+
+«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage,
+l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce
+qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant
+déjà la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale
+à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer
+septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et
+les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement
+et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup
+de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et
+nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui
+destinons.»
+
+Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous
+les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas,
+réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui,
+son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour
+te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?»
+
+«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul
+coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: _eh
+bien_! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je
+crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!»
+
+À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:
+
+«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton
+infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer
+le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes
+résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui
+vous divise à tel point.»
+
+À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit
+d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les
+circonstances de cette rivalité fraternelle:
+
+«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli
+est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon
+père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer _dans
+la tombe_: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il
+fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des
+peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de
+mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les
+affaires un serviteur obéissant.
+
+«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force
+appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se
+disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour,
+à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte
+de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente
+colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des
+ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le
+pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa
+caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour
+empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans
+balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa
+fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque
+des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.
+
+«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon
+s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite
+encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se
+levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura
+fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de
+hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en
+approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous dérobent sa
+vue_. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli,
+transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus:
+«Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de
+l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival
+tué, je sorte d'ici!»
+
+«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous
+mes efforts d'arrêter sa résolution; _ce fut en vain_, il s'engagea
+malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula
+entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en
+faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne
+l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une
+terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une
+trahison.
+
+«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas
+douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux;
+et _tout_ mon coeur en fut troublé. En même temps il vint du milieu
+de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés
+par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué
+dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère
+avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins,
+assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que
+j'eus comblé avec des rochers _l'entrée de_ cet antre _fatal_ et
+versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation
+d'eau funèbre en l'honneur de mon frère.
+
+«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle
+parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce
+trône _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice,
+Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible
+ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_
+colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers
+et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou,
+j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le
+respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai
+avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus
+respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut
+en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les
+repoussa tous.
+
+«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et
+m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous
+savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de
+batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier
+au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je
+m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi,
+que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide.
+Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit,
+accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il
+se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant
+l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je
+furieux avec Sougrîva; arrête!»
+
+«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la
+crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt
+que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce
+lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à
+cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein
+n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival:
+attends-moi donc à la porte de cette caverne.»
+
+«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette
+grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte
+_d'une catacombe intérieure_.
+
+«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant
+d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille.
+Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche;
+et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri
+de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à
+Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la
+caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant
+reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups
+de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins
+chez moi _sain et sauf_, comme j'en étais parti. Il m'avait donc
+enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier
+l'amitié qu'il devait à son frère!»
+
+«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, _que m'a
+donné la nature_, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà,
+fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait
+subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis
+maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.
+
+«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne
+et me fit trembler, en levant sur ma _tête_ un arbre épouvantable.
+Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre,
+fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les
+mers, qui la revêtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au
+Rishyamoûka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible
+Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je
+choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.
+
+«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette
+mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité
+le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou,
+daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici,
+tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce
+farouche Bâli.»
+
+À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se
+mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois,
+ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui
+brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le
+cruel Bâli. _Oui_! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des
+bonnes moeurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux
+n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»
+
+Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc
+même du _puissant_ Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept
+palmiers, déchaîna contre eux ce _merveilleux projectile_. Le
+trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les
+palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein
+des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un
+cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint _d'où elle
+était partie_ et rentra d'elle-même au carquois de son maître.
+
+Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par
+la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une
+admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable,
+Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front
+et se mit à glorifier le noble Raghouide:
+
+«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme
+l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est
+la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des
+hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui
+de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est
+l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la
+main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi!
+
+«Quel _être_ mâle est capable de résister à celui, de qui la main
+put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et
+cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon
+chagrin est dissipé; maintenant mon _coeur_ est inondé par la joie;
+maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce
+Bâli, toujours ivre de combats!»
+
+À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le
+_noble_ singe à la parole agréable et de lui répondre en ces
+termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais
+à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au
+combat cet ennemi, qui a _dépouillé_ les formes du frère!» Sur les
+paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit
+avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied
+hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu
+masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres
+dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors
+ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli
+à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort
+avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide
+à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une
+grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une
+guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines,
+tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du
+ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel,
+resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on
+aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un
+habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main
+soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.
+
+ * * * * *
+
+Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de
+son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de
+sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors,
+s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte:
+telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre
+les deux planètes Angâraka et Bouddha[30].
+
+[Note 30: Mars et Mercure.]
+
+Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs
+paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme
+les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des
+montagnes!
+
+En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses
+yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement
+l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et
+la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier
+du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. _Dans cette
+parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner
+Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche
+_au milieu du combat_.
+
+Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce _qu'il
+s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son allié_, Sougrîva se mit
+à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de
+coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt.
+À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était
+dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte
+d'une malédiction, _jadis fulminée contre lui_, et s'en retourna en
+disant: «Tu m'as échappé!»
+
+Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en
+vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le
+singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses
+conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de
+honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit:
+«Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en
+oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?
+
+«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que
+Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_
+amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser
+de vivre?»
+
+Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles
+affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin,
+Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes,
+qui me retint de lancer ma flèche.
+
+«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par
+la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre,
+station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à
+mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle
+ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche:
+«Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?»
+
+«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un
+drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans
+ce combat de l'un contre l'autre.
+
+«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia
+parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.»
+
+«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta _flèche_ lui
+porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs,
+ne tarde point à nous donner son fruit!»
+
+«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te
+distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance,
+ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.»
+
+ * * * * *
+
+Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce
+nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable,
+que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa
+figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une
+éclipse.
+
+Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant
+son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses
+yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _épanouis_. Le roi
+des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit
+trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt
+embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi
+hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros!
+abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la
+couche, tu rejettes une guirlande froissée!
+
+«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au
+combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur
+et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici,
+fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est
+déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, _pour ainsi dire_,
+sous ta main.
+
+«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution,
+ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère
+importance.
+
+«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une
+fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est
+éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.
+
+«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un
+arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est
+sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.
+
+«Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les
+joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces
+richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une
+splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien
+abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois.
+Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à
+nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent
+les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les
+prévenir.»
+
+Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles,
+eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui
+répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il
+fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un
+ennemi qui vient rugir _à ma porte_ avec une telle arrogance, et qui
+n'est après tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des héros,
+qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front
+accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus
+difficile que la mort!
+
+«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon
+égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il
+ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais
+sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais
+je ne veux pas lui ôter la vie.
+
+«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et
+ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle,
+aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.»
+
+Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était _bien_ chère à ses
+yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un
+pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les
+rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son
+_coeur_ désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de
+rentrer suivie des femmes dans son gynoecée; et, quand Târâ eut
+regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une
+respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa.
+
+Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait
+en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en
+attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine,
+il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette
+périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de
+colère, il jeta ces mots à Sougrîva:
+
+«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une
+seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour
+la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces
+mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.
+
+Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur _et
+lève_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la
+foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit
+_un moment_ son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour
+le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et
+vacille.
+
+_Cependant_ Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui
+abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère.
+Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et
+l'envoie frapper au coeur Bâli à la grande force, à la guirlande
+tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens
+troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis
+mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux,
+Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit
+ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire
+espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où
+je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé
+_lâchement_ caché et tandis que ce duel absorbait toute mon
+attention!»
+
+Après la chute de ce héros, le monarque des singes, _on vit_ la
+face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée
+_dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la
+beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la
+terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or,
+était _comme_ attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de
+ce quadrumane, le plus noble des singes.
+
+ * * * * *
+
+La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait
+renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à
+l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette
+mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes,
+précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne
+de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course
+légère comme des gazelles _épouvantées_, quand _un chasseur a_
+tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur
+dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de
+qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et
+tremblants?»
+
+À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une
+âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes:
+«Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada!
+La mort sous la forme de Râma emporte _l'âme de_ Bâli, qu'elle a
+tué!»
+
+Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle
+s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre.
+Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas!
+mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur
+la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle,
+héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue
+veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur!
+Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant
+des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu
+pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils?
+Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi
+avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son
+protecteur!»
+
+Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de
+ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla
+de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette
+femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ!
+s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la
+terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée
+mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bâli et les
+dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des
+cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.
+
+Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards
+affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue
+du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa
+la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce
+langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté
+par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, _noble_ singe, et
+chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés.
+Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas
+entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le
+Destin arrangea les choses d'une autre manière.
+
+«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois;
+car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans
+une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je
+vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu
+sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs
+et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes,
+Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous
+les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre
+chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!
+
+«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et
+tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui
+réside en elle se répandra sur toi!»
+
+Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva,
+Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains
+jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils:
+«Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans
+une maigre condition, n'est point, à _bien dire_, misérable, fils de
+Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme
+de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune.
+Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses
+largesses tous les voeux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera
+donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai
+plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du
+pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce
+combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des
+hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils
+Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et
+l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté
+Angada, mon fils, aux bracelets d'or.»
+
+Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur
+le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition
+des âmes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_:
+
+«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît
+ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon
+fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien
+te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton
+enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude,
+mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux
+extrêmes.»
+
+Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du
+trait _acéré_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite,
+ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant
+exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans
+un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face _glacée_
+de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé
+comme une liane roulée autour d'un grand arbre.
+
+Quand l'_aîné des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit
+que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce
+discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par
+le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en
+aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces
+larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: _c'est assez!
+car_, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité
+est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la
+nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les
+êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les
+évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer
+les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir,
+l'utile et l'agréable.
+
+«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort
+donnée le fruit _amer_ de son oeuvre: que l'on célèbre maintenant
+les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons
+funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis
+l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est
+rentré dans le devoir, _à la fin de sa vie_, le Paradis lui fut
+donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la
+douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»
+
+Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes,
+parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des
+simiens.
+
+Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes
+versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les
+montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.
+
+Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher
+dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne,
+environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage terminé_, les principaux
+des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent,
+déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans
+le recueillement.
+
+Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une
+bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots
+dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si
+chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le
+regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, _ton enfant_, accablé sous
+le poids du chagrin?
+
+«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le
+vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»
+
+Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris,
+fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu
+à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens
+troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en
+allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré
+Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau
+funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir
+accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs
+habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la
+grande vigueur.
+
+ * * * * *
+
+Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et
+le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours
+au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis,
+Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a
+conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile
+à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville,
+et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes!
+Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer
+avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis
+en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette
+merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur,
+et que ta vue répande la joie parmi les singes.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la
+parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai
+pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que
+je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père.
+Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution
+immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure
+Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au
+singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada,
+que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.
+
+«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des
+mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de
+la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une
+armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des
+sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont
+_Rishyamoûka_, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le
+souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la
+saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu
+s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides,
+aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami,
+tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, _souviens-t'en_!
+ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante;
+puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.»
+
+Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des
+singes pénétra dans cette aimable cité, le coeur joyeux et tous
+ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de
+quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent
+de tous les côtés.
+
+Tout le _peuple des_ sujets, la tête prosternée jusqu'à terre,
+salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant:
+«Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les
+ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux
+sérail de son frère.
+
+En sortant du gynoecée, il fut sacré par les plus nobles des singes
+à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le
+Dieu aux mille regards.
+
+ * * * * *
+
+Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se
+reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y
+avait que le souci dont il reçût la visite.
+
+Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne,
+sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de
+répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient
+sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de
+l'automne.
+
+ * * * * *
+
+Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise
+et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva
+empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son
+devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque
+des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi,
+qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile,
+vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour:
+«Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste
+et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as
+comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis,
+dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est
+de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.
+
+«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les
+ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton
+ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller à la recherche de
+sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te
+presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir,
+s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il
+ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier:
+veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes
+guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes
+difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps
+s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»
+
+À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à
+propos, que, maître de lui-même et plein de coeur, il prit aussitôt
+sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied
+levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais
+en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des
+troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les
+défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide,
+se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de coeur.
+Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe
+la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne
+sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment
+sur la vie: telle est ma sentence!»
+
+ * * * * *
+
+Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé,
+Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression
+du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu
+la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté,
+laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence
+de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance
+de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un
+moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au
+succès:
+
+«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et
+qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas
+la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont
+s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne
+vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces
+quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un
+siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!
+
+«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces
+paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses
+grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité
+fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours
+dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre
+aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée
+est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole,
+soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est
+la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.
+
+«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense
+donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule
+pas stérilement.
+
+«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat _avec toi_,
+la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau
+d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit
+épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main
+irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin
+par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le
+traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche
+Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille
+avec toi!»
+
+Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux,
+se dirigea donc _lestement_ vers la cité des singes. Bientôt il
+aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande
+vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du
+maître_. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à
+des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes
+de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les
+vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le
+feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.
+
+Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux
+ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.
+
+Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère
+suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par
+des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les
+simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville,
+sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois
+arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que
+les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre,
+poussèrent à l'envi le rugissement des lions.
+
+Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Târâ
+avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour
+délibérer avec ses ministres.
+
+Le plus éminent des conseillers, _Hanoûmat_, le fils du Vent,
+commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce
+langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels:
+«Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et
+dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et
+c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux,
+Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes
+tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui
+sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant
+l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»
+
+À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi
+de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père
+_adoptif_: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche;
+fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient
+ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la
+cause de sa colère.»
+
+Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand
+il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses
+autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert
+à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une
+grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle
+faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette
+colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide.
+Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une
+occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les
+insinuations d'une faute dont je suis innocent.
+
+«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle
+est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par
+suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet
+au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici
+d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa
+_faveur_.»
+
+À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de
+ses ministres quadrumanes:
+
+«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que
+tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance;
+car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou
+tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à
+celle du _puissant_ Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence
+que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute;
+et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, _de_ qui
+_la société_ ajoute à sa fortune.
+
+«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles
+amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la
+perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas
+un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes,
+conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les
+ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la
+crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+
+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Anonymous
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net).
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LE RAMAYANA</h1>
+
+<h3>POÈME SANSCRIT DE VALMIKY</h3>
+
+<h1>TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE</h1>
+
+<h4>Traducteur des Œuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata</h4>
+
+<h2>TOME PREMIER</h2>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h4>LIBRAIRIE INTERNATIONALE</h4>
+
+<h4>13, RUE DE GRAMMONT, 13</h4>
+
+<h4>A. LACROIX, VERBOECKHOVEN &amp; C<sup>e</sup>, ÉDITEURS</h4>
+
+<h4><i>À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne</i></h4>
+
+<h2>1864</h2>
+
+<hr />
+
+<p>Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante
+en richesses de toute sorte, en grains comme en troupeaux,
+assise au bord de la Çarayoû et nommée Koçala.
+Là, était une ville, célèbre dans tout l'univers et fondée
+jadis par Manou, le chef du genre humain. Elle avait
+nom Ayodhyâ.</p>
+
+<p>Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle
+étendait sur douze yodjanas de longueur son enceinte
+resplendissante de constructions nouvelles. Munie de
+portes a des intervalles bien distribués, elle était percée
+de grandes rues, largement développées, entre lesquelles
+brillait aux yeux la rue Royale, où des arrosements d'eau
+abattaient le vol de la poussière. De nombreux marchands
+fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient
+ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient
+le sol, embelli par des bocages et des jardins
+publics. Des fossés profonds, impossibles à franchir,
+l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins d'armes
+variées; et des arcades ornementées couronnaient ses
+portes, où veillaient continuellement des archers.</p>
+
+<p>Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la
+victoire ajoutait journellement à l'empire, gouvernait
+alors cette ville, comme Indra gouverne son <i>Amaravâtî,
+cité des Immortels.</i></p>
+
+<p>Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades
+sculptées de ses portes, douée avec tous les avantages
+que lui procurait une multitude variée d'arts et de métiers,
+toute remplie de chars, de chevaux et d'éléphants,
+bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de massues,
+de machines pour la guerre et de çataghnîs<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>,
+elle était bruissante et comme troublée par la circulation
+continuelle des marchands, des messagers et des voyageurs,
+qui se pressaient dans ses rues, fermées de portes
+solides, et dans ses marchés, bien répartis à des intervalles
+judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse
+mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans
+son enceinte; et, décorée avec de brillantes fontaines,
+des jardins publics, des salles pour les assemblées et de
+grands édifices parfaitement distribués, il semblait encore,
+à ses nombreux autels pour tous les dieux, qu'elle
+était <i>comme la remise</i> où stationnaient ici-bas leurs
+chars animés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><p><b>Note 1: </b> Ce mot veut dire une arme <i>qui tue cent</i> hommes à la
+fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus
+haute antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu
+dans l'Asie orientale.</p></blockquote>
+
+<p>En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé
+Daçaratha, semblable aux quatorze dieux, très-savant et
+dans les Védas et dans <i>leur appendice</i>, les six Angas,
+prince à la vue d'aigle, à la splendeur éclatante, également
+aimé des villageois et des citadins, roi saint, célèbre
+dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le plus
+solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de
+force, vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens,
+réglant sur la saine morale toute sa conduite, et représentant
+Ikshwâkou dans les sacrifices, comme chef de
+cette royale maison, il semblait à la fois le roi du ciel et
+le dieu même des richesses par ses ressources, son abondance,
+ses grains, son opulence; et sa protection, comme
+celle de Manou, le premier des monarques, couvrait tous
+ses sujets.</p>
+
+<p>Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et
+de qui la justice était le but suprême, n'avait pas un fils
+qui dût continuer sa race, et <i>son cœur</i> était consumé de
+chagrin. Un jour qu'il pensait à son malheur, cette idée
+lui vint à l'esprit: «Qui m'empêche de célébrer un
+açwa-médha pour obtenir un fils?»</p>
+
+<p>Le monarque <i>vint donc trouver</i> Vaçishtha, il se prosterna
+devant son ritouidj, lui rendit l'hommage exigé
+par la bienséance et lui tint ce langage respectueux au
+sujet de son açwa-médha pour obtenir des fils: «Il faut
+promptement célébrer le sacrifice de la manière qu'il est
+commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin
+qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies
+saintes, n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est
+à toi, en qui je possède un ami dévoué et qui es le premier
+de mes directeurs spirituels; <i>c'est à toi</i> de prendre
+sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel sacrifice.»</p>
+
+<p>&mdash;«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés.</p>
+
+<p>«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.»</p>
+
+<p>Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses
+des sacrifices:</p>
+
+<p>«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués
+par de nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par
+centaines pour les brahmes invités de beaux logis bien
+disposés, bien pourvus en divers breuvages, bien approvisionnés
+en différents comestibles. Il faut construire
+aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes,
+fournies de nombreux aliments et remplies de choses
+propres à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore
+d'abondantes victuailles pour l'habitant des campagnes.</p>
+
+<p>«Que ces différentes nourritures soient données avec
+politesse, et non comme arrachées par la violence, afin
+que toutes les castes bien traitées obtiennent ainsi les
+égards dus à chacune d'elles.</p>
+
+<p>«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure
+à personne. Que les honneurs soient rendus surtout,
+mais en observant les degrés, aux hommes supérieurs
+dans les choses des sacrifices, comme aux sommités dans
+les arts manuels. Agissez <i>enfin</i> d'une âme aimante et
+satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que
+tout soit bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les
+brahmes s'étant rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent
+ainsi: «Nous ferons tout, comme il est dit, et rien ne
+sera oublié.»</p>
+
+<p>Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le
+ministre: «Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui
+sur la terre sont dévoués à la justice.»</p>
+
+<p>Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés,
+arrivèrent ces rois <i>si</i> nombreux, à qui Daçaratha
+avait envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha,
+l'âme très-satisfaite, tint ce langage au monarque:
+«Tous les rois sont venus, ô le plus illustre des
+souverains, comme tu l'avais commandé. Je les ai tous
+bien traités, et tous honorés dignement. Tes serviteurs
+ont disposé convenablement toutes les choses avec un
+esprit attentif.»</p>
+
+<p>Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que
+le sacrifice, doué en toutes ses parties de choses offertes
+à tous les désirs, soit célébré aujourd'hui même.»</p>
+
+<p>Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la
+Sainte Écriture, commencent la première des cérémonies,
+l'ascension du feu, suivant les rites enseignés par
+le soûtra du Kalpa. Les règles des expiations furent
+aussi observées entièrement par eux, et ils firent toutes
+ces libations que la circonstance demandait.</p>
+
+<p>Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du
+cheval consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua
+les ornements, les parfums, les guirlandes de
+fleurs. Puis, accompagnée de l'adhwaryou, la chaste
+épouse toucha la victime et passa toute une nuit avec elle
+pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.</p>
+
+<p>Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la
+moelle des os, suivant les règles saintes, la répandit sur
+le feu, invitant chacun des Immortels au sacrifice avec la
+formule accoutumée des prières. Alors, engagé par son
+désir immense d'obtenir une lignée, Daçaratha, uni dans
+cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha vint avec elle
+respirer la fumée de cette moelle, que le brasier consumait
+sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les
+membres du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à
+tous les habitants des cieux la part que le rituel assignait
+à chacun d'eux.</p>
+
+<p>Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut
+devant les yeux un grand être, d'une splendeur admirable,
+et tout pareil au brasier allumé. Le teint bruni,
+une peau noire était son vêtement; sa barbe était verte,
+et ses cheveux rattachés en djatâ<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; les angles de ses
+yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit
+que sa voix était le son du tambour ou le bruit d'un
+nuage orageux. Doué de tous les signes heureux, orné
+de parures célestes, haut comme la cime d'une montagne,
+il avait les yeux et la poitrine du lion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<p><b>Note 2: </b> Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la
+tête, mode accoutumée des ascètes.</p></blockquote>
+
+<p>Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse
+chérie, un vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse,
+entièrement d'or, et tout rempli d'une liqueur
+céleste.</p>
+
+<p>«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une
+manière <i>si</i> étonnante, sache que je suis un être émané
+du souverain maître des créatures pour venir en ces lieux
+mêmes.&mdash;Reçois ce vase donné par moi et remets-le au
+roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose en tes mains
+ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre
+générateur à ses épouses fidèles!»</p>
+
+<p>Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces
+termes: «Donne toi-même au roi ce vase merveilleux.»</p>
+
+<p>La resplendissante émanation du souverain maître des
+créatures dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus
+haute perfection: «Grand roi, j'ai du plaisir à te donner
+cette liqueur toute composée avec des sucs immortels:
+reçois donc ce vase, ô toi qui es la joie de la maison
+d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête, le monarque
+reçut la <i>précieuse</i> amphore, et dit: «Seigneur, que
+dois-je en faire?»&mdash;«Roi, je te donne en ce vase, répondit
+au monarque l'être émané du créateur même, je te
+donne en lui ce bonheur qui est le cher objet de ton
+pieux sacrifice. Prends donc, ô le plus éminent des
+hommes, et donne à tes chastes épouses ce breuvage,
+que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent
+ce nectar, auguste monarque: il fait naître de la
+santé, des richesses, des enfants aux femmes qui boivent
+sa liqueur efficace.»</p>
+
+<p>Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage
+incomparable, cette apparition merveilleuse de
+s'évanouir aussitôt dans les airs; et Daçaratha, se voyant
+maître enfin du nectar saint distillé par les Dieux, fut ravi
+d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de qui
+tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynœcée,
+et dit à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice,
+dont l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.»</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même
+cette ambroisie en quatre portions égales, en
+servit deux parts à Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une
+moitié de la moitié restante. Puis, ayant coupé en deux
+sa quatrième portion, le monarque en fit boire une moitié
+à Soumitrâ: ensuite il réfléchit, et donna encore
+à Soumitrâ ce qui restait du nectar composé par les
+Dieux.</p>
+
+<p>Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille
+ambroisie, donnée par le roi même au comble de la
+joie, les princesses conçurent des fruits beaux et resplendissants
+à l'égal du soleil ou du feu sacré.</p>
+
+<p>De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste
+et d'une splendeur infinie: Râma, Lakshmana,
+Çalroughna et Bharata.</p>
+
+<p>Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance,
+le premier par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille
+et même l'égal de Vishnou par son courage.</p>
+
+<p>De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana
+et Çatroughna: inébranlables pour le dévouement
+et grands par la force, ils cédaient <i>néanmoins</i> à Râma
+pour les qualités.</p>
+
+<p>Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième
+portion de lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et
+celui-là d'une autre moitié du quart.</p>
+
+<p>Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste,
+magnanime, vanté pour sa vigueur et sa force, il avait
+l'énergie de la vérité.</p>
+
+<p>Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à
+manier de grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus,
+comblaient ainsi les vœux du roi leur père; et Daçaratha,
+entouré de ces quatre fils éminents, goûtait au milieu
+d'eux une joie suprême, comme Brahma, environné par
+les Dieux.</p>
+
+<p>Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente
+amitié à Râma, l'amour des créatures: <i>en retour</i>, ce
+jeune frère, de qui l'aide servit puissamment à la prospérité
+de son frère aîné, ce juste, ce fortuné, ce victorieux
+Lakshmana était plus cher que la vie même à Râma, le
+destructeur <i>invincible</i> de ses ennemis.</p>
+
+<p>Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire,
+il ne touchait pas sans lui à quelque mets plus délicat;
+sans lui, il ne se livrait pas au plaisir un seul instant
+même. Râma s'en allait-il, soit à la chasse, soit ailleurs;
+aussitôt, prenant son arc, le dévoué Lakshmana y marchait
+avec lui et suivait ses pas.</p>
+
+<p>Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna
+l'était à Bharata; celui-ci était plus cher à
+celui-ci et celui-ci à celui-là que le souffle même de la
+vie.</p>
+
+<p>Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses
+frères comme un drapeau, Râma était immensément aimé
+de tous les sujets pour ses qualités naturelles: aussi,
+comme il savait se concilier par ses vertus l'affection des
+mortels, lui avait-on donné ce nom de <span class="sc">Râma</span>, <i>c'est-à-dire,
+l'homme qui plaît</i>, ou <i>qui se fait aimer</i>.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville
+d'Ayodhyâ, conduit par le besoin d'y voir le souverain.</p>
+
+<p>Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage,
+de leur science dans la magie, interrompaient sans cesse
+le sacrifice de cet homme sage et dévoué à l'amour de
+ses devoirs: aussi l'anachorète, qui ne pouvait sans
+obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il voir le monarque,
+afin de lui demander protection contre les perturbateurs
+de son <i>pieux</i> sacrifice.</p>
+
+<p>«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et
+soutenir la justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le
+en m'accordant un seul <i>homme, ton</i> Râma. La dixième
+nuit me verra célébrer ce grand sacrifice, où les rakshasas
+tomberont, immolés par un exploit merveilleux de ton
+fils.»</p>
+
+<p>Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête,
+Daçaratha le donna au saint ermite avec son fidèle compagnon
+Lakshmana.</p>
+
+<p>Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le
+fils de Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce,
+embaumée, sans poussière. Au moment où partit ce rejeton
+bien-aimé de Raghou, une pluie de fleurs tomba des
+cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut les chants de
+voix suaves, les fanfares des conques, les roulements des
+tymbales célestes.</p>
+
+<p>Le magnanime anachorète était suivi par ces deux
+héros, comme le roi du ciel est suivi par les deux Açwins.
+Armés d'un arc, d'un carquois et d'une épée, la main
+gauche défendue par un cuir lié autour de leurs doigts,
+ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux jumeaux enfants
+du feu suivent Sthânou, <i>c'est-à-dire le Stable, un des
+noms de Çiva</i>.</p>
+
+<p>Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale
+de la Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra;
+mon bien-aimé Râma, il convient que tu verses
+maintenant l'eau sur toi, suivant nos rites; je vais t'enseigner
+les moyens de salut; ne perdons pas le temps.</p>
+
+<p>«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses,
+LA PUISSANCE et L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue,
+ni la vieillesse, ni aucune altération ne pourront
+jamais envahir tes membres.</p>
+
+<p>«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la
+force et la vie, sont les filles de l'aïeul suprême des
+créatures; et toi, ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que
+je verse en lui ces connaissances merveilleuses. Entouré
+de qualités divines, enfantées par ta propre nature, et
+d'autres qualités acquises par les efforts d'un louable
+désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes vertus
+jusqu'à la plus haute excellence.»</p>
+
+<p>Après ce <i>discours</i>, Viçvâmitra, l'homme riche en
+mortifications, initia aux deux sciences Râma, purifié
+dans les eaux du fleuve, debout, la tête inclinée et les
+mains jointes.</p>
+
+<p>Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète
+Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes
+douces: «Quelle est cette forêt bien grande, qui se
+montre ici, non loin de la montagne, comme une masse
+de nuages? À qui appartient-elle, <i>homme saint</i>, qui
+brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble
+à mes regards délicieuse et ravissante.»</p>
+
+<p>«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis
+l'ermitage du Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait,
+c'est ainsi qu'on l'appelle, fut jadis la scène où le parfait,
+où l'illustre Vishnou se livrait sous la forme d'un nain à
+la plus austère pénitence, dans le temps, noble fils de
+Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois
+mondes.</p>
+
+<p>«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui
+inspirait l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le
+monarque du ciel, Bali resta maître de l'empire des trois
+mondes.</p>
+
+<p>«Ensuite, comme Bali <i>voulait encore augmenter sa
+puissance par</i> l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée
+des immortels avec lui vint dire, tout ému de crainte, à
+Vishnou, ici même, dans cet ermitage:</p>
+
+<p>«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre
+un sacrifice: <i>et cependant</i> ce roi des Asouras est <i>déjà</i>
+doué d'une telle abondance, qu'il rassasie les désirs de
+toutes les créatures. Va le trouver sous cette forme de
+nain, Dieu aux longs bras, et veuille bien lui mendier ce
+que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de terre.
+Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois
+pas, aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage,
+et méprisant dans toi-même le maître du monde, qu'il ne
+reconnaîtra point sous ta forme de nain. Le roi des vils
+Démons gratifie par l'accomplissement de leurs vœux les
+plus chers tous ceux qui, désirant obtenir l'objet où leur
+souhait aspire, invoquent <i>sa munificence</i>.</p>
+
+<p>«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de
+fait, si <i>tu veux bien en sortir un instant</i>, ô toi, de qui
+l'énergie est celle de la vérité même, <i>pour</i> accomplir
+cette action parfaite.</p>
+
+<p>«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme
+de nain, dont s'était revêtue <i>son âme divine</i>, alla trouver
+le Virotchanide et lui demanda l'aumône des trois pas.</p>
+
+<p>«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de
+terre au mendiant, le nain se développa dans une forme
+prodigieuse, et le Dieu-aux-trois-pas<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> s'empara
+de tous les mondes en trois pas.&mdash;Du premier pas,
+noble Raghouide, il franchit toute la terre; au deuxième,
+tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième,
+il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou
+réduisit le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation
+que l'abîme des enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce
+fléau des trois mondes, il en restitua l'empire au monarque
+du ciel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><p><b>Note 3: </b> <i>Trivikrama</i>, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à
+cette légende.</p></blockquote>
+
+<p>«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux
+œuvres saintes, reçoit très-souvent mes visites par dévotion
+en l'ineffable nain. Voici le lieu où grâce à ton
+courage, héros, fils du plus grand des hommes, tu dois
+immoler ces deux rakshasas qui mettent des obstacles à
+mon sacrifice.»</p>
+
+<p>Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana
+et s'étant levé à l'heure où blanchit l'aube, se
+prosterna humblement pour saluer Viçvâmitra.</p>
+
+<p>Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais,
+Râma, qui sait le prix du lieu, du temps et des moyens,
+adresse à Viçvâmitra ce langage opportun: «Saint anachorète,
+je désire que tu m'apprennes dans quel temps
+il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent des
+obstacles dans ton sacrifice.»</p>
+
+<p>Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous
+les autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À
+partir de ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant
+six nuits, dévoué entièrement à cette <i>veille continue</i>;
+car une fois entré dans les cérémonies préliminaires
+du sacrifice, il est défendu au solitaire de rompre le
+silence.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à
+l'âme contemplative, Râma se tint là debout, six nuits,
+gardant avec Lakshmana le sacrifice de l'anachorète,
+l'arc en main, sans dormir et sans faire un mouvement,
+immobile, comme un tronc d'arbre, impatient de voir la
+<i>nuée des</i> rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.</p>
+
+<p>Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième
+jour, ces fidèles observateurs des vœux, les magnanimes
+anachorètes dressèrent l'autel sur sa base.&mdash;Déjà, accompagné
+des hymnes, arrosé de beurre clarifié, le sacrifice
+était célébré suivant les rites; déjà la flamme se
+développait sur l'autel, où priait le contemplateur d'une
+âme attentive, quand soudain éclata dans l'air un bruit
+immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au
+sein des cieux dans la saison des pluies.</p>
+
+<p>Alors, voici que se précipitent <i>dans l'ermitage</i>, et
+Mârîtcha, et Soubâhou, et les serviteurs de ces deux
+rakshasas, déployant toute la puissance de leur magie.</p>
+
+<p>Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus,
+Râma les vit accourir, faisant pleuvoir un torrent de
+sang: «Vois, Lakshmana, dit-il à son frère, vois Mârîtcha,
+qui vient, suivi de son cortége, avec sa voix de
+bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur nocturne. Regarde
+bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes
+de collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi,
+tels que deux nuages au souffle du vent!»</p>
+
+<p>À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la
+flèche nommée le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé
+d'une très-vive colère, il décocha le dard en pleine poitrine
+de Mârîtcha.</p>
+
+<p>Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de
+cette flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les
+membres agités par le tremblement de l'épouvante.</p>
+
+<p>Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit <i>dans son
+carquois</i> le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya
+ce trait céleste dans la poitrine de Soubâhou, et le
+rakshasa frappé tomba <i>mort</i> sur la terre.</p>
+
+<p>Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le
+comble à la joie des solitaires, le descendant illustre de
+Raghou immola même tous les autres Démons. Après ce
+carnage, Viçvâmitra avec toute la communauté des anachorètes,
+s'approcha du jeune guerrier, et lui décerna les
+honneurs, les félicitations, les présents, que méritait sa
+victoire:</p>
+
+<p>«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien
+observé la parole de <i>moi</i>, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait
+est devenu, grâce à toi, plus parfait encore.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent
+encore là cette nuit, honorés des anachorètes et
+l'âme joyeuse. À l'heure où la nuit s'éclaire aux premières
+lueurs de l'aube, et quand ils eurent vaqué aux
+dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de Raghou
+allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les
+autres solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces
+princes, doués d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce
+discours à la fois noble et doux:</p>
+
+<p>«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le
+plus éminent des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous
+à ton gré: que veux-tu que nous fassions
+encore?»</p>
+
+<p>À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à
+qui ces deux frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra,
+et rendent par lui cette réponse au <i>vaillant</i>
+Râma:</p>
+
+<p>«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô
+le plus vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand
+et très-saint: nous irons certainement.&mdash;Toi-même, ô
+le plus éminent des hommes, tu viendras avec nous: tu es
+digne de voir là cet arc fameux, qui est une grande merveille
+et la perle des arcs.</p>
+
+<p>«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila
+cet arc géant, comme un dépôt, au temps que la guerre
+fut terminée entre eux et les Démons. Ni les Dieux, ni
+les Gandharvas, ni les Yakshas, ni les Nâgas, ni les
+Rakshasas ne sont capables de bander cet arc: combien
+moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!»</p>
+
+<p>Et sur-le-champ Râma se mit eu route avec ces grands
+saints, à la tête desquels marchait Viçvâmitra.</p>
+
+<p>Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de
+chars brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des
+anachorètes, qui venaient tous à leur suite. On voyait
+aussi des troupeaux d'antilopes et d'oiseaux, doux habitants
+de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à pas dans cette
+marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les troupes
+des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route,
+quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le
+soleil s'affaisse à l'horizon, elles <i>s'arrêtent pour</i> camper
+devant son rivage.</p>
+
+<p>Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant,
+ces hommes d'une splendeur infinie se purifient dans les
+ondes, rendent un hommage au feu avec des libations
+de beurre clarifié, et, donnant la première place à Viçvâmitra,
+s'assoient autour du sage. Râma lui-même
+avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui
+s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès
+de lui.&mdash;Alors, joignant ses mains, le jeune tigre
+des hommes, que sa curiosité pousse à faire cette demande,
+interroge ainsi Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux,
+quel est donc ce lieu, <i>que je vois</i> habité par des
+hommes au sein de la félicité? Je désire l'apprendre,
+sublime anachorète, de ta bouche même en toute vérité.»</p>
+
+<p>Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de
+Viçvâmitra commença donc à lui raconter ainsi l'histoire
+du lieu où ils étaient arrivés:</p>
+
+<p>«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu
+de Brahma et père de quatre fils, renommés pour la
+force. C'étaient Kouçâçwa, Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa
+et Vasou, tous magnanimes, brillants et dévoués aux devoirs
+du kshatrya.</p>
+
+<p>«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer
+à la défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble
+Raghouide, à ces princes, de qui la modestie était la
+compagne de la science dans la Sainte Écriture.</p>
+
+<p>«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre
+villes, chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables
+aux gardiens célestes du monde, Kouçâçwa construisit
+la ville charmante de Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on
+eût dit la justice en personne, fut l'auteur de Mahaudaya;
+le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville de Prâgdjyautisha,
+et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de
+Dharmâranya.</p>
+
+<p>«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou
+à la splendeur infinie: on y remarque ces belles
+montagnes, au nombre de cinq, à la crête sourcilleuse.&mdash;Là,
+coule la jolie rivière de Mâgadhî; elle donne son
+nom à la ville de Magadhâ, qui brille, comme un bouquet
+de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette rivière
+appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime
+Vasou: <i>car</i> jadis il habita, <i>vaillant</i> Râma, ces
+champs fertiles, guirlandés de moissons.</p>
+
+<p>«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha
+rendit <i>la nymphe</i> Ghritâtchyâ mère de cent filles <i>jumelles</i>,
+à qui rien n'était supérieur en toutes qualités.</p>
+
+<p>«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées,
+toutes charmantes de jeunesse et de beauté, descendent
+au jardin, et là, vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer.
+Elles chantaient, noble fils de Raghou, elles dansaient,
+elles touchaient ou pinçaient divers instruments
+de musique, et, parfumant l'air des guirlandes tressées
+dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements
+d'une joie suprême.</p>
+
+<p>«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment,
+et voici quel langage il tint à ces jouvencelles, aux
+membres suaves, et de qui rien n'était pareil en beauté
+sur la terre: «Charmantes filles, je vous aime toutes;
+soyez donc mes épouses. Par là, vous dépouillant de la
+condition humaine, vous obtiendrez l'immortalité.»</p>
+
+<p>«À ces habiles paroles du Vent <i>amoureux</i>, les jeunes
+vierges lui décochent un éclat de rire; et puis toutes lui
+répondent ainsi:</p>
+
+<p>«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les
+créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance;
+mais pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous
+sommes toutes filles de Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette
+de nos devoirs, nous défions ta force de nous en
+précipiter: oui! Dieu <i>léger</i>, nous voulons rester dans la
+condition faite à notre famille.&mdash;Qu'on ne voie jamais
+arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement
+de notre bon père, de qui la parole est celle de
+la vérité, nous irons de nous-mêmes arrêter le choix
+d'un époux. Notre père est notre loi, notre père est pour
+nous une divinité suprême; l'homme, à qui notre père
+voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra
+jamais notre époux.»</p>
+
+<p>«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le
+Vent fit violence à toutes et brisa la taille à toutes par le
+milieu du corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent
+donc au palais du roi leur père; elles se jettent devant lui
+sur la terre, pleines de confusion, rougissantes de pudeur
+et les yeux noyés de larmes.</p>
+
+<p>«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté
+nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le
+monarque dit avec émotion ces paroles aux princesses
+désolées:&mdash;«Quelle chose vois-je donc ici, mes filles?
+Dites-le-moi! Quel être eut une âme assez violente pour
+attenter sur vos personnes et vous rendre ainsi toutes
+bossues?</p>
+
+<p>«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles
+répondirent, baissant leur tête à ses pieds:&mdash;«Enivré
+d'amour, le Vent s'est approché de nous; et, franchissant
+les bornes du devoir, ce Dieu s'est porté jusqu'à nous
+faire violence.&mdash;Toutes cependant nous avions dit à ce
+Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour: «Dieu fort,
+nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de
+nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée
+ne veut point une autre chose que ce qui est honnête. Nos
+cœurs ne sont pas libres dans leur choix: sois bon pour
+nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de ce langage, le Vent,
+seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant de sa
+force, il nous brisa et nous rendit bossues, <i>comme tu
+vois</i>.»</p>
+
+<p>«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur
+des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse,
+noble Râma, aux cent princesses: «Mes filles, je vois
+avec une grande satisfaction que ces violences du Vent,
+vous les avez souffertes <i>avec une sainte résignation</i>, et
+que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur de
+ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal
+ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est
+mon sentiment, tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission
+à de tels outrages commis par le Vent, je vous
+l'impute à bonne action; aussi je m'en réjouis, mes
+chastes filles, comme je pense que ce jour vient d'amener
+pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous
+plaît d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée
+de votre bonheur <i>à venir</i>.»</p>
+
+<p>«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques,
+eut congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en
+homme versé dans la science du devoir, à délibérer avec
+ses ministres sur le mariage des cent princesses. <i>Enfin</i>,
+c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans la suite des
+temps appelé Kanyakoubja, <i>c'est-à-dire la ville des
+jeunes bossues</i>, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux,
+où jadis le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit
+toutes bossues.</p>
+
+<p>Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî,
+anachorète d'une sublime énergie, accomplissait un vœu
+de chasteté vraiment difficile à soutenir.&mdash;Une Gandharvî<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>,
+fille d'Orûnâyou, appelée Saumadâ, s'était elle-même
+enchaînée du même vœu très-saint et veillait avec
+des soins attentifs autour du brahmatchâri, tandis qu'il
+se consumait dans sa rude pénitence. Elle souhaitait un
+fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser une
+obéissance soumise et <i>pieusement</i> dévouée à ce grand
+saint, absorbé dans la contemplation. Après un long
+temps, l'anachorète satisfait lui dit: «Je suis content:
+que veux-tu, sainte, dis-moi, que je fasse pour toi?»
+Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de l'anachorète ces
+paroles de satisfaction, elle joignit les mains et lui fit
+connaître en ces mots composés de syllabes douces à
+quelle chose aspirait son vœu <i>le plus ardent</i>: «Ce que
+je désire de toi, c'est un fils tout éblouissant d'une beauté,
+qui émane de Brahma, comme toi, que je vois briller à
+mes yeux de cette lumière, <i>auréole</i> éminente, dont
+Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis de ma libre
+volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été liée
+par la chaîne du mariage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><p><b>Note 4: </b> Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au
+féminin est <i>gandharvî</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux
+inébranlable en tes vœux, à moi, qui n'en demandai jamais
+un autre avant toi!» Sensible à sa prière, le brahme
+saint lui donna un fils, comme elle se l'était peint dans
+ses désirs.</p>
+
+<p>«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint
+monarque d'une splendeur égale au rayonnement du roi
+même des Immortels: il habitait alors, Kakoutsthide, une
+ville appelée Kâmpilyâ. Quand la renommée de son éminente
+beauté fut parvenue aux oreilles de Kouçanâbha, ce
+prince équitable conçut la pensée de marier ses filles
+avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.</p>
+
+<p>«<i>L'offre acceptée</i>, Kouçanâbha, dans toute la joie de
+son âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce
+prince, d'une splendeur à nulle autre semblable, prit donc
+la main à toutes, l'une après l'autre, suivant les rites du
+mariage. Mais à peine les eut-il seulement touchées aux
+mains, que tout à coup disparut aux yeux la triste infirmité
+des cent princesses bossues.</p>
+
+<p>«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées
+entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand
+le roi Kouçanâbha vit ses filles délivrées du <i>ridicule fardeau
+que leur avait imposé la colère du</i> Vent, il en fut
+ravi au plus haut point de l'admiration, il s'en réjouit, il
+en fut enivré de plaisir.</p>
+
+<p>«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha,
+qui n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice
+solennel pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres
+vaquaient à cette cérémonie, le fils de Brahma, Kouça
+lui-même apparut et tint ce langage au roi Kouçanâbha,
+son fils:</p>
+
+<p>«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera
+nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle
+dans les <i>trois</i> mondes.»</p>
+
+<p>«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces
+paroles au roi Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra
+dans l'air, comme il en était sorti. Après quelque temps
+écoulé, ce fils du sage Kouçanâbha vint au monde: il fut
+appelé Gâdhi; il acquit une haute renommée, il signala sa
+force égale à celle de la vérité. Ce Gâdhi, qui semblait la
+justice en personne, fut mon père; il naquit dans la famille
+de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de
+Gâdhi.</p>
+
+<p>«Gâdhi eut encore une fille, ma sœur cadette, Satyavatî,
+bien digne de ce nom<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, femme chaste, qu'il
+donna en mariage à Ritchika. Quand cette branche éminemment
+noble du tronc antique de Kouça eut mérité,
+par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au
+séjour des Immortels, son corps fut changé ici en un
+grand fleuve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><p><b>Note 5: </b> <i>Satyavat</i>, au féminin, <i>satyavatî</i>, veut dire <i>qui possède la
+vérité</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«<i>Oui</i>! ma sœur est devenue ce beau fleuve aux ondes
+pures, qui descend du Swarga <i>ou du Paradis</i> sur le
+<i>mont</i> Himâlaya pour la purification des mondes.</p>
+
+<p>«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon vœu,
+j'habite, Râma, sur les flancs de l'Himâlaya, par amour
+de ma sœur. Satyavatî, la noble fille de Kouça, est donc
+aujourd'hui le premier des fleuves, parce qu'elle a été
+pure, dévouée aux <i>saints</i> devoirs de la vérité et chastement
+unie à son époux. C'est de là que, voulant accomplir
+un vœu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où
+grâce à ton héroïsme, <i>vaillant</i> fils de Raghou, mon
+sacrifice a été parfait.</p>
+
+<p>«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la
+moitié de son cours; va donc cultiver le sommeil: que
+la félicité descende sur toi, et puisse notre voyage ne
+connaître aucun obstacle!</p>
+
+<p>«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les
+volatiles reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent
+toutes les régions du ciel. Il semble qu'on ait fardé tout
+le firmament avec une poussière fine de sandal; les
+étoiles d'or, les planètes et les constellations du zodiaque
+le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le
+monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits
+se lève, comme pour verser dans ses clartés radieuses la
+joie sur la terre, haletante, <i>il n'y a qu'un instant</i>, sous
+la chaleur enflammée du jour. C'est l'heure où l'on voit
+circuler hardiment tous les êtres, qui rôdent au sein des
+nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas et des
+autres Démons, qui se repaissent de chair.»</p>
+
+<p>Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler,
+et tous les solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... <i>c'est</i>
+bien!» saluent d'un applaudissement unanime le fils de
+Kouça.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au
+bord de la Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer
+les ténèbres, Viçvâmitra adressant la parole au jeune
+Râma: «Lève-toi, dit-il, fils de Kâauçalyâ, car la nuit
+s'est déjà bien éclaircie. Rends d'abord ton hommage à
+l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un pas allègre
+en voyage.»</p>
+
+<p>Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette
+route, le jour vint complètement, et la reine des fleuves,
+la Gangâ se montra aux yeux des éminents rishis. À l'aspect
+de ses limpides eaux, peuplées de grues et de
+cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de Raghou
+avec eux de sentir une vive allégresse.</p>
+
+<p>Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords
+du fleuve, ils se baignent dans ses ondes, comme il est
+à propos; ils rassasient d'offrandes les Dieux et les
+mânes des ancêtres, ils versent dans le feu des libations
+de beurre clarifié, ils mangent comme de l'ambroisie ce
+qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme joyeuse,
+le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.</p>
+
+<p>Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime,
+et Râma lui dit alors: «Je désire que tu me
+parles, saint homme, sur la reine des bruyantes rivières;
+<i>dis-moi</i> comment est venue <i>ici-bas</i> cette Gangâ,
+le plus noble des fleuves, et la purification des trois
+mondes.»</p>
+
+<p>Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant
+à l'origine des choses, se mit à lui raconter la
+naissance du fleuve et sa marche: «L'Himâlaya est le
+roi des montagnes; il est doué, Râma, de pierreries en
+mines inépuisables. Il naquit de son mariage deux filles,
+auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la terre.
+Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la taille
+gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La
+Gangâ, de qui tu vois les ondes, <i>noble</i> enfant de Raghou,
+est la fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont
+sacré fut appelée Oumâ.</p>
+
+<p>«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante
+union, sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le
+Mont-des-neiges, suivant les règles de l'équité, voulut
+bien leur donner à tous en mariage cette déesse, l'aînée
+de ses filles, la <i>riche</i> Gangâ, ce grand fleuve, qui marche
+à son gré dans ses voies pour la purification des trois
+mondes.</p>
+
+<p>«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous
+les vœux, s'en vont de chez l'Himâlaya, comme ils y
+étaient venus, ayant reçu de lui cette <i>noble</i> Gangâ, qui
+parcourt les trois mondes dans sa <i>longue</i> carrière.</p>
+
+<p>«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ
+s'est amassé un trésor de mortifications: elle a, fils de
+Raghou, embrassé une austère pénitence pour accomplir
+un vœu difficile. Çiva même a demandé sa main, et le
+mont sacré a marié avec le Dieu cette nymphe, à qui le
+monde rend un culte et que ses rudes macérations ont
+élevée jusqu'à la cime de la perfection.»</p>
+
+<p>Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin
+à son discours, Râma, joignant les mains, adressa au
+magnanime Viçvâmitra cette nouvelle demande: «Il
+n'y a pas moins de mérite à écouter qu'à dire, saint
+brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi désiré-je
+l'entendre avec une <i>plus</i> grande extension. Pour
+quelle raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans
+trois lits, et vient-elle se répandre au milieu des hommes,
+elle qui est le fleuve des Dieux? Quels devoirs a-t-elle,
+cette nymphe, si versée dans la science des vertus, à
+remplir dans les trois mondes?»</p>
+
+<p>Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications,
+répondant aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui
+conter cette histoire avec étendue:</p>
+
+<p>«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice
+elle-même, était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il
+n'avait pas et désirait avoir des enfants. <i>De ses deux</i>
+épouses, la première était la fille du roi des Vidarbhas,
+<i>princesse aux beaux cheveux</i>, justement appelée Kéçinî
+et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé sa bouche
+d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la
+fille d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et
+d'une beauté sans pareille sur la terre.</p>
+
+<p>«Excité par le désir <i>impatient</i> d'obtenir un fils, ce
+roi, habile archer, s'astreignit à la pénitence avec ses
+deux femmes sur la montagne, où jaillit la source du
+fleuve, qui tire son nom de Bhrigou. Enfin, quand il eut
+ainsi parcouru mille années, le plus éminent des hommes
+véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était concilié
+par la vigueur de ses mortifications, accorda,
+noble Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:</p>
+
+<p>«Tu obtiendras, <i>saint</i> roi, de bien nombreux enfants,
+et l'on verra naître de toi une postérité, à la gloire de
+laquelle rien dans le monde ne sera comparable. L'une
+de tes femmes accouchera d'un fils pour l'accroissement
+<i>infini</i> de ta race; l'autre épouse donnera le jour à soixante
+mille enfants.»</p>
+
+<p>«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara,
+joignant les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé
+un trésor de pénitence, de justice et de vérité: «Qui de
+nous sera mère d'un seul fils, saint brahme, et qui sera
+mère de si nombreux enfants? voilà ce que nous désirons
+apprendre: que cette faveur accordée soit pour nous une
+vérité complète!»</p>
+
+<p>À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux
+deux femmes cette parole bienveillante: «J'abandonne
+cela à votre choix. Demandez-moi ce que vous souhaitez:
+chacune de vous obtiendra l'objet de son désir: celle-ci
+un seul fils avec une <i>longue</i> descendance, celle-là beaucoup
+de fils, qui ne laisseront aucune postérité.»</p>
+
+<p>«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî
+<i>demanda et</i> reçut le fils unique, Râma, qui devait propager
+sa race. La sœur de Garouda, Soumalî, <i>la seconde
+épouse</i>, obtint le don qu'elle avait préféré, <i>vaillant</i> fils
+de Raghou, les illustres enfants au nombre de soixante
+mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux
+des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour
+du saint anachorète, et s'en retourna dans sa ville,
+accompagné de ses deux femmes.</p>
+
+<p>«Quand il se fut écoulé un <i>assez</i> long temps, la première
+des épouses mit au monde un fils de Sagara: il
+fut nommé Asamandjas. Mais l'enfant, à qui Soumatî
+donna le jour, noble Raghouide, était une <i>verte</i> calebasse:
+elle se brisa, et l'on en vit sortir les soixante
+mille fils.</p>
+
+<p>«Les nourrices firent pousser la petite famille en des
+urnes pleines de beurre clarifié, et tous, après un laps
+suffisant d'années, ils atteignirent <i>dans cette couche</i> au
+temps de l'adolescence. Les soixante mille fils du roi
+Sagara furent tous égaux en âge, semblables en vigueur
+et pareils en courage.</p>
+
+<p>«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son
+père de la ville, où ce héros exterminateur des ennemis
+s'appliquait à nuire aux citadins. Mais Asamandjas eut
+un fils, nommé Ançoumat, prince estimé par tout le
+monde et qui avait pour tout le monde une parole gracieuse.</p>
+
+<p>«Ensuite et longtemps après, <i>noble</i> fils de Raghou,
+cette pensée naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se
+dit-il, que je célèbre le sacrifice d'un açwa-médha.»</p>
+
+<p>«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné
+beau-père de Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se
+contemplent mutuellement et semblent se défier; dans
+cette contrée, dis-je, Sagara le magnanime célébra son
+pieux sacrifice; car c'est un pays grand, saint, renommé,
+habité par un noble peuple.</p>
+
+<p>«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils,
+le héros Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile
+à conduire un vaste char.</p>
+
+<p>«Tandis que l'<i>attention</i> du roi était <i>absorbée</i> dans
+la célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent
+sous la forme d'Ananta se leva du fond de la terre,
+et déroba le cheval destiné au couteau du sacrificateur.
+Alors, fils de Raghou, voyant cette victime enlevée, tous
+les prêtres officiants viennent trouver le royal maître du
+sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:</p>
+
+<p>«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a
+dérobé le coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu
+donnes la mort à ce ravisseur et que tu <i>nous</i> ramènes le
+cheval; car son absence est dans la cérémonie une grande
+faute pour la ruine de nous tous. Accomplis donc ce devoir,
+afin que ton sacrifice n'ait aucun défaut.»</p>
+
+<p>«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée
+ces pressantes paroles de ses directeurs spirituels,
+il fit appeler devant lui ses soixante mille fils, et
+leur tint ce langage: «Je vois que ni les Rakshasas, ni
+les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette auguste
+cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent
+sur mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins
+qui, sous la forme d'un serpent, s'est emparé du cheval,
+vous, mes fils, voyant avec une <i>juste</i> colère ce défaut
+jeté dans les cérémonies introductives de mon sacrifice,
+allez, soit qu'il se cache dans les enfers, soit qu'il se
+tienne au fond des eaux, allez, <i>dis-je</i>, le tuer, ramenez-moi
+le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!</p>
+
+<p>«Fouillant jusque dans les <i>humides</i> guirlandes de la
+mer et creusant le globe entier avec de longs efforts,
+cherchez tant que vous ne verrez point le cheval s'offrir
+enfin à vos yeux. Que chacun de vous brise un yodjana
+de la terre; allez tous en <i>vous</i> suivant <i>ainsi les uns les
+autres</i>, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher
+<i>avec soin</i> le ravisseur de notre cheval.</p>
+
+<p>«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires
+de mon sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon
+petit-fils et des prêtres officiants, jusqu'au temps où le
+bonheur veuille que vous ayez bientôt découvert le coursier.»</p>
+
+<p>«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent,
+d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent
+aussitôt à déchirer la terre. Ces hommes héroïques
+fendent le sein du globe, chacun l'espace d'un yodjana,
+avec une vigueur et des bras égaux à la force du tonnerre.&mdash;Ainsi
+brisée à coups de bêches, de massues, de lances,
+de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des
+cris de douleur.&mdash;Il en sortait un bruit immense de Nâgas,
+de serpents aux grandes forces, de Rakshasas et
+d'Asouras ou tués ou blessés.</p>
+
+<p>«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère,
+tous ces hommes eurent bientôt déchiré soixante mille
+vaudjanas <i>carrés</i> du globe jusqu'aux voûtes des régions
+infernales.</p>
+
+<p>«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du
+roi avaient parcouru le Djamboudwîpa, <i>c'est-à-dire
+l'Inde</i>, hérissé de montagnes.</p>
+
+<p>«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le
+peuple même des grands serpents, courent, l'âme troublée,
+vers l'aïeul suprême des créatures, et, s'étant
+prosternés devant lui, tous les Souras, agités d'une profonde
+épouvante, adressent au magnanime Brahma les
+paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre
+est creusée en tous lieux par les fils de Sagara, et ces
+vastes fouilles causent une destruction immense des créatures
+<i>vivantes</i>. «Voici, disent-ils, ce <i>Démon</i>, perturbateur
+de nos sacrifices, le ravisseur du cheval!» et,
+parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent <i>l'une après
+l'autre</i> toutes les créatures. Informé de ces <i>troubles</i>, Dieu,
+à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta
+pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval
+<i>dévoué au sacrifice</i>, n'ôtent plus à tous les animaux une
+vie qu'ils ont reçue de toi.»</p>
+
+<p>«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit
+en ces termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante:
+«Le ravisseur du cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient
+seul tout l'univers et de qui l'origine échappe à toute
+connaissance. <i>S'il a dérobé la victime, c'est parce
+qu'</i>il <i>en</i> avait <i>jadis</i> vu <i>dans l'avenir ces conséquences</i>:
+le déchirement de la terre et la perte des Sagarides à la
+force immense: voilà quel est mon sentiment.»</p>
+
+<p>«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique
+père des créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des
+ancêtres et les Gandharvas s'en retournèrent, comme ils
+étaient venus, dans leurs palais du triple ciel.</p>
+
+<p>«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre,
+s'éleva la voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à
+fouir la terre. Ayant fouillé entièrement ce globe et décrit
+un pradakshina autour de lui, tous les Sagarides s'en
+vinrent à leur père et lui dirent ces paroles:</p>
+
+<p>«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste
+carnage d'animaux aquatiques, de grands serpents, de
+Daîtyas, de Dânavas, de Rakshasas; et cependant nulle
+part, ô roi, le perturbateur de ton sacrifice ne s'est offert
+à nos yeux. Que veux-tu, père chéri, que nous fassions
+encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes ordres.»</p>
+
+<p>«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à
+ce discours de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon
+cheval, creusez même ces régions infernales; et, quand
+vous aurez saisi le ravisseur de mon coursier, revenez
+enfin, couronnés du succès.»</p>
+
+<p>«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille
+fils de Sagara courent de tous les côtés aux régions infernales.</p>
+
+<p>«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à
+creuser la terre, voici qu'ils aperçoivent <i>devant eux</i> l'auguste
+Nârâyana et le cheval, qui se promène <i>en liberté</i>
+auprès de ce Dieu, nommé aussi Kapila. À peine ont-ils
+cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval, que, tout furieux,
+ils courent sur lui avec des yeux enflammés de
+colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!»</p>
+
+<p>«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie
+sur eux un souffle de sa bouche, qui rassemble tous les
+fils de Sagara et fait d'eux un monceau de cendres.»</p>
+
+<p>«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique
+Raghou, que ses fils étaient déjà partis depuis longtemps,
+Sagara tint ce langage à son petit-fils, qu'enflammait un
+héroïsme naturel: «Va-t'en à la recherche de tes oncles
+et du <i>méchant</i> qui a dérobé mon coursier; mais
+songe que dans les cavités de la terre habite un grand
+nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de
+ton arc et préparé contre leurs attaques. Quand tu auras,
+bien-aimé fils, trouvé tes oncles et tué l'être qui met
+des entraves à mon vœu, reviens alors, couronné du
+succès, et conduis-moi à l'accomplissement de mon sacrifice:
+tu es un héros, tu possèdes maintenant la science,
+et ta bravoure est égale à celle de tes aïeux.»</p>
+
+<p>«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit
+son arc avec son épée, Râma, et se mit en route d'un pas
+accéléré. Sans délai, suivant le même chemin qu'ils
+avaient déjà parcouru, l'adolescent marcha d'une grande
+vitesse à la recherche de ses oncles.</p>
+
+<p>«Il contempla ce <i>vaste</i> carnage d'Yakshas et de Rakshasas,
+que les <i>nobles fossoyeurs</i> avaient exécutés, et vit
+enfin debout devant lui <i>ce pilier vivant</i> de la plage orientale,
+l'éléphant Viroûpâksha.&mdash;Ançoumat lui rendit
+l'honneur d'un pradakshina, lui demanda comment il se
+portait, et s'informa ensuite de ses oncles, puis de l'<i>être
+inconnu</i>, qui avait dérobé le cheval. À ces questions
+d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit
+au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera
+heureux.»&mdash;Ces paroles entendues, le <i>neveu de
+soixante mille oncles reprit son chemin et</i> continua à
+s'enquérir successivement avec le respect convenable
+auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette réponse
+même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat:
+«Tu retourneras chez toi, honoré et maître du
+cheval.»</p>
+
+<p>«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants,
+il s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les
+Sagarides, ses oncles, n'étaient plus qu'un monceau de
+cendres. Et, devant le funèbre spectacle de ce tumulaire
+amas, le fils d'Asamandjas, accablé sous le poids de sa
+douleur, se répandit en cris plaintifs.</p>
+
+<p>«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un
+serpent avait enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois
+de la Vélà.</p>
+
+<p>«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer,
+en l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser
+les cendres avec les ondes lustrales: il avait donc besoin
+d'eau, mais nulle part il ne voyait une source. Tandis
+qu'il promène autour de lui ses regards, voici qu'il aperçoit
+en ce lieu, <i>vaillant</i> Râma, l'oncle maternel de ses
+oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce rejeton
+de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne
+t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort
+sera glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini,
+qui a consumé ces guerriers invincibles: voici,
+héros, la seule manière dont tu puisses verser de l'eau
+sur eux. La fille aînée de l'Himâlaya, la purificatrice des
+mondes, la Gangâ, cette reine des fleuves, doit laver de
+ses ondes tes <i>infortunés</i> parents, dont Kapila fit un
+monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie des
+mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles,
+mon bien-aimé, s'en iront au ciel!</p>
+
+<p>«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels,
+la Gangâ sur la face de la terre; procure ici-bas, et puisse
+le bonheur sourire à ton noble dessein! procure ici-bas
+la descente du fleuve sacré. Prends ce coursier et retourne
+chez les tiens, comme tu es venu: il est digne de
+toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice de
+ton aïeul.»</p>
+
+<p>«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant
+qu'illustre Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un
+pied hâté au lieu où cette victime devait être immolée.</p>
+
+<p>Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait
+enfin d'achever les cérémonies initiales de son açwa-médha,
+il répéta à son aïeul, noble fils de Raghou, les
+paroles de <i>l'oiseau</i> Garouda; et le monarque, ému au
+récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice avec une
+âme pleine de tristesse.&mdash;Quand il eut achevé complètement
+sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste
+empire s'en retourna dans sa capitale, mais il n'arriva
+point à trouver un moyen pour amener la Gangâ sur la
+terre; et, ce dessein échoué, il paya son tribut à la
+mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de trente
+mille années.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne
+rejeton de Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut
+élu comme roi par la volonté des sujets. Ce nouveau souverain
+fut un monarque bien grand, et de lui naquit un
+fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une haute renommée,
+remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se
+retira sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière
+de la pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat,
+que la vertu ceignit d'un éclat immortel, voulait obtenir
+<i>à force de macérations</i>, que la Gangâ descendit purifiante
+ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir accompli,
+malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse
+pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa
+de la terre au ciel.</p>
+
+<p>Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de
+nombreux sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais,
+conduit par la maladie sous la main de la mort, il
+n'arriva point, ô le plus éminent des hommes, à dénouer
+le nœud pour la descente du Gange ici-bas. S'en allant
+donc au monde du <i>radieux</i> Indra, qu'il avait gagné par
+ses œuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa couronne
+à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de
+Raghou, un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas
+d'enfant, et le désir d'un fils semblable à son père était
+sans cesse avec lui.</p>
+
+<p>Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna
+dans une rigide pénitence: se tenant les bras toujours
+levés en l'air, se dévouant l'été aux ardeurs suffocantes
+de cinq feux, couchant l'hiver dans l'eau, sans abri dans
+la saison humide contre les nuées pluvieuses, n'ayant que
+des feuilles arrachées pour seule nourriture; il tenait en
+bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.</p>
+
+<p>À la fin de mille années, charmé de ses cruelles
+mortifications, l'auguste et fortuné maître des créatures,
+Brahma vint à son ermitage; et là, monté sur le plus
+beau des chars, environné même par les différentes classes
+des Immortels, adressant la parole au solitaire dans
+l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha,
+lui dit-il, je suis content de toi; reçois <i>donc maintenant</i>
+de moi la grâce que tu souhaites, saint monarque de la
+terre.»</p>
+
+<p>Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en
+personne, l'éblouissant anachorète, creusant les deux
+paumes de ses mains jointes, répondit en ces termes:</p>
+
+<p>«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur
+à ma pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi
+en récompense la cérémonie des eaux lustrales; que, cette
+cendre vaine de leurs corps une fois lavée par la Gangâ,
+tous nos aïeux purifiés entrent sans tache dans le séjour
+du ciel; que cette race illustre ne vienne jamais à s'éteindre
+en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou!
+Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.»</p>
+
+<p>«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de
+tous les êtres lui répondit en ce gracieux langage orné
+de syllabes douces: «Bienheureux Bhagîratha, distingué
+<i>jadis</i> par ton adresse à conduire un char, <i>maintenant</i>
+par la richesse de tes mortifications, que la famille d'Ikshwâkou
+impérissable, comme tu veux, ne soit jamais retranchée
+<i>des vivants</i>.</p>
+
+<p>«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand
+des fleuves, briserait entièrement la terre dans sa chute
+par la masse énorme de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier
+d'abord le dieu Çiva de porter lui-même cette cataracte;
+car il est certain que la terre ne pourra jamais
+soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde
+une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité
+écrasante du fleuve tombant: implore donc
+cette <i>grande divinité</i>.»</p>
+
+<p>«Il dit, et, quand il eut <i>de nouveau</i> engagé ce roi à
+conduire le Gange sur la terre, l'aïeul primordial des
+créatures, Bhagavat s'en alla dans le triple ciel.»</p>
+
+<p>«Après le départ de cet aïeul originel de tous les
+êtres, le royal anachorète jeûna encore une année, se
+tenant sur un pied, le bout seul d'un orteil appuyé sur le
+sol de la terre, ses bras levés en l'air, sans aucun appui,
+n'ayant pour aliment que les souffles du vent, sans abri,
+immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de
+sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut
+accompli sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent
+et qui donne la nourriture à tous les animaux, l'époux
+d'Oumâ parla ainsi à Bhagîratha:</p>
+
+<p>«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des
+hommes; je ferai la grande chose que tu désires: je
+soutiendrai, tombant des cieux, le fleuve au triple
+chemin.»</p>
+
+<p>«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya,
+Mahéçwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans
+les airs, dit à la Gangâ: «Descends!»</p>
+
+<p>«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son
+djatâ, formant un bassin large de plusieurs yodjanas et
+semblable à la caverne d'une montagne. Alors, tombée
+des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin, précipita ses flots
+avec une grande impétuosité sur la tête de Çiva, infini
+dans sa splendeur.</p>
+
+<p>«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la
+tête du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour
+décrire sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance
+du Gange, Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la
+faveur de Mahadéva, l'<i>immortel</i> époux d'Oumâ. Alors,
+cédant à sa prière, Çiva mit eu liberté les eaux de la
+Gangâ; il baissa une seule natte de ses cheveux, ouvrant
+ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le fleuve
+aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux,
+le purificateur du monde, le Gange, <i>enfin</i>, vaillant Râma.</p>
+
+<p>«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les
+Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous
+montés, les uns sur des chars de formes diverses, les autres
+sur les plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques
+éléphants, et les Déesses venues aussi là en nageant,
+et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même,
+qui <i>s'amusait à</i> suivre le cours du fleuve. Toutes ces
+classes des Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies
+là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la
+chute prodigieuse de la Gangâ dans le monde inférieur.</p>
+
+<p>«Or, <i>la splendeur naturelle à</i> ces troupes des Immortels
+rassemblés et les magnifiques ornements dont ils
+étaient parés illuminaient tout le firmament d'une clarté
+flamboyante, égale aux lumières de cent soleils; et cependant
+le ciel était alors enveloppé de sombres nuages.</p>
+
+<p>«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré
+et sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt
+ses eaux profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il
+heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient
+parmi les espèces <i>variées</i> des reptiles et des
+poissons.</p>
+
+<p>«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants
+çà et là: l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches
+par milliers, brillait, comme brille dans l'automne un lac
+argenté par une multitude de cygnes. L'eau, tombée de
+la tête de Mahadéva, se précipitait sur le sol de la terre,
+où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons,
+avant de suivre un cours régulier sur le sein de
+Prithivî.</p>
+
+<p>«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas,
+qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les
+Nâgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils
+rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s'étaient
+rassemblées sur le corps de Çiva, et, l'ayant répandue
+sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de
+toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités
+du ciel sur la face de la terre, ayant reconquis par <i>la
+vertu de</i> cette eau leur ancienne pureté, remontèrent
+dans les <i>palais</i> éthérés. <i>Tout au long de ses rives</i>, les
+Rishis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient
+la prière à voix basse. Les Dieux et les Gandharvas
+chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient,
+les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers
+entier nageait dans l'allégresse.</p>
+
+<p>«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir
+tous les trois mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante,
+Bhagîratha, monté sur un char divin, marchait à
+la tête. Ensuite, avec la masse de ses grandes vagues,
+noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière,
+comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un
+pied allègre, parée d'une guirlande et d'une aigrette
+d'écume, pirouettant dans les tourbillons de ses grandes
+ondes, déployant une légèreté admirable, elle suivait la
+route de Bhagîratha et s'avançait comme en s'amusant
+d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des
+Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus
+éminents des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras,
+les grands serpents et tous les chœurs des Apsaras suivaient,
+noble Râma, le char <i>triomphal</i> de Bhagîratha.</p>
+
+<p>«<i>De même</i>, tous les animaux, qui vivent dans les
+eaux, accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre,
+adoré en tous les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange
+y venait aussi, ô le plus éminent des hommes. Le roi se
+rendit au bord de la mer, aussitôt, baignant sa trace, la
+Gangâ se mit à diriger là sa course. De la mer, il pénétra
+avec elle dans les entrailles de la terre, à l'endroit fouillé
+par les fils de Sigara; et, quand il eut introduit le Gange
+au fond du Tartare, il consola enfin tous les mânes de ses
+grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux du
+fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous
+de monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut
+vu ce magnanime laver ainsi tous ses oncles, Brahma,
+entouré des Immortels, adressa au roi Bhagîratha ces paroles:</p>
+
+<p>«Tigre <i>saint</i> des hommes, tu as délivré tes antiques
+aïeux, les soixante mille fils du magnanime Sagara. <i>En
+mémoire de lui</i>, ce réceptacle éternel des eaux, la grande
+mer, appelée désormais Sagara dans le monde, portera,
+n'en doute point, ce nom d'âge en âge à la gloire.</p>
+
+<p>«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce
+monde-ci l'immortel Sagara, <i>c'est-à-dire la mer</i>, aussi
+longtemps doit habiter dans le Paradis le roi Sagara,
+accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint monarque,
+deviendra même ta fille.</p>
+
+<p>«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel
+on connaîtra cette nymphe dans les trois mondes, <i>comme</i>
+elle devra à sa venue sur la terre le nom de Gangâ<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><p><b>Note 6: </b> Allusion à l'étymologie du mot <i>Gangâ</i>, où l'on trouve,
+dans ses composants, <i>gâ, iens</i>, et <i>gam</i> pour <i>gâm</i>, le <i>gên</i>, attiquement
+<i>gan</i>, des Grecs, <i>terram</i>; c'est-à-dire, <i>celle qui va</i>, ou la
+rivière, <i>qui vient</i> du ciel <i>sur la terre</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange
+existera sur la terre, aussi longtemps ta gloire impérissable
+marchera disséminée dans les mondes! Célèbre donc,
+ici la cérémonie de l'eau en l'honneur de tes ancêtres;
+accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô toi qui règnes
+sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux
+<i>Sagara</i>, le plus juste des hommes justes, ne put
+satisfaire en cela son désir.</p>
+
+<p>«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable
+dans le monde, ne put, cher ami, effectuer son vœu de
+faire descendre le Gange, qu'il invitait à couler sur la
+terre.</p>
+
+<p>«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses
+devoirs de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il
+désirait voir le Gange ici-bas, mais il échoua dans sa
+pieuse tentative: et cependant ses mortifications n'avaient
+point eu d'égales parmi celles des antiques rois, qui
+avaient embrassé la vie d'anachorète et que la vertu illuminait
+d'une splendeur semblable à la sainte auréole des
+Maharshis.</p>
+
+<p>«Par toi seul, <i>noble</i> taureau des hommes, cette grâce
+a donc été obtenue; tu as acquis par là une renommée
+incomparable dans le monde et même estimée <i>dans le
+ciel</i> par tous les treize <i>plus grands</i> Dieux. Cette descente
+du Gange, dont tu as gratifié la terre, vaillant dompteur
+des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de vertus,
+où elle te fait monter, ascète sans péché.</p>
+
+<p>«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des
+hommes, dans ces ondes éternellement dignes, et, devenu
+pur, goûte le fruit de ta pureté, ô le plus vertueux des
+mortels. Ensuite, célèbre à ton aise en l'honneur de tes
+ancêtres la cérémonie des eaux lustrales. Adieu, <i>noble</i>
+taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde
+du Paradis!»</p>
+
+<p>«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la
+Divinité sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels,
+au monde de Brahma, où ne pénètrent pas les maladies.</p>
+
+<p>«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire
+du Gange: le salut soit donc à toi, et puisse sur toi
+descendre la félicité! voici arrivée l'heure de la prière du
+soir. Cette descente du Gange, dont je viens de présenter
+le récit, procure à tous ceux qui l'entendent raconter les
+richesses, la renommée, une longue vie, le ciel et même
+la purification <i>des péchés</i>.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide,
+à la ville du <i>roi</i> Viçâla, aussi ravissante et non moins
+céleste que la cité du Paradis. Là, arrivé dans cette ville,
+appelée Vêçâli, Râma, tenant ses mains jointes devant
+soi, Râma à la haute intelligence adressa au saint homme
+cette demande:</p>
+
+<p>«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime
+Viçâla? Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre,
+bienheureux anachorète.»</p>
+
+<p>À ces mots du prince, qui possède à fond la science de
+soi-même, l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra
+se met à raconter ainsi:</p>
+
+<p>«Il y avait dans l'âge Krita, <i>vaillant</i> Râma, les fils
+de Ditî, doués d'une grande force, et les fils d'Aditî,
+pourvus d'une grande vigueur: tous, ils étaient enivrés
+de leur puissance et de leur courage; tous, ils étaient
+frères, nés d'un seul père, le magnanime Kaçyapa; mais
+deux sœurs, Ditî et Aditî, leur avaient donné le jour: ils
+étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants de se vaincre
+mutuellement.</p>
+
+<p>«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un
+jour assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent,
+<i>digne</i> rameau de <i>l'antique</i> Raghou: «Comment pourrons-nous
+être exempts de la vieillesse et de la mort?»</p>
+
+<p>«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée:
+Tous, réunissant nos efforts, recueillons tous les simples
+de la terre, semons çà et là ces plantes annuelles dans la
+mer de lait; puis, barattons l'océan lacté; et buvons la
+<i>divine</i> essence, qui doit naître de ce mélange vigoureusement
+brassé. Par elle, dans le monde, nous serons
+affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts de la
+maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués
+tous d'une splendeur et d'une beauté <i>impérissables</i>.»</p>
+
+<p>«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se
+firent une baratte avec le <i>mont appelé</i> Mandara, une
+corde avec le serpent Vâsouki, et se mirent à baratter
+<i>sans repos</i> le séjour de Varouna.</p>
+
+<p>«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette
+liqueur les plus belles des femmes: elles furent nommées
+Apsaras<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, parce qu'elles étaient sorties des eaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><p><b>Note 7: </b> Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est
+formé de <span class="sc">AP</span>, <i>aqua</i>, et <span class="sc">SARAS</span>, dont la racine est <span class="sc">SRI</span>, <i>ire</i>, avec
+<i>as</i> pour suffixe.</p></blockquote>
+
+<p>«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des
+formes célestes et rehaussaient avec des ornements célestes
+la grâce de leurs célestes vêtements. Éblouissantes
+de splendeur, elles étaient riches en tous les dons de la
+beauté, de la jeunesse et de la douceur. Il y eut alors de
+ces Apsaras soixante dizaines de millions; mais leurs suivantes,
+Râma, étaient en nombre impossible à calculer.
+Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes, vaillant
+fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles
+restèrent en commun.</p>
+
+<p>«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des
+eaux lactées: les enfants de Ditî refusèrent cette fille de
+Varouna; mais la nymphe fut acceptée comme épouse
+avec une grande joie par les enfants d'Aditî. De là fut
+donné aux Dieux le nom de Souras, parce qu'ils avaient
+épousé <i>Vârounî, appelée d'un autre nom</i> Sourâ; et les
+Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des
+ondes, furent nommés Asouras.</p>
+
+<p>«Alors s'élança hors des flots agités le cheval Outchtchéççravas<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>:
+aussitôt après lui parut Kâaustoubha,
+la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus
+des eaux brassées la divine ambroisie même; puis, du
+sein de l'océan lacté, naquit le roi des médecins, Dhanvantari,
+qui portait dans ses mains une aiguière, toute
+pleine de nectar.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><p><b>Note 8: </b> Ce mot veut dire: <i>Qui porte les oreilles droites</i>: c'est le
+nom du cheval d'Indra.</p></blockquote>
+
+<p>«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison
+destructeur des mondes, et qui, lumineux comme le soleil
+flamboyant, fut avalé par tous les serpents.</p>
+
+<p>«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les
+mondes, s'éleva entre ces puissants <i>rivaux</i>, les Dieux et
+les Démons, pour la possession de l'ambroisie. Dans ce
+grand <i>et mutuel</i> carnage, où s'entre-déchiraient ces
+héros à la vigueur infinie, les fils d'Aditî battirent les
+enfants de Ditî.</p>
+
+<p>«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne
+du ciel, <i>Indra</i>, le Briseur de villes, monté au comble de
+la félicité, s'enivra de plaisir, environné d'hommages par
+tous les immortels. Victorieux de ses ennemis, inaccessible
+aux chagrins, il se réjouit avec les Dieux; et tous
+les mondes alors de partager sa joie, avec les essaims des
+Rishis et les bardes célestes.</p>
+
+<p>«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils,
+battus par les Dieux, avait conduite au plus haut point
+de la douleur, tint ce langage à Kaçyapa, son époux, fils
+de Maritchi: «Ô bienheureux, je souffre dans mes enfants,
+qu'Indra et tes autres fils ont taillés en pièces, je
+désire mériter par de longues mortifications un fils qui
+soit le destructeur de Çakra. <i>Oui</i>, je vais marcher dans
+les voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon
+sein le germe d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante
+un jour le vainqueur de Çakra.»</p>
+
+<p>«Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide
+Kaçyapa, rayonnant de splendeur, fit cette réponse à Ditî,
+plongée dans sa douleur: «Qu'il en soit ainsi! Daigne
+sur toi descendre la félicité! Sois pure, femme riche en
+piété! car, si tu peux rester mille années sans tache, tu
+mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur
+d'Indra, <i>au bout de cette révolution</i> complète.» Quand
+il eut dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit
+une <i>seule</i> caresse avec la main. L'ayant ainsi <i>chastement</i>
+touchée: «Adieu!» lui dit Kaçyapa; et l'anachorète
+aussitôt de retourner à ses macérations. Après son départ,
+Ditî, ravie de joie, embrassa la plus austère pénitence
+dans un lieu où la pente conduisait toutes les eaux.</p>
+
+<p>«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications,
+Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions;
+il s'attacha de lui-même au service de la pénitente; et,
+<i>dérobant sa grandeur sous</i> les humbles fonctions, qu'il
+remplissait avec un zélé dévouement, Pourandara s'empressait
+d'apporter à la sainte femme ce qui était à-propos,
+du bois, des racines, des fruits, des fleurs, du feu,
+de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de
+la <i>vieille anachorète</i>, il dissipait sa lassitude. Le roi du
+ciel enfin servait Ditî en tous les bons offices <i>d'un vigilant
+domestique</i>.</p>
+
+<p>Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix
+années, Ditî joyeuse adressa, <i>noble</i> fils de Raghou, les
+mots suivants à la Déité aux mille yeux: «Je suis contente
+de toi, homme à la grande énergie: dix ans nous
+restent à passer, mon enfant; mais alors, sois heureux!
+il te naîtra de mon sein un <i>noble</i> frère: à cause de toi,
+mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire.
+Uni à toi par le doux <i>nœud de la</i> fraternité, il te
+donnera certainement un royaume!»</p>
+
+<p>Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste
+Ditî, à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut
+saisie par le sommeil à côté de ce Dieu <i>travesti</i>, et s'endormit,
+fils de Raghou, sans rien soupçonner, dans une
+posture indécente. À la vue de cette obscène attitude, qui
+rendait impure la sainte anachorète, Indra en fut ravi de
+joie et se mit à rire.</p>
+
+<p>Aussitôt le meurtrier du <i>mauvais Génie</i> Bala se
+glissa dans le corps mis à nu de cette femme endormie,
+et fendit en sept avec sa foudre aux cent nœuds le fruit
+qu'elle avait conçu. Puis il recoupa en sept chaque part
+du malheureux embryon; lesquelles sept, noble Râma,
+lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient
+d'une voie plaintive.</p>
+
+<p>Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le
+fœtus avec sa foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant,
+ô Râma, poussait de grands cris, et Ditî en fut
+réveillée.</p>
+
+<p>«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au fœtus
+éploré, et la foudre en même temps divisait l'embryon,
+malgré ses larmes. «Ne le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue
+pas!» À ces mots, respectant cette majesté, qui est dans
+la parole d'une mère, Indra sortit, et, debout, hors du
+sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es devenue
+impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée
+dans une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion,
+j'ai tué l'enfant déposé en ton sein pour ma ruine;
+daigne me pardonner cette action, Déesse auguste!»</p>
+
+<p>Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions,
+Ditî pleine de tristesse dit à l'invincible Déité aux mille
+yeux: «C'est ma faute si mon fruit, mis en pièces, n'est
+plus qu'un tas de morceaux: la faute, roi des Dieux, n'en
+peut retomber sur toi, car <i>naturellement</i> tu devais souhaiter
+ici <i>et chercher</i> ton avantage personnel. Puisqu'il en
+est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille faire
+une chose agréable pour moi. Que les sept fragments
+septuplés de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes
+et devenus tes serviteurs, parcourent le monde, portés
+sur les sept épaules des sept Vents. <i>Terrasse</i>, avec le secours
+de ces Maroutes, mes fils, <i>terrasse</i>, immole tes
+ennemis.</p>
+
+<p>«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma,
+ceux-là dans le monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes
+ordres dans toutes ces plages du ciel! Que les Maroutes,
+tes <i>légers</i> serviteurs, Indra, soient revêtus de corps célestes
+et qu'ils savourent l'ambroisie pour aliment! Daigne
+accomplir cette parole de moi!»</p>
+
+<p>«À ces mots de la <i>sainte anachorète</i>, fils de Raghou,
+Çakra, le plus fort des êtres forts, creusant la paume de
+ses mains jointes, lui répondit en ces termes: «Qu'il en
+soit ainsi! Tes fils seront appelés Maroutes de ce nom
+même que tu as inventé pour eux: je ferai, sans qu'il y
+manque rien, toutes ces choses suivant ton désir; ils seront
+doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste
+et mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts
+de maladie, ils voyageront dans les trois mondes. Sois
+tranquille, et puisse descendre la félicité sur toi! j'accomplirai
+ta parole: <i>oui</i>! tout cela sera fait comme tu l'as
+dit; n'en doute pas!</p>
+
+<p>Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part,
+conclu cette convention, la mère et le fils s'en retournèrent
+dans le triple ciel: voilà, <i>jeune</i> Râma, ce qui nous
+fut raconté. Ce lieu-ci, Kakoutsthide, est celui même qui
+fut habité jadis par le grand Indra. C'est ici même qu'il
+servait ainsi l'anachorète Ditî, arrivée dans sa pénitence
+au sommet de la perfection.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé
+dans son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit
+parties composantes de l'arghya; puis, donnant le pas
+sur lui à Çatânanda, son pourohita sans péché, et s'entourant
+de tous les autres prêtres attachés au service de
+son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer Viçvâmitra
+et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières.</p>
+
+<p>Quand il eut reçu un tel honneur du <i>magnanime</i> Djanaka,
+<i>Viçvâmitra</i>, le plus vertueux des anachorètes,
+s'enquit lui-même et sur la santé du roi et à quel point
+déjà il en était venu du sacrifice; ensuite il demanda
+tour à tour, suivant les bienséances, à chacun de tous les
+ermites venus à sa rencontre avec le pourohita, comment
+il se portait.</p>
+
+<p>Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois
+le bienvenu ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est
+ta bonne fortune qui t'amène, mon seigneur, accompagné
+de Viçvâmitra, à ce pieux sacrifice du magnifique <i>roi</i>.
+En effet, il est insaisissable à toute pensée, ce roi qui s'est
+élevé à l'état de rishi, le juste Viçvâmitra, à la grande
+puissance, à la splendeur infinie, qui te fut donné pour
+ton gourou suprême.</p>
+
+<p>Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus
+heureux que toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor
+de pénitence, a fait de ton bonheur l'objet de ses <i>plus
+chers</i> désirs. Écoute donc l'histoire de ce magnanime fils
+de Kouçika, quelle est la force de cet anachorète illustre,
+quelle est son héroïque énergie, quelle est enfin la puissance
+de son absorption en Dieu.</p>
+
+<p><i>Jadis</i>la terre eut un maître nommé Kouça: il était
+fils de <i>Brahma</i>, l'antique aïeul des créatures, et ce fut
+lui qui donna le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha.
+Celui-ci eut un fils appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence,
+duquel est né le grand anachorète, ce flamboyant
+Viçvâmitra.&mdash;Or, Viçvâmitra gouverna ce globe en roi,
+qui semblait une incarnation de la justice, et garda l'empire
+dans ses mains plusieurs myriades d'années.</p>
+
+<p>Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée
+complète, il se mit, environné de cette formidable puissance,
+à parcourir la terre. Traversant les fleuves et les
+montagnes, les forêts et les villes, ce roi fameux arriva
+de marche en marche jusqu'à l'ermitage de Vaçishtha,
+ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à fruits,
+tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs,
+hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de
+magnanimes anachorètes, fidèles à leurs vœux, semblables
+à Brahma, tous purifiés par l'exercice de la pénitence,
+tous resplendissants comme le feu, n'ayant tous pour
+seule nourriture que l'eau, le vent, les feuilles tombées,
+les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont vaincu
+la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font
+un saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les
+dents et pour seul pilon une pierre; ermitage fortuné,
+où se plaisent les rishis Bâlikhilyas, voués à la prière et
+au sacrifice.</p>
+
+<p>«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante,
+eut aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux
+qui récitent la prière, il fut porté au comble de la joie et
+s'inclina devant lui avec respect:&mdash;«Sois le bienvenu
+chez moi!» lui dit Vaçishtha le magnanime, qui offrit poliment
+un siège à ce maître de la terre.</p>
+
+<p>«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur
+un siége éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes
+lui présenta des racines et des fruits. Après qu'il eut
+reçu de Vaçishtha ces honneurs, le meilleur des rois, le
+resplendissant, Viçvâmitra lui demanda s'il voyait tout
+prospérer dans son feu sacré, ses disciples et ses bouquets
+d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils de
+Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit
+que la santé régnait partout, et renvoya ces questions
+au fils de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs,
+au roi Viçvâmitra, commodément assis.</p>
+
+<p>«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante,
+répondit avec un air modeste au pieux Vaçishtha que la
+félicité régnait chez lui de tous les côtés.</p>
+
+<p>«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un
+assez long temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance
+de charme réciproque et tous deux pleins du plus vif
+plaisir, le bienheureux Vaçishtha, le plus saint des anachorètes,
+souriant à Viçvâmitra, lui tint ce langage, à la
+fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai
+envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à
+toi, de qui la grandeur est sans mesure: accepte ce festin,
+qui sera digne de toi. Que ta majesté daigne recevoir
+l'hospitalité offerte ici par moi: tu es le plus noble
+des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer tout mon
+zèle pour te fêter.</p>
+
+<p>«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre,
+Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as
+rendu complétement les honneurs de l'hospitalité avec
+ces racines et ces fruits, qui sont tout ce que tu possèdes,
+auguste et bienheureux solitaire, avec cette eau pour
+nettoyer mes pieds, avec cette onde pour laver ma
+bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu m'offres
+la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une
+hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant
+anachorète! daigne jeter sur moi un regard
+ami!</p>
+
+<p>«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au cœur immense,
+à l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le
+monarque de ses invitations plusieurs fois répétées.</p>
+
+<p>«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal
+fils de Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble
+taureau des solitaires!»</p>
+
+<p>«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha,
+le plus distingué entre ceux qui récitent la prière à voix
+basse, appela joyeux la vache immaculée, dont <i>le pis
+merveilleux</i> donne <i>à qui trait sa mamelle</i> toute espèce
+de choses, au gré de ses désirs.</p>
+
+<p>«Viens, Çabalâ, <i>dit-il</i>, viens promptement ici:
+écoute bien ma voix! J'ai résolu de composer un banquet
+hospitalier pour ce roi sage et toute son armée avec les
+nourritures les plus exquises: fournis-moi ce festin.
+Quelque mets délicieux que chacun souhaite dans les six
+saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste
+Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi,
+Çabalâ, de servir à ce monarque un banquet hospitalier
+sans égal avec tout ce qui existe de plus savoureux en
+mets, en breuvages, en toutes ces <i>friandises</i>, que l'on
+suce ou lèche avec sensualité!»</p>
+
+<p>«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, <i>vaillant</i> immolateur
+de tes ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les
+choses désirées, au gré de quiconque trayait sa mamelle:
+des cannes à sucre, des rayons de miel, des grains tout
+frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du lythrum, le plus
+délicieux esprit de <i>l'arundo saccharifera</i>, les plus exquis
+des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments, des
+mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz
+bouilli, pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries,
+des gâteaux, des fleuves de lait caillé, des conserves
+par milliers, des vases regorgeants çà et là de liqueurs
+fines, variées, dans les six agréables saveurs.</p>
+
+<p>«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra,
+si magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement
+satisfaite et rassasiée à cœur joie. À chaque instant,
+Çabalâ faisait ruisseler en fleuves tous les souhaits
+réalisés au gré de chaque désir. L'armée entière de ce
+grand Viçvâmitra, le roi saint, fut donc alors joyeusement
+repue dans ce banquet, où, <i>terrible</i> immolateur de tes
+ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut envie de
+savourer.</p>
+
+<p>«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa
+cour, avec le chef de ses brahmes, avec ses ministres et
+ses conseillers, avec ses domestiques et son armée, avec
+ses chevaux et ses éléphants, adressa ce discours à Vaçishtha:
+«Brahme, qui donne à chacun ce qu'il veut,
+j'ai été splendidement traité par toi, si digne assurément
+de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de
+parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour
+cent mille vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme,
+et les rois ont part, <i>tu le sais</i>, aux perles trouvées dans
+leurs États: donne-moi Çabalâ; elle m'appartient à bon
+droit!»</p>
+
+<p>«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha,
+le plus vertueux des anachorètes et comme la
+justice elle-même en personne, répondit ainsi au maître
+de la terre: «Ô roi, ni pour cent milliers, ni même pour
+un milliard de vaches, ou pour des monts tout d'argent,
+je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que
+je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence,
+dompteur <i>puissant</i> de tes ennemis: cette <i>bonne</i> Çabalâ
+est toujours à mes côtés, comme la gloire est sans cesse
+auprès du sage, maître de son âme. Je trouve en elle, et
+les oblations aux Dieux, et les offrandes aux Mânes, et
+les aliments nécessaires à ma vie: elle met tout près de
+moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu sacré,
+et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans
+l'eau, <i>en signe de charité à l'égard des créatures</i>. Les
+sacrifices en l'honneur des Immortels, les sacrifices en
+l'honneur des ancêtres, les différentes sciences, toutes
+ces choses, n'en doute pas, saint monarque, reposent <i>ici</i>
+vraiment sur elle.</p>
+
+<p>«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse
+ma vie. Je t'ai dit la vérité: <i>oui</i>! pour une foule de
+raisons, je ne puis te donner cette vache, qui fait ma
+joie!»</p>
+
+<p>«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole,
+adresse encore au saint anachorète ce discours, dans le
+ton duquel respire une colère excessive: «<i>Eh bien</i>! je
+te donnerai quatorze mille éléphants, avec des ornements
+d'or, avec des brides et des colliers d'or, avec des aiguillons
+d'or également <i>pour les conduire</i>! Je te donne encore
+huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par
+les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait
+sonner <i>autour de lui</i> cent clochettes. Je te donne aussi,
+pieux anachorète, onze mille coursiers, pleins de vigueur,
+d'une noble race et d'un pays renommé. Je te donne enfin
+dix millions de vaches florissantes par l'âge et mouchetées
+de couleurs différentes; cède-moi donc <i>à ce prix</i>
+Çabalâ!»</p>
+
+<p>«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux
+ascète répondit au monarque, <i>enflammé de ce désir</i>:
+« Pour tout cela même, je ne donnerai pas Çabalâ! En
+effet, elle est ma perle, elle est ma richesse, elle est tout
+mon bien, elle est toute ma vie. Elle est pour moi, et le
+sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la pleine lune,
+et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons offerts
+aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du
+culte: <i>oui</i>! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies
+ont dans elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si
+longtemps? Je ne donnerai pas cette vache, dont la mamelle
+verse à qui la trait une réalisation de tous ses désirs.»</p>
+
+<p>«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache
+<i>merveilleuse</i>, qui change son lait en toutes les choses
+désirées, le roi Viçvâmitra dès ce moment <i>résolut de</i>
+ravir Çabalâ au saint anachorète.</p>
+
+<p>«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle,
+toute songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit
+à rouler en soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je
+abandonnée par le très-magnanime Vaçishtha, car il souffre
+que les soldats du roi m'entraînent plaintive et saisie
+de la plus amère douleur? Est-ce que j'ai commis une
+offense à l'égard de ce maharshi, abîmé dans la contemplation,
+puisque cet homme si juste m'abandonne, moi
+innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»</p>
+
+<p>«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle
+eut encore soupiré mainte et mainte fois, elle retourna
+avec impétuosité à l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré
+tous les serviteurs du roi, mis en fuite devant elle par
+centaines et par milliers, elle vint, rapide comme le vent,
+se réfugier sous les pieds du grand anachorète.</p>
+
+<p>«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face
+du solitaire, et, poussant un plaintif mugissement, elle
+tint à Vaçishtha ce langage: «M'as-tu donc abandonnée,
+bienheureux fils de Brahma, que ces soudoyers du roi
+m'entraînent ainsi loin de ta vue?»</p>
+
+<p>«À ces paroles de sa vache malheureuse, au cœur tout
+consumé de tristesse, le saint brahme lui répondit en ces
+termes, comme à une sœur: «Je ne t'ai point abandonnée,
+Çabalâ, et tu n'as point commis d'offense contre
+moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène, ce roi à la
+force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on puisse
+trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi
+les brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de
+race, il est même le maître de toute la terre. Ce que
+tu vois est une armée complète, où s'agitent d'un mouvement
+inquiet les chars, les coursiers, les éléphants; car
+il est venu environné d'une force supérieure à la mienne
+par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes
+d'hommes!»</p>
+
+<p>«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler,
+répondit modestement au saint brahme, environné
+d'une splendeur infinie: «La force du kshatrya n'est pas
+supérieure, dit-on, à la force du brahme. La puissance
+du brahme est céleste et l'emporte sur la puissance du
+kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce Viçvâmitra
+à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus
+fort que toi: il est difficile de lutter contre ton <i>invincible</i>
+énergie. Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance
+a fait naître, éblouissant anachorète; commande
+que je détruise la force et l'orgueil du monarque injuste.»</p>
+
+<p>«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha,
+l'ermite aux bien grandes macérations, allons! produis
+une armée qui mette en pièces l'armée de mon ennemi!»</p>
+
+<p>«Alors, <i>vaillant</i> prince, enfantés par centaines de son
+mugissement, les Pahlavas<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> se mirent à porter la mort,
+sous les yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra:
+mais lui, pénétré de la plus vive douleur et les
+yeux enflammés de colère, extermina ces Pahlavas avec
+différentes sortes d'armes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><p><b>Note 9: </b>Les Perses, suivant l'opinion commune; les <i>Paktyes</i>
+d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins
+de l'Inde, au nord et à l'ouest.</p></blockquote>
+
+<p>«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines
+ses Pahlavas, Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les
+formidables Çakas<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, mêlés avec les Yavanas<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><p><b>Note 10: </b>Peuple nomade, les Scythes des Grecs.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><p><b>Note 11: </b> Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux Grecs.
+Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les peuples
+situés au delà des Perses à l'occident.</p></blockquote>
+
+<p>«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis,
+agiles à la course, pleins de vigueur, serrés en bataillons
+comme les fibres du lotus, armés de longues épées et
+de grands javelots, défendus sous des armes d'or comme
+leur cotte de mailles. <i>Dans l'instant même</i>, toute l'armée
+du roi fut consumée par eux, telle que par des feux
+dévorants.</p>
+
+<p>«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le
+très-puissant de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un
+esprit égaré et dans le trouble des sens.</p>
+
+<p>«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en
+désordre sous les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt
+jeta ce commandement à sa vache: «Fais naître de <i>nouveaux</i>
+combattants!»</p>
+
+<p>«<i>À l'instant</i>, un autre mugissement produit les Kambodjas,
+semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots
+à la main, sortent de son poitrail; les Yavanas, de ses
+parties génitales; les Çakas, de sa croupe; et les pores
+velus de son derme enfantent les Mlétchas, les Toushâras
+et les Kirâtas.</p>
+
+<p>«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou,
+cette armée de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins,
+ses chars, ses coursiers et tous ses éléphants.</p>
+
+<p>«À la vue de son armée détruite par le magnanime
+solitaire, cent fils de Viçvâmitra, tous diversement armés,
+fondirent, enflammés de colère, sur Vaçishtha, le plus
+vertueux des hommes qui murmurent la prière, mais le
+grand anachorète les consuma d'un souffle. Un seul moment
+suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous
+en cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.</p>
+
+<p>«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous
+ses fils et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant,
+réfléchit alors sur lui-même avec <i>plus de</i> modestie.</p>
+
+<p>«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents;
+comme l'oiseau, auquel on a coupé les ailes; comme la
+mer, quand elle n'a plus ses vagues; comme le soleil
+obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa lumière, ce
+prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite,
+son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans
+le mépris de soi-même.</p>
+
+<p>«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils
+<i>qui n'eût pas encouru le malheur des autres</i>, afin qu'il
+protégeât la terre, comme il sied au kshatrya, <i>le roi</i> Viçvâmitra
+se retira au fond d'un bois. Là, sur les flancs de
+l'Himâlaya, dans un lieu embelli par les Kinnaras, <i>ces
+mélodieux Génies</i>, il s'astreignit à la plus rude pénitence
+pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après
+un certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur,
+qui porte sur son étendard l'image d'un taureau, vint
+trouver le roi pénitent, et lui dit: «Pourquoi subis-tu
+cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis le dispensateur
+des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu désires.»</p>
+
+<p>«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se
+prosterna devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu
+es content de moi, divin Mahâdéva, mets en ma possession
+l'arc Véga, avec l'arc Anga, l'arc Oupânga, l'arc
+Oupanishad et tous leurs secrets: fais apparaître à mes
+yeux ces armes, qui sont en usage chez les Dieux, les
+Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les
+Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon
+cœur demande à ta bienveillance!»&mdash;«Qu'il en soit
+ainsi!» reprit le souverain des Immortels; et, cela dit, il
+retourna dans les cieux.</p>
+
+<p>«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et
+royal saint Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en
+devint alors tout plein d'orgueil. Enflé par cette force
+nouvelle, comme la mer au temps de la pleine lune, il se
+crut déjà le vainqueur de Vaçishtha, le meilleur des anachorètes.&mdash;Il
+revint donc à l'ermitage de l'homme
+saint et décocha contre lui ses flèches <i>mystiques</i>, par
+lesquelles tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un
+immense incendie.</p>
+
+<p>«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha
+fut vide et il devint pareil au désert sans voix. «Ne
+craignez pas, criait Vaçishtha mainte fois, ne craignez
+pas! Me voici pour anéantir le fils de Gâdhi, comme le
+grésil, qui fond à l'aspect du soleil!» À ces mots, l'éblouissant
+Vaçishtha, le plus excellent des êtres doués de
+la parole, adressa, plein de colère, ce discours à Viçvâmitra:</p>
+
+<p>«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps
+heureux, tu as commis là une mauvaise action: c'est
+pourquoi tu périras!»</p>
+
+<p>«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche
+terrible et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau
+éteint la flamme impétueuse.</p>
+
+<p>«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots,
+qui suivaient plus d'un soupir: «La force du kshatrya
+est une chimère; la force réelle, c'est la force inséparable
+de la splendeur brahmique! Il n'a fallu au brahme que
+son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi vais-je,
+après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force,
+amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de
+la pénitence, pour m'élever de ma caste à celle des
+brahmes.» Il dit, et ce resplendissant monarque rejeta
+loin de lui toutes ses armes.</p>
+
+<p>«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était
+passé dans la contrée méridionale, où, se nourrissant de
+racines et de fruits, il avait embrassé une très-dure pénitence.
+Ce monarque brûlait d'envie, par l'émulation que
+lui inspirait Vaçishtha, de parvenir à l'état saint dans la
+caste des brahmes; mais, se voyant toujours vaincu par
+l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète devait
+à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt des
+mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une
+manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il,
+ferme dans la résolution que sa grande âme avait conçue.</p>
+
+<p>«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul
+des mondes, Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui
+adressa ces douces paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré
+triomphalement au monde très-élevé des rois saints:
+<i>oui</i>! cette pénitence victorieuse t'a mérité, c'est mon
+sentiment, le titre de Rishi entre les rois!» À ces mots,
+l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta
+l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de
+Brahma.</p>
+
+<p>«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et
+baissant un peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein
+d'une vive douleur, se dit avec tristesse: «Après que
+j'ai porté le poids de bien grandes macérations, Bhagavat
+ne m'a appelé tout à l'heure que roi-saint: ce n'est pas
+là, certainement, le fruit auquel aspire ma pénitence!»</p>
+
+<p>«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante
+splendeur, maître excellemment de lui-même, s'astreignit
+de nouveau, Kakoutsthide, aux plus austères mortifications.</p>
+
+<p>«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou,
+dévoué à la justice comme à la vérité et né du sang
+d'Ikshwâkou. Cette pensée lui était venue: «Je veux, se
+disait-il, offrir le sacrifice <i>d'un açwa-médha</i>, par là j'obtiendrai
+de passer avec mon corps dans la voie suprême,
+où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha et lui fit
+connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!»
+répondit le prêtre sage.</p>
+
+<p>«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel,
+le roi tourna ses pas vers la contrée méridionale, où
+les cent fils de Vaçishtha se livraient à la pénitence.</p>
+
+<p>«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le
+discours de Triçankou, <i>vaillant</i> Râma, qu'ils adressèrent
+au monarque ces mots, où respirait la colère: «Ton
+gourou, de qui la bouche est celle de la vérité, a refusé
+de servir ton dessein: pourquoi donc passer outre à ses
+paroles et recourir à nous, homme à l'intelligence difficile?
+Pourquoi veux-tu abandonner la souche et t'appuyer
+sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de
+vouloir que nous soyons les ministres <i>de ton sacrifice</i>!
+Retourne dans ta ville: cet homme saint est seul capable
+de célébrer ton sacrifice, et non pas nous.»</p>
+
+<p>«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées
+par la colère, le monarque tomba dans un profond
+chagrin et dit ces mots aux cent fils du solitaire: «Refusé
+par Vaçishtha d'abord, par vous ensuite, j'irai
+ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont j'ai
+besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi
+aux syllabes menaçantes, les <i>cent</i> fils du saint lancèrent
+contre lui cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»</p>
+
+<p>«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent
+dans leur pieux ermitage. Puis, quand cette nuit
+se fut écoulée, noble Râma, le <i>resplendissant</i> monarque
+changea dans un instant: il n'offrit plus aux regards que
+l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les yeux
+couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de
+ce jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé
+d'un vêtement noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement
+rouge dans la moitié supérieure de la taille, n'ayant
+que des ornements de fer pour toute parure, et pour
+vêtement qu'une peau d'ours.</p>
+
+<p>«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce
+roi, consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la
+malédiction fulminée contre lui.&mdash;Dans sa détresse, il
+s'en alla trouver le secourable Viçvâmitra, cet homme si
+riche en macérations, qui exerçait à l'égard de Vaçishtha
+une magnanime rivalité.</p>
+
+<p>«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit
+Viçvâmitra. Je connais ta grande vertu: je serai ton
+secours; demeure ici dans mon ermitage. Je convoquerai
+ici pour toi, <i>infortuné</i> monarque, tous <i>nos</i> plus
+grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour
+l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles
+déjà toucher le paradis avec ta main, ô le plus vertueux
+des monarques, toi que l'envie de parvenir au triple ciel
+a conduit vers moi.»</p>
+
+<p>«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice
+commença. Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra;
+ici, les prêtres officiants, ce furent des anachorètes
+les plus parfaits en leurs vœux.</p>
+
+<p>«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science
+des mantras, fit l'invocation pour amener les immortels
+habitants du triple ciel à la participation des choses
+offertes sur l'autel; mais ces Dieux appelés ne vinrent
+pas recevoir une part dans les oblations. De là, tout
+pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant
+la cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:</p>
+
+<p>«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton
+corps. <i>Oui</i>! par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées
+depuis mon enfance, par la force d'elles toutes
+complétement et quelque grandes qu'elles soient, va dans
+le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le saint ermite
+eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs, monta
+au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande
+à la maturité, <i>Indra</i> vit au même instant ce roi,
+qui s'acheminait <i>lestement</i> vers le triple ciel, <i>malgré le
+poids de son corps</i>.</p>
+
+<p>«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute
+rapide, la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas
+dans le ciel d'habitation faite pour toi, qu'un directeur
+spirituel a frappé de sa malédiction!» À ces paroles de
+Mahéndra, le malheureux Triçankou retomba du ciel.
+Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à Viçvâmitra:
+«Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés
+vers lui par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui
+dit Viçvâmitra, saisi d'une colère ardente, arrête-toi!»
+Ensuite, par la vertu de son ascétisme divin, il créa,
+comme un second Brahma, dans les voies australes du
+firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui se
+tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste
+anachorète.</p>
+
+<p>«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée
+par ses macérations, il se mit à produire un nouveau
+groupe d'étoiles dans les routes australes du Swarga.
+Puis, il se mit à l'œuvre afin de créer aussi de nouveaux
+Dieux à la place d'Indra et de ses immortels collègues.
+Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les Souras,
+avec les chœurs des rishis divins se hâtent d'approuver,
+fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit!
+dirent les Dieux; que ces constellations demeurent ainsi,
+loin des routes du soleil et de la lune. Que Triçankou
+même se tienne ici, la tête en bas, à la voûte céleste
+australe, ses vœux comblés, et flamboyant de sa propre
+lumière!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de
+sacrifier naquit au saint roi Ambarîsha.</p>
+
+<p>«Tandis que ce <i>fier</i> dominateur de la terre se préparait
+à verser le sang d'un homme en l'honneur des Immortels,
+Indra tout à coup déroba la victime liée au
+poteau du sacrifice et sur laquelle on avait déjà versé
+les ondes lustrales, en récitant les formules des prières.
+Quand le brahme, <i>chef du sacrifice</i>, vit <i>alors</i> cette victime
+enlevée, il tint au roi ce langage: «<i>Ne l'oublie pas</i>,
+seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a
+point su garder <i>le sacrifice</i>. Ramène donc à l'autel cette
+victime, ou mets à sa place une nouvelle hostie, achetée
+à prix d'argent, afin que la cérémonie suive son cours.»</p>
+
+<p>«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice,
+Ambarîsha dès lors se mit à chercher partout un homme,
+qui, marqué de signes heureux, pût lui servir de victime.
+Il vit un brahme, nommé Ritchika, pauvre, ayant beaucoup
+d'enfants et lui dit: «Ô le plus vertueux des
+brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes
+fils, afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice,
+dont la victime doit être un homme.»</p>
+
+<p>«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit
+ces mots: «Je ne consentirai jamais à vendre
+l'aîné de mes fils!»</p>
+
+<p>«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses
+fils tint ce langage au roi: «Je ne consentirai jamais à
+vendre l'aîné de mes fils, a dit le saint Kaçyapide; <i>eh
+bien</i>! sache que le plus jeune de nos fils est ainsi chéri
+de moi par-dessus tous les autres. Ainsi, prince, ces
+deux enfants seront exceptés.»</p>
+
+<p>«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme,
+Çounaççépha, celui de leurs fils que sa naissance plaçait
+au point médial entre ces deux termes, avança les paroles
+suivantes: «Mon père ne veut pas vendre l'aîné de
+ses fils, et ma mère ne veut pas <i>te</i> céder son dernier-né.
+Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te vendre
+celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi
+d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné
+les cent mille vaches et reçu l'homme en échange pour
+victime, s'en alla, plein de joie.</p>
+
+<p>«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au
+milieu du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués,
+fit halte près du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était
+arrêté là, Çounaççépha, homme d'un grand jugement,
+s'approcha de ce tîrtha saint, et, sur ses bords, il aperçut
+Viçvâmitra. <i>Alors</i> cet infortuné, le cœur déchiré par la
+douleur d'avoir été vendu et par la fatigue du voyage,
+s'avança vers l'anachorète, et, courbant la tête à ses
+pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère, ni parents,
+ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné
+par sa famille et qui vient implorer ton secours. Veuille
+bien exécuter une chose telle que le roi fasse ce qu'il
+veut faire, et que je vive cependant, moi, qui me réfugie
+sous l'énergie de ta sainteté.»</p>
+
+<p>«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et
+dit à ses propres fils: «Voici arrivé le temps où les
+pères désirent trouver dans leurs fils une plus grande
+vertu, parce qu'il faut traverser une <i>immense</i> difficulté.</p>
+
+<p>«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui
+porte secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais
+avec plaisir, celle de <i>sacrifier votre</i> vie <i>pour</i> sauver
+la sienne.»</p>
+
+<p>«À cet ordre <i>itératif</i> de leur père, il fut répondu
+avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles
+blessantes:&mdash;«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver
+les fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer
+ta chair elle-même!» À peine l'anachorète eut-il
+entendu ces mots amers, que, les yeux enflammés de
+courroux, il maudit alors ses fils et tint ce langage à
+Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré comme
+victime, récite alors, mon fils, ce mantra <i>ou prière secrète</i>,
+que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes
+louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras
+cette prière, le fils de Vasou, <i>Indra</i> lui-même, viendra te
+sauver de la mort qui t'est réservée comme victime; et
+cependant le sacrifice de ce <i>puissant</i> maître de la terre
+n'en sera pas moins célébré sans aucun empêchement.»</p>
+
+<p>«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré,
+après que le sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les
+signes de bon augure, eut approuvé et purifié cette victime.
+Celui-ci garrotté à la colonne fatale, donnant au
+même instant le plus grand essor à sa voix, se mit à
+célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels,
+Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une <i>sainte</i> portion
+avait conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu
+aux mille yeux combla tous ses vœux. Çounaççépha reçut
+de lui d'abord cette vie si désirée, ensuite une éclatante
+renommée. Le roi même obtint aussi, par la faveur de
+l'Immortel aux mille regards, ce fruit du sacrifice, tel
+que ses désirs le voulaient, <i>c'est-à-dire</i>, la justice, la
+gloire et la plus haute fortune.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui
+ont tenu leur attention fixée sur la force de sa pénitence,
+viennent trouver le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement
+de son vœu.&mdash;Brahma lui adresse alors
+une seconde fois la parole en ces mots très-doux: «Te
+voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te plaît,
+cesser ta pénitence.»</p>
+
+<p>«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna
+d'une course légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra,
+qui avait entendu ce langage, <i>n'en</i> continua <i>pas
+moins</i> à se macérer dans la pénitence. Longtemps après,
+une Apsarâ charmante, qui avait nom Ménakâ, s'en vint
+furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et là, conduite
+par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux
+mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac
+Poushkara ses membres délicieux.</p>
+
+<p>«Au premier coup d'œil envoyé, dans la forêt solitaire,
+à cette Ménakâ, de qui toute la personne n'était
+que charme, et dont les vêtements imbibés d'eau rendaient
+les formes encore plus ravissantes, l'ermite à
+l'instant même tomba sous la puissance de l'amour et dit
+à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu la
+fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette
+forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon
+heureux ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ
+répondit: «Je suis une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ;
+je suis venue ici, en suivant mon penchant vers
+toi.»</p>
+
+<p>«Le saint prit donc par la main cette femme charmante,
+de qui la bouche avait prononcé des paroles si
+aimables, et il entra dans son ermitage <i>avec elle</i>.</p>
+
+<p>«Avec elle <i>encore</i>, cinq et cinq années de Viçvâmitra
+s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le
+solitaire, à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa
+science, ne compta ces dix ans passés que pour un seul
+jour.&mdash;Après ce laps de temps, l'ascète Viçvâmitra s'aperçut
+de son changement par sa réflexion sur lui-même
+et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor de
+pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même,
+il n'a fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce
+donc, hélas! que les femmes?»</p>
+
+<p>«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles
+affectueuses, irrité contre lui-même, il s'astreignit aux
+plus atroces macérations.</p>
+
+<p>«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur
+infinie parcourut cette difficile carrière.</p>
+
+<p>«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant
+sur la pointe d'un seul pied, immobile sur la même place,
+comme un tronc d'arbre, n'ayant pour aliments que les
+vents du ciel; enveloppé de cinq feux, l'été; dans l'hiver,
+sans abri, qui le défendît contre les nuages pluvieux, et
+couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut la grande pénitence,
+à laquelle s'astreignit cet énergique ascète. Il
+resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence
+une révolution entière de cent années; et la crainte alors
+vint saisir tous les Dieux au milieu du ciel.</p>
+
+<p>«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans
+une extrême épouvante; il se mit à chercher dans sa
+pensée la ruse qui pouvait mettre un obstacle dans cette
+pénitence. Et bientôt, appelant à lui Rambhâ, la séduisante
+apsarâ, l'auguste monarque, environné par l'essaim
+des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le
+sauver et perdre le fils de Kouçika:</p>
+
+<p>«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied
+de conduire à bonne fin dans l'intérêt des Immortels:
+séduis par les grâces accomplies de ta beauté le fils de
+Kouçika, au plus fort de ses macérations.</p>
+
+<p>«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent
+tous les cœurs, dans cette saison, où les fleurs
+embaument sur la branche des arbres, je me tiendrai
+<i>sans cesse</i> à tes côtés, accompagné de l'Amour.»</p>
+
+<p>«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ,
+la nymphe aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante
+et vint agacer Viçvâmitra. Indra et l'Amour de
+complot avec lui, Indra même, changé en kokila, se
+tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux allumait le
+désir au sein de Viçvâmitra.</p>
+
+<p>«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait
+dans le bois ses concerts, et la musique douce,
+énamourante des chansons de la nymphe eut frappé son
+oreille; dès que le vent eut fait courir sur tout son corps
+de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums
+célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions
+qui mettent le comble aux ivresses des amants, le
+grand anachorète se sentit l'âme et la pensée ravies.</p>
+
+<p>«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette
+mélodie charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.</p>
+
+<p>«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète
+à lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles
+séductions avaient brisé tout le fruit de sa pénitence,
+il entra dans la méfiance <i>et le soupçon</i>. Pénétrant
+au fond de ce piége avec le regard de la contemplation
+<i>ascétique</i>, il vit que c'était l'ouvrage de la Déité aux
+mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et jeta ce
+discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous
+tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher,
+et reste enchaînée sous notre malédiction une myriade
+complète d'années dans ce bois des mortifications.»</p>
+
+<p>«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la
+nymphe en un <i>roc stérile</i>, que ce grand anachorète
+tomba dans une poignante douleur, car il s'aperçut qu'il
+venait de céder à l'empire de la colère.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il
+s'écria: «Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite,
+le grand solitaire abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya;
+et, dirigeant sa route vers la plage orientale, il
+parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une résolution inébranlablement
+arrêtée, il recommença le cours de sa
+pénitence, observa le vœu du silence un millier d'années,
+et se tint immobile comme une montagne.</p>
+
+<p>«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans
+amour, l'âme entièrement placide, abordé à la plus
+haute perfection par son insigne pénitence, alors, <i>vaillant</i>
+dompteur de tes ennemis, alors tous les Dieux,
+tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec Indra,
+leur chef, au <i>palais de</i> Brahma, et dirent à ce Dieu,
+trésor de pénitence:</p>
+
+<p>«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint,
+le plus éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa
+pensée vers le dessein même d'obtenir le royaume du
+ciel!»</p>
+
+<p>«Ces paroles dites, tous les chœurs des Immortels,
+sur les pas de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent
+à l'ermitage de Viçvâmitra et lui tiennent alors ce
+langage: «Rishi-brahme, cesse dorénavant ces triomphantes
+macérations; en effet, voici que tu as mérité,
+grâce à ta pénitence, le <i>brahmarshitwat</i>, ce grade si
+difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables
+macérations.</p>
+
+<p>«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels,
+dont les chœurs avaient accompagné son auguste
+divinité. Quant à Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de
+brahme et parvenu ainsi au comble de ses vœux, il parcourut
+la terre d'une âme juste et parfaite.»</p>
+
+<p>Dès qu'il eut ouï ce <i>long</i> discours de Çatânanda, prononcé
+devant Râma et devant <i>son frère</i> Lakshmana, le
+roi Djanaka joignit alors ses mains et dit à Viçvâmitra:
+«C'est pour moi un bonheur, c'est une faveur <i>du ciel</i>,
+grand anachorète, que tu sois venu, accompagné du
+<i>noble</i> Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta seule
+vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et
+quand il eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque
+vint trouver le magnanime Viçvâmitra et le vaillant
+fils de Raghou. Puis, lorsqu'il eut rendu à l'anachorète
+et aux deux héros les honneurs enseignés par le
+Livre <i>des Bienséances</i>, le vertueux roi tint ce discours
+à Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand
+ascète, que je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me
+donner ses ordres, car je suis ton serviteur.»</p>
+
+<p>À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le
+sage, l'équitable, le plus distingué par la parole entre
+les hommes éloquents, répondit en ces termes: «Ces
+fils du roi Daçaratha, ces deux guerriers illustres dans le
+monde, ont un grand désir de voir l'arc divin, qui est
+religieusement gardé chez toi. Montre cette <i>merveille</i>,
+s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu auras
+satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite
+ce que tu peux souhaiter d'eux.»</p>
+
+<p>À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit
+cette réponse: «Écoutez <i>d'abord</i> la vérité sur cet arc,
+et pour quelle raison il fut mis chez moi.&mdash;Un prince
+nommé Dévarâta fut le sixième dans ma race après Nimi:
+c'est à ce monarque magnanime que cet arc fut confié en
+dépôt. Au temps passé, dans le carnage qui baigna de
+sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc
+invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur
+jetant ce reproche mérité: Dieux, <i>sachez-le bien</i>, si j'ai
+fait tomber avec cet arc tous vos membres sur la terre,
+c'est que vous m'avez refusé dans le sacrifice la part
+qui m'était due.»</p>
+
+<p>«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner
+avec respect devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer
+à l'envi de reconquérir sa bienveillance. Çiva fut
+enfin satisfait d'eux; et souriant il rendit à ces Dieux
+pleins d'une force immense tous les membres abattus par
+son arc magnanime.</p>
+
+<p>«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime
+Dieu des Dieux, conservé maintenant au sein même de
+notre famille, qui l'environne de ses plus religieux honneurs.</p>
+
+<p>«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de
+toutes les vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles
+d'une femme, mais elle est née un jour d'un sillon,
+que j'ouvris dans la terre: elle est appelée Sîtâ, et
+je la réserve comme une digne récompense à la force.
+Très-souvent des rois sont venus me la demander en mariage,
+et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est destinée
+en prix à la plus grande vigueur.»&mdash;Ensuite, tous
+ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire
+une expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans
+ma ville; et là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant,
+<i>comme eux</i>, envie d'éprouver quelle était leur mâle vigueur,
+mais, brahme vénéré, ils ne pouvaient pas même
+soulever cette arme.</p>
+
+<p>«Maintenant je vais montrer au <i>vaillant</i> Râma et à son
+frère Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante
+lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever
+cette arme, je m'engage à lui donner la main de Sîtâ,
+afin que la cour du roi Daçaratha s'embellisse avec
+une bru qui n'a pas été conçue dans le sein d'une
+femme.»</p>
+
+<p>Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres
+en ces termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin
+pour en donner la vue au fils de Kâauçalyâ!»</p>
+
+<p>À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville
+et font aussitôt voiturer l'arc <i>géant</i> par des serviteurs actifs.
+Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une
+grande vigueur traînaient avec effort son étui pesant, qui
+roulait porté sur huit roues.</p>
+
+<p>Le roi Djanaka, <i>se tournant</i> vers l'anachorète et vers
+les Daçarathides, leur tint ce langage:&mdash;«Brahme vénéré,
+ce que l'on vient d'amener sous nos yeux est ce
+que mon palais garde <i>si religieusement</i>, cet arc, que les
+rois n'ont pu même soulever et que ni les chœurs des Immortels,
+ni leur chef Indra, ni les Yakshas, ni les Nâgas,
+ni les Rakshasas, <i>personne enfin des êtres plus qu'humains</i>
+n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux.
+La force manque aux hommes pour bander cet arc, tant
+s'en faut qu'elle suffise pour encocher la flèche et tirer la
+corde.»</p>
+
+<p>À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait
+le devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme
+charmée: «Héros aux longs bras, empoigne cet arc céleste;
+déploie ta force, noble fils de Raghou, pour lever
+cet arc, le roi des arcs, et décocher avec lui sa flèche <i>indomptée</i>!»</p>
+
+<p>Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha
+de l'étui, où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra:
+«Je vais d'une main lever cet arc, et, quand je
+l'aurai bandé, j'emploierai toute ma force à tirer cet arc
+divin!»</p>
+
+<p>«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète.
+Au même instant, Râma leva cette arme d'une seule
+main, comme en se jouant, la courba sans beaucoup d'efforts
+et lui passa la corde en riant, à la vue des assistants,
+répandus là près de lui et par tous les côtés. Ensuite,
+quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main robuste;
+mais la force de cette héroïque tension était si
+grande qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant,
+dispersa un bruit immense, comme d'une montagne
+qui s'écroule, ou tel qu'un tonnerre lancé par la
+main d'Indra sur la cime d'un arbre <i>sourcilleux</i>.</p>
+
+<p>À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent;
+frappés de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ
+et les deux petits-fils de Raghou.&mdash;Quand la respiration
+fut revenue <i>libre</i> à ce peuple <i>terrifié</i>, le monarque,
+saisi d'un indicible étonnement, joignit les mains et tint
+à Viçvâmitra le discours suivant: «Bienheureux solitaire,
+déjà <i>et souvent</i> j'avais entendu parler de Râma, le
+fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est
+plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi.
+Sîtâ, ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide,
+ne peut qu'apporter <i>beaucoup</i> de gloire à la famille
+des Djanakides; et moi, j'accomplis ma promesse
+en couronnant par ce mariage une force héroïque. J'unirai
+donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus chère que
+la vie même.»</p>
+
+<p>Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ.</p>
+
+<p>Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt
+dans son palais, virent là ce magnanime roi, le plus
+vertueux des rois, environné de ses conseillers; et, réunissant
+leurs mains en forme de coupe, ils adressent, porteurs
+d'agréable nouvelle, ce discours au magnanime Daçaratha:
+«Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka
+te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite
+avec toi et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de
+tes ministres et celle de ton pourohita. Ensuite, quand il
+s'est enquis d'abord si ta santé n'est pas altérée, voici
+les nouvelles, qu'il t'annonce lui-même par notre bouche,
+cet auguste souverain, aux paroles duquel Viçvâmitra
+s'associe:&mdash;«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut
+proclamée comme la récompense d'une force non pareille;
+tu sais que déjà sa main fut souvent demandée par des
+rois, mais aucun ne possédait une force assez grande.
+Eh bien! roi puissant, cette noble fille de moi vient d'être
+conquise par ton fils, que les conseils de Viçvâmitra ont
+amené dans ma ville.</p>
+
+<p>«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc
+fameux de Çiva, et, déployant sa force au milieu d'une
+grande assemblée, l'a brisé même par la moitié. Il me
+faut donc maintenant donner à ton fils cette main de Sîtâ,
+récompense que j'ai promise à la force: je veux dégager
+ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne aussi,
+auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec
+ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton
+armée, accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter
+par ton auguste présence la joie que tes fils ont déjà
+fait naître en mon <i>cœur</i>: ce n'est pas une seule, mais
+deux brus, que je désire, moi, te donner pour eux.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi
+Daçaratha, comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha
+comme à tous ses prêtres:</p>
+
+<p>«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka
+obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement
+à Mithilâ.»&mdash;«Bien! répondirent à ces paroles du roi
+les brahmes et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de
+la joie; bien! Daigne la félicité descendre sur toi! Nous
+irons à Mithilâ.»</p>
+
+<p>À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt
+prit son chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre
+corps avec les rishis <i>ou les saints</i>. Quatre jours et
+quatre nuits après, il arrivait chez les Vidéhains; et la
+charmante ville de Mithilâ, embellie par le séjour du roi
+Djanaka, apparaissait enfin à sa vue.</p>
+
+<p>Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait
+au pays du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné
+de Çatânanda, sortit à sa rencontre et lui tint
+ce langage: «Sois le bienvenu, grand roi! Quel bonheur!
+te voici arrivé dans mon palais; mais, quel bonheur
+aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter
+ici le plaisir de voir tes deux enfants!»</p>
+
+<p>Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu
+des rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:&mdash;«On
+dit avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres
+de ceux qui reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche,
+sois donc sûr, puissant roi, que tu verras toujours en nous
+des hommes prêts à faire ce que tu vas dire.»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes,
+Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une
+âme toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit:
+«Je suis purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me
+suis approché de ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie,
+lui répondit ainsi: «Tu es purifié non moins et par tes
+actions et par tes bonnes œuvres; tu l'es encore, ô toi
+qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton fils, aux
+bras infatigables.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les
+cérémonies pieuses du matin, Djanaka tint ce discours
+plein de douceur à Çatânanda, son prêtre domestique:</p>
+
+<p>«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja,
+qui, suivant mes ordres, habite Sânkâçya,
+ville magnifique, environnée de tours et de remparts,
+toute pareille au Swarga, brillante comme le char Poushpaka,
+et que la rivière Ikshkouvatî abreuve <i>de ses ondes
+fraîches</i>. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne
+de tous honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux
+des rois: aussi est-il bien aimé de moi. Que des
+messagers aillent donc le trouver d'une course rapide et
+l'amènent chez moi, avec des égards aussi attentifs que,
+sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est
+amené dans son palais.</p>
+
+<p>À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint;
+il s'en alla avec empressement savourer la vue de son
+frère plein d'amitié pour lui; et, dès qu'il se fut incliné devant
+Çatânanda, ensuite devant Djanaka, il s'assit, avec la
+permission du prêtre et du monarque, sur un siège très-distingué
+et digne d'un roi.</p>
+
+<p>Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant
+rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna,
+le premier des ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles:
+«Va, ô le plus éminent des ministres; hâte-toi
+d'aller vers le roi Daçaratha, et amène-le ici avec son
+conseil, avec ses fils, avec son prêtre domestique.»</p>
+
+<p>L'envoyé se rendit au palais, il vit ce <i>prince</i>, délices
+de la famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et
+dit: «Ô roi, souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain
+de Mithilâ désire te voir au plus tôt avec le prêtre de ta
+maison, avec ta belle famille.» À peine eut-il entendu
+ces paroles, que le roi Daçaratha, accompagné de sa parenté,
+se rendit avec la foule de ses rishis au lieu où le
+roi de Mithilâ attendait <i>son royal hôte</i>.</p>
+
+<p>«Roi <i>puissant</i>, dit celui-ci, je te donne pour brus
+mes deux filles: Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma
+fille Sîtâ, <i>noble</i> prix de la force, n'a point reçu la vie
+dans le sein d'une femme: cette vierge à la taille charmante,
+elle, qu'on dirait la fille des Immortels, est née
+d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne comme
+épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa
+force et sa vigueur.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui la lune parcourt les <i>étoiles dites</i> Maghâs;
+mais, dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous
+ramènent les Phâlgounîs: profitons de cette constellation
+bienfaisante pour inaugurer ce mariage.»</p>
+
+<p>Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra,
+ce grand anachorète, lui tint ce langage, conjointement
+avec <i>le pieux</i> Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux
+sont pareilles à la grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou;
+on vante au même degré celle de Djanaka. De l'une
+et l'autre part, vos enfants sont égaux en parenté, Sîtâ
+avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon sentiment.</p>
+
+<p>«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore
+cela, roi des hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque
+monarque est égal à toi. Nous savons qu'il a deux
+jeunes filles, à la beauté desquelles il n'est rien de comparable
+sur la terre; nous demandons, ô toi, qui es la
+justice en personne, nous demandons leur main pour
+deux princes nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent
+Çatroughna. Unis donc avec eux ces deux sœurs, si
+notre demande ne t'est point désagréable.»</p>
+
+<p>À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, <i>le
+roi</i> Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes
+aux deux éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont
+démontré que les généalogies de nos deux familles sont
+égales: qu'il en soit comme vous le désirez! <i>Ainsi</i>, de
+ces jeunes vierges, filles de Kouçadhwadja, <i>mon frère</i>,
+je donne l'une à Bharata et l'autre à Çatroughna. Je sollicite
+même avec instance une <i>prompte</i> alliance, d'où
+naisse la joie de nos familles.»</p>
+
+<p>Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces
+paroles affectueuses, douces, imprégnées de plaisir:
+«Roi, goûte le bonheur! que la félicité descende sur toi!
+Nous allons dans notre habitation faire immédiatement le
+don accoutumé des vaches et les autres choses que prescrit
+l'usage.»</p>
+
+<p>Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi,
+Daçaratha, cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la
+suite de tous les autres saints anachorètes, sortit de ce
+palais. Arrivé dans sa demeure, il offrit d'abord aux mânes
+de ses pères un magnifique sacrifice; puis ce monarque,
+plein de tendresse paternelle, fit les plus hautes largesses
+de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet <i>opulent</i>
+souverain des hommes donna aux brahmes cent mille
+vaches par chaque tête de ses quatre fils, en désignant
+individuellement chacun d'eux: ainsi, quatre cent mille
+vaches, flanquées de leurs veaux, toutes bien luisantes et
+bonnes laitières, furent données par ce descendant auguste
+de l'antique Raghou.</p>
+
+<p>Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré
+de ses quatre fils, déjà tous bénis avec les prières,
+qui inaugurent un jour d'hyménée, tous ornés de riches
+parures et costumés de splendides vêtements, le roi Daçaratha,
+devant lequel marchaient Vaçishtha et même les
+autres anachorètes, vint trouver, suivant les règles de la
+bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler ainsi:</p>
+
+<p>«<i>Auguste</i> monarque, salut! nous voici arrivés dans ta
+cour, afin de célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus;
+et daigne ensuite ordonner que l'on nous introduise. En
+effet, nous tous, avec nos parents, nous sommes aujourd'hui
+sous ta volonté. Consacre donc le nœud conjugal
+d'une manière convenable aux rites de ta famille.»</p>
+
+<p>À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier
+le discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au
+monarque des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé
+à ma porte? De qui reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter
+à franchir le seuil d'une maison, qui est la tienne! Entre
+avec toute confiance! Brillantes comme les flammes allumées
+du feu, mes quatre filles, consacrées avec les prières
+qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées déjà au
+lieu où le sacrifice est préparé.&mdash;Je suis tout disposé: je
+me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir
+de toi: ne mets plus de retard <i>au mariage</i>, prince, qui
+es l'Indra des rois! Pourquoi balances-tu?»</p>
+
+<p>Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha
+fit entrer Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite,
+le roi des Vidéhains dit au <i>vaillant</i> rejeton de
+<i>l'antique</i> Raghou, à Râma, de qui les yeux ressemblaient
+aux pétales du lotus bleu: «Commence par t'approcher
+de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton épouse
+légitime! Prends sa main dans ta main, <i>digne</i> rameau
+du <i>noble</i> Raghou.</p>
+
+<p>«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette
+main d'Ourmilâ, que je te présente, reçois-la dans ta
+main, suivant les rites, <i>auguste</i> enfant de Raghou.»</p>
+
+<p>Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne,
+invita le fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de
+Mândavî. Enfin, Djanaka adressa même ces paroles à
+Çatroughna, qui se tenait <i>près de son père</i>: «À toi
+maintenant je présente la main de Çroutakîrtî; mets cette
+main dans la tienne.</p>
+
+<p>«Vous possédez tous des épouses égales à vous par
+la naissance, héros, à qui le devoir commande avec empire;
+remplissez bien les nobles obligations propres à
+votre famille, et que la prospérité soit avec vous!»</p>
+
+<p>À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers
+de prendre la main des quatre jeunes vierges, et
+Çatânanda lui-même de bénir leur hymen. Ensuite, tous
+<i>les couples</i>, et l'un après l'autre, d'exécuter un pradakshina
+autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et tous
+les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour
+demander <i>aux Dieux</i> un bon retour. Pendant le mariage,
+une pluie de fleurs, où se trouvait mêlée une abondance
+de grains frits, tomba du ciel à verse sur la tête de tous
+ceux qui célébraient la cérémonie sainte. Les tymbales
+célestes frémirent avec un son doux au sein des nues, où
+l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et
+de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou,
+les divins Gandharvas chantèrent, les chœurs des
+Apsaras dansèrent; et ce fut une chose vraiment admirable!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand
+anachorète, prit congé de ces deux puissants monarques
+et s'en alla vers la haute montagne du nord. Après le
+départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha fit ses adieux au
+souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de sa
+ville.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot
+aux jeunes princesses des tapis de laine, des pelleteries,
+des joyaux, de moelleuses robes de soie, des vêtements
+variés dans leurs teintes, des parures étincelantes, des
+pierreries de haut prix et toutes sortes de chars. Le monarque
+donna même à chacune des jeunes mariées quatre
+cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En outre,
+Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses
+quatre corps avec un train considérable, auquel fut
+ajouté un millier de servantes, qui portaient chacune à
+leur cou un pesant collier d'or. Enfin, pour mettre le
+comble à cette dot si riche et si variée, le monarque de
+Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix
+mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand
+il eut ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes,
+le roi de Mithilâ donna congé au roi son hôte et
+rentra dans sa charmante capitale.</p>
+
+<p>De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait
+Ayodhyâ s'éloigna, accompagné de ses magnanimes
+enfants, et cédant le pas aux brahmes vénérables, à la
+tête desquels marchait Vaçishtha. Tandis que, libre enfin
+du mariage célébré, le monarque avec sa suite retournait
+dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur, volèrent
+à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant
+aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.</p>
+
+<p>Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons
+de sable et secouant la terre en quelque sorte. Les
+plages de ciel furent enveloppées de ténèbres, le soleil
+perdit sa chaleur, et l'univers entier fut rempli d'une
+poussière telle que la cendre. L'âme de tous les guerriers
+en fut même troublée jusqu'au délire; seuls, Vaçishtha,
+les autres saints et les héros issus de Raghou n'en furent
+pas émus.</p>
+
+<p>Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme
+des guerriers se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer
+là, portant ses cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni,
+Râma, non moins invincible que le grand Indra
+et semblable au dieu Yama, le noir destructeur de tout;
+<i>Râma lui-même</i>, formidable en son aspect, que nul
+autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une
+lumière pareille au feu, quand sa flamme est allumée,
+tenant levés sur l'épaule un arc et une hache, resplendissants
+comme les armes d'Indra, et qui, pénétré de colère,
+bouillant de fureur, tel qu'un feu mêlé de sa fumée, saisit,
+en arrivant à la vue du cortége royal, une flèche épouvantable,
+enveloppée de gémissements.</p>
+
+<p>À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les
+brahmes et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la
+paix, de réciter leurs prières à voix basse; et tous les
+saints, rassemblés en conseil, de se dire l'un à l'autre:
+«Irrité par la mort de son père, cet auguste Râma ne
+vient-il pas détruire une seconde fois la caste des kshatryas,
+tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a
+fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les
+kshatryas: qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui,
+il n'exterminera point encore l'ordre <i>vaillant</i> des kshatryas?»</p>
+
+<p>Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef,
+d'offrir au terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière
+et de lui adresser en même temps ces paroles toutes
+conciliatrices: «Râma, sois ici le très-bienvenu! Reçois,
+maître, cette corbeille, où sont renfermées les huit choses
+de l'arghya: rejeton saint de Brighou, digne anachorète,
+calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton cœur une
+nouvelle colère!»</p>
+
+<p>Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires,
+Râma le Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ
+à Râma le Daçarathide:</p>
+
+<p>«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est
+vantée partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut
+brisé par toi. À la nouvelle que tu avais pu rompre un
+tel arc d'une manière si prodigieuse, j'ai pris l'arc géant,
+que tu vois <i>sur mon épaule</i>, et je suis venu. C'est avec
+lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre; bande cet arc
+même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi
+ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc,
+avec cet arc céleste, cette flèche que je te présente. Si tu
+parviens à mettre la corde de cet arc dans la coche de
+cette flèche, je t'accorde ensuite l'honneur d'un combat
+sans égal et dont tu pourras justement glorifier ta force.»</p>
+
+<p>À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le
+Daçarathide jeta ce discours <i>au terrible anachorète</i>:
+«J'ai entendu raconter quel épouvantable carnage fit un
+jour ton bras: j'excuse une action qui avait pour motif
+le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces générations
+de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient
+perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis
+pas de cet exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité.
+Apporte cet arc divin! Vois ma force et ma puissance:
+reconnais, fils de Brighou, qu'aujourd'hui même
+la main d'un kshatrya possède encore une grande vigueur!»</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc
+céleste aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant
+échapper un léger sourire. Quand ce héros illustre eut de
+sa main levé cette arme, sans un grand effort, il ajusta
+la corde à la coche du trait et se mit à tirer l'arc solide.
+À ce mouvement pour envoyer son dard, le fils du roi
+Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles termes:
+«Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de
+Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne
+lancerai-je pas contre toi, bien que j'en aie toute la puissance,
+cette flèche, qui ôte la vie! Mais je t'exclurai de
+cette voie céleste, que tu as conquise par les austérités,
+et je te fermerai, sous la vertu de cette flèche, l'accès
+des mondes saints, des mondes incomparables. En effet,
+cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche,
+qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma
+main sans qu'elle portât coup.»</p>
+
+<p>Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie,
+avec la rapidité de la pensée, contempler Râma
+le Daçarathide, qui tenait au poing la plus excellente des
+armes.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut vu de son regard <i>à la vision</i> céleste que
+les Dieux étaient là présents et reconnu, par sa puissance
+de contemplation et sa faculté de s'absorber en Dieu, que
+Râma était né de l'essence même de Nârâyana, alors ce
+Djamadagnide, de qui le Daçarathide avait surpassé la
+force, joignit les mains et lui tint ce langage: «Ô Râma,
+quand la terre fut donnée par moi à Kaçyapa: <i>Je l'accepte</i>,
+me dit-il, <i>sous la condition que</i> tu n'habiteras
+point dans mon domaine. <i>Je consentis</i>, et depuis lors,
+Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je
+ne manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut
+là ma pensée bien arrêtée. Ne veuille donc pas, <i>noble</i>
+enfant de Raghou, fermer pour moi le chemin par où le
+ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la pensée; exclus-moi
+seulement des mondes saints par la vertu de
+cette flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère
+ennemie que tu es l'être impérissable, éternel qui ravit
+le jour à Madhou: sois bon pour moi; et puisse sur toi
+descendre la félicité!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râma, le descendant <i>illustre</i> de <i>l'antique</i>
+Raghou, décocha la flèche dans les mondes de Râma le
+Djamadagnide à la splendeur infinie. Depuis lors celui-ci,
+par l'efficace du trait divin, n'eut plus de monde qu'il
+pût habiter. Ensuite, quand il eut décrit autour de Râma
+le Daçarathide un pradakshina, Râma le Djamadagnide
+s'en retourna dans son héritage.</p>
+
+<p>Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante
+de musique, dont toutes les espèces d'instruments
+jetaient les sons au milieu des airs. Arrosée, délicieusement
+parée, jonchée de fleurs et de bouquets, la rue
+royale était remplie de citadins, la voix épanchée en bénédictions
+et le visage tourné vers le roi, qui fit ainsi
+<i>pompeusement</i> sa rentrée dans la ville et dans son palais.</p>
+
+<p>Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante,
+et les autres dames, qui étaient les épouses du
+monarque, reçurent les <i>nouvelles</i> mariées avec une <i>politesse</i>
+attentive.</p>
+
+<p>Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le
+bien et l'amour de leurs maris, elles commencèrent à
+goûter <i>chastement</i> le plaisir <i>conjugal</i>. Mais ce fut surtout
+la belle Mithilienne, fille du <i>roi</i> Djanaka, qui, plus
+que les autres, sut charmer son époux. Après que l'hymen
+eut joint Râma <i>d'un chaste nœud</i> à cette jeune fille
+aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle
+rien n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un
+grand éclat, comme un autre invincible Vishnou de son
+mariage avec Çrî, <i>la déesse même de la beauté</i>.</p>
+
+<p>Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit
+appeler son fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était
+mère, et lui dit ces paroles: «Le fils du roi de Kékaya,
+qui habite ici <i>depuis quelque temps</i>, ce héros, ton oncle
+maternel, mon enfant, est venu pour te conduire chez ton
+aïeul.&mdash;Il te faut donc t'en aller avec lui voir ton
+grand-père: observe <i>à ton aise</i>, mon fils, cette ville de
+ton aïeul.»</p>
+
+<p>Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du <i>roi</i> Daçaratha,
+le fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné
+de Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa
+même avec étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion
+par sa noble démarche, et lui tint ce langage devant sa
+cour assemblée:</p>
+
+<p>«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais
+de ton aïeul; mais écoute, <i>avant de partir</i>, mes avis, et
+suis-les, mon chéri, avec le plus grand soin. Sois distingué
+par un bon caractère, mon fils, sois modeste et non superbe;
+cultive soigneusement la société des brahmes,
+riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à gagner
+leur affection; demande-leur ce qui est bon pour
+toi-même, et n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie
+même la sage parole de ces hommes saints. En effet, les
+brahmes magnanimes sont la racine du bonheur et de la
+vie: que les brahmes soient <i>donc pour toi</i>, dans toutes
+les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les
+brahmes furent de vrais Dieux, <i>habitants du ciel</i>; mais
+les Dieux supérieurs, mon fils, <i>nous</i> les ont envoyés,
+comme les Dieux de la terre, dans le monde des hommes,
+pour <i>éclairer</i> la vie des créatures. Acquiers dans la fréquentation
+de ces prêtres sages et les Védas, et le Çâstra
+impérissable des Devoirs, et le Traité sur le grand art de
+gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.</p>
+
+<p>«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans
+beaucoup d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un
+seul instant ne vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de
+m'envoyer sans cesse des courriers, qui m'apportent les
+nouvelles de ta santé; car, <i>dans mes regrets de ton absence</i>,
+au moins faut-il que mon âme soit consolée en
+apprenant que tu vas bien!»</p>
+
+<p>Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes
+et d'une voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon
+fils!» Celui-ci donc salua d'un adieu son père, il salua
+d'un adieu Râma à la vigueur sans mesure; et, s'étant
+d'abord incliné devant les <i>épouses du roi, ses</i> mères, il
+partit, accompagné de Çatroughna.</p>
+
+<p>Après quelques jours comptés depuis son départ, après
+qu'il eut traversé des forêts, des fleuves, des montagnes
+du plus ravissant aspect, l'auguste voyageur atteignit la
+ville et l'agréable palais du roi son grand-père. Près de là,
+faisant halte, Bharata envoya un messager de confiance
+dire au monarque, son aïeul: «Je suis arrivé.»</p>
+
+<p>Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit
+entrer, comblé des plus grands honneurs, son petit-fils
+dans <i>les faubourgs de</i> sa ville, pavoisée d'étendards,
+embaumée du parfum des aromates, parée de fleurs et de
+bouquets, festonnée de guirlandes des bois, jonchée de
+sable fin dans toute sa rue royale, soigneusement arrosée
+d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées çà et là.
+Ensuite, les habitants reçurent aux <i>portes de</i> la ville Bharata
+exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de
+tous les instruments, qui exprimaient des chants joyeux
+sur un mouvement vif; Bharata, suivi par les troupes des
+plus belles courtisanes, qui jouaient de la musique ou
+dansaient devant lui: telle fut son entrée dans la ville.</p>
+
+<p>Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers
+richement costumés, il y fut comblé d'honneurs,
+traité à la satisfaction de tous ses désirs; et le fils de
+Kêkéyî habita cette cour dans un bien-être délicieux,
+comme le plus heureux mortel des mortels heureux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains
+suivant l'ordre héréditaire de sa famille, Râma pensait
+que monter au sommet de la science est préférable à l'honneur
+même de monter sur un trône. Il était plein de charité
+pour tous les êtres, secourable à ceux qui avaient
+besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien,
+ami des <i>faibles</i>, réfugiés sous sa protection, reconnaissant,
+aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai
+dans ses promesses, ferme dans ses résolutions, maître
+de son âme, sachant distinguer les vertus, parce qu'il
+était vertueux lui-même. Adroit, ayant le travail facile et
+l'intelligence des affaires, il prenait en main les intérêts
+de tous ses amis, et les menait au succès avec un langage
+affectueux.</p>
+
+<p>Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la
+plus opulente fortune ou même à ses voluptés les plus
+chères; mais à la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant
+le bien, modeste, de bonnes mœurs, doux, patient, invincible
+aux ennemis dans le combat, il avait un grand
+cœur, une grande énergie, une grande âme: <i>en un mot</i>,
+c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur,
+d'un aspect aimable comme la lune et pur comme
+le soleil d'automne.</p>
+
+<p>Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette
+féconde mine de vertus briller d'un éclat sans égal par
+cette foule de qualités et par d'autres encore, il se mit à
+rouler continuellement cette pensée au fond de son âme,
+venue et déjà fixée même dans ce projet: «Il faut que je
+sacre mon fils Râma comme associé à ma couronne et
+prince de la jeunesse.»</p>
+
+<p>Cette idée s'agitait sans cesse dans le cœur du monarque
+sage: «Quand verrai-je l'onction royale donnée
+à Râma! Il est digne de cette couronne: sachant donner
+à tous les êtres la chaîne de l'amour, il est plus aimé que
+moi et règne déjà sur mes sujets par toutes ses vertus.
+Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par l'intelligence,
+égal même à la terre en stabilité, il est mieux
+doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils,
+<i>ma gloire</i>, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne
+toute l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement
+au ciel, où me conduit cet âge <i>avancé</i>.»</p>
+
+<p>Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque,
+les hommes de bon jugement et qui savaient
+pénétrer dans le fond des choses, instituteurs spirituels,
+conseillers d'État, citadins et même villageois se réunirent,
+tinrent conseil, arrêtèrent une résolution, et tous, de
+toutes parts, ils dirent au vieux roi Daçaratha: «Auguste
+monarque, te voilà un vieillard devenu plusieurs fois centenaire:
+ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme héritier
+de ta couronne.»</p>
+
+<p>À ce discours, tel que son cœur l'avait souhaité, il dissimula
+son désir et répondit à ces hommes, dont il voulait
+connaître mieux toute la pensée: «Pourquoi vos excellences
+désirent-elles que j'associe mon fils à mon trône
+dans le temps même où je <i>suffis à</i> gouverner la terre avec
+justice?»</p>
+
+<p>Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent
+à ce magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi,
+sont les qualités de ton fils. Il est doux, il a des mœurs
+honnêtes, une âme céleste, une bouche instruite à ne
+dire que des choses aimables et jamais d'invectives; il est
+bienfaisant, il est comme le père et la mère de tes sujets.</p>
+
+<p>«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton
+fils de marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours
+victorieux, après que sa main a terrassé l'ennemi; et,
+quand il revient parmi nous, triomphant des armées
+étrangères, ce héros, tirant de la victoire même une modestie
+plus grande, nous comble encore de ses politesses.</p>
+
+<p>«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou
+porté dans un char, s'il nous voit sur le chemin royal, il
+s'arrête, il s'informe de nos santés, et toujours ce prince
+affectueux nous demande si nos feux sacrés, nos épouses,
+nos serviteurs, nos disciples, <i>toute chose enfin</i> va bien
+chez nous.</p>
+
+<p>«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres,
+comme héritier présomptif du royaume, ce Râma aux
+yeux de lotus bleu, au cœur plein d'affection pour les
+hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es comme un
+Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre
+ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du
+monde, le maître de son âme et l'amour des hommes,
+dont il fait les délices par ses vertus!»</p>
+
+<p>Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha
+lui dit: «Amène promptement ici mon vertueux Râma!»
+«Oui!» répondit le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé
+par son maître, ce ministre sans égal dans l'art de
+conduire un char eut bientôt amené Râma dans ce lieu
+même.</p>
+
+<p>Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du
+nord, de l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux
+des Yavanas, ceux même des Çakas, qui habitent les
+montagnes, bornes du monde, s'échelonnèrent sous leur
+<i>auguste</i> suzerain Daçaratha, comme les Dieux sont rangés
+sous <i>Indra</i>, le fils de Vasou.</p>
+
+<p>Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra
+au milieu des Maroutes, le saint monarque vit s'avancer,
+monté sur le char et semblable au roi des Gandharvas ce
+fils au courage déjà célèbre dans tout l'univers, aux longs
+bras, à la grande âme, au port <i>majestueux</i> comme la démarche
+d'un éléphant ivre d'amour. L'auguste souverain
+ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma au visage
+désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment aimable,
+qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses
+vertus, sa noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie
+autour de lui, comme le Dieu des pluies sur les êtres,
+consumés par les feux de l'été.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique
+Raghou à descendre du char magnifique, Soumantra, les
+mains jointes, le suivit par derrière, tandis que le vaillant
+héros s'avançait vers son père.</p>
+
+<p>Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha
+du monarque, et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.»
+Puis il toucha du front les pieds de son père. Mais celui-ci,
+ayant vu son bien-aimé fils prosterné à son côté, les
+paumes réunies en coupe, saisit les deux mains jointes, le
+tira <i>doucement</i> à soi et lui donna un baiser.</p>
+
+<p>Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma
+un siège incomparable, éblouissant, le plus digne parmi
+tous, orné d'or et de pierreries. Alors, quand il se fut
+assis dans le noble siège, Râma le fit resplendir, comme
+le Mérou, que le soleil à son lever illumine de ses clartés
+sans tache.</p>
+
+<p>Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri,
+noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi
+dans la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des
+pères, ayant donc adressé la parole à son fils avec un
+sourire, lui tint ce langage, comme Kaçyapa au souverain
+des Dieux:</p>
+
+<p>«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par
+tes vertus et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale
+et la première de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes
+qualités, ces peuples te sont déjà soumis: reçois donc le
+sacre, comme associé à ma couronne, en ce temps, où la
+lune va bientôt faire sa conjonction avec l'astérisme Poushya,
+<i>constellation propice</i>. J'aime à le reconnaître, mon
+fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux; mais
+ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce
+qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans
+la modestie; tiens continuellement domptés les organes
+des sens, et fuis toujours les vices, qui naissent de l'amour
+et de la colère. Jette les yeux sur la Cause première,
+et que sans cesse ton âme, <i>comme la sienne</i>, Râma, se
+cache et se montre dans la défense de tes sujets. D'abord,
+sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse
+de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils,
+comme s'ils étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre
+chair.</p>
+
+<p>«<i>Noble</i> enfant de Raghou, examine d'un œil vigilant
+tes soldats, tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et
+tes finances, l'ami et l'ennemi, les intermédiaires et les
+rois neutres. Lorsqu'un roi gouverne de telle sorte la
+terre, que ses peuples heureux lui sont <i>inébranlablement</i>
+dévoués, ses amis en ressentent une joie égale à cette allégresse
+des Immortels, devenus enfin les heureux possesseurs
+de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme,
+et sache, mon fils, te conduire ainsi!»</p>
+
+<p>À peine le monarque avait-il achevé son discours, que
+des hommes, messagers de cette agréable nouvelle, couraient
+déjà en faire part à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble
+des femmes, elle distribua à ces porteurs d'une nouvelle
+si flatteuse et de l'or, et des vaches, et toutes sortes de
+pierreries.</p>
+
+<p>Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide,
+éclatant de lumière, monta dans son char; puis,
+environné de foules nombreuses, il revint dans son palais.</p>
+
+<p>Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré
+une seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution,
+en homme qui sait prendre une décision. «Demain,
+l'astérisme Poushya doit se lever sur l'horizon; que
+mon fils Râma, à la prunelle dorée comme la fleur des
+lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité présomptive
+du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque.</p>
+
+<p>Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant
+et se dirigea vers le gynœcée de sa mère.</p>
+
+<p>Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant
+la Fortune dans la chapelle de ses Dieux.&mdash;Ici déjà s'étaient
+rendus avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle,
+que l'agréable nouvelle du sacre avait rendue toute
+joyeuse.</p>
+
+<p>Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi
+recueillie, et dit ces paroles faites pour lui causer de la
+joie: «Mère chérie, mon père m'a désigné pour gouverner
+ses peuples; on doit me sacrer demain: c'est l'ordre
+de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec moi cette nuit
+dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le ritouidj
+et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur
+moi et sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles
+heureuses, d'une si grande efficacité pour mon sacre,
+dont le jour que celui-ci précède verra <i>l'auguste</i> cérémonie.»</p>
+
+<p>Ayant appris cette nouvelle, objet de ses vœux depuis
+un long temps, Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots,
+troublés par des larmes de joie: «Mon bien-aimé Râma,
+vis un grand âge! Périsse l'ennemi devant toi! Puisse ta
+félicité réjouir sans cesse ma famille et celle de Soumitrâ!</p>
+
+<p>«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse
+et distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection
+du <i>roi</i> Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion
+pour l'Homme-<i>Dieu</i> aux yeux de lotus ne fut pas stérile,
+et j'augure que sur toi va se poser aujourd'hui cette félicité
+merveilleuse du saint roi Ikshwâkou!»</p>
+
+<p>Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana,
+assis devant lui, son corps incliné et ses mains
+jointes, un regard accompagné d'un sourire, lui adressa
+les paroles suivantes: «Lakshmana, gouverne avec moi
+ce monde; tu es ma seconde âme, et ce bonheur qui m'arrive
+est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ, goûte
+ces jouissances désirées et savoure ces <i>doux</i> fruits de la
+royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause
+de toi!»</p>
+
+<p>Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma,
+s'étant incliné devant ses deux mères, fit prendre congé
+à Sîtâ et retourna dans son palais.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout
+obstruée par les multitudes entassées des hommes, dont
+cet événement avait excité la curiosité, et de qui les danses
+joyeuses dispersaient un bruit semblable à celui de la
+mer, quand <i>le vent</i> soulève ses humides flots. La noble
+cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle avait
+orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de
+ses vastes étendards.</p>
+
+<p>En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes,
+femmes, enfants, par le désir impatient de voir le sacre
+de Râma, soupiraient après le retour du soleil. Chacun
+désirait contempler cette grande fête.</p>
+
+<p>Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la <i>belle</i>
+Vidéhaine, <i>son épouse</i>, comme Nârâyana avec Lakshmî,
+il entra <i>dans le sanctuaire domestique</i>. Alors il mit sur
+sa tête, suivant la coutume, une patère de beurre clarifié
+et versa dans le feu allumé cette libation en l'honneur du
+grand Dieu. Ensuite, quand il eut mangé ce qui restait
+de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui était avantageux
+pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au silence
+et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans
+une sainte continence avec la <i>charmante</i> Vidéhaine sur un
+lit de verveine, jonchée avec soin dans la brillante chapelle
+consacrée à Vishnou.</p>
+
+<p>Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit
+du sommeil et fit arranger tout avec un ordre soigné dans
+les meubles de son appartement.&mdash;Puis, quand il entendit
+les brillantes voix des poëtes et des bardes entonner
+les paroles de bon augure, il adora l'aube naissante, murmurant
+sa prière d'une âme recueillie. Dévotement prosterné,
+il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou,
+et, revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à
+la voix des brahmes.</p>
+
+<p>Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels
+se mêlaient dans ce jour de fête les accords des instruments
+de musique, remplit toute la ville d'Ayodhyâ. À la
+nouvelle que le noble enfant de Raghou avait accompli
+avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous les habitants
+de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins, n'ignorant
+pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si
+près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde
+fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux
+premières lueurs du matin.</p>
+
+<p>Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent
+une masse blanche de nuages, dans les carrefours, dans
+les grandes rues, sur les bananiers sacrés, sur les plateformes
+des palais, sur les bazars des trafiquants, où sont
+amoncelées toutes les sortes infinies des marchandises,
+sur les splendides hôtels des riches pères de famille, sur
+toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur
+les plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards
+et les banderoles de couleurs variées. De tous les
+côtés on entend les troupes des danseurs, des comédiens
+et des chanteurs, dont les voix se modulent pour le
+<i>délicieux</i> plaisir de l'âme et des oreilles.</p>
+
+<p>Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient,
+assis dans les cours ou dans leurs maisons, de
+conversations qui roulaient toutes sur les éloges de
+Râma; et, de tous côtés, les enfants mêmes, qui s'amusaient
+devant les portes des maisons, <i>désertant le jeu</i>,
+s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes
+sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune
+prince, les citadins avaient brillamment décoré, parfumé
+de la résine embaumée de l'encens, paré de fleurs et de
+présents la rue royale; et, par une <i>sage</i> prévoyance contre
+l'arrivée de la nuit, afin de ramener le jour dans les
+ténèbres, ils avaient planté au long des rues dans toute
+la ville des arbres d'illuminations.</p>
+
+<p>Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente
+éloignée, qui l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ,
+monta d'elle-même sur la plate-forme du palais; et là,
+promenant ses yeux, elle vit la rue du roi brillamment
+décorée, la ville pavoisée de grands étendards, ses voies
+remplies d'un peuple nombreux et rassasié.</p>
+
+<p>À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en
+habits de fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non
+loin d'elle, et fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui
+cette joie extrême des habitants? Dis-le moi! Quelle
+chose aimée des citoyens veut donc faire le puissant monarque?
+Pour quelle raison, au comble d'un enchantement
+suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui
+ses trésors <i>comme une pluie</i> de largesses?»</p>
+
+<p>Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice,
+toute ravie de plaisir, commence à lui raconter ce qui en
+était du sacre attendu pour l'association à la couronne:
+«Demain, au moment où la lune se met en conjonction
+avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme héritier
+du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus.
+C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente
+du sacre, que les habitants ont décoré la ville et que
+tu vois la mère de Râma si heureuse.»</p>
+
+<p>À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle,
+soudain, transportée de colère, la femme bossue descendit
+précipitamment de cette plate-forme du palais. La
+Mantharâ, qui avait conçu une mauvaise pensée, vint
+donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce langage à
+Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme aveugle,
+sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur
+toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée
+dans un abîme!»</p>
+
+<p>Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention
+méchante avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui
+fit à son tour cette demande: «Pourquoi es-tu <i>si</i> en
+colère, Mantharâ? Apprends-moi quelle est cette chose
+que tu ne peux supporter: en effet, je te vois toute pleine
+de tristesse et le visage bouleversé.»</p>
+
+<p>À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir
+un discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux
+rouges de colère et d'envie, pour augmenter le trouble de
+sa maîtresse et la séparer enfin de Râma, dont cette
+femme à la pensée coupable désirait la perte: «Une
+chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois
+pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se
+dispose à consacrer <i>son fils</i> Râma comme héritier de sa
+couronne.</p>
+
+<p>«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux,
+sa bienveillance a fait recueillir un ennemi:
+ainsi, toi, imprudente, tu as réchauffé un serpent dans
+ton sein! En effet, ce que pourrait faire, soit un serpent,
+soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière toi et comme
+sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton fils et
+à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître et
+mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante
+créature, tu seras immolée avec ton enfant!»</p>
+
+<p>À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta
+de sa parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la
+Mantharâ. Quand elle eut donné à la perfide suivante ce
+magnifique bijou, en témoignage du plaisir <i>que lui inspirait
+sa nouvelle</i>, Kêkéyî enchantée lui répondit alors
+en ces termes: «Mantharâ, ce que tu viens de raconter
+m'est agréable; c'est une chose que je désirais: aussi
+ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de
+ma vive satisfaction. Il n'y a dans mon cœur aucune différence
+même entre Bharata et Râma: je verrai donc
+avec bonheur que le roi donne l'onction royale à celui-ci.»</p>
+
+<p>À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui
+répondit en ces termes, accompagnés d'une imprécation:
+«Pourquoi, femme ignorante, te réjouis-tu, quand le
+danger plane sur toi? Ne comprends-tu pas que tu es submergée
+dans un océan de tristesse? <i>Tu le veux</i>, insensée:
+<i>eh bien</i>! cœur lâche, que le serpent <i>des soucis</i> te
+dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas et
+qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette
+Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction
+avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps
+semé de signes propices, oint et sacré comme l'héritier
+du trône paternel! Mais toi, femme ignorante, dépouillée
+de ta grandeur, tu seras soumise, comme une servante, à
+Kâauçalyâ grandie et parvenue même à la plus haute domination.
+On verra l'épouse de Râma savourer les jouissances
+du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera
+obscurcie et rabaissée!»</p>
+
+<p>Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait
+ainsi d'un air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter
+elle-même les vertus de Râma.</p>
+
+<p>À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins
+profondément affligée, répondit à Kêkéyî, après un long
+et brûlant soupir: «Ô toi, de qui le regard manque de
+justesse, femme ignorante, ne t'aperçois-tu pas que tu te
+plonges toi-même dans un abîme, dans la mort, dans un
+enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui, son
+fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite,
+le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il
+point, Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En
+effet, tous les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père
+chacun dans son avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul,
+qui reçoit l'onction royale; car si tous avaient droit à
+ceindre le diadème, ne serait-ce pas une bien grande
+anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains de leurs
+fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre,
+femme charmante, remettent les rênes du royaume? <i>De
+leur côté, arrivés au terme de la vie</i>, ces fils aînés transmettent
+à leurs fils aînés le royaume, sans partage; mais
+à leurs frères, jamais! C'est là une chose incontestable.
+<i>Que suit-il</i> de là? C'est que ton fils sera dépouillé à perpétuité
+des honneurs, privé du plaisir, comme un orphelin
+sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité royale. Je
+suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu ne
+m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau
+quand je t'annonce l'agrandissement de ton ennemie!
+Car, une chose immanquable! Râma, une fois qu'il aura
+ceint le diadème, Râma, débarrassant le chemin de cette
+<i>gênante</i> épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui est
+plus sûr, à la mort.</p>
+
+<p>«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil,
+dédaigné la mère de Râma, épouse comme toi du
+même époux; comment ne ferait-elle pas tomber maintenant
+le poids de sa haine sur toi!»</p>
+
+<p>À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et
+répondit ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ;
+je connais ton dévouement sans égal pour moi. Mais je ne
+vois aucun moyen par lequel on puisse faire obtenir de
+force à mon fils ce trône de son père et de ses aïeux.»</p>
+
+<p>À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant
+son dessein criminel, délibéra dans son esprit <i>un instant</i>
+et lui tint ce langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt
+mis ce Râma dans un bois, et je ferai même donner l'onction
+royale à Bharata.»</p>
+
+<p>À ces mots de la Mantharâ, Kêkéyî, dans la joie de son
+âme, se leva un peu de sa couche mollement apprêtée et
+lui répondit ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence
+supérieure; Mantharâ, dis-moi par quel moyen
+on pourrait élever Bharata sur le trône et jeter Râma
+dans une forêt?»</p>
+
+<p>À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ,
+bien résolue dans sa pensée coupable, tint ce langage à
+Kêkéyî pour la ruine de Râma: «Écoute, et réfléchis
+bien, quand tu m'auras entendue. Jadis, au temps de la
+guerre entre les Dieux et les Démons, ton invincible
+époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut affronter
+ces combats.&mdash;Il descendit, vers la plage méridionale,
+dans la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui
+porte à son étendard l'image du <i>poisson</i> Timi possède
+une ville appelée Vêdjayanta.</p>
+
+<p>«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand
+Asoura, qui avait nom Çambara, puissant par la magie,
+livra bataille à Çakra. Dans cette terrible journée, le roi
+fut blessé d'une flèche; il revint ici victorieux; et ce fut
+par toi, reine, qu'il fut pansé lui-même. La plaie, grâce à
+toi, fut cicatrisée; et, ravi de joie, l'auguste malade t'accorda,
+femme illustre, deux faveurs <i>à ton choix</i>. Mais
+toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le temps où
+j'en souhaiterai l'accomplissement!» <i>N'est-ce pas</i> ainsi
+<i>qu'</i>alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit:
+Oui? J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui
+jadis, reine, me les a contées.</p>
+
+<p>«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande
+pour l'une le sacre de Bharata et pour l'autre l'exil de
+Râma pendant quatorze années. Montre-toi courroucée,
+ô toi, de qui le père est un monarque, entre dans l'appartement
+de la colère; et, vêtue d'habits souillés, couchée
+sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux
+sur le roi, ne lui adresse pas même une parole, comme
+une abandonnée qui dort sur la terre, femme qu'on
+nommait hier la brillante et qu'il faut appeler maintenant
+la désolée. Bientôt, <i>près du sol dégarni, où tu seras
+étendue</i>, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra
+lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander
+ce que tu désires: car, je n'en puis douter, ton
+époux t'aime beaucoup.</p>
+
+<p>«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes
+de bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.</p>
+
+<p>«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur
+effet, ton époux te relevait de ses mains; enchaîne-le
+d'abord sous la foi du serment; ensuite, radieuse beauté,
+demande-lui, comme grâce première, l'exil de Râma durant
+neuf ans ajoutés à cinq années, et, comme seconde,
+l'hérédité du royaume conférée à Bharata.</p>
+
+<p>«Ainsi, heureuse <i>mère</i>, ton Bharata, sans nul doute,
+obtiendra la plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma,
+sans nul doute, ira lui-même dans l'exil.</p>
+
+<p>«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends
+quelle puissance la beauté met dans tes mains! Le roi
+n'aura ni la force d'exciter ni la force de mépriser ta colère;
+le monarque de la terre pourrait-il enfreindre une
+seule parole de ta bouche, puisqu'il renoncerait à sa vie
+même pour l'amour de toi?»</p>
+
+<p>Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs
+du bien ce qui était mauvais; et son âme, troublée
+par les influences d'une malédiction, ne sentit pas que
+l'action était coupable. En effet, dans son enfance, au
+pays des Kékéyains, elle avait jeté sur un brahme, qui
+semblait un homme stupide, l'injure d'une parole blessante;
+et ce magnanime avait maudit <i>en ces termes</i> la
+jeune fille inconsidérée: «Puisque tu as injurié un
+brahme dans l'ivresse de l'orgueil, que t'inspire <i>déjà</i> ta
+beauté, tu recueilleras toi-même un jour le blâme et les
+mépris dans le monde!»</p>
+
+<p>Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba
+<i>fatalement</i> sous la domination de Mantharâ; elle prit
+donc la bossue aux vues criminelles dans ses bras, la
+serra fortement contre son cœur; et toute à l'excès d'une
+joie qui troublait sa raison, elle tint résolûment ce langage
+à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta prévoyance
+exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages
+conseils: il n'existe pas dans ce monde une seconde
+femme égale à toi pour l'intelligence.»</p>
+
+<p>Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage
+la reine couchée dans son lit, répondit en ces
+termes: «Il est superflu de jeter un pont sur un fleuve
+dont le canal est à sec; lève-toi donc, illustre dame! assure
+ta fortune, et mets le trouble dans le cœur du monarque!»
+«Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant ces
+paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit
+dans la résolution de faire donner l'onction royale
+à Bharata.</p>
+
+<p>La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de
+précieux bijoux et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla
+de toutes ses autres parures; et, l'âme remplie
+de haine par cette Mantharâ, elle entra dans la chambre
+de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil que
+lui inspirait la force de sa prospérité.</p>
+
+<p>Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa
+colère excitée, ayant détaché rubans, torsades et joyaux
+de son buste si pur, l'épouse charmante de l'Indra des
+hommes devint comme le ciel enveloppé de ténèbres,
+quand l'astre de la lumière s'est éclipsé.</p>
+
+<p>Or, quand il eut fait connaître <i>le jour et l'instant où</i>
+l'onction royale <i>serait</i> donnée à Râma, le puissant monarque
+entra dans son gynœcée pour annoncer cette
+agréable nouvelle à Kêkéyî. Là, ce maître du monde,
+apprenant qu'elle était couchée sur la terre, abattue dans
+une situation indigne de son rang, il en fut comme foudroyé
+par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers
+sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de
+lui à l'âme sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée
+coupable.</p>
+
+<p>S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec
+folie une chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui
+serait blâmée du monde, il vit la noble dame renversée
+par terre. Il se mit à côté et la caressa tendrement, comme
+un grand éléphant caresse avec la trompe sa plaintive
+compagne, que la flèche empoisonnée <i>d'un chasseur</i> a
+blessée.</p>
+
+<p>Après que ses mains eurent bien caressé la femme
+éplorée, de qui la respiration <i>sanglotante</i> ressemblait aux
+sifflements d'un serpent, le roi tint, d'une âme tremblante,
+ce langage à Kêkéyî: «Je ne sais pas ce qui put
+allumer cette colère en toi. Qui donc osa t'offenser,
+reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il pas
+rendu? Pourquoi, femme naguère <i>si</i> heureuse et maintenant
+<i>si</i> désolée, pourquoi, à ma <i>très-vive</i> douleur, es-tu
+couchée sur la terre nue et dans la poussière, comme une
+<i>veuve</i> sans appui, en ce jour où mon âme est toute
+joyeuse?»</p>
+
+<p>Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de
+lui dire cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin
+de son époux, répondit <i>sur-le-champ</i> à ces mots:
+«Je n'ai reçu aucune offense de personne, <i>magnanime</i>
+roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été refusé;
+mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une
+chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant,
+si tu veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu
+ta promesse, je t'expliquerai ce qu'est mon désir.»</p>
+
+<p>À ces paroles de cette femme chérie, le monarque,
+tombé sous l'empire de son épouse, entra dans ce piége à
+sa ruine, comme une antilope s'engage étourdiment au
+milieu d'un filet. Le prince, qui voyait toute consumée de
+sa douleur cette Kêkéyî, épouse bien-aimée, elle qui
+jamais ne manqua au vœu conjugal, elle <i>si</i> attentive à
+tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme
+charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma
+seul, il n'existe pas dans tous les mondes une seconde
+créature que j'aime plus que toi!</p>
+
+<p>«Je m'arracherais ce cœur même pour te le donner:
+ainsi, ma Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.</p>
+
+<p>«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille
+donc plus balancer: je ferai ta joie; <i>oui</i>, je le jure par
+toutes mes bonnes œuvres!» Alors, satisfaite de ce langage,
+Kêkéyî joyeuse révéla son dessein très-odieux et
+d'une profonde scélératesse.</p>
+
+<p>«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent
+ce serment solennel de ta bouche, que tu me donneras
+la grâce demandée! Que la lune et le soleil, que
+les autres planètes mêmes, l'Éther, le jour et la nuit, les
+plages du ciel, le monde et la terre; que les Gandharvas
+et les Rakshasas, les Démons nocturnes, <i>qui abhorrent
+les clartés du jour</i>, et les Dieux domestiques, à qui plaît
+d'habiter nos maisons; que les êtres animés, <i>d'une autre
+espèce et de quelque nature qu'ils soient</i>, connaissent la
+parole échappée de tes lèvres!</p>
+
+<p>«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour
+qui le devoir est une science bien connue, de qui les
+actes sont pleinement accompagnés de réflexion, s'engage
+à mettre les objets d'une grâce dans mes mains:
+Dieux, je vous en prends donc à témoins!»</p>
+
+<p>Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand
+arc dans le réseau du serment, elle tint ce discours au
+monarque, dispensateur des grâces, mais aveuglé par
+l'amour:</p>
+
+<p>«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre,
+que les Dieux soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé
+deux grâces, dont je réclame aujourd'hui l'accomplissement.
+Que Bharata, <i>mon fils</i>, reçoive l'onction
+royale, comme héritier du trône, dans la cérémonie
+même que tes soins préparent ici pour associer Râma à
+la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la
+peau de biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois
+durant neuf et cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes
+deux grâces. Si donc tu es vrai dans tes promesses, exile
+Râma dans les forêts et consacre Bharata, mon fils, dans
+l'hérédité du royaume.»</p>
+
+<p>Ce langage de Kêkéyî blessa au cœur le puissant monarque,
+et son poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau
+d'une antilope mâle, quand il voit la tigresse devant lui.
+S'affaissant aussitôt sous le coup de cette grande douleur,
+il tomba hors de lui-même sur terre veuve de ses
+tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces mots, en
+proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé au
+<i>milieu du</i> cœur par la flèche des cruelles paroles, il fut à
+l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.</p>
+
+<p>Longtemps après, quand il eut repris connaissance,
+l'âme noyée dans l'affliction, il dit, plein de tristesse et
+d'amertume, il dit avec colère à Kêkéyî: «Scélérate,
+femme aux voies corrompues, que t'a fait Râma, ou que
+t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô toi, de qui les
+vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi qu'il rend
+ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ?
+Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?</p>
+
+<p>«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma
+royale splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si
+plein d'amour filial. C'est assez! renonce à ta résolution,
+femme aux desseins criminels: <i>tu le vois</i>! je touche avec
+mon front tes pieds mêmes; fais-moi grâce!»</p>
+
+<p>Le cœur déchiré à ce discours d'une grande amertume,
+à ces mots épouvantables même de son épouse, le roi
+consterné avait l'esprit égaré, les traits de son visage
+convulsés, tel qu'un buffle vigoureux, assailli par une
+tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce protecteur des
+malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds
+de sa femme, dont les mains, <i>pour ainsi dire</i>, serraient
+son cœur d'une pression douloureuse, et, <i>d'une voix
+sanglotante</i>, il jetait ces mots: «Grâce, ô ma reine!
+grâce!»</p>
+
+<p>Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de
+lui, était gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore
+ces mots si durs, elle sans crainte à lui portant l'effroi
+dans ses yeux, avec le trouble dans son âme triste et
+malheureuse: «Toi, de qui les sages vantent continuellement
+la vérité dans les paroles et la fidélité dans la foi
+jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces
+deux grâces, hésites-tu <i>à m'en donner l'accomplissement</i>?»</p>
+
+<p>Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui
+répondit alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme
+ignoble, mon ennemie, goûte donc, hélas! ce bonheur,
+Kêkéyî, de voir ton époux mort et Râma, ce <i>fier</i> éléphant
+des hommes, banni dans un bois!</p>
+
+<p>«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme,
+est-ce là se montrer père à l'égard d'un fils si magnanime
+et doué même de toutes les vertus!&mdash;Maintenant
+qu'il est fatigué par le jeûne, la continence et les instructions
+de nos maîtres spirituels, il ira donc, à l'heure
+enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au milieu des
+forêts!</p>
+
+<p>«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée
+par une femme, homme de petite vigueur, incapable
+même de s'élever jusqu'à la colère, sans énergie et sans
+âme! Une infamie sans égale, une honte certaine et le
+mépris de tous les êtres me suivront dans le monde,
+comme un criminel!»</p>
+
+<p>Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le
+chagrin qui troublait son âme, le soleil s'inclina vers son
+couchant et la nuit survint. Au milieu de tels gémissements
+et dans sa profonde affliction, cette nuit, composée
+de trois veilles seulement, lui parut aussi longue
+que cent années.</p>
+
+<p>À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux
+mains jointes vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et
+lui dit ces nouvelles paroles: «Ô ma bonne, prends
+sous ta protection un vieillard malheureux, faible d'esprit,
+esclave de ta volonté et qui cherche en toi son appui;
+sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là
+qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que
+j'ai au fond du cœur: <i>eh bien! sois contente</i>, femme au
+gracieux sourire, voilà ce qu'est en vérité mon âme: je
+suis de toute manière ton serviteur. Quelque chose que
+tu veuilles obtenir, je te le donne, hors l'exil de Râma:
+<i>oui</i>, tout ce qui est à moi, ou même <i>si tu la veux</i>, ma
+vie!»</p>
+
+<p>Ainsi <i>conjurant et</i> conjurée, elle d'une âme si corrompue
+et lui d'une âme si pure, cette femme cruelle à
+son époux n'accorda rien aux prières de ce roi, sur les
+joues duquel tombaient des larmes et dont <i>les tourments
+intérieurs se révélaient aux yeux par</i> les formes bien
+tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque
+vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore
+avec inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il
+perdit une seconde fois la connaissance et, couché sur la
+terre, il sanglota dans la tristesse et le trouble de son
+âme.</p>
+
+<p>Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont
+l'injuste exil de son fils tourmentait son cœur, et tombé
+sans connaissance sur la terre, se débattait convulsivement,
+Kêkéyî lui jeta ces nouvelles paroles: «Pourquoi
+es-tu là gisant, évanoui sur la face de la terre, comme si
+tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas
+spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi,
+c'est de rester ferme dans la vérité <i>de ta promesse</i>.</p>
+
+<p>«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes
+sincères qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par
+moi, c'est que je m'étais dit, car je <i>pensais</i> te connaître:
+«Sa parole est une vérité!» Çivi, le maître de la terre,
+ayant sauvé la vie d'une colombe, s'arracha le cœur à lui-même,
+<i>pour ne pas manquer à sa promesse</i>, et le fit
+manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de passer au
+ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent
+acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors,
+fidèle à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages,
+malgré son impétuosité. Alarka même s'arracha les deux
+yeux pour les donner au brahme qui l'implorait: action,
+qui valut au saint roi de monter, après cette vie, dans les
+demeures célestes.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi
+qui, au temps passé, voulus bien m'accorder ces deux
+grâces, pourquoi, <i>dis-je</i>, m'en refuses-tu aujourd'hui
+l'accomplissement, comme un avare et un homme vil?
+Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne
+combles pas maintenant le désir manifesté dans mes
+paroles, je vais, ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux
+mêmes!»</p>
+
+<p>Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali
+par Vishnou, dans les rets de ses artifices, ne put alors en
+déchirer les mailles.</p>
+
+<p>Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières
+lueurs de l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et,
+s'y tenant les mains jointes, il réveilla son maître: «O
+roi, voici que ta nuit s'est déjà bien éclairée, disait-il:
+que sur toi descende la félicité! Réveille-toi, ô tigre des
+hommes! Recueille et le bonheur et les biens! Croîs en
+richesses, puissant monarque de la terre, croîs en toute
+abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de
+la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme
+Indra, comme Varouna jouissent de leur opulence et de
+leur félicité, jouis ainsi des tiennes, auguste dominateur
+de la terre!»</p>
+
+<p>Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux
+souhaits, <i>vœux accoutumés</i> pour son réveil, le monarque,
+consumé par sa douleur immense, lui adressa la parole
+en ces termes: «Pourquoi viens-tu, conducteur de mon
+char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui la tristesse
+n'est pas un thème bien assorti aux félicitations?
+Tu ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes
+souffrances.»</p>
+
+<p>Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux,
+Soumantra s'éloigna vite de ces lieux, non sans
+<i>rougir</i> un peu de honte.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté
+criminelle, jeta de nouveau ces paroles à son époux
+étendu par terre, à son époux, qu'elle voulait stimuler
+avec l'aiguillon de son langage:</p>
+
+<p>«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés,
+comme un être de la plus basse condition? Mande ici
+Râma; envoie-le sans faiblesse habiter les forêts! Si tu
+es fidèle en tes promesses, donne-moi l'accomplissement
+d'une parole qui m'est chère.»</p>
+
+<p>Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un
+éléphant avec la pointe aiguë <i>de son cornac</i>, le roi, consumé
+par le feu du chagrin, dit ces mots à Soumantra:</p>
+
+<p>«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne
+de la vérité; mon âme est pleine de trouble. Amène ici
+Râma sans délai, je désire le voir.»</p>
+
+<p>À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ
+dit aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène
+Râma; et fais-le se hâter, de manière qu'il vienne au
+plus tôt!»</p>
+
+<p>Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé
+sur le pas <i>intérieur</i> de la porte, il y vit les rois de
+la terre; et quand il eut franchi le seuil <i>extérieur</i>, il
+trouva dehors les conseillers et les prêtres du palais, qui
+se tenaient là tous réunis dans l'attente.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa
+conjonction avec l'astérisme Poushya, on avait disposé
+en vue de Râma toutes les choses nécessaires à la cérémonie
+d'un sacre. On avait préparé un trône d'or, éblouissant,
+magnifiquement orné, sur lequel s'étalait une peau,
+riche dépouille du roi des quadrupèdes. On avait apporté
+de l'eau puisée au confluent du Gange et de l'Yamounâ;
+on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves
+sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident,
+ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux.
+On avait apporté même de l'eau recueillie dans toutes les
+mers.</p>
+
+<p>Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif;
+autour de leurs flancs, on avait tressé en guirlandes les
+jeunes pousses des arbres qui se plaisent au bord des
+eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et des lotus. Des
+limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel, du lait,
+du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus
+saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées
+par une influence heureuse.</p>
+
+<p>On avait également préparé en vue de Râma un sceptre,
+somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur
+que les rayons de la lune, un chasse-mouche, un magnifique
+éventail, décoré avec une radieuse guirlande et tel
+que le disque en son plein de l'astre des nuits. On avait
+encore exécuté pour l'assomption de Râma au trône paternel
+un vaste parasol, <i>emblème de royauté</i>. Là étaient
+réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un
+éléphant de choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit
+belles jeunes filles, sur la personne desquelles resplendissaient
+les plus riches parures, des poëtes laudateurs,
+vêtus d'un opulent costume, et toutes les espèces d'instruments,
+qui servent à la musique.</p>
+
+<p>Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes
+arrêtées là du peuple et recueillit dans sa route les paroles
+échangées des conversations, qui toutes se rattachaient
+aux louanges de Râma.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité
+du royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh!
+quelle grande fête aujourd'hui l'on va donner pour nous
+dans la ville! Ce héros doux, maître de lui-même, bon
+pour les habitants de la ville, et qui trouve son plaisir
+dans le bonheur de toutes les créatures, Râma, sans aucun
+doute, sera aujourd'hui même notre prince de la
+jeunesse. Oh! combien les faveurs <i>du ciel</i> pleuvent aujourd'hui
+sur nous, puisque Râma, qui est l'amour des
+hommes vertueux, va désormais nous protéger, comme
+un père défend les fils qui sont nés de sa chair!»</p>
+
+<p>Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra
+entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il
+s'en allait chez Râma, d'une marche pressée, afin de le
+ramener au palais de son père.</p>
+
+<p>Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste
+abondance, l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie
+à la vue des ornements luxueux qui décoraient ce palais,
+tout émaillé de pierreries, comme celui du <i>céleste</i> époux
+qui mérita le choix de <i>la belle</i> Çatchî.</p>
+
+<p>Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude
+officielle de poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes,
+qui, attachés à sa maison pour ramener agréablement
+le sommeil ou le réveil sur ses paupières, célébraient
+à l'envi les vertus de sa royale personne.</p>
+
+<p>Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes,
+dont les foules pressées des hommes remplissaient l'étendue,
+il pénétra dans la septième, parfaitement distribuée.</p>
+
+<p>Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina
+pour saluer Râma, d'une beauté en quelque sorte,
+flamboyante et semblable au soleil qui vient de naître
+<i>sur un ciel sans nuages</i>.</p>
+
+<p>«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un
+tel fils! Le roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir.
+Viens donc, Râma, s'il te plaît!»</p>
+
+<p>À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée,
+cet ordre venu de son père, Râma aux yeux de
+lotus tint ce langage à Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se
+sont réunis ensemble pour délibérer, sans aucun doute,
+sur mon sacre comme héritier de la couronne. Assurément,
+Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir même de
+faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art
+en ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur
+mon front. Je pars donc sans délai; j'ai <i>hâte de</i> voir ce
+maître de la terre, assis dans sa chambre secrète seul avec
+Kêkéyî et libre de soucis.»</p>
+
+<p>À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux,
+lui dit Sîtâ, voir ton père et même avec lui ta mère.»</p>
+
+<p>Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable
+vit rassemblés devant les portes une foule de serviteurs,
+curieux de voir le <i>noble</i> maître. À leur aspect, il
+s'approcha d'eux et les salua tous; puis, sans perdre un
+instant, il s'élança dans un char d'argent, déjà même attelé.
+Élevé sur le char opulent, dont le fracas égalait celui
+du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme la lune
+sort des nuages blancs.</p>
+
+<p>Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans
+ses mains, Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste
+Râma, comme Oupéndra se tient derrière le dieu Indra,
+et lui fit sentir agréablement les doux offices de l'ombrelle
+et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ! halâ!»
+s'éleva immense, et le cœur de tous se dilata, quand on
+vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des
+hommes qui possèdent un char.</p>
+
+<p>Il s'avançait lentement et répondait à ces foules
+d'hommes par des saluts, distinguant chacun d'eux avec
+un mot, un sourire, un coup d'œil, un mouvement du
+front, un geste de la main.</p>
+
+<p>Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs
+fenêtres, contemplaient cette marche de Râma et vantaient
+ses vertus, qui tenaient leur âme enchaînée avec un lien
+d'amour.</p>
+
+<p>«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel
+ont marché ses aïeux et même avant eux ses vénérables
+ancêtres, car il possède un nombre infini de vertus. Ainsi
+que son aïeul et son père nous ont gouvernés, ainsi nous
+gouvernera-t-il, et même beaucoup mieux, sans aucun
+doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le manger!
+loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées,
+tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la
+couronne!»</p>
+
+<p>«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune
+chose préférable au sacre du vaillant Râma: il
+nous est même plus cher que la vie! Que la reine Kâauçalyâ
+se réjouisse de voir en toi son fils, et que Sîtâ monte
+avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet de la plus
+haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le
+front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie,
+assis dans le plaisir sur tes ennemis vaincus!»</p>
+
+<p>Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche
+vers le palais du monarque, son oreille était frappée de
+ces discours et par différentes autres acclamations flatteuses,
+que lui jetait encore une foule assise sur les plates-formes
+des maisons. Aucun homme, aucune femme ne
+pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son
+âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie
+de Kêkéyî, et montrant la douleur peinte sur <i>tous les
+traits</i> de sa figure desséchée par le chagrin et l'insomnie.
+D'abord, s'étant prosterné et joignant les mains, il toucha
+du front ses pieds; ensuite et sans tarder, il s'inclina
+de nouveau et rendit le même honneur à ceux de Kêkéyî.</p>
+
+<p>Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du
+roi, son père; et, plein de modestie comme d'une joie
+suprême, il salua également ceux de Kêkéyî.</p>
+
+<p>À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec
+un air modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer
+l'odieuse nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé.
+À peine eut-il articulé ce seul mot: «Râma!»
+qu'il demeura muet, comme bâillonné par l'impétuosité
+de ses larmes; il ne put dire un mot de plus, ni même
+lever ses regards vers cet enfant chéri.</p>
+
+<p>Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution,
+qui s'était faite dans l'esprit de son père, si différent
+de ce qu'il était auparavant, il tomba lui-même
+dans la crainte, comme s'il eût touché du pied un serpent.</p>
+
+<p>Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur
+de son père, se mit à rouler ces pensées en lui-même:
+«Pour quel motif ce roi ne peut-il soulever ses
+yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas continué son discours,
+après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je pas commis
+une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»</p>
+
+<p>Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin,
+jeta sur Kêkéyî un regard de son visage consterné
+et lui tint ce langage: «Reine, n'aurais-je point commis
+par ignorance je ne sais quelle offense contre le maître de
+la terre; offense, pour laquelle, triste et le visage sans
+couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait son tourment,
+est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la
+haine d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver
+une paix inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur
+à Bharata, ce jeune prince, les délices de son père? En
+est-il arrivé même à Çatroughna? Ou bien encore aux
+épouses du roi? Ne suis-je pas tombé par ignorance dans
+une faute qui a soulevé contre moi le courroux de mon
+père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»</p>
+
+<p>Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince
+était bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue
+aux discours de la Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis,
+noble enfant de Raghou, dans la guerre que les Dieux
+soutinrent contre les Démons, ton père, satisfait de mes
+bons services, m'accorda librement deux grâces. Je viens
+de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé
+pour Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze
+ans. Si donc tu veux conserver à ton père sa <i>haute renommée
+de</i> sincérité dans les promesses, ou si tu as résolu
+de soutenir dans ta parole même toute sa vérité,
+abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les
+forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant
+une peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux
+comme le djatâ des <i>anachorètes</i>.»</p>
+
+<p>Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir
+le poids de ce langage, qui eût écrasé même un
+homme ferme; et, regardant la parole engagée par le
+père comme un ordre qui enchaînait le fils étroitement,
+il résolut de s'en aller au milieu des forêts.</p>
+
+<p>Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au
+discours qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un
+habit d'écorce et les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai
+quatorze ans les bois, pour sauver du mensonge la promesse
+de mon père! Je désire seulement savoir une
+chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet
+ordre lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur
+obéissant de sa volonté? Je compterais comme une grande
+faveur, si le magnanime daignait m'instruire lui-même
+de son désir. Quelle autorité, <i>noble</i> reine, ce roi n'a-t-il
+pas sur moi, son esclave et son fils?»</p>
+
+<p>Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment
+de pudeur, ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a
+pas autre chose ici, n'en doute pas, <i>vaillant</i> Raghouide,
+et ne t'en fais pas un sujet de colère. Tant que tu n'auras
+point quitté cette ville pour aller dans les bois, le calme,
+Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de ton
+père.»</p>
+
+<p>Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles
+paroles de Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier
+à la résolution du vertueux jeune homme. Il jeta, par
+l'excès de sa douleur, cette exclamation prolongée: «Ah!
+je suis mort!» et retombant aussitôt dans la torpeur, il
+se noya dans les pleurs de sa tristesse.</p>
+
+<p>À l'audition amère de ce langage horrible au cœur et
+d'une excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi
+avec la verge de ses paroles, comme un coursier plein de
+feu, bien qu'il se précipitât de lui-même, en toute hâte,
+vers son exil au sein des bois; Râma, <i>dis-je</i>, n'en fut pas
+troublé et lui répondit en ces termes:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le
+principal objet de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux
+d'une couronne; je ne suis pas un menteur; je
+suis un homme, de qui la parole est sincère et l'âme
+candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose
+utile à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la
+comme déjà faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le
+souffle bien-aimé de ma vie! Certes! exécuter l'ordre
+émané d'un père est supérieur à tout devant mes yeux,
+le devoir excepté: néanmoins, reine, je partirai dans le
+silence même de mon père, et j'habiterai les bois déserts
+quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.</p>
+
+<p>«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris
+congé de mon épouse, je vais au même instant habiter
+les forêts: sois contente! Tu dois veiller à ce que Bharata
+gouverne bien l'empire et soit docile au roi, <i>son père</i>.
+C'est là pour toi un devoir imprescriptible et de tous les
+instants.»</p>
+
+<p>À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et
+baigné dans ses tristes larmes, eut-il ouï ce discours de
+Râma, qu'il perdit une seconde fois la connaissance.</p>
+
+<p>Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa
+tête les pieds de son père évanoui; après qu'il eut adressé
+le même salut aux pieds de Kêkéyî; après que, les mains
+jointes, il eut décrit un pradakshina autour du <i>roi</i> Daçaratha
+et de sa vile épouse, il quitta incontinent ce palais
+de son père. Lakshmana, au corps tout parsemé de signes
+heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit l'invincible,
+qui sortait devant lui: il marchait derrière,
+agitant la pensée de faire abandonner son dessein au
+vaillant Râma, qui se hâtait d'aller résolûment habiter
+au fond des bois.</p>
+
+<p>Dès que Râma, plein de respect, mais détournant
+d'elles ses regards, eut décrit un pradakshina autour des
+choses destinées à la cérémonie du sacre, il s'éloigna
+lentement.</p>
+
+<p>Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à
+leurs saluts par les siens, avec les bienséances requises,
+et s'en alla d'un pied hâté voir Kâauçalyâ au palais même
+qu'habitait sa royale mère. Aucun homme, si ce n'est
+Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin qu'il renfermait
+dans son âme, contenue par sa fermeté.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée
+adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait
+d'un vœu, dont elle s'était liée vis-à-vis des Immortels.
+Elle espérait que son fils serait bientôt sacré comme
+prince de la jeunesse; et, vêtue d'une robe blanche, toute
+dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne permettait pas
+à son âme de s'égarer sur des objets étrangers.</p>
+
+<p>Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha
+d'elle et lui dit ces réjouissantes paroles: «Je
+suis Râma!» Elle, aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les
+délices de sa mère, elle tressaillit de plaisir et de tendresse,
+comme la vache aimante reconnaît son veau chéri.
+S'étant abordés, Râma, caressé, embrassé par elle, honora
+sa mère, comme Maghavat honore la déesse Aditî.</p>
+
+<p>Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement
+et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que
+les Dieux, lui dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent,
+mon fils, les années, la gloire, la justice, digne apanage
+de ta famille, et dont furent doués jadis tous ces
+magnanimes saints, antiques rois de ta race! Reçois, donnée par
+ton père, une puissance immuable, éternelle; et,
+comblé d'une félicité suprême, <i>foulant aux pieds</i> tes
+ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie
+de tes ancêtres!»</p>
+
+<p>À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes,
+l'âme quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient
+noyée les paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas
+le grand malheur qui est tombé sur moi, pour la douleur
+amère de toi, de mon épouse et de Lakshmana? Kêkéyî
+a demandé au roi son diadème pour Bharata; et mon
+père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un serment, n'a
+pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera
+l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à
+moi, il ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les
+forêts.</p>
+
+<p>«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma
+seule demeure, et loin des tables exquises, j'y ferai ma
+nourriture de racines et de fruits <i>sauvages</i>.»</p>
+
+<p>Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la
+chaste Kâauçalyâ tomba, comme un bananier tranché
+par le pied. Râma, voyant la malheureuse étendue sur le
+sol, releva sa mère consternée, défaillante, évanouie; et,
+tournant autour de l'infortunée, remise en pieds, les
+flancs battus, comme une cavale <i>essoufflée</i>, il essuya de
+sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.</p>
+
+<p>Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ,
+délirante de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria
+d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Plût
+au ciel, Râma, que tu ne fusses pas né mon fils, toi qui
+rends plus vives toutes mes douleurs, je ne sentirais pas
+aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation d'avec
+toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais
+celui seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore,
+n'est-il pas égal à cette peine, que nous cause la séparation
+d'avec un fils bien-aimé?</p>
+
+<p>«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père
+aveuglé par l'amour.</p>
+
+<p>«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque
+usé par la vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu
+veux que je vive!»</p>
+
+<p>Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir
+cette mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots
+appropriés à la circonstance: «Il me déplaît aussi, noble
+dame, que ce digne enfant de Raghou, chassé par la voix
+d'une femme, abandonne ainsi la couronne et s'en aille
+dans un bois.</p>
+
+<p>«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime,
+par laquelle Râma ait pu mériter du roi ce bannissement
+hors du royaume et cet exil au fond des bois.</p>
+
+<p>«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à
+la connaissance d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta
+main sur l'empire, dont tu portes le droit inhérent à toi-même!
+Quand moi, ton fidèle serviteur, je serai à tes
+côtés, soutenant de mes efforts ton assomption à la couronne,
+qui pourra mettre obstacle à ton sacre comme
+héritier du royaume?»</p>
+
+<p>Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ,
+noyée dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu
+as entendu, Râma, ces bonnes paroles d'un frère, dont
+l'amour est comme un culte envers toi. Médite-les, et
+qu'elles soient exécutées promptement, s'il te plaît. Tu ne
+dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur un mot
+de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux
+du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi
+qui en possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici,
+accomplis ce devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur
+des villes ennemies, Indra, sur l'ordre même de sa mère,
+immola ses frères les rivaux de sa puissance, et mérita
+ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me dois, mon fils,
+le même respect que tu dois à ton père: tu n'iras donc
+pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est impossible
+que je vive, privée de toi.»</p>
+
+<p>À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait
+ainsi, Râma répondit en ces termes, que lui inspirait le
+sentiment de son devoir, à lui, qui était, <i>pour ainsi dire</i>,
+le devoir même incarné: «Il ne m'est aucunement
+permis de transgresser les paroles de mon père. Je te
+prie, la tête courbée à tes pieds, <i>d'accepter mon excuse</i>;
+j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai
+pas le seul qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et
+d'ailleurs ce qu'on vante le plus dans la vie des hommes
+saints, n'est-ce point d'habiter les forêts?</p>
+
+<p>«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes
+de bien qu'on se plaît à suivre: j'accomplirai donc la
+parole de mon père: que je n'en sois pas moins aimé par
+toi, bonne mère! Les éloges ne s'adressent jamais à quiconque
+ne fait pas ce qu'ordonne son père.»</p>
+
+<p>Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ,
+il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais,
+Lakshmana, la nature infiniment élevée de ton dévouement:
+ta vie est toute pour moi, je le sais encore, Lakshmana.
+Mais toi, faute de savoir, tu rends plus déchirante
+la flèche dont m'a percé la douleur.</p>
+
+<p>«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer
+vivre un seul instant, après ma désobéissance à
+l'ordre même de mon père!</p>
+
+<p>«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une
+chose qui m'est agréable. La stabilité dans le devoir est
+la plus haute des richesses: le devoir se tient immuable.</p>
+
+<p>«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne
+de la science que professe le kshatrya; et, rangé sous
+l'enseigne de nos devoirs, conçois une pensée vertueuse,
+comme il te sied.»</p>
+
+<p>Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana,
+dont <i>l'amitié</i> augmentait sa félicité, Râma joignit
+ses deux mains en coupe et, baissant la tête, il adressa
+encore ces paroles à Kâauçalyâ: «Permets que je parte,
+ô ma royale mère; je veux accomplir ce commandement,
+que j'ai reçu de mon père. Tu pourras jurer désormais
+par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je
+reverrai sain et sauf tes pieds <i>augustes</i>. Que je m'en aille
+avec ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais,
+reine, je ne céderai ma renommée au prix d'un royaume:
+je le jure à toi par mes bonnes œuvres! Dans ces bornes
+si étroites, où la vie est renfermée sur le monde des
+hommes, c'est le devoir que je veux pour mon lot, et non
+la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant ma
+tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma
+prière; daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement
+que j'aille habiter les bois pour obéir à l'ordre que m'impose
+le roi: accorde-moi ce congé, que j'implore de toi,
+la tête inclinée.»</p>
+
+<p>Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce
+noble prince discourut longtemps pour fléchir sa mère:
+elle enfin, touchée de ses paroles, serra étroitement une
+et plusieurs fois son fils contre son cœur.</p>
+
+<p>Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de
+partir, la reine Kâauçalyâ, <i>sa mère</i>, lui tint ce discours,
+le cœur déchiré, gémissante, malade entièrement de son
+chagrin, elle, si digne du plaisir, et néanmoins toute
+plongée dans la douleur:</p>
+
+<p>«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher
+dans sa ligne, écoute donc ma parole, conforme à ses
+règles, ô toi le plus distingué entre ceux qui obéissent à
+ses lois! C'est à ma voix surtout que tu dois obéir, mon
+fils, car tu es le fruit obtenu par mes pénibles vœux et
+mes laborieuses pénitences. Quand tu étais un faible
+enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute
+espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc
+à toi de me soutenir sous le poids du malheur. Considère,
+mon fils, que ton exil me prive en ce jour de la vie, et
+ne donne point à Kêkéyî, mon ennemie, le bonheur de
+voir ses vœux réalisés.</p>
+
+<p>«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est
+impossible, Râma, de supporter ces outrages d'une nature
+si personnelle. Toujours en butte aux ardentes vexations de
+mes rivales, je me réfugie à l'ombre de mon fils, et mon
+âme revient au calme. Mais aujourd'hui, arrivée, pour
+ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais vivre ce
+jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi,
+mon arbre <i>à l'ombre délicieuse</i>, aux branches pleines de
+fruits.</p>
+
+<p>«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque,
+esclave d'une femme, qui vit, comme un impur et un
+méchant, sous la tyrannie de l'Amour; et qui, foulant
+aux pieds cette antique justice, bienséante à la race
+d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes
+droits.»</p>
+
+<p>Alors, déployant tous ses efforts, le <i>vertueux</i> rejeton
+de l'antique Raghou se mit à persuader sa mère avec un
+langage doux, modeste et plein de raisons: «Le roi, notre
+seigneur, l'emporte non-seulement sur moi, reine,
+mais encore sur ta majesté même, et ton autorité ne peut
+aller jusqu'à m'empêcher <i>de lui obéir</i>. Daigne, reine, ô
+toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent
+le devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter
+les bois cinq ans surajoutés à neuf années.</p>
+
+<p>«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux
+est appelé Içvara<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre
+signifié au nom de ton époux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><p><b>Note 12: </b><i>Le seigneur</i>, un des noms de Çiva.</p></blockquote>
+
+<p>«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta <i>permission</i>
+bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et
+sauf: ainsi, calme-toi et ne t'afflige pas.</p>
+
+<p>«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton
+gourou; ne veuille donc pas, dans ton amour <i>aveugle</i>
+pour moi, t'insurger contre l'arrêt de ton époux. Je dois
+obéir, sans balancer, à l'ordre émané de mon père le
+magnanime: cette conduite est ce qui sied le mieux à ta
+vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger par
+mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce
+pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans
+sa voie? À plus forte raison te convient-il, à toi qui sais
+tout le prix de la soumission, reine, d'augmenter bien davantage
+cette résolution dans mon esprit, qui l'a conçue
+naturellement.</p>
+
+<p>«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute
+renommée ne subissent pas le moindre mot qui puisse
+être une offense: excuse encore <i>ce conseil</i>. Il te faut considérer
+Bharata comme moi-même, et tu dois, par affection,
+voir une sœur dans Kêkéyî.</p>
+
+<p>«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que
+son père lui a donnée, ce n'est point là un crime pour en
+accuser le magnanime Bharata.</p>
+
+<p>«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en
+obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là,
+dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le
+roi s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par
+la crainte du mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement,
+y a-t-il en cela une faute pour blâmer ce roi, de
+qui la parole fut toujours une vérité?</p>
+
+<p>«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce
+n'est d'aucune manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée,
+veuille bien m'accorder ta permission, à moi, victime
+consacrée déjà pour l'habitation des forêts solitaires.»</p>
+
+<p>Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent
+le devoir, ce Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa
+pensée vers la résolution de s'enfoncer dans les forêts,
+suivi de Lakshmana, employa même de nouvelles paroles
+dans le but de persuader sa mère.</p>
+
+<p>À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces
+mots, noyés dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter
+au milieu de mes rivales. Emmène-moi, mon fils,
+avec toi dans les bois, infestés par les animaux des forêts,
+si ta résolution d'y aller, par égard pour ton père, est bien
+arrêtée dans ton esprit.»</p>
+
+<p>À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que
+son mari vit encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le
+Dieu pour une femme. Ta grandeur et moi pareillement,
+nous avons maintenant pour maître l'auguste monarque:
+je ne puis donc t'emmener, de cette ville dans les forêts.
+Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me suivre avec
+décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il ait
+un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est
+<i>toujours</i> son époux. À combien plus forte raison, quand
+cet époux est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé
+de toi! Sans aucun doute, Bharata lui-même, la
+justice en personne, modeste, aimant son père, deviendra
+légalement ton fils, comme je suis le tien <i>naturellement</i>.
+Tu obtiendras même de Bharata une vénération supérieure
+à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai
+jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment
+élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir
+en telle sorte que les regrets donnés à l'exil de son
+fils ne consument pas mon père d'une trop vive douleur.</p>
+
+<p>«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle
+éclose de la vie, un intérêt égal à celui que réclame
+un époux courbé sous le poids de la vieillesse et tourmenté
+de chagrins à cause de mon absence.</p>
+
+<p>«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là
+continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux;
+car c'est le devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine
+de zèle pour le culte des Immortels, faisant ton plaisir de
+vaquer aux devoirs qui siéent à la maîtresse de maison,
+tu dois servir ici ton époux, en modelant ton âme sur la
+sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science des
+Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton
+époux et l'espérance de mon retour. <i>Oui</i>! c'est dans la
+compagnie de ton époux que tu dois me revoir à mon
+retour dans ces lieux, si toutefois mon père, séparé de
+moi, peut supporter la vie.»</p>
+
+<p>À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa
+mère se mêlait aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ
+dit, les yeux baignés de larmes:</p>
+
+<p>«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute
+l'ordre même de ton père. Revenu ici heureux, en
+bonne santé, mes yeux te reverront un jour. <i>Oui</i>! je
+saurai me complaire dans l'obéissance à mon époux,
+comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à
+faire. Va donc, suivi de la félicité!»</p>
+
+<p>Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa
+résolution d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander
+à son âme; et, saisie tout à coup d'une vive
+douleur, elle sanglota, gémit et se mit à parler d'une voix
+où l'on sentait des larmes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant
+toute son âme dans une seule pensée, attendait, pleine
+d'espérance, la consécration de son époux, comme héritier
+de la couronne. Cette pieuse fille des rois, sachant
+à quels devoirs les monarques sont obligés, venait d'implorer,
+avec une âme recueillie, non-seulement la protection
+des Immortels, mais encore celle des Mânes; et maintenant,
+impatiente de voir son époux, elle se tenait au
+milieu de son appartement, les yeux fixés sur les portes
+du palais, et pressait vivement de ses désirs l'arrivée de
+son Râma.</p>
+
+<p>Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs
+dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement
+inclinée de confusion, l'esprit fatigué et laissant
+percer un peu à travers son visage abattu la tristesse de
+son âme. Quand il eut passé le seuil d'un air qui n'était
+pas des plus riants, il aperçut, au milieu du palais, sa
+bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec
+respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même
+que sa vie et douée éminemment de toutes les vertus
+qui tiennent à la modestie.</p>
+
+<p>À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse
+alla au-devant, le salua et se mit à son côté; mais,
+remarquant alors son visage triste, où se laissait entrevoir
+la douleur cachée dans son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle
+anxieuse et tremblante. Les brahmes, versés dans
+ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que la planète de
+Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec l'astérisme
+Poushya, <i>influence sinistre</i>, qui afflige ton esprit?
+Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe
+entier de la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui
+ton charmant visage? Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent
+aux pétales des lotus, pourquoi ne vois-je pas le
+chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, qui égale
+en splendeur le disque plein de l'astre des nuits? Dis-moi,
+noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les
+poëtes, les bardes officiels et les panégyristes à la voix
+éloquente te chanter, à cette heure de ton sacre, comme
+le roi de la jeunesse? Pourquoi les brahmes, qui ont
+abordé à la rive ultérieure <i>dans l'étude sainte</i> des Védas,
+ne versent-ils pas sur ton front du miel et du lait caillé,
+suivant les rites, pour donner à ce <i>noble</i> front la consécration
+royale?</p>
+
+<p>«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière
+toi, dans la pompe du sacre, un éléphant, le plus
+grand de tous, marqué de signes heureux, et versant par
+trois canaux une sueur d'amour sur les tempes? Pourquoi
+enfin, devant toi, ne vois-je marcher, <i>nous</i> apportant la
+fortune et la victoire, un coursier <i>d'une beauté</i> non pareille,
+au blanc pelage, au corps doué richement de signes
+prospères?»</p>
+
+<p>À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète
+de son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces
+termes avec une fermeté qu'il puisait dans la profondeur
+de son âme: «Toi, qui es née dans une famille de rois
+saints; toi, à qui le devoir est si bien connu; toi, de qui
+la parole est celle de la vérité, arme-toi de fermeté, noble
+Mithilienne, pour entendre ce langage de moi. Jadis, le
+roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux
+grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service.
+Sommé tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que
+tout est disposé en vue de mon sacre, comme héritier de
+la couronne, mon père s'est libéré en homme qui sait le
+devoir. Il faut que j'habite, ma bien-aimée, quatorze années
+dans les bois; mais Bharata doit rester dans Ayodhyâ
+et porter ce même temps la couronne. Près de
+m'en aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô
+femme comblée d'éloges: je t'offre mes adieux: prends
+ton appui sur ta fermeté et veuille bien me donner
+congé.</p>
+
+<p>«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton
+beau-père et de ta belle-mère; accomplis envers eux les
+devoirs de la plus respectueuse obéissance; et que jamais
+le ressentiment de mon exil ne te pousse, noble
+dame, à risquer mon éloge en face de Bharata. En effet,
+ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter
+les éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas
+mes qualités en présence de Bharata. Désirant conserver
+sa vérité à la parole de mon père, j'irai, suivant son ordre,
+aujourd'hui même dans les forêts: ainsi, fais-toi un cœur
+inébranlable! Quand je serai parti, noble dame, pour les
+bois chéris des anachorètes, sache te plaire, ô ma bien-aimée,
+dans les abstinences et la dévotion.</p>
+
+<p>«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un
+cœur sans partage à ma <i>bonne</i> mère, accablée sous le
+poids de la vieillesse et par la douleur de mon exil.»</p>
+
+<p>Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux
+paroles toujours aimables répondit en ces termes, jetés
+comme un reproche à son époux: «Un père, une mère,
+un fils, un frère, un parent quelconque mange seul, ô mon
+noble époux, dans ce monde et dans l'autre vie, le fruit
+né des œuvres, qui sont propres à lui-même. Un père
+n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les mérites
+de son fils, ni un fils par les mérites de son père;
+chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien
+ou le mal pour lui-même, <i>sans partage avec un autre</i>.
+Seule, l'épouse dévouée à son mari obtient de goûter au
+bonheur mérité par son époux; je te suivrai donc en tous
+lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter
+dans le ciel même: je te le jure, noble enfant de Raghou,
+par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon
+gourou, ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi:
+c'est là ma résolution dernière. Si tu as <i>tant de</i> hâte pour
+aller dans la forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai
+devant toi, brisant <i>de mes pieds, afin de t'ouvrir un
+passage</i>, les grandes herbes et les épines. Pour une femme
+de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni une mère, ni
+un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route à suivre:
+non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie
+pas ce <i>bonheur</i>; jette loin de toi cette pensée jalouse,
+comme l'eau qui reste au <i>fond du vase</i> après que l'on a
+bu: <i>emmène-moi</i>, héros, emmène-moi sans défiance:
+il n'est rien en moi qui sente la méchanceté. L'asile
+inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à mes yeux,
+préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois,
+aux chars de nos Dieux, <i>que dis-je</i>? au ciel même. Accorde-moi
+cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi,
+au milieu de ces bois fréquentés seulement par des lions,
+des éléphants, des tigres, des sangliers et des ours! J'habiterai
+avec bonheur au milieu des bois, heureuse d'y
+trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y couler
+mes jours avec toi, que dans les palais du <i>bienheureux</i>
+Indra.</p>
+
+<p>«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux
+fruits et aux racines; je ne serai d'aucune manière un
+fardeau incommode pour toi dans les forêts. Je désire
+habiter dans la joie ces forêts avec toi, au milieu de ces
+régions ombragées, délicieuses, embaumées par les senteurs
+des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes
+d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme
+n'avoir duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait
+un séjour odieux, et l'enfer même avec toi ne peut
+m'être qu'un ciel préféré.»</p>
+
+<p>À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma
+fit cette réponse, lui exposant les nombreuses misères
+attachées à l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton
+origine est de la plus haute noblesse, le devoir est une
+science que tu possèdes <i>à fond</i>, tu ceins la renommée
+<i>comme un diadème</i>: partant, il te sied d'écouter et de
+suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et j'irai
+de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré
+moi, à l'ordre émané de mon père.</p>
+
+<p>«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je
+ne me sens pas la force de t'y mener, par compassion
+même pour toi.</p>
+
+<p>«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les
+hommes, conduits <i>par le sort</i> dans leur voisinage: on est
+à cause d'eux en des transes continuelles, ce qui fait du
+bois, mon amie, une chose affreuse!</p>
+
+<p>«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux
+joues inondées par la sueur de rut; ils <i>vous</i> attaquent et
+<i>vous</i> tuent; ce qui fait du bois, mon amie, une chose
+affreuse!</p>
+
+<p>«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et
+du froid, la faim et la soif, les dangers sous mille formes;
+ce qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!</p>
+
+<p>«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent
+dans la forêt impénétrable au milieu des scorpions aux
+subtils venins; ce qui fait du bois, mon amie, une chose
+affreuse!</p>
+
+<p>«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants
+d'une marche tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière,
+tantôt couchés dans les creux de la terre, une foule
+de serpents, dont le souffle et même le regard exhalent
+un poison mortel. Il faut traverser là des fleuves, dont
+l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux, infestés
+par de longs crocodiles.</p>
+
+<p>«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit
+d'herbes, couches incommodes, que l'on a préparées de
+ses mains, sur le sein même de la terre, ô femme <i>si</i> délicate,
+que l'on cherche le sommeil dans la forêt déserte.
+On y mange pour seule nourriture des jujubes sauvages,
+les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic, ceux du
+cyâmâka<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, le riz né sans culture ou le fruit amer du
+tiktaka<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a
+pas fait provision de racines et de fruits sauvages dans
+les forêts, il arrive que les anachorètes de leurs solitudes
+s'y trouvent réduits à passer beaucoup de jours, dénués
+absolument de toute nourriture. Dans les bois, on se fait
+des habits avec la peau des bêtes, avec l'écorce des arbres;
+on est contraint de tordre <i>sans art</i> ses cheveux en
+gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé sur
+un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des
+membres desséchés par le souffle du vent et la chaleur du
+soleil: aussi, le séjour dans les bois, mon amie, est-il
+une chose affreuse!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><p><b>Note 13: </b><i>Panicum frumentaceum</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><p><b>Note 14: </b><i>Trichosantes diœca</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc
+être là pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé
+par la pénitence, qu'une peau sèche sur un squelette
+aride? Ou toi, qui, m'ayant suivi dans la solitude, y
+seras toute plongée dans tes vœux et tes mortifications,
+quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts? Mais
+alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent
+et la chaleur du soleil, ton <i>corps si frêle</i> épuisé de jeûnes
+et de pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois
+mettra le comble à mes souffrances.</p>
+
+<p>«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter
+dans mon cœur; et, si tu restes ici, tu n'en seras
+pas, ma bien-aimée, plus éloignée de ma <i>pensée</i>!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire
+une femme si chère au milieu des bois; mais alors,
+vivement affligée et les yeux baignés de pleurs:</p>
+
+<p>«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit
+à ces paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les
+pleurs inondaient le visage; ces inconvénients, que tu
+viens d'énumérer, mon dévouement pour toi, <i>cher</i> et
+noble époux, les montre à mes yeux comme autant d'avantages.
+Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable
+de m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le
+pourraient tous ces animaux qui errent dans les forêts!
+Je n'ai aucune peur <i>naturellement</i> des lions, des tigres,
+des sangliers, ni des autres bêtes, dont tu m'as peint
+l'abord si redoutable au milieu des bois. Combien moins
+puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force de
+ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là <i>d'ailleurs</i>
+vaut mieux pour moi que vivre ici!</p>
+
+<p>«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée
+par des brahmes versés dans la connaissance des signes:
+«Ton sort, m'ont dit ces hommes véridiques, ton sort,
+<i>jeune</i> Sîtâ, est d'habiter <i>quelque jour</i> une forêt déserte.»
+Et moi, depuis ce temps où les devins m'ont tiré cet horoscope,
+j'ai senti continuellement s'agiter dans mon cœur
+un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.</p>
+
+<p>«Voici le moment arrivé; donne à la parole des
+brahmes toute sa vérité.</p>
+
+<p>«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien
+grand d'habiter les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant
+la tête! Dans un instant, s'il te plaît, tu vas me voir
+déjà prête, <i>noble</i> Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à
+tes côtés dans les bois est mon <i>brûlant</i> désir.</p>
+
+<p>«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses
+que j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes
+pieds, que je touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt
+cessé d'être, n'en doute pas!»</p>
+
+<p>À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle
+Mithilienne au doux parler, triste, navrée de sa douleur,
+tout enveloppée à la fois de colère et de chagrin, éclata
+en pleurs, arrosant le désespoir avec les gouttes brûlantes
+de ses larmes.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement
+désolée, Râma ne se décida pas encore à lui permettre
+de partager son exil; mais il arrêta ses yeux un
+instant sur l'amante éplorée, baissa la tête et se mit à
+rêver, considérant sous plusieurs faces les peines semées
+dans un séjour au milieu des bois.</p>
+
+<p>La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée,
+ruissela de ses yeux, où débordaient ses tristes pleurs,
+comme on voit la rosée couler sur deux lotus. Il releva
+doucement cette femme chérie de ses pieds, où elle était
+renversée, et lui dit ces paroles affectueuses pour la consoler:</p>
+
+<p>«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour
+moi, femme aux traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui
+sont rassemblés tous les signes de la beauté, si je t'ai dit,
+quoique je pusse te défendre: «Non, je ne t'emmènerai
+pas!» c'est que je désirais m'assurer de ta résolution,
+femme de qui la vue est toute charmante. Et puis, Sîtâ,
+je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage, t'enchaîner
+à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage
+au sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour
+dévoué pour moi, tu ne tiens pas compte des périls que
+la nature a semés au milieu des bois, il m'est aussi
+impossible de t'abandonner qu'au sage de répudier sa
+gloire.</p>
+
+<p>«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie!
+Je veux faire toujours ce qui est agréable à ton <i>cœur</i>,
+ô femme digne de tous les respects!</p>
+
+<p>«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux
+brahmes vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge
+dans notre assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu
+aux personnes à qui sont dus tes hommages, viens avec
+moi, charmante fille du roi Djanaka!»</p>
+
+<p>Joyeuse et au comble de ses vœux, l'illustre dame,
+obéissant à l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque
+époux, se mit à distribuer aux <i>plus</i> sages des brahmes
+les vêtements <i>superbes</i>, les <i>magnifiques</i> parures et toutes
+les richesses.</p>
+
+<p>Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il
+tourna ses yeux vers Lakshmana, modestement incliné,
+et, lui adressant la parole, il tint ce langage: «Tu es mon
+frère, mon compagnon et mon ami; je t'aime autant que
+ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te dire. Tu
+ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois:
+en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un
+pesant fardeau.»</p>
+
+<p>Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée
+et le visage noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put
+contenir sa douleur. Mais il tomba à genoux, et, tenant
+les pieds de son frère serrés fortement avec les pieds de
+Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet homme
+plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au
+milieu des bois, pour quelle raison me le défend-elle
+maintenant?»</p>
+
+<p>Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui
+prosterné, la tête inclinée, tremblant et les mains jointes:
+«Si tu quittes ces lieux pour venir avec moi dans les forêts,
+Lakshmana, qui soutiendra <i>nos mères</i>, Kâauçalyâ
+et Soumitrâ, cette illustre femme? Ce monarque des
+hommes, qui versait <i>à pleines mains</i> ses grâces sur nos
+deux mères, ne les verra sans doute plus avec les mêmes
+yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est
+tombé sous le pouvoir d'<i>un autre</i> amour. Un jour, enivrée
+par les fumées de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable
+de modérer son âme, fera sentir quelque dureté à
+ses rivales. C'est pour consoler surtout et défendre nos
+mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici jusqu'à
+mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais
+moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les
+chemins difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»</p>
+
+<p>Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux
+doué entre les hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs,
+joignit les mains et répondit en ces termes à Râma:
+«Seigneur, il serait possible à Kâauçalyâ d'entretenir,
+<i>pour sa défense</i>, plusieurs milliers d'hommes de mon
+espèce, elle, à qui dix centaines de villages furent données
+pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute,
+par considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais
+d'honorer nos deux mères: on le verra même apporter
+le plus grand zèle à protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.</p>
+
+<p>«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis
+entièrement dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout:
+sois donc favorable à ma prière; emmène-moi, vertueux
+ami!»</p>
+
+<p>Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «<i>Eh
+bien</i>! fils de Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de
+tes amis.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut
+donné aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les
+instruments, <i>c'est-à-dire la bêche et le panier</i>; puis,
+sortant de son palais avec Lakshmana, il s'en alla voir
+son auguste père. Il était accompagné de son épouse et
+de son frère.</p>
+
+<p>Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois
+et les habitants de la cité montent de tous les côtés
+sur le faîte des maisons et sur les plates-formes des palais.
+Dans la rue royale, toute couverte de campagnards, on
+n'eût pas trouvé un seul espace vide, tant était grand
+alors cet amour du peuple, accourant saluer à son départ
+ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'<i>auguste
+prince</i> marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ
+même, alors, saisis de tristesse, leur âme s'épancha en
+divers discours: «Le voilà, suivi par Lakshmana seul
+avec Sîtâ, ce héros, dans les marches duquel une puissante
+armée, divisée en quatre corps, allait toujours devant
+et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie,
+dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que
+son père fausse une parole donnée, et cependant il a
+goûté la saveur exquise du pouvoir et du plaisir!</p>
+
+<p>«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent
+dans l'air ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée
+maintenant à tous les regards du vulgaire dans la
+rue du roi! Le vent, le chaud, le froid vont effacer toute
+la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage aux charmantes
+couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute,
+l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il
+bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé!</p>
+
+<p>«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos
+lits moelleux, nos siéges, nos instruments, nos maisons;
+et, suivant tous ce fils du roi, embrassons une infortune
+égale à son malheur.</p>
+
+<p>«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit
+désormais notre cité! Que cette ville, abandonnée par
+nous, soit réduite à l'état d'une forêt! <i>oui</i>, notre ville
+sera maintenant où doit habiter ce héros magnanime!
+Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux, éléphants
+et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et
+venez habiter ce que nous abandonnons!»</p>
+
+<p>Promenant ses regards en souriant au milieu de cette
+multitude affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous
+l'extérieur du contentement, allait donc ainsi, désirant
+voir son père et comme impatient d'assurer à la promesse
+du monarque toute sa vérité.</p>
+
+<p>Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son
+épouse et de Lakshmana, le puissant monarque, plein de
+trouble et dans une extrême douleur, employait ses moments
+à gémir.</p>
+
+<p>Alors Soumantra se présenta devant le maître de la
+terre, et, joignant ses mains, lui dit ces mots, le cœur vivement
+affligé: «Râma, qui a distribué ses richesses aux
+brahmes et pourvu à la subsistance de ses domestiques;
+lui-même, qui, la tête inclinée, a reçu ton ordre, puissant
+roi, de partir dans un instant pour les forêts; ce prince,
+accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son
+épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les
+rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa
+lumière, est venu voir ici tes pieds <i>augustes</i>; reçois-le en
+ta présence, s'il te plaît!»</p>
+
+<p>Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air,
+poussa de brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il
+répondit ainsi:</p>
+
+<p>«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes
+épouses, je veux recevoir, entouré d'elles, ce digne sang
+de Raghou!»</p>
+
+<p>À ces mots, Soumantra de courir au gynœcée, où il tint
+ce langage: «Le roi vous mande auprès de lui, nobles
+dames; venez là sans tarder!» Il dit, et toutes ces femmes,
+apprenant de sa bouche l'ordre envoyé par leur
+époux, s'empressent d'aller voir le gémissant monarque.</p>
+
+<p>Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de
+sept cents, toutes charmantes, toutes richement parées,
+vinrent donc visiter leur époux, qui se trouvait alors en
+compagnie de Kêkéyî.</p>
+
+<p>Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses
+femmes, et les voyant arrivées toutes, sans exception:
+«Soumantra, fit-il, adressant la parole au noble portier,
+conduis mon fils vers moi sans délai!»</p>
+
+<p>Du <i>plus</i> loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes,
+le roi s'élança du trône où il était assis, environné de ses
+femmes: «Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le
+monarque affligé, qui s'en alla vite à lui pour l'embrasser;
+mais, dans le trouble de son émotion, il tomba
+avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils. Râma, vivement
+touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le reçut
+dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait
+sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il
+releva doucement son père; et, secondé par Lakshmana,
+aidé même par Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans
+son trône. Ensuite, <i>le voilà</i> qui <i>s'empresse</i> de rafraîchir
+avec un éventail le visage du roi sans connaissance.</p>
+
+<p>Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais
+du roi; mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance;
+et Râma, joignant ses mains, dit au monarque,
+plongé dans une mer de tristesse:</p>
+
+<p>«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince
+auguste, notre seigneur. Jette un regard favorable sur
+moi, qui pars à l'instant pour habiter les forêts. Daigne
+aussi, maître de la terre, donner congé à Lakshmana
+comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car tous deux,
+refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution qu'ils
+avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts.
+Veuille donc bien nous donner congé à tous les
+trois.»</p>
+
+<p>Quand le maître de la terre eut connu que le désir de
+prendre congé avait conduit Râma dans son palais, il fixa
+le regard d'une âme consternée sur lui et dit, ses yeux
+noyés de larmes:</p>
+
+<p>«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon
+délire et prendre toi-même les rênes du royaume.»</p>
+
+<p>À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes
+qui pratiquent religieusement le devoir, se prosterna
+devant son père et lui répondit ainsi, les mains jointes:
+«Ta majesté est pour moi un père, un gourou, un roi, un
+seigneur, un dieu; elle est digne de tous mes respects;
+le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi, ô mon
+roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a
+prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie
+où ta parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité,
+et sois encore notre auguste monarque pendant une vie
+de mille autres années.»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi,
+que liait étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles
+d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu
+es résolu de quitter cette ville et de t'en aller au milieu
+des bois pour l'amour de moi, vas-y du moins avec moi,
+car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible de vivre!
+Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi
+et par moi!»</p>
+
+<p>À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit
+en ces termes: «Il ne te sied nullement, auguste roi, de
+venir avec moi dans les forêts: tu ne dois pas faire un tel
+acte de complaisance à mon égard. Pardonne, ô mon bien-aimé
+père, mais que ta majesté daigne nous lier ensemble
+au devoir: <i>oui</i>, veuille bien, ô toi, qui donnes l'honneur,
+te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je
+te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est
+pas une leçon que j'ose te donner. Ne te laisse donc
+pas éloigner de ton devoir maintenant par amitié pour
+moi!»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie,
+la force, le courage et la justice soient ton domaine éternel!
+dit le roi Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la
+vérité de ma parole; va une route sans danger pour un
+nouvel accroissement de ta renommée et les joies du retour!
+Mais veuille bien demeurer ici toi-même cette nuit
+seule. Quand tu auras partagé avec moi <i>quelques</i> mets
+délicieux et <i>savouré le plaisir de</i> mes richesses; quand
+tu auras consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur,
+<i>eh bien</i>! tu partiras.»</p>
+
+<p>Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit
+les mains et répondit au sage monarque agité par le chagrin:
+«J'ai chassé de ma présence le plaisir, je ne puis
+donc le rappeler. Demain, qui me donnerait ces mets délicieux,
+dont ta royale table m'aurait offert le régal aujourd'hui?
+Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que
+m'abstenir jusqu'à demain.</p>
+
+<p>«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne,
+avec ses royaumes et ses villes! moi, sauvant
+l'honneur de ta majesté, j'irai dans les forêts cultiver la
+pénitence. Que cette terre, à laquelle je renonce, Bharata
+la gouverne heureusement, dans ses frontières paisibles,
+avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses forêts! qu'il
+en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince,
+mon cœur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans
+la joie, dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance
+à tes ordres: loin de toi cette douleur, que fait
+naître en ton âme ta séparation d'avec moi!»</p>
+
+<p>Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse,
+manda son ministre Soumantra et lui donna cet
+ordre, accompagné de longs et brûlants soupirs: «Que
+l'on prépare en diligence, pour servir de cortége au digne
+enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée en
+quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses.
+Quelque richesse qui m'appartienne, quelque
+ressource même qui soit affectée pour ma vie, que tout
+cela marche avec Râma, sans qu'on en laisse rien ici!
+Que Bharata soit donc le roi dans cette ville dépouillée
+de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous ses
+désirs comblés au fond même des bois!»</p>
+
+<p>Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara
+de Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de
+colère et d'indignation, la fureur teignit son regard; et
+consternée, le visage sans couleur, elle jeta ces mots d'une
+voix cassée au vieux monarque: «Si tu ôtes ainsi la
+moelle du royaume que tu m'as donné avec une foi perfide,
+comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu
+seras un roi menteur!»</p>
+
+<p>Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de
+nouveau avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces
+termes: «Femme inhumaine et justement blâmée par
+tous les hommes de bien, pourquoi donc me piquer sans
+cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui porte un fardeau
+si lourd et même insoutenable!»</p>
+
+<p>À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein,
+reprit avec ce langage amer, que lui inspirait son génie
+malfaisant: «Jadis Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment
+Asamandjas même, son fils aîné; abandonne, à
+son exemple, toi, l'aîné de tes Raghouides!»</p>
+
+<p>«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et,
+cela dit, il se met à songer, tout plein de confusion, en
+secouant un peu la tête.</p>
+
+<p>Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom
+de Siddhârtha et qui jouissait de la plus haute estime
+auprès du <i>puissant</i> roi, s'approche de Kêkéyî et lui tient
+ce langage: «Reine, apprends de moi, qui vais t'en raconter
+la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut rejeté par
+Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé d'un
+naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes
+enfants des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû:
+voilà, <i>reine</i>, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition.
+En butte à ses vexations: «Dominateur de la terre,
+choisis, dirent au monarque les citadins irrités, choisis
+entre abandonner Asamandjas seul ou bien nous tous!»</p>
+
+<p>«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À
+ces mots, les citoyens de lui répondre avec colère:
+«Poussé d'un naturel méchant, ton fils prend à la gorge
+nos jeunes enfants et les jette eux-mêmes, tout criant, aux
+flots de la Çarayoû!»</p>
+
+<p>«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi
+Sagara, qui voulait complaire aux habitants de la ville,
+dégrada son fils et le bannit de sa présence. C'est ainsi
+que le magnanime Sagara dut renoncer à un fils sans conduite;
+mais ce monarque-ci, quelle raison a-t-il de chasser
+Râma, un fils plein de vertus?»</p>
+
+<p>Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha,
+d'une voix, que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage:
+«Je renonce à mon trône et même aux plaisirs,
+je vais en personne accompagner Râma; toi, ignoble
+femme, jouis à ton aise et longtemps de cette couronne
+avec <i>ton</i> Bharata!»</p>
+
+<p>Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce,
+et, s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!»
+lui dit cette femme sans pudeur dans l'assemblée des
+hommes.</p>
+
+<p>Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du
+plus fin tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit
+aux mains de Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le
+héros Lakshmana, dépouillant son resplendissant costume,
+s'habilla avec cette écorce vile sous les yeux de son
+père.</p>
+
+<p>À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui
+présentait Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même,
+au lieu de cette robe de soie jaune, dont elle était gracieusement
+parée, la fille du roi Djanaka rougit de confusion,
+et, réfugiée à côté de son époux, cette femme au
+charmant visage les reçut, toute tremblante comme une
+gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.</p>
+
+<p>Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des
+yeux voilés par ses larmes, elle dit à son mari, semblable
+au roi des Gandharvas: «Comment faut-il m'y prendre,
+noble époux, dis! pour attacher autour de moi ces vêtements
+d'écorce?»</p>
+
+<p>À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement.
+La princesse de Mithila prit ensuite la seconde
+et se mit à songer, car la jolie reine était encore inhabile
+à revêtir, comme il fallait, un habit d'anachorète. Quand
+elles virent habillée de cette écorce vile, comme une <i>mendiante</i>
+sans appui, celle qui avait pour appui un tel époux,
+toutes les femmes de pousser simultanément des cris, et
+même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la
+honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier:
+«Honte! oh! la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa
+foi dans le bonheur en fut complètement brisée par la douleur.</p>
+
+<p>Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir
+et dit à son épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches
+dans les voies du péché, la grâce que tu m'as demandée,
+c'est que Râma seul fût exilé, et non le fils de Soumitrâ,
+et non la fille du roi Djanaka.</p>
+
+<p>«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre
+et la conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les
+deux ces vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle
+femme, opprobre de ta famille? Sîtâ ne mérite point,
+Kêkéyî, ces habits tissus avec l'écorce et l'herbe sauvage!»</p>
+
+<p>À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler
+ainsi, Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes,
+impatient de partir aussitôt pour les forêts: «O
+roi, versé dans la science de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma
+mère, cette femme inébranlablement dévouée à toi, livrée
+tout entière à la pénitence, d'un naturel généreux et d'un
+âge avancé, est profondément submergée, par cette inattendue
+séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse.
+L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la
+consoler, <i>ta plus haute</i> considération. Daigne, par amitié
+pour moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes
+yeux, roi puissant, que, défendue par toi, son protecteur
+<i>légal</i>, elle n'ait point à subir de persécutions.»</p>
+
+<p>À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait
+déjà en lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir
+et pleurer avec toutes ses femmes.</p>
+
+<p>«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à
+des pères affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement
+séparé de toi, mon fils, dans mon excessive infortune!
+Les êtres animés ne peuvent donc mourir, ô mon ami,
+avant l'heure fixée par le Destin, puisque la mort ne
+m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!»</p>
+
+<p>À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans
+l'évanouissement.</p>
+
+<p>Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces
+mots à Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur,
+il te faut rester, sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de
+Sîtâ et de Lakshmana, ce héros, qui t'est <i>si</i> dévoué. Il te
+faut en outre apporter la plus grande attention au milieu
+de ces arbres nombreux, dont les forêts sont couvertes.»</p>
+
+<p>Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant
+au milieu des épouses du roi, il tint à sa mère ce
+langage dicté par le devoir, lui, pour qui le devoir n'était
+pas une science ignorée: «Pourquoi me donnes-tu ce
+conseil, mère, à l'égard de Sîtâ?</p>
+
+<p>«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila,
+mon ombre. En effet, il m'est aussi impossible de
+quitter Sîtâ, qu'au sage d'abandonner sa gloire! Quand
+je tiens mes flèches et mon arc en main, d'où peut venir
+un danger pour moi? <i>D'aucun être</i>, pas même de Çatakratou,
+le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne
+sois pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au
+milieu des forêts doit arriver pour moi sous une étoile
+heureuse!»</p>
+
+<p>Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière,
+il se leva et vit les trois cent cinquante épouses du
+roi. Lui, alors même, le devoir en personne, il s'approcha,
+les mains jointes, de ses nobles mères, et, courbant la
+tête avec modestie, leur tint ce langage: «Je vous
+adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention,
+soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous,
+moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement
+pardon.»</p>
+
+<p>Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce
+langage, toutes ces épouses du roi éclatèrent dans une
+grande lamentation, comme de plaintives ardées. En ce
+moment, le palais du roi Daçaratha, qui résonnait auparavant
+des seuls concerts de la flûte, des tambourins et
+des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de
+tous les sons perçants, qui jaillissent du malheur.</p>
+
+<p>Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ,
+qui, voyant son fils prosterné à ses genoux, lui donna sur
+le front un baiser d'amour, le serra étroitement dans ses
+bras et lui tint elle-même ce discours:</p>
+
+<p>«Il est <i>cinq devoirs</i>, bien dignes de votre famille: ce
+sont la défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la
+pénitence et l'abandon héroïque de la vie dans les combats.
+Pense que Râma, c'est Daçaratha; pense que la
+fille du roi Djanaka, c'est moi-même; pense que la
+forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta volonté!»</p>
+
+<p>Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains
+jointes, comme on voit Mâtali s'avancer vers Indra, <i>son
+maître</i>: «Honneur à toi, fils du roi! dit Soumantra au
+digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi qu'attend ce
+grand char attelé.</p>
+
+<p>«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.»</p>
+
+<p>À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de
+son épouse, <i>se prépare à</i> monter dans ce char magnifique
+avec Lakshmana. Il déposa lui-même sur le fond du char
+les différentes espèces d'armes, les deux carquois, les
+deux cuirasses, la bêche et le panier. Cela fait, et sur
+l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le cocher du roi y
+plaça encore une cruche de terre.</p>
+
+<p>Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière
+ces <i>nobles compagnons d'exil</i>. Ensuite, ayant jeté le regard
+d'une âme consternée sur les deux frères assis auprès
+de la <i>belle jeune</i> femme, le troisième avec eux, Soumantra
+de fouetter ses chevaux, sur le commandement,
+que Râma en donna lui-même au cocher.</p>
+
+<p>«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules
+du peuple.</p>
+
+<p>«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils:
+nous désirons voir la face du magnanime
+Râma, ce visage aimable comme la lune.</p>
+
+<p>«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable
+à tout, s'en va pour un lointain voyage: quand le
+reverrons-nous enfin revenu des routes sauvages de la
+forêt? La mère de Râma a donc un cœur de fer; il est
+donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé, quand
+elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des
+forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine
+à la taille menue, qui s'attache aux pas de son
+époux comme l'ombre suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana,
+tu es heureux, <i>car</i> tu satisfais à la vertu, toi, qui
+suis par dévouement ce frère aîné, que tu aimes, sur la
+route, où l'entraîne l'amour de son devoir.»</p>
+
+<p>Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné
+de ses femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur,
+et gémissait à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ,
+il ne put, l'infortuné! soutenir un tel spectacle, enchaîné,
+comme il était, dans les nœuds de son devoir. Quand il
+vit son père et sa mère aller ainsi à pied, courbés sous le
+chagrin, eux, à qui le bonheur seul était dû, il se mit à
+presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne put,
+comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter
+de voir ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la
+douleur.</p>
+
+<p>«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana!
+tourne les yeux vers moi!» C'est en jetant ces
+lamentations, que le roi et la reine couraient après le
+char.</p>
+
+<p>«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!»
+disait au cocher le jeune Raghouide. La position
+de Soumantra était alors celle d'un homme entre la terre
+et le ciel, <i>qui ne sait trop s'il doit monter ou descendre</i>.
+«Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui diras: «Je
+n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur,
+c'est la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra.</p>
+
+<p>Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu
+la pensée du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers
+le vieux monarque et poussa les chevaux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna
+point ses yeux, tant qu'il put encore apercevoir la forme
+<i>vague</i> de ce fils qui marchait vers son exil.</p>
+
+<p>Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé,
+il supprima en quelque sorte dans son esprit la distance
+lointaine jetée entre eux. Tant qu'il fut possible au
+roi de le voir, ses yeux, dont le regard suivait ce fils,
+non moins vertueux que bien-aimé, ses yeux, marchèrent
+<i>comme</i> pas à pas avec lui. Mais, quand le roi, maître du
+globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré
+de chagrin, il tomba sur la terre.</p>
+
+<p>Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî
+vint à gauche, toute pleine de sa tendresse <i>satisfaite</i> pour
+son fils Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite,
+de justice et de modestie, adressant un regard à cette
+Kêkéyî, opiniâtre dans sa mauvaise pensée, lui parla en
+ces termes: «Kêkéyî, ne touche point à mon corps, toi,
+qui marches dans les voies du péché; car je ne veux plus
+que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus en
+toi mon épouse!</p>
+
+<p>«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer
+ainsi le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte
+jamais aux dons funèbres qu'il viendra m'offrir devant
+ma tombe!»</p>
+
+<p>Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même
+à sa douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière,
+à se lever et lui fit reprendre le chemin de son palais.</p>
+
+<p>Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces
+paroles: «Que l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement
+de Kâauçalyâ, mère de <i>mon fils</i> Râma!»</p>
+
+<p>À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes
+mènent le roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à
+peine entré, il monta sur la couche, où la douleur agita
+son âme. Là encore il se lamenta pitoyablement à haute
+voix, désolé, torturé de chagrin et levant ses bras au
+ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu
+m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes
+favorisés, qui te verront, mon fils, revenu des bois, à la
+fin du temps fixé par ton arrêt! mais, <i>hélas</i>! moi, je ne
+te verrai pas!...</p>
+
+<p>«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue
+a suivi Râma, et n'est pas revenue encore à l'instant
+même.»</p>
+
+<p>La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce
+lit, d'où sa pensée ne cessait de suivre <i>son bien-aimé</i>
+Râma: elle entra dans cette couche, <i>près de son époux</i>,
+elle, de qui la douleur avait tourmenté les formes, et,
+poussant de longs soupirs, elle éclata en lamentations
+d'une manière pitoyable.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce
+héros, qui, magnanime et fort comme la vérité, s'avançait
+vers les bois qu'il devait habiter. Quand le monarque
+tout-puissant retourna sur ses pas avec la foule de ses
+amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils continuèrent
+d'accompagner Râma dans sa route.</p>
+
+<p>Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses
+regards et buvant de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour
+de ces fidèles sujets, Râma leur tint ce langage, comme
+si tous ils eussent été ses propres fils: «Faites maintenant
+reposer entièrement sur la tête de Bharata, pour
+l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et
+l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un
+âge où l'on est encore enfant, il est avancé dans la
+science; il est toujours aimable à ses amis, il est plein de
+courage, il est audacieux même, et cependant sa bouche
+n'a pour tous que des mots agréables.»</p>
+
+<p>Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux
+et baignés de larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les
+entraînait derrière lui, enchaînés par ses vertus.</p>
+
+<p>Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une
+halte sur le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la
+rivière et dit ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici
+près d'arriver, mon beau Lakshmana, la première nuit
+de notre habitation au milieu des forêts. Que la félicité
+descende sur toi! Ne veuille pas te désoler! Vois! partout
+les forêts vides pleurent, pour ainsi dire, abandonnées
+par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs noires
+demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où
+nous sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce
+lieu-ci me plaît dans ses différentes espèces de fruits
+sauvages.»</p>
+
+<p>Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé
+dit à Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami,
+sans rien négliger.»</p>
+
+<p>Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où
+le soleil arrivait à son couchant; et, quand il eut donné
+à ses coursiers une abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis
+et tout près d'eux.</p>
+
+<p>Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du
+soir, le noble conducteur, voyant la nuit toute venue;
+prépara de ses mains, aidé par le fils de Soumitrâ, la
+couche même de Râma. Alors, quand celui-ci eut souhaité
+une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha avec son
+épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord
+de la rivière.</p>
+
+<p>Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ,
+qui voit les troupeaux et les génisses troubler ses
+limpides tîrthas, Râma fit halte là cette nuit avec les sujets
+de son père. Mais, s'étant levé au milieu de la nuit et
+les ayant vus tous endormis, il dit à son frère, distingué
+par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces habitants
+de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que
+nous à cœur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres
+aussi tranquillement que sous leurs toits.</p>
+
+<p>«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite
+dans le char et gagnons par cette route le bois des mortifications.
+Ainsi les habitants de la ville fondée par Ikshwâkou
+n'iront pas maintenant plus loin, et ces hommes si
+dévoués à moi ne seront plus réduits à chercher un lit au
+pied des arbres.»</p>
+
+<p>Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là
+devant ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve
+ton avis, héros plein de sagesse; montons sans délai
+sur le char!»</p>
+
+<p>Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siège,
+conducteur du char, et pousse rapidement vers le nord
+tes excellents coursiers! Quand tu auras marché quelque
+temps au pas de course, ramène ton char, le front droit
+au midi, et mets dans les mouvements une telle attention,
+que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du
+notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»</p>
+
+<p>À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter
+son ordre, il <i>alla</i>, revint et présenta son léger véhicule
+au vaillant Râma.</p>
+
+<p>Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux
+compagnons <i>d'exil</i>, et se hâta de traverser la Tamasâ.
+Quand le héros aux longs bras fut arrivé sur l'autre bord
+de cette rivière, dont les tourbillons agitent la surface, il
+suivit le cours de l'eau dans une route belle, heureuse,
+sans obstacle, sans péril et d'un aspect délicieux. Ensuite,
+quand ces habitants de la grande cité, s'étant réveillés à
+la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient le retour
+du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a
+repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite,
+ils s'en revinrent eux-mêmes à la ville.</p>
+
+
+<p>Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée
+aussi la Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce
+fleuve céleste, très-pur, aux ondes froides, non embarrassées
+de vallisnéries, dont les flots nourrissent les marsouins,
+les crocodiles, les dauphins, dont les rives, hantées
+par les éléphants, sont peuplées de cygnes et de
+grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont
+Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints,
+dont les eaux purifient tout ce qu'elles touchent et qui est
+comme l'échelle par où l'on atteint de la terre aux portes
+du ciel.</p>
+
+<p>Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené
+ses regards sur les ondes aux vagues tourbillonnantes,
+dit à Soumantra: «Faisons halte ici aujourd'hui.
+En effet, voici, <i>pour nous abriter</i>, non loin du fleuve, un
+arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et de jeunes
+pousses: demeurons <i>cette nuit</i> ici même, conducteur!»
+«Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui
+aussitôt fait avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi.
+Alors ce digne rejeton d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché
+de cet arbre délicieux, descendit du char avec son
+épouse et son frère. Dans ce moment Soumantra, qui
+avait mis pied à terre lui-même et dételé ses excellents
+coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble Raghouide,
+arrivé déjà au pied de l'arbre.</p>
+
+<p>«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, <i>lui dit-il</i>, un
+prince équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité,
+ce roi des Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs
+bras. À la nouvelle que Râma, le tigre des hommes, était
+venu dans sa contrée, ce monarque est accouru à ta rencontre
+avec ses vieillards, ses ministres et ses parents.»</p>
+
+<p>Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin
+Gouha qui s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se
+hâta de joindre le roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé
+le malheureux exilé: «Que ma ville te soit comme Ayodhyâ!
+Que veux-tu, lui dit Gouha, que je fasse pour
+toi?»</p>
+
+<p>À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit
+ainsi: «Il ne manque rien à l'accueil et aux honneurs que
+nous avons reçus de ta majesté.»</p>
+
+<p>Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque
+venu à pied, quand il eut serré Gouha dans ses
+bras d'une rondeur exquise, Râma lui tint ce langage:</p>
+
+<p>«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle
+qu'en soit la chose; car je ne suis plus dans une condition
+où je puisse recevoir des présents. Sache que je porte le
+vêtement d'écorce et l'habit tissu d'herbes, que les fruits
+sont avec les racines toute ma nourriture et le devoir
+toute ma pensée; que je suis un ascète <i>enfin</i> et que les
+choses des bois sont les seuls objets permis à mes sens.
+J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien
+autre chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.&mdash;Car
+c'est l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père:
+aussi tiendrai-je comme un honneur fait à moi les bons
+soins donnés à ses nobles coursiers.»</p>
+
+<p>Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens:
+«Qu'on se hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de
+l'eau!»</p>
+
+<p>Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la
+prière usitée au coucher du soleil et prit seulement un
+peu d'eau, que Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis,
+quand celui-ci eut lavé les pieds du noble ermite, couché
+sur la terre avec son épouse, il vint à la souche de
+l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.</p>
+
+<p>La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché <i>sur la dure</i>,
+coula doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime
+fils du roi Daçaratha, qui n'avait pas encore senti
+la misère et n'avait goûté de la vie que ses plaisirs.</p>
+
+<p>Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots
+à Lakshmana, qui veillait, sans fermer l'œil un instant,
+sur le sommeil de son frère: «Ami, c'est pour toi que
+fut préparé ce lit commode; délasse bien cette nuit, fils
+de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!</p>
+
+<p>«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais
+toi, as-tu goûté de la vie autre chose que ses douceurs!
+Laisse-moi veiller cette nuit à la garde du <i>généreux</i>
+Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme sur la terre,
+qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela en
+toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la
+vérité!»</p>
+
+<p>«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes
+tous sans crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est
+pas tant le corps que la pensée qui veille ici <i>et dans sa
+tristesse, ne peut céder au sommeil</i>. Comment le sommeil,
+ou les plaisirs, ou même la vie me seraient-ils possibles,
+quand ce grand Daçarathide est ainsi couché par
+terre avec Sîtâ?</p>
+
+<p>«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son
+épouse, celui devant lequel ne pourraient tenir dans une
+bataille tous les Dieux, ligués même avec les Asouras;
+lui, que sa mère obtint à force de pénitences, au prix
+même de plusieurs grands vœux, le seul fils du roi Daçaratha,
+qui porte des signes de bonheur égaux aux signes
+de son père!</p>
+
+<p>«Après le départ de son fils, cet auguste monarque
+ne vivra pas longtemps; et la terre, sans aucun doute, la
+terre elle-même en sera bientôt veuve!</p>
+
+<p>«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc,
+si ce n'est à l'heureux Bharata, <i>à lui, resté seul</i>, d'honorer
+mon vieux père avec toutes les cérémonies funèbres?</p>
+
+<p>«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie
+dans la capitale de mon père aux larges rues bien distribuées,
+aux cours délicieuses, où l'on aime à rester <i>indolemment</i>;
+cette ville, encombrée d'éléphants, de chevaux,
+de chars, toute remplie de promenades et de jardins
+publics, heureuse de toutes les félicités, embellie par les
+plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de fêtes attirent
+le concours et l'affluence des peuples; cette grande
+cité, dont les échos répètent sans cesse les différents
+sons des instruments de musique, dont les rues se resserrent
+entre les files des palais et des belles maisons;
+cette ville, où s'agite confusément un peuple florissant et
+joyeux!</p>
+
+<p>«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous
+entrer nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ
+avec ce héros si pieux observateur de la foi
+donnée!»</p>
+
+<p>Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du
+matin, Râma, le héros illustre à la vaste poitrine, dit au
+brillant Lakshmana, son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici
+le moment où l'astre du jour se lève; la nuit sainte est
+écoulée; entends, mon ami, cet oiseau heureux, le kokila
+chanter sa joie. Déjà même le bruit des éléphants résonne
+dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de traverser la
+Djâhnavî qui se rend à la mer.»</p>
+
+<p>Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut
+connu la pensée de Râma, il appela aussitôt le roi des
+Nishâdas avec le cocher Soumantra, et se tint debout lui-même
+devant son frère. Ensuite, après qu'ils eurent jeté
+les carquois sur leurs épaules, attaché les épées à leurs
+flancs et pris les arcs dans leurs mains, les deux Raghouides,
+accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers
+la Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers
+le noble Râma: «Que dois-je faire? dit le cocher, ses
+mains jointes, à l'auguste jeune homme, bien instruit sur
+le devoir.»</p>
+
+<p>«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire
+maintenant du char: je m'en irai bien à pied dans la
+grande forêt.»</p>
+
+<p>À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le
+prince anachorète, qui désirait passer le Gange au plus
+vite, Râma dit ces mots à Lakshmana: «Monte, tigre
+des hommes, monte dans ce bateau, que voici bien à
+propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans la
+barque <i>ma chère</i> pénitente Sîtâ.»</p>
+
+<p>Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son
+frère, et d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement
+désagréable: il plaça d'abord la princesse de
+Mithila et monta ensuite de lui-même dans l'esquif
+<i>amarré</i>. Après lui s'embarqua son frère aîné, le magnanime
+ermite.</p>
+
+<p>Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha
+et ses ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier,
+dit le Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et
+conduis-nous à l'autre bord!»</p>
+
+<p>À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange
+à ces deux héroïques frères.</p>
+
+<p>Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes
+sortent de la barque, et, d'une âme bien recueillie,
+ils adressent à la Gangâ une humble adoration.
+Alors ce fléau des ennemis, ce héros, de qui l'aspect ne
+montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète, se mit en
+route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son
+épouse.</p>
+
+<p><i>Mais d'abord</i> ce prince judicieux, voué au séjour des
+forêts, tint ce langage au brave Lakshmana, douce joie
+de sa mère: «Marche en avant, fils de Soumitrâ, et que
+Sîtâ vienne après; j'irai, moi, par derrière, afin de protéger
+Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que ma chère Vidéhaine
+connaîtra les maux d'une habitation au milieu des
+bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des
+sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier
+regard vers cette plage, où se tenait encore Soumantra,
+nos deux frères, l'arc en main, de marcher avec Sîtâ
+vers ces grandes forêts. Mais, quand les enfants du roi se
+furent avancés jusqu'au point de n'être plus visibles,
+Gouha et le cocher s'en retournèrent de là, remportant
+avec eux leur amour.</p>
+
+<p>Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt
+immense; et, promenant leur vue çà et là sur différentes
+portions de terre, sur des régions délicieuses, sur des
+lieux qu'ils n'avaient pas encore vus, ils arrivent au pays
+qui était leur but, cette contrée où l'Yamounâ rencontre
+les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il eut suivi longtemps
+un chemin sans péril et contemplé des arbres de
+plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps
+où le soleil commence à baisser un peu: «Vois, fils de
+Soumitrâ, vois, près du saint confluent s'élever cette
+fumée, <i>comme le</i> drapeau d'un feu sacré: nous sommes,
+je pense, dans le voisinage d'un anachorète. Sans doute,
+nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où l'Yamounâ
+mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce
+grand bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que
+de ces deux rivières, dont les vagues s'entrechoquent et
+se brisent. Ce ne peut être que les anachorètes nés dans
+la forêt qui ont fendu ce bois pour le feu du sacrifice;
+et voici différentes espèces d'arbres, comme en en voit
+dans l'ermitage de Bharadwâdja.»</p>
+
+<p>Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de
+temps, l'arc en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue,
+après le coucher de l'astre qui donne le jour, à la sainte
+chaumière de Bharadwâdja.</p>
+
+<p>Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage
+de l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra,
+sans quitter ses armes, effrayant les gazelles et les oiseaux
+endormis. Amené par le désir de voir le solitaire
+à la porte même de son ermitage, le beau Râma s'y arrêta
+avec son épouse et Lakshmana.</p>
+
+<p>L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana,
+se présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les
+voyageurs dans l'intérieur de son ermitage. Râma se
+prosterna, les mains jointes, avec son épouse et son
+frère, aux pieds de l'éminent solitaire, qui, assis devant
+son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses oblations.
+L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux
+même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit
+avec honneur l'arrivée du jeune prince et le félicita.</p>
+
+<p>L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en
+ces termes: «Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha;
+on nous appelle Râma et Lakshmana. Mon épouse,
+que voici, est née dans le Vidéha; c'est la vertueuse fille
+du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux pas de son époux,
+elle est venue avec moi dans cette forêt de la pénitence.</p>
+
+<p>«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de
+Soumitrâ: ferme dans les vœux qu'il a prononcés, <i>comme
+kshatrya</i>, il me suit de soi-même dans ces bois, où
+m'exile mon père. Docile à sa voix, je vais entrer dans la
+grande forêt; je marcherai là, saint anachorète, sur les
+pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y feront
+toute ma nourriture.»</p>
+
+<p>À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux
+comme la vertu elle-même lui présenta l'eau, la
+terre et la corbeille de l'arghya. Puis, quand il eut honoré
+ce fils de roi en lui offrant un siége et l'eau pour laver,
+le solitaire invita son hôte à partager son repas de racines
+et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient la
+nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis,
+quand il eut reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors
+ce langage assorti aux <i>convenances, dont la politesse fait
+un</i> devoir: «<i>Je remercie</i> la bonne fortune, <i>qui</i> t'a conduit,
+Râma, sain et sauf dans mon ermitage: assurément!
+j'ai entendu parler de cet exil sans motif, auquel ton
+père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux, fils de
+Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint
+confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec
+moi, Râma, si le pays te plaît: tout ce que tes yeux
+voient ici appartient en commun aux habitants du bois
+consacré à la pénitence.»</p>
+
+<p>Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de
+l'anachorète: «Ce serait une faveur insigne pour moi,
+brahme vénéré, d'habiter ici avec toi. Mais notre pays,
+ô le plus saint des pénitents, est à la proximité de ces
+lieux; et mes parents viendraient, sans nul doute, m'y visiter.
+Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation ici;
+mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la
+forêt déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans
+trouble, ignoré de mes parents, accompagné seulement
+de Lakshmana et de ma chaste Vidéhaine.»</p>
+
+<p>Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète
+Bharadwâdja réfléchit un instant avec recueillement et lui
+répondit en ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma,
+est une montagne, fréquentée des ours, hantée par les
+singes et dont les échos répètent les cris des golângoulas<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.
+Cette retraite sainte, fortunée, libérale en tous
+plaisirs, habitée par de grands sages et semblable au mont
+Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu peux
+demeurer là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><p><b>Note 15: </b>C'est-à-dire, <i>singes à queue de vache</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta,
+la félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes
+ses pensées lui viennent de la vertu.»</p>
+
+<p>Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter
+diverses histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja,
+et toute la sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle
+fut passée, le noble exilé récita la prière du matin et vint
+respectueusement s'incliner devant le grand saint: «Râma,
+lui dit le solitaire, va d'ici en diligence au mont Tchitrakoûta
+avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces
+lieux en toute assurance.</p>
+
+<p>«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien
+charmante, dont les échos répètent les chants des kokilas,
+des gallinules et des paons, le bruit des gazelles et les
+cris de nombreux éléphants ivres d'amour: puis, une fois
+arrivé dans cet ermitage, <i>occupe-toi d'y</i> poser ton habitation.»</p>
+
+<p>Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja,
+salué par le sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint <i>dans
+son ermitage</i>. Quand l'anachorète fut parti, Râma dit
+à Lakshmana: «L'intérêt, que l'ermite prend à moi, fils
+de Soumitrâ, <i>est comme une eau limpide, qui</i> lave mes
+souillures.» Ainsi causant et marchant derrière Sîtâ, les
+deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords de
+la Kâlindi<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><p><b>Note 16: </b>Un des noms donnés à l'Yamounâ.</p></blockquote>
+
+<p>Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des
+bambous nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors
+Sîtâ dans ses bras et porte doucement sur le radeau cette
+chère enfant, tremblante comme une liane. Elle une fois
+placée, Râma et son frère montent dans la frêle embarcation.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ,
+cette rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux
+guirlandes de vagues, aux bords inaccessibles par la masse
+épaisse des arbres enfants de ses rivages.</p>
+
+<p>Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien
+résolus d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins
+de vigueur et d'agilité, en hommes de qui les vues sont
+arrêtées.</p>
+
+<p>Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois
+du Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage
+à Sîtâ: «Sîtâ, ma <i>belle</i> aux grands yeux, vois-tu,
+à la fin de la saison froide, ces kinçoukas déjà fleuris et
+comme en feu, près du fleuve, dont ils ceignent le front
+d'une guirlande? Vois encore, le long de la Mandâkinî,
+cette forêt de karnikâras, tout illuminée de ses fleurs
+splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces
+bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers
+et tous ces autres, dont les branches pendent sous
+le poids des fruits. Il nous est possible, femme à la taille
+svelte, il nous est possible de vivre ici avec des fruits:
+oh! bonheur! nous voici donc arrivés à ce mont Tchitrakoûta,
+semblable au paradis!</p>
+
+<p>«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de
+la Mandâkinî, la nature, au pied de chaque arbre, nous
+a jonché des lits brodés avec une multitude de fleurs!»</p>
+
+<p>Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du
+fleuve Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta,
+ombragé par une variété infinie d'arbres en fleurs. À son
+pied solitaire, environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les
+deux héroïques frères, se construisent un ermitage.</p>
+
+<p>Ils vont chercher au milieu du <i>bois suave comme un</i>
+jardin et rapportent de fortes branches, cassées par les
+éléphants. <i>Fichées dans la terre et</i> rattachées l'une à
+l'autre avec des lianes épandues, <i>qui remplissent tous
+les intervalles</i>, elles se forment bientôt sous leurs mains
+en deux huttes séparées. Ils couvrent le toit avec les
+feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite nettoie
+les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille
+charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant
+son ermitage édifié, Râma dit à Lakshmana:</p>
+
+<p>«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la
+cuire, sans tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage
+avec ce banquet sacré.»</p>
+
+<p>À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer
+une gazelle noire, la rapporta du bois, alluma du feu et
+fit cuire son gibier parfaitement.</p>
+
+<p>Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son
+frère, et tous deux se mirent à manger sur un plat net et
+pur, qu'ils se firent avec des feuilles <i>verdoyantes</i> le
+reste des choses offertes en sacrifice. Sîtâ avait elle-même
+servi les mets devant son époux et son beau-frère;
+puis, s'étant retirée seule à part, elle revint enlever ce
+qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta délicieusement
+avec Lakshmana les charmes de l'habitation,
+qu'il était venu demander à cette montagne sourcilleuse,
+embellie par les guirlandes et les bouquets de fleurs les
+plus variées, au milieu desquelles gazouillait un nombre
+infini d'oiseaux de toutes les espèces.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser
+de nombreux pays, et des fleuves, et des lacs, et
+des villages et des cités; il arriva enfin avec sa tristesse,
+après la chute du jour, aux portes d'Ayodhyâ, pleine
+d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors éteint parmi
+ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle
+semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants
+de courir à <i>l'envi</i> par centaines de mille derrière son
+véhicule <i>poudreux</i>, en lui jetant cette question: «Où est
+Râma?»</p>
+
+<p>«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié
+sur les bords du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve,
+je suis revenu à la ville.»</p>
+
+<p>À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les
+yeux baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant
+à gémir: «Nous sommes frappés à mort!» disaient-ils.
+Alors Soumantra entendit courir autour de lui
+ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il faut qu'il
+n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après qu'il
+a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,
+joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble
+des hommes, comment pourrions-nous, sans avoir dépouillé
+toute pitié, goûter encore le plaisir dans ces
+grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes parts! Où
+sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle
+chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?»
+Ainsi pensaient <i>les foules de</i> ce peuple autour de
+Soumantra, qui évitait de blesser personne <i>avec son
+char</i>. Il entendait aussi les voix des femmes, qui, accourues
+à leurs fenêtres, disaient: «Comment, ce malheureux!
+il est revenu, après avoir quitté Râma!»</p>
+
+<p>Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa
+route ces paroles et d'autres mots semblables, quand il
+arriva au palais, où le roi Daçaratha fixait sa résidence.
+Descendu promptement de son char, il entra dans l'habitation
+royale aux sept enceintes, mais dépouillée maintenant
+de son auguste splendeur et toute pleine d'une cour
+noyée dans la douleur.</p>
+
+<p>Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à
+Soumantra, qui s'avançait les mains jointes, et fit ces
+questions au cocher tout couvert encore de la poussière
+du char: «Où est allé Râma? dis-moi, Soumantra! où
+va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne enfant de
+Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une
+extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de
+n'avoir que le sol même pour unique siège? Ou comment
+dormira-t-il à <i>ciel nu</i> dans un bois, ce fils du maître de
+la terre? Qu'est-ce que dit Râma à la vive splendeur?
+Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me fait dire
+Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux?
+Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma,
+sans rien omettre et de la manière que tout s'est passé,
+depuis qu'il est parti de ces lieux pour habiter les forêts.»</p>
+
+<p>Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla
+donc au roi, mais d'une voix craintive et balbutiante. Il
+raconta les événements depuis son départ de la ville jusqu'à
+son retour:</p>
+
+<p>«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux
+en djatâ et que, revêtus d'un habit fait simplement
+d'écorce, ils eurent traversé le Gange, ils marchèrent, la
+face tournée vers le confluent. Ensuite, ô mon roi, à
+l'instant où je m'en retournai, voici que mes coursiers,
+émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes et suivant
+Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.</p>
+
+<p>«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les
+paumes de mes deux mains jointes et creusées en patère,
+je suis revenu ici, prince, malgré moi, dans la crainte
+d'offenser ta majesté.</p>
+
+<p>«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on
+voit les arbres mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets
+de fleurs et les pousses nouvelles, se faner, languissants
+d'affliction pour l'infortune de Râma.&mdash;Les
+fleuves semblaient eux-mêmes pleurer avec des eaux
+tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus, dépouillés
+de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs
+toutes fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles,
+fixant les yeux sur un seul point et plongés dans leurs
+sombres pensées, oubliaient d'errer çà et là <i>sous les ombrages</i>;
+toute la forêt, comme en deuil par les chagrins
+du magnanime, était sans gazouillement.</p>
+
+<p>«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants
+de la cité, parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un
+être, ô mon roi, qui ne s'afflige pour ton fils!</p>
+
+<p>«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni
+sacrifices, cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant
+et qui n'a plus d'autre son que des sanglots ou des gémissements;
+ta cité, avec ses hommes tristes, malades,
+consternés, avec les arbres fanés de ses jardins, elle est
+sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres
+encore de Soumantra, le monarque, saisi par une
+subite défaillance de son esprit, tomba de son trône
+une seconde fois, semblable à un corps d'où s'est retiré
+le souffle de la vie.&mdash;Mais, tandis que le prince gémissait
+ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau,
+il gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de
+Râma se plaignait sur un ton plus déplorable encore,
+tout affaissée sous un poids beaucoup plus lourd de
+chagrin et d'excessive douleur.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti
+avec Lakshmana pour les forêts, Daçaratha, ce roi si
+fortuné naguère, tomba dans une grande infortune. Depuis
+l'exil de ses deux fils, ce monarque semblable à
+Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité enveloppe
+le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une
+éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce
+monarque fameux, étant réveillé au milieu de la nuit,
+se rappela une grande faute, qu'il avait commise au
+temps passé.</p>
+
+<p>À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ
+en ces termes: «Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute
+mon discours avec attention. Quand un homme a fait une
+action ou bonne ou mauvaise, noble dame, il ne peut
+éviter d'en manger le fruit, que lui apporte la succession
+du temps.&mdash;Quiconque, dans les commencements des
+choses, n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté,
+pour éviter le mal et faire le bien, est appelé un enfant
+par les sages.</p>
+
+<p>«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent
+jeune homme, fier de mon habileté à toucher un but et
+vanté pour mon adresse à percer d'un trait la bête que
+je voyais de l'oreille seulement, il m'est arrivé de commettre
+une faute. C'est pourquoi mon action coupable a
+mûri ce fruit de malheur, <i>que je recueille aujourd'hui</i>,
+comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être
+animé qui en a bu la substance. <i>Mais</i> cette mauvaise
+action des jours passés, je l'ai commise par ignorance,
+de même qu'à son insu tel homme boirait un poison.</p>
+
+<p>«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais
+encore moi-même que l'héritier présomptif de la couronne:
+en ce temps, la saison des pluies arrivée répandait
+la joie dans mon âme.</p>
+
+<p>«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre
+et ravi au sol tous les sucs humides, las de parcourir les
+régions du nord, était passé dans l'hémisphère hanté par
+les Mânes. On voyait des nuages délicieux couvrir tous les
+points du ciel, et les grues, les cygnes, les paons s'ébattre
+en des mouvements de joie. Cette arrivée des
+nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs
+flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées
+trop étroites. La terre, égayée par cette riche ondée,
+conçue au sein des nuées, brillait sous sa verte parure de
+gazons nouveaux, où se jouaient le paon et le coucou
+radié.</p>
+
+<p>«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans
+sa carrière, j'attachai, dame bien faite, deux carquois
+sur mes épaules, et, mon arc à la main, je m'en allai vers
+la rivière Çarayoû. J'arrivai de cette manière sur les rives
+désertes de cette belle rivière, où m'attirait le désir de
+tirer sur une bête, <i>sans la voir</i>, à son bruit seul, grâces
+à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me
+tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé
+en main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait,
+pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts.
+Là, dirigeant une flèche du côté que j'avais entendu sortir
+le bruit, il m'arrivait de tuer soit un buffle sauvage,
+soit un éléphant ou tel autre animal venu au bord des
+eaux.</p>
+
+<p>«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent
+distinguer entre les objets sensibles, j'entendis le son
+d'une cruche qui se remplissait d'eau, bruit tout semblable
+même au barit que murmure un éléphant. Moi aussitôt
+d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée,
+et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par
+le Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.</p>
+
+<p>«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but,
+j'entendis une voix jetée par un homme qui s'écria sur un
+ton lamentable: «Ah! je suis mort! Comment se peut-il
+qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma
+sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son
+dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant
+la nuit dans le fleuve solitaire: qui est cet homme,
+dont le bras m'a blessé d'une flèche! À qui donc ai-je
+fait ici une offense? Cette flèche va pénétrer, à travers
+le cœur expiré de son fils, dans le sein même d'un anachorète
+vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments sauvages
+au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma
+vie, je la déplore avec moins d'amertume que je ne
+plains le sort de mon père et de ma mère, ces deux vieillards
+aveugles. Ce couple d'aveugles, chargé d'ans et
+nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après mon
+trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme
+au cœur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les
+trois, eux et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions
+<i>innocemment</i> ici de racines, de fruits et d'herbes?»</p>
+
+<p>«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée
+et tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute,
+je laissai échapper les armes que je tenais à la main. Je
+me précipitai vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé
+au cœur, un jeune infortuné, portant la peau d'antilope et
+le djatâ des anachorètes. Lui, profondément blessé dans
+une articulation, il fixa les yeux sur moi, <i>non moins</i> infortuné,
+et me dit ces mots, reine, comme s'il eût voulu
+me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle
+offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, <i>solitaire</i>,
+habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une
+flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon
+père? Ces vieux auteurs de mes jours, sans appui dans la
+forêt déserte, ils attendent maintenant, ces deux pauvres
+aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué par
+ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois,
+mon père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant
+jamais reçu aucune offense de nous! Sans doute que ni la
+pénitence, ni la science sainte ne produisent, je pense,
+aucun fruit sur la terre, puisque mon père ne sait pas,
+homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et même,
+quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance
+où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre,
+qui ne peut sauver à <i>ses côtés</i> un autre arbre que
+sape la hache <i>du bûcheron</i>. Va promptement, fils de Raghou,
+va trouver mon père et raconte-lui cet événement
+fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme
+le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu vois, mène
+à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et fléchis-le,
+de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te
+maudire! Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce
+trait au contact brûlant comme le feu de la foudre, ce
+trait, lancé par toi dans mon cœur, ferme la voie à ma
+respiration. Arrache-moi ce dard! Que la mort ne vienne
+pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je ne
+suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire
+le meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il
+est vrai, un brahme qui habite ces bois, m'a engendré,
+mais dans le sein d'une çoudrâ.»</p>
+
+<p>«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que
+j'avais percé d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent
+qui se lamentait de cette manière, gisant ainsi dans
+la Çarayoû, le corps mouillé de ses ondes, poussant de
+longs soupirs et déchiré par l'atteinte mortelle de ma flèche,
+je tombai dans un extrême abattement.&mdash;Ensuite,
+hors de moi, je retirai à contre-cœur, mais avec un soin
+égal à mon désir extrême de lui conserver la vie, cette
+flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant.
+Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils
+de l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un
+souffle, qui s'échappait en <i>douloureux</i> sanglots, se convulsa
+un instant, roula hideusement ses yeux et rendit
+son dernier soupir.</p>
+
+<p>«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant
+crouler d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je
+restai l'âme entièrement consternée, car on ne pouvait
+douter que je ne fusse tombé dans une calamité sans rivage.</p>
+
+<p>«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante
+et semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche
+et me dirigeai vers l'ermitage de son père. Là, je vis
+ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant
+personne qui les servit et pareils à deux oiseaux, les ailes
+coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés
+s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés dans
+leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en
+eux sa présence! <i>Tel</i> je vis ce couple inquiet de pénitents
+se tenir dans son ermitage, quand je m'approchai
+d'eux, l'âme bourrelée du crime si grand que j'avais commis
+par ignorance.</p>
+
+<p>«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas,
+l'anachorète m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc
+tardé si longtemps, mon fils? Apporte-moi l'eau promptement!
+Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es bien attardé à jouer
+dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon fils, nous
+étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou
+même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne
+sois plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu
+ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux marcher; tu es
+l'œil de moi, qui ne peux voir; c'est en toi que repose
+toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu pas?»</p>
+
+<p>«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard,
+à qui le désir de voir son fils inspirait des paroles si
+touchantes, je lui dis, agité par la crainte, les mains jointes,
+la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix
+que la terreur faisait balbutier, mais dont ma fermeté
+cherchait à soutenir la force: «Je suis un kshatrya, on
+m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens
+chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable,
+en horreur à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint
+anachorète, mon arc à la main, sur les rives de la Çarayoû,
+épier les bêtes fauves, que la soif conduirait à ses
+eaux, où mon plaisir était de les atteindre sans les voir.
+Dans ce temps, le son d'une cruche qui s'emplissait vint
+frapper mon oreille: <i>je dirigeai une flèche sur ce bruit</i>
+et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux
+pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le cœur,
+je courus tout tremblant au lieu <i>d'où ils parlaient</i>, et je
+vis un jeune pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un
+éléphant vis-à-vis de moi, saint anachorète, et mon
+adresse à percer une bête, <i>sans la voir</i>, à son bruit
+seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux cette flèche de
+fer, dont, <i>hélas</i>! fut blessé ton fils. Après que j'eus retiré
+ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla au
+ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort
+de vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète,
+que j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi
+moi-même sous les conséquences de ma faute, je mérite
+que tu déchaînes contre moi ta colère.»</p>
+
+<p>«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme
+pétrifié; mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré
+la respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant
+lui mes deux mains humblement réunies: «Si, devenu
+coupable d'une mauvaise action, tu ne me l'avais
+pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple
+même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par
+le feu d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance
+sa qualité, tu avais commis un homicide sur un solitaire
+des bois, ce crime eût bientôt précipité Brahma de
+son trône, où cependant, il est fermement assis. Dans ta
+famille, ô le plus vil des hommes, le paradis fermerait ses
+portes à sept de tes descendants et sept de tes ancêtres,
+si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais.
+Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour
+cela que tu n'as point cessé d'être: en effet, <i>dans l'autre
+cas</i>, la race entière des Raghouides n'existerait déjà
+plus; tant il s'en faudrait que tu vécusses toi-même!</p>
+
+<p>«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche
+a tué cet enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui
+servait à guider ma cécité! J'aspire à toucher mon enfant
+jeté mort sur la terre, si toutefois je vis encore au moment
+de toucher mon fils pour la dernière fois! Je veux toucher
+maintenant avec mon épouse le corps de mon fils baigné
+de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars, ce corps,
+dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»</p>
+
+<p>«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément
+affligés, à ce lieu <i>funèbre</i>, où je fis toucher à l'anachorète,
+comme à son épouse, le corps gisant de leur
+fils. Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à
+peine ont-ils porté la main sur lui que, poussant l'un et
+l'autre un cri de douleur, ils se laissent tomber sur leur
+fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa langue
+ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la
+manière la plus touchante, comme une tendre vache à
+qui l'on vient d'arracher son jeune veau:</p>
+
+<p>«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère
+que la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où
+tu pars, auguste enfant, pour un si long voyage? Donne
+à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras après que
+tu m'auras embrassée: est-ce que tu es fâché contre moi,
+ami, que tu ne me parles pas?»</p>
+
+<p>«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa
+douleur, tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce
+triste langage, en touchant çà et là ses membres glacés:</p>
+
+<p>«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec
+ta mère? lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami,
+nos cous réunis dans tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je
+la douce voix me faire une lecture des Védas,
+la nuit prochaine, avec un désir <i>égal au tien</i>, mon fils,
+d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui, mon
+fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous
+deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par
+la faim? Et cette pénitente, aveugle, courbée sons le faix
+des années, la mère, mon fils, comment la nourrirai-je,
+moi, de qui toute la force s'est écoulée et qui d'ailleurs
+suis aveugle comme elle? car je suis seul maintenant. Ne
+veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain,
+tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps
+le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés
+sans appui, le souffle de notre vie dans la mort:
+<i>oui</i>, la sentence, auguste enfant, est déjà prononcée. Entré
+chez le fils du soleil<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, je mendierai, infortuné père,
+je mendierai moi-même, et portant mes pas vers lui:
+«Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais
+l'aumône à mon fils!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><p><b>Note 17: </b>Vivaswat, le soleil, père d'Yama.</p></blockquote>
+
+<p>«Qui, après la prière du soir et du matin récitée,
+après le bain, après l'oblation versée dans le feu; qui,
+prenant mes pieds dans ses mains, les touchera tout à
+l'entour afin de m'y procurer une sensation agréable?
+Parviens au monde des héros, qui ne retournent pas
+<i>dans le cercle des transmigrations</i>, comme il est vrai,
+mon fils, que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un
+homme qui fait le mal! Obtiens les mondes éternels des
+saints pénitents, des sacrificateurs, des brahmes, qui ont
+rempli dignement l'office de gourou, des héros enfin, qui
+ne renaissent pas dans un autre monde!</p>
+
+<p>«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui
+ont lu entièrement le Véda et les Védângas; mondes où
+sont allés ces rois saints Yayâti, Nahousha et les autres!
+Entre dans ces mondes ouverts aux chefs de maison qui
+ne cherchent point la volupté hors des bras de leur
+épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes généreuses,
+qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des aliments
+et donnent même de la terre <i>aux deux fois nés</i>!
+Va, mon fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes
+éternels où vont ceux qui assurent la sécurité des peuples,
+ceux de qui la parole est la voix de la vérité! Les âmes,
+qui ont obtenu de naître dans une race comme est la
+tienne ne vont jamais dans une condition inférieure:
+tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent
+des ruisseaux de miel.»</p>
+
+<p>«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé
+ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une
+âme consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de
+son fils. Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur
+un magnifique char aérien, le fils du saint ermite apparut
+et tint ce langage à ses vieux parents:</p>
+
+<p>«En récompense du service dévoué que j'ai rempli
+autour de vos saintes personnes, j'ai obtenu une condition
+pure, <i>sans mélange</i> et du plus haut degré: bientôt
+vos révérences obtiendront elles-mêmes ce désiré séjour.
+Vous n'avez point à pleurer mon sort; ce roi n'est pas
+coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un trait lancé par
+son arc m'enverrait à la mort.»</p>
+
+<p>«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps
+divin, lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste
+d'une beauté suprême, le fils du rishi monta au ciel.
+Mais, tandis que je me tenais joignant les mains devant
+l'anachorète, qui venait d'accomplir, assisté de son épouse,
+la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils, le saint
+pénitent me jeta ce discours:</p>
+
+<p>«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et
+présomptueux, dans la race des Ikshwâkides, ces rois
+saints, magnanimes et de qui la gloire est célèbre <i>en tous
+lieux</i>? Il n'existait pas d'inimitié entre nous deux, ni au
+sujet d'une femme, ni à cause d'un champ: pourquoi,
+les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une
+même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu
+n'as tué mon fils qu'à ton insu et par un coup de malheur,
+je ne te maudis pas: mais écoute-moi bien!</p>
+
+<p>«De même que j'abandonnerai forcément l'existence,
+ne pouvant supporter la douleur que m'inspire cette
+mort de mon fils; de même, à la fin de ta carrière, tu
+quitteras la vie, appelant ton fils de tes vains désirs!</p>
+
+<p>«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville,
+et, peu de temps après, le rishi même expira, consumé
+par la violence de son affliction paternelle. Sans doute, la
+malédiction du brahme s'accomplit maintenant pour moi:
+en effet, la douleur de mes regrets <i>inconsolables</i> pour
+mon fils précipite à sa fin le souffle de ma vie.</p>
+
+<p>«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même
+vient de s'éteindre: ce sont là, noble dame, les
+messagers de la mort, qui hâte mon départ de cette vie.
+Si Râma venait me toucher, ou si j'entendais seulement
+sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à toute la vie,
+comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie.
+Le chagrin que son absence de mes regards fit naître
+dans mon âme brise les éléments de ma vie, comme la
+grande furie des vagues rompt les arbres qui croissent
+sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux qui, le temps
+de son exil au milieu des forêts accompli, verront de leurs
+yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra
+vient du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de
+vrais Dieux, ceux qui verront sa face resplendissante
+comme la lune en son plein, quand, à son retour des bois,
+il fera son entrée dans la grande cité!</p>
+
+<p>«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage
+de Râma, semblable à la reine des étoiles, ce visage pur,
+beau, gracieux, aux dents charmantes, aux yeux comme
+les pétales du lotus! Heureux les hommes qui verront la
+face <i>auguste</i> de mon fils, dont la douce haleine est égale
+au parfum du lotus quand il s'épanouit dans l'automne!»</p>
+
+<p>Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la
+pensée du monarque, étendu sur les tapis de sa couche,
+l'astre de sa vie s'inclina peu à peu vers son couchant,
+comme on voit la lune baisser, à la fin de la nuit, vers
+l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon fils!» et tandis
+qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi des
+hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter,
+souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin
+causé par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné
+monarque, étendu sur sa couche, se répandait en
+ces regrets sur l'exil de Râma, il exhala sa douce vie à
+l'heure où la nuit arrivait au milieu de sa carrière.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand elle vit le monarque tombé dans le silence,
+après qu'il se fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se
+dit: «Il dort!» et ne voulut pas le réveiller. Sans rien
+dire à son époux, elle, de qui la fatigue du chagrin avait
+rendu la voix paresseuse, elle s'endormit de nouveau sur
+la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de son
+fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée
+l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, <i>réveilleurs</i>
+officiels du roi, se répandirent autour <i>de sa chambre</i>.</p>
+
+<p>Aussitôt, dans le gynœcée, à ces voix des chantres, des
+panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent
+précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du
+monarque, et ses femmes, et la foule de leurs eunuques,
+et ceux à qui leurs offices respectifs imposent la fonction
+de se tenir, suivant leurs dignités, près de la personne
+du roi. En même temps, les baigneurs, tenant des urnes
+d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur,
+s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des
+hommes versés dans leur ministère apportent aussi et les
+choses qu'il faut toucher pour attirer le bonheur, et quelque
+antidote efficace que pourrait exiger telle ou telle
+circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant donc approchés
+du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent
+toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de
+voir le soleil monter sur l'horizon <i>avant qu'il n'eût ouvert
+les yeux à sa lumière</i>.</p>
+
+<p>Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le
+tirer du sommeil, le monarque endormi ne se fut pas
+réveillé jusqu'après le lever du soleil, ses épouses tombèrent
+dans une profonde inquiétude.&mdash;Saisies de crainte,
+incertaines sur la vie du roi, elles s'émurent, comme la
+pointe des herbes sur les bords d'un fleuve. Ensuite,
+quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa
+peur n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles
+avaient douté, se changea pour elles en certitude. Consternées
+et toutes tremblantes à la vue du roi mort, elles
+tombèrent alors en criant: «Hélas, seigneur! tu n'es
+plus!»</p>
+
+<p>À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ
+endormies se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas!
+dirent-elles; hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à
+peine jetés, elles se lèvent du lit en toute hâte, et, saisies
+d'une terreur soudaine, elles s'approchent du monarque.</p>
+
+<p>Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux,
+qui, tout abandonné par la vie, semblait encore jouir du
+sommeil, leur immense douleur s'exhala en de longs cris.
+Émues par ce bruit plaintif, de tous côtés les femmes du
+gynœcée se remirent de groupe en groupe à crier au
+même instant, comme des bandes de pygargues effrayées.
+Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses
+affligées du gynœcée, remplit entièrement la cité et la
+réveilla de toutes parts.</p>
+
+<p>Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs
+gémissements et rempli d'hommes empressés confusément,
+le palais du monarque, tombé sous l'empire de
+la mort, n'offrit plus, à l'aspect des sièges et des lits renversés,
+à l'ouïe des pleurs entremêlés de cris lamentables,
+que les images du malheur envoyé, <i>comme une flèche</i>,
+dans cette royale maison.</p>
+
+<p>Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu
+conseil avec les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna
+ce qu'exigeait la circonstance. Puis, quand il eut
+fait introduire le corps du roi de Koçala dans une drôni<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>,
+que le sésame avait rempli de son huile, il agita cette
+question de concert avec les ministres: «Comment fera-t-on
+venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous
+deux sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul
+maternel?» En effet, les ministres ne peuvent vaquer
+aux funérailles du monarque en l'absence de ses fils, et,
+pour obéir à cette loi, ils gardent le corps inanimé du
+souverain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><p><b>Note 18: </b>Bassin ou vaisseau de forme ovale.</p></blockquote>
+
+<p>Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent
+la prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka,
+Siddhârtha, Djayanta, et dit à ces trois messagers:</p>
+
+<p>«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville,
+où s'élève le palais du roi <i>des Kékéyains</i>; et là, dépouillant
+vos airs affligés, il vous faut parler à Bharata <i>comme</i>
+d'après un ordre même de son père. «Ton père, <i>lui direz-vous</i>,
+et tous les ministres s'enquièrent si tu vas bien et
+t'envoient ces paroles: «Hâte-toi de venir promptement;
+quelque chose d'une extrême importance réclame ici tes
+soins.» Arrivés là, gardez-vous bien de lui apprendre
+en aucune manière, fussiez-vous interrogés même là-dessus,
+que Râma est parti en exil et que son père est
+allé au ciel.»</p>
+
+<p>Il dit; et, ces instructions données, les messagers,
+congédiés par Vaçishtha se mettent en route, d'une âme
+pleine d'élan, avec une vitesse soutenue par la vigueur.</p>
+
+<p>Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le
+plus éminent des hommes qui possèdent un char, dit,
+l'âme contristée à l'aspect de la cité en deuil, ces paroles
+au conducteur de son char: «Cocher, la ville d'Ayodhyâ
+ne se montre point à mes regards avec des mouvements
+très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa
+splendeur est comme effacée.</p>
+
+<p>«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres
+symboles: d'où vient, conducteur de mon char, d'où
+vient ce tremblement qui agite maintenant tout mon
+corps?»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux
+fatigués, entra dans cette ville délicieuse, au milieu des
+hommages que rendaient à sa personne les gardes et les
+concierges des portes.</p>
+
+<p>Quand il vit, <i>dans son intérieur</i>, cette noble ville,
+souillée dans ses portes et ses ventaux brunis de poussière;
+cette ville, pleine d'un peuple désolé, et néanmoins
+déserte dans ses grandes rues, ses édifices, ses carrefours
+solitaires, il fut encore plus accablé de chagrin. Sous
+l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme et qui
+n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette
+royale cité, le jeune magnanime entra dans le palais de
+son père, la tête courbée sous le poids de son <i>triste</i> pressentiment.</p>
+
+<p>Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux
+yeux et semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne
+vit pas son père. Et, comme il n'avait point aperçu là
+son père dans cette maison du roi, Bharata de sortir
+aussitôt pour aller dans l'habitation de sa mère. À peine
+eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança précipitamment
+de son siège, les yeux épanouis par la joie. Entré
+d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant
+Bharata, courbant la tête, prit ses pieds <i>avec
+respect</i>. Elle, à son tour, de baiser Bharata sur la tête,
+de serrer son fils étroitement dans ses bras, et, le faisant
+asseoir à son côté, de lui adresser les questions suivantes:</p>
+
+<p>«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir
+jusqu'ici de la ville où règne ton grand-père? As-tu fait
+un heureux voyage? Es-tu même venu sans fatigue? Ton
+aïeul est-il bien portant, ainsi que <i>mon frère</i> Youdhadjit,
+ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la famille de ton
+aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces questions
+de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme,
+conta rapidement à sa mère toute la suite de son voyage
+et de son retour.</p>
+
+<p>«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de
+Girivradja; le père de ma bonne mère se porte bien avec
+mon oncle Youdhadjit. Mou aïeul m'a donné de grandes
+richesses, magnifique présent de son amitié; mais la fatigue
+de mes équipages m'a forcé de laisser tout dans ma
+route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé
+par les messagers envoyés du roi, <i>mon père</i>! Mais
+daigne maintenant répondre aux demandes que je désire
+t'adresser.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette
+ville couverte de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple
+abattu, sans travail, sans gaieté, dépouillé entièrement
+de ses parures et muet partout de ce murmure qui accompagne
+la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue
+royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul
+mot? Pourquoi n'ai-je pas vu mon père dans son palais?
+Est-ce que Sa Majesté serait allée dans l'habitation de
+Kâauçalyâ, ma bonne mère?»</p>
+
+<p>À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir,
+avec ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée
+tempérait l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins
+à cause de son fils, le grand monarque, ton père,
+t'a légué son royaume et s'en est allé dans le ciel, que
+lui ont mérité ses bonnes œuvres.»</p>
+
+<p>À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de
+syllabes horribles, que Bharata soudain tomba sur la
+terre, comme un arbre sapé au tronc.</p>
+
+<p>«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te
+désoler: car les hommes de ta condition, qui ont médité
+sur les causes et sur les effets du chagrin, ne s'abandonnent
+point <i>ainsi</i> aux gémissements. Ton père est descendu
+dans la tombe, après qu'il eut gouverné la terre
+avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses
+et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi
+Daçaratha, <i>ton père</i>, attaché d'un lien ferme au devoir et
+à la vérité, s'en est allé dans une région plus heureuse;
+tu n'as donc pas, mon fils, à déplorer sa fortune.»</p>
+
+<p>Elle dit: à ces mots déchirants de Kêkéyî, Bharata,
+dans une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles
+à sa mère: «Peut-être, <i>me disais-je</i>, le roi va-t-il
+sacrer <i>le vaillant</i> Râma: peut-être va-t-il célébrer un
+sacrifice:» telles étaient les espérances dont se berçait
+mon esprit et qui me faisaient accourir en toute hâte.</p>
+
+<p>«&mdash;Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant
+que je fusse arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana,
+qui avez pu environner mon père de vos tendres soins!</p>
+
+<p>«&mdash;Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour
+mon bien le plus excellent des sages, Daçaratha, mon
+père?»</p>
+
+<p>Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata:
+«Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement;
+et, ce récit fait, prends garde, ô toi qui
+donnes l'honneur, de t'abandonner au désespoir. Écoute
+de quelle manière, ayant quitté la vie, ton père, la justice
+elle-même incarnée, s'en est allé dans le ciel: je vais te
+raconter en même temps ce que ton père a dit: «Ah! mon
+fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon fils!» et,
+quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est alors
+que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au
+ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut
+la dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir
+mon fils Râma de retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana,
+une fois expiré le temps convenu!»</p>
+
+<p>À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune
+déchirait comme un poison mortel, interrogea de
+nouveau sa mère: «Où Râma demeure-t-il maintenant?
+s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et pourquoi s'est-il
+retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine et Lakshmana
+ont-ils suivi Râma dans les forêts?»</p>
+
+<p>À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus
+horrible encore, bas, odieux même, tout en croyant ne
+dire à son fils qu'une chose agréable: «Couvert d'un
+valkala pour vêtement, accompagné de sa Vidéhaine, et
+suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans les bois sur
+l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire
+exiler ce frère, <i>ton rival</i>, au sein des forêts. «Quand
+ton père l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à
+cause de son fils, quitta ce monde pour le ciel.»</p>
+
+<p>À ces mots, Bharata, soupçonnant <i>malgré lui</i> un
+crime dans une telle mère, Bharata, qui aspirait de tous
+ses désirs à la pureté de sa famille, se mit à l'interroger
+en ces termes: «Râma, tout sage qu'il est, n'aurait-il
+point usurpé le bien des brahmes? Ce digne frère n'aurait-il
+pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre; offense,
+pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils
+plus cher à ses yeux que la vie même!»</p>
+
+<p>Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant
+son action et s'en glorifiant même avec une légèreté de
+femme, répondit à Bharata: «Il n'a point enlevé le bien
+des brahmes; il n'a maltraité qui que ce soit.</p>
+
+<p>«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement
+à son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils
+aîné comme associé à sa couronne.</p>
+
+<p>«<i>Mais</i>, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le
+monarque avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste
+souverain <i>d'abandonner ce dessein</i> et de reporter
+sur ta <i>noble tête</i> l'onction royale qu'il destinait à Râma.
+J'ai demandé au roi l'exil de Râma dans les forêts pendant
+neuf ans ajoutés à cinq années, et ton père a banni
+Râma hors de la ville.</p>
+
+<p>«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son
+fruit à ma peine; remplis, <i>terrible</i> immolateur de tes
+ennemis, remplis de joie le cœur de tes amis et le mien!
+Va, mon fils, va trouver bien vite les brahmes et Vaçishtha,
+leur chef; puis, quand tu auras acquitté les honneurs
+funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer aussitôt,
+suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui
+t'appartient!»</p>
+
+<p>Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort
+et ses deux frères bannis, lui, consumé par le feu de sa
+douleur, il répondit à Kêkéyî dans les termes suivants:
+«Femme en butte maintenant au blâme et criminelle en
+tes pensées, tu es abandonnée par la vertu, Kêkéyî, pour
+avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais de
+mal à personne.</p>
+
+<p>«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir <i>impatient</i> du
+trône, aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner
+moi-même après toi dans ta chute?</p>
+
+<p>«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers
+toi? Quelle injustice devais-tu au magnanime Râma,
+pour les châtier également tous deux, celui-là par la
+mort, celui-ci par l'exil!</p>
+
+<p>«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même
+pour toi l'autre monde stérile de bonheur, homicide fatale
+de ton mari! Va dans les enfers, Kêkéyî, écrasée
+par la malédiction de ton époux! Hélas! je suis foudroyé,
+je suis anéanti par ton avide ambition du royaume! Qu'ai-je
+besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés,
+quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé
+de mon père, séparé de mon frère, qui était un second
+père à mes yeux, qu'ai-je à faire de la vie même, à
+plus forte raison d'un empire?»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs
+de l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers
+divers s'étant réunis, entrèrent dans le château
+royal, veuf d'un souverain qui, <i>vivant</i>, ressemblait au
+grand Indra lui-même. Cette <i>illustre</i> assemblée s'assit
+autour de Bharata, qu'elle voyait affligé, ses yeux remplis
+de larmes, plongé dans le chagrin, étendu sur la
+terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.</p>
+
+<p>Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé
+de Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le
+sol avec la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans
+perdre la tête dans l'adversité, remplit comme il faut les
+obligations qu'il doit nécessairement acquitter est appelé
+un sage par les maîtres de la science. Ainsi, revêts-toi de
+fermeté, rejette le chagrin de ton cœur, et veuille bien
+célébrer sans délai, d'une âme rassise, les obsèques de
+ton père. <i>Oui</i>! il a fini comme un être sans appui, ce
+<i>vigoureux</i> appui du monde, ton père, juste comme la
+justice elle-même. <i>Alors</i>, nous avons agité cette question:
+«N'y aurait-il pas un moyen de procéder aux funérailles
+sans Bharata?» et nous avons déposé le corps
+du feu <i>roi</i>, ton père, dans un vaisseau d'huile exprimée
+du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses royales
+obsèques.</p>
+
+<p>«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois
+pas un esprit faible. La mort est forte: on ne peut la
+vaincre, fils de Kakoutstha; nous tous bientôt nous ne serons
+plus: cette grande affliction ne te sied donc pas!»</p>
+
+<p>À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent
+des hommes intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et,
+plus affligé encore, lui répondit en ces termes: «Quand
+ta sainteté me parle ainsi, <i>pieux</i> ermite, je sens mon
+âme se déchirer en quelque sorte. L'empereur du monde,
+Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais conduisez-moi
+où est le roi mon père: c'est mon désir assurément de
+célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois il
+est possible que mon cœur n'éclate point à cet heure en
+mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir
+mon père, <i>hélas</i>! privé de la vie.»</p>
+
+<p>Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du
+roi, Bharata vit alors son père inanimé chez la mère
+de Râma. À la vue de son père <i>gisant ainsi</i> la vie éteinte
+et la splendeur effacée, il jeta ce cri: «Hélas! mon roi!»
+et tomba sur la face de la terre. On eût dit un homme,
+de qui l'âme s'est échappée.</p>
+
+<p>Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne
+les yeux vers son père, et, tout plein de tristesse, lui tient
+ce langage comme s'il était vivant: «Roi magnanime,
+lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me voici arrivé sur ton
+ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna m'accompagne.
+Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va
+ta majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant
+sa tête devant toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant
+toi, à mon retour de quelque pays, tu me faisais monter
+sur ton sein, roi des hommes, tu me donnais sur le front
+un baiser, tu me comblais des caresses de ton amour? Et
+pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une
+parole à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense
+envers toi; regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.</p>
+
+<p>«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté,
+roi de la terre! Heureux encore ce Lakshmana, qui a
+suivi Râma dans l'exil! Mais infortune et souillure à moi
+par cela même que, pénétré d'une vive douleur, tu as
+quitté la vie plein de ressentiment contre moi! Sans
+doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort;
+car ils auraient quitté les bois à l'instant même, et leur
+affliction les eût amenés dans ces lieux!</p>
+
+<p>«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant
+odieux, roi des hommes; voici Çatroughna; daigne au
+moins lui dire en ce moment quelque chose.»</p>
+
+<p>Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter
+ainsi, les épouses du monarque se répandirent en
+pleurs dans une profonde affliction. Ce fut alors que le
+plus vertueux des hommes qui murmurent la prière, Vaçishtha
+et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours au
+gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne
+pas aux larmes, sage Bharata! le maître de la
+terre ne doit pas être plaint. Veuille bien t'occuper de
+ses funérailles avec un esprit calme. Les parents et les
+amis, qui pleurent d'une affection <i>désolée</i>, ne font-ils pas
+tomber du ciel par la chute de ces larmes, fils de Raghou,
+l'homme à qui ses vertus avaient mérité le Swarga?»</p>
+
+<p>À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas
+le devoir, Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont
+reçu la voix en partage, secoua ce <i>trop vif</i> chagrin et répondit
+en ces termes: «Cet amour si fort de mon cœur à
+l'égard de mon père me trouble en quelque sorte jusqu'à
+la démence. Néanmoins, fortifié par les sages conseils de
+vos saintetés, mes <i>vénérables</i> institutrices, je dépose mon
+chagrin et je vais célébrer, <i>comme il faut</i>, les obsèques
+de mon père.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes <i>de la cour</i> et
+les bardes <i>officiels</i> de réveiller Bharata dans le sommeil
+et de chanter ses louanges avec une voix mélodieuse.
+Soudain les tambours sont battus à grand bruit, et, d'un
+autre côté, le souffle des musiciens fait résonner une foule
+de conques et de flûtes aux harmonieux concerts. Le bruit
+des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait,
+pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme
+encore dans le trouble du chagrin.</p>
+
+<p>Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de
+crier à ces réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!»
+Ensuite, il dit à Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel
+écrasant déshonneur Kêkéyî a fait tomber sur ma tête
+innocente par cette action blâmée dans tout l'univers!
+La couronne impériale, que le droit de sa naissance avait
+mise au front de mon père, <i>flotte incertaine</i> maintenant
+qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail
+erre, jouet <i>du vent et</i> des flots.»</p>
+
+<p>Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur
+du jour fut monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler
+ainsi à Bharata, comme à tous les ministres: «Tu
+vois rassemblés devant toi et chargés des choses nécessaires
+aux funérailles du roi tous les notables de la ville et
+tes sujets du plus haut rang.</p>
+
+<p>«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici,
+mon seigneur, aucune perte du temps!</p>
+
+<p>«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu
+vois là; enlève sur tes épaules ton père couché dans le
+cercueil; puis, emmène-le promptement hors de ces
+lieux.»</p>
+
+<p>Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de
+sa douleur, contempla de tous les côtés ce corps du maître
+de la terre. Mais alors il ne put dompter la fougue de son
+désespoir, soulevé comme la fureur de l'onde qui bondit
+au sein du vaste Océan.</p>
+
+<p>Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il
+para le corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il
+couvrit l'<i>auguste défunt</i> tout entier. Il étala ensuite une
+guirlande de fleurs sur les restes de son père, qu'il parfuma
+avec les émanations d'un encens divin; puis il répandit
+<i>à pleines mains</i> autour d'eux par tous les côtés
+des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il souleva le
+cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé, tout
+en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon
+roi! Il s'en ira <i>donc en cendres vaines</i>!» Au milieu de
+ses pleurs et sur un signe de Vaçishtha, les serviteurs
+obéissants prirent le cercueil, qu'ils emportèrent aussitôt
+d'un pied moins hésitant.</p>
+
+<p>Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le
+trouble du chagrin, marchaient devant la bière, tenant
+un parasol blanc, un chasse-mouche et même un éventail.
+Devant le monarque s'avançait flamboyant le feu
+sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef, avaient
+commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer
+les richesses aux gens malheureux et sans appui,
+des chars pleins d'or et de pierreries. Là, tous les serviteurs
+du roi portaient des joyaux de mainte espèce, destinés
+pour être distribués en largesses aux funérailles
+du maître de la terre. Devant lui marchaient les poëtes,
+les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix
+douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.</p>
+
+<p>Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et
+s'avancent, baignés de larmes, en proie à la douleur et
+au chagrin.</p>
+
+<p>Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire,
+dans un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles,
+on se mit alors à construire le bûcher du roi avec
+des bois d'aloës et de santal.</p>
+
+<p>Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva
+ce corps <i>glacé</i> du monarque et le coucha sur le bûcher.
+Quand ils eurent élevé sur le bois entassé le dominateur
+de la terre, vêtu avec une robe de lin, les brahmes d'amonceler
+sur le corps tous les vases du sacrifice.</p>
+
+<p>Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases
+du sacrifice avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet
+office terminé, il jettent aussitôt de toutes parts dans ce
+bûcher la cuiller et les vases, les anneaux de la colonne
+victimaire, les graminées kouças, le pilon et le mortier,
+accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés
+l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.</p>
+
+<p>Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée
+avec les cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à
+l'entour du roi un grand festin de mets divers. Cela fait,
+Bharata, aidé de ses parents, ouvrit avec la charrue, <i>en
+commençant</i> à l'orient, un sillon pour enceindre la terre
+où s'élevait ce grand bûcher; ensuite il mit en liberté,
+suivant les rites, une vache avec son veau, et, quand il
+eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec la graisse,
+l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de sa
+main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula,
+et le feu, développant <i>ses langues</i> flamboyantes, consuma
+le corps du roi monté sur le bois entassé.</p>
+
+<p>Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha
+le bûcher d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie
+en chancelant, comme s'il eût avalé du poison. Malade,
+vacillant, égaré même par la douleur, il se prosterne contre
+la face de la terre, adorant les pieds de son père.
+Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras et
+font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes
+toutes empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit
+hors de lui. Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé
+dans tous les membres de son père, il poussa des cris,
+ses bras levés au ciel, et s'affaissa de nouveau sous le
+poids de sa douleur.</p>
+
+<p>Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours:
+«Ce monde est continuellement affligé par l'antagonisme
+de principes opposés: te lamenter pour une condition,
+qui existe de toute nécessité, n'est pas digne de toi! Tout
+ce qui est né doit mourir; tout ce qui est mort doit renaître:
+ne veuille donc plus te désoler pour deux choses à
+la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»</p>
+
+<p>Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever
+Çatroughna gisant dessus la face de la terre, lui parla
+aussi de cette loi qui soumet tous les êtres à la vie et à
+la mort.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs
+yeux, les ministres exhortèrent ces deux nobles frères,
+l'œil rouge de larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour
+leur auguste père.</p>
+
+<p>Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux
+mânes paternels, on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et
+le Çatadrou, et la Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî,
+et la Tchandrabhâgâ, et les autres cours d'eau vénérés
+s'approcher de la Çarayoû.</p>
+
+<p>Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces
+rivières saintes l'âme de son père, qui était passée de la
+terre au ciel. Après lui, tous les habitants de la ville, et
+les ministres, et le pourohita de réjouir, suivant le rite,
+ces mânes du monarque avec une libation d'eau. Quand ils
+eurent tous, citadins et villageois, fait la cérémonie de
+l'eau, ils se mirent, chacun en particulier, à consoler
+Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le
+chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci
+reprit le chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans
+tomber en défaillance mainte et mainte fois.</p>
+
+<p>Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata
+y joncha le sol de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant
+de tristesse, il resta couché dix jours, sa pensée
+continuellement fixée sur la mort de son père.</p>
+
+<p>Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant
+purifié, offrit au mânes <i>de son père</i> les oblations funèbres
+du douzième et même du treizième jour. Alors, dans ces
+royales obsèques, il donna aux brahmes, en vue de son
+père, une immense richesse, des vêtements précieux, des
+vaches, des chars et des voitures, des serviteurs et des
+servantes, les plus magnifiques ornements et des maisons
+regorgeantes de toutes choses.</p>
+
+<p>Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée
+la cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous
+les ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à
+Bharata: «Ce monarque, qui était notre seigneur et notre
+gourou, s'en est allé dans le ciel, après qu'il eut exilé
+Râma, son bien-aimé fils, et Lakshmana même. Fils de
+roi, monte sur le trône, où le droit t'appelle; règne aujourd'hui
+sur nous avant que ce royaume ne tombe, faute
+de maître, dans une triste infortune.»</p>
+
+<p>À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe
+de bon augure, Bharata dit alors aux ministres du feu
+roi: «Le trône dans ma famille a toujours, depuis Manou,
+légitimement appartenu à l'aîné des frères: il ne sied
+donc point à vos excellences de me parler ce langage,
+comme des gens <i>de qui la raison est</i> troublée. Râma;
+celui des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont
+obligés les rois; Râma aux yeux de lotus mérite, et
+comme l'aîné de ses frères et par ses belles qualités, d'être
+ici le monarque. Vous ne devez pas en choisir un autre;
+c'est lui-même qui sera notre souverain. Que l'on
+rassemble aujourd'hui promptement une grande armée,
+distribuée en ses quatre corps: j'irai <i>chercher avec elle et</i>
+ramener des bois mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou.
+Que <i>nos</i> ouvriers me fassent des routes unies dans
+les chemins raboteux; et que des hommes experts dans
+la connaissance des routes, des lieux et des temps marchent
+devant moi!»</p>
+
+<p>Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé
+de joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage
+si bien assorti au devoir: «Daigne Çri, <i>appelée
+d'un autre nom</i> Padmâ, te protéger, toi, digne enfant
+de Raghou, qui nous fais entendre ces paroles et qui veux
+rendre la couronne à ton frère aîné!»</p>
+
+<p>Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï
+de ses lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée
+dirent aussi à Bharata: «Ô toi, le plus noble des
+hommes, toi, que le peuple environne de son amour, nous
+allons, suivant tes ordres, commander à des corps d'ouvriers
+qu'ils se hâtent d'aplanir la route.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des
+guerriers se hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent
+marcher dans cette excursion, et chacune presse
+<i>vivement</i> le départ de son époux. Bientôt les généraux
+viennent annoncer que l'armée est déjà prête avec ses
+hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées de
+taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle
+que l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable
+<i>anachorète</i>: «Fais promptement avancer mon char!»
+dit-il à Soumantra, debout à son côté. À peine eut-il reçu
+l'ordre, que celui-ci mettant à l'exécuter promptitude et
+vigueur, prit le véhicule et revint avec le char, attelé des
+coursiers les plus magnifiques.</p>
+
+<p>Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra!
+va! fais sonner le rassemblement de mes armées!
+Je veux ramener ici Râma, ce noble ermite des bois, en
+ménageant toutefois ses bonnes grâces.»</p>
+
+<p>Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de
+revoir enfin Râma, se mit en route, assis dans un char
+superbe, attelé de chevaux blancs. Devant lui s'avançaient
+tous les principaux des ministres, montés sur des chars
+semblables au char du soleil et traînés par des coursiers
+rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant toutes
+les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata,
+les délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille
+chars de guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles,
+suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, le
+fils de roi aux forces puissantes. Cent mille chevaux
+montés de leurs cavaliers suivaient Bharata dans sa marche,
+Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de
+<i>l'antique</i> Raghou.</p>
+
+<p>On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer,
+et Kêkéyî, et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses
+de <i>penser qu'elles allaient</i> ramener <i>le bien-aimé</i> Râma.</p>
+
+<p>Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée <i>si
+nombreuse</i>, arrivée près du Gange et campée sur les
+bords du fleuve, dit ces paroles à tous ses parents:
+«Voici de tous les côtés une bien grande armée: je n'en
+vois pas la fin, tant elle est répandue ici et là <i>dans un
+immense espace</i>! C'est l'armée des Ikshwâkides: on n'en
+peut douter; car j'aperçois dans un char, loin d'ici, un
+drapeau, <i>où je reconnais leur symbole</i>, un ébénier des
+montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des
+éléphants? Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune
+force d'homme n'est capable de résister à cette armée!
+Hélas! sans doute, par le désir d'assurer sa couronne,
+il court avec ses ministres immoler Râma, que
+Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la
+beauté du trône est capable de séparer, dans un instant,
+des cœurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle:
+le doute m'environne de tous les côtés. Râma le
+Daçarathide est mon maître, mon parent, mon ami, mon
+gourou: c'est pour le défendre que je suis accouru vers
+ce fleuve du Gange.»</p>
+
+<p>Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres,
+qui savaient proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération,
+il dit alors ces mots à tout son cortége:</p>
+
+<p>«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies
+à l'égard de Râma, l'homme aux actions admirables,
+certes! aujourd'hui sa traversée du Gange ne sera
+point heureuse!</p>
+
+<p>«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose
+des plus difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant
+sur la terre, couvert de blessures et souillé de poussière.
+<i>Mais non</i>! je saurai bien repousser devant moi
+cette armée, qui marche avec tant de coursiers et d'éléphants,
+moi, soutenu par le désir d'exécuter une œuvre
+utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses
+vertus ont enchaîné mon cœur!»</p>
+
+<p>Alors Gouha prit avec lui des présents, des poissons,
+de la viande, des liqueurs spiritueuses, et vint trouver
+Bharata. Quand l'auguste cocher, fils d'un noble cocher
+lui-même, vit s'approcher le roi des Nishâdas, il annonça
+d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les bienséances
+de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné
+par un millier de ses parents, Gouha vient ici te
+voir: c'est un vieillard; il est ami de Râma, il connaît
+tous les secrets de la forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en
+ta présence, lui que t'amènent de bienveillantes dispositions:
+<i>il te dira, ce que</i> sans doute il sait, en quels lieux
+habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de Soumantra,
+le prince intelligent dit alors au conducteur de
+son char: «Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»</p>
+
+<p>Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas,
+environné de ses parents, Gouha se présenta devant
+Bharata, et, s'inclinant, lui tint ce langage: «Ce lieu
+est tout à fait, pour ainsi dire, sans aucune maison et
+dépourvu <i>des choses nécessaires</i>; mais voilà, <i>non loin
+d'ici</i>, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette
+maison, <i>qui est la</i> tienne, <i>puisqu'elle est celle</i> de ton
+serviteur. Nous avons là des racines et des fruits, que
+mes Nishâdas ont recueillis, de la chair boucanée ou
+fraîche, et beaucoup d'autres aliments variés. C'est l'amitié
+qui m'inspire ce langage pour toi, vainqueur des
+ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te comblant
+de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras
+demain, au point du jour, continuer ton voyage.»</p>
+
+<p>À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à
+la grande sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées
+de sens et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes!
+pas un désir, que tu ne satisfasses en cela même que tu
+veux bien, toi, mon gourou vénéré, traiter avec honneur
+une telle armée de moi.» Quand le prince à la vive splendeur
+eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné Bharata
+dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par
+quel chemin, Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja?
+En effet, cette région pleine de marécages n'offre
+devant nous qu'une route difficile à suivre et même bien
+impraticable.»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois,
+Gouha, de qui les sens étaient accoutumés aux impressions
+de ces forêts, joignit les mains et lui répondit en
+ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au poing, vont te
+suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux
+t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes.
+Mais ne viens-tu pas ennemi attaquer Râma aux bras
+infatigables? En effet, ton armée, comme je la vois,
+infiniment redoutable, excite en moi cette inquiétude.»</p>
+
+<p>À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du
+ciel tint ce langage d'une voix suave: «Puisse ce temps
+n'arriver jamais! Loin de moi une telle infamie! Ne
+veuille pas me soupçonner <i>d'inimitié</i> à l'égard du noble
+Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est égal devant
+mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des
+forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha;
+une autre pensée ne doit pas entrer dans ton esprit:
+cette parole que je dis est la vérité.»</p>
+
+<p>Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata,
+le roi des Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de
+sa joie: «Heureux es-tu! Je ne vois pas, sur toute la
+face de la terre, un homme semblable à toi qui veux
+abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul
+effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener
+dans Ayodhyâ ce Râma précipité dans l'infortune; oui!
+ta gloire éternelle accompagnera la durée des mondes!»</p>
+
+<p>Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le
+soleil ne brilla plus qu'avec des rayons <i>près de</i> s'éteindre,
+et la nuit s'approcha.</p>
+
+<p>Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit
+seule, Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à
+l'aube naissante: «Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi!
+la nuit est passée: pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna,
+le soleil, qui se lève, qui chasse les ténèbres
+et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi promptement
+Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est
+lui, héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette
+armée.»</p>
+
+<p>À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui
+donnait Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener
+ici Gouha!» Le magnanime parlait encore, que Gouha
+vint, joignit ses mains en coupe et s'exprima dans les
+termes suivants: «As-tu bien passé la nuit sur la rive
+du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que
+ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande
+est <i>moins</i> l'expression <i>de mon espérance que
+celle</i> de mon désir: en effet, d'où pourrait venir le repos
+à ta couche, quand, tourmenté par ta <i>pieuse</i> tendresse,
+l'exil de ton frère et la mort du roi ton père assiègent
+continuellement ta pensée; car les peines de l'esprit et
+du corps ne chassent point l'amour.»</p>
+
+<p>À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî
+répondit à Gouha, d'un air bien affligé, le cœur touché
+néanmoins de son affectueux désir: «Roi, tu nous
+combles d'honneur, mais notre nuit n'a pas été bonne!...
+Cependant, que tes serviteurs nous fassent traverser le
+Gange sur de nombreux vaisseaux.»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain,
+Gouha courut en toute hâte vers sa ville, et là:
+«Réveillez-vous, mes chers parents! Levez-vous! Que
+sur vous descende la félicité! Mettez à flot des navires!
+Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.» À ces
+mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre
+même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler
+cinq cents navires.</p>
+
+<p>Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert
+d'un tendelet jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de
+joyeux concerts, flottait un drapeau marqué du bienheureux
+swastika<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. Dans ce navire s'embarquèrent, et
+Bharata, et Çatroughna d'une force immense, et Kâauçalyâ,
+et Soumitrâ, et les autres épouses du feu roi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><p><b>Note 19: </b>C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux Z
+redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle
+droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité,
+car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes
+égyptiens et même des pierres sépulcrales dans les catacombes
+de Rome.</p></blockquote>
+
+<p>Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent
+leur monde et reviennent au bord citérieur, où les parents
+et les serviteurs de Gouha remplissent de nouveaux passagers
+et font repartir les carènes aux membres peints.
+Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent vers le
+Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne
+déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du
+fleuve comme des montagnes flottantes, sur la cime desquelles
+ondule un drapeau.</p>
+
+<p>Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie,
+avec ses troupes montées, il dit, sous l'approbation
+du pourohita, ces paroles à Gouha: «Par quelle région
+nous faut-il gagner la contrée où se tient <i>l'ermite</i> enfant
+de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi qui
+as toujours vécu au milieu de ces forêts.»</p>
+
+<p>Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de
+Gouha, pour qui l'endroit habité par le pieux Raghouide
+était une chose bien connue: «À partir d'ici, noble fils
+de Kakoutstha, va droit à la grande forêt <i>du confluent</i>,
+toute remplie par les multitudes variées des oiseaux, encombrée
+de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues
+sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de
+lacs, de tîrthas, d'étangs aux limpides ondes et qui brillent
+semblables à des fleurs de lotus. Fais halte là, prince
+auguste; ensuite, que ta route se fléchisse vers l'ermitage
+de Bharadwâdja, situé au levant de cette forêt, à la
+distance d'un kroça.</p>
+
+<p>À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!»
+répondit avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il
+ajouta ces dernières paroles aux premières: «Va, mon
+gracieux ami; retourne chez toi avec tous tes parents: tu
+m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement accompagné,
+et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as dignement
+honoré dans ma personne ton amitié pour mon
+frère, le sage Râma; et tu m'as prouvé <i>de toutes les manières</i>
+ton dévouement, ta bienveillance et ton amour.»</p>
+
+<p>D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja,
+l'auguste prince fit commander la halte de toute son armée
+et s'avança, accompagné des ministres. Instruit des
+bienséances, il marchait à pied derrière le grand-prêtre
+du palais, sans armes, sans escorte et vêtu d'un double
+habit de lin. Après une marche qui ne fut pas très-longue,
+sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage,
+orné d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte
+circulaire; solitude soigneusement nettoyée, resplendissante
+de la beauté des forêts, embellie par un bosquet
+de bananiers, toute pleine de gazelles et de reptiles innocents,
+close enfin d'une jolie porte basse, qui semblait
+<i>en ce moment</i> la porte ouverte du paradis même.</p>
+
+<p>Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du
+grand-prêtre, Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté
+suprême et dans le nimbe d'une splendeur flamboyante.
+À l'aspect du saint, le digne fils de Raghou suspend
+d'abord la marche des ministres; puis il entre seul
+avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations
+eut-il aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment
+de son siège et dit à ses disciples: «<i>Vite</i>! la corbeille
+de l'hospitalité!»</p>
+
+<p>Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que
+Bharata l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante
+reconnut derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha.
+Le saint, qui était le devoir, <i>pour ainsi dire</i>, en personne,
+leur offrit à tous les deux sa corbeille hospitalière,
+de l'eau pour laver, de l'eau pour boire, des fruits, et répondit
+par <i>d'autres</i> politesses aux respects de toute leur
+suite.</p>
+
+<p>«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî,
+les rafraîchissements qu'un hôte sert devant son
+hôte.&mdash;Ta sainteté ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit
+Bharata, en m'offrant de l'eau pour laver, cette corbeille
+de l'arghya et ces <i>fruits mêmes</i>, présents hospitaliers
+que l'on trouve dans les forêts?&mdash;Je te connais,
+reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque
+manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à
+ton amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir
+un banquet à toute cette armée, <i>qui marche à</i> ta <i>suite</i>:
+ce me sera une joie de penser, noble prince, qu'elle a reçu
+de moi ce bon accueil.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»</p>
+
+<p>Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de
+l'eau, se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il
+faut pour l'hospitalité, il appela <i>et fit apparaître</i> Viçvakarma
+lui-même. «Je veux donner un banquet à mes
+hôtes, dit-il au céleste ouvrier en bois venu en sa présence.
+Qu'on me serve donc <i>sans délai</i> mon festin! Fais
+couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel même,
+soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent
+à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que
+celles-là soient bien apprises à rouler du vin au lieu
+d'eau; que dans les autres coule une onde fraîche, douce,
+semblable pour le goût au suc tiré de la canne à sucre!
+J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas, Viçvâvâsou,
+Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes les Gandharvîs,
+Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî, Alamboushâ,
+et celles qui servent <i>le fulminant</i> Indra, et
+celles qui servent Brahma lui-même à la splendeur immense!
+Je les appelle ici tous avec Tombourou et leur
+gracieux cortége! Ton œuvre à toi, Viçvakarma, c'est de
+me faire ce bois-ci resplendissant de lumière et tout rempli
+de fruits divers!</p>
+
+<p>«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments,
+toutes les choses que l'on mange, que l'on savoure,
+que l'on suce, que l'on boit, en nombre infini et
+dans une grande variété, toutes les sortes de viandes et
+de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des guirlandes;
+et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la
+sourâ et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»</p>
+
+<p>Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée
+au levant, tenait encore son âme plongée dans la contemplation,
+toutes ces divinités arrivèrent dans son ermitage,
+famille par famille. Enivrante de ses parfums
+naturels mêlés <i>aux célestes senteurs des Immortels</i>, une
+brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts
+Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de
+son haleine douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec
+des pluies de fleurs couvrent la voûte du ciel: on entend
+à tous les points cardinaux résonner les concerts des
+Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des parfums circule
+au sein des airs, les chœurs des Apsaras dansent, les
+Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons
+mélodieux la vînâ. Formée de cadences égales et liées
+entre elles avec art, cette musique, allant jusqu'au faîte du
+ciel, remplit tout l'espace éthéré, la terre et les oreilles
+de tous les êtres animés.</p>
+
+<p>Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le
+canal enchanté des oreilles, on vit au milieu des armées
+Viçvakarma donner à chacune sa place dans ces lieux fortunés.
+La terre s'aplanit <i>d'elle-même</i> par tous les côtés
+dans un circuit de cinq yodjanas et se couvrit de jeune
+gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli au fond d'azur.
+Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des arbres
+à pains, des citroniers, des myrobolans emblics,
+des jambous et des manguiers, parés tous de leurs beaux
+fruits.</p>
+
+<p>On trouvait là des cours splendides, carrées entre
+quatre bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des
+étables pour les éléphants, de nombreuses arcades, une
+multitude de grandes maisons, une foule de palais et
+même un château royal, orné d'un majestueux portique,
+arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de blanches
+fleurs et semblable aux masses argentées des nuages.
+Quatre solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés:
+fortuné séjour, meublé de trônes, de palanquins, de
+siéges couverts de fins tissus, avec des vases purs et soigneusement
+lavés, il était rempli de breuvages, de vivres,
+de couches; il regorgeait de tous les biens et pouvait offrir,
+avec toutes les liqueurs du ciel, tous les habits et
+tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les
+Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le
+héros aux longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure
+étincelante de pierreries. Les ministres, sur les pas
+du pourohita, suivirent tous Bharata et furent émus de
+joie à l'aspect du bel ordre qui régnait dans ce palais.
+Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné de
+Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de
+l'ombrelle.</p>
+
+<p>Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se
+présentèrent devant son jeune hôte toutes les rivières,
+coulant sur une vase de lait caillé. Une <i>sorte</i> de boue
+jaune pâle enduisait les rivages aux deux bords et se composait
+d'onguents célestes dans une variété infinie, produits
+tous grâces à la volonté du saint ermite. Au même
+temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant
+son hôte les chœurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés
+par le Dieu des richesses, femmes célestes au
+nombre de vingt mille, pareilles à l'or en splendeur et
+flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il saisi par l'une
+d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée d'amour.
+Trente milliers d'autres femmes accoururent des
+bosquets du Nandana.</p>
+
+<p>Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala,
+ces rois des Gandharvas, chantèrent devant Bharata;
+et <i>les plus belles des bayadères célestes</i>, Alamboushâ,
+Poundarikâ, Miçrakéçî, Vâmanâ charmèrent ses
+yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de Bharadwâdja.
+Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était pas
+une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on
+ne vit paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète
+avait parlé.</p>
+
+<p>Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les
+lianes et tous les autres arbres de la forêt avaient pris en
+ce moment les formes de femmes charmantes dans l'ermitage
+de l'anachorète:</p>
+
+<p><i>«Allons! disaient-elles; tout est prêt!</i> Que l'on boive
+à sa fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la
+sourâ pure! Toi, qui désires manger, savoure ici à ton
+gré les viandes les plus exquises!»</p>
+
+<p>Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq
+et six de ces femmes le saisissent, le revêtent de somptueux
+habits ou le baignent sur les rives enchanteresses
+des rivières.</p>
+
+<p>Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits,
+du miel, des cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux
+ânes, aux éléphants, aux chameaux, à la race de Sourabhî.
+Un ordre est en vain donné par les plus éminents
+guerriers, héros aux longs bras, issus même d'Ikshwâkou:
+le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son
+éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce
+moment d'hommes ivres ou fous <i>par le vin ou l'amour</i>.</p>
+
+<p>Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer,
+parés de sandal rouge, ravis <i>jusqu'à l'enchantement</i> par
+les essaims des Apsaras, les gens de l'armée jetaient
+au vent ces paroles: «Nous ne voulons plus retourner
+dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans la forêt
+Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il
+voudra!» Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets
+d'armée, guerriers combattant sur des <i>chars ou des</i> éléphants.
+Des milliers d'hommes partout d'éclater en cris
+de joie: «C'est ici le paradis!» s'entredisaient eux-mêmes
+les suivants de Bharata.</p>
+
+<p>Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à
+l'ambroisie, des saveurs et des nourritures célestes n'auraient
+pu même exciter en eux la moindre envie d'y
+goûter. Piétons, cavaliers, valets d'armée, ils furent ainsi
+tous repus jusqu'à satiété et revêtus entièrement d'habits
+neufs.</p>
+
+<p>Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux,
+les chèvres, les brebis, <i>en un mot</i>, tous les quadrupèdes
+et les volatiles, si différents qu'ils soient par les cris et
+la marche, furent de même repus jusqu'à satiété. On
+n'aurait pas vu là un homme qui n'eût point des habits
+propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son corps:
+il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de
+qui les cheveux fussent imprégnés de poussière.</p>
+
+<p>Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur
+un limon de lait caillé, des fleuves roulaient dans leurs
+ondes la réalisation de tous désirs; les arbres stillaient
+du miel. Des étangs s'offraient pleins de rhum, environnés,
+là par des monceaux de viandes cuites, rôties ou
+bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres
+mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis,
+les plus délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs
+ou nageant dans les flots <i>d'une sauce</i> douée des plus
+riches saveurs.</p>
+
+<p>Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or,
+bien lavés, pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles,
+des vases, des urnes, des bassins, élégamment
+décorés et remplis de miel ou de frais babeurre, qui
+sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles de saveurs
+exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres
+de lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des
+montagnes de sucre. Le long des tîrthas, écoulés des
+fleuves, on voyait des amphores contenant des gommes,
+des poudres, des onguents et différentes substances pour
+les ablutions, avec des boîtes renfermant ou du sandal,
+soit en pâte, soit en poudre fine, ou des amas de choses
+propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches, à les
+faire d'une rayonnante pureté.</p>
+
+<p>Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de
+toute espèce, des souliers et des pantoufles par milliers
+de paires, des collyres, des peignes, des rasoirs, toute
+sorte d'ombrelles, des cuirasses admirables, des siéges
+et des lits variés. Il y avait des étangs pleins d'eau pour
+l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des éléphants et des
+chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en des
+tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos,
+et lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli
+bleu.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage
+de l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages
+du Nandana, cette nuit s'écoula tout entière. Aussitôt,
+et les rivières, et les Gandharvas, et les nymphes
+célestes prirent congé de Bharadwâdja et s'en retournèrent
+tous comme ils étaient venus.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa
+suite, il vint trouver Bharadwâdja au moment opportun
+et s'inclina devant l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité.
+Le rishi, qui venait de verser dans son feu sacré
+les oblations du matin, ayant vu Bharata, qui se tenait
+devant lui ses mains jointes, adressa les paroles suivantes
+à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit s'est-elle
+écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple
+est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le
+moi, <i>jeune homme</i> pur de tout péché.»</p>
+
+<p>Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe
+de son éclat suprême, Bharata, les deux paumes de ses
+mains réunies et le corps incliné, répondit en ces termes:</p>
+
+<p>«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce
+qu'il fut aussi pour mes conseillers, mon armée et mes
+chars: tu nous as pleinement rassasiés, bienheureux solitaire,
+de toutes les choses que l'on peut désirer. Je
+t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît, saint
+anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne
+jeter sur moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux,
+ô toi, versé dans la science de la justice, quel chemin
+doit me conduire à l'ermitage de ce magnanime observateur
+de son devoir.»</p>
+
+<p>À ces questions du magnanime Bharata, le sage et
+grand saint lui répondit en ces termes: «À trois yodjanas
+augmentés d'une moitié s'élève, ami Bharata, dans
+la forêt solitaire, le mont Tchitrakoûta, plein de grottes
+délicieuses et de murmurantes cascades.</p>
+
+<p>«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la
+Mandâkinî, aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées
+d'oiseaux divers. Entre cette rivière et cette montagne,
+tu verras, bien défendue par elles deux, une
+chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je entendu
+raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant
+ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres
+mains jointes aux mains de Lakshmana.»</p>
+
+<p>Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi
+des rois descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent
+un pradakshina autour du brahmane digne de tous
+hommages. Kâauçalyâ tremblante, amaigrie, accablée de
+tristesse, prit dans ses deux mains les deux pieds de
+l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour
+son ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur,
+embrassa même les pieds du solitaire.</p>
+
+<p>Après qu'il eut marché une longue route avec ses
+coursiers infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna,
+le docile exécuteur de ses commandements:
+«Les apparences de ces lieux ressemblent parfaitement
+au récit qu'on m'en a fait: sans aucun doute, nous voici
+maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja nous
+a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne,
+le Tchitrakoûta.</p>
+
+<p>«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne
+avec une variété infinie de fleurs, tels qu'on voit
+les sombres nuages, enfants des vapeurs chaudes, verser
+des pluies à la fin d'un été.</p>
+
+<p>«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me
+fouille cette forêt! Et que mon ordre soit accompli de
+manière à me donner bientôt la vue de nos deux illustres
+bannis!»</p>
+
+<p>À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main
+pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent
+de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette
+colonne fumeuse qu'ils reviennent et disent à leur jeune
+souverain: «Ce feu n'a pas été allumé d'une autre main
+que celle des hommes: certainement, les deux enfants de
+Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux
+nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra
+d'autres pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te
+fournir quelque renseignement.»</p>
+
+<p>Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en
+grand honneur, ce héros, qui écrase une armée d'ennemis:
+«Restez ici, attentifs à mon ordre; vous ne devez
+pas quitter ce lieu, dit-il à tous les guerriers: je vais
+aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»</p>
+
+<p>Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette
+fumée qui s'élevait devant elle par-dessus les bois; et
+l'espérance de se réunir dans un instant au bien-aimé
+Râma augmentait encore la joie de tous les cœurs.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut demeuré là un long espace de temps,
+comme le plus noble ami de cette montagne, tantôt amusant
+de propos aimables sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé
+dans la contemplation de sa pensée, le Daçarathide,
+semblable à un immortel, fit voir à son épouse les merveilles
+du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise
+les cités en eût montré le tableau à <i>sa compagne, la
+divine</i> Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne,
+Sîtâ, ni la perte de cette couronne tombée de ma
+tête, ni cet exil même loin de mes amis ne tourmente
+plus mon âme. Vois quelle variété d'oiseaux peuple cette
+montagne, parée de hautes crêtes, pleines de métaux et
+plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes
+ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent
+telles que du sang, celles-là imitent les couleurs de la
+garance ou de l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude.
+Telle semble un tapis de jeune gazon, et telle un
+diamant, qui s'imbibe de lumière. Partout enfin cette
+montagne, embellie déjà par la variété de ses arbres,
+emprunte encore l'éclat <i>des joyaux</i> à ses hautes crêtes,
+parées de métaux, hantées par des troupes de singes et
+peuplées d'hyènes, de tigres <i>ou de léopards</i>.</p>
+
+<p>«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces
+vêtements précieux! Regarde ces lieux ravissants, que
+les épouses des Vidyâdharas ont choisis pour la scène de
+leurs jeux! Partout on voit ici les cascades, les sources
+et les ruisseaux couler sur la montagne: on dirait un
+éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.</p>
+
+<p>«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi,
+femme charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra
+tuer mon âme; car, en cet admirable plateau si enchanteur,
+si couvert de l'infinie variété des oiseaux, si riche
+de toute la diversité des fruits et des fleurs, mes désirs,
+noble dame, sont pleinement satisfaits.</p>
+
+<p>«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer
+<i>deux</i> beaux fruits: d'abord, le payement de la dette que
+le devoir exigeait de mon père; ensuite, une satisfaction
+donnée aux vœux de Bharata.»</p>
+
+<p>Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des
+Vidéhains en avant de la montagne et lui fit admirer la
+Mandâkinî, rivière délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète
+aux yeux de lotus, Râma, dit alors à cette princesse
+d'une taille charmante, au visage beau comme la
+lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave, peuplée
+de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de nymphéas
+bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces,
+soit à fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée
+d'admirables îles et resplendissante de toutes parts
+comme l'étang de Kouvéra, pépinière de nélumbos <i>célestes</i>.
+Je sens la joie naître dans mon cœur à la vue de
+ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées sous nos
+yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se désaltérer
+les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure
+où ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont
+pour habit la peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus
+d'écorce et coiffés en djatâ, viennent se plonger dans la
+sainte rivière Mandâkinî.</p>
+
+<p>«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées
+sans cesse par des anachorètes vainqueurs de leurs sens,
+riches de pénitences et resplendissants comme le feu du
+sacrifice. Plonge tes deux mains semblables aux pétales
+du lotus, noble dame, plonge tes mains dans cette rivière,
+la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas et bois
+de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que
+cette montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine
+de ses habitants, et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même.</p>
+
+<p>«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif
+à mes ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine,
+faites naître ici ma félicité.»</p>
+
+<p>Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les
+merveilles du mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable
+champ de lotus, il s'en alla <i>d'un autre côté</i>. Au pied
+septentrional de la montagne, il vit une grotte charmante
+sous une voûte de roches et de métaux, secret asile, peuplé
+d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour,
+ombragé par des arbres aux branches courbées sous le
+poids des fleurs, à la cime doucement balancée par le
+souffle du vent. À l'aspect de cette grotte faite pour captiver
+les regards et l'âme de toutes les créatures, l'anachorète
+issu de Raghou dit à Sîtâ, dont les beautés de ce
+bois tenaient les yeux émerveillés:</p>
+
+<p>«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant
+cette grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous
+là maintenant pour nous délasser de notre fatigue.
+C'est en quelque sorte pour toi-même que ce banc de
+pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de cet
+arbre le couvre <i>de ses rameaux pendants</i> comme d'une
+crinière <i>embaumée</i>, d'où s'écoule une pluie de fleurs.»</p>
+
+<p>Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute
+belle, répondit à son époux avec le plus doux langage
+et d'une voix saturée d'amour: «Il m'est impossible de
+ne pas obéir à ces paroles de toi, noble fils de Raghou!
+Sans doute, c'est pour l'agrément des créatures que cet
+arbre étend là son <i>parasol</i> fleuri.» À ces mots de son
+épouse, il s'assit avec elle sur le siège de pierre et tint ce
+discours à la belle aux grands yeux:</p>
+
+<p>«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants,
+comme ils pleurent avec des larmes de résine!...
+De tous côtés, les grillons murmurent une élégie en leurs
+chants prolongés. Écoute cet oiseau, à qui l'amour de ses
+petits fait dire: «Fils! fils!.... fils! fils!» comme autrefois
+le disait ma mère d'une voix douce et plaintive.
+Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche:
+perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée,
+il fait comme une partie dans un concert alternatif et répond
+aux chants du kokila. Voici une liane, courbée sous
+le faix de ses fleurs et qui cherche son appui sur un arbre
+fleuri, comme toi, reine, quand fatiguée tu viens appuyer
+sur moi tout le poids <i>de ta jeune personne</i>.»</p>
+
+<p>À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise
+sur les genoux de son époux, se roula sur la poitrine
+du héros, et, belle comme une fille des Dieux, elle enivra
+de caresses le cœur de Râma.</p>
+
+<p>Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche
+d'arsenic rouge et dessina un brillant tilaka au front
+de son épouse. Ainsi, le front enluminé avec ce métal
+de la montagne, semblable en couleur au soleil dans
+son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée,
+quand elle s'empourpre au matin.</p>
+
+<p>Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt
+toute remplie d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger
+<i>sauvage</i> d'un troupeau <i>de singes</i>, et, saisie de frayeur,
+elle se serra palpitante contre son époux. Celui-ci enveloppa
+cette femme charmante dans une étreinte de ses
+longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il menaça
+le grand singe.</p>
+
+<p>Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que
+Sîtâ portait au milieu du front, vint à s'imprimer sur le
+sein de l'anachorète à la vaste poitrine. Le chef de la
+bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ de rire à la vue de
+son tilaka, dont l'image empruntée se détachait en rouge
+sur la couleur azurée de son époux.</p>
+
+<p>Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement,
+et le Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il
+vénérait comme son gourou même, divers travaux qu'il
+avait exécutés pendant son absence. Il avait tué de ses
+flèches étincelantes dix gazelles noires, sans tache: il
+avait boucané la chair des unes, il avait haché celles-là;
+telles autres étaient crues et telles autres déjà cuites. À
+la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut satisfait
+et, <i>se tournant vers</i> Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que
+l'on nous serve à manger!»</p>
+
+<p>La noble dame commença par jeter de la nourriture à
+l'intention de tous les êtres; cela fait, elle apporta devant
+les deux frères du miel et de la viande préparée.
+Quand elle eut rassasié la faim de ces deux héros, quand
+l'un et l'autre se fut purifié, alors et <i>seulement</i> après
+eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka prit enfin
+sa réfection.</p>
+
+<p>«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité,
+j'entends la terre qui résonne profondément:
+tâche de pénétrer quelle peut être la vraie nature de ce
+bruit.»</p>
+
+<p>Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre
+fleuri, d'où il observe l'un après l'autre chaque point de
+l'espace. Il promène sa vue sur la région orientale, il
+tourne sa face au nord, et fixant là son regard attentif, il
+voit une grande armée toute pleine de chevaux, d'éléphants,
+de chars, et dont les flancs étaient protégés par
+une infanterie vigilante. Le tigre des hommes, Lakshmana,
+qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son
+frère: «C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta
+ces paroles: «Donne trêve au plaisir, noble <i>fils de Raghou</i>;
+fais entrer Sîtâ dans une caverne; attache la corde
+à deux solides arcs et couvre-toi de la cuirasse.»</p>
+
+<p>Quand Râma eut appris que c'était une armée toute
+pleine de chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu
+que soit cette armée?» demanda-t-il au fils de
+Soumitrâ. Est-ce un monarque ou le fils d'un roi, qui
+vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque autre
+chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»</p>
+
+<p>À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère
+comme un feu impatient de brûler tout, répondit à Râma
+ces paroles: «Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de
+Kêkéyî, ce Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient
+nous immoler à la fureur de son ambition. Je vois briller
+sur les épaules de cet éléphant un arbre au tronc énorme,
+à l'immense ramure: on dirait un ébénier des montagnes,
+le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien dressés, qui vont
+au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés dans le
+Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing:
+ainsi, prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te
+cacher toi-même avec ton épouse dans une caverne de la
+montagne; car le drapeau de l'ébénier vient nous livrer
+bataille et nous tuer.»</p>
+
+<p>«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata:
+lui mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre!
+Qu'aujourd'hui l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée
+de chagrin, son fils abattu sous mon bras dans la bataille,
+comme un arbre qu'un éléphant a brisé.»</p>
+
+<p>Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant
+de courroux, et tint ce langage au fils de Soumitrâ:
+«Quand et de quel acte odieux Bharata s'est-il jamais
+rendu coupable à ton égard? As-tu reçu de lui une offense
+que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer à Bharata
+un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère
+tombée sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même!
+Est-il possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités
+du malheur, attente à la vie de son père? Et
+quel frère pourrait, fils de Soumitrâ, verser le sang d'un
+frère, son meilleur ami?»</p>
+
+<p>À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à
+la vérité, la pudeur fit rentrer, <i>pour ainsi dire</i>, Lakshmana
+dans ses membres. À peine eut-il entendu ce langage,
+que, plein de confusion, il répondit: «Je le pense,
+Bharata, ton frère <i>ne</i> vient ici <i>que</i> pour nous voir.» Et
+Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de lui dire:
+«C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici
+pour nous voir.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez
+rien!» se mit à construire ses logements tout à l'entour
+de cette région. Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent
+la montagne et campèrent dans cette forêt,
+avec leurs éléphants et leurs chevaux, à la distance d'une
+moitié et quelque chose même en sus de l'yodjana.</p>
+
+<p>L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de
+voir son frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de
+Çatroughna. Il avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint:
+«Amène vite mes nobles mères!» et, stimulé par l'amour
+qu'il portait à son frère vénérable, il avait pris les
+devants et s'en allait d'un pied hâté. Soumantra, de son
+côté, suivit également Çatroughna d'une marche vive, car
+la vue <i>toute prochaine</i> de Râma fit naître en lui-même
+une joie égale à celle de Bharata.</p>
+
+<p>Ce resplendissant taureau <i>du troupeau</i> des hommes,
+ce héros aux longs bras dit à tous les ministres, que son
+père vivant traitait avec faveur: «Nous voici, je pense,
+arrivés au lieu dont Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve
+Mandâkinî, je pense, n'est pas très-loin d'ici. Cette provision
+de fruits, ces fleurs recueillies, ce bois coupé, ces
+racines roulées en bottes, ces habits pendus en l'air: tout
+cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin
+est jalonné par des signes pour <i>guider</i> ceux qui reviennent
+à l'ermitage après que le jour est tombé. C'est
+de la <i>chaumière de Râma</i> que je vois monter et se mêler
+<i>au ciel bleu</i> cette fumée du feu sacré, que les pénitents
+désirent alimenter sans fin au milieu des forêts.
+C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne
+rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au
+port d'un grand saint et qui remplit <i>dans ces bois</i> les
+commandements de mon père!»</p>
+
+<p>Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient,
+Bharata vit dans la maison de Râma un autel pur, où
+brillait allumé son feu sacré. Un instant, il parcourut des
+yeux ce foyer saint; puis il aperçut le révérend solitaire,
+assis dans sa hutte en feuillage, ce Râma aux épaules
+de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands yeux
+pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose
+dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande
+âme, à la haute fortune, immortel comme Brahma lui-même,
+et qui, fidèle à marcher dans son devoir, portait
+humblement alors son vêtement d'écorce et ses cheveux
+à la manière des anachorètes.</p>
+
+<p>Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble
+ermite se délassant assis entre son épouse et Lakshmana,
+le fortuné Bharata, ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî,
+se précipita vers son frère; mais, plus près de sa vue,
+il gémit avec désespoir, et, n'étant plus maître de conserver
+sa fermeté, il balbutia ces mots d'une voix suffoquée
+par ses larmes: «Celui que naguère tant de chars,
+d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les côtés;
+celui, qu'il était presque impossible au monde de voir,
+tant les foules <i>avides</i> se faisaient obstacle l'une à l'autre;
+<i>ce héros</i>, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré
+seulement par les animaux des forêts! Lui qui, pour se
+vêtir, possédait naguère des habits par nombreux milliers,
+il n'a donc ici qu'une peau de gazelle pour dormir
+sur le sein de la terre! Et c'est à cause de moi que mon
+frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence, fut précipité
+dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte
+éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»</p>
+
+<p>Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant
+son visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber
+à ses pieds en pleurant. Consumé par sa douleur, ce
+héros à la grande force, ce fils désolé du roi, Bharata dit:
+«Seigneur!» une fois seulement, et fut incapable de
+rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de son côté, s'inclina
+tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les embrassa
+tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses
+frères.</p>
+
+<p>L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata,
+le serra dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de
+sa cuisse et lui adressa même ces questions avec intérêt:
+«Où ton père est-il, mon ami, que tu es venu dans ces
+forêts? car tu ne peux y venir <i>sans lui</i>, quand ton père
+vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle observateur
+de la vérité, ce prince continuellement occupé de sacrifices,
+soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le
+devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable
+de la justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il
+honoré comme il doit l'être, mon ami, cet homme riche
+en mortifications? Kâauçalyâ est-elle heureuse avec son
+illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi dans la joie
+cette Kêkéyî, l'auguste reine?</p>
+
+<p>«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami,
+remplis de courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton
+moindre geste, l'âme toujours égale, reconnaissants et
+dévoués?</p>
+
+<p>«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de
+la victoire: elle habite dans les palais du roi au milieu
+des plus sages ministres et des conseillers instruits dans
+les devoirs. Ne donnes-tu point au sommeil trop d'empire
+sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée du réveil?
+Versé dans la science des affaires, ton esprit en est-il
+occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées?
+Tu n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant
+le prix de mille ignorants? car, dans les affaires épineuses
+un homme instruit peut dire une parole salutaire.</p>
+
+<p>«Tu ne fréquentes pas, <i>j'espère</i>, des brahmanes
+athées? car ce sont des insensés, habiles tisseurs de futilités,
+orgueilleux d'une science inutile. D'une nature difficile
+pour concevoir une autre théologie plus élevée, ils
+te viennent débiter de vaines subtilités, après qu'ils ont
+détruit en eux la vue de l'intelligence! As-tu soin d'imiter,
+jeune taureau <i>du troupeau</i> des hommes, la conduite
+que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà
+même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin
+de n'employer dans les plus grandes affaires que les plus
+grands des hommes, ces ministres de ton père et de ton
+aïeul, ces gens purs, qui ont passé dans le creuset de
+l'expérience? Sans doute, fils de Raghou, les mets que
+l'on sert devant toi, substantiels ou délicats, tu ne les
+manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons
+et tes serviteurs à les partager avec toi?</p>
+
+<p>«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant,
+probe, de noble race, audacieux, plein de courage, d'intelligence
+et de fermeté? Donnes-tu aux armées sans réduction,
+comme il est juste, ce qu'on doit leur donner,
+les vivres et la paye, aussitôt que le temps est échu?&mdash;Car,
+si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour
+des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et
+de là peut résulter une immense catastrophe.</p>
+
+<p>«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours
+d'armes, d'eau, de grains, d'argent et de machines avec
+une nombreuse garnison d'ouvriers militaires et d'archers?
+Tes revenus sont-ils grands? Tes dépenses sont-elles
+moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles jamais
+répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles
+pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites
+faites aux brahmanes, les guerriers et les différentes
+classes de tes amis?»</p>
+
+<p>Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde
+affliction, fit connaître <i>en ces termes</i> au pieux
+Râma, qui l'interrogeait ainsi, la mort du roi, son père:
+«Noble prince, le grand monarque a délaissé son empire
+et s'en est allé dans le ciel, étouffé par le chagrin
+de l'œuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils. Te
+suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant
+séparer de ta pensée son âme toujours attachée à
+toi, abandonné par toi et consumé par le chagrin de ton
+exil, c'est à cause de toi que ton père est descendu au
+tombeau!»</p>
+
+<p>À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma
+adressait tout à l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé
+de Raghou, qui désirait accomplir la parole donnée
+par son père, demeura plongé dans le silence.</p>
+
+<p>«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce
+à moi, qui suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce
+trône de tes pères, comme Indra le fut sur le trône du
+ciel! Tous les sujets que tu vois, et mes nobles mères,
+les veuves du feu roi, sont venues chercher ici ta présence:
+accorde-leur aussi la même faveur.</p>
+
+<p>«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un
+trône qui t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé
+par l'amour: mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes
+amis au comble même de leurs vœux.»</p>
+
+<p>À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de
+Kêkéyî, ce Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête
+les pieds de Râma. Celui-ci alors d'embrasser le prince
+dans la douleur et de tenir ce langage à son frère, poussant
+maint et maint soupir: «Quel homme, né d'une
+race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant toujours
+marché fidèle à ses vœux, quel homme de ma condition
+voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à
+pécher? Quand mon père et cette mère, distingués par
+tant de vertus, m'ont dit: «Va dans les forêts!» comment
+pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une autre manière?
+Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ
+ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter
+la forêt Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent,
+le juste roi a fait ainsi nos parts à la face de la terre;
+quand, nous laissant à cet égard ses commandements,
+il s'en est allé dans le ciel, si Daçaratha, le roi des rois
+et le vénérable du monde, a fixé son choix sur ta personne,
+ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton lot,
+comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné
+pour quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux
+goûter ici ma part, telle que me l'a faite mon magnanime
+père.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir,
+lui répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être
+jamais celle d'un roi? Il est une loi immortelle, noble
+prince, qui toujours exista chez nous; la voici: «Tant que
+l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a aucun droit à la couronne.»
+Va, digne fils de Raghou, va dans la délicieuse
+Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer!
+En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef
+de notre famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya
+et que l'exil te conduisait en ces bois, le grand monarque,
+notre père, estimé des hommes vertueux, s'en est allé
+dans le ciel. Lève-toi donc, tigre des hommes, et répands
+l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure que
+l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable
+dans les mondes où habitent les mânes; et ta grandeur
+était, noble Râma, le plus cher de tous ses fils.»</p>
+
+<p>À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait
+la mort de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes
+Raghouides sentit son esprit s'en aller. Quand il eut ouï
+s'échapper des lèvres de Bharata ces paroles foudroyantes,
+semblables au tonnerre lancé dans un combat par le céleste
+dispensateur des pluies, Râma étendit les bras et
+tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que
+la hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses
+frères et la chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés
+par une double peine, d'arroser avec l'eau des yeux ce
+héros au grand arc, ce Râma, le maître de la terre,
+étendu maintenant sur la terre, comme un éléphant
+<i>couché au bord des eaux</i> et que l'écroulement d'une
+berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris
+sa connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée
+de son père descendu au tombeau: «Infortuné que je
+suis! dit-il à Bharata, que puis-je faire, hélas! pour ce
+magnanime, mort de chagrin à cause de moi, qui n'ai pu
+lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous, et
+toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce
+monarque a reçu tous les honneurs dus aux morts!</p>
+
+<p>«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens
+que je n'aurai pas même la force de retourner dans cette
+Ayodhyâ, privée de son chef, veuve du meilleur des rois
+et troublée dans la paix de son esprit. De quelle bouche
+entendrais-je maintenant ces paroles si douces à mon
+oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon retour
+des pays étrangers!»</p>
+
+<p>Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le
+noble anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père
+est mort, Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à
+cette femme au visage charmant comme une pléoménie;
+et ce <i>bon</i> Lakshmana a perdu son père: Bharata vient de
+m'apprendre ce malheur, que le maître de la terre nous
+a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son beau-père,
+ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille
+du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se
+remplirent de larmes!</p>
+
+<p>Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et,
+consumé de tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il
+adressa au Soumitride ces paroles désolées: «Apporte-moi
+des fruits d'ingouda, du marc de sésame, un habit
+d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais aller, fléau
+des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon
+père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi,
+j'irai par derrière! Hélas! cette procession est bien
+cruelle à mon cœur!»</p>
+
+<p>Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce
+fleuve saint, délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants
+tîrthas, aux forêts nombreuses et fleuries. Entrés dans un
+endroit uni, tous, ils répandirent l'onde heureuse et limpide,
+en s'écriant: «Que cette eau soit pour lui!» Le
+plus vertueux des fils de Raghou, levant ses mains réunies
+en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en
+pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire
+d'Yama: «Cette eau limpide, roi des rois, la plus
+sainte des eaux, qui t'est donnée par moi, puisse-t-elle
+servir à jamais pour étancher ta soif dans les royaumes
+des Mânes!»</p>
+
+<p>Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit
+avec ses frères dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî
+les oblations funèbres, qu'il devait à l'ombre de
+son père. Il étala des fruits d'ingouda avec des jujubes
+mêlés à du marc de sésame sur une jonchée d'herbes
+kouças et dit ces mots, le cœur tout bourrelé de chagrins:
+«Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous
+mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture
+de l'homme est aussi la nourriture des Mânes et des
+Dieux!»</p>
+
+<p>Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante,
+qui pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde
+aux mânes de leur noble père, vinrent frapper les oreilles
+des guerriers de Bharata: «Sans doute Bharata, se disaient-ils
+effrayés, a déjà fait son entrevue avec Râma;
+et ce grand bruit vient des cris que poussent les quatre
+fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent
+leur campement et courent d'eux-mêmes, le front
+tourné vers l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant
+que le voisinage les avait ou non rassemblés.</p>
+
+<p>Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et
+les yeux noyés de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir,
+il les embrassa tous avec l'affection d'un père et l'amour
+d'une mère. L'illustre fils du roi les embrassa donc
+sans distinction, et tous sans distinction furent admis à
+le saluer: il s'entretint même familièrement avec tous,
+comme il eût fait avec des hommes qualifiés.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque
+voient enfin Râma, qui semblait dans son ermitage
+un Dieu tombé du ciel. À l'aspect du prince dans un
+tel dénûment de toutes les voluptés, ses royales mères,
+désolées et <i>comme</i> irrassasiables de chagrin, se mirent
+toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes.
+Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au
+toucher les pieds de toutes ses nobles mères, en suivant
+l'ordre <i>établi des préséances</i>, et les presse avec les surfaces
+de ses doigts veloutés. Les épouses du roi baisèrent
+le front de Râma et se mirent à pleurer.</p>
+
+<p>Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse
+<i>au cœur</i>, s'avança derrière lui pour saluer toutes
+ses royales mères en proie à la douleur.</p>
+
+<p>Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le
+pied de ses belles-mères, et se tint devant elles ses yeux
+baignés de larmes. Elle fut embrassée par Kâauçalyâ,
+comme une fille est serrée dans les bras de sa mère.
+Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie par son habitation
+dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue
+dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru
+du puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»</p>
+
+<p>«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur
+frotté sur le malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici
+cruellement ta charmante figure, comme <i>le soleil brûle</i>
+un nymphée sans eau!»</p>
+
+<p>Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide,
+frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha,
+lui toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé
+dans ses mains les pieds du grand-prêtre, semblable au
+feu, comme le roi des Immortels, Indra même, presse des
+siennes les pieds de Vrihaspati, <i>le céleste précepteur des
+Dieux</i>, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit
+avec le vénérable environné d'une immense splendeur.
+Ensuite, accompagné des ministres et des guerriers chefs
+de l'armée, Bharata s'approche du pieux Raghouide; et,
+versé dans la science du devoir, il s'assoit dans une
+place inférieure avec eux, les plus savants des hommes
+dans la science du devoir.</p>
+
+<p>Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste
+Bharata au noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:</p>
+
+<p>«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes
+amis et par la vertu même de ton droit ce royaume sans
+épines de tes aïeux. Que tous les sujets, et les prêtres du
+palais, et Vaçishtha, et les brahmanes versés dans les
+formules des prières te donnent l'onction royale ici
+même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes,
+quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans
+Ayodhyâ exercer l'empire. Va et règne là sur nous,
+prince vertueux, acquittant les trois saintes dettes, écrasant
+tes ennemis et rassasiant tes amis de toutes les
+choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans
+ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui,
+frappés d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et
+là par les dix plages du ciel. Essuie mes larmes, taureau
+des hommes; essuie les pleurs de ta mère et délivre aujourd'hui
+ton père des liens de son péché!</p>
+
+<p>«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier
+devoir, c'est pour un kshatrya la consécration, le sacrifice
+et la défense du peuple? Je t'en supplie, ma tête
+inclinée jusqu'à terre, étends sur moi, étends sur nos parents
+ta compassion, comme Çiva répand la sienne sur
+toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes
+prières, ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même
+dans les bois avec ta grandeur!»</p>
+
+<p>Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes
+officiels, les mères d'une voix affaiblie par des larmes,
+elles, qui aimaient le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse,
+applaudirent à ce discours de Bharata, et, prosternés
+devant Râma, tous, ils suppliaient avec lui ce
+<i>noble anachorète</i>.</p>
+
+<p>Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma,
+<i>continuant à marcher</i> d'un pied ferme sur le chemin du
+devoir, lui répondit ce discours plein de vigueur au milieu
+de l'assemblée: «L'homme ici-bas n'est pas libre
+dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le Destin,
+qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la vie.
+L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la
+fin des élévations, la séparation est la fin des assemblages
+et la mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une
+autre cause que la maturité qui met les fruits en péril
+de tomber: ainsi le danger de la mort ne vient pas chez
+les hommes d'une autre cause que la naissance.</p>
+
+<p>«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien
+qu'épaisse et jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes
+arrivés au point où la mort peut jeter sur eux son lacet.
+La mort marche avec eux, la mort s'arrête avec eux, et
+la mort s'en retourne avec eux, quand ils ont fait un
+chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui
+respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée
+de la vie, comme les rayons du soleil au temps chaud
+tarissent l'eau <i>des étangs</i>. Pourquoi pleures-tu sur un
+autre? Pleure, <i>hélas</i>! sur toi-même, car, soit que tu
+reposes ou soit que tu marches, la vie se consume incessamment.
+Les rides sont venues sillonner vos membres,
+l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a
+brisé l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire
+d'où lui vienne du plaisir. Les hommes se réjouissent,
+quand l'astre du jour s'est levé sur l'horizon: arrive-t-il
+à son couchant, on se réjouit encore, et personne, <i>à cette
+heure comme à l'autre</i>, ne s'aperçoit qu'il a marché lui-même
+vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du plaisir
+à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur
+dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas
+que leur vie coule en même temps vers sa fin en passant
+avec elles par ces mêmes successions.</p>
+
+<p>«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec
+un morceau de bois promené dans l'Océan; les deux
+épaves se joignent, elles demeurent quelque peu réunies
+et se séparent bientôt <i>pour ne plus se rejoindre</i>: ainsi,
+les épouses, les enfants, les amis, les richesses vont de
+compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un instant,
+et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui
+les détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous
+une autre condition: aussi, tout homme ici-bas, qui
+pleure un défunt, lui consacre des larmes qui ne sont
+point dues à son trépas. La mort est une caravane en
+marche, tout ce qui respire est placé dans sa route et peut
+lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux
+que tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme
+infortuné pourrait-il se désoler au sujet d'une route qui
+existait avant lui, sur laquelle ont passé déjà son père
+et ses aïeux, qui est inévitable et dont il n'est aucun
+moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour voler
+et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée
+à l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes
+sont appelés <i>avec raison</i> les attelages du Devoir.</p>
+
+<p>«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir,
+lavées de leurs péchés par une conduite pure et des sacrifices
+payés convenablement aux deux fois nés, obtiennent
+l'entrée du ciel, où habite Brahma, l'auteur des
+créatures. Notre père, <i>sans aucun doute</i>, fut admis au
+séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques,
+gouverné ses peuples avec sagesse et distribué
+des aliments à la vertu <i>indigente</i>. Le ciel a reçu, <i>n'en
+doutez pas</i>, ce dominateur de la terre, qui a célébré
+mainte et mainte sorte de sacrifices, savouré toutes les
+félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au plus avancé
+des âges.</p>
+
+<p>«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une
+âme qui a reçu de si belles destinées, elles ne siéent point
+à un homme sage, de ta sorte, ni de la mienne, qui a
+de l'intelligence et qui possède les saintes traditions.</p>
+
+<p>«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce
+deuil; va, taureau des hommes, va promptement habiter
+dans cette belle métropole, et fais de la manière que mon
+père te l'a commandé. Moi, de mon côté, j'accomplirai
+la volonté de mon noble père dans l'endroit même, que
+m'a prescrit ce monarque aux œuvres saintes. Il serait
+malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui
+domptes les ennemis; et sa parole doit toujours être
+obéie par toi-même, car il est notre parent, il est <i>plus</i>,
+notre père.»</p>
+
+<p>À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage:
+«Combien y a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde,
+invincible dompteur de tes ennemis? Tu n'es pas troublé
+par la douleur et le plaisir ne pourrait même t'enivrer de
+sa joie: tu possèdes l'estime de tous les vieillards autant
+qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du ciel.</p>
+
+<p>«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels,
+tu es magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la
+vérité même! Le plus accablant de tous les chagrins ne
+peut te renverser, toi qui, doué avec de telles vertus,
+connais si bien ce que c'est que naître et mourir.</p>
+
+<p>«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé
+de mon père, il me sera impossible de vivre, consumé
+par mon chagrin, comme le daim blessé par une flèche
+empoisonnée! Veuille donc agir de telle manière que je
+ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte, où j'ai vu,
+d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son
+épouse et Lakshmana: <i>oui, sauve-moi</i>! et prends en
+main le sceptre de la terre!»</p>
+
+<p>Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata
+suppliait ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie,
+n'en ramena point davantage son esprit vers la pensée
+du retour, mais il demeura ferme, sans quitter des
+yeux la parole de son père. À l'aspect d'une constance si
+admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les cœurs
+se trouvaient également partagés entre la tristesse et la
+joie: «Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on;
+et le peuple en ressentait de la douleur, mais il éprouvait
+du plaisir à lui voir cette fermeté dans la promesse <i>donnée
+à son père</i>.</p>
+
+<p>Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment
+de le gagner avec des paroles caressantes.</p>
+
+<p>Râma fit asseoir sur <i>le siège musculeux</i> de sa cuisse
+le jeune homme au teint azuré, aux yeux charmants
+comme les pétales du lotus, à la voix semblable au roucoulement
+du cygne, quand il s'avance ivre d'amour, et
+lui tint ce langage:</p>
+
+<p>«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa
+nature seule la science de gouverner les hommes, peut
+très-bien suffire à gouverner même les trois mondes.
+Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le soleil, le vent,
+Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous nos yeux
+dans leur conduite <i>invariable</i>. Tel qu'Indra fait pleuvoir
+durant les quatre mois humides, tel un grand monarque
+doit inonder son empire de ses bienfaits. De même que
+le soleil ravit l'eau huit mois par la puissance de ses
+rayons, <i>il faut toujours qu'un roi dise</i>: «Puissé-je
+amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le vœu,
+qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et
+pénètre dans tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise
+en tous lieux par ses émissaires, et c'est la partie de ses
+fonctions que l'on appelle <i>ventale</i>. Tel qu'Yama, une
+fois l'heure venue, pousse dans la tombe également l'ami
+ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen tout monarque
+soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il
+n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna
+lier ce globe avec la chaîne des eaux, de même le devoir
+<i>appelé</i> neptunien d'un roi, c'est d'enchaîner <i>les brigands
+et</i> les voleurs en tous lieux.</p>
+
+<p>«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein
+verse la joie dans les cœurs; ainsi, tous les sujets doivent
+se réjouir en lui, et c'est l'obligation royale nommée lunaire.
+Comme la terre sans relâche porte également tous
+les êtres, tel c'est pour un monarque le devoir <i>appelé
+terrané</i> de soutenir, <i>sans manquer même au dernier</i>,
+tous les sujets de son empire.</p>
+
+<p>«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et
+qu'après une sage délibération avec ses ministres, ses
+amis, ses conseillers judicieux, il fasse exécuter les décisions.
+On verra la splendeur abandonner l'astre des
+nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre, l'Océan
+franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse
+qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit
+ce que ta mère a fait, soit par amour, soit par ambition,
+et te comporter vis-à-vis d'elle comme un fils devant sa
+mère.»</p>
+
+<p>À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et
+d'un aspect tel que la lune au premier jour de sa pléoménie,
+Bharata de répondre ces mots: «Qu'il en soit
+ainsi!» Ensuite, affligé de n'avoir pu obtenir ce qu'il
+désirait, ce magnanime joignit de nouveau ses mains,
+toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein
+de sanglots, il tomba sur la terre.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds
+avec sa tête, Râma se recula vite, les yeux un peu troublés
+<i>sous un voile</i> de larmes. Bharata cependant lui toucha
+les pieds; et, pleurant, affligé d'une excessive douleur,
+il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu sur la
+berge d'un fleuve.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment,
+accablé de chagrin, avec les artisans, les guerriers,
+les marchands, avec les instituteurs et le grand-prêtre du
+palais. Les lianes elles-mêmes pleuraient toute une averse
+de fleurs; combien plus devaient pleurer d'amour les
+hommes, de qui l'âme est <i>sensible aux peines</i> de l'humanité!</p>
+
+<p>Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement
+Bharata dans un embrassement d'amour et tint ce
+langage à son frère, consumé de chagrin et les yeux baignés
+de larmes: «Mon ami, c'est assez! Allons! retiens
+ces larmes; vois combien la douleur nous tourmente
+nous-mêmes: allons! pars! <i>retourne dans Ayodhyâ</i>!
+Je ne puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils
+du <i>plus grand des</i> rois; et mon âme succombe, pour
+ainsi dire, écrasée sous le poids de sa douleur. Héros, je
+jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent avec moi, de ne plus te
+parler jamais, si tu ne reprends le chemin d'Ayodhyâ!»</p>
+
+<p>Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient
+son visage: «Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il
+d'abord; puis, à ce mot il ajouta ces paroles: «Loin
+de toi ce serment! Je m'en irai, si ma présence te cause
+un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur, au prix
+même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en
+vais sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant
+sur mes pas cette grande armée, je m'en vais à la
+ville d'Ayodhyâ; mais avant, fils de Raghou, je veux te
+rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi, qui sais le devoir,
+n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause de ces
+mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à
+titre de dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»</p>
+
+<p>«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation
+du jeune homme à revenir dans sa ville augmentait la
+joie, et qui se mit à le consoler avec des paroles heureuses.</p>
+
+<p>Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses
+disciples, qui apportaient en présent des souliers tissus
+d'herbes kouças. Quand le noble Raghouide eut échangé
+avec le très-magnanime solitaire des questions relatives
+à leurs santés, il accepta son présent. Aussitôt Bharata
+saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son frère
+les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les
+<i>tiges du</i> graminée.</p>
+
+<p>Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter
+à son gré la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné,
+comme il était, par les foules du peuple. «Mets d'abord à
+tes pieds, noble Râma, ces chaussures; ensuite, retire-les;
+car elles vont arranger ici les affaires au gré de tout
+le monde.»</p>
+
+<p>L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça
+donc à ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même
+temps les donna au magnanime Bharata<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. L'auguste
+fils de Kêkéyî, plein de fermeté dans ses vœux, reçut
+lui-même cette paire de chaussures avec joie, décrivit à
+l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina
+et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle
+d'un gigantesque éléphant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><p><b>Note 20: </b>La cérémonie de l'investiture, que l'on trouve ici, nous
+rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut
+attribuée à l'invasion des peuples du Nord: mais d'où leur
+venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des idées,
+qui furent transvasées dans l'Occident.</p></blockquote>
+
+<p>Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les
+rangs, Vaçishtha, les autres gouravas et leurs disciples,
+l'anachorète, honneur de la famille de Raghou, les congédia,
+se montrant aussi inébranlable dans son devoir
+que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut
+impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de
+la douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la
+voix. Râma enfin d'incliner respectueusement sa tête
+devant toutes ses mères, et, pleurant lui-même, il entra
+dans son ermitage.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il
+monta, plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le
+char, qui les avait amenés tous deux. Devant lui marchaient
+Vaçishtha, Vâmadéva, Djâvâli, ferme dans ses
+vœux, et tous les ministres, honorés pour la sagesse du
+conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent alors
+vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite
+le Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.</p>
+
+<p>Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un
+flanc de cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment
+de riches métaux par milliers.</p>
+
+<p>Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage
+que Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi
+pour son habitation. Le fils de race, le prince éminent
+par l'intelligence s'approche alors de la hutte sainte, descend
+de son char et vient toucher de sa tête les pieds
+de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque:
+«As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu
+fait là, mon ami, ton affaire?»</p>
+
+<p>À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché
+au devoir, fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le
+devoir: «Malgré toutes mes supplications jointes aux
+prières mêmes des vénérables, ce digne enfant de Raghou,
+ferme dans sa résolution, nous a tenu chez lui ce
+langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir
+sans mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans
+la vérité: je reste donc ici les quatorze années, suivant
+la promesse que j'ai faite à mon père.»</p>
+
+<p>«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces
+paroles, Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit
+en ces mots solennels à ce fils de Raghou, habile dans
+l'art de parler: «Tigre des hommes, ô toi, qui es ferme
+dans tes vœux et comme le devoir incarné, donne tes
+souliers à ton frère; car ils mettront <i>la paix et</i> le bonheur
+dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots
+de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée
+à l'orient, et me donna, comme symbole du royaume,
+les deux souliers bien faits et charmants. J'acceptai ce
+don et maintenant, congédié par le très-magnanime
+Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville d'Ayodhyâ.»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la
+grande âme, l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse
+à Bharata: «Il est immortel ce Daçaratha, ton père,
+glorieux de posséder un tel fils en toi, qui sembles à nos
+yeux le devoir même revêtu d'un corps humain.»</p>
+
+<p>Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant
+les mains, se mit à lui présenter ses adieux et se prosterna
+même aux pieds du solitaire à la vaste science.
+Ensuite, après deux et plusieurs tours de pradakshina
+autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le
+chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de
+retour, étendit, <i>comme en allant</i>, ses longues files de
+voitures, de chars, de chevaux et d'éléphants à la suite
+du sage Bharata.</p>
+
+<p>Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais
+même de son père, veuf alors de cet Indra des mortels,
+comme une caverne veuve du lion qui l'habitait.</p>
+
+<p>Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales
+mères, le prince aux vœux constants, Bharata de tenir ce
+langage à tous les gouvaras universellement: «Je m'en
+vais habiter Nandigrâma; je vous demande à vous tous
+votre avis: c'est là que je veux supporter toute cette
+douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le
+roi mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des
+bois; je vais gouverner la terre, en attendant que Râma
+puisse régner lui-même.» À ces belles paroles du magnanime
+Bharata, les ministres et Vaçishtha même à
+leur tête de lui répondre tous en ces termes:</p>
+
+<p>«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis
+dans ta bouche, est digne de toi, Bharata, et mérite les
+éloges. Quel homme ne donnerait son approbation à ce
+voyage, dont l'amitié fraternelle t'inspira l'idée, prince à
+la conduite si noble et qui ne t'écartes jamais de ton amour
+pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces paroles
+agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses ministres:
+«Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher.</p>
+
+<p>Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait
+toutes ses inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel,
+arriva bientôt à Nandigrâma, portant les deux
+souliers avec lui. Il entra dans le village avec empressement,
+descendit à la hâte de son char et tint ce langage
+aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet
+empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à
+voir, qui sauront le gouverner sagement.»</p>
+
+<p>À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les
+deux chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa
+ce discours à tous les sujets, répandus en couronne autour
+de lui: «Apportez l'ombrelle! Hâtez-vous d'en
+couvrir <i>cette chaussure, qu'ont touchée</i> les pieds du noble
+<i>anachorète</i>! Les souliers, ornés <i>de cet emblème</i>,
+exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est de
+veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou,
+sur le cher dépôt que son amitié même a remis dans mes
+mains. Un jour, quand j'aurai pu rendre au noble Râma
+les souliers saints qu'il m'a confiés, et ce vaste empire
+<i>dont je suis investi</i>, c'est alors que je serai lavé de mes
+souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction royale donnée
+à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé au
+comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes
+comme celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et
+ma gloire!»</p>
+
+<p>Après que Bharata, l'homme à la grande renommée,
+eut exhalé ces paroles du fond de sa tristesse, il établit le
+siège de l'empire dans Nandigrâma, qu'il honora de sa
+résidence avec ses ministres. Dès lors on vit l'infortuné
+Bharata habiter dans Nandigrâma avec son armée, et
+ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète, ses
+cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à
+l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de
+Râma, exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de
+son retour. Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les
+deux nobles chaussures, fit apporter lui-même auprès
+d'elles le chasse-mouche et l'éventail, <i>insignes de la
+royauté</i>. Et quand il eut donné l'onction royale aux souliers
+de son frère dans Nandigrâma, <i>devenu</i> la première
+des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima désormais
+tous les ordres.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup
+de motifs pour condamner une plus longue habitation
+dans cette forêt: «C'est ici que j'ai vu, se dit-il, Bharata;
+mes royales mères et les habitants de la capitale.
+Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître sans
+cesse dans mon cœur la douleur vive des regrets. En outre,
+le camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici,
+a laissé deux vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée
+par la bouse de ses éléphants et de ses coursiers.
+Ainsi, passons ailleurs!»</p>
+
+<p>Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina
+devant cet homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et
+le saint anachorète à son tour honora le royal ermite d'un
+accueil tout paternel.</p>
+
+<p>«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un
+grand âge, d'une éminente destinée, parfaite, pure et
+qui trouvait son plaisir dans le bonheur de tous les êtres;
+toi, dit ce taureau des solitaires, charge-toi de l'accueil
+dû à la princesse du Vidéha. Offre à cette illustre épouse
+de Râma toutes les choses qu'elle peut désirer.»</p>
+
+<p>Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ,
+ferme dans ses vœux, et se hâta de lui dire: «Je
+suis la <i>princesse</i> de Mithila.»</p>
+
+<p>Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne,
+et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait
+balbutiante: «Je veux, de ce pouvoir <i>surnaturel</i>,
+attribut de la pénitence, trésor que m'ont acquis différentes
+austérités, je veux tirer un don maintenant, Sîtâ, pour
+t'en gratifier.</p>
+
+<p>«Noble fille du <i>roi</i> Djanaka, tu marcheras désormais
+ornée de parures et les membres teints avec un fard céleste,
+présents de mon <i>amitié</i>. À compter de ce jour, le
+tilaka, signe heureux <i>que</i> tu <i>portes sur le front</i> va durer,
+n'en doute pas, éternel; et ce fard ne s'effacera pas
+de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère Mithilienne,
+avec ce liniment que tu reçois de mon <i>amitié</i>, tu raviras
+sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse
+aux formes charmantes <i>fait les délices de Vishnou</i>.»</p>
+
+<p>La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent
+céleste des vêtements, des parures et même des bouquets
+de fleurs, présent incomparable d'amitié. Reposée de ses
+fatigues, la Mithilienne accepta, dans toute la joie de son
+âme, une couple de robes d'une propreté inaltérable et
+brillantes comme le soleil dans sa jeunesse du matin, les
+bouquets de fleurs, les parures et le fard de la beauté.</p>
+
+<p>Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses
+adieux au solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations
+du matin.</p>
+
+<p>Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé,
+les mains jointes, leurs bénédictions pour son voyage, le
+héros immolateur des ennemis pénétra dans la forêt, accompagné
+de son épouse et de Lakshmana, comme le soleil
+entre dans une masse de nuages.</p>
+
+<p>Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères
+les carquois tout resplendissants, leurs arcs et les deux
+épées, dont le tranchant moissonne les ennemis. Ensuite
+Râma et Lakshmana s'attachent les deux carquois sur les
+épaules, ils prennent les deux arcs à leur main, ils sortent
+et s'avancent pour continuer leur visite à <i>cette partie
+des</i> ermitages <i>qu'ils n'avaient pas encore vus</i>.</p>
+
+<p>Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux
+héros, armés de leurs solides arcs, elle dit à son époux
+d'une voix tendre et suave: «Râma, les hommes de bien
+atteignent à coup sûr une condition heureuse de justice,
+au moyen d'une bonté qui les préserve d'offenser aucun
+être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices qui en
+sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent
+de l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se
+disent les enfants de la colère. Le premier est le mensonge,
+que fuit toujours l'homme vertueux; ensuite, vient
+le commerce adultère avec l'épouse d'un autre; puis, la
+violence sans une cause d'inimitié.</p>
+
+<p>«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont
+vaincu leurs sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le
+sais, Râma, et la beauté de l'âme inspire tes résolutions.
+On n'a jamais trouvé, seigneur, et jamais on ne trouvera
+dans ta bouche une parole menteuse: combien moins ne
+peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins encore
+séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma,
+ce voyage à la forêt Dandaka.</p>
+
+<p>«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma
+bouche.</p>
+
+<p>«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de
+ton frère, avec ton arc et tes flèches à la main. À la vue
+des animaux qui errent dans ces futaies, comment ne
+voudrais-tu pas leur envoyer quelques flèches? En effet,
+seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le bois
+aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente
+malgré lui et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi,
+l'effroi de saisir à l'instant les sauvages hôtes des bois,
+quand ils voient l'homme de guerre s'avancer ainsi. Les
+armes inspirent même à ceux qui vivent dans une solitude
+l'envie de tuer et de répandre le sang.</p>
+
+<p>«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète,
+qui, vainqueur de ses organes des sens, était arrivé
+à la perfection dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un
+étant venu trouver l'anachorète, qui se maintenait dans
+une grande vertu, laissa dans ses mains, à titre de dépôt,
+une épée excellente et bien affilée.</p>
+
+<p>«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant
+au soin de conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul
+et ne quittait pas même cette épée dans les forêts. En
+quelque lieu qu'il aille recueillir des fruits ou des fleurs,
+il n'y va jamais sans porter ce glaive, tant son dépôt le
+tient dans une continuelle inquiétude. À force d'aller et
+venir sans cesse autour de cette arme, il arriva que peu
+à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par
+habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions
+de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son
+âme, que cette familiarité avec une épée avait menée
+ainsi jusqu'à l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber
+dans l'abîme infernal.</p>
+
+<p>«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte
+envers toi rappelle à ta mémoire: n'y vois pas une leçon
+que je veuille ici te donner. Il te faut de toute manière
+éviter l'impatience, maintenant que tu as pris ton arc à
+la main. On ne déchaîne pas la mort contre les Rakshasas
+mêmes sans un motif d'hostilité.</p>
+
+<p>«Quelle différence il y a des armes, des combats, des
+exercices militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci
+est ton devoir maintenant; observe-le: tous les autres te
+sont défendus.</p>
+
+<p>«La culture des armes enfante naturellement une
+pensée vaseuse d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis
+le jour où tu as cédé le trône? Un humble anachorète!
+Le devoir est le père de l'utile; le devoir engendre
+le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le ciel;
+ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense
+des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur
+corps dans les pénitences; <i>car</i> le bonheur ne s'achète
+point avec le bonheur. Bel enfant de Raghou, fais ton
+plaisir de la mansuétude; sois dévoué à ton devoir!...
+Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien connu
+dans toute sa vérité.</p>
+
+<p>«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec
+ton jeune frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te
+plaira.»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au
+devoir, que venait de prononcer la belle Vidéhaine,
+Râma de répondre en ces termes à la princesse de Mithila:
+«Reine, ô toi à qui le devoir est si bien connu,
+ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec amour,
+dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du
+roi Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce
+qui fut dit par toi-même? L'arme est dans la main du
+kshatrya pour empêcher que l'oppression ne fasse crier
+le malheureux!» n'est-ce point là ce que tu m'as dit?
+Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans la
+forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur vœux
+sont venus d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables
+à <i>toutes les créatures</i>! Dans les bois qu'ils habitent,
+faisant du devoir leur plaisir, des racines et des
+fruits leur seule nourriture, ils ne peuvent goûter la paix
+un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde par les hideux
+Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour dans les
+liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés au
+milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui
+vaguent dans <i>l'épaisseur des</i> fourrés.</p>
+
+<p>«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement
+pour moi, sont telles <i>qu'on devait s'attendre</i>,
+femme charmante, à les trouver dans ta bouche, et conformes
+à la noblesse de ta race. Oui! ces paroles, que tu
+m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse, c'est
+avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car
+à celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»</p>
+
+<p>Quand ils eurent marché une longue route, ils virent
+de compagnie, au coucher du soleil, un beau lac répandu
+sur un yodjana en longueur. Dans ce lac charmant aux
+limpides ondes, on entendait le chant de voix célestes
+marié au concert des instruments de musique, et cependant
+on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité,
+Râma, et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire
+nommé Dharmabhrita: «Un spectacle si merveilleux a
+fait naître en nous tous une vive curiosité. Qu'est-ce que
+cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui demandent ces
+héros fameux: allons! raconte-nous ce <i>mystère</i>!»</p>
+
+<p>À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire,
+qui était comme le devoir même en personne, se
+mit à lui raconter ainsi l'origine de ce lac: «On dit,
+Râma, que c'est l'anachorète Mandakarni, qui jadis,
+grâce au pouvoir de sa pénitence, créa ce bassin d'eau,
+nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand solitaire,
+assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour
+seule nourriture, soutint dix mille années une pénitence
+douloureuse. Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux,
+Indra même à leur tête, de s'écrier: «Cet anachorète
+a l'ambition de nous enlever notre place!» Cinq Apsaras
+du plus haut rang et parées d'une toilette céleste furent
+donc envoyées par tous les dieux, avec l'ordre même de
+jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées dans ces
+lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille
+gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète
+enchaîné au vœu de sa cruelle pénitence.</p>
+
+<p>«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer
+le trône des Immortels, ces Apsaras firent tomber sous
+le pouvoir de l'amour ce grand ascète, de qui le regard
+embrassait le passé et l'avenir du monde. Les cinq Apsaras
+furent élevées à l'honneur d'être ses épouses et
+l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible.
+Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles
+veulent, et, fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète
+des travaux de sa pénitence. Ce grand bruit, que
+vous entendez là, ce sont les jeux de ces bayadères célestes;
+ce sont leurs chansons ravissantes à l'oreille, qui
+se marient au <i>son cadencé des</i> noûpouras et <i>des</i> bracelets.»</p>
+
+<p>À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà
+une chose admirable!» s'écria le Daçarathide à la force
+puissante et son frère avec lui.</p>
+
+<p>Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un
+enclos circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des
+habits d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné
+de son frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte
+de lianes et d'arbres variés, où tous les anachorètes
+<i>s'empressent de</i> lui offrir les honneurs de l'hospitalité.
+Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs ermitages, le
+Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun
+de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita
+l'un après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage
+en ermitage porter lui-même les hommages de sa
+présence à leurs pieds. Là, il demeurait un mois ou même
+une année; ici, quatre mois; ailleurs, cinq ou six. Chez
+l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez
+l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez
+celui-là, huit mois: d'un côté, il habita une couple de
+mois; d'un autre, la révolution entière d'une année; plus
+loin, un mois, augmenté d'une moitié.</p>
+
+<p>Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de <i>candides</i>
+plaisirs dans les ermitages des anachorètes, il vit
+dix années couler pour lui d'un cours fortuné.</p>
+
+<p>«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du
+saint Agastya: entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce
+au rishi mon arrivée chez lui avec Sîtâ.»</p>
+
+<p>Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne
+son frère, Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya
+et lui dit ces paroles:</p>
+
+<p>«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein
+de force, est appelé Râma: ce prince éminent est ici et
+demande à voir l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana;
+je suis le <i>compagnon</i> dévoué et le frère puîné de ce resplendissant
+héros avec lequel et son épouse je viens ici
+moi-même pour visiter le saint ermite.»</p>
+
+<p>À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit
+l'homme riche en pénitences, qui entra dans l'ermitage
+annoncer la visite. Entré dans la chapelle du feu, il dit
+ces mots, d'une voix faible et douce, les mains réunies
+en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi
+Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom
+Râma, attend avec son frère et son épouse à la porte de
+ton ermitage. Il désire voir ta révérence; il vient ici lui
+apporter son hommage: fais-moi connaître, saint anachorète,
+ce qui est à faire dans la circonstance à l'instant
+même.»</p>
+
+<p>À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que
+Râma venait d'arriver, en compagnie de Lakshmana et
+de l'auguste Vidéhaine: «Quel bonheur! s'écria-t-il;
+Râma aux longs bras est arrivé chez moi avec son épouse:
+j'aspirais dans mon cœur à son arrivée ici même! Va!
+que Râma, dignement accueilli avec son épouse et Lakshmana,
+soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne
+l'as-tu pas fait entrer?»</p>
+
+<p>Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans
+l'ermitage de l'homme aux œuvres saintes, tout rempli
+de gazelles familières. Alors, environné de ses disciples,
+tous vêtus de valkalas tissus d'écorce et portant des manteaux
+de peaux noires, le grand anachorète s'avança hors
+<i>de la chapelle</i>. À l'aspect de cet Agastya, le plus excellent
+des solitaires, qui soutenait le poids d'une cruelle
+pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à Lakshmana:
+«C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel
+qui sort <i>du Sanctuaire</i> et vient au-devant de nous,
+arrivés dans son temple.</p>
+
+<p>«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!»
+À ces mots, le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de
+joie, il prit avec sa belle Vidéhaine et Lakshmana les
+pieds du rishi dans ses mains: puis, s'étant incliné, il
+se tint devant lui, ses mains jointes, comme il seyait à la
+civilité.</p>
+
+<p>Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux
+Raghouide courbé respectueusement: «Assieds-toi!»
+lui dit cet homme à la bien grande pénitence; et, quand
+il eut honoré son hôte d'une manière assortie aux convenances
+et suivant l'étiquette observée à l'égard des Immortels,
+l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma,
+je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana,
+que vous soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter
+vos hommages. Fils de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle
+point ta chère Vidéhaine? En effet, Sîtâ est
+d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait quitté ses
+plaisirs.</p>
+
+<p>«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle
+fait une chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce
+fut toujours la nature des femmes.»</p>
+
+<p>À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort
+comme la vérité, de joindre ses deux mains et de répondre
+au saint en ces paroles modestes: «Je suis heureux,
+je suis favorisé <i>du ciel</i>, moi, de qui les bonnes qualités,
+réunies aux vertus de mon épouse et de mon frère, ont
+satisfait le plus éminent des anachorètes et lui inspirent
+une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles
+ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux
+et content sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.»</p>
+
+<p>Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint
+des anachorètes, le Devoir même en personne, le sage
+Agastya réfléchit un instant et lui répondit en ces mots
+d'une grande sagesse: «À deux yodjanas d'ici, Râma,
+il est un coin de terre, nommé Pantchavatî, lieu fortuné,
+aux limpides eaux, riche de fruits doux et de succulentes
+racines. Vas-y, construis là un ermitage et habite-le
+avec ton frère le Soumitride, observant la parole de
+ton père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue
+entièrement, jeune homme sans péché, grâces au pouvoir
+acquis par ma pénitence non moins qu'à mes liens
+d'amitié avec Daçaratha.</p>
+
+<p>«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles:
+il vous faut marcher au septentrion de cette forêt et diriger
+vos pas vers ce banian. De là, quand vous serez parvenus
+sur les hauteurs de cette montagne, qui n'en est
+pas très-loin, vous y trouverez ce lieu, qu'on appelle la
+Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute céleste.»</p>
+
+<p>Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage,
+de lui rendre avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir
+tous deux leurs adieux au solitaire, de qui la bouche
+était celle de la vérité. Puis, l'un et l'autre Kakoutsthide,
+ayant reçu congé de lui, se prosternent à ses pieds et
+partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils doivent
+habiter.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux
+sous le nom de Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide
+en marche vers Pantchavatî, et, d'une voix gracieuse,
+douce, affectueuse: «Mon enfant, lui dit-il, apprends
+que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois le
+jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son
+père, lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de
+modestie, s'il jouissait d'une santé prospère. Ensuite
+Râma lui dit, stimulé par la curiosité: «Raconte-moi
+ton origine, mon ami; dis-moi quelle est ta race et ta
+lignée.»</p>
+
+<p>À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyéni mit
+au monde une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut
+<i>nommée</i> Vinatâ, et d'elle naquirent deux fils, Garouda et
+<i>le cocher du soleil</i>, Arouna.</p>
+
+<p>«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti:
+sache, dompteur <i>invincible</i> des ennemis, que je
+suis Djatâyou, <i>le petit-fils</i> de Çyénî. Je serai, si tu le désires,
+ton fidèle compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces
+bois, quand Lakshmana et toi vous serez absents.»</p>
+
+<p>«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre;
+puis il embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait
+ouï raconter mainte et mainte fois l'amitié de son père
+avec Djatâyou. Alors ce héros, plein de vigueur, ayant
+confié Sîtâ la Mithilienne à sa garde, continua de marcher
+vers l'ermitage de Pantchavatî en compagnie de
+l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure.</p>
+
+<p>Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire
+des animaux carnassiers de toutes les sortes, il dit à
+Lakshmana, son frère, à la splendeur enflammée:</p>
+
+<p>«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres
+tout en fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un
+ermitage comme il faut! Non loin se montre, festonnée
+de lotus aux senteurs les plus douces et brillants à l'égal
+du soleil, cette pure et charmante rivière de Godâvarî,
+pleine d'oies et de canards, embellie par des cygnes et
+troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à moyenne
+distance.</p>
+
+<p>«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille
+qualités! Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau,
+notre compagnon.»</p>
+
+<p>À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère
+une très-jolie chaumière de sa main, qui terrasse les
+héros des ennemis: Intelligent <i>ouvrier</i>, il bâtit pour le
+noble héritier de Raghou une grande cabane de feuillages
+charmante, jolie à voir, tout à fait ravissante. Ensuite,
+le beau Lakshmana descendit à la rivière de Godâvarî, se
+baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir.</p>
+
+<p>Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et
+sacrifié dans le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage
+construit au noble enfant de Raghou. Celui-ci vint avec
+Sîtâ, vit la hutte de feuilles, délicieux ermitage, et cette
+vue lui causa une joie suprême. Dans son enchantement,
+il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui tint ce
+langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une
+vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un
+si grand ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement
+de moi comme un présent d'amitié. Nos ancêtres,
+mon ami, seront tous sauvés par toi, bon fils, instruit
+dans le devoir, la reconnaissance et la vertu.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de
+qui l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable
+de Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère,
+habita quelque temps ces lieux riches de fruits et parés
+de fleurs, comme un second Indra au sein d'un autre
+paradis.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de
+pénitence une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver
+amena sa bien-aimée saison. Un jour, s'étant levé pour
+ses ablutions au temps où les clartés du matin commencent
+à blanchir la nuit, il descendit à la rivière de Godâvarî.
+Le fils de Soumitrâ, son frère, le front incliné, une
+cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ:
+«Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison
+qui te fut toujours agréable, où l'année brille, comme
+parée de <i>ses plus nombreuses</i> qualités.</p>
+
+<p>«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de
+fruits; les eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est
+agréable. <i>C'est le temps où</i> ceux qui mangent de l'offrande,
+quand ils ont honoré les Dieux et les Mânes avec
+un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés de leurs souillures.</p>
+
+<p>«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté:
+ils ont des passages difficiles, qu'on traverse avec peine
+le matin, mais ils sont pleins de charme, quand le temps
+amène le milieu du jour. Maintenant, frappées d'un soleil
+sans chaleur, couvertes de gelée blanche, frissonnantes
+d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées
+<i>la nuit</i> fait briller au matin les forêts désertes.</p>
+
+<p>«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous
+arrivent, enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît
+maintenant sous l'aspect d'une <i>autre</i> lune. Sa chaleur,
+insensible au matin, paraît douce au toucher vers le milieu
+du jour; et, sur le soir, il se colore d'une rouge qui
+tourne légèrement à la pâleur.</p>
+
+<p>«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour
+toi, Bharata, consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir
+même en personne, se livre à de <i>pénibles</i> mortifications.
+Abandonnant et son trône, et les voluptés, et toutes les
+choses des sens, se frustrant même de nourriture, ce
+noble pénitent couche sur la froide surface de la terre.
+Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement
+rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même
+au fleuve Çarayoû, mais son cœur s'élance vers cette
+rive où nous sommes, pour y faire avec nous ses ablutions.</p>
+
+<p>«L'homme n'imite point les exemples que lui donne
+son père, mais le modèle qu'il trouve dans sa mère,»
+dit un adage répété de bouche en bouche dans l'univers:
+la conduite que Bharata mène est à rebours du proverbe.
+Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî,
+notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata,
+elle, qui eut pour époux Daçaratha, peut-elle être ce
+qu'elle est?»</p>
+
+<p>Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles
+au juste Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait
+toujours la médisance, l'interrompit en ces termes: «Tu
+ne dois pas, mon ami, infliger ton blâme devant moi à
+cette mère, qui tient le milieu entre les nôtres: ne parle
+ici que de Bharata, le noble chef des Ikshwâkides.»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les
+bords de la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses
+ablutions avec son jeune frère et son épouse.</p>
+
+<p>Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation
+les Dieux et les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana
+le soleil, qui se levait à l'horizon.</p>
+
+<p>Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse
+et le fils de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî
+et revint à son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière,
+entre Sîtâ et Lakshmana, son frère, il s'entretint
+avec eux sur différentes matières. Tandis que ce magnanime
+causait avec le Soumitride, le roi des vautours se
+présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:</p>
+
+<p>«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux
+grands bras, au grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur
+des hommes; je retourne en ma demeure. Il te faut apporter
+ici une continuelle attention à l'égard de tous les
+êtres, fils de Raghou! j'ai envie, <i>vaillant</i> meurtrier des
+ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis.
+Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand
+des hommes, je reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en
+vérité.»</p>
+
+<p>À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque
+des oiseaux: «Va donc, ô le meilleur des volatiles,
+mais à la condition de revenir bientôt nous voir.»
+Quand le roi des vautours fut parti, le fils de Raghou à
+l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et rentra
+dans sa chaumière avec Sîtâ.</p>
+
+<p>Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée
+Çoûrpanakhâ, sœur de <i>Râvana, le</i> démon aux dix têtes
+vint en ces lieux d'un mouvement spontané et vit là, semblable
+à un Dieu, Râma aux longs bras, aux épaules de
+lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus. À la vue de
+ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut enflammée
+d'amour; elle, à qui la nature avait donné un
+teint hideux, un caractère méchant, cette ignoble <i>fée</i>,
+cruelle à servir, qui marchait toujours avec la pensée
+de faire du mal à quelqu'un et n'avait de la femme rien
+autre chose que le nom.</p>
+
+<p>Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle
+s'approche du héros aux longs bras, et, commençant par
+déployer sa nature de femme, lui tient ce langage avec
+un <i>doux</i> sourire: «Qui es-tu, toi qui, sous les apparences
+d'un pénitent, viens, accompagné d'une épouse,
+avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable,
+séjour des Rakshasas?»</p>
+
+<p>À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils
+de Raghou se mit à lui tout raconter avec un esprit de
+droiture; «Il fut un roi nommé Daçaratha, juste et célèbre
+sur la terre; je suis le fils aîné de ce monarque et
+l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ, mon épouse;
+voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir,
+je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon
+père, à la voix de ma <i>belle</i>-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés
+tous les caractères de la beauté, toi, si charmante,
+qu'on dirait Çri elle-même, qui se manifeste aux
+yeux des mortels, qui es-tu donc, toi, qui, femme craintive,
+te promènes dans le bois Dandaka, la plus terrible
+des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu
+es, quelle est <i>ta</i> famille, et pour quel motif je te vois
+errer seule ici et sans crainte.»</p>
+
+<p>À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de
+l'amour, fit alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ,
+je suis une Rakshasî, je prends à mon gré toutes
+les formes; et, si je me promène seule au milieu des
+bois, Râma, c'est que j'y répands l'effroi dans toutes les
+créatures. Les tîrthas saints et les autels y périssent,
+anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des Rakshasas
+lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui
+a répudié les mœurs des Rakshasas; Koumbhakarna au
+sommeil prolongé, à la force immense; et deux Rakshasas
+fameux par le courage et la vigueur, Khara et Doûshana.
+Ta vue seule m'a jetée dans le trouble, Râma: aime-moi
+donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ? Elle est
+sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton
+égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie
+et douée, comme toi, des avantages de la beauté.
+<i>Laisse</i>-moi dévorer cette femme sans attraits ni vertus,
+avec ce frère, qui est né après toi, mais de qui la vie est
+déjà terminée. Cela fait, tu seras libre, mon bien-aimé,
+de te promener avec moi par toute la contrée Dandaka,
+contemplant ici les sommets d'une montagne et là des
+bois enchanteurs.»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la
+Rakshasî, le héros aux longs bras avertit d'un regard
+Sîtâ et Lakshmana. Ensuite Râma, cet orateur habile à
+tisser les paroles, se mit à dire ces mots à Çoûrpanakhâ,
+mais pour se moquer:</p>
+
+<p>«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie:
+une femme de ta condition ne peut s'accommoder ainsi
+d'une rivale. Mais voici mon frère puîné, qui a nom
+Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon caractère, plein
+d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un époux assorti
+à cette beauté, <i>dont je te vois si bien douée</i>; il est
+jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses;
+il est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»</p>
+
+<p>À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à
+sa volonté, quitte Râma brusquement et se tourne avec
+ces mots vers Lakshmana: «Aime-moi donc, ô toi, qui
+donnes l'honneur, moi, qui suis une épouse assortie à ta
+beauté: tu auras du plaisir à te promener avec moi dans
+la ravissante forêt Dandaka.»</p>
+
+<p>À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ,
+habile dans l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî
+et lui répondit en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait,
+devenant mon épouse, de servir un serviteur? car je suis,
+ma haute dame, soumis à la volonté de mon noble frère
+aîné. À toi, femme de la plus éminente perfection, il te
+faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a qu'un
+sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus
+que l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc
+ici, femme aux grands yeux, la plus jeune de ses deux
+épouses.»</p>
+
+<p>Il dit; à ces mots de Lakshmana, <i>qui semblait deviner,
+sous la métamorphose de la méchante fée</i>, ses
+dents longues et saillantes avec son ventre bombé, elle
+prit sottement pour la vérité même ce qui était une plaisanterie.
+Aussi courut-elle une seconde fois vers ce Daçarathide
+à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et, folle
+d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi
+de l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère:
+sois donc mon époux un long temps! Que t'importe cette
+Sîtâ?»</p>
+
+<p>Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés,
+elle fondit sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses
+yeux doux, comme ceux du faon de la gazelle: on eût
+dit un grand météore de feu qui se rue dans le ciel
+contre <i>la belle étoile</i> Rohinî. Aussitôt que Râma vit la
+Rakshasî lancée comme le nœud coulant de la mort, il
+arrêta la furie dans sa course, et ce héros à la grande
+force dit avec colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ,
+il ne faut pas jouer d'aucune manière avec des gens féroces
+et bien méchants: vois, bel ami! c'est avec peine
+si ma chère Vidéhaine échappe à la mort! Chasse à l'instant
+cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme
+dans sa conduite et folle au plus haut degré.»</p>
+
+<p>À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la
+méchante fée sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant
+son épée, lui coupa le nez et les oreilles. Ainsi mutilée
+dans son visage, la féroce Çoûrpanakhâ remplit tout de
+ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au fond du bois,
+comme elle était venue.</p>
+
+<p>Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara,
+à la force terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et
+tomba sur la terre au milieu des Rakshasas, dont il était
+environné, comme la foudre même tombe du haut des
+cieux.</p>
+
+<p>À la vue de sa sœur étendue à terre, inondée par le
+sang, le nez et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui
+demanda, avec des yeux rouges de colère: «Qui donc t'a
+mise dans un tel état, toi qui, douée de force et de
+courage, te promenais, pareille à la mort, où bon te
+semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les
+Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires,
+possède une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger
+cette odieuse mutilation?»</p>
+
+<p>Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère,
+Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes
+rendaient bégayante: «<i>J'ai rencontré</i> deux jeunes
+gens pleins de beauté, aux membres potelés, à la force
+puissante, aux grands yeux de lotus, et doués de tous les
+signes où l'on reconnaît des rois. Habillés de peaux noires
+et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas, et
+je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des
+hommes.</p>
+
+<p>«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille
+gracieuse: la beauté dont elle est douée rayonne de
+toutes les parures. Je me disposais dans la forêt à dévorer
+cette femme violemment avec ses deux compagnons,
+mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme
+une misérable sans appui. Traînée dans le combat,
+malgré mes cris, malgré ma résistance, vois! quel outrage
+m'a-t-on fait;... et c'est toi, qui es mon protecteur!»</p>
+
+<p>À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze
+Rakshasas noctivagues, semblables à la mort:
+«Deux hommes, armés de traits, vêtus de peaux noires
+et d'écorces, sont entrés avec une femme dans l'épouvantable
+forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas que vous
+n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma sœur en
+veut boire le sang.»</p>
+
+<p>Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt
+avec la furie, tous une lance au poing et rapides
+comme des nuages chassés par le vent.</p>
+
+<p>À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie:
+«Fils de Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana,
+son frère, à la vigueur éclatante, reste un instant
+près de ma chère Vidéhaine, jusqu'à ce que j'aie terrassé
+dans le combat ces Rakshasas féroces.» Dès qu'il eut
+ouï ces paroles du héros à la force sans mesure: «Oui!»
+répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la <i>royale</i>
+Vidéhaine.</p>
+
+<p>Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense,
+orné richement d'or; et lui, qui était le Devoir
+même en personne, il adresse aux Démons ces paroles:
+«Retirez-vous d'ici! Vous ne devez pas approcher davantage,
+si vous attachez quelque prix à votre vie: retirez-vous,
+Démons nocturnes! »</p>
+
+<p>À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur,
+la lance et les javelots en main, répondirent, les yeux
+rouges de colère, à Râma; eux, qui avaient l'audace du
+crime, à lui, qui avait celle de l'héroïsme:</p>
+
+<p>«Tu as fait naître la colère au cœur de Khara, notre
+bien magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé
+par nous dans le combat!»</p>
+
+<p>Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas
+fondent sur Râma, les armes hautes et le cimeterre
+levé. Après un élan rapide, les quatorze Démons
+noctivagues font pleuvoir sur lui avec colère maillets
+d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain avec quatorze
+flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze
+Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu
+du combat, il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze
+nouvelles flèches acérées. Il encocha lestement ces dards
+à son arc, et, visant pour but les Rakshasas, déchaîna
+contre eux ces flèches avec un bruit pareil au tonnerre de
+la foudre.</p>
+
+<p>Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or,
+fendent l'air, qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des
+grands météores de feu. Ces flèches, semées d'yeux,
+telles que les plumes du paon, traversent de part en part
+les Démons et se plongent dans la terre, où leur impétuosité
+les emporte, comme des serpents dans une <i>molle</i>
+taupinière.</p>
+
+<p>Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois,
+après qu'ils eurent châtié les Démons. À la vue de
+ses vengeurs étendus sur la terre, la Rakshasî, délirante
+de colère, trembla de nouveau et jeta une clameur épouvantable.
+Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit rapidement toute
+tremblante, en poussant de grands cris, vers la région
+où demeurait son frère à la force puissante.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde
+fois aux pieds de son frère, Khara, d'une voix nette et
+pleine de colère, dit à cette femme revenue, sans qu'elle
+eût accompli son dessein: «Quand j'ai envoyé, pour te
+satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers, qui mangent
+la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des
+larmes?</p>
+
+<p>«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours
+fidèles, attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté
+mes ordres, ne fût-ce que par attachement à leur vie!
+Dis-moi quelle est donc la cause, noble dame, qui te
+ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux dévastés par des
+larmes?»</p>
+
+<p>La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses
+yeux mouillés de larmes et lui répondit en ces termes:
+«Ces héros des Rakshasas, que tu avais envoyés, la
+lance au poing, Râma seul les a tous consumés avec le
+feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect
+de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres
+sapés à la racine, je fus saisie d'un tremblement subit.
+Rakshasa, je suis troublée, consternée, épouvantée; et
+je viens, ne voyant partout que terreur, me réfugier sous
+ta protection!</p>
+
+<p>«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui
+est venue s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser
+tes Rakshasas. <i>Autrement</i>, moi, qui te parle, je vais
+jeter là ma vie devant toi, lâche, qui n'as point de honte,
+si mon ennemi n'est immolé de ta main aujourd'hui
+même!»</p>
+
+<p>À sa cruelle sœur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le
+bouillant Khara de répondre avec ce langage plein de
+véhémence au milieu des Rakshasas: «Ce Râma, qui
+n'est <i>tout simplement</i> qu'un homme, un être sans force,
+n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt, aujourd'hui
+même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour ses
+méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur!
+Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère
+dans les noires demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî,
+tu vas boire en ce jour le sang chaud de Râma,
+frappé de cette massue et couché sans vie sur la surface
+de la terre!</p>
+
+<p>«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras
+bientôt faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront
+ses chairs tendres, fines, délicieuses.»</p>
+
+<p>La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara,
+qui allaient à son cœur, et vanta pleine de joie son frère,
+assis au plus haut rang des Rakshasas: «Gloire à toi,
+héros, à toi, le seigneur des Rakshasas, qui as fait germer
+en ta pensée le désir noble et vaillant d'immoler tes
+ennemis dans un combat!</p>
+
+<p>«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai
+soif de boire le sang de Râma sur le front même de la
+bataille!»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont
+Çoûrpanakhâ flattait son oreille: «Fais, dit-il au général
+de ses armées, qui s'appelait Doûshana et se trouvait
+à son côté; fais rassembler quatorze mille de ces Rakshasas,
+héros superbes, d'une impétuosité formidable,
+qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans les
+combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en
+couleur aux sombres nuages, armés de toutes pièces et
+qui se font une volupté de tourmenter le monde.»</p>
+
+<p>Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil
+aux cimes de Mérou et décoré avec un or épuré, tout
+plein d'armes, pavoisé d'étendards, orné de cent clochettes,
+rayonnant de toute la diversité des pierreries,
+égal au ciel en splendeur, où <i>l'orfévre habile</i> avait
+sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des montagnes,
+le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux
+et des étoiles en argent; char attelé de vigoureux
+coursiers, mais doué d'un mouvement spontané, avec un
+timon parsemé de perles et de lapis-lazuli, où brillait en
+or l'astre des nuits.</p>
+
+<p>Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent
+Khara placé dans son char, ils se tinrent <i>attentifs à sa
+voix</i>, rangés autour de lui et du vigoureux Doûshana. À
+la vue de cette grande armée, pourvue de toutes les armes,
+sous diverses bannières, Khara joyeux cria du haut de
+son char à tous les Rakshasas: «<i>En avant</i>! sortez!»
+Soudain toute cette armée, portant massues, lances et
+tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit
+pareil à celui du grand Océan.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon,
+qui s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une
+pluie sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des
+pierres et du sang.</p>
+
+<p>Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir,
+liséré de rouge, l'astre qui donne le jour, et qui, par la
+couleur de son disque, ressemblait alors au tison ardent.</p>
+
+<p>Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où
+s'annonce le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient
+au milieu des airs, se mirent à pousser des cris aigus,
+tournant la tête du côté où Khara s'avançait. Un vent
+impétueux souffla; le soleil perdit sa clarté, et l'on vit
+briller au milieu du jour la lune, environnée de son
+armée d'étoiles.</p>
+
+<p>À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages,
+qui se levaient partout simultanément, le roi de
+cette armée formidable dit en riant à tous les Rakshasas:
+«Je ne fais nul cas de ces pronostics horribles à voir,
+qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus certain
+dans cette bravoure, dont ma force est la source!»</p>
+
+<p>En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce
+grand combat, et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux,
+et les principaux des Gandharvas, et les célestes chœurs
+des Apsaras.</p>
+
+<p>Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut
+arrivé dans le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit
+avec son frère les sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides
+tint à l'autre ce langage:</p>
+
+<p>«Héros, nous tenons sous la main une victoire et
+l'ennemi sa défaite, car mon visage est serein, et tu vois
+comme il brille! Mais, dans cette conjoncture, il est d'un
+homme sage, Lakshmana, d'aviser aux possibilités futures,
+comme s'il avait à craindre une infortune. Prends
+donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends
+Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la
+montagne, environné d'arbres et d'un accès difficile.
+Reste là, bien muni d'armes, avec la princesse du Vidéha:
+ainsi, l'horrible terreur des événements qui sont
+encore dans le futur n'ira pas y troubler tes yeux.»</p>
+
+<p>À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt
+son arc et ses flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se
+rend vers la caverne d'un accès impraticable. À peine
+Lakshmana fut-il entré dans la grotte avec Sîtâ: «Bien!»
+dit Râma, qui attacha alors solidement sa cuirasse. Dès
+que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure aussi
+brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui
+vient à son lever de chasser les ténèbres.</p>
+
+<p>De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait
+également pleine de bannières, de cottes maillées,
+d'épouvantables armes, et poussant de profondes clameurs.</p>
+
+<p>Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux
+de tous les côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés
+en face de lui pour le combat. Son arc empoigné dans une
+main et ses flèches tirées du carquois, il se tint prêt à
+combattre, emplissant toute l'atmosphère avec les sons
+de sa corde vibrante. Le beau jeune prince avait l'air de
+sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère ne
+rendait que plus difficile à supporter la flamme de son
+regard, aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga.</p>
+
+<p>À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les
+Rakshasas tombent dans une profonde stupéfaction et
+s'arrêtent, quoique altérés de combat, immobiles comme
+une montagne.</p>
+
+<p>À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute
+son armée glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à
+Doûshana et d'une voix pleine de véhémence: «Il n'y a
+pas encore de fleuve à traverser ici, et cependant voici
+que l'armée s'arrête comme entassée dans un même
+lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle raison a déterminé
+ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse rapidement
+son char hors de l'armée, et voit Râma devant
+lui, ses armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est
+retenue par la terreur, il revient et le Rakshasa fait ce
+rapport au frère puîné de Râvana: «C'est Râma, qui se
+tient, son arc à la main, devant le front de bataille:
+toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son pas à
+l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux
+ennemis.»</p>
+
+<p>À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite
+avec son char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha,
+comme Rahou fond sur l'astre qui produit la lumière.
+Quand l'armée rakshasî vit Khara poussé au
+combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança derrière
+lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont
+l'orage entrechoque de grands amas.</p>
+
+<p>Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent
+tomber sur l'invincible aux formidables exploits une pluie
+de projectiles, variés dans les formes.</p>
+
+<p>Il en reçut toutes les flèches <i>d'un air impassible</i>,
+comme l'Océan reçoit les tributs des fleuves. Le corps
+percé de ces dards cruels, Râma en fut aussi peu troublé
+qu'un grand mont n'est ému sous les coups nombreux
+de la foudre enflammée.</p>
+
+<p>Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses
+dards ornés d'or, indomptables, irrésistibles et pareils
+au lasso même de la mort. Ces traits, volant avec leurs
+ailes de héron à travers les phalanges des ennemis, ôtaient
+la vie aux Démons d'une manière aussi prompte que les
+malédictions des plus saints pénitents.</p>
+
+<p>Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être
+unies entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans
+le sol de la terre, après qu'elles avaient traversé les
+effroyables Rakshasas. Ailleurs, tranchées par les dards
+<i>en forme de croissant</i>, les têtes des ennemis tombent par
+milliers sur la terre, où leur bouche agite convulsivement
+ses lèvres pliées.</p>
+
+<p>En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et
+de <i>son frère</i> Doûshana, ces débris s'entassèrent autour
+d'eux comme un troupeau d'éléphants. Khara donc, à la
+vue de ses bataillons maltraités par les flèches de Râma,
+dit au général de ses troupes, guerrier à la vigueur épouvantable,
+au cœur plein de courage: «Héros, que l'on
+ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel
+effort! Je vais précipiter au séjour d'Yama cet <i>audacieux</i>
+Râma, tout fils qu'il est du roi Daçaratha!»</p>
+
+<p>Quand Doûshana eut aiguisé leur courage <i>émoussé</i> et
+rendu à l'armée sa première confiance, il se précipita
+vers le rejeton de Kakoutstha avec la même fureur que
+jadis le Démon Namoutchi s'élança contre le fils de Vasou.
+Tous les mauvais Génies sans crainte, parce qu'ils
+voyaient Doûshana près d'eux, fondirent eux-mêmes sur
+Râma une seconde fois, armés par divers projectiles. Empoignant
+les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées
+et les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême
+fureur de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt
+avec ces dards brisé toutes leurs armes en morceaux;
+puis, de ravir <i>sans relâche</i> à coups de flèches dans ce
+dernier combat le souffle de la vie à ce reste des Rakshasas.
+Le héros aux longs bras marchant, comme s'il jouait,
+dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement
+et les bras et les têtes.</p>
+
+<p>Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana
+à la vigueur épouvantable saisit une massue horrible
+à voir et pareille à une cime de montagne. Armé de
+cette grande massue toute revêtue de feuilles d'or et parée
+de bracelets d'or, mais toute semée de clous en fer à
+la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les créatures et qui,
+semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher écrasant
+comme la foudre même du tonnerre, pile et broie
+les membres de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit,
+pareil au Trépas, sur le <i>vaillant</i> Râma, tel que jadis
+on vit le démon Vritra s'élancer contre le puissant Indra.</p>
+
+<p>Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore,
+impatient de lui donner la mort, le prompt guerrier
+de trancher avec deux flèches les deux bras armés et
+décorés de ce fier Démon, qui se précipitait sur lui dans
+le combat. L'épouvantable massue, échappant à la main
+coupée, tomba sur le champ de bataille avec le bras mutilé
+comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son
+temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le
+sol avec ses deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya,
+qui a perdu ses défenses. Alors, voyant Doûshana
+étendu sur la terre avec sa massue, toutes les créatures
+d'applaudir au Kakoutsthide, en lui criant: «Bien!
+bien!»</p>
+
+<p>Le champ de bataille était vide de combattants, car le
+feu des flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel
+que dans le Niraya<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, le sang et la chair en avaient détrempé
+l'argile. Les uns, percés d'une flèche, gisent privés
+de vie sur la terre: les autres se lamentent; ceux-là
+fuient comme des insensés devant les dards qui les poursuivent.
+Râma, dans cette journée, immola quatorze milliers
+de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant
+il était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><p><b>Note 21: </b>Le Tartare indien.</p></blockquote>
+
+<p>Le Rakshasa nommé Triçiras, <i>ou le Démon aux trois
+têtes</i>, se jeta devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui
+s'avançait le front tourné vers le vaillant Raghouide, et
+lui tint ce langage: «Confie-moi ta vengeance, roi valeureux,
+et va-t'en d'ici promptement: tu verras bientôt
+le vaillant Râma tomber sous mes coups dans le combat.
+Ou je serai sa mort dans le combat, ou il sera mon trépas
+dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur belliqueuse
+et reste spectateur un instant.»</p>
+
+<p>Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de
+lui-même à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes:
+«Qu'il en soit donc ainsi!» Ensuite le Démon
+plein d'allégresse, ayant reçu congé dans le combat avec
+ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc et s'avance
+le front tourné en face de Râma.</p>
+
+<p>Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon
+aux trois têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux,
+âpre, où chacun désirait tuer, où le sang était
+versé comme de l'eau.</p>
+
+<p>Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter
+dans le front du vaillant Râma, qui, plein de courroux,
+jeta ces mots avec dépit: «J'ai reçu les dards que m'a
+décochés le nerf de ton arc: maintenant reste ferme devant
+moi, <i>si tu l'oses</i>!»</p>
+
+<p>À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine
+de Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le
+guerrier plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre
+et quatre flèches de fer, il brisa son char avec sept; il
+renversa le cocher sous les coups de huit traits, il trancha
+d'un seul et fit voler à terre son drapeau arboré.</p>
+
+<p>À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les
+genoux mentalement devant son rival; mais, tirant son
+épée d'un mouvement rapide, il s'élança vers lui avec
+impétuosité. Celui-ci, à peine eut-il vu ce mauvais Génie
+sauté lestement hors de son grand char, qu'il fendit le
+cœur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince aux
+yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du
+monstre avec six dards acérés. Vomissant un sang <i>hideux</i>,
+sa vie tranchée par les flèches de Râma, il tomba
+sur la terre comme une grande montagne dont la chute
+de ses hautes cimes a précédé la chute.</p>
+
+<p>À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le
+cœur de Khara fut consumé de colère et son âme fut prise
+de la fièvre des batailles. Mais, devant le spectacle de
+ces bataillons détruits, il ne put s'empêcher aussi de songer
+un peu qu'un seul homme avait anéanti cette armée
+et renversé les deux héros. À la pensée d'un tel exploit,
+à la vue de cette preuve éclatante, où le bien magnanime
+Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement
+de la peur s'empara de Khara lui-même.</p>
+
+<p>Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros
+d'un bouillant courage, affermit son pied de nouveau
+pour le combat.</p>
+
+<p>Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches
+courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles
+à des serpents <i>de flammes</i>. Mais, tel qu'Indra fend
+l'atmosphère avec les gouttes de la pluie, Râma de les
+briser aussitôt avec ses flèches de fer, irrésistibles
+et semblables à des feux pétillants d'étincelles. La voûte du ciel
+était enflammée par les flèches aiguës que Râma et
+Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il arrive
+quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume
+ses éclairs.</p>
+
+<p>Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du
+sein par dix flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa
+l'arrogance. Mais celui-ci, enflammé de fureur, plongea
+lui-même sept flèches dans la poitrine du Raghouide,
+aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser l'ennemi.
+En ce moment, tout le corps baigné de sang par les
+dards si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de
+son arc, le Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier
+allumé. Brandissant alors son grand arc, semblable
+à celui de Çakra même, sa main d'excellent archer en fit
+partir vingt et une flèches. Ce dompteur invincible des
+ennemis perça la poitrine avec une et les deux bras au
+Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux
+par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa
+deux pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama,
+et ce héros à la grande force en mit sept pour casser
+l'arc et les traits <i>aigus</i> dans les mains de Khara. Le
+noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard et le
+coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits,
+dont l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.</p>
+
+<p>Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher
+sans vie, Khara se tint par terre, sa massue à la main et
+ses pieds fortement appuyés sur le sol. Soudain, avec la
+voix <i>menaçante</i> du Rakshasa, retentissent les roulements
+des tambours célestes, mêlés aux mélodieux accents des
+Immortels dans leurs chars aériens.</p>
+
+<p>Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme
+un tonnerre enflammé, sa massue ornée de bracelets
+d'or, énorme, ardente, horriblement effrayante, enveloppée
+de flammes, comme un grand météore de feu. Des
+arbrisseaux et même des arbres, dans le voisinage desquels
+cette arme passa, il ne resta plus que des cendres.
+En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une
+violente pénitence cette massue divine, que lui donna
+jadis le magnanime Kouvéra.</p>
+
+<p>Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire
+cette massue, prit dans son carquois le trait du feu,
+semblable à un serpent, et décocha cette flèche resplendissante
+comme la flamme. Le trait d'Agni, tout pareil au
+feu, arrêta la grande massue dans son vol au milieu des
+airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur elle-même.</p>
+
+<p>La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue
+et consumée avec ses ornements et ses bracelets,
+comme un <i>globe de</i> feu allumé.</p>
+
+<p>En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable,
+homicide <i>généreux</i> des héros ennemis, adresse à Khara
+ce discours d'une voix terrible: «Ces paroles, que proclamait
+ta jactance par le désir impatient de ma mort: «Je
+boirai ton sang!» tu les vois démenties à cette heure, ô
+le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue, consumée
+par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard
+l'a frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans
+force sur la terre.»</p>
+
+<p>«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère
+bas, à la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour
+un nouveau combat! Je te ravirai le souffle, comme
+jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme abjecte, à la vie
+méchante, fléau des hommes qui vivent dans la vertu!
+Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible tristesse
+qui a son origine dans la crainte et sa racine en
+toi, fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce,
+nature abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!»</p>
+
+<p>À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de
+tous les côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux,
+les sourcils contractés, il vit non très-loin un arbre
+énorme. Le guerrier à la force immense étreignit dans
+ses deux bras et, mordant les bords évasés de ses lèvres,
+arracha ce grand arbre: il courut, poussa un cri, et,
+visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant:
+«Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec
+un torrent de flèches le projectile feuillu dans son vol. Il
+conçut une brûlante colère, <i>un désir impatient</i> de tuer
+Khara dans cette bataille. Tous les arbres que celui-ci
+prenait, le noble meurtrier de ses ennemis, Râma les
+tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes
+courbées.</p>
+
+<p>Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça
+le Démon avec un millier de traits dans un <i>dernier</i>
+combat.</p>
+
+<p>Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit
+au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes,
+avec ces acclamations: «Bien! bien!» Une pluie
+de fleurs tomba au milieu du champ de bataille sur le
+front même de Râma, et l'on entendit <i>le ciel</i> crier à tous
+les points cardinaux: «Le scélérat est mort!»</p>
+
+<p>Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et
+son épouse, qu'il avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants
+de gazelle, coula dans cet ermitage une vie agréable, environné
+des honneurs que lui rendaient tous les ermites
+rassemblés <i>autour de sa personne</i>.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas
+tués, lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés
+morts sur la terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup
+d'autres, Râma l'avait accompli seul, à pied, avec
+son bras d'homme, elle courut pleine d'épouvante à
+Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère. Là elle vit,
+assis entre ses conseillers, devant son char, comme le fils
+de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du
+monde, trônant sur un siège d'or, élevé par-dessus tous
+et brillant à l'égal du soleil même, tel que le feu divin
+quand on l'a déposé tout flamboyant sur un autel d'or.
+Çoûrpanakhâ le vit, environné de sa cour admirable,
+avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux couleur de
+cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes
+naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or
+épuré, ses longs bras, ses dents blanches, sa grande
+figure, sa bouche toujours béante, comme celle de la
+mort, héros semblable à une montagne, pareil aux nuées
+pluvieuses, invincible dans les combats aux magnanimes
+Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes.
+Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre
+dans les guerres des Asouras contre les Dieux, son corps
+étalait aux yeux les nombreuses cicatrices des plaies
+qu'Aîrâvata<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> lui avait infligées avec la pointe de ses
+défenses, et les traces multiples que le disque <i>acéré</i> de
+Vishnou avait laissées en tombant sur lui dans ses combats
+avec les Immortels.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><p><b>Note 22: </b>Éléphant céleste, la monture d'Indra.</p></blockquote>
+
+<p>Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ
+furieuse jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le
+fléau du monde: «Plongé sans aucun frein dans tes
+jouissances de toutes les choses désirables, tu ne songes
+pas qu'il est né pour toi un danger terrible, auquel il est
+bien temps de songer.</p>
+
+<p>«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne
+le sais pas! Tu ignores que ces deux héros gisent percés
+de flèches dans le Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec
+un bras d'homme, a moissonné quatorze milliers de Rakshasas
+à la vigueur enflammée! La sécurité est rendue
+aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de
+la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux
+a violé même ta province du Djanasthâna!</p>
+
+<p>«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux
+qui disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un
+danger terrible s'était allumé dans ton empire!»</p>
+
+<p>Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres
+ces questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma?
+D'où vient ce Râma? Quelle est sa force? Quel est son
+courage? Pour quel motif a-t-il pénétré dans cette forêt
+Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec quelle arme ce
+Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur
+le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec
+lui?»</p>
+
+<p>À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de
+colère se mit à raconter ce qu'elle savait de Râma suivant
+la vérité: «Râma est le fils du roi Daçaratha; il a de
+longs bras, de grands yeux; son vêtement est un tissu
+d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa beauté est
+égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets
+d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches
+de fer enflammées, pareilles à des serpents au poison
+mortel. Quatorze milliers de Rakshasas aux exploits
+épouvantables ont succombé sous les traits acérés de lui
+seul, archer incomparable. À peine, seigneur, ai-je pu
+seule échapper à la mort: «C'est une femme!» a dit
+Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser
+ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur,
+vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué
+de signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom,
+c'est Lakshmana.</p>
+
+<p>«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante,
+si déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture,
+est l'épouse légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ.
+Je n'ai jamais vu sur toute la face de la terre une femme
+aussi belle, ni aucune nymphe, soit Kinnarî, soit Yakshî,
+ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme qui serait
+l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour, il vivrait
+aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même
+parmi les Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien
+de comparable à elle-même sur la terre, elle sera ici une
+épouse assortie à toi, Génie à la grande splendeur, comme
+tu seras toi-même un époux digne de Sîtâ.</p>
+
+<p>«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter,
+roi des Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir
+égal à celui qu'il te promet.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut
+dessiné son plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le
+faible des avantages et des inconvénients: «Voilà ce qui
+est à faire!» se dit-il, arrêtant sa résolution; et, l'esprit
+solidement assis dans son dessein, il se dirigea vers la
+magnifique remise où l'on gardait son char. Quand il se
+fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta cet ordre
+à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»</p>
+
+<p>À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler
+à l'instant même ce véhicule beau, resplendissant, muni
+de tous ses harnais, orné de tous ses drapeaux. Le fortuné
+monarque des Rakshasas monte sur le char fait d'or,
+avec des ornements d'or, allant de sa propre volonté,
+<i>quoique</i> attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des
+visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers
+<i>l'Océan</i>, souverain maître des rivières et des fleuves.</p>
+
+<p>Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu
+solitaire, pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu
+des bois. Là, il vit un Rakshasa, nommé Mâritcha,
+qui, ses cheveux roulés en djatâ, une peau noire de gazelle
+pour vêtement, vivait dans l'abstinence de toute
+nourriture.</p>
+
+<p>Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu
+de Mâritcha les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque
+habile à manier le discours lui tint ce langage:</p>
+
+<p>«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer
+ma bouche, je suis affligé; et mon suprême asile
+dans mon affliction, c'est ta sainteté! Entre plusieurs
+milliers rassemblés de Naîrritas<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, je ne trouverais nulle
+part, vaillant héros, un compagnon semblable à toi dans
+les combats. Ne veuille point ici ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin; accomplis ma
+prière.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><p><b>Note 23: </b>Géants ou Démons.</p></blockquote>
+
+<p>«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara,
+mon frère, Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ,
+ma sœur, Triçiras, ce Démon vigoureux, <i>toujours</i> affamé
+de chair <i>humaine</i>, et d'autres nombreux héros noctivagues,
+habiles à toucher le but d'un trait. Ils avaient mis
+là, suivant mon ordre, leurs habitations et s'occupaient
+à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués au
+devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux
+prouesses épouvantables, qui marchaient à la volonté de
+Khara et s'étaient maintes fois signalés en frappant le but
+<i>avec le javelot ou la flèche</i>.</p>
+
+<p>«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la
+force immense, campés dans le Djanasthâna, en sont
+venus aux mains avec Râma, qui les a complètement
+battus dans la guerre.</p>
+
+<p>«<i>Oui</i>! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme,
+a couché morts sur le champ de bataille dans le Djanasthâna
+par ses flèches, semblables à des serpents, ces
+quatorze milliers de Rakshasas, contre qui s'était allumée
+sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune parole injurieuse.
+Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana
+et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le
+bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.</p>
+
+<p>«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne
+connaît pas le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal
+des créatures, il porte un vêtement d'écorces, il se dit
+un pénitent, mais il a une épouse avec lui et son bras est
+armé d'un arc!</p>
+
+<p>«Il a, <i>dis-je</i>, une épouse, célèbre sous le nom de
+Sîtâ: c'est une femme aux grands yeux, douée parfaitement
+de jeunesse et de beauté, charmante comme Çri
+même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi! dans le Djanasthâna,
+d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde:
+sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour
+compagnon, debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur,
+je ne crains pas tous les Dieux en bataille, Indra
+même à leur tête.</p>
+
+<p>«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté
+d'argent, rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi
+sous les yeux de Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière
+aussitôt qu'elle t'aura vu sous la forme de gazelle:
+«Prenez vivante cette <i>jolie bête</i>!» dira-t-elle à son
+époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros partis,
+l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise <i>la belle</i> Sîtâ
+sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière.
+Avec le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir
+aisément: elle a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires
+à la gravité de cette mission. Parmi ces Rakshasas
+qui furent tués dans le Djanasthâna, il n'en était pas
+un qui fût égal à toi, sans excepter Doûshana, ou Triçiras,
+ou Khara même! Quand Râma et Lakshmana seront
+occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé Sîtâ et
+donné à ma sœur la joie de cette vengeance, quand le
+rapt de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin
+la vigueur de Râma, alors mon âme au comble de ses
+vœux goûtera le plaisir en toute sécurité.»</p>
+
+<p>L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans
+la grande lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit
+hors de lui-même, parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur
+du héros, tint à Râvana ce langage salutaire, convenable,
+dicté par la vérité.</p>
+
+<p>«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne
+disent jamais que des choses agréables: au contraire, il
+est difficile de trouver un homme qui sait dire ou entendre
+une chose désagréable, mais utile. Renseigné par
+des espions négligents, tu ne sais pas sans doute comme
+est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable,
+soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la
+guerre s'allume entre vous deux, sache, roi des Rakshasas,
+que ton peuple entier va flotter dans un extrême
+péril.</p>
+
+<p>«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas
+sur la terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa
+colère ne jette pas tous les Rakshasas hors du monde!
+Fasse le ciel que cette fille du roi Djanaka ne soit pas née
+pour être comme la fin de ta vie! Fasse le ciel qu'une
+grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!</p>
+
+<p>«Râma n'est pas un cœur dur, mon ami, ce n'est pas
+un insensé; il n'est point esclave des sens: ce que tu as
+dit, Rakshasa, n'est pas vrai, ou tu as mal entendu.</p>
+
+<p>«Ayant su que <i>l'ambitieuse</i> Kêkéyî avait trompé son
+père, de qui <i>toute</i>parole était une vérité: «Je ferai <i>ce
+qu'il a promis</i>!» dit ce héros, le Devoir même en personne,
+et là-dessus il partit aussitôt, pour les forêts. C'est
+par le désir de faire une chose agréable à Kêkéyî et au roi
+son père qu'il abandonna son royaume et ses voluptés
+pour s'exiler dans la forêt Dandaka.</p>
+
+<p>«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha,
+quand elle est défendue par son courage et sa vigueur?
+Insensé, c'est comme si tu voulais ravir sa lumière au
+soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma cette épouse d'un
+sang égal au sien, cette <i>noble</i> bru du <i>roi</i> Daçaratha, ne
+pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile chez
+les treize immortels!</p>
+
+<p>«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes
+voluptés, ta vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste
+Râma. En effet, la vigueur fut donnée sans mesure
+à ce héros, de qui la fille du roi Djanaka est l'épouse dévouée
+sans relâche à ses devoirs et plus chère à lui-même
+que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible d'enlever
+Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les bras
+vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme
+du feu allumé!</p>
+
+<p>«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te
+placer dans un juste milieu, délibère avec tes conseillers
+suivant que les affaires sont graves ou légères. Entoure-toi
+de tous les ministres, consulte dans toutes les affaires
+Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il te dira toujours
+ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi Tridjatâ,
+<i>la femme anachorète</i>, exempte de tout défaut, parvenue
+à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras
+d'elle, roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux
+affections irritantes, que dut naturellement verser dans
+ton cœur ce qui est arrivé, soit à Doûshana, soit à Khara,
+soit au Rakshasa Triçiras, soit à Çoûrpanakâ, comme à
+tous les autres démons, il faut en jeter, excuse-moi,
+grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de
+ton cœur.»</p>
+
+<p>Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil,
+les bonnes paroles que lui adressait Mârîtcha, comme
+le malade qui veut mourir se refuse au médicament:</p>
+
+<p>«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces
+discours sans utilité et qui ne peuvent absolument fructifier,
+comme le grain semé dans une terre saline? Il est
+impossible que tes paroles m'inspirent la crainte de livrer
+une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à des observances
+religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est
+qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son
+royaume, sa mère et son père lui-même, s'est jeté d'un
+seul bond au milieu des bois sur l'ordre vil d'une femme.
+Il faut nécessairement que j'enlève sous tes yeux à cet
+homme, qui a tué Khara dans la guerre, cette <i>belle</i> Sîtâ,
+aussi chère à lui-même que sa vie! C'est une résolution
+bien arrêtée! elle est écrite dans mon cœur: les Asouras
+et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient
+l'y effacer!</p>
+
+<p>«<i>Si tu ne fais pas la chose de bon gré</i>, je te forcerai
+même à la faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met
+en opposition avec les rois ne grandit jamais en bonheur!
+Mais si, <i>grâces à toi</i>, mon dessein réussit, Mârîtcha, je
+donne en récompense à ta grandeur et d'une âme satisfaite
+la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle sorte,
+ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette
+affaire est arrêté de manière que nous devons manœuvrer
+<i>de concert, mais</i> séparés. Si tu jettes un regard sur ma
+famille, mon courage et ma royale puissance, comment
+pourras-tu voir un danger redoutable dans ce Râma, de
+qui l'<i>univers</i> a déserté la fortune?</p>
+
+<p>«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez
+les hommes, n'est capable de me suivre où je m'enfuirai
+dans les routes de l'air, aussitôt que je tiendrai la Mithilienne
+dans mes bras. Toi, revêtu des formes que va te
+prêter la magie, éloigne ces deux héros de l'ermitage,
+qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu
+fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage
+ultérieur de la mer immense et sans limite, que pourront
+te faire tous les efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de
+Lakshmana.</p>
+
+<p>«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le
+Dieu qui préside aux richesses, céder la victoire à mon
+bras, comment Râma peut-il encore t'inspirer de l'inquiétude?</p>
+
+<p>«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant
+lui; mais, de la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches
+mon dessein: ainsi pèse comme il faut ces deux lots dans
+ta pensée, et fais ensuite ce qui est convenable ou ce qui
+te plaît davantage.»</p>
+
+<p>Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris,
+Mârîtcha, le Démon noctivague lui répondit à l'encontre
+ces paroles amères: «Quel artisan de méchancetés,
+Génie des nuits, t'a donc enseigné cette voie de perdition,
+où tu vas entraîner dans ta ruine, et la ville, et ton
+royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit
+avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la
+mort te fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons
+sans courage, tes ennemis, bien certainement, et qui désirent
+te voir périr dans l'étreinte d'un rival plus fort que
+toi!</p>
+
+<p>«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils
+méritent, eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de
+t'arrêter sur le penchant du précipice, où te voilà monté
+<i>pour y tomber</i>.</p>
+
+<p>«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher
+une guerre avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour
+toi d'y périr avec ton armée?</p>
+
+<p>«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il
+met un obstacle devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage,
+que m'inspire l'amour de ton bien; car les hommes,
+que la mort a déjà rendus semblables aux âmes des
+trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents
+qui viennent de leurs amis.</p>
+
+<p>«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un
+bien pour toi, si ma mort peut rompre entièrement ce funeste
+dessein. Quand tu m'auras tué d'un coup malheureux,
+va-t'en vers tes Rakshasas et retourne dans ton
+palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute
+à l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais,
+<i>trop</i> ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles:
+que dois-je faire?... Hélas! je ferai, âme insensée
+que je suis, je ferai ce que tu veux!</p>
+
+<p>«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des
+Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir
+seulement la chose qu'il désire; possible ou non!»</p>
+
+<p>Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je
+ferai <i>ce que tu veux</i>,» il se mit à rire et lui tint joyeux
+ce langage: «Eût-il une force égale à celle d'Indra
+même, que pourra-t-il faire ce Kakoutsthide, qui a perdu
+son royaume, qui a perdu ses richesses, que ses amis ont
+abandonné et qui est relégué dans une forêt?</p>
+
+<p>«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment
+où je lui signifie mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit
+les trois mondes sous ma puissance?</p>
+
+<p>«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de
+force et d'intelligence, ta <i>forme empruntée de gazelle</i>
+est taillée pour la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine,
+sois prompt à disparaître. Mes ordres accomplis et
+les deux Raghouides égarés dans les bois, reviens aussitôt
+vers moi, s'il te plaît, nous irons de compagnie à la
+ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement et trompé
+ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine
+sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»</p>
+
+<p>Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé
+qu'il y trouverait sa mort, consterné, tremblant,
+pâle d'effroi et l'âme troublée par la crainte, Mârîtcha,
+voyant Râvana déterminé: «Marchons!» dit-il au roi
+des noctivagues Démons, après qu'il eut soupiré mainte
+fois. Cette parole comble de joie le monarque des Rakshasas,
+qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage:
+«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là
+comme de toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à
+ta propre nature. Monte promptement avec moi dans ce
+char aux ornements d'or et doué lui-même d'un mouvement
+spontané.» Ils arrivèrent à la forêt Dandaka, et le
+roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha l'ermitage
+du <i>pieux</i> Raghouide. Ils descendent alors du char magnifique,
+et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant
+sa main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre
+au loin, environné de bananiers: exécutons sans tarder,
+mon ami, l'affaire qui nous amène ici.» Celui-ci, à ces
+mots de Râvana, déploie toute sa promptitude, rejette au
+même instant ses formes de Rakshasa et devient, objet
+ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or variée
+de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants
+comme le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre
+cornes faites d'or, autour desquelles s'enroulaient des
+perles, armaient son joli front. Le Démon, changé en gazelle,
+alla et vint devant la porte de Râma.</p>
+
+<p>Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au
+même temps ces pensées en lui-même:</p>
+
+<p>«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui
+désire le ciel, doit exécuter sans balancer ce qu'on lui
+commande, possible ou non: il n'est ici nul doute. Placé
+entre la force épouvantable de Râma et l'ordre terrible de
+mon seigneur, mon devoir est ici de préférer l'obéissance
+à ma vie même.»</p>
+
+<p>Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait
+<i>sans réserve</i> le sacrifice de lui-même, arriva, charmant
+les âmes, mais la pensée de la mort occupant son esprit,
+dans le voisinage de Râma et de Sîtâ.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À la vue de cette gazelle, <i>errante</i> au milieu du bois,
+resplendissante du vif éclat de l'or, parée <i>de fleurs</i>, aux
+flancs variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies
+cornes d'or, aux membres ornés par toutes les sortes de
+gemmes, toute brillante de lumière et charmante à voir,
+avec des oreilles où se mariaient les couleurs des perles
+et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un corps d'une
+exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration. La
+fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout émerveillée
+de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies
+de perles et de corail, avec une langue rouge comme
+le soleil, avec une splendeur pareille à la route étincelante
+des constellations, adressa à son époux ces paroles,
+avant lesquelles sa bouche mit pour exorde un sourire:</p>
+
+<p>«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux
+membres admirablement ornés de pierreries, être merveilleux,
+que son caprice amène ici de lui-même! Certes!
+fils de Kakoutstha, ce n'est pas à tort que tout le monde
+aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces gazelles
+d'or!</p>
+
+<p>«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais
+à m'asseoir doucement sur la peau étalée dans ma couche
+et brillante comme l'or! J'exprime là un atroce désir,
+malséant à la nature des femmes; mais cet animal ravit
+mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps <i>si charmant</i>.»</p>
+
+<p>À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce <i>noble</i>
+taureau <i>du troupeau</i> des hommes, dit alors, tout rempli
+de joie, au fils de Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir
+que cette gazelle fit naître à ma Vidéhaine: la beauté
+supérieure de son pelage est cause, vraiment! que bientôt
+cette bête aura cessé d'être. Fils du monarque des
+hommes, il te faut rester sans négligence auprès de cette
+fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle avec
+une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai
+enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied
+hâté; mais, toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour
+ici!</p>
+
+<p>Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de
+l'Antilope céleste<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, Lakshmana, plein de soupçon,
+ayant roulé plus d'une fois cette pensée en lui-même,
+tint ce langage à son frère: «Héros, voilà cette forme
+prestigieuse dont se revêt souvent un Démon appelé
+Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de saints
+anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés
+d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à
+la chasse furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé
+en gazelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><p><b>Note 24: </b>La tête d'Orion, appelée <span class="sc">Mrigaçiras</span>, <i>tête de gazelle</i>,
+qui est la forme de cette constellation dans la sphère indienne.</p></blockquote>
+
+<p>«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici
+dans le monde cette association <i>contre nature</i> de l'or et
+de la gazelle? Réfléchis bien à cela. Cet animal aux
+cornes de perle et de corail, lui, dont les yeux sont des
+pierres précieuses, n'est pas une vraie gazelle: c'est, à
+mon sentiment, une gazelle créée par la magie: c'est un
+Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»</p>
+
+<p>À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et
+l'âme fascinée par cette métamorphose enchanteresse,
+interrompit Lakshmana et dit avec son candide sourire:
+«Mon noble époux, elle me ravit le cœur! amène
+ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;
+elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre
+lieu d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses
+gazelles, jolies à voir, des vaches grognantes et des singes
+cynocéphales. Mais je n'ai jamais vu, Râma, une bête,
+qui fût semblable à cet animal, ni rien qui fût, pour la
+douceur, la vivacité et la splendeur, comparable à celui-ci,
+le plus admirable des quadrupèdes.</p>
+
+<p>«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette
+jolie bête, elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur
+à chaque instant, comme un être merveilleux. Et, quand,
+un jour, le temps de notre exil dans les bois révolu, nous
+aurons été rétablis sur le trône, elle servira encore, cette
+gazelle, d'ornement au sein même du gynœcée. Mais, s'il
+arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux
+à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant,
+sa peau du moins nous prêtera un brillant <i>tapis</i>. J'ai bien
+envie de m'asseoir dans mon humble siége d'herbes sur
+la peau, telle que l'or, de cet animal, abattu <i>sous ta
+flèche</i>.»</p>
+
+<p>Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à
+la vue de cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même,
+ces mots à Lakshmana: «Si la gazelle que je
+vois maintenant, fils de Soumitrâ, est une création de la
+magie, j'emploierai tous les moyens pour la tuer, car
+elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les bosquets
+charmants du Nandana, ni dans les bocages du
+Tchaîtraratha, il est impossible de voir une gazelle qui
+ait une beauté égale à la beauté de cette gazelle: combien
+moins, fils de Soumitrâ, n'en pourrait-on voir sur
+la terre!</p>
+
+<p>«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait
+que ses pieds sont de corail: des étoiles d'argent sont
+peintes <i>sur l'or de son pelage</i> et deux lunes demi-pleines
+s'argentent sur ses flancs. En effet, de qui ne séduirait-elle
+point l'âme par sa beauté nonpareille, cette gazelle au
+corps infiniment gracieux, au visage de nacre et de
+perle?</p>
+
+<p>«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué,
+comme tu me dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc
+en main dans ces bois; si elle est ce magicien qui rôde
+sous une forme de gazelle dans les forêts et qui a massacré
+des fils de roi et des rois vigoureux, c'est encore à
+mon bras que sa mort est due, pour venger la mort donnée
+par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans
+la chasse leur arc sans pareil!</p>
+
+<p>«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en
+peut douter; mais toi, héros, veille ici d'un œil sans négligence
+sur la princesse de Mithila. Il ne faut pas que
+tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces lieux; car les
+Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en mille
+formes!»</p>
+
+<p>Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait
+ces recommandations à Lakshmana, il courut du côté où
+se trouvait la gazelle, bien résolu à lui donner la mort.
+Son arc orné et courbé en croissant à sa main, deux
+grands carquois liés <i>sur les épaules</i>, une épée à poignée
+d'or à son flanc et sa cuirasse attachée sur la poitrine, il
+poursuivit la gazelle dans la forêt. Mârîtcha courait dans
+le bois avec la rapidité du vent ou même de la pensée,
+mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon,
+agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans
+la forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de
+nouveau; et le Raghouide plein de vitesse allait toujours,
+se disant: «La voici! elle s'approche!»</p>
+
+<p>Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la
+voit plus: elle passe d'un pied que hâte la peur du trait,
+alléchant par ce manége le plus grand des Raghouides.
+Tantôt elle est visible, tantôt elle est perdue; tantôt
+elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête; tantôt
+elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette
+avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur,
+allait donc ainsi par toute la forêt.</p>
+
+<p>Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création
+de la magie, marcher et courir devant lui, il banda son
+arc avec colère; mais à peine eût-elle vu le Raghouide
+s'élancer vers elle, son arc à la main, qu'elle disparut
+soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se laisser voir autant
+de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se
+montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait,
+éloignée par une longue distance.</p>
+
+<p>Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna
+le Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir
+dans la grande forêt cette gazelle, visible un moment,
+l'autre moment invisible dans toutes les régions du bois,
+comme le disque de la lune, qui paraît et disparaît sous
+les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le Kakoutsthide,
+son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle
+vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut
+çà et là toutes les parties du bois immense.</p>
+
+<p>Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant,
+arrivé sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes
+nouvelles, s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau,
+se montra non loin sa gazelle, environnée d'autres
+gazelles, immobiles, debout près d'elle et qui la regardaient
+avec les yeux tout grands ouverts de la peur. À sa
+vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense vigueur,
+ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces
+flèches.</p>
+
+<p>Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au
+bord de son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait
+acéré, brûlant, enflammé, que Brahma lui-même avait
+travaillé de ses mains; et le dard habitué à donner la
+mort aux ennemis fendit le cœur de Mârîtcha. Frappé
+dans ses articulations par ce trait incomparable, l'animal
+bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous
+la flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il
+parut ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et
+saillantes, orné de toutes parures avec une guirlande de
+fleurs, un collier d'or et des bracelets admirables. Abattu
+par ce dard sur la terre, Mârîtcha de pousser un cri épouvantable;
+et la pensée de servir encore une fois son maître
+ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet artisan
+de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de
+Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!»
+cria-t-il encore dans la grande forêt.</p>
+
+<p>À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut
+sa pensée: «Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie
+d'angoisse par l'amour de son mari, pouvait d'une âme
+éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il serait facile à Râvana
+d'enlever cette princesse, abandonnée par Lakshmana!»</p>
+
+<p>Mârîtcha, quittant sa forme <i>empruntée</i> de gazelle et
+reprenant sa forme <i>naturelle</i> de Rakshasa, ne montra
+plus, en sortant de la vie, qu'un corps gigantesque étendu
+sur la terre. À la vue de ce monstre, d'un aspect épouvantable,
+la pensée du Raghouide se tourna vers Sîtâ, et
+ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces horribles
+formes de Rakshasa mises à découvert par la mort
+de ce cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt,
+l'âme troublée, par le même chemin qu'il était venu.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait
+à la voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va
+et sache ce que devient le noble fils de Raghou; car et
+mon cœur et ma vie me semblent prêts à me quitter, depuis
+que j'ai entendu ce long cri de Râma, qui appelle au
+secours dans le plus grand des périls. Cours vite défendre
+ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé sous
+la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la
+griffe des lions!»</p>
+
+<p>À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son
+exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les
+paupières toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible
+à mes yeux que mon frère soit vaincu par les trois
+mondes, les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur
+tête... Le Rakshasa ne peut faire de mal à mon frère dans
+le plus petit même de ses doigts: pourquoi donc, reine,
+ce trouble qui t'émeut?»</p>
+
+<p>Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant
+à l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la
+fille du roi Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces
+paroles: «Tu n'as d'un ami que l'apparence, Lakshmana;
+tu n'es pas vraiment l'ami de Râma, toi, qui ne
+cours pas tendre une main à ton frère tombé dans une
+telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma
+périsse à cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux
+paroles sorties de ma bouche! Il est impossible que je
+vive un seul instant même, si mon époux m'est enlevé:
+fais donc, héros, ce que je dis, et défends ton frère sans
+tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que feras-tu
+ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si
+tu ne cours aider l'<i>infortuné</i> Raghouide?»</p>
+
+<p>À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et
+de chagrin, Lakshmana de répondre en ces termes:
+«Reine et femme charmante, dit-il à Sîtâ, pantelante
+comme une gazelle, ni parmi les hommes et les Dieux, les
+oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou les
+Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi
+les terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance
+de se mesurer avec Râma, comme un des enfants de Manou
+ne peut lutter avec le grand Indra. Il est impossible
+que Râma périsse dans un combat: il ne sied pas que tu
+parles de cette manière: quant à moi, je ne puis te laisser
+dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes
+mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus
+confiée par le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je
+ne puis t'abandonner ici. Ces cris entrecoupés, que tu as
+entendus, ne viennent point de sa voix... Râma, dans une
+position malheureuse, ne laissera jamais échapper un
+mot qu'on puisse reprocher à son <i>courage</i>!»</p>
+
+<p>À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine
+répondit en ces termes amers au discours si convenable
+de Lakshmana:</p>
+
+<p>«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets
+déplorables, tu espères sans doute que tu m'auras pour
+amante, puisque tu parles ainsi! Mais il n'est pas étonnant,
+Lakshmana, que le crime soit chez des hommes tes
+pareils, qui sont toujours des rivaux <i>secrets</i> et des ennemis
+cachés!»</p>
+
+<p>Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana,
+cette femme semblable à une fille des Dieux, Sîtâ,
+versant des larmes, se mit à battre des mains sa poitrine.
+À ces mots amers et terribles, que Sîtâ lui avait jetés,
+Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe et les
+sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer
+une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi:
+d'ailleurs, Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire
+que de trouver une parole injuste dans la bouche
+des femmes.</p>
+
+<p>«Honte à toi! péris donc, <i>si tu veux</i>, toi, à qui ta
+mauvaise nature de femme inspire de tels soupçons à
+mon égard, quand je me tiens dans l'ordre même de mon
+auguste frère!»</p>
+
+<p>Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant
+à Sîtâ, qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit
+donc la parole et lui dit ces mots, que précédait un geste
+caressant: «Eh bien! je m'en vais où est le Kakoutsthide:
+que le bonheur se tienne auprès de toi, femme au
+charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces bois
+te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui
+se manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi.
+Puissé-je à mon retour ici te voir avec Râma!»</p>
+
+<p>À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka,
+toute baignée de larmes, lui répondit en ces termes: «Si
+je me vois privée de mon Râma, je me noierai dans la
+Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai, ou j'abandonnerai
+mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un
+bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai
+jamais de mon pied même un autre homme que Râma!»
+Quand Sîtâ eut dit ces mots à Lakshmana, elle se répandit
+en pleurs et se remit, bourrelée de chagrin, à battre
+des mains sa poitrine.</p>
+
+<p>Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans
+toutes les formes de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya
+de consoler cette dame aux grands yeux, mais Sîtâ
+ne répondit pas même un seul mot à ce frère de son
+époux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur,
+était parti après un dernier regard jeté sur la Mithilienne
+et marchait, pour ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon
+aux dix visages saisit aussitôt l'occasion favorable
+et se présenta devant la belle Vidéhaine sous la forme
+empruntée d'un anachorète mendiant. Il s'avança vers
+cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux
+frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière
+lueur du jour en l'absence du soleil et de la lune.
+Alors, voyant cette beauté incomparable délaissée dans
+ce lieu solitaire, le monstre aux dix têtes, monarque de
+tous les Rakshasas, se mit à rouler cette pensée dans son
+esprit en démence:</p>
+
+<p>«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette
+femme au charmant visage, pendant que son époux et
+Lakshmana même ne sont pas auprès d'elle!»</p>
+
+<p>Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion
+qui s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta
+devant la chaste Vidéhaine sous la métamorphose d'un
+brahmane mendiant. Il était couvert d'une panne jaune
+et déliée; il portait ses cheveux rattachés en aigrette,
+une ombrelle et des sandales, un paquet lié sur l'épaule
+gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple
+bâton.</p>
+
+<p>À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses œuvres
+et par sa vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés,
+les arbres, qui végétaient dans le Djanasthâna et même
+les diverses plantes nées pour grimper et saisir un appui,
+tout resta immobile et le vent retint même son haleine.
+Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi des Rakshasas, venu
+d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî d'enchaîner
+soudain son onde <i>glacée d'épouvante</i>. On vit courir <i>ou
+s'envoler</i> çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les
+volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans
+la Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage
+du Djanasthâna.</p>
+
+<p>Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette
+absence de Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose
+en religieux mendiant, vers Sîtâ, qui pleurait son époux:
+il aborda sous des formes qui ne lui convenaient aucunement
+cette âme pure incarnée dans une forme assortie.</p>
+
+<p>Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux
+lèvres <i>de corail</i>, aux dents brillantes, au visage rayonnant
+comme une pleine-lune; mais alors, délaissée par
+son époux et Lakshmana, noyée dans le chagrin et les
+pleurs, assise dans sa maison de feuillage et plongée dans
+la tristesse de ses pensées, elle ressemblait à la nuit
+privée de son astre et couverte d'une profonde obscurité.</p>
+
+<p>À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine,
+il ne pouvait en détacher son regard, absorbé dans la
+contemplation d'un charme fascinant le cœur et les yeux.
+Percé d'une flèche de l'amour, le Démon nocturne à l'âme
+corrompue s'avança en récitant les prières du Véda vers
+la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune, aux grands
+yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un
+long discours à cette femme, le corps tout resplendissant
+comme une statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle
+beauté n'existait dans les trois mondes et qu'on aurait pu
+dire Çrî même sans lotus à la main. Le monarque des
+Rakshasas adressa donc ses flatteries à la princesse aux
+membres tout rayonnants:</p>
+
+<p>«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants,
+au charmant visage, cherchant à plaire et timide, tu
+brilles ici d'un vif éclat, comme un bocage en fleurs! Qui
+es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune fait ressembler au
+calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande portée de
+lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à
+voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la
+Splendeur ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux
+visage? Es-tu l'Existence elle-même,... ou la Volupté
+aux libres allures? Que tu as les dents blanches,
+polies, égales, bien enchâssées, femme à la taille ravissante!
+Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma belle,
+pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche,
+sont fermes, bien potelées, assorties au reste du
+visage: elles ont un brillant coloris, une exquise fraîcheur,
+une coupe élégante, et rien n'est plus joli à voir,
+femme <i>chérie</i> à la figure enchanteresse. Tes oreilles charmantes,
+revêtues d'un or épuré, mais ornées davantage
+par leur beauté naturelle, ont une courbe dessinée suivant
+les <i>plus justes</i> proportions. Tes mains bien faites sont
+azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie
+avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire.
+Tes pieds, qui, réunis maintenant, se font ornement
+l'un à l'autre, sont d'une beauté céleste: les plantes ont
+une délicatesse enfantine, et les doigts une fraîcheur adolescente.
+D'une splendeur égale aux riches couleurs du
+lotus, ils <i>ne</i> sont <i>ni moins</i> beaux <i>ni moins</i> gracieux
+dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles
+rouges de tes grands yeux nagent dans leur émail pur.
+Beauté de chevelure, taille qu'on pourrait cacher dans
+ses deux mains! <i>Non!</i> Je n'ai jamais vu sur la face de la
+terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une Gandharvî,
+ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la beauté!</p>
+
+<p>«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui
+rôdent çà et là suivant leurs caprices. Les jardins aimables
+des cités aux palais magnifiques, les belles ondes
+tapissées de lotus, les divins bocages mêmes, comme le
+Nandana et les autres bosquets célestes, méritent seuls
+d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le
+plus noble des vêtements, la plus noble des perles et le
+plus noble des époux sont, à mon avis, les seuls dignes de
+toi, femme charmante aux yeux noirs. Dame illustre, née
+pour jouir de tous les plaisirs de la vie, il ne sied pas que
+tu habites, privée de tous plaisirs et même dans la souffrance
+au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit que
+la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des
+fruits sauvages.</p>
+
+<p>«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des
+Roudras ou des Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu
+me sembles une Divinité, ô toi à la taille enchanteresse!
+Qui es-tu, jeune beauté, entre ces Déesses? N'es-tu pas
+une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point une Apsarâ,
+femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais
+ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu
+est la demeure des Rakshasas: comment donc es-tu
+venue ici!»</p>
+
+<p>Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille
+du roi Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là,
+pleine de peur et de soupçons. Enfin cette femme à la
+taille charmante, aux formes distinguées, revint à la confiance,
+et, se disant à soi-même: «C'est un brahme!»
+elle répondit au Démon Râvana, caché sous l'extérieur
+d'un religieux mendiant, l'honora et lui offrit tout ce qui
+sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle apporta de l'eau;
+elle invita ensuite le <i>faux brahmane</i> à manger des aliments
+que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat
+caché sous une enveloppe amie: «La collation est prête!»
+Quand il se vit alors invité par Sîtâ avec un langage <i>franc
+et</i> sans réticences, le Démon, ferme dans sa résolution
+d'enlever par la violence cette fille des rois, se crut déjà
+parvenu au comble de ses vœux.</p>
+
+<p>Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions
+emmiellées que Râvana lui avait adressées, y répondit en
+ces termes: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, roi
+de Mithila: le nom de ta servante est Sîtâ; son mari est
+le sage Râma. J'ai habité une année entière le palais de
+mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines dans
+l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps
+écoulé, le monarque, après en avoir délibéré avec ses
+ministres, jugea convenable de sacrer mon époux comme
+associé à sa couronne. Tandis qu'on préparait le sacre
+pour l'aîné des Raghouides, une reine ambitieuse au cœur
+vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon beau-père, et,
+tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme
+une grâce destinée à payer des services que jadis elle
+avait rendus au vieux monarque.</p>
+
+<p>«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas,
+<i>disait-elle, que je ne l'aie obtenue</i>: si Râma est sacré,
+ce sera la fin de ma vie! Donne sa vérité à la grâce que
+tu m'as jadis accordée, seigneur, dans la guerre des
+Asouras contre les Dieux. Que cette même cérémonie soit
+destinée à sacrer <i>mon fils</i> Bharata; que Râma s'en aille
+aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste
+quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope
+noire et un habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte
+donc à l'instant pour les bois, et que l'on sacre Bharata!</p>
+
+<p>«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char,
+mon beau-père, la conjura avec des paroles conformes
+au devoir; mais elle ne voulut pas écouter ses prières.
+Mon époux est un homme plein d'héroïsme, pur, vertueux,
+sincère dans son langage, et qui, trouvant son bonheur
+dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de
+Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande
+vigueur, Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de
+lui-même pour faire une chose agréable à Kêkéyî.</p>
+
+<p>«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du
+sacre, Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions:
+«Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis
+par ton père: «Je donne à Bharata, sans que personne
+y puisse rien prétendre, <i>m'a-t-il dit</i>, le trône de
+mes ancêtres. Il est donc nécessaire, fils de Kakoutstha,
+que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels seront
+ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge
+la parole de ton père.»</p>
+
+<p>«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa
+voix et lui répondit: «<i>Je le ferai!</i>» en présence de son
+père. Râma est toujours prêt à donner, jamais à recevoir;
+il ne sortira point de sa bouche une parole qui ne
+soit la vérité: telle est, <i>saint</i> brahme, la sûreté de sa
+promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle. Un frère de
+Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme
+éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son
+exil. Aux remontrances pleines de sens que fit celui-ci
+contre l'engagement de son frère: «Mon âme se plaît
+dans la vérité!» lui répondit ce Raghouide à la vive
+splendeur. Ce frère judicieux, à la grande vigueur et
+fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc à
+la main, Râma, qui s'en allait <i>dans le bois de son exil</i>.</p>
+
+<p>«Ainsi, une <i>seule</i> parole de Kêkéyî nous a bannis tous
+les trois du royaume, et nous errons pleins de constance,
+ô le plus vertueux des brahmes, dans la forêt profonde.
+Nous habitons ces bois tout remplis de bêtes féroces:
+rassure-toi cependant; il t'est possible d'habiter ici. Mon
+époux va bientôt revenir, m'apportant les plus beaux
+fruits de la forêt... Dis-moi donc, <i>en attendant</i>, dis-moi
+quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité.
+Pourquoi vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne
+doute pas, saint ermite, que Râma ne t'accueille avec
+honneur. Mon époux aime la conversation et se plaît dans
+la compagnie des ascètes.»</p>
+
+<p>À ces mots de Sîtâ, la <i>charmante</i> épouse de Râma, le
+vigoureux Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui
+répondit en ces termes: «Écoute qui je suis, de quel sang
+je suis né; et, quand tu le sauras, n'oublie pas de me
+rendre l'honneur qui m'est dû. C'est pour venir ici te voir
+que j'ai emprunté cette heureuse métamorphose, moi,
+par qui furent mis en déroute et les hommes et les Immortels
+avec le roi même des Immortels. Je suis celui
+qu'on appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui
+sous les ordres de qui, femme ravissante, Khara gouverne
+ici le Dandaka. Je suis le frère et même l'ennemi de Kouvéra,
+dame aux brillantes couleurs; je suis un héros, le
+propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya était le fils
+de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils de Poulastya.
+J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don
+<i>incomparable</i>, celui de prendre à mon gré toutes les
+formes et de marcher aussi vite que la pensée. Ma force
+est renommée dans le monde: on m'appelle aussi Daçagrîva<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>;
+mais le nom de Râvana est <i>encore plus</i> célèbre,
+femme au candide sourire, et je le dois à la nature
+de mes œuvres<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><p><b>Note 25: </b>C'est-à-dire <i>Decem habens colla</i>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><p><b>Note 26: </b><i>Râvana</i> veut dire <i>qui fait pleurer</i>.</p></blockquote>
+
+<p>«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne,
+sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses
+épouses, au plus haut rang elles-mêmes de la
+beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ, la plus belle
+des îles de la mer; elle est située sur le front d'une montagne
+et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de
+hauts pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés
+profondément creusés, elle porte <i>comme</i> une aigrette de
+palais et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les
+trois mondes qu'Amarâvatî, la cité d'Indra, c'est la capitale
+des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des
+sombres nuages.</p>
+
+<p>«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et
+large de trente yodjanas. Là, tu pourras te promener
+avec moi, Sîtâ, dans ses riants bocages; et tu n'auras
+plus aucun désir, noble dame, de <i>revenir jamais</i> habiter
+ces bois.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka
+répondit avec colère au Démon, sans priser davantage
+ses discours: «Je serai fidèle à mon époux, semblable
+à Mahéndra, ce Râma, qu'il est aussi impossible
+d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le vaste
+Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi, à
+l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en
+lui-même ses organes des sens et de qui le visage ressemble
+au disque plein de l'astre des nuits! Ton désir,
+bien difficile à satisfaire, de t'unir à moi est celui du
+chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est aussi impossible
+que je sois touchée par toi, qu'il est impossible
+de toucher les rayons du soleil!</p>
+
+<p>«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse
+chérie, c'est comme si tu voulais arracher à la gueule
+d'un lion, ennemi des gazelles, la chair qu'il dévore
+plein de vigueur, impétueux, en fureur même!</p>
+
+<p>«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au
+lion; la différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan:
+c'est la différence qui existe de toi à mon noble
+époux!</p>
+
+<p>«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa
+main, ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à
+celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu
+m'enlèves, oui! tu ne pourras même digérer ta conquête,
+comme une mouche ne peut avaler la foudre!»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon
+répondit cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement
+émue, tremblait en lui jetant ces paroles, comme
+un bananier superbe qu'un éléphant a brisé.</p>
+
+<p>Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant,
+revint à sa forme naturelle avec son long cou et
+son corps de géant. À l'instant ce noctivague Démon,
+frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses placides apparences
+de religieux mendiant, rentra dans la <i>hideuse</i>
+réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il
+avait un grand corps, de grands bras, une large poitrine,
+les dents du lion, les épaules du taureau, les yeux rouges,
+le corps bigarré et les cheveux enflammés.</p>
+
+<p>Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée
+de joyaux resplendissants, ornée des boucles noires de
+ses beaux cheveux, mais qui avait comme perdu le sentiment:
+«Femme, si tu ne veux pas de moi pour époux
+sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même
+pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de
+Râma, qui t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant
+moi, c'est que tu n'as jamais entendu parler, je
+pense, de ma force sans égale! Me tenant au sein des
+airs, je pourrais enlever la terre à la force de mes bras;
+je pourrais même tarir l'Océan <i>comme une coupe</i>: je
+pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je
+pourrais offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais
+fendre même la surface de la terre! Vois donc,
+insensée, que je suis <i>ton</i> maître, que je prends à mon
+gré toutes les formes, et donne à qui je veux les biens
+que l'on désire!»</p>
+
+<p>Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue,
+égaré par l'amour, osa prendre Sîtâ, comme
+Bouddha<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> saisit dans les cieux la brillante Rohinî<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote27"><sup>28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><p><b>Note 27-28:</b> La planète de Mercure et le 4<sup>e</sup> astérisme lunaire.</p></blockquote>
+
+<p>Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant,
+dit alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur
+du magnanime Râma! Insensé, tu exhaleras bientôt avec
+les tiens, ô le plus vil des Rakshasas, ton dernier soupir!»</p>
+
+<p>À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel
+Démon enflamma d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles
+aux sombres nuages. Râvana irrité brûlait, pour
+ainsi dire, la tremblante Vidéhaine avec ses regards
+flamboyants comme le feu sous des sourcils contractés et
+bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit la
+belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna
+les deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus.
+Aussitôt qu'elle se vit dans les bras du vigoureux Démon,
+Sîtâ de jeter ces cris: «À moi, cher époux!... Pourquoi,
+héros, ne me défends-tu pas!... À moi Lakshmana!»</p>
+
+<p>À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à
+l'immense vigueur et semblable au sommet d'une montagne,
+toutes les Divinités du bois, saisies de crainte,
+s'enfuirent tremblantes çà et là. Une fois que le robuste
+Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé de ses
+bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans
+les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda,
+d'un vol rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi
+des serpents.</p>
+
+<p>Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana,
+ouvrage de la magie, vaste, céleste, au bruit éclatant,
+aux membres d'or, attelé de ses ânes <i>merveilleux</i>.
+Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec une voix forte
+et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et la
+plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la
+nuit et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties
+égales, le quantième du mois où la lune remplit
+de lumière toute la moitié de son disque, et l'heure du
+jour où le soleil arrive à la moitié de sa carrière.</p>
+
+<p>Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra
+qui dérobe l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre,
+la sage Mithilienne appelait, bourrelée de chagrin: «À
+moi, criait-elle, mon époux!» mais son mari errait au
+loin dans les bois <i>et ne pouvait l'entendre</i>.</p>
+
+<hr />
+
+<p>En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans
+la forêt aux retraites diverses, dormait, le dos tourné au
+soleil enflammé, le monarque des oiseaux, <i>Djatâyou</i>, à
+la grande splendeur, au grand courage, à la grande force.
+Le roi des oiseaux entendit cette plainte comme le son
+d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation,
+entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment
+son cœur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en
+sursaut par sa <i>vieille</i> amitié pour le roi Daçaratha, il
+entendit le bruit d'un char qui roulait avec un son pareil
+au fracas des nuages.</p>
+
+<p>Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après
+l'autre tous les points cardinaux de l'espace étendu, il
+voit Râvana et la Djanakide poussant des cris. Voyant ce
+Rakshasa enlever la bru de feu son ami, le roi des oiseaux,
+pénétré d'une bouillante colère, s'élança dans les
+airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile, tout
+flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et
+se mit à planer sur la route de son char:</p>
+
+<p>«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours;
+mon nom est Djatâyou à la grande vigueur; je me
+tiens ferme dans l'antique devoir et je marche avec la
+vérité. Toi, monarque à la force immense, tu es le plus
+élevé dans la race des Rakshasas et tu as maintes fois
+vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un oiseau
+vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans
+un combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore
+de vaillance, et tu n'en sortiras point vivant!</p>
+
+<p>«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller
+une femme qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout
+qu'il appartient de protéger les femmes d'autrui. Reviens
+de cette pensée, être vil, d'outrager la femme d'un autre,
+si tu ne veux que je te pousse à bas de ton char magnifique
+comme un fruit que l'on secoue de sa branche!</p>
+
+<p>«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se
+fait-il qu'on t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas,
+comme on donnerait au pécheur un siége dans le
+paradis? Quand Râma, cette âme juste et sans péché
+ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni dans ton royaume,
+pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour venger
+Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et
+si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont
+Râma soit coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers
+de Rakshasas pour tuer Râma et Lakshmana, si le
+bras du Raghouide leur fit mordre à tous la poussière,
+dis, et que ta parole soit l'expression de la vérité, est-ce
+encore une faute qu'il faille reprocher à ce noble maître
+du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son
+épouse?</p>
+
+<p>«Lâche promptement l'<i>auguste</i> Vidéhaine, ou je vais
+te consumer de mon regard épouvantable, <i>destructeur</i>,
+incendiaire, comme Vritra fut consumé par le tonnerre
+de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié au bout de ta
+robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que
+la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé,
+il ne faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait
+sa mort; et l'homme ne doit pas accepter une
+perle même, si elle peut un jour amener sa ruine!</p>
+
+<p>«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et
+que je gouverne avec justice le royaume de mon père et
+de mon aïeul. Je suis vieux, et toi, héros, tu es jeune,
+monté sur un char, une cuirasse devant ta poitrine, un
+arc à ton poing; mais aujourd'hui, ravisseur de la Vidéhaine,
+tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»</p>
+
+<p>À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le
+vautour Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent
+menaçants et pareils au feu. Avec des regards
+enflammés de colère, <i>agitant</i> ses pendeloques d'or épuré,
+le monarque des Rakshasas s'élança furieux sur le roi des
+oiseaux.</p>
+
+<p>Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses
+ailes, ayant pour troisième arme ses pattes crochues, et
+Râvana à la grande force, qui luttent <i>sans peur</i> l'un
+contre l'autre.</p>
+
+<p>Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots
+épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer
+aux pointes aiguës, aux barbes alternées. Le monarque
+des oiseaux, enveloppé dans ces réseaux de flèches, reçut
+dans le combat <i>sans bouger</i> ces dards coup sur coup de
+Râvana; mais ensuite, enflammé de colère, déployant son
+immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit
+sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes
+serres. Djatâyou, à la grande force, le souverain des
+oiseaux, ouvrit de sanglantes blessures dans le corps du
+guerrier avec ses pattes armées d'ongles tranchants; mais
+Râvana, débordant de colère, ce monstre aux dix visages,
+perça le volatile à son tour avec ses flèches empennées
+d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans
+penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même
+à ses blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à
+coup.</p>
+
+<p>Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux,
+et, dressant les deux ailes sur la tête <i>de son ennemi</i>, il
+en battit avec une fureur acharnée le front du Rakshasa.
+Puis, soudain l'oiseau-roi de briser dans ses pattes l'arc
+avec la flèche de son rival; et, quand il eut rompu cet
+arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et pareille
+au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un
+agile essor.</p>
+
+<p>Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son
+diadème céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes
+de pierres fines: le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui
+jeta sa couronne à bas sur les plaines de l'air, et la tiare
+en tombant éclaira comme le disque du soleil. Il frappa
+même les ânes aux visages de vampires, aux caparaçons
+d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le héros
+emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le
+grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues
+et au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui
+marchait d'un mouvement spontané et répandait une
+vaste épouvante. Il renversa le cocher, et, quand il eut
+bientôt déchiré son corps d'une serre pareille au crochet
+aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta son cadavre
+hors du véhicule fracassé.</p>
+
+<p>Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son
+char brisé, son attelage tué, son cocher sans vie, il prit
+la Vidéhaine dans ses bras et s'élança d'un bond sur la
+terre. À la vue de Râvana descendu sur la terre et veuf
+de son char brisé, tous les êtres d'applaudir à l'envi le
+roi des vautours: «Bien! bien!» lui crièrent-ils.</p>
+
+<p>Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui
+pesait le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue:
+Râvana l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux
+déjà las par l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine,
+et joyeux il s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque
+des vautours, Djatâyou prit aussitôt son essor
+dans les cieux, et, suivant le Démon, qui serrait la fille du
+roi Djânaka contre son flanc, il tint ce langage au ravisseur:</p>
+
+<p>«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que,
+poussé au vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ,
+tu es comme une victime consacrée déjà pour l'autel!
+Le héros tue son ennemi et le dépouille, ou, percé de
+flèches, il reste lui-même sans vie sur le champ de bataille;
+mais le héros ne foule jamais la route où marche
+le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant,
+Râvana, et tu vas te coucher mort sur la terre, comme
+ton frère le vaillant Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu
+dans la guerre les Dieux et les Dânavas; mais le fils du
+roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point oublié ses
+exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un
+habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»</p>
+
+<p>À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque
+des Rakshasas lui répondit en ces termes, les yeux
+rouges de colère: «Tu nous as fait voir autant qu'il
+faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce que tu devais à
+Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas davantage!»</p>
+
+<p>À ces paroles <i>fières</i>, le plus éminent des oiseaux lui
+répondit sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce
+que tu as de force, de vigueur, de puissance et ton <i>plus
+grand</i> courage: cruel, tu ne t'en iras pas vivant! Ravisseur
+des épouses d'autrui, âme impatiente, vendue au
+mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans l'épouvantable
+Naraka sur le feu de ton action!»</p>
+
+<p>À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que
+le robuste volatile se précipita avec impétuosité sur le dos
+même du Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des
+épaules du monstre aux dix têtes avec ses ongles perçants
+et semblables aux aiguillons du cornac. Le bec et
+les serres de l'oiseau couvraient de blessures et mettaient
+le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés,
+le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant
+se remue <i>avec impatience</i>, quand le conducteur est monté
+dessus <i>et lui fait sentir sa pointe</i>. Avec ses griffes, le
+roi des oiseaux lui sillonna tout le dos; avec ses griffes
+et les blessures de son bec tranchant, Djatâyou laboura
+le cou entièrement. Avec les armes que lui donnaient son
+bec, ses pattes crochues et ses <i>grandes</i> ailes, il arracha
+les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur
+dans tous les yeux de ses dix têtes.</p>
+
+<p>Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche
+et se mit lestement à frapper de sa main droite le
+volatile avec fureur. De son côté, enflammé de colère,
+Djatâyou, blessant à coups redoublés avec les serres, le
+bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette guerre à la
+couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le vigoureux
+Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds,
+abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups
+sur le roi des vautours.</p>
+
+<p>Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force
+prodigieuse, ne dura qu'un instant. En effet, Râvana,
+<i>dégagé</i>, leva son épée, il perça le flanc, il coupa les deux
+pieds, il trancha les deux ailes de l'oiseau, qui luttait si
+vaillamment pour la cause de Râma. Ses ailes abattues
+par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba
+rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de
+vie.</p>
+
+<p>Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de
+sang, la Vidéhaine, <i>profondément</i> affligée, courut à lui
+comme elle eût fait pour son époux. Le roi de Lankâ
+contemplait ce vautour à l'âme généreuse, la poitrine
+toute blanche, le reste du corps semblable aux sombres
+nuages, abattu maintenant sur la terre, où Djatâyou se
+débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit dans ses
+bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu par
+l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive
+Djanakide mouillait de pleurs son visage brillant comme
+l'astre des nuits.</p>
+
+<p>«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle,
+celui même qui eût dit à Râma que je vis encore, et
+que, tombée dans une telle infortune, je suis encore vertueuse:
+ah! cette heure sera aussi l'heure de ma mort!
+Râma, certainement! ne sait pas quel grand malheur a
+fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la
+main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint
+ici!»</p>
+
+<p>Une et deux fois elle appela Râma, et <i>Kâauçalyâ</i>, sa
+belle-mère, et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine
+leur jetait <i>en vain</i> ces appels redoublés. Le monarque
+des Rakshasas courut alors vers sa captive, le
+visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de fleurs
+en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités
+des arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras
+et poussait de sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi!
+sauve-moi!»</p>
+
+<p>Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux
+<i>comme</i> pour trancher sa vie, cette femme consternée, à
+la voix expirante, isolée de son époux dans ces bois. À la
+vue de cette violence infligée à Sîtâ, la compassion et la
+douleur émurent tous les grands saints, qui habitaient
+dans la forêt Dandaka. Devant cet outrage fait à Sîtâ,
+l'espace infini du monde avec tous les êtres animés ou
+non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il vit
+de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le
+père suprême de toutes les créatures prononça lui-même
+ces paroles dans sa béatitude: «Le crime est consommé!»</p>
+
+<p>Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!»
+le Démon reprit la Vidéhaine et continua sa
+route dans les airs. Avec ses membres atourés de leurs
+bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie jaune, elle
+brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au milieu
+du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus
+Râvana, jetait son éclat sur le géant et lui donnait les
+apparences d'une montagne, dont la cime est embrasée
+par le feu.</p>
+
+<p>En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se
+détacher du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui
+se lève, après qu'elle a percé un sombre nuage.</p>
+
+<p>Un pied de la <i>belle</i> Vidéhaine laissa échapper son bracelet,
+qui tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil
+à un disque d'éclairs.</p>
+
+<p>Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur
+du feu tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables
+à des étoiles qui se détachent du firmament. Son
+blanc et riche fil de perles se rompit au milieu du sein et
+parut dans sa chute comme le Gange, qui se répand du
+ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres, habités
+par les familles des oiseaux <i>les plus</i> variés, semblaient
+dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne
+crains pas! ne crains pas!»</p>
+
+<p>Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les
+éléphants, les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande
+forêt et marchaient tous <i>pêle-mêle</i> derrière son ombre.
+Quand le soleil consterné vit ce rapt de <i>l'auguste</i> Vidéhaine,
+son disque pâlit et son brillant réseau de lumière
+disparut.</p>
+
+<p>«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la
+vérité? Il n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!»
+Ainsi, partout où Râvana emportait l'épouse de Râma,
+ainsi gémissaient dans le ciel toutes les créatures, à la vue
+de cette violence infligée à l'illustre Vidéhaine, qui appelait
+de sa voix aux syllabes douces: «Hâ! Lakshmana!...
+à moi, Râma!» et qui jetait, <i>hélas! toujours en vain</i>,
+des regards multipliés sur toute la surface de la terre.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein
+de Râvana, dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et
+de colère, au monarque des Rakshasas, de qui les yeux
+inspiraient la terreur: «Tu montres bien ici, roi des
+Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse, vil
+Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever,
+abusant de la force et sachant que je suis abandonnée!
+C'est toi qui, voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais
+affronter, oui! c'est toi, âme corrompue, qui le fis
+écarter de sa chaumière avec ce prestige d'une gazelle,
+ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi des Rakshasas,
+ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, <i>vraiment</i>!
+dans un noble combat, où ton nom fut proclamé <i>à
+haute voix</i>! Ce cri, qui ressemblait à la voix de Râma,
+ce cri de détresse, qui déchira mon cœur, n'était qu'un
+artifice de toi! Comment n'as-tu pas de honte, vil Démon,
+après que tu as commis une telle action, le rapt d'une
+femme en l'absence de son mari!</p>
+
+<p>«Râma fut éloigné ainsi <i>de l'ermitage</i>: toi, voici que
+tu fuis! alors, qu'est-il possible de faire? Attends un
+instant, et tu ne t'en iras pas avec le souffle de la
+vie!»</p>
+
+<p>C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance,
+cette infortunée toute pantelante, baignée de larmes,
+plongée dans le chagrin, horriblement tourmentée,
+plusieurs fois malade et qui exhalait des plaintes touchantes,
+précédées par des gémissements.</p>
+
+<p>Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière
+Pampâ, mais d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une
+fois ce cours d'eau franchi dans son vol, le roi des Rakshasas
+tendit vers le mont Rishyamoûka, tenant la Mithilienne
+en pleurs dans ses bras! La princesse enlevée
+n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit sur le
+sommet de la montagne cinq des principaux singes. La
+Djanakide aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au
+milieu des cinq quadrumanes ses brillantes parures et
+son vêtement supérieur, tissu de soie avec un éclat d'or:
+«S'ils allaient raconter ce fait à Râma!» pensait-elle,
+ses regards attachés sur la terre et ses yeux versant des
+larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au milieu
+d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation
+intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas
+que Sîtâ jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et
+même que cette femme à la taille gracieuse n'avait plus
+ni sa divine aigrette de pierreries ni aucune de ses parures.
+Les chefs des singes, tournant vers Sîtâ les regards
+curieux de leurs yeux bistrés, virent alors cette dame aux
+grands yeux, qui invectivait Râvana.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées,
+il déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura
+déposa jadis <i>la Déesse</i> Mâyâ. Le monarque aux dix têtes
+appela des Rakshasîs à l'aspect épouvantable et leur intima
+ses volontés pour la surveillance de sa captive:
+«Consacrez, dit-il à ces furies, qui toutes, debout et
+réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes rassemblées
+en coupe <i>à la hauteur du front</i>; consacrez sans
+négligence toute votre attention à faire que personne en
+ces lieux, ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine
+sans ma permission. Donnez-lui tout ce qu'elle désire en
+parfums, fourrures, habillements, or, pierreries ou perles;
+je l'accorde... <i>Ne l'oubliez pas</i>! elle n'attache aucun
+prix à sa vie, celle qui dira jamais, sciemment ou même
+à son insu, une parole qui soit désagréable à <i>ma</i> Vidéhaine!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans
+Lankâ, Brahma joyeux tint ce langage à Çatakratou:
+«C'est pour le bien des trois mondes et pour le mal
+des Rakshasas, dit le père des créatures au roi des
+Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ
+dans sa ville.</p>
+
+<p>«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son
+époux et qui a toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant
+plus son mari et consumée de chagrins, parce qu'elle en
+est séparée, n'ayant plus maintenant sous les yeux que
+des Rakshasas et harcelée sans cesse par les menaces de
+leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans
+Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des
+rivières et des fleuves; comment Râma saura-t-il que
+l'on me retient ici et que j'y marche sur la ligne de mes
+devoirs?»</p>
+
+<p>«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée
+dans sa faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien
+de la vie, et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau,
+il me vient aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne
+veuille plus supporter le poids de sa vie. Va donc promptement,
+fils de Vasou, console Sîtâ, entre chez elle et
+présente lui <i>de ma part</i> ce vase de beurre céleste et clarifié.»
+À ces mots, le Dieu Indra partit, accompagné du
+Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana. <i>Ils
+arrivent</i>, et le saint meurtrier du <i>mauvais Génie</i> Pâka
+dit à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières
+des femmes Rakshasîs!» Invité de cette manière,
+le Dieu qui préside au sommeil, plein d'une joie suprême,
+les endormit toutes pour le succès du roi des Immortels.</p>
+
+<p>L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille
+regards s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî
+commença par lui inspirer de la sécurité: «Je suis le roi
+des Dieux: la félicité descende sur toi! lui dit-il; jette
+les yeux sur moi, femme au candide sourire! Ton noble
+Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son frère
+d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra
+lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana.
+Environné d'ours et de singes par milliers de kotis, ce
+<i>digne</i> enfant de Raghou, accompagné de son frère et
+suivi de son armée, t'emmènera dans sa ville, après qu'il
+aura fait mordre la poussière à tous les Rakshasas, grâce
+à la vigueur de son bras, et tué Râvana même dans une
+bataille. <i>Oui</i>! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son
+armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur
+le char Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le cœur!
+Pour en assurer le succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise
+de ce roi magnanime: ainsi ne te livre pas à la
+douleur, fille du roi Djanaka.</p>
+
+<p>«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira
+l'Océan: c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer
+ici le sommeil de tes Rakshasîs par les enchantements
+de la magie.</p>
+
+<p>«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente;
+mets le temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment
+délicieux, suprême, divin! Une fois que tu auras
+goûté ce mets, reine charmante, tu ne seras plus affligée,
+très-vertueuse et noble Dame, ni par la faim, ni par les
+maladies horribles ou même par la pâleur.»</p>
+
+<p>À ces mots, toute remplie de doute: «Comment
+saurai-je, lui dit Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux
+de Çatchî, que je vois présent ici devant mes yeux? Si tu
+es vraiment le roi même des Immortels, montre-moi
+sans tarder les signes auxquels on reconnaît un Dieu et
+dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon
+instituteur spirituel!»</p>
+
+<p>À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait:
+il se tint sans toucher la terre de ses pieds et
+regarda sans cligner les yeux. Reconnaissant à ces traits
+qu'il était véritablement le roi des Dieux, la Mithilienne
+dit alors pleine de joie: «Je te vois maintenant de la
+manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le souverain
+de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur
+de mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide,
+avec son frère sous ta céleste protection! J'en
+reçois la nouvelle avec bonheur, Dieu à la force immense.
+Ce lait immortel et suprême, donné par toi, je le bois,
+comme tu m'y invites, à l'accroissement de la famille des
+Raghouides!»</p>
+
+<p>Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra,
+la Mithilienne au candide sourire l'offrit d'abord à son
+époux, ensuite à Lakshmana: «Puissent longtemps
+vivre mon époux à la force puissante et son frère!» Elle
+dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet aliment
+fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au
+charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée
+la faim: puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des
+événements à venir, s'éleva dans les airs et partit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à
+son gré toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant
+lui sous les apparences d'une gazelle, Râma, quittant
+cette partie du bois, retourna chez lui.</p>
+
+<p>Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha
+l'avait écarté de sa chaumière; à la manière dont cette
+gazelle d'or, frappée de sa flèche, avait laissé voir le
+Rakshasa, <i>qui s'était caché dans ses formes</i>; au cri,
+que le Démon avait jeté <i>en expirant</i>: «À moi, Lakshmana!.....
+Je suis mort!.....» Cette voix, <i>imitant la
+mienne</i>, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux
+Rakshasas cette favorable occasion qu'ils désiraient bien
+trouver! Daigne le ciel garder Sîtâ délaissée dans la
+grande forêt; car leur défaite dans le Djanasthâna a soulevé
+contre moi la haine des Rakshasas!»</p>
+
+<p>Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide
+<i>inquiet</i> rencontra Lakshmana accourant à sa
+rencontre avec une splendeur éteinte. À ce héros triste,
+abattu, consterné, le visage altéré, Râma encore plus
+consterné lui-même de jeter ces mots avec tristesse et
+plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait une
+chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette
+forêt déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en
+douter maintenant d'aucune manière: la fille du roi
+Djanaka est égorgée ou même dévorée par les Démons,
+qui habitent dans ces bois. Car de sinistres augures se
+montrent à nos yeux en plus grand nombre. Puissions-nous
+retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En
+effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences
+de gazelle, m'attira loin par des allèchements donnés à
+mon espérance; mais, frappé enfin d'une flèche après
+une grande fatigue, il abandonna ses formes de gazelle
+et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»</p>
+
+<p>Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide,
+pénétré de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ
+au milieu de son ermitage: «Quand je t'avais
+donné, plein de confiance en toi, la belle Mithilienne à
+titre de dépôt dans cette forêt déserte, infestée par les
+Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies abandonnée
+pour venir me trouver? Ton arrivée <i>inattendue</i>vers moi,
+après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement
+toute mon âme en y jetant <i>soudain</i> le soupçon d'un
+horrible forfait. À peine t'eus-je aperçu de loin marchant
+au milieu des bois sans être accompagné de Sîtâ, que je
+sentis battre mon cœur, Lakshmana, trembler mon œil
+et mon bras gauches.»</p>
+
+<p>À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana,
+tout plongé dans la douleur et le chagrin, fit
+cette réponse au noble enfant de Raghou: «Ce n'est pas
+de moi-même, par un acte de mon plein gré, que je suis
+venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre elle-même,
+et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots:
+«Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble <i>Démon</i>
+avait jeté au loin à travers une vaste expansion, est tombé
+dans l'oreille de la Mithilienne. À ce cri de détresse, elle,
+inquiète dans sa tendresse pour son époux: «Va!
+cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et palpitante
+de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet
+ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu
+avais pour agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois
+personne qui puisse mettre, Sîtâ, ton époux en danger.</p>
+
+<p>«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige
+et non une réalité. Comment lui, ce noble prince,
+qui serait le sauveur des treize Dieux mêmes, aurait-il pu
+dire cette lâche et méprisable parole: «Sauve-moi!»
+Pour quelle raison et par quelle bouche, imitant la voix
+de mon frère, furent jetés ces mots étranglés: «Sauve-moi,
+fils de Soumitrâ?» <i>C'est là précisément ce dont je
+me défie!</i> Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée!
+Sois tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas
+dans les trois mondes un homme qui puisse vaincre ton
+époux dans un combat: <i>oui</i>! il est impossible à nul
+être, soit né, soit à naître, de gagner sur lui une bataille!»</p>
+
+<p>«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des
+larmes et d'une âme égarée, ces mordantes paroles:
+«Ton cœur est placé en moi: tu es d'une nature infiniment
+dépravée; mais, si mon époux reçoit la mort, ne te
+flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa femme!»&mdash;Ainsi
+invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné
+de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes
+de colère.»</p>
+
+<p>Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit
+cette réponse, l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis
+une faute, mon ami, de quitter l'ermitage et de
+venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la nécessité de réprimer
+les Démons qui m'oblige à me tenir ici dans ces
+bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles
+irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi:
+je n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine,
+surtout à la voix mordante d'une femme courroucée.»</p>
+
+<p>À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer
+de tous les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et
+levant au ciel ses deux bras luisants: «Si cachée derrière
+un arbre, Sîtâ, tu veux rire de mon <i>inquiétude</i>,
+que la vive douleur, où ton absence m'a jeté, noble
+Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer avec
+ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point
+ici avec eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands
+yeux!... Ces bijoux d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées
+d'or, avec cette guirlande, répandues sur la terre,
+ils étaient dans la parure de ma Vidéhaine!... Vois, fils
+de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang, pareilles à
+de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de la
+terre!</p>
+
+<p>«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha,
+déchirée et percée de leurs dents, fut mise en pièces
+ou dévorée même par ces Démons habiles à changer de
+formes. Vois ces traces, fils de Soumitrâ! Elles signalent
+ici un combat livré à cause de ma Vidéhaine, que deux
+Rakshasas <i>impurs</i> se disputaient. Que devint, <i>hélas</i>! entre
+ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son visage,
+dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des
+nuits?</p>
+
+<p>«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des
+ornements d'or et pareil à l'arc même d'Indra, que je
+vois tombé là et rompu sur la terre! À qui était cette armure,
+qui gît non loin brisée, cuirasse d'or aux ornements
+de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme le soleil
+dans sa jeunesse <i>du matin</i>? À qui fut ce parasol zébré
+de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande
+de fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un
+sceptre cassé? Héros, à quel maître furent tués dans le
+combat ces ânes aux grands corps, aux formes épouvantables,
+aux plastrons d'or, aux visages de vampires?</p>
+
+<p>«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles
+dents, aux paroles toujours pleines de convenance? Où
+est allée ma souveraine, Lakshmana, après qu'elle m'eut
+abandonné sous le poids de mon accablante douleur,
+comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur le front
+du couchant?»</p>
+
+<p>Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna
+de tous les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté
+par le chagrin, n'y rencontra pas la fille du roi Djanaka.</p>
+
+<p>Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu
+son épouse, le fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur,
+que l'absence de Sîtâ avait plongé dans une immense et
+terrible douleur, ne pouvait revenir à la quiétude, comme
+un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste bourbier
+où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.</p>
+
+<p>Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent,
+et les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et
+les étangs. Râma, secondé par Lakshmana, de fouiller
+toute la montagne avec ses bois et ses bocages: ils sondèrent
+tous les deux les plateaux, les grottes et les viviers
+fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des
+centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle
+part rencontrer celle <i>qu'ils cherchaient</i>.</p>
+
+<p>Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de
+sang et ses deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou,
+semblable aux cimes d'une montagne. À la vue de ce volatile,
+Râma tint ce langage à son frère: «On ne peut en
+douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par ce <i>monstre</i>! Ce
+vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la forêt
+avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son
+aise, bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!</p>
+
+<p>«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches
+à la pointe enflammée, qui volent droit au but, comme le
+Dieu aux mille yeux frappe dans sa colère allumée une
+grande montagne avec son tonnerre!»</p>
+
+<p>À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit
+irrité sur le vautour, et la terre en fut comme ébranlée
+sous les pieds du héros tout ému. Alors ce volatile infortuné,
+qui vomissait le sang à pleine bouche: «Râma!...
+Râma! dit-il avec une voix plaintive au Raghouide en
+courroux. Cette femme, que tu cherches comme une
+plante salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du
+roi des hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les
+deux à la fois!</p>
+
+<p>«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine,
+abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par
+Lakshmana. J'ai volé au secours de Sîtâ, mon fils, et
+j'ai renversé dans une bataille Râvana sur le sol de la
+terre avec son char fracassé. Cet arc ici rompu est à lui;
+c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est à lui
+qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai
+brisé. Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue,
+une affreuse bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres
+à grands coups de mes ailes, de mon bec ou de mes
+serres. Mais, trop vite fatigué à cause de ma vieillesse,
+Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta Vidéhaine sur
+le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.</p>
+
+<p>Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui
+racontait cette histoire, il embrassa le monarque des vautours
+et se mit à pleurer avec le fils de Soumitrâ. À la vue
+du malheureux oiseau, poussant toutes sortes de gémissements,
+délaissé même dans ce lieu impraticable et solitaire,
+Râma plein de tristesse tint alors ce langage à
+Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les
+bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés
+sur moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier
+le feu même! Si j'allais puiser de l'eau à la mer salée,
+on verrait sans doute cette reine des rivières et des fleuves
+se tarir aussitôt que je viendrais à toucher ses rives! Il
+n'est pas dans ce monde avec toutes ses créatures, douées
+ou non du mouvement, un être plus malheureux que moi,
+enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami
+de mon père, ce roi des vautours, chargé d'années, le
+voilà donc gisant sur la terre, frappé lui-même par l'adversité
+de mon Destin!»</p>
+
+<p>Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection
+d'un père, caressa de sa main avec Lakshmana le
+malheureux vautour.</p>
+
+<p>«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques
+mots, parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances
+qui ont amené ta mort à toi-même.</p>
+
+<p>«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense
+Râvana avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu
+avait-il vu ma bien-aimée? Quelle est la forme, quelle est
+la vigueur, quelles sont les prouesses de ce Rakshasa? Où
+son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds à mes
+questions.»</p>
+
+<p>Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible,
+qui se répandait en gémissements, Djatâyou, malade
+jusqu'à la mort et l'âme toute contristée, se leva non sans
+peine, et recueillant ses forces, dit à Râma ces mots d'une
+voix nette:</p>
+
+<p>«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque
+des Rakshasas: il eut recours aux moyens de la
+grande magie, qui procède avec les tempêtes du vent.</p>
+
+<p>«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle
+Vinda<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver;
+circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune
+attention.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><p><b>Note 29: </b>C'est-à-dire <i>la trouveuse</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il
+s'agitait sans repos; le sang et la chair même sortaient à
+flots de sa bouche. Enfin, promenant de tous côtés ses yeux
+inquiets, le vautour, dans les convulsions extrêmes de
+l'agonie, dit encore ces paroles en expirant: «Ce monarque,
+il règne à Lankâ dans une île de la mer, qui est
+au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le
+frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse,
+ce roi des volatiles exhala son dernier soupir.</p>
+
+<p>La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses
+jambes, allongea son cou et retomba sur la face du sol.</p>
+
+<p>À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une
+montagne <i>écroulée</i>, Râma dans le plus amer des chagrins,
+dit ces mots au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui
+parcourut de si nombreuses années la forêt Dandaka et
+qui demeurait tranquillement ici dans le séjour des Rakshasas;
+lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la vie atteignit
+une si longue durée, le voici maintenant qui gît
+mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à
+la mort!</p>
+
+<p>«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le
+même culte et les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné
+monarque d'illustre mémoire. Apporte du bois,
+Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je veux rendre les
+devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut la
+mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné,
+mit Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit
+en cendres le roi des vautours: puis il se plongea dans
+l'onde avec le fils de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant
+de célébrer la cérémonie de l'eau funéraire à l'intention
+de l'oiseau mort. Ensuite, le héros illustre abattit un
+cerf; il coupa ses chairs en morceaux et les abandonna
+aux oiseaux, dans un lieu de la forêt tapissé de frais gazons.
+Enfin il prononça lui-même sur le volatile défunt,
+pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que
+les brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé.
+Cela fait, les deux fils du plus noble des hommes
+descendent à la rivière Godâvarî, et présentent de
+nouveau l'onde funèbre aux mânes du roi des vautours.
+Honoré de ces pieuses obsèques par ce <i>royal anachorète</i>,
+semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé
+qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile,
+et reçu la mort en combattant, parvint à la voie
+sainte, suprême et fortunée.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent
+ensemble aux prières du jour. Ce devoir accompli,
+les deux héros à la grande force abandonnent le Djanasthâna
+désert et tournent leurs pas à la recherche de Sîtâ
+vers la plage occidentale. De là, ces deux Ikshwâkides,
+armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant un
+chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable,
+hérissée de hautes montagnes et toute couverte de
+maintes lianes, d'arbrisseaux et d'arbres.</p>
+
+<p>Or, Lakshmana au cœur pur et vertueux, au langage
+de vérité, à la grande splendeur, dit ces mots, les mains
+jointes, à son frère, de qui l'âme était pleine de tristesse:</p>
+
+<p>«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble
+agite mon cœur: je vois, guerrier aux longs bras, des
+prodiges qui nous sont tous contraires. Des augures se
+montrent avec des formes sinistres: assieds ton âme, héros,
+sur une base inébranlable, car ces présages nous annoncent
+un combat à soutenir dans l'instant même.»</p>
+
+<p>Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme,
+de la couleur des sombres nuages, hideux, bien effrayant
+à voir, difforme, sans cou, sans tête, et couvert de soies
+piquantes, avec une bouche armée de longues dents au
+milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce tronc égalait
+pour la hauteur une grande montagne et résonnait
+avec le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait
+qu'un œil très-fauve, long, vaste, large, immense, placé
+dans la poitrine, et dont la vue embrassait une distance
+infinie. Détruisant tout et d'une force <i>sans mesure</i>, il dévorait
+les ours farouches et les plus grands éléphants:
+jetant çà et là ses deux bras horribles et longs d'un yodjana,
+il empoignait dans ses mains les divers quadrupèdes
+ou volatiles.</p>
+
+<p>À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle
+d'une lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse
+aux longs bras. Embrassés fortement par le monstre que
+tourmentait la faim, les deux héros, entraînés vers le
+<i>tronc difforme</i>, virent alors ses bras semblables à des
+massues ou pareils aux trompes des plus grands éléphants;
+ses bras, couverts de poils aigus avec des mains
+armées d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents
+à cinq têtes. Portant leurs arcs, leurs épées et leurs
+flèches, nos deux guerriers, entraînés malgré eux par ses
+bras et tirés déjà près de sa bouche, eurent grande peine
+à s'arrêter sur les bords.</p>
+
+<p>Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans
+sa gueule ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana,
+qui résistaient de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable,
+Kabandha aux longs bras, dit à ce couple de
+frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui êtes-vous, <i>guerriers</i>
+aux épaules de taureaux, qui portez des arcs et de
+grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles
+et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture?
+Dites-moi et quel est votre but, et quelle raison vous
+amène ici, et pourquoi, venus dans ma région, où la faim
+me tourmente, vous deux, restez-vous là?»</p>
+
+<p>À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides,
+le visage glacé <i>d'épouvante</i>, dit à son frère: «Nous
+sommes tombés d'une infortune dans un plus grand malheur;
+désastre épouvantable et sûr, où nous perdrons la
+vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer ma bien-aimée!»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha,
+ce héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur
+infaillible, jetant les yeux sur Lakshmana, de qui
+tout l'extérieur annonçait la fermeté d'âme, conçut aussitôt
+la pensée de couper les bras du colosse.</p>
+
+<p>Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du
+temps et du lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent
+les deux membres à l'endroit où ils s'emboîtaient aux
+épaules. Râma, qui se trouvait à droite, coupa de son
+épée le bras droit et le sépara de l'épaule, tandis que le
+héros Lakshmana vivement abattit le bras gauche. Le
+grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras
+coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux,
+la terre, le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite,
+inondé de sang, mais joyeux à la vue de ses bras
+coupés, le Démon interroge ainsi les deux héros: «Qui
+êtes-vous?»</p>
+
+<p>À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux
+signes heureux, à la vigueur immense, répondit en ces
+termes: «Ce guerrier-ci est l'héritier d'Ikshwâkou; sa
+renommée est grande; il se nomme Râma: sache que
+moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que
+ce héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans
+la forêt déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et
+Râma vient ici la chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi
+demeures-tu en ces bois, tronc épouvantable par
+tes jambes tronquées et ta bouche enflammée au milieu
+du ventre?»</p>
+
+<p>Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana,
+car il se rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit,
+Kabandha fit cette réponse: «Héros, soyez tous deux
+les bienvenus! c'est ma bonne fortune qui vous amena
+dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous inspira
+de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!</p>
+
+<p>«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais
+grâce à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle
+ou buffle, ours et tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui
+que j'ai vu, dans le profond chagrin où j'étais
+plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le malheur où j'étais
+enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est pas au
+monde un être plus heureux que moi!</p>
+
+<p>«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et
+semblable même à l'Amour; une faute commise un jour
+me fit tomber dans ces formes-ci tout à fait contraires.
+C'est le venin d'une malédiction qui a changé mes attraits
+en cette difformité hideuse, repoussante, qui inspire
+la terreur à tous les êtres et telle enfin <i>que vous voyez</i>.</p>
+
+<p>«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était
+au delà de toute imagination, comme si tous les charmes,
+partagés entre Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati
+étaient réunis dans une seule personne. Je suis un Dânava,
+mon nom est Danou, je suis le fils moyen de Lakshmî,
+<i>déesse de la beauté</i>: apprends que c'est la colère
+d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.</p>
+
+<p>«Une terrible pénitence me rendit agréable au père
+des créatures: il m'accorda une longue vie en récompense,
+et ce don remplit mon âme <i>d'un vain orgueil</i>.
+«Maintenant qu'une longue vie m'est donnée, pensai-je,
+qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je défiai
+Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur
+moi sa foudre aux cent nœuds, fit rentrer dans mon corps
+et ma tête et mes jambes. Je le conjurai en vain <i>de me
+donner la mort</i>, il ne voulut pas m'envoyer au noir séjour
+d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de Brahma subsiste
+dans sa vérité!»</p>
+
+<p>«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma
+beauté, avec ma splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels,
+en réunissant les paumes de mes deux mains à
+<i>l'endroit où n'était plus</i> mon front: «Transformé par
+la foudre, les jambes tronquées et ma bouche rentrée
+dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans
+manger vivre encore une très-longue vie?» À ces mots,
+le roi des Immortels me donna ces bras longs d'un yodjana
+et me fit au milieu du ventre cette bouche munie de
+ses dents acérées. Grâces à mes longs bras, j'entraîne à
+moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants, tigres,
+ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit
+alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana
+t'auront coupé les deux bras dans un combat.»</p>
+
+<p>«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que
+toi ne pouvait me donner la mort, suivant les paroles que
+m'a dites l'habitant du ciel. Je veux me lier de société
+avec vous, hommes éminents, et jurer à vos grandeurs
+une <i>éternelle</i> amitié, en prenant le feu même à témoin.»</p>
+
+<p>Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide
+lui tint ce langage en présence de Lakshmana:
+«Sîtâ est mon illustre épouse: Râvana me l'a ravie, sans
+rencontrer d'obstacle, car mon frère et moi nous étions
+sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement de
+ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme,
+ni quelle est sa demeure, ni quelle est sa puissance.</p>
+
+<p>«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où
+mon épouse fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment
+agréable, si tu en sais quelque chose dans la vérité. Il te
+sied d'agir ainsi par compassion pour nous, errants, malheureux,
+accablés de chagrins et voués nous-mêmes au
+secours des <i>opprimés</i>.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes,
+Danou, habile à manier la parole, fit cette réponse
+au fils éloquent de Raghou: «Je n'ai plus ma science
+céleste; je ne connais pas ta Mithilienne; mais je pourrai
+t'indiquer un être qui doit la connaître, quand, de ce
+corps brûlé sur le bûcher, je serai passé dans mon ancienne
+forme.</p>
+
+<p>«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué,
+creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant
+les rites.»</p>
+
+<p>À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma
+et Lakshmana, élèvent sur la montagne un lit de gazons,
+y portent Kabandha sur leurs épaules, font sortir le feu
+du bois frotté contre le bois, déposent le tronc inanimé
+dans une fosse et se mettent à construire le bûcher par-dessus.</p>
+
+<p>Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit
+le feu de tous côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya
+entièrement. Le feu consuma lentement ce grand
+corps de Kabandha, pareil à une masse de beurre clarifié,
+et la moelle en fut cuite dans les os.</p>
+
+<p>Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola
+rapidement au sein des cieux le beau Danou, joyeux, paré
+de tous ses membres, regardant, <i>comme un Dieu</i>, sans
+cligner ses paupières et portant sur des habits sans tache
+une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste Santâna.
+Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée;
+et, tout radieux, illuminant de sa vive splendeur
+tous les points du ciel, il se tenait dans les airs sur un
+char attelé de cygnes, ravissant l'âme et les yeux.</p>
+
+<p><i>L'être fortuné</i> qui marchait dans les cieux <i>et qui
+naguère était</i> Kabandha: «Apprends, fils de Raghou,
+dit-il à Râma, qui doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici
+est une rivière nommée Pampâ, dans son voisinage est un
+lac; ensuite, une montagne appelée Rishyamoûka: dans
+ses forêts habite Sougrîva, personnage à la grande vigueur,
+qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le
+trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu
+l'honores d'un pradakshina.</p>
+
+<p>«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe,
+nommé Sougrîva, fut renversé du trône par son frère en
+courroux, Bâli, fils du soleil. Depuis lors, ce héros magnanime,
+accompagné de quatre singes fidèles, habite la
+haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ embellit de
+sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et ne
+tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je
+vois ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi,
+homme pieux; mets-toi en route à l'instant et va,
+tandis que le <i>flambeau du</i> soleil est allumé, t'aboucher
+avec le monarque reconnaissant des singes.»</p>
+
+<p>«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les
+deux Raghouides au glorieux Kabandha, qui planait dans
+le sein des airs. «Et vous aussi, allez, répondit le Dânava,
+pour le succès de l'affaire <i>où vous êtes engagés</i>.»
+Ainsi congédiés, les deux rejetons de Kakoutstha rendent
+leurs hommages à Danou et partent bien contents.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs
+traversent des lieux couverts de montagnes, dont
+les arbres étaient chargés de fruits doux comme le miel.
+Après une station d'une seule nuit sur le dos <i>gazonné</i>
+des montagnes, ces héros continuent leur voyage le premier
+jour dès l'aube naissante.</p>
+
+<p>Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée
+de bois variés, les deux Raghouides s'approchèrent du
+rivage occidental de la Pampâ.</p>
+
+<p>Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant,
+Râma joyeux sentit avec le Soumitride se dissiper toute
+sa fatigue, au spectacle de ces arbres, les rameaux
+chargés de fleurs et de fruits, les voûtes retentissantes du
+concert des kokilas; à la vue de cette terre aux surfaces
+tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches et bleu-foncé,
+à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme
+enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans
+son enfance <i>du matin</i>. En contemplant cette rivière limpide,
+fortunée, charmante à voir, ces deux héros à l'immense
+vigueur furent enivrés d'une joie aussi vive que
+Mitra et même Varouna, ce jour où sous leurs yeux ils
+virent le grand fleuve du Gange sortir de la création à la
+voix des rishis.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une
+extrême inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune.
+L'esprit assiégé de <i>mille</i> pensées, le roi des singes
+résolut de quitter la montagne. Observant que ces deux
+héros paraissaient d'une vigueur immense et porter des
+arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; et, le
+cœur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les
+points de l'espace.</p>
+
+<p>Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place
+un seul instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble,
+dit à ses conseillers: «Voici deux espions, que Bâli
+même envoie dans cette forêt impénétrable sous la forme
+empruntée de ces deux hommes, qui viennent ici, vêtus
+d'habits faits d'écorce!»</p>
+
+<p>Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans
+une autre cime de la montagne.</p>
+
+<p>Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide
+comme le vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta
+enfin sur la crête septentrionale du Malaya, où ses hommes
+des bois vinrent se rallier à lui sur les pics inaccessibles
+de cette grande montagne; et leur marche effrayait
+alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés sur la haute
+montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du
+roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs
+paumes en coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage
+Hanoûmat tient ce langage plein de sens au monarque
+tout ému, en défiance contre une scélératesse de Bâli:
+«Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu ainsi, roi des
+singes? Je ne vois point ici ton cruel frère aîné, cet artisan
+de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une continuelle
+inquiétude.»</p>
+
+<p>À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit
+alors en ces paroles d'une grande beauté: «Au cœur
+de qui n'entrerait pas la crainte, à la vue de ces deux archers
+aux grands yeux, aux longs bras, au courage héroïque,
+à la vigueur immense? C'est Bâli, je le crains, Bâli
+même, qui expédie vers nous ces deux hommes formidables.
+Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper
+leurs ennemis; un être de condition vulgaire ne peut
+bien les connaître: mais toi, singe, quoique tu ne sois
+pas un roi, tu peux néanmoins pénétrer le secret de ces
+deux hommes à leur marche, à leurs gestes, à leur mine,
+à leurs discours, à certaine altération même dans leurs
+voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou
+méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant
+d'éloges, en redoublant pour eux de gestes affectueux.
+Demande, noble singe, à ces deux hommes, doués pleinement
+de beauté, quelle chose ils désirent ici.»</p>
+
+<p>Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de
+Sougrîva, qu'il s'élança de la montagne, où les racines
+des arbres puisaient leur nourriture, et se porta d'un saut
+jusqu'au lieu où marchaient les deux Raghouides.</p>
+
+<p>Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce
+messager à la grande vigueur dépouilla ses formes de
+singe; il revêtit les apparences d'un religieux mendiant,
+et, commençant par les flatter suivant l'étiquette, il
+adressa aux deux héros ce langage <i>insinuant</i>: «Pénitents
+aux vœux parfaits, vous qui ressemblez au roi des
+Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs
+sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent
+l'épouvante parmi les troupes des gazelles et les autres
+habitants des forêts; vous, ascètes, de qui les yeux contemplent
+de tous côtés les arbres nés sur les rives de la
+Pampa, et qui n'êtes pas <i>en ce moment</i> le moins bel ornement
+de cette rivière aux ondes fraîches? Qui êtes-vous
+donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un valkala;
+vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard
+du lion, ressemblez encore au lion par une vigueur sans
+mesure et tenez à vos longs bras des arcs pareils à l'arc
+même d'Indra?</p>
+
+<p>«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes
+et la splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes,
+qui ressemblez aux plus magnifiques éléphants, et de qui
+la démarche fière me rappelle ces nobles animaux dans
+l'ivresse de rut?</p>
+
+<p>«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière!
+Comment êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui
+méritez un empire et me semblez être des Immortels?
+Vous, qui avez des yeux comme les pétales du lotus; vous
+au front de qui vos cheveux en djatâ forment un diadème;
+vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre,
+et qui paraissez venir du monde des grands Dieux?</p>
+
+<p>«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous
+pas? Et pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi,
+que le désir de vous parler a conduit auprès de vous? Un
+roi du peuple singe, âme héroïque et juste, nommé Sougrîva,
+erre affligé dans le monde, fuyant les violences de
+son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le Vent,
+sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque
+lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences;
+j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles
+sous l'extérieur d'un religieux mendiant, et je viens
+du Malaya, conduit par l'envie de servir les intérêts de
+Sougrîva.»</p>
+
+<p>Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment,
+dit à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva,
+magnanime roi des singes. Réponds, Soumitride, en paroles
+flatteuses à son envoyé, qui est venu me trouver ici,
+qui sait parler, à qui la vérité est connue et de qui la
+bouche est l'organe de la vérité.»</p>
+
+<p>Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de
+Râma, et sa pensée lui peignit en ce moment Sougrîva,
+l'âme troublée de chagrin. Le singe alors de raconter, et
+le nom, et la forme, et l'exil de son maître <i>sur le mont
+Rishyamoûka</i>, et de porter enfin toute l'histoire de son
+roi à la connaissance de Râma, dans une assez longue
+extension.</p>
+
+<p>À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre:
+«Il fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un
+roi, nommé Daçaratha, plein de constance, ami du devoir,
+et de qui ce héros appelé Râma est le fils premier né,
+de haute renommée, dévoué au devoir, tempéré,
+doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les
+êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours,
+accomplissant ici les ordres de son père. En effet,
+ce Raghouide à l'éclatante splendeur fut renversé du
+trône et banni dans les bois par son père asservi à la vérité:
+je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux grands
+yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à
+la fin du jour suit, <i>dans l'autre hémisphère</i>, le soleil aux
+clartés flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins,
+quoiqu'il fût digne du bonheur, le grand monarque,
+père de ce héros et l'essence même du bien pour
+l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.</p>
+
+<p>«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que
+je suis le frère de Râma, venu avant moi dans la condition
+humaine, et que ses vertus m'attachent à son service.
+Dans le temps que ce prince à la vive splendeur habitait,
+dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois <i>déserts</i>,
+un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober son
+épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa
+bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et
+tombé dans la condition des Rakshasas par l'effet d'une
+malédiction. Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut
+nous donner ce renseignement.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit
+comme il suit: «Les hommes, doués d'intelligence,
+secourables aux créatures, qui ont dompté la colère,
+qui ont vaincu les organes des sens, qui sont tels
+que vous êtes, <i>méritent de</i> gouverner la terre.»</p>
+
+<p>Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement
+ces mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le
+singe Sougrîva. En guerre déclarée avec son frère, en
+butte aux vexations répétées de Bâli et renversé du trône,
+<i>comme toi</i>, ce prince, qui s'est vu aussi ravir son épouse,
+tremble <i>sans cesse</i> au milieu des bois. Accompagné de
+nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma, <i>ne
+peut manquer de</i> s'associer à vous dans la recherche de
+la Vidéhaine.»</p>
+
+<p>Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat,
+à la science bien étendue, reprit ses formes naturelles et
+dit tout joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte
+sur mon dos avec ton frère Lakshmana; et viens, dompteur
+des ennemis, viens promptement voir Sougrîva.» À
+ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand corps s'en
+alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait <i>dans
+l'attente</i>.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya,
+Hanoûmat fit connaître les deux vaillants guerriers au
+magnanime Sougrîva: «Voici le sage Râma aux longs
+bras, le fils du roi Daçaratha, qui vient se réfugier sous
+ta protection avec son frère Lakshmana.</p>
+
+<p>«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour,
+de son magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction
+de s'en aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis
+qu'il habitait dans les bois, accomplissant les ordres paternels,
+un Rakshasa lui a ravi Sîtâ, son épouse, avec le
+secours de la magie. Dans son infortune, ce Râma, que
+sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est comme
+l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un
+appui à ton côté.»</p>
+
+<p>Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et,
+revêtu d'un extérieur admirable, tint ce langage à Râma:
+«Ta grandeur est façonnée au devoir, elle est pleine de
+vaillance, elle est amie du bien: c'est avec raison que le
+fils du Vent attribue à ta grandeur ces belles qualités.
+Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de vous recevoir
+est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur
+des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux,
+sans dédain pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec
+moi; si tu désires mon alliance, je tends mon bras vers
+toi, serre ma main dans la tienne, et lions entre nous un
+attachement solide.»</p>
+
+<p>Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva,
+aussitôt Râma de serrer la main du singe dans sa main;
+celui-ci prit à son tour la main de Râma dans la sienne;
+puis, enflammé d'amour et d'amitié pour son hôte, d'embrasser
+l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi formée
+cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit
+naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre
+le bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs,
+et, joyeux, il déposa entre les nouveaux alliés ce brasier
+à la flamme excitée. Ensuite ces deux princes, qui s'étaient
+liés d'amitié, Râma et Sougrîva, de célébrer un
+pradakshina autour du feu allumé, et, se regardant l'un
+l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne
+pouvaient s'en rassasier les yeux.</p>
+
+<p>Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule
+pensée, Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage
+au fils du roi Daçaratha, à ce Râma, de qui la science
+tenait embrassées toutes choses.</p>
+
+<p>«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute
+ma parole véridique: dépose ta douleur, guerrier aux
+longs bras! Je te le jure, ami, par la vérité! je sais à la
+ressemblance des situations <i>qui enleva ton épouse</i>: car
+c'est ta Mithilienne, sans doute, que j'ai vue; c'est elle
+qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une manière
+lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!»
+et se débattant sur le sein du monstre comme l'épouse
+du roi des serpents <i>dans les serres de Garouda</i>. Elle
+me vit elle-même sur un plateau de montagne, où j'étais
+moi cinquième <i>avec ces quatre singes</i>; elle nous jeta
+rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants
+joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de
+Raghou: je vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»</p>
+
+<p>«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles
+agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi
+différer?»</p>
+
+<p>Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte,
+Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne
+inaccessible de la montagne.</p>
+
+<p>Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, <i>revint</i>, les
+mit sous les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»</p>
+
+<p>À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets
+le vêtement et les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent
+de larmes: «Hélas! s'écria-t-il; hélas, bien-aimée
+Djanakide!» et, toute sa fermeté l'abandonnant, il tomba
+sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir, il porta ces
+parures à son cœur; plusieurs fois il poussa de longs
+soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.</p>
+
+<p>«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se
+diriger le féroce Démon, ravisseur de ma bien-aimée,
+non moins chère que ma vie? Où habite ce Rakshasa,
+qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui, pour l'offense
+duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»</p>
+
+<p>Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour
+dans ses bras, et, vivement affligé, ses mains jointes,
+il tint ce langage à l'époux de Sîtâ, qui fondait en
+larmes:</p>
+
+<p>«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant,
+ni la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce
+vil Démon. Secoue néanmoins ton chagrin, dompteur
+invincible des ennemis; car je te promets que j'emploierai
+mes efforts à te rendre la noble Djanakide.</p>
+
+<p>«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé!
+souviens-toi de cette fermeté, qui est la vertu des natures
+énergiques. Certes, une telle légèreté d'âme ne
+sied pas à tes pareils. Moi aussi, j'ai senti cette grande
+infortune que fait naître dans un cœur le rapt d'une
+épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je
+n'abandonne pas ma fermeté.</p>
+
+<p>«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit
+ferme ne souffre pas que rien abatte sa <i>constance</i>; mais
+l'homme qui laisse toujours le souffle du trouble agiter
+son âme est un insensé. Il est malgré lui submergé dans
+le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»</p>
+
+<p>«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner
+à cette douleur! Je ne prétends point ici, Râma,
+t'enseigner ce qui est bon, car c'est un don que tu as reçu
+de ta nature. Mais écoute mes paroles, venues d'un cœur
+ami et cesse de gémir.»</p>
+
+<p>Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide
+essuya son visage baigné de larmes avec
+l'extrémité de son vêtement; et, replacé dans sa nature
+même par ces bonnes paroles, il embrassa le roi des
+singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne et
+convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as
+faite, Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare
+surtout dans ce temps-ci. Il te faut employer tes efforts
+à la recherche de ma chère Mithilienne et du cruel Démon
+à l'âme méchante qui a nom Râvana. Trace-moi en
+toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon
+bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une
+heureuse pluie dans une terre féconde.»</p>
+
+<p>Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui
+répondit comme il suit en présence de Lakshmana: «Les
+Dieux veulent sans doute verser de toute manière les
+faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta grandeur
+un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui
+que ta grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé
+par ton héroïsme, conquérir même l'empire des Dieux: à
+plus forte raison puis-je, ami, reconquérir avec toi mon
+royaume! De mes parents et de mes amis, c'est moi que
+la fortune a le mieux partagé, héros à la grande force,
+puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous
+avons pris le feu à témoin.»</p>
+
+<p>Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout
+avec le vigoureux Lakshmana, fit tomber de tous les
+côtés ses regards curieux dans la forêt, et, non loin, il
+aperçut un shorée robuste avec un peu de fleurs, mais
+riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en
+cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit
+sur la terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides.
+Quand Hanoûmat les vit assis tous deux, <i>il s'approcha</i>
+d'un sandal, rompit une branche de cet arbre, en joncha
+la terre et fit asseoir Lakshmana.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce
+affectueusement ces paroles, dont sa tendresse émue lui
+fait bégayer quelque peu les syllabes: «Les persécutions
+me forcent, Râma, d'errer çà et là dans cette terre...
+Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse, je suis
+venu chercher un asile dans les <i>bois du</i> Rishyamoûka;
+mais, redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée
+avec lui, en butte à ses vexations, mon âme tremble
+sans cesse au milieu des forêts. Veuille bien me protéger,
+fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de protecteur,
+infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du
+monde entier!»</p>
+
+<p>À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait
+le devoir et chérissait le devoir, lui répondit en souriant:
+«Comme j'ai reconnu dans ta grandeur un ami capable
+de me prêter son aide, je donnerai aujourd'hui même la
+mort au ravisseur de ton épouse.»</p>
+
+<p>«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est
+le courage, l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et
+décide ensuite ce qui est opportun. Avant que le soleil
+ne soit levé, Bâli, secouant déjà la torpeur <i>du sommeil</i>,
+s'en va de la mer occidentale à l'Océan oriental, et de
+l'Océan méridional à la mer septentrionale. Dans sa vigueur
+extrême, il empoigne les sommets et les grandes
+cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement
+et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par
+un seul coup de flèche; autrement, nous aurons allumé la
+colère de Bâli, et nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide,
+cette mort, que nous lui destinons.»</p>
+
+<p>Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva:
+«Tous les oiseaux, les serpents, les hommes, les
+Yakshas et les Daîtyas, réunis aux Dieux mêmes, ne
+pourraient tenir en bataille contre lui, son arc à la main!
+Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour te persuader
+qu'il est capable de tuer Bâli?»</p>
+
+<p>«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers
+d'un seul coup dans les sept que voici, répondit le singe
+à Lakshmana: <i>eh bien</i>! que Râma les perce tous à la fois
+d'une seule flèche et je crois à l'instant qu'il peut tuer
+Bâli!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:</p>
+
+<p>«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause
+de ton infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur,
+balancer le fort avec le faible, ni arrêter comme il
+faut toutes mes résolutions, sans connaître bien l'origine
+de cette inimitié qui vous divise à tel point.»</p>
+
+<p>À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des
+singes se mit d'un visage riant à raconter au frère aîné de
+Lakshmana toutes les circonstances de cette rivalité fraternelle:</p>
+
+<p>«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des
+ennemis, Bâli est mon frère aîné. Il fut toujours en grand
+honneur devant mon père et dans mon estime. Quand
+notre père fut allé se reposer <i>dans la tombe</i>: «Bâli, se
+dirent les ministres, est son fils aîné. Il fut donc sacré,
+d'un consentement universel, monarque et seigneur des
+peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste
+empire de mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours
+et dans toutes les affaires un serviteur obéissant.</p>
+
+<p>«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande
+force appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une
+femme, qu'ils se disputaient, alluma, comme on sait, une
+terrible inimitié. Un jour, à cette heure de la nuit où
+chacun dort, le Démon vint à la porte de la caverne Kishkindhyâ.
+Il se mit à rugir dans une violente colère et défia
+Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des ténèbres
+ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé
+sous le pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule
+ouverte de sa caverne, malgré tous les efforts de ses
+femmes et de moi-même pour empêcher qu'il ne franchît
+le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans balancer, il sortit,
+poussé par son courroux, aiguillonné par sa fureur; et
+moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque
+des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié
+pour lui.</p>
+
+<p>«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère,
+le Démon s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous
+de courir plus vite encore sur les traces du fuyard tout
+tremblant. La lune vint en se levant éclairer nos pas dans
+la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura fuyant aperçoit
+dans la terre une caverne profonde cachée par de hauts
+graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en
+approchant, les grandes herbes nous enveloppent <i>et nous
+dérobent sa vue</i>. Quand il vit son ennemi déjà réfugié
+dans la caverne, Bâli, transporté de colère, me parla en
+ces termes, les sens tout émus: «Reste ici, toi, Sougrîva!
+et garde sans négligence cette porte de l'antre aux
+abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival
+tué, je sorte d'ici!»</p>
+
+<p>«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai
+par tous mes efforts d'arrêter sa résolution; <i>ce fut en
+vain</i>, il s'engagea malgré moi dans cette caverne. Une
+année complète s'écoula entièrement depuis son entrée,
+et je restai devant la porte en faction tout le temps que
+dura cette révolution du soleil; mais, ne l'ayant pas vu
+sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une terrible
+inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime
+d'une trahison.</p>
+
+<p>«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis,
+à n'en pas douter, je vis sortir de cette catacombe un
+fleuve de sang écumeux; et <i>tout</i> mon cœur en fut troublé.
+En même temps il vint du milieu de la caverne à
+mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés par des
+Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit
+tué dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices
+que mon frère avait succombé, et je pris enfin le parti de
+m'en aller. Je revins, assailli par le chagrin, à la caverne
+Kishkindhyâ, mais après que j'eus comblé avec des rochers
+<i>l'entrée de</i> cet antre <i>fatal</i> et versé, mon ami, d'une
+âme déchirée par la douleur, une libation d'eau funèbre
+en l'honneur de mon frère.</p>
+
+<p>«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe,
+elle parvint aux oreilles des ministres, et tous alors
+de me sacrer dans ce trône <i>vacant</i>. Mais, tandis que je
+gouvernais l'empire avec justice, Bâli revint, fils de Raghou,
+après qu'il eut tué son terrible ennemi. Quand il
+me vit, le front investi du sacre, une <i>soudaine</i> colère enflamma
+ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers et
+m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de
+Raghou, j'avais la force de réprimer ce méchant; mais,
+enchaîné par le respect, je n'en eus pas même la pensée.
+Je caressai, je flattai avec adresse, je comblai mon frère
+des bénédictions les plus respectueuses, en observant les
+règles de l'étiquette. Mais ce fut en vain que j'honorai
+Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les repoussa
+tous.</p>
+
+<p>«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée
+des sujets et m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours
+bien terrible: «Vous savez comment le puissant
+Asoura Mâyâvi, toujours altéré de batailles et plein d'un
+immense orgueil, vint une nuit me défier au combat.
+À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je
+m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et
+cet ennemi, que j'ai là sous la figure de mon frère, me
+suivit d'un pied rapide. Quand le Démon aux grandes
+forces me vit marcher dans la nuit, accompagné d'un
+second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il se mit
+à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi,
+voyant l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête!
+lui criai-je furieux avec Sougrîva; arrête!»</p>
+
+<p>«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas,
+fouetté par la crainte, il se déroba sous la terre au fond
+d'une caverne. Aussitôt que je vis l'ennemi, qui m'avait
+toujours fait du mal, entrer dans ce lieu souterrain, je dis
+alors, moi, qui avais des vues innocentes, à cet ignoble
+frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein
+n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué
+mon rival: attends-moi donc à la porte de cette caverne.»</p>
+
+<p>«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai
+dans cette grande caverne, et j'y passai toute une
+année à chercher la porte <i>d'une catacombe intérieure</i>.</p>
+
+<p>«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé
+tant d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec
+toute sa famille. Cet antre fut alors inondé par un fleuve
+de sang, vomi de sa bouche; et, râlant sur le sein de la
+terre, il exhala son âme dans un cri de désespoir. Après
+que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à Doundoubhi,
+je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la caverne.
+J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis,
+n'ayant reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je
+brisai à coups de pied redoublés ma prison, et, sorti de
+cette manière, je revins chez moi <i>sain et sauf</i>, comme
+j'en étais parti. Il m'avait donc enfermé là ce cruel, à
+qui la soif de ma couronne fit oublier l'amitié qu'il devait
+à son frère!»</p>
+
+<p>«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement,
+<i>que m'a donné la nature</i>, et me chasse de sa
+cour sans ménagement. Voilà, fils de Raghou, la cause
+des persécutions répétées qu'il m'a fait subir. Privé de
+mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis maintenant
+comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux
+ailes.</p>
+
+<p>«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de
+sa caverne et me fit trembler, en levant sur ma <i>tête</i> un
+arbre épouvantable. Je m'enfuis sous la crainte du coup
+et je parcourus toute la terre, fils de Raghou, avec les
+montagnes, qui la remplissent, et les mers, qui la revêtent
+de leur <i>humide</i> manteau. Enfin, j'arrivai au Rishyamoûka,
+et, comme une <i>puissante</i> cause oblige cet invincible
+Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont
+et lui, je choisis pour mon habitation cette reine des
+montagnes.</p>
+
+<p>«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira
+cette mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je
+n'avais pas mérité le malheur qui tomba sur moi. Daigne,
+héroïque enfant de Raghou, daigne me regarder avec
+bienveillance, moi, qui traîne ici, tourmenté par la
+crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce farouche
+Bâli.»</p>
+
+<p>À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de
+Raghou, se mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes
+dards, que tu vois, ces flèches aiguës, qui ne sont jamais
+vaines, Sougrîva, et qui brillent à l'égal du soleil, je les
+enverrai se plonger dans le cruel Bâli. <i>Oui</i>! Bâli, cette
+âme corrompue, le corrupteur des bonnes mœurs, n'a
+plus de temps à vivre que celui où mes yeux n'auront
+pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»</p>
+
+<p>Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de
+l'arc même du <i>puissant</i> Indra; il encocha une flèche, et,
+visant les sept palmiers, déchaîna contre eux ce <i>merveilleux
+projectile</i>. Le trait paré d'or, envoyé de sa main
+vigoureuse, transperça tous les palmiers, fendit la montagne
+elle-même et pénétra jusqu'au sein des enfers. Ensuite,
+la flèche remonta spontanée sous la forme d'un
+cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint
+<i>d'où elle était partie</i> et rentra d'elle-même au carquois
+de son maître.</p>
+
+<p>Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en
+outre par la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes
+tomba dans une admiration sans égale. À la vue de cette
+prouesse incomparable, Sougrîva joyeux porta les deux
+paumes de ses mains réunies au front et se mit à glorifier
+le noble Raghouide:</p>
+
+<p>«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux,
+comme l'Himâlaya est la première des montagnes, comme
+le grand Océan est la première des vastes mers: ainsi
+toi, Râma, tu es le premier des hommes pour la vigueur.
+Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui de la mort,
+ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est
+l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes
+à la main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à
+toi!</p>
+
+<p>«Quel <i>être</i> mâle est capable de résister à celui, de qui
+la main put transpercer à la fois d'une seule flèche ces
+grands palmiers et cette montagne elle-même, hantée
+par les Dânavas? Maintenant mon chagrin est dissipé;
+maintenant mon <i>cœur</i> est inondé par la joie; maintenant
+je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce
+Bâli, toujours ivre de combats!»</p>
+
+<p>À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser
+le <i>noble</i> singe à la parole agréable et de lui répondre
+en ces termes, approuvés de Lakshmana: «Viens
+avec moi, Sougrîva; je vais à la caverne Kishkindhyâ,
+où règne Bâli: arrivé là, défie au combat cet ennemi,
+qui a <i>dépouillé</i> les formes du frère!» Sur les paroles de
+Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit
+avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent
+d'un pied hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ,
+lieu masqué par les djungles épais, et se cachent
+derrière les arbres dans la forêt impénétrable.
+L'aîné des Raghouides y tient alors ce langage à Sougrîva:
+«Appelle ton frère au combat, force Bâli à sortir
+hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la
+mort avec une flèche brillante comme la foudre.» À
+peine le Kakoutsthide à la vigueur sans mesure eut-il articulé
+ces paroles, qu'une grande et profonde symphonie
+ruissela du ciel en sons agréables. Une guirlande céleste,
+au tissu d'or, embelli de mille pierres fines, tomba du
+firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du
+ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un
+Immortel, resplendit au sein des airs comme une guirlande
+ravissante qu'on aurait tissée avec des éclairs.
+Dans une pensée d'amour, un habitant des cieux, le soleil
+même, son père, avait, d'une main soigneuse, tressé
+pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements
+épouvantables de son frère, sa colère s'enflamma soudain,
+et furieux sortit de sa caverne, comme le soleil, qui
+sort du milieu des nuages. Alors, s'éleva entre ces deux
+rivaux un combat d'un assourdissant tumulte: telle, dans
+les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre
+les deux planètes Angâraka et Bouddha<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><p><b>Note 30: </b>Mars et Mercure.</p></blockquote>
+
+<p>Ils se frappaient l'un l'autre dans cet <i>horrible</i> duel
+avec leurs paumes semblables à des foudres, avec leurs
+poings durs comme les diamants, avec des arbres, avec
+les crêtes elles-mêmes des montagnes!</p>
+
+<p>En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants;
+mais ses yeux les virent tous deux égaux par le
+corps, semblables exactement l'un à l'autre, et pareils
+celui-ci à celui-là pour la vaillance et la force: il reconnut
+alors qu'on ne pouvait distinguer le premier du second,
+comme il en est pour les deux beaux Açwins.
+<i>Dans cette parfaite ressemblance</i>, le vaillant Raghouide
+ne pouvait discerner Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il
+pas encore lancer une flèche <i>au milieu du combat</i>.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et
+voyant ce <i>qu'il s'imaginait une</i> trahison du Raghouide,
+<i>son allié</i>, Sougrîva se mit à courir vers le Rishyamoûka.
+Épuisé, baigné de sang, accablé de coups, frappé avec
+fureur, il se réfugia dans la grande forêt. À peine le
+resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était dérobé
+dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte
+d'une malédiction, <i>jadis fulminée contre lui</i>, et s'en
+retourna en disant: «Tu m'as échappé!»</p>
+
+<p>Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des
+ministres, s'en vint lui-même trouver Sougrîva dans
+cette retraite; et, quand le singe infortuné vit Râma en
+sa présence avec Lakshmana et ses conseillers, il tint ce
+langage, baissant la tête et plein de honte: «Après que
+tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit: «Provoque
+Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta
+promesse en oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon
+ennemi?</p>
+
+<p>«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu
+voulais que Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel
+besoin avais-je de <i>ton</i> amitié pour m'aider à recouvrer
+mon royaume, puisque j'allais cesser de vivre?»</p>
+
+<p>Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche
+ces paroles affligées et beaucoup d'autres semblables:
+«Dépose ton chagrin, Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant
+la cause, roi des singes, qui me retint de lancer
+ma flèche.</p>
+
+<p>«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables
+par la guirlande, le vêtement, la démarche et la
+taille. Cri, lustre, station, marche, regard ou parole, il
+n'est rien qui vous distingue à mes sens avec certitude.
+Aussi, roi des singes, troublé par une telle ressemblance
+de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche: «Qui
+m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon
+ami?»</p>
+
+<p>«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe
+qui soit comme un drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître
+une fois engagé dans ce combat de l'un contre
+l'autre.</p>
+
+<p>«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une
+branche de boswellia parée de ses fleurs, et mets-la au
+cou du magnanime Sougrîva.»</p>
+
+<p>«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta
+<i>flèche</i> lui porterait la mort: tâche que ta promesse,
+comme une liane en fleurs, ne tarde point à nous donner
+son fruit!»</p>
+
+<p>«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ,
+peuvent te distinguer à cette guirlande, roi des singes, va
+en pleine confiance, ami, et défie une seconde fois Bâli
+au combat.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec
+colère ce nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas
+épouvantable, que le robuste singe apportait à ses
+oreilles une seconde fois, sa figure se rembrunit tout à
+coup, comme le soleil obscurci dans une éclipse.</p>
+
+<p>Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la
+fureur teignant son poil d'une couleur plus rouge encore,
+sa face brillait avec ses yeux tout grands ouverts, comme
+un lac aux lotus <i>épanouis</i>. Le roi des simiens sortit avec
+impétuosité et la marche de ses pieds fit trembler, pour
+ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt embrassa,
+pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi hors
+de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons,
+héros! abandonne cette colère, de même que, le matin,
+au sortir de la couche, tu rejettes une guirlande froissée!</p>
+
+<p>«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a
+défié au combat: tu es sorti; il a succombé dans cette
+lutte sous ta vigueur et s'est enfui, chassé par la crainte.
+Ce défi, qu'il rapporte ici, fait naître en moi des soupçons,
+surtout à la pensée qu'il s'est déjà vu tout à l'heure
+abattu et tué même, <i>pour ainsi dire</i>, sous ta main.</p>
+
+<p>«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant
+de résolution, ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est
+point d'une légère importance.</p>
+
+<p>«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par
+une fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance
+est éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais
+le but.</p>
+
+<p>«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés;
+c'est un arbre, sous les branches duquel habitent les
+hommes de bien: il est sur la terre un vase de gloire et
+de hautes perfections.</p>
+
+<p>«Qu'Angada, <i>notre fils</i>, s'en aille, emportant avec
+lui tous les joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il
+offre <i>de ta part</i> ces richesses à Râma et signe un traité
+de paix avec ce héros d'une splendeur égale aux clartés
+du feu à la fin d'un youga. Ou bien abandonnons cette
+caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois. Car,
+de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à
+nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que
+n'arrivent les infortunes, sache donc employer les moyens
+qui doivent les prévenir.»</p>
+
+<p>Après que sa compagne au visage radieux, comme la
+reine des étoiles, eut parlé de cette manière, Bâli railla
+ses craintes et lui répondit en ces termes: «Comment
+puis-je dans cette colère, qu'il fit naître en moi, comment
+puis-je endurer, mon amie, les cris d'un ennemi qui
+vient rugir <i>à ma porte</i> avec une telle arrogance, et qui
+n'est après tout que le voleur <i>de ma couronne</i>? Pour
+des héros, qui ne reculent jamais dans les combats et qui
+n'ont pas un front accoutumé à l'injure, tolérer une offense,
+ma chérie, est plus difficile que la mort!</p>
+
+<p>«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la
+crainte à mon égard: s'il a de la reconnaissance et s'il
+connaît le devoir, il ne peut commettre une mauvaise action.
+Quitte donc ce souci! je vais sortir, combattre avec
+Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais je ne veux
+pas lui ôter la vie.</p>
+
+<p>«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur
+ma vie et ma <i>prochaine</i> victoire; <i>oui</i>! je reviendrai, moi
+qui te parle, aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans
+ce combat.»</p>
+
+<p>Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était <i>bien</i>
+chère à ses yeux; <i>toute</i> en pleurs et tremblante, elle décrit
+à pas lents un pradakshina autour de son époux.
+Après qu'elle eut, suivant les rites, invoqué le succès
+pour l'expédition du singe auquel son <i>cœur</i> désirait la
+victoire, cette reine à la taille charmante de rentrer suivie
+des femmes dans son gynœcée; et, quand Târâ eut
+regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant
+une respiration aiguë, comme les sifflements d'un
+boa.</p>
+
+<p>Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui
+qu'il trouvait en Râma, son rival impatient lui-même
+de combattre, déjà posté en attitude de bataille et
+la cuirasse bien attachée sur la poitrine, il raffermit solidement
+la sienne avant de se risquer dans cette périlleuse
+aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de
+colère, il jeta ces mots à Sougrîva:</p>
+
+<p>«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir
+une seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que
+je lève pour la mort et qui, déchargé sur ton front, va
+briser ta vie!» À ces mots, il frappa du poing son rival
+en pleine poitrine.</p>
+
+<p>Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa
+vigueur <i>et lève</i> un grand arbre, qu'il abat sur le sein de
+Bâli, comme la foudre tombe sur une haute montagne.
+La chute de cette masse étourdit <i>un moment</i> son ennemi,
+qui s'était approché de nouveau pour le combat:
+accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et vacille.</p>
+
+<p><i>Cependant</i> Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva
+et lui abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une
+furieuse colère. Il encoche soudain une flèche, qui semblait
+un serpent de flamme et l'envoie frapper au cœur
+Bâli à la grande force, à la guirlande tissue d'or. Le sein
+percé du trait, celui-ci tombe, les sens troublés et la
+route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis mort!»
+Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux,
+Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des
+pleurs, dit ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de
+lui: «Quelle gloire espères-tu de cette mort, que tu m'as
+portée dans un instant où je n'avais pas les yeux tournés
+de ton côté? car tu m'as frappé <i>lâchement</i> caché et tandis
+que ce duel absorbait toute mon attention!»</p>
+
+<p>Après la chute de ce héros, le monarque des singes,
+<i>on vit</i> la face de la terre s'obscurcir, comme le ciel
+quand la lune est plongée <i>dans les nuages</i>. Mais ni la
+vie, ni la force, ni le courage, ni la beauté n'avaient déserté
+le corps de ce magnanime, étendu sur la terre. En
+effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or,
+était <i>comme</i> attentive elle-même à soutenir dans sa fin
+la vie de ce quadrumane, le plus noble des singes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa
+main, avait renversé Bâli mortellement frappé, était déjà
+parvenue à l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle
+appris cette mort si horrible de son mari, qu'elle
+sortit, versant des larmes, précipitant son pas, accompagnée
+de son fils, hors de cette caverne de la montagne.
+Elle vit les singes tremblants fuir d'une course légère
+comme des gazelles <i>épouvantées</i>, quand <i>un chasseur a</i>
+tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande:
+«Singes, leur dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce
+monarque des singes, de qui vous êtes les officiers, courez-vous
+en pelotons épars et tremblants?»</p>
+
+<p>À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les
+singes d'une âme tout émue répondent à l'épouse du roi
+ces paroles opportunes: «Fille de Jîva, retourne chez
+toi et défends ton fils Angada! La mort sous la forme de
+Râma emporte <i>l'âme de</i> Bâli, qu'elle a tué!»</p>
+
+<p>Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille,
+elle s'approcha de lui tout émue et s'assit avec
+son fils sur la terre. Elle prit ce corps dans ses bras,
+comme s'il fût endormi: «Hélas! mon époux!» s'écria-t-elle;
+puis, embrassant le cadavre étendu sur la face de
+la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle, héros
+aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as
+rendue veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas
+éprouvé ce malheur! Ne t'en ai-je pas averti bien des
+fois? Lève-toi, ô le plus vaillant des singes! Pourquoi
+restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu pas, tourmentée
+par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils?
+Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à
+l'heure; rassure-moi avec ton fils, moi, désespérée, à
+qui ta mort enlève son protecteur!»</p>
+
+<p>Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le
+sein percé de ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché,
+Târâ se dépouilla de toute pitié pour son corps, et,
+levant ses deux bras, cette femme aux bras charmants se
+broya de coups elle-même. «Hâ! s'écria-t-elle, je suis
+morte!» puis elle tomba sur la face de la terre et s'y
+roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée
+mortellement. Ceux qui formaient la cour du <i>magnifique</i>
+Bâli et les dames simiennes de son intérieur, tous alors
+de s'élancer avec des cris de pygargue hors de la bouche
+de sa caverne.</p>
+
+<p>Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards
+affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère.
+À la vue du roi des singes, qui remportait sur lui cette
+victoire, il adressa la parole d'une voix nette à Sougrîva
+et lui tint affectueusement ce langage: «Sougrîva, ne
+veuille pas que je m'en aille, tourmenté par cette défaillance
+de l'âme, où tu me vois, <i>noble</i> singe, et chargé
+d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés.
+Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait
+pas entre nous: l'amitié est naturelle à des frères;
+mais pour nous le Destin arrangea les choses d'une autre
+manière.</p>
+
+<p>«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les
+hommes des bois; car, sache-le, je pars à l'instant même
+pour l'empire d'Yama. Dans une telle situation, héros,
+veuille bien faire exactement ce que je vais dire, chose
+importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu sur la
+terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs
+et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée
+de larmes, Angada, mon fils, qui m'est plus cher
+que la vie. Défends-le de tous les côtés, comme s'il était
+pour toi-même un fils né de ta propre chair, lui que je
+laisse au monde sans protecteur!</p>
+
+<p>«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent
+du ciel et tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente
+félicité qui réside en elle se répandra sur
+toi!»</p>
+
+<p>Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva,
+Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa,
+les mains jointes, à Râma, et tint ce langage pour
+lui recommander son fils: «Le prolétaire qui, dès son
+commencement, a toujours vécu dans une maigre condition,
+n'est point, à <i>bien dire</i>, misérable, fils de Raghou;
+mais ce nom de misérable convient plus justement à
+l'homme de haute naissance précipité dans l'affliction et
+dans l'infortune. Né dans une famille opulente, Râma, et
+qui peut combler de ses largesses tous les vœux, Angada,
+quand j'aurai vécu, Angada sera donc misérable! Voilà
+ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai plus ce visage
+bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du pécheur
+n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans
+ce combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent
+des hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement
+de voir mon fils Angada! Fléau des ennemis, toi,
+qui es la voie où marchent et l'asile où se réfugient toutes
+les créatures, accueille avec bonté Angada, mon fils, aux
+bracelets d'or.»</p>
+
+<p>Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé
+Angada sur le front, Bâli, préparé saintement pour entrer
+dans la condition des âmes, dit ces mots avec amour
+<i>au jeune quadrumane</i>:</p>
+
+<p>«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience
+ce qui plaît ou déplaît, supporte également la douleur et
+le plaisir; sois, mon fils, un sujet docile pour Sougrîva.
+Si tu l'honores, il saura bien te payer de retour comme
+moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton enfance. Fais-toi
+des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude, mon ami,
+est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les
+deux extrêmes.»</p>
+
+<p>Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression
+violente du trait <i>acéré</i> que ses yeux se roulent affreusement
+dans leur orbite, ses dents s'entre-choquent
+avec une force à les briser, et le mourant exhale enfin sa
+vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans un
+océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face <i>glacée</i>
+de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant
+Bâli embrassé comme une liane roulée autour d'un grand
+arbre.</p>
+
+<p>Quand l'<i>aîné des</i> Raghouides, l'exterminateur des ennemis,
+vit que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint
+à Sougrîva ce discours modeste: «L'homme ne se laisse
+point ainsi enchaîner par le chagrin, il s'élance vers une
+condition meilleure. Que Târâ s'en aille avec son fils habiter
+maintenant chez toi. Tu as répandu ces larmes, qui
+viennent à la suite d'une violente douleur: <i>c'est assez! car</i>,
+passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité
+est la cause universelle, la nécessité embrasse le
+monde, la nécessité est la cause qui agit dans la séparation
+de tous les êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde
+jamais de vue, dans les évolutions de ce Destin, le bien,
+sur lequel on doit toujours fixer les yeux, car le Destin
+même embrasse dans sa marche le devoir, l'utile et l'agréable.</p>
+
+<p>«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans
+cette mort donnée le fruit <i>amer</i> de son œuvre: que l'on
+célèbre maintenant les funérailles du roi des singes, comblé
+de tous les dons funèbres. Son âme fut chassée du
+corps, parce qu'il a commis l'injustice et qu'il en a recueilli
+ce fruit; mais, comme il est rentré dans le devoir,
+<i>à la fin de sa vie</i>, le Paradis lui fut donné pour sa récompense.
+Nous avons accordé ce qu'il faut à la douleur:
+accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de
+faire»</p>
+
+<p>Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames
+singes, parentes du mort, suivent, poussant des cris, le
+<i>cercueil du</i> roi des simiens.</p>
+
+<p>Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes
+quadrumanes versaient au milieu du bois, on eût dit que
+les forêts et les montagnes pleuraient elles-mêmes de
+tous les côtés.</p>
+
+<p>Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent
+un bûcher dans une île solitaire, que la rivière, descendue
+de la montagne, environnait de ses ondes; et, <i>l'ouvrage
+terminé</i>, les principaux des singes, qui portaient
+la bière sur leurs épaules, s'approchent, déposent le
+cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans le
+recueillement.</p>
+
+<p>Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce
+lit d'une bière, leva dans son sein la tête de son époux
+et gémit ces mots dans une profonde affliction: «Ô toi,
+à qui tes fils étaient si chers, tu n'aimes donc plus celui-ci,
+qui se nomme Angada? Pourquoi le regardes-tu avec
+cet air stupéfait, lui, <i>ton enfant</i>, accablé sous le poids
+du chagrin?</p>
+
+<p>«Ton visage semble encore me sourire au sein même
+de la mort: je le vois, tel que si tu étais vivant, pareil
+au jeune soleil du matin!»</p>
+
+<p>Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant
+ses cris, fit monter sur le bûcher ce corps de son
+père. Il appliqua le feu à la pile de bois, conformément
+aux rubriques, et, tous les sens troublés, il décrivit un
+pradakshina autour de son père, qui s'en allait pour un
+long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré Bâli suivant
+les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau
+funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce
+devoir accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous
+avec leurs habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides
+et Lakshmana à la grande vigueur.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil
+adolescent et le corps tel qu'une montagne, adresse, les
+mains jointes, ce discours au guerrier issu de Raghou:
+«Grâce à toi, fléau des ennemis, Sougrîva monte sur le
+trône de son père et de son aïeul: il a conquis, grâce à
+toi, ce vaste empire des singes bien difficile à conquérir.
+Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville, et qu'il y
+règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes! Bientôt,
+consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer
+avec ses présents de pierreries diverses, de simples
+recueillis en tout pays et de parfums célestes. Daigne
+entrer dans cette merveilleuse caverne de la montagne;
+fais alliance avec mon seigneur, et que ta vue répande la
+joie parmi les singes.»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile
+à manier la parole et plein de sens, lui répondit en ces
+termes: «Je n'entrerai pas, bel Hanoûmat, ni dans une
+ville, ni dans un village, avant que je n'aie accompli mes
+quatorze années: c'est l'ordre de mon père. Entrez,
+vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution
+immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les
+rites, inaugure Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé
+de cette manière au singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva:
+«Ô roi, fais sacrer Angada, que voici devant tes
+yeux, comme le roi de la jeunesse.</p>
+
+<p>«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le
+premier des mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami,
+dans les quatre mois de la saison des pluies. Ce temps
+ne convient pas au rassemblement d'une armée: entre
+dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des
+sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein
+du mont <i>Rishyamoûka</i>, une caverne délicieuse, vaste,
+protégée contre le souffle du vent: c'est là que j'habiterai,
+mon ami, toute la saison des pluies avec le fils de Soumitrâ.
+Mais, quand tu auras vu s'écouler Kârttikî, mois charmant,
+aux ondes redevenues limpides, aux moissons de
+lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami, tes
+soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, <i>souviens-t'en</i>!
+ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette
+ville florissante; puis, une fois sacré dans ton royaume,
+fais-y la joie de tes amis.»</p>
+
+<p>Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau
+monarque des singes pénétra dans cette aimable cité, le
+cœur joyeux et tous ses chagrins dissipés. Là, devant le
+roi qui entre, des milliers de quadrumanes s'inclinent,
+transportés d'allégresse, et l'environnent de tous les
+côtés.</p>
+
+<p>Tout le <i>peuple des</i> sujets, la tête prosternée jusqu'à
+terre, salue, plein de respect, le nouveau roi des singes,
+en lui criant: «Victoire! victoire!» Sougrîva les invite
+à se relever et, les ayant honorés suivant l'étiquette,
+il entre dans le voluptueux sérail de son frère.</p>
+
+<p>En sortant du gynœcée, il fut sacré par les plus nobles
+des singes à la grande taille de la manière que les Immortels
+avaient sacré le Dieu aux mille regards.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma
+était allé se reposer durant les nuits noyé dans les pleurs
+et le chagrin, il n'y avait que le souci dont il reçût la
+visite.</p>
+
+<p>Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande
+montagne, sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la
+saison acheva de répandre ses pluies; et la retraite des
+nuages, qui promenaient sur leurs chars une pesante
+charge d'eaux, annonça le retour de l'automne.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une
+âme indécise et qui savait distinguer le moment des affaires,
+vit Sougrîva empêché par l'amour de marcher avec
+ardeur sur le chemin de son devoir; Hanoûmat s'inclina
+devant Sougrîva, et, flattant ce monarque des singes
+avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi, qui
+savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile,
+vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et
+d'amour: «Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire,
+la gloire céleste et la fortune de ta race; tu as gagné
+l'amour des sujets, tu as comblé d'honneur tes parents.
+Ta majesté a consumé tes ennemis, dont il ne reste plus
+que le nom; mais une chose est à faire, c'est de secourir
+tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.</p>
+
+<p>«Héros, plein de courage dans les batailles et qui
+domptes les ennemis, tu laisses passer l'occasion pour
+l'affaire de Râma, ton ami; <i>tu oublies que le moment est
+venu</i> pour aller à la recherche de sa Vidéhaine. Tu perds
+le temps, et néanmoins on ne le voit pas te presser,
+malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le
+devoir, s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui
+service avant qu'il ne réclame de toi le retour du plaisir
+qu'il t'a fait le premier: veuille donc rassembler, roi des
+singes, les plus vaillants de tes guerriers. Car les héros
+simiens à la grande vigueur ont des routes difficiles à
+parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps s'écouler
+sans leur envoyer tes ordres.»</p>
+
+<p>À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et
+dites à propos, que, maître de lui-même et plein de cœur,
+il prit aussitôt sa résolution et donna cet ordre au singe
+Nîla, toujours le pied levé: «Réunis tous mes guerriers
+à tous les points du ciel: fais en sorte que mes armées
+entières et les chefs entièrement des troupeaux simiens,
+et les grands capitaines de mes troupes, et les défenseurs
+des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide, se
+rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de
+cœur. Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur
+elle-même passe la revue des armées. Tout singe qui,
+après cinq nuits écoulées, ne sera point arrivé en ma présence,
+je lui ferai tomber le châtiment sur la vie: telle
+est ma sentence!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne
+arrivé, Râma, qui avait passé toute la saison des
+pluies sous l'oppression du chagrin que lui causait l'amour,
+songeant alors qu'il avait perdu la fille du roi
+Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté, laissait
+échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence
+de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance
+de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans
+ses réflexions un moment, et dit ces paroles à Lakshmana
+pour conduire son affaire au succès:</p>
+
+<p>«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir
+la terre et qui sont engagés dans une guerre l'un avec
+l'autre, ne manquent pas la saison du rassemblement des
+armées. C'est la première chose dont s'occupent les
+princes qui désirent la victoire; et cependant je ne vois
+ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature.
+Ces quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami,
+ont passé lents comme un siècle pour moi, consumé par
+l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!</p>
+
+<p>«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et
+répète ces paroles de moi au stupide roi des singes, endormi
+au sein de ses grossières voluptés: «Tu diffères le
+moment d'accomplir ce traité fait entre nous et toi, nous,
+qui sommes venus réclamer ton secours dont nous avons
+besoin, et qui avons commencé par te prêter notre aide.
+Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée
+est un homme vil dans le monde; mais celui qui
+reconnaît la parole, soit bonne, soit mauvaise, tombée de
+sa bouche, et qui dit: «C'est la vérité!» est dans le
+monde un homme supérieur.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée,
+pense donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin
+que le temps ne s'écoule pas stérilement.</p>
+
+<p>«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un
+combat <i>avec toi</i>, la forme de mon arc au dos plaqué d'or
+et semblable à un faisceau d'éclairs? Veux-tu entendre,
+pareil au fracas du tonnerre, le bruit épouvantable de ma
+corde vibrante, quand je la tire d'une main irritée au
+milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin
+par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme
+dans le traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé
+d'une flèche Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai
+ta famille avec toi!»</p>
+
+<p>Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes
+heureux, se dirigea donc <i>lestement</i> vers la cité des singes.
+Bientôt il aperçut la ville du roi des simiens, pleine de
+singes à la grande vigueur, hauts comme des montagnes,
+<i>les yeux</i> attentifs <i>au signe du maître</i>. Effrayés par sa
+vue, tous ces quadrumanes, semblables à des éléphants,
+saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes de montagnes,
+ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana
+les vit tous empoigner ces armes, il en fut encore
+plus irrité, comme le feu sur lequel on a jeté l'offrande
+de beurre purifié.</p>
+
+<p>Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent
+aux ministres que Lakshmana vient, bouillant
+de colère.</p>
+
+<p>Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli
+seule naguère suffisait à défendre, occupée en ce moment
+de tous les côtés par des singes, qui tenaient des arbres
+à leurs mains. Alors tous les simiens, rangés en bataille
+devant le jardin public de la ville, sortirent de l'espace
+vide entre les remparts et le fossé. Une fois arrivés près
+de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que les
+grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la
+foudre, poussèrent à l'envi le rugissement des lions.</p>
+
+<p>Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la <i>voix
+de</i> Târâ avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du
+conseil pour délibérer avec ses ministres.</p>
+
+<p>Le plus éminent des conseillers, <i>Hanoûmat</i>, le fils du
+Vent, commence par se concilier la faveur de Sougrîva
+et lui tient ce langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse
+au roi des Immortels: «Râma et Lakshmana, ces
+deux frères à la grande vigueur et dévoués à la vérité,
+t'ont prêté jadis leurs secours et c'est d'eux que tes mains
+ont reçu le royaume. Un seul de ces deux, Lakshmana se
+tient à la porte, son arc à la main, et les singes tremblants
+ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana,
+qui sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté,
+suivant l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada,
+saisi de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles
+à son père <i>adoptif</i>: «Admets-le devant toi, ou
+bien arrête-le dans sa marche; fais ce que tu penses convenable;
+il est certain que Lakshmana vient ici d'un air
+furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la cause
+de sa colère.»</p>
+
+<p>Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant;
+et quand il eut pesé le fort avec le faible des paroles
+qu'Hanoûmat et ses autres ministres venaient ainsi de lui
+adresser, le monarque, expert à manier le discours, tint
+ce langage à tous ses conseillers, d'une grande habileté
+dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle faute,
+soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette colère,
+qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble
+Raghouide. Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent
+sans cesse une occasion, auront-ils fait tomber dans les
+oreilles de Râma les insinuations d'une faute dont je suis
+innocent.</p>
+
+<p>«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières;
+mais elle est difficile à conserver: un rien suffit à briser
+l'affection par suite de l'inconstance des esprits. Je suis
+donc infiniment inquiet au sujet du magnanime Râma,
+parce qu'il me fut impossible jusqu'ici d'acquitter avec le
+mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa <i>faveur</i>.»</p>
+
+<p>À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse
+au milieu de ses ministres quadrumanes:</p>
+
+<p>«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes,
+à ce que tu n'aies pas oublié cet éminent service tout
+de bienveillance; car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger
+que ce héros de Raghou tendit son grand arc et
+donna la mort à Bâli d'une force égale à celle du <i>puissant</i>
+Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence que tu
+lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun
+doute; et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana,
+<i>de</i> qui <i>la société</i> ajoute à sa fortune.</p>
+
+<p>«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les
+paroles amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu
+un bon office et que la perte de son épouse ravie abreuve
+de chagrin. Je ne connais pas un moyen plus convenable
+pour toi que d'aller, les mains jointes, conjurer Lakshmana.
+Pénétré de cet axiome, prince: «Que les ministres
+doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la crainte
+et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»</p>
+
+
+<h3>FIN DU PREMIER VOLUME</h3>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+
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+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+
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+
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