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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:23:00 -0700 |
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diff --git a/20415-h/20415-h.htm b/20415-h/20415-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cbd3c23 --- /dev/null +++ b/20415-h/20415-h.htm @@ -0,0 +1,12683 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de France (3/19) - J. Michelet</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; + margin-left: 5%; margin-right: 5%; } + +h1 {font-size: 1.4em; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 1.2em; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 1.2em; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +h4 {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} +h6 {font-size: 0.8em; text-align: center;} + +.p2 {margin-top: 2em;} + +.pagenum {visibility: hidden; position: absolute; right:0; font-size: smaller; +text-align: right; color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 0.9em;} + +.left40 {margin-left: 40%;} + +.poem {margin-left: 10%; font-size: 0.9em;} +.poem1 {margin-left: 5%; font-size: 0.9em;} + +a {text-decoration: none;} + +.figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + +.index {margin-left: 5%;} +.index-5 {margin-left: -5%;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France + 1180-1304 (Volume 3 of 19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: January 22, 2007 [EBook #20415] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p>[Notes au lecteur de ce fichier digital.<br> + +Le symbole suivant "P. 2" dans la note 17 + "Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2<sup>a</sup>. 508." + est illisible dans le livre.<br> +Guillemets cloturant les pages 65 et 67 mais n'ayant pas de pendant + ont été retirés.<br> +La note 133 page 130 semblant avoir été mal placée et convenant mieux + à la page 129, a été placée directement après la note 132.]</p> + + + + +<h1>HISTOIRE +DE FRANCE</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>J. MICHELET</h1> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>TOME TROISIÈME</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h4>PARIS<br> + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> + +A. LACROIX & C<sup>e</sup>, ÉDITEURS<br> + +13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4> + +<p class="p2"> </p> + +<h6>1876<br> + +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6> + + + + +<h1>HISTOIRE + +DE FRANCE</h1> + + + + +<h3>CHAPITRE VI +<span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span></h3> + +<h4>1200. INNOCENT III. — LE PAPE PRÉVAUT PAR LES ARMES DES +FRANÇAIS DU NORD, SUR LE ROI D'ANGLETERRE ET L'EMPEREUR +D'ALLEMAGNE, SUR L'EMPIRE GREC ET SUR LES ALBIGEOIS. — GRANDEUR +DU ROI DE FRANCE.</h4> + + +<h4>1180-1204</h4> + + +<p>La face du monde était sombre à la fin +du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. L'ordre ancien +était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était plus la +lutte matérielle du pape et de l'empereur, se chassant alternativement +de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII. +Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, +le mal était à la superficie, en 1200 au cœur. Un mal profond, +terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu revenir à la +querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur la question +du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le +<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> chef de +la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu +les libertés italiennes, et trahi celles d'Angleterre. Ainsi l'Église +allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et +le devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de +l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer +la terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut +y réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.</p> + +<p>Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade +avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle +avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais +sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive, +multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et +reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires +de la grande semaine de la création: la nature s'essayant, jeta +d'abord des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux +avortons dont les restes inspirent l'horreur.</p> + +<p>Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie +du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, qui +se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante, c'était +un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et de la +grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: <i>Christ n'a rien eu +de plus que moi, je ne puis me diviniser par la vertu</i>, il est +reproduit au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle sous forme barbare et mystique. L'homme +déclare que la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à +soi, et se sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas + +<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> +seulement dans l'enceinte du christianisme, mais dans le +mahométisme même, ennemi de l'incarnation, l'homme se divinise et +s'adore. Déjà les Fatemites d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef +des Assassins déclare aussi qu'il est l'iman si longtemps attendu, +l'esprit incarné d'Ali. Le méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne +est reconnu pour tel par les siens. En Europe, un messie paraît dans +Anvers, et toute la populace le +suit<a id="notetag1" name="notetag1"></a><a href="#note1">[1]</a>. +Un autre, en Bretagne, semble +ressusciter le vieux gnosticisme +d'Irlande<a id="notetag2" name="notetag2"></a><a href="#note2">[2]</a>. +Amaury de Chartres et +son disciple, le Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien +est matériellement un +<span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> +membre du +Christ<a id="notetag3" name="notetag3"></a><a href="#note3">[3]</a>, +autrement dit, que +Dieu est perpétuellement incarné dans le genre humain. Le Fils a régné +assez, disent-ils; règne maintenant le Saint-Esprit. C'est, sous +quelque rapport, l'idée de Lessing sur l'éducation du genre humain. +Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui, pour la plupart, +professent à l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en +1200). On a cru étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son +disciple Pierre le Lombard, qui, de Paris, régente toute la +philosophie européenne; on compte près de cinq cents commentateurs de +ce scolastique. L'esprit d'innovation a reçu deux auxiliaires. La +jurisprudence grandit à côté de la théologie qu'elle ébranle; les +papes défendent aux prêtres de professer le droit, et ne font +qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. La métaphysique d'Aristote +arrive de Constantinople, tandis que ses commentateurs, apportés +d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par ordre des rois de +Castille et des princes italiens de la maison de Souabe (Frédéric II +et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la Grèce et de +l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend place presque +au niveau de +Jésus-Christ<a id="notetag4" name="notetag4"></a><a href="#note4">[4]</a>. +Défendu d'abord par les papes, +<span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> +puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout bas +les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averrhoès et les +subtilités de la Cabale. La dialectique entre en possession de tous +les sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay +enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi +l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion +chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme +j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la +rabaisser<a id="notetag5" name="notetag5"></a><a href="#note5">[5]</a>.»</p> + +<p>Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école +de Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux +municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.</p> + +<p>Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur +deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le +mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.</p> + +<p>C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoires et de +mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre +Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le +granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des +villes saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, +il devient populaire, ses rives +<span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> +ondulent doucement en belles +plaines; il coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets +étendus des pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela +n'est pas facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, +calme et douce nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle +l'homme aux éléments, et, comme dans la ballade, l'attire altéré au +fond des fraîches ondes: peut-être l'attrait poétique de la Vierge, +dont les églises s'élèvent tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de +Cologne, la ville des onze mille vierges. Elle n'existait pas, au +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, cette +merveille de Cologne, avec ses flamboyantes roses +et ses rampes aériennes, dont les degrés vont au ciel; l'église de la +Vierge n'existait pas, mais la Vierge existait. Elle était partout sur +le Rhin, simple femme allemande, belle ou laide, je n'en sais rien, +mais si pure, si touchante et si résignée. Tout cela se voit dans le +tableau de l'Annonciation à Cologne. L'ange y présente à la Vierge non +un beau lis, comme dans les tableaux italiens, mais un livre, une dure +sentence, la passion du Christ avant sa naissance, avant la conception +toutes les douleurs du cœur maternel. La Vierge aussi a eu sa +passion; c'est elle, c'est la femme qui a restauré le génie allemand. +Le mysticisme s'est réveillé par les béguines d'Allemagne et des +Pays-Bas<a id="notetag6" name="notetag6"></a><a href="#note6">[6]</a>. +Les chevaliers, les nobles minnesinger chantaient la +femme réelle, +<span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> +la gracieuse épouse du landgrave de Thuringe, +tant célébrée aux combats poétiques de la Wartbourg. Le peuple adorait +la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à cette douce Allemagne. +Chez ce peuple, le symbole du mystère est la rose; simplicité et +profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est donné de ne pas +vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.</p> + +<p>Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut +et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme +des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde +d'hommes misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque +jour renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et +pauvres, méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette +place au soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, +ils apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des +campagnes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de +prisonniers, moines de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus +malheureux encore par le mariage et souffrant des souffrances de leurs +enfants. Ces pauvres gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin +de Dieu; Dieu les visita au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, illumina leurs sombres +demeures, et les berça du moins d'apparitions et de songes. Solitaires +et presque sauvages, au milieu des cités les plus populeuses du monde, +ils embrassèrent le Dieu de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des +cathédrales, le Dieu riche des riches et des prêtres, leur devint peu +à peu étranger. Qui voulait leur ôter leur +<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> +foi, ils se +laissaient brûler, pleins d'espoir et jouissant de l'avenir. +Quelquefois aussi, poussés à bout, ils sortaient de leurs caves, +éblouis du jour, farouches, avec ce gros et dur œil bleu, si commun +en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de leur +aveuglement et de leur nombre. À Gand, les tisserands occupaient +vingt-sept carrefours, et formaient à eux seuls un des trois membres +de la cité. Autour d'Ypres, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +et au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles, ils étaient +plus de deux cent mille.</p> + +<p>Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes +multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais +gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes +hommes, qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur +de leurs mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de +battre l'enclume sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des +boulangers, qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui +pratiquaient sans scrupule leur métier sur les hommes. Dans la boue de +ces rues, dans la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans +ce triste et confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque +chose qui porte à la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de +Gand, de Bruges, d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient, +au premier coup de cloche, sous la bannière du burgmeister; pourquoi? +ils ne le savaient pas toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. +C'était le comte, c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la +cause. Ces Flamands n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient +stipulé, +<span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> +en 1193, dans les priviléges de Gand, qu'ils +destitueraient leurs curés et chapelains à volonté.</p> + +<p>Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des +révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais, +dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers, +avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les +mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en +Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, +raison simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de +Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant +italien; elle fut reprise, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, sur le versant français, +par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit des maîtres +d'école à nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys, +descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, +toujours prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son +disciple, en eût encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; +partout la foule les suivait, laissant là le clergé, brisant les +croix, ne voulant plus de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés +un instant, reparaissent à Lyon sous le marchand <i>Vaud</i> ou Valdus; en +Italie, à la suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hérésie, dit un +dominicain, n'est plus dangereuse que celle-ci, <i>parce qu'aucune n'est +plus durable</i><a id="notetag7" name="notetag7"></a><a href="#note7">[7]</a>. +Il a raison, ce n'est pas autre chose que la révolte +du raisonnement +<span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> +contre l'autorité. Les partisans de Valdus, +les Vaudois, s'annonçaient d'abord comme voulant seulement reproduire +l'Église des premiers temps dans la pureté, dans la pauvreté +apostolique; on les appelait les pauvres de Lyon. L'Église de Lyon, +comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours eu la prétention +d'être restée fidèle aux traditions du christianisme primitif. Ces +Vaudois eurent la simplicité de demander la permission de se séparer +de l'Église. Repoussés, poursuivis, proscrits, ils ne subsistèrent pas +moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier +berceau de leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de +Cabrières, sous François I<sup>er</sup>, jusqu'à la naissance +du Zwinglianisme +et du Calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent +en eux, pour leur Église récente, une sorte de perpétuité secrète +pendant le moyen âge, contre la perpétuité catholique.</p> + +<p>Le caractère de la réforme au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle<a id="notetag8" name="notetag8"></a><a href="#note8">[8]</a> +fut donc le rationalisme +dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin. En Flandre, +elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.</p> + +<p>Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé +au coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il +présentait une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, +sarrasin et gothique. Ces éléments divers y formaient de dures +oppositions. Là devait avoir lieu le grand combat des +<span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> +croyances et des races. Quelles croyances? Je dirais volontiers +toutes. Ceux mêmes qui les combattirent n'y surent rien distinguer, et +ne trouvèrent d'autre moyen de désigner ces fils de la confusion que +par le nom d'une ville: <i>Albigeois</i>.</p> + +<p>L'élément sémitique, juif et arabe, était fort en Languedoc. Narbonne +avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs +étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils +florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y +tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les +chrétiens et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les +sciences, applicables aux besoins matériels, médecine et +mathématiques, étaient l'étude commune aux hommes des trois +religions<a id="notetag9" name="notetag9"></a><a href="#note9">[9]</a>. +Montpellier était plus lié avec Salerne et Cordoue +qu'avec Rome. Un commerce actif associait tous ces peuples, rapprochés +plus que séparés par la mer. Depuis les croisades surtout, le haut +Languedoc s'était comme incliné à la Méditerranée, et tourné vers +l'Orient; les comtes de Toulouse étaient comtes de Tripoli. Les +mœurs et la foi équivoque des chrétiens de la terre sainte avaient +reflué dans nos provinces du Midi. Les belles monnaies, les belles +étoffes d'Asie<a id="notetag10" name="notetag10"></a><a href="#note10">[10]</a> +avaient fort +<span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> +réconcilié nos croisés avec +le monde mahométan. Les marchands du Languedoc s'en allaient toujours +en Asie la croix sur l'épaule, mais c'était beaucoup plus pour visiter +le marché d'Acre que le saint sépulcre de Jérusalem. L'esprit +mercantile avait tellement dominé les répugnances religieuses, que les +évêques de Maguelone et de Montpellier faisaient frapper des monnaies +sarrasines, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans scrupule +l'empreinte du +croissant<a id="notetag11" name="notetag11"></a><a href="#note11">[11]</a>.</p> + +<p>La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais +ici, ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, +qui pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi +étaient des gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de +leur noblesse. Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne +rencontrassent dans leur généalogie quelque +<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> +grand'mère +sarrasine ou juive. Nous avons déjà vu qu'Eudes, l'ancien duc +d'Aquitaine, l'adversaire de Charles Martel, avait donné sa fille à un +émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens, les chevaliers chrétiens +épousent sans scrupule leur belle libératrice, la fille du sultan. À +dire vrai, dans ce pays de droit romain, au milieu des vieux municipes +de l'Empire, il n'y avait pas précisément de nobles, ou plutôt tous +l'étaient; les habitants des villes, s'entend. Les villes +constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes. Le +bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et +couronnée de tours. Il paraissait dans les +tournois<a id="notetag12" name="notetag12"></a><a href="#note12">[12]</a>, +et souvent +désarçonnait le noble qui n'en faisait que rire.</p> + +<p>Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand +de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à +souffler la guerre et à la chanter. +<span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> +Bertrand donne au fils +d'Éléonore de Guienne, au bouillant Richard, un sobriquet: <i>Oui et +non</i><a id="notetag13" name="notetag13"></a><a href="#note13">[13]</a>. +Mais ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces +mobiles esprits du Midi.</p> + +<p>Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu +d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique +et légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les +formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la +discussion des questions légères de la +galanterie<a id="notetag14" name="notetag14"></a><a href="#note14">[14]</a>. +Pour être +pédantesques, les décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle +comtesse de Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et +des rois, décide dans un arrêt conservé religieusement, que l'époux +divorcé peut fort bien redevenir l'amant de sa femme mariée à un +autre. Éléonore de Guienne prononce que le véritable amour ne peut +exister entre époux; elle permet de prendre pour quelque temps une +autre amante afin d'éprouver la première. La comtesse de Flandre, +princesse de la maison d'Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne, +fille d'Éléonore, avaient institué de pareils tribunaux dans le nord +de la France; et probablement ces contrées, qui prirent part à la +croisade des Albigeois, avaient +<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> +été médiocrement édifiées de +la jurisprudence des dames du Midi.</p> + +<p>Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons +d'autant mieux sa révolution religieuse.</p> + +<p>Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un +comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la +première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il +avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette grande +puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au nord, les comtes de +Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande maison de +Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, traitaient +le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession de plusieurs +siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la +prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de Louis le +Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils Bernard avait +été proscrit par Charles le Chauve. Les comtes de Roussillon, de +Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même origine. Tous +étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère mieux avec les +maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux Pyrénées c'étaient +des seigneurs pauvres et braves, singulièrement entreprenants, gens à +vendre, espèces de condottieri, que la fortune destinait aux plus +grandes choses; je parle des maisons de Foix, d'Albret et d'Armagnac. +Les Armagnacs prétendaient aussi au comté de Toulouse et l'attaquaient +souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué +au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> et +au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècles; +histoire tragique, +<span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> +incestueuse, impie. Le Rouergue et +l'Armagnac, placés en face l'un de l'autre, aux deux coins de +l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec Nîmes, la partie énergique, +souvent atroce du midi. Armagnac, Comminges, Béziers, Toulouse, +n'étaient jamais d'accord que pour faire la guerre aux églises. Les +interdits ne les troublaient guère. Le comte de Comminges gardait +paisiblement trois épouses à la fois. Si nous en croyons les +chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de Toulouse, Raimond VI, avait +un harem. Cette Judée de la France, comme on a appelé le Languedoc, ne +rappelait pas l'autre seulement par ses bitumes et ses oliviers; elle +avait aussi Sodome et Gomorrhe, et il était à craindre que la +vengeance des prêtres ne lui donnât sa mer Morte.</p> + +<p>Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce qui +ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichéisme, +la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a fait oublier les +autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge en Espagne. +Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de +Constantinople<a id="notetag15" name="notetag15"></a><a href="#note15">[15]</a> +il y prit pied aisément. Le +<span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> +dualisme persan leur sembla +expliquer la contradiction que présentent également l'univers et +l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un monde +hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu, un Dieu mauvais à qui +ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de +contraire au +Nouveau<a id="notetag16" name="notetag16"></a><a href="#note16">[16]</a>; +à ce Dieu revenaient encore la dégradation +du christianisme et l'avilissement de l'Église. En eux-mêmes, et dans +leur propre corruption, ils reconnaissaient la main d'un créateur +malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon Dieu l'esprit, au +mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler. C'est là le grand +mystère du manichéisme. Ici se présentait un double chemin. Fallait-il +la dompter, cette chair, par l'abstinence, jeûner, fuir le mariage, +restreindre la vie, prévenir la naissance, et dérober au démon +créateur tout ce que lui peut ravir la volonté? Dans ce système, +l'idéal de la vie, c'est la mort, et la perfection serait le suicide. +Ou bien, faut-il dompter la chair, en l'assouvissant, faire taire le +monstre, en emplissant sa gueule aboyante, y jeter quelque chose de +soi pour sauver le reste... au risque d'y jeter tout, et d'y tomber +soi-même tout entier?</p> + +<p>Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens +du Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur +impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute +s'appliquent à des sectes +différentes<a id="notetag17" name="notetag17"></a><a href="#note17">[17]</a>.</p> + +<p>Ainsi +<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> +à côté de l'Église, s'élevait une autre Église dont la +Rome était Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près +de Toulouse, en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. +La Lombardie, la France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, +<span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> +avaient été représentées par leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la +pratique des manichéens d'Asie, dont le peuple s'informait avec +empressement. L'Orient, la Grèce byzantine, envahissaient +définitivement l'Église occidentale. Les Vaudois eux-mêmes, dont +<span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> +le rationalisme semble un fruit spontané de l'esprit humain, +avaient fait écrire leurs premiers livres par un certain Ydros, qui, à +en juger par son nom, doit aussi être un Grec. Aristote et les Arabes +entraient en même temps dans la science. Les antipathies de langues, +de races, de peuples, disparaissaient. L'empereur +<span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> +d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi de France +avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre, Sanche +l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des Almohades. +Richard Cœur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan +Malek-Adhel, et lui offrit sa sœur. Déjà Henri II avait menacé le +pape de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement aux +Almohades d'apostasier pour obtenir leur secours. Ces +<span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> rois +d'Angleterre étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. +Richard donna une de ses sœurs au roi de Castille, l'autre à +Raimond VI. Il céda même à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les +prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les +hérétiques, les mécréants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes +parts. Des coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple, le +mariage de l'empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des +communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette île +tout arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'européenne +et l'asiatique, allassent à la rencontre l'une de l'autre; chacune +d'elles se modifiait, comme pour différer moins de sa sœur. Tandis +que les Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les +croyances de l'Asie, le mahométisme s'était comme christianisé dans +l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et de la Syrie, en +adoptant sous diverses formes le dogme de +l'incarnation<a id="notetag18" name="notetag18"></a><a href="#note18">[18]</a>.</p> + +<p>Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et +l'inquiétude de son chef visible? Le pape avait, depuis Grégoire VII, +réclamé la domination du monde +<span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> +et la responsabilité de son +avenir. Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les +périls qui l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au +moyen âge, cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, +il y siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de +celle de Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les +deux rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il +voyait de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main +à la destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par +génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti +d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans +la terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de +l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la +moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.</p> + +<p>Le pape était alors un Romain, Innocent +III<a id="notetag19" name="notetag19"></a><a href="#note19">[19]</a>. +Tel péril, tel homme. +Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il +s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle <i>la +possession actuelle</i>; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait +croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, +<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> +était le défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; +elle en avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le +demandeur, c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il +semblait s'y prendre mal, dans son expérience, chicanant sur des +textes, au lieu d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il +voulait, il était impossible de l'entendre; des voix confuses +s'élevaient pour répondre. Tous demandaient choses différentes. En +politique, ils attestaient la politique antique. En religion, les uns +voulaient supprimer le culte, et revenir aux apôtres. Les autres +remontaient plus haut, et rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils +voulaient deux dieux; ou bien préféraient la stricte unité de +l'islamisme. L'islamisme avançait vers l'Europe; en même temps que +Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades d'Afrique envahissaient +l'Espagne, non avec des armées, comme les anciens Arabes, mais avec le +nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple. Ils étaient +trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que serait-il +advenu du monde si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y penser. +Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins. Déjà +tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie. +Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et +l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient +suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de +Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous +leurs poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de +se croire menacé, et prit des gardes, les premiers +<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> +qu'aient +eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'Église et le +peuple; les récits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de +l'Orient au milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la +haine des religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes +politiques, ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les +appelaient. Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et +mystérieux, ils prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces +maisons toujours fermées, l'imagination du peuple soupçonnait quelque +chose d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants +chrétiens pour les crucifier à l'image de +Jésus-Christ<a id="notetag20" name="notetag20"></a><a href="#note20">[20]</a>. +Des hommes +en butte à tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de justifier +la persécution par le crime.</p> + +<p>Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du +peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela +remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi +faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que +l'égoïsme ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, +tout indique qu'au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle ils étaient encore convaincus de leur +droit. Ce droit admis, tous les +<span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> +moyens leur furent bons pour +le défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique +parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de +sectaires<a id="notetag21" name="notetag21"></a><a href="#note21">[21]</a>. +Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la +tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore +l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de +l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des +dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait +l'Église de Latran, près de tomber.</p> + +<p>Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil. +Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient +de nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses +prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII, +au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. +Ceux de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal, +d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer +tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses +canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le +sacerdoce par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le +concentrèrent dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient +être nommés, déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs +jugements réformés +<span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> à +Rome<a id="notetag22" name="notetag22"></a><a href="#note22">[22]</a>. +Là résidait l'Église +elle-même, le trésor des miséricordes et des vengeances; le pape, +seul, juge du juste et du vrai, disposait souverainement du crime et +de l'innocence, défaisait les rois, et faisait les saints.</p> + +<p>Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi +d'Angleterre et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. +L'empereur était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne +d'inonder périodiquement +l'Italie<a id="notetag23" name="notetag23"></a><a href="#note23">[23]</a>, +puis de refluer, sans laisser +grande trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les +défilés du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en +Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les +juristes de Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les +droits impériaux. +<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> +Quand ils avaient prouvé en latin aux +Allemands que leur roi de Germanie, leur César, avait tous les droits +de l'ancien empire romain, il allait à Monza près Milan, au grand +dépit des villes, prendre la couronne de fer. Mais la campagne n'était +pas belle, s'il ne poussait jusqu'à Rome, et ne se faisait couronner +de la main du pape. Les choses en venaient rarement jusque-là. Les +barons allemands étaient bientôt fatigués du soleil italien; ils +avaient fait leur temps loyalement, ils s'écoulaient peu à peu; +l'empereur presque seul repassait, comme il pouvait, les monts. Il +emportait du moins une magnifique idée de ses droits. Le difficile +était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui avaient écouté +patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère à leur chef +de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux plus grands +empereurs, même à Frédéric Barberousse. Cette idée d'un droit immense, +d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette vieille +guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être le seul +empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté germanique. Il +fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un conquérant +sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné par sa +femme, ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du pape +Innocent III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des +Arabes, le plus terrible ennemi de l'Église.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et +son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa +chaîne. C'était justement alors +<span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> +le <i>Cœur-de-Lion</i>, +l'Aquitain Richard, le vrai fils de sa mère Éléonore, celui dont les +révoltes la vengeaient des infidélités d'Henri II. Richard et Jean son +frère aimaient le Midi, le pays de leur mère; ils s'entendaient avec +Toulouse, avec les ennemis de l'Église. Tout en promettant ou faisant +la croisade, ils étaient liés avec les musulmans.</p> + +<p>Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de +Flandre (1180), et dirigé par un Clément de Metz, son gouverneur, et +maréchal du palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa +mère et ses oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait +les Capétiens à la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre +étaient descendus<a id="notetag24" name="notetag24"></a><a href="#note24">[24]</a>. +Le comte de Flandre rendait au roi Amiens, +c'est-à-dire la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le +Valois et le Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la +Somme, on pouvait à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une +fois maître de la Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et +pouvait prendre la Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en +vain de ressaisir Amiens, en se confédérant avec les oncles du +roi<a id="notetag25" name="notetag25"></a><a href="#note25">[25]</a>. +Celui-ci employa l'intervention du vieil Henri II, qui +craignait en Philippe l'ami de son +<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> +fils Richard, et il obtint +encore que le comte de Flandre rendrait une partie du Vermandois +(Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir pour la croisade, +Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son père, s'empara +des deux places si importantes du Mans et de Tours; par l'une il +inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il dominait la +Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands +archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de +Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.</p> + +La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le +trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui +lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenant +lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les +défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le +fils d'Éléonore était surtout célèbre pour cette valeur emportée qui +s'est rencontrée souvent chez les +méridionaux<a id="notetag26" name="notetag26"></a><a href="#note26">[26]</a>. + +<p>À peine l'enfant prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il +donna, vendit, perdit, gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent +comptant et partir pour la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un +trésor de cent mille marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. +Ce n'était pas assez: il vendit à l'évêque de +<span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> +Durham le +Northumberland pour sa vie. Il vendit au roi d'Écosse Berwick, +Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui avait tant coûté à ses +pères. Il donna à son frère Jean, croyant se l'attacher, un comté en +Normandie, et sept en Angleterre; c'était près d'un tiers du royaume.</p> + +<p>Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne sacrifiait en Europe.</p> + +<p>La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II +avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné +la ruine de Jérusalem (1187).</p> + +<p>Ce malheur était pour les rois défunts un péché énorme qui pesait sur +leur âme, une tâche à leur mémoire que leurs fils semblaient tenus de +laver. Quelque peu impatient que pût être Philippe-Auguste +d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui devenait impossible +de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé cinquante ans +auparavant la seconde croisade, que devait-il être de celle de +Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour ainsi +dire que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût +recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec +l'Occident.</p> + +<p>Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de +Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la +malheureuse ville. Au milieu s'élevait le saint sépulcre, et +par-dessus un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du +Christ. Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des +chrétiens occidentaux; on ne voyait que +<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> +gens qui se +battaient la poitrine, et criaient: «Malheur à +moi<a id="notetag27" name="notetag27"></a><a href="#note27">[27]</a>!»</p> + +<p>Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et +de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de +Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux +saints de +l'islamisme<a id="notetag28" name="notetag28"></a><a href="#note28">[28]</a>, +originaires de l'Irak (Babylonie), avaient +fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, +<span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> +rivale et ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks +s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient +l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au +calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des +chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui +volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, +les Assassins, les esprits forts, les <i>phelassefé</i> ou philosophes, +furent poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout +comme les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions +ennemies, étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour +proscrire à la même +<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> +époque la liberté de la pensée. Nuhreddin +était un légiste, comme Innocent III; et son général, Salaheddin +(Saladin) renversa les schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que +Simon de Montfort exterminait les schismatiques chrétiens du +Languedoc.</p> + +<p>Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que +les enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des +Assassins, et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce +barbare, le Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au +service d'une toute petite +dévotion<a id="notetag29" name="notetag29"></a><a href="#note29">[29]</a>, +nature humaine et généreuse +qui s'imposait l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse +vérité, c'est qu'un circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan +pouvait naître chevalier par la pureté du cœur et la magnanimité.</p> + +<p>Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une +part il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer +des croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il +renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi +Lusignan à la bataille de +Tibériade<a id="notetag30" name="notetag30"></a><a href="#note30">[30]</a>, +et s'empara de la ville +sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière +frappante, avec la dureté +<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> +des chrétiens d'Asie pour leurs +frères. Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs +de Jérusalem, Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du +siége à la délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient +entre les mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra +pour sa part deux mille.</p> + +<p>La France avait, presque seule, accompli la première croisade. +L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut +populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des +chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les +premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux +passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, +l'empereur Frédéric Barberousse était déjà parti par le chemin de +terre avec une grande et formidable armée. Il voulait relever sa +réputation militaire et religieuse, compromise par ses guerres +d'Italie. Les difficultés auxquelles avaient succombé Conrad et Louis +VII, dans l'Asie Mineure, Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux +et fatigué de tant de malheurs, triompha encore et de la nature et de +la perfidie des Grecs, et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel +il remporta une mémorable +victoire<a id="notetag31" name="notetag31"></a><a href="#note31">[31]</a>; +mais ce fut pour périr sans +gloire dans les eaux d'une petite méchante rivière d'Asie. Son fils, +Frédéric de Souabe, lui survécut à peine un an; languissant et malade, +il refusa d'écouter les +<span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> +médecins qui lui prescrivaient +l'incontinence, et se laissa mourir, emportant la gloire de la +virginité<a id="notetag32" name="notetag32"></a><a href="#note32">[32]</a>, +comme Godefroi de Bouillon.</p> + +<p>Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la +route de mer, avec des vues bien différentes. Dès la Sicile, les deux +amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de +Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des +Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la +croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, +puis à Antioche. Le Gascon-Normand, Richard, eut de même envie de +faire halte dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait +roi, n'avait pour lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, +qui réclamaient, au nom de Constance, fille du dernier roi et femme de +l'empereur. Tancrède avait fait mettre en prison la veuve de son +prédécesseur, qui était sœur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas +mieux demandé que de venger cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il +avait planté son drapeau sur Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource +que de gagner à tout prix Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de +Richard, le força d'ôter son drapeau. La jalousie en était venue au +point, qu'à entendre les Siciliens, le roi de France les eût +sollicités de l'aider à exterminer les Anglais. Il fallut que Richard +se contentât de vingt mille onces d'or, que Tancrède +<span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> lui +offrit comme douaire de sa sœur; il devait lui en donner encore +vingt mille pour dot d'une de ses filles qui épouserait le neveu de +Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout seul cette +somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de Richard, qui +avait promis d'épouser sa sœur, et qui avait amené en Sicile, comme +fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que cette +sœur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard demanda de +prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe +prit sans scrupule l'argent et la honte.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de +l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se +trouvaient sa mère et sa sœur, et qui avait été jeté à la côte, +Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans +difficulté, et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste +l'attendait déjà devant Acre, refusant de donner l'assaut avant +l'arrivée de son frère d'armes.</p> + +<p>Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui +vinrent successivement combattre dans cette arène du siége +d'Acre<a id="notetag33" name="notetag33"></a><a href="#note33">[33]</a>. +Cent vingt mille y +périrent<a id="notetag34" name="notetag34"></a><a href="#note34">[34]</a>; +et ce n'était pas, comme à la +première croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou +serfs, mélange de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui +s'en allaient à l'aventure où les menait la fureur divine, l'œstre +de la croisade. Ceux-ci étaient +<span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> +des chevaliers, des soldats, +la fleur de l'Europe. Toute l'Europe y fut représentée, nation par +nation. Une flotte sicilienne était venue d'abord, puis les Belges, +Frisons et Danois; puis, sous le comte de Champagne, une armée de +Français, Anglais et Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc +de Souabe, après la mort de Frédéric Barberousse. Alors arrivèrent +avec les flottes de Gênes, de Pise, de Marseille, les Français de +Philippe-Auguste, et les Anglais, Normands, Bretons, Aquitains de +Richard Cœur-de-Lion. Même avant l'arrivée des deux rois, l'armée +était si formidable, qu'un chevalier s'écriait: Que Dieu reste neutre, +et nous avons la victoire!</p> + +<p>D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les +princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de +l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la +ville d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin +devaient nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins +qu'une anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers +toute l'Europe jusqu'au cœur du pays des +Francs<a id="notetag35" name="notetag35"></a><a href="#note35">[35]</a>. +Ce projet +téméraire eût pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le +faible empire grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au +moment même où quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la +barrière de l'Espagne et des Pyrénées.</p> + +<p>Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. +<span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Tout +ce qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne +et la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu +grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent les +historiens arabes, avaient apporté les laves de l'Etna, et les +lançaient dans les villes, comme les <i>foudres dardées contre les anges +rebelles</i>. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le roi +Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la colère, +dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse, s'acquit +parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et de cruauté. +Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler, Saladin +refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous égorger +entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni l'ennemi, ni +les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un historien, tout +hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte +d'aiguilles<a id="notetag36" name="notetag36"></a><a href="#note36">[36]</a>. +Longtemps encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits +enfants en leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un +Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu donc avoir vu +Richard d'Angleterre<a id="notetag37" name="notetag37"></a><a href="#note37">[37]</a>?</p> + +<p>Cette +<span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> +valeur et tous ces efforts produisirent peu de +résultat. Toutes les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, +représentées au siége d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. +Chacun combattait comme pour son compte, et tâchait de nuire aux +autres, bien loin de les seconder; les Génois, les Pisans, les +Vénitiens, rivaux de guerre et de commerce, se regardaient d'un œil +hostile. Les Templiers et les Hospitaliers avaient peine à ne pas en +venir aux mains. Il y avait dans le camp deux rois de Jérusalem, Gui +de Lusignan, soutenu par Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et +Montferrat, appuyé par Richard. La jalousie de Philippe augmentait +avec la gloire de son rival. Étant tombé malade, il l'accusait de +l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de l'île de Chypre et de +l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade et s'embarqua +presque seul, laissant là les Français honteux de son +départ<a id="notetag38" name="notetag38"></a><a href="#note38">[38]</a>. +Richard resté seul ne réussit pas mieux: il choquait tout le monde par +son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré leurs +drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé. Sa +victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre +Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où +il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui +restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier lui +montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et +<span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> +ramena sa cote d'armes devant ses yeux, en disant: «Seigneur, ne +permettez pas que je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la +délivrer<a id="notetag39" name="notetag39"></a><a href="#note39">[39]</a>.»</p> + +<p>Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe +s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, +c'est vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, +partout ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des +prétextes plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des +chrétiens. L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement +diminué; les miracles, les révélations qui ont signalé la première +croisade, disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition +militaire, une lutte de race autant que de religion; ce long siége est +pour le moyen âge comme un siége de Troie. La plaine d'Acre est +devenue à la longue une patrie commune pour les deux partis. On s'est +mesuré, on s'est vu tous les jours, on s'est connu, les haines se sont +effacées. Le camp des chrétiens est devenu une grande ville fréquentée +par les marchands des deux +religions<a id="notetag40" name="notetag40"></a><a href="#note40">[40]</a>. +Ils se voient volontiers, +ils dansent ensemble, et les ménestrels chrétiens associent leurs voix +au son des instruments +arabes<a id="notetag41" name="notetag41"></a><a href="#note41">[41]</a>. +Les mineurs des deux partis, qui se +<span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> +rencontrent dans leur travail souterrain, conviennent de ne +pas se nuire. Bien plus, chaque parti en vient à se haïr lui-même plus +que l'ennemi. Richard est moins ennemi de Saladin que de +Philippe-Auguste, et Saladin déteste les Assassins et les Alides plus +que les chrétiens<a id="notetag42" name="notetag42"></a><a href="#note42">[42]</a>.</p> + +<p>Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses +affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il +semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la +chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée, +s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne +point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour +demander au pape d'être délié de son +serment<a id="notetag43" name="notetag43"></a><a href="#note43">[43]</a>. +Il entre en France +assez à temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe +d'Alsace; il oblige sa fille et son gendre, le comte +<span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> de +Hainaut, d'en laisser une partie comme douaire à sa veuve; mais il +garde pour lui-même l'Artois et Saint-Omer, en mémoire de sa femme +Isabelle de Flandre. Cependant, il excite les Aquitains à la révolte, +il encourage le frère de Richard à se saisir du trône. Les renards +font leur main, dans l'absence du lion. Qui sait s'il reviendra? il se +fera probablement tuer ou prendre. Il fut pris en effet, pris par des +chrétiens, en trahison. Ce même duc d'Autriche qu'il avait outragé, +dont il avait jeté la bannière dans les fossés de Saint-Jean d'Acre, +le surprit passant incognito sur ses terres, et le livra à l'empereur +Henri VI<a id="notetag44" name="notetag44"></a><a href="#note44">[44]</a>. +C'était le droit du moyen âge. L'étranger qui passait +sur les terres du seigneur sans son consentement, lui appartenait.</p> + +<p>L'empereur ne s'inquiéta pas du privilége de la croisade. Il avait +détruit les Normands de Sicile, il trouva bon d'humilier ceux +d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui offraient autant +d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il l'eût gardé sans +doute, mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs allemands +eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de la +croisade. Il ne le lâcha +<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> +toutefois qu'après avoir exigé de +lui une énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, +il fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage, +dans une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre +dérisoire du royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après +une captivité de treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et +ruiné. Il lui suffit de paraître pour réduire Jean et repousser +Philippe. Ses dernières années s'écoulèrent sans gloire dans une +alternative de trêves et de petites guerres. Cependant les comtes de +Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois, étaient +pour lui contre Philippe. Il périt au siége de Chaluz, dont il voulait +forcer le seigneur à lui livrer un trésor +(1199)<a id="notetag45" name="notetag45"></a><a href="#note45">[45]</a>. Jean lui +succéda, quoiqu'il eût désigné pour son héritier le jeune Arthur, son +neveu, duc de Bretagne.</p> + +<p>Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands +vassaux étaient jaloux de son agrandissement; il s'était imprudemment +brouillé avec le pape dont l'amitié avait élevé si haut sa maison. +Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir +d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la +jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de +son père, il la +<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> +répudia pour épouser Agnès de Méranie de la +maison de Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla pour +plusieurs années avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit +spectateur immobile et impuissant des grands événements qui se +passèrent alors, de la mort de Richard et de la quatrième croisade.</p> + +<p>Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où +avait échoué leur héros, Richard Cœur de Lion. Cependant, +l'impulsion donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les +politiques essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI +prêcha lui-même l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier +la captivité de Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les +princes allemands prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par +Constantinople, d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui +leur persuadait que la Sicile était le véritable chemin de la terre +sainte. Il en tira un puissant secours pour conquérir ce royaume dont +sa femme était héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, +arabe, était d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit +maître qu'en faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme +elle-même l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, +nourri par les juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des +Césars, comptait se faire un point de départ pour envahir l'empire +grec, comme avait fait Robert Guiscard, pour revenir en Italie, et +réduire le pape au niveau du patriarche de Constantinople.</p> + +<p>Cette +<span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> +conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut +la suite, l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de +Saladin, l'avénement d'un jeune pape plein d'ardeur (Innocent III), +semblaient ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait +l'Europe alarmée de sa puissance.</p> + +<p>La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout populaire dans +le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être roi de +Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix, et +avec lui la plupart de ses vassaux: ce puissant seigneur était à lui +seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux +son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de +cette grande expédition, le premier historien de la France en langue +vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait +raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades.</p> + +<p>Les seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les +comtes de Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les +Dampierre, les Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait +de terre sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au +nom des chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au +Hainaut, à la Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de +Champagne, se trouva par la mort prématurée de celui-ci, le chef +principal de la croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient +trop d'affaires; l'Empire était divisé entre deux empereurs.</p> + +<p>On +<span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> +ne songeait plus à prendre la route de terre. On +connaissait trop bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré +les Latins qui se trouvaient à Constantinople, et essayé de faire +périr à son passage l'empereur Frédéric +Barberousse<a id="notetag46" name="notetag46"></a><a href="#note46">[46]</a>. +Pour faire le +trajet par mer, il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux +Vénitiens<a id="notetag47" name="notetag47"></a><a href="#note47">[47]</a>. +Ces marchands profitèrent du besoin des croisés, et +n'accordèrent pas à moins de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. +De plus, ils voulurent être associés à la croisade, en fournissant +cinquante galères. Avec cette petite mise, ils stipulaient la moitié +des conquêtes. Le vieux doge Dandolo, octogénaire et presque aveugle, +ne voulut remettre à personne la direction d'une entreprise qui +pouvait être si profitable à la république et déclara qu'il monterait +lui-même sur la +flotte<a id="notetag48" name="notetag48"></a><a href="#note48">[48]</a>. +Le marquis de Montferrat, Boniface, brave +et pauvre prince, qui avait fait les guerres saintes, et dont le frère +Conrad s'était illustré par la défense de Tyr, fut chargé du +commandement en chef, et promit d'amener les Piémontais et les +Savoyards.</p> + +<p>Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur +déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient +pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait +emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs +<span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> +que la somme ne fût +complète<a id="notetag49" name="notetag49"></a><a href="#note49">[49]</a>. +Alors l'excellent doge +intercéda, et remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir +à la rigueur dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés +s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la +ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des +Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie.</p> + +<p>Le roi de Hongrie avait lui-même pris la croix; c'était mal commencer +la croisade, que d'attaquer une de ses villes. Le légat du pape eut +beau réclamer, le doge lui déclara que l'armée pouvait se passer de +ses directions, prit la croix sur son bonnet ducal, et entraîna les +croisés devant +Zara<a id="notetag50" name="notetag50"></a><a href="#note50">[50]</a>, +puis devant Trieste. Ils conquirent, pour +leurs bons amis de Venise, presque toutes les villes de l'Istrie.</p> + +<p>Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à +cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, +une aventure inespérée et la plus étrange du monde.» Un jeune prince +grec, fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient +embrasser les genoux des croisés, et leur promettre des avantages +immenses s'ils veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous +riches à +<span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> +jamais, l'Église grecque se soumettra au pape, et +l'empereur rétabli les aidera de tout son pouvoir à reconquérir +Jérusalem. Dandolo est le premier touché de l'infortune du prince. Il +décida les croisés à <i>commencer la croisade par Constantinople</i>. En +vain le pape lança l'interdit, en vain Simon de Montfort et plusieurs +autres<a id="notetag51" name="notetag51"></a><a href="#note51">[51]</a> +se séparèrent d'eux et cinglèrent vers Jérusalem. La +majorité suivit les chefs, Baudouin et Boniface, qui se rangeaient à +l'avis des Vénitiens.</p> + +<p>Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés +croyaient faire œuvre sainte en lui soumettant l'Église +<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> +grecque malgré lui. L'opposition et la haine mutuelle des Latins et +des Grecs ne pouvaient plus croître. La vieille guerre religieuse, +commencée par Photius au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> +siècle<a id="notetag52" name="notetag52"></a><a href="#note52">[52]</a>, +avait repris au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> (vers +l'an 1053)<a id="notetag53" name="notetag53"></a><a href="#note53">[53]</a>. +Cependant l'opposition commune contre les mahométans, +qui menaçaient Constantinople semblait devoir amener une réunion. +L'empereur Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les +légats du pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans +le langage de leurs adversaires, ils crurent n'entendre que des +blasphèmes, et, des deux côtés, l'horreur augmenta. Ils se quittèrent +en consacrant la rupture des deux Églises par une excommunication +mutuelle (1054).</p> + +<p>Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les +Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines +nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent +la brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison +des Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par +Constantinople délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et +ils l'auraient fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de +Louis le Jeune. Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si +terrible sous le tyran Andronic, les Latins établis +<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> à +Constantinople furent enveloppés dans un même massacre (avril +1182)<a id="notetag54" name="notetag54"></a><a href="#note54">[54]</a>. +L'intérêt du commerce en ramena un grand nombre sous les +successeurs d'Andronic, malgré le péril continuel. C'était au sein +même de Constantinople, une colonie ennemie, qui appelait les +Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup de +main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les +seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose. +Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, ils craignaient +d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople +et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où l'empire romain +s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie +promettait, à qui pourrait la prendre, le monopole du commerce et la +domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient +autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur +du patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan +Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer toute la +Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur +Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas, +bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la +<span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> +croisade, assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune +Alexis ne fit qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, +un flot sur un flot.»</p> + +<p>Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et +brutale qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les +motifs des Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire +qu'ils attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette +prodigieuse Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises +innombrables, qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, +lorsqu'ils virent ces myriades d'hommes sur les remparts, ils ne +purent se défendre de quelque émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, +que il ne ot si hardi cui le cuer ne frémist... Chacun regardoit ses +armes... que par tems en aront mestier.»</p> + +<p>La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée. +Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les +Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait +négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents +bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun +contre la flotte latine: aucun n'essaya de descendre le courant pour y +jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage, +magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés, ils +s'évanouirent<a id="notetag55" name="notetag55"></a><a href="#note55">[55]</a>. +Dans la réalité, cette cavalerie +<span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> légère +n'eût pu soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La +ville n'avait que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes +troupes, je parle de la garde varangienne, composée de Danois et de +Saxons, réfugiés d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. +La rivalité commerciale et politique armait partout les Pisans contre +les Vénitiens.</p> + +<p>Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent +forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard +de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge +s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallait perdre +cet avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette +cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, +l'empereur désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, +le vieil Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer +triomphants dans Constantinople.</p> + +<p>Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel +empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en +ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient, +menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières, +et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux +dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou +de poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se +scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée +ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se +défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; +<span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> +l'incendie +gagna, il embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura +huit jours, et s'étendit sur une surface d'une lieue.</p> + +<p>Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva +contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de +calamités. La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les +sénateurs. Il fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens +qui, ce semble, eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des +murs, et attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans +cette ville immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur +convenait-il de laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour +rentrer en ennemis dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet +mis à mort, et remplacé par un prince de la maison royale, Alexis +Murzuphle, qui se montra digne des circonstances critiques où il +acceptait l'empire. Il commença par repousser les propositions +captieuses des Vénitiens, qui offraient encore de se contenter d'une +somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné et rendu odieux au peuple, +comme son prédécesseur.</p> + +<p>Murzuphle leva de l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des +vaisseaux et par deux fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le +péril était grand pour les Latins.</p> + +<p>Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une armée.</p> + +<p>Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent +soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment +terrible, un chevalier latin, +<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> +qui renversait tout devant +lui, leur parut haut de cinquante +pieds<a id="notetag56" name="notetag56"></a><a href="#note56">[56]</a>.</p> + +<p>Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils +défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des +vierges et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. +Telle fut l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été +ajoutés à la part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il +resta aux Francs cinq cent mille +marcs<a id="notetag57" name="notetag57"></a><a href="#note57">[57]</a>. +Un nombre innombrable de +monuments précieux, entassés dans Constantinople depuis que l'empire +avait perdu tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se +les disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour +détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une +prostituée chanta et dansa dans la chaire du +patriarche<a id="notetag58" name="notetag58"></a><a href="#note58">[58]</a>. Les +barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils en +vinrent au tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise +<span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> +que le législateur était encore tout entier dans son tombeau.</p> + +<p>À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de +Justinien, et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux +Dandolo. Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent: il ne leur +convenait pas de donner à une famille ce qui était à la république. +Pour la gloire de restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils +voulaient, ces marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une +longue chaîne de comptoirs, qui leur assurât toute la route de +l'Orient. Ils prirent pour eux les rivages et les îles; de plus, trois +des huit quartiers de Constantinople, avec le titre bizarre de +<i>seigneurs d'un quart et demi de l'empire +grec</i><a id="notetag59" name="notetag59"></a><a href="#note59">[59]</a>.</p> + +<p>L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre, +descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de +Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie +de l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée +en fiefs.</p> + +<p>Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape. +Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un +grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié +par le succès une guerre condamnée par le saint-siége. L'union des +deux Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté +avaient été consommés par des hommes frappés de l'interdit. Il ne +restait au pape qu'à réformer sa sentence et à pardonner à ces +conquérants qui voulaient +<span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> +bien demander pardon. La tristesse +d'Innocent III est visible dans sa réponse à l'empereur Beaudoin. Il +se compare au pêcheur de l'Évangile, qui s'effraye de la pêche +miraculeuse; puis il prétend audacieusement qu'il est pour quelque +chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, <i>tendu le filet</i>: «Hoc unum +audacter affirmo, quia laxavi retia in +capturam<a id="notetag60" name="notetag60"></a><a href="#note60">[60]</a>.» +Mais il était +au-dessus de sa toute-puissance de persuader une telle chose, de faire +que ce qu'il avait dit n'eût pas été dit, qu'il eût approuvé ce qu'il +avait désapprouvé. La conquête de l'empire grec ébranlait son autorité +dans l'Occident plus qu'elle ne l'étendait dans l'Orient.</p> + +<p>Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands +qu'on eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins +encore que le royaume de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira +d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; +ses mœurs et sa langue, déjà portées si loin par la première +croisade, se répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, +l'empereur et le roi de Macédoine étaient cousins du roi de France. Le +comte de Blois eut le duché de Nicée: le comte de Saint-Paul, celui de +Demotica, près d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de +Villehardouin réunit les offices de maréchal de Champagne et de +Romanie. Longtemps encore après la chute de l'empire latin de +Constantinople, +<span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> vers 1300, le catalan Montaner nous assure +que, dans la principauté de Morée et le duché d'Athènes, «on parlait +français aussi bien qu'à +Paris<a id="notetag61" name="notetag61"></a><a href="#note61">[61]</a>.»</p> + + + + +<h3>CHAPITRE VII +<span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span></h3> + +<h4>RUINE DE JEAN. — DÉFAITE DE L'EMPEREUR. — GUERRE DES +ALBIGEOIS. — GRANDEUR DU ROI DE FRANCE</h4> + + +<h4>1204-1216</h4> + + +<p>Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux +Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde. +L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; +elle est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour +arbitre. Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de +reprendre une épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne +sont pas si dociles. Les +<span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> +Vaudois résistent sur le Rhône, les +Manichéens en Languedoc et aux Pyrénées. Tout le littoral de la +France, sur les deux mers, semble prêt à se détacher de l'Église. Le +rivage de la Méditerranée et celui de l'Océan obéissent à deux princes +d'une foi douteuse, les rois d'Aragon et d'Angleterre, et entre eux se +trouvent les foyers de l'hérésie, Béziers, Carcassonne, Toulouse, où +le grand concile des Manichéens s'est assemblé.</p> + +<p>Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guienne, voisin, et +aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et +le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était +préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne +s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils +achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni +dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des +ressources, et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet +âge. Ces rois n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité +violente, qui augmentaient encore les haines, rendaient leur position +plus périlleuse, et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces +troupes qui ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans +la solution duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des +mercenaires, c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie +normande; continuer à s'en servir, c'était marcher dans une route de +perdition certaine. Le roi devait trouver sa ruine dans la +réconciliation des deux races qui divisaient l'île; Normands et Saxons +devaient finir par s'entendre pour +<span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> +l'abaissement de la +royauté; la perte des provinces françaises devait être le premier +résultat de cette révolution.</p> + +<p>Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina +l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres, +disait-il, si je pouvais trouver un +acheteur<a id="notetag62" name="notetag62"></a><a href="#note62">[62]</a>.» +D'une mer à +l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva +pauvre<a id="notetag63" name="notetag63"></a><a href="#note63">[63]</a>. Il +fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée +par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut +guerroyer contre le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son +départ, il le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné +le présent, il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver +un homme qui voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son +successeur, bon ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance +condamné à une incurable impuissance.</p> + +<p>Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles +ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus +loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait +la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie +de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, +et l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi +les droits du duché d'Aquitaine, tous maintenant se +<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> +trouvaient ensemble, bon gré mal gré. Sous les règnes précédents, le +roi d'Angleterre avait toujours pour lui quelqu'une de ces provinces +continentales. Le Normand Guillaume et ses deux premiers successeurs +purent compter sur la Normandie, Henri II sur les Angevins ses +compatriotes; Richard Cœur de Lion plut généralement aux Poitevins, +aux Aquitains, compatriotes de sa mère Éléonore de Guienne. Il releva +la gloire des méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il +faisait des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui: +son principal lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces +diverses populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles +s'apercevaient qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, +séparé d'elles par tant d'intérêts différents, était en réalité un +prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les +sujets continentaux de l'Angleterre.</p> + +<p>Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les +revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui +fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un +pays tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue +Richard? Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui +firent signer la grande Charte; il se rejeta sur l'Église; elle le +déposa. Le pape et son protégé, le roi de France, profitèrent de sa +ruine. Le roi d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer +la Normandie, la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.</p> + +<p>Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais +<span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> +se trouva provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son +neveu. Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de +Jean, avait été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un +libérateur et un vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du +nom national d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille +Éléonore seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour +l'unité de l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait +divisé<a id="notetag64" name="notetag64"></a><a href="#note64">[64]</a>. +Arthur en effet faisait bon marché de cette unité: il +offrait au roi de France de lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût +la Bretagne, le Maine, la Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. +Jean eût été réduit à l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, +mettait ses garnisons dans les meilleures places d'Arthur, et +n'espérant pas s'y maintenir, il les démolissait. Le neveu de Jean, +trahi ainsi par son allié, se tourna de nouveau vers son oncle; puis +revint au parti de la France, envahit le Poitou, et assiégea sa +grand'mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n'était pas chose nouvelle dans +cette race de voir les fils armés contre leurs parents. Cependant Jean +vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur, et le prit avec la +plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint le prisonnier? +c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Pâris prétend que Jean, qui +l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces et de +l'obstination du jeune Breton; «Arthur disparut, dit-il, et Dieu +veuille qu'il en +<span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> +ait été autrement que ne le rapporte la +malveillante renommée!» Mais Arthur avait excité trop d'espérances +pour que l'imagination des peuples se soit résignée à cette +incertitude. On assura que Jean l'avait fait périr. On ajouta bientôt +qu'il l'avait tué de sa propre main. Le chapelain de Philippe-Auguste +raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean prit Arthur dans un bateau, +qu'il lui donna lui-même deux coups de poignard, et le jeta dans la +rivière, à trois milles du château de +Rouen<a id="notetag65" name="notetag65"></a><a href="#note65">[65]</a>. +Les Bretons +rapprochaient de leur pays le lieu de la scène; ils la plaçaient près +de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui présentent un +précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la tradition +grandissant de détails et d'intérêt dramatique. Enfin, dans la pièce +de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont les +douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.</p> + +<p>Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il +avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les +infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour +se préserver de ses +émissaires<a id="notetag66" name="notetag66"></a><a href="#note66">[66]</a>. +Il exploita contre Jean le bruit +de la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. +Il assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de +France, la cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans +de +<span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> +Charlemagne. Déjà il l'y avait appelé pour se justifier +d'avoir enlevé au comte de la Marche, Isabelle de Lusignan. Jean +demanda au moins un sauf-conduit. Il lui fut refusé. Condamné sans +être entendu, il leva une armée en Angleterre et en Irlande, employant +les dernières violences pour forcer les barons à le suivre, jusqu'à +saisir les biens de ceux qui refusaient; à d'autres, le septième de +leur revenu. Tout cela ne servit de rien. Ils s'assemblèrent, mais une +fois réunis à Portsmouth, ils firent déclarer par l'archevêque Hubert +qu'ils étaient décidés à ne point s'embarquer. Au fait, que leur +importait cette guerre? La plupart, quoique Normands d'origine, +étaient devenus étrangers à la Normandie. Ils ne se souciaient pas de +se battre pour fortifier leur roi contre eux, et le mettre à même de +réduire ses sujets insulaires avec ceux du continent.</p> + +<p>Jean s'était adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la paix +et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, <i>non du fief, mais +du péché</i><a id="notetag67" name="notetag67"></a><a href="#note67">[67]</a>. +Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de la +Normandie (1204). Jean lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils +n'avaient aucun secours à attendre. Il était plongé en désespéré dans +les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, +et, avant de répondre, il voulut achever sa partie. Il dînait tous les +jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil +jusqu'à l'heure du +repas<a id="notetag68" name="notetag68"></a><a href="#note68">[68]</a>. +Cependant, +<span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> +s'il n'agissait point +lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de +France. Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il +s'entendait d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les +seigneurs du midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu, +fils du comte de Toulouse.</p> + +<p>Ce comte, le roi d'Aragon et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le +Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à +peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce +côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires +isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre +l'Église. Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de +prêtre était une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir +leur tonsure en +public<a id="notetag69" name="notetag69"></a><a href="#note69">[69]</a>. +Ceux qui se résignaient à porter la robe +cléricale, c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci +la faisaient prendre, pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès +qu'un missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des +cris de dérision. La sainteté, l'éloquence, ne leur imposaient point. +Ils avaient hué saint +Bernard<a id="notetag70" name="notetag70"></a><a href="#note70">[70]</a>.</p> + +<p>La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée; +elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur +concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans +doute leur Rome, +<span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> +et son Capitole eût remplacé l'autre. +L'église nouvelle envoyait partout d'ardents missionnaires: +l'innovation éclatait dans les pays les plus éloignés, les moins +soupçonnés, en Picardie, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en +Lombardie, en Toscane, aux portes de Rome, à Viterbe. Les populations +du Nord voyaient parmi elles les soldats mercenaires, les <i>routiers</i>, +pour la plupart au service d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on +racontait de l'impiété du Midi. Ils venaient partie du Brabant, partie +de l'Aquitaine; le basque Marcader était l'un des principaux +lieutenants de Richard Cœur de Lion. Les montagnards du Midi, qui +aujourd'hui descendent en France ou en Espagne pour gagner de l'argent +par quelque petite industrie, en faisaient autant au moyen âge, mais +alors la seule industrie était la guerre. Ils maltraitaient les +prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs femmes des vêtements +consacrés, battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par +dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les +images du Christ, de lui casser les bras et les jambes, de le traiter +plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers étaient chers aux +princes, précisément à cause de leur impiété, qui les rendait +insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier, inspiré de +la Vierge Marie, forma l'association des <i>capuchons</i> pour +l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, +fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix +mille<a id="notetag71" name="notetag71"></a><a href="#note71">[71]</a>.</p> + +<p>Indépendamment +<span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> +des ravages des routiers du Midi, les +croisades avaient jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, +qui rapprochèrent l'Orient et l'Occident, eurent aussi pour effet de +révéler à l'Europe du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à +l'autre sous l'aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que +chevaleresque, dédaigneuse +opulence<a id="notetag72" name="notetag72"></a><a href="#note72">[72]</a>, +élégance et légèreté +moqueuse, danses et costumes moresques, figures sarrasines. Les +aliments mêmes étaient un sujet d'éloignement entre les deux races; +les mangeurs d'ail, d'huile et de figues, rappelaient aux croisés +l'impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une +autre Judée.</p> + +<p>L'Église du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle se fit une arme de ces antipathies de races +pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des +infidèles aux hérétiques. Les +<span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> +prédicateurs furent les mêmes, +les bénédictins de Cîteaux.</p> + +<p>Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint +Benoît; mais cet ordre était tout un peuple; +au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, se forma +un ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation +bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire +VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une +réforme<a id="notetag73" name="notetag73"></a><a href="#note73">[73]</a>. +Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première +croisade. Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et +vineuse Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de +saint Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle +primitive de saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit +blanc, déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et +seraient soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours +à s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus +les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et +s'accrurent. Ils eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et +quatorze +<span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> +cents de femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé +l'abbé des abbés. Ils étaient déjà si riches, vingt ans après leur +institution, que l'austérité de saint Bernard s'en effraya; il +s'enfuit en Champagne pour fonder Clairvaux. Les moines de Cîteaux +étaient alors les seuls moines pour le peuple. On les forçait de +monter en chaire et de prêcher la croisade. Saint Bernard fut l'apôtre +de la seconde, et le législateur des templiers. Les ordres militaires +d'Espagne et de Portugal, Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava, et +Avis, relevaient de Cîteaux, et lui étaient affiliés. Les moines de +Bourgogne étendaient ainsi leur influence spirituelle sur l'Espagne, +tandis que les princes des deux Bourgognes lui donnaient des rois.</p> + +<p>Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la +discipline, presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du +moins, avait de bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre +le Vénérable y avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux +corrompue conserva, dans la richesse et le luxe, la dureté de son +institution primitive. Elle resta animée du génie sanguinaire des +croisades, et continua de prêcher la foi en négligeant les œuvres. +Plus même l'indignité des prédicateurs rendait leurs paroles vaines et +stériles, plus ils s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de +leur éloquence à ceux qui sur leurs mœurs jugeaient leur doctrine. +Furieux d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple +n'en faisait que rire.</p> + +<p>Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un +magnifique appareil pour aller en Languedoc +<span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> +travailler à la +conversion des hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, +l'évêque d'Osma et l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, +n'hésitèrent point à leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient +l'effet de leurs discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut +marcher contre les fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous +ne les réduirez point par des paroles.» Les Cisterciens descendirent +de leurs montures et suivirent les deux Espagnols.</p> + +<p>Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un +Dourando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent +III la permission de former une confrérie des <i>pauvres catholiques</i>, +où pussent entrer les <i>pauvres de Lyon</i>, les Vaudois. La croyance +différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On +espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les mœurs des +Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des +catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement +le zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint +suspect aux évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.</p> + +<p>En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par +le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce +terrible fondateur de l'inquisition, était un noble +Castillan<a id="notetag74" name="notetag74"></a><a href="#note74">[74]</a>. +Personne n'eut +<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> +plus que lui le don des larmes qui s'allie si +souvent au +fanatisme<a id="notetag75" name="notetag75"></a><a href="#note75">[75]</a>. +Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande +famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres, +pour secourir les pauvres.</p> + +<p>L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de +saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit +en France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié +profonde tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel +château, en Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente +ans<a id="notetag76" name="notetag76"></a><a href="#note76">[76]</a>. +Les petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit +d'ignorance couvrait ce pays, et les bêtes de la forêt du diable s'y +promenaient librement<a id="notetag77" name="notetag77"></a><a href="#note77">[77]</a>.»</p> + +<p>D'abord l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait +l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près +Montréal pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout +ce qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait +les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre +comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.</p> + +<p>Tout +<span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> +ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou +de logique n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; +d'ailleurs, l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit +aux paroles de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à +l'un d'eux, Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du +Languedoc: les habitants l'auraient tué. Pour lui ils ne mirent point +les mains sur sa personne; ils se contentaient de lui jeter de la +boue; ils lui attachaient, dit un de ses biographes, de la paille +derrière le dos. L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: +«Seigneur, abaisse ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur +ouvrir les yeux<a id="notetag78" name="notetag78"></a><a href="#note78">[78]</a>.»</p> + +<p>On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la +catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical, +il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de +sang<a id="notetag79" name="notetag79"></a><a href="#note79">[79]</a>. Le +comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194, +porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens +ennemis de sa famille, les rois +<span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> +d'Aragon, comtes de basse +Provence, et les rois d'Angleterre, ducs de Guienne, il ne craignait +plus rien et ne gardait aucun ménagement. Dans ses guerres de +Languedoc et de haute Provence, il se servit constamment de ces +routiers que proscrivait +l'Église<a id="notetag80" name="notetag80"></a><a href="#note80">[80]</a>. +Il poussa la guerre sans +distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques, sans égard au +dimanche ou au carême, chassa des évêques et s'entoura d'hérétiques et +de juifs<a id="notetag81" name="notetag81"></a><a href="#note81">[81]</a>.</p> + +<p>Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de +<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> son +armée, quand il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui +prédisait sa ruine. Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, +souscrivît avec ses ennemis un projet de croisade contre ses sujets +hérétiques, et ouvrît ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, +<span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> +fut excommunié, et se soumit; mais il cherchait à éluder +l'exécution de ses promesses. Le moine Pierre de Castelnau osa lui +reprocher en face ce qu'il appelait sa perfidie; le prince, peu +habitué à de telles paroles, laissa échapper des paroles de colère et +de vengeance, +<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> +des paroles telles peut-être que celles +d'Henri II contre Thomas Becket. L'effet fut le même; le dévouement +féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur tombât sans +effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui appartenir +corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un chevalier de +Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le poignarda. +L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte de Foix, +alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la sœur étaient +hérétiques.</p> + +<p>Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208). +Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et +de la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le +nord de la France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople +avait habitué les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les +chrétiens. Ici la proximité était tentante; il ne s'agissait point de +traverser les mers: on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas +pillé les riches campagnes, les cités opulentes du Languedoc. +L'humanité aussi était mise en jeu pour rendre les âmes +<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> +cruelles; le sang du légat réclamait, dit-on le sang des +hérétiques<a id="notetag82" name="notetag82"></a><a href="#note82">[82]</a>.</p> + +<p>La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de +toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de +l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le +plus riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute +Provence, maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis +Maguelone; le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi +d'Aragon le Gévaudan, pour dot de leurs sœurs. Duc de Narbonne, il +était suzerain de Nîmes, Béziers, Usez, et des comtés de Foix et +Comminges dans les Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas +partout exercée au même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de +l'alliance du vicomte de Foix, refusait de dépendre de Toulouse. +Toulouse elle-même était une sorte de république. En 1202, nous voyons +des consuls de cette cité faire la guerre, en l'absence de Raymond VI, +aux chevaliers de l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte +pour arbitre et pour médiateur. Sous son père, Raymond V, les +commencements de l'hérésie avaient été accompagnés d'un tel essor +d'indépendance politique, que le comte lui-même sollicita les rois de +France et d'Angleterre d'entreprendre une croisade (1178) contre les +Toulousains et le vicomte de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, +mais sous Raymond VI, et à ses dépens.</p> + +<p>Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, +<span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> +etc., où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût +risqué d'unir tout le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, +s'il eût frappé d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter +ses soumissions, l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout +son peuple, reçut des mains des prêtres la flagellation dans l'église +même où Pierre de Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire +passer devant le tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il +se chargeait de conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite +des hérétiques, lui qui les aimait dans le cœur, de les mener sur +les terres de son neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer +dans la protection qu'il leur accordait. Le malheureux croyait éviter +sa ruine en prêtant la main à celle de ses voisins, et se déshonorait +pour vivre un jour de plus.</p> + +<p>Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance, +lorsqu'arriva du côté du Rhône la principale armée des croisés; +d'autres venaient par le Velay, d'autres par l'Agénois. «Il fut tant +grand le siége, tant de tentes que de pavillons, qu'il semblait que +tout le monde y fût +réuni<a id="notetag83" name="notetag83"></a><a href="#note83">[83]</a>.» +Philippe-Auguste n'y vint pas: <i>il +avait à ses côtés deux grands et terribles +lions</i><a id="notetag84" name="notetag84"></a><a href="#note84">[84]</a>, +le roi Jean et +l'empereur Othon, le neveu de Jean. Mais les Français y vinrent, si le +roi n'y vint pas<a id="notetag85" name="notetag85"></a><a href="#note85">[85]</a>: +<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> +à leur tête, les archevêques de Reims, +de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun, Clermont, Nevers, Bayeux, +Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de Saint-Pol, d'Auxerre, de +Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule de seigneurs. Le plus +puissant était le duc de Bourgogne. Les Bourguignons savaient le +chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout dans les croisades +d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de Cîteaux était +nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, voisins des +Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune province ne +fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus vaillants que +l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui construisait +les machines et dirigeait les siéges, fut un légiste, maître Théodise, +archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui encore qui fit, +à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés +(1215)<a id="notetag86" name="notetag86"></a><a href="#note86">[86]</a>.</p> + +<p>Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui +qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de +Montfort, du chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des +Montfort semble avoir été possédée par une ambition atroce. Ils +prétendaient descendre +<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> +ou d'un fils du roi Robert, ou des +comtes de Flandre, issus de Charlemagne. Leur grand'mère Bertrade, qui +laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le roi Philippe I<sup>er</sup>, +et les +gouverna l'un et l'autre en même temps, essaya d'empoisonner son +beau-fils Louis le Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis +eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux qui lui donna, +dit-on, après sa défaite de Crenneville, le conseil d'appeler à son +secours les milices des communes sous leurs bannières paroissiales. Au +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, Simon de +Montfort, dont nous allons parler, faillit +être roi du Midi. Son second fils, cherchant en Angleterre la fortune +qu'il avait manquée en France, combattit pour les communes anglaises, +et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu dans ses mains le +roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils (petit-fils du +célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le vengea en +égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi d'Angleterre +qui venait de la Terre +sainte<a id="notetag87" name="notetag87"></a><a href="#note87">[87]</a>. +Cette action perdit les Montfort, +on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom s'attachait à tant +de tragédies et de révolutions.</p> + +<p>Simon +<span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> +de Montfort, le véritable chef de la guerre des +Albigeois, était déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans ces +guerres à outrance des Templiers et des Assassins. À son retour de la +Terre sainte, il trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui +partait, mais il refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape, et +sauva l'abbé de Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie, il lut +aux croisés la défense du pontife. Cette action signala Montfort et +prépara sa grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible +exécuteur des décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. +Raymond VI l'avouait, lui dont Montfort avait fait la +ruine<a id="notetag88" name="notetag88"></a><a href="#note88">[88]</a>. Sans +parler de son courage, de ses mœurs sévères et de son invariable +croyance en Dieu, il montrait aux moindres des siens des égards bien +nouveaux dans les croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, +sur leurs chevaux, une rivière grossie par l'orage, les piétons, les +faibles ne pouvaient passer; Montfort repassa à l'instant suivi de +quatre ou cinq cavaliers, et resta avec les pauvres gens, en grand +péril d'être attaqué par +l'ennemi<a id="notetag89" name="notetag89"></a><a href="#note89">[89]</a>. +On lui tint compte aussi dans +cette guerre horrible d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on +repoussait d'une place, et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes +prisonnières. Sa femme, à lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas +indigne de lui; lorsque la plupart des croisés eurent +<span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> +abandonné Montfort, elle prit la direction d'une nouvelle armée, et +l'amena à son époux.</p> + +<p>L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et +par l'évêque même de la ville qui avait dressé la liste de ceux qu'il +désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et voyant +les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le +surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs +ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les +chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la +ville pêle-mêle avec les assiégés, et s'en trouvèrent maîtres. Le seul +embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les +tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont +à lui.<a id="notetag90" name="notetag90"></a><a href="#note90">[90]</a>»</p> + +<p>«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant +hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire; les prêtres +de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde +fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses +habits, ni clerc, qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant +de l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et +tueries furent la grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La +ville fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut +dévasté et brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y +demeura chose vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte +n'était pas hérétique ni +<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> +de la secte. À cette destruction +furent le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre +d'Auxerre, le comte de Genève, appelé Gui le Comte, le seigneur +d'Anduze, appelé Pierre Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, +les Allemands, les Lombards; il y avait des gens de toutes les nations +du monde, lesquels y étaient venus plus de trois cent mille, comme on +l'a dit, à cause du +pardon<a id="notetag91" name="notetag91"></a><a href="#note91">[91]</a>.»</p> + +<p>Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres +disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, +dans sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger +que vingt mille.</p> + +<p>L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat. +Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que +Carcassonne où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle, +vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. +Tout ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui +treizième. «Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux +jeune homme; le légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est +pour moi qu'ils se trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant +d'hommes, de femmes et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut +impossible de tenir. Ils s'enfuirent par une issue souterraine qui +conduisait à trois lieues.</p> + +<p>Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les +croisés, et le légat le fit arrêter en +<span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> +trahison. Cinquante +prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.</p> + +<p>Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de +perpétuer la croisade, et de veiller en armes sur les cadavres et sur +les cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à +hériter des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes, et vêtir +leur chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas. «Il me +semble, dit-il que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans +lui prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en +dirent autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu +prier. Le vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut +bientôt, tout à fait à propos pour +Montfort<a id="notetag92" name="notetag92"></a><a href="#note92">[92]</a>. +Il ne lui resta plus +qu'à se faire confirmer par le pape le don des légats: il mit sur +chaque maison un tribut annuel de trois deniers au profit de l'Église +de Rome.</p> + +<p>Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette +manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, +c'était à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette +immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. +Bientôt il n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand +prix. Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade, et amuser les +comtes de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier +profita de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis +<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> +à Rome, et protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent +lui fit bonne mine, et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient +le mot, gagnèrent encore du temps, lui assignèrent le terme de trois +mois pour se justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions +minutieuses, sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le +malheureux Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution +qui devait lui assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait +tout, déclare que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a +manqué aux petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle +dans les grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit +le débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, +elles n'arriveront pas jusqu'au +Seigneur<a id="notetag93" name="notetag93"></a><a href="#note93">[93]</a>.»</p> + +<p>Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de +croisés. Les Albigeois n'osant plus se fier à aucune ville, après le +désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans +quelques châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause +commune avec eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, +comme les protestants du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle. Le château de Minerve, qui se +trouvait à la porte de Narbonne, était une de leurs principales +retraites. L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré +détourner la croisade de leur pays, en faisant des lois terribles +contre les hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens +domaines du vicomte de Béziers, +<span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> +se réfugièrent en foule vers +Narbonne. La multitude, enfermée dans le château de Minerve, ne +pouvait subsister qu'en faisant des courses jusqu'aux portes de cette +ville. Les Narbonnais appelèrent eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce +siége fut terrible. Les assiégés n'espéraient et ne voulaient aucune +pitié. Forcés de se rendre, le légat offrit la vie à ceux qui +abjureraient. Un des croisés s'en indignait: «N'ayez pas peur, dit le +prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se convertira.» En effet, +ceux-ci étaient <i>parfaits</i>, c'est-à-dire les premiers dans la +hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au nombre de cent +quarante, coururent au bûcher, et s'y jetèrent d'eux-mêmes. Montfort, +poussant au midi, assiégea le fort château de Termes, autre asile de +l'Église albigeoise. Il y avait trente ans que personne, dans ce +château, n'avait approché des sacrements. Les machines nécessaires +pour battre la place furent construites par l'archidiacre de Paris. Il +y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent le +crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour +les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au +risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un +qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût +brûlé<a id="notetag94" name="notetag94"></a><a href="#note94">[94]</a>; +il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher, et ne +firent que consumer ses liens.</p> + +<p>Il +<span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> +était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux +forts dans les montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et +attaquerait Toulouse. Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le +monde, à l'Empereur, au roi d'Angleterre, au roi de France, au roi +d'Aragon. Les deux premiers, menacés par l'Église et la France, ne +pouvaient le secourir. L'Espagne était occupée des progrès des Maures. +Philippe-Auguste écrivit au pape. Le roi d'Aragon en fit autant, et +essaya de gagner Montfort lui-même. Il consentait à recevoir son +hommage pour les domaines du vicomte de Béziers, et pour l'assurer de +sa bonne foi, il lui confiait son propre fils. En même temps, ce +prince généreux, voulant montrer qu'il s'associait sans réserve à la +fortune du comte de Toulouse, lui donna une de ses sœurs en +mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut depuis Raymond VII. +Il alla lui-même intercéder pour le comte au concile d'Arles. Mais ces +prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes furent obligés de +s'enfuir de la ville sans prendre congé des évêques, qui voulaient les +faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils voulaient que +Raymond se soumît:</p> + +<p>«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont +venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les +renverra tous sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église, +fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui +sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son +pays, il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond +<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> +chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques +et leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains +desdits légats et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et +plaisir, tous et chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et +cela dans le terme d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, +tant noble qu'homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, +mais rien que de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir, +en son pays, jusqu'à ras de terre, et sans en rien laisser, tous les +châteaux et places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce +pays ne pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront +tous dehors aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses +terres, il ne se payera aucun péage, si ce n'est ceux qu'on avait +accoutumé de payer et lever par les anciens usages. Chaque chef de +maison payera chaque année quatre deniers toulousains au légat, ou à +ceux qu'il aura chargés de les lever. Le comte fera rendre tout ce qui +lui sera rentré des revenus de sa terre, et tous les profits qu'il en +aura eus. Quand le comte de Montfort ira et chevauchera par ses terres +et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant petits que grands, on ne +lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne lui résistera en quoi +que soit.—Quand le comte Raymond aura fait et accompli tout ce que +dessus, il s'en ira outre mer pour faire la guerre aux Turcs et +infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en revenir que le +légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli tout ce que +dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues et +livrées +<span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> +par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur +plaira<a id="notetag95" name="notetag95"></a><a href="#note95">[95]</a>.»</p> + +<p>C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore +Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant +évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance +qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette +ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le +nom de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour +secourir Montfort qui assiégeait le château de +Lavaur<a id="notetag96" name="notetag96"></a><a href="#note96">[96]</a>. +Ce refus de +secours fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger +Toulouse. Il voulait profiter d'une armée de croisés qui venait +d'arriver des Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands +seigneurs, comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de +Toulouse, en procession, chantant des litanies, et dévouant à +<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> +la mort le peuple qu'ils abandonnaient. L'évêque demandait +expressément que son troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.</p> + +<p>Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en +tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette +année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut +l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du +vivant de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne +sachant plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée +qui lui venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la +croisade en pays +orthodoxe<a id="notetag97" name="notetag97"></a><a href="#note97">[97]</a>.</p> + +<p>Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour +Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à +forcer Simon de lever le siége de Toulouse. Le comte de Foix faillit +l'accabler à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort +ressaisirent la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en +voyant les grands souverains avouer plus ou moins ouvertement +l'intérêt qu'ils portaient à Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, +Savary de Mauléon, était avec les troupes d'Aragon et de Foix à +Castelnaudary<a id="notetag98" name="notetag98"></a><a href="#note98">[98]</a>. +Malheureusement, le roi d'Angleterre n'osait pas +agir directement. Le +<span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> +roi d'Aragon était obligé de joindre +toutes ses forces à celles des autres princes d'Espagne pour repousser +la terrible invasion des Almohades, qui s'avançaient au nombre de +trois ou quatre cent mille. On sait avec quelle gloire les Espagnols +forcèrent, à las Navas de Tolosa, les chaînes dont les musulmans +avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est une ère nouvelle +pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe contre l'Afrique; la +lutte des races et des religions est terminée (16 juillet 1212).</p> + +<p>Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère +semblèrent alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant +ébranlé<a id="notetag99" name="notetag99"></a><a href="#note99">[99]</a>. +Le roi de France ne cacha point l'intérêt que lui +inspirait Raymond. Mais le pape ayant été confirmé dans ses premières +idées par ceux qui profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit +qu'il fallait recourir à la force, et envoya défier Simon. Celui-ci, +toujours humble et prudent autant que fort, fit demander d'abord au +roi s'il était bien vrai qu'il l'eût défié, et en quoi lui, vassal +fidèle de la couronne d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. +En même temps il se tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque +tout le peuple était pour ses adversaires. Mais les hommes de Montfort +étaient des chevaliers pesamment +<span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> +armés et comme +invulnérables, ou bien des mercenaires d'un courage éprouvé et qui +avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro avait force milices des +villes, et quelques corps de cavalerie légère, habituée à voltiger +comme les Maures. La différence morale des deux armées était plus +forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés, administrés, et +avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les historiens, son +fils lui-même, nous le représentent comme occupé de toute autre +pensée.</p> + +<p>Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en +comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, +fort habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et +d'une armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de +monde contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira +une lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y +trouva que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de +Toulouse, lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait +chasser les Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le +prêtre ayant lu, répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?—Ce que +je veux dire? reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains +peu un roi qui vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une +femme.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort +s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret, près Toulouse, il +feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur +eux de tout le poids de sa lourde cavalerie, il les dispersa, et +<span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> +en tua, dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit +hommes et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort +s'étaient entendus pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un prit +d'abord pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; +puis il dit: «Le roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro +s'élança alors et dit: «Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant +ils le percèrent de coups.</p> + +<p>Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, +époux léger; mais qui aurait eu le cœur de s'en souvenir? Quand +Montfort le vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, +le farouche général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.</p> + +<p>L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans +l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de +Flandre, l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.</p> + +<p>Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations +avec le saint-siége; la séparation semblait accomplie déjà, comme au +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Innocent +avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé +contre lui un nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque +où le pontife commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme +moins belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses +ennemis à la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église +anglicane, était, en outre, comme nous l'avons vu, un personnage +politique. C'était bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, +le chef de la Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en +formaient la +<span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> +partie la moins gouvernable, la plus fidèle au +vieil esprit breton et saxon. Rien n'était plus important pour le roi +que de mettre dans une telle place un homme à lui; il y faisait nommer +par les prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent +de Saint-Augustin à Kenterbury réclamaient toujours cette élection, +comme un droit imprescriptible de leur maison, métropole primitive du +christianisme anglais.</p> + +<p>Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis +ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières +élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait +demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses +yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique, +d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. +Il avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de +cette Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la +Vierge Marie. Jean n'apprit pas plutôt la consécration de l'archevêque +qu'il chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur +leurs biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il +confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les +oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit +vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui +osât en donner signification au roi. <i>Effecti sunt quasi canes muti +non audentes latrare.</i> On se disait tout bas la terrible nouvelle; +mais personne n'osait ni la promulguer, ni s'y conformer. +L'archidiacre Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr +sous une chape de plomb. De +<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> +crainte d'être abandonné de ses +barons, il avait exigé d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de +communier avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rôle +d'adversaire de l'Église; il récompensa un prêtre qui avait prêché au +peuple que le roi était le fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer +comme le ministre de la colère divine. Cet endurcissement et cette +sécurité de Jean faisaient trembler: il semblait s'y complaire. Il +mangeait à son aise les biens ecclésiastiques, violait les filles +nobles, achetait des soldats, et se moquait de tout. De l'argent, il +en prenait tant qu'il voulait aux prêtres, aux villes, aux Juifs; il +enfermait ceux-ci quand ils refusaient de financer, et leur arrachait +les dents une à une. Il jouit cinq ans de la colère de Dieu. Le +serment de Jean c'était: Par Dieu et ses dents! <i>Per dentes +Dei</i><a id="notetag100" name="notetag100"></a><a href="#note100">[100]</a>!... +C'était le dernier terme de cet esprit satanique que +nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre, dans les violences +furieuses de Guillaume le Roux et du Cœur de Lion, dans le meurtre +de Becket, dans les guerres parricides de cette famille. <i>Mal! sois +mon bien</i><a id="notetag101" name="notetag101"></a><a href="#note101">[101]</a>!...</p> + +<p>Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient +tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure +que le succès de Montfort fut décidé, son danger +augmenta<a id="notetag102" name="notetag102"></a><a href="#note102">[102]</a>. +Cette terreur, cette +<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> +vie sans Dieu, où les prêtres officiaient +sous peine de mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus +tard Henri VIII sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape +lui-même. La chose n'était pas faisable +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; Jean +n'essaya pas. En 1212, Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêcha +la croisade contre Jean, et chargea le roi de France d'exécuter la +sentence apostolique. Une flotte, une armée immense, furent assemblées +par Philippe. De son côté, Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à +soixante mille hommes. Mais dans cette multitude, il n'y avait guère +de gens sur qui il pût compter. Le légat du pape, qui avait passé le +détroit, lui fit comprendre son péril; la cour de Rome voulait +abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il +se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut +de mille marcs sterling +d'or<a id="notetag103" name="notetag103"></a><a href="#note103">[103]</a>. +La cérémonie de l'hommage féodal +n'avait rien de +<span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> +honteux. Les rois étaient souvent vassaux de +seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils tenaient d'eux en +fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du roi de France +pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de +l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'Empereur. Mais les temps +avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi dégradé par +sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. Un ermite +avait prédit, qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut +prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la queue +d'un cheval qui le mit en pièces.</p> + +<p>Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses +du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et +l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; +les ouvriers flamands avaient besoin des laines anglaises. Le légat +encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands. +Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure +réputation d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe +envahit en effet la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut +pillée, Cassel, Ypres, Bruges, Gand, rançonnées. Les +<span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> +Français assiégeaient cette dernière ville, lorsqu'ils apprirent que +la flotte de Jean bloquait la leur. Ils ne purent la soustraire à +l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se vengèrent en incendiant les +villes de Dam et de +Lille<a id="notetag104" name="notetag104"></a><a href="#note104">[104]</a>.</p> + +<p>Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le +comte de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la +bataille de Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). +Celui d'Angleterre dut se repentir d'avoir laissé écraser les +Albigeois, qui auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha +d'autres en Espagne, en Afrique; il s'adressa, dit-on, aux mahométans, +au chef même des +Almohades<a id="notetag105" name="notetag105"></a><a href="#note105">[105]</a>, +aimant mieux se damner et se donner +au diable qu'à l'Église.</p> + +<p>Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore +abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son +neveu Othon, et soulevait tous les princes de la Belgique. Au cœur +de l'hiver (vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à la +Rochelle. Il devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les +Allemands et les Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le +moment était bien choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la +France, vinrent en foule se ranger autour de Jean. D'autre part, les +seigneurs du Nord étaient alarmés des progrès de la puissance du roi. +Le comte de Boulogne avait été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il +possédait. Le comte +<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> +de Flandre redemandait en vain Aire et +Saint-Omer. La dernière campagne avait porté au comble la haine des +Flamands contre les Français. Les comtes de Limbourg, de Hollande, de +Louvain, étaient entrés dans cette ligue, quoique le dernier fût +gendre de Philippe. Il y avait encore Hugues de Boves, le plus célèbre +des chefs de routiers; enfin, le pauvre empereur de Brunswick, qui +n'était lui-même qu'un routier au service de son oncle, le roi +d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne voulaient rien moins +que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu Paris; celui de +Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné les biens des +ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de +Jean<a id="notetag106" name="notetag106"></a><a href="#note106">[106]</a>.</p> + +<p>La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas +avoir été une action fort considérable.</p> + +<p>Il est probable que chaque armée ne passait pas quinze ou vingt mille +hommes. Philippe, ayant envoyé contre Jean la meilleure partie de ses +chevaliers, avait composé en partie son armée, qu'il conduisait +lui-même, des milices de Picardie. Les Belges laissèrent Philippe +dévaster les terres +<i>royalement</i><a id="notetag107" name="notetag107"></a><a href="#note107">[107]</a> +pendant un mois. Il allait s'en +retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le rencontra entre Lille +et Tournai, près du pont de Bouvines (27 août 1214). Les détails de la +bataille nous ont été transmis par un témoin oculaire, Guillaume le +Breton, Chapelain de Philippe-Auguste, qui +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> +se tenait +derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit, évidemment +altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la servilité +classique avec laquelle l'historien-poëte se croit obligé de calquer +sa Philippide sur l'<i>Énéide</i> de Virgile. Il faut, à toute force, que +Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter +comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre, +que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de +France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins +armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par +Guillaume des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de +Richard Cœur de Lion; et fut emporté dans la déroute des siens. La +gloire du courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers +brabançons; ces vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent +pas se rendre aux Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers +s'obstinèrent moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes +armures, un homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes +tombèrent entre les mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre, de +Boulogne, de Salisbury, de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux +premiers n'étant point rachetés par les leurs, restèrent prisonniers +de Philippe. Il donna d'autres prisonniers à rançonner aux milices des +communes qui avaient pris part au combat.</p> + +<p>Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il +eut d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, +Ancenis, Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, +qu'une terreur panique +<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> +leur fit tourner le dos en même +temps. Jean perdit plus vite qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent +à Louis<a id="notetag108" name="notetag108"></a><a href="#note108">[108]</a> +tout aussi bon accueil qu'ils avaient fait à Jean; il se +tint heureux que le pape lui obtint une trêve pour soixante mille +marcs d'argent et il repassa en Angleterre, vaincu, ruiné, sans +ressource. L'occasion était belle pour les barons; ils la saisirent. +Au mois de janvier 1215, et de nouveau le 15 juin, ils lui firent +signer l'acte célèbre, connu sous le nom de <i>Grande Charte</i>. +L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de l'Université de +Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi n'étaient +autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par Henri +Beauclerc par une charte +semblable<a id="notetag109" name="notetag109"></a><a href="#note109">[109]</a>. +Jean promettait aux barons de +ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus ruiner +les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux +habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes +libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne +plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point +faire saisir le <i>contenment</i> des pauvres gens (outils, ustensiles, +etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons, +l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois +féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les +denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des +plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> au +milieu de la cité, sous l'œil du peuple, à Westminster. Enfin, les +juges, constables et baillis devaient être désormais des personnes +versées dans la science des lois. Cet article seul transférait la +puissance judiciaire aux scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes +de condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers +immédiats, ils devaient à leur tour l'accorder à leurs tenanciers +inférieurs. Ainsi, pour la première fois, l'aristocratie sentait +qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi, qu'en stipulant +pour tous les hommes libres. Ce jour-là l'ancienne opposition des +vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des +Saxons, disparut et s'effaça.</p> + +<p>Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout +aussi bien me demander ma +couronne<a id="notetag110" name="notetag110"></a><a href="#note110">[110]</a>.» +Il signa et tomba ensuite +dans un horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme +une bête enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent +dispersés, il fit publier par tout le continent que les aventuriers +brabançons, flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du +service, pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses +barons +rebelles<a id="notetag111" name="notetag111"></a><a href="#note111">[111]</a>; +il voulait refaire sur les Normands la conquête +de Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta +<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> +une foule. Les +barons effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de +celui-ci avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette +princesse n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne +pouvait transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. +Le pape intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de +Kenterbury avait été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de +France d'attaquer le roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune +Louis, fils de Philippe, feignant d'agir contre le gré de son +père<a id="notetag112" name="notetag112"></a><a href="#note112">[112]</a>, +n'en passa pas moins en Angleterre à la tête d'une armée. +Tous les comtés de la Kentie, l'archevêque lui-même et la ville de +Londres, se déclarèrent pour les Français. Jean se trouva encore une +fois abandonné, seul, exilé dans son propre royaume. Il fallut qu'il +cherchât sa vie chaque jour dans le pillage, comme un chef de +routiers. Le lendemain il brûlait la maison où il avait passé la nuit. +Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y subsista de +pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec lequel il +comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au passage d'un +fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et mourut. C'était +ce qui pouvait arriver +<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> +de pis aux Français. Le fils de Jean, +Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit bientôt +tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de repasser en +France, en renonçant à la couronne +d'Angleterre<a id="notetag113" name="notetag113"></a><a href="#note113">[113]</a>.</p> + +<p>Innocent III était mort trois mois avant le roi Jean (1216, 16 +juillet, 19 octobre), aussi grand, aussi triomphant, que l'ennemi de +l'Église était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été +triste. Que souhaitait-il donc? Il avait écrasé Othon, et fait un +empereur de son jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon +et d'Angleterre avait montré au monde ce que c'était que se jouer de +l'Église: l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots +de sang, qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce +terrible dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?</p> + +<p>Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée: +son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la +persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait +par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix +basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui +conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille +hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille +hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses +exécutions le glaive ne se fut point trompé? Tant +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> de villes +en cendres, tant d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de +péchés pour punir le péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: +celui-ci était comte de Toulouse et marquis de +Provence<a id="notetag114" name="notetag114"></a><a href="#note114">[114]</a>, +celui-là +archevêque de Narbonne; les autres, évêques. L'Église qu'y avait-elle +gagné? Une exécration immense, et le pape un doute.</p> + +<p>Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de +Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se +jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les +larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, +dit-on<a id="notetag115" name="notetag115"></a><a href="#note115">[115]</a>, +réparer, et +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> +ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point +une restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas +impunément qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame +dans votre propre cœur, +<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> +il ébranle l'idole à laquelle vous +avez sacrifié; elle vous manque aux jours du doute, elle chancelle, +elle pâlit, elle échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du +crime accompli pour elle.</p> + +<p>Les +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> +souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, +s'ils furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les +Raymond, ni les Montfort qui recueillirent +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> +le patrimoine du +comte de Toulouse. L'héritier légitime ne le recouvra que pour le +céder bientôt. L'usurpateur, +<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> +avec tout son courage et sa +prodigieuse vigueur d'âme, était vaincu dans le cœur, quand +<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> +une pierre, lancée des murs de Toulouse, vint le délivrer de la +vie (1218)<a id="notetag116" name="notetag116"></a><a href="#note116">[116]</a>. +Son fils, Amaury de Montfort, céda au roi de France +ses droits sur le Languedoc; tout le Midi, sauf quelques villes +libres, se jeta dans les bras de +Philippe-Auguste<a id="notetag117" name="notetag117"></a><a href="#note117">[117]</a>. +En 1222, le +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> +légat lui-même et les évêques du Midi le suppliaient à genoux +d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en effet les vainqueurs ne +savaient plus que faire de leur +<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> +conquête et doutaient de s'y +maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de Montfort avait +donnés pour être régis selon la coutume de Paris, pouvaient être +arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient un puissant +protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs occasions le roi +de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus d'équité et de +douceur.</p> + +<p>Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous +découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de +principe et de situation, qui devait tourner au profit du roi de +France.</p> + +<p>Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro +et Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse +et de l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du +pape, et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le +comte de Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de +France et d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés +religieuses et politiques de la cité de Toulouse, représentant du +principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi d'Angleterre +continuait contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte d'Henri II. +Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri le Lion, sorti +d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais Anglais +par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles, Richard +et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des +Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de +Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> +du jeune Frédéric II. Othon abandonné des Guelfes, abandonné des +Gibelins, se trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et +recevait une solde de son oncle Jean pour combattre l'Église et +Philippe-Auguste, qui le défit à Bouvines. Telle était l'immense +contradiction de l'Europe. Les princes étaient contre les libertés +municipales pour les libertés religieuses. L'empereur était guelfe et +le pape gibelin. Le pape en attaquant les rois sous le rapport +religieux les soutenait contre les peuples sous le rapport politique. +Il sacra le roi d'Aragon, il annula la grande charte, et blâma +l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait abandonné +Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur des +libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire, +sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il +prenait part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il +fallait pour constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position +forte et simple; à lui seul était l'avenir.</p> + + + + +<h3>CHAPITRE VIII +<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span></h3> + +<h4>PREMIÈRE MOITIÉ DU XIII<sup>e</sup> SIÈCLE — MYSTICISME — LOUIS IX — SAINTETÉ +DU ROI DE FRANCE</h4> + + +<h4>1218-1270</h4> + + +<p>Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le +chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. +Il a triomphé partout, et de l'Empereur, et du roi Jean, et des +Albigeois hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et +Naples sont devenus deux fiefs du saint-siége, et la mort tragique du +roi d'Aragon a été un grand enseignement pour tous les rois. +Cependant, ces succès divers ont si peu fortifié le pape, que nous le +verrons, au +<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> +milieu du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle, abandonné d'une grande +partie de l'Europe, mendiant à Lyon la protection française; au +commencement du siècle suivant, outragé, battu, souffleté par son bon +ami le roi de France, obligé enfin de venir se mettre sous sa main, à +Avignon. C'est au profit de la France qu'auront succombé les vaincus +et les vainqueurs, les ennemis de l'Église et l'Église elle-même.</p> + +<p>Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface +VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord c'est que la +victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre +la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître +sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le +glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si +c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et +déchire, si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère +de sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un +roi, au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au +sacerdoce laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son +insu, un coup terrible à l'Église.</p> + +<p>Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le +mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de +mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par +le mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire +entre toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination, +constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une +lame à deux +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> +tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir +et veut s'en faire un instrument.</p> + +<p>Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le +pape essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, +la prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de +la culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit +des barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la +croisade, des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la +croisade. Au temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par +les moines auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et +reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le +monde pour répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, +l'Église eut ses <i>prêcheurs</i>, c'est le nom même de l'ordre de saint +Dominique. Le monde venant moins à elle, elle alla à +lui<a id="notetag118" name="notetag118"></a><a href="#note118">[118]</a>. Le +tiers ordre de saint Dominique et de saint François reçut une foule +d'hommes qui ne pouvaient quitter le siècle, et cherchaient à accorder +les devoirs du monde et la perfection monastique. Saint Louis et sa +mère appartenaient au tiers ordre de saint François.</p> + +<p>Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois, ils eurent, +dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint +Dominique, fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, +né sous l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade +de Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la +<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> carrière +mystique, et n'eut ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint +François. Il fut le principal auxiliaire des papes jusqu'à la +fondation des jésuites. Les dominicains furent chargés de régler et de +réprimer. Ils eurent l'inquisition et l'enseignement de la théologie +dans l'enceinte même du palais +pontifical<a id="notetag119" name="notetag119"></a><a href="#note119">[119]</a>. +Pendant que les +franciscains couraient le monde dans le dévergondage de l'inspiration, +tombant, se relevant de l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à +l'orthodoxie, embrassant le monde et l'agitant des transports de +l'amour mystique, le sombre esprit de saint Dominique s'enferma au +sacré palais de Latran, aux voûtes granitiques de +l'Escurial<a id="notetag120" name="notetag120"></a><a href="#note120">[120]</a>.</p> + +<p>L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête +baissée dans l'amour de +Dieu<a id="notetag121" name="notetag121"></a><a href="#note121">[121]</a>; +il s'écria, comme plus tard Luther: +«Périsse la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond +fut un marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien +<i>François</i>, parce qu'en effet il ne parlait guère que français. +C'était, dit son biographe, dans sa première jeunesse, un homme de +vanité, un bouffon, un +<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> +farceur, un chanteur; léger, +prodigue, hardi... Tête ronde, front petit, yeux noirs et sans malice, +sourcils droits, nez droit et fin, oreilles petites et comme dressées, +langue aiguë et ardente, voix véhémente et douce; dents serrées, +blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col grêle, bras courts, +doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied petit, de chair peu ou +point<a id="notetag122" name="notetag122"></a><a href="#note122">[122]</a>.» +Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une vision le convertit. +Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno, en rapporte le +prix à un vieux prêtre, et sur son refus jette l'argent par la +croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le +poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape, +le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les +siens l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence +de l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses +habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau.</p> + +<p>Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les +louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il +est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le +plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le +saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec +lui; ils les prêche, ils écoutent: Oiseaux, mes frères, disait-il, +n'aimez-vous pas votre Créateur, qui +<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> +vous donne ailes et +plumes et tout ce qu'il vous faut? Puis, satisfait de leur docilité, +il les bénit et leur permet de +s'envoler<a id="notetag123" name="notetag123"></a><a href="#note123">[123]</a>. +Il exhortait ainsi +toutes les créatures à louer et remercier Dieu. Il les aimait, +sympathisait avec elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre +poursuivi par les chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un +agneau de la boucherie. La nature morte elle-même, il l'embrassait +dans son immense charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il +fraternisait avec eux tous et les appelait tous à l'amour +divin<a id="notetag124" name="notetag124"></a><a href="#note124">[124]</a>.</p> + +<p>Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche +marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux +qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités +forcenées, comparables à celles des faquirs de l'Inde, se pendant à +des cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, +quand ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François +chercha longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de +la prédication<a id="notetag125" name="notetag125"></a><a href="#note125">[125]</a>. +Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de +consulter sainte Claire et le frère Sylvestre; ils le décidèrent pour +la prédication. Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit +<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> les +reins d'une corde et partit pour Rome. «Tel était son transport, dit +le biographe, quand il parut devant le pape, qu'il pouvait à peine +contenir ses pieds, et tressaillait comme s'il eût +dansé<a id="notetag126" name="notetag126"></a><a href="#note126">[126]</a>.» Les +politiques de la cour de Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape +réfléchit et l'autorisa. Il demandait pour grâce unique de prêcher, de +mendier, de n'avoir rien au monde, sauf une pauvre église de +Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit champ de la <i>Portioncule</i>, qu'il +rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela fait, il partagea le monde à ses +compagnons, gardant pour lui l'Égypte où il espérait le martyre; mais +il eut beau faire, le sultan s'obstina à le renvoyer.</p> + +<p>Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François +réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout +le monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds +nus, jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux +les femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi saint, +développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments +dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un +jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est +pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les +côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le +scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une +sensualité de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa +pudeur à l'objet aimé.</p> + +<p>C'était +<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> +une grande joie pour saint François d'Assise de faire +pénitence dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de +volaille par nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de +coups de corde, et l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de +poulet à votre insu!» À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable +comme celle où naquit le Sauveur. On y voyait le bœuf, l'âne, le +foin; pour que rien n'y manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, +en prononçant Bethléem, et quand il en venait à nommer le doux Jésus, +il passait la langue sur les lèvres et les léchait comme s'il eût +mangé du miel<a id="notetag127" name="notetag127"></a><a href="#note127">[127]</a>.</p> + +<p>Ces folles représentations, ces courses furieuses, à travers l'Europe, +qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des +prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des +excès. Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui +avait marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le +tout-puissant génie dramatique qui poussait saint François à +l'imitation complète de Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa +vie et sa naissance; il lui fallut aussi la passion. Dans ses +dernières années on le portait sur une charrette, par les rues et les +carrefours, versant le sang par le côté, et imitant, par ses +stigmates, celles du Seigneur.</p> + +<p>Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et, en +revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la +grâce. Sainte Clara d'Assise commença +<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> +les Clarisses<a id="notetag128" name="notetag128"></a><a href="#note128">[128]</a>. +Le dogme de l'immaculée conception devint de plus en plus +populaire<a id="notetag129" name="notetag129"></a><a href="#note129">[129]</a>. +Ce fut le point principal de la religion, la thèse favorite que +soutinrent les théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle +les Franciscains, chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une +dévotion sensuelle embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à +saint Dominique dans le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu +dans la bouche de Crishna, ou comme Brama reposant dans la fleur du +lotos. «La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, +qui était tout en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle +capacité et immensité qu'il contenait et embrassait doucement toute la +céleste patrie.»</p> + +<p>Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guienne +et des Cours d'amour que, dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, la femme prit sur la +terre une place proportionnée à +<span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> +l'importance nouvelle qu'elle +avait acquise dans la hiérarchie céleste. +Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, elle se trouve, +au moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes +d'Occident. Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, +comme la comtesse de Champagne pour le jeune Thibaut, comme celle de +Flandre pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi +la plus grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. +Jeanne de Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les +honneurs et les insignes virils; elle +<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> +réclama au sacre de +saint Louis le droit du comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, +l'épée de la +France<a id="notetag130" name="notetag130"></a><a href="#note130">[130]</a>.</p> + +<p>Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la +force féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien +toute circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La +royauté n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La +mort de Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le +faible et maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis le +Lion, ne joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en +Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En +Flandre, il maintint la comtesse Jeanne, lui rendant le service de +garder son mari prisonnier à la tour du Louvre. Cette Jeanne était +fille de Baudouin, le premier empereur de Constantinople, qu'on +croyait tué par les Bulgares. Un jour, le voilà qui reparaît en +Flandre; sa fille refuse de le reconnaître, mais le peuple +l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis VIII, qui la +ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à certaines +questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien avoir +altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit +périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.</p> + +<p>La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en +fut bientôt de même du Languedoc. Louis +<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> +VIII y était appelé +par l'Église contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond +VII<a id="notetag131" name="notetag131"></a><a href="#note131">[131]</a>. +D'autre part, une bonne partie des méridionaux désiraient +finir à tout prix, par l'intervention de la France, cette guerre de +tigres, qui se faisait chez eux depuis si longtemps. Louis avait +prouvé sa douceur et sa loyauté au siége de Marmande, où il essaya en +vain de sauver les assiégés. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept +archevêques et évêques déclaraient qu'ils conseillaient au roi de se +charger de l'affaire des Albigeois. Louis VIII se mit en effet en +marche à la tête de toute la France du Nord; les cavaliers seuls +étaient dans cette armée au nombre de cinquante mille. L'alarme fut +grande dans le Midi. Une foule de seigneurs et de grandes villes +s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire hommage. Les +républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice, espéraient +pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit passage hors +de ses murs; mais en même temps, elle s'entendait, avec le comte de +Toulouse, pour détruire tous les fourrages à l'approche de la +cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond; +elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les +podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du +comte de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, +et sur son refus, il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en +faveur de cette ville impériale, +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> +ne furent point écoutées. +Il fallut qu'elle payât rançon, donnât des otages et abattit ses +murailles. Tout ce qu'on trouva dans la ville, de Français et de +Flamands, fut égorgé par les assiégeants. Une grande partie du +Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi, Carcassonne, se livrèrent, et Louis +VIII établit des sénéchaux dans cette dernière ville et à Beaucaire. +Il semblait qu'il dût accomplir dans cette campagne toute la conquête +du Midi. Mais le siége d'Avignon avait été un retard fatal; les +chaleurs occasionnèrent une épidémie meurtrière dans son armée. +Lui-même il languissait, lorsque le duc de Bretagne et les comtes de +Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de Champagne s'entendirent pour +se retirer; ils se repentaient tous d'avoir aidé au succès du roi; le +comte de Champagne, amant de la reine (telle est du moins la +tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui mourut peu après +son départ (1226).</p> + +<p>La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les +lois féodales, à son oncle Philippe le Hurepel (le grossier), comte de +Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait +également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui +assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme +commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du +système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer +dans la vie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le +légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien +attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve +régente. Son +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> +testament, que nous avons encore, n'en fait +aucune mention<a id="notetag132" name="notetag132"></a><a href="#note132">[132]</a>. +Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le +royaume à une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le +comte de Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses +galanteries poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les +autres grands seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de +la royauté après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, +et, d'autre part, la Champagne aimait la France; les grandes villes +industrielles de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser +avec le pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la +turbulence militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti +de la paix, de l'ordre, de la sûreté des routes. Quiconque voyageait, +marchand ou pèlerin, était, à coup sûr, pour le roi. Ceci explique +encore la haine furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui +avait de bonne heure abandonné leur ligue. La jalousie de la féodalité +contre l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de +Flandre et de Languedoc, ne fut point certainement étrangère aux +affreux ravages que les seigneurs firent dans la Champagne pendant la +minorité de saint Louis.</p> + +<p>Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune +roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du +roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu +d'un fils +<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> +de Louis le Gros. La Bretagne, relevant de la +Normandie, et par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la +France, flottait entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs +l'homme le plus propre à profiter d'une telle position. Élevé aux +écoles de Paris, grand dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, +mais de cœur légiste, chevalier, ennemi des prêtres, il en fut +surnommé <i>Mauclerc</i>.</p> + +<p>Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit +bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France, +d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres +et les seigneurs. Il s'attacha les paysans; leur accorda des droits de +pâture, d'usage du bois mort, des exemptions du péage. Il eut encore +pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la +Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol, +Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, +Rohan, le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de <i>bris</i>, +qui leur donnait des vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre +l'Église, l'accusait de simonie par-devant les barons, employait +contre les prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise +d'eux-mêmes. Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un +curé refusant d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât +lui-même avec le +corps<a id="notetag133" name="notetag133"></a><a href="#note133">[133]</a>.</p> + +<p>Cette +<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> +lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir +vigoureusement contre la France. Il eût fallu du moins être bien +appuyé de l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et +volaient le jeune Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une +guerre honorable. Il devait passer la mer en 1226; une révolte le +retint. Mauclerc l'attendait encore en 1229, mais le favori de Henri +III fut corrompu par la régente, et rien ne se trouva prêt. Elle eût +encore l'adresse d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille +de Mauclerc. Les barons, sentant la faiblesse de la ligue, n'osaient, +malgré toute leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi +enfant, dont la régente employait le nom. En 1228, sommés par elle +d'amener leurs hommes contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux +chevaliers seulement.</p> + +<p>L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la +conseillait d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle +croisade fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, +mais les croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes +qui faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant +qu'il n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il +fallut qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y +autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la +possession du bas Languedoc, promît Toulouse +<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> +après sa mort, +comme dot de sa fille Jeanne, qu'un frère du roi devait +épouser<a id="notetag134" name="notetag134"></a><a href="#note134">[134]</a>. +Quant à la haute Provence, il l'a donnait à l'Église: c'est l'origine +du droit des papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, +s'humilia, reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se +constitua, pour six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette +tour, où six comtes avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte +de Flandre venait à peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se +tua de désespoir, était devenu le château, la maison de plaisance, où +les grands barons logeaient chacun à son tour.</p> + +<p>La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de +comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur +le nombre mystique des douze apôtres, et sur les traditions poétiques +des romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et +régulière. Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les +pairs se trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et +de Paris, les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de +Chartres, de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de +Montmorency, et beaucoup d'autres barons et chevaliers.</p> + +<p>Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux +soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent +séparément avec la régente. +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> +Toute la haine des seigneurs, +forcés de céder à Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut +obligé de se réfugier à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en +promettant de prendre la croix en expiation de la mort de Louis VIII; +c'était s'avouer coupable.</p> + +<p>Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord s'écoula pour +ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibaut +et Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et +laissèrent le royaume en paix. Thibaut se trouva roi de Navarre par la +mort du père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, +Sancerre et Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi +d'Aragon, qui, à la même époque, commençait sa croisade contre +Majorque et Valence, amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un +grand nombre de <i>faidits</i> provençaux et languedociens; c'étaient les +proscrits de la guerre des Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui +n'était comte de Bretagne que du chef de sa femme, abdiqua le comté, +le laissa à son fils, et fut nommé par le pape Grégoire IX, général en +chef de la nouvelle croisade d'Orient.</p> + +<p>Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la +majorité de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis +Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les +progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avénement +du grand-père de saint Louis.</p> + +<p>Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la +Normandie à la Picardie. Il avait, +<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> +en quelque sorte, fondé +Paris, en lui donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, +des aqueducs, une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout +en autorisant et soutenant son université. Il avait fondé la +juridiction royale en inaugurant l'assemblée des pairs par un acte +populaire et humain, la condamnation de Jean et la punition du meurtre +d'Arthur. Les grandes puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, +la Champagne, le Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le +roi s'était formé un grand parti dans la noblesse, si je puis dire: je +parle des cadets; il fit consacrer en principe qu'ils ne dépendraient +plus de leurs aînés.</p> + +<p>Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX, +avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la +réalité il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière +Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis +n'étaient pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut +un sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps +le devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de +Blanche<a id="notetag135" name="notetag135"></a><a href="#note135">[135]</a>, +Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +prince suça avec le lait une piété ardente, qui semble avoir été +étrangère à la plupart de ses prédécesseurs, et que ses successeurs +n'ont guère connue davantage.</p> + +<p>Cet homme, qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva +précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances +étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre que le moyen âge avait +rêvées, le saint pontificat et le saint empire, qu'étaient-elles +devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le +dernier degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une +égale horreur. D'un côté, c'était +l'Empereur<a id="notetag136" name="notetag136"></a><a href="#note136">[136]</a>, +au milieu de son +cortége de légistes bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, +charmant poète et mauvais croyant. Il avait des gardes sarrasines, une +université sarrasine, des concubines arabes. Le sultan d'Égypte était +son meilleur +ami<a id="notetag137" name="notetag137"></a><a href="#note137">[137]</a>. +Il avait, disait-on, écrit ce livre horrible +dont on parlait tant: +<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> +<i>De Tribus impostoribus</i>, Moïse, +Mahomet et Jésus, qui n'a jamais été écrit. Beaucoup de gens +soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien être l'Antéchrist.</p> + +<p>Le Pape n'inspirait guère plus de confiance que l'Empereur. La foi +manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque +besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était +difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait +revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du +meurtre fût devenue le génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne +demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de +leur bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, +ils prenaient tour à tour le ton de la menace ou de la plainte: ils +demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec +tant d'ardeur? la +<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> +délivrance de Jérusalem? Aucunement. +L'amélioration des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout +cela. Eh! quoi donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir +embrasé le leur, depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des +Albigeois.</p> + +<p>La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être héritier des +Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui +que Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son +fils Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt +mille hommes dans Béziers, et Folquet dix mille dans Toulouse. Ceux +qui avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, +des ennemis de Dieu; il y avait pourtant, dans tout cela, bien des +morts; et dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang. +Voilà, sans doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint +Louis. Il avait grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, +pour se justifier à lui-même son père et son aïeul, qui avaient +accepté de tels dons. Position critique pour une âme timorée; il ne +pouvait restituer sans déshonorer son père et indigner la France. +D'autre part, il ne pouvait garder, ce semble, sans consacrer tout ce +qui s'était fait, sans accepter tous les excès, toutes les violences +de l'Église.</p> + +<p>Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore, +c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande +puissance, bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, +c'était là, sans doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce +côté, il y avait tout au moins la chance d'une mort sainte.</p> + +<p>Jamais +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> +la croisade n'avait été plus nécessaire et plus +légitime. Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On +attendait dans tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était +comme le bruit des grandes eaux avant le déluge, comme le craquement +des digues, comme le premier murmure des cataractes du ciel. Les +Mongols s'étaient ébranlés du Nord, et peu à peu descendaient par +toute l'Asie. Ces pasteurs, entraînant les nations, chassant devant +eux l'humanité avec leurs troupeaux, semblaient décidés à effacer de +la terre toute ville, toute construction, toute trace de culture, à +refaire du globe un désert, une libre prairie, où l'on pût désormais +errer sans obstacle. Ils délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi +toute la Chine septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par +l'incendie de cent villes et l'égorgement de plusieurs millions +d'hommes, à cette beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où +ils ne pouvaient détruire les villes sans grand travail, ils se +dédommageaient du moins par le massacre des habitants; témoin ces +pyramides de têtes de morts qu'ils firent élever dans la plaine de +Bagdad<a id="notetag138" name="notetag138"></a><a href="#note138">[138]</a>.</p> + +<p>Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie, +avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les +arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le +calife du Caire, les Assassins, les chrétiens de Terre sainte, +attendaient le +<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> +Jugement. Toute dispute allait être finie, +toute haine réconciliée; les Mongols s'en chargeaient. De là, sans +doute, ils passeraient en Europe, pour accorder le pape et l'Empereur, +le roi d'Angleterre et le roi de France. Alors, ils n'auraient plus +qu'à faire manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel de Saint-Pierre +de Rome, et le règne de l'Antéchrist allait commencer.</p> + +<p>Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; +déjà ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En +l'an 1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter +leurs femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng, selon leur +usage, sur les côtes +d'Angleterre<a id="notetag139" name="notetag139"></a><a href="#note139">[139]</a>. +En Syrie, on +<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> +s'attendait d'un moment à l'autre à voir apparaître les grosses têtes +jaunes et les petits chevaux échevelés. Tout l'Orient était +réconcilié. Les princes mahométans, entre autres le Vieux de la +Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante au roi de France, et +l'un des ambassadeurs passa en Angleterre.</p> + +<p>D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à +saint Louis son danger, son dénûment et sa misère. Ce pauvre Empereur +s'était vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> +amitié, la main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus +pour se chauffer que les poutres de son palais. Quand l'impératrice +vint, plus tard, implorer de nouveau la pitié de saint Louis, +Joinville fut obligé, pour la présenter, de lui donner une robe. +L'Empereur offrait à saint Louis de lui céder à bon compte un +inestimable trésor, la vraie couronne d'épines qui avait ceint le +front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le roi de France, +c'est que le commerce de reliques avait bien l'air d'être un cas de +simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un présent à +celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de cent +soixante mille livres, et de plus, saint Louis donna le produit d'une +confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de +profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques +jusqu'à Vincennes, et plus tard fonda pour elles la Sainte-Chapelle de +Paris.</p> + +<p>La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires +d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte +de Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut +d'autre gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y +gagna quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait +quitter encore son royaume et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se +formait contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé +le frère du roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort +pour garder ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était +allié aux rois d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il +voulait +<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> +épouser ou Marguerite de la Marche, sœur utérine +d'Henri III, ou Béatrix de Provence. Par ce dernier mariage, il eût +réuni la Provence au Languedoc, déshérité sa fille au profit des +enfants qu'il eût eus de Béatrix, et réuni tout le Midi. La +précipitation fit avorter ce grand projet. Dès 1242, les inquisiteurs +furent massacrés à Avignon; l'héritier légitime de Nîmes, Béziers et +Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à reparaître. Les +confédérés agirent l'un après l'autre. Raymond était réduit quand les +Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut pitoyable; +Henri III avait compté sur son beau-père, le comte de la Marche, et +les autres seigneurs qui l'avaient appelé. Quand ils se virent et se +comptèrent, alors commencèrent les reproches et les altercations. Les +Français n'avançaient pas moins; ils auraient tourné et pris l'armée +anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si Henri n'eût +obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard, en qui Louis +révéra le héros de la dernière croisade, celui qui avait racheté et +rendu à l'Europe tant de +chrétiens<a id="notetag140" name="notetag140"></a><a href="#note140">[140]</a>. +Henri profita de ce répit +pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près; un +combat acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit +par s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242).</p> + +<p>Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha +de poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas +moins le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la +féodalité. Le +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> +comte de Toulouse n'obtint grâce que comme +cousin de la mère de saint Louis. Son vassal, le comte de Foix, +déclara qu'il voulait dépendre immédiatement du roi. Le comte de la +Marche et sa femme, l'orgueilleuse Isabelle de Lusignan, veuve de Jean +et mère d'Henri III, furent obligés de céder. Ce vieux comte, faisant +hommage au frère du roi, Alphonse, nouveau comte de Poitiers, un +chevalier parut, qui se disait mortellement offensé par lui, et +demandait à le combattre par-devant son suzerain. Alphonse insistait +durement pour que le vieillard fit raison au jeune homme. L'événement +n'était pas douteux, et déjà Isabelle, craignant de périr après son +mari, s'était réfugiée au couvent de Fontevrault. Saint Louis +s'interposa et ne permit point ce combat inégal. Telle fut pourtant +l'humiliation du comte de la Marche, que son ennemi, qui avait juré de +laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage, se +les fit couper solennellement devant tous les barons, et déclara qu'il +en avait assez.</p> + +<p>En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un +saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en +avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, +Louis lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que +son serment<a id="notetag141" name="notetag141"></a><a href="#note141">[141]</a>. +Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux +qui tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes +de l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit +d'opter +<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> +librement<a id="notetag142" name="notetag142"></a><a href="#note142">[142]</a>. +Il eût voulu, pour ôter toute cause +de guerre, obtenir d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce +prix, il lui eût rendu le Poitou.</p> + +<p>Telle était la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à +Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait +signé quatorze ans auparavant.</p> + +<p>Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile +de la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); +une autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens, +précurseurs des Mongols, avaient envahi la Terre sainte; ils avaient +remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une +sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était +tout ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la Terre sainte; puis +les Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces +barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; +les habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.</p> + +<p>Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes +nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de +sa vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le +drap sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu +mieux, au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la +croix rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé +le voir mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, +outre-mer, +<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> +sous un climat meurtrier, donner son sang et +celui des siens dans cette inutile guerre qu'on poursuivait depuis +plus d'un siècle. Sa mère, les prêtres eux-mêmes le pressaient d'y +renoncer. Il fut inflexible; cette idée, qu'on lui croyait si fatale, +fut, selon toute apparence, ce qui le sauva; il espéra, il voulut +vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut convalescent, il appela sa +mère, l'évêque de Paris, et leur dit: «Puisque vous croyez que je +n'étais pas parfaitement en moi-même quand j'ai prononcé mes vœux, +voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, je vous la rends... Mais +à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que je ne sois dans la +pleine jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi donc ma croix; +car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun aliment n'entrera +dans ma bouche jusqu'à ce que j'aie été marqué de nouveau de son +signe.»—«C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants; ne +nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne +contredit son projet.</p> + +<p>Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature, +c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre +Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand +concile à Lyon<a id="notetag143" name="notetag143"></a><a href="#note143">[143]</a>. +Cette ville impériale tenait pourtant à la +France, sur le territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà +du Rhône. Saint Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, +ne consentit pas sans +<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> +répugnance à recevoir le pape. Il +fallut que tous les moines de Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du +roi; et il laissa attendre le pape quinze jours pour savoir sa +détermination. Innocent, dans sa violence, contrariait de tout son +pouvoir la croisade d'Orient; il eût voulu tourner les armes du roi de +France contre l'Empereur ou contre le roi d'Angleterre, qui était +sorti un moment de sa servilité à l'égard du saint-siége. Déjà, en +1239, il avait offert la couronne impériale à saint Louis pour son +frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la couronne +d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour entraver +la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui faire +violer son +vœu<a id="notetag144" name="notetag144"></a><a href="#note144">[144]</a>.</p> + +<p>Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à +légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se +réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea +même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il +pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une +somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et de Béziers. +Il l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la +guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de +Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la +guerre sainte une expiation, une réconciliation universelle.</p> + +<p>Ce +<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> +n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint +Louis projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On +pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder +la Terre sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi +il avait emporté une grande quantité d'instruments de labourage et +d'outils de toute +espèce<a id="notetag145" name="notetag145"></a><a href="#note145">[145]</a>. +Pour faciliter les communications +régulières, il voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de +Provence étaient à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui +d'Aigues-Mortes.</p> + +<p>Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses +approvisionnements<a id="notetag146" name="notetag146"></a><a href="#note146">[146]</a>. +Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour +attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être +pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les +ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi +des Francs. Les chrétiens vinrent d'abord de Constantinople, +d'Arménie, de Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés +de ce Vieux de la Montagne dont on faisait tant de +récits<a id="notetag147" name="notetag147"></a><a href="#note147">[147]</a>. Les +Mongols même +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> +parurent. Saint Louis, qui les crut favorables +au christianisme d'après leur haine pour les autres mahométans, se +ligua avec eux contre les deux papes de l'islamisme, les califes de +Bagdad et du Caire.</p> + +<p>Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes, ils +se familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. +Ceux-ci, dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat +corrupteur. Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même +de la tente du roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui +l'avait suivi.</p> + +<p>Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre +Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la +première ville<a id="notetag148" name="notetag148"></a><a href="#note148">[148]</a>, +il eut hâte d'attaquer; lui-même +<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> il se +jeta dans l'eau l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, +qui étaient en bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, +et voyant les Francs inébranlables, ils s'enfuirent à toute bride. La +forte ville de Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le +premier effroi. Maître d'une telle place, il fallait se hâter de +saisir Alexandrie ou le Caire. Mais la même foi qui inspirait la +croisade, faisait négliger les moyens humains qui en auraient assuré +le succès. Le roi d'ailleurs, roi féodal, n'était sans doute pas assez +maître pour arracher ses gens au pillage d'une riche ville; il en fut +comme en Chypre, ils ne se laissèrent emmener que lorsqu'ils furent +las eux-mêmes de leurs excès. Il y avait d'ailleurs une excuse; +Alphonse et la réserve se faisaient attendre. Le comte de Bretagne, +Mauclerc, déjà expérimenté dans la guerre d'Orient, voulait qu'on +s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi insista pour le Caire. Il +fallait donc s'engager dans ce pays coupé de canaux, et suivre la +route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La marche fut d'une +singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des ponts, +faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois pour +franchir les dix lieues qui sont de Damiette à +Mansourah<a id="notetag149" name="notetag149"></a><a href="#note149">[149]</a>. +Pour +<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> +atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue +qui devait soutenir le Nil, et leur livrer passage. Cependant ils +souffraient horriblement des feux grégeois que leur lançaient les +Sarrasins, et qui les brûlaient sans remède enfermés dans leurs +armures<a id="notetag150" name="notetag150"></a><a href="#note150">[150]</a>. +Ils restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels +ils apprirent qu'ils auraient pu s'épargner tant de peine et de +travail. Un Bédouin leur indiqua un gué (8 février).</p> + +<p>L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque +difficulté. Les templiers qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à +attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les +traita de lâches, et se lança, tête baissée, dans la ville dont les +portes étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave +chevalier, qui était sourd, et qui criait à tue-tête: Sus! sus! à +l'ennemi<a id="notetag151" name="notetag151"></a><a href="#note151">[151]</a>! +Les templiers n'osèrent rester derrière: tous +entrèrent, tous périrent. Les mameluks, revenus de leur étonnement, +barrèrent les rues de pièces de bois, et des fenêtres ils écrasèrent +les assaillants.</p> + +<p>Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les +<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> +Sarrasins; il combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes +chevaliers, dit Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa +bataille, avec grand bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et +il s'arrêta sur un chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, +car il paroissoit dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume +d'or à son chef, une épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui +annonça la mort du comte d'Artois, et le roi répondit: «Que Dieu en +feust adoré de ce que il li donnoit; et lors li choient les larmes des +yex moult grosses.» Quelqu'un vint lui demander des nouvelles de son +frère: «Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'il est en +paradis<a id="notetag152" name="notetag152"></a><a href="#note152">[152]</a>.»</p> + +<p>Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français +défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le +comte d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était +à pied au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par +deux troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était +accablé par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le +roi le sauva en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La +crinière de son cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de +Poitiers fut un moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le +bonheur d'être délivré par les bouchers, les vivandiers et les femmes +de l'armée. Le sire de Briançon ne put conserver son terrain qu'à +l'aide des machines du duc de Bourgogne, qui tiraient au travers de +<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> +la rivière. Gui de Mauvoisin, couvert de feu grégeois, +n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les bataillons du comte de +Flandre, des barons d'outre-mer que commandait Gui d'Ibelin, et de +Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours l'avantage sur +les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et Louis rendit +grâce à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance qu'il en +avait reçue: c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre, avec +des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une +redoutable cavalerie.</p> + +<p>Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de +retourner vers Damiette, mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute, +le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la +chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette +armée, campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des +barbots du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avaient contracté +d'étranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait +autour de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé +de la leur couper; ce n'était par tout le camp que des cris douloureux +comme de femmes en mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des +morts. Un jour, pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la +messe de son lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier +prêt à s'évanouir. «Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta +la messe tout entièrement: ne oncques plus ne chanta.»</p> + +<p>Ces morts faisaient horreur, chacun craignait de les toucher et de +leur donner la sépulture; en vain le roi, plein +<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> +de respect +pour ces martyrs, donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses +propres mains. Tant de corps abandonnés augmentaient le mal chaque +jour; il fallut songer à la retraite pour sauver au moins ce qui +restait. Triste et incertaine retraite d'une armée amoindrie, +affaiblie, découragée. Le roi, qui avait fini par être malade comme +les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais il ne voulut jamais +abandonner son +peuple<a id="notetag153" name="notetag153"></a><a href="#note153">[153]</a>. +Tout mourant qu'il était, il entreprit +d'exécuter sa retraite par terre, tandis que les malades étaient +embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on fut bientôt +obligé de le faire entrer dans une petite maison, et de le déposer sur +les genoux <i>d'une bourgeoise de Paris</i>, qui se trouvait là.</p> + +<p>Cependant, les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les +Sarrasins qui les suivaient par terre et les attendaient dans le +fleuve. Un immense massacre commença, ils déclarèrent en vain qu'ils +voulaient se rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le +grand nombre des prisonniers; ils les faisaient donc entrer +<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> +dans un clos, leur demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un +grand nombre obéit, entre autres tous les mariniers de Joinville.</p> + +<p>Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le +sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent +Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur +d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besants +d'or. Le sultan avait consenti lorsque les mameluks, auxquels il +devait sa victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où +les Français étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les +meurtriers pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui +avait arraché le cœur au soudan vint au roi, sa main tout +ensanglantée, et lui dit: «Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton +ennemi, qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Et le roi ne lui +répondit oncques rien. Il en vint bien trente, les épées toutes nues +et les haches danoises aux mains dans notre galère, continue +Joinville: Je demandai à monseigneur Baudoin d'Ibelin, qui savait bien +le sarrasinois, ce que ces gens disoient; et il me répondit qu'ils +disoient qu'ils nous venoient les têtes trancher. Il y avoit tout +plein de gens qui se confessoient à un frère de la Trinité, qui étoit +au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je ne me souvins +oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que plus je me +défendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors me +signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache +danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire +Gui d'Ibelin, connétable +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> +de Chypre, s'agenouilla à côté de +moi, et je lui dis: «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a +donné. Mais quand je me levai d'illec, il ne me souvint oncques de +choses qu'il m'eût dite ni +racontée<a id="notetag154" name="notetag154"></a><a href="#note154">[154]</a>.»</p> + +<p>Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son +mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma +Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un +vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant +<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> +d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le +chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous +demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins +prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me +prennent;» et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai +volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant +qu'ils vous eussent +pris<a id="notetag155" name="notetag155"></a><a href="#note155">[155]</a>.»</p> + +<p>Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les +Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des +feux de joie. Il resta pourtant un an à la Terre sainte pour aider à +la défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors +de l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, +Sidon, Saint-Jean-d'Acre et ne se sépara de ce triste pays que lorsque +les barons de la Terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son +séjour ne pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de +recevoir une nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus +tôt en France. Sa mère était morte; malheur immense pour un tel fils +qui, pendant si longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait +quittée malgré elle pour cette désastreuse expédition, où il devait +laisser sur la terre infidèle un de ses frères, tant de loyaux +serviteurs, les os de tant de martyrs. La vue de la France elle-même +ne put le consoler. «Si j'endurais seul la honte et le malheur, +disait-il à un évêque, si mes péchés n'avaient pas tourné au préjudice +de l'Église universelle, je me résignerais. Mais, +<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> hélas! +toute la chrétienté est tombée par moi dans l'opprobre et la +confusion<a id="notetag156" name="notetag156"></a><a href="#note156">[156]</a>.»</p> + +<p>L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le +revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église; +c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on +remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le +peuple par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, +l'enthousiasme sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce +caractère révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire +nettement dans les jacqueries des siècles suivants, particulièrement +dans la révolte des paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, +en 1538, il apparut déjà dans l'insurrection des +<i>Pastoureaux</i><a id="notetag157" name="notetag157"></a><a href="#note157">[157]</a>, +qui éclata pendant l'absence de saint Louis. C'étaient les plus +misérables habitants des campagnes, des bergers surtout, qui, +entendant dire que le roi était prisonnier, s'armèrent, +s'attroupèrent, formèrent une grande armée, déclarèrent qu'ils +<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un simple prétexte, +peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà formée de Louis, +lui avait-elle donné un immense et vague espoir de soulagement et de +délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers se montraient +partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils conféraient +eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un homme +inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de +Hongrie<a id="notetag158" name="notetag158"></a><a href="#note158">[158]</a>. Ils +traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la +France. On parvint cependant à dissiper et détruire ces +bandes<a id="notetag159" name="notetag159"></a><a href="#note159">[159]</a>.</p> + +<p>Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute +ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son +devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans +les pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché +tout désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour +satisfaire cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, +ses enfants, ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre +le Périgord, le Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en +Saintonge, à condition que Henri renonçât à ses droits sur la +Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les +provinces cédées ne lui pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, +elles refusèrent de célébrer sa fête.</p> + +<p>Cette +<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> +préoccupation excessive des choses de la conscience +aurait ôté à la France toute action extérieure. Mais la France n'était +pas encore dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en +soi. La France débordait au dehors.</p> + +<p>D'une part, l'Angleterre, gouvernée par des Poitevins, par des +Français du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du +Nord, Simon de Monfort, comte de Leicester, second fils du fameux +Montfort, chef de la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les +Provençaux, sous Charles d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le +royaume des Deux-Siciles, et consommèrent en Italie la ruine de la +maison de Souabe.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de +Jean. Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait +pu se relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de +l'Église; autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils +avaient pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il +donna à des Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que +les barons normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur +famille. Les barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de +l'Église, et s'en prenaient au roi, qu'ils accusaient de faiblesse. +Serré entre ces deux partis, et recevant tous les coups qu'ils +portaient, à qui le roi pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos +Français du Midi, aux Poitevins surtout, compatriotes de sa mère.</p> + +<p>Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient +favorables au pouvoir monarchique, et naturellement +<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> +ennemis +des barons. C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions +du droit impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de +Justinien dans la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait +de faire prévaloir les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort +différent; elles contribuèrent à l'élévation de la royauté en France, +et la ruinèrent en Angleterre et en Allemagne.</p> + +<p>Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées +permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III +ne savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui +l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier +d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se +trouvait nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les +besoins étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se +constituer; on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient +faibles ou nulles; la production industrielle, qui alimente la +prodigieuse consommation du fisc dans les temps modernes, avait à +peine commencé. C'était encore l'âge du privilége; les barons, le +clergé, tout le monde, avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne +rien payer. Depuis la Grande Charte surtout, une foule d'abus +lucratifs ayant été supprimés, le gouvernement anglais semblait n'être +plus qu'une méthode pour faire mourir le roi de faim.</p> + +<p>La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué +l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre +régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un +élément nouveau, +<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> +le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. +À une révolution, il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils +du conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les +ministres poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille +contre les hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint +Louis, haïssait ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. +Simon pensa qu'il ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et +passa en Angleterre. Les Monfort, comtes de Leicester, appartenaient +aux deux pays. Le roi Henri combla Simon; il lui donna sa sœur, et +l'envoya en Guienne réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y +conduisit avec tant de dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il +tourna contre le roi. Ce roi n'avait jamais été plus puissant en +apparence, ni plus faible en réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait +acheter pièce à pièce les dépouilles de la maison de Souabe. Son +frère, Richard de Cornouailles, venait d'acquérir, argent comptant, le +titre d'Empereur, et le pape avait concédé à son fils celui de roi de +Naples. Cependant toute l'Angleterre était pleine de troubles. On +n'avait su d'autre remède à la tyrannie pontificale que d'assassiner +les courriers, les agents du pape; une association s'était formée dans +ce but<a id="notetag160" name="notetag160"></a><a href="#note160">[160]</a>. +En 1258, un <i>Parlement</i> +<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> +fut assemblé à Oxford; +c'est la première fois que les assemblées prennent ce titre. Le roi y +avait de nouveau juré la Grande Charte, et s'était mis en tutelle +entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout de six ans de guerres, +les deux partis invoquèrent l'arbitrage de saint Louis. Le pieux roi, +également inspiré de la Bible et du droit romain, décida qu'<i>il +fallait obéir aux puissances</i>, et annula les statuts d'Oxford, déjà +cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en possession de toute +sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes du royaume +d'Angleterre antérieures aux statuts d'Oxford (1264).</p> + +<p>Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un +signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il +intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants +dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! +Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, +un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis le Gros, après la +bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son père, +l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi de +la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la participation +des droits politiques, essayant toutefois d'associer la religion à ses +projets, et de faire de cette guerre une +croisade<a id="notetag161" name="notetag161"></a><a href="#note161">[161]</a>.</p> + +<p>Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> +saint Louis, elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce +jugement. C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve +qu'il s'était jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, +l'influence du clergé d'une part, de l'autre celle des légistes, le +préoccupaient de l'idée du droit absolu de la royauté. Cette grande et +subite puissance de la France, pendant les discordes et l'abaissement +de l'Angleterre et de l'Empire, était une tentation. Elle portait +Louis à quitter peu à peu le rôle de médiateur pacifique qu'il s'était +contenté autrefois de jouer entre le pape et l'Empereur. L'illustre et +infortunée maison de Souabe était abattue; le pape mettait à l'encan +ses dépouilles. Il les offrait à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, +au roi de France. Louis refusa d'abord pour lui-même, mais il permit à +son frère Charles d'accepter. C'était mettre un royaume de plus dans +sa maison, mais aussi sur sa conscience le poids d'un royaume. +L'Église, il est vrai, répondait de tout. Le fils du grand Frédéric +II, Conrad et le bâtard Manfred, étaient, disait-on, des impies, des +ennemis du pape, des princes plus mahométans que chrétiens. Cependant, +tout cela suffisait-il pour qu'on leur prît leur héritage? et si +Manfred était coupable, qu'avait-il fait le fils de Conrad, le pauvre +petit Corradino, le dernier rejeton de tant d'Empereurs? Il avait à +peine trois ans.</p> + +<p>Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur +Villani a laissé un portrait si terrible, cet <i>homme noir, qui dormait +peu</i><a id="notetag162" name="notetag162"></a><a href="#note162">[162]</a>, +fut un démon tentateur pour +<span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> +saint Louis. Il avait +épousé Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. +Les trois aînées étaient +reines<a id="notetag163" name="notetag163"></a><a href="#note163">[163]</a> +et faisaient asseoir Béatrix sur +un escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et +avide de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe +à quel prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait +souhaiter une consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux +Français; si les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le +pavillon de la France, il fallait qu'au moins ce pavillon triomphât +sur les mers, et humiliât ceux des Italiens.</p> + +<p>Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de +Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la +lutte du sacerdoce et de l'Empire. Qu'on m'excuse de cette digression. +Cette famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.</p> + + +<p>La +<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> +maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric +Barberousse, de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino, en qui +elle devait s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes +violents et tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester +indifférent à son sort: ce caractère est l'héroïsme des affections +privées. C'était le trait commun de tout le parti gibelin: le +dévouement de l'homme à l'homme. Jamais, dans leurs plus grands +malheurs, ils ne manquèrent d'amis prêts à combattre et mourir +volontiers pour eux. Et ils le méritaient par leur magnanimité. C'est +à Godefroi de Bouillon, au fils des ennemis héréditaires de sa famille +qu'Henri IV remit le drapeau de l'Empire; on sait comment Godefroi +reconnut cette confiance admirable. Le jeune Corradino eut son Pylade +dans le jeune Frédéric d'Autriche, enfants héroïques que le vainqueur +ne sépara pas dans la mort. La patrie elle-même, que les Gibelins +d'Italie troublèrent tant de fois, elle leur était chère, alors même +qu'ils l'immolaient. Dante a placé dans l'enfer le chef des Gibelins +de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la façon dont il en +parle, il n'est point de noble cœur qui ne voudrait place à côté +d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas! dit l'ombre héroïque, je +n'étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence, mais au +conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai seul +et la sauvai.»</p> + +<p>Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci, +vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté, +sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère, et prêts à immoler le +genre humain +<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> +à une idée. Pour juger ce parti, il faut +l'observer, soit dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, +soit dans l'épuration successive, par où Florence descendit comme dans +les cercles d'un autre enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des +Guelfes blancs aux Guelfes noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de +la <i>Société guelfe</i>. Là, elle demanda, comme remède, le mal même qui +lui avait fait horreur dans les Gibelins, la tyrannie; tyrannie +violente, et puis tyrannie douce, quand le sentiment s'émoussa.</p> + +<p>Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route +et par l'alliance de l'Église, et par celle de la France, crut +atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs +châteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons +fortes; on les mit si bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, +que, dans cette dernière ville, on anoblissait pour dégrader, et que +pour récompenser un noble, on l'élevait à la dignité de plébéien. +Alors les marchands furent contents et se crurent forts. Ils +dominèrent les campagnes à leur tour, comme avaient fait les citoyens +des villes antiques. Toutefois, que substituèrent-ils à la noblesse, +au principe militaire qu'ils avaient détruit? des soldats de louage +qui les trompèrent, les rançonnèrent et devinrent leurs maîtres, +jusqu'à ce que les uns et les autres furent accablés par l'invasion +des étrangers.</p> + +<p>Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti +guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de +forme dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une +métamorphose hideuse, +<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> +devint tyrannie pure, et renouvela, +par Eccelino et Galeas Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté +ou inventé des Phalaris et des Agathocle.</p> + +<p>L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut +la maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de +former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler +les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la +porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de +Nocera<a id="notetag164" name="notetag164"></a><a href="#note164">[164]</a>, +elle constitua la papauté en état de siége. Alors devait +commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas +mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle +le droit romain, c'est-à-dire le nivellement de l'ancien Empire; la +seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les +frères, eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie +de Souabe fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme +allemande ou comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son +beau-père, Jean de Brienne, saisir le temps où il était à la Terre +sainte, pour lui enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait +désigné son héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre +son père, tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour +toujours dans les prisons de +Bologne<a id="notetag165" name="notetag165"></a><a href="#note165">[165]</a>. +Enfin, son chancelier, +<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> +son ami le plus cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. +Après ce dernier coup, il ne restait plus qu'à se voiler la tête, +comme César aux Ides de Mars. Frédéric abjura toute ambition, demanda +à résigner tout pour se retirer à la terre sainte; il voulait, du +moins, mourir en paix. Le pape ne le permit pas.</p> + +<p>Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siége de Parme, il +faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea +l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit +par toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés, +qui racontaient les vengeances du vicaire impérial.</p> + +<p>Frédéric mourut à la +peine<a id="notetag166" name="notetag166"></a><a href="#note166">[166]</a>, +et le pape en poussa des +<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> +cris de joie. Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir +aussi<a id="notetag167" name="notetag167"></a><a href="#note167">[167]</a>. +Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi +d'Angleterre et le roi de Castille se crurent tous deux Empereurs. Le +fils de Conrad, le petit Corradino, n'était pas en âge de disputer +rien à personne; mais le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au +vrai fils de Frédéric II, brillant, spirituel, débauché, impie comme +son père, homme à part, que personne n'aima ni ne haït à demi. Il se +faisait gloire d'être bâtard, comme tant de héros et de dieux +païens<a id="notetag168" name="notetag168"></a><a href="#note168">[168]</a>. +Tout son appui était dans les Sarrasins, +<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> qui lui +gardaient les places et les trésors de son père. Il ne se fiait guère +qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de Sicile, et dans sa +dernière bataille, c'est à leur tête qu'il chargeait +l'ennemi<a id="notetag169" name="notetag169"></a><a href="#note169">[169]</a>.</p> + +<p>On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il +donna aux siens, <i>de frapper aux chevaux</i>. C'était agir contre toute +chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie +française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement +de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut +mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. <i>Hoc est +signum Dei</i>, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la +mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre +excommunié; mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, +et lui dressèrent un +tombeau<a id="notetag170" name="notetag170"></a><a href="#note170">[170]</a>.</p> + +<p>Cette +<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> +victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche +conquérant de Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents +avides, qui, fondant comme des sauterelles, mangèrent le fruit, +l'arbre et presque la +terre<a id="notetag171" name="notetag171"></a><a href="#note171">[171]</a>. +Les choses allèrent si loin que le +pape lui-même, qui avait appelé le fléau, se repentit, et fit des +remontrances à Charles d'Anjou. Les plaintes retentissaient dans toute +l'Italie, et au delà des Alpes. Tout le parti gibelin de Naples, de +Toscane, Pise surtout, implorait le secours du jeune Corradino. La +mère de l'héroïque enfant le retint longtemps, inquiète de le voir si +jeune encore entrer dans cette funèbre Italie, où toute sa famille +avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut quinze ans, il n'y eut +plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric d'Autriche, +dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune. Ils +passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine +dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils +des Empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre +mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le +pape qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.»</p> + +<p>Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie, +des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, +comme dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible. Il y +avait une grande +<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> +ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils +rencontrèrent, derrière le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, +ils passèrent hardiment le fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils +trouvèrent devant eux. Ils croyaient la victoire gagnée, lorsque +Charles, qui, sur l'avis d'un vieux et rusé chevalier, s'était retiré +derrière une colline avec ses meilleurs gendarmes, vint tomber sur les +vainqueurs fatigués et dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et +furent écrasés.</p> + +<p>Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette +race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se +persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain, +qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de +lèse-majesté; et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors +de tout droit? On prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et +lui écrivit: <i>Vita Corradini mors +Caroli</i><a id="notetag172" name="notetag172"></a><a href="#note172">[172]</a>. +Charles nomma parmi +ses créatures des juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la +chose était si inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour +défendre Corradino; les autres se turent. Un seul condamna, et il se +chargea de lire la sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. +Le propre gendre de Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur +l'échafaud, et tua le juge d'un coup d'épée, en disant: «Il ne +t'appartient pas, misérable, de condamner à mort si noble et si gentil +seigneur!»</p> + +<p>Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable +ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa +<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> +échapper aucune +plainte: «Ô ma mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de +moi!» Puis il jeta son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement +ramassé, fut porté à la sœur de Corradino à son beau-frère le roi +d'Aragon. On sait les Vêpres siciliennes.</p> + +<p>Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en +restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe +était aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque +les papes poursuivirent par tout le monde ce qui restait <i>de cette +race de +vipères</i><a id="notetag173" name="notetag173"></a><a href="#note173">[173]</a>, +le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la +fille de l'Empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la +blessa au cœur en plaçant à côté d'elle dans son propre château et +à sa table une odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de +rendre hommage. L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son +sang, résolut de fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un +bateau sur l'Elbe, au pied de la roche qui dominait le château. Elle +devait descendre par une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le +péril qui l'arrêtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de +partir, elle voulut le voir encore et l'embrasser, endormi dans son +berceau. Ce fut là un déchirement!... Dans le transport de la douleur +maternelle, elle ne l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; +il est connu dans l'histoire sous le nom de Frédéric-<i>le-Mordu</i>; ce +fut le plus implacable ennemi de son père.</p> + +<p>Jusqu'à +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> +quel point saint Louis eut-il part à cette barbare +conquête de Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est +à lui que le pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de +Souabe, «comme à son défenseur, comme à son bras +droit<a id="notetag174" name="notetag174"></a><a href="#note174">[174]</a>.» Nul +doute qu'il n'ait du moins autorisé l'entreprise de son frère. Le +dernier et le plus sincère représentant du moyen âge devait en épouser +aveuglément la violence religieuse. Cette guerre de Sicile était +encore une croisade. Faire la guerre aux Hohenstaufen, alliés des +Arabes, c'était encore combattre les infidèles; c'était une œuvre +pieuse d'enlever à la maison de Souabe cette Italie du Midi qu'elle +livrait aux Arabes de Sicile, de fermer l'Europe à l'Afrique, la +chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le principe du moyen âge, déjà +attaqué de tout côté, devenait plus âpre et plus violent dans les âmes +qui lui restaient fidèles. Personne ne veut mourir, pas plus les +systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui sentait la vie lui +échapper tout à l'heure, se contractait et devenait plus farouche. +Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que plus cruel pour +ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient sans se +l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par l'intolérance.</p> + +<p>Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de +discourir, fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à +tâtons, telle était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le +principe commun des persécutions religieuses et des croisades. Cette +idée s'affaiblissait +<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> +singulièrement dans les âmes +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle. L'horreur pour les Sarrasins avait +diminué<a id="notetag175" name="notetag175"></a><a href="#note175">[175]</a>; le +découragement était venu et la lassitude. L'Europe sentait confusément +qu'elle avait peu de prise sur cette massive Asie. On avait eu le +temps, en deux siècles, d'apprendre à fond ce que c'était que ces +effroyables guerres. Les croisés qui, sur la foi de nos poëmes +chevaleresques, avaient été chercher des empires de Trébisonde, des +paradis de Jéricho, de Jérusalem, d'émeraude et de saphir, n'avaient +trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours, tranchant acier de +Damas, désert aride, et la soif sous le maigre ombrage du palmier. La +croisade avait été ce fruit perfide des bords de la mer Morte, qui aux +yeux offrait une orange, et qui dans la bouche n'était plus que +cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers l'Orient. On crut +avoir assez fait, on négligea la Terre sainte, et quand elle fut +perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte: «Dieu a donc juré, +dit un troubadour, de ne laisser +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> +vivre aucun chrétien, et de +faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son fils, +qui devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à s'y +opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. Je +voudrais qu'il ne fut plus question de croisade contre les Sarrasins, +puisque Dieu les protége contre les +chrétiens<a id="notetag176" name="notetag176"></a><a href="#note176">[176]</a>.»</p> + +<p>Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre +eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée +d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières +places qu'ils eussent alors en Syrie: Césarée, Arzuf, Saphet, Japha, +Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut +je ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur +foi; plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept +mille furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.</p> + +<p>À ces terribles nouvelles, il y eut en Europe tristesse et douleur, +mais aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son cœur. Il +ne dit rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. +Clément IV, qui était un habile homme et plus légiste que prêtre +essaya de l'en détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de +notre point de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière +entreprise ne produirait rien encore. Mais il était impossible que +l'homme du moyen âge, son vrai fils, son dernier enfant abandonnât le +service de Dieu, qu'il +<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> +reniât ses pères, les héros des +croisades, qu'il laissât au vent les os des martyrs, sans entreprendre +de les inhumer. Il ne pouvait rester assis dans son palais de +Vincennes, pendant que le mameluk égorgeait les chrétiens, ou tuait +leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis entendait de la +Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la Palestine, et les +cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie, maudit en Europe, +pour les triomphes de l'infidèle, tout cela pesait sur l'âme du pieux +roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à regret de la Terre sainte. Il +en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation d'Égypte, +les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du martyre, +c'étaient là des regrets pour l'âme chrétienne.</p> + +<p>Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du +Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte +couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses +austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et +personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers, +Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, +comte de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils +du comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de +Castille, d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. +Saint Louis s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il +se portait pour arbitre de leur différends, il les aidait à s'équiper. +Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi +d'Angleterre. En même temps pour s'attacher le Midi, il appelait +<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> +pour la première fois les représentants des bourgeois aux +assemblées de sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire; c'est le +commencement des états de Languedoc.</p> + +<p>La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne, +Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le +suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme +l'expression de la pensée du temps:</p> + +<p>«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à Matines, et me fu +avis en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et +m'estoit avis que pluseurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble +vermeille de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua +que ce rêve signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de +Reims voulait dire que la croisade «serait de petit esploit.»—«Je +entendi que touz ceulz firent péché mortel, qui li loèrent +l'allée.»—«De la voie que il fist à Thunes ne weil-je riens conter ne +dire, pource que je n'i fu pas, la merci +Dieu<a id="notetag177" name="notetag177"></a><a href="#note177">[177]</a>.»</p> + +<p>Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et +partant à regret, traîna deux mois dans les environs malsains +d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel côté elle allait se +diriger. L'effroi était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque +du Nil, et depuis elle est restée comblée. L'empereur grec, qui +craignait l'ambition de Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des +deux Églises.</p> + +<p>Cependant +<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> +l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les +Pisans, Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, +et fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses +malades, déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de +vingt jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette +lenteur, d'atteindre l'Égypte ou la Terre sainte. On persuada au roi +de cingler vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain +de la Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands +secours de +Tunis<a id="notetag178" name="notetag178"></a><a href="#note178">[178]</a>; +peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, +que de l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait +d'abord que l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le soudan +de Tunis à se convertir. Ce pays était en relation amicale avec la +Castille et la France. Naguère saint Louis faisant baptiser à +Saint-Denis un juif converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis +assistassent à la cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à +votre maître que je désire si fort le salut de son âme, que je +voudrais être dans les prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie +et ne jamais revoir la lumière du jour si je pouvais, à ce prix, +rendre votre roi et son peuple chrétiens comme cet homme.»</p> + +<p>Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et +l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois, +sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des +croisés aimaient +<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> +mieux la violence. On disait que Tunis +était une riche ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette +dangereuse expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, +commencèrent les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils +rencontrèrent devant Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; +les Maures ne paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et +fatiguer les chrétiens. Après avoir langui quelques jours sur la plage +brûlante, les chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce +qui restait de la grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé +par deux cents soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, +réfugiés dans les voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou +suffoqués par la fumée ou la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines +de cadavres, qu'il fit ôter pour y loger avec les +siens<a id="notetag179" name="notetag179"></a><a href="#note179">[179]</a>. Il +devait attendre à Carthage son frère, Charles d'Anjou, avant de +marcher sur Tunis. La plus grande partie de l'armée resta sous le +soleil d'Afrique, dans la profonde poussière du sable soulevé par les +vents, au milieu des cadavres et de la puanteur des morts. Tout autour +rôdaient les Maures qui enlevaient toujours quelqu'un. Point d'arbres, +point de nourriture végétale; pour eau, des mares infectes, des +citernes pleines d'insectes rebutants. En huit jours, la peste avait +éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche, de Viane, Gaultier de +Nemours, maréchal de France, les sires de Montmorency, de Piennes, de +Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont, étaient déjà morts. Le légat +les +<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> +suivit bientôt. N'ayant plus la force de les ensevelir, +on les jetait dans le canal, et les eaux en étaient couvertes. +Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le plus jeune +mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après que le +confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre. C'était le +plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un père mourant, était +pour celui-ci une attache de moins à la terre, un appel de Dieu, une +tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret, accomplit-il +cette dernière œuvre de la vie chrétienne, répondant les litanies +et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante +instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient +le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles +d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il +leur promit de s'employer avec zèle, s'il vivait pour leur conserver +la paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de +Dieu.</p> + +<p>Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur +la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour +le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist: +Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui +en son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne +soit contreint renier ton saint non.»</p> + +<p>«En la nuit devant le jour que il trépassast, endementières (tandis) +que il se reposoit il soupira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô +Jérusalem<a id="notetag180" name="notetag180"></a><a href="#note180">[180]</a>!»</p> + +<p>La +<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> +croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen +âge avait donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En +Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps +modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade +brûlée dans la personne des templiers.</p> + +<p>L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété: +c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. +Mais les grands et les papes savent très-bien entre eux ce qu'ils +doivent en +penser<a id="notetag181" name="notetag181"></a><a href="#note181">[181]</a>. +Quelque temps après (1327), nous voyons le +Vénitien Sanuto proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne +suffisait pas, disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» +Le moyen qu'il proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la +route de la Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus +par Alexandrie et Damiette. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; +le commerce, et non la religion, va devenir le mobile des expéditions +lointaines.</p> + +<p>Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> en +un roi de France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la +dynastie. C'est là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si +hardis contre le clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des +peuples, l'autorité religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, +juste et pieux, équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle +put être sur les consciencieuses déterminations de cette âme pure et +candide, l'influence des légistes, des modestes et rusés conseillers +qui, plus tard, se firent si bien connaître? c'est ce que personne ne +pouvait apprécier encore.</p> + +<p>L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux +roi se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, +que par conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce +que ses habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du +pouvoir royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les +subtiles pensées des légistes étaient acceptées, promulguées par la +simplicité d'un saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si +pure, prenaient l'autorité d'un jugement de Dieu.</p> + +<p>«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au bois de Vinciennes +après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir +entour li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li: +sans destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de +sa bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui +partie avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous +déliverra l'un après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre +des Fontaines et monseigneur Geffroy de Villette, et disoit à l'un +d'eulx: Délivrez-moi +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> +ceste partie. Et quant il véoit aucune +chose à amender en la parole de ceulz qui parloient pour autrui, il +meisme l'amendoit de sa bouche. Je le vi aucune fois en esté, que pour +délivrer sa gent, il venoit ou jardin de Paris, une cote de chamelot +vestue, un seurcot de tyreteinne sanz manches, un mentel de cendal +noir entour son col, moult bien pigné et sanz coife, et un chapel de +paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre tapis pour seoir entour +li. Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour +lui en estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière +que je vous ai dit devant du bois de +Vinciennes<a id="notetag182" name="notetag182"></a><a href="#note182">[182]</a>.»</p> + +<p>En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par +lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour +avait été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient +obligés de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au +soleil couché.</p> + +<p>Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui +chassaient dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les +grands vassaux réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du +combat. Le roi dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des +personnes dont on doit avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler +avant par gage de bataille, car l'on ne trouveroit pas de legier +(facilement) aucun qui se vousissent combatre pour teles manières de +persones contre barons du royaume...»</p> + +<p>«Quant +<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> +les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous +tenoient tout nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor +compleinte de vos méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en +certains cas par bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, +que vos ne deviez pas aler avant par bataille, mès par enquestes en +tele besoigne; et disiez encore <i>que bataille n'est pas voie de +droit</i><a id="notetag183" name="notetag183"></a><a href="#note183">[183]</a>.» +Jean Thourot, qui avait pris vivement la défense +d'Enguerrand de Coucy, s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, +j'aurais fait pendre tous les barons; car un premier pas fait, le +second ne coûte plus rien.» Le roi qui entendit ce propos le rappela: +«Comment, Jean, vous dites que je devrais faire pendre mes barons? +Certainement je ne les ferai pas pendre, mais je les châtierai s'ils +méfont.»</p> + +<p>Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin <i>un mal homme et qui ne +se vouloit chastier</i>, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et +qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur +qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille, Simon +refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car +il voloit que toute justice fust fète des malféteurs par tout son +royaume en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fust fète +en report +(secret)<a id="notetag184" name="notetag184"></a><a href="#note184">[184]</a>.»</p> + +<p>Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> +frère +Charles d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété +qu'il possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son +conseil: «et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust +rendue, et que il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la +possession puisque il ne la voloit vendre ne +eschangier<a id="notetag185" name="notetag185"></a><a href="#note185">[185]</a>.»</p> + +<p>Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, +pour se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes +cette âme admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les +circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.</p> + +<p>Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par +laquelle le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne +le comté de Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les +jambes de l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui +dirent qu'il n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il +répondit: «Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je +alasse outremer, et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel +brisé est semblable au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne +conscience ladite contée +retenir<a id="notetag186" name="notetag186"></a><a href="#note186">[186]</a>.»</p> + +<p>Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les +parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa +grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.</p> + +<p>Le +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> +roi posa le doigt sur le verset où il en était: «<i>Beati +qui custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore</i>.» Puis +il ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. +Le prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur +cela saint Louis ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au +gibet.</p> + +<p>Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les +questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des +mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des <i>missi +dominici</i> de +Charlemagne<a id="notetag187" name="notetag187"></a><a href="#note187">[187]</a>. +Cette Église mystique le rendait fort +contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage +de résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.</p> + +<p>Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre +dit en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont, +arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté +se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites +<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> +comment ce est?» «Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si +peu les excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens +mourir excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire +satisfaction à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour +ce que faire le devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos +baillifs, que touz ceulz qui se soufferront escommeniez an et jour, +que on les contreingne par la prise de leurs biens à ce que il se +facent absoudre.» «À ce respondi le roys que il leur commanderoit +volentiers de touz ceulz dont on le feroit certein que il eussent +tort... Et le roy dist que il ne le feroit autrement; car ce seroit +contre Dieu et contre raison, se il contreignoit la gent à eulz +absoudre, quant les clercs leur feroient +tort<a id="notetag188" name="notetag188"></a><a href="#note188">[188]</a>.»</p> + +<p>La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle un +esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et +guelfe contre les Empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut +toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes +légales qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus +redoutable. Dès le commencement +du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, les seigneurs +avaient vivement soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les +évêques. En 1225, ils déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou +prendront les armes si le roi ne remédie aux empiétements du pouvoir +ecclésiastique; l'Église, acquérant toujours et ne lâchant rien, eût +en effet tout absorbé à la longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc +forme, avec le duc de Bourgogne, +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> +et les comtes d'Angoulême +et de Saint-Pol, une ligue à laquelle accède une grande partie de la +noblesse. Les termes de cet acte sont d'une extraordinaire énergie. La +main des légistes est visible; on croirait lire déjà les paroles de +Guillaume de +Nogaret<a id="notetag189" name="notetag189"></a><a href="#note189">[189]</a>.</p> + +<p>Saint +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> +Louis s'associa, dans la simplicité de son cœur, à +cette lutte des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui +devait tourner à son +profit<a id="notetag190" name="notetag190"></a><a href="#note190">[190]</a>; +il s'associait avec la même bonne +foi à celle des juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain +le droit de retirer une terre donnée à l'Église.</p> + +<p>Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins, +sans doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité +ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le +siècle abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, +l'enfonçaient d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre +et pieuse, blessée au dehors dans tous ses +amours<a id="notetag191" name="notetag191"></a><a href="#note191">[191]</a>, se +<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> +retirait au dedans et cherchait en soi. La lecture et la contemplation +devinrent toute sa vie. Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, +surtout saint Augustin. Il fit copier des +manuscrits<a id="notetag192" name="notetag192"></a><a href="#note192">[192]</a>, +se forma +une bibliothèque: c'est de ce faible commencement que la Bibliothèque +Royale devait sortir. Il se faisait faire des lectures pieuses pendant +le repas, et le soir au moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier +son cœur d'oraisons et de prières. Il restait souvent si longtemps +prosterné, qu'en se relevant, dit l'historien, il était saisi de +vertige et disait tout bas aux chambellans: «Où suis-je?» Il craignait +d'être entendu de ses +chevaliers<a id="notetag193" name="notetag193"></a><a href="#note193">[193]</a>.</p> + +<p>Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son cœur.</p> + +<p>«Li beneoiz rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se +compleignoit à son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li +disoit débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit +en la létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous +doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire +Diex, je n'ose requerre fontaines de lermes ainçois me souffisissent +petites goustes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et +aucune foiz reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> +li donna à notre sires lermes en oroison: lesquels, quand li +les sentoit courre par sa face souef (doucement), et entrer dans sa +bouche, eles li sembloient si savoureuses et très-douces, non pas +seulement au cuer, mès à la +bouche<a id="notetag194" name="notetag194"></a><a href="#note194">[194]</a>.»</p> + +<p>Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour +divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint +Louis, dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, tout arabe +d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de +Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de +poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile +et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore +assez retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. +Il lui fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de +silex, cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins +d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont +servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, +de crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des +Valois.</p> + +<p>Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte +couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la +tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il +habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David +prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre +encore, au midi de la petite église, +<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +une étroite cellule +qu'on croit avoir été l'oratoire de saint Louis.</p> + +<p>Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité, +s'étaient doutés qu'<i>il était déjà saint</i>, et plus saint que les +prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui +est escrite de sainte Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel +les prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de +prestres et de prélaz désirroient estre semblables au beneoit roi en +ses vertuz et en ses mœurs; car l'on croit méesmement que il fust +saint dès que il +vivoit<a id="notetag195" name="notetag195"></a><a href="#note195">[195]</a>.»</p> + +<p>Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient +présens tous revestu, li arcevesques de Sur et li évesque de Damiète, +et leur clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient +leur nez pour la puour; mais oncques ne fu veu au bon roy Loys +estouper le sien, tant le faisoit fermement et +dévotement<a id="notetag196" name="notetag196"></a><a href="#note196">[196]</a>.»</p> + +<p>Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en +pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le +<i>saint roy</i>:—«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié +à l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et +sanz nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il à là hors un +grant peuple de la grant Herménie qui vont en +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> +Jérusalem, et +me proient, sire, que je leur face monstrer le <i>saint roy</i>; mès je ne +bée jà à baisier vos os (cependant je ne désire pas encore avoir à +baiser vos reliques).» Et il rist moult clèrement, et me dit que je +les alasse querre; et si fis-je. Et quant ils orent veu le roy, ils le +commandèrent à Dieu et le roy +eulz<a id="notetag197" name="notetag197"></a><a href="#note197">[197]</a>.»</p> + +<p>Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les +dernières paroles qu'il écrivit pour sa fille. «Chière fille, la +mesure par laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz +mesure<a id="notetag198" name="notetag198"></a><a href="#note198">[198]</a>.»</p> + +<p>Et dans l'instruction à son fils Philippe:</p> + +<p>«Se il avient que aucune querele qui soit meué entre riche et povre +viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton +conseil, ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant +que tu connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre +cremeteus (craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas +vouloir. Et se tu entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton +tens, ou du tens à tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que +la chose soit grant, ou en terre, ou en deniers, ou en autre +chose<a id="notetag199" name="notetag199"></a><a href="#note199">[199]</a>.»—L'amour +qu'il avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à +son aisné filz en une moult grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. +«Biau fils, fit-il, je te pri que tu te faces amer au peuple de ton +royaume; car vraiement je aimeraie miex que un Escot +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> venist +d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume bien et loïalement, que +tu le gouvernasses mal +apertement<a id="notetag200" name="notetag200"></a><a href="#note200">[200]</a>.»</p> + +<p>Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être +ému.</p> + + + + + +<h3>ÉCLAIRCISSEMENTS +<span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span></h3> + +<h4>LUTTE DES MENDIANTS DE L'UNIVERSITÉ — SAINT THOMAS — DOUTES +DE SAINT LOUIS — LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.</h4> + + +<p>L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps +de saint Louis, entre l'Université et les ordres Mendiants. Voici +l'histoire de l'Université: au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, elle se détache de son +berceau de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de +Paris; au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, elle +guerroie contre les Mendiants agents du pape; +au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> contre le pape +lui-même. Ce corps formait une rude et forte +démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se +formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils +troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs +mœurs<a id="notetag201" name="notetag201"></a><a href="#note201">[201]</a>. +C'était là toutefois depuis quelque temps la grande +gymnastique intellectuelle du monde. Dans +le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle seulement, +il en sortit sept +papes<a id="notetag202" name="notetag202"></a><a href="#note202">[202]</a> +et une foule de cardinaux et d'évêques. +Les plus illustres étrangers, l'espagnol Raymond Lulle et l'italien +Dante, venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la +chaire de Duns Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. +Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre +Université que de celle du Capitole. +Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle encore, lorsque +Ramus rendait quelque vie à l'Université en attendant la +Saint-Barthélémy, nos écoles de la +<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> +rue du Fouarre furent +visitées de Torquato Tasso. Par raisonnement toutefois, vaine logique, +subtile et stérile +chicane<a id="notetag203" name="notetag203"></a><a href="#note203">[203]</a>, +nos <i>artistes</i> (les dialecticiens de +l'Université se donnaient ce nom) devaient être bientôt primés.</p> + + +<p>Les vrais artistes du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle, orateurs, comédiens, mimes, +bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci parlaient +d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de saint +Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui avait +eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le +monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimé se reposer avec +saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du +Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi +nouvelle et un nouvel Évangile.</p> + +<p>Ce titre formidable, <i>Introduction à l'Évangile éternel</i>, fut mis en +effet en tête d'un livre par Jean de +Parme<a id="notetag204" name="notetag204"></a><a href="#note204">[204]</a>, +général des +Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques, +avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de +même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci +avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la +perfection, qu'il avait encore six ans à vivre mais +<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> qu'alors +un Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence +et d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la +lettre<a id="notetag205" name="notetag205"></a><a href="#note205">[205]</a>.</p> + +<p>Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent +acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique. +C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs +était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura, +Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de +l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la +Sorbonne<a id="notetag206" name="notetag206"></a><a href="#note206">[206]</a>. Il +publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et +spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et +autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et +mendiants: <i>Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la +mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls +prédits à l'Église pour les derniers temps</i>, etc. Sa force est dans +l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez +le piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible +que l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait +entre les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et +jalousie de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, +en 1230, époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, +se retira à Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et +l'Université se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant +était Albert le Grand, et le logicien saint +Thomas<a id="notetag207" name="notetag207"></a><a href="#note207">[207]</a>.</p> + +<p>Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de +Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert le Grand, +archevêque de Mayence, et saint Bonaventure général des +Franciscains<a id="notetag208" name="notetag208"></a><a href="#note208">[208]</a>. +Saint Thomas recueillit de mémoire toute +<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> +la discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de +Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme, +frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de +la lettre et ceux de +l'esprit<a id="notetag209" name="notetag209"></a><a href="#note209">[209]</a>.</p> + +<p>Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de +s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint +Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde +grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation, +essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute +hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en +admiration. Albert le Grand déclara que saint Thomas avait fixé la +règle qui durerait jusqu'à la consommation des +temps<a id="notetag210" name="notetag210"></a><a href="#note210">[210]</a>. +Cet homme +extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne +s'est placé dans sa vie; vie tout abstraite, dont les seuls événements +sont des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et +ne cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où +fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et +de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand bœuf muet +de Sicile<a id="notetag211" name="notetag211"></a><a href="#note211">[211]</a>. +Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand +le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, +et il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne +s'aperçut pas d'une horrible tempête; une autre fois, sa préoccupation +était si forte qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait +dans ses doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et +même à la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un +grand coup sur la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible +contre les Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût +écrit. Dans sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu +par saint +<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> +Augustin; mais dans la grâce, il s'écarte +visiblement de ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien +de l'Église, il fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du +gouvernement ecclésiastique. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, +l'homme est incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement +possible. Et pourtant, s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une +large porte à celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église.</p> + +<p>Tel est donc l'aspect du monde +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. +Au sommet, <i>le grand +bœuf muet de Sicile</i> ruminant la question. Ici, l'homme et la +liberté; là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à +droite l'observation qui proteste de la liberté humaine, à gauche la +logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation +distingue, la logique identifie, si on laisse faire celle-ci, elle +résoudra l'homme en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera +l'univers en une indivisible unité, où se perdent la liberté, la +moralité, la vie pratique elle-même. Aussi le législateur +ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant par le bon sens sa +propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le +tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il mesurait la +profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la balance, chercha +l'équilibre, et mourut à la peine. Le monde qui le vit d'en bas, +distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure, n'a pas +su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette abstraite +existence.</p> + +<p>Au-dessous de cette région sublime battaient le vent et l'orage. +Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la +métaphysique, sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, +le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle a sa Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que +les siècles antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier +déchirement que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute +l'harmonie du moyen âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel +on s'était établi commença à branler, quand les saints criant contre +les saints, le droit se dressant contre le droit, les âmes les plus +dociles se virent condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux +roi de France, qui ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de +bonne heure forcé de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, +humble qu'il était et défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis +se porter pour arbitre entre le pape et l'Empereur, juger le juge +spirituel de la chrétienté, rappeler à la modération celui qu'il eût +voulu pouvoir prendre pour règle de sainteté. +<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> +Les Mendiants +l'avaient ensuite attiré par leur mysticisme; il entra dans le +tiers-ordre de Saint-François, il prit parti contre l'Université. +Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté d'un grand nombre de +Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances. On aperçoit dans +les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute l'inquiétude +qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut être pris +pour le type de l'<i>honnête homme</i> +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. C'est un curieux +dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse et +candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et +s'obstine dans la foi.</p> + +<p>Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbonne et Joinville: +«Quant le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les +raisons pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si +encommençoit la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions +grant pièce desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: Maistre +Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, +et tout le remenant vous demourast; car <i>preudhomme</i> est si grant +chose et si bonne chose, que ucis au nommer emplist-il la +bouche.<a id="notetag212" name="notetag212"></a><a href="#note212">[212]</a>»</p> + +<p>«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler a vous pour le soutil +sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je +appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande; la +demande fut tele: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, +etc...<a id="notetag213" name="notetag213"></a><a href="#note213">[213]</a>»</p> + +<p>Saint Louis raconte à Joinville qu'un chevalier assistant à une +discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des +docteurs juifs, et sur sa réponse lui donna sur la tête un coup de son +bâton qui le renversa.—«Aussi vous dis-je, fist li roys, que nul, se +il n'est très bon cler, ne doit desputer à eulz; mès l'omme lay, quant +il ot mesdire de la loy crestienne ne doit pas défendre la loy +crestienne, sinon de l'épée, de quoi il +<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> +doit donner parmi le +ventre dedens, tant comme elle y peut +entrer<a id="notetag214" name="notetag214"></a><a href="#note214">[214]</a>.»</p> + +<p>Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable +s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit en +garder et en tele manière deffendre de cest agait (piége), que en dire +à l'ennemie quand il envoie tele temptacion, va t'en, doit on dire à +l'ennemi: Tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz +les articles de la foy, +etc...<a id="notetag215" name="notetag215"></a><a href="#note215">[215]</a>»</p> + +<p>«Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien +croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir +dire<a id="notetag216" name="notetag216"></a><a href="#note216">[216]</a>.»</p> + +<p>Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour +l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne +pouvait «son cœur ahurter à croire au sacrement de l'autel.» +L'évêque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait cette +tentation, il s'y complaisait: le théologien répondit qu'elle le +chagrinait fort, et qu'il se ferait hacher plutôt que de rejeter +l'Eucharistie. L'évêque alors le consola en lui assurant qu'il avait +plus de mérite que celui qui n'a point de +doutes<a id="notetag217" name="notetag217"></a><a href="#note217">[217]</a>.</p> + +<p class="p2"> </p> + +<p>Quelque légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils +méritent attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, +combien d'âmes devaient douter et souffrir en silence! Ce qu'il y +avait de cruel, de poignant dans cette première défaillance de la foi, +c'est qu'on hésitait à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, +endurcis aux tourments du doute, les pointes en sont émoussées. Mais +il faut se reporter au premier moment où l'âme, tiède de foi et +d'amour, sentit glisser en soi le froid acier. Il y eut déchirement, +mais il y eut surtout horreur et surprise. Voulez-vous savoir +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> +ce qu'elle éprouva, cette âme candide et croyante? Rappelez-vous +vous-même le moment où la foi vous manqua dans l'amour, où s'éleva en +vous le premier doute sur l'objet aimé.</p> + +<p>Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir +que cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, +sentir que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer +de glace où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher +aux branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on +croit encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si +le doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela +n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous +l'enfer!... Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien +à côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et +au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Luther +est là-dessus un grand maître; +personne n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: +«Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de +lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas +l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Thécla, comme le +rêvent les papistes... Jérôme et les autres Pères n'ont pas connu les +plus hautes tentations; ils n'en ont senti que de puériles, celles de +la chair, qui pourtant ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et +Ambroise ont eu la leur; <i>ils ont tremblé devant le glaive</i>... +Celle-là, c'est quelque chose de plus haut que le désespoir causé par +les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu +délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es ennemi sans cause. Ou le +mot de Job: Je suis juste et innocent.»</p> + +<p>Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de +l'âme, où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est le +dernier terme de la Passion, le sommet de la croix.</p> + +<p>Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout +entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La +littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du +<span class="smcap">III</span><sup>e</sup> siècle +au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, tout est +suspendu à ce mystère.</p> + +<p>Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire, +n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la +croix, et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde +a la sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> et +chaque cœur d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa +croix et ses stigmates.</p> + +<p>Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre +humain, ont connu ces épreuves; toutes ont approché plus ou moins de +cet idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: +«Vertu, tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai +suivi la justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans +l'exil.»</p> + +<p>Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à +l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable +grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter +cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au +commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous +deviendrez des dieux.»</p> + +<p>Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes +intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont +coulé en limpides légendes, en merveilleux poëmes, et s'amoncelant +vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales +qui voulaient monter au Seigneur!</p> + +<p>Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue +deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique, +échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser +l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde +confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied +de la croix.</p> + +<p>Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière, +amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique, l'autre +religieuse et populaire.</p> + +<p>La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la +guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait +existé chez nous, dès lors et même avant, des poëmes d'origine +celtique où les dernières luttes de l'Occident contre les Romains et +les Allemands aient été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, +je le crois volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer +l'importance du principe indigène, de l'élément celtique. Ce qui est +propre à la France, c'est d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de +s'approprier tout, d'être la France, et d'être le monde. Notre +nationalité est bien puissamment attractive, tout y vient bon gré mal +gré; c'est la nationalité la moins exclusivement nationale, la plus +humaine. Le fonds indigène a été plusieurs fois submergé, +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> +fécondé par les alluvions étrangères. Toutes les poésies du monde ont +coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. Tandis que des collines de +Galles et de Bretagne distillaient les traditions celtiques, comme la +pluie murmurante dans les chênes verts de mes Ardennes, la cataracte +des romans carlovingiens tombait des Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux +monts de la Souabe et de l'Alsace qui ne nous aient versé par +l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie érudite d'Alexandre et +de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux monde classique. Et +cependant du lointain Orient, ouvert par la croisade, coulaient vers +nous, en fables, en contes, en paraboles, les fleuves retrouvés du +paradis.</p> + +<p>L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère +et Hérodote; de là nos poëmes carlovingiens, avec les guerres saintes +d'Espagne, la victoire de Charles Martel et la mort de +Roland<a id="notetag218" name="notetag218"></a><a href="#note218">[218]</a>. La +littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est +unifié en un monde. Roland meurt aux passages solennels des montagnes +qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes +divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la +patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du +héros, son gigantesque <i>tumulus</i>; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. +Mais le héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un +Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze +compagnons; comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son +calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de +Toulouse à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et +l'insouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la +chrétienté pour laquelle il meurt s'obstine à ne pas répondre. Alors +il brise son épée, il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer +sarrasin, ni de ses propres armes. Il enfle le son accusateur, les +veines de son col se gonflent, elles crèvent, son noble sang s'écoule: +il meurt de son indignation, de l'injuste abandon du monde.</p> + +<p>Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant +de bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la +croisade, s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au +centre de la Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit +oublier l'unité chrétienne et impériale qui domine encore les poëmes +carlovingiens. La poésie chevaleresque, éprise de la force +<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> +individuelle, de l'orgueil héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, +prit en haine la royauté, la loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, +la résistance des seigneurs au pouvoir central sous Charles le Chauve +et les derniers Carlovingiens, fut célébrée dans Gérard de Roussillon, +dans les Quatre fils Aymon, galopant à quatre sur un même coursier; +pluralité significative. Mais l'idéal ne se pluralise pas; il est +placé dans un seul, dans Renaud; Renaud de +<i>Montauban</i><a id="notetag219" name="notetag219"></a><a href="#note219">[219]</a>, +le héros +sur sa montagne, sur sa tour; dans la plaine, les assiégeants, roi et +peuple, innombrables contre un seul, et à peine rassurés. Le roi, cet +homme-peuple, fort par le nombre, et représentant l'idée du nombre, ne +peut être compris de cette poésie féodale; il lui apparaît comme un +lâche<a id="notetag220" name="notetag220"></a><a href="#note220">[220]</a>. +Déjà Charlemagne a fait une triste figure dans l'autre +cycle; il a laissé périr Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud, +Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par la ruse. Il joue le rôle +du légitime et indigne Eurysthée, persécutant Hercule et le soumettant +à de rudes travaux.</p> + +<p>Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est +ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel +contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par +l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il +représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être +dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra +<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> +sur le baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est +déjà implicitement dans un drame satirique, qui, de l'Asie à la +France, a été accueilli, traduit de toute nation: je parle du dialogue +de Salomon et de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un +rustre, un <i>vilain</i>; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses +subtilités, il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, +doté à plaisir de tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout +savant et sage, se voit vaincu par ce rustre +malin<a id="notetag221" name="notetag221"></a><a href="#note221">[221]</a>. +Contre +l'autorité, contre le roi et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, +c'est l'épée, c'est la force; celle du bouffon populaire, tout +autrement perçante, c'est le raisonnement et l'ironie.</p> + +<p>Le roi doit vaincre le baron, non-seulement en puissance, mais en +popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne +heure tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée +de l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la +féodalité ne fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours +dans les cités l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.</p> + +<p>La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la +guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais +l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle +étend son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux +frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme +celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de +l'Italie à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades +viennent les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres +lointaines.—Que cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la +conquête infinie. On se souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont +conquis le monde. Mais l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à +condition qu'ils deviennent Occidentaux. On leur confère l'ordre de +chevalerie. Alexandre devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens +sont aïeux des Français; les Saxons descendent des soldats de César, +les Bretons de Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la +science devait démontrer de nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa +divine prescience.</p> + +<p>Cependant, le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y +atteindre, le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité. En vain, pour +<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> +compléter la conquête du monde, Aristote devenu magicien a +conduit par l'air et l'Océan l'Alexandre +chevaleresque<a id="notetag222" name="notetag222"></a><a href="#note222">[222]</a>. +L'élément +étranger ne suffisant pas, on remonte au vieil élément indigène, +jusqu'au dolmen celtique, jusqu'au tombeau +d'Arthur<a id="notetag223" name="notetag223"></a><a href="#note223">[223]</a>. +Arthur +revient, non plus ce petit chef de clan, aussi barbare que les Saxons +ses vainqueurs; non un Arthur épuré par la chevalerie. Il est bien +pâle, il est vrai, ce roi des preux, avec sa reine Geneviève et ses +douze paladins autour de la Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au +monde, après ce long sommeil où la femme assoupit Merlin? Ils +rapportent l'amour de la femme, ce symbole de la nature, qui promet la +joie infinie, et qui tient le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent +donc, tristes amants, dans les forêts à l'aventure, faibles et agités, +tournant dans leur interminable épopée, comme dans ce cercle de Dante +où flottent les victimes de l'amour au gré d'un vent éternel.</p> + +<p>Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette table des +douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est +tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie +mondaine, et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane +qui cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui +permet à celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais +l'objet est changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu +qu'ils s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, +au mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est +point la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, +d'Hyperion, d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de +Salomon, la coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie +recueillit son précieux sang. La simple vue de cette coupe, ou Graal, +prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de +la coupe et +<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> +du temple, les Templistes, doivent rester purs. +Ni Arthur, ni Parceval, ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir +approché, l'amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant +trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie du Graal est conférée par +des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel chevalier. Cette poésie +sacerdotale place si haut son idéal, qu'il en est stérile et +impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste +solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvain, peuvent +seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier, +le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad, +parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce +héros obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence.</p> + +<p>Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus +sophistique et plus subtile, elle devint la sœur de la scolastique, +une scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les +jongleurs la colportaient en petits poëmes par les cours et les +châteaux, elle s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les +entraves de la versification la plus artificielle et la plus +laborieuse qui fut jamais. Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, +du symbole à l'allégorie, c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle +grimaça encore pendant le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle dans les tristes imitations du +triste roman de la Rose, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la +voix de la dérision populaire dans les contes et les fabliaux.</p> + +<p>La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle +fait de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était +plu dans sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme +Parceval, brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener +par les degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros +chrétien, et elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle +de Roland à celui de Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a +mené errant par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, +à la recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, +et aussi ses faiblesses.</p> + +<p>La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à +l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval qui prolonge +pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là, +cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie, +et s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> fait +maçon, et porte des pierres sur son dos pour aider à la construction +de la cathédrale de Cologne.</p> + +<p>L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de +la Passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame +ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la +poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.</p> + +<p>L'Église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, +cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri +momentané. Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. +Ce n'est pas en vain que l'Église avait droit +d'asile<a id="notetag224" name="notetag224"></a><a href="#note224">[224]</a>; +c'était +alors l'asile universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout +entière. L'homme y priait, la commune y délibérait, la cloche était la +voix de la cité. Elle appelait aux travaux des +champs<a id="notetag225" name="notetag225"></a><a href="#note225">[225]</a>, aux +affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, +c'est dans les églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à +Saint-Marc que les députés de l'Europe vinrent demander une flotte +pour la quatrième croisade. Le commerce se faisait autour des églises: +les pèlerinages étaient des foires. Les marchandises étaient bénies. +Les animaux, comme aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la +bénédiction; l'Église ne la refusait point; elle laissait <i>approcher +ces petits</i>. Naguère à Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au +parvis Notre-Dame, et chacun, en les emportant, les faisait bénir. +Autrefois, on faisait mieux; on mangeait dans l'église même, et après +le repas venait la danse. L'Église se prêtait à ses joies enfantines.</p> + +<p class="poem"> + ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem<br> + Cæruleum in gremium. +</p> + +<p>Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple, +exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné +tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> +peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de +chants pathétiques, comme ce dialogue des vierges folles et des +vierges sages qui nous a été conservé. Le peuple élevait la voix, non +pas le peuple fictif qui parle dans le chœur, mais le vrai peuple +venu du dehors, lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous +les vomitoires de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant +enfant, comme le saint Christophe de la légende, brut, ignorant, +passionné, mais docile, implorant l'initiation, demandant à porter le +Christ sur ses épaules colossales. Il entrait, amenant dans l'Église +le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé de victuailles, aux +pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit +l'immoler<a id="notetag226" name="notetag226"></a><a href="#note226">[226]</a>. +Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était en lui-même, +il exposait dans des extravagances symboliques sa misère, son +infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des Fous, +<i>fatuorum</i><a id="notetag227" name="notetag227"></a><a href="#note227">[227]</a>. +Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le christianisme, +comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait, se +reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision, aux +Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l'humanité, sauvée +du démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le +clergé lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle +dans l'église, là on traînait outrageusement l'odieux hareng du +carême<a id="notetag228" name="notetag228"></a><a href="#note228">[228]</a>. +La bête comme l'homme était réhabilitée. L'humble témoin +de la naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le +réchauffa tout petit dans la crèche, qui le porta avec sa mère en +Égypte, qui l'amena triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la +joie<a id="notetag229" name="notetag229"></a><a href="#note229">[229]</a>. +Sobriété, patience, ferme résignation, le moyen âge +distinguait en l'âne je ne sais combien de vertus chrétiennes. +Pourquoi +<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> +eût-on rougi de lui? le Sauveur n'en avait pas +rougi<a id="notetag230" name="notetag230"></a><a href="#note230">[230]</a>. +Quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis à +l'enfant? Plus tard, l'Église imposa silence au peuple, l'éloigna, le +tint à distance. Mais aux premiers siècles du moyen âge, l'Église +s'effarouchait si peu de ces drames populaires qu'elle en reproduisait +sur ses murailles les traits les plus hardis. À +Rouen<a id="notetag231" name="notetag231"></a><a href="#note231">[231]</a>, +un cochon +joue du violon, à Chartres, c'est un +âne<a id="notetag232" name="notetag232"></a><a href="#note232">[232]</a>; +à Essone, un évêque +tient une +marotte<a id="notetag233" name="notetag233"></a><a href="#note233">[233]</a>. +Ailleurs, ce sont les images des vices et des +péchés sculptées dans la licence d'un pieux +cynisme<a id="notetag234" name="notetag234"></a><a href="#note234">[234]</a>. +L'artiste n'a +<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> +pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les infamies de +Sodome<a id="notetag235" name="notetag235"></a><a href="#note235">[235]</a>.</p> + +<p>Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse +et de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne +ne riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe +d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec +elle. Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté, il +mettait <i>sous le chandelier l'âme de sa mère</i>. L'amour de la mère et +du fils, de Marie et de Jésus, était pour l'Église une riche source de +pathétique. Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la +vierge portée par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de +la Sicile antique cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au +moment d'entrer dans la grande place, on lui présente tout à coup +l'image du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze +oiseaux, qui s'envolent de son sein, portent à Dieu l'effusion de la +joie maternelle.</p> + +<p>À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi +les langues de feu, les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures +étaient +illuminées<a id="notetag236" name="notetag236"></a><a href="#note236">[236]</a>. +À d'autres fêtes, l'illumination était au +dehors<a id="notetag237" name="notetag237"></a><a href="#note237">[237]</a>. +Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces +prodigieux monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes +aériennes, +<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> +animait de ses processions fantastiques les masses +ténébreuses, passant et repassant le long des balustrades, ces ponts +dentelés, avec les riches costumes, les cierges et les chants; lorsque +la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, +dans l'ombre, répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le +vrai drame, le vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité +à travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de +la réalité passagère pour la fixer et l'éterniser dans la <i>Divina +Commedia</i>.</p> + +<p>Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du +moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y +entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont +l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la +voix du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond +symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est +maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications +philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'Église est un musée +gothique que visitent les habiles; ils tournent autour, regardent +irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils +bien ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur +plaît dans l'église, ce n'est pas l'église elle-même, ce sera le +travail délicat de ses ornements, la frange de son manteau, sa +dentelle de pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en +décadence.</p> + +<p>Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou +telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces +pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand +mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis +tenté de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé +dans l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, +de Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La +pierre s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de +l'artiste. L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au +moyen âge «Le maître des pierres vives,» <i>Magister de vivis +lapidibus</i><a id="notetag238" name="notetag238"></a><a href="#note238">[238]</a>.</p> + +<p>On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique +du tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> +l'a condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le +chœur. Cette église, comme la cité romaine, est encore restreinte, +exclusive, elle ne s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle +veut une initiation. Elle aime encore les ténèbres des catacombes où +elle naquit; elle se creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son +berceau. Les catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, +ils attendent encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au +dehors le cimetière; la tour elle-même, l'organe et la voix de +l'église, s'élève à côté. La pesante arcade romane scelle de son poids +l'église souterraine, ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi, +tant que le christianisme est en lutte, tant que dure la tempête des +invasions, tant que le monde ne croit pas à sa durée. Mais lorsque +l'ère fatale de l'an 1000 a passé, lorsque la hiérarchie +ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde, qu'elle s'est +complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la chrétienté, +enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son unité, alors +l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour embrasser le +monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle soulève ses +voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade romaine +reparaît l'ogive orientale.</p> + +<p>Voilà un prodigieux entassement, une œuvre d'Encelade. Pour +soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les +airs<a id="notetag239" name="notetag239"></a><a href="#note239">[239]</a>, les +géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais +non, ce n'est pas là une œuvre de géants, ce n'est pas un confus +amas de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là +quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le +souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de +Daniel, emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui +encore qui a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a +pénétré d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce +grand corps, il a suscité d'un grain de sénevé la végétation du +prodigieux arbre. L'esprit est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il +travaille la figure humaine dans laquelle il +<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> +est enfermé, +comme il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les +traits; il creuse l'œil de méditations, d'expérience et de +douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, les os mêmes, la +puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de +la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son enveloppe de +pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors, au dedans +de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien +garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue, il y +grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, +tous ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa +pensée intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la +crypte mystérieuse où le monde païen l'avait +tenu<a id="notetag240" name="notetag240"></a><a href="#note240">[240]</a>, +il la lança au +ciel cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant +plus haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond +soupir d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante +était la respiration, si fortement battait ce cœur du genre humain, +qu'il fit jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour +pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond +de la croisée gothique, de cet <i>œil +ogival</i><a id="notetag241" name="notetag241"></a><a href="#note241">[241]</a>, +quand il fait +effort pour s'ouvrir, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle. Cet œil de la croisée +gothique est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture. +L'art ancien, adorateur de la matière, se classait par l'appui +matériel du temple, par la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. +L'art moderne, fils de l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la +forme, mais la physionomie, mais l'œil; non la colonne, mais la +croisée; non le plein, mais le vide.</p> + +<p>Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles, la +croisée enfoncée dans la profondeur +des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une grotte de granit, +est toute retirée en soi: elle médite et rêve. Peu à peu elle avance +du dedans au dehors, elle arrive à la superficie extérieure du mur. +Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire +céleste. Mais le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle +est à peine passé que ces roses +s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce +<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> +des flammes, des cœurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la +fois.</p> + +<p>Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, +quoi qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau +l'étendre<a id="notetag242" name="notetag242"></a><a href="#note242">[242]</a>, +la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. +Non, tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, +vos saints, vos fleurs de pierres, vos forêts de marbre, vos grands +christs dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut +qu'autour de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle +rayonne de +chapelles<a id="notetag243" name="notetag243"></a><a href="#note243">[243]</a>. +Au delà de l'autel, dressons un autel, un +sanctuaire derrière le sanctuaire; cachons derrière le chœur la +chapelle de la Vierge, il me semble que là nous respirerons mieux; là +il y aura des genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne +peut plus soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par +delà la mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces +murs font obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du +sanctuaire, que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon +du ciel?</p> + +<p>Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui +semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, +elle se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante +fécondité au nombre, au rhythme d'une géométrie savante. La géométrie +de l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a +calculé dans les premiers temps que la courbe la plus propre à faire +une voûte solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie +comme la plus belle, pour le dôme de Saint-Pierre.</p> + +<p>Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture +gothique, dans la cathédrale de +Cologne<a id="notetag244" name="notetag244"></a><a href="#note244">[244]</a>; +c'est un corps régulier +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> +qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la +régularité des cristaux.</p> + +<p>La croix de l'église normale est strictement déduite de la figure par +laquelle Euclide construit le triangle +équilatéral<a id="notetag245" name="notetag245"></a><a href="#note245">[245]</a>. +Ce triangle, +principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des voûtes; il +tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse maigreur +des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des arcades +byzantines.</p> + +<p>Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs subdiviseurs et leurs +multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le nombre humain, celui +des doigts; douze le nombre divin, le nombre astronomique; ajoutez-y +sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les +tours<a id="notetag246" name="notetag246"></a><a href="#note246">[246]</a>, +et dans +tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du carré et se +subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le triangle, +s'exfolient en hexagone, en +dodécagone<a id="notetag247" name="notetag247"></a><a href="#note247">[247]</a>. +La colonne a dans le +rapport de son diamètre les proportions de l'ordre +dorique<a id="notetag248" name="notetag248"></a><a href="#note248">[248]</a>. La +hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au principe de +Vitruve et de Pline.</p> + +<p>Ainsi dans ce pays de l'architecture gothique, subsistent les +traditions de l'antiquité.</p> + +<p>L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce +nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur +des colonnes. Les bas côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, +la façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois +la largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La +largeur du tout est égale à la longueur du chœur +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> +et de la +nef<a id="notetag249" name="notetag249"></a><a href="#note249">[249]</a>, +égale à la hauteur du milieu de la +voûte<a id="notetag250" name="notetag250"></a><a href="#note250">[250]</a>. +La longueur +est à la hauteur, comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas +côtés, se reproduisent au dehors dans les contre-forts et les +arcs-boutants qui soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des +sept dons du Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des +chapelles du chœur; deux fois sept celui des colonnes qui le +soutiennent.</p> + +<p>Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes +les églises. Celle de Reims a sept entrées; celles de Reims et de +Chartres sept chapelles autour du chœur. Le chœur de Notre-Dame +de Paris a sept arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois +9), large de 42 (6 fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours et +le diamètre d'une des grandes roses; les tours de la même église ont +216 pieds (17 fois 12). On y compte 297 colonnes (297 ÷ 3 = 99, qui, +divisé par 3 = 33, qui, divisé par 3 = 11), et 45 chapelles (5 × 9). +Le clocher qui en surmontait la croisée avait 104 pieds comme la voûte +principale. Notre-Dame de Reims a dans son œuvre 408 pieds ( ÷ 2 +donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame de Paris; 204 ÷ 17 = +12)<a id="notetag251" name="notetag251"></a><a href="#note251">[251]</a>. +Chartres 396 pieds ( ÷ 6 = 66, qui, divisé par 2 = 33 = 3 × +11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen, et des cathédrales de Strasbourg +et de Chartres, sont toutes les trois de longueur égale (244 pieds). +La Sainte-Chapelle de +<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> +Paris est haute de 110 pieds (110 ÷ 10 = +11), longue de 110, large de 27 (3<sup>e</sup> puissance de +3)<a id="notetag252" name="notetag252"></a><a href="#note252">[252]</a>.</p> + +<p class="p2"> </p> + +<p>À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique +sacrée? Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents +(Visit. église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que +l'<i>architecture ogivale</i>, celle qu'on dit improprement gothique, est +due tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. +L'<i>architecture romane</i>, celle des prêtres, finit +au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Les maçons, cette vaste et obscure association partout répandue, +eurent leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe, +aussi ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau +païen, sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le +monde le grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de +Salomon. Avec quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et +perdus dans l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes; il +faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus reculées, les +plus inaccessibles des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts +aériens, aux dernières pointes de ces flèches où le couvreur ne se +hasarde qu'en tremblant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous +l'œil de Dieu, aux coups du vent éternel, quelque ouvrage délicat, +quelque chef-d'œuvre d'art et de sculpture, où le pieux ouvrier a +usé sa vie. Pas un nom, pas un signe, une lettre: il eût cru voler sa +gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu seul, <i>pour le remède de son +âme</i>. Un nom qu'ils ont pourtant conservé par une gracieuse +préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla pour Notre-Dame de +Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent la prodigieuse +flèche y fut placée par sa faible +main<a id="notetag253" name="notetag253"></a><a href="#note253">[253]</a>. +Ainsi, dans la légende, +le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu ébranler, roule +sous le pied d'un +enfant<a id="notetag254" name="notetag254"></a><a href="#note254">[254]</a>. +C'est aussi une vierge que la patronne +des <i>maçons</i>, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue géométrique, +sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de Cologne. Une +autre vierge, +<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> +sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée +d'une trinité de fenêtres.</p> + +<p>Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le +comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il +s'en fût tenu au même +type<a id="notetag255" name="notetag255"></a><a href="#note255">[255]</a>, +s'il fût resté assujetti par +l'harmonie géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties +de l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul +et l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de +l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente +personnalité<a id="notetag256" name="notetag256"></a><a href="#note256">[256]</a>; +on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de +Paris, sur les tombeaux de +Rouen<a id="notetag257" name="notetag257"></a><a href="#note257">[257]</a>, +sur les pierres tumulaires et +les méandres de l'église de +Reims<a id="notetag258" name="notetag258"></a><a href="#note258">[258]</a>. +L'inquiétude du nom et de la +gloire, la rivalité des efforts, poussa ces artistes à des actes +désespérés. À Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant +son neveu par envie. Vous voyez dans une église de cette dernière +ville, sur la même pierre, les figures hostiles et menaçantes +d'Alexandre de Berneval et de son disciple poignardé par lui. Leurs +chiens, couchés à leurs pieds, se menacent encore. L'infortuné jeune +homme, dans la tristesse d'un destin inaccompli, porte sur sa poitrine +l'incomparable rose où il eut le malheur de surpasser son +maître<a id="notetag259" name="notetag259"></a><a href="#note259">[259]</a>.</p> + +<p>Comment +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> +compter nos belles églises +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle? Je +voulais du moins parler de Notre-Dame de +Paris<a id="notetag260" name="notetag260"></a><a href="#note260">[260]</a>. +Mais quelqu'un a +marqué ce monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais +ne se hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief, +c'est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille +cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi +haute que ses tours. Si je regardais cette église ce serait comme +livre d'histoire, comme le grand registre des destinées de la +monarchie. On sait que son portail, autrefois chargé des images de +tous les rois de France, est l'œuvre de Philippe-Auguste; le +portail sud-est de saint +Louis<a id="notetag261" name="notetag261"></a><a href="#note261">[261]</a>; +le septentrional de Philippe le +Bel<a id="notetag262" name="notetag262"></a><a href="#note262">[262]</a>; +celui-ci fut fondé de la dépouille des Templiers, pour +détourner sans doute la malédiction de Jacques +Molay<a id="notetag263" name="notetag263"></a><a href="#note263">[263]</a>. +Ce portail +funèbre a dans sa porte rouge le monument de Jean sans +Peur<a id="notetag264" name="notetag264"></a><a href="#note264">[264]</a>, +l'assassin du duc d'Orléans. La grande et lourde église, toute +fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'à la religion. Elle a +peu d'élan, peu de ce mouvement d'ascension si frappant dans les +églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes longitudinales qui +coupent Notre-Dame de Paris arrêtent l'élan; ce sont plutôt les lignes +d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.</p> + +<p>Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims, +celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des +cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie +colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus +triste, la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, +couverte plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle +symbolise l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures +de la croisée batifolent les diables, ils se laissent glisser aux +pentes rapides, ils font la moue à la ville, tandis qu'au pied du +Clocher-à-l'Ange le peuple est pilorié.</p> + +<p>Saint-Denis +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> +est l'église des tombeaux; non pas une sombre et +triste nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute +brillante de foi et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de +saint Louis qui l'a bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée +et légère, comme pour moins peser sur les morts. La nef s'élève au +chœur par un escalier qui semble attendre le cortége des +générations qui doivent monter, descendre, avec la dépouille des rois.</p> + +<p>À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait +atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la +virginité, moment court, moment adorable, où rien ne peut rester +ici-bas. Au moment de la beauté pure, il en succède un autre que nous +connaissons bien aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la +vie a déjà pesé, quand la science du bien et du mal perce dans un +triste sourire, qu'un pénétrant regard s'échappe des longues +paupières; alors ce n'est pas trop de toutes les fêtes pour donner le +change aux troubles du cœur. C'est le temps de la parure et des +riches ornements. Telle fut l'église gothique à ce second âge; elle +porta dans sa parure une délicieuse coquetterie. Riches croisées +coiffées de triangles +imposants<a id="notetag265" name="notetag265"></a><a href="#note265">[265]</a>, +charmants tabernacles appendus +aux portes, aux tours, comme des chatons de diamants, fine et +transparente dentelle de pierre filée au fuseau des fées; elle alla +ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure qu'au dedans le +mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté, le bracelet +flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée vous +brûle, vous languissez d'amour impuissant.</p> + +<p>L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il +s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il +la creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint +la sœur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé +fut aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une +série de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. +On trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les +subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des +troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que +<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> +c'est que la passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, +acharnée, subtile et aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de +l'infini dont elle a entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens +une vivacité extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui +distingue et exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet +infini, dans l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, +elle le cherche dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la +dernière fibre d'un cœur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, +tu peux percer, déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher +l'atome, tu n'y trouveras pas ton Dieu.</p> + +<p>En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que +l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle +du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La +végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre +et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des +représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des +apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui +reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu +l'architecture<a id="notetag266" name="notetag266"></a><a href="#note266">[266]</a>; +celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses +sœurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine +<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> +varia, peupla la sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, +l'homme mit partout son image; elle y entra comme Christ, comme apôtre +ou prophète; puis en son propre nom, humblement couchée sur les +tombeaux; qui eût refusé l'asile du temple à ces pauvres morts? Ils se +contentèrent d'abord d'une simple dalle, où l'image était gravée; puis +la dalle se souleva; la tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis +la tombe fut un mausolée, un catafalque de pierres qui emplit +l'église, que dis-je? ce fut une église elle-même. Dieu, resserré dans +sa maison, fut heureux de garder lui-même une +chapelle<a id="notetag267" name="notetag267"></a><a href="#note267">[267]</a>.</p> + +<p>La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un +léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et +humain. L'art gothique est surhumain. Il est né de la croyance au +miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision; +j'emprunte le mot de saint Augustin: <i>Credo quia absurdum</i>. La maison +divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes +colonnes; si elle accepte un appui matériel, c'est pure +condescendance; il lui suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle +les réduira à rien, s'il est possible. Elle aimera à placer des masses +énormes sur de fines colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour +l'architecture gothique le principe de vie: c'est l'architecture du +miracle. Mais c'est aussi son principe de mort. Le jour où l'amour +manquera, l'étrangeté, la bizarrerie des formes, ressortiront à +loisir, et le sentiment du beau sera choqué, tout aussi bien que la +logique<a id="notetag268" name="notetag268"></a><a href="#note268">[268]</a>.</p> + +<p>L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit +l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La +<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> +laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une +occasion d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le +dieu du péché, le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, +humilié, mais il y est. Le genre grec divinise souvent la bête; les +lions de Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le +gothique bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant +de le diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté +chrétienne? Elle est dans cette tragique image de macérations et de +douleur, dans ce pathétique regard, dans ces bras ouverts pour +embrasser le monde. Beauté effrayante, laideur adorable que nos vieux +peintres n'ont pas craint d'offrir à l'âme sanctifiée.</p> + +<p>Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, +avouons-le, quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse +énorme de l'église s'appuie sur d'innombrables +contre-forts<a id="notetag269" name="notetag269"></a><a href="#note269">[269]</a>, +laborieusement dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On +fatigue à la voir entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée +d'une vieille maison qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.</p> + +<p>Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, +attaquable dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. +La société d'où il est sorti était trop inégale et trop injuste. Le +régime de castes, si peu atténué qu'il était par le +christianisme<a id="notetag270" name="notetag270"></a><a href="#note270">[270]</a>, +subsistait encore. L'Église sortie du peuple eut, +de bonne heure, peur du peuple; elle s'en éloigna, elle fit alliance +avec la féodalité, sa vieille ennemie, puis avec la royauté +victorieuse de la féodalité. Elle s'associa aux tristes victoires de +la royauté sur les communes qu'elle-même avait aidées à leur +naissance. La cathédrale de +<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> +Reims porte au pied d'un de ses +clochers l'image des bourgeois du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> +siècle, punis d'avoir résisté à +l'établissement d'un +impôt<a id="notetag271" name="notetag271"></a><a href="#note271">[271]</a>. +Cette figure du peuple pilorié est un +stigmate pour l'Église elle-même. La voix des suppliciés s'élevait +avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un tel hommage? Je ne +sais; mais il semble que des églises bâties par corvées, élevées des +dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de l'orgueil des évêques +et des seigneurs, toutes remplies de leurs insolents tombeaux, +devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces pierres il y avait +trop de pleurs.</p> + +<p>Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait +soutenir sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la +<i>Consommation</i>. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait +reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un +Christ éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se +représente partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, +mais chaque jour acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est +spontanée et populaire, étrangère, souvent contraire à l'influence +ecclésiastique. Le peuple, tout en obéissant au prêtre, distingue fort +bien du prêtre, le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, +il élève, il épure cet idéal dans la réalité historique. Ce Christ de +douceur et de patience, il apparaît dans Louis le Débonnaire conspué +par les évêques; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape; dans +Godefroi de Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt +vierge à Jérusalem, simple <i>baron</i> du Saint-Sépulcre. L'idéal grandit +encore dans Thomas de Kenterbury, délaissé de l'Église et mourant pour +elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi prêtre +et roi homme. Tout à l'heure l'idéal généralisé va s'étendre dans le +peuple; il va se réaliser au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> +siècle, non-seulement dans l'homme +du peuple, mais dans la femme, dans Jeanne la Pucelle. Celle-ci, en +qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ +au moyen âge.</p> + +<p>Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu +en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un +présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> qui +mit sur la terre un ciel; elle fut la rédemption du monde moderne, +mais elle parut la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan +poussa sur l'Église inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est +dans les grotesques du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> +et du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Il +crut avoir vaincu; +il n'a jamais pu apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est +jamais qu'un moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, +pour s'être fait humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être +devenu grand comme le monde.</p> + +<p>En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen +âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous +aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et +notre mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est +en vain que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses +tours suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses +saints font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent +des grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au +Seigneur.» Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde +grec, le monde oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur +dépouille. Dieu lui accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de +cadran. 1833.</p> + +<p>J'ai +<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> tiré ce volume, en grande partie, des Archives +nationales. Un mot seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui +ont fait à l'auteur un devoir d'approfondir l'histoire de nos +antiquités, sur le paisible théâtre de ses travaux, sur le lieu qui +les a inspirés. Son livre, c'est sa vie.</p> + +<p>Le noyau des archives est le Trésor des chartes et la collection des +registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de +beaucoup la plus considérable des Archives (sections historiques, +domaniale et topographique, législative et administrative), occupent +au Marais le triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans +l'antiquité, l'histoire dans l'histoire. Une tour +du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle +garde l'entrée de la royale colonnade du palais des Soubise. On +s'explique en entrant la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne +puis, prince ne daigne, Rohan suis.»</p> + +<p>Le <i>Trésor des chartes</i> contient dans ses registres la suite des actes +du gouvernement depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle, dans ses chartes les actes +diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion +des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce +qui constituait, comme on le disait, <i>les droits du roi</i>. C'était le +vieil arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en +brèche la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut +confié tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à +un chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur +général. Parmi ces <i>trésoriers des chartes</i>, il faut citer un Budé, +deux de Thou<a id="notetag272" name="notetag272"></a><a href="#note272">[272]</a>. +Les destinées de +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> +ce précieux dépôt ne +furent autres que celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité +royale prit plus de nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des +chartes; véritable trésor en effet où l'on trouvait des titres à +exploiter, où l'on pêchait des terres, des châteaux, maintes fois des +provinces. Les fils de Philippe le Bel, cette génération avide, firent +faire le premier inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, +quand la France, après les guerres des Anglais, se cherchait +elle-même, visita le trésor, et s'affligea de la confusion qui s'y +était mise (1371); le trésor était comme la France. Sous Louis XI, +nouvel inventaire, autre sous Charles VIII. Sous Henri III, le +désordre est au comble. De savants hommes y aident: Brisson et du +Tillet, <i>qui travaillent pour le roi</i>, emportent et dissipent les +pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de la <i>France +ancienne</i>, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet inventaire des +droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu. Personne ne sut +comme lui enrichir et exploiter les archives: par toute la France il +rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un grand et +admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers qu'il +employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi, les +Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son œuvre, +réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce +travail est le livre des <i>Droits du roy</i>, de Pierre Du Puy. C'est un +savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme +intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de +l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne, que la +Lorraine, dépendance originaire du royaume <i>français</i> d'Austrasie et +de Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une +telle érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter +la centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives, +trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins +légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi, +quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux +archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses +titres. Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit +son droit de franc-alleu, de propriété libre. On alléguait en vain les +droits des anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos +archivistes voulaient des écrits.</p> + +<p>Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux, +<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> +notre Trésor des chartes était environné d'un formidable +mystère. Il fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour +avoir droit de le consulter, et cette charge de trésorier finit par +être réunie à celle de procureur général au Parlement de Paris. M. +d'Aguesseau provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre +un homme qui était parvenu à se procurer quelques copies de pièces +déposées au Trésor des chartes, et qui en faisait +trafic<a id="notetag273" name="notetag273"></a><a href="#note273">[273]</a>.</p> + +<p>La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la +confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les +avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, +sont venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de +Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables +et fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de +Clotaire, sont sortis de leur asile ecclésiastique, et sont venus +comparaître à cette grande revue des morts.</p> + +<p>Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des +monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle +opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, +châteaux, dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le +plancher, réunit tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble +de papiers, les fenêtres même étaient obstruées, tandis que +l'archiviste louait plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait +faire des recherches, il fallait de la chandelle en plein midi. La +Révolution, une fois pour toutes, y porta le jour.</p> + +<p>Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de +la science), furent deux députés de la Convention, MM. Camus et +Daunou. M. Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la +république avec la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, +successeur de M. Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des +Archives, et à cette époque les Archives de France devenaient celles +du monde. Cette prodigieuse classification lui appartient. C'était +alors un glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru +ouvrait, pour la première fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. +Daunou recevait les +<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> +dépouilles du Vatican. D'autre part, du +Nord et du Midi arrivaient à l'hôtel de Soubise les archives +d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique. Deux de nos collègues étaient +allés chercher celles de Hollande.</p> + +<p>Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe. +On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des +inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc. +Toutefois il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons. +Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, +quoique même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, +l'encombrement finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, +car nous sommes la mort, nous en avons l'attraction puissante: toute +révolution se fait à notre profit. Il nous suffit d'attendre: +«Patiens, quia æternus.»</p> + +<p>Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la +monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga, la charte de +Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République +dans notre armoire de fer, clefs de la +Bastille<a id="notetag274" name="notetag274"></a><a href="#note274">[274]</a>, +minute des +droits de l'homme, urne des députés, et la grande machine +républicaine, le coin des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat +qui ne nous ait laissé quelque chose; le pape nous a repris ses +archives, mais nous avons gardé par représailles les brancards sur +lesquels il fut porté au sacre de l'empereur. À côté de ces jouets +sanglants de la Providence, est placé l'immuable étalon des mesures +que chaque année l'on vient consulter. La température est invariable +aux Archives.</p> + +<p>Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes +manuscrites, dans cette nécropole des monuments nationaux, j'aurais +dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de +Saint-Vannes: Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux +siècles des siècles!</p> + +<p>Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir dans le silence apparent de +ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas +de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne +demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas +des papiers, mais des vies d'hommes, de +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> +provinces, de +peuples. D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés dans leur +poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, +alléguant qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les +ordonnances de nos rois prétendaient n'avoir pas été effacées par la +multitude des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme +disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un +de mort. Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une +armée à cent langues que faisait taire rudement la grande voix de la +République et de l'Empire.</p> + +<p>Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît. +Tous vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme +individuel, le général comme général. Le Fief a raison, la Monarchie +davantage, encore plus la République!... La province doit revivre; +l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte +géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que, +la diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à +son tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de +classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle +systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter +mal aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque +chose de revivre.</p> + +<p>Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se +soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme +dans le Jugement dernier de Michel-Ange, ou dans la Danse des morts. +Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de +la reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela +ni beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des +oppositions provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire +observer aux critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne +reconnaissent point leurs aïeux, que nous avons entre tous les +peuples, nous autres Français, ce don que souhaitait un ancien, le don +d'oublier. Les chants de Roland et de Renaud, etc., ont certainement +été populaires; les fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà +si loin au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: +«Il n'y a, dans notre vieille littérature, que le roman de la Rose.» +Du temps de Du Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire. +Rabelais est maintenant dans le domaine de l'érudition, Voltaire est +déjà moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant +lui-même.</p> + +<p>La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette +<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> +vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne +voudra pas reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À +quoi je répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une +France. Je la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de +ses vieilles originalités de provinces. Les derniers volumes de cette +histoire la présenteront dans son unité. (1833.)</p> + + + + +<h2>LIVRE V +<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span></h2> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h4>VÊPRES SICILIENNES</h4> + +<h4>1270-1299</h4> + + +<p>Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste +croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis. +Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute +sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son +frère Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume +dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue, +Albigeois, Quercy, +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> +Agénois, Comtat). Enfin, la mort du comte +de Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette +riche héritière entre les mains de Philippe, qui lui fit épouser son +fils.</p> + +<p>Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance +regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout +puissant qu'il était, le fils de saint Louis n'était pas le chef +véritable de la maison de France. La tête de cette maison, c'était le +frère de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France, à cette +époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu, +Philippe III, n'en est qu'une dépendance.</p> + +<p>Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il +s'était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de +Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait +lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin. «Que me manque-t-il? +demandait le tyran de Pise.—Rien que la colère de Dieu.»</p> + +<p>On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère, +pour détourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique +et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expédition +faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter +de la tempête qui brisa les vaisseaux des croisés, pour saisir leurs +dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les +provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frères de +la croisade, le droit de <i>bris</i>, qui donnait au seigneur de l'écueil +tout ce que la mer lui jetait.</p> + +<p>C'est +<span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> +ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de +l'Empire et de l'Église. Pendant près de trois ans, il fut comme pape +en Italie, ne souffrant pas que l'on nommât un pape après Clément IV. +Clément, pour vingt mille pièces d'or que le Français lui promettait +de revenus, se trouvait avoir livré, non-seulement les Deux-Siciles, +mais l'Italie entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de +Rome et vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme, +Modène, Ferrare et Reggio, plus tard même Milan, l'avaient accepté +pour seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont et de la Romagne. +Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. «Tuez-les tous,» +disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce +qu'il fallait faire des Gibelins +prisonniers<a id="notetag275" name="notetag275"></a><a href="#note275">[275]</a>.</p> + +<p>Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De +Syracuse, il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Déjà il +avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jeune +Philippe, empereur sans empire.</p> + +<p>Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la +maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, était établi chez eux +et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient +échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi +l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur +eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grégoire X +essayait d'assoupir les factions que ses +<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> +prédécesseurs +avaient nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimât les +noms de Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu +les empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grégoire se déclara +l'ami des deux empires. Il proclama la réconciliation de l'Église +grecque. Il vint à bout de terminer le grand interrègne d'Allemagne, +faisant du moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont +la maigre et chauve figure, dont les coudes percés, rassuraient les +princes électeurs contre ce nom d'Empereur naguère si formidable. Ce +pauvre empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la +maison d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de +France<a id="notetag276" name="notetag276"></a><a href="#note276">[276]</a>.</p> + +<p>Le plan de Grégoire X était de mener lui-même l'Europe à la croisade +avec son nouvel Empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papauté. +Nicolas III, romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il +voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il +saisit le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire +sur le roi de Bohême. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de +Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de +sénateur de Rome et de vicaire impérial. Et cependant Nicolas signait +secrètement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.</p> + +<p>Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient +maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi; mais, +pour ce peuple artiste, +<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> +une telle entreprise était une +œuvre d'art où il se complaisait, un drame sans fiction, une +tragédie réelle. Ils y cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de +nombreux spectateurs, une occasion solennelle, une grande fête, par +exemple; le théâtre était souvent un temple, le moment celui de +l'élévation<a id="notetag277" name="notetag277"></a><a href="#note277">[277]</a>.</p> + +<p>La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que +celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup +de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs +ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile, +conspirer et négocier, encourager l'une par l'autre la ligue et +l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir, +organiser toute une guerre, sans qu'il y parût. Cette entreprise, si +difficile, était aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de +chasser l'étranger.</p> + +<p>La forte tête qui conçut cette grande chose et la mena à bout, une +tête froidement ardente, durement opiniâtre et astucieuse, comme on en +trouve dans le Midi, ce fut un Calabrois, un +médecin<a id="notetag278" name="notetag278"></a><a href="#note278">[278]</a>. +Ce médecin +était un seigneur de la cour de Frédéric II. Il était seigneur de +l'île de Prochyta, et, comme médecin, il avait été l'ami, le confident +de Frédéric et de Manfred. Pour plaire à ces <i>libres penseurs</i> du +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, il +fallait être médecin, arabe ou juif. On entrait chez +eux par +<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> +l'école de Salerne plutôt que par l'Église. +Vraisemblablement, cette école apprenait à ses adeptes quelque chose +de plus que les innocentes prescriptions qu'elle nous a laissées dans +ses vers léonins.</p> + +<p>Après la ruine de Manfred, Procida se réfugia en Espagne. Examinons +quelle était la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on +pouvait attendre d'eux contre la maison de France.</p> + +<p>D'abord, la Navarre, le petit et vénérable berceau de l'Espagne +chrétienne, était sous la main de Philippe III. Le dernier roi +national avait appelé contre les Castillans les Maures, puis les +Français. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille, +remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous +l'avons dit, la donna à son fils. Philippe III, qui venait d'hériter +de Toulouse, se trouvait bien près de l'Espagne. Il n'avait, ce +semble, qu'à descendre des pors des Pyrénées dans sa ville de +Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.</p> + +<p>Mais l'expérience a prouvé qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle +garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de +Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut +en vain laisser son royaume aux fils de son aîné, qui, par leur mère, +étaient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne réputation +chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc, +livré aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il +s'enfermait toujours avec ses +juifs<a id="notetag279" name="notetag279"></a><a href="#note279">[279]</a>, +pour faire de la fausse +monnaie<a id="notetag280" name="notetag280"></a><a href="#note280">[280]</a> +<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> +ou de fausses lois, pour altérer d'un mélange +romain le droit +gothique<a id="notetag281" name="notetag281"></a><a href="#note281">[281]</a>. +Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie +était de se faire Empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les +Castillans se donnèrent eux-mêmes pour roi, conformément au droit des +Goths, le second fils d'Alphonse, Sanche le Brave, le Cid de ce +temps-là<a id="notetag282" name="notetag282"></a><a href="#note282">[282]</a>. +Déshérité par son père, menacé à la fois par les +Français et par les Maures, de plus excommunié par le pape pour avoir +épousé sa parente, Sanche fit tête à tout, et garda sa femme et son +royaume. Le roi de France fit de grandes menaces, rassembla une grande +armée, prit l'oriflamme, entra en Espagne jusqu'à Salvatierra. Là, il +s'aperçut qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.</p> + +<p>C'était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, +<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> +D. Jayme, fils du roi troubadour qui périt à Muret en défendant le +comte de Toulouse, venait de conquérir sur les Maures les royaumes de +Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole, +gagné trente-trois batailles, fondé ou repris deux mille églises. Mais +il avait, dit-on, encore plus de maîtresses que d'églises. Il refusait +au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire +épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier +rejeton de la maison de Souabe.</p> + +<p>Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrétiens, +avaient besoin d'être aimés de leurs hommes, et l'étaient. Lisez le +portrait qu'en a tracé le brave et naïf Ramon Muntaner, l'historien +soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les +invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant +tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou +autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en +goûter<a id="notetag283" name="notetag283"></a><a href="#note283">[283]</a>. +Muntaner oublie +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> +une chose, c'est que ces rois si populaires n'étaient +pas renommés par leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards +d'Aragon, de vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.</p> + +<p>Ce fut près du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidèle +serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maîtres, la +reine Constance. L'Aragonais +<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> +le reçut bien, lui donna des +terres et des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils +belliqueux contre la maison de France; les forces étaient trop +disproportionnées. La haine de la chrétienté contre cette maison avait +besoin d'augmenter encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il +laissa l'aventurier agir, sans se compromettre. Pour éviter tout +soupçon de connivence, Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut. +On ne sut ce qu'il était devenu.</p> + +<p>Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cet humble +déguisement était aussi le plus sûr. Ces moines allaient partout: ils +demandaient, mais vivaient de peu, et partout, étaient bien reçus. +Gens d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrètement +de maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur +activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient +alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc +la sale robe des Mendiants, et s'en alla, humblement et pieds nus, +chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.</p> + +<p>Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder et +de les faire agir de concert et à temps. D'abord il se rend en Sicile, +au volcan même de la révolution, voit, écoute et observe. Les signes +de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd +bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles épuisait ce +malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plein de +préparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe à +Constantinople, il avertit Paléologue, lui donne des renseignements +précis. +<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> +Le roi de Naples avait déjà fait passer trois mille +hommes à Durazzo. Il allait suivre avec cent galères et cinq cents +bâtiments de transport. Le succès de l'affaire était sûr, puisque +Venise ne craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galères +avec son doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade +allait se renouveler. Paléologue éperdu ne savait que faire. «Que +faire? Donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a +pas d'argent mais qui a des armes.»</p> + +<p>Procida emmena avec lui un secrétaire de Paléologue, le conduisit en +Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit +secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout +la signature du pape, avec lequel il était nouvellement réconcilié. +Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande affaire. +Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit de +rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de +Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils +de Charles d'Anjou, Charles avait dit: «Croit-il, parce qu'il a des +bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mêler au sang de +France?»</p> + +<p>Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l'ouvrage semblait rompu et +détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à +avoir un pape à lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et +fit nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et +tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il +redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les États de +l'Église. Cette fois +<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> +le pape ne pouvait lui échapper. Il le +gardait avec lui à Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les +malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprès de +leur roi, ils virent leur ennemi auprès de leur juge, le roi siégeant +à côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un +moine, furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse-fosse.</p> + +<p>La Sicile n'avait pas de pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette +île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrement pour les amis des +Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs +pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles. +On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S'il +n'y eût eu encore que l'antipathie nationale, et l'insolence de la +conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de +peser chaque jour davantage, c'était un premier, un inhabile essai +d'administration, l'invasion de la fiscalité, l'apparition de la +finance dans le monde de l'Odyssée et de l'Énéide. Ce peuple de +laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque +chose de l'indépendance antique. Il y avait eu jusque-là des solitudes +dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc +explore toute l'île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade +le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau +sous le châtaignier de la montagne, ou poursuit, enregistre le +chevrier errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.</p> + +<p>Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette +<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> +forêt de barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se +précipite la torrentueuse éloquence de Barthélemi de Nécocastro: «Que +dire de leurs inventions inouïes? de leurs décrets sur les forêts? de +l'absurde interdiction du rivage? de l'exagération inconcevable du +produit des troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les +lourdes chaleurs de l'automne, n'importe, l'année était toujours +bonne, la moisson abondante..... Il frappait tout à coup une monnaie +d'argent pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer +trente..... Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères, nous +avions reçu +l'Anti-Christ<a id="notetag284" name="notetag284"></a><a href="#note284">[284]</a>.»</p> + +<p>«Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de +l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait +produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'était une terreur +universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs. +On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l'essaim que le +vent emporte. On leur défendait la chasse, et puis on allait en +cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims, pour +avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de +frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les +rues; et de porte en porte, il fallait livrer +l'argent<a id="notetag285" name="notetag285"></a><a href="#note285">[285]</a>...»</p> + +<p>Voilà +<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> +le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C'est +toujours la vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître +étranger. Elle n'a eu d'indépendance, de vie forte que sous ses +tyrans, les Denys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au +dehors. Depuis toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se +sont décidées toutes les grandes querelles du monde antique: Athènes +et Syracuse, la Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin, les +guerres serviles. Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont +été combattues en vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant +l'autel. Puis viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. +Chaque fois la Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre; elle +se tourne, se retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, +désharmonie incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pèse si +lourdement une double fatalité d'histoire et de climat.</p> + +<p>Tout cela ne paraît que trop bien dans la belle et molle lamentation +par laquelle Falcando commence son +histoire<a id="notetag286" name="notetag286"></a><a href="#note286">[286]</a>: +«Je voulais, mon +ami, maintenant que l'âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je +voulais t'écrire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prémices +du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux +orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en +vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et +<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> +le concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le +mien. Je ne puis voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne +nourrice, la Sicile.—Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur! +Je cherche en silence, et ne sais que choisir...—Je vois que dans le +désordre d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas +seconder l'ennemi?... Oh! si tous, Chrétiens et Sarrasins, +s'accordaient pour élire un roi!...—Qu'à l'orient de l'île, nos +brigands siciliens combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna +et les laves, à la bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de +silex. Mais l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre +belle Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût +souillée de l'aspect des barbares... Je n'espère rien des Apuliens, +qui n'aiment que nouveauté. Mais toi, Messine, cité puissante et +noble, songes-tu donc à te défendre, à repousser l'étranger du +détroit? Malheur à toi, Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as +pu satisfaire et fléchir la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés +de l'Etna, tremblement de terre et ruines; il ne te manque plus que la +servitude. Allons, Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette +éloquence dont tu te pares, emploie-la à relever le courage des tiens. +Que te sert de t'être affranchie des Denys!... Ah! qui nous rendra nos +tyrans!... J'en viens maintenant à toi, ô Palerme, tête de la Sicile! +Comment te passer sous silence, et comment te louer dignement!...» +Mais dès que Falcando a nommé la belle Palerme, il ne pense plus à +autre chose, il oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà +qui décrit insatiablement +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +la voluptueuse cité, ses palais +fantastiques, son port, ses merveilleux jardins, soyeux mûriers, +orangers, citronniers, cannes à sucre. Le voilà perdu dans les fruits +et les fleurs. La nature l'absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je +crois entendre dans sa prose l'écho de la poésie paresseuse, sensuelle +et mélancolique de l'idylle grecque: «Je chanterai sous l'antre, en te +tenant dans mes bras, et regardant les troupeaux qui s'en vont +paissant vers les bords de la mer de +Sicile<a id="notetag287" name="notetag287"></a><a href="#note287">[287]</a>.»</p> + +<p>C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est +déjà l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur +est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous +l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans +ces contrées. Le carême finit; l'abstinence aussi; la sensualité +s'éveille ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part, +les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur +perce la terre, toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de +vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.</p> + +<p>Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la +coutume, de Palerme à Monréale, pour entendre vêpres, par la belle +colline. Les étrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand +rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi +avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'était +l'usage dans ces jours-là. Peut-être +<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> +avait-il remarqué +l'affluence des nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les +réunir à Palerme; mais il fallait l'occasion. Un Français la donna +mieux que Procida n'eût souhaité. Cet homme, nommé Drouet, arrête une +belle fille de la noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient +à l'église. Il fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il +prétend que la fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa +robe. Elle s'évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de son +épée. Un cri s'élève: «À mort, à mort les +Français<a id="notetag288" name="notetag288"></a><a href="#note288">[288]</a>!» +Partout on +les égorge. Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées +d'avance<a id="notetag289" name="notetag289"></a><a href="#note289">[289]</a>. +Quiconque ne pouvait prononcer le <i>c</i> ou <i>ch</i> italien +(<i>ceci, ciceri</i>) était tué à +l'instant<a id="notetag290" name="notetag290"></a><a href="#note290">[290]</a>. +On éventra des femmes +siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant français.</p> + +<p>Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par +l'impunité de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pesé +inégalement. Inégale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut +dans le peuple une capricieuse +magnanimité<a id="notetag291" name="notetag291"></a><a href="#note291">[291]</a>. +À Palerme même, +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> +le vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non +tué; on voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. À Calatafimi, les +habitants épargnèrent leur gouverneur, l'honnête Porcelet, et le +laissèrent aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des +vengeances de Charles d'Anjou. Le peuple était déjà refroidi et +découragé, telle est la mobilité méridionale. Les habitants de Palerme +envoyèrent au pape deux religieux pour demander grâce. Ces députés +n'osèrent dire autre chose que ces paroles des litanies: «Agnus Dei, +qui tollis peccata mundi, miserere nobis.» Et ils répétèrent ces mots +trois fois. Le pape répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce +verset de la Passion: «Ave, rex Judæorum, et dabant ei alapam.» +Messine ne réussit pas mieux auprès de Charles d'Anjou. Il répondit à +ses envoyés qu'ils étaient tous des traîtres à l'Église et à la +couronne, et leur conseilla de se bien défendre, comme ils +pourraient<a id="notetag292" name="notetag292"></a><a href="#note292">[292]</a>.</p> + +<p>Les gens de Messine se hâtèrent de profiter de l'avis. Tout fut +préparé pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et +enfants, tous portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois +jours, et repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta +une petite +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> +chanson: «Ah! n'est-ce pas grand'pitié des femmes +de Messine, de les voir échevelées et portant pierre et chaux?... Qui +veut gâter Messine, Dieu lui donne trouble et travail.»</p> + +<p>Il était temps toutefois que l'Aragonais arrivât. Le prince rusé +s'était tenu d'abord en observation, laissant les risques aux +Siciliens. Ceux-ci s'étaient irrévocablement compromis par le +massacre; mais comment allaient-ils soutenir cet acte irréfléchi, +c'est ce que D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique +avec une armée, et faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet +armement avait inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le +premier en prétextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper +il lui emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles +d'Anjou<a id="notetag293" name="notetag293"></a><a href="#note293">[293]</a>. +Ses barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres +cachetés qu'il leur avait donnés, et ils n'y lurent rien que la guerre +d'Afrique<a id="notetag294" name="notetag294"></a><a href="#note294">[294]</a>. +Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il +eut reçu deux députations des Siciliens, qu'il se décida, et passa +dans l'île<a id="notetag295" name="notetag295"></a><a href="#note295">[295]</a>.</p> + +<p>L'Aragonais +<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> +envoya son défi devant Messine à Charles d'Anjou, +mais il ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible +ennemi. En bon toreador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il +expédia au +<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> +secours de la ville quelques-uns de ses brigands +almogavares, lestes et sobres piétons qui firent en trois jours les +six journées qu'il y a de Palerme à +Messine<a id="notetag296" name="notetag296"></a><a href="#note296">[296]</a>. +La flotte catalane, +sous le Calabrois Roger de Loria, était un secours plus efficace +encore. Elle devait occuper le détroit, affamer Charles d'Anjou, lui +fermer le retour. Le roi de Naples se défiait avec raison de ses +forces de mer. Il repassa le détroit pendant la nuit, sans pouvoir +enlever ni ses tentes, ni ses provisions. Au matin, les Messinois +émerveillés ne virent plus d'ennemis. Ils n'eurent plus qu'à piller le +camp.</p> + +<p>Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux +galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci, +il y en avait dix de Pise, qui s'enfuirent les premières, quinze de +Gênes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient +vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent +étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se +jetèrent à la côte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent, +y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se +trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.</p> + +<p>«Quand le jour fut arrivé, ils se présentèrent à la tourelle. Les gens +de la ville, voyant un si grand nombre +<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> +de voiles, +s'écrièrent: «Ah! Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voilà la +flotte du roi Charles qui, après s'être emparée des galères du roi +d'Aragon, revient sur nous.»</p> + +<p>«Le roi était levé, car il se levait constamment à l'aube du jour, +soit l'été, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la +cause. «Pourquoi ces cris dans toute la cité?—Seigneur, c'est la +flotte du roi Charles qui revient bien plus considérable, et qui s'est +emparée de nos galères.»</p> + +<p>«Le roi demanda un cheval, et sortit du palais suivi à peine de dix +personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand +nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les +encouragea, en leur disant: «Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont +nos galères qui amènent la flotte du roi Charles.» Il répétait ces +mots en courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'écriaient: +«Dieu veuille que cela soit ainsi!» Que vous dirai-je, enfin? Tous les +hommes, les femmes et enfants de Messine couraient après lui, et +l'armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d'Or, le +roi, voyant approcher une si grande quantité de voiles poussées par le +vent des montagnes, réfléchit un moment, et dit à part soi: «Dieu, qui +m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux +peuple; grâces lui en soient rendues!»</p> + +<p>«Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des +armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Cortada, vint devers +le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes +déployées, à +<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> +la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui +étaient là avec le roi furent transportés de joie, en apercevant ce +vaisseau avec sa bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le +vaisseau prit terre. En Cortada, débarqua et dit au roi: «Seigneur, +voilà vos galères; elles vous amènent celles de vos ennemis. Nicotera +est prise, brûlée et détruite, et il a péri plus de deux cents +chevaliers français.» À ces mots, le roi descendit de cheval et +s'agenouilla. Tout le monde suivit son exemple. Ils commencèrent à +entonner tous ensemble le <i>Salve regina</i>. Ils louèrent Dieu, et lui +rendirent grâces de cette victoire, car ils ne la rapportaient point à +eux, mais à Dieu seul. Enfin, le roi répondit à En Cortada: «Soyez le +bien venu.» Il lui dit ensuite de retourner sur ses pas, et de dire à +tous ceux qui se trouvaient devant la douane de s'approcher en louant +Dieu; il obéit, et les vingt-deux galères entrèrent les premières, +traînant après elles chacune plus de quinze galères, barques ou +bâtiments; ainsi elles firent leur entrée à Messine, pavoisées, +l'étendard déployé, et traînant sur la mer les enseignes ennemies. +Jamais on ne fut témoin d'une telle allégresse. On eût dit que le ciel +et la terre étaient confondus; et au milieu de tous ces cris, on +entendait les louanges de Dieu, de madame Sainte Marie et de toute la +cour céleste... Quand on fut à la douane, devant le palais du roi, on +poussa des cris de joie; et les gens de mer et les gens de terre y +répondirent, mais d'une telle force, vous pouvez m'en croire, qu'on +les entendait de la +Calabre<a id="notetag297" name="notetag297"></a><a href="#note297">[297]</a>.»</p> + +<p>Charles +<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> +d'Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il +vit incendier sans pouvoir les défendre ces vaisseaux, construits +naguère pour la conquête de Constantinople. On dit qu'il mordait de +rage le sceptre qu'il tenait à la main, et qu'il répétait le mot qu'il +avait déjà dit en apprenant le massacre: «Ah, sire Dieu, moult m'avez +offert à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise, +qu'il vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et +doucement<a id="notetag298" name="notetag298"></a><a href="#note298">[298]</a>.»</p> + +<p>Mais l'orgueil l'emporta bientôt sur cette résignation. Charles +d'Anjou, déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de +décider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris +part cent chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une +proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du +temps<a id="notetag299" name="notetag299"></a><a href="#note299">[299]</a>. +Les deux rois s'engagèrent à se trouver à Bordeaux le 15 +mai 1283, et à combattre dans cette ville sous la protection du roi +d'Angleterre. À l'époque indiquée, D. Pedro bien monté, voyageant de +nuit, et guidé par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les +routes, tous les pors des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à +Bordeaux. Il y arriva le jour même de la bataille, protesta devant un +notaire que le roi de France étant près de Bordeaux avec ses troupes, +il n'y avait +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> +pas de sûreté pour lui. Pendant que le notaire +écrivait, le roi fit le tour de la lice, puis il piqua son cheval, et +fit sans s'arrêter près de cent milles sur la route d'Aragon.</p> + +<p>Charles d'Anjou, ainsi joué, prépara une nouvelle armée en Provence. +Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui +avait porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq +galères parader devant le port de Naples, et braver Charles le +Boiteux, le fils de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers +ne tinrent pas à un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq +galères qu'ils avaient dans le port.</p> + +<p>Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles d'Anjou arriva le +lendemain. «Que n'est-il mort!» s'écria-t-il, quand on lui apprit la +captivité de son +fils<a id="notetag300" name="notetag300"></a><a href="#note300">[300]</a>. +Il se donna la consolation de faire pendre +cent cinquante Napolitains.</p> + +<p>Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Son +activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l'entremise du +pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux +préparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui +échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété +et la sécurité d'un saint, se rendant ce témoignage, qu'il n'avait +fait la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église. +(7 janvier 1285).</p> + +<p>Cependant +<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> +le pape, tout Français de naissance et de cœur, +avait déclaré D. Pedro déchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant +les indulgences de la croisade à quiconque lui courrait sus. L'année +suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles de Valois, second fils +de Philippe le Hardi, et frère de Philippe le Bel.</p> + +<p>Ce fut en effet une vraie croisade. La France n'avait point guerroyé +depuis longtemps. Tout le monde voulut en être, la reine elle-même et +beaucoup de nobles dames. L'armée se trouva la plus forte qui fût +jamais sortie de France depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la +portent à vingt mille chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes +de Gênes, de Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne, devaient +suivre les rivages de Catalogne, et seconder les troupes de terre. +Tout promettait un succès facile. D. Pedro se trouvait abandonné de +son allié, le roi de Castille, et de son frère même, le roi de +Majorque<a id="notetag301" name="notetag301"></a><a href="#note301">[301]</a>. +Ses sujets venaient de former une hermandad contre lui. +Il se trouva réduit à quelques Almogavares, avec lesquels il occupait +les positions inattaquables, observant et inquiétant l'ennemi.</p> + +<p>Elna fit quelque résistance, et tout y fut cruellement massacré. +Gironne résista davantage. Le roi de France, qui avait fait vœu de +la prendre, s'y obstina, et y perdit un temps précieux. Peu à peu le +climat commença à faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres +se mirent dans l'armée. Le découragement augmenta +<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> par la +défaite de l'armée navale; l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exerça +sur les prisonniers d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la +retraite, mais tout le monde était malade; les soldats se croyaient +poursuivis par les saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous +les passages étaient occupés.</p> + +<p>Les Almogavares, attirés par le butin, croissaient en nombre à vue +d'œil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses +chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur cette armée +de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan, +mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en +Espagne.</p> + +<p>Le nouveau roi, Philippe le Bel, trouva moyen d'armer le roi de +Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint +sa liberté avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de +la maison d'Aragon, se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit +même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou, +fils de Charles le Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père +l'avait été. Un traité suivit (1299), d'après lequel le roi +Frédéric<a id="notetag302" name="notetag302"></a><a href="#note302">[302]</a> +devait garder l'île sa vie durant. Mais ses descendants +l'ont gardée pendant plus d'un siècle.</p> + +<p>Cette royauté de Naples, si mal acquise, ne fut pas renversée +entièrement, mais du moins mutilée et humiliée. Il +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> y eut +quelque réparation pour les morts. «Le pieux Charles, aujourd'hui +régnant (le fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur, qui mourut +vers l'an 1300, a construit une église de Carmes sur les tombeaux de +Conradin et de ceux qui périrent avec +lui<a id="notetag303" name="notetag303"></a><a href="#note303">[303]</a>.»</p> + + + + +<h3>CHAPITRE II +<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span></h3> + +<h4>PHILIPPE LE BEL — BONIFACE VIII</h4> + +<h4>1285-1304</h4> + + +<p>«Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrétienté +de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...</p> + +<p>«J'eus nom Hugues Capet. De moi sont nés ces Louis, ces Philippe, qui +depuis peu règnent en France.</p> + +<p>«J'étais fils d'un boucher de +Paris<a id="notetag304" name="notetag304"></a><a href="#note304">[304]</a>, +mais quand les +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> +anciens rois manquèrent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai +tenir les rênes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne +veuve retomba à mon +fils<a id="notetag305" name="notetag305"></a><a href="#note305">[305]</a>. +De lui sort cette race où les morts +font reliques<a id="notetag306" name="notetag306"></a><a href="#note306">[306]</a>.</p> + +<p>«Tant que la grande dot provençale ne leur ôta toute vergogne, peu +valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal. Mais dès lors ils +poussèrent par force et par mensonge, et puis par pénitence ils +prirent Normandie et Gascogne.</p> + +<p>«Charles passe en Italie, et puis, par pénitence, égorge +Conradin.—Par pénitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.</p> + +<p>«Un autre Charles sortira tantôt de France. Sans armes, il sort, sauf +la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au +ventre<a id="notetag307" name="notetag307"></a><a href="#note307">[307]</a>.</p> + +<p>«L'autre, captif en mer, fait traite et marché de sa fille: le +corsaire du moins ne vend que l'étranger.</p> + +<p>«Mais voici qui efface le mal fait et à faire... Je le vois entrer +dans Anagni, le fleurdelisé!... Je vois le Christ captif en son +vicaire; je le vois moqué une seconde fois; il est de nouveau abreuvé +de fiel et de vinaigre. Il est mis à mort entre les +brigands<a id="notetag308" name="notetag308"></a><a href="#note308">[308]</a>.»</p> + +<p>Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vérités et de +calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid +jeune monde qui lui succède. +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> +Celui-ci commence vers 1300; il +s'ouvre par la France, par l'odieuse figure de Philippe le Bel.</p> + +<p>Au moins quand la monarchie française, fondée par Philippe-Auguste et +Philippe le Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une +consolation. Elle périt dans la gloire immense d'une jeune république +qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais ce +pauvre moyen âge, papauté, chevalerie, féodalité, sous quelle main +périssent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du +faux-monnayeur. La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid. +S'il est plus légitime que celui qu'il remplace, quel œil, fût-ce +celui de Dante, pourrait le découvrir à cette époque? Il naît sous les +rides du vieux droit romain, de la vieille fiscalité impériale. Il +naît avocat, usurier; il naît gascon, lombard et juif.</p> + +<p>Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son +premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité +d'instinct, l'hypocrisie naïve, si je puis dire, avec laquelle il va +attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et +féodal. La France est alors un légiste en cuirasse, un procureur bardé +de fer; elle emploie la force féodale à exécuter les sentences du +droit romain et canonique.</p> + +<p>Fille obéissante de l'Église, elle s'empare de l'Italie et de l'Église +même; si elle bat l'Église, c'est comme sa fille, comme obligée en +conscience de corriger sa mère.</p> + +<p>Le premier acte du petit-fils de saint-Louis avait été d'exclure les +prêtres de l'administration de la justice, de +<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> +leur interdire +tout tribunal, non-seulement au parlement du roi et dans ses domaines, +mais dans ceux des seigneurs (1287). «Il a été ordonné par le conseil +du seigneur roi, que les ducs, comtes, barons, archevêques et évêques, +abbés, chapitres, colléges, gentilshommes (milites), et en général, +tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des +laïques pour baillis, prévôts et officiers de justice; qu'ils +n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils +manquent (délinquant) en quelque chose, leurs supérieurs puissent +sévir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils +en soient éloignés.—Item, il a été ordonné que tous ceux qui, après +le présent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi, +et devant les juges séculiers du royaume, constituent des procureurs +laïques. Enregistré ce jour, au parlement, de la Toussaint, l'an du +Seigneur 1287.»</p> + +<p>Philippe le Bel rendit le parlement tout laïque. C'est la première +séparation expresse de l'ordre civil et ecclésiastique; disons mieux, +c'est la fondation de l'ordre civil.</p> + +<p>Les prêtres ne se résignèrent pas. Il semble qu'ils aient essayé de +forcer le parlement et d'y reprendre leur siége. En 1289, le roi +défend «à Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer +nully des prélats en la chambre sans le consentement des maistres +(présidents)<a id="notetag309" name="notetag309"></a><a href="#note309">[309]</a>.»</p> + +<p>Constitué par l'exclusion de l'élément étranger, ce corps +<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> +s'organisa (1291), par la division du travail, par la répartition des +fonctions diverses. Les uns durent recevoir les requêtes et les +expédier, les autres eurent la charge des enquêtes. Les jours de +séance furent fixés, les récusations déterminées, ainsi que les +fonctions des officiers du roi. Un grand pas se fit vers la +centralisation judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprimé, les +appels du Languedoc furent désormais portés à +Paris<a id="notetag310" name="notetag310"></a><a href="#note310">[310]</a>; +les grandes +affaires devaient se décider avec plus de calme loin de cette terre +passionnée, qui portait la trace de tant de révolutions.</p> + +<p>Le parlement a rejeté les prêtres. Il ne tarde pas à agir contre eux. +En 1288, le roi défend qu'aucun juif ne soit arrêté à la réquisition +d'un prêtre ou moine, sans qu'on ait informé le sénéchal ou bailli du +motif de l'arrestation, et sans qu'on lui ait présenté copie du mandat +qui l'ordonne. Il modère la tyrannie religieuse sous laquelle +gémissait le Midi: il défend au sénéchal de Carcassonne d'emprisonner +qui que ce soit sur la seule demande des +inquisiteurs<a id="notetag311" name="notetag311"></a><a href="#note311">[311]</a>. +Sans doute, ces concessions étaient intéressées. Le juif était chose du +roi; l'hérétique, son sujet, son <i>taillable</i>, n'eût pu être rançonné +par lui, s'il l'eût été par l'inquisition. Ne nous informons pas trop +du motif. L'ordonnance paraît +<span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> +honorable à celui qui la signa. +On y entrevoit la première lueur de la tolérance et de l'équité +religieuse.</p> + +<p>La même année 1291, le roi frappa sur l'Église un coup plus hardi. Il +limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu à peu, +eût fait passer toutes les terres du royaume aux gens de <i>mainmorte</i>. +Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prêtre, du moine, +était ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porte à trois, +quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acquéreur +ecclésiastique, en compensation des droits sur mutations que l'État +perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux églises profita +désormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en +partage dans les dons de la piété avec Jésus-Christ, avec Notre-Dame +et les saints.</p> + +<p>Voilà pour l'Église. La féodalité, tout armée et guerrière qu'elle +est, n'est pas moins attaquée. D'elle-même se dégage le principe qui +doit la ruiner. Ce principe est la royauté comme suzeraineté féodale. +Saint Louis dit expressément dans ses Établissements (liv. II, c. +<span class="smcap">XXVII</span>): «Se aucun se plaint en la cour le roy de +son saignieur de dete +que son saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il +li ait fetes, li sires n'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre +juges, ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en +Code. Ne quis in sua causa judicet, en la loi unique qui commence +<i>Generali</i>, el rouge, et el noir, etc.» Les Établissements de saint +Louis étaient faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la +Coutume de Beauvoisis, dans un livre fait pour les domaines d'un fils +<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> +de saint Louis, de Robert de Clermont, ancêtre de la maison +de Bourbon, écrit sous Philippe le Bel que le roi a droit de faire des +établissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le +royaume. Il faut voir dans le texte même avec quelle adresse il +présente cette opinion scandaleuse et +paradoxale<a id="notetag312" name="notetag312"></a><a href="#note312">[312]</a>.</p> + +<p>Philippe le Hardi avait facilité aux roturiers l'acquisition des biens +féodaux. Il enjoignit aux gens de justice «de ne pas molester les +non-nobles qui acquerront des choses féodales.» Le non-noble, ne +pouvant s'acquitter des services nobles qui étaient attachés au fief, +il fallait le consentement de tous les seigneurs médiats, de degré en +degré jusqu'au roi. Philippe III réduisit à trois le nombre des +seigneurs médiats dont le consentement était requis.</p> + +<p class="p2"> </p> + +<p>La tendance de cette législation s'explique aisément quand on sait +quels furent les conseillers des rois +aux <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +et <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles, +quand on connaît la classe à laquelle ils appartenaient.</p> + +<p>Le chambellan, le conseiller de Philippe le Hardi, fut le barbier ou +chirurgien de saint Louis, le tourangeau Pierre La Brosse. Son frère, +évêque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse +avait accusé la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonné un +fils du premier lit. Le parti des seigneurs, à la tête duquel était le +comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de +plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse décida +le +<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +roi à interroger une <i>béguine</i>, ou mystique de Flandre. +Le parti des seigneurs opposa à la <i>béguine</i> les dominicains, +généralement ennemis des mystiques. Un dominicain apporta au roi une +cassette où l'on vit ou crut voir des preuves de la trahison de La +Brosse. Son procès fut instruit secrètement. On ne manqua pas de le +trouver coupable. Les chefs du parti de la noblesse, le comte +d'Artois, une foule de seigneurs, voulurent assister à son exécution.</p> + +<p>En tête des conseillers de saint Louis, plaçons Pierre de Fontaines, +l'auteur du Conseil à mon ami, livre en grande partie traduit des lois +romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en était bailli l'an +1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris. +En cette qualité, il prononce un jugement en faveur du roi contre +l'abbé de Saint-Benoît sur Loire, puis un autre, et toujours favorable +au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements, +nous le trouvons nommé après le chancelier de +France<a id="notetag313" name="notetag313"></a><a href="#note313">[313]</a>. Il +s'intitule chevalier. Ce qui, dès cette époque, ne prouve pas +grand'chose. Ces gens de robe longue prirent de bonne heure le titre +de chevaliers ès lois.</p> + +<p>Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis, +l'auteur de ce grand livre des Coutumes de Vermandois, ait été de bien +grande noblesse. La maison du même nom est une famille bretonne, et +non picarde, qui apparaît dans les guerres des Anglais +au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, +mais qui ne fait pas remonter régulièrement sa filiation plus haut que +le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>.</p> + +<p>Les +<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> +deux frères Marigni, si puissants sous Philippe le Bel, +s'appelaient de leur vrai nom de famille Le +Portier<a id="notetag314" name="notetag314"></a><a href="#note314">[314]</a>. +Ils étaient +Normands, et achetèrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus +célèbre des deux, chambellan et trésorier du roi, capitaine de la Tour +du Louvre, est appelé <i>Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de +France</i>. «C'était, dit un contemporain, comme un second roi, et tout +se faisait à sa +volonté<a id="notetag315" name="notetag315"></a><a href="#note315">[315]</a>.» +On n'est pas tenté de soupçonner ce +témoignage d'exagération lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au +Palais de Justice à côté de celle du +roi<a id="notetag316" name="notetag316"></a><a href="#note316">[316]</a>.</p> + +<p>Au nombre des ministres de Philippe le Bel, il faut placer deux +banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande +partie les violences fiscales de ce règne. Ceux qui dirigèrent les +grands et cruels procès de Philippe le Bel furent le chancelier Pierre +Flotte, qui eut l'honneur d'être tué, tout comme un chevalier, à la +bataille de Courtrai. Il eut pour collègues ou successeurs Plasian et +Nogaret. Celui-ci, qui acquit une célébrité si tragique, était né à +Caraman en Lauraguais. Son aïeul, si l'on en croit les invectives de +ses ennemis, avait été brûlé comme hérétique. Nogaret fut d'abord +professeur de droit à Montpellier, puis juge-mage de Nîmes. La famille +Nogaret, si fière au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, sous le nom d'Épernon, n'était pas +encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu +<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> +après cette expédition hardie où Guillaume Nogaret alla mettre la main +sur le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe le +Long révoqua les dons qui lui avaient été faits par Philippe le Bel; +mais il ne fut pas enveloppé dans la proscription de Marigni. On eût +craint sans doute de porter atteinte à ses actes judiciaires, qui +avaient une si grande importance pour la royauté.</p> + +<p>Ces légistes, qui avaient gouverné les rois anglais dès +le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> saint +Louis, Alphonse X et Frédéric II, furent, sous +le petit-fils de saint Louis, les tyrans de la France. Ces <i>chevaliers +en droit</i>, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les Nogaret, les +Marigni procédèrent avec une horrible froideur dans leur imitation +servile du droit romain et de la fiscalité impériale. Les Pandectes +étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait dès qu'ils +pouvaient répondre à tort ou à droit: <i>Scriptum est...</i> Avec des +textes, des citations, ils démolirent le moyen âge, pontificat, +féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment <i>appréhender au corps</i> +le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la croisade elle-même dans la +personne des Templiers.</p> + +<p>Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il coûte de l'avouer, les +fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la +centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des +baillis, des sénéchaux, des prévôts, des procureurs du roi, des +maîtres et peseurs de monnaie. Les forêts sont envahies par les +<i>verdiers</i>, les <i>gruiers</i> royaux. Tous ces gens vont chicaner, +décourager, détruire les juridictions féodales. Au centre de cette +vaste toile d'araignée, siége +<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> +le conseil des légistes sous +le nom de Parlement (fixé à Paris en 1302). Là, tout viendra peu à peu +se perdre, s'amortir sous l'autorité royale. Au besoin, les légistes +appelleront à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose, +quoiqu'ils mendient l'anoblissement, tout en persécutant la noblesse.</p> + +<p>Cette création du gouvernement coûtait certainement fort cher. Nous +n'avons pas ici de détails suffisants; mais nous savons que les +sergents des prévôts, c'est-à-dire les exécuteurs, les agents de cette +administration si tyrannique à sa naissance, avaient d'abord, le +sergent à cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent +à pied dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire et +administrative. Tout à l'heure vont venir des troupes mercenaires. +Philippe de Valois aura à la fois plusieurs milliers d'arbalétriers +génois. D'où tirer les sommes énormes que tout cela doit coûter? +L'industrie n'est pas née encore. Cette société nouvelle se trouve +déjà atteinte du mal dont mourut la société antique. Elle consomme +sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir à la longue +de l'ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si coûteux à établir, +qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misères +qu'il devait guérir.</p> + +<p>Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge +payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et +petits, ils avaient place à sa table. La solde, c'était le repas du +jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son +mouvement compliqué aux mille mouvements naturels +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> +et simples +du gouvernement féodal, cette machine, l'argent seul peut lui donner +l'impulsion. Si cet élément vital manque à la nouvelle royauté, elle +va périr, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont +dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement féodal.</p> + +<p>Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et +affamé. La faim est sa nature, sa nécessité, le fond même de son +tempérament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour à tour la +ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux +roman, maître Renard et maître Isengrin.</p> + +<p>Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le +reconnaître; il préfère tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure. +D'abord, il trafique, il échange, il achète; le fort peut dépouiller +ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple, dès qu'il désespère +de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achète du moins le +patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de +Montpellier, la seule qui restât au roi Jacques. Le prince, avisé et +bien instruit en lois, ne se fit pas scrupule d'acquérir ainsi le +dernier vêtement de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui +vendait son bien pièce à pièce, et auquel sans doute il crut devoir en +ôter le maniement en vertu de la loi romaine: <i>Prodigus et +furiosus</i><a id="notetag317" name="notetag317"></a><a href="#note317">[317]</a>.....</p> + +<p>Au +<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> +nord, il acquit Valenciennes, qui se donna à lui (1293). +Et sans doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes +l'approchait de la riche Flandre, si bonne à prendre, et comme riche, +et comme alliée des Anglais. Du côté de la France anglaise, il avait +acheté au nécessiteux Édouard I<sup>er</sup> le Quercy, +terre médiocre, sèche et +montagneuse, mais d'où l'on descend en Guyenne. Édouard était alors +empêtré dans les guerres de Galles et d'Écosse, où il ne gagnait que +de la gloire. C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l'unité +britannique, de se fermer dans l'île. Édouard y fit d'héroïques +efforts, et commit aussi d'incroyables barbaries. Mais il eut beau +briser les harpes de Galles, tuer les bardes, il eut beau faire périr +le roi David du supplice des traîtres, et transporter à Westminster le +palladium de l'Écosse, la fameuse pierre de Scone, il ne put rien +finir ni dans l'île ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait +vers la France et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise +nouvelle du Border écossais ou des Marches de Galles, quelque nouveau +tour de Leolyn ou de Wallace. Wallace était encouragé par Philippe le +Bel, le chef héroïque des clans par le roi-procureur. Celui-ci n'avait +que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer Édouard par ses +limiers d'Écosse. Il le laissait volontiers s'immortaliser dans les +déserts de Galles et de Northumberland, procédait contre lui à son +aise, et le condamnait par défaut.</p> + +<p>Ainsi, quand il le vit occupé à contenir l'Écosse sous Baillol, il le +somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il +ajourna ce roi, ce conquérant à venir s'expliquer par-devant ce qu'il +appelait le +<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> +tribunal des pairs. Il le menaça, puis il +l'amusa, lui offrit une princesse de France, pour prix d'une +soumission fictive, d'une simple saisie, qui arrangerait tout. +L'arrangement fut que l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les +garda, et retira ses offres. Cette grande province, ce royaume de +Guyenne, fut escamoté.</p> + +<p>Édouard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance +du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et +de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il écrivit +humblement à ses sujets de Guienne, leur demandant pardon d'avoir +consenti à la +saisie<a id="notetag318" name="notetag318"></a><a href="#note318">[318]</a>. +Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas +lui-même en Guienne, et son parti n'éprouva que des revers. Philippe +eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui, +pour lui donner un allié, délia le roi d'Écosse des serments qu'il +avait prêtés au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien, que les +Flamands, mécontents de leur comte, +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> +l'appelèrent à leur +secours. Pour soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la +Flandre. La grasse Flandre était la tentation naturelle de ces +gouvernements voraces. Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les +rois de France sevraient de croisades et de guerres privées, la +Flandre était leur rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient +prêts à faire un joyeux pèlerinage aux magasins de Flandre, aux épices +de Bruges, aux fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.</p> + +<p>Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait placée +entre tous pour être mangée des uns et des autres. Avant que +l'Angleterre fût cette chose colossale que nous voyons, la Flandre +était une Angleterre, mais de combien déjà inférieure et plus +incomplète! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerçants +sans marine. Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux, +marine, c'est justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matière, le +véhicule, la défense de son industrie.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais +une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et +de villes. Rien n'est moins homogène. Sans parler de la différence de +race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine +entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de métiers, +haine entre le souverain et le +peuple<a id="notetag319" name="notetag319"></a><a href="#note319">[319]</a>. +Dans un pays où la femme +héritait et transférait la +<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> +souveraineté, le souverain était +souvent un mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce +peuple de chair, apparaît dans la précoce indulgence de la Coutume de +Flandre pour la femme et pour le +bâtard<a id="notetag320" name="notetag320"></a><a href="#note320">[320]</a>. +La femme flamande amena +ainsi par mariage des maîtres de toute nation, un Danois, un Alsacien; +puis un voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des +Français de diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mâle +(Capet), Philippe le Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche +encore. Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).</p> + +<p>La Flandre se plaignait du comte français, Gui Dampierre, Philippe +s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et +voulut donner sa fille Philippa au fils d'Édouard. Ce mariage contre +le roi de France ne pouvait, selon la loi féodale, se faire sans +l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe +cependant ne réclama pas; il déclara hypocritement +<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> qu'étant +parrain de la jeune fille il ne pouvait lui laisser passer le détroit +sans l'embrasser<a id="notetag321" name="notetag321"></a><a href="#note321">[321]</a>. +Refuser, c'était déclarer la guerre, et trop +tôt. Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et +resta. Le père et la fille furent retenus à la tour du Louvre. +Philippe enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait +de la Guienne. Le comte s'échappa, il est vrai, dans la suite. La +jeune fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à +garder un tel otage et qu'on accusa de sa mort.</p> + +<p>Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi. +L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son titre, +eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard, comme autrefois Othon de +Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII à cent +écus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbéliard, +Neufchâtel, ceux du Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les +évêques de Liége et d'Utrecht, l'archevêque de Cologne, tous +promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et +tous restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les +payait pour agir, Philippe pour se reposer.</p> + +<p>La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'était une lutte +de corruption, une bataille d'argent, à qui serait le premier ruiné. +Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables +étaient les ressources des rois d'alors pour suffire à de telles +dépenses. Édouard et Philippe chassèrent, il est vrai, les juifs, +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> +en gardant leurs +biens<a id="notetag322" name="notetag322"></a><a href="#note322">[322]</a>. +Mais le juif est glissant, il ne se +laisse pas prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen +d'emporter. Le roi de France, qui avait des banquiers italiens pour +ministres, s'avisa, sans doute par leur conseil, de rançonner les +Italiens, les Lombards, qui exploitaient la France, et qui étaient +comme une variété de l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus +sûrement encore tout ce qui achetait et vendait, le roi essaya pour la +première fois de ce triste moyen si employé dans +le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, +l'altération de la monnaie. C'était un impôt facile et tacite, une +banqueroute secrète au moins dans les premiers moments. Mais bientôt +tous en profitaient; chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le +roi y gagnait moins que la foule des débiteurs sans foi. Enfin, l'on +eut recours à un moyen plus direct, l'impôt universel de la +maltôte<a id="notetag323" name="notetag323"></a><a href="#note323">[323]</a>.</p> + +<p>Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi +même. C'était un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il +restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle +du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre. +Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer +presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus. +Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements, on le vit +pleurer.</p> + +<p>Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant +<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> +quelqu'un de riche. Ce quelqu'un, c'était l'Église. Archevêques et +évêques, chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benoît, moines +nouveaux, dits Mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence. +Tout ce monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la +graisse de la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et +reluisant, au milieu du grand peuple affamé qui commençait à le +regarder de travers.</p> + +<p>Les évêques allemands étaient des princes, et levaient des armées. +L'Église d'Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de +l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus. +Aujourd'hui, il est vrai, l'archevêque de Cantorbery ne reçoit par an +que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque +la Restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on apprit +que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la porte +de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de Séville +six mille<a id="notetag324" name="notetag324"></a><a href="#note324">[324]</a>.</p> + +<p>La confiscation de l'Église fut la pensée des rois depuis +le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la +différence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques +se firent donner. Henri VIII employa le schisme, François I<sup>er</sup> le +Concordat.</p> + +<p>Qui +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> +donc, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, +du roi ou de l'Église, devait +désormais exploiter la France? telle était la question. Déjà, lorsque +Philippe mit sur le peuple le terrible impôt de la maltôte, lorsqu'il +altéra les monnaies, lorsqu'il dépouilla les Lombards, sujets ou +banquiers du saint-siége, il frappait Rome directement ou +indirectement, il la ruinait, il lui coupait les +vivres<a id="notetag325" name="notetag325"></a><a href="#note325">[325]</a>.</p> + +<p>Boniface usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle <i>Clericis +laicos</i>, il déclare excommuniés de fait tout prêtre qui payera, tout +laïque qui exigera subvention, prêt ou don, sans l'autorisation du +saint-siége; et cela, sans qu'aucun rang, aucun privilége puisse les +excepter. Il annulait ainsi un privilége important de nos rois, qui, +tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans +leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.</p> + +<p>Au même moment, sous prétexte de la guerre d'Angleterre, Philippe +défendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'était +frapper Rome bien plus que l'Angleterre.</p> + +<p>Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que +la bulle en réponse: «Dans la douceur +<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> +d'un ineffable amour +(Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo), l'Église, unie au Christ, +son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples, +spécialement le don de liberté. Il a voulu que l'adorable épouse +régnât, comme mère, sur les peuples fidèles. Qui donc ne redoutera de +l'offenser, de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'époux dans +l'épouse? Qui osera porter atteinte aux libertés ecclésiastiques, +contre son Dieu et son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il, +pour que le marteau de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre +et en cendre?... Ô mon fils, ne détourne point l'oreille de la voix +paternelle, etc.»</p> + +<p>Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situation: «Tu n'as point +considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le +tien, les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les +sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes États. Lève +les yeux autour de toi, et regarde, et réfléchis. Songe que les +royaumes des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes +parts; songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs +habitants, et tu reconnaîtras aisément que ce n'était pas le temps, +que ce n'était pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'Église +par de telles piqûres... Juge toi-même quelles ont dû être les pensées +du siége apostolique, lorsque dans ces jours même où nous étions +occupés de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue à +l'invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de +tels dons qui provoquent la colère de Dieu, et méritent, je ne dis +<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> +pas seulement notre indignation, mais celle de l'Église +elle-même...</p> + +<p>«Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avez-vous eu recours à ce +siége, sans que votre pétition fût écoutée? Et si une grave nécessité +menaçait de nouveau ton royaume, non-seulement le saint-siége +t'accorderait les subventions des prélats et des personnes +ecclésiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il étendrait ses mains +jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas +défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au saint-siége, +et qui lui a été si longtemps dévoué... Nous exhortons donc ta +Sérénité royale, la prions et l'engageons à recevoir avec respect les +médicaments que t'offre une main paternelle, à acquiescer à des avis +salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à +ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve +notre bienveillance et celle du Saint-Siége, conserve notre bonne +renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à +d'autres remèdes, à des remèdes inusités, lors même que la justice +nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions +qu'à regret et malgré +nous<a id="notetag326" name="notetag326"></a><a href="#note326">[326]</a>.»</p> + +<p>Ces graves paroles, mêlées de douceur et de menaces, devaient faire +impression. Aucun pontife n'avait été jusque-là plus partial pour nos +rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai; +mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il +avait appelé en Italie Charles de Valois, et, en +<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> attendant +l'empire latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne, +capitaine du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la Marche +d'Ancône. Il obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit +ce qu'il put pour leur procurer le trône impérial et celui de +Castille. En 1298, pris pour arbitre entre les rois de France et +d'Angleterre, il essaya de les rapprocher par des mariages, et, par +une sentence provisoire, il ajourna les restitutions que Philippe +devait à l'Anglais.</p> + +<p>La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà apparaissait encore +comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait été appelé à juger entre +la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Écosse, entre +Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert +d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion +sur ses forces réelles?</p> + +<p>L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300, Boniface promit +rémission des péchés à tous ceux qui viendraient visiter pendant +trente jours les Églises des Saints-Apôtres. Ce Jubilé rappelait tout +à la fois celui des Juifs et les fêtes séculaires de Rome païenne. On +sait que le Jubilé mosaïque, revenant tous les cinquante ans, devait +rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier +possesseur; il devait annuler l'histoire, défaire le temps, pour ainsi +dire, au nom du seul Éternel. La vieille Rome, dans un tout autre +point de vue, emprunta des Étrusques la doctrine des +Âges<a id="notetag327" name="notetag327"></a><a href="#note327">[327]</a>; mais +ce ne fut point pour y reconnaître la mobilité de ce monde, la +mortalité des empires. Rome se +<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> +croyait Dieu, elle se jugeait +immortelle comme invincible, et, au retour de chaque siècle, +solennisait son éternité.</p> + +<p>En l'an 1300, la foi était grande encore. La foule fut prodigieuse à +Rome<a id="notetag328" name="notetag328"></a><a href="#note328">[328]</a>. +On compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y +eut plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suffirent +à les recevoir; ils campèrent par les rues et les places, sous des +abris construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes et sous +la voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, la +chrétienté venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat.</p> + +<p>Pour se représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore +voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant les fêtes +de Pâques. On oublierait presque que c'est bien là la triste Rome, la +veuve de deux antiquités.</p> + +<p>Quel qu'ait été le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne +lui en veux pas pour cet invention du Jubilé. Des milliers d'hommes +l'en ont, j'en suis sûr, remercié du cœur. C'était mettre une +pierre sur la route du temps, placer un point d'arrêt dans sa vie, +entre les regrets du passé et les espérances d'un meilleur, d'un moins +regrettable avenir; c'était s'arrêter en montant cette rude pente, +souffler un peu à midi. <i>Nel mezzo cammin di nostra vita.</i></p> + +<p>Ces âges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de +lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser +<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> +le diable avec +l'habit qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin. N'est-ce donc pas +quelque chose d'échapper à l'influence des lieux, des habitudes, de se +dépayser, de s'orienter à une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une +mauvaise puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux où le +cœur se prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la +pinada de Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition, +Charlemagne fut ensorcelé?</p> + +<p>Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils +attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de +régénération. «Le vieillard, tout blanc, et chenu, se sépare des lieux +où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit +privée d'un père chéri.—Vieux, faible, et sans haleine, il se traîne +comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les +ans, par la fatigue du chemin.—Il vient à Rome pour y voir la +semblance de Celui que, là-haut encore, il espère bien revoir au +ciel<a id="notetag329" name="notetag329"></a><a href="#note329">[329]</a>...»</p> + +<p>Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart +de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la +pèlerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses +pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ces genoux, altéré et +haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à +l'horizon: <i>Monte di gioja!</i>...</p> + +<p>Et quand le but du voyage, c'était Rome! quand au renouvellement du +siècle, au moment solennel où sonnait une heure de la vie du monde, on +atteignait la grande +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> +ville, et que ces monuments, ces vieux +tombeaux, jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les voyait, on les +touchait; alors, se retrouvant contemporain de tous les siècles, et +des consuls et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au +Capitole et du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l'histoire, ayant +vu toute mort et ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers +la patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et +d'avance tout consolé de mourir.</p> + +<p>L'Église, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva +dans ce Jubilé de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique. +La descente commença dès-lors. Dans cette foule même se trouvaient les +hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns, +froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les +autres chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se +faire son Jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants; le +poëte convoqua dans sa comédie tous les morts; il fit la revue du +monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité, +comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut +dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé: on ne l'a pas retrouvé +depuis. Le moyen âge avait vécu; la vie est un mystère, qui périt +lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la Divina +Commedia, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo-Santo de +Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la +couronner, la mettre glorieusement au tombeau.</p> + +<p>N'accusons +<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> +pas le pape, si cet octogénaire, vieil avocat, et +nourri dans les ruses et les plus prosaïques +intrigues<a id="notetag330" name="notetag330"></a><a href="#note330">[330]</a>, +se laissa +gagner lui-même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vit le +genre humain réuni à Rome et à genoux devant lui... Il est d'ailleurs +une sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les +souverains de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et +même au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, +Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu +tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du +globe, en disant: «Ceci et ceci, cela encore, est à moi.»</p> + +<p>À plus forte raison, le pape se croyait-il le maître du monde. Lorsque +Albert d'Autriche se fit Empereur par la mort d'Adolphe de Nassau, +Boniface, indigné, mit la couronne sur sa tête, saisit une épée, et +s'écria: «C'est moi qui suis César, c'est moi qui suis l'Empereur, +c'est moi qui défendrai les droits de l'Empire.» Au Jubilé de 1300, il +parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les insignes +impériaux; il fit porter devant lui l'épée et le sceptre sur la boule +du monde, et un héraut allait criant: «Il y a ici deux épées; Pierre, +tu vois ici ton successeur; et vous, ô Christ! regardez votre +vicaire.» Il expliquait ainsi les deux épées qui se trouvèrent dans le +lieu où Jésus-Christ fit la Cène avec ses apôtres.</p> + +<p>Cette +<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> +outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre +des deux puissances ecclésiastique et civile. La lutte, qui semblait +finie avec la maison de Souabe, est reprise par celle de France. +Guerre d'idées, non de personnes, de nécessité, non de volonté. Le +pieux Louis IX la commence, le sacrilége Philippe IV la continue.</p> + +<p>«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa +bulle <i>Unam sanctam</i>, c'est être hérétique et manichéen...» Mais le +monde du moyen âge est manichéen, il mourra tel; toujours il sentira +en lui la lutte des deux principes.—<i>Que cherches-tu?—la paix</i>. +C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et +l'Empereur<a id="notetag331" name="notetag331"></a><a href="#note331">[331]</a>.</p> + +<p>La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'âge en âge, on +l'a cherchée dans l'unité. Dès le <span class="smcap">II</span><sup>e</sup> +siècle, saint Irénée écrit +contre les Gnostiques son livre: De l'unité du principe du monde: <i>De +Monarchiâ</i>. C'est encore le titre du Dante: <i>De Monarchiâ</i>, De l'unité +du monde social<a id="notetag332" name="notetag332"></a><a href="#note332">[332]</a>.</p> + +<p>Le +<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> +livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, +comme condition du développement, la paix sous un monarque unique. Ce +monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, et partant, il est +impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; où il n'y a +plus de limite, que désirer? quelle concupiscence peut +naître<a id="notetag333" name="notetag333"></a><a href="#note333">[333]</a>? +tel est le raisonnement de Dante. Reste à prouver que cet idéal peut +être réel, que ce réel est le peuple +romain<a id="notetag334" name="notetag334"></a><a href="#note334">[334]</a>; +qu'enfin le peuple +romain a transmis sa souveraineté à l'empereur d'Allemagne.</p> + +<p>Ce livre est une belle épitaphe gibeline pour l'Empire allemand: +l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne; c'est +désormais tout empire, toute royauté; c'est le pouvoir civil en tout +pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'Église +et le fils aîné de l'Église. Des deux côtés, prétentions sans +bornes; deux infinis en face. Le roi, s'il +<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> +n'est pas le roi +seul, est du moins le plus grand roi du monde; le plus révéré encore, +depuis saint Louis. Fils aîné de l'Église, il veut être plus âgé +que sa mère: «Avant qu'il n'y eût des clercs, dit-il, le roi avait en +garde le royaume de +France<a id="notetag335" name="notetag335"></a><a href="#note335">[335]</a>.»</p> + +<p>La querelle s'était déjà émue à l'occasion des biens d'église; mais il +y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait décidé entre +Philippe et Édouard, non comme ami et personne privée, mais comme +pape. Le comte d'Artois, indigné de la partialité du pontife pour les +Flamands, arracha la bulle au légat et la jeta au feu. En +représailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre Charles de +Valois, qui prétendait à la couronne impériale. De son côté, Philippe +mit la main sur les régates de Laon, de Poitiers et de Reims. Il +accueillait les ennemis de Boniface, les Colonna, ces rudes Gibelins, +ces chefs de brigands romains contre les papes.</p> + +<p>L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un +siècle se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante +dépouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III. +L'hommage de Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, était +vivement réclamé par l'archevêque (1300). L'archevêque eût voulut +s'arranger. Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la +permission du saint-siége. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus, +menaça Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont +<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> +ses officiers dépouillaient l'église de Maguelone.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: le pape avait, malgré Philippe, créé dans ce +dangereux Languedoc, à la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon, +un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse, l'évêché de Pamiers. +Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut +justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa promesse +d'aller à la croisade, et le sommer de mettre en liberté le comte de +Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas impunément à +Philippe le Bel.</p> + +<p>Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par +l'évêque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui eût enlevé +tout le Midi aux Français. Saisset appartenait à la famille des +anciens vicomtes de Toulouse. Il était l'ami de tous les hommes +distingués, de toute la noblesse municipale de cette grande cité. Il +rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de +Foix, ou du comte de Comminges, qui descendait des Raimond de +Toulouse, tant regrettés de leurs anciens +sujets<a id="notetag336" name="notetag336"></a><a href="#note336">[336]</a>.</p> + +<p>Ces +<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> +grands seigneurs de Midi n'avaient ni les forces, ni +l'amour du pays, ni la hauteur du courage, qu'une telle entreprise eût +demandés. Le comte de Comminges se signa, en entendant des +propositions si hardies: «Ce Saisset est un diable, dit-il, plutôt +qu'un homme<a id="notetag337" name="notetag337"></a><a href="#note337">[337]</a>.» +Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut +les confidences de Saisset, pour les transmettre au roi par l'évêque +de Toulouse<a id="notetag338" name="notetag338"></a><a href="#note338">[338]</a>.</p> + +<p>On sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du +comte de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, était son ami. +Il avait dit encore: «Les Français ne feront jamais de bien, mais +plutôt du mal au pays.» Il ne voulait pas terminer avec le comte de +Foix les démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât +avec les comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne réunît ainsi tout le +pays sous son influence.</p> + +<p>On attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi: «Votre roi de +France, disait-il, est un faux-monnayeur. Son argent n'est que de +l'ordure... Ce Philippe <i>le Bel</i> n'est ni un homme, ni même une bête; +c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> +donnèrent pour roi le <i>duc</i> grand et bel oiseau, il est vrai, +mais le plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de +l'épervier, et le roi ne répondit rien (<i>nisi quod flevit</i>). Voilà +votre roi de France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais +il ne sait que regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme +mort et détruit, à cause de la malice de cette cour... Mais saint +Louis m'a dit plus d'une fois que la royauté de France périrait en +celui qui est le dixième roi, à partir d'Hugues Capet.»</p> + +<p>Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en +Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et +voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le +temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris, +avec ses serviteurs, qui furent mis à la torture.</p> + +<p>Cependant le roi envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir violé +les priviléges de l'Église, mais pour demander la dégradation de +l'évêque, avant de le mettre à mort. La lettre du roi respire une +étrange soif de sang: «Le roi requiert le souverain pontife +d'appliquer tel remède, d'exercer le dû de son office, de telle sorte +que cet homme de mort (dictus vir mortis), dont la vie souille même le +lieu qu'il habite, il le prive de tout ordre, le dépouille de tout +privilége clérical, et que le seigneur roi puisse, de ce traître à +Dieu et aux hommes, de cet homme enfoncé dans la profondeur du mal, +endurci et sans espoir de correction, que le roi en puisse par voie de +justice faire à Dieu un excellent sacrifice. Il est si pervers, que +<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> +tous les éléments doivent lui manquer dans la mort, puisqu'il +offense Dieu et toute +créature<a id="notetag339" name="notetag339"></a><a href="#note339">[339]</a>.»</p> + +<p>Le pape réclama l'évêque, déclara suspendre le privilége qu'avaient +les rois de France de ne pouvoir être excommuniés, et convoqua le +clergé de France à Rome pour le 1<sup>er</sup> novembre de +l'année suivante. +Enfin il adressa au roi la bulle <i>Ausculta, fili</i>: Écoute, mon fils, +les conseils d'un père tendre. Le pape commençait par ces paroles +irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: «Dieu nous a +constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous +imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire, +disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa +doctrine...» Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une +récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.</p> + +<p>Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la réponse au pape. +La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il le +remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l'or et +l'argent ne sortiraient plus de France, que les prélats n'iraient +point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant +de son Jubilé, quand ce petit avocat +borgne<a id="notetag340" name="notetag340"></a><a href="#note340">[340]</a> +vint lui parler si +librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: «Mon +pouvoir, dit-il, renferme les deux.» Pierre Flotte répondit par +<span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> +un aigre distinguo: «Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du +roi réel.» Le gascon Nogaret, qui était venu avec Pierre Flotte, ne +put se contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional +sur les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape. Ils +sortirent ainsi de Rome enragés dans leur haine d'avocats contre les +prêtres, ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le +prévenaient.</p> + +<p>Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques +propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où +la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Ils arrangèrent donc entre +eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses +prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à +la fausse bulle, où le roi parlait au pape avec une violence et une +grossièreté populacière. Cette réponse, bien entendu, n'était pas +destinée à être envoyée, mais elle devait avoir deux effets. D'abord +elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément +cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui +est le moyen de l'être en effet.</p> + +<p>«Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi +des Francs, crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que +tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le +spirituel; que la collation des bénéfices et des prébendes ne +t'appartient point; que si tu as la garde des bénéfices vacants, c'est +pour en réserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré +quelqu'un, nous déclarons cette collation invalide, et nous la +révoquons si +<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> +elle a été exécutée, déclarant hérétiques tous +ceux qui pensent autrement. Donné au Latran, aux nones de décembre, +l'an 7 de notre pontificat.» C'est la date de la bulle <i>Ausculta, +fili</i>.</p> + +<p>«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface qui se +donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta très-grande fatuité +sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel; que la +collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par le +droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites +et à faire par nous sont valides au passé et à l'avenir; que nous +maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous +tenons pour fous et insensés ceux qui croiront autrement.»</p> + +<p>Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le +royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple +des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la +noblesse avec le pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une +foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la +petite bulle fut brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de +trompe par toute la +ville<a id="notetag341" name="notetag341"></a><a href="#note341">[341]</a>. +Encore deux cents ans, un moine +allemand fera +<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> +de son autorité privée ce que Pierre Flotte et +Nogaret font maintenant au nom du roi de France.</p> + +<p>Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape +avait convoqué les prélats à Rome pour le 1<sup>er</sup> novembre; +le roi +convoqua les États pour le 10 avril; non plus les États du clergé et +de la noblesse, non plus les États du Midi, comme saint Louis les +avait rassemblés; mais les États du Midi et du Nord, les États des +trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces États +généraux de Philippe le Bel sont l'ère nationale de la France, son +acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de +Notre-Dame, où s'assemblèrent ces premiers +États<a id="notetag342" name="notetag342"></a><a href="#note342">[342]</a>. +De même que le +Saint-Siége, au temps de Grégoire VII et d'Alexandre III, s'était +appuyé sur le peuple, l'ennemi du Saint-Siége appelle maintenant le +peuple à lui. Ces bourgeois, maires, échevins, consuls des villes, +sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter +les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la première +apparition du peuple.</p> + +<p>Pierre Flotte ouvrit les États (10 avril 1302) d'une manière habile et +hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle <i>Ausculta, fili</i>: +«Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes...» Puis il +demanda si les Français pouvaient sans lâcheté se soumettre à ce que +leur royaume, toujours libre et indépendant, fût +<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> +ainsi placé +dans le vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance +morale et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre +féodale, réveiller le mépris de l'homme d'armes contre le prêtre. Le +bouillant comte d'Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré +la bulle <i>Ausculta</i>, prit la parole, et dit que, s'il convenait au roi +d'endurer ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne +les souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté +et de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur fit +signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux +cardinaux. La lettre était probablement tout écrite d'avance par les +soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où +les États furent assemblés. Dans cette longue épître, les seigneurs, +après avoir souhaité aux cardinaux «continuel accroissement de +charité, d'amour et de toutes bonnes aventures à leur désir,» +déclarent que, quant aux dommages «celuy qui en présent siet ou siége +du gouvernement de l'Église,» dit être faits par le roi, ils ne +veulent, «ne eux, ne les universités, ne li peuple du royaume, avoir +ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le +Roi.» Ils accusent «Cil qui à présent siet ou siége du gouvernement de +l'Église» de tirer beaucoup d'argent de la conférence et collation des +archevêques, évêques et autres bénéficiers. «Si que li mêmes peuples, +qui leur est soubgez, soient grevez et rançonnez. Ne li prélas ne +poent donner leur bénéfices <i>aux nobles</i> clercs et autres bien nez et +bien lettrez de leurs diocèses, <i>de qui antecessours les églises sont +fondées.</i>» +<span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> +Les seigneurs signèrent certainement de grand +cœur ce dernier mot où l'habile rédacteur insinuait que les +bénéfices, fondés pour la plupart par leurs ancêtres, devaient être +donnés à leurs cadets, ou à leurs créatures, ainsi que cela se fait en +Angleterre, surtout depuis la Réforme. C'était attacher à la défaite +du pape le retour des biens immenses dont les seigneurs s'étaient +dépouillés pour l'Église dans les âges de faveur +religieuse<a id="notetag343" name="notetag343"></a><a href="#note343">[343]</a>.</p> + +<p>La +<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> +lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles, si +nous en jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n'a pas été +conservée, soit qu'on n'ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait +craint que le dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du +langage hardi qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion. + +La lettre des membres du clergé est tout autrement modérée et douce. +D'abord elle est adressée au pape: «Sanctissimo patri ac domino suo +carissimo...» Ils exposent les griefs du roi et réclament son +indépendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu +pour l'adoucir; ils l'ont supplié de permettre qu'ils allassent aux +pieds de la béatitude apostolique. Mais la réponse est venue du roi et +des barons qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume. +Ils sont tenus au roi par leur serment de fidélité, à la conservation +de sa personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du +royaume, <i>d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés, +comtés, baronnies et autres fiefs</i>. Enfin, dans cette nécessité +extrême, ils ont +<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> +recours à la providence de sa sainteté, +«avec des paroles pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs, +implorant sa clémence paternelle, etc.»</p> + +<p>Cette lettre, si différente de l'autre, contient pourtant également le +grand grief de la noblesse: «Les prélats n'ont plus de quoi donner, +pas même de quoi rendre, aux nobles <i>dont les ancêtres ont fondé les +églises</i><a id="notetag344" name="notetag344"></a><a href="#note344">[344]</a>.»</p> + +<p>Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et +terrible nouvelle avait compliqué l'embarras. Les États s'étaient +assemblés le 10 avril. Mais le 21 mars, le massacre des Vêpres +siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Quatre mille Français avaient +été égorgés dans cette ville.</p> + +<p>La noblesse était réunie aux États. Il ne s'agissait que de la faire +chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu'elle était déjà, +toute gonflée d'orgueil féodal, et de lui faire gagner une belle +bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape. +Pierre Flotte, +<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> +si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre +le roi de vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il +monta à cheval avec les hommes d'armes.</p> + +<p>Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement +punis. La malveillance mutuelle avait éclaté dès le premier jour. +Édouard ayant laissé le comte à ses propres forces pour faire tête à +Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui +persuadèrent de se livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon +traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, où déjà sa fille +était morte.</p> + +<p>Le roi des Français n'avait eu qu'à prendre paisiblement possession +des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa +conquête. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses +villes de Gand et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les +Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un +roi. Ils vinrent bien +vêtus<a id="notetag345" name="notetag345"></a><a href="#note345">[345]</a>, +gros et gras, chargés de lourdes +chaînes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir à leur nouveau +seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas +d'être si braves, aux femmes encore moins: «Ici, dit-elle avec dépit, +je n'aperçois que des reines.»</p> + +<p>Le royal gouverneur Châtillon s'attacha à les guérir de cet orgueil, +de cette richesse insolente. Il leur ôta leurs élections municipales +et le maniement de leurs affaires; c'était mettre les riches contre +soi. Puis il frappa +<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> +les pauvres: il mit l'impôt d'un quart +sur le salaire quotidien de l'ouvrier. Le Français, habitué à vexer +nos petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en +mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de +Flandre. Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la +Vierge<a id="notetag346" name="notetag346"></a><a href="#note346">[346]</a>, +dormait mal et s'éveillait souvent. La cloche de Roland +sonnait pour l'émeute plus fréquemment que pour le feu.—<i>Roland! +Roland! tintement, c'est incendie! volée, c'est +soulèvement<a id="notetag347" name="notetag347"></a><a href="#note347">[347]</a>!</i></p> + +<p>Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler +bas, à s'assembler à la tombée du +jour<a id="notetag348" name="notetag348"></a><a href="#note348">[348]</a>. +Il n'y avait pas vingt +ans qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.</p> + +<p>D'abord trente chefs de métiers vinrent se plaindre à Châtillon de ce +qu'on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi. Le grand +seigneur, habitué aux droits de corvée et de pourvoirie, trouva la +réclamation insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les +délivra et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se +déclarèrent pour les gens du roi. L'affaire fut portée au Parlement. +Voilà le Parlement de Paris +<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> +qui juge la Flandre, comme tout +à l'heure il jugeait le roi d'Angleterre.</p> + +<p>Le Parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en +prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aimés du peuple, le +doyen des bouchers, et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Kœnig +(Pierre le Roi), était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et +borgne, mais un homme de tête, un rude harangueur de +carrefour<a id="notetag349" name="notetag349"></a><a href="#note349">[349]</a>. +Il entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur fit massacrer +tous les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils +rentrèrent de nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les +Français de <i>courir la ville</i>; chaque bourgeois s'était chargé de +dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars +1302, tous les gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons; un +boucher frappe le premier, les Français sont partout attaqués, +massacrés. Les femmes étaient les plus furieuses à les jeter par les +fenêtres; ou bien on les menait aux halles, où ils étaient égorgés. Le +massacre dura trois jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents +à pieds y périrent.</p> + +<p>Après cela, il fallait vaincre. Les gens de Bruges marchèrent +<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> +d'abord sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se +joindrait à eux. Mais les Gantais furent retenus par leurs gros +fabricants<a id="notetag350" name="notetag350"></a><a href="#note350">[350]</a>, +peut-être aussi par la jalousie de Gand contre +Bruges. Les Brugeois n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, +qu'Ypres, l'Écluse, Newport, Berghes, Furnes, et Gravelines, qui les +suivirent de gré ou de force. Ils avaient mis à la tête de leurs +milices un fils du comte de Flandre, et un de ses petits-fils, qui +était clerc, et qui se défroqua pour se battre avec eux.</p> + +<p>Ils étaient dans Courtrai, lorsque l'armée française vint camper en +face. Ces artisans, qui n'avaient guère combattu en rase campagne, +auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop +dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils +attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre +son <i>guttentag</i> ou pieu ferré. Leur devise était belle: <i>Scilt und +vriendt</i>, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble, +et se firent dire la messe. Mais comme ils ne pouvaient tous recevoir +l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans +sa bouche<a id="notetag351" name="notetag351"></a><a href="#note351">[351]</a>. +Les chevaliers qu'ils avaient +<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> +avec eux, pour +les encourager, renvoyèrent leurs chevaux; et en même temps qu'ils se +faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des +métiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grâce à attendre. +On répétait que Châtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes +pour les étrangler. La reine avait, disait-on, recommandé aux Français +que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'épargnassent pas les +truies flamandes<a id="notetag352" name="notetag352"></a><a href="#note352">[352]</a>.</p> + +<p>Le connétable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de +les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui +commandait l'armée, lui dit brutalement: «Est-ce que vous avez peur de +ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil?» Le connétable, qui avait +épousé une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage, et répondit +fièrement: «Sire, si vous venez où j'irai, vous irez bien avant!» En +même temps il se lança en aveugle à la tête des cavaliers dans une +poussière de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le +suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les +premiers; ceux-ci, approchant des Flamands trouvèrent, ce qu'on trouve +partout dans ce pays coupé de fossés et de canaux, un fossé de cinq +brasses +<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de +large<a id="notetag353" name="notetag353"></a><a href="#note353">[353]</a>, +ils y tombèrent, s'y entassèrent; le +fossé étant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'écouler par les +côtés. Toute la chevalerie de France vint s'enterrer là, Artois, +Châtillon, Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons, +Tancarville, Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi, +qui sans doute ne comptait pas périr en si glorieuse compagnie.</p> + +<p>Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés; ils les +choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les +assommaient avec des maillets de plomb ou de +fer<a id="notetag354" name="notetag354"></a><a href="#note354">[354]</a>. +Ils avaient +parmi eux bon nombre de moines +ouvriers<a id="notetag355" name="notetag355"></a><a href="#note355">[355]</a>, +qui s'acquittaient en +conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit +avoir assommé quarante chevaliers et quatorze cents fantassins; +évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre +dit sept cents) furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste +dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après, +Charles VI vit les éperons, et fit massacrer tous les habitants.</p> + +<p>Cette terrible défaite, qui avait exterminé toute l'avant-garde de +l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des +<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> grands +seigneurs, cette bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait +tomber tant de fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit +pour un moment sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta +rien de sa vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était +plutôt fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner +contre le roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient +signé, il est vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la +guerre de Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint +la royauté?</p> + +<p>Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru +vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu'on eut appris à Rome la +défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de +langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était +excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Rome, que le pape +ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu'il fît +pénitence. Cependant les prélats, ralliés au pape par la défaite du +roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'était comme une +désertion en masse de l'église gallicane. Le roi perdait d'un coup +tous ses évêques, de même qu'il venait de perdre presque tous ses +barons à Courtrai<a id="notetag356" name="notetag356"></a><a href="#note356">[356]</a>.</p> + +<p>Ce +<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> +gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une +activité extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance +très-populaire fut proclamée pour la réformation du royaume. Le roi y +promit bonne administration, justice égale, répression de la vénalité, +protection aux ecclésiastiques, égards aux priviléges des barons, +garanties des personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la +douceur, et il s'assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police +armée, ses sergents; sergents +<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> +à pied, sergents à cheval, +sergents à la douzaine, sergents du guet.</p> + +<p>Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien +derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte. +Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour +Empereur. Il lui fallait quelqu'un à opposer au roi de France. Le roi +acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guyenne (20 +mai). Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son +ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux!</p> + +<p>Mais c'est qu'il fallait vaincre ou +périr<a id="notetag357" name="notetag357"></a><a href="#note357">[357]</a>. +Le 12 mars, l'homme +<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> +même du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon, +Nogaret lut et signa un furieux manifeste contre +Boniface<a id="notetag358" name="notetag358"></a><a href="#note358">[358]</a>.</p> + +<p>«Le glorieux prince des apôtres, le bienheureux Pierre, parlant en +esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans +l'avenir, il viendra de faux prophètes, qui souilleront la voix de la +vérité, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles, +trafiqueront de nous-mêmes, à l'exemple de ce Balaam +<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> qui +aime le salaire de l'iniquité. Balaam eut pour correction et +avertissement, une bête qui, prenant la voix humaine, proclama la +folie du faux prophète... Ces choses annoncées par le père et +patriarche de l'Église, nous les voyons de nos yeux réalisées à la +lettre. En effet, dans la chaire du bienheureux Pierre, siége ce +maître de mensonges, qui, quoique <i>Malfaisant</i> de toute manière, se +fait appeler +<i>Boniface</i><a id="notetag359" name="notetag359"></a><a href="#note359">[359]</a>. +Il n'est pas entré par la porte dans le +bercail du Seigneur, ni comme pasteur et ouvrier, mais plutôt comme +voleur et brigand... Le véritable époux vivant encore (Célestin V), il +n'a pas craint de violer l'Épouse d'un criminel embrassement. Le +véritable époux, Célestin, n'a pas consenti à ce divorce. En effet, +comme disent les lois humaines: <i>rien de plus contraire au +consentement que l'erreur...</i> Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant +d'un premier mari non indigne, a souillé le mariage d'adultère. Or, +comme ce qui se commet contre Dieu fait tort et injure à tous, et que +dans un si grand crime on admet à témoigner le premier venu, <i>même la +femme, même une personne infâme</i>; moi donc, ainsi que la bête qui, par +la vertu du Seigneur, prit la voix d'homme +<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> +parfait pour +reprendre la folie du faux prophète prêt à maudire le peuple béni, +j'adresse à vous ma supplique, très-excellent Prince, seigneur +Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, pour qu'à l'exemple de +l'ange qui présenta l'épée nue à ce maudisseur du peuple de Dieu, vous +qui êtes oint pour l'exécution de la justice, vous opposiez l'épée à +cet autre, et plus funeste Balaam, et l'empêchiez de consommer le mal +qu'il prépare au peuple.»</p> + +<p>Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques +d'excuser la défense qu'il avait faite aux prélats.</p> + +<p>Le pape envoya un légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et +voir s'il voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au légat +qu'il prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne; +c'était flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cédait +rien.</p> + +<p>Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le +roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empêché les prélats +de se rendre à Rome.</p> + +<p>Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prêtres qui +l'avaient apporté avec le légat et les ecclésiastiques qui le +copiaient. Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour +jour), les deux avocats qui succédaient à Pierre Flotte, agirent +contre Boniface. Plasian accusa, Nogaret exécuta. Le premier, en +présence des barons assemblés en États au Louvre, prononça un +réquisitoire contre Boniface, et un appel au prochain concile. Aux +accusations précédentes, Plasian ajoutait +<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> celle +d'hérésie<a id="notetag360" name="notetag360"></a><a href="#note360">[360]</a>. +Le roi souscrivit à l'appel, et Nogaret partit pour +l'Italie.</p> + +<p>Pour soutenir cette démarche définitive, le roi ne se contenta pas de +l'assentiment collectif des États. Il adressa des lettres +individuelles aux prélats, aux églises, +<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> +aux villes, aux +universités; ces lettres furent portées de province en province par le +vicomte de Narbonne et par l'accusateur même, +Plasian<a id="notetag361" name="notetag361"></a><a href="#note361">[361]</a>. +Le roi +prie et requiert de consentir au concile: <i>Nos requirentes +consentire</i>. Il n'eût pas été sûr de refuser en face de l'accusateur. +Il rapporta plus de sept cents adhésions. Tout le monde avait +souscrit, ceux même qui, l'année précédente, après la défaite du roi à +Courtrai, s'étaient malgré lui rendus près du pape. La saisie du +temporel des quarante-cinq avait suffi pour les convertir au parti du +roi. Sauf Cîteaux, que le pape avait gagné par une faveur récente et +qui se partagea, tous donnèrent à Plasian des lettres d'adhésion au +concile.</p> + +<p>Les +<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> +corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le +roi, l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les +mineurs<a id="notetag362" name="notetag362"></a><a href="#note362">[362]</a> +de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un +templier, adhèrent, mais +<i>sub protestationibus</i><a id="notetag363" name="notetag363"></a><a href="#note363">[363]</a>.</p> + +<p>Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le +roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes +princes s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au +concile<a id="notetag364" name="notetag364"></a><a href="#note364">[364]</a>. +C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les +corps du royaume se donnaient dans ce +péril<a id="notetag365" name="notetag365"></a><a href="#note365">[365]</a>.</p> + +<p>Le 15 août, Boniface déclara par une bulle qu'au pape seul il +appartenait de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de +Plasian et de Nogaret, particulièrement au reproche d'hérésie. À cette +occasion, il disait: «Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans +notre famille, mais dans notre pays natal, dans +<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> +la Campanie, +il y ait jamais eu un hérétique?» C'était attaquer indirectement +Plasian et Nogaret, qui étaient justement des pays albigeois. On +disait même que le grand-père de Nogaret avait été brûlé.</p> + +<p>Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient à craindre. +L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant +la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux +cardinaux, tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu'il se réservait de +le punir spirituellement et +temporellement<a id="notetag366" name="notetag366"></a><a href="#note366">[366]</a>. +C'était ouvrir au roi +un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt +à Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient-ils pas plus à +craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars, +cinq jours avant la première requête, Nogaret s'était fait donner des +pouvoirs illimités du roi, un véritable blanc-seing, pour traiter, et +pour <i>faire tout ce qui serait à +propos</i><a id="notetag367" name="notetag367"></a><a href="#note367">[367]</a>. +Il partit pour l'Italie +avec cette arme, personnellement intéressé à s'en servir pour la perte +du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France, +qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec +lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un +homme voué et damné pour la mort du pape, Sciarra Colonna. +<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> +C'était un homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, +des <i>banditi</i> de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape +eût fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama +pour eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de +risquer d'être vendu à +Boniface<a id="notetag368" name="notetag368"></a><a href="#note368">[368]</a>.</p> + +<p>Après la bulle du 15 août, on devait croire que Boniface allait lancer +la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les +sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec +l'empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait +peut-être renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de +la maison de Souabe. La bulle était prête, en effet, dès le 5 +septembre. Il fallait la prévenir, émousser cette arme dans les mains +du pape en lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier +cet appel à Anagni, dans sa ville natale, où il s'était réfugié au +milieu de ses parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait +de traîner dans la boue les lis et le drapeau de +France<a id="notetag369" name="notetag369"></a><a href="#note369">[369]</a>. +Nogaret +n'était pas homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se ménagea +des intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons +la quittance<a id="notetag370" name="notetag370"></a><a href="#note370">[370]</a>), +il s'assura de Supino, capitaine de Ferentino, +ville ennemie d'Anagni. «Suppino +<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> +s'engagea pour la vie ou la +mort dudit +Boniface<a id="notetag371" name="notetag371"></a><a href="#note371">[371]</a>.» +Colonna donc et Suppino, avec trois cents +cavaliers et beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats +de France, introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le +pape, vive le roi de +France<a id="notetag372" name="notetag372"></a><a href="#note372">[372]</a>! +La commune sonne la cloche, mais +elle prend justement pour capitaine un ennemi de +Boniface<a id="notetag373" name="notetag373"></a><a href="#note373">[373]</a>, +qui +donne la main aux assaillants, et se met à piller les palais des +cardinaux; ils se sauvèrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne +pouvant empêcher le pillage, se mettent à piller de compagnie. Le +pape, près d'être forcé dans son palais, obtient un moment de trêve, +et fait avertir la commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si +fier s'adressa à Colonna lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il +abdiquât et se rendît à discrétion. «Hélas! dit Boniface, voilà de +dures +paroles<a id="notetag374" name="notetag374"></a><a href="#note374">[374]</a>!» +Cependant ses ennemis avaient brûlé une église +qui défendait le palais. Le neveu du pape abandonna son oncle, et +traita pour lui-même. Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme +de quatre-vingt-six ans se mit à +pleurer<a id="notetag375" name="notetag375"></a><a href="#note375">[375]</a>. +Cependant les portes +craquent, les fenêtres +<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> +se brisent, la foule pénètre. On +menace, on outrage le vieillard. Il ne répond rien. On le somme +d'abdiquer. «Voilà mon cou, voilà ma tête,» dit-il.</p> + +<p>Selon Villani, il aurait dit à l'approche de ses ennemis: «Trahi comme +Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape.» Et il aurait pris le manteau +de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris +dans sa main les clefs et la crosse.</p> + +<p>On dit que Colonna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de +fer<a id="notetag376" name="notetag376"></a><a href="#note376">[376]</a>. +Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: «Ô +toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France +la bonté qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et +défend<a id="notetag377" name="notetag377"></a><a href="#note377">[377]</a>.» +Le pape répondit avec courage: «Tu +<span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> es de +famille hérétique, c'est de toi que j'attends le +martyre<a id="notetag378" name="notetag378"></a><a href="#note378">[378]</a>.»</p> + +<p>Colonna aurait volontiers tué Boniface; l'homme de loi l'en +empêcha<a id="notetag379" name="notetag379"></a><a href="#note379">[379]</a>. +Cette brusque mort l'eût trop compromis. Il ne fallait +pas que le prisonnier mourût entre ses mains. Mais, d'autre part, il +n'était guère possible de le mener jusqu'en +France<a id="notetag380" name="notetag380"></a><a href="#note380">[380]</a>. +Boniface +refusait de rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois +jours, au bout desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit +nombre d'étrangers, s'ameuta, chassa les Français et délivra son pape.</p> + +<p>On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le +récit passionné de Walsingham, «il remercia Dieu et le peuple de sa +délivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comment mes ennemis ont +enlevé tous mes biens et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job. +Je vous dis en vérité que je n'ai rien à manger, ni à boire. S'il est +quelque bonne femme qui veuille me faire aumône de pain ou de vin, ou +d'un peu d'eau au défaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de +Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour +subvenir à mes besoins, je l'absoudrai de tout péché... Tout le peuple +se mit à crier: Vive le saint-père! Les femmes coururent en foule au +palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant point de +vases, elles versaient dans un +<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> +coffre... Chacun pouvait +entrer, et parlait avec le pape comme avec tout autre +pauvre<a id="notetag381" name="notetag381"></a><a href="#note381">[381]</a>.</p> + +<p>«Le pape donna au peuple l'absolution de tout péché sauf le pillage +des biens de l'Église et des cardinaux. Pour ce qui était à lui, il le +leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta +ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous +ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens +armés.» Mais lorsqu'il arriva à Saint-Pierre et qu'il ne fut plus +soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait +souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis, +cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui +revint à la fois; sa tête octogénaire n'y tint pas: il perdit +l'esprit.</p> + +<p>Il s'était confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais +<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> +il fut ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent +cacher au peuple le scandale d'un pape hérétique, soit qu'ils +s'entendissent avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface +ayant voulu sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux +cardinaux Orsini lui barrèrent le passage et le firent rentrer. La +folie devint rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il écumait et +grinçait des dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise lui ayant +dit: «Saint Père, recommandez-vous à Dieu, à la Vierge Marie, et +recevez le corps du Christ,» Boniface lui donna un soufflet, et cria +en mêlant les deux langues: <i>Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, +nolo.</i> Il chassa deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique, +et il expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi +se serait vérifié le mot que son prédécesseur Célestin avait dit de +lui: «Tu as monté comme un renard; tu régneras comme un lion; tu +mourras comme un +chien<a id="notetag382" name="notetag382"></a><a href="#note382">[382]</a>.»</p> + +<p>On trouve d'autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièce +où respire une haine furieuse, et qui semble avoir été fabriquée par +les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple, +immédiatement après l'événement: «La vie, état et condition du pape +Maléface, raconté par des gens dignes de foi.»</p> + +<p>«Le 9 novembre, le Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa +qu'il avait eu des démons familiers, qui lui avaient fait faire tous +ses crimes. Le jour et la +<span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> +nuit qui suivirent, on entendit +tant de tonnerres, tant d'horribles tempêtes, on vit une telle +multitude d'oiseaux noirs aux effroyables cris, que tout le peuple +consterné criait: «Seigneur Jésus, ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié +de nous!» Tous affirmaient que c'étaient bien les démons d'enfer qui +venaient chercher l'âme de ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui +contaient ce qui s'était passé, et l'avertissaient de songer à son +âme... lui, enveloppé du démon, furieux et grinçant des dents, il se +jeta sur le prêtre comme pour le dévorer. Le prêtre s'enfuit à toutes +jambes jusqu'à l'église... Puis, sans mot dire, il se tourna de +l'autre côté...</p> + +<p>«Comme on le portait à sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la +pierre de son anneau et s'écrier: «Ô vous, malins esprits enfermés +dans cette pierre, vous qui m'avez séduit... pourquoi +m'abandonnez-vous maintenant?» Et il jeta au loin son anneau. Son mal +et sa rage croissant, endurci dans son iniquité, il confirma tous ses +actes contre le roi de France et ses serviteurs, et les publia de +nouveau... Ses amis, pour calmer ses douleurs, lui avaient amené le +fils de Jacques de Pise, qu'il aimait auparavant à tenir dans ses +bras, comme pour se glorifier dans le péché... mais à la vue de +l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on ne l'eût enlevé, il lui aurait +arraché le nez avec les dents. Finalement ledit Pharaon, ceint de +tortures par la vengeance divine, mourut le 2 sans confession, sans +marque de foi; et ce jour, il y eut tant de tonnerres, de tempête, de +dragons dans l'air, vomissant la flamme, tant d'éclairs et de +prodiges, que le peuple romain +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> +croyait que la ville entière +allait descendre dans +l'abîme<a id="notetag383" name="notetag383"></a><a href="#note383">[383]</a>.»</p> + +<p>Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife, +lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'<i>Inferno</i>, Nicolas +III, plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s'écrie: +«Est-ce donc déjà toi debout là-haut? est-ce donc déjà toi, Boniface? +L'arrêt m'a donc menti de plusieurs années. Es-tu donc sitôt rassasié +de ce pourquoi, tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle +Épouse, pour en faire ravage et ruine?»</p> + +<p>Le successeur de Boniface, Benoît XI, homme de bas lieu, mais d'un +grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien +fort à son avénement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi +de France, apportées par Plasian, par l'accusateur même du dernier +pape. Philippe sentait que son ennemi n'était pas tellement mort, +qu'il ne pût frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à +outrance; il envoya au pape un mémoire contre Boniface, qui pouvait +passer pour une amère satire de la cour de +Rome<a id="notetag384" name="notetag384"></a><a href="#note384">[384]</a>. +Il s'écrivit lui-même +<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> +par ses gens de loi une <i>Supplication du pueuble de +France au Roy contre Boniface</i>. Cet acte important, rédigé en langue +vulgaire, était plutôt un appel du roi au peuple, qu'une supplique du +peuple au roi.</p> + +<p>Benoît, +<span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> +au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer +cette grande affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé; +il n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'était les déclarer +coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les +Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de +Boniface.</p> + +<p>Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à +craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhérer à son +appel au concile. Le +<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> +pape devenait menaçant. Le roi en était +à désirer l'absolution, qu'il avait d'abord dédaignée. La demanda-t-il +sérieusement, on serait tenté d'en douter quand on voit que la demande +fut portée au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'était +probablement donné cette mission, pour rompre un arrangement qui ne +pouvait se faire qu'à ses dépens. Le choix seul d'un tel ambassadeur +était sinistre. Le pape éclata, et lança une furieuse bulle +d'excommunication: «Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod +quidam sceleratissimi viri, summum audentes nefas in personam bonæ +memoriæ Bonifacii P. +VIII<a id="notetag385" name="notetag385"></a><a href="#note385">[385]</a>...»</p> + +<p>Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin +(1304). Le 4 juillet, Benoît était mort. On dit qu'une jeune femme +voilée, qui se donnait pour converse de sainte Pétronille à Pérousse, +vint lui présenter à table une corbeille de +<i>figues-fleurs</i><a id="notetag386" name="notetag386"></a><a href="#note386">[386]</a>. Il +en mangea sans défiance, se trouva mal et mourut en quelques jours. +Les cardinaux, craignant de découvrir trop aisément le coupable, ne +firent aucune poursuite.</p> + +<p>Cette mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait +mis à bout. Il n'avait pu, en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en +France, de brûler Térouanne et d'assiéger +Tournai<a id="notetag387" name="notetag387"></a><a href="#note387">[387]</a>. +Il n'avait +sauvé cette ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le +<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> +vieux Guy, qui devait rentrer en prison, si la paix ne se +faisait pas. Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit ses +fils, et revint mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de +Compiègne.</p> + +<p>En 1304, au moment même où le pape mourait si à propos, Philippe fit +un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque +argent en vendant des priviléges, surtout en Languedoc, favorisant +ainsi les communes du midi pour écraser celles du nord. Il loua des +Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant +Ziriksée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se +croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la +première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles +de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai. À leur +tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de +Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe +ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons-en-Puelle, dans +une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre +eux, non plus sa gendarmerie comme à Courtrai, mais des piétons +Gascons, qui, toute la journée, sous un soleil ardent, les tinrent en +alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce +jeûne les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois +portes se lancèrent tous ensemble sur les Français. Ceux-ci ne +songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à +table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les +Flamands entrèrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses +bonnes à prendre, il n'y eût pas moyen de les +<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> retenir +ensemble, chacun voulut faire sa main. Cependant les Français se +rallièrent; la cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille +hommes sur la place.</p> + +<p>Le roi alla mettre le siége devant Lille, ne doutant pas de la +soumission des Flamands. Il fut bien étonné quand il les vit revenir +soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il +pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se +souciaient pas de se battre avec ces désespérés, conseillèrent au roi +de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux +Guy, et promettre au petit-fils le comté de Rethel, héritage de sa +femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux +cent mille livres.</p> + +<p>Rien n'était fini. Il n'était pas spécifié s'il gardait cette +province, comme gage ou comme acquisition; quant à l'argent, il ne le +tenait pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus +qu'arrangée. C'était un triste bonheur que la mort subite de Benoît +XI<a id="notetag388" name="notetag388"></a><a href="#note388">[388]</a>.</p> + +<p>Une +<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> +disette, un imprudent maximum, une perquisition des blés, +tout cela animait le peuple. On commençait à parler. Un clerc de +l'Université parla haut et fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, qui +avait fondé un ordre de religieuses, eut révélation des châtiments que +le ciel réservait aux mauvais rois. Charles de Valois la fit prendre +et, pour lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le +diable, il lui fit brûler les pieds. Mais chacun crut à la prédiction, +quand on vit l'année suivante une comète apparaître avec un éclat +horrible<a id="notetag389" name="notetag389"></a><a href="#note389">[389]</a>.</p> + +<p>Philippe le Bel était revenu vainqueur et ruiné. Il se rendit +solennellement à Notre-Dame, parmi le peuple affamé +<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> et les +malédictions à voix basse. Il entra à cheval dans l'église, et, pour +remercier Dieu d'avoir échappé quand les Flamands l'avaient surpris, +il y voua dévotement son effigie équestre et armée de toutes pièces. +On la voyait encore à Notre-Dame, peu de temps avant la Révolution, à +côté du colossal saint Christophe.</p> + +<p>Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi à sa manière. Nous avons +quittance de lui, prouvant que ses appointements furent portés de cinq +cents à huit cents +livres<a id="notetag390" name="notetag390"></a><a href="#note390">[390]</a>.</p> + + +<h3>FIN DU TROISIÈME VOLUME.</h3> + + + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> + + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<p class="p2"> +<a href="#page001"><span class="smcap">Innocent III. — Le Pape prévaut par les armes des +Français du Nord, sur le roi d'Angleterre et +l'empereur d'Allemagne, sur l'empire grec et +sur les Albigeois. — Grandeur du roi de France.</span></a></p> + +<p class="index"> +<a href="#page001">Situation du monde à la fin +du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</a><br> +<a href="#page003">Révolte contre l'Église.</a><br> +<a href="#page005">Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas.</a><br> +<a href="#page007">En Flandre, mysticisme industriel.</a><br> +<a href="#page009">Rationalisme dans les Alpes.</a><br> +<a href="#page010">Vaudois.</a><br> +<a href="#page011">Albigeois.</a><br> +<a href="#page011">Liaison du Midi avec les Juifs et les musulmans.</a><br> +<a href="#page012">Incrédulité et corruption.</a><br> +<a href="#page013">Littérature. Troubadours.</a><br> +<a href="#page015">Situation politique du Midi.</a><br> +<a href="#page016">Doctrines albigeoises, croyances manichéennes.</a><br> +<a href="#page018">Danger de l'Église.</a><br> +<a href="#page023">Innocent III.</a><br> +<a href="#page026">Prétentions croissantes du saint-siége.</a><br> +<a href="#page027">Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre.</a><br> +<a href="#page029">Philippe-Auguste.</a><br> +<a href="#page030">Richard Cœur-de-Lion.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page031">1187. Prise de Jérusalem.</a></span><br> +<a href="#page032">Règne des Atabeks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin.</a><br> +<a href="#page034">Saladin.</a><br> +<a href="#page035">Troisième croisade. Frédéric Barberousse meurt en chemin.</a><br> +<a href="#page036">Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer.</a><br> +<a href="#page036">Leurs querelles en Sicile.</a><br> +<a href="#page037">Siége de Saint-Jean-d'Acre.</a><br> +<a href="#page040">Divisions des croisés. Philippe retourne en France.</a><br> +<a href="#page043">L'empereur retient Richard prisonnier.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page044">1199. Retour et mort de Richard.</a></span><br> +<a href="#page045">Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'Église.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page046">1202-1204. Quatrième croisade.</a></span><br> +<a href="#page047">Les croisés empruntent des vaisseaux à Venise.</a><br> +<a href="#page048">L'empereur grec implore leur secours.</a><br> +<a href="#page049">Haines mutuelles des Grecs et des Latins.</a><br> +<a href="#page052">Siége et prise de Constantinople.</a><br> +<a href="#page054">Soulèvement du peuple. Murzuphle.</a><br> +<a href="#page054">Seconde prise de Constantinople.</a><br> +<a href="#page056">Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur.</a></p> + + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<p class="p2"> +<a href="#page058"><span class="smcap">Ruine de Jean. Défaite de l'empereur. +Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France. 1204-1222.</span></a></p> + +<p class="index"> +<a href="#page059">L'Église frappe d'abord le roi d'Angleterre.</a><br> +<a href="#page060">Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires +et fiscalité.</a><br> +<a href="#page061">Désharmonie croissante de l'empire anglais.</a><br> +<a href="#page062">Rivalité de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page063">1204. Meurtre d'Arthur.</a></span><br> +<a href="#page064">Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour.</a><br> +<a href="#page065">Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse.</a><br> +<a href="#page066">Situation précaire de l'Église dans le Languedoc.</a><br> +<a href="#page066">Antipathie du Nord pour le Midi.</a><br> +<a href="#page067">Ravage des routiers.</a><br> +<a href="#page068">Opposition des deux races dans les croisades.</a><br> +<a href="#page069">La croisade est prêchée par l'ordre de Cîteaux. Sa splendeur.</a><br> +<a href="#page071">Durando d'Huesca.</a><br> +<a href="#page071">Saint Dominique.</a><br> +<a href="#page073">Le comte de Toulouse favorise les hérétiques.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page076">1208. Assassinat du légat Pierre de +Castelnau.</a></span><br> +<a href="#page077">Innocent III fait prêcher la croisade dans le nord de +la France.</a><br> +<a href="#page080">À la tête des croisés, Simon de Montfort. Destinée +de cette famille.</a><br> +<a href="#page083">Siége et massacre de Béziers.</a><br> +<a href="#page084">Prise de Carcassonne.</a><br> +<a href="#page085">Montfort accepte la dépouille du vicomte de Béziers.</a><br> +<a href="#page086">Siége des châteaux de Minerve et de Termes.</a><br> +<a href="#page088">Le comte de Toulouse se soumet à des conditions humiliantes.</a><br> +<a href="#page090">Siége de Toulouse.</a><br> +<a href="#page091">Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarent pour Raymond.</a><br> +<a href="#page092">Le roi d'Aragon fait défier Montfort.</a><br> +<a href="#page093">Opposition des armées de Montfort et de don Pedro.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page094">1213. Bataille de Muret.</a></span><br> +<a href="#page094">Querelle de Jean et des moines de Kenterbury.</a><br> +<a href="#page095">Le pape se déclare contre Jean et l'excommunie.</a><br> +<a href="#page097">Le pape arme la France. Jean se soumet.</a><br> +<a href="#page098">Guerre de Philippe contre les Flamands.</a><br> +<a href="#page099">Jean se ligue avec l'empereur Othon.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page100">1214. Bataille de Bouvines.</a></span><br> + +<span class="index-5"><a href="#page102">1215. Soulèvement des barons d'Angleterre. +Grande Charte.</a></span><br> +<a href="#page104">Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page105">1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III.</a></span><br> +<a href="#page106">Doutes, et peut-être remords du pape.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page106">1222. Le Midi se jette dans les bras du +roi de France.</a></span><br> +<a href="#page114">Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France.</a></p> + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="p2"> +<a href="#page116"><span class="smcap">Première moitié du XIII</span><sup>e</sup> +<span class="smcap">siècle. Mysticisme de +Louis IX. Sainteté du Roi de France.</span></a></p> + +<p class="index"> +<a href="#page117">Décadence de la papauté.</a><br> +<a href="#page118">Ordres mendiants, dominicains et franciscains.</a><br> +<a href="#page118">Esprit austère des Dominicains.</a><br> +<a href="#page119">Mysticisme des Franciscains.</a><br> +<a href="#page120">Légende de saint François.</a><br> +<a href="#page122">Drames et farces mystiques.</a><br> +<a href="#page123">Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes. + Clarisses. Dévotion à la Vierge.</a><br> +<a href="#page124">Influence des femmes au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page126">1218. Louis VIII s'empare du Poitou et +étend son influence en Flandre.</a></span><br> +<a href="#page127">Il reprend la croisade contre les Albigeois.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page128">1226. Il meurt. Régence de Blanche de +Castille.</a></span><br> +<a href="#page129">Elle s'appuie sur le comte de Champagne.</a><br> +<a href="#page129">Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.</a><br> +<a href="#page131">Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du +comte de Toulouse.</a><br> +<a href="#page132">Soumission des barons.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page133">1236. Saint Louis. Situation favorable du +royaume.</a></span><br> +<a href="#page135">Discrédit de l'empereur et du pape.</a><br> +<a href="#page137">Saint Louis hérite des dépouilles des ennemis de +l'Église.</a><br> +<a href="#page138">Ravages des Mongols en Asie.</a><br> +<a href="#page140">L'empereur grec implore le secours de la France.</a><br> +<a href="#page141">Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page142">1241. Bataille de Taillebourg et de +Saintes.</a></span><br> + +<span class="index-5"><a href="#page144">1288. Prise de Jérusalem par les +Mongols.</a></span><br> +<a href="#page145">Saint Louis, malade, prend la croix.</a><br> +<a href="#page147">Séjour des croisés en Chypre.</a><br> +<a href="#page148">Siége de Damiette.</a><br> +<a href="#page150">Défaite de Mansourah.</a><br> +<a href="#page152">Maladies dans le camp.</a><br> +<a href="#page154">Prise du roi et d'une foule de croisés.</a><br> +<a href="#page156">Il fortifie les places de la Terre sainte et revient en +France.</a><br> +<a href="#page157">Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux.</a><br> +<a href="#page158">Saint Louis restitue des provinces à l'Angleterre.</a><br> +<a href="#page159">Situation de l'Angleterre sous Henri III.</a><br> +<a href="#page159">Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi.</a><br> +<a href="#page161">Insurrection des barons. Montfort.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page162">1258. Statuts d'Oxford.</a></span><br> + +<span class="index-5"><a href="#page162">1264. Saint Louis, pris pour arbitre, +casse les Statuts.</a></span><br> +<a href="#page162">Montfort appelle les communes au Parlement.</a><br> +<a href="#page163">Charles d'Anjou accepte la dépouille de la maison +de Souabe.</a><br> +<a href="#page165">Caractère héroïque de cette maison gibeline.</a><br> +<a href="#page166">Dur esprit des Guelfes.</a><br> +<a href="#page167">La maison de Souabe se rend odieuse.</a><br> +<a href="#page170">Conquête des Deux-Siciles par Charles d'Anjou.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page189">1270. Croisade de Tunis, et mort de +Louis IX.</a></span><br> +<a href="#page183">Sainteté de Louis IX. Son équité dans les jugements.</a></p> + + +<h3>ÉCLAIRCISSEMENTS.</h3> + +<p class="p2"> +<a href="#page196">Lutte des Mendiants de l'Université. — Saint-Thomas. — Doutes +de Saint-Louis. — La Passion comme principe +d'art au moyen âge.</a></p> + + +<h3>LIVRE V</h3> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="p2"> +<a href="#page235"><span class="smcap">Vêpres Siciliennes.</span></a></p> + +<p class="index"> +<span class="index-5"><a href="#page235">1270-1282. Philippe le Hardi.</a></span><br> +<a href="#page236">Charles d'Anjou chef de la maison de France.</a><br> +<a href="#page238">Efforts des papes pour secouer le joug français.</a><br> +<a href="#page239">Jean de Procida.</a><br> +<a href="#page244">Il passe d'Espagne en Sicile et à Constantinople.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page250">1282. Massacre des Français en Sicile.</a></span><br> +<a href="#page253">D. Pedro, roi d'Aragon, secourt les Siciliens.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page259">1285. Mort de Charles d'Anjou.</a></span><br> +<a href="#page261">Philippe le Hardi meurt en Espagne.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page261">1299. La Sicile reste au roi Frédéric, Naples aux +descendants de Charles d'Anjou.</a></span></p> + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<p class="p2"> +<a href="#page263"><span class="smcap">Philippe Le Bel. — Boniface VIII</span>. +1285-1304.</a></p> + +<p class="index"> +<span class="index-5"><a href="#page265">1285. Philippe le Bel.</a></span><br> +<a href="#page266">Administration.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page267">1288-1291. Parlement.</a></span><br> +<a href="#page269">Centralisation monarchique. Légistes.</a><br> +<a href="#page272">Fiscalité.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page273">1293-1300. L'argent et la ruse.</a></span><br> +<a href="#page276">Philippe appelé par les Flamands.</a><br> +<a href="#page279">Le comte de Flandre et sa fille retenus à Paris.</a><br> +<a href="#page280">Expulsion des Juifs, altération des monnaies; maltôte.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page282">1295-1304. Démêlés entre Boniface VIII et +Philippe le Bel.</a></span><br> +<a href="#page285">1300. Le Jubilé.</a><br> +<a href="#page292">Le pape favorise les ennemis de la France; représailles +de Philippe.</a><br> +<a href="#page292">Rupture au sujet de Languedoc.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page295">1301. Philippe fait enlever l'évêque de +Pamiers.</a></span><br> + +<span class="index-5"><a href="#page297">1302. Bulle supposée; brûlée à Paris.</a></span><br> +<a href="#page299">Philippe appuyé par les États généraux.</a><br> +<a href="#page303">Révolte des Flamands.</a><br> +<a href="#page307">Défaite de Courtrai.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page310">1302. Suite de la lutte contre le pape.</a></span><br> +<a href="#page320">Nogaret à Anagni.</a><br> +<a href="#page324">Retour du pape à Rome; sa mort.</a><br> +<a href="#page326">Benoît XI meurt subitement.</a><br> + +<span class="index-5"><a href="#page331">1304. Victoires de Ziriksée et de +Mons-en-Puelle.</a></span><br> +<a href="#page332">Misère du peuple.</a></p> + + + +<h6>PARIS. — IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, d<sup>r</sup>.), rue J.-J. Rousseau, 61.</h6> + +<p><a id="note1" name="note1"></a> +<b>Note 1:</b> Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et de +la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert +d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné +de trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins. +Bulæus, historia Universit. Parisiensis, II, 98.—«Per matronas et +mulierculas... errores suos spargere.»—«Veluti Rex, stipatus +satellitibus, vexillum et gladium præferentibus... declamabat.» +Epistol. Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, II<sup>me</sup> partie, +p. 479.<a href="#notetag1">(retour)</a></p> + +<p><a id="note2" name="note2"></a> +<b>Note 2:</b> «Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les +doctrines gnostiques.—C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord +ermite dans la forêt de Broceliande, il y reçut de Merlin le conseil +d'écouter les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut +désigné par ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc.,» et se +donna dès lors pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, +qu'il appelait <i>Sapience</i>, <i>Jugement</i>, <i>Science</i>, etc. Guill. +Neubrig., l. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella, +illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per +diabolicas præstigias potens ad capiendas simplicium animas... +ecclesiarum maxime ac monasteriorum infestator.» Voyez aussi Othon de +Freysingen, c. <span class="smcap">LIV</span>, <span class="smcap">LV</span>, Robert du Mont, Guibert de Nogent; Bulæus, II, +241; D. Morice, p. 100, Roujoux, Histoire des ducs de Bretagne, t. +II.<a href="#notetag2">(retour)</a></p> + +<p><a id="note3" name="note3"></a> +<b>Note 3:</b> Rigord., ibid, p. 375: «.... Quod quilibet Christianus +teneatur credere se esse membrum Christi.»—Concil. Paris., ibid.: +«Omnia unum, quia quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus +instrumentis.—Filius incarnatus, i.e. visibili formæ +subjectus.—Filius usque nunc operatus est, sed Spiritus sanctus ex +hoc nunc usque ad mundi consummationem inchoat +operari.»<a href="#notetag3">(retour)</a></p> + +<p><a id="note4" name="note4"></a> +<b>Note 4:</b> Averrhoës, ap. Gieseler, II<sup>me</sup> partie, p. 378: «Aristoteles +est exemplar, quod natura invenit ad demonstrandam ultimam +perfectionem humanam.»—Corneille Agrippa disait au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle: +«Aristoteles fuit præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes +Baptista... in gratuitis.» Ibid.<a href="#notetag4">(retour)</a></p> + +<p><a id="note5" name="note5"></a> +<b>Note 5:</b> Math. Pâris: «Dieu le punit: il devint si idiot, que son fils +eut peine à lui rapprendre le <i>Pater</i>.»<a href="#notetag5">(retour)</a></p> + +<p><a id="note6" name="note6"></a> +<b>Note 6:</b> Math. Pâris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se +Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut +solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»—<i>Beghin</i>, du saxon +<i>beggen</i>, dans Ulphilas <i>bedgan</i> (en allem. <i>beten</i>), +prier.<a href="#notetag6">(retour)</a></p> + +<p><a id="note7" name="note7"></a> +<b>Note 7:</b> «Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est diuturnior.» +Reinerus.<a href="#notetag7">(retour)</a></p> + +<p><a id="note8" name="note8"></a> +<b>Note 8:</b> Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N. Peyrat: +Les Réformateurs de la France et de l'Italie au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle. 1860.<a href="#notetag8">(retour)</a></p> + +<p><a id="note9" name="note9"></a> +<b>Note 9:</b> Que de choses nous leurs devons: la distillation, les sirops, +les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la lithotricie, +ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta qu'au +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable instrument +des sciences (1860). V. Introduction, +Renaissance.<a href="#notetag9">(retour)</a></p> + +<p><a id="note10" name="note10"></a> +<b>Note 10:</b> Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de +croissants d'argent.<a href="#notetag10">(retour)</a></p> + +<p><a id="note11" name="note11"></a> +<b>Note 11:</b> Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Tes. +novo anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua +diœcesi facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis +enim catholicus monetam debet cudere cum titulo Mahometi?... Si +consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et +prædecessores tuos accusas.»—En 1268, saint Louis écrit à son frère, +Alfonse comte de Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son +Comtat Venaissin, on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In +cujus (monetæ) superscriptione sit mentio de nomine perfidi Mahometi, +et dicatur ibi esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem +ipsius, et detestationem et contemptum fidei et nominis christiani; +rogamus vos quatinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.» +Cette lettre, selon Bonamy (ac. des Inscr. XXX, 725), se trouverait +dans un registre longtemps perdu, restitué au Trésor des Chartes, en +1748. Cependant ce registre n'y existe point aujourd'hui, comme je +m'en suis assuré.<a href="#notetag11">(retour)</a></p> + +<p><a id="note12" name="note12"></a> +<b>Note 12:</b> Dans les Preuves de l'Histoire générale du Languedoc, t. +III, p. 607, on trouve une attestation de plusieurs <i>Damoisels</i> +(Domicelli), chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt +et fuerunt longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in +contrarium memoria non exstitit in senescallia Belliquadri et in +Provincia, quod Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et +etiam ab archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et +licentia, impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere +et portare, et gaudere privilegio militari.»—Chron. Languedoc. ap. D. +Vaissète. Preuves de l'Histoire du Languedoc.» Ensuite parla un autre +baron appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne +un bon conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me +veux croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, Seigneur, tu +sais bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et +noblesse, tu ne dois pas faire ce que tu as +délibéré.»<a href="#notetag12">(retour)</a></p> + +<p><a id="note13" name="note13"></a> +<b>Note 13:</b> <i>Oc et non</i>.<a href="#notetag13">(retour)</a></p> + +<p><a id="note14" name="note14"></a> +<b>Note 14:</b> Raynouard, poésies des Troubadours, II, p. 122. La cour +d'Amour était organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en +existait encore une sous Charles VI, à la cour de France; on y +distinguait des auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers, +des substituts du procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y +siégeaient pas.<a href="#notetag14">(retour)</a></p> + +<p><a id="note15" name="note15"></a> +<b>Note 15:</b> On appelait les hérétiques <i>Bulgares</i>, ou <i>Catharins</i>, du +mot grec χαθαρὁϛ, i.e. <i>pur</i>.</p> + +<p>En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poëme +orthodoxe qu'a publié M. Fauriel et sur la chronique en prose qu'on en +a tirée au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, nous renvoyons à l'histoire de M. Schmidt, +reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de +Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons patiemment l'ouvrage de +M. N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire +écrite jusqu'ici sur le témoignage des persécuteurs +(1860).<a href="#notetag15">(retour)</a></p> + +<p><a id="note16" name="note16"></a> +<b>Note 16:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag16">(retour)</a></p> + +<p><a id="note17" name="note17"></a> +<b>Note 17:</b> Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable +(Mansi op. Giesler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les +œuvres (Ebrard), et les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). +Ceux-là prêchent un Dieu matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ +n'est pas mort en effet, et qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre +part, ces novateurs disent prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux +excluent les femmes de la béatitude éternelle (Ebrard). Ils prétendent +simplifier la loi, et prescrivent cent génuflexions par jour +(Heribert). La chose dans laquelle ils semblent s'accorder, c'est la +haine du Dieu de l'Ancien Testament. «Ce Dieu qui promet et ne tient +pas, disent-ils, c'est un jongleur. Moïse et Josué étaient des +routiers à son service.»</p> + +<p>«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux +créateurs, l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu; +l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils +attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l'Ancien, +qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages transportés de +l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce dernier leur +faisait admettre.</p> + +<p>«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur, +parce qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez +de l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort;» et +pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. +Ils le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux +de Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge, +pour avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils +croyaient damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient +saint Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même +entre eux que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et +visible et fut crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que +Marie Madeleine avait été sa concubine, et que c'était là cette femme +surprise en adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le +Christ, disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de +corps réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps +de saint Paul.</p> + +<p>«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il +eut deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les +créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé +dans l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.</p> + +<p>«Tous ces infidèles, membres de l'Antechrist, premiers-nés de Satan, +semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant +par des mensonges le cœur des simples, avaient infecté du venin de +leur perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église +romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée +dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à +ce point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême +ne diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint +corps du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux +oreilles des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, +fût-il aussi grand que les Alpes, il serait depuis longtemps consommé +et réduit à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la +confession, étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une +prostitution, et nul ne pouvait être sauvé dans cet état, en +engendrant fils et filles. Niant aussi la résurrection de la chair, +ils forgeaient je ne sais quelles fables inouïes, disant que nos âmes +sont ces esprits angéliques qui, précipités du ciel pour leur +présomptueuse apostasie, laissèrent dans l'air leur corps glorieux, et +que ces âmes, après avoir passé successivement sur la terre par sept +corps quelconques, retournent, l'expiation ainsi terminée, reprendre +leurs premiers corps.</p> + +<p>«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques +s'appelaient <i>Parfaits</i> ou <i>Bons hommes</i>; les autres s'appelaient les +<i>Croyants</i>. Les Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de +garder la chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des +œufs, du fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, +tandis qu'ils débitaient sur Dieu principalement, un mensonge +perpétuel; ils disaient encore que pour aucune raison on ne devait +jurer. On appelait Croyants ceux qui, vivant dans le siècle, et sans +chercher à imiter la vie des Parfaits, espéraient pourtant être sauvés +dans la foi de ceux-ci; ils étaient divisés par le genre de vie, mais +unis dans la loi et l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à +l'usure, au brigandage, aux homicides et aux plaisirs de la chair, aux +parjures et à tous les vices. En effet, ils péchaient avec toute +sécurité et toute licence, parce qu'ils croyaient que sans restitution +du bien mal acquis, sans confession ni pénitence, ils pouvaient se +sauver, pourvu qu'à l'article de la mort ils pussent dire un <i>Pater</i>, +et recevoir de leurs maîtres l'imposition des mains. Les hérétiques +prenaient parmi les Parfaits des magistrats qu'ils appelaient diacres +et évêques; les Croyants pensaient ne pouvoir se sauver s'ils ne +recevaient d'eux en mourant l'imposition des mains. S'ils imposaient +les mains à un mourant, quelque criminel qu'il fût, pourvu qu'il pût +dire un <i>Pater</i> ils le croyaient sauvé, et, selon leur expression, +consolé; sans faire aucune satisfaction et sans autre remède, il +devait s'envoler tout droit au ciel.</p> + +<p>«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis +le nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont +dans les églises, et appelaient les cloches, les trompettes du démon. +Ils disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir +avec sa mère ou sa sœur qu'avec tout autre. Une de leurs plus +grandes folies, c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits +péchait mortellement, en mangeant, par exemple, tant soit peu de +viande, ou de fromage, ou d'œufs, ou de toute autre chose défendue, +tous ceux qu'il avait consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait +les consoler; et ceux même qui étaient sauvés, le péché du consolateur +les faisait tomber du ciel.»</p> + +<p>«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un +certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins +mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de +choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de +la plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait +principalement en quatre points; en ce qu'ils portaient des sandales à +la manière des Apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune +façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu +d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et +sans avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps +de Jésus-Christ.</p> + +<p>«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des +hérétiques.—Lorsque quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le +reçoit lui dit: «Ami, si tu veux être des nôtres, il faut que tu +renonces à toute la foi que tient l'Église de Rome. Il répond: J'y +renonce.—Reçois donc des Bons hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui +souffle sept fois dans la bouche. Il lui dit encore:—Renonces-tu à +cette croix que le prêtre t'a faite, au baptême, sur la poitrine, les +épaules et la tête, avec l'huile et le chrême?—J'y renonce.—Crois-tu +que cette eau opère ton salut?—Je ne le crois pas.—Renonces-tu à ce +voile qu'à ton baptême le prêtre t'a mis sur la tête?—J'y +renonce.—C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des hérétiques et renie +celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains sur la tête, et +lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et dès lors il +est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. <span class="smcap">I</span>, ap. Scr. fr. +XIX. 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de +Carcassonne. (Preuves de l'Histoire du Languedoc, III, 371.)</p> + +<p>Voy. Gieseler. II, P. 2, p. 495.—Sandii nucleus hist. eccles., VI; +404: «Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli...»</p> + +<p>Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2<sup>a</sup>. +508.<a href="#notetag17">(retour)</a></p> + +<p><a id="note18" name="note18"></a> +<b>Note 18:</b> Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde avec +les régions du pays, comme avec le christianisme au temps de Frédéric +II. (Note de 1833.)<a href="#notetag18">(retour)</a></p> + +<p><a id="note19" name="note19"></a> +<b>Note 19:</b> On le nomma pape à trente-sept ans... «Propter honestatem +morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem. +Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena +et psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III. +(Baluze, fol<sup>o</sup>. I, p. 1, 2.)—Erfurt, chronic. S. Petrin. (1215): «Nec +similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, +strenuitate judiciorum, nec adhuc visus est habere +sequentem.»<a href="#notetag19">(retour)</a></p> + +<p><a id="note20" name="note20"></a> +<b>Note 20:</b> On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque +année à Toulouse, le jour de la Passion.—Au Puy, toutes les fois +qu'il s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de +chœur qui décidaient: «<i>afin que la grande innocence des juges +corrigeât la grande malice des plaideurs</i>.» Dans la Provence, dans la +Bourgogne, on leur interdisait l'entrée des bains publics, excepté le +vendredi, le jour de Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins +et aux prostituées.<a href="#notetag20">(retour)</a></p> + +<p><a id="note21" name="note21"></a> +<b>Note 21:</b> La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire +est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de l'organisation de +la grande police ecclésiastique basée sur la confession. Ils ont +exterminé un peuple et une civilisation. (V. Renaissance, +Introduction.)<a href="#notetag21">(retour)</a></p> + +<p><a id="note22" name="note22"></a> +<b>Note 22:</b> Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un serment +d'hommage et de fidélité. Decretal. Greg. l. II, tit. 28, c. <span class="smcap">XI</span> (Alex. +III): «De appellationibus pro causis minimis interpositis volumus te +tenere, quod eis, pro quacumque levi causa fiant, non minus est, quam +si pro majoribus fierent, deferendum.»</p> + +<p>Decr. Greg. 1. III, tit. 43, c. <span class="smcap">I</span> (Alex. III): «Etiamsi per eum +miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque +auctoritate romanæ Ecclesiæ publice venerari.»—Conc. Later. IV, c. +<span class="smcap">LXII</span>: «Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi +prius auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»—Innocent III +en vint à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam +ecclesiam, sed totum reliquit seculum +gubernandum.»<a href="#notetag22">(retour)</a></p> + +<p><a id="note23" name="note23"></a> +<b>Note 23:</b> «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de +fer sur l'Italie.» Cornel, Zanfliet. Rome se défendait par son climat:</p> + +<p class="poem"> + Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;<br> + Romanæ febres stabili sunt jure fideles. +</p> + +<p><span class="smcap">Pierre Damien</span>.<a href="#notetag23">(retour)</a></p> + +<p><a id="note24" name="note24"></a> +<b>Note 24:</b> Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith, fille +de Charles le Chauve.<a href="#notetag24">(retour)</a></p> + +<p><a id="note25" name="note25"></a> +<b>Note 25:</b> Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements des grands +vassaux, il dit sans s'étonner en présence de sa cour, au rapport +d'une ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent +orendroit (dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang +vilonies, si me les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils +affoibloieront et envieilliront, et je croistrai, se Dieu plest, en +force et en povoir: si en serai en tores (à mon tour) vengié à mon +talent.»<a href="#notetag25">(retour)</a></p> + +<p><a id="note26" name="note26"></a> +<b>Note 26:</b> Par exemple chez le roi Murat et le maréchal +Lannes.<a href="#notetag26">(retour)</a></p> + +<p><a id="note27" name="note27"></a> +<b>Note 27:</b> Boha-Eddin.<a href="#notetag27">(retour)</a></p> + +<p><a id="note28" name="note28"></a> +<b>Note 28:</b> Extrait des Histor. arabes, par M. Reinaud (Bibl. des +Croisades, III, 242). «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses +sujets croyaient voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»—Il +consacrait à la prière un temps considérable, il se levait au milieu +de la nuit, faisait son ablution et priait jusqu'au jour.»—Dans une +bataille, voyant les siens plier, il se découvrit la tête, se +prosterna et dit tout haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, mon souverain +maître, je suis Mahmoud, ton serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant +sa défense, c'est ta religion que tu défends.» Il ne cessa de +s'humilier, de pleurer, de se rouler à terre, jusqu'à ce que Dieu lui +eût accordé la victoire. Il faisait pénitence pour les désordres +auxquels on se livrait dans son camp, se revêtant d'un habit grossier, +couchant sur la dure, s'abstenant de tout plaisir, et écrivant de tous +côtés aux gens pieux pour réclamer leurs prières. Il bâtit beaucoup de +mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc. Jamais il ne voulut lever de +contributions sur les maisons des sophis, des gens de loi, des +lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer avec les chefs des +moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les embrassait, les +faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et l'entretien roulait sur +quelque matière de religion. Aussi les dévots accouraient auprès de +lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point que les émirs en +devinrent jaloux.»—Les historiens arabes, ainsi que Guillaume de Tyr +le peignent comme très-rusé.</p> + +<p>Bibliothèque des Croisades, p. 370.—On accusait Kilig Arslan d'avoir +embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de +foi à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois +bien que Noureddin en veut surtout aux mécréants.»</p> + +<p>Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine +d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il +disait toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est +d'en maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il +plaidait lui-même devant le cadi.—Le premier, il institua une cour de +justice, défendit la torture, et y substitua la preuve +testimoniale.—Saladin se plaint dans une lettre à Noureddin de la +douceur de ses lois. Cependant il dit ailleurs: «Tout ce que nous +avons appris en fait de justice, c'est de lui que nous le +tenons.»—Saladin lui-même employait son loisir à rendre la justice, +on le surnomma le <i>Restaurateur de la justice sur la terre</i>.</p> + +<p>La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec +plus d'éclat par les historiens latins, et principalement par le +continuateur de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve +même dans ceux-ci quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui +indiquent que les musulmans avaient vu avec peine les sentiments +généreux du sultan. Michaud, Hist. des Croisades, II, +346.<a href="#notetag28">(retour)</a></p> + +<p><a id="note29" name="note29"></a> +<b>Note 29:</b> Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui permettait, +et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un jour un +petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché jusqu'aux +larmes.<a href="#notetag29">(retour)</a></p> + +<p><a id="note30" name="note30"></a> +<b>Note 30:</b> Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince d'Antioche, +le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable du royaume, +les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque toute la +noblesse de la terre sainte.<a href="#notetag30">(retour)</a></p> + +<p><a id="note31" name="note31"></a> +<b>Note 31:</b> L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois cent +mille.<a href="#notetag31">(retour)</a></p> + +<p><a id="note32" name="note32"></a> +<b>Note 32:</b> Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus +venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione +divina corpus suum per libidinem +maculare.<a href="#notetag32">(retour)</a></p> + +<p><a id="note33" name="note33"></a> +<b>Note 33:</b> Boha-Eddin.<a href="#notetag33">(retour)</a></p> + +<p><a id="note34" name="note34"></a> +<b>Note 34:</b> Le catalogue des morts contient les noms de six archevêques, +douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents barons.—Suivant +Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille +musulmans.<a href="#notetag34">(retour)</a></p> + +<p><a id="note35" name="note35"></a> +<b>Note 35:</b> Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la bouche +même de Saladin.<a href="#notetag35">(retour)</a></p> + +<p><a id="note36" name="note36"></a> +<b>Note 36:</b> Gaut. de Vinisauf.<a href="#notetag36">(retour)</a></p> + +<p><a id="note37" name="note37"></a> +<b>Note 37:</b> Joinville: «Le roi Richard fist tant d'armes outremer à +celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient +pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu, +fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? +Et quand les enfants aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: +Tai-toy, tai-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te +tuera.»<a href="#notetag37">(retour)</a></p> + +<p><a id="note38" name="note38"></a> +<b>Note 38:</b> Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent sous +les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle plus, +depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de <i>Richard</i>, mais de +<i>Trichard</i>.<a href="#notetag38">(retour)</a></p> + +<p><a id="note39" name="note39"></a> +<b>Note 39:</b> Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un sien +chevalier lui escria: Sire, sire, venez juesques ci, et je vous +monsterrai Jérusalem.» Et quand il oy ce, il geta sa cote à armer +devant ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire +Diex, je te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque +je ne la puis délivrer des mains de tes +ennemis.»<a href="#notetag39">(retour)</a></p> + +<p><a id="note40" name="note40"></a> +<b>Note 40:</b> Par exemple le comte de Ptolémaïs, en +1191.<a href="#notetag40">(retour)</a></p> + +<p><a id="note41" name="note41"></a> +<b>Note 41:</b> Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin, et +les émirs à celle de Richard.<a href="#notetag41">(retour)</a></p> + +<p><a id="note42" name="note42"></a> +<b>Note 42:</b> Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des +prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux. +Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec +les musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de +croissants d'argent.—Richard fit proposer en mariage à Maleck-Adhel, +sa sœur, veuve de Guillaume de Sicile: sous les auspices de Saladin +et de Richard, les deux époux devaient régner ensemble sur les +musulmans et les chrétiens, et gouverner le royaume de Jérusalem. +Saladin parut accepter cette proposition sans répugnance; les imans et +les docteurs de la loi furent fort surpris; les évêques chrétiens +menacèrent Jeanne et Richard de l'excommunication. Saladin voulut +connaître les statuts de la chevalerie, et Maleck-Adhel envoya son +fils à Richard, pour que le jeune musulman fût fait chevalier dans +l'assemblée des barons chrétiens.<a href="#notetag42">(retour)</a></p> + +<p><a id="note43" name="note43"></a> +<b>Note 43:</b> Le pape refusa.<a href="#notetag43">(retour)</a></p> + +<p><a id="note44" name="note44"></a> +<b>Note 44:</b> Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois jours +de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet qui parlait le +saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au +marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de +cour, et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des +gants richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de +l'époque; cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard +s'était répandu en Autriche: on l'arrêta et la torture lui fit tout +avouer.<a href="#notetag44">(retour)</a></p> + +<p><a id="note45" name="note45"></a> +<b>Note 45:</b></p> + +<p class="poem"> + <span class="smcap">TELUM LIMOGLÆ<br> + OCCIDIT LEONEM ANGLIÆ</span></p> + + +<p>Une religieuse de Kanterbury fit à Richard cette épitaphe:</p> + +<p>«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le +trône d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» Rog. de +Hoveden.<a href="#notetag45">(retour)</a></p> + +<p><a id="note46" name="note46"></a> +<b>Note 46:</b> Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un +chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux +malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des +Latins qui furent vendus aux Turcs.<a href="#notetag46">(retour)</a></p> + +<p><a id="note47" name="note47"></a> +<b>Note 47:</b> Ce fut Villehardouin qui porta la +parole.<a href="#notetag47">(retour)</a></p> + +<p><a id="note48" name="note48"></a> +<b>Note 48:</b> Villehardouin.<a href="#notetag48">(retour)</a></p> + +<p><a id="note49" name="note49"></a> +<b>Note 49:</b> Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés du +passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports. Ces +divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute +l'entreprise.<a href="#notetag49">(retour)</a></p> + +<p><a id="note50" name="note50"></a> +<b>Note 50:</b> Le pape menaça les croisés d'excommunication, parce que le +roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de +l'Église.<a href="#notetag50">(retour)</a></p> + +<p><a id="note51" name="note51"></a> +<b>Note 51:</b> Guy de Montfort, son frère, Simon de Néaufle, l'abbé de +Vaux-Cernay, etc. Villehardouin, p. 171.—À Corfou, un grand nombre de +croisés résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise.» +Quand les chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en +détourner. «Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu +pitié d'els et de nos, et que il ne se honissent, et que il ne +toillent la rescousse d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et +allèrent toz ensemble en une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et +menèrent avec als le fils l'empereor de Constantinople, et toz les +evesques et toz les abbez de l'ost. Et cùm il vindrent là, si +descendirent à pié. Et cil cùm il les virent, si descendirent de lor +chevaus, et allèrent encontre, et li baron lor cheirent as piez, mult +plorant, et distrent que il ne se moveroint tresque cil aroient +creancé que il ne se mouroient d'els (avant qu'ils n'eussent promis de +ne pas les abandonner). Et quant cil virent ce, si orent mult grant +pitié, et plorèrent mult durement.» Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de +Zara vinrent proposer à Dandolo de rendre la place, «Endementières +(tandis) que il alla parler as contes et as barons, icèle partie dont +vos avez oi arrières, qui voloit l'ost depecier, parlèrent as +messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos rendre vostre cité, +etc.» Ces manœuvres firent rompre la capitulation.—Dans Zara, il y +eut un combat entre les Vénitiens et les +Français.<a href="#notetag51">(retour)</a></p> + +<p><a id="note52" name="note52"></a> +<b>Note 52:</b> En 858, le laïque Photius fut mis à la place du patriarche +Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas I<sup>er</sup> prit le parti d'Ignace. +Photius anathématisa le pape en 867.<a href="#notetag52">(retour)</a></p> + +<p><a id="note53" name="note53"></a> +<b>Note 53:</b> Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani, sur +les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église +romaine.<a href="#notetag53">(retour)</a></p> + +<p><a id="note54" name="note54"></a> +<b>Note 54:</b> Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de +Constantinople, Baudouin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté +des alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de +n'honorer le Christ que par des peintures (Christum solis honorare +picturis); d'appeler les Latins du nom de <i>chiens</i>; de ne pas se +croire coupables en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du +légat envoyé à Constantinople en 1183.<a href="#notetag54">(retour)</a></p> + +<p><a id="note55" name="note55"></a> +<b>Note 55:</b> Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les dos, +si furent desconfiz à la permière assemblée (au premier choc).» +Villehardouin.<a href="#notetag55">(retour)</a></p> + +<p><a id="note56" name="note56"></a> +<b>Note 56:</b> Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient aussi +hauts que leurs piques.<a href="#notetag56">(retour)</a></p> + +<p><a id="note57" name="note57"></a> +<b>Note 57:</b> Villehardouin.<a href="#notetag57">(retour)</a></p> + +<p><a id="note58" name="note58"></a> +<b>Note 58:</b> Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais +pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire +des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs +chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre +coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs +mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme +si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils +passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets +délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, +que du boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des +fèves, et une sauce très-forte.»<a href="#notetag58">(retour)</a></p> + +<p><a id="note59" name="note59"></a> +<b>Note 59:</b> Sanuto<a href="#notetag59">(retour)</a></p> + +<p><a id="note60" name="note60"></a> +<b>Note 60:</b> Il écrivit au clergé et à l'Université de France, qu'on +envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants +de Constantinople.<a href="#notetag60">(retour)</a></p> + +<p><a id="note61" name="note61"></a> +<b>Note 61:</b> «E parlaven axi bell frances, com dins en +Paris.»<a href="#notetag61">(retour)</a></p> + +<p><a id="note62" name="note62"></a> +<b>Note 62:</b> «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum invenirem.» +Guill. Neubrig.<a href="#notetag62">(retour)</a></p> + +<p><a id="note63" name="note63"></a> +<b>Note 63:</b> Roger de Hoveden.<a href="#notetag63">(retour)</a></p> + +<p><a id="note64" name="note64"></a> +<b>Note 64:</b> Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait +transféré ses droits à Jean.<a href="#notetag64">(retour)</a></p> + +<p><a id="note65" name="note65"></a> +<b>Note 65:</b> Guillaume le Breton.<a href="#notetag65">(retour)</a></p> + +<p><a id="note66" name="note66"></a> +<b>Note 66:</b> Mais il eut peine à persuader. Il suffit pour détruire +l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne, que Richard +fit circuler.<a href="#notetag66">(retour)</a></p> + +<p><a id="note67" name="note67"></a> +<b>Note 67:</b> Lettre d'Innocent III.<a href="#notetag67">(retour)</a></p> + +<p><a id="note68" name="note68"></a> +<b>Note 68:</b> Math. Pâris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide, +somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.—Omnimodis +cum regina sua vivebat deliciis.»<a href="#notetag68">(retour)</a></p> + +<p><a id="note69" name="note69"></a> +<b>Note 69:</b> Guillelm. de Podio Laur.<a href="#notetag69">(retour)</a></p> + +<p><a id="note70" name="note70"></a> +<b>Note 70:</b> Guillelm. de Podio Laur.<a href="#notetag70">(retour)</a></p> + +<p><a id="note71" name="note71"></a> +<b>Note 71:</b> Le Velay ne tarde pas à faire hommage à +Philippe-Auguste.<a href="#notetag71">(retour)</a></p> + +<p><a id="note72" name="note72"></a> +<b>Note 72:</b> «Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient +rendus en grand nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y +célébrèrent diverses fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette +assemblée pour y négocier la réconciliation de Raymond, duc de +Narbonne, avec Alphonse, roi d'Aragon; mais les deux rois ne s'y +trouvèrent pas, pour certaines raisons; en sorte que tout cet appareil +ne servit de rien. Le comte de Toulouse y donna cent mille sols à +Raymond d'Agout, chevalier, qui, étant fort libéral, les distribua +aussitôt à environ dix mille chevaliers qui assistèrent à cette cour. +Bertrand Raimbaud fit labourer tous les environs du château, et y fit +semer jusqu'à trente mille sols en deniers. On rapporte que Guillaume +Gros de Martel, qui avait trois cents chevaliers à sa suite, fit +apprêter tous les mets dans sa cuisine, avec des flambeaux de cire. La +comtesse d'Urgel y envoya une couronne estimée quarante mille sols. +Raymond de Venous fit brûler, par ostentation, trente de ses chevaux +devant toute l'assemblée.» Histoire du Languedoc, t. III, p. 37. +(D'après Gaufrid, Vos., p. 391.)<a href="#notetag72">(retour)</a></p> + +<p><a id="note73" name="note73"></a> +<b>Note 73:</b> Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, +saint Bernard, tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait, +d'être le détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les mœurs +de cet ordre (édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. <span class="smcap">X</span>: «Mentior, si +non vidi abbatem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere +comitatu,» c. <span class="smcap">XI</span>. «Omitto oratoriorum immensas altitudines.... etc.»</p> + +<p>Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux. «O, ô Pharisæorum +novum genus!... vos sancti, vos singulares... unde et habitum insoliti +coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi +monachorum, inter nigros vos candidos +ostentatis.»<a href="#notetag73">(retour)</a></p> + +<p><a id="note74" name="note74"></a> +<b>Note 74:</b> «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme insensé. +Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le troubler, +jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit dans +l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne bougea +point, et le diable s'enfuit en hurlant.» Acta S. +Dominici.<a href="#notetag74">(retour)</a></p> + +<p><a id="note75" name="note75"></a> +<b>Note 75:</b> Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation de +saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la +messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur +le visage, <i>qu'une goutte d'eau n'attendait pas +l'autre</i>.<a href="#notetag75">(retour)</a></p> + +<p><a id="note76" name="note76"></a> +<b>Note 76:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag76">(retour)</a></p> + +<p><a id="note77" name="note77"></a> +<b>Note 77:</b> Guill. de Pod. Laur.<a href="#notetag77">(retour)</a></p> + +<p><a id="note78" name="note78"></a> +<b>Note 78:</b> Acta S. Dominici. «Domine, mitte manum, et corrige eos, ut +eis saltem hæc vexatio tribuat intellectum!»<a href="#notetag78">(retour)</a></p> + +<p><a id="note79" name="note79"></a> +<b>Note 79:</b> Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une +lettre, sans salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos +Dominus hactenus secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, +posuisset te ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo +multiplicasset fulgura, ut iniquitatem tuam de superficie terræ +deleret, et justus lavaret manus suas in sanguine peccatoris. Nos +etiam et prædecessores nostri... non solum in te (sicut fecimus) +anathematis curassemus sententiam promulgare, imo etiam universos +fidelium populos in tuum excidium armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, +p. 239, anno 1198.<a href="#notetag79">(retour)</a></p> + +<p><a id="note80" name="note80"></a> +<b>Note 80:</b> C'était pour la plupart des +Aragonais.<a href="#notetag80">(retour)</a></p> + +<p><a id="note81" name="note81"></a> +<b>Note 81:</b> Nous citons le fragment suivant comme un monument de la +haine des prêtres.</p> + +<p>«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; +et comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières. +Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des +hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs +mains.—Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source, +qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il +s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.—Il +dit encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un +de ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le +lui avait maintes fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. +De plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des +provisions, il les recevait fort gracieusement, les faisait garder +avec soin, et ne souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui +et quelques-uns de ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons +de science certaine, il adorait les hérétiques en fléchissant les +genoux, demandait leur bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour +que le comte attendait quelques personnes qui devaient venir le +trouver, et qu'elles ne venaient point, il s'écria: «On voit bien que +c'est le diable qui a fait ce monde, puisque rien ne nous arrive à +souhait.» Il dit aussi au vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque +me l'a raconté lui-même, que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire +leur salut, puisqu'ils avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô +hérésie inouïe!</p> + +<p>«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans +son palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il +est clair qu'il les entendait souvent la nuit.</p> + +<p>«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; or, +il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette +espèce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le +célébrant se tourna vers le peuple en disant: <i>Dominus vobiscum</i>, le +scélérat de comte dit à son bouffon de contrefaire le prêtre.—Il dit +une fois qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de +Castres, dans le diocèse d'Alby, à qui on avait coupé les membres et +qui traînait une vie misérable, que d'être roi ou empereur.</p> + +<p>«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve +évidente en ce que jamais aucun légat du siége apostolique ne put +l'amener à les chasser de la terre, bien qu'il ait fait, sur les +instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.</p> + +<p>«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois +que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en +sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut +d'abord la sœur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, +la fille du duc de Chypre; après elle, la sœur de Richard, roi +d'Angleterre, sa cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il +épousa la sœur du roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième +degré. Je ne dois pas passer sous silence que lorsqu'il avait sa +première femme, il l'engagea souvent à prendre l'habit religieux. +Comprenant ce qu'il voulait dire, elle lui demanda exprès s'il voulait +qu'elle entrât à Cîteaux; il dit que non. Elle lui demanda encore s'il +voulait qu'elle se fît religieuse à Fontevrault; il dit encore que +non. Alors elle lui demanda ce qu'il voulait donc: il répondit que si +elle consentait à se faire solitaire, il pourvoirait à tous ses +besoins; et la chose se fit ainsi...</p> + +<p>«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa +propre sœur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, +il recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec +elles; et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle +eût couché avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie +que pour ce crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son +héritage. Le comte avait encore une merveilleuse affection pour les +routiers, par les mains desquels il dépouillait les églises, +détruisait les monastères, et dépossédait tant qu'il pouvait tous ses +voisins. C'est ainsi que se comporta toujours ce membre du diable, ce +fils de perdition, ce premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de +la croix et de l'Église, cet appui des hérétiques, ce bourreau des +catholiques, ce ministre de perdition, cet apostat couvert de crimes, +cet égout de tous les péchés.</p> + +<p>«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout +en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous croyez, ne vous +aiderait guère à ce jeu,» et il ajouta: «Que jamais ce Dieu ne me soit +en aide!» «Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en +Provence pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la +nuit, il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques +toulousains, et leur dit: «Mes seigneurs et mes frères, la fortune de +la guerre est variable; quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains +mon corps et mon âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en +habit séculier, afin que s'il venait à mourir il mourût entre leurs +mains. «Un jour que ce maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal +faisant beaucoup de progrès, il se fit faire une litière, et dans +cette litière se fit transporter à Toulouse; et comme on lui demandait +pourquoi il se faisait transporter en si grande hâte, quoique accablé +par une grave maladie, il répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y a +pas de Bons hommes dans cette terre, entre les mains de qui je puisse +mourir.» Or, les hérétiques se font appeler Bons hommes par leurs +partisans. Mais il se montrait hérétique par ses signes et ses +discours, bien plus clairement encore; car il disait:</p> + +<p>«Je sais que je perdrai ma terre pour ces Bons hommes; eh bien! la +perte de ma terre, et encore celle de la tête, je suis prêt à tout +souffrir.»<a href="#notetag81">(retour)</a></p> + +<p><a id="note82" name="note82"></a> +<b>Note 82:</b> Innoc., ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles Christi! +eia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi sanguinis +vocem audias.»—Ad Comit., Baron., etc.: «Eia, Christi milites! eia, +strenui militiæ christianæ tirones!»<a href="#notetag82">(retour)</a></p> + +<p><a id="note83" name="note83"></a> +<b>Note 83:</b> Chron. Langued.<a href="#notetag83">(retour)</a></p> + +<p><a id="note84" name="note84"></a> +<b>Note 84:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag84">(retour)</a></p> + +<p><a id="note85" name="note85"></a> +<b>Note 85:</b> La religion semblait être devenue plus sombre et plus +austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi +n'était point de règle, sous Louis VII, il était si rigoureusement +observé, que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en +dispenser.<a href="#notetag85">(retour)</a></p> + +<p><a id="note86" name="note86"></a> +<b>Note 86:</b> C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme circonspect, +prudent, et très-zélé pour les affaires de Dieu, et il aspirait sur +toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour refuser au +comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait +accordée.»<a href="#notetag86">(retour)</a></p> + +<p><a id="note87" name="note87"></a> +<b>Note 87:</b> Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué en +combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de +l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de +l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à +la porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.—Qu'avez-vous +fait? lui dit l'un d'eux.—Je me suis vengé.—Comment? Votre père ne +fut-il pas traîné?...—À ces mots Montfort rentre dans l'église, +saisit par les cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque +sur la place publique.<a href="#notetag87">(retour)</a></p> + +<p><a id="note88" name="note88"></a> +<b>Note 88:</b> Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse +vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la +prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un +prince.»<a href="#notetag88">(retour)</a></p> + +<p><a id="note89" name="note89"></a> +<b>Note 89:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag89">(retour)</a></p> + +<p><a id="note90" name="note90"></a> +<b>Note 90:</b> «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» Cæsar +Heisterbach.<a href="#notetag90">(retour)</a></p> + +<p><a id="note91" name="note91"></a> +<b>Note 91:</b> Chron. Langued.<a href="#notetag91">(retour)</a></p> + +<p><a id="note92" name="note92"></a> +<b>Note 92:</b> «... Donc fouc bruyt per tota la terra, que lo dit conte de +Montfort l'avia fait morir.» Chron. Langued.<a href="#notetag92">(retour)</a></p> + +<p><a id="note93" name="note93"></a> +<b>Note 93:</b> Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad Deum +non approximabis.»<a href="#notetag93">(retour)</a></p> + +<p><a id="note94" name="note94"></a> +<b>Note 94:</b> «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite: +s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» Pierre +de Vaux-Cernay.<a href="#notetag94">(retour)</a></p> + +<p><a id="note95" name="note95"></a> +<b>Note 95:</b> «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on +entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres +chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna +aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery, +qui était le plus grand d'entre eux, eut été pendu, les potences +tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas +suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait +un grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins, +recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt +tous massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était sœur +d'Aimery et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans +un puits que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins +rassemblèrent les innombrables hérétiques que contenait le château, et +les brûlèrent vifs avec une joie extrême.»<a href="#notetag95">(retour)</a></p> + +<p><a id="note96" name="note96"></a> +<b>Note 96:</b> Chron. Langued.<a href="#notetag96">(retour)</a></p> + +<p><a id="note97" name="note97"></a> +<b>Note 97:</b> «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept +Vaudois, «les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, <i>avec une joie +indicible</i>.»—À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques +<i>avec une joie extrême</i>.»<a href="#notetag97">(retour)</a></p> + +<p><a id="note98" name="note98"></a> +<b>Note 98:</b> Jean lui-même s'opposa formellement au siége de Marmande, et +menaça d'attaquer les croisés.<a href="#notetag98">(retour)</a></p> + +<p><a id="note99" name="note99"></a> +<b>Note 99:</b> Il reprocha à Monfort «d'étendre des mains avides jusque sur +celles des terres de Raimond qui n'étaient nullement infectées +d'hérésie, et de ne lui avoir guère laissé que Montauban et +Toulouse...» Don Pedro se plaignait qu'on envahît injustement les +possessions de ses vassaux les comtes de Foix, de Comminges et de +Béarn, et que Montfort lui vînt enlever ses propres terres tandis +qu'il combattait les Sarrasins. Epist. Innoc. III, +708-10.<a href="#notetag99">(retour)</a></p> + +<p><a id="note100" name="note100"></a> +<b>Note 100:</b> Son père jurait: «Par les yeux de +Dieu!»<a href="#notetag100">(retour)</a></p> + +<p><a id="note101" name="note101"></a> +<b>Note 101:</b> «Evil, be thou my good.» Milton.—Je regrette que +Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de +<i>Jean</i>.<a href="#notetag101">(retour)</a></p> + +<p><a id="note102" name="note102"></a> +<b>Note 102:</b> Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des Montfort; +le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre la main +sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants +chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume +des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta +devant les deux armées contre Richard Cœur de Lion, et lui donna +l'humiliation d'avoir trouvé son égal.—Le second fils de Simon de +Montfort doit, comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes +anglaises, la lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci +n'osa pas envoyer des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il +témoigna la plus grande colère à ceux de ses barons qui se joignaient +à Montfort; lorsqu'il vint en Guienne, ils quittèrent tous l'armée des +croisés. Des seigneurs de la cour de Jean défendirent, contre +Montfort, Castelnaudary et Marmande.<a href="#notetag102">(retour)</a></p> + +<p><a id="note103" name="note103"></a> +<b>Note 103:</b> Rymer, t. I, P. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex +Angliæ... libere concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino +nostro papæ Innocentio ejusque catholicis successoribus totum regnum +Angliæ, et totum regnum Hiberniæ, etc., illa tanquam feodatarius +recipientes... Ecclesia romana mille marcas sterlingorum percipiat +annuatim, etc.»</p> + +<p>Matth. Pâris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro futuris +sæculis, ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, +factus de Rege liberrimo tributaris, firmarius et vasallus +servitutis.»<a href="#notetag103">(retour)</a></p> + +<p><a id="note104" name="note104"></a> +<b>Note 104:</b> Où pourtant on parlait +français.<a href="#notetag104">(retour)</a></p> + +<p><a id="note105" name="note105"></a> +<b>Note 105:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag105">(retour)</a></p> + +<p><a id="note106" name="note106"></a> +<b>Note 106:</b> Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que +douze chevaux, un évêque six, un abbé +trois.<a href="#notetag106">(retour)</a></p> + +<p><a id="note107" name="note107"></a> +<b>Note 107:</b> Guillaume le Breton.<a href="#notetag107">(retour)</a></p> + +<p><a id="note108" name="note108"></a> +<b>Note 108:</b> Le fils de Philippe Auguste, plus tard Louis VIII. (<i>N. de +l'Éd.</i>)<a href="#notetag108">(retour)</a></p> + +<p><a id="note109" name="note109"></a> +<b>Note 109:</b> Hallam soupçonne ici une fraude +pieuse.<a href="#notetag109">(retour)</a></p> + +<p><a id="note110" name="note110"></a> +<b>Note 110:</b> Il est dit dans la Grande Charte, que si les ministres du +roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des +vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la +terre, nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la +prise de nos châteaux, etc...» La consécration de la guerre civile, +tel est le premier essai de garantie.<a href="#notetag110">(retour)</a></p> + +<p><a id="note111" name="note111"></a> +<b>Note 111:</b> Matthieu Pâris.<a href="#notetag111">(retour)</a></p> + +<p><a id="note112" name="note112"></a> +<b>Note 112:</b> On assembla à Melun la cour des Pairs. Louis dit à +Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que +vous m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume +d'Angleterre, il ne vous appartient point d'en décider... Je vous +demande seulement de ne pas mettre obstacle à mes entreprises, car je +suis déterminé à combattre jusqu'à la mort, s'il le faut, pour +recouvrer l'héritage de ma femme.» Le roi déclara qu'il ne donnerait à +son fils aucun appui.<a href="#notetag112">(retour)</a></p> + +<p><a id="note113" name="note113"></a> +<b>Note 113:</b> À on croire les Anglais, il aurait même promis de rendre, à +son avénement, les conquêtes de +Philippe-Auguste.<a href="#notetag113">(retour)</a></p> + +<p><a id="note114" name="note114"></a> +<b>Note 114:</b> Dans une charte de l'an 1216, Montfort s'intitule: «Simon, +providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et +Carcassonæ vicecomes, et dominus +Montis-fortis.»<a href="#notetag114">(retour)</a></p> + +<p><a id="note115" name="note115"></a> +<b>Note 115:</b> Chronique languedocienne. «Quand le saint-père eut entendu +tout ce que lui voulurent dire les uns et les autres, il jeta un grand +soupir: puis s'étant retiré en son particulier avec son conseil, +lesdits seigneurs se retirèrent aussi en leur logis, attendant la +réponse que leur voudrait faire le saint-père.</p> + +<p>«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui les prélats du +parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent +que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres +et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus +qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour +elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un +livre; et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites +terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur +faire grandement tort, car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon +fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les +autres qui étaient avec lui. «Pour laquelle raison, dit-il, je leur +donne congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur +ceux qui les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits +prélats murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte +qu'on aurait dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, +et le saint-père fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les +prélats fussent émus comme ils l'étaient contre lui.</p> + +<p>«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que +l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer +en cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit +la parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que +tout ce que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose +sinon une grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes +et seigneurs, et contre toute vérité;—«Car, seigneur, dit-il, tu sais +bien, en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été +obéissant, et que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses +places en tes mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été +aussi un des premiers qui se sont croisés; il a été au siége de +Carcassonne contre son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour +te montrer combien il t'était obéissant, bien que le vicomte fût son +neveu, de laquelle chose aussi ont été faites des plaintes. C'est +pourquoi il me semble, seigneur, que tu feras grand tort au comte +Ramon, si tu ne lui rends et fais rendre ses terres, et tu en auras +reproche de Dieu et du monde, et dorénavant, seigneur, il ne sera +homme vivant qui se fie en toi ou en tes lettres, et qui y donne foi +ni créance, ce dont toute l'Église militante pourra encourir +diffamation et reproche. C'est pourquoi je vous dis que vous, évêque +de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez bien par vos paroles que +vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que le peuple dont vous êtes +pasteur; car vous avez allumé un tel feu dans Toulouse, que jamais il +ne s'éteindra; vous avez été la cause principale de la mort de dix +mille hommes, et en ferez périr encore autant, puisque, par vos +fausses représentations, vous montrez bien persévérer en les mêmes +torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été tellement +diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée; et il me +semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de gens +ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens.»</p> + +<p>«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé, +il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux +seigneurs et princes qui sont ainsi venus devers moi; mais toutefois +j'en suis innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre +qu'ont été faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont +faits, car le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme +véritablement obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»</p> + +<p>«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole +et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables +d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que +voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous a +donné de très-damnables conseils, et le fait encore à présent; car je +vous jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a +toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi +que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont +révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, ils n'ont pas eu +tort; car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs +terres, ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de +Toulouse, ici présent, est cause de tout le mal qu'il s'y fait, et tu +peux bien connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas +de vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le +donne à entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent +ne seraient venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le +vois...»</p> + +<p>«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé maître +Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de ce +qui lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur, +lui dit-il, et es averti des très-grandes peines que le comte de +Montfort et le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de +leurs personnes, pour réduire et changer le pays des princes dont on a +parlé, lequel était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais +bien que maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et +détruit lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils +ont fait avec grand travail et peine; ainsi que chacun le peut bien +voir; et maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire +ni user de rigueur contre ton Légat. Le comte de Montfort a bon droit +et bonne cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais +maintenant, tu ferais grand tort, car nuit et jour le comte de +Montfort se travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te +l'a dit.»</p> + +<p>«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à +maître Théodise et à ceux de sa compagnie, qu'il savait bien tout le +contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat +détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans +punition, et grandes étaient les plaintes qui, chaque jour, lui +venaient de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous +ceux donc qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se +réunirent et vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il +voulût laisser au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les +pays de Bigorre, Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix +et Comminges: «Et s'il arrive, seigneur, lui dirent-ils, que tu +veuilles ôter lesdits pays et terres, nous te jurons et promettons que +tous nous t'aiderons et secourrons envers et contre tous.»</p> + +<p>«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit que, ni pour +eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait rien +de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé par +lui; car en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et que +le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait +pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa +bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils +celle du père,» et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le +contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de +Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers +pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais +le vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie.... Et je voudrais +bien savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour +le comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le +vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi +mourir, a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand le +saint-père eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon +gré mal gré, que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait +les terres et seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers +et contre tous, vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.</p> + +<p>«L'évêque d'Osma voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne +t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, +l'évêque de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces +n'empêcheront pas que le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur +le comte de Montfort. Il trouvera pour cela aide et secours, car il +est neveu du roi de France, et aussi de celui d'Angleterre et d'autres +grands seigneurs et princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son +droit, quoiqu'il soit jeune.»</p> + +<p>«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de +l'enfant, car si le comte de Montfort lui retient ses terres et +seigneuries, je lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra +Toulouse, Agen, et aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété +le comté de Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu +et l'Église, et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez +de terres et seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le +saint-père avec tous les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur +leurs affaires et la requête que chacun avait faite au saint-père, et +le comte Ramon lui dit et montra comment ils avaient demeuré un long +temps en attendant la réponse de leur affaire et de la requête que +chacun lui avait faite. Le saint-père dit donc au comte Ramon que pour +le moment il ne pouvait rien faire pour eux, mais qu'il s'en retournât +et lui laissât son fils, et quand le comte de Ramon eut ouï la réponse +du saint-père, il prit congé de lui et lui laissa son fils; et le +saint-père lui donna sa bénédiction. Le comte Ramon sortit de Rome +avec une partie de ses gens, et laissa les autres à son fils, et entre +autres y demeura le comte de Foix, pour demander sa terre et voir s'il +la pourrait recouvrer; et le comte Ramon s'en alla droit à Viterbe +pour attendre son fils et les autres qui étaient avec lui, comme on +l'a dit.</p> + +<p>«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour +savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père +eut vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui +bailla ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, dont +le comte de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia +grandement le saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et +absolution de toutes choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du +comte de Foix fut finie, il partit de Rome, tira droit à Viterbe +devers le comte Ramon, et lui conta toute son affaire, comment il +avait eu son absolution, et comment aussi le saint-père lui avait +rendu sa terre et seigneurie; il lui montra ses lettres, dont le comte +Ramon fut grandement joyeux et allègre; ils partirent donc de Viterbe, +et vinrent droit à Gênes, où ils attendirent le fils du comte Ramon.</p> + +<p>«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte +Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un +jour devers le saint-père avec ses barons et ses seigneurs qui étaient +de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par +l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant +était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en +retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le +saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire +et montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et +se prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux +te dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.</p> + +<p>«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du +bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en +quoi faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que +tu ne demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de +Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, +pour servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait +assemblé son concile. Ainsi tu pourras revenir deçà les monts pour +avoir droit et raison de ce que tu demandes contre le comte de +Montfort.»</p> + +<p>«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et +lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de +Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me +saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le +saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien +commencer et mieux achever.»</p> + +<p>Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une +traduction du Poëme des Albigeois, sans oublier pourtant que la poésie +est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la +supposition du poëte qui prête au pape l'intention de défaire tout ce +qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang.</p> + +<p>Les actes d'Innocent III donnèrent une idée toute contraire. On peut +lire surtout ses deux lettres, jusqu'ici inédites (<i>Archives, Trésor +des chartes</i>, reg. J. <span class="smcap">XIII</span>-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques +et barons du Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les +résultats de la croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin +d'encourager le jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il +enjoint aux barons de rester fidèles à Simon de +Montfort.<a href="#notetag115">(retour)</a></p> + +<p><a id="note116" name="note116"></a> +<b>Note 116:</b> Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue et +d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère +supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son +insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de +remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de saint +Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la +tête, et il expira sur la place.<a href="#notetag116">(retour)</a></p> + +<p><a id="note117" name="note117"></a> +<b>Note 117:</b> Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad +vos, domine, sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... +humiliter vos deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.» +Preuves de l'histoire du Languedoc., III, 275.—(Décembre 1222.) +«Cum... Amalricus supplicaverit nobis et dignemini juxta beneplacitum +vestrum, terram accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam +tenuit vel tenere debuit, ipse, vel pater suus in partibus +Albigensibus et sibi vicinis, gaudemus super hoc, desiderantes +Ecclesiam et terram illam sub umbra vestri nominis gubernari et +rogantes affectuose quantum possumus, quatenus celsæ majestatis vestræ +regia potestas, intuitu regis regum, et pro honore sanctæ matris +Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad oblationem et +resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos et cæteros +prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro vobis, et +expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est +habitura.» Preuv. de l'Hist. du Langued., III, 276.—(1223.) «Dum +dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis +mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis +existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos +in capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii +cursor ad nos, qui.... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum +consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet +placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et +baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et +succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum +sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius +succurratus, super quo, tanto mœrore scalidi, tanta lugubratione +defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in +cœlum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt, +scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc... Flexis itaque +genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et +singultibus laceratis, regiæ supplicamus majestati quatinus vobis +inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ +imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis, +etc...» Ibid., 278.<a href="#notetag117">(retour)</a></p> + +<p><a id="note118" name="note118"></a> +<b>Note 118:</b> Les universités venaient de quitter saint Augustin pour +Aristote: les Mendiants remontèrent à saint +Augustin.<a href="#notetag118">(retour)</a></p> + +<p><a id="note119" name="note119"></a> +<b>Note 119:</b> Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en 1216, +et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré +Palais.<a href="#notetag119">(retour)</a></p> + +<p><a id="note120" name="note120"></a> +<b>Note 120:</b> Fondé par Philippe +II.<a href="#notetag120">(retour)</a></p> + +<p><a id="note121" name="note121"></a> +<b>Note 121:</b> Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église. Le +franciscain Eude Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1249-1269), +enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus +accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des +églises de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part +la publication du cartulaire de saint Bertin jette le plus triste jour +sur la vie des moines aux <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> +et <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècles (1860). Voy. +Renaissance, Introduction.<a href="#notetag121">(retour)</a></p> + +<p><a id="note122" name="note122"></a> +<b>Note 122:</b> Vie de saint François, par Thomas Cellano. (Thomas de +Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de +Grégoire IX.)<a href="#notetag122">(retour)</a></p> + +<p><a id="note123" name="note123"></a> +<b>Note 123:</b> Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare +creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de +prêcher par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ +hirundines, etc.» Elles obéirent aussitôt.<a href="#notetag123">(retour)</a></p> + +<p><a id="note124" name="note124"></a> +<b>Note 124:</b> Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et omnia +speciosa camporum... terramque et ignem, aërem et ventum ad divinum +monebat amorem, etc... Omnes creaturas <i>fratres</i> nomine nuncupabat; +<i>frater</i> cinis, <i>soror</i> +musca, etc.»<a href="#notetag124">(retour)</a></p> + +<p><a id="note125" name="note125"></a> +<b>Note 125:</b> <i>Vie de saint François</i>, par saint +Bonaventure.<a href="#notetag125">(retour)</a></p> + +<p><a id="note126" name="note126"></a> +<b>Note 126:</b> <i>Vie de saint François</i>, par saint +Bonaventure.<a href="#notetag126">(retour)</a></p> + +<p><a id="note127" name="note127"></a> +<b>Note 127:</b> Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les +animaux malades.<a href="#notetag127">(retour)</a></p> + +<p><a id="note128" name="note128"></a> +<b>Note 128:</b> Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle +particulière. Agnès de Bohême l'établit en +Allemagne.<a href="#notetag128">(retour)</a></p> + +<p><a id="note129" name="note129"></a> +<b>Note 129:</b> L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard +lui écrivit une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté +(Epist. 174). Elle fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus +Cellensis (L. VI, epist. 23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la +condamna en 1222.—Les Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard, +l'Université pour l'Église de Lyon. Bulæus, Hist Univers. Paris, II, +138, IV, 618, 964. Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, +qu. I, et dist. 18, qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée +conception, contre deux cents Dominicains, et amena l'Université à +décider: «Ne ad ullos gradus scholasticos admitteretur ullus, qui +prius non juraret se defensurum B. Virginem a noxa originaria.» +Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus, IV, p. 71.</p> + +<p>Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam cœlestem patriam +amplexando dulciter continebat.»—Pierre Damiani disait que Dieu +lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un +sermon (Sermo XI, de Annunt B. Mar., p. 171): «O venter diffusior +cœlis, terris amplior, capacior elementis! etc.»—Dans un sermon +sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on +trouve ces vers:</p> + +<p class="poem"> + Bele Aliz matin leva,<br> + Sun cors vesti et para,<br> + Ens un vergier s'en entra,<br> + Cink fleurettes y truva;<br> + Un chapelet fit en a<br> + De bele rose flurie.<br> + Pur Dieu trahez vus en là,<br> + Vus ki ne amez mie!</p> + +<p>Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et +s'écrie avec enthousiasme:</p> + +<p class="poem"> + Ceste est la belle Aliz,<br> + Ceste est la flur,<br> + Ceste est le lys.</p> + +<p>Roquefort, Poésie du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et +du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles.</p> + +<p>On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et +le Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de +parodie sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I: +«... Universas enim fœminas vincis pulchritudine +carnis!»<a href="#notetag129">(retour)</a></p> + +<p><a id="note130" name="note130"></a> +<b>Note 130:</b> Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme +succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à +Almoadan).<a href="#notetag130">(retour)</a></p> + +<p><a id="note131" name="note131"></a> +<b>Note 131:</b> Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII. Preuves de +l'Histoire du Lang., p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Ser. +fr. XIX, 699-723.<a href="#notetag131">(retour)</a></p> + +<p><a id="note132" name="note132"></a> +<b>Note 132:</b> <i>Archives du royaume</i>, J., carton 401, Lettre et témoignage +de l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.—J. carton 403, +<i>Testament de Louis VIII</i>.<a href="#notetag132">(retour)</a></p> + +<p><a id="note133" name="note133"></a> +<b>Note 133:</b> Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai +entendu que vous avez convenance et promis à prendre à femme la fille +au comte Perron de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez +perdre quan que vous avez au royaume de France, que vous ne le faites. +Si cher que avez tout tant qua amez au dit royaume, ne le faites pas. +La raison pourquoy vous sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal +m'ait voulu faire que luy.» D. Morice, I. +158.<a href="#notetag133">(retour)</a></p> + +<p><a id="note134" name="note134"></a> +<b>Note 134:</b> Voyez les articles du Traité, inséré au tome III des +Preuves de l'Histoire du Languedoc, p. 329, sqq., et au tome XIX du +recueil des Historiens de France, p. 219, +sqq.<a href="#notetag134">(retour)</a></p> + +<p><a id="note135" name="note135"></a> +<b>Note 135:</b> Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille; +celui-ci lui avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut +en 1252, et saint Louis «en fut fort affligé.» Matth. Pâris, p. +565.—«À son retour, il fit frapper, dit Villani, des monnaies où les +uns voient des menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les +tours de Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion, +c'est que les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les +tours de Castille dans leurs armes. Michaud, IV, +445.<a href="#notetag135">(retour)</a></p> + +<p><a id="note136" name="note136"></a> +<b>Note 136:</b> L'empereur d'Allemagne était alors Frédéric II de +Hohenstaufen, petit-fils de Frédéric Barberousse. (<i>N. de +l'Éd.</i>)<a href="#notetag136">(retour)</a></p> + +<p><a id="note137" name="note137"></a> +<b>Note 137:</b> Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (Bibl. des +Croisades IV, 417, sqq.) «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant, +dit Yaféi, dans la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents +entretiens sur la philosophie, et leurs opinions paraissaient se +rapprocher sur beaucoup de points.—Ces étroites relations +scandalisèrent beaucoup les chrétiens... «Je n'aurais pas tant +insisté, dit-il à Fakr-Eddin, pour qu'on me remît Jérusalem, si je +n'avais craint de perdre tout crédit en Occident; mon but n'a pas été +de délivrer la ville sainte, ni rien de semblable; j'ai voulu +conserver l'estime des Francs.»—«L'empereur était roux et chauve; il +avait la vue faible; s'il avait été esclave, on n'en aurait pas donné +deux cents drachmes. Ses discours montraient assez qu'il ne croyait +pas à la religion chrétienne; quand il en parlait, c'était pour s'en +railler... etc... Un muezzin récita près de lui un verset de l'Alcoran +qui nie la divinité de Jésus-Christ. Le sultan le voulut punir; +Frédéric s'y opposa.»—Il se fâcha contre un prêtre qui était entré +dans une mosquée l'Évangile à la main, et jura de punir sévèrement +tout chrétien qui y entrerait sans une permission spéciale.—On a vu +plus haut quelles relations amicales Richard entretenait avec +Salaheddin et Malek-Adhel.—Lorsque Jean de Brienne fut assiégé dans +son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan de témoignages de +bienveillance: «Dès lors, dit un auteur arabe (Makrizi), il s'établit +entre eux une liaison sincère et durable, et tant qu'ils vécurent, ils +ne cessèrent de s'envoyer des présents et d'entretenir un commerce +d'amitié.» Dans une guerre contre les Kharismiens, les chrétiens de +Syrie se mirent pour ainsi dire sous les ordres des infidèles. On +voyait les chrétiens marcher leurs croix levées; les prêtres se +mêlaient dans les rangs, donnaient des bénédictions, et offraient à +boire aux musulmans dans leurs calices. Ibid., 445, d'après +Ibn-Giouzi, témoin oculaire.<a href="#notetag137">(retour)</a></p> + +<p><a id="note138" name="note138"></a> +<b>Note 138:</b> Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit +frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était: +<span class="smcap">Destruction</span>.<a href="#notetag138">(retour)</a></p> + +<p><a id="note139" name="note139"></a> +<b>Note 139:</b> «Ils avaient, dit Matthieu Pâris, ravagé et dépeuplé la +grande Hongrie; ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres +menaçantes à tous les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu +très-haut pour dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes +de ces barbares sont grosses et disproportionnées avec leurs corps, +ils se nourrissent de chairs crues et même de chair humaine; ce sont +des archers incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, +avec lesquelles ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, +impies, inexorables; leur langue est inconnue à tous les peuples qui +ont quelque rapport avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont +riches en troupeaux de moutons, de bœufs, de chevaux si rapides +qu'ils font trois jours de marche en un jour. Ils portent par devant +une bonne armure, mais aucune par derrière, pour n'être jamais tentés +de fuir. Ils nomment khan leur chef, dont la férocité est extrême. +Habitant la plage boréale, les Caspiennes, et celles qui leur +confinent, ils sont nommés Tartares, du nom du fleuve Tar. Leur nombre +est si grand, qu'ils semblent menacer le genre humain de sa +destruction. Quoiqu'on eût déjà éprouvé d'autres invasions de la part +des Tartares, la terreur était plus grande cette année, parce qu'ils +semblaient plus furieux que de coutume; aussi les habitants de la +Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne vinrent point +cette année, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les côtes +d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs se +trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on les +vendait presque pour rien: même dans les endroits éloignés de la mer, +on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite pièce +de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa +naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de +France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonçait +ces événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du +secours aux Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il +envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui +exposer les mêmes choses, et lui dire que si les musulmans ne +pouvaient soutenir le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait +d'envahir tout l'Occident. L'évêque de Winchester, qui était présent à +cette audience (c'était le favori d'Henri III), et qui avait déjà +revêtu la croix, prit d'abord la parole en plaisantant. «Laissons, +dit-il, ces chiens se dévorer les uns les autres, pour qu'ils +périssent plus tôt. Quand ensuite nous arriverons sur les ennemis du +Christ qui resteront en vie, nous les égorgerons plus facilement, et +nous en purgerons la surface de la terre. Alors le monde entier sera +soumis à l'Église catholique, et il ne restera plus qu'un seul pasteur +et une seule bergerie.» Matth. Pâris, p. +318.<a href="#notetag139">(retour)</a></p> + +<p><a id="note140" name="note140"></a> +<b>Note 140:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag140">(retour)</a></p> + +<p><a id="note141" name="note141"></a> +<b>Note 141:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag141">(retour)</a></p> + +<p><a id="note142" name="note142"></a> +<b>Note 142:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag142">(retour)</a></p> + +<p><a id="note143" name="note143"></a> +<b>Note 143:</b> Matth. Pâris.—«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et +nous écraserons bientôt ces vipères de +roitelets.»<a href="#notetag143">(retour)</a></p> + +<p><a id="note144" name="note144"></a> +<b>Note 144:</b> «Les barons anglais n'osaient passer à la Terre sainte, +craignant les piéges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ +formidantes).» Matth. Pâris.<a href="#notetag144">(retour)</a></p> + +<p><a id="note145" name="note145"></a> +<b>Note 145:</b> «Ligones, tridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.» Matth. +Pâris.<a href="#notetag145">(retour)</a></p> + +<p><a id="note146" name="note146"></a> +<b>Note 146:</b> Joinville: «Et quand on les véoit il sembloit que ce +fussent moutaingnes; car la pluie qui avoit battu les blez de +lonc-temps, les avoit fait germer par dessus, si que il n'i paroit que +l'erbe vert.»<a href="#notetag146">(retour)</a></p> + +<p><a id="note147" name="note147"></a> +<b>Note 147:</b> Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il +payait aux hospitaliers et aux templiers. «Darière l'amiral avait un +Bacheler bien atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont +l'un entroit ou manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été +refusé, il eust présenté au roy ces trois coutiaus, pour li deffier. +Darière celi qui tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit +un bouqueran (pièce de toile de coton) entorteillé entour son bras, +que il eut aussi présenté au roi pour li ensevelire se il eust refusée +la requeste au Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 93.—«Quand le +viex chevauchoit, dit encore Joinville, il avait un crieur devant li +qui portoit une hache danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à +tout pleins de coutiaus ferus ou manche et crioit: Tournés-vous de +devant celi qui porte la mort des rois entre ses mains.» P. 97.</p> + +<p>Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il +avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quand nous +revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il +me dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue, +entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné +congié, et ou temps du plus grand meschief que l'ost eust onques +été.»—«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en +lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les +outrageuses viandes.»<a href="#notetag147">(retour)</a></p> + +<p><a id="note148" name="note148"></a> +<b>Note 148:</b> «Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa +descente sur le même point que Bonaparte (à une demi-lieue +d'Alexandrie), si la tempête qu'il avait essuyée en sortant de +Limisso, et les vents contraires peut-être, ne l'avaient porté sur la +côte de Damiette. Les auteurs arabes disent que le Soudan du Caire, +instruit des dispositions de saint Louis, avait envoyé des troupes à +Alexandrie comme à Damiette, pour s'opposer au débarquement.» Michaud, +IV, 236.<a href="#notetag148">(retour)</a></p> + +<p><a id="note149" name="note149"></a> +<b>Note 149:</b> Bonaparte pensait que si saint Louis avait manœuvré +comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8 +juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au +Caire.<a href="#notetag149">(retour)</a></p> + +<p><a id="note150" name="note150"></a> +<b>Note 150:</b> «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous +getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses +mains vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, +gardez-moy ma gent.» Joinville.<a href="#notetag150">(retour)</a></p> + +<p><a id="note151" name="note151"></a> +<b>Note 151:</b> Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et +me disoit; «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la +quoife Dieu, encore en parlerons nous de ceste journée es chambres des +dames.»<a href="#notetag151">(retour)</a></p> + +<p><a id="note152" name="note152"></a> +<b>Note 152:</b> Joinville.<a href="#notetag152">(retour)</a></p> + +<p><a id="note153" name="note153"></a> +<b>Note 153:</b> «Le roi de France eût pu échapper aux mains des Égyptiens, +soit à cheval, soit dans un bateau, mais ce prince généreux ne voulut +jamais abandonner ses troupes.» Aboul-Mahassen.—En revenant de l'île +de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et trois +toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le +quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens +de ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents +personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme +je fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois +demourroient en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant +de gent comme il a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans +pour mon peuple sauver.» Joinville.<a href="#notetag153">(retour)</a></p> + +<p><a id="note154" name="note154"></a> +<b>Note 154:</b> Joinville. On dit au roi que les amiraux avaient délibéré +de le faire soudan de Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie +refusé. Et sachiez que il ne demoura (que ce dessein n'échoua) pour +autre chose que pour ce que ils disoient que le Roy estoit le plus +ferme crestien que en peust trouver; et cest exemple en monstroient, à +ce que quant ils se partoient de la héberge, il prenoit sa croiz à +terre et seignoit tout son cors; et disoient que se celle gent +fesoient soudane de li, il les occiroit tous, où ils devendroient +crestiens.» Joinville, p. 78.</p> + +<p>Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à cette occasion, se +chante encore aujourd'hui. Reinaud, extraits d'historiens arabes +(Biblioth. des croisades, IV, 475).—Suivant Villani, Florence, où +dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes le revers des croisés. +Michaud, IV, 373.</p> + +<p>Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa +mère estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot +onques parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet de sa +chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout +seul, et il me vit et estandi ses bras, et me dit: A! Seneschal! j'ai +perdu ma mère.»—Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa +rançon, il lui dit que s'il voulait désigner une somme raisonnable, il +manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils distrent: Comment est-ce +que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy +respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire, pour ce que +elle estoit sa dame.» Ibid., 73.<a href="#notetag154">(retour)</a></p> + +<p><a id="note155" name="note155"></a> +<b>Note 155:</b> Joinville.<a href="#notetag155">(retour)</a></p> + +<p><a id="note156" name="note156"></a> +<b>Note 156:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag156">(retour)</a></p> + +<p><a id="note157" name="note157"></a> +<b>Note 157:</b> Matth. Pâris, p. 550, sqq.—«Aux premiers soulèvements du +peuple de Sens, les rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un +pape avec ses cardinaux.» Continuateur de Nangis, 1315.—Les +pastoureaux avaient aussi une espèce de tribunal ecclésiastique. +Ibid., 1320.—Les Flamands s'étaient soumis à une hiérarchie, à +laquelle ils durent de pouvoir prolonger longtemps leur opiniâtre +résistance. Grande Chron. de Flandres, <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle.—Les plus fameux +routiers avaient pris le titre d'archiprêtres. Froissart, vol. I, ch. +<span class="smcap">CLXXVII</span>.—Les Jacques eux-mêmes avaient formé une monarchie. Ibid., +ch. <span class="smcap">CLXXXIV</span>.—Les Maillotins s'étaient de même classés en dizaines, +cinquantaines et centaines. Ibid., ch. <span class="smcap">CLXXXII-III-IV</span>. Juvén. des +Ursins, ann. 1382, et Anon. de Saint-Denis. hist. de Ch. VI. Monteil, +t. I, p. 286.<a href="#notetag157">(retour)</a></p> + +<p><a id="note158" name="note158"></a> +<b>Note 158:</b> Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge +Marie, qui appelait les bergers à la Terre sainte, et pour accréditer +cette fable il tenait cette main constamment +fermée.<a href="#notetag158">(retour)</a></p> + +<p><a id="note159" name="note159"></a> +<b>Note 159:</b> «Quasi canes rabidi passim detruncati.» Matthieu +Pâris.<a href="#notetag159">(retour)</a></p> + +<p><a id="note160" name="note160"></a> +<b>Note 160:</b> À la tête se trouvait Robert Thwinge, chevalier de +Yorkshire, qu'une provision papale avait privé du droit d'élire à un +bénéfice provenant de sa famille. Ces associés, bien qu'ils ne fussent +que quatre-vingts, parvinrent, par la célérité et le mystère de leurs +mouvements, à persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus grand +nombre. Ils assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des +lettres menaçantes aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit +mois, le roi interposa son autorité; Thwinge se rendit à Rome, où il +gagna son procès, et conféra le bénéfice, etc. Lingard, II, +161.<a href="#notetag160">(retour)</a></p> + +<p><a id="note161" name="note161"></a> +<b>Note 161:</b> La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque +soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur +l'épaule, et d'employer le soir suivant à des actes de +religion.<a href="#notetag161">(retour)</a></p> + +<p><a id="note162" name="note162"></a> +<b>Note 162:</b> «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux +dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde, +magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes +entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans +toutes ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant +presque jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à +rendre justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et +nerveuse, sa couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus +fait qu'aucun autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait +presque point. Il fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais +avide d'acquérir, de quelque part que ce fut, des terres, des +seigneuries et de l'argent pour fournir à ses entreprises. Jamais il +ne prit de plaisir aux mimes, aux troubadours et aux gens de cour.» +Villani.<a href="#notetag162">(retour)</a></p> + +<p><a id="note163" name="note163"></a> +<b>Note 163:</b> Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de l'empereur +Richard de Cornouailles.<a href="#notetag163">(retour)</a></p> + +<p><a id="note164" name="note164"></a> +<b>Note 164:</b> 1223, 1247. Nocéra fut surnommée <i>Nocera de +Pagani</i>.<a href="#notetag164">(retour)</a></p> + +<p><a id="note165" name="note165"></a> +<b>Note 165:</b> À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans +un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a +que le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux +blonds!...<a href="#notetag165">(retour)</a></p> + +<p><a id="note166" name="note166"></a> +<b>Note 166:</b> «Frédéric, dit Villani (I. VI, c. <span class="smcap">I</span>), fut un homme doué +d'une grande valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux +études qu'à sa prudence naturelle. Versé en toute chose, il parlait la +langue latine, notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le +français, le grec et l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux, +et à ses dons il joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et +sage, il fut aussi fort redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche +des plaisirs; il avait un grand nombre de concubines, selon l'usage +des Sarrasins; comme eux, il était servi par des mamelucs; il +s'abandonnait à tous les plaisirs des sens et menait une vie +épicurienne, n'estimant pas qu'aucune autre vie dut venir après +celle-ci... Aussi ce fut la raison principale pour laquelle il devint +l'ennemi de la sainte Église...»</p> + +<p>«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII, +p. 495) fut un homme d'un grand cœur, mais la sagesse, qui ne fut +pas moins grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte qu'une +passion impétueuse ne déterminait jamais ses actions, mais qu'il +procédait toujours avec la maturité de la raison... Il était zélé pour +la philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la répandit dans ses +États. Avant les temps heureux de son règne, on n'aurait trouvé en +Sicile que peu ou point de gens de lettres; mais l'Empereur ouvrit +dans son royaume des écoles pour les arts libéraux et pour toutes les +sciences: il appela des professeurs de différentes parties du monde, +et leur offrit des récompenses libérales. Il ne se contenta pas de +leur accorder un salaire; il prit sur son propre trésor de quoi payer +une pension aux écoliers les plus pauvres afin que dans toutes les +conditions les hommes ne fussent point écartés par l'indigence de +l'étude de la philosophie. Il donna lui-même une preuve de ses talents +littéraires, qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire naturelle, en +écrivant un livre sur la nature et le soin des oiseaux, où l'on peut +voir combien l'Empereur avait fait de progrès dans la philosophie. Il +chérissait la justice, et la respectait si fort, qu'il était permis à +tout homme de plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque +lui donnât aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat +hésitât à se charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets. +Mais, malgré cet amour pour la justice, il en tempérait quelquefois la +rigueur par sa clémence.» (Traduction de Sismondi. Remarquez que +Villani est guelfe, et Jamsila gibelin.)<a href="#notetag166">(retour)</a></p> + +<p><a id="note167" name="note167"></a> +<b>Note 167:</b> Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six +ans.<a href="#notetag167">(retour)</a></p> + +<p><a id="note168" name="note168"></a> +<b>Note 168:</b> Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math. +Spinelli, Ricordon, Summonte, Collonucio, etc. Il était doué d'un +grand courage, aimait les arts, était généreux et avait beaucoup +d'urbanité. Il était bien fait, et beau de visage; mais il menait une +vie dissolue; il déshonora sa sœur, mariée au comte de Caserte; il +ne craignait ni Dieu ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont +il se servit pour tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna à +l'astrologie superstitieuse des Arabes.—Il se vantait de sa naissance +illégitime, et disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions +défendues. Michaud, V. 43.<a href="#notetag168">(retour)</a></p> + +<p><a id="note169" name="note169"></a> +<b>Note 169:</b> Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à +Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie. +Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier. +Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que +bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me +mettra en paradis.»<a href="#notetag169">(retour)</a></p> + +<p><a id="note170" name="note170"></a> +<b>Note 170:</b> Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les confins +du royaume de Naples et de la campagne de +Rome.<a href="#notetag170">(retour)</a></p> + +<p><a id="note171" name="note171"></a> +<b>Note 171:</b> À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne +administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants +qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires +était plus que doublé.<a href="#notetag171">(retour)</a></p> + +<p><a id="note172" name="note172"></a> +<b>Note 172:</b> Giannone.<a href="#notetag172">(retour)</a></p> + +<p><a id="note173" name="note173"></a> +<b>Note 173:</b> «De Vipereo semine Frederici +secundi.»<a href="#notetag173">(retour)</a></p> + +<p><a id="note174" name="note174"></a> +<b>Note 174:</b> Nangis.<a href="#notetag174">(retour)</a></p> + +<p><a id="note175" name="note175"></a> +<b>Note 175:</b> Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur. +«Il fesait riches mout de Sarrasins que il avait fét baptizer, et les +assembloit par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre +mer, il commanda et fist commander à sa gent que ils n'occissent pas +les femmes ne les enfans des Sarrasins; ainçois les preissent vis et +les amenassent pour fère les baptisier. Ausinc il commandoit en tant +comme il pooit, que les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès fussent +pris et tenuz en prison. Et aucune foiz forfesait l'en en sa court +d'escueles d'argent ou d'autres choses de telle manière; et donques li +benoiez rois le soufroit débonnèrement, et donnoit as larrons aucune +somme d'argent, et les envéoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs. +Il fut tosjors à autrui mout plein de miséricorde et piteus.» «Le +Confesseur», p. 302, 388.<a href="#notetag175">(retour)</a></p> + +<p><a id="note176" name="note176"></a> +<b>Note 176:</b> Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard. Choix des poésies +des Troubadours.<a href="#notetag176">(retour)</a></p> + +<p><a id="note177" name="note177"></a> +<b>Note 177:</b> Joinville.<a href="#notetag177">(retour)</a></p> + +<p><a id="note178" name="note178"></a> +<b>Note 178:</b> De plus, les pirates de Tunis nuisaient beaucoup aux +navires chrétiens.<a href="#notetag178">(retour)</a></p> + +<p><a id="note179" name="note179"></a> +<b>Note 179:</b> Joinville.<a href="#notetag179">(retour)</a></p> + +<p><a id="note180" name="note180"></a> +<b>Note 180:</b> Petri de Condeto epist.<a href="#notetag180">(retour)</a></p> + +<p><a id="note181" name="note181"></a> +<b>Note 181:</b> Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le +chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, +roi de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au +consistoire, où l'élection devait se faire. Comme il ignorait le +latin, il fit entrer avec lui un de ses courtisans pour lui servir +d'interprète. Don Sanche ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le +monde applaudit à ce choix. Le prince, au bruit des applaudissements, +demanda à son interprète de quoi il était question. «Le pape, lui dit +l'interprète, vient de vous créer roi d'Égypte.—Il ne faut pas être +ingrat, répondit don Sanche, lève-toi et proclame le saint-père calife +de Bagdad.»<a href="#notetag181">(retour)</a></p> + +<p><a id="note182" name="note182"></a> +<b>Note 182:</b> Joinville.<a href="#notetag182">(retour)</a></p> + +<p><a id="note183" name="note183"></a> +<b>Note 183:</b> Le Confesseur.—Entre autres peines que saint Louis +infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de +viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à +mort.<a href="#notetag183">(retour)</a></p> + +<p><a id="note184" name="note184"></a> +<b>Note 184:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag184">(retour)</a></p> + +<p><a id="note185" name="note185"></a> +<b>Note 185:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag185">(retour)</a></p> + +<p><a id="note186" name="note186"></a> +<b>Note 186:</b> Joinville.<a href="#notetag186">(retour)</a></p> + +<p><a id="note187" name="note187"></a> +<b>Note 187:</b> Matth. Pâris, ad ann. 1247, p. 493.—Par son testament +(1269), il leur légua ses livres et de fortes sommes d'argent, et +institua pour nommer aux bénéfices vacants un conseil composé de +l'évêque de Paris, du chancelier, du prieur des Dominicains, et du +gardien des Franciscains. Bulæus, III, 1269.—Après la première +croisade, il eut toujours deux confesseurs, l'un dominicain, l'autre +franciscain. Gaufr., de Bell, loc, ap. Duchesne, V. 451.—Le +confesseur de la reine Marguerite rapporte qu'il eut la pensée de se +faire dominicain, et que ce ne fut qu'avec peine que sa femme l'en +empêcha.—Il eut soin de faire transmettre au pape le livre de +Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en remercia, en le priant de +continuer aux moines sa protection. Bulæus, III, +313.<a href="#notetag187">(retour)</a></p> + +<p><a id="note188" name="note188"></a> +<b>Note 188:</b> Joinville.<a href="#notetag188">(retour)</a></p> + +<p><a id="note189" name="note189"></a> +<b>Note 189:</b> «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que c'est +par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres, que le +royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi +catholique), absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, +que ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de +libres, bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient +eux plutôt que nous devrions juger... Nous tous grands du royaume, +considérant attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par +l'arrogance cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis +le royaume... nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à +l'avenir qui que ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon +pour hérésie, pour mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de +la perte de tous ses biens, et de la mutilation d'un membre; nous +avons envoyé à cet effet nos mandataires, afin que notre juridiction +revive et respire enfin, et que ces hommes enrichis de nos dépouilles +soient réduits à l'état de l'Église primitive, qu'ils vivent dans la +contemplation, tandis que nous mènerons, comme nous le devons, la vie +active, et qu'ils nous fassent voir des miracles que depuis si +longtemps notre siècle ne connaît plus.» <i>Trésor des chartes, +Champagne</i>, VI, n° 84; et ap. Preuves des libertés de l'Église +gallicane, I, 29.</p> + +<p>1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc, avec son fils le duc Jean, le +comte d'Angoulême et le comte de St-Pol, et beaucoup d'autres +seigneurs, contre le clergé.—«À tous ceux qui ces lettres verront, +nous tuit, de qui le seel pendent en cet présent escript, faisons à +sçavoir que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu, +nous et notre hoir, à tous siours à aider li uns à l'autre, et à tous +ceux de nos terres et d'autres terres qui voudront estre de cette +compagnie, à pourchacier, à requerre et à défendre nos droits et les +leurs en bonne foy envers le clergié. Et pour ce que friesfve chose +seroit, nous tous assembler pour ceste besogne, nous avons eleu, par +le commun assent et octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte +Perron de Bretaigne, le comte d'Angolesme et le comte de +Sainct-Pol;... et si aucuns de cette compagnie estoient excommuniez, +par tort conneu par ces quatre, que le clergié li feist, il ne +laissera pas aller son droict ne sa querele pour l'excommuniement, ne +pour autre chose que on li face, etc.» Preuv. des lib. de l'Égl. +gallic, I, 99. Voyez aussi p. 95, 97, +98.<a href="#notetag189">(retour)</a></p> + +<p><a id="note190" name="note190"></a> +<b>Note 190:</b> En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les +trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en +empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur le +clergé de France par son légat.<a href="#notetag190">(retour)</a></p> + +<p><a id="note191" name="note191"></a> +<b>Note 191:</b> Lorsque saint Louis eut résolu de retourner en France! +«Lors me dit robe entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains +entre les seues, et le légat que je le convoiasse jusques à son +hostel. Lors s'enclost en sa garde, commensa à plorer moult durement; +et quand il pot parler, si me dit: Seneschal, je sui moult li, si en +rent graces à Dieu, de ce que le Roy et les autres pèlerins eschapent +du grand péril là où vous avez esté en celle terre; et moult sui à +mésaise de crier de ce que il me convendra lessier vos saintes +compaingnies, et aler à la court de Rome, entre cel desloial gent qui +y sont.»<a href="#notetag191">(retour)</a></p> + +<p><a id="note192" name="note192"></a> +<b>Note 192:</b> «Il aimait mieux faire copier les manuscrits que de se les +faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.». +Gaufred. de Bello loco.—Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire +grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une +Saint-Barthélémy des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Voir Renaiss. +Introd.<a href="#notetag192">(retour)</a></p> + +<p><a id="note193" name="note193"></a> +<b>Note 193:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag193">(retour)</a></p> + +<p><a id="note194" name="note194"></a> +<b>Note 194:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag194">(retour)</a></p> + +<p><a id="note195" name="note195"></a> +<b>Note 195:</b> Le Confesseur.—«Il fesoit fère le service de Dieu si +solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz +les autres pour la longueur de l'ofice.»<a href="#notetag195">(retour)</a></p> + +<p><a id="note196" name="note196"></a> +<b>Note 196:</b> Guill. de Nangis.<a href="#notetag196">(retour)</a></p> + +<p><a id="note197" name="note197"></a> +<b>Note 197:</b> Joinville.<a href="#notetag197">(retour)</a></p> + +<p><a id="note198" name="note198"></a> +<b>Note 198:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag198">(retour)</a></p> + +<p><a id="note199" name="note199"></a> +<b>Note 199:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag199">(retour)</a></p> + +<p><a id="note200" name="note200"></a> +<b>Note 200:</b> Joinville.<a href="#notetag200">(retour)</a></p> + +<p><a id="note201" name="note201"></a> +<b>Note 201:</b> Jacques de Vitri: Meretrices publicæ ubique cleros +transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et eadem +domo scholæ erant superius, prostibula +inferius.»<a href="#notetag201">(retour)</a></p> + +<p><a id="note202" name="note202"></a> +<b>Note 202:</b> L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple +d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent +III.<a href="#notetag202">(retour)</a></p> + +<p><a id="note203" name="note203"></a> +<b>Note 203:</b> Pierre le Chantre et d'autres écrivains contemporains +rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de +philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire +part de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours +après sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte +de thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» +Il lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait +plus qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in +sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa +sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le +lendemain Silo dit à ses écoliers:</p> + +<p class="poem"> + Linquo conx rania, eras corvis, vanaque vanis];<br> + Ad logicem pergo, quæ mortis non timet ergo.</p> + +<p>et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» +Bulæus.<a href="#notetag203">(retour)</a></p> + +<p><a id="note204" name="note204"></a> +<b>Note 204:</b> Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire +ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les +ordres Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. +Jean de Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui +succéda, commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux +de ses adhérents. L'un y passa dix-huit ans; l'autre y +mourut.<a href="#notetag204">(retour)</a></p> + +<p><a id="note205" name="note205"></a> +<b>Note 205:</b> Hermann Cornerus.<a href="#notetag205">(retour)</a></p> + +<p><a id="note206" name="note206"></a> +<b>Note 206:</b> Ce portrait a été gravé en tête de ses œuvres. +(Constance, 1632, in-4°.)<a href="#notetag206">(retour)</a></p> + +<p><a id="note207" name="note207"></a> +<b>Note 207:</b> MM. Jourdain et Haureau ont démontré sur quel terrain peu +solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860). Voir +Renaissance, Introduction.<a href="#notetag207">(retour)</a></p> + +<p><a id="note208" name="note208"></a> +<b>Note 208:</b> Les ordres Mendiants étaient fort effrayés. «Cum prædicto +volumini respondere fuisset prædicto doctori (Thomæ), non sine +singultu et lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna +adversariorum tam gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen +accipiens et se fratrum orationibus recommendans...» Guill. de Thoco, +vit S. Thomæ, ap. Acta SS. Martis, I.<a href="#notetag208">(retour)</a></p> + +<p><a id="note209" name="note209"></a> +<b>Note 209:</b> Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et Jean +de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)<a href="#notetag209">(retour)</a></p> + +<p><a id="note210" name="note210"></a> +<b>Note 210:</b> Processus de S. Thom. Aquin., ap. SS. Martis, I, p. 714: +«Concludit quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus +laborantibus usque ad finem sæculi, et quod omnes deinceps frustra +laborarent.»—«Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rectæ staturæ... +coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus, Fuit +tenerrimæ complexionis in carne.» Acta SS., p. 672.—«Fuit grossus.» +Processus de S. Thom., ibid.<a href="#notetag210">(retour)</a></p> + +<p><a id="note211" name="note211"></a> +<b>Note 211:</b> Ce mot est significatif pour qui a présente la figure +rêveuse et monumentale des grands bœufs de l'Italie du +sud.<a href="#notetag211">(retour)</a></p> + +<p><a id="note212" name="note212"></a> +<b>Note 212:</b> Joinville.<a href="#notetag212">(retour)</a></p> + +<p><a id="note213" name="note213"></a> +<b>Note 213:</b> Joinville. Il demanda ensuite à Joinville lequel il +aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux. +Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés +mortels.—«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout +seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me déistes vous +hier ce?» Et je lis dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous +deistes comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme +d'estre en péché mortel, etc.»<a href="#notetag213">(retour)</a></p> + +<p><a id="note214" name="note214"></a> +<b>Note 214:</b> Joinville. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son +fiuz... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir +les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la +terre soit de ce bien purgée.» Le Confesseur.<a href="#notetag214">(retour)</a></p> + +<p><a id="note215" name="note215"></a> +<b>Note 215:</b> Joinville.<a href="#notetag215">(retour)</a></p> + +<p><a id="note216" name="note216"></a> +<b>Note 216:</b> Id.—Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du +Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le +voir, dit-il; pour moi, je le vois dans mon +cœur.»<a href="#notetag216">(retour)</a></p> + +<p><a id="note217" name="note217"></a> +<b>Note 217:</b> Joinville.<a href="#notetag217">(retour)</a></p> + +<p><a id="note218" name="note218"></a> +<b>Note 218:</b> Voyez sur la Chanson de Roland, par Génin, Renaissance, +Introd.<a href="#notetag218">(retour)</a></p> + +<p><a id="note219" name="note219"></a> +<b>Note 219:</b> <i>Alban</i>, <i>Alp</i>., +mont.<a href="#notetag219">(retour)</a></p> + +<p><a id="note220" name="note220"></a> +<b>Note 220:</b> Passage de Guill. au court nez (Paris, introd. de Berte aux +grands pieds), cité dans <i>Gérard de Nevers</i>.</p> + +<p class="poem"> + Grant fut la cort en la sale à Loon,<br> + Moult ot as tables oiseax et venoison.<br> + Qui que manjast la char et le poisson.<br> + Oncques Guillaume n'en passa le menton:<br> + Ains menja tourte, et but aigue à foison.<br> + Quant mengier orent li chevalier baron,<br> + Les napes otent escuier et garçon.<br> + Li quens Guillaume mist le roi à raison:<br> + —«Qu'as en pensé,» dit-il, li fiés Charlon?<br> + «Secores-moi vers la geste Mahon.»<br> + Dist Loéis: «Nous en consillerons,<br> + Et le matin savoir le vous ferons<br> + Ma volonté, si je irai o non.»<br> + Guillaume l'ot, si taint come charbon;<br> + Il s'abaissa, si a pris un baston.<br> + Puis dit au roi: «Vostre fiez vos rendon,<br> + N'en tenrai mès vaillant une esperon,<br> + Ne vostre ami ne serai ne voste hom,<br> + Et si venrez, o vous voillez o non.»</p> + + +<p>Ms. de <span class="smcap">GÉRARD de NEVERS</span>, n° 7498, +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, corrigé sur le texte +le plus ancien du ms. de GUILLAUME AU CORNÈS, n° +6995.<a href="#notetag220">(retour)</a></p> + +<p><a id="note221" name="note221"></a> +<b>Note 221:</b> Le Dit Marcoul et Salomon, n° 7218, et <i>fonds de +Notre-Dame</i> N. n° 2.<a href="#notetag221">(retour)</a></p> + +<p><a id="note222" name="note222"></a> +<b>Note 222:</b> Voyez le poëme d'Alexandre, par Lambert le Court et +Alexandre de Paris, né à Bernay.<a href="#notetag222">(retour)</a></p> + +<p><a id="note223" name="note223"></a> +<b>Note 223:</b> Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge +est l'ouvrage du fameux Geoffroy de Monmouth. Sur la véracité de cet +auteur et les sources où il a puisé, voyez Ellis, Intr. metrical +romances; Turner, Quarterly review, janvier 1820; Delarue, Bardes +armoricains; et surtout la dernière édition de Warton (1834), avec +notes de Douce et de Park: voyez aussi les critiques de Riston, +quelques passages de Marie de France, publiés par M. de Roquefort, +1820, etc.<a href="#notetag223">(retour)</a></p> + +<p><a id="note224" name="note224"></a> +<b>Note 224:</b> Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et +Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebœuf a remarqué sur la façade de +cette dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras +ceux qui venaient demander asile.—C'était encore dans l'église qu'on +venait déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints +du <i>mal des ardents</i>.<a href="#notetag224">(retour)</a></p> + +<p><a id="note225" name="note225"></a> +<b>Note 225:</b> La cloche d'<i>argent</i>, à Reims, sonnait le 1<sup>er</sup> mars, pour +annoncer la reprise des travaux agricoles.<a href="#notetag225">(retour)</a></p> + +<p><a id="note226" name="note226"></a> +<b>Note 226:</b> Voyez vol. II, note pag. 157.<a href="#notetag226">(retour)</a></p> + +<p><a id="note227" name="note227"></a> +<b>Note 227:</b> Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la célébration +de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa guère en +France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.—En 1671, +les enfants de chœur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore +commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières +stalles, avec la chape et le bâton cantoral.—À Bayeux, le jour des +Innocents, les enfants de chœur, ayant à leur tête un petit évêque +qui faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines +les basses.<a href="#notetag227">(retour)</a></p> + +<p><a id="note228" name="note228"></a> +<b>Note 228:</b> Voyez vol. II, note pag. +165.<a href="#notetag228">(retour)</a></p> + +<p><a id="note229" name="note229"></a> +<b>Note 229:</b> À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de +l'Âne.—Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite, +missa est, ter hinhannabit; populos vero vice: Deo gratias, ter +respondebit: <i>Hinham, hinham, hinham</i>.» On chantait la prose suivante:</p> + +<div class="poem"> +<p><span class="poem1">Orientis partibus</span><br> + Adventavit asinus<br> + Pulcher et fortissimus<br> + Sarcinis aptissimus.<br> + Hez, sire asnes, car chantez<br> + Belle bouche rechignez,<br> + Vous aurez du foin assez<br> + Et de l'avoine à plantez.</p> + +<p><span class="poem1">Lentus erat pedibus</span><br> + Nisi foret baculus<br> + Et eum in clunibus<br> + Pungeret acculeus<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Hic in collibus Sichem</span><br> + Jam nutritus sub Ruben,<br> + Transiit per Jordanem,<br> + Salliit in Bethleem.<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Ecce magnis auribus</span><br> + Subjugalis filius<br> + Asinus egregius<br> + Asinorum dominus.<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Saltu vincit hinnulos</span><br> + Damas et capreolos,<br> + Super dromedarios<br> + Velox Madianeos.<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Aurum de Arabia</span><br> + Thus et myrrham de Saba.<br> + Tulit in ecclesia<br> + Virtus asinaria,<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Dum trahit vehicula</span><br> + Multa cum sarcinula,<br> + Illius mandibula<br> + Dura terit pabula<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Cum aristis hordeum</span><br> + Comedit et carduum;<br> + Triticum e palea<br> + Segregat in aera.<br> + Hez, sire asnes, etc.</p> + +<p><span class="poem1">Amen dicas Asine (hic genuflectebatur.)</span><br> + Jam satur de gramine:<br> + Amen, amen itera<br> + Aspernare vetera.<br> + Hez va! hez va! hez va hez<br> + Biax sire asnes car allez<br> + Belle bouche car chantez.</p> +</div> + +<p>Ms. du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, ap. Ducange, +Glossar.<a href="#notetag229">(retour)</a></p> + +<p><a id="note230" name="note230"></a> +<b>Note 230:</b></p> + +<p> +<span class="poem">Nostri nec pœnitet illas,</span><br> +<span class="poem">Nec te pœniteat pecoris, divina poeta.</span><br> +<span class="left40">(Virg.)<a href="#notetag230">(retour)</a></span></p> + +<p><a id="note231" name="note231"></a> +<b>Note 231:</b> Au portail septentrional de la cathédrale (portail des +Libraires).<a href="#notetag231">(retour)</a></p> + +<p><a id="note232" name="note232"></a> +<b>Note 232:</b> Sur un contrefort du clocher vieux.<a href="#notetag232">(retour)</a></p> + +<p><a id="note233" name="note233"></a> +<b>Note 233:</b> À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe du +monde.—Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est +représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son +dos.<a href="#notetag233">(retour)</a></p> + +<p><a id="note234" name="note234"></a> +<b>Note 234:</b> Voyez les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame +d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essone, etc, Dans l'église de l'Épine, +petit village près Châlons, il se trouve des sculptures +très-remarquables, mais aussi très-obscènes. Saint Bernard écrit vers +1123 à Guillaume de Saint-Thierry: «À quoi bon tous ces monstres +grotesques en peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la +vue des gens qui pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle +difformité, ou cette beauté difforme? Que signifient ces singes +immondes, ces lions furieux, ces centaures +monstrueux?»<a href="#notetag234">(retour)</a></p> + +<p><a id="note235" name="note235"></a> +<b>Note 235:</b> C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la cathédrale +de Reims, que l'on a fait effacer.<a href="#notetag235">(retour)</a></p> + +<p><a id="note236" name="note236"></a> +<b>Note 236:</b> À la Sainte-Chapelle, on voyait descendre de la voûte la +figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait +de l'eau sur les mains du célébrant.—À Reims, le jour de la Dédicace +on plaçait un cierge allumé entre chaque +arcade.<a href="#notetag236">(retour)</a></p> + +<p><a id="note237" name="note237"></a> +<b>Note 237:</b> «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris, était +une vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de la +Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» Gilbert.—Dans +certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de +Notre-Seigneur.—Quelquefois même le clergé devait être obligé +d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de +l'église; par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, +comme on l'avait fait à celle de Notre-Dame de +Paris.<a href="#notetag237">(retour)</a></p> + +<p><a id="note238" name="note238"></a> +<b>Note 238:</b> Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fit venir +d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet. +Franchetti.)<a href="#notetag238">(retour)</a></p> + +<p><a id="note239" name="note239"></a> +<b>Note 239:</b> Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été +l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de +la cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent +encore, s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent +quarante-trois pieds de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de +cinq cents pieds de Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de +Paris.)<a href="#notetag239">(retour)</a></p> + +<p><a id="note240" name="note240"></a> +<b>Note 240:</b> À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes +postérieures au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. (Caumont.) C'est au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +et au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècles qu'a lieu le grand élan de l'architecture +ogivale.<a href="#notetag240">(retour)</a></p> + +<p><a id="note241" name="note241"></a> +<b>Note 241:</b> On donne pour racine au mot <i>ogive</i> le mot allemand <i>aug</i>, +œil; les angles curvilignes ressemblent au coin de l'œil. +(Gilbert.)<a href="#notetag241">(retour)</a></p> + +<p><a id="note242" name="note242"></a> +<b>Note 242:</b> Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, le chœur devint plus long qu'il +n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour +du sanctuaire, et ils furent toujours bordés de +chapelles.<a href="#notetag242">(retour)</a></p> + +<p><a id="note243" name="note243"></a> +<b>Note 243:</b> Ce fut surtout au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle qu'on employa généralement +cette disposition.<a href="#notetag243">(retour)</a></p> + +<p><a id="note244" name="note244"></a> +<b>Note 244:</b> Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d'autres +églises. Jean Hultz, de Cologne, continue le clocher de +Strasbourg.—Jean de Cologne, en 1369, bâtit les deux églises de +Campen, au bord du Zuyderzee, sur le plan de la cathédrale de +Cologne.—Celle de Prague s'élève sur le même plan.—Celle de Metz y +ressemble beaucoup.—L'évêque de Burgos, en 1442, emmène deux +tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de sa +cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de Cologne.—Des +artistes de Cologne bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à +Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15.<a href="#notetag244">(retour)</a></p> + +<p><a id="note245" name="note245"></a> +<b>Note 245:</b> Nous empruntons cette observation, et généralement tous les +détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne, par +Boisserée (franç. et allem.) 1823.<a href="#notetag245">(retour)</a></p> + +<p><a id="note246" name="note246"></a> +<b>Note 246:</b> Les églises métropolitaines avaient des tours, les églises +inférieures seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se conservait +jusque dans la forme extérieure de +l'église.<a href="#notetag246">(retour)</a></p> + +<p><a id="note247" name="note247"></a> +<b>Note 247:</b> De plus, le chœur est terminé par cinq côtés d'un +dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un +octogone.<a href="#notetag247">(retour)</a></p> + +<p><a id="note248" name="note248"></a> +<b>Note 248:</b> Ce rapport est celui de 1 à 6, et +de 1 à 7.<a href="#notetag248">(retour)</a></p> + +<p><a id="note249" name="note249"></a> +<b>Note 249:</b> Le porche, le carré et la transversale, les chapelles avec +le bas-côté qui les sépare du chœur, sont chacun égaux à la largeur +de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale. La +largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale, +dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du chœur et de la nef, +dans le rapport de 2 à 3.<a href="#notetag249">(retour)</a></p> + +<p><a id="note250" name="note250"></a> +<b>Note 250:</b> La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur +totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds. Pour la voûte du +milieu, la largeur dans œuvre est à la hauteur dans le rapport de 2 +à 7, et pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3.—À +l'extérieur, la largeur principale de l'église égale la hauteur +totale. La longueur est à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même +rapport entre la hauteur de chaque étage et celle de +l'ensemble.<a href="#notetag250">(retour)</a></p> + +<p><a id="note251" name="note251"></a> +<b>Note 251:</b> La longueur extérieure est de 438 p. 8 p.; 438 est +divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, +le nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré +encore d'exactitude.—Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34 +intérieurs.—L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21 +arcades latérales.<a href="#notetag251">(retour)</a></p> + +<p><a id="note252" name="note252"></a> +<b>Note 252:</b> Nous sommes revenus sur ce point de vue dans l'Introduction +du volume sur la Renaissance.<a href="#notetag252">(retour)</a></p> + +<p><a id="note253" name="note253"></a> +<b>Note 253:</b> Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui +commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la +flèche est de 1439. (1860.)<a href="#notetag253">(retour)</a></p> + +<p><a id="note254" name="note254"></a> +<b>Note 254:</b> C'est la légende du mont +Saint-Michel.<a href="#notetag254">(retour)</a></p> + +<p><a id="note255" name="note255"></a> +<b>Note 255:</b> La voûte du chœur est seule achevée; elle a deux cents +pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa Description un projet de +restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des +architectes, qui ont été retrouvés il y a peu +d'années.<a href="#notetag255">(retour)</a></p> + +<p><a id="note256" name="note256"></a> +<b>Note 256:</b> On voit Ingelramme diriger les travaux de Notre-Dame de +Rouen, et construire le Bec en 1214: Robert de Lusarche bâtir, en +1220, la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de +Long-Pont, en 1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; +Jean Chelle, le portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, +etc.<a href="#notetag256">(retour)</a></p> + +<p><a id="note257" name="note257"></a> +<b>Note 257:</b> Le tombeau de Marcdargent à +Saint-Ouen.<a href="#notetag257">(retour)</a></p> + +<p><a id="note258" name="note258"></a> +<b>Note 258:</b> On voyait dans plusieurs églises, entre autres à Chartres +et à Reims, une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, <i>dædalus</i>, placé +au centre de la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était l'emblème +de l'intérieur du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims portait +le nom des quatre architectes de l'église. Povillon-Pierard, +Description de Notre-Dame de Reims.—Celui de Chartres est surnommé +<i>la lieue</i>; il a sept cent soixante-huit pieds de développement. +Gilbert, Description de Notre-Dame de Chartres, +p. 44.<a href="#notetag258">(retour)</a></p> + +<p><a id="note259" name="note259"></a> +<b>Note 259:</b> Berneval acheva, vers le commencement +du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, la +croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son élève fit +celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut +pendu.<a href="#notetag259">(retour)</a></p> + +<p><a id="note260" name="note260"></a> +<b>Note 260:</b> Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de +Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223. +La nef est également du commencement du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle.<a href="#notetag260">(retour)</a></p> + +<p><a id="note261" name="note261"></a> +<b>Note 261:</b> Il fut commencé en 1257.<a href="#notetag261">(retour)</a></p> + +<p><a id="note262" name="note262"></a> +<b>Note 262:</b> Il fut commencé en 1312 ou +1313.<a href="#notetag262">(retour)</a></p> + +<p><a id="note263" name="note263"></a> +<b>Note 263:</b> C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le +brûla.<a href="#notetag263">(retour)</a></p> + +<p><a id="note264" name="note264"></a> +<b>Note 264:</b> 1404-19.<a href="#notetag264">(retour)</a></p> + +<p><a id="note265" name="note265"></a> +<b>Note 265:</b> Ces triangles sont l'ornement de prédilection +du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de croisées du +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>. Voyez celles de +Notre-Dame de Paris.<a href="#notetag265">(retour)</a></p> + +<p><a id="note266" name="note266"></a> +<b>Note 266:</b> La peinture sur vitres commence +au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle. Les Romains +se servaient depuis Néron des vitres coloriées, surtout en bleu. Le +beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux; on disait +proverbialement: <i>Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle</i>. Ceux +de cette église sont du premier âge: ceux de Saint-Gervais, du +deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean +Cousin. Au deuxième âge, les figures devenant gigantesques, sont +coupées par les vitres carrées. À cette époque appartiennent encore +les beaux vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui portent la date +de 1509, apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une +manière monumentale et symétrique.—Angelico de Fiesole est le patron +des peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques +Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux +couches.—La réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement +héraldique. Il fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis +tant de réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé +à Rome, par Jules II, pour décorer les fenêtres du Vatican. À l'époque +de l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair-obscur fait +employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Ecouen; c'est le +protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'époque des +grands coloristes (Rubens, etc.) amène le dégoût de la peinture sur +verre. Voyez dans la Revue française un extrait du rapport de M. +Brougniart à l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; voyez +aussi la notice de M. Langlois sur les vitraux de +Rouen.<a href="#notetag266">(retour)</a></p> + +<p><a id="note267" name="note267"></a> +<b>Note 267:</b> Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul +autel, une seule image du <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> +au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle? Il s'agit, bien +entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait +saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la +première fois à côté du fils au commencement +du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et ne +siége à la première place qu'en 1360. Voir <i>Renaissance</i>. Introd. +(1860.)<a href="#notetag267">(retour)</a></p> + +<p><a id="note268" name="note268"></a> +<b>Note 268:</b> L'architecture tomba de la poésie au roman, du merveilleux +à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe +au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, +lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs pointes de haut en +bas. Voyez ceux de Saint-Pierre de Caen, qui semblent prêts à vous +écraser.<a href="#notetag268">(retour)</a></p> + +<p><a id="note269" name="note269"></a> +<b>Note 269:</b> Ces béquilles architecturales exigent un continuel +raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne +soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles +durent parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de +Thésée. Voir <i>Renaissance</i>, Introduction. +(1860.)<a href="#notetag269">(retour)</a></p> + +<p><a id="note270" name="note270"></a> +<b>Note 270:</b> Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore. +Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de +l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même +sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que +cette forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore +dans les colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave +et est l'allié du maître. Voir la <i>Renaissance</i>, Introduction. +(1860.)<a href="#notetag270">(retour)</a></p> + +<p><a id="note271" name="note271"></a> +<b>Note 271:</b> Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de +cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de +l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés +de coups, présentent des rôles d'impôts +lacérés.<a href="#notetag271">(retour)</a></p> + +<p><a id="note272" name="note272"></a> +<b>Note 272:</b> Voir la notice de Du Puy, sur l'histoire du Trésor des +chartes, manuscrit in-4° de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin +de son livre sur les Droits du Roy (1655). Voyez aussi Bonamy, dans +les Mémoires de l'Académie des +Inscriptions.<a href="#notetag272">(retour)</a></p> + +<p><a id="note273" name="note273"></a> +<b>Note 273:</b> Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une +copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la bibliothèque du Roi, +fonds de Clairambault.<a href="#notetag273">(retour)</a></p> + +<p><a id="note274" name="note274"></a> +<b>Note 274:</b> Ces divers objets ont été déposés aux archives en vertu des +décrets de nos Assemblées républicaines.<a href="#notetag274">(retour)</a></p> + +<p><a id="note275" name="note275"></a> +<b>Note 275:</b> On n'épargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, et +qui mourut en prison dans la tour de Capoue.<a href="#notetag275">(retour)</a></p> + +<p><a id="note276" name="note276"></a> +<b>Note 276:</b> Schmidt.<a href="#notetag276">(retour)</a></p> + +<p><a id="note277" name="note277"></a> +<b>Note 277:</b> Ce fut en effet ce moment que prirent les Pazzi pour +assassiner les Médicis, et Olgiati pour tuer Jean Galeas +Sforza.<a href="#notetag277">(retour)</a></p> + +<p><a id="note278" name="note278"></a> +<b>Note 278:</b> Procida était tellement distingué comme médecin, qu'un +noble napolitain demanda à Charles II d'aller trouver Procida en +Sicile, pour se faire guérir d'une maladie.<a href="#notetag278">(retour)</a></p> + +<p><a id="note279" name="note279"></a> +<b>Note 279:</b> Les rois d'Espagne les employaient de préférence +aux <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +et <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles. Les Aragonais se plaignaient aussi à la même époque +des trésoriers et receveurs «que eran judios.» +Curita.<a href="#notetag279">(retour)</a></p> + +<p><a id="note280" name="note280"></a> +<b>Note 280:</b> Ferreras.<a href="#notetag280">(retour)</a></p> + +<p><a id="note281" name="note281"></a> +<b>Note 281:</b> Je ne prétends pas déprécier ici le code des <i>Siete +Partidas</i>, j'espère que mon ami M. Rossew Saint-Hilaire nous le fera +bientôt connaître dans le second volume de son Histoire d'Espagne, que +nous attendons impatiemment. Je n'ai prétendu exprimer sur les lois +d'Alphonse, que le jugement plus patriotique qu'éclairé de l'Espagne +d'alors. Il est juste de reconnaître d'ailleurs que ce prince, tout +clerc et savant qu'il était, aima la langue espagnole. «Il fut le +premier des rois d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les +autres actes publics se fissent désormais en espagnol. Il fit faire +une traduction des livres sacrés en castillan... Il ouvrit la porte à +une ignorance profonde des lettres humaines et des autres sciences, +que les ecclésiastiques aussi bien que les séculiers ne cultivèrent +plus, par l'oubli de la langue latine.» Mariana, III, p. 188 de la +traduction (note de 1837).<a href="#notetag281">(retour)</a></p> + +<p><a id="note282" name="note282"></a> +<b>Note 282:</b> C'est ce Sanche qui répondait aux menaces de Miramolin: «Je +tiens le gâteau d'une main et le bâton de l'autre; tu peux choisir.» +Ferreras.—Il se sentit assez populaire pour ôter toute exemption +d'impôt aux nobles et aux ordres militaires.<a href="#notetag282">(retour)</a></p> + +<p><a id="note283" name="note283"></a> +<b>Note 283:</b> «Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois +sont durs et cruels envers leurs peuples, ils baiseraient la terre +foulée par leurs seigneurs. Si l'on me demande: «Muntaner, quelles +faveurs font les rois d'Aragon à leurs sujets, plus que les autres +rois?» Je répondrai, premièrement; qu'ils font observer aux nobles, +prélats, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens des campagnes, la +justice et la bonne foi, mieux qu'aucun autre seigneur de la terre; +chacun peut devenir riche sans qu'il ait à craindre qu'il lui soit +rien demandé au delà de la raison et de la justice, ce qui n'est pas +ainsi chez les autres seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais +ont des sentiments plus élevés, parce qu'ils ne sont point contraints +dans leurs actions, et nul ne peut être bon homme de guerre, s'il n'a +des sentiments élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que +chacun d'eux peut parler à son seigneur autant qu'il le désire, étant +bien sûr d'être toujours écouté avec bienveillance, et d'en recevoir +des réponses satisfaisantes. D'un autre côté, si un homme riche, un +chevalier, un citoyen honnête, veut marier sa fille, et les prie +d'honorer la cérémonie de leur présence, ces seigneurs se rendront, +soit à l'église, soit ailleurs; ils se rendraient de même au convoi ou +à l'anniversaire de tout homme, comme s'il était de leurs parents, ce +que ne font pas assurément les autres seigneurs, quels qu'ils soient. +De plus, dans les grandes fêtes, ils invitent nombre de braves gens, +et ne font pas difficulté de prendre leur repas en public; et tous les +invités y mangent, ce qui n'arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si +des hommes riches, des chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois, +laboureurs ou autres, leur offrent en présent des fruits, du vin ou +autres objets, ils ne feront pas difficulté d'en manger; et dans les +châteaux, villes, hameaux et métairies, ils acceptent les invitations +qui leur sont faites, mangent ce qu'on leur présente, et couchent dans +les chambres qu'on leur a destinées; ils vont aussi à cheval dans les +villes, lieux et cités, et se montrent à leurs peuples; et si de +pauvres gens, hommes ou femmes, les invoquent, ils s'arrêtent, ils les +écoutent, et les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je enfin? +ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets, qu'on ne +saurait le raconter, tant il y aurait à faire; aussi leurs sujets sont +pleins d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour élever +leur honneur et leur puissance, et rien ne peut les arrêter quand il +faut supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers.» +Ramon Muntaner, I, ch. <span class="smcap">XX</span>, p, 60, trad. de M. +Buchon.<a href="#notetag283">(retour)</a></p> + +<p><a id="note284" name="note284"></a> +<b>Note 284:</b> «Regni Siculi Antichristum.» Bart à Neocastro, ap. +Muratori, XIII, 1026. Bartolomeo et Ramon Muntaner ne font nulle +mention de Procida. L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens, +l'autre au roi d'Aragon, D. Pedro.<a href="#notetag284">(retour)</a></p> + +<p><a id="note285" name="note285"></a> +<b>Note 285:</b> Nic. Specialis.<a href="#notetag285">(retour)</a></p> + +<p><a id="note286" name="note286"></a> +<b>Note 286:</b> Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII, 252. La latinité de ce +grand historien du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle est singulièrement pure, si on la +compare à celle de Bartolomeo, qui écrit pourtant cent ans plus +tard.<a href="#notetag286">(retour)</a></p> + +<p><a id="note287" name="note287"></a> +<b>Note 287:</b> Théocrite.<a href="#notetag287">(retour)</a></p> + +<p><a id="note288" name="note288"></a> +<b>Note 288:</b> «Moriantur Galli.» +Bartolomeo.<a href="#notetag288">(retour)</a></p> + +<p><a id="note289" name="note289"></a> +<b>Note 289:</b> «Ceulx de Palerme et de Meschines, et des autres bonnes +villes, signèrent les huys de Francoys de nuyt; et quant ce vint au +point du jour qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous ceulx +qu'ils peurent trouver, et ne furent épargnés ne vieulx ne jeunes que +tous ne fussent occis.» Chroniques de S. Denis. Anno +1282.<a href="#notetag289">(retour)</a></p> + +<p><a id="note290" name="note290"></a> +<b>Note 290:</b> Simple tradition.<a href="#notetag290">(retour)</a></p> + +<p><a id="note291" name="note291"></a> +<b>Note 291:</b> Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne +massacrât pas les Francs. De là le dicton sicilien: «Quod Siculis +placuit, sola Sperlinga negavit.»<a href="#notetag291">(retour)</a></p> + +<p><a id="note292" name="note292"></a> +<b>Note 292:</b> Villani ajoute avec une prudence toute machiavélique: «Onde +fue, et sera sempre grande esempio a quelli, che sono et che saranno, +di prendere i patti, che si possono havere de nimici, potendo havere +la terra assediata.» Vill., l. VII, c. <span class="smcap">LXV</span>, p. 281-282.—Le légat +engageait Charles à accepter les conditions des habitants: «Pero che, +poi che fossino indurati, ognidi peggiorerebbono i patti; ma riavendo +egli la terra, con volontà de' cittadini medesimi ogni di li potrebbe +alargare; il quale era sano et buono consiglio.» Id., l. VII, c. <span class="smcap">LXV</span>, +p. 281.<a href="#notetag292">(retour)</a></p> + +<p><a id="note293" name="note293"></a> +<b>Note 293:</b> Villani.<a href="#notetag293">(retour)</a></p> + +<p><a id="note294" name="note294"></a> +<b>Note 294:</b> Muntaner.<a href="#notetag294">(retour)</a></p> + +<p><a id="note295" name="note295"></a> +<b>Note 295:</b> Rien de plus romanesque et toutefois de plus vraisemblable +que le tableau du chroniqueur sicilien, lorsque le froid Aragonais se +hasarda à descendre sur cette terre ardente, où tout était passion et +péril. Il allait entrer sur le territoire de Messine, et déjà il était +parvenu à une église de Notre-Dame, ancien temple situé sur un +promontoire d'où l'on voit la mer et la fumée lointaine des îles de +Lipari. Il ne put s'empêcher d'admirer cette vue, et alla camper dans +la vallée voisine. C'était le soir, et déjà tout le monde reposait. Un +vieux mendiant s'approche et demande humblement à parler au roi des +choses qui touchent l'honneur du royaume: «Excellent prince, dit-il, +ne dédaignez pas d'écouter cet homme couvert de la cape des chevriers +de l'Etna. J'aimais votre beau-frère, le roi Manfred, d'éternelle +mémoire. Proscrit et dépouillé pour lui, j'ai visité les royaumes +chrétiens et barbares. Mais je voulais revoir la Sicile, je me suis +hasardé à y revenir; j'y ai vécu avec les bergers, changeant de +retraite dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas les +Siciliens sur lesquels vous allez régner, vous ignorez leur duplicité. +Comment vous fier, par exemple, au léontin Alayme, et à sa femme +Machalda, qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a été proscrit par +Manfred? ramené, enrichi par Charles d'Anjou? Sa femme saura bien +encore le tourner contre vous-même.—Qui es-tu, mon ami, toi qui veux +nous mettre en défiance de nos nouveaux sujets?—Je suis Vitalis de +Vitali. Je suis de Messine...»—À l'instant même arrive Machalda, +vêtue en amazone; elle venait hardiment prendre possession du jeune +roi: «Seigneur, dit-elle avec la vivacité sicilienne, j'arrive la +dernière. Tous les logis sont pris, je viens vous demander +l'hospitalité d'une nuit.» Le roi lui céda le logis où il devait +reposer. Mais ce n'était pas son affaire, elle ne partait pas. +Vainement dit-il à son majordome: «Il est temps de prendre du repos.» +Elle resta immobile. Alors le roi prend son parti: «Eh bien, dit-il, +causons jusqu'au jour. Madame, que craignez-vous le plus?—La mort de +mon mari.—Qu'aimez-vous le plus?—Ce que j'aime n'est point à +moi.»—Le roi, prenant alors un ton plus grave, raconte les phénomènes +étranges qui ont, dit-il, accompagné sa naissance: il est venu au +monde pendant un tremblement de terre; désigné ainsi par la +Providence, il n'a pris les armes que pour accomplir le saint devoir +de venger Manfred. Machalda, ainsi éconduite, devint l'ennemie +implacable du roi. «Plût au ciel, dit naïvement l'historien patriote, +qu'elle eût séduit le roi! Elle n'eût pas troublé le royaume.» +Barthol. à Neoc, apud Muratori, XIII, 1060-63.<a href="#notetag295">(retour)</a></p> + +<p><a id="note296" name="note296"></a> +<b>Note 296:</b> «Ce que les autres ne pouvaient supporter était pour eux +comme régal et passe-temps... Leur extérieur était étrange et sauvage, +et comme ils étaient très-noirs, maigres et mal peignés, les Siciliens +étaient en grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour +défenseurs...» Curita.<a href="#notetag296">(retour)</a></p> + +<p><a id="note297" name="note297"></a> +<b>Note 297:</b> Muntaner.<a href="#notetag297">(retour)</a></p> + +<p><a id="note298" name="note298"></a> +<b>Note 298:</b> «...Piacciati, che'l mio calare sia <i>a petit passi</i>.» +Villani.<a href="#notetag298">(retour)</a></p> + +<p><a id="note299" name="note299"></a> +<b>Note 299:</b> «Cio fece per grande sagacità di guerra et per suo gran +senno, conciosia cosa ch'egli era molto povero di moneta et da non +potere respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani... Onde timea +che... non si arrendessono... per che non li sentiva constanti ne +fermi... et cosi el savio suo provedimento venne bene adoperato.» +Villani, c. <span class="smcap">LXXXV</span>, p. +296.<a href="#notetag299">(retour)</a></p> + +<p><a id="note300" name="note300"></a> +<b>Note 300:</b> «Lo re Carlo... disse con irato animo: <i>Or fost il mort, +porse qu'il a fali nostre mandement.</i>» +Villani.<a href="#notetag300">(retour)</a></p> + +<p><a id="note301" name="note301"></a> +<b>Note 301:</b> Don Jayme. (<i>Note de +l'Éditeur.</i>)<a href="#notetag301">(retour)</a></p> + +<p><a id="note302" name="note302"></a> +<b>Note 302:</b> Il est question ici de Frédéric d'Aragon, frère de don +Pedro d'Aragon, et qui pendant quelque temps avait été vicaire de son +frère en Sicile. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)<a href="#notetag302">(retour)</a></p> + +<p><a id="note303" name="note303"></a> +<b>Note 303:</b> Ricobald. Ferrar.<a href="#notetag303">(retour)</a></p> + +<p><a id="note304" name="note304"></a> +<b>Note 304:</b> Cette tradition populaire n'est confirmée par aucun texte +bien ancien, non plus qu'une bonne partie des traits satiriques qui +suivent.<a href="#notetag304">(retour)</a></p> + +<p><a id="note305" name="note305"></a> +<b>Note 305:</b> On sait que Hugues Capet ne voulut jamais porter la +couronne. Robert est le premier des Capétiens qui la +porta.<a href="#notetag305">(retour)</a></p> + +<p><a id="note306" name="note306"></a> +<b>Note 306:</b> Allusion à la canonisation récente de saint +Louis.<a href="#notetag306">(retour)</a></p> + +<p><a id="note307" name="note307"></a> +<b>Note 307:</b> Il s'agit de Charles de +Valois.<a href="#notetag307">(retour)</a></p> + +<p><a id="note308" name="note308"></a> +<b>Note 308:</b> Dante, Purgat.<a href="#notetag308">(retour)</a></p> + +<p><a id="note309" name="note309"></a> +<b>Note 309:</b> D. Vaissette.<a href="#notetag309">(retour)</a></p> + +<p><a id="note310" name="note310"></a> +<b>Note 310:</b> Ordonnances.<a href="#notetag310">(retour)</a></p> + +<p><a id="note311" name="note311"></a> +<b>Note 311:</b> «Dictum fuit (in parliamento) quod prælati aut eorum +officialis non possunt pœnas pecuniarias Judæis infligere nec +exigere per ecclesiasticam censuram, sed solum modo pœnam a canone +statutam, scilicet communionem fidelium sibi substrahere.» (Libertés +de l'Église gallicane, II, 148.)—On serait tenté de voir ici une +ironie amère de l'excommunication.<a href="#notetag311">(retour)</a></p> + +<p><a id="note312" name="note312"></a> +<b>Note 312:</b> Beaumanoir.<a href="#notetag312">(retour)</a></p> + +<p><a id="note313" name="note313"></a> +<b>Note 313:</b> Dupuy, Différend de Boniface VIII.<a href="#notetag313">(retour)</a></p> + +<p><a id="note314" name="note314"></a> +<b>Note 314:</b> Dupuy, Templiers.<a href="#notetag314">(retour)</a></p> + +<p><a id="note315" name="note315"></a> +<b>Note 315:</b> «Ita ut secundus regulus videretur, ad cujus nutum regni +negotia gerebantur.» Bern. Guidonis, Vita +Clem. V.<a href="#notetag315">(retour)</a></p> + +<p><a id="note316" name="note316"></a> +<b>Note 316:</b> Félibien.<a href="#notetag316">(retour)</a></p> + +<p><a id="note317" name="note317"></a> +<b>Note 317:</b> Montpellier était en même temps un fief de l'évêché de +Maguelone. L'évêque, fatigué de la résistance des bourgeois et de +l'appui qu'ils trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses +droits à ce dernier. Ces droits, jusque-là jugés invalides, parurent +assez bons pour servir à dépouiller le vieux +Jacques.<a href="#notetag317">(retour)</a></p> + +<p><a id="note318" name="note318"></a> +<b>Note 318:</b> «Nous avions un traité avec le roi de France, d'après +lequel nous avons fait de vous et de notre duché certaines obéissances +à ce Roi, que nous avons cru être pour le bien de la paix et +l'avantage de la chrétienté. Mais, par là, nous nous sommes rendus +coupables envers vous, puisque nous l'avons fait sans votre +consentement; d'autant plus que vous étiez bien préparés à garder et à +défendre votre terre. Toutefois, nous vous demandons de vouloir bien +nous tenir pour excusés; car nous avons été circonvenus et séduits +dans cette conjoncture. Nous en souffrons plus que personne, comme +pourront vous l'assurer Hugues de Vères, Raymond de Ferrers, qui +conduisaient en notre nom ce traité à la cour de France. Mais, avec +l'aide de Dieu, nous ne ferons plus rien d'important désormais +relativement à ce duché sans votre conseil et votre assentiment.» Ap. +Rymer, t. II, p. 644. Sismondi, VIII, 480.<a href="#notetag318">(retour)</a></p> + +<p><a id="note319" name="note319"></a> +<b>Note 319:</b> «Quis Flandriæ posset nocere, si duæ illæ civitates (Bruges +et Gand) concordes inter se forent.» Meyer.<a href="#notetag319">(retour)</a></p> + +<p><a id="note320" name="note320"></a> +<b>Note 320:</b> «In Flandria jam inde ab initio observatum constat, neminem +ibi nothum esse ex matre.» Meyer, folio 75. Le privilége fut étendu +aux hommes de Bruges par Louis de Nevers: «Il les affranchit de +bastardise, sy avant que le bastard soit bourgeois ou fils de +bourgeois, sans fraude.» (1331) Oudegherst. Chron. de +Flandres.—Origines du droit, page 67, l. I<sup>er</sup>, chap. <span class="smcap">III</span>. Les bâtards +héritaient des biens de leurs mères. «Car on n'est pas l'enfant +illégitime de sa mère.» Miroir de Saxe.—Diverses lois anciennes +donnent même aux enfants naturels des droits sur les biens de leur +père. Grimm. 476.—J'ai parlé ailleurs du droit des bâtards en France. +Selon Olivier de la Marche, «il n'y avait en Europe que les Allemands +chez qui les bâtards fussent généralement méprisés.» Guillaume le +Conquérant s'intitule dans une lettre: «Moi, Guillaume, surnommé le +Bâtard.»<a href="#notetag320">(retour)</a></p> + +<p><a id="note321" name="note321"></a> +<b>Note 321:</b> Oudegherst.<a href="#notetag321">(retour)</a></p> + +<p><a id="note322" name="note322"></a> +<b>Note 322:</b> Édouard, en 1289, Philippe, en 1290.<a href="#notetag322">(retour)</a></p> + +<p><a id="note323" name="note323"></a> +<b>Note 323:</b> Guillaume de Nangis.<a href="#notetag323">(retour)</a></p> + +<p><a id="note324" name="note324"></a> +<b>Note 324:</b> J'aurais peine à croire ce chiffre, s'il n'avait été +affirmé en ma présence par le ministre même qui avait fait prendre ces +informations.—Ajoutons que l'un des couvents récemment supprimés à +Madrid (San Salvador), avait deux millions de biens et un seul +religieux.<a href="#notetag324">(retour)</a></p> + +<p><a id="note325" name="note325"></a> +<b>Note 325:</b> Édouard I<sup>er</sup> s'y était pris plus rudement encore; sur le +refus du clergé de payer un impôt, il le mit en quelque sorte hors la +loi, lâchant les soldats contre les prêtres, et défendant aux juges de +recevoir les plaintes de ceux-ci (Knygthon).—Philippe le Bel, au +moins, y mettait des formes: «Comme ce qui est donné vaut mieux et est +plus agréable à Dieu et aux hommes que ce qui est exigé, nous +exhortons votre charité à nous donner cet aide de la double dîme ou +cinquième.»<a href="#notetag325">(retour)</a></p> + +<p><a id="note326" name="note326"></a> +<b>Note 326:</b> Dupuy, Différ.<a href="#notetag326">(retour)</a></p> + +<p><a id="note327" name="note327"></a> +<b>Note 327:</b> Voy. mon <i>Histoire romaine</i>.<a href="#notetag327">(retour)</a></p> + +<p><a id="note328" name="note328"></a> +<b>Note 328:</b> Au point qu'il y eut famine. Voyez le livre du cardinal de +Saint-George, neveu de Boniface: <i>De +Jubilæo</i>.<a href="#notetag328">(retour)</a></p> + +<p><a id="note329" name="note329"></a> +<b>Note 329:</b> Pétrarque.<a href="#notetag329">(retour)</a></p> + +<p><a id="note330" name="note330"></a> +<b>Note 330:</b> «Hic longo tempore experientiam habuit curiæ, quia primo +advocatus ibidem, inde factus postea notarius papæ, postea cardinalis, +et inde in cardinalatu expeditor ad casus Collegii declarandos, seu ad +exteros respondendos.» Muratori, XI, 1103.<a href="#notetag330">(retour)</a></p> + +<p><a id="note331" name="note331"></a> +<b>Note 331:</b> «Cum omnis natura ad ultimum quemdam finem ordinetur, +consequitur ut hominis duplex finis existat: ut sicut inter omnia +entia solus incorruptibilitatem et corruptibilitatem participat, +sic... Propter quod opus fuit homini duplici directivo, secundum +duplicem finem: scilicet summo pontifice, qui secundum revelata +humanum genus produceret ad vitam æternam; et imperatore, qui secundum +philosophica documenta genus humanum ad temporalem felicitatem +dirigeret.» Dante, De Monarchiâ, p. 78, édit. +Zatta.<a href="#notetag331">(retour)</a></p> + +<p><a id="note332" name="note332"></a> +<b>Note 332:</b> Dante (De Monarchia, t. IV, p. 2. a). L'éditeur a mis au +frontispice l'aigle de l'Empire avec cette épigraphe:</p> + +<p class="poem"> + E sotto l'ombra delle sacrepenne,<br> + Governo l'mondo li di mano in mano.<br> + +<span class="left40">Paradis,</span> c. <span class="smcap">vi</span>, v, 7. +<a href="#notetag332">(retour)</a></p> + +<p><a id="note333" name="note333"></a> +<b>Note 333:</b> «Notandum quod justitiæ maxime contrariatur cupiditas... +Ubi non est quod possit optari, impossibile est ibi cupiditatem +esse... Sed monarchia non habet quod possit optare. Sua namque +juridictio terminatur Oceano solum,» p. 17.—Il prouve ensuite que la +charité, la liberté universelle, sont à la condition de cette +monarchie.—«O genus humanum, quantis procellis et jacturis quantisque +naufragiis agitari te necesse est, dum bellua multorum capitum factum +in diversa conaris, intellectu ægrotas utroque similiter et affectu... +cum per tubam sancti spiritus tibi effletur: Ecce quam bonum et quam +jucundum habitare fratres in unum!» Dante, De monarchia, p. +27.<a href="#notetag333">(retour)</a></p> + +<p><a id="note334" name="note334"></a> +<b>Note 334:</b> Il le prouve: 1° par l'origine de Romulus, descendant tout +à la fois d'Europe et d'Atlas (l'Afrique); 2° par les miracles que +Dieu a faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les oies du +Capitole, etc.; 3° par la bonté que Rome a montrée au monde, en +voulant bien le conquérir, etc.<a href="#notetag334">(retour)</a></p> + +<p><a id="note335" name="note335"></a> +<b>Note 335:</b> «Antequam essent clerici, rex Franciæ habebat custodiam +regni sui, et poterat statuta facere.»<a href="#notetag335">(retour)</a></p> + +<p><a id="note336" name="note336"></a> +<b>Note 336:</b> Quod antiquitus erat Comes et Vicecomes Tholosæ et quia +ipse erat de genere Vicecomitis, qui dictus Vicecomes dominabatur in +certa parte civitatis Tholosæ.» Dupuy. Diff., p. 640.</p> + +<p>«Quia omnes meliores homines de Tholosa sunt de parentela nostra, et +facient quidquid nos voluerimus.» Ibid., p. 643.</p> + +<p>«Audivit dictum Episcopum Appam Comiti Fuxi dicentem: Faciatis Pacem +mecum, et vos habebitis civitatem Appam, et eritis rex, quia +antiquitus solebat ibi esse Regnum adeo nobile sicut Regnum Franciæ, +et postea ego faciam quod vos eritis Comes Tholosæ, quia in civitate +Tholosæ, et in terra habeo multos amicos, valde nobiles et valde +potentes...» Ibid., 645, V. encore le I<sup>er</sup> témoin, p. 633, et le XIV<sup>e</sup> +témoin, p. 640.</p> + +<p>«Ipse episcopus semper dilexerat comitem Convenarum et totum genus +suum, et specialiter quia erat ex parte una de recta linea comitis +Tholosani, et quod gentes totius terræ diligebant dictum comitem ex +causa prædicta.» Ibid., XVII<sup>e</sup> témoin, p. +642.<a href="#notetag336">(retour)</a></p> + +<p><a id="note337" name="note337"></a> +<b>Note 337:</b> «Iste non est homo, sed diabolus,» témoignage du comte +lui-même.<a href="#notetag337">(retour)</a></p> + +<p><a id="note338" name="note338"></a> +<b>Note 338:</b> Cet évêque de Toulouse était détesté dans son diocèse comme +Français, comme étranger à la langue du pays.<a href="#notetag338">(retour)</a></p> + +<p><a id="note339" name="note339"></a> +<b>Note 339:</b> Imitation pédantesque d'un passage du discours de Cicéron +<i>Pro Roscio Amerino</i>, sur le supplice du +parricide.<a href="#notetag339">(retour)</a></p> + +<p><a id="note340" name="note340"></a> +<b>Note 340:</b> «Belial ille, Petrus Flote, semivivens corpore, menteque +totaliter excæcatus.» Bulle de Boniface aux prélats de +France.<a href="#notetag340">(retour)</a></p> + +<p><a id="note341" name="note341"></a> +<b>Note 341:</b> Dupuy, Preuves du Diff., p. 59.—«Fuerunt litteræ ejus +(papæ) in regno Franciæ coram pluribus concrematæ, et sine honore +remissi nuntii.» Chron. Rothomagense, ann. 1302; et Appendix annalium +H. Steronis Althahensis.—Le ms. cité par Dupuy (Preuv. du Diff., 59), +et que lui seul a vu, n'est donc pas, comme le dit M. de Sismondi, la +seule autorité pour ce fait. (V. Sism., IX, +88.)<a href="#notetag341">(retour)</a></p> + +<p><a id="note342" name="note342"></a> +<b>Note 342:</b> Ont-ils été les premiers? M. de Stadier signale des +assemblées partielles en 1294, et une assemblée générale à Paris en +1295. Philippe le Bel avait déjà plus d'une fois demandé des subsides +à des assemblées de députés des trois ordres, soit sous la forme +d'États provinciaux, soit sous la forme d'États +généraux.<a href="#notetag342">(retour)</a></p> + +<p><a id="note343" name="note343"></a> +<b>Note 343:</b> La lettre ajoutait au nom des nobles: Et se ainsi estoit +que nous, ou aucuns de nous le vousissions souffrir, ne les souferroit +mie lidicts nostre sire li roys, ne li commun peuples dudit royaume: +et à grand douleur, et à grand meschief, nous vous faisons à sçavoir +par la teneur de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent à +Dieu, ne doivent plaire à nul homme de bonne voulenté, ne oncques mes +telles choses ne descendirent en cuer d'homme, ne ores ne furent, ne +attenduës advenir, fors avecques Antechrist... Pourquoi nous vous +prions et requerons tant affectueusement comme nous pouvons... que li +malices qui est esmeus, soit arrière mis et anientis, et que de ces +excès qu'il a accoustumé à faire, il soit chastiez en telle manière, +que li estat de la Chrestienté soit et demeure en son bon point et en +son bon estat, et de ces choses nous faites à sçavoir par le porteur +de ses lettres vostre volenté et vostre entention: car pour ce nous +l'envoyons espéciaument à vous, et bien voulons que vous soyez certain +que ne pour vie, ne pour mort, nous ne départirons, ne veons à +départir de ce procez, et feust ores, ainsi que li Roys nostre Sire le +voulust bien... Et pource que trop longue chose, et chargeans seroit, +se chacun de nous metteroit seel en ces présentes lettres, faites de +nostre commun assentement, nos Loys fils le roi de France, cuens de +Évreux; Robert cuens d'Artois; Robert Dux de Bourgoigne; Jean Dux de +Bretaine; Ferry Dux de Lorraine; Jean cuens de Hainaut et de Hollande; +Henry cuens de Luxembourg; Guis cuens de S. Pol; Jean cuens de Dreux; +Huges cuens de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loys cuens de +Nivers et de Retel; Jean cuens d'Eu; Bernard cuens de Comminges; Jean +cuens d'Aubmarle; Jean cuens de Fores; Valeran cuens de Périgors; Jean +cuens de Joigny; J. cuens d'Auxerre; Aymars de Poitiers, cuens de +Valentinois; Estennes cuens de Sancerre; Renault cuens de Montbeliart; +Enjorrant sire de Coucy; Godefroy de Breban; Raoul de Clermont +connestable de France; Jean sire de Chastiauvilain; Jourdain sire de +Lille; Jean de Chalon sire Darlay; Guillaume de Chaveigny sire de +Chastiau Raoul; Richars sire de Beaujeu, et Amaurry vicuens de +Narbonne, avons mis à la requeste, et en nom de nous, et pour tous les +autres, nos seaus en ces présentes lettres. Donné à Paris, le 10<sup>e</sup> +jour d'avril, l'an de grâce 1302.»<a href="#notetag343">(retour)</a></p> + +<p><a id="note344" name="note344"></a> +<b>Note 344:</b> «... Prout quidam nostrum qui ducatus, comitatus, baronias, +feoda et alia membra dicti Regni tenemus... adessemus eidem debitis +consiliis et auxiliis opportunis... Cognoscentes quod excrescunt +angustiæ cum jam abhorreant laïci et prorsus effugiant consortia +clericorum,» Dupuy, Preuves, p. 70.—La lettre est datée de mars, +c'est-à-dire probablement antidatée: «Datum Parisiis die Martis +prædîcta. Le susdit jour de mars.» Et ils n'ont indiqué auparavant +aucun jour. Mais ils ne voulaient point dater de l'assemblée du roi, +ne s'étant pas rendus à celle du pape.</p> + +<p>«Et prælati dum non habent quid pro meritis tribuant, imo retribuant +nobilibus, quorum progeniteres ecclesias fundaverunt, et aliis +litteratis personis, non inveniunt servitores.» Dup., Preuves, p. +69.<a href="#notetag344">(retour)</a></p> + +<p><a id="note345" name="note345"></a> +<b>Note 345:</b> «Tricolori vestitu... Primates inter se dissidentes duos +habebant colores, multitudo addidit tertium.» +Meyer.<a href="#notetag345">(retour)</a></p> + +<p><a id="note346" name="note346"></a> +<b>Note 346:</b> «Hodie quoque pro symbolo urbis. Virgo sepimento ligneo +clausa, cujus in sinu Leo cum Flandriæ lababo cubat...» Sanderus, +Gandav. Rer., l. I, p. 51.<a href="#notetag346">(retour)</a></p> + +<p><a id="note347" name="note347"></a> +<b>Note 347:</b> C'était l'inscription de la cloche:</p> + +<p class="poem"> + Roelandt, Roelandt, als ick kleppe, dan ist brandt,<br> + Als ick luve, dan ist storn in Vlaenderlandt.<br> + +<span class="left40">(Sanderus, t. II, p. 115.)</span> +<a href="#notetag347">(retour)</a></p> + +<p><a id="note348" name="note348"></a> +<b>Note 348:</b> «Convenire, conferre, colloqui inter se sub crepusculum +noctis multitudo.» Meyer.<a href="#notetag348">(retour)</a></p> + +<p><a id="note349" name="note349"></a> +<b>Note 349:</b> «Primus ausus est Gallorum obsistere tyrannidi Petrus +cognomento Rex, homo plebeius, unoculus, ætate sexagenarius, opificio +textor pannorum, brevi vir statura nec facie admodum liberali, animo +tamen magno et feroci, consilio bonus, manu promptus, flandrica quidem +lingua comprimis facundus, gallico ignarus.» Meyer, p. 91.</p> + +<p>«Cumque ad campanam civitatis, non auderent accedere, pelves suas +pulsantes... omnem multitudinem concitarunt.» Ibid., p. +90.<a href="#notetag349">(retour)</a></p> + +<p><a id="note350" name="note350"></a> +<b>Note 350:</b> «Primores civitatis, quique dignate aliqua aut opibus +valebant. Liliatorum sequebantur partes, formidantes Regis potentiam, +suisque timentes facultatibus.» Ibid., p. 91.<a href="#notetag350">(retour)</a></p> + +<p><a id="note351" name="note351"></a> +<b>Note 351:</b> «À la bataille de Courtrai, les Flamands firent venir un +prêtre sur le champ de bataille avec le corps de Christ, de sorte +qu'ils pouvaient tous le voir. En guise de communion, chacun d'eux +prit de la terre à ses pieds et se la mit dans la bouche.» G. Villani, +t. VIII, c. <span class="smcap">LV</span>, p. 335.—V. d'autres exemples de cette communion par +la terre dans mes Origines du droit, livre III, +ch. <span class="smcap">IV</span>.<a href="#notetag351">(retour)</a></p> + +<p><a id="note352" name="note352"></a> +<b>Note 352:</b> «Vasa vinaria portasse restibus plena, ut plebeios +strangularet.» Meyer.</p> + +<p>«Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues verutis confoderent, +infesta admodum mulieribus, quas sues vocabat, ob fastum illum +femineum visum a se Brugis.» Ibid., p. 93.—V. ci-dessus page 68: La +reine avait dit en voyant les Flamandes: «Ego rata sum me esse +Reginam; at hic sexcentas conspicio.» +Ibid., p. 89.<a href="#notetag352">(retour)</a></p> + +<p><a id="note353" name="note353"></a> +<b>Note 353:</b> Oudegherst ne parle pas du fossé, sans doute pour rehausser +la gloire des Flamands.<a href="#notetag353">(retour)</a></p> + +<p><a id="note354" name="note354"></a> +<b>Note 354:</b> «Incredibile narratu est quanto robore, quantaque ferocia, +colluctantem secum in fossis hostem nostri exceperint, malleis ferreis +plumbeisque mactaverint.» Meyer, 94.—«Guillelmus cognomento <i>ab +Saltinga</i>... tantis viribus dimicavit, ut equites 40 prostravisse, +hostesque alios 1400 se jugulâsse gloriatus sit.» Ibid., +93.<a href="#notetag354">(retour)</a></p> + +<p><a id="note355" name="note355"></a> +<b>Note 355:</b> Meyer.<a href="#notetag355">(retour)</a></p> + +<p><a id="note356" name="note356"></a> +<b>Note 356:</b> Quinze jours avant la bataille de Courtrai, le pape tint +dans l'assemblée des cardinaux un discours dont la conciliation +semblait le but. Il y dit, entre autres choses, que sous +Philippe-Auguste, le roi de France avait dix-huit mille livres de +revenus, et que maintenant, grâce à la munificence de l'Église, il en +avait plus de quarante mille. Pierre Flotte, dit-il encore, est +aveugle de corps et d'esprit, Dieu l'a ainsi puni en son corps; cet +homme de fiel, cet homme du diable, cet Architophel, a pour appui les +comtes d'Artois et de Saint-Pol; il a falsifié ou supposé une lettre +du pape; il lui fait dire au roi qu'il ait à reconnaître qu'il tient +son royaume de lui. Le pape ajoute: «Voilà quarante ans que nous +sommes docteur en droit, et que nous savons que les deux puissances +sont ordonnées de Dieu. Qui peut donc croire qu'une telle folie nous +soit tombée dans l'esprit?... Mais on ne peut nier que le roi ou tout +autre fidèle ne nous soit soumis sous <i>le rapport du péché</i>... Ce que +le roi a fait illicitement, nous voulons désormais qu'il le fasse +licitement. Nous ne lui refuserons aucune grâce. Qu'il nous envoie des +gens de bien, comme le duc de Bourgogne et le comte de Bretagne; +qu'ils disent en quoi nous avons manqué, nous nous amenderons. Tant +que j'ai été cardinal, j'ai été Français; depuis, nous avons beaucoup +aimé le roi. Sans nous, il ne tiendrait pas d'un pied dans son siége +royal; les Anglais et les Allemands s'élèveraient contre lui. Nous +connaissons tous les secrets du royaume; nous savons comme les +Allemands, les Bourguignons et ceux du Languedoc aiment les Français. +Amantes neminem amat vos nemo, comme dit Bernard. Nos prédécesseurs +ont déposé trois rois de France; après tout ce que celui-ci a fait, +nous le déposerions <i>comme un pauvre gars</i> (sicut unum garcionem), +avec douleur toutefois, avec grande tristesse, s'il fallait en venir à +cette nécessité.» Dupuy, Pr., p. 77-8.—Malgré l'insolence de la +finale, ce discours était une concession du pape, un pas en +arrière.<a href="#notetag356">(retour)</a></p> + +<p><a id="note357" name="note357"></a> +<b>Note 357:</b> Déjà on avait mis en avant un Normand, maître Pierre +Dubois, avocat au bailliage de Coutances, qui donna contre le pape une +consultation triplement bizarre pour le style, l'érudition et la +logique.</p> + +<p>Voici en substance ce pamphlet du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle.—Après avoir établi +l'impossibilité d'une suprématie universelle et réfuté les prétendus +exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et des Romains, il cite +la loi de Moïse qui défend la convoitise et le vol. «Or le pape +convoite et ravit la suprême liberté du roi, qui est et a toujours +été, de n'être soumis à personne, et de commander par tout son royaume +sans crainte de contrôle humain. De plus, on ne peut nier que depuis +la distinction des <i>domaines</i>, l'usurpation des choses possédées, de +celles surtout qui sont prescrites par une possession immémoriale, ne +soit péché mortel. Or le roi de France possède la suprême juridiction +et la franchise de son temporel, depuis plus de mille ans. Item, le +même roi, depuis le temps de Charlemagne dont il descend, comme on le +voit dans le canon <i>Antecessores possede</i>, et a prescrit la collation +des prébendes et les fruits de la garde des églises, non sans titre et +par occupation, mais par donation du pape Adrien, qui, du consentement +du concile général, a conféré à Charlemagne ces droits et bien +d'autres presque incomparablement plus grands, savoir que lui et ses +successeurs pourraient choisir et nommer qui ils voudraient papes, +cardinaux, patriarches, prélats, etc... D'ailleurs, le pape ne peut +réclamer la suprématie du royaume de France que comme souverain +Pontife: mais si c'était réellement un droit de la papauté, il eût +appartenu à saint Pierre et à ses successeurs qui ne l'ont point +réclamé. Le roi de France a pour lui une prescription de douze cent +soixante-dix ans. Or, la possession centenaire même sans titre suffit, +d'après une nouvelle constitution dudit pape, pour prescrire contre +lui et contre l'Église romaine, et même contre l'Empire, selon les +lois impériales. Donc, si le pape ou l'empereur avaient eu quelque +servitude sur le royaume, ce qui n'est pas vrai, leur droit serait +éteint... En outre, si le pape statuait que la prescription ne court +pas contre lui, elle ne courra donc pas non plus contre les autres, et +surtout contre les princes, qui ne reconnaissent pas de supérieurs. +Donc, l'empereur de Constantinople qui lui a donné tout son patrimoine +(la donation étant excessive, comme faite par un simple administrateur +des biens de l'empire), peut, comme donateur (ou l'empereur +d'Allemagne, comme subrogé en sa place), révoquer cette donation... Et +ainsi la papauté serait réduite à sa pauvreté primitive des temps +antérieurs à Constantin, puisque cette donation, nulle en droit dès le +principe, pourrait être révoquée sous la prescription <i>longissimi +temporis</i>,» Dupuy, p. 15-7.<a href="#notetag357">(retour)</a></p> + +<p><a id="note358" name="note358"></a> +<b>Note 358:</b> Dans la suscription, il se fait appeler: <i>Chevalier et +vénérable professeur en droit</i>. Il s'était fait faire chevalier, en +effet, par le roi, en 1297. Mais il n'a pas osé ici, dans une +assemblée de la noblesse, signer lui-même cette +qualité.<a href="#notetag358">(retour)</a></p> + +<p><a id="note359" name="note359"></a> +<b>Note 359:</b> «Sedet in cathedra beati Petri mendaciorum magister, +faciens se, cum sit omnifario maleficus, Bonifacium nominari,» Ibid... +«Nec ad ejus excusationem... quod ab aliquibus dicitur post mortem +dicti Cœlestini... Cardinales in eum denuo consensisse: cum <i>ejus +esse conjux non potuerit quam, primo viro vivente, fide digno +conjugii, constat per adulterium polluisse.</i>» Ibid., 57... «Ut sicut +angelus Domini prophetæ Balaam... occurrit gladio evaginato in via, +sic dicto pestifero vos evaginato gladio occurrere velitis, ne possit +malum perficere populo quod intendit.» +Ibid.<a href="#notetag359">(retour)</a></p> + +<p><a id="note360" name="note360"></a> +<b>Note 360:</b> «Moi Guillaume de Plasian, chevalier, je dis, j'avance et +j'affirme que Boniface qui occupe maintenant le siége apostolique sera +trouvé parfait hérétique, en hérésies, faits énormes et dogmes pervers +ci-dessus mentionnés: 1° Il ne croit pas à l'immortalité de l'âme; 2° +il ne croit pas à la vie éternelle, car il dit qu'il aimerait mieux +être chien, âne ou quelque autre brute que Français, ce qu'il ne +dirait pas s'il croyait qu'un Français a une âme éternelle.—Il ne +croit point à la présence réelle, car il orne plus magnifiquement son +trône que l'autel.—Il a dit que pour abaisser le roi et les Français, +il bouleverserait tout le monde.—Il a approuvé le livre d'Arnaud de +Villeneuve, condamné par l'évêque et l'université de Paris.—Il s'est +fait élever des statues d'argent dans les églises.—Il a un démon +familier; car il a dit que si tous les hommes étaient d'un côté et lui +seul de l'autre, il ne pourrait se tromper ni en fait ni en droit: +cela suppose un art diabolique.—Il a prêché publiquement que le +pontife romain ne pouvait commettre de simonie: ce qui est hérétique à +dire.—En parfait hérétique qui veut avoir la vraie foi à lui seul, il +a appelé Patérins les Français, nation notoirement +très-chrétienne.—Il est sodomite.—Il a fait tuer plusieurs clercs +devant lui, disant à ses gardes s'ils ne les tuaient pas du premier +coup: Frappe, frappe; Dali, Dali.—Il a forcé des prêtres à violer le +secret de la confession...—Il n'observe ni vigiles ni carême.—Il +déprécie le collége des cardinaux, les ordres des moines noirs et +blancs, des frères prêcheurs et mineurs, répétant souvent que le monde +se perdait par eux, que c'étaient de faux hypocrites, et que rien de +bon n'arriverait à qui se confesserait à eux.—Voulant détruire la +foi, il a conçu une vieille aversion contre le roi de France, en haine +de la foi, parce qu'en la France est et fut toujours la splendeur de +la foi, le grand appui et l'exemple de la chrétienté.—Il a tout +soulevé contre la maison de France, l'Angleterre, l'Allemagne, +confirmant au roi d'Allemagne le titre d'empereur, et publiant qu'il +le faisait pour détruire la superbe des Français, qui disaient n'être +soumis à personne temporellement: ajoutant qu'ils en avaient menti par +la gorge (per gulam), et déclarant, que si un ange descendait du ciel +et disait qu'ils ne sont soumis ni à lui ni à l'empereur, il serait +anathème.—Il a laissé perdre la Terre Sainte... détournant l'argent +destiné à la défendre.—Il est publiquement reconnu simoniaque, bien +plus, la source et la base de la simonie, vendant au plus offrant les +bénéfices, imposant à l'Église et aux prélats le servage et la taille +pour enrichir les siens du patrimoine du Crucifié, en faire marquis, +comtes, barons.—Il rompt les mariages.—Il rompt les vœux des +religieuses.—Il a dit que dans peu il ferait de tous les Français des +martyrs ou des apostats, etc.» Dupuy, Diff... Preuves, p. 102-7, cf. +326-346, 350-362.<a href="#notetag360">(retour)</a></p> + +<p><a id="note361" name="note361"></a> +<b>Note 361:</b> Le prieur et le couvent des Frères Prêcheurs de Montpellier +ayant répondu qu'ils ne pouvaient adhérer sans l'ordre exprès de leur +prieur général qui était à Paris, les agents du roi dirent qu'ils +voulaient savoir l'intention de chacun <i>en particulier et en secret</i>. +Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent l'ordre de +sortir sous trois jours du royaume. Ils en dressèrent +acte.<a href="#notetag361">(retour)</a></p> + +<p><a id="note362" name="note362"></a> +<b>Note 362:</b> En 1295, Boniface les avait affranchis de toute juridiction +ecclésiastique, sans craindre le mécontentement du clergé de France. +Bulæus, III, p. 511. Il n'avait point cessé d'ajouter à leurs +priviléges. Ibid., p. 516, 543.—Quant à l'Université, Philippe le Bel +l'avait gagnée par mille prévenances. Bulæus, III, p. 542, 544. Aussi +elle le soutint dans toutes ses mesures fiscales contre le clergé. Dès +le commencement de la lutte, elle se trouvait associée à sa cause par +le pape lui-même: «Universitates quæ in his culpabiles fuerint, +ecclesiastico supponimus interdicto.» (Bulle <i>Clericis laicos</i>.) Aussi +l'Université se déclare hautement pour le roi: «Appellationi Regis +adhæremus supponentes nos... et universitatem nostram protectioni +divinæ et prædicti concilii generalis ac futuri veri et legitimi summi +pontificis.» Dupuy, Pr., p. 117-118.<a href="#notetag362">(retour)</a></p> + +<p><a id="note363" name="note363"></a> +<b>Note 363:</b> Dupuy.<a href="#notetag363">(retour)</a></p> + +<p><a id="note364" name="note364"></a> +<b>Note 364:</b> Id.<a href="#notetag364">(retour)</a></p> + +<p><a id="note365" name="note365"></a> +<b>Note 365:</b> V. tous ces actes dans Dupuy.<a href="#notetag365">(retour)</a></p> + +<p><a id="note366" name="note366"></a> +<b>Note 366:</b> «Et volumus quod hic Achitophel iste Petrus puniatur +<i>temporaliter et spiritualiter</i>, sed rogamus Deum quod reservet eum +nobis puniendum, sicut justum est.» Dupuy.<a href="#notetag366">(retour)</a></p> + +<p><a id="note367" name="note367"></a> +<b>Note 367:</b> «Philippus, Dei gratia.., Guillelmo de Nogareto... plenam +et liberam tenore præsentium commitimus potestatem, ratum habituri et +gratum, quidquid factum fuerit in præmissis, et <i>ea tangentibus, seu +dependentibus ex eisdem</i>...» Dupuy., Pr., +175.<a href="#notetag367">(retour)</a></p> + +<p><a id="note368" name="note368"></a> +<b>Note 368:</b> Pétrarque.<a href="#notetag368">(retour)</a></p> + +<p><a id="note369" name="note369"></a> +<b>Note 369:</b> «Ut proditionem fecerint eidem domino Guillelmo et +sequacibus suis, ac trascinare fecissent per Anagniam vexillum ac +insignia dicti domini Regis, favore et adjutorio illius Bonifacii.» +Dupuy, Pr., p. 175.<a href="#notetag369">(retour)</a></p> + +<p><a id="note370" name="note370"></a> +<b>Note 370:</b> Dupuy.<a href="#notetag370">(retour)</a></p> + +<p><a id="note371" name="note371"></a> +<b>Note 371:</b> «Guillelmus prædictus asseruit dictum dominum Raynaldum (de +Supino), esse benevolum, sollicitum et fidelem... tam in vita ipsius +Bonifacii quam in morte... et ipsum dominum Guillelmum receptasse tam +in vita <i>quam in morte Bonifacii prædicti</i>.» Dup., Pr., +p. 175.<a href="#notetag371">(retour)</a></p> + +<p><a id="note372" name="note372"></a> +<b>Note 372:</b> «Muoia papa Bonifacio, e viva il Re di Francia.» +Villani.<a href="#notetag372">(retour)</a></p> + +<p><a id="note373" name="note373"></a> +<b>Note 373:</b> «Pulsata communi campana, et tractatu habito, elegerunt +sibi capitaneum quemdam Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus, +domini papæ exstitit capitalis inimicus.» +Walsingham.<a href="#notetag373">(retour)</a></p> + +<p><a id="note374" name="note374"></a> +<b>Note 374:</b> «Heu me! durus est hic +sermo!»<a href="#notetag374">(retour)</a></p> + +<p><a id="note375" name="note375"></a> +<b>Note 375:</b> «Flevit amare.»<a href="#notetag375">(retour)</a></p> + +<p><a id="note376" name="note376"></a> +<b>Note 376:</b> «Ruptis ostiis et fenestris palatii papæ, et pluribus locis +igne supposito, per vim ad papam exercitus est ingressus; quem tunc +permulti verbis contumeliosis sunt agressi: minæ etiam ei a pluribus +sunt illatæ. Sed papa nulli respondit. Enimvero cum ad rationem +positus esset, an vellet renunciare papatui, constanter respondit non, +imo citius vellet perdere caput suum, dicens in suo vulgari: «Ecco il +collo, ecco il capo.» Walsingham, apud Dupuy, Pr.—«Da che per +tradimento come Jesu Christo voglio essere preso, convienmi morire, +almeno voglio morire come papa.» Et di presente si fece parare dell' +amanto di san Piero, et con la corona di Constantino in capo, et con +la chiavi et croce in mano, et posesi a sedere suso la sedia papale.» +Villani, VIII, 63.—«Et eust été féru deux fois d'un des chevaliers de +la Colonne, n'eust été un chevalier de France qui le contesta...» +Chron. de Saint-Denis. Dup., Pr., p. 191. Nicolas Gilles (1492) y +ajoute: «Par deux fois cuida le pape estre tué par un chevalier de +ceulx de la Coulonne, si ne fust qu'on le détourna: toutefois il le +frappa de la main armée d'un gantelet sur le visage jusques à grande +effusion de sang.» Ap. Dup., Pr., p. 199.<a href="#notetag376">(retour)</a></p> + +<p><a id="note377" name="note377"></a> +<b>Note 377:</b> Chron. de S. Denis.<a href="#notetag377">(retour)</a></p> + +<p><a id="note378" name="note378"></a> +<b>Note 378:</b> Dupuy.<a href="#notetag378">(retour)</a></p> + +<p><a id="note379" name="note379"></a> +<b>Note 379:</b> Lettres justificatives de +Nogaret.—Dupuy.<a href="#notetag379">(retour)</a></p> + +<p><a id="note380" name="note380"></a> +<b>Note 380:</b> Nogaret l'avait menacé de le faire conduire lié et garrotté +à Lyon, où il serait jugé et déposé par le concile général. +(Villani.)<a href="#notetag380">(retour)</a></p> + +<p><a id="note381" name="note381"></a> +<b>Note 381:</b> «Tunc populus fecit papam deportari in magnam plateam, ubi +papa lacrymando populo prædicavit, inter omnia gratias agens Duo et +populo Anagniæ de vita sua. Tandem in fine sermonis dixit: Boni +homines et mulieres, constat vobis qualiter inimici mei venerunt et +abstulerunt omnia bona mea, et non tantum mea, sed et omnia bona +Ecclesiæ, et me ita pauperem sicut Job fuerat dimiserunt. Propter quod +dico vobis veraciter, quod nihil habeo ad comedendum vel bibendum, et +jejunus remansi usque ad præsens. Et si sit aliqua bona mulier quæ me +velit de sua juvare eleemosyna, in pane vel vino; et si vinum non +habuerit, de aqua permodica, dabo ei benedictionem Dei et meam... Tunc +omnes hæc ex ore papæ clamabant: Vivas, Pater sancte.» Et nunc +cerneres mulieres currere certatim ad palatium, ad offerendum sibi +panem, vinum vel aquam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendum +allata, fundebant vinum et aquam in arca cameræ papæ, in magna +quantitate. Et tunc potuit quisque ingredi et cum papa loqui, sicut +cum alio paupere.» Walsingh, apud Dupuy, Pr., 196.<a href="#notetag381">(retour)</a></p> + +<p><a id="note382" name="note382"></a> +<b>Note 382:</b> Dupuy.<a href="#notetag382">(retour)</a></p> + +<p><a id="note383" name="note383"></a> +<b>Note 383:</b> Dupuy, Preuves. Walsingham, qui écrit sous une influence +contraire, exagère plutôt le crime des ennemis de Boniface. Selon lui, +Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France, ayant saisi le pape, +le mirent sur un cheval sans frein, la face tournée vers la queue, et +le firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l'auraient +fait mourir de faim sans le peuple d'Anagni.<a href="#notetag383">(retour)</a></p> + +<p><a id="note384" name="note384"></a> +<b>Note 384:</b> «La forme de cet acte est bizarre; à chaque titre +d'accusation, il y a un éloge pour la cour de Rome. Ainsi: «Les saints +Pères avaient coutume de ne point thésauriser; ils distribuaient aux +pauvres les biens des églises. Boniface, tout au contraire, etc.» +C'est la forme invariable de chaque article. On pouvait douter si +c'était bien sérieusement que le roi attribuait ainsi à un seul pape +tous les abus de la papauté.» Dupuy, Preuves, p. 209-210.</p> + +<p>«À vous, très-noble prince, nostre Sire, par la grâce de Dieu Roy de +France, supplie et requière le pueuble de vostre royaume, pour ce que +il appartient que ce soit faict, que vous gardiez la souveraine +franchise de vostre royaume, qui est telle que vous ne recognissiez de +vostre temporel souverain en terre fors que Dieu, et que vous faciez +déclarer que le pape Boniface erra manifestement et fit péché mortel, +notoirement en vous mandant par lettres bullées que il estoit vostre +souverain de vostre temporel... Item... que l'on doit tenir ledit Pape +pour herège... L'on peut prouver par vive force sans ce que nul n'y +pusse par raison répondre que le pape n'eut oncques seigneurie de +vostre temporel... Qand Dieu le Père eut créé le ciel et les quatre +éléments, eut formé Adam et Ève, il dit à eux et à leur succession: +<i>Quod calcaverit pes tuus, tuum erit</i>... C'est-à-dire qu'il vouloit +que chascun homme fust le seigneur de cen qu'il occuperoit de terre. +Ainsi départirent les fils d'Adam la terre et en furent seigneurs +trois mil ans et plus, avant le temps. Melchisedech qui fut le premier +Prêtre qui fut Roy, si comme dit l'histoire: mais il ne fut pas Roy de +tout le monde: et obéissant la gent à li comme a Roy temporel et non +pas a Prestre si fut autant Roy que Prestre. Emprès sa mort fut grands +temps, 600 ans ou plus, avant que nul autre fust Prestre. Et Dieu le +Père qui donna la Loy à Moïse, l'establit Prince de son peuple +d'Israël et li commanda que il fist Aaron son frère souverain Prestre +et son fils après li. Et Moïse bailla et commist quand il deust +mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du temporel non pas au +souverain Prestre son frère, mais à Josué sans débat que Aaron et son +fils après li y missent: mais gardoient le tabernacle... et se +aidoient au temporel défendre... Celuy Dieu qui toutes choses +présentes et avenir sçavoit, commanda à Josué leur Prince qu'il +partist la terre entre ces onze lignies; et que la lignie des Prestres +eussent en lieu de leur partie les diesmes et les prémisses de tout, +et en resquissent sans terre, si que eux peussent plus profitablement +Dieu servir et prier pour ce pueuble. Et puis quand ce peuple d'Israël +demanda Roy a nostre Seigneur, ou fit demander par le prophète Samuel, +il ne leur eslit pas ce souverain Prestre, mais Saül qui surmontoit de +grandeur tout le pueuble de tout le col et de la teste... (<i>allusion à +Philippe le Bel?</i>) Si que il not nul Roy en Hierusalem sus le pueuble +de Dieu qui fust Prestre, mais avoient Roy et souverain Prestres en +diverses personnes et avoit l'un assez à faire de gouverner le +temporel et le autre l'espirituel du petit pueuble et si obéissoient +tous les Prestres, du temporel as Rois. Emprès Notre-Seigneur +Jésus-Christ fut souverain Prestre, et ne trouve l'en point écrit +qu'il eust oncques nulle possession de temporel... Après ce, sainct +Père (<i>Pierre</i>)... Ce fust grande abomination à ouir que c'est +Boniface, pour ce que Dieu dit à sainct Père: «Ce que tu lieras en +terre sera lié au ciel,» cette parole d'espiritualité entendit +mallement comme bougre, quant au temporel, il estoit greigneur besoin +qu'il sceust arabic, caldei, grieux, ebrieux et tous autres langages +desqueulx il est moult de chrétiens qui ne croient pas, comme l'église +de Rome... Vous noble Roy... herège defendeour de la foy, destruiteur +de bougres povès et devès et estes tenus requerre et procurer que +ledit Boniface soit tenus et jugez pour herège et punis en la manière +que l'on le pourra et devra et doit faire emprès sa mort.» Dupuy, +Différ., p. 214-218.<a href="#notetag384">(retour)</a></p> + +<p><a id="note385" name="note385"></a> +<b>Note 385:</b> Dupuy.<a href="#notetag385">(retour)</a></p> + +<p><a id="note386" name="note386"></a> +<b>Note 386:</b> C'est-à-dire de la première +récolte.<a href="#notetag386">(retour)</a></p> + +<p><a id="note387" name="note387"></a> +<b>Note 387:</b> Cette terrible année 1303 est caractérisée par le silence +des registres du Parlement. On y lit en 1304: «Anno præcedente propter +guerram Flandriæ non fuit parliamentum.» <i>Olim, III, folio CVII. +Archives du royaume, Section judiciaire</i>.<a href="#notetag387">(retour)</a></p> + +<p><a id="note388" name="note388"></a> +<b>Note 388:</b> Baillet établit un rapprochement entre les démêlés de +Philippe le Bel et ceux de Louis XIV avec le Saint-Siége: «L'un et +l'autre différend s'est passé sous trois papes, dont le premier ayant +vu naître le différend, est mort au fort de la querelle (Boniface +VIII, Innocent XI). Le second (Benoît XI, successeur de Boniface, et +Alexandre VIII, successeur d'Innocent), ayant été prévenu de +soumissions par la France, s'est raccommodé en usant néanmoins de +dissimulation pour sauver les prétentions de la cour de Rome. Le +troisième (Clément V, et Innocent XII) a terminé toute affaire. De la +part de la France, il n'y a eu dans chaque démêlé qu'un roi (Philippe +le Bel, Louis XIV). Un évêque de Pamiers semble avoir donné occasion à +la querelle dans l'un comme dans l'autre différend. Le droit de régale +est entré dans tous les deux. Il y a eu dans l'un et dans l'autre, +appel au futur Concile... l'attachement des membres de l'Église +gallicane pour leur roi y a été presque égal. Le clergé, les +universités, les moines et les mendiants se sont jetés partout dans +les intérêts du roi et ont adhéré à l'appel. Il y a eu excommunication +d'ambassadeurs, et menaces pour leurs maîtres. Les juifs chassés du +royaume par Philippe le Bel, et les Templiers détruits, semblent +fournir aussi quelque rapport avec l'extirpation des huguenots et la +destruction des religieuses de l'Enfance.» (Baillet, Hist. des +démêlés, etc.)<a href="#notetag388">(retour)</a></p> + +<p><a id="note389" name="note389"></a> +<b>Note 389:</b> C'est la comète de Halley, qui reparaît à des intervalles +de 75 à 76 ans. On présume qu'elle parut la première fois à la +naissance de Mithridate, 130 ans avant l'ère chrétienne. Justin (lib. +<span class="smcap">XXXVII</span>) dit que pendant 80 jours, elle éclipsait presque le soleil. +Elle reparut en 339 et en 550, époque de la prise de Rome par Totila. +En 1305, elle avait un éclat extraordinaire. En 1456, elle traînait +une queue qui embrassait les deux tiers de l'intervalle compris entre +l'horizon et le zénith; en 1682, la queue avait encore 30 degrés; en +1750, elle semblait ne devoir attirer l'attention que des astronomes. +Ces faits sembleraient établir que les comètes vont s'affaiblissant. +Celle de Halley a reparu en octobre 1835. Annuaire du Bureau des +longitudes pour 1835. Voyez aussi une notice sur cette comète, par M. +de Pontécoulant.<a href="#notetag389">(retour)</a></p> + +<p><a id="note390" name="note390"></a> +<b>Note 390:</b> D. Vaissette.<a href="#notetag390">(retour)</a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE *** + +***** This file should be named 20415-h.htm or 20415-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/4/1/20415/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> |
