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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:23:00 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:23:00 -0700
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+<title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de France (3/19) - J. Michelet</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France
+ 1180-1304 (Volume 3 of 19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: January 22, 2007 [EBook #20415]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p>[Notes au lecteur de ce fichier digital.<br>
+
+Le symbole suivant "P. 2" dans la note 17
+ "Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2<sup>a</sup>. 508."
+ est illisible dans le livre.<br>
+Guillemets cloturant les pages 65 et 67 mais n'ayant pas de pendant
+ ont été retirés.<br>
+La note 133 page 130 semblant avoir été mal placée et convenant mieux
+ à la page 129, a été placée directement après la note 132.]</p>
+
+
+
+
+<h1>HISTOIRE
+DE FRANCE</h1>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h1>J. MICHELET</h1>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h3>TOME TROISIÈME</h3>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h4>PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
+
+A. LACROIX &amp; C<sup>e</sup>, ÉDITEURS<br>
+
+13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h6>1876<br>
+
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6>
+
+
+
+
+<h1>HISTOIRE
+
+DE FRANCE</h1>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VI
+<span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span></h3>
+
+<h4>1200. INNOCENT III. &mdash; LE PAPE PRÉVAUT PAR LES ARMES DES
+FRANÇAIS DU NORD, SUR LE ROI D'ANGLETERRE ET L'EMPEREUR
+D'ALLEMAGNE, SUR L'EMPIRE GREC ET SUR LES ALBIGEOIS. &mdash; GRANDEUR
+DU ROI DE FRANCE.</h4>
+
+
+<h4>1180-1204</h4>
+
+
+<p>La face du monde était sombre à la fin
+du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. L'ordre ancien
+était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était plus la
+lutte matérielle du pape et de l'empereur, se chassant alternativement
+de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII.
+Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle,
+le mal était à la superficie, en 1200 au c&oelig;ur. Un mal profond,
+terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu revenir à la
+querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur la question
+du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le
+<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> chef de
+la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu
+les libertés italiennes, et trahi celles d'Angleterre. Ainsi l'Église
+allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et
+le devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de
+l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer
+la terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut
+y réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.</p>
+
+<p>Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
+avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle
+avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais
+sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
+multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et
+reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires
+de la grande semaine de la création: la nature s'essayant, jeta
+d'abord des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux
+avortons dont les restes inspirent l'horreur.</p>
+
+<p>Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie
+du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, qui
+se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante, c'était
+un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et de la
+grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: <i>Christ n'a rien eu
+de plus que moi, je ne puis me diviniser par la vertu</i>, il est
+reproduit au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle sous forme barbare et mystique. L'homme
+déclare que la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à
+soi, et se sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas
+
+<span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span>
+seulement dans l'enceinte du christianisme, mais dans le
+mahométisme même, ennemi de l'incarnation, l'homme se divinise et
+s'adore. Déjà les Fatemites d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef
+des Assassins déclare aussi qu'il est l'iman si longtemps attendu,
+l'esprit incarné d'Ali. Le méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne
+est reconnu pour tel par les siens. En Europe, un messie paraît dans
+Anvers, et toute la populace le
+suit<a id="notetag1" name="notetag1"></a><a href="#note1">[1]</a>.
+Un autre, en Bretagne, semble
+ressusciter le vieux gnosticisme
+d'Irlande<a id="notetag2" name="notetag2"></a><a href="#note2">[2]</a>.
+Amaury de Chartres et
+son disciple, le Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien
+est matériellement un
+<span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>
+membre du
+Christ<a id="notetag3" name="notetag3"></a><a href="#note3">[3]</a>,
+autrement dit, que
+Dieu est perpétuellement incarné dans le genre humain. Le Fils a régné
+assez, disent-ils; règne maintenant le Saint-Esprit. C'est, sous
+quelque rapport, l'idée de Lessing sur l'éducation du genre humain.
+Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui, pour la plupart,
+professent à l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en
+1200). On a cru étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son
+disciple Pierre le Lombard, qui, de Paris, régente toute la
+philosophie européenne; on compte près de cinq cents commentateurs de
+ce scolastique. L'esprit d'innovation a reçu deux auxiliaires. La
+jurisprudence grandit à côté de la théologie qu'elle ébranle; les
+papes défendent aux prêtres de professer le droit, et ne font
+qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. La métaphysique d'Aristote
+arrive de Constantinople, tandis que ses commentateurs, apportés
+d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par ordre des rois de
+Castille et des princes italiens de la maison de Souabe (Frédéric II
+et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la Grèce et de
+l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend place presque
+au niveau de
+Jésus-Christ<a id="notetag4" name="notetag4"></a><a href="#note4">[4]</a>.
+Défendu d'abord par les papes,
+<span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>
+puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout bas
+les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averrhoès et les
+subtilités de la Cabale. La dialectique entre en possession de tous
+les sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay
+enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi
+l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion
+chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme
+j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la
+rabaisser<a id="notetag5" name="notetag5"></a><a href="#note5">[5]</a>.»</p>
+
+<p>Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école
+de Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
+municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.</p>
+
+<p>Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur
+deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
+mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoires et de
+mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre
+Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le
+granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des
+villes saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit,
+il devient populaire, ses rives
+<span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>
+ondulent doucement en belles
+plaines; il coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets
+étendus des pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela
+n'est pas facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste,
+calme et douce nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle
+l'homme aux éléments, et, comme dans la ballade, l'attire altéré au
+fond des fraîches ondes: peut-être l'attrait poétique de la Vierge,
+dont les églises s'élèvent tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de
+Cologne, la ville des onze mille vierges. Elle n'existait pas, au
+<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, cette
+merveille de Cologne, avec ses flamboyantes roses
+et ses rampes aériennes, dont les degrés vont au ciel; l'église de la
+Vierge n'existait pas, mais la Vierge existait. Elle était partout sur
+le Rhin, simple femme allemande, belle ou laide, je n'en sais rien,
+mais si pure, si touchante et si résignée. Tout cela se voit dans le
+tableau de l'Annonciation à Cologne. L'ange y présente à la Vierge non
+un beau lis, comme dans les tableaux italiens, mais un livre, une dure
+sentence, la passion du Christ avant sa naissance, avant la conception
+toutes les douleurs du c&oelig;ur maternel. La Vierge aussi a eu sa
+passion; c'est elle, c'est la femme qui a restauré le génie allemand.
+Le mysticisme s'est réveillé par les béguines d'Allemagne et des
+Pays-Bas<a id="notetag6" name="notetag6"></a><a href="#note6">[6]</a>.
+Les chevaliers, les nobles minnesinger chantaient la
+femme réelle,
+<span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>
+la gracieuse épouse du landgrave de Thuringe,
+tant célébrée aux combats poétiques de la Wartbourg. Le peuple adorait
+la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à cette douce Allemagne.
+Chez ce peuple, le symbole du mystère est la rose; simplicité et
+profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est donné de ne pas
+vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.</p>
+
+<p>Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut
+et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme
+des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde
+d'hommes misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque
+jour renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et
+pauvres, méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette
+place au soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants,
+ils apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des
+campagnes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de
+prisonniers, moines de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus
+malheureux encore par le mariage et souffrant des souffrances de leurs
+enfants. Ces pauvres gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin
+de Dieu; Dieu les visita au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, illumina leurs sombres
+demeures, et les berça du moins d'apparitions et de songes. Solitaires
+et presque sauvages, au milieu des cités les plus populeuses du monde,
+ils embrassèrent le Dieu de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des
+cathédrales, le Dieu riche des riches et des prêtres, leur devint peu
+à peu étranger. Qui voulait leur ôter leur
+<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span>
+foi, ils se
+laissaient brûler, pleins d'espoir et jouissant de l'avenir.
+Quelquefois aussi, poussés à bout, ils sortaient de leurs caves,
+éblouis du jour, farouches, avec ce gros et dur &oelig;il bleu, si commun
+en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de leur
+aveuglement et de leur nombre. À Gand, les tisserands occupaient
+vingt-sept carrefours, et formaient à eux seuls un des trois membres
+de la cité. Autour d'Ypres, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+et au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles, ils étaient
+plus de deux cent mille.</p>
+
+<p>Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
+multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais
+gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes
+hommes, qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur
+de leurs mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de
+battre l'enclume sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des
+boulangers, qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui
+pratiquaient sans scrupule leur métier sur les hommes. Dans la boue de
+ces rues, dans la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans
+ce triste et confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque
+chose qui porte à la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de
+Gand, de Bruges, d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient,
+au premier coup de cloche, sous la bannière du burgmeister; pourquoi?
+ils ne le savaient pas toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux.
+C'était le comte, c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la
+cause. Ces Flamands n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient
+stipulé,
+<span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>
+en 1193, dans les priviléges de Gand, qu'ils
+destitueraient leurs curés et chapelains à volonté.</p>
+
+<p>Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des
+révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais,
+dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
+avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les
+mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en
+Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens,
+raison simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de
+Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant
+italien; elle fut reprise, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, sur le versant français,
+par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit des maîtres
+d'école à nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys,
+descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine,
+toujours prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son
+disciple, en eût encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine;
+partout la foule les suivait, laissant là le clergé, brisant les
+croix, ne voulant plus de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés
+un instant, reparaissent à Lyon sous le marchand <i>Vaud</i> ou Valdus; en
+Italie, à la suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hérésie, dit un
+dominicain, n'est plus dangereuse que celle-ci, <i>parce qu'aucune n'est
+plus durable</i><a id="notetag7" name="notetag7"></a><a href="#note7">[7]</a>.
+Il a raison, ce n'est pas autre chose que la révolte
+du raisonnement
+<span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>
+contre l'autorité. Les partisans de Valdus,
+les Vaudois, s'annonçaient d'abord comme voulant seulement reproduire
+l'Église des premiers temps dans la pureté, dans la pauvreté
+apostolique; on les appelait les pauvres de Lyon. L'Église de Lyon,
+comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours eu la prétention
+d'être restée fidèle aux traditions du christianisme primitif. Ces
+Vaudois eurent la simplicité de demander la permission de se séparer
+de l'Église. Repoussés, poursuivis, proscrits, ils ne subsistèrent pas
+moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier
+berceau de leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de
+Cabrières, sous François I<sup>er</sup>, jusqu'à la naissance
+du Zwinglianisme
+et du Calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent
+en eux, pour leur Église récente, une sorte de perpétuité secrète
+pendant le moyen âge, contre la perpétuité catholique.</p>
+
+<p>Le caractère de la réforme au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle<a id="notetag8" name="notetag8"></a><a href="#note8">[8]</a>
+fut donc le rationalisme
+dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin. En Flandre,
+elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.</p>
+
+<p>Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé
+au coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il
+présentait une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain,
+sarrasin et gothique. Ces éléments divers y formaient de dures
+oppositions. Là devait avoir lieu le grand combat des
+<span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span>
+croyances et des races. Quelles croyances? Je dirais volontiers
+toutes. Ceux mêmes qui les combattirent n'y surent rien distinguer, et
+ne trouvèrent d'autre moyen de désigner ces fils de la confusion que
+par le nom d'une ville: <i>Albigeois</i>.</p>
+
+<p>L'élément sémitique, juif et arabe, était fort en Languedoc. Narbonne
+avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
+étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils
+florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y
+tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les
+chrétiens et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les
+sciences, applicables aux besoins matériels, médecine et
+mathématiques, étaient l'étude commune aux hommes des trois
+religions<a id="notetag9" name="notetag9"></a><a href="#note9">[9]</a>.
+Montpellier était plus lié avec Salerne et Cordoue
+qu'avec Rome. Un commerce actif associait tous ces peuples, rapprochés
+plus que séparés par la mer. Depuis les croisades surtout, le haut
+Languedoc s'était comme incliné à la Méditerranée, et tourné vers
+l'Orient; les comtes de Toulouse étaient comtes de Tripoli. Les
+m&oelig;urs et la foi équivoque des chrétiens de la terre sainte avaient
+reflué dans nos provinces du Midi. Les belles monnaies, les belles
+étoffes d'Asie<a id="notetag10" name="notetag10"></a><a href="#note10">[10]</a>
+avaient fort
+<span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span>
+réconcilié nos croisés avec
+le monde mahométan. Les marchands du Languedoc s'en allaient toujours
+en Asie la croix sur l'épaule, mais c'était beaucoup plus pour visiter
+le marché d'Acre que le saint sépulcre de Jérusalem. L'esprit
+mercantile avait tellement dominé les répugnances religieuses, que les
+évêques de Maguelone et de Montpellier faisaient frapper des monnaies
+sarrasines, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans scrupule
+l'empreinte du
+croissant<a id="notetag11" name="notetag11"></a><a href="#note11">[11]</a>.</p>
+
+<p>La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais
+ici, ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse,
+qui pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi
+étaient des gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de
+leur noblesse. Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne
+rencontrassent dans leur généalogie quelque
+<span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>
+grand'mère
+sarrasine ou juive. Nous avons déjà vu qu'Eudes, l'ancien duc
+d'Aquitaine, l'adversaire de Charles Martel, avait donné sa fille à un
+émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens, les chevaliers chrétiens
+épousent sans scrupule leur belle libératrice, la fille du sultan. À
+dire vrai, dans ce pays de droit romain, au milieu des vieux municipes
+de l'Empire, il n'y avait pas précisément de nobles, ou plutôt tous
+l'étaient; les habitants des villes, s'entend. Les villes
+constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes. Le
+bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et
+couronnée de tours. Il paraissait dans les
+tournois<a id="notetag12" name="notetag12"></a><a href="#note12">[12]</a>,
+et souvent
+désarçonnait le noble qui n'en faisait que rire.</p>
+
+<p>Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
+de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à
+souffler la guerre et à la chanter.
+<span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>
+Bertrand donne au fils
+d'Éléonore de Guienne, au bouillant Richard, un sobriquet: <i>Oui et
+non</i><a id="notetag13" name="notetag13"></a><a href="#note13">[13]</a>.
+Mais ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces
+mobiles esprits du Midi.</p>
+
+<p>Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu
+d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique
+et légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
+formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la
+discussion des questions légères de la
+galanterie<a id="notetag14" name="notetag14"></a><a href="#note14">[14]</a>.
+Pour être
+pédantesques, les décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle
+comtesse de Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et
+des rois, décide dans un arrêt conservé religieusement, que l'époux
+divorcé peut fort bien redevenir l'amant de sa femme mariée à un
+autre. Éléonore de Guienne prononce que le véritable amour ne peut
+exister entre époux; elle permet de prendre pour quelque temps une
+autre amante afin d'éprouver la première. La comtesse de Flandre,
+princesse de la maison d'Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne,
+fille d'Éléonore, avaient institué de pareils tribunaux dans le nord
+de la France; et probablement ces contrées, qui prirent part à la
+croisade des Albigeois, avaient
+<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>
+été médiocrement édifiées de
+la jurisprudence des dames du Midi.</p>
+
+<p>Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons
+d'autant mieux sa révolution religieuse.</p>
+
+<p>Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un
+comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la
+première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il
+avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette grande
+puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au nord, les comtes de
+Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande maison de
+Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, traitaient
+le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession de plusieurs
+siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la
+prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de Louis le
+Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils Bernard avait
+été proscrit par Charles le Chauve. Les comtes de Roussillon, de
+Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même origine. Tous
+étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère mieux avec les
+maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux Pyrénées c'étaient
+des seigneurs pauvres et braves, singulièrement entreprenants, gens à
+vendre, espèces de condottieri, que la fortune destinait aux plus
+grandes choses; je parle des maisons de Foix, d'Albret et d'Armagnac.
+Les Armagnacs prétendaient aussi au comté de Toulouse et l'attaquaient
+souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué
+au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> et
+au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècles;
+histoire tragique,
+<span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>
+incestueuse, impie. Le Rouergue et
+l'Armagnac, placés en face l'un de l'autre, aux deux coins de
+l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec Nîmes, la partie énergique,
+souvent atroce du midi. Armagnac, Comminges, Béziers, Toulouse,
+n'étaient jamais d'accord que pour faire la guerre aux églises. Les
+interdits ne les troublaient guère. Le comte de Comminges gardait
+paisiblement trois épouses à la fois. Si nous en croyons les
+chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de Toulouse, Raimond VI, avait
+un harem. Cette Judée de la France, comme on a appelé le Languedoc, ne
+rappelait pas l'autre seulement par ses bitumes et ses oliviers; elle
+avait aussi Sodome et Gomorrhe, et il était à craindre que la
+vengeance des prêtres ne lui donnât sa mer Morte.</p>
+
+<p>Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce qui
+ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichéisme,
+la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a fait oublier les
+autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge en Espagne.
+Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de
+Constantinople<a id="notetag15" name="notetag15"></a><a href="#note15">[15]</a>
+il y prit pied aisément. Le
+<span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>
+dualisme persan leur sembla
+expliquer la contradiction que présentent également l'univers et
+l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un monde
+hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu, un Dieu mauvais à qui
+ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de
+contraire au
+Nouveau<a id="notetag16" name="notetag16"></a><a href="#note16">[16]</a>;
+à ce Dieu revenaient encore la dégradation
+du christianisme et l'avilissement de l'Église. En eux-mêmes, et dans
+leur propre corruption, ils reconnaissaient la main d'un créateur
+malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon Dieu l'esprit, au
+mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler. C'est là le grand
+mystère du manichéisme. Ici se présentait un double chemin. Fallait-il
+la dompter, cette chair, par l'abstinence, jeûner, fuir le mariage,
+restreindre la vie, prévenir la naissance, et dérober au démon
+créateur tout ce que lui peut ravir la volonté? Dans ce système,
+l'idéal de la vie, c'est la mort, et la perfection serait le suicide.
+Ou bien, faut-il dompter la chair, en l'assouvissant, faire taire le
+monstre, en emplissant sa gueule aboyante, y jeter quelque chose de
+soi pour sauver le reste... au risque d'y jeter tout, et d'y tomber
+soi-même tout entier?</p>
+
+<p>Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens
+du Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
+impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute
+s'appliquent à des sectes
+différentes<a id="notetag17" name="notetag17"></a><a href="#note17">[17]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi
+<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>
+à côté de l'Église, s'élevait une autre Église dont la
+Rome était Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près
+de Toulouse, en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens.
+La Lombardie, la France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran,
+<span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span>
+avaient été représentées par leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la
+pratique des manichéens d'Asie, dont le peuple s'informait avec
+empressement. L'Orient, la Grèce byzantine, envahissaient
+définitivement l'Église occidentale. Les Vaudois eux-mêmes, dont
+<span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>
+le rationalisme semble un fruit spontané de l'esprit humain,
+avaient fait écrire leurs premiers livres par un certain Ydros, qui, à
+en juger par son nom, doit aussi être un Grec. Aristote et les Arabes
+entraient en même temps dans la science. Les antipathies de langues,
+de races, de peuples, disparaissaient. L'empereur
+<span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>
+d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi de France
+avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre, Sanche
+l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des Almohades.
+Richard C&oelig;ur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan
+Malek-Adhel, et lui offrit sa s&oelig;ur. Déjà Henri II avait menacé le
+pape de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement aux
+Almohades d'apostasier pour obtenir leur secours. Ces
+<span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> rois
+d'Angleterre étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne.
+Richard donna une de ses s&oelig;urs au roi de Castille, l'autre à
+Raimond VI. Il céda même à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les
+prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les
+hérétiques, les mécréants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes
+parts. Des coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple, le
+mariage de l'empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des
+communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette île
+tout arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'européenne
+et l'asiatique, allassent à la rencontre l'une de l'autre; chacune
+d'elles se modifiait, comme pour différer moins de sa s&oelig;ur. Tandis
+que les Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les
+croyances de l'Asie, le mahométisme s'était comme christianisé dans
+l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et de la Syrie, en
+adoptant sous diverses formes le dogme de
+l'incarnation<a id="notetag18" name="notetag18"></a><a href="#note18">[18]</a>.</p>
+
+<p>Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et
+l'inquiétude de son chef visible? Le pape avait, depuis Grégoire VII,
+réclamé la domination du monde
+<span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span>
+et la responsabilité de son
+avenir. Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les
+périls qui l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au
+moyen âge, cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche,
+il y siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de
+celle de Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les
+deux rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il
+voyait de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main
+à la destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par
+génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti
+d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans
+la terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
+l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la
+moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.</p>
+
+<p>Le pape était alors un Romain, Innocent
+III<a id="notetag19" name="notetag19"></a><a href="#note19">[19]</a>.
+Tel péril, tel homme.
+Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il
+s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle <i>la
+possession actuelle</i>; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
+croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès,
+<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>
+était le défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé;
+elle en avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le
+demandeur, c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il
+semblait s'y prendre mal, dans son expérience, chicanant sur des
+textes, au lieu d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il
+voulait, il était impossible de l'entendre; des voix confuses
+s'élevaient pour répondre. Tous demandaient choses différentes. En
+politique, ils attestaient la politique antique. En religion, les uns
+voulaient supprimer le culte, et revenir aux apôtres. Les autres
+remontaient plus haut, et rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils
+voulaient deux dieux; ou bien préféraient la stricte unité de
+l'islamisme. L'islamisme avançait vers l'Europe; en même temps que
+Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades d'Afrique envahissaient
+l'Espagne, non avec des armées, comme les anciens Arabes, mais avec le
+nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple. Ils étaient
+trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que serait-il
+advenu du monde si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y penser.
+Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins. Déjà
+tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie.
+Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et
+l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient
+suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de
+Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous
+leurs poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de
+se croire menacé, et prit des gardes, les premiers
+<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span>
+qu'aient
+eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'Église et le
+peuple; les récits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de
+l'Orient au milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la
+haine des religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes
+politiques, ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les
+appelaient. Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et
+mystérieux, ils prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces
+maisons toujours fermées, l'imagination du peuple soupçonnait quelque
+chose d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants
+chrétiens pour les crucifier à l'image de
+Jésus-Christ<a id="notetag20" name="notetag20"></a><a href="#note20">[20]</a>.
+Des hommes
+en butte à tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de justifier
+la persécution par le crime.</p>
+
+<p>Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du
+peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
+remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi
+faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que
+l'égoïsme ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non,
+tout indique qu'au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle ils étaient encore convaincus de leur
+droit. Ce droit admis, tous les
+<span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>
+moyens leur furent bons pour
+le défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique
+parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de
+sectaires<a id="notetag21" name="notetag21"></a><a href="#note21">[21]</a>.
+Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la
+tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
+l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
+l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
+dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
+l'Église de Latran, près de tomber.</p>
+
+<p>Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.
+Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient
+de nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
+prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,
+au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois.
+Ceux de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,
+d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
+tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses
+canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le
+sacerdoce par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le
+concentrèrent dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient
+être nommés, déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs
+jugements réformés
+<span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> à
+Rome<a id="notetag22" name="notetag22"></a><a href="#note22">[22]</a>.
+Là résidait l'Église
+elle-même, le trésor des miséricordes et des vengeances; le pape,
+seul, juge du juste et du vrai, disposait souverainement du crime et
+de l'innocence, défaisait les rois, et faisait les saints.</p>
+
+<p>Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi
+d'Angleterre et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape.
+L'empereur était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne
+d'inonder périodiquement
+l'Italie<a id="notetag23" name="notetag23"></a><a href="#note23">[23]</a>,
+puis de refluer, sans laisser
+grande trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les
+défilés du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
+Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les
+juristes de Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les
+droits impériaux.
+<span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>
+Quand ils avaient prouvé en latin aux
+Allemands que leur roi de Germanie, leur César, avait tous les droits
+de l'ancien empire romain, il allait à Monza près Milan, au grand
+dépit des villes, prendre la couronne de fer. Mais la campagne n'était
+pas belle, s'il ne poussait jusqu'à Rome, et ne se faisait couronner
+de la main du pape. Les choses en venaient rarement jusque-là. Les
+barons allemands étaient bientôt fatigués du soleil italien; ils
+avaient fait leur temps loyalement, ils s'écoulaient peu à peu;
+l'empereur presque seul repassait, comme il pouvait, les monts. Il
+emportait du moins une magnifique idée de ses droits. Le difficile
+était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui avaient écouté
+patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère à leur chef
+de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux plus grands
+empereurs, même à Frédéric Barberousse. Cette idée d'un droit immense,
+d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette vieille
+guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être le seul
+empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté germanique. Il
+fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un conquérant
+sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné par sa
+femme, ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du pape
+Innocent III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des
+Arabes, le plus terrible ennemi de l'Église.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et
+son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa
+chaîne. C'était justement alors
+<span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span>
+le <i>C&oelig;ur-de-Lion</i>,
+l'Aquitain Richard, le vrai fils de sa mère Éléonore, celui dont les
+révoltes la vengeaient des infidélités d'Henri II. Richard et Jean son
+frère aimaient le Midi, le pays de leur mère; ils s'entendaient avec
+Toulouse, avec les ennemis de l'Église. Tout en promettant ou faisant
+la croisade, ils étaient liés avec les musulmans.</p>
+
+<p>Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de
+Flandre (1180), et dirigé par un Clément de Metz, son gouverneur, et
+maréchal du palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa
+mère et ses oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait
+les Capétiens à la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre
+étaient descendus<a id="notetag24" name="notetag24"></a><a href="#note24">[24]</a>.
+Le comte de Flandre rendait au roi Amiens,
+c'est-à-dire la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le
+Valois et le Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la
+Somme, on pouvait à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une
+fois maître de la Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et
+pouvait prendre la Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en
+vain de ressaisir Amiens, en se confédérant avec les oncles du
+roi<a id="notetag25" name="notetag25"></a><a href="#note25">[25]</a>.
+Celui-ci employa l'intervention du vieil Henri II, qui
+craignait en Philippe l'ami de son
+<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>
+fils Richard, et il obtint
+encore que le comte de Flandre rendrait une partie du Vermandois
+(Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir pour la croisade,
+Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son père, s'empara
+des deux places si importantes du Mans et de Tours; par l'une il
+inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il dominait la
+Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands
+archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de
+Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.</p>
+
+La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le
+trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
+lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenant
+lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les
+défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le
+fils d'Éléonore était surtout célèbre pour cette valeur emportée qui
+s'est rencontrée souvent chez les
+méridionaux<a id="notetag26" name="notetag26"></a><a href="#note26">[26]</a>.
+
+<p>À peine l'enfant prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il
+donna, vendit, perdit, gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent
+comptant et partir pour la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un
+trésor de cent mille marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie.
+Ce n'était pas assez: il vendit à l'évêque de
+<span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>
+Durham le
+Northumberland pour sa vie. Il vendit au roi d'Écosse Berwick,
+Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui avait tant coûté à ses
+pères. Il donna à son frère Jean, croyant se l'attacher, un comté en
+Normandie, et sept en Angleterre; c'était près d'un tiers du royaume.</p>
+
+<p>Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne sacrifiait en Europe.</p>
+
+<p>La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II
+avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné
+la ruine de Jérusalem (1187).</p>
+
+<p>Ce malheur était pour les rois défunts un péché énorme qui pesait sur
+leur âme, une tâche à leur mémoire que leurs fils semblaient tenus de
+laver. Quelque peu impatient que pût être Philippe-Auguste
+d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui devenait impossible
+de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé cinquante ans
+auparavant la seconde croisade, que devait-il être de celle de
+Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour ainsi
+dire que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût
+recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec
+l'Occident.</p>
+
+<p>Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de
+Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la
+malheureuse ville. Au milieu s'élevait le saint sépulcre, et
+par-dessus un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du
+Christ. Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des
+chrétiens occidentaux; on ne voyait que
+<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>
+gens qui se
+battaient la poitrine, et criaient: «Malheur à
+moi<a id="notetag27" name="notetag27"></a><a href="#note27">[27]</a>!»</p>
+
+<p>Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et
+de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de
+Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
+saints de
+l'islamisme<a id="notetag28" name="notetag28"></a><a href="#note28">[28]</a>,
+originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
+fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire,
+<span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>
+rivale et ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks
+s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient
+l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au
+calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des
+chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui
+volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides,
+les Assassins, les esprits forts, les <i>phelassefé</i> ou philosophes,
+furent poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout
+comme les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions
+ennemies, étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour
+proscrire à la même
+<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>
+époque la liberté de la pensée. Nuhreddin
+était un légiste, comme Innocent III; et son général, Salaheddin
+(Saladin) renversa les schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que
+Simon de Montfort exterminait les schismatiques chrétiens du
+Languedoc.</p>
+
+<p>Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que
+les enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des
+Assassins, et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce
+barbare, le Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au
+service d'une toute petite
+dévotion<a id="notetag29" name="notetag29"></a><a href="#note29">[29]</a>,
+nature humaine et généreuse
+qui s'imposait l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse
+vérité, c'est qu'un circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan
+pouvait naître chevalier par la pureté du c&oelig;ur et la magnanimité.</p>
+
+<p>Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
+part il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer
+des croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il
+renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi
+Lusignan à la bataille de
+Tibériade<a id="notetag30" name="notetag30"></a><a href="#note30">[30]</a>,
+et s'empara de la ville
+sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière
+frappante, avec la dureté
+<span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>
+des chrétiens d'Asie pour leurs
+frères. Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs
+de Jérusalem, Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du
+siége à la délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient
+entre les mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra
+pour sa part deux mille.</p>
+
+<p>La France avait, presque seule, accompli la première croisade.
+L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut
+populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des
+chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les
+premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux
+passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant,
+l'empereur Frédéric Barberousse était déjà parti par le chemin de
+terre avec une grande et formidable armée. Il voulait relever sa
+réputation militaire et religieuse, compromise par ses guerres
+d'Italie. Les difficultés auxquelles avaient succombé Conrad et Louis
+VII, dans l'Asie Mineure, Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux
+et fatigué de tant de malheurs, triompha encore et de la nature et de
+la perfidie des Grecs, et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel
+il remporta une mémorable
+victoire<a id="notetag31" name="notetag31"></a><a href="#note31">[31]</a>;
+mais ce fut pour périr sans
+gloire dans les eaux d'une petite méchante rivière d'Asie. Son fils,
+Frédéric de Souabe, lui survécut à peine un an; languissant et malade,
+il refusa d'écouter les
+<span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>
+médecins qui lui prescrivaient
+l'incontinence, et se laissa mourir, emportant la gloire de la
+virginité<a id="notetag32" name="notetag32"></a><a href="#note32">[32]</a>,
+comme Godefroi de Bouillon.</p>
+
+<p>Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
+route de mer, avec des vues bien différentes. Dès la Sicile, les deux
+amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de
+Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des
+Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la
+croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople,
+puis à Antioche. Le Gascon-Normand, Richard, eut de même envie de
+faire halte dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait
+roi, n'avait pour lui que la voix du peuple et la haine des Allemands,
+qui réclamaient, au nom de Constance, fille du dernier roi et femme de
+l'empereur. Tancrède avait fait mettre en prison la veuve de son
+prédécesseur, qui était s&oelig;ur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas
+mieux demandé que de venger cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il
+avait planté son drapeau sur Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource
+que de gagner à tout prix Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de
+Richard, le força d'ôter son drapeau. La jalousie en était venue au
+point, qu'à entendre les Siciliens, le roi de France les eût
+sollicités de l'aider à exterminer les Anglais. Il fallut que Richard
+se contentât de vingt mille onces d'or, que Tancrède
+<span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> lui
+offrit comme douaire de sa s&oelig;ur; il devait lui en donner encore
+vingt mille pour dot d'une de ses filles qui épouserait le neveu de
+Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout seul cette
+somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de Richard, qui
+avait promis d'épouser sa s&oelig;ur, et qui avait amené en Sicile, comme
+fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que cette
+s&oelig;ur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard demanda de
+prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe
+prit sans scrupule l'argent et la honte.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
+l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se
+trouvaient sa mère et sa s&oelig;ur, et qui avait été jeté à la côte,
+Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans
+difficulté, et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste
+l'attendait déjà devant Acre, refusant de donner l'assaut avant
+l'arrivée de son frère d'armes.</p>
+
+<p>Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui
+vinrent successivement combattre dans cette arène du siége
+d'Acre<a id="notetag33" name="notetag33"></a><a href="#note33">[33]</a>.
+Cent vingt mille y
+périrent<a id="notetag34" name="notetag34"></a><a href="#note34">[34]</a>;
+et ce n'était pas, comme à la
+première croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou
+serfs, mélange de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui
+s'en allaient à l'aventure où les menait la fureur divine, l'&oelig;stre
+de la croisade. Ceux-ci étaient
+<span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>
+des chevaliers, des soldats,
+la fleur de l'Europe. Toute l'Europe y fut représentée, nation par
+nation. Une flotte sicilienne était venue d'abord, puis les Belges,
+Frisons et Danois; puis, sous le comte de Champagne, une armée de
+Français, Anglais et Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc
+de Souabe, après la mort de Frédéric Barberousse. Alors arrivèrent
+avec les flottes de Gênes, de Pise, de Marseille, les Français de
+Philippe-Auguste, et les Anglais, Normands, Bretons, Aquitains de
+Richard C&oelig;ur-de-Lion. Même avant l'arrivée des deux rois, l'armée
+était si formidable, qu'un chevalier s'écriait: Que Dieu reste neutre,
+et nous avons la victoire!</p>
+
+<p>D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les
+princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de
+l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la
+ville d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin
+devaient nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins
+qu'une anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers
+toute l'Europe jusqu'au c&oelig;ur du pays des
+Francs<a id="notetag35" name="notetag35"></a><a href="#note35">[35]</a>.
+Ce projet
+téméraire eût pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le
+faible empire grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au
+moment même où quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la
+barrière de l'Espagne et des Pyrénées.</p>
+
+<p>Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix.
+<span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Tout
+ce qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne
+et la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
+grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent les
+historiens arabes, avaient apporté les laves de l'Etna, et les
+lançaient dans les villes, comme les <i>foudres dardées contre les anges
+rebelles</i>. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le roi
+Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la colère,
+dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse, s'acquit
+parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et de cruauté.
+Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler, Saladin
+refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous égorger
+entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni l'ennemi, ni
+les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un historien, tout
+hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte
+d'aiguilles<a id="notetag36" name="notetag36"></a><a href="#note36">[36]</a>.
+Longtemps encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits
+enfants en leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un
+Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu donc avoir vu
+Richard d'Angleterre<a id="notetag37" name="notetag37"></a><a href="#note37">[37]</a>?</p>
+
+<p>Cette
+<span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>
+valeur et tous ces efforts produisirent peu de
+résultat. Toutes les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit,
+représentées au siége d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales.
+Chacun combattait comme pour son compte, et tâchait de nuire aux
+autres, bien loin de les seconder; les Génois, les Pisans, les
+Vénitiens, rivaux de guerre et de commerce, se regardaient d'un &oelig;il
+hostile. Les Templiers et les Hospitaliers avaient peine à ne pas en
+venir aux mains. Il y avait dans le camp deux rois de Jérusalem, Gui
+de Lusignan, soutenu par Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et
+Montferrat, appuyé par Richard. La jalousie de Philippe augmentait
+avec la gloire de son rival. Étant tombé malade, il l'accusait de
+l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de l'île de Chypre et de
+l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade et s'embarqua
+presque seul, laissant là les Français honteux de son
+départ<a id="notetag38" name="notetag38"></a><a href="#note38">[38]</a>.
+Richard resté seul ne réussit pas mieux: il choquait tout le monde par
+son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré leurs
+drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé. Sa
+victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre
+Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où
+il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui
+restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier lui
+montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et
+<span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>
+ramena sa cote d'armes devant ses yeux, en disant: «Seigneur, ne
+permettez pas que je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la
+délivrer<a id="notetag39" name="notetag39"></a><a href="#note39">[39]</a>.»</p>
+
+<p>Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe
+s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais,
+c'est vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople,
+partout ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des
+prétextes plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des
+chrétiens. L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement
+diminué; les miracles, les révélations qui ont signalé la première
+croisade, disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition
+militaire, une lutte de race autant que de religion; ce long siége est
+pour le moyen âge comme un siége de Troie. La plaine d'Acre est
+devenue à la longue une patrie commune pour les deux partis. On s'est
+mesuré, on s'est vu tous les jours, on s'est connu, les haines se sont
+effacées. Le camp des chrétiens est devenu une grande ville fréquentée
+par les marchands des deux
+religions<a id="notetag40" name="notetag40"></a><a href="#note40">[40]</a>.
+Ils se voient volontiers,
+ils dansent ensemble, et les ménestrels chrétiens associent leurs voix
+au son des instruments
+arabes<a id="notetag41" name="notetag41"></a><a href="#note41">[41]</a>.
+Les mineurs des deux partis, qui se
+<span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span>
+rencontrent dans leur travail souterrain, conviennent de ne
+pas se nuire. Bien plus, chaque parti en vient à se haïr lui-même plus
+que l'ennemi. Richard est moins ennemi de Saladin que de
+Philippe-Auguste, et Saladin déteste les Assassins et les Alides plus
+que les chrétiens<a id="notetag42" name="notetag42"></a><a href="#note42">[42]</a>.</p>
+
+<p>Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
+affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il
+semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la
+chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée,
+s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne
+point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour
+demander au pape d'être délié de son
+serment<a id="notetag43" name="notetag43"></a><a href="#note43">[43]</a>.
+Il entre en France
+assez à temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe
+d'Alsace; il oblige sa fille et son gendre, le comte
+<span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> de
+Hainaut, d'en laisser une partie comme douaire à sa veuve; mais il
+garde pour lui-même l'Artois et Saint-Omer, en mémoire de sa femme
+Isabelle de Flandre. Cependant, il excite les Aquitains à la révolte,
+il encourage le frère de Richard à se saisir du trône. Les renards
+font leur main, dans l'absence du lion. Qui sait s'il reviendra? il se
+fera probablement tuer ou prendre. Il fut pris en effet, pris par des
+chrétiens, en trahison. Ce même duc d'Autriche qu'il avait outragé,
+dont il avait jeté la bannière dans les fossés de Saint-Jean d'Acre,
+le surprit passant incognito sur ses terres, et le livra à l'empereur
+Henri VI<a id="notetag44" name="notetag44"></a><a href="#note44">[44]</a>.
+C'était le droit du moyen âge. L'étranger qui passait
+sur les terres du seigneur sans son consentement, lui appartenait.</p>
+
+<p>L'empereur ne s'inquiéta pas du privilége de la croisade. Il avait
+détruit les Normands de Sicile, il trouva bon d'humilier ceux
+d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui offraient autant
+d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il l'eût gardé sans
+doute, mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs allemands
+eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de la
+croisade. Il ne le lâcha
+<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span>
+toutefois qu'après avoir exigé de
+lui une énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus,
+il fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage,
+dans une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre
+dérisoire du royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après
+une captivité de treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et
+ruiné. Il lui suffit de paraître pour réduire Jean et repousser
+Philippe. Ses dernières années s'écoulèrent sans gloire dans une
+alternative de trêves et de petites guerres. Cependant les comtes de
+Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois, étaient
+pour lui contre Philippe. Il périt au siége de Chaluz, dont il voulait
+forcer le seigneur à lui livrer un trésor
+(1199)<a id="notetag45" name="notetag45"></a><a href="#note45">[45]</a>. Jean lui
+succéda, quoiqu'il eût désigné pour son héritier le jeune Arthur, son
+neveu, duc de Bretagne.</p>
+
+<p>Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
+vassaux étaient jaloux de son agrandissement; il s'était imprudemment
+brouillé avec le pape dont l'amitié avait élevé si haut sa maison.
+Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir
+d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la
+jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
+son père, il la
+<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>
+répudia pour épouser Agnès de Méranie de la
+maison de Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla pour
+plusieurs années avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit
+spectateur immobile et impuissant des grands événements qui se
+passèrent alors, de la mort de Richard et de la quatrième croisade.</p>
+
+<p>Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où
+avait échoué leur héros, Richard C&oelig;ur de Lion. Cependant,
+l'impulsion donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les
+politiques essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI
+prêcha lui-même l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier
+la captivité de Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les
+princes allemands prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par
+Constantinople, d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui
+leur persuadait que la Sicile était le véritable chemin de la terre
+sainte. Il en tira un puissant secours pour conquérir ce royaume dont
+sa femme était héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien,
+arabe, était d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit
+maître qu'en faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme
+elle-même l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri,
+nourri par les juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des
+Césars, comptait se faire un point de départ pour envahir l'empire
+grec, comme avait fait Robert Guiscard, pour revenir en Italie, et
+réduire le pape au niveau du patriarche de Constantinople.</p>
+
+<p>Cette
+<span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>
+conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut
+la suite, l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de
+Saladin, l'avénement d'un jeune pape plein d'ardeur (Innocent III),
+semblaient ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait
+l'Europe alarmée de sa puissance.</p>
+
+<p>La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout populaire dans
+le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être roi de
+Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix, et
+avec lui la plupart de ses vassaux: ce puissant seigneur était à lui
+seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux
+son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
+cette grande expédition, le premier historien de la France en langue
+vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
+raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades.</p>
+
+<p>Les seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les
+comtes de Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les
+Dampierre, les Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait
+de terre sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au
+nom des chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au
+Hainaut, à la Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de
+Champagne, se trouva par la mort prématurée de celui-ci, le chef
+principal de la croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient
+trop d'affaires; l'Empire était divisé entre deux empereurs.</p>
+
+<p>On
+<span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>
+ne songeait plus à prendre la route de terre. On
+connaissait trop bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré
+les Latins qui se trouvaient à Constantinople, et essayé de faire
+périr à son passage l'empereur Frédéric
+Barberousse<a id="notetag46" name="notetag46"></a><a href="#note46">[46]</a>.
+Pour faire le
+trajet par mer, il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux
+Vénitiens<a id="notetag47" name="notetag47"></a><a href="#note47">[47]</a>.
+Ces marchands profitèrent du besoin des croisés, et
+n'accordèrent pas à moins de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent.
+De plus, ils voulurent être associés à la croisade, en fournissant
+cinquante galères. Avec cette petite mise, ils stipulaient la moitié
+des conquêtes. Le vieux doge Dandolo, octogénaire et presque aveugle,
+ne voulut remettre à personne la direction d'une entreprise qui
+pouvait être si profitable à la république et déclara qu'il monterait
+lui-même sur la
+flotte<a id="notetag48" name="notetag48"></a><a href="#note48">[48]</a>.
+Le marquis de Montferrat, Boniface, brave
+et pauvre prince, qui avait fait les guerres saintes, et dont le frère
+Conrad s'était illustré par la défense de Tyr, fut chargé du
+commandement en chef, et promit d'amener les Piémontais et les
+Savoyards.</p>
+
+<p>Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur
+déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient
+pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait
+emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs
+<span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>
+que la somme ne fût
+complète<a id="notetag49" name="notetag49"></a><a href="#note49">[49]</a>.
+Alors l'excellent doge
+intercéda, et remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir
+à la rigueur dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés
+s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la
+ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des
+Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie.</p>
+
+<p>Le roi de Hongrie avait lui-même pris la croix; c'était mal commencer
+la croisade, que d'attaquer une de ses villes. Le légat du pape eut
+beau réclamer, le doge lui déclara que l'armée pouvait se passer de
+ses directions, prit la croix sur son bonnet ducal, et entraîna les
+croisés devant
+Zara<a id="notetag50" name="notetag50"></a><a href="#note50">[50]</a>,
+puis devant Trieste. Ils conquirent, pour
+leurs bons amis de Venise, presque toutes les villes de l'Istrie.</p>
+
+<p>Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à
+cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille,
+une aventure inespérée et la plus étrange du monde.» Un jeune prince
+grec, fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient
+embrasser les genoux des croisés, et leur promettre des avantages
+immenses s'ils veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous
+riches à
+<span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span>
+jamais, l'Église grecque se soumettra au pape, et
+l'empereur rétabli les aidera de tout son pouvoir à reconquérir
+Jérusalem. Dandolo est le premier touché de l'infortune du prince. Il
+décida les croisés à <i>commencer la croisade par Constantinople</i>. En
+vain le pape lança l'interdit, en vain Simon de Montfort et plusieurs
+autres<a id="notetag51" name="notetag51"></a><a href="#note51">[51]</a>
+se séparèrent d'eux et cinglèrent vers Jérusalem. La
+majorité suivit les chefs, Baudouin et Boniface, qui se rangeaient à
+l'avis des Vénitiens.</p>
+
+<p>Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés
+croyaient faire &oelig;uvre sainte en lui soumettant l'Église
+<span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>
+grecque malgré lui. L'opposition et la haine mutuelle des Latins et
+des Grecs ne pouvaient plus croître. La vieille guerre religieuse,
+commencée par Photius au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>
+siècle<a id="notetag52" name="notetag52"></a><a href="#note52">[52]</a>,
+avait repris au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> (vers
+l'an 1053)<a id="notetag53" name="notetag53"></a><a href="#note53">[53]</a>.
+Cependant l'opposition commune contre les mahométans,
+qui menaçaient Constantinople semblait devoir amener une réunion.
+L'empereur Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les
+légats du pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans
+le langage de leurs adversaires, ils crurent n'entendre que des
+blasphèmes, et, des deux côtés, l'horreur augmenta. Ils se quittèrent
+en consacrant la rupture des deux Églises par une excommunication
+mutuelle (1054).</p>
+
+<p>Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les
+Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines
+nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent
+la brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison
+des Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par
+Constantinople délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et
+ils l'auraient fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de
+Louis le Jeune. Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si
+terrible sous le tyran Andronic, les Latins établis
+<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> à
+Constantinople furent enveloppés dans un même massacre (avril
+1182)<a id="notetag54" name="notetag54"></a><a href="#note54">[54]</a>.
+L'intérêt du commerce en ramena un grand nombre sous les
+successeurs d'Andronic, malgré le péril continuel. C'était au sein
+même de Constantinople, une colonie ennemie, qui appelait les
+Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup de
+main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les
+seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose.
+Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, ils craignaient
+d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople
+et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où l'empire romain
+s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie
+promettait, à qui pourrait la prendre, le monopole du commerce et la
+domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient
+autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur
+du patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan
+Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer toute la
+Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur
+Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas,
+bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la
+<span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>
+croisade, assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune
+Alexis ne fit qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il,
+un flot sur un flot.»</p>
+
+<p>Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et
+brutale qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les
+motifs des Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire
+qu'ils attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette
+prodigieuse Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises
+innombrables, qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés,
+lorsqu'ils virent ces myriades d'hommes sur les remparts, ils ne
+purent se défendre de quelque émotion: «Et sachez, dit Villehardouin,
+que il ne ot si hardi cui le cuer ne frémist... Chacun regardoit ses
+armes... que par tems en aront mestier.»</p>
+
+<p>La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée.
+Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les
+Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait
+négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
+bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
+contre la flotte latine: aucun n'essaya de descendre le courant pour y
+jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
+magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés, ils
+s'évanouirent<a id="notetag55" name="notetag55"></a><a href="#note55">[55]</a>.
+Dans la réalité, cette cavalerie
+<span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> légère
+n'eût pu soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La
+ville n'avait que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes
+troupes, je parle de la garde varangienne, composée de Danois et de
+Saxons, réfugiés d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise.
+La rivalité commerciale et politique armait partout les Pisans contre
+les Vénitiens.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent
+forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard
+de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge
+s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallait perdre
+cet avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette
+cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même,
+l'empereur désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur,
+le vieil Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer
+triomphants dans Constantinople.</p>
+
+<p>Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel
+empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en
+ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient,
+menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières,
+et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux
+dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou
+de poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se
+scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée
+ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se
+défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons;
+<span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>
+l'incendie
+gagna, il embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura
+huit jours, et s'étendit sur une surface d'une lieue.</p>
+
+<p>Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva
+contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de
+calamités. La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les
+sénateurs. Il fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens
+qui, ce semble, eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des
+murs, et attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans
+cette ville immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur
+convenait-il de laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour
+rentrer en ennemis dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet
+mis à mort, et remplacé par un prince de la maison royale, Alexis
+Murzuphle, qui se montra digne des circonstances critiques où il
+acceptait l'empire. Il commença par repousser les propositions
+captieuses des Vénitiens, qui offraient encore de se contenter d'une
+somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné et rendu odieux au peuple,
+comme son prédécesseur.</p>
+
+<p>Murzuphle leva de l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des
+vaisseaux et par deux fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le
+péril était grand pour les Latins.</p>
+
+<p>Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une armée.</p>
+
+<p>Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent
+soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment
+terrible, un chevalier latin,
+<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>
+qui renversait tout devant
+lui, leur parut haut de cinquante
+pieds<a id="notetag56" name="notetag56"></a><a href="#note56">[56]</a>.</p>
+
+<p>Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils
+défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des
+vierges et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée.
+Telle fut l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été
+ajoutés à la part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il
+resta aux Francs cinq cent mille
+marcs<a id="notetag57" name="notetag57"></a><a href="#note57">[57]</a>.
+Un nombre innombrable de
+monuments précieux, entassés dans Constantinople depuis que l'empire
+avait perdu tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se
+les disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour
+détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une
+prostituée chanta et dansa dans la chaire du
+patriarche<a id="notetag58" name="notetag58"></a><a href="#note58">[58]</a>. Les
+barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils en
+vinrent au tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise
+<span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>
+que le législateur était encore tout entier dans son tombeau.</p>
+
+<p>À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de
+Justinien, et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux
+Dandolo. Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent: il ne leur
+convenait pas de donner à une famille ce qui était à la république.
+Pour la gloire de restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils
+voulaient, ces marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une
+longue chaîne de comptoirs, qui leur assurât toute la route de
+l'Orient. Ils prirent pour eux les rivages et les îles; de plus, trois
+des huit quartiers de Constantinople, avec le titre bizarre de
+<i>seigneurs d'un quart et demi de l'empire
+grec</i><a id="notetag59" name="notetag59"></a><a href="#note59">[59]</a>.</p>
+
+<p>L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre,
+descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
+Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie
+de l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée
+en fiefs.</p>
+
+<p>Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape.
+Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un
+grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié
+par le succès une guerre condamnée par le saint-siége. L'union des
+deux Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté
+avaient été consommés par des hommes frappés de l'interdit. Il ne
+restait au pape qu'à réformer sa sentence et à pardonner à ces
+conquérants qui voulaient
+<span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>
+bien demander pardon. La tristesse
+d'Innocent III est visible dans sa réponse à l'empereur Beaudoin. Il
+se compare au pêcheur de l'Évangile, qui s'effraye de la pêche
+miraculeuse; puis il prétend audacieusement qu'il est pour quelque
+chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, <i>tendu le filet</i>: «Hoc unum
+audacter affirmo, quia laxavi retia in
+capturam<a id="notetag60" name="notetag60"></a><a href="#note60">[60]</a>.»
+Mais il était
+au-dessus de sa toute-puissance de persuader une telle chose, de faire
+que ce qu'il avait dit n'eût pas été dit, qu'il eût approuvé ce qu'il
+avait désapprouvé. La conquête de l'empire grec ébranlait son autorité
+dans l'Occident plus qu'elle ne l'étendait dans l'Orient.</p>
+
+<p>Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands
+qu'on eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins
+encore que le royaume de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira
+d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence;
+ses m&oelig;urs et sa langue, déjà portées si loin par la première
+croisade, se répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface,
+l'empereur et le roi de Macédoine étaient cousins du roi de France. Le
+comte de Blois eut le duché de Nicée: le comte de Saint-Paul, celui de
+Demotica, près d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de
+Villehardouin réunit les offices de maréchal de Champagne et de
+Romanie. Longtemps encore après la chute de l'empire latin de
+Constantinople,
+<span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> vers 1300, le catalan Montaner nous assure
+que, dans la principauté de Morée et le duché d'Athènes, «on parlait
+français aussi bien qu'à
+Paris<a id="notetag61" name="notetag61"></a><a href="#note61">[61]</a>.»</p>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VII
+<span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span></h3>
+
+<h4>RUINE DE JEAN. &mdash; DÉFAITE DE L'EMPEREUR. &mdash; GUERRE DES
+ALBIGEOIS. &mdash; GRANDEUR DU ROI DE FRANCE</h4>
+
+
+<h4>1204-1216</h4>
+
+
+<p>Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux
+Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
+L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat;
+elle est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour
+arbitre. Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de
+reprendre une épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne
+sont pas si dociles. Les
+<span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>
+Vaudois résistent sur le Rhône, les
+Manichéens en Languedoc et aux Pyrénées. Tout le littoral de la
+France, sur les deux mers, semble prêt à se détacher de l'Église. Le
+rivage de la Méditerranée et celui de l'Océan obéissent à deux princes
+d'une foi douteuse, les rois d'Aragon et d'Angleterre, et entre eux se
+trouvent les foyers de l'hérésie, Béziers, Carcassonne, Toulouse, où
+le grand concile des Manichéens s'est assemblé.</p>
+
+<p>Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guienne, voisin, et
+aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et
+le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était
+préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
+s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
+achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
+dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des
+ressources, et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet
+âge. Ces rois n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité
+violente, qui augmentaient encore les haines, rendaient leur position
+plus périlleuse, et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces
+troupes qui ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans
+la solution duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des
+mercenaires, c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie
+normande; continuer à s'en servir, c'était marcher dans une route de
+perdition certaine. Le roi devait trouver sa ruine dans la
+réconciliation des deux races qui divisaient l'île; Normands et Saxons
+devaient finir par s'entendre pour
+<span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>
+l'abaissement de la
+royauté; la perte des provinces françaises devait être le premier
+résultat de cette révolution.</p>
+
+<p>Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina
+l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres,
+disait-il, si je pouvais trouver un
+acheteur<a id="notetag62" name="notetag62"></a><a href="#note62">[62]</a>.»
+D'une mer à
+l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva
+pauvre<a id="notetag63" name="notetag63"></a><a href="#note63">[63]</a>. Il
+fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée
+par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
+guerroyer contre le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son
+départ, il le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné
+le présent, il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver
+un homme qui voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son
+successeur, bon ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance
+condamné à une incurable impuissance.</p>
+
+<p>Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles
+ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus
+loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait
+la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie
+de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie,
+et l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi
+les droits du duché d'Aquitaine, tous maintenant se
+<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>
+trouvaient ensemble, bon gré mal gré. Sous les règnes précédents, le
+roi d'Angleterre avait toujours pour lui quelqu'une de ces provinces
+continentales. Le Normand Guillaume et ses deux premiers successeurs
+purent compter sur la Normandie, Henri II sur les Angevins ses
+compatriotes; Richard C&oelig;ur de Lion plut généralement aux Poitevins,
+aux Aquitains, compatriotes de sa mère Éléonore de Guienne. Il releva
+la gloire des méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il
+faisait des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui:
+son principal lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces
+diverses populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles
+s'apercevaient qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi,
+séparé d'elles par tant d'intérêts différents, était en réalité un
+prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les
+sujets continentaux de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
+revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui
+fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un
+pays tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue
+Richard? Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui
+firent signer la grande Charte; il se rejeta sur l'Église; elle le
+déposa. Le pape et son protégé, le roi de France, profitèrent de sa
+ruine. Le roi d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer
+la Normandie, la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.</p>
+
+<p>Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais
+<span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>
+se trouva provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son
+neveu. Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de
+Jean, avait été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un
+libérateur et un vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du
+nom national d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille
+Éléonore seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour
+l'unité de l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait
+divisé<a id="notetag64" name="notetag64"></a><a href="#note64">[64]</a>.
+Arthur en effet faisait bon marché de cette unité: il
+offrait au roi de France de lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût
+la Bretagne, le Maine, la Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine.
+Jean eût été réduit à l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers,
+mettait ses garnisons dans les meilleures places d'Arthur, et
+n'espérant pas s'y maintenir, il les démolissait. Le neveu de Jean,
+trahi ainsi par son allié, se tourna de nouveau vers son oncle; puis
+revint au parti de la France, envahit le Poitou, et assiégea sa
+grand'mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n'était pas chose nouvelle dans
+cette race de voir les fils armés contre leurs parents. Cependant Jean
+vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur, et le prit avec la
+plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint le prisonnier?
+c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Pâris prétend que Jean, qui
+l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces et de
+l'obstination du jeune Breton; «Arthur disparut, dit-il, et Dieu
+veuille qu'il en
+<span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>
+ait été autrement que ne le rapporte la
+malveillante renommée!» Mais Arthur avait excité trop d'espérances
+pour que l'imagination des peuples se soit résignée à cette
+incertitude. On assura que Jean l'avait fait périr. On ajouta bientôt
+qu'il l'avait tué de sa propre main. Le chapelain de Philippe-Auguste
+raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean prit Arthur dans un bateau,
+qu'il lui donna lui-même deux coups de poignard, et le jeta dans la
+rivière, à trois milles du château de
+Rouen<a id="notetag65" name="notetag65"></a><a href="#note65">[65]</a>.
+Les Bretons
+rapprochaient de leur pays le lieu de la scène; ils la plaçaient près
+de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui présentent un
+précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la tradition
+grandissant de détails et d'intérêt dramatique. Enfin, dans la pièce
+de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont les
+douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.</p>
+
+<p>Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il
+avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
+infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
+se préserver de ses
+émissaires<a id="notetag66" name="notetag66"></a><a href="#note66">[66]</a>.
+Il exploita contre Jean le bruit
+de la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime.
+Il assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de
+France, la cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans
+de
+<span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>
+Charlemagne. Déjà il l'y avait appelé pour se justifier
+d'avoir enlevé au comte de la Marche, Isabelle de Lusignan. Jean
+demanda au moins un sauf-conduit. Il lui fut refusé. Condamné sans
+être entendu, il leva une armée en Angleterre et en Irlande, employant
+les dernières violences pour forcer les barons à le suivre, jusqu'à
+saisir les biens de ceux qui refusaient; à d'autres, le septième de
+leur revenu. Tout cela ne servit de rien. Ils s'assemblèrent, mais une
+fois réunis à Portsmouth, ils firent déclarer par l'archevêque Hubert
+qu'ils étaient décidés à ne point s'embarquer. Au fait, que leur
+importait cette guerre? La plupart, quoique Normands d'origine,
+étaient devenus étrangers à la Normandie. Ils ne se souciaient pas de
+se battre pour fortifier leur roi contre eux, et le mettre à même de
+réduire ses sujets insulaires avec ceux du continent.</p>
+
+<p>Jean s'était adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la paix
+et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, <i>non du fief, mais
+du péché</i><a id="notetag67" name="notetag67"></a><a href="#note67">[67]</a>.
+Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de la
+Normandie (1204). Jean lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils
+n'avaient aucun secours à attendre. Il était plongé en désespéré dans
+les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs,
+et, avant de répondre, il voulut achever sa partie. Il dînait tous les
+jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil
+jusqu'à l'heure du
+repas<a id="notetag68" name="notetag68"></a><a href="#note68">[68]</a>.
+Cependant,
+<span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>
+s'il n'agissait point
+lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de
+France. Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il
+s'entendait d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les
+seigneurs du midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu,
+fils du comte de Toulouse.</p>
+
+<p>Ce comte, le roi d'Aragon et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
+Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à
+peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce
+côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires
+isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre
+l'Église. Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de
+prêtre était une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir
+leur tonsure en
+public<a id="notetag69" name="notetag69"></a><a href="#note69">[69]</a>.
+Ceux qui se résignaient à porter la robe
+cléricale, c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci
+la faisaient prendre, pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès
+qu'un missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des
+cris de dérision. La sainteté, l'éloquence, ne leur imposaient point.
+Ils avaient hué saint
+Bernard<a id="notetag70" name="notetag70"></a><a href="#note70">[70]</a>.</p>
+
+<p>La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée;
+elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur
+concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans
+doute leur Rome,
+<span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>
+et son Capitole eût remplacé l'autre.
+L'église nouvelle envoyait partout d'ardents missionnaires:
+l'innovation éclatait dans les pays les plus éloignés, les moins
+soupçonnés, en Picardie, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en
+Lombardie, en Toscane, aux portes de Rome, à Viterbe. Les populations
+du Nord voyaient parmi elles les soldats mercenaires, les <i>routiers</i>,
+pour la plupart au service d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on
+racontait de l'impiété du Midi. Ils venaient partie du Brabant, partie
+de l'Aquitaine; le basque Marcader était l'un des principaux
+lieutenants de Richard C&oelig;ur de Lion. Les montagnards du Midi, qui
+aujourd'hui descendent en France ou en Espagne pour gagner de l'argent
+par quelque petite industrie, en faisaient autant au moyen âge, mais
+alors la seule industrie était la guerre. Ils maltraitaient les
+prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs femmes des vêtements
+consacrés, battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par
+dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les
+images du Christ, de lui casser les bras et les jambes, de le traiter
+plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers étaient chers aux
+princes, précisément à cause de leur impiété, qui les rendait
+insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier, inspiré de
+la Vierge Marie, forma l'association des <i>capuchons</i> pour
+l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple,
+fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix
+mille<a id="notetag71" name="notetag71"></a><a href="#note71">[71]</a>.</p>
+
+<p>Indépendamment
+<span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>
+des ravages des routiers du Midi, les
+croisades avaient jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions,
+qui rapprochèrent l'Orient et l'Occident, eurent aussi pour effet de
+révéler à l'Europe du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à
+l'autre sous l'aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que
+chevaleresque, dédaigneuse
+opulence<a id="notetag72" name="notetag72"></a><a href="#note72">[72]</a>,
+élégance et légèreté
+moqueuse, danses et costumes moresques, figures sarrasines. Les
+aliments mêmes étaient un sujet d'éloignement entre les deux races;
+les mangeurs d'ail, d'huile et de figues, rappelaient aux croisés
+l'impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une
+autre Judée.</p>
+
+<p>L'Église du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle se fit une arme de ces antipathies de races
+pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des
+infidèles aux hérétiques. Les
+<span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>
+prédicateurs furent les mêmes,
+les bénédictins de Cîteaux.</p>
+
+<p>Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint
+Benoît; mais cet ordre était tout un peuple;
+au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, se forma
+un ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation
+bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire
+VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une
+réforme<a id="notetag73" name="notetag73"></a><a href="#note73">[73]</a>.
+Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première
+croisade. Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et
+vineuse Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de
+saint Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle
+primitive de saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit
+blanc, déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et
+seraient soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours
+à s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus
+les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et
+s'accrurent. Ils eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et
+quatorze
+<span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>
+cents de femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé
+l'abbé des abbés. Ils étaient déjà si riches, vingt ans après leur
+institution, que l'austérité de saint Bernard s'en effraya; il
+s'enfuit en Champagne pour fonder Clairvaux. Les moines de Cîteaux
+étaient alors les seuls moines pour le peuple. On les forçait de
+monter en chaire et de prêcher la croisade. Saint Bernard fut l'apôtre
+de la seconde, et le législateur des templiers. Les ordres militaires
+d'Espagne et de Portugal, Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava, et
+Avis, relevaient de Cîteaux, et lui étaient affiliés. Les moines de
+Bourgogne étendaient ainsi leur influence spirituelle sur l'Espagne,
+tandis que les princes des deux Bourgognes lui donnaient des rois.</p>
+
+<p>Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la
+discipline, presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du
+moins, avait de bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre
+le Vénérable y avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux
+corrompue conserva, dans la richesse et le luxe, la dureté de son
+institution primitive. Elle resta animée du génie sanguinaire des
+croisades, et continua de prêcher la foi en négligeant les &oelig;uvres.
+Plus même l'indignité des prédicateurs rendait leurs paroles vaines et
+stériles, plus ils s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de
+leur éloquence à ceux qui sur leurs m&oelig;urs jugeaient leur doctrine.
+Furieux d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple
+n'en faisait que rire.</p>
+
+<p>Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un
+magnifique appareil pour aller en Languedoc
+<span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>
+travailler à la
+conversion des hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome,
+l'évêque d'Osma et l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique,
+n'hésitèrent point à leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient
+l'effet de leurs discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut
+marcher contre les fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous
+ne les réduirez point par des paroles.» Les Cisterciens descendirent
+de leurs montures et suivirent les deux Espagnols.</p>
+
+<p>Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un
+Dourando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent
+III la permission de former une confrérie des <i>pauvres catholiques</i>,
+où pussent entrer les <i>pauvres de Lyon</i>, les Vaudois. La croyance
+différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On
+espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les m&oelig;urs des
+Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des
+catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement
+le zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint
+suspect aux évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.</p>
+
+<p>En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par
+le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce
+terrible fondateur de l'inquisition, était un noble
+Castillan<a id="notetag74" name="notetag74"></a><a href="#note74">[74]</a>.
+Personne n'eut
+<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>
+plus que lui le don des larmes qui s'allie si
+souvent au
+fanatisme<a id="notetag75" name="notetag75"></a><a href="#note75">[75]</a>.
+Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande
+famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres,
+pour secourir les pauvres.</p>
+
+<p>L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de
+saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit
+en France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié
+profonde tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel
+château, en Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente
+ans<a id="notetag76" name="notetag76"></a><a href="#note76">[76]</a>.
+Les petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit
+d'ignorance couvrait ce pays, et les bêtes de la forêt du diable s'y
+promenaient librement<a id="notetag77" name="notetag77"></a><a href="#note77">[77]</a>.»</p>
+
+<p>D'abord l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
+l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près
+Montréal pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout
+ce qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait
+les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre
+comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.</p>
+
+<p>Tout
+<span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>
+ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou
+de logique n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser;
+d'ailleurs, l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit
+aux paroles de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à
+l'un d'eux, Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du
+Languedoc: les habitants l'auraient tué. Pour lui ils ne mirent point
+les mains sur sa personne; ils se contentaient de lui jeter de la
+boue; ils lui attachaient, dit un de ses biographes, de la paille
+derrière le dos. L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria:
+«Seigneur, abaisse ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur
+ouvrir les yeux<a id="notetag78" name="notetag78"></a><a href="#note78">[78]</a>.»</p>
+
+<p>On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la
+catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical,
+il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de
+sang<a id="notetag79" name="notetag79"></a><a href="#note79">[79]</a>. Le
+comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194,
+porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens
+ennemis de sa famille, les rois
+<span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span>
+d'Aragon, comtes de basse
+Provence, et les rois d'Angleterre, ducs de Guienne, il ne craignait
+plus rien et ne gardait aucun ménagement. Dans ses guerres de
+Languedoc et de haute Provence, il se servit constamment de ces
+routiers que proscrivait
+l'Église<a id="notetag80" name="notetag80"></a><a href="#note80">[80]</a>.
+Il poussa la guerre sans
+distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques, sans égard au
+dimanche ou au carême, chassa des évêques et s'entoura d'hérétiques et
+de juifs<a id="notetag81" name="notetag81"></a><a href="#note81">[81]</a>.</p>
+
+<p>Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de
+<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> son
+armée, quand il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui
+prédisait sa ruine. Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre,
+souscrivît avec ses ennemis un projet de croisade contre ses sujets
+hérétiques, et ouvrît ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord,
+<span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span>
+fut excommunié, et se soumit; mais il cherchait à éluder
+l'exécution de ses promesses. Le moine Pierre de Castelnau osa lui
+reprocher en face ce qu'il appelait sa perfidie; le prince, peu
+habitué à de telles paroles, laissa échapper des paroles de colère et
+de vengeance,
+<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>
+des paroles telles peut-être que celles
+d'Henri II contre Thomas Becket. L'effet fut le même; le dévouement
+féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur tombât sans
+effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui appartenir
+corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un chevalier de
+Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le poignarda.
+L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte de Foix,
+alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la s&oelig;ur étaient
+hérétiques.</p>
+
+<p>Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208).
+Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et
+de la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le
+nord de la France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople
+avait habitué les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les
+chrétiens. Ici la proximité était tentante; il ne s'agissait point de
+traverser les mers: on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas
+pillé les riches campagnes, les cités opulentes du Languedoc.
+L'humanité aussi était mise en jeu pour rendre les âmes
+<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>
+cruelles; le sang du légat réclamait, dit-on le sang des
+hérétiques<a id="notetag82" name="notetag82"></a><a href="#note82">[82]</a>.</p>
+
+<p>La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de
+toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de
+l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le
+plus riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute
+Provence, maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis
+Maguelone; le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi
+d'Aragon le Gévaudan, pour dot de leurs s&oelig;urs. Duc de Narbonne, il
+était suzerain de Nîmes, Béziers, Usez, et des comtés de Foix et
+Comminges dans les Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas
+partout exercée au même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de
+l'alliance du vicomte de Foix, refusait de dépendre de Toulouse.
+Toulouse elle-même était une sorte de république. En 1202, nous voyons
+des consuls de cette cité faire la guerre, en l'absence de Raymond VI,
+aux chevaliers de l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte
+pour arbitre et pour médiateur. Sous son père, Raymond V, les
+commencements de l'hérésie avaient été accompagnés d'un tel essor
+d'indépendance politique, que le comte lui-même sollicita les rois de
+France et d'Angleterre d'entreprendre une croisade (1178) contre les
+Toulousains et le vicomte de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade,
+mais sous Raymond VI, et à ses dépens.</p>
+
+<p>Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne,
+<span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>
+etc., où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût
+risqué d'unir tout le Midi contre l'Église et de lui donner un chef,
+s'il eût frappé d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter
+ses soumissions, l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout
+son peuple, reçut des mains des prêtres la flagellation dans l'église
+même où Pierre de Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire
+passer devant le tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il
+se chargeait de conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite
+des hérétiques, lui qui les aimait dans le c&oelig;ur, de les mener sur
+les terres de son neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer
+dans la protection qu'il leur accordait. Le malheureux croyait éviter
+sa ruine en prêtant la main à celle de ses voisins, et se déshonorait
+pour vivre un jour de plus.</p>
+
+<p>Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance,
+lorsqu'arriva du côté du Rhône la principale armée des croisés;
+d'autres venaient par le Velay, d'autres par l'Agénois. «Il fut tant
+grand le siége, tant de tentes que de pavillons, qu'il semblait que
+tout le monde y fût
+réuni<a id="notetag83" name="notetag83"></a><a href="#note83">[83]</a>.»
+Philippe-Auguste n'y vint pas: <i>il
+avait à ses côtés deux grands et terribles
+lions</i><a id="notetag84" name="notetag84"></a><a href="#note84">[84]</a>,
+le roi Jean et
+l'empereur Othon, le neveu de Jean. Mais les Français y vinrent, si le
+roi n'y vint pas<a id="notetag85" name="notetag85"></a><a href="#note85">[85]</a>:
+<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>
+à leur tête, les archevêques de Reims,
+de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun, Clermont, Nevers, Bayeux,
+Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de Saint-Pol, d'Auxerre, de
+Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule de seigneurs. Le plus
+puissant était le duc de Bourgogne. Les Bourguignons savaient le
+chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout dans les croisades
+d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de Cîteaux était
+nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, voisins des
+Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune province ne
+fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus vaillants que
+l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui construisait
+les machines et dirigeait les siéges, fut un légiste, maître Théodise,
+archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui encore qui fit,
+à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés
+(1215)<a id="notetag86" name="notetag86"></a><a href="#note86">[86]</a>.</p>
+
+<p>Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui
+qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de
+Montfort, du chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des
+Montfort semble avoir été possédée par une ambition atroce. Ils
+prétendaient descendre
+<span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span>
+ou d'un fils du roi Robert, ou des
+comtes de Flandre, issus de Charlemagne. Leur grand'mère Bertrade, qui
+laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le roi Philippe I<sup>er</sup>,
+et les
+gouverna l'un et l'autre en même temps, essaya d'empoisonner son
+beau-fils Louis le Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis
+eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux qui lui donna,
+dit-on, après sa défaite de Crenneville, le conseil d'appeler à son
+secours les milices des communes sous leurs bannières paroissiales. Au
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, Simon de
+Montfort, dont nous allons parler, faillit
+être roi du Midi. Son second fils, cherchant en Angleterre la fortune
+qu'il avait manquée en France, combattit pour les communes anglaises,
+et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu dans ses mains le
+roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils (petit-fils du
+célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le vengea en
+égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi d'Angleterre
+qui venait de la Terre
+sainte<a id="notetag87" name="notetag87"></a><a href="#note87">[87]</a>.
+Cette action perdit les Montfort,
+on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom s'attachait à tant
+de tragédies et de révolutions.</p>
+
+<p>Simon
+<span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span>
+de Montfort, le véritable chef de la guerre des
+Albigeois, était déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans ces
+guerres à outrance des Templiers et des Assassins. À son retour de la
+Terre sainte, il trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui
+partait, mais il refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape, et
+sauva l'abbé de Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie, il lut
+aux croisés la défense du pontife. Cette action signala Montfort et
+prépara sa grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible
+exécuteur des décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques.
+Raymond VI l'avouait, lui dont Montfort avait fait la
+ruine<a id="notetag88" name="notetag88"></a><a href="#note88">[88]</a>. Sans
+parler de son courage, de ses m&oelig;urs sévères et de son invariable
+croyance en Dieu, il montrait aux moindres des siens des égards bien
+nouveaux dans les croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé,
+sur leurs chevaux, une rivière grossie par l'orage, les piétons, les
+faibles ne pouvaient passer; Montfort repassa à l'instant suivi de
+quatre ou cinq cavaliers, et resta avec les pauvres gens, en grand
+péril d'être attaqué par
+l'ennemi<a id="notetag89" name="notetag89"></a><a href="#note89">[89]</a>.
+On lui tint compte aussi dans
+cette guerre horrible d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on
+repoussait d'une place, et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes
+prisonnières. Sa femme, à lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas
+indigne de lui; lorsque la plupart des croisés eurent
+<span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>
+abandonné Montfort, elle prit la direction d'une nouvelle armée, et
+l'amena à son époux.</p>
+
+<p>L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et
+par l'évêque même de la ville qui avait dressé la liste de ceux qu'il
+désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et voyant
+les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
+surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs
+ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les
+chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la
+ville pêle-mêle avec les assiégés, et s'en trouvèrent maîtres. Le seul
+embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les
+tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont
+à lui.<a id="notetag90" name="notetag90"></a><a href="#note90">[90]</a>»</p>
+
+<p>«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant
+hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire; les prêtres
+de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde
+fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses
+habits, ni clerc, qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant
+de l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et
+tueries furent la grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La
+ville fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut
+dévasté et brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y
+demeura chose vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte
+n'était pas hérétique ni
+<span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>
+de la secte. À cette destruction
+furent le duc de Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre
+d'Auxerre, le comte de Genève, appelé Gui le Comte, le seigneur
+d'Anduze, appelé Pierre Vermont; et aussi y étaient les Provençaux,
+les Allemands, les Lombards; il y avait des gens de toutes les nations
+du monde, lesquels y étaient venus plus de trois cent mille, comme on
+l'a dit, à cause du
+pardon<a id="notetag91" name="notetag91"></a><a href="#note91">[91]</a>.»</p>
+
+<p>Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres
+disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux,
+dans sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger
+que vingt mille.</p>
+
+<p>L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat.
+Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
+Carcassonne où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle,
+vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste.
+Tout ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui
+treizième. «Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux
+jeune homme; le légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est
+pour moi qu'ils se trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant
+d'hommes, de femmes et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut
+impossible de tenir. Ils s'enfuirent par une issue souterraine qui
+conduisait à trois lieues.</p>
+
+<p>Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les
+croisés, et le légat le fit arrêter en
+<span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>
+trahison. Cinquante
+prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.</p>
+
+<p>Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de
+perpétuer la croisade, et de veiller en armes sur les cadavres et sur
+les cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à
+hériter des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes, et vêtir
+leur chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas. «Il me
+semble, dit-il que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans
+lui prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en
+dirent autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu
+prier. Le vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut
+bientôt, tout à fait à propos pour
+Montfort<a id="notetag92" name="notetag92"></a><a href="#note92">[92]</a>.
+Il ne lui resta plus
+qu'à se faire confirmer par le pape le don des légats: il mit sur
+chaque maison un tribut annuel de trois deniers au profit de l'Église
+de Rome.</p>
+
+<p>Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette
+manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné,
+c'était à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette
+immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands.
+Bientôt il n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand
+prix. Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade, et amuser les
+comtes de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier
+profita de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis
+<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>
+à Rome, et protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent
+lui fit bonne mine, et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient
+le mot, gagnèrent encore du temps, lui assignèrent le terme de trois
+mois pour se justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions
+minutieuses, sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le
+malheureux Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution
+qui devait lui assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait
+tout, déclare que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a
+manqué aux petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle
+dans les grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit
+le débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire,
+elles n'arriveront pas jusqu'au
+Seigneur<a id="notetag93" name="notetag93"></a><a href="#note93">[93]</a>.»</p>
+
+<p>Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de
+croisés. Les Albigeois n'osant plus se fier à aucune ville, après le
+désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans
+quelques châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause
+commune avec eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti,
+comme les protestants du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle. Le château de Minerve, qui se
+trouvait à la porte de Narbonne, était une de leurs principales
+retraites. L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré
+détourner la croisade de leur pays, en faisant des lois terribles
+contre les hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens
+domaines du vicomte de Béziers,
+<span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>
+se réfugièrent en foule vers
+Narbonne. La multitude, enfermée dans le château de Minerve, ne
+pouvait subsister qu'en faisant des courses jusqu'aux portes de cette
+ville. Les Narbonnais appelèrent eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce
+siége fut terrible. Les assiégés n'espéraient et ne voulaient aucune
+pitié. Forcés de se rendre, le légat offrit la vie à ceux qui
+abjureraient. Un des croisés s'en indignait: «N'ayez pas peur, dit le
+prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se convertira.» En effet,
+ceux-ci étaient <i>parfaits</i>, c'est-à-dire les premiers dans la
+hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au nombre de cent
+quarante, coururent au bûcher, et s'y jetèrent d'eux-mêmes. Montfort,
+poussant au midi, assiégea le fort château de Termes, autre asile de
+l'Église albigeoise. Il y avait trente ans que personne, dans ce
+château, n'avait approché des sacrements. Les machines nécessaires
+pour battre la place furent construites par l'archidiacre de Paris. Il
+y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent le
+crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour
+les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au
+risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un
+qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût
+brûlé<a id="notetag94" name="notetag94"></a><a href="#note94">[94]</a>;
+il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher, et ne
+firent que consumer ses liens.</p>
+
+<p>Il
+<span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>
+était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux
+forts dans les montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et
+attaquerait Toulouse. Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le
+monde, à l'Empereur, au roi d'Angleterre, au roi de France, au roi
+d'Aragon. Les deux premiers, menacés par l'Église et la France, ne
+pouvaient le secourir. L'Espagne était occupée des progrès des Maures.
+Philippe-Auguste écrivit au pape. Le roi d'Aragon en fit autant, et
+essaya de gagner Montfort lui-même. Il consentait à recevoir son
+hommage pour les domaines du vicomte de Béziers, et pour l'assurer de
+sa bonne foi, il lui confiait son propre fils. En même temps, ce
+prince généreux, voulant montrer qu'il s'associait sans réserve à la
+fortune du comte de Toulouse, lui donna une de ses s&oelig;urs en
+mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut depuis Raymond VII.
+Il alla lui-même intercéder pour le comte au concile d'Arles. Mais ces
+prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes furent obligés de
+s'enfuir de la ville sans prendre congé des évêques, qui voulaient les
+faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils voulaient que
+Raymond se soumît:</p>
+
+<p>«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont
+venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les
+renverra tous sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église,
+fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui
+sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son
+pays, il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond
+<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>
+chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques
+et leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains
+desdits légats et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et
+plaisir, tous et chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et
+cela dans le terme d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit,
+tant noble qu'homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix,
+mais rien que de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir,
+en son pays, jusqu'à ras de terre, et sans en rien laisser, tous les
+châteaux et places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce
+pays ne pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront
+tous dehors aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses
+terres, il ne se payera aucun péage, si ce n'est ceux qu'on avait
+accoutumé de payer et lever par les anciens usages. Chaque chef de
+maison payera chaque année quatre deniers toulousains au légat, ou à
+ceux qu'il aura chargés de les lever. Le comte fera rendre tout ce qui
+lui sera rentré des revenus de sa terre, et tous les profits qu'il en
+aura eus. Quand le comte de Montfort ira et chevauchera par ses terres
+et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant petits que grands, on ne
+lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne lui résistera en quoi
+que soit.&mdash;Quand le comte Raymond aura fait et accompli tout ce que
+dessus, il s'en ira outre mer pour faire la guerre aux Turcs et
+infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en revenir que le
+légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli tout ce que
+dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues et
+livrées
+<span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>
+par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur
+plaira<a id="notetag95" name="notetag95"></a><a href="#note95">[95]</a>.»</p>
+
+<p>C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
+Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
+évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
+qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
+ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le
+nom de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour
+secourir Montfort qui assiégeait le château de
+Lavaur<a id="notetag96" name="notetag96"></a><a href="#note96">[96]</a>.
+Ce refus de
+secours fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger
+Toulouse. Il voulait profiter d'une armée de croisés qui venait
+d'arriver des Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands
+seigneurs, comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de
+Toulouse, en procession, chantant des litanies, et dévouant à
+<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>
+la mort le peuple qu'ils abandonnaient. L'évêque demandait
+expressément que son troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.</p>
+
+<p>Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en
+tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette
+année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut
+l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du
+vivant de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne
+sachant plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée
+qui lui venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la
+croisade en pays
+orthodoxe<a id="notetag97" name="notetag97"></a><a href="#note97">[97]</a>.</p>
+
+<p>Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour
+Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à
+forcer Simon de lever le siége de Toulouse. Le comte de Foix faillit
+l'accabler à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort
+ressaisirent la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en
+voyant les grands souverains avouer plus ou moins ouvertement
+l'intérêt qu'ils portaient à Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre,
+Savary de Mauléon, était avec les troupes d'Aragon et de Foix à
+Castelnaudary<a id="notetag98" name="notetag98"></a><a href="#note98">[98]</a>.
+Malheureusement, le roi d'Angleterre n'osait pas
+agir directement. Le
+<span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>
+roi d'Aragon était obligé de joindre
+toutes ses forces à celles des autres princes d'Espagne pour repousser
+la terrible invasion des Almohades, qui s'avançaient au nombre de
+trois ou quatre cent mille. On sait avec quelle gloire les Espagnols
+forcèrent, à las Navas de Tolosa, les chaînes dont les musulmans
+avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est une ère nouvelle
+pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe contre l'Afrique; la
+lutte des races et des religions est terminée (16 juillet 1212).</p>
+
+<p>Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère
+semblèrent alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant
+ébranlé<a id="notetag99" name="notetag99"></a><a href="#note99">[99]</a>.
+Le roi de France ne cacha point l'intérêt que lui
+inspirait Raymond. Mais le pape ayant été confirmé dans ses premières
+idées par ceux qui profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit
+qu'il fallait recourir à la force, et envoya défier Simon. Celui-ci,
+toujours humble et prudent autant que fort, fit demander d'abord au
+roi s'il était bien vrai qu'il l'eût défié, et en quoi lui, vassal
+fidèle de la couronne d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain.
+En même temps il se tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque
+tout le peuple était pour ses adversaires. Mais les hommes de Montfort
+étaient des chevaliers pesamment
+<span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span>
+armés et comme
+invulnérables, ou bien des mercenaires d'un courage éprouvé et qui
+avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro avait force milices des
+villes, et quelques corps de cavalerie légère, habituée à voltiger
+comme les Maures. La différence morale des deux armées était plus
+forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés, administrés, et
+avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les historiens, son
+fils lui-même, nous le représentent comme occupé de toute autre
+pensée.</p>
+
+<p>Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en
+comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon,
+fort habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et
+d'une armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de
+monde contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira
+une lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y
+trouva que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de
+Toulouse, lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait
+chasser les Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le
+prêtre ayant lu, répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?&mdash;Ce que
+je veux dire? reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains
+peu un roi qui vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une
+femme.»</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
+s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret, près Toulouse, il
+feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur
+eux de tout le poids de sa lourde cavalerie, il les dispersa, et
+<span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span>
+en tua, dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit
+hommes et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort
+s'étaient entendus pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un prit
+d'abord pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes;
+puis il dit: «Le roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro
+s'élança alors et dit: «Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant
+ils le percèrent de coups.</p>
+
+<p>Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour,
+époux léger; mais qui aurait eu le c&oelig;ur de s'en souvenir? Quand
+Montfort le vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille,
+le farouche général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.</p>
+
+<p>L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
+l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de
+Flandre, l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.</p>
+
+<p>Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations
+avec le saint-siége; la séparation semblait accomplie déjà, comme au
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Innocent
+avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé
+contre lui un nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque
+où le pontife commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme
+moins belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses
+ennemis à la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église
+anglicane, était, en outre, comme nous l'avons vu, un personnage
+politique. C'était bien plus que les comtes et les lieutenants du roi,
+le chef de la Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en
+formaient la
+<span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>
+partie la moins gouvernable, la plus fidèle au
+vieil esprit breton et saxon. Rien n'était plus important pour le roi
+que de mettre dans une telle place un homme à lui; il y faisait nommer
+par les prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent
+de Saint-Augustin à Kenterbury réclamaient toujours cette élection,
+comme un droit imprescriptible de leur maison, métropole primitive du
+christianisme anglais.</p>
+
+<p>Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis
+ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières
+élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
+demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses
+yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique,
+d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez.
+Il avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de
+cette Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la
+Vierge Marie. Jean n'apprit pas plutôt la consécration de l'archevêque
+qu'il chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur
+leurs biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il
+confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les
+oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
+vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui
+osât en donner signification au roi. <i>Effecti sunt quasi canes muti
+non audentes latrare.</i> On se disait tout bas la terrible nouvelle;
+mais personne n'osait ni la promulguer, ni s'y conformer.
+L'archidiacre Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr
+sous une chape de plomb. De
+<span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>
+crainte d'être abandonné de ses
+barons, il avait exigé d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de
+communier avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rôle
+d'adversaire de l'Église; il récompensa un prêtre qui avait prêché au
+peuple que le roi était le fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer
+comme le ministre de la colère divine. Cet endurcissement et cette
+sécurité de Jean faisaient trembler: il semblait s'y complaire. Il
+mangeait à son aise les biens ecclésiastiques, violait les filles
+nobles, achetait des soldats, et se moquait de tout. De l'argent, il
+en prenait tant qu'il voulait aux prêtres, aux villes, aux Juifs; il
+enfermait ceux-ci quand ils refusaient de financer, et leur arrachait
+les dents une à une. Il jouit cinq ans de la colère de Dieu. Le
+serment de Jean c'était: Par Dieu et ses dents! <i>Per dentes
+Dei</i><a id="notetag100" name="notetag100"></a><a href="#note100">[100]</a>!...
+C'était le dernier terme de cet esprit satanique que
+nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre, dans les violences
+furieuses de Guillaume le Roux et du C&oelig;ur de Lion, dans le meurtre
+de Becket, dans les guerres parricides de cette famille. <i>Mal! sois
+mon bien</i><a id="notetag101" name="notetag101"></a><a href="#note101">[101]</a>!...</p>
+
+<p>Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient
+tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure
+que le succès de Montfort fut décidé, son danger
+augmenta<a id="notetag102" name="notetag102"></a><a href="#note102">[102]</a>.
+Cette terreur, cette
+<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>
+vie sans Dieu, où les prêtres officiaient
+sous peine de mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus
+tard Henri VIII sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape
+lui-même. La chose n'était pas faisable
+au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; Jean
+n'essaya pas. En 1212, Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêcha
+la croisade contre Jean, et chargea le roi de France d'exécuter la
+sentence apostolique. Une flotte, une armée immense, furent assemblées
+par Philippe. De son côté, Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à
+soixante mille hommes. Mais dans cette multitude, il n'y avait guère
+de gens sur qui il pût compter. Le légat du pape, qui avait passé le
+détroit, lui fit comprendre son péril; la cour de Rome voulait
+abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il
+se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut
+de mille marcs sterling
+d'or<a id="notetag103" name="notetag103"></a><a href="#note103">[103]</a>.
+La cérémonie de l'hommage féodal
+n'avait rien de
+<span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>
+honteux. Les rois étaient souvent vassaux de
+seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils tenaient d'eux en
+fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du roi de France
+pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de
+l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'Empereur. Mais les temps
+avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi dégradé par
+sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. Un ermite
+avait prédit, qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut
+prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la queue
+d'un cheval qui le mit en pièces.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses
+du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et
+l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales;
+les ouvriers flamands avaient besoin des laines anglaises. Le légat
+encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.
+Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure
+réputation d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe
+envahit en effet la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut
+pillée, Cassel, Ypres, Bruges, Gand, rançonnées. Les
+<span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span>
+Français assiégeaient cette dernière ville, lorsqu'ils apprirent que
+la flotte de Jean bloquait la leur. Ils ne purent la soustraire à
+l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se vengèrent en incendiant les
+villes de Dam et de
+Lille<a id="notetag104" name="notetag104"></a><a href="#note104">[104]</a>.</p>
+
+<p>Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le
+comte de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la
+bataille de Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213).
+Celui d'Angleterre dut se repentir d'avoir laissé écraser les
+Albigeois, qui auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha
+d'autres en Espagne, en Afrique; il s'adressa, dit-on, aux mahométans,
+au chef même des
+Almohades<a id="notetag105" name="notetag105"></a><a href="#note105">[105]</a>,
+aimant mieux se damner et se donner
+au diable qu'à l'Église.</p>
+
+<p>Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore
+abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son
+neveu Othon, et soulevait tous les princes de la Belgique. Au c&oelig;ur
+de l'hiver (vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à la
+Rochelle. Il devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les
+Allemands et les Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le
+moment était bien choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la
+France, vinrent en foule se ranger autour de Jean. D'autre part, les
+seigneurs du Nord étaient alarmés des progrès de la puissance du roi.
+Le comte de Boulogne avait été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il
+possédait. Le comte
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>
+de Flandre redemandait en vain Aire et
+Saint-Omer. La dernière campagne avait porté au comble la haine des
+Flamands contre les Français. Les comtes de Limbourg, de Hollande, de
+Louvain, étaient entrés dans cette ligue, quoique le dernier fût
+gendre de Philippe. Il y avait encore Hugues de Boves, le plus célèbre
+des chefs de routiers; enfin, le pauvre empereur de Brunswick, qui
+n'était lui-même qu'un routier au service de son oncle, le roi
+d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne voulaient rien moins
+que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu Paris; celui de
+Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné les biens des
+ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de
+Jean<a id="notetag106" name="notetag106"></a><a href="#note106">[106]</a>.</p>
+
+<p>La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas
+avoir été une action fort considérable.</p>
+
+<p>Il est probable que chaque armée ne passait pas quinze ou vingt mille
+hommes. Philippe, ayant envoyé contre Jean la meilleure partie de ses
+chevaliers, avait composé en partie son armée, qu'il conduisait
+lui-même, des milices de Picardie. Les Belges laissèrent Philippe
+dévaster les terres
+<i>royalement</i><a id="notetag107" name="notetag107"></a><a href="#note107">[107]</a>
+pendant un mois. Il allait s'en
+retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le rencontra entre Lille
+et Tournai, près du pont de Bouvines (27 août 1214). Les détails de la
+bataille nous ont été transmis par un témoin oculaire, Guillaume le
+Breton, Chapelain de Philippe-Auguste, qui
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>
+se tenait
+derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit, évidemment
+altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la servilité
+classique avec laquelle l'historien-poëte se croit obligé de calquer
+sa Philippide sur l'<i>Énéide</i> de Virgile. Il faut, à toute force, que
+Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter
+comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre,
+que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de
+France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins
+armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par
+Guillaume des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de
+Richard C&oelig;ur de Lion; et fut emporté dans la déroute des siens. La
+gloire du courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers
+brabançons; ces vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent
+pas se rendre aux Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers
+s'obstinèrent moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes
+armures, un homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes
+tombèrent entre les mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre, de
+Boulogne, de Salisbury, de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux
+premiers n'étant point rachetés par les leurs, restèrent prisonniers
+de Philippe. Il donna d'autres prisonniers à rançonner aux milices des
+communes qui avaient pris part au combat.</p>
+
+<p>Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il
+eut d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent,
+Ancenis, Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence,
+qu'une terreur panique
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>
+leur fit tourner le dos en même
+temps. Jean perdit plus vite qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent
+à Louis<a id="notetag108" name="notetag108"></a><a href="#note108">[108]</a>
+tout aussi bon accueil qu'ils avaient fait à Jean; il se
+tint heureux que le pape lui obtint une trêve pour soixante mille
+marcs d'argent et il repassa en Angleterre, vaincu, ruiné, sans
+ressource. L'occasion était belle pour les barons; ils la saisirent.
+Au mois de janvier 1215, et de nouveau le 15 juin, ils lui firent
+signer l'acte célèbre, connu sous le nom de <i>Grande Charte</i>.
+L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de l'Université de
+Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi n'étaient
+autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par Henri
+Beauclerc par une charte
+semblable<a id="notetag109" name="notetag109"></a><a href="#note109">[109]</a>.
+Jean promettait aux barons de
+ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus ruiner
+les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux
+habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes
+libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne
+plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point
+faire saisir le <i>contenment</i> des pauvres gens (outils, ustensiles,
+etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,
+l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois
+féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les
+denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des
+plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> au
+milieu de la cité, sous l'&oelig;il du peuple, à Westminster. Enfin, les
+juges, constables et baillis devaient être désormais des personnes
+versées dans la science des lois. Cet article seul transférait la
+puissance judiciaire aux scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes
+de condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers
+immédiats, ils devaient à leur tour l'accorder à leurs tenanciers
+inférieurs. Ainsi, pour la première fois, l'aristocratie sentait
+qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi, qu'en stipulant
+pour tous les hommes libres. Ce jour-là l'ancienne opposition des
+vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des
+Saxons, disparut et s'effaça.</p>
+
+<p>Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout
+aussi bien me demander ma
+couronne<a id="notetag110" name="notetag110"></a><a href="#note110">[110]</a>.»
+Il signa et tomba ensuite
+dans un horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme
+une bête enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent
+dispersés, il fit publier par tout le continent que les aventuriers
+brabançons, flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du
+service, pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses
+barons
+rebelles<a id="notetag111" name="notetag111"></a><a href="#note111">[111]</a>;
+il voulait refaire sur les Normands la conquête
+de Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>
+une foule. Les
+barons effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de
+celui-ci avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette
+princesse n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne
+pouvait transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même.
+Le pape intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de
+Kenterbury avait été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de
+France d'attaquer le roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune
+Louis, fils de Philippe, feignant d'agir contre le gré de son
+père<a id="notetag112" name="notetag112"></a><a href="#note112">[112]</a>,
+n'en passa pas moins en Angleterre à la tête d'une armée.
+Tous les comtés de la Kentie, l'archevêque lui-même et la ville de
+Londres, se déclarèrent pour les Français. Jean se trouva encore une
+fois abandonné, seul, exilé dans son propre royaume. Il fallut qu'il
+cherchât sa vie chaque jour dans le pillage, comme un chef de
+routiers. Le lendemain il brûlait la maison où il avait passé la nuit.
+Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y subsista de
+pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec lequel il
+comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au passage d'un
+fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et mourut. C'était
+ce qui pouvait arriver
+<span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>
+de pis aux Français. Le fils de Jean,
+Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit bientôt
+tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de repasser en
+France, en renonçant à la couronne
+d'Angleterre<a id="notetag113" name="notetag113"></a><a href="#note113">[113]</a>.</p>
+
+<p>Innocent III était mort trois mois avant le roi Jean (1216, 16
+juillet, 19 octobre), aussi grand, aussi triomphant, que l'ennemi de
+l'Église était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été
+triste. Que souhaitait-il donc? Il avait écrasé Othon, et fait un
+empereur de son jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon
+et d'Angleterre avait montré au monde ce que c'était que se jouer de
+l'Église: l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots
+de sang, qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce
+terrible dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?</p>
+
+<p>Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:
+son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
+persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait
+par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix
+basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
+conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille
+hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille
+hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses
+exécutions le glaive ne se fut point trompé? Tant
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> de villes
+en cendres, tant d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de
+péchés pour punir le péché! Les exécuteurs avaient été bien payés:
+celui-ci était comte de Toulouse et marquis de
+Provence<a id="notetag114" name="notetag114"></a><a href="#note114">[114]</a>,
+celui-là
+archevêque de Narbonne; les autres, évêques. L'Église qu'y avait-elle
+gagné? Une exécration immense, et le pape un doute.</p>
+
+<p>Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de
+Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se
+jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
+larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut,
+dit-on<a id="notetag115" name="notetag115"></a><a href="#note115">[115]</a>,
+réparer, et
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>
+ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point
+une restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas
+impunément qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame
+dans votre propre c&oelig;ur,
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>
+il ébranle l'idole à laquelle vous
+avez sacrifié; elle vous manque aux jours du doute, elle chancelle,
+elle pâlit, elle échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du
+crime accompli pour elle.</p>
+
+<p>Les
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>
+souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant,
+s'ils furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les
+Raymond, ni les Montfort qui recueillirent
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>
+le patrimoine du
+comte de Toulouse. L'héritier légitime ne le recouvra que pour le
+céder bientôt. L'usurpateur,
+<span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>
+avec tout son courage et sa
+prodigieuse vigueur d'âme, était vaincu dans le c&oelig;ur, quand
+<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>
+une pierre, lancée des murs de Toulouse, vint le délivrer de la
+vie (1218)<a id="notetag116" name="notetag116"></a><a href="#note116">[116]</a>.
+Son fils, Amaury de Montfort, céda au roi de France
+ses droits sur le Languedoc; tout le Midi, sauf quelques villes
+libres, se jeta dans les bras de
+Philippe-Auguste<a id="notetag117" name="notetag117"></a><a href="#note117">[117]</a>.
+En 1222, le
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>
+légat lui-même et les évêques du Midi le suppliaient à genoux
+d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en effet les vainqueurs ne
+savaient plus que faire de leur
+<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>
+conquête et doutaient de s'y
+maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de Montfort avait
+donnés pour être régis selon la coutume de Paris, pouvaient être
+arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient un puissant
+protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs occasions le roi
+de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus d'équité et de
+douceur.</p>
+
+<p>Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous
+découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de
+principe et de situation, qui devait tourner au profit du roi de
+France.</p>
+
+<p>Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro
+et Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse
+et de l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du
+pape, et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le
+comte de Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de
+France et d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés
+religieuses et politiques de la cité de Toulouse, représentant du
+principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi d'Angleterre
+continuait contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte d'Henri II.
+Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri le Lion, sorti
+d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais Anglais
+par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles, Richard
+et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des
+Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de
+Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>
+du jeune Frédéric II. Othon abandonné des Guelfes, abandonné des
+Gibelins, se trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et
+recevait une solde de son oncle Jean pour combattre l'Église et
+Philippe-Auguste, qui le défit à Bouvines. Telle était l'immense
+contradiction de l'Europe. Les princes étaient contre les libertés
+municipales pour les libertés religieuses. L'empereur était guelfe et
+le pape gibelin. Le pape en attaquant les rois sous le rapport
+religieux les soutenait contre les peuples sous le rapport politique.
+Il sacra le roi d'Aragon, il annula la grande charte, et blâma
+l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait abandonné
+Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur des
+libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,
+sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il
+prenait part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il
+fallait pour constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position
+forte et simple; à lui seul était l'avenir.</p>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII
+<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span></h3>
+
+<h4>PREMIÈRE MOITIÉ DU XIII<sup>e</sup> SIÈCLE &mdash; MYSTICISME &mdash; LOUIS IX &mdash; SAINTETÉ
+DU ROI DE FRANCE</h4>
+
+
+<h4>1218-1270</h4>
+
+
+<p>Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le
+chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape.
+Il a triomphé partout, et de l'Empereur, et du roi Jean, et des
+Albigeois hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et
+Naples sont devenus deux fiefs du saint-siége, et la mort tragique du
+roi d'Aragon a été un grand enseignement pour tous les rois.
+Cependant, ces succès divers ont si peu fortifié le pape, que nous le
+verrons, au
+<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>
+milieu du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle, abandonné d'une grande
+partie de l'Europe, mendiant à Lyon la protection française; au
+commencement du siècle suivant, outragé, battu, souffleté par son bon
+ami le roi de France, obligé enfin de venir se mettre sous sa main, à
+Avignon. C'est au profit de la France qu'auront succombé les vaincus
+et les vainqueurs, les ennemis de l'Église et l'Église elle-même.</p>
+
+<p>Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface
+VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord c'est que la
+victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre
+la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître
+sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le
+glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
+c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et
+déchire, si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère
+de sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un
+roi, au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au
+sacerdoce laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son
+insu, un coup terrible à l'Église.</p>
+
+<p>Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
+mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de
+mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par
+le mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire
+entre toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,
+constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une
+lame à deux
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>
+tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir
+et veut s'en faire un instrument.</p>
+
+<p>Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le
+pape essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune,
+la prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de
+la culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit
+des barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la
+croisade, des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la
+croisade. Au temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par
+les moines auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et
+reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le
+monde pour répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs,
+l'Église eut ses <i>prêcheurs</i>, c'est le nom même de l'ordre de saint
+Dominique. Le monde venant moins à elle, elle alla à
+lui<a id="notetag118" name="notetag118"></a><a href="#note118">[118]</a>. Le
+tiers ordre de saint Dominique et de saint François reçut une foule
+d'hommes qui ne pouvaient quitter le siècle, et cherchaient à accorder
+les devoirs du monde et la perfection monastique. Saint Louis et sa
+mère appartenaient au tiers ordre de saint François.</p>
+
+<p>Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois, ils eurent,
+dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint
+Dominique, fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol,
+né sous l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade
+de Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la
+<span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> carrière
+mystique, et n'eut ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint
+François. Il fut le principal auxiliaire des papes jusqu'à la
+fondation des jésuites. Les dominicains furent chargés de régler et de
+réprimer. Ils eurent l'inquisition et l'enseignement de la théologie
+dans l'enceinte même du palais
+pontifical<a id="notetag119" name="notetag119"></a><a href="#note119">[119]</a>.
+Pendant que les
+franciscains couraient le monde dans le dévergondage de l'inspiration,
+tombant, se relevant de l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à
+l'orthodoxie, embrassant le monde et l'agitant des transports de
+l'amour mystique, le sombre esprit de saint Dominique s'enferma au
+sacré palais de Latran, aux voûtes granitiques de
+l'Escurial<a id="notetag120" name="notetag120"></a><a href="#note120">[120]</a>.</p>
+
+<p>L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête
+baissée dans l'amour de
+Dieu<a id="notetag121" name="notetag121"></a><a href="#note121">[121]</a>;
+il s'écria, comme plus tard Luther:
+«Périsse la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond
+fut un marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien
+<i>François</i>, parce qu'en effet il ne parlait guère que français.
+C'était, dit son biographe, dans sa première jeunesse, un homme de
+vanité, un bouffon, un
+<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>
+farceur, un chanteur; léger,
+prodigue, hardi... Tête ronde, front petit, yeux noirs et sans malice,
+sourcils droits, nez droit et fin, oreilles petites et comme dressées,
+langue aiguë et ardente, voix véhémente et douce; dents serrées,
+blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col grêle, bras courts,
+doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied petit, de chair peu ou
+point<a id="notetag122" name="notetag122"></a><a href="#note122">[122]</a>.»
+Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une vision le convertit.
+Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno, en rapporte le
+prix à un vieux prêtre, et sur son refus jette l'argent par la
+croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le
+poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape,
+le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les
+siens l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence
+de l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses
+habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau.</p>
+
+<p>Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les
+louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il
+est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le
+plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le
+saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec
+lui; ils les prêche, ils écoutent: Oiseaux, mes frères, disait-il,
+n'aimez-vous pas votre Créateur, qui
+<span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>
+vous donne ailes et
+plumes et tout ce qu'il vous faut? Puis, satisfait de leur docilité,
+il les bénit et leur permet de
+s'envoler<a id="notetag123" name="notetag123"></a><a href="#note123">[123]</a>.
+Il exhortait ainsi
+toutes les créatures à louer et remercier Dieu. Il les aimait,
+sympathisait avec elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre
+poursuivi par les chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un
+agneau de la boucherie. La nature morte elle-même, il l'embrassait
+dans son immense charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il
+fraternisait avec eux tous et les appelait tous à l'amour
+divin<a id="notetag124" name="notetag124"></a><a href="#note124">[124]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche
+marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
+qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités
+forcenées, comparables à celles des faquirs de l'Inde, se pendant à
+des cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis,
+quand ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François
+chercha longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de
+la prédication<a id="notetag125" name="notetag125"></a><a href="#note125">[125]</a>.
+Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de
+consulter sainte Claire et le frère Sylvestre; ils le décidèrent pour
+la prédication. Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit
+<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> les
+reins d'une corde et partit pour Rome. «Tel était son transport, dit
+le biographe, quand il parut devant le pape, qu'il pouvait à peine
+contenir ses pieds, et tressaillait comme s'il eût
+dansé<a id="notetag126" name="notetag126"></a><a href="#note126">[126]</a>.» Les
+politiques de la cour de Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape
+réfléchit et l'autorisa. Il demandait pour grâce unique de prêcher, de
+mendier, de n'avoir rien au monde, sauf une pauvre église de
+Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit champ de la <i>Portioncule</i>, qu'il
+rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela fait, il partagea le monde à ses
+compagnons, gardant pour lui l'Égypte où il espérait le martyre; mais
+il eut beau faire, le sultan s'obstina à le renvoyer.</p>
+
+<p>Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François
+réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout
+le monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds
+nus, jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux
+les femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi saint,
+développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments
+dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un
+jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est
+pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
+côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
+scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une
+sensualité de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa
+pudeur à l'objet aimé.</p>
+
+<p>C'était
+<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>
+une grande joie pour saint François d'Assise de faire
+pénitence dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de
+volaille par nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de
+coups de corde, et l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de
+poulet à votre insu!» À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable
+comme celle où naquit le Sauveur. On y voyait le b&oelig;uf, l'âne, le
+foin; pour que rien n'y manquât, lui-même il bêlait comme un mouton,
+en prononçant Bethléem, et quand il en venait à nommer le doux Jésus,
+il passait la langue sur les lèvres et les léchait comme s'il eût
+mangé du miel<a id="notetag127" name="notetag127"></a><a href="#note127">[127]</a>.</p>
+
+<p>Ces folles représentations, ces courses furieuses, à travers l'Europe,
+qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
+prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des
+excès. Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui
+avait marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le
+tout-puissant génie dramatique qui poussait saint François à
+l'imitation complète de Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa
+vie et sa naissance; il lui fallut aussi la passion. Dans ses
+dernières années on le portait sur une charrette, par les rues et les
+carrefours, versant le sang par le côté, et imitant, par ses
+stigmates, celles du Seigneur.</p>
+
+<p>Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et, en
+revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
+grâce. Sainte Clara d'Assise commença
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>
+les Clarisses<a id="notetag128" name="notetag128"></a><a href="#note128">[128]</a>.
+Le dogme de l'immaculée conception devint de plus en plus
+populaire<a id="notetag129" name="notetag129"></a><a href="#note129">[129]</a>.
+Ce fut le point principal de la religion, la thèse favorite que
+soutinrent les théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle
+les Franciscains, chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une
+dévotion sensuelle embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à
+saint Dominique dans le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu
+dans la bouche de Crishna, ou comme Brama reposant dans la fleur du
+lotos. «La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique,
+qui était tout en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle
+capacité et immensité qu'il contenait et embrassait doucement toute la
+céleste patrie.»</p>
+
+<p>Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guienne
+et des Cours d'amour que, dès le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, la femme prit sur la
+terre une place proportionnée à
+<span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>
+l'importance nouvelle qu'elle
+avait acquise dans la hiérarchie céleste.
+Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, elle se trouve,
+au moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes
+d'Occident. Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant,
+comme la comtesse de Champagne pour le jeune Thibaut, comme celle de
+Flandre pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi
+la plus grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre.
+Jeanne de Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les
+honneurs et les insignes virils; elle
+<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>
+réclama au sacre de
+saint Louis le droit du comte de Flandre, celui de porter l'épée nue,
+l'épée de la
+France<a id="notetag130" name="notetag130"></a><a href="#note130">[130]</a>.</p>
+
+<p>Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la
+force féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien
+toute circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La
+royauté n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La
+mort de Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le
+faible et maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis le
+Lion, ne joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en
+Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En
+Flandre, il maintint la comtesse Jeanne, lui rendant le service de
+garder son mari prisonnier à la tour du Louvre. Cette Jeanne était
+fille de Baudouin, le premier empereur de Constantinople, qu'on
+croyait tué par les Bulgares. Un jour, le voilà qui reparaît en
+Flandre; sa fille refuse de le reconnaître, mais le peuple
+l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis VIII, qui la
+ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à certaines
+questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien avoir
+altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit
+périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.</p>
+
+<p>La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en
+fut bientôt de même du Languedoc. Louis
+<span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
+VIII y était appelé
+par l'Église contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond
+VII<a id="notetag131" name="notetag131"></a><a href="#note131">[131]</a>.
+D'autre part, une bonne partie des méridionaux désiraient
+finir à tout prix, par l'intervention de la France, cette guerre de
+tigres, qui se faisait chez eux depuis si longtemps. Louis avait
+prouvé sa douceur et sa loyauté au siége de Marmande, où il essaya en
+vain de sauver les assiégés. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept
+archevêques et évêques déclaraient qu'ils conseillaient au roi de se
+charger de l'affaire des Albigeois. Louis VIII se mit en effet en
+marche à la tête de toute la France du Nord; les cavaliers seuls
+étaient dans cette armée au nombre de cinquante mille. L'alarme fut
+grande dans le Midi. Une foule de seigneurs et de grandes villes
+s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire hommage. Les
+républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice, espéraient
+pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit passage hors
+de ses murs; mais en même temps, elle s'entendait, avec le comte de
+Toulouse, pour détruire tous les fourrages à l'approche de la
+cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond;
+elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les
+podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du
+comte de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même,
+et sur son refus, il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en
+faveur de cette ville impériale,
+<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>
+ne furent point écoutées.
+Il fallut qu'elle payât rançon, donnât des otages et abattit ses
+murailles. Tout ce qu'on trouva dans la ville, de Français et de
+Flamands, fut égorgé par les assiégeants. Une grande partie du
+Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi, Carcassonne, se livrèrent, et Louis
+VIII établit des sénéchaux dans cette dernière ville et à Beaucaire.
+Il semblait qu'il dût accomplir dans cette campagne toute la conquête
+du Midi. Mais le siége d'Avignon avait été un retard fatal; les
+chaleurs occasionnèrent une épidémie meurtrière dans son armée.
+Lui-même il languissait, lorsque le duc de Bretagne et les comtes de
+Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de Champagne s'entendirent pour
+se retirer; ils se repentaient tous d'avoir aidé au succès du roi; le
+comte de Champagne, amant de la reine (telle est du moins la
+tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui mourut peu après
+son départ (1226).</p>
+
+<p>La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les
+lois féodales, à son oncle Philippe le Hurepel (le grossier), comte de
+Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
+également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui
+assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme
+commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du
+système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer
+dans la vie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le
+légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien
+attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve
+régente. Son
+<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>
+testament, que nous avons encore, n'en fait
+aucune mention<a id="notetag132" name="notetag132"></a><a href="#note132">[132]</a>.
+Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le
+royaume à une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le
+comte de Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses
+galanteries poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les
+autres grands seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de
+la royauté après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on,
+et, d'autre part, la Champagne aimait la France; les grandes villes
+industrielles de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser
+avec le pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la
+turbulence militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti
+de la paix, de l'ordre, de la sûreté des routes. Quiconque voyageait,
+marchand ou pèlerin, était, à coup sûr, pour le roi. Ceci explique
+encore la haine furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui
+avait de bonne heure abandonné leur ligue. La jalousie de la féodalité
+contre l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de
+Flandre et de Languedoc, ne fut point certainement étrangère aux
+affreux ravages que les seigneurs firent dans la Champagne pendant la
+minorité de saint Louis.</p>
+
+<p>Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune
+roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du
+roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
+d'un fils
+<span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>
+de Louis le Gros. La Bretagne, relevant de la
+Normandie, et par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la
+France, flottait entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs
+l'homme le plus propre à profiter d'une telle position. Élevé aux
+écoles de Paris, grand dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise,
+mais de c&oelig;ur légiste, chevalier, ennemi des prêtres, il en fut
+surnommé <i>Mauclerc</i>.</p>
+
+<p>Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit
+bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,
+d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres
+et les seigneurs. Il s'attacha les paysans; leur accorda des droits de
+pâture, d'usage du bois mort, des exemptions du péage. Il eut encore
+pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la
+Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol,
+Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon,
+Rohan, le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de <i>bris</i>,
+qui leur donnait des vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre
+l'Église, l'accusait de simonie par-devant les barons, employait
+contre les prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise
+d'eux-mêmes. Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un
+curé refusant d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât
+lui-même avec le
+corps<a id="notetag133" name="notetag133"></a><a href="#note133">[133]</a>.</p>
+
+<p>Cette
+<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>
+lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir
+vigoureusement contre la France. Il eût fallu du moins être bien
+appuyé de l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et
+volaient le jeune Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une
+guerre honorable. Il devait passer la mer en 1226; une révolte le
+retint. Mauclerc l'attendait encore en 1229, mais le favori de Henri
+III fut corrompu par la régente, et rien ne se trouva prêt. Elle eût
+encore l'adresse d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille
+de Mauclerc. Les barons, sentant la faiblesse de la ligue, n'osaient,
+malgré toute leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi
+enfant, dont la régente employait le nom. En 1228, sommés par elle
+d'amener leurs hommes contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux
+chevaliers seulement.</p>
+
+<p>L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la
+conseillait d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle
+croisade fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps,
+mais les croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes
+qui faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant
+qu'il n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il
+fallut qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y
+autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la
+possession du bas Languedoc, promît Toulouse
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>
+après sa mort,
+comme dot de sa fille Jeanne, qu'un frère du roi devait
+épouser<a id="notetag134" name="notetag134"></a><a href="#note134">[134]</a>.
+Quant à la haute Provence, il l'a donnait à l'Église: c'est l'origine
+du droit des papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris,
+s'humilia, reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se
+constitua, pour six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette
+tour, où six comtes avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte
+de Flandre venait à peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se
+tua de désespoir, était devenu le château, la maison de plaisance, où
+les grands barons logeaient chacun à son tour.</p>
+
+<p>La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de
+comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur
+le nombre mystique des douze apôtres, et sur les traditions poétiques
+des romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et
+régulière. Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les
+pairs se trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et
+de Paris, les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de
+Chartres, de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de
+Montmorency, et beaucoup d'autres barons et chevaliers.</p>
+
+<p>Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux
+soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent
+séparément avec la régente.
+<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>
+Toute la haine des seigneurs,
+forcés de céder à Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut
+obligé de se réfugier à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en
+promettant de prendre la croix en expiation de la mort de Louis VIII;
+c'était s'avouer coupable.</p>
+
+<p>Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord s'écoula pour
+ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibaut
+et Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et
+laissèrent le royaume en paix. Thibaut se trouva roi de Navarre par la
+mort du père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois,
+Sancerre et Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi
+d'Aragon, qui, à la même époque, commençait sa croisade contre
+Majorque et Valence, amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un
+grand nombre de <i>faidits</i> provençaux et languedociens; c'étaient les
+proscrits de la guerre des Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui
+n'était comte de Bretagne que du chef de sa femme, abdiqua le comté,
+le laissa à son fils, et fut nommé par le pape Grégoire IX, général en
+chef de la nouvelle croisade d'Orient.</p>
+
+<p>Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la
+majorité de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis
+Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les
+progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avénement
+du grand-père de saint Louis.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la
+Normandie à la Picardie. Il avait,
+<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>
+en quelque sorte, fondé
+Paris, en lui donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux,
+des aqueducs, une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout
+en autorisant et soutenant son université. Il avait fondé la
+juridiction royale en inaugurant l'assemblée des pairs par un acte
+populaire et humain, la condamnation de Jean et la punition du meurtre
+d'Arthur. Les grandes puissances féodales s'affaissaient; la Flandre,
+la Champagne, le Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le
+roi s'était formé un grand parti dans la noblesse, si je puis dire: je
+parle des cadets; il fit consacrer en principe qu'ils ne dépendraient
+plus de leurs aînés.</p>
+
+<p>Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX,
+avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la
+réalité il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière
+Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis
+n'étaient pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut
+un sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps
+le devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de
+Blanche<a id="notetag135" name="notetag135"></a><a href="#note135">[135]</a>,
+Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>
+prince suça avec le lait une piété ardente, qui semble avoir été
+étrangère à la plupart de ses prédécesseurs, et que ses successeurs
+n'ont guère connue davantage.</p>
+
+<p>Cet homme, qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
+précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
+étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre que le moyen âge avait
+rêvées, le saint pontificat et le saint empire, qu'étaient-elles
+devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le
+dernier degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une
+égale horreur. D'un côté, c'était
+l'Empereur<a id="notetag136" name="notetag136"></a><a href="#note136">[136]</a>,
+au milieu de son
+cortége de légistes bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi,
+charmant poète et mauvais croyant. Il avait des gardes sarrasines, une
+université sarrasine, des concubines arabes. Le sultan d'Égypte était
+son meilleur
+ami<a id="notetag137" name="notetag137"></a><a href="#note137">[137]</a>.
+Il avait, disait-on, écrit ce livre horrible
+dont on parlait tant:
+<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>
+<i>De Tribus impostoribus</i>, Moïse,
+Mahomet et Jésus, qui n'a jamais été écrit. Beaucoup de gens
+soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien être l'Antéchrist.</p>
+
+<p>Le Pape n'inspirait guère plus de confiance que l'Empereur. La foi
+manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque
+besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était
+difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
+revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
+meurtre fût devenue le génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne
+demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de
+leur bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes,
+ils prenaient tour à tour le ton de la menace ou de la plainte: ils
+demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
+tant d'ardeur? la
+<span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>
+délivrance de Jérusalem? Aucunement.
+L'amélioration des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout
+cela. Eh! quoi donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir
+embrasé le leur, depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des
+Albigeois.</p>
+
+<p>La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être héritier des
+Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui
+que Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son
+fils Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt
+mille hommes dans Béziers, et Folquet dix mille dans Toulouse. Ceux
+qui avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants,
+des ennemis de Dieu; il y avait pourtant, dans tout cela, bien des
+morts; et dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang.
+Voilà, sans doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint
+Louis. Il avait grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église,
+pour se justifier à lui-même son père et son aïeul, qui avaient
+accepté de tels dons. Position critique pour une âme timorée; il ne
+pouvait restituer sans déshonorer son père et indigner la France.
+D'autre part, il ne pouvait garder, ce semble, sans consacrer tout ce
+qui s'était fait, sans accepter tous les excès, toutes les violences
+de l'Église.</p>
+
+<p>Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore,
+c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande
+puissance, bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains,
+c'était là, sans doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce
+côté, il y avait tout au moins la chance d'une mort sainte.</p>
+
+<p>Jamais
+<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>
+la croisade n'avait été plus nécessaire et plus
+légitime. Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On
+attendait dans tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était
+comme le bruit des grandes eaux avant le déluge, comme le craquement
+des digues, comme le premier murmure des cataractes du ciel. Les
+Mongols s'étaient ébranlés du Nord, et peu à peu descendaient par
+toute l'Asie. Ces pasteurs, entraînant les nations, chassant devant
+eux l'humanité avec leurs troupeaux, semblaient décidés à effacer de
+la terre toute ville, toute construction, toute trace de culture, à
+refaire du globe un désert, une libre prairie, où l'on pût désormais
+errer sans obstacle. Ils délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi
+toute la Chine septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par
+l'incendie de cent villes et l'égorgement de plusieurs millions
+d'hommes, à cette beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où
+ils ne pouvaient détruire les villes sans grand travail, ils se
+dédommageaient du moins par le massacre des habitants; témoin ces
+pyramides de têtes de morts qu'ils firent élever dans la plaine de
+Bagdad<a id="notetag138" name="notetag138"></a><a href="#note138">[138]</a>.</p>
+
+<p>Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,
+avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les
+arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le
+calife du Caire, les Assassins, les chrétiens de Terre sainte,
+attendaient le
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>
+Jugement. Toute dispute allait être finie,
+toute haine réconciliée; les Mongols s'en chargeaient. De là, sans
+doute, ils passeraient en Europe, pour accorder le pape et l'Empereur,
+le roi d'Angleterre et le roi de France. Alors, ils n'auraient plus
+qu'à faire manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel de Saint-Pierre
+de Rome, et le règne de l'Antéchrist allait commencer.</p>
+
+<p>Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu;
+déjà ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En
+l'an 1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter
+leurs femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng, selon leur
+usage, sur les côtes
+d'Angleterre<a id="notetag139" name="notetag139"></a><a href="#note139">[139]</a>.
+En Syrie, on
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>
+s'attendait d'un moment à l'autre à voir apparaître les grosses têtes
+jaunes et les petits chevaux échevelés. Tout l'Orient était
+réconcilié. Les princes mahométans, entre autres le Vieux de la
+Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante au roi de France, et
+l'un des ambassadeurs passa en Angleterre.</p>
+
+<p>D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à
+saint Louis son danger, son dénûment et sa misère. Ce pauvre Empereur
+s'était vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>
+amitié, la main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus
+pour se chauffer que les poutres de son palais. Quand l'impératrice
+vint, plus tard, implorer de nouveau la pitié de saint Louis,
+Joinville fut obligé, pour la présenter, de lui donner une robe.
+L'Empereur offrait à saint Louis de lui céder à bon compte un
+inestimable trésor, la vraie couronne d'épines qui avait ceint le
+front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le roi de France,
+c'est que le commerce de reliques avait bien l'air d'être un cas de
+simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un présent à
+celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de cent
+soixante mille livres, et de plus, saint Louis donna le produit d'une
+confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de
+profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques
+jusqu'à Vincennes, et plus tard fonda pour elles la Sainte-Chapelle de
+Paris.</p>
+
+<p>La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires
+d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte
+de Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut
+d'autre gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y
+gagna quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait
+quitter encore son royaume et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se
+formait contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé
+le frère du roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort
+pour garder ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était
+allié aux rois d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il
+voulait
+<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>
+épouser ou Marguerite de la Marche, s&oelig;ur utérine
+d'Henri III, ou Béatrix de Provence. Par ce dernier mariage, il eût
+réuni la Provence au Languedoc, déshérité sa fille au profit des
+enfants qu'il eût eus de Béatrix, et réuni tout le Midi. La
+précipitation fit avorter ce grand projet. Dès 1242, les inquisiteurs
+furent massacrés à Avignon; l'héritier légitime de Nîmes, Béziers et
+Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à reparaître. Les
+confédérés agirent l'un après l'autre. Raymond était réduit quand les
+Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut pitoyable;
+Henri III avait compté sur son beau-père, le comte de la Marche, et
+les autres seigneurs qui l'avaient appelé. Quand ils se virent et se
+comptèrent, alors commencèrent les reproches et les altercations. Les
+Français n'avançaient pas moins; ils auraient tourné et pris l'armée
+anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si Henri n'eût
+obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard, en qui Louis
+révéra le héros de la dernière croisade, celui qui avait racheté et
+rendu à l'Europe tant de
+chrétiens<a id="notetag140" name="notetag140"></a><a href="#note140">[140]</a>.
+Henri profita de ce répit
+pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près; un
+combat acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit
+par s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242).</p>
+
+<p>Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha
+de poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas
+moins le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la
+féodalité. Le
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>
+comte de Toulouse n'obtint grâce que comme
+cousin de la mère de saint Louis. Son vassal, le comte de Foix,
+déclara qu'il voulait dépendre immédiatement du roi. Le comte de la
+Marche et sa femme, l'orgueilleuse Isabelle de Lusignan, veuve de Jean
+et mère d'Henri III, furent obligés de céder. Ce vieux comte, faisant
+hommage au frère du roi, Alphonse, nouveau comte de Poitiers, un
+chevalier parut, qui se disait mortellement offensé par lui, et
+demandait à le combattre par-devant son suzerain. Alphonse insistait
+durement pour que le vieillard fit raison au jeune homme. L'événement
+n'était pas douteux, et déjà Isabelle, craignant de périr après son
+mari, s'était réfugiée au couvent de Fontevrault. Saint Louis
+s'interposa et ne permit point ce combat inégal. Telle fut pourtant
+l'humiliation du comte de la Marche, que son ennemi, qui avait juré de
+laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage, se
+les fit couper solennellement devant tous les barons, et déclara qu'il
+en avait assez.</p>
+
+<p>En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un
+saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en
+avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre,
+Louis lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que
+son serment<a id="notetag141" name="notetag141"></a><a href="#note141">[141]</a>.
+Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux
+qui tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes
+de l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit
+d'opter
+<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>
+librement<a id="notetag142" name="notetag142"></a><a href="#note142">[142]</a>.
+Il eût voulu, pour ôter toute cause
+de guerre, obtenir d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce
+prix, il lui eût rendu le Poitou.</p>
+
+<p>Telle était la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à
+Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait
+signé quatorze ans auparavant.</p>
+
+<p>Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile
+de la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258);
+une autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,
+précurseurs des Mongols, avaient envahi la Terre sainte; ils avaient
+remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une
+sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était
+tout ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la Terre sainte; puis
+les Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces
+barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs;
+les habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.</p>
+
+<p>Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes
+nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de
+sa vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le
+drap sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu
+mieux, au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la
+croix rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé
+le voir mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin,
+outre-mer,
+<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>
+sous un climat meurtrier, donner son sang et
+celui des siens dans cette inutile guerre qu'on poursuivait depuis
+plus d'un siècle. Sa mère, les prêtres eux-mêmes le pressaient d'y
+renoncer. Il fut inflexible; cette idée, qu'on lui croyait si fatale,
+fut, selon toute apparence, ce qui le sauva; il espéra, il voulut
+vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut convalescent, il appela sa
+mère, l'évêque de Paris, et leur dit: «Puisque vous croyez que je
+n'étais pas parfaitement en moi-même quand j'ai prononcé mes v&oelig;ux,
+voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, je vous la rends... Mais
+à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que je ne sois dans la
+pleine jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi donc ma croix;
+car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun aliment n'entrera
+dans ma bouche jusqu'à ce que j'aie été marqué de nouveau de son
+signe.»&mdash;«C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants; ne
+nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne
+contredit son projet.</p>
+
+<p>Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature,
+c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre
+Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand
+concile à Lyon<a id="notetag143" name="notetag143"></a><a href="#note143">[143]</a>.
+Cette ville impériale tenait pourtant à la
+France, sur le territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà
+du Rhône. Saint Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur,
+ne consentit pas sans
+<span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
+répugnance à recevoir le pape. Il
+fallut que tous les moines de Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du
+roi; et il laissa attendre le pape quinze jours pour savoir sa
+détermination. Innocent, dans sa violence, contrariait de tout son
+pouvoir la croisade d'Orient; il eût voulu tourner les armes du roi de
+France contre l'Empereur ou contre le roi d'Angleterre, qui était
+sorti un moment de sa servilité à l'égard du saint-siége. Déjà, en
+1239, il avait offert la couronne impériale à saint Louis pour son
+frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la couronne
+d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour entraver
+la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui faire
+violer son
+v&oelig;u<a id="notetag144" name="notetag144"></a><a href="#note144">[144]</a>.</p>
+
+<p>Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à
+légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se
+réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea
+même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il
+pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une
+somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et de Béziers.
+Il l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la
+guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de
+Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la
+guerre sainte une expiation, une réconciliation universelle.</p>
+
+<p>Ce
+<span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>
+n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint
+Louis projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On
+pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder
+la Terre sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi
+il avait emporté une grande quantité d'instruments de labourage et
+d'outils de toute
+espèce<a id="notetag145" name="notetag145"></a><a href="#note145">[145]</a>.
+Pour faciliter les communications
+régulières, il voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de
+Provence étaient à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui
+d'Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses
+approvisionnements<a id="notetag146" name="notetag146"></a><a href="#note146">[146]</a>.
+Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour
+attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être
+pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les
+ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi
+des Francs. Les chrétiens vinrent d'abord de Constantinople,
+d'Arménie, de Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés
+de ce Vieux de la Montagne dont on faisait tant de
+récits<a id="notetag147" name="notetag147"></a><a href="#note147">[147]</a>. Les
+Mongols même
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>
+parurent. Saint Louis, qui les crut favorables
+au christianisme d'après leur haine pour les autres mahométans, se
+ligua avec eux contre les deux papes de l'islamisme, les califes de
+Bagdad et du Caire.</p>
+
+<p>Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes, ils
+se familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs.
+Ceux-ci, dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat
+corrupteur. Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même
+de la tente du roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui
+l'avait suivi.</p>
+
+<p>Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre
+Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la
+première ville<a id="notetag148" name="notetag148"></a><a href="#note148">[148]</a>,
+il eut hâte d'attaquer; lui-même
+<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> il se
+jeta dans l'eau l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins,
+qui étaient en bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges,
+et voyant les Francs inébranlables, ils s'enfuirent à toute bride. La
+forte ville de Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le
+premier effroi. Maître d'une telle place, il fallait se hâter de
+saisir Alexandrie ou le Caire. Mais la même foi qui inspirait la
+croisade, faisait négliger les moyens humains qui en auraient assuré
+le succès. Le roi d'ailleurs, roi féodal, n'était sans doute pas assez
+maître pour arracher ses gens au pillage d'une riche ville; il en fut
+comme en Chypre, ils ne se laissèrent emmener que lorsqu'ils furent
+las eux-mêmes de leurs excès. Il y avait d'ailleurs une excuse;
+Alphonse et la réserve se faisaient attendre. Le comte de Bretagne,
+Mauclerc, déjà expérimenté dans la guerre d'Orient, voulait qu'on
+s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi insista pour le Caire. Il
+fallait donc s'engager dans ce pays coupé de canaux, et suivre la
+route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La marche fut d'une
+singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des ponts,
+faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois pour
+franchir les dix lieues qui sont de Damiette à
+Mansourah<a id="notetag149" name="notetag149"></a><a href="#note149">[149]</a>.
+Pour
+<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>
+atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue
+qui devait soutenir le Nil, et leur livrer passage. Cependant ils
+souffraient horriblement des feux grégeois que leur lançaient les
+Sarrasins, et qui les brûlaient sans remède enfermés dans leurs
+armures<a id="notetag150" name="notetag150"></a><a href="#note150">[150]</a>.
+Ils restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels
+ils apprirent qu'ils auraient pu s'épargner tant de peine et de
+travail. Un Bédouin leur indiqua un gué (8 février).</p>
+
+<p>L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque
+difficulté. Les templiers qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à
+attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les
+traita de lâches, et se lança, tête baissée, dans la ville dont les
+portes étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave
+chevalier, qui était sourd, et qui criait à tue-tête: Sus! sus! à
+l'ennemi<a id="notetag151" name="notetag151"></a><a href="#note151">[151]</a>!
+Les templiers n'osèrent rester derrière: tous
+entrèrent, tous périrent. Les mameluks, revenus de leur étonnement,
+barrèrent les rues de pièces de bois, et des fenêtres ils écrasèrent
+les assaillants.</p>
+
+<p>Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>
+Sarrasins; il combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes
+chevaliers, dit Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa
+bataille, avec grand bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et
+il s'arrêta sur un chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis,
+car il paroissoit dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume
+d'or à son chef, une épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui
+annonça la mort du comte d'Artois, et le roi répondit: «Que Dieu en
+feust adoré de ce que il li donnoit; et lors li choient les larmes des
+yex moult grosses.» Quelqu'un vint lui demander des nouvelles de son
+frère: «Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'il est en
+paradis<a id="notetag152" name="notetag152"></a><a href="#note152">[152]</a>.»</p>
+
+<p>Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français
+défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le
+comte d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était
+à pied au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par
+deux troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était
+accablé par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le
+roi le sauva en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La
+crinière de son cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de
+Poitiers fut un moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le
+bonheur d'être délivré par les bouchers, les vivandiers et les femmes
+de l'armée. Le sire de Briançon ne put conserver son terrain qu'à
+l'aide des machines du duc de Bourgogne, qui tiraient au travers de
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>
+la rivière. Gui de Mauvoisin, couvert de feu grégeois,
+n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les bataillons du comte de
+Flandre, des barons d'outre-mer que commandait Gui d'Ibelin, et de
+Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours l'avantage sur
+les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et Louis rendit
+grâce à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance qu'il en
+avait reçue: c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre, avec
+des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une
+redoutable cavalerie.</p>
+
+<p>Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de
+retourner vers Damiette, mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute,
+le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la
+chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette
+armée, campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des
+barbots du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avaient contracté
+d'étranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait
+autour de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé
+de la leur couper; ce n'était par tout le camp que des cris douloureux
+comme de femmes en mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des
+morts. Un jour, pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la
+messe de son lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier
+prêt à s'évanouir. «Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta
+la messe tout entièrement: ne oncques plus ne chanta.»</p>
+
+<p>Ces morts faisaient horreur, chacun craignait de les toucher et de
+leur donner la sépulture; en vain le roi, plein
+<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>
+de respect
+pour ces martyrs, donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses
+propres mains. Tant de corps abandonnés augmentaient le mal chaque
+jour; il fallut songer à la retraite pour sauver au moins ce qui
+restait. Triste et incertaine retraite d'une armée amoindrie,
+affaiblie, découragée. Le roi, qui avait fini par être malade comme
+les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais il ne voulut jamais
+abandonner son
+peuple<a id="notetag153" name="notetag153"></a><a href="#note153">[153]</a>.
+Tout mourant qu'il était, il entreprit
+d'exécuter sa retraite par terre, tandis que les malades étaient
+embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on fut bientôt
+obligé de le faire entrer dans une petite maison, et de le déposer sur
+les genoux <i>d'une bourgeoise de Paris</i>, qui se trouvait là.</p>
+
+<p>Cependant, les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les
+Sarrasins qui les suivaient par terre et les attendaient dans le
+fleuve. Un immense massacre commença, ils déclarèrent en vain qu'ils
+voulaient se rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le
+grand nombre des prisonniers; ils les faisaient donc entrer
+<span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>
+dans un clos, leur demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un
+grand nombre obéit, entre autres tous les mariniers de Joinville.</p>
+
+<p>Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le
+sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent
+Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur
+d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besants
+d'or. Le sultan avait consenti lorsque les mameluks, auxquels il
+devait sa victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où
+les Français étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les
+meurtriers pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui
+avait arraché le c&oelig;ur au soudan vint au roi, sa main tout
+ensanglantée, et lui dit: «Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton
+ennemi, qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Et le roi ne lui
+répondit oncques rien. Il en vint bien trente, les épées toutes nues
+et les haches danoises aux mains dans notre galère, continue
+Joinville: Je demandai à monseigneur Baudoin d'Ibelin, qui savait bien
+le sarrasinois, ce que ces gens disoient; et il me répondit qu'ils
+disoient qu'ils nous venoient les têtes trancher. Il y avoit tout
+plein de gens qui se confessoient à un frère de la Trinité, qui étoit
+au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je ne me souvins
+oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que plus je me
+défendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors me
+signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache
+danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire
+Gui d'Ibelin, connétable
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>
+de Chypre, s'agenouilla à côté de
+moi, et je lui dis: «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a
+donné. Mais quand je me levai d'illec, il ne me souvint oncques de
+choses qu'il m'eût dite ni
+racontée<a id="notetag154" name="notetag154"></a><a href="#note154">[154]</a>.»</p>
+
+<p>Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son
+mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma
+Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
+vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant
+<span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>
+d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
+chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous
+demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins
+prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me
+prennent;» et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai
+volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant
+qu'ils vous eussent
+pris<a id="notetag155" name="notetag155"></a><a href="#note155">[155]</a>.»</p>
+
+<p>Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les
+Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des
+feux de joie. Il resta pourtant un an à la Terre sainte pour aider à
+la défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors
+de l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa,
+Sidon, Saint-Jean-d'Acre et ne se sépara de ce triste pays que lorsque
+les barons de la Terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son
+séjour ne pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de
+recevoir une nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus
+tôt en France. Sa mère était morte; malheur immense pour un tel fils
+qui, pendant si longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait
+quittée malgré elle pour cette désastreuse expédition, où il devait
+laisser sur la terre infidèle un de ses frères, tant de loyaux
+serviteurs, les os de tant de martyrs. La vue de la France elle-même
+ne put le consoler. «Si j'endurais seul la honte et le malheur,
+disait-il à un évêque, si mes péchés n'avaient pas tourné au préjudice
+de l'Église universelle, je me résignerais. Mais,
+<span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> hélas!
+toute la chrétienté est tombée par moi dans l'opprobre et la
+confusion<a id="notetag156" name="notetag156"></a><a href="#note156">[156]</a>.»</p>
+
+<p>L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le
+revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église;
+c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on
+remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le
+peuple par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit,
+l'enthousiasme sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce
+caractère révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire
+nettement dans les jacqueries des siècles suivants, particulièrement
+dans la révolte des paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes,
+en 1538, il apparut déjà dans l'insurrection des
+<i>Pastoureaux</i><a id="notetag157" name="notetag157"></a><a href="#note157">[157]</a>,
+qui éclata pendant l'absence de saint Louis. C'étaient les plus
+misérables habitants des campagnes, des bergers surtout, qui,
+entendant dire que le roi était prisonnier, s'armèrent,
+s'attroupèrent, formèrent une grande armée, déclarèrent qu'ils
+<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
+voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un simple prétexte,
+peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà formée de Louis,
+lui avait-elle donné un immense et vague espoir de soulagement et de
+délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers se montraient
+partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils conféraient
+eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un homme
+inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de
+Hongrie<a id="notetag158" name="notetag158"></a><a href="#note158">[158]</a>. Ils
+traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la
+France. On parvint cependant à dissiper et détruire ces
+bandes<a id="notetag159" name="notetag159"></a><a href="#note159">[159]</a>.</p>
+
+<p>Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute
+ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
+devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans
+les pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché
+tout désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour
+satisfaire cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères,
+ses enfants, ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre
+le Périgord, le Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en
+Saintonge, à condition que Henri renonçât à ses droits sur la
+Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les
+provinces cédées ne lui pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé,
+elles refusèrent de célébrer sa fête.</p>
+
+<p>Cette
+<span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>
+préoccupation excessive des choses de la conscience
+aurait ôté à la France toute action extérieure. Mais la France n'était
+pas encore dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en
+soi. La France débordait au dehors.</p>
+
+<p>D'une part, l'Angleterre, gouvernée par des Poitevins, par des
+Français du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du
+Nord, Simon de Monfort, comte de Leicester, second fils du fameux
+Montfort, chef de la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les
+Provençaux, sous Charles d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le
+royaume des Deux-Siciles, et consommèrent en Italie la ruine de la
+maison de Souabe.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de
+Jean. Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait
+pu se relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de
+l'Église; autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils
+avaient pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il
+donna à des Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que
+les barons normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur
+famille. Les barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de
+l'Église, et s'en prenaient au roi, qu'ils accusaient de faiblesse.
+Serré entre ces deux partis, et recevant tous les coups qu'ils
+portaient, à qui le roi pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos
+Français du Midi, aux Poitevins surtout, compatriotes de sa mère.</p>
+
+<p>Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient
+favorables au pouvoir monarchique, et naturellement
+<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>
+ennemis
+des barons. C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions
+du droit impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de
+Justinien dans la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait
+de faire prévaloir les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort
+différent; elles contribuèrent à l'élévation de la royauté en France,
+et la ruinèrent en Angleterre et en Allemagne.</p>
+
+<p>Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées
+permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III
+ne savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
+l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
+d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se
+trouvait nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les
+besoins étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se
+constituer; on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient
+faibles ou nulles; la production industrielle, qui alimente la
+prodigieuse consommation du fisc dans les temps modernes, avait à
+peine commencé. C'était encore l'âge du privilége; les barons, le
+clergé, tout le monde, avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne
+rien payer. Depuis la Grande Charte surtout, une foule d'abus
+lucratifs ayant été supprimés, le gouvernement anglais semblait n'être
+plus qu'une méthode pour faire mourir le roi de faim.</p>
+
+<p>La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué
+l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre
+régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
+élément nouveau,
+<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>
+le peuple, qui peu à peu les mit d'accord.
+À une révolution, il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils
+du conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les
+ministres poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille
+contre les hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint
+Louis, haïssait ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays.
+Simon pensa qu'il ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et
+passa en Angleterre. Les Monfort, comtes de Leicester, appartenaient
+aux deux pays. Le roi Henri combla Simon; il lui donna sa s&oelig;ur, et
+l'envoya en Guienne réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y
+conduisit avec tant de dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il
+tourna contre le roi. Ce roi n'avait jamais été plus puissant en
+apparence, ni plus faible en réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait
+acheter pièce à pièce les dépouilles de la maison de Souabe. Son
+frère, Richard de Cornouailles, venait d'acquérir, argent comptant, le
+titre d'Empereur, et le pape avait concédé à son fils celui de roi de
+Naples. Cependant toute l'Angleterre était pleine de troubles. On
+n'avait su d'autre remède à la tyrannie pontificale que d'assassiner
+les courriers, les agents du pape; une association s'était formée dans
+ce but<a id="notetag160" name="notetag160"></a><a href="#note160">[160]</a>.
+En 1258, un <i>Parlement</i>
+<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>
+fut assemblé à Oxford;
+c'est la première fois que les assemblées prennent ce titre. Le roi y
+avait de nouveau juré la Grande Charte, et s'était mis en tutelle
+entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout de six ans de guerres,
+les deux partis invoquèrent l'arbitrage de saint Louis. Le pieux roi,
+également inspiré de la Bible et du droit romain, décida qu'<i>il
+fallait obéir aux puissances</i>, et annula les statuts d'Oxford, déjà
+cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en possession de toute
+sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes du royaume
+d'Angleterre antérieures aux statuts d'Oxford (1264).</p>
+
+<p>Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
+signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il
+intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants
+dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille!
+Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle,
+un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis le Gros, après la
+bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son père,
+l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi de
+la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la participation
+des droits politiques, essayant toutefois d'associer la religion à ses
+projets, et de faire de cette guerre une
+croisade<a id="notetag161" name="notetag161"></a><a href="#note161">[161]</a>.</p>
+
+<p>Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
+saint Louis, elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce
+jugement. C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve
+qu'il s'était jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque,
+l'influence du clergé d'une part, de l'autre celle des légistes, le
+préoccupaient de l'idée du droit absolu de la royauté. Cette grande et
+subite puissance de la France, pendant les discordes et l'abaissement
+de l'Angleterre et de l'Empire, était une tentation. Elle portait
+Louis à quitter peu à peu le rôle de médiateur pacifique qu'il s'était
+contenté autrefois de jouer entre le pape et l'Empereur. L'illustre et
+infortunée maison de Souabe était abattue; le pape mettait à l'encan
+ses dépouilles. Il les offrait à qui en voudrait, au roi d'Angleterre,
+au roi de France. Louis refusa d'abord pour lui-même, mais il permit à
+son frère Charles d'accepter. C'était mettre un royaume de plus dans
+sa maison, mais aussi sur sa conscience le poids d'un royaume.
+L'Église, il est vrai, répondait de tout. Le fils du grand Frédéric
+II, Conrad et le bâtard Manfred, étaient, disait-on, des impies, des
+ennemis du pape, des princes plus mahométans que chrétiens. Cependant,
+tout cela suffisait-il pour qu'on leur prît leur héritage? et si
+Manfred était coupable, qu'avait-il fait le fils de Conrad, le pauvre
+petit Corradino, le dernier rejeton de tant d'Empereurs? Il avait à
+peine trois ans.</p>
+
+<p>Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur
+Villani a laissé un portrait si terrible, cet <i>homme noir, qui dormait
+peu</i><a id="notetag162" name="notetag162"></a><a href="#note162">[162]</a>,
+fut un démon tentateur pour
+<span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>
+saint Louis. Il avait
+épousé Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence.
+Les trois aînées étaient
+reines<a id="notetag163" name="notetag163"></a><a href="#note163">[163]</a>
+et faisaient asseoir Béatrix sur
+un escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et
+avide de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe
+à quel prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait
+souhaiter une consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux
+Français; si les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le
+pavillon de la France, il fallait qu'au moins ce pavillon triomphât
+sur les mers, et humiliât ceux des Italiens.</p>
+
+<p>Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
+Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la
+lutte du sacerdoce et de l'Empire. Qu'on m'excuse de cette digression.
+Cette famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.</p>
+
+
+<p>La
+<span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>
+maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric
+Barberousse, de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino, en qui
+elle devait s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes
+violents et tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester
+indifférent à son sort: ce caractère est l'héroïsme des affections
+privées. C'était le trait commun de tout le parti gibelin: le
+dévouement de l'homme à l'homme. Jamais, dans leurs plus grands
+malheurs, ils ne manquèrent d'amis prêts à combattre et mourir
+volontiers pour eux. Et ils le méritaient par leur magnanimité. C'est
+à Godefroi de Bouillon, au fils des ennemis héréditaires de sa famille
+qu'Henri IV remit le drapeau de l'Empire; on sait comment Godefroi
+reconnut cette confiance admirable. Le jeune Corradino eut son Pylade
+dans le jeune Frédéric d'Autriche, enfants héroïques que le vainqueur
+ne sépara pas dans la mort. La patrie elle-même, que les Gibelins
+d'Italie troublèrent tant de fois, elle leur était chère, alors même
+qu'ils l'immolaient. Dante a placé dans l'enfer le chef des Gibelins
+de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la façon dont il en
+parle, il n'est point de noble c&oelig;ur qui ne voudrait place à côté
+d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas! dit l'ombre héroïque, je
+n'étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence, mais au
+conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai seul
+et la sauvai.»</p>
+
+<p>Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci,
+vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté,
+sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère, et prêts à immoler le
+genre humain
+<span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>
+à une idée. Pour juger ce parti, il faut
+l'observer, soit dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes,
+soit dans l'épuration successive, par où Florence descendit comme dans
+les cercles d'un autre enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des
+Guelfes blancs aux Guelfes noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de
+la <i>Société guelfe</i>. Là, elle demanda, comme remède, le mal même qui
+lui avait fait horreur dans les Gibelins, la tyrannie; tyrannie
+violente, et puis tyrannie douce, quand le sentiment s'émoussa.</p>
+
+<p>Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route
+et par l'alliance de l'Église, et par celle de la France, crut
+atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs
+châteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons
+fortes; on les mit si bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes,
+que, dans cette dernière ville, on anoblissait pour dégrader, et que
+pour récompenser un noble, on l'élevait à la dignité de plébéien.
+Alors les marchands furent contents et se crurent forts. Ils
+dominèrent les campagnes à leur tour, comme avaient fait les citoyens
+des villes antiques. Toutefois, que substituèrent-ils à la noblesse,
+au principe militaire qu'ils avaient détruit? des soldats de louage
+qui les trompèrent, les rançonnèrent et devinrent leurs maîtres,
+jusqu'à ce que les uns et les autres furent accablés par l'invasion
+des étrangers.</p>
+
+<p>Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
+guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de
+forme dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une
+métamorphose hideuse,
+<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>
+devint tyrannie pure, et renouvela,
+par Eccelino et Galeas Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté
+ou inventé des Phalaris et des Agathocle.</p>
+
+<p>L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut
+la maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
+former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler
+les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la
+porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de
+Nocera<a id="notetag164" name="notetag164"></a><a href="#note164">[164]</a>,
+elle constitua la papauté en état de siége. Alors devait
+commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
+mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle
+le droit romain, c'est-à-dire le nivellement de l'ancien Empire; la
+seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les
+frères, eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie
+de Souabe fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme
+allemande ou comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son
+beau-père, Jean de Brienne, saisir le temps où il était à la Terre
+sainte, pour lui enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait
+désigné son héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre
+son père, tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour
+toujours dans les prisons de
+Bologne<a id="notetag165" name="notetag165"></a><a href="#note165">[165]</a>.
+Enfin, son chancelier,
+<span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>
+son ami le plus cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner.
+Après ce dernier coup, il ne restait plus qu'à se voiler la tête,
+comme César aux Ides de Mars. Frédéric abjura toute ambition, demanda
+à résigner tout pour se retirer à la terre sainte; il voulait, du
+moins, mourir en paix. Le pape ne le permit pas.</p>
+
+<p>Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siége de Parme, il
+faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea
+l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit
+par toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés,
+qui racontaient les vengeances du vicaire impérial.</p>
+
+<p>Frédéric mourut à la
+peine<a id="notetag166" name="notetag166"></a><a href="#note166">[166]</a>,
+et le pape en poussa des
+<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>
+cris de joie. Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir
+aussi<a id="notetag167" name="notetag167"></a><a href="#note167">[167]</a>.
+Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi
+d'Angleterre et le roi de Castille se crurent tous deux Empereurs. Le
+fils de Conrad, le petit Corradino, n'était pas en âge de disputer
+rien à personne; mais le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au
+vrai fils de Frédéric II, brillant, spirituel, débauché, impie comme
+son père, homme à part, que personne n'aima ni ne haït à demi. Il se
+faisait gloire d'être bâtard, comme tant de héros et de dieux
+païens<a id="notetag168" name="notetag168"></a><a href="#note168">[168]</a>.
+Tout son appui était dans les Sarrasins,
+<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> qui lui
+gardaient les places et les trésors de son père. Il ne se fiait guère
+qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de Sicile, et dans sa
+dernière bataille, c'est à leur tête qu'il chargeait
+l'ennemi<a id="notetag169" name="notetag169"></a><a href="#note169">[169]</a>.</p>
+
+<p>On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il
+donna aux siens, <i>de frapper aux chevaux</i>. C'était agir contre toute
+chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie
+française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement
+de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
+mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. <i>Hoc est
+signum Dei</i>, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la
+mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre
+excommunié; mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre,
+et lui dressèrent un
+tombeau<a id="notetag170" name="notetag170"></a><a href="#note170">[170]</a>.</p>
+
+<p>Cette
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>
+victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche
+conquérant de Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents
+avides, qui, fondant comme des sauterelles, mangèrent le fruit,
+l'arbre et presque la
+terre<a id="notetag171" name="notetag171"></a><a href="#note171">[171]</a>.
+Les choses allèrent si loin que le
+pape lui-même, qui avait appelé le fléau, se repentit, et fit des
+remontrances à Charles d'Anjou. Les plaintes retentissaient dans toute
+l'Italie, et au delà des Alpes. Tout le parti gibelin de Naples, de
+Toscane, Pise surtout, implorait le secours du jeune Corradino. La
+mère de l'héroïque enfant le retint longtemps, inquiète de le voir si
+jeune encore entrer dans cette funèbre Italie, où toute sa famille
+avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut quinze ans, il n'y eut
+plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric d'Autriche,
+dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune. Ils
+passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine
+dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils
+des Empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre
+mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le
+pape qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.»</p>
+
+<p>Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
+des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui,
+comme dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible. Il y
+avait une grande
+<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>
+ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils
+rencontrèrent, derrière le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou,
+ils passèrent hardiment le fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils
+trouvèrent devant eux. Ils croyaient la victoire gagnée, lorsque
+Charles, qui, sur l'avis d'un vieux et rusé chevalier, s'était retiré
+derrière une colline avec ses meilleurs gendarmes, vint tomber sur les
+vainqueurs fatigués et dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et
+furent écrasés.</p>
+
+<p>Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette
+race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se
+persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain,
+qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de
+lèse-majesté; et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors
+de tout droit? On prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et
+lui écrivit: <i>Vita Corradini mors
+Caroli</i><a id="notetag172" name="notetag172"></a><a href="#note172">[172]</a>.
+Charles nomma parmi
+ses créatures des juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la
+chose était si inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour
+défendre Corradino; les autres se turent. Un seul condamna, et il se
+chargea de lire la sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément.
+Le propre gendre de Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur
+l'échafaud, et tua le juge d'un coup d'épée, en disant: «Il ne
+t'appartient pas, misérable, de condamner à mort si noble et si gentil
+seigneur!»</p>
+
+<p>Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable
+ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>
+échapper aucune
+plainte: «Ô ma mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de
+moi!» Puis il jeta son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement
+ramassé, fut porté à la s&oelig;ur de Corradino à son beau-frère le roi
+d'Aragon. On sait les Vêpres siciliennes.</p>
+
+<p>Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
+restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe
+était aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque
+les papes poursuivirent par tout le monde ce qui restait <i>de cette
+race de
+vipères</i><a id="notetag173" name="notetag173"></a><a href="#note173">[173]</a>,
+le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la
+fille de l'Empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la
+blessa au c&oelig;ur en plaçant à côté d'elle dans son propre château et
+à sa table une odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de
+rendre hommage. L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son
+sang, résolut de fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un
+bateau sur l'Elbe, au pied de la roche qui dominait le château. Elle
+devait descendre par une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le
+péril qui l'arrêtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de
+partir, elle voulut le voir encore et l'embrasser, endormi dans son
+berceau. Ce fut là un déchirement!... Dans le transport de la douleur
+maternelle, elle ne l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut;
+il est connu dans l'histoire sous le nom de Frédéric-<i>le-Mordu</i>; ce
+fut le plus implacable ennemi de son père.</p>
+
+<p>Jusqu'à
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>
+quel point saint Louis eut-il part à cette barbare
+conquête de Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est
+à lui que le pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de
+Souabe, «comme à son défenseur, comme à son bras
+droit<a id="notetag174" name="notetag174"></a><a href="#note174">[174]</a>.» Nul
+doute qu'il n'ait du moins autorisé l'entreprise de son frère. Le
+dernier et le plus sincère représentant du moyen âge devait en épouser
+aveuglément la violence religieuse. Cette guerre de Sicile était
+encore une croisade. Faire la guerre aux Hohenstaufen, alliés des
+Arabes, c'était encore combattre les infidèles; c'était une &oelig;uvre
+pieuse d'enlever à la maison de Souabe cette Italie du Midi qu'elle
+livrait aux Arabes de Sicile, de fermer l'Europe à l'Afrique, la
+chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le principe du moyen âge, déjà
+attaqué de tout côté, devenait plus âpre et plus violent dans les âmes
+qui lui restaient fidèles. Personne ne veut mourir, pas plus les
+systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui sentait la vie lui
+échapper tout à l'heure, se contractait et devenait plus farouche.
+Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que plus cruel pour
+ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient sans se
+l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par l'intolérance.</p>
+
+<p>Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de
+discourir, fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à
+tâtons, telle était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le
+principe commun des persécutions religieuses et des croisades. Cette
+idée s'affaiblissait
+<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>
+singulièrement dans les âmes
+au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle. L'horreur pour les Sarrasins avait
+diminué<a id="notetag175" name="notetag175"></a><a href="#note175">[175]</a>; le
+découragement était venu et la lassitude. L'Europe sentait confusément
+qu'elle avait peu de prise sur cette massive Asie. On avait eu le
+temps, en deux siècles, d'apprendre à fond ce que c'était que ces
+effroyables guerres. Les croisés qui, sur la foi de nos poëmes
+chevaleresques, avaient été chercher des empires de Trébisonde, des
+paradis de Jéricho, de Jérusalem, d'émeraude et de saphir, n'avaient
+trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours, tranchant acier de
+Damas, désert aride, et la soif sous le maigre ombrage du palmier. La
+croisade avait été ce fruit perfide des bords de la mer Morte, qui aux
+yeux offrait une orange, et qui dans la bouche n'était plus que
+cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers l'Orient. On crut
+avoir assez fait, on négligea la Terre sainte, et quand elle fut
+perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte: «Dieu a donc juré,
+dit un troubadour, de ne laisser
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>
+vivre aucun chrétien, et de
+faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son fils,
+qui devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à s'y
+opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. Je
+voudrais qu'il ne fut plus question de croisade contre les Sarrasins,
+puisque Dieu les protége contre les
+chrétiens<a id="notetag176" name="notetag176"></a><a href="#note176">[176]</a>.»</p>
+
+<p>Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre
+eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée
+d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières
+places qu'ils eussent alors en Syrie: Césarée, Arzuf, Saphet, Japha,
+Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut
+je ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur
+foi; plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept
+mille furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.</p>
+
+<p>À ces terribles nouvelles, il y eut en Europe tristesse et douleur,
+mais aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son c&oelig;ur. Il
+ne dit rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix.
+Clément IV, qui était un habile homme et plus légiste que prêtre
+essaya de l'en détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de
+notre point de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière
+entreprise ne produirait rien encore. Mais il était impossible que
+l'homme du moyen âge, son vrai fils, son dernier enfant abandonnât le
+service de Dieu, qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>
+reniât ses pères, les héros des
+croisades, qu'il laissât au vent les os des martyrs, sans entreprendre
+de les inhumer. Il ne pouvait rester assis dans son palais de
+Vincennes, pendant que le mameluk égorgeait les chrétiens, ou tuait
+leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis entendait de la
+Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la Palestine, et les
+cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie, maudit en Europe,
+pour les triomphes de l'infidèle, tout cela pesait sur l'âme du pieux
+roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à regret de la Terre sainte. Il
+en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation d'Égypte,
+les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du martyre,
+c'étaient là des regrets pour l'âme chrétienne.</p>
+
+<p>Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du
+Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
+couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses
+austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et
+personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers,
+Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre,
+comte de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils
+du comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de
+Castille, d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre.
+Saint Louis s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il
+se portait pour arbitre de leur différends, il les aidait à s'équiper.
+Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi
+d'Angleterre. En même temps pour s'attacher le Midi, il appelait
+<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>
+pour la première fois les représentants des bourgeois aux
+assemblées de sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire; c'est le
+commencement des états de Languedoc.</p>
+
+<p>La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne,
+Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
+suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme
+l'expression de la pensée du temps:</p>
+
+<p>«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à Matines, et me fu
+avis en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et
+m'estoit avis que pluseurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble
+vermeille de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua
+que ce rêve signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de
+Reims voulait dire que la croisade «serait de petit esploit.»&mdash;«Je
+entendi que touz ceulz firent péché mortel, qui li loèrent
+l'allée.»&mdash;«De la voie que il fist à Thunes ne weil-je riens conter ne
+dire, pource que je n'i fu pas, la merci
+Dieu<a id="notetag177" name="notetag177"></a><a href="#note177">[177]</a>.»</p>
+
+<p>Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et
+partant à regret, traîna deux mois dans les environs malsains
+d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel côté elle allait se
+diriger. L'effroi était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque
+du Nil, et depuis elle est restée comblée. L'empereur grec, qui
+craignait l'ambition de Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des
+deux Églises.</p>
+
+<p>Cependant
+<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>
+l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les
+Pisans, Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne,
+et fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses
+malades, déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de
+vingt jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette
+lenteur, d'atteindre l'Égypte ou la Terre sainte. On persuada au roi
+de cingler vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain
+de la Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands
+secours de
+Tunis<a id="notetag178" name="notetag178"></a><a href="#note178">[178]</a>;
+peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance,
+que de l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait
+d'abord que l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le soudan
+de Tunis à se convertir. Ce pays était en relation amicale avec la
+Castille et la France. Naguère saint Louis faisant baptiser à
+Saint-Denis un juif converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis
+assistassent à la cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à
+votre maître que je désire si fort le salut de son âme, que je
+voudrais être dans les prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie
+et ne jamais revoir la lumière du jour si je pouvais, à ce prix,
+rendre votre roi et son peuple chrétiens comme cet homme.»</p>
+
+<p>Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et
+l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois,
+sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des
+croisés aimaient
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>
+mieux la violence. On disait que Tunis
+était une riche ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette
+dangereuse expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis,
+commencèrent les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils
+rencontrèrent devant Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle;
+les Maures ne paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et
+fatiguer les chrétiens. Après avoir langui quelques jours sur la plage
+brûlante, les chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce
+qui restait de la grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé
+par deux cents soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins,
+réfugiés dans les voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou
+suffoqués par la fumée ou la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines
+de cadavres, qu'il fit ôter pour y loger avec les
+siens<a id="notetag179" name="notetag179"></a><a href="#note179">[179]</a>. Il
+devait attendre à Carthage son frère, Charles d'Anjou, avant de
+marcher sur Tunis. La plus grande partie de l'armée resta sous le
+soleil d'Afrique, dans la profonde poussière du sable soulevé par les
+vents, au milieu des cadavres et de la puanteur des morts. Tout autour
+rôdaient les Maures qui enlevaient toujours quelqu'un. Point d'arbres,
+point de nourriture végétale; pour eau, des mares infectes, des
+citernes pleines d'insectes rebutants. En huit jours, la peste avait
+éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche, de Viane, Gaultier de
+Nemours, maréchal de France, les sires de Montmorency, de Piennes, de
+Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont, étaient déjà morts. Le légat
+les
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>
+suivit bientôt. N'ayant plus la force de les ensevelir,
+on les jetait dans le canal, et les eaux en étaient couvertes.
+Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le plus jeune
+mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après que le
+confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre. C'était le
+plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un père mourant, était
+pour celui-ci une attache de moins à la terre, un appel de Dieu, une
+tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret, accomplit-il
+cette dernière &oelig;uvre de la vie chrétienne, répondant les litanies
+et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante
+instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient
+le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles
+d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il
+leur promit de s'employer avec zèle, s'il vivait pour leur conserver
+la paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de
+Dieu.</p>
+
+<p>Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur
+la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour
+le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:
+Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui
+en son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne
+soit contreint renier ton saint non.»</p>
+
+<p>«En la nuit devant le jour que il trépassast, endementières (tandis)
+que il se reposoit il soupira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô
+Jérusalem<a id="notetag180" name="notetag180"></a><a href="#note180">[180]</a>!»</p>
+
+<p>La
+<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>
+croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen
+âge avait donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
+Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
+modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade
+brûlée dans la personne des templiers.</p>
+
+<p>L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété:
+c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts.
+Mais les grands et les papes savent très-bien entre eux ce qu'ils
+doivent en
+penser<a id="notetag181" name="notetag181"></a><a href="#note181">[181]</a>.
+Quelque temps après (1327), nous voyons le
+Vénitien Sanuto proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne
+suffisait pas, disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.»
+Le moyen qu'il proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la
+route de la Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus
+par Alexandrie et Damiette. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne;
+le commerce, et non la religion, va devenir le mobile des expéditions
+lointaines.</p>
+
+<p>Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> en
+un roi de France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la
+dynastie. C'est là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si
+hardis contre le clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des
+peuples, l'autorité religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi,
+juste et pieux, équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle
+put être sur les consciencieuses déterminations de cette âme pure et
+candide, l'influence des légistes, des modestes et rusés conseillers
+qui, plus tard, se firent si bien connaître? c'est ce que personne ne
+pouvait apprécier encore.</p>
+
+<p>L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux
+roi se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux,
+que par conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce
+que ses habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du
+pouvoir royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les
+subtiles pensées des légistes étaient acceptées, promulguées par la
+simplicité d'un saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si
+pure, prenaient l'autorité d'un jugement de Dieu.</p>
+
+<p>«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au bois de Vinciennes
+après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir
+entour li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li:
+sans destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de
+sa bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui
+partie avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous
+déliverra l'un après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre
+des Fontaines et monseigneur Geffroy de Villette, et disoit à l'un
+d'eulx: Délivrez-moi
+<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>
+ceste partie. Et quant il véoit aucune
+chose à amender en la parole de ceulz qui parloient pour autrui, il
+meisme l'amendoit de sa bouche. Je le vi aucune fois en esté, que pour
+délivrer sa gent, il venoit ou jardin de Paris, une cote de chamelot
+vestue, un seurcot de tyreteinne sanz manches, un mentel de cendal
+noir entour son col, moult bien pigné et sanz coife, et un chapel de
+paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre tapis pour seoir entour
+li. Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour
+lui en estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière
+que je vous ai dit devant du bois de
+Vinciennes<a id="notetag182" name="notetag182"></a><a href="#note182">[182]</a>.»</p>
+
+<p>En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par
+lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour
+avait été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient
+obligés de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au
+soleil couché.</p>
+
+<p>Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui
+chassaient dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les
+grands vassaux réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du
+combat. Le roi dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des
+personnes dont on doit avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler
+avant par gage de bataille, car l'on ne trouveroit pas de legier
+(facilement) aucun qui se vousissent combatre pour teles manières de
+persones contre barons du royaume...»</p>
+
+<p>«Quant
+<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>
+les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous
+tenoient tout nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor
+compleinte de vos méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en
+certains cas par bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos,
+que vos ne deviez pas aler avant par bataille, mès par enquestes en
+tele besoigne; et disiez encore <i>que bataille n'est pas voie de
+droit</i><a id="notetag183" name="notetag183"></a><a href="#note183">[183]</a>.»
+Jean Thourot, qui avait pris vivement la défense
+d'Enguerrand de Coucy, s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi,
+j'aurais fait pendre tous les barons; car un premier pas fait, le
+second ne coûte plus rien.» Le roi qui entendit ce propos le rappela:
+«Comment, Jean, vous dites que je devrais faire pendre mes barons?
+Certainement je ne les ferai pas pendre, mais je les châtierai s'ils
+méfont.»</p>
+
+<p>Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin <i>un mal homme et qui ne
+se vouloit chastier</i>, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et
+qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur
+qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille, Simon
+refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car
+il voloit que toute justice fust fète des malféteurs par tout son
+royaume en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fust fète
+en report
+(secret)<a id="notetag184" name="notetag184"></a><a href="#note184">[184]</a>.»</p>
+
+<p>Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>
+frère
+Charles d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété
+qu'il possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son
+conseil: «et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust
+rendue, et que il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la
+possession puisque il ne la voloit vendre ne
+eschangier<a id="notetag185" name="notetag185"></a><a href="#note185">[185]</a>.»</p>
+
+<p>Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que,
+pour se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes
+cette âme admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les
+circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.</p>
+
+<p>Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par
+laquelle le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne
+le comté de Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les
+jambes de l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui
+dirent qu'il n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il
+répondit: «Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je
+alasse outremer, et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel
+brisé est semblable au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne
+conscience ladite contée
+retenir<a id="notetag186" name="notetag186"></a><a href="#note186">[186]</a>.»</p>
+
+<p>Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
+parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa
+grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.</p>
+
+<p>Le
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>
+roi posa le doigt sur le verset où il en était: «<i>Beati
+qui custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore</i>.» Puis
+il ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture.
+Le prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur
+cela saint Louis ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au
+gibet.</p>
+
+<p>Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
+questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
+mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des <i>missi
+dominici</i> de
+Charlemagne<a id="notetag187" name="notetag187"></a><a href="#note187">[187]</a>.
+Cette Église mystique le rendait fort
+contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage
+de résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.</p>
+
+<p>Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre
+dit en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont,
+arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté
+se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites
+<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>
+comment ce est?» «Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si
+peu les excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens
+mourir excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire
+satisfaction à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour
+ce que faire le devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos
+baillifs, que touz ceulz qui se soufferront escommeniez an et jour,
+que on les contreingne par la prise de leurs biens à ce que il se
+facent absoudre.» «À ce respondi le roys que il leur commanderoit
+volentiers de touz ceulz dont on le feroit certein que il eussent
+tort... Et le roy dist que il ne le feroit autrement; car ce seroit
+contre Dieu et contre raison, se il contreignoit la gent à eulz
+absoudre, quant les clercs leur feroient
+tort<a id="notetag188" name="notetag188"></a><a href="#note188">[188]</a>.»</p>
+
+<p>La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle un
+esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et
+guelfe contre les Empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
+toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes
+légales qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus
+redoutable. Dès le commencement
+du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, les seigneurs
+avaient vivement soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les
+évêques. En 1225, ils déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou
+prendront les armes si le roi ne remédie aux empiétements du pouvoir
+ecclésiastique; l'Église, acquérant toujours et ne lâchant rien, eût
+en effet tout absorbé à la longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc
+forme, avec le duc de Bourgogne,
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>
+et les comtes d'Angoulême
+et de Saint-Pol, une ligue à laquelle accède une grande partie de la
+noblesse. Les termes de cet acte sont d'une extraordinaire énergie. La
+main des légistes est visible; on croirait lire déjà les paroles de
+Guillaume de
+Nogaret<a id="notetag189" name="notetag189"></a><a href="#note189">[189]</a>.</p>
+
+<p>Saint
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>
+Louis s'associa, dans la simplicité de son c&oelig;ur, à
+cette lutte des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui
+devait tourner à son
+profit<a id="notetag190" name="notetag190"></a><a href="#note190">[190]</a>;
+il s'associait avec la même bonne
+foi à celle des juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain
+le droit de retirer une terre donnée à l'Église.</p>
+
+<p>Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins,
+sans doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité
+ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le
+siècle abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts,
+l'enfonçaient d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre
+et pieuse, blessée au dehors dans tous ses
+amours<a id="notetag191" name="notetag191"></a><a href="#note191">[191]</a>, se
+<span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
+retirait au dedans et cherchait en soi. La lecture et la contemplation
+devinrent toute sa vie. Il se mit à lire l'Écriture et les Pères,
+surtout saint Augustin. Il fit copier des
+manuscrits<a id="notetag192" name="notetag192"></a><a href="#note192">[192]</a>,
+se forma
+une bibliothèque: c'est de ce faible commencement que la Bibliothèque
+Royale devait sortir. Il se faisait faire des lectures pieuses pendant
+le repas, et le soir au moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier
+son c&oelig;ur d'oraisons et de prières. Il restait souvent si longtemps
+prosterné, qu'en se relevant, dit l'historien, il était saisi de
+vertige et disait tout bas aux chambellans: «Où suis-je?» Il craignait
+d'être entendu de ses
+chevaliers<a id="notetag193" name="notetag193"></a><a href="#note193">[193]</a>.</p>
+
+<p>Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Li beneoiz rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se
+compleignoit à son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li
+disoit débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit
+en la létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous
+doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire
+Diex, je n'ose requerre fontaines de lermes ainçois me souffisissent
+petites goustes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et
+aucune foiz reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz
+<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>
+li donna à notre sires lermes en oroison: lesquels, quand li
+les sentoit courre par sa face souef (doucement), et entrer dans sa
+bouche, eles li sembloient si savoureuses et très-douces, non pas
+seulement au cuer, mès à la
+bouche<a id="notetag194" name="notetag194"></a><a href="#note194">[194]</a>.»</p>
+
+<p>Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour
+divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint
+Louis, dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, tout arabe
+d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de
+Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de
+poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile
+et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore
+assez retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds.
+Il lui fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de
+silex, cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins
+d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont
+servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté,
+de crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des
+Valois.</p>
+
+<p>Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte
+couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la
+tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il
+habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David
+prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre
+encore, au midi de la petite église,
+<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>
+une étroite cellule
+qu'on croit avoir été l'oratoire de saint Louis.</p>
+
+<p>Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité,
+s'étaient doutés qu'<i>il était déjà saint</i>, et plus saint que les
+prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui
+est escrite de sainte Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel
+les prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de
+prestres et de prélaz désirroient estre semblables au beneoit roi en
+ses vertuz et en ses m&oelig;urs; car l'on croit méesmement que il fust
+saint dès que il
+vivoit<a id="notetag195" name="notetag195"></a><a href="#note195">[195]</a>.»</p>
+
+<p>Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient
+présens tous revestu, li arcevesques de Sur et li évesque de Damiète,
+et leur clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient
+leur nez pour la puour; mais oncques ne fu veu au bon roy Loys
+estouper le sien, tant le faisoit fermement et
+dévotement<a id="notetag196" name="notetag196"></a><a href="#note196">[196]</a>.»</p>
+
+<p>Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en
+pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
+<i>saint roy</i>:&mdash;«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié
+à l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et
+sanz nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il à là hors un
+grant peuple de la grant Herménie qui vont en
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>
+Jérusalem, et
+me proient, sire, que je leur face monstrer le <i>saint roy</i>; mès je ne
+bée jà à baisier vos os (cependant je ne désire pas encore avoir à
+baiser vos reliques).» Et il rist moult clèrement, et me dit que je
+les alasse querre; et si fis-je. Et quant ils orent veu le roy, ils le
+commandèrent à Dieu et le roy
+eulz<a id="notetag197" name="notetag197"></a><a href="#note197">[197]</a>.»</p>
+
+<p>Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les
+dernières paroles qu'il écrivit pour sa fille. «Chière fille, la
+mesure par laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz
+mesure<a id="notetag198" name="notetag198"></a><a href="#note198">[198]</a>.»</p>
+
+<p>Et dans l'instruction à son fils Philippe:</p>
+
+<p>«Se il avient que aucune querele qui soit meué entre riche et povre
+viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton
+conseil, ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant
+que tu connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre
+cremeteus (craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas
+vouloir. Et se tu entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton
+tens, ou du tens à tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que
+la chose soit grant, ou en terre, ou en deniers, ou en autre
+chose<a id="notetag199" name="notetag199"></a><a href="#note199">[199]</a>.»&mdash;L'amour
+qu'il avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à
+son aisné filz en une moult grant maladie que il ot à Fontene Bliaut.
+«Biau fils, fit-il, je te pri que tu te faces amer au peuple de ton
+royaume; car vraiement je aimeraie miex que un Escot
+<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> venist
+d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume bien et loïalement, que
+tu le gouvernasses mal
+apertement<a id="notetag200" name="notetag200"></a><a href="#note200">[200]</a>.»</p>
+
+<p>Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être
+ému.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>ÉCLAIRCISSEMENTS
+<span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span></h3>
+
+<h4>LUTTE DES MENDIANTS DE L'UNIVERSITÉ &mdash; SAINT THOMAS &mdash; DOUTES
+DE SAINT LOUIS &mdash; LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.</h4>
+
+
+<p>L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps
+de saint Louis, entre l'Université et les ordres Mendiants. Voici
+l'histoire de l'Université: au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, elle se détache de son
+berceau de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de
+Paris; au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>, elle
+guerroie contre les Mendiants agents du pape;
+au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> contre le pape
+lui-même. Ce corps formait une rude et forte
+démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se
+formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils
+troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs
+m&oelig;urs<a id="notetag201" name="notetag201"></a><a href="#note201">[201]</a>.
+C'était là toutefois depuis quelque temps la grande
+gymnastique intellectuelle du monde. Dans
+le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle seulement,
+il en sortit sept
+papes<a id="notetag202" name="notetag202"></a><a href="#note202">[202]</a>
+et une foule de cardinaux et d'évêques.
+Les plus illustres étrangers, l'espagnol Raymond Lulle et l'italien
+Dante, venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la
+chaire de Duns Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris.
+Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre
+Université que de celle du Capitole.
+Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle encore, lorsque
+Ramus rendait quelque vie à l'Université en attendant la
+Saint-Barthélémy, nos écoles de la
+<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>
+rue du Fouarre furent
+visitées de Torquato Tasso. Par raisonnement toutefois, vaine logique,
+subtile et stérile
+chicane<a id="notetag203" name="notetag203"></a><a href="#note203">[203]</a>,
+nos <i>artistes</i> (les dialecticiens de
+l'Université se donnaient ce nom) devaient être bientôt primés.</p>
+
+
+<p>Les vrais artistes du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle, orateurs, comédiens, mimes,
+bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci parlaient
+d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de saint
+Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui avait
+eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le
+monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimé se reposer avec
+saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du
+Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi
+nouvelle et un nouvel Évangile.</p>
+
+<p>Ce titre formidable, <i>Introduction à l'Évangile éternel</i>, fut mis en
+effet en tête d'un livre par Jean de
+Parme<a id="notetag204" name="notetag204"></a><a href="#note204">[204]</a>,
+général des
+Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques,
+avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de
+même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci
+avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la
+perfection, qu'il avait encore six ans à vivre mais
+<span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> qu'alors
+un Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence
+et d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la
+lettre<a id="notetag205" name="notetag205"></a><a href="#note205">[205]</a>.</p>
+
+<p>Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent
+acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.
+C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs
+était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,
+Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de
+l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la
+Sorbonne<a id="notetag206" name="notetag206"></a><a href="#note206">[206]</a>. Il
+publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et
+spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et
+autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et
+mendiants: <i>Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la
+mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls
+prédits à l'Église pour les derniers temps</i>, etc. Sa force est dans
+l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez
+le piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible
+que l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait
+entre les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et
+jalousie de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris,
+en 1230, époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente,
+se retira à Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et
+l'Université se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant
+était Albert le Grand, et le logicien saint
+Thomas<a id="notetag207" name="notetag207"></a><a href="#note207">[207]</a>.</p>
+
+<p>Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de
+Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert le Grand,
+archevêque de Mayence, et saint Bonaventure général des
+Franciscains<a id="notetag208" name="notetag208"></a><a href="#note208">[208]</a>.
+Saint Thomas recueillit de mémoire toute
+<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>
+la discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de
+Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme,
+frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de
+la lettre et ceux de
+l'esprit<a id="notetag209" name="notetag209"></a><a href="#note209">[209]</a>.</p>
+
+<p>Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de
+s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint
+Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde
+grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation,
+essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute
+hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en
+admiration. Albert le Grand déclara que saint Thomas avait fixé la
+règle qui durerait jusqu'à la consommation des
+temps<a id="notetag210" name="notetag210"></a><a href="#note210">[210]</a>.
+Cet homme
+extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne
+s'est placé dans sa vie; vie tout abstraite, dont les seuls événements
+sont des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et
+ne cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où
+fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et
+de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand b&oelig;uf muet
+de Sicile<a id="notetag211" name="notetag211"></a><a href="#note211">[211]</a>.
+Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand
+le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts,
+et il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne
+s'aperçut pas d'une horrible tempête; une autre fois, sa préoccupation
+était si forte qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait
+dans ses doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et
+même à la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un
+grand coup sur la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible
+contre les Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût
+écrit. Dans sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu
+par saint
+<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>
+Augustin; mais dans la grâce, il s'écarte
+visiblement de ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien
+de l'Église, il fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du
+gouvernement ecclésiastique. Or, si l'on n'admet le libre arbitre,
+l'homme est incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement
+possible. Et pourtant, s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une
+large porte à celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église.</p>
+
+<p>Tel est donc l'aspect du monde
+au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle.
+Au sommet, <i>le grand
+b&oelig;uf muet de Sicile</i> ruminant la question. Ici, l'homme et la
+liberté; là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à
+droite l'observation qui proteste de la liberté humaine, à gauche la
+logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation
+distingue, la logique identifie, si on laisse faire celle-ci, elle
+résoudra l'homme en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera
+l'univers en une indivisible unité, où se perdent la liberté, la
+moralité, la vie pratique elle-même. Aussi le législateur
+ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant par le bon sens sa
+propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le
+tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il mesurait la
+profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la balance, chercha
+l'équilibre, et mourut à la peine. Le monde qui le vit d'en bas,
+distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure, n'a pas
+su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette abstraite
+existence.</p>
+
+<p>Au-dessous de cette région sublime battaient le vent et l'orage.
+Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la
+métaphysique, sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci,
+le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle a sa Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que
+les siècles antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier
+déchirement que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute
+l'harmonie du moyen âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel
+on s'était établi commença à branler, quand les saints criant contre
+les saints, le droit se dressant contre le droit, les âmes les plus
+dociles se virent condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux
+roi de France, qui ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de
+bonne heure forcé de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut,
+humble qu'il était et défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis
+se porter pour arbitre entre le pape et l'Empereur, juger le juge
+spirituel de la chrétienté, rappeler à la modération celui qu'il eût
+voulu pouvoir prendre pour règle de sainteté.
+<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>
+Les Mendiants
+l'avaient ensuite attiré par leur mysticisme; il entra dans le
+tiers-ordre de Saint-François, il prit parti contre l'Université.
+Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté d'un grand nombre de
+Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances. On aperçoit dans
+les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute l'inquiétude
+qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut être pris
+pour le type de l'<i>honnête homme</i>
+au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. C'est un curieux
+dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse et
+candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et
+s'obstine dans la foi.</p>
+
+<p>Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbonne et Joinville:
+«Quant le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les
+raisons pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si
+encommençoit la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions
+grant pièce desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: Maistre
+Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse,
+et tout le remenant vous demourast; car <i>preudhomme</i> est si grant
+chose et si bonne chose, que ucis au nommer emplist-il la
+bouche.<a id="notetag212" name="notetag212"></a><a href="#note212">[212]</a>»</p>
+
+<p>«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler a vous pour le soutil
+sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je
+appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande; la
+demande fut tele: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu,
+etc...<a id="notetag213" name="notetag213"></a><a href="#note213">[213]</a>»</p>
+
+<p>Saint Louis raconte à Joinville qu'un chevalier assistant à une
+discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des
+docteurs juifs, et sur sa réponse lui donna sur la tête un coup de son
+bâton qui le renversa.&mdash;«Aussi vous dis-je, fist li roys, que nul, se
+il n'est très bon cler, ne doit desputer à eulz; mès l'omme lay, quant
+il ot mesdire de la loy crestienne ne doit pas défendre la loy
+crestienne, sinon de l'épée, de quoi il
+<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
+doit donner parmi le
+ventre dedens, tant comme elle y peut
+entrer<a id="notetag214" name="notetag214"></a><a href="#note214">[214]</a>.»</p>
+
+<p>Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable
+s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit en
+garder et en tele manière deffendre de cest agait (piége), que en dire
+à l'ennemie quand il envoie tele temptacion, va t'en, doit on dire à
+l'ennemi: Tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz
+les articles de la foy,
+etc...<a id="notetag215" name="notetag215"></a><a href="#note215">[215]</a>»</p>
+
+<p>«Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien
+croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir
+dire<a id="notetag216" name="notetag216"></a><a href="#note216">[216]</a>.»</p>
+
+<p>Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour
+l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne
+pouvait «son c&oelig;ur ahurter à croire au sacrement de l'autel.»
+L'évêque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait cette
+tentation, il s'y complaisait: le théologien répondit qu'elle le
+chagrinait fort, et qu'il se ferait hacher plutôt que de rejeter
+l'Eucharistie. L'évêque alors le consola en lui assurant qu'il avait
+plus de mérite que celui qui n'a point de
+doutes<a id="notetag217" name="notetag217"></a><a href="#note217">[217]</a>.</p>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<p>Quelque légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils
+méritent attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé,
+combien d'âmes devaient douter et souffrir en silence! Ce qu'il y
+avait de cruel, de poignant dans cette première défaillance de la foi,
+c'est qu'on hésitait à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués,
+endurcis aux tourments du doute, les pointes en sont émoussées. Mais
+il faut se reporter au premier moment où l'âme, tiède de foi et
+d'amour, sentit glisser en soi le froid acier. Il y eut déchirement,
+mais il y eut surtout horreur et surprise. Voulez-vous savoir
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+ce qu'elle éprouva, cette âme candide et croyante? Rappelez-vous
+vous-même le moment où la foi vous manqua dans l'amour, où s'éleva en
+vous le premier doute sur l'objet aimé.</p>
+
+<p>Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir
+que cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute,
+sentir que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer
+de glace où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher
+aux branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on
+croit encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si
+le doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela
+n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous
+l'enfer!... Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien
+à côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au
+<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et
+au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Luther
+est là-dessus un grand maître;
+personne n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme:
+«Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de
+lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas
+l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Thécla, comme le
+rêvent les papistes... Jérôme et les autres Pères n'ont pas connu les
+plus hautes tentations; ils n'en ont senti que de puériles, celles de
+la chair, qui pourtant ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et
+Ambroise ont eu la leur; <i>ils ont tremblé devant le glaive</i>...
+Celle-là, c'est quelque chose de plus haut que le désespoir causé par
+les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
+délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es ennemi sans cause. Ou le
+mot de Job: Je suis juste et innocent.»</p>
+
+<p>Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de
+l'âme, où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est le
+dernier terme de la Passion, le sommet de la croix.</p>
+
+<p>Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout
+entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La
+littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du
+<span class="smcap">III</span><sup>e</sup> siècle
+au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>, tout est
+suspendu à ce mystère.</p>
+
+<p>Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire,
+n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la
+croix, et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde
+a la sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique,
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> et
+chaque c&oelig;ur d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa
+croix et ses stigmates.</p>
+
+<p>Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre
+humain, ont connu ces épreuves; toutes ont approché plus ou moins de
+cet idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait:
+«Vertu, tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai
+suivi la justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans
+l'exil.»</p>
+
+<p>Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à
+l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable
+grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter
+cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au
+commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous
+deviendrez des dieux.»</p>
+
+<p>Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes
+intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont
+coulé en limpides légendes, en merveilleux poëmes, et s'amoncelant
+vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales
+qui voulaient monter au Seigneur!</p>
+
+<p>Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue
+deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique,
+échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser
+l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde
+confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied
+de la croix.</p>
+
+<p>Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière,
+amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique, l'autre
+religieuse et populaire.</p>
+
+<p>La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la
+guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait
+existé chez nous, dès lors et même avant, des poëmes d'origine
+celtique où les dernières luttes de l'Occident contre les Romains et
+les Allemands aient été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur,
+je le crois volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer
+l'importance du principe indigène, de l'élément celtique. Ce qui est
+propre à la France, c'est d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de
+s'approprier tout, d'être la France, et d'être le monde. Notre
+nationalité est bien puissamment attractive, tout y vient bon gré mal
+gré; c'est la nationalité la moins exclusivement nationale, la plus
+humaine. Le fonds indigène a été plusieurs fois submergé,
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>
+fécondé par les alluvions étrangères. Toutes les poésies du monde ont
+coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. Tandis que des collines de
+Galles et de Bretagne distillaient les traditions celtiques, comme la
+pluie murmurante dans les chênes verts de mes Ardennes, la cataracte
+des romans carlovingiens tombait des Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux
+monts de la Souabe et de l'Alsace qui ne nous aient versé par
+l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie érudite d'Alexandre et
+de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux monde classique. Et
+cependant du lointain Orient, ouvert par la croisade, coulaient vers
+nous, en fables, en contes, en paraboles, les fleuves retrouvés du
+paradis.</p>
+
+<p>L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère
+et Hérodote; de là nos poëmes carlovingiens, avec les guerres saintes
+d'Espagne, la victoire de Charles Martel et la mort de
+Roland<a id="notetag218" name="notetag218"></a><a href="#note218">[218]</a>. La
+littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est
+unifié en un monde. Roland meurt aux passages solennels des montagnes
+qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes
+divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la
+patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du
+héros, son gigantesque <i>tumulus</i>; ce sont les Pyrénées elles-mêmes.
+Mais le héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un
+Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze
+compagnons; comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son
+calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de
+Toulouse à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et
+l'insouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la
+chrétienté pour laquelle il meurt s'obstine à ne pas répondre. Alors
+il brise son épée, il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer
+sarrasin, ni de ses propres armes. Il enfle le son accusateur, les
+veines de son col se gonflent, elles crèvent, son noble sang s'écoule:
+il meurt de son indignation, de l'injuste abandon du monde.</p>
+
+<p>Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant
+de bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la
+croisade, s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au
+centre de la Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit
+oublier l'unité chrétienne et impériale qui domine encore les poëmes
+carlovingiens. La poésie chevaleresque, éprise de la force
+<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
+individuelle, de l'orgueil héroïque, qui fut l'âme du monde féodal,
+prit en haine la royauté, la loi, l'unité. La dissolution de l'Empire,
+la résistance des seigneurs au pouvoir central sous Charles le Chauve
+et les derniers Carlovingiens, fut célébrée dans Gérard de Roussillon,
+dans les Quatre fils Aymon, galopant à quatre sur un même coursier;
+pluralité significative. Mais l'idéal ne se pluralise pas; il est
+placé dans un seul, dans Renaud; Renaud de
+<i>Montauban</i><a id="notetag219" name="notetag219"></a><a href="#note219">[219]</a>,
+le héros
+sur sa montagne, sur sa tour; dans la plaine, les assiégeants, roi et
+peuple, innombrables contre un seul, et à peine rassurés. Le roi, cet
+homme-peuple, fort par le nombre, et représentant l'idée du nombre, ne
+peut être compris de cette poésie féodale; il lui apparaît comme un
+lâche<a id="notetag220" name="notetag220"></a><a href="#note220">[220]</a>.
+Déjà Charlemagne a fait une triste figure dans l'autre
+cycle; il a laissé périr Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud,
+Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par la ruse. Il joue le rôle
+du légitime et indigne Eurysthée, persécutant Hercule et le soumettant
+à de rudes travaux.</p>
+
+<p>Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est
+ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel
+contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par
+l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il
+représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être
+dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra
+<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>
+sur le baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est
+déjà implicitement dans un drame satirique, qui, de l'Asie à la
+France, a été accueilli, traduit de toute nation: je parle du dialogue
+de Salomon et de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un
+rustre, un <i>vilain</i>; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses
+subtilités, il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci,
+doté à plaisir de tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout
+savant et sage, se voit vaincu par ce rustre
+malin<a id="notetag221" name="notetag221"></a><a href="#note221">[221]</a>.
+Contre
+l'autorité, contre le roi et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud,
+c'est l'épée, c'est la force; celle du bouffon populaire, tout
+autrement perçante, c'est le raisonnement et l'ironie.</p>
+
+<p>Le roi doit vaincre le baron, non-seulement en puissance, mais en
+popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne
+heure tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée
+de l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la
+féodalité ne fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours
+dans les cités l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.</p>
+
+<p>La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la
+guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais
+l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle
+étend son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux
+frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme
+celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de
+l'Italie à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades
+viennent les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres
+lointaines.&mdash;Que cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la
+conquête infinie. On se souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont
+conquis le monde. Mais l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à
+condition qu'ils deviennent Occidentaux. On leur confère l'ordre de
+chevalerie. Alexandre devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens
+sont aïeux des Français; les Saxons descendent des soldats de César,
+les Bretons de Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la
+science devait démontrer de nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa
+divine prescience.</p>
+
+<p>Cependant, le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y
+atteindre, le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité. En vain, pour
+<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>
+compléter la conquête du monde, Aristote devenu magicien a
+conduit par l'air et l'Océan l'Alexandre
+chevaleresque<a id="notetag222" name="notetag222"></a><a href="#note222">[222]</a>.
+L'élément
+étranger ne suffisant pas, on remonte au vieil élément indigène,
+jusqu'au dolmen celtique, jusqu'au tombeau
+d'Arthur<a id="notetag223" name="notetag223"></a><a href="#note223">[223]</a>.
+Arthur
+revient, non plus ce petit chef de clan, aussi barbare que les Saxons
+ses vainqueurs; non un Arthur épuré par la chevalerie. Il est bien
+pâle, il est vrai, ce roi des preux, avec sa reine Geneviève et ses
+douze paladins autour de la Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au
+monde, après ce long sommeil où la femme assoupit Merlin? Ils
+rapportent l'amour de la femme, ce symbole de la nature, qui promet la
+joie infinie, et qui tient le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent
+donc, tristes amants, dans les forêts à l'aventure, faibles et agités,
+tournant dans leur interminable épopée, comme dans ce cercle de Dante
+où flottent les victimes de l'amour au gré d'un vent éternel.</p>
+
+<p>Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette table des
+douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est
+tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie
+mondaine, et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane
+qui cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui
+permet à celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais
+l'objet est changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu
+qu'ils s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins,
+au mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est
+point la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid,
+d'Hyperion, d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de
+Salomon, la coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie
+recueillit son précieux sang. La simple vue de cette coupe, ou Graal,
+prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de
+la coupe et
+<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>
+du temple, les Templistes, doivent rester purs.
+Ni Arthur, ni Parceval, ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir
+approché, l'amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant
+trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie du Graal est conférée par
+des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel chevalier. Cette poésie
+sacerdotale place si haut son idéal, qu'il en est stérile et
+impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste
+solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvain, peuvent
+seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier,
+le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad,
+parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce
+héros obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence.</p>
+
+<p>Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus
+sophistique et plus subtile, elle devint la s&oelig;ur de la scolastique,
+une scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les
+jongleurs la colportaient en petits poëmes par les cours et les
+châteaux, elle s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les
+entraves de la versification la plus artificielle et la plus
+laborieuse qui fut jamais. Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman,
+du symbole à l'allégorie, c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle
+grimaça encore pendant le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle dans les tristes imitations du
+triste roman de la Rose, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la
+voix de la dérision populaire dans les contes et les fabliaux.</p>
+
+<p>La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle
+fait de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était
+plu dans sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme
+Parceval, brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener
+par les degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros
+chrétien, et elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle
+de Roland à celui de Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a
+mené errant par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres,
+à la recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique,
+et aussi ses faiblesses.</p>
+
+<p>La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à
+l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval qui prolonge
+pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là,
+cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie,
+et s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> fait
+maçon, et porte des pierres sur son dos pour aider à la construction
+de la cathédrale de Cologne.</p>
+
+<p>L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de
+la Passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame
+ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la
+poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.</p>
+
+<p>L'Église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme,
+cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri
+momentané. Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu.
+Ce n'est pas en vain que l'Église avait droit
+d'asile<a id="notetag224" name="notetag224"></a><a href="#note224">[224]</a>;
+c'était
+alors l'asile universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout
+entière. L'homme y priait, la commune y délibérait, la cloche était la
+voix de la cité. Elle appelait aux travaux des
+champs<a id="notetag225" name="notetag225"></a><a href="#note225">[225]</a>, aux
+affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie,
+c'est dans les églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à
+Saint-Marc que les députés de l'Europe vinrent demander une flotte
+pour la quatrième croisade. Le commerce se faisait autour des églises:
+les pèlerinages étaient des foires. Les marchandises étaient bénies.
+Les animaux, comme aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la
+bénédiction; l'Église ne la refusait point; elle laissait <i>approcher
+ces petits</i>. Naguère à Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au
+parvis Notre-Dame, et chacun, en les emportant, les faisait bénir.
+Autrefois, on faisait mieux; on mangeait dans l'église même, et après
+le repas venait la danse. L'Église se prêtait à ses joies enfantines.</p>
+
+<p class="poem">
+ ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem<br>
+ Cæruleum in gremium.
+</p>
+
+<p>Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple,
+exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné
+tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du
+<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>
+peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de
+chants pathétiques, comme ce dialogue des vierges folles et des
+vierges sages qui nous a été conservé. Le peuple élevait la voix, non
+pas le peuple fictif qui parle dans le ch&oelig;ur, mais le vrai peuple
+venu du dehors, lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous
+les vomitoires de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant
+enfant, comme le saint Christophe de la légende, brut, ignorant,
+passionné, mais docile, implorant l'initiation, demandant à porter le
+Christ sur ses épaules colossales. Il entrait, amenant dans l'Église
+le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé de victuailles, aux
+pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit
+l'immoler<a id="notetag226" name="notetag226"></a><a href="#note226">[226]</a>.
+Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était en lui-même,
+il exposait dans des extravagances symboliques sa misère, son
+infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des Fous,
+<i>fatuorum</i><a id="notetag227" name="notetag227"></a><a href="#note227">[227]</a>.
+Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le christianisme,
+comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait, se
+reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision, aux
+Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l'humanité, sauvée
+du démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le
+clergé lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle
+dans l'église, là on traînait outrageusement l'odieux hareng du
+carême<a id="notetag228" name="notetag228"></a><a href="#note228">[228]</a>.
+La bête comme l'homme était réhabilitée. L'humble témoin
+de la naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le
+réchauffa tout petit dans la crèche, qui le porta avec sa mère en
+Égypte, qui l'amena triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la
+joie<a id="notetag229" name="notetag229"></a><a href="#note229">[229]</a>.
+Sobriété, patience, ferme résignation, le moyen âge
+distinguait en l'âne je ne sais combien de vertus chrétiennes.
+Pourquoi
+<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
+eût-on rougi de lui? le Sauveur n'en avait pas
+rougi<a id="notetag230" name="notetag230"></a><a href="#note230">[230]</a>.
+Quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis à
+l'enfant? Plus tard, l'Église imposa silence au peuple, l'éloigna, le
+tint à distance. Mais aux premiers siècles du moyen âge, l'Église
+s'effarouchait si peu de ces drames populaires qu'elle en reproduisait
+sur ses murailles les traits les plus hardis. À
+Rouen<a id="notetag231" name="notetag231"></a><a href="#note231">[231]</a>,
+un cochon
+joue du violon, à Chartres, c'est un
+âne<a id="notetag232" name="notetag232"></a><a href="#note232">[232]</a>;
+à Essone, un évêque
+tient une
+marotte<a id="notetag233" name="notetag233"></a><a href="#note233">[233]</a>.
+Ailleurs, ce sont les images des vices et des
+péchés sculptées dans la licence d'un pieux
+cynisme<a id="notetag234" name="notetag234"></a><a href="#note234">[234]</a>.
+L'artiste n'a
+<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>
+pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les infamies de
+Sodome<a id="notetag235" name="notetag235"></a><a href="#note235">[235]</a>.</p>
+
+<p>Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse
+et de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne
+ne riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe
+d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec
+elle. Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté, il
+mettait <i>sous le chandelier l'âme de sa mère</i>. L'amour de la mère et
+du fils, de Marie et de Jésus, était pour l'Église une riche source de
+pathétique. Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la
+vierge portée par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de
+la Sicile antique cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au
+moment d'entrer dans la grande place, on lui présente tout à coup
+l'image du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze
+oiseaux, qui s'envolent de son sein, portent à Dieu l'effusion de la
+joie maternelle.</p>
+
+<p>À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi
+les langues de feu, les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures
+étaient
+illuminées<a id="notetag236" name="notetag236"></a><a href="#note236">[236]</a>.
+À d'autres fêtes, l'illumination était au
+dehors<a id="notetag237" name="notetag237"></a><a href="#note237">[237]</a>.
+Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces
+prodigieux monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes
+aériennes,
+<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>
+animait de ses processions fantastiques les masses
+ténébreuses, passant et repassant le long des balustrades, ces ponts
+dentelés, avec les riches costumes, les cierges et les chants; lorsque
+la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas,
+dans l'ombre, répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le
+vrai drame, le vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité
+à travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de
+la réalité passagère pour la fixer et l'éterniser dans la <i>Divina
+Commedia</i>.</p>
+
+<p>Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du
+moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
+entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont
+l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la
+voix du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond
+symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
+maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications
+philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'Église est un musée
+gothique que visitent les habiles; ils tournent autour, regardent
+irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils
+bien ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur
+plaît dans l'église, ce n'est pas l'église elle-même, ce sera le
+travail délicat de ses ornements, la frange de son manteau, sa
+dentelle de pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en
+décadence.</p>
+
+<p>Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
+telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
+pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand
+mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis
+tenté de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé
+dans l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris,
+de Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La
+pierre s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de
+l'artiste. L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au
+moyen âge «Le maître des pierres vives,» <i>Magister de vivis
+lapidibus</i><a id="notetag238" name="notetag238"></a><a href="#note238">[238]</a>.</p>
+
+<p>On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique
+du tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>
+l'a condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le
+ch&oelig;ur. Cette église, comme la cité romaine, est encore restreinte,
+exclusive, elle ne s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle
+veut une initiation. Elle aime encore les ténèbres des catacombes où
+elle naquit; elle se creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son
+berceau. Les catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée,
+ils attendent encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au
+dehors le cimetière; la tour elle-même, l'organe et la voix de
+l'église, s'élève à côté. La pesante arcade romane scelle de son poids
+l'église souterraine, ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi,
+tant que le christianisme est en lutte, tant que dure la tempête des
+invasions, tant que le monde ne croit pas à sa durée. Mais lorsque
+l'ère fatale de l'an 1000 a passé, lorsque la hiérarchie
+ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde, qu'elle s'est
+complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la chrétienté,
+enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son unité, alors
+l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour embrasser le
+monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle soulève ses
+voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade romaine
+reparaît l'ogive orientale.</p>
+
+<p>Voilà un prodigieux entassement, une &oelig;uvre d'Encelade. Pour
+soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les
+airs<a id="notetag239" name="notetag239"></a><a href="#note239">[239]</a>, les
+géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais
+non, ce n'est pas là une &oelig;uvre de géants, ce n'est pas un confus
+amas de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là
+quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le
+souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de
+Daniel, emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui
+encore qui a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a
+pénétré d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce
+grand corps, il a suscité d'un grain de sénevé la végétation du
+prodigieux arbre. L'esprit est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il
+travaille la figure humaine dans laquelle il
+<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>
+est enfermé,
+comme il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les
+traits; il creuse l'&oelig;il de méditations, d'expérience et de
+douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, les os mêmes, la
+puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de
+la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son enveloppe de
+pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors, au dedans
+de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien
+garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue, il y
+grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets,
+tous ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa
+pensée intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la
+crypte mystérieuse où le monde païen l'avait
+tenu<a id="notetag240" name="notetag240"></a><a href="#note240">[240]</a>,
+il la lança au
+ciel cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant
+plus haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond
+soupir d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante
+était la respiration, si fortement battait ce c&oelig;ur du genre humain,
+qu'il fit jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour
+pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond
+de la croisée gothique, de cet <i>&oelig;il
+ogival</i><a id="notetag241" name="notetag241"></a><a href="#note241">[241]</a>,
+quand il fait
+effort pour s'ouvrir, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle. Cet &oelig;il de la croisée
+gothique est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture.
+L'art ancien, adorateur de la matière, se classait par l'appui
+matériel du temple, par la colonne, colonne toscane, dorique, ionique.
+L'art moderne, fils de l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la
+forme, mais la physionomie, mais l'&oelig;il; non la colonne, mais la
+croisée; non le plein, mais le vide.</p>
+
+<p>Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et
+au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles, la
+croisée enfoncée dans la profondeur
+des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une grotte de granit,
+est toute retirée en soi: elle médite et rêve. Peu à peu elle avance
+du dedans au dehors, elle arrive à la superficie extérieure du mur.
+Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire
+céleste. Mais le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle
+est à peine passé que ces roses
+s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce
+<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>
+des flammes, des c&oelig;urs ou des larmes? Tout cela peut-être à la
+fois.</p>
+
+<p>Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit,
+quoi qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau
+l'étendre<a id="notetag242" name="notetag242"></a><a href="#note242">[242]</a>,
+la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe.
+Non, tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours,
+vos saints, vos fleurs de pierres, vos forêts de marbre, vos grands
+christs dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut
+qu'autour de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle
+rayonne de
+chapelles<a id="notetag243" name="notetag243"></a><a href="#note243">[243]</a>.
+Au delà de l'autel, dressons un autel, un
+sanctuaire derrière le sanctuaire; cachons derrière le ch&oelig;ur la
+chapelle de la Vierge, il me semble que là nous respirerons mieux; là
+il y aura des genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne
+peut plus soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par
+delà la mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces
+murs font obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du
+sanctuaire, que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon
+du ciel?</p>
+
+<p>Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui
+semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux,
+elle se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante
+fécondité au nombre, au rhythme d'une géométrie savante. La géométrie
+de l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a
+calculé dans les premiers temps que la courbe la plus propre à faire
+une voûte solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie
+comme la plus belle, pour le dôme de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture
+gothique, dans la cathédrale de
+Cologne<a id="notetag244" name="notetag244"></a><a href="#note244">[244]</a>;
+c'est un corps régulier
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>
+qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la
+régularité des cristaux.</p>
+
+<p>La croix de l'église normale est strictement déduite de la figure par
+laquelle Euclide construit le triangle
+équilatéral<a id="notetag245" name="notetag245"></a><a href="#note245">[245]</a>.
+Ce triangle,
+principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des voûtes; il
+tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse maigreur
+des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des arcades
+byzantines.</p>
+
+<p>Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs subdiviseurs et leurs
+multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le nombre humain, celui
+des doigts; douze le nombre divin, le nombre astronomique; ajoutez-y
+sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les
+tours<a id="notetag246" name="notetag246"></a><a href="#note246">[246]</a>,
+et dans
+tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du carré et se
+subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le triangle,
+s'exfolient en hexagone, en
+dodécagone<a id="notetag247" name="notetag247"></a><a href="#note247">[247]</a>.
+La colonne a dans le
+rapport de son diamètre les proportions de l'ordre
+dorique<a id="notetag248" name="notetag248"></a><a href="#note248">[248]</a>. La
+hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au principe de
+Vitruve et de Pline.</p>
+
+<p>Ainsi dans ce pays de l'architecture gothique, subsistent les
+traditions de l'antiquité.</p>
+
+<p>L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce
+nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur
+des colonnes. Les bas côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade,
+la façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois
+la largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La
+largeur du tout est égale à la longueur du ch&oelig;ur
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+et de la
+nef<a id="notetag249" name="notetag249"></a><a href="#note249">[249]</a>,
+égale à la hauteur du milieu de la
+voûte<a id="notetag250" name="notetag250"></a><a href="#note250">[250]</a>.
+La longueur
+est à la hauteur, comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas
+côtés, se reproduisent au dehors dans les contre-forts et les
+arcs-boutants qui soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des
+sept dons du Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des
+chapelles du ch&oelig;ur; deux fois sept celui des colonnes qui le
+soutiennent.</p>
+
+<p>Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
+les églises. Celle de Reims a sept entrées; celles de Reims et de
+Chartres sept chapelles autour du ch&oelig;ur. Le ch&oelig;ur de Notre-Dame
+de Paris a sept arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois
+9), large de 42 (6 fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours et
+le diamètre d'une des grandes roses; les tours de la même église ont
+216 pieds (17 fois 12). On y compte 297 colonnes (297 ÷ 3 = 99, qui,
+divisé par 3 = 33, qui, divisé par 3 = 11), et 45 chapelles (5 × 9).
+Le clocher qui en surmontait la croisée avait 104 pieds comme la voûte
+principale. Notre-Dame de Reims a dans son &oelig;uvre 408 pieds ( ÷ 2
+donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame de Paris; 204 ÷ 17 =
+12)<a id="notetag251" name="notetag251"></a><a href="#note251">[251]</a>.
+Chartres 396 pieds ( ÷ 6 = 66, qui, divisé par 2 = 33 = 3 ×
+11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen, et des cathédrales de Strasbourg
+et de Chartres, sont toutes les trois de longueur égale (244 pieds).
+La Sainte-Chapelle de
+<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>
+Paris est haute de 110 pieds (110 ÷ 10 =
+11), longue de 110, large de 27 (3<sup>e</sup> puissance de
+3)<a id="notetag252" name="notetag252"></a><a href="#note252">[252]</a>.</p>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<p>À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique
+sacrée? Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents
+(Visit. église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que
+l'<i>architecture ogivale</i>, celle qu'on dit improprement gothique, est
+due tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons.
+L'<i>architecture romane</i>, celle des prêtres, finit
+au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Les maçons, cette vaste et obscure association partout répandue,
+eurent leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe,
+aussi ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau
+païen, sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le
+monde le grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de
+Salomon. Avec quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et
+perdus dans l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes; il
+faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus reculées, les
+plus inaccessibles des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts
+aériens, aux dernières pointes de ces flèches où le couvreur ne se
+hasarde qu'en tremblant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous
+l'&oelig;il de Dieu, aux coups du vent éternel, quelque ouvrage délicat,
+quelque chef-d'&oelig;uvre d'art et de sculpture, où le pieux ouvrier a
+usé sa vie. Pas un nom, pas un signe, une lettre: il eût cru voler sa
+gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu seul, <i>pour le remède de son
+âme</i>. Un nom qu'ils ont pourtant conservé par une gracieuse
+préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla pour Notre-Dame de
+Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent la prodigieuse
+flèche y fut placée par sa faible
+main<a id="notetag253" name="notetag253"></a><a href="#note253">[253]</a>.
+Ainsi, dans la légende,
+le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu ébranler, roule
+sous le pied d'un
+enfant<a id="notetag254" name="notetag254"></a><a href="#note254">[254]</a>.
+C'est aussi une vierge que la patronne
+des <i>maçons</i>, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue géométrique,
+sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de Cologne. Une
+autre vierge,
+<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>
+sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée
+d'une trinité de fenêtres.</p>
+
+<p>Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
+comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
+s'en fût tenu au même
+type<a id="notetag255" name="notetag255"></a><a href="#note255">[255]</a>,
+s'il fût resté assujetti par
+l'harmonie géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties
+de l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul
+et l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de
+l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente
+personnalité<a id="notetag256" name="notetag256"></a><a href="#note256">[256]</a>;
+on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de
+Paris, sur les tombeaux de
+Rouen<a id="notetag257" name="notetag257"></a><a href="#note257">[257]</a>,
+sur les pierres tumulaires et
+les méandres de l'église de
+Reims<a id="notetag258" name="notetag258"></a><a href="#note258">[258]</a>.
+L'inquiétude du nom et de la
+gloire, la rivalité des efforts, poussa ces artistes à des actes
+désespérés. À Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant
+son neveu par envie. Vous voyez dans une église de cette dernière
+ville, sur la même pierre, les figures hostiles et menaçantes
+d'Alexandre de Berneval et de son disciple poignardé par lui. Leurs
+chiens, couchés à leurs pieds, se menacent encore. L'infortuné jeune
+homme, dans la tristesse d'un destin inaccompli, porte sur sa poitrine
+l'incomparable rose où il eut le malheur de surpasser son
+maître<a id="notetag259" name="notetag259"></a><a href="#note259">[259]</a>.</p>
+
+<p>Comment
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>
+compter nos belles églises
+au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle? Je
+voulais du moins parler de Notre-Dame de
+Paris<a id="notetag260" name="notetag260"></a><a href="#note260">[260]</a>.
+Mais quelqu'un a
+marqué ce monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais
+ne se hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief,
+c'est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille
+cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi
+haute que ses tours. Si je regardais cette église ce serait comme
+livre d'histoire, comme le grand registre des destinées de la
+monarchie. On sait que son portail, autrefois chargé des images de
+tous les rois de France, est l'&oelig;uvre de Philippe-Auguste; le
+portail sud-est de saint
+Louis<a id="notetag261" name="notetag261"></a><a href="#note261">[261]</a>;
+le septentrional de Philippe le
+Bel<a id="notetag262" name="notetag262"></a><a href="#note262">[262]</a>;
+celui-ci fut fondé de la dépouille des Templiers, pour
+détourner sans doute la malédiction de Jacques
+Molay<a id="notetag263" name="notetag263"></a><a href="#note263">[263]</a>.
+Ce portail
+funèbre a dans sa porte rouge le monument de Jean sans
+Peur<a id="notetag264" name="notetag264"></a><a href="#note264">[264]</a>,
+l'assassin du duc d'Orléans. La grande et lourde église, toute
+fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'à la religion. Elle a
+peu d'élan, peu de ce mouvement d'ascension si frappant dans les
+églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes longitudinales qui
+coupent Notre-Dame de Paris arrêtent l'élan; ce sont plutôt les lignes
+d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.</p>
+
+<p>Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
+celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des
+cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie
+colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus
+triste, la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures,
+couverte plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle
+symbolise l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures
+de la croisée batifolent les diables, ils se laissent glisser aux
+pentes rapides, ils font la moue à la ville, tandis qu'au pied du
+Clocher-à-l'Ange le peuple est pilorié.</p>
+
+<p>Saint-Denis
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>
+est l'église des tombeaux; non pas une sombre et
+triste nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute
+brillante de foi et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de
+saint Louis qui l'a bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée
+et légère, comme pour moins peser sur les morts. La nef s'élève au
+ch&oelig;ur par un escalier qui semble attendre le cortége des
+générations qui doivent monter, descendre, avec la dépouille des rois.</p>
+
+<p>À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
+atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la
+virginité, moment court, moment adorable, où rien ne peut rester
+ici-bas. Au moment de la beauté pure, il en succède un autre que nous
+connaissons bien aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la
+vie a déjà pesé, quand la science du bien et du mal perce dans un
+triste sourire, qu'un pénétrant regard s'échappe des longues
+paupières; alors ce n'est pas trop de toutes les fêtes pour donner le
+change aux troubles du c&oelig;ur. C'est le temps de la parure et des
+riches ornements. Telle fut l'église gothique à ce second âge; elle
+porta dans sa parure une délicieuse coquetterie. Riches croisées
+coiffées de triangles
+imposants<a id="notetag265" name="notetag265"></a><a href="#note265">[265]</a>,
+charmants tabernacles appendus
+aux portes, aux tours, comme des chatons de diamants, fine et
+transparente dentelle de pierre filée au fuseau des fées; elle alla
+ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure qu'au dedans le
+mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté, le bracelet
+flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée vous
+brûle, vous languissez d'amour impuissant.</p>
+
+<p>L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
+s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il
+la creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint
+la s&oelig;ur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé
+fut aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une
+série de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion.
+On trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
+subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des
+troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que
+<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>
+c'est que la passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre,
+acharnée, subtile et aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de
+l'infini dont elle a entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens
+une vivacité extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui
+distingue et exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet
+infini, dans l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel,
+elle le cherche dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la
+dernière fibre d'un c&oelig;ur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré,
+tu peux percer, déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher
+l'atome, tu n'y trouveras pas ton Dieu.</p>
+
+<p>En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
+l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle
+du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La
+végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre
+et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
+représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des
+apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui
+reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu
+l'architecture<a id="notetag266" name="notetag266"></a><a href="#note266">[266]</a>;
+celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
+s&oelig;urs plus vives et plus parlantes. La figure humaine
+<span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>
+varia, peupla la sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété,
+l'homme mit partout son image; elle y entra comme Christ, comme apôtre
+ou prophète; puis en son propre nom, humblement couchée sur les
+tombeaux; qui eût refusé l'asile du temple à ces pauvres morts? Ils se
+contentèrent d'abord d'une simple dalle, où l'image était gravée; puis
+la dalle se souleva; la tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis
+la tombe fut un mausolée, un catafalque de pierres qui emplit
+l'église, que dis-je? ce fut une église elle-même. Dieu, resserré dans
+sa maison, fut heureux de garder lui-même une
+chapelle<a id="notetag267" name="notetag267"></a><a href="#note267">[267]</a>.</p>
+
+<p>La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un
+léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et
+humain. L'art gothique est surhumain. Il est né de la croyance au
+miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;
+j'emprunte le mot de saint Augustin: <i>Credo quia absurdum</i>. La maison
+divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes
+colonnes; si elle accepte un appui matériel, c'est pure
+condescendance; il lui suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle
+les réduira à rien, s'il est possible. Elle aimera à placer des masses
+énormes sur de fines colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour
+l'architecture gothique le principe de vie: c'est l'architecture du
+miracle. Mais c'est aussi son principe de mort. Le jour où l'amour
+manquera, l'étrangeté, la bizarrerie des formes, ressortiront à
+loisir, et le sentiment du beau sera choqué, tout aussi bien que la
+logique<a id="notetag268" name="notetag268"></a><a href="#note268">[268]</a>.</p>
+
+<p>L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
+l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La
+<span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>
+laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une
+occasion d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le
+dieu du péché, le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu,
+humilié, mais il y est. Le genre grec divinise souvent la bête; les
+lions de Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le
+gothique bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant
+de le diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté
+chrétienne? Elle est dans cette tragique image de macérations et de
+douleur, dans ce pathétique regard, dans ces bras ouverts pour
+embrasser le monde. Beauté effrayante, laideur adorable que nos vieux
+peintres n'ont pas craint d'offrir à l'âme sanctifiée.</p>
+
+<p>Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait,
+avouons-le, quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse
+énorme de l'église s'appuie sur d'innombrables
+contre-forts<a id="notetag269" name="notetag269"></a><a href="#note269">[269]</a>,
+laborieusement dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On
+fatigue à la voir entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée
+d'une vieille maison qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.</p>
+
+<p>Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art,
+attaquable dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social.
+La société d'où il est sorti était trop inégale et trop injuste. Le
+régime de castes, si peu atténué qu'il était par le
+christianisme<a id="notetag270" name="notetag270"></a><a href="#note270">[270]</a>,
+subsistait encore. L'Église sortie du peuple eut,
+de bonne heure, peur du peuple; elle s'en éloigna, elle fit alliance
+avec la féodalité, sa vieille ennemie, puis avec la royauté
+victorieuse de la féodalité. Elle s'associa aux tristes victoires de
+la royauté sur les communes qu'elle-même avait aidées à leur
+naissance. La cathédrale de
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>
+Reims porte au pied d'un de ses
+clochers l'image des bourgeois du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>
+siècle, punis d'avoir résisté à
+l'établissement d'un
+impôt<a id="notetag271" name="notetag271"></a><a href="#note271">[271]</a>.
+Cette figure du peuple pilorié est un
+stigmate pour l'Église elle-même. La voix des suppliciés s'élevait
+avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un tel hommage? Je ne
+sais; mais il semble que des églises bâties par corvées, élevées des
+dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de l'orgueil des évêques
+et des seigneurs, toutes remplies de leurs insolents tombeaux,
+devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces pierres il y avait
+trop de pleurs.</p>
+
+<p>Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait
+soutenir sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la
+<i>Consommation</i>. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait
+reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un
+Christ éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se
+représente partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure,
+mais chaque jour acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est
+spontanée et populaire, étrangère, souvent contraire à l'influence
+ecclésiastique. Le peuple, tout en obéissant au prêtre, distingue fort
+bien du prêtre, le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge,
+il élève, il épure cet idéal dans la réalité historique. Ce Christ de
+douceur et de patience, il apparaît dans Louis le Débonnaire conspué
+par les évêques; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape; dans
+Godefroi de Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt
+vierge à Jérusalem, simple <i>baron</i> du Saint-Sépulcre. L'idéal grandit
+encore dans Thomas de Kenterbury, délaissé de l'Église et mourant pour
+elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi prêtre
+et roi homme. Tout à l'heure l'idéal généralisé va s'étendre dans le
+peuple; il va se réaliser au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>
+siècle, non-seulement dans l'homme
+du peuple, mais dans la femme, dans Jeanne la Pucelle. Celle-ci, en
+qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ
+au moyen âge.</p>
+
+<p>Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
+en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un
+présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé,
+<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> qui
+mit sur la terre un ciel; elle fut la rédemption du monde moderne,
+mais elle parut la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan
+poussa sur l'Église inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est
+dans les grotesques du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>
+et du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles. Il
+crut avoir vaincu;
+il n'a jamais pu apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est
+jamais qu'un moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu,
+pour s'être fait humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être
+devenu grand comme le monde.</p>
+
+<p>En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
+âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
+aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et
+notre mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est
+en vain que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses
+tours suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses
+saints font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent
+des grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au
+Seigneur.» Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde
+grec, le monde oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur
+dépouille. Dieu lui accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de
+cadran. 1833.</p>
+
+<p>J'ai
+<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> tiré ce volume, en grande partie, des Archives
+nationales. Un mot seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui
+ont fait à l'auteur un devoir d'approfondir l'histoire de nos
+antiquités, sur le paisible théâtre de ses travaux, sur le lieu qui
+les a inspirés. Son livre, c'est sa vie.</p>
+
+<p>Le noyau des archives est le Trésor des chartes et la collection des
+registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de
+beaucoup la plus considérable des Archives (sections historiques,
+domaniale et topographique, législative et administrative), occupent
+au Marais le triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans
+l'antiquité, l'histoire dans l'histoire. Une tour
+du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle
+garde l'entrée de la royale colonnade du palais des Soubise. On
+s'explique en entrant la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne
+puis, prince ne daigne, Rohan suis.»</p>
+
+<p>Le <i>Trésor des chartes</i> contient dans ses registres la suite des actes
+du gouvernement depuis le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle, dans ses chartes les actes
+diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion
+des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce
+qui constituait, comme on le disait, <i>les droits du roi</i>. C'était le
+vieil arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en
+brèche la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut
+confié tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à
+un chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur
+général. Parmi ces <i>trésoriers des chartes</i>, il faut citer un Budé,
+deux de Thou<a id="notetag272" name="notetag272"></a><a href="#note272">[272]</a>.
+Les destinées de
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>
+ce précieux dépôt ne
+furent autres que celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité
+royale prit plus de nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des
+chartes; véritable trésor en effet où l'on trouvait des titres à
+exploiter, où l'on pêchait des terres, des châteaux, maintes fois des
+provinces. Les fils de Philippe le Bel, cette génération avide, firent
+faire le premier inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme,
+quand la France, après les guerres des Anglais, se cherchait
+elle-même, visita le trésor, et s'affligea de la confusion qui s'y
+était mise (1371); le trésor était comme la France. Sous Louis XI,
+nouvel inventaire, autre sous Charles VIII. Sous Henri III, le
+désordre est au comble. De savants hommes y aident: Brisson et du
+Tillet, <i>qui travaillent pour le roi</i>, emportent et dissipent les
+pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de la <i>France
+ancienne</i>, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet inventaire des
+droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu. Personne ne sut
+comme lui enrichir et exploiter les archives: par toute la France il
+rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un grand et
+admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers qu'il
+employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi, les
+Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son &oelig;uvre,
+réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce
+travail est le livre des <i>Droits du roy</i>, de Pierre Du Puy. C'est un
+savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme
+intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de
+l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne, que la
+Lorraine, dépendance originaire du royaume <i>français</i> d'Austrasie et
+de Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une
+telle érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter
+la centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,
+trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins
+légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi,
+quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux
+archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses
+titres. Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit
+son droit de franc-alleu, de propriété libre. On alléguait en vain les
+droits des anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos
+archivistes voulaient des écrits.</p>
+
+<p>Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,
+<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>
+notre Trésor des chartes était environné d'un formidable
+mystère. Il fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour
+avoir droit de le consulter, et cette charge de trésorier finit par
+être réunie à celle de procureur général au Parlement de Paris. M.
+d'Aguesseau provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre
+un homme qui était parvenu à se procurer quelques copies de pièces
+déposées au Trésor des chartes, et qui en faisait
+trafic<a id="notetag273" name="notetag273"></a><a href="#note273">[273]</a>.</p>
+
+<p>La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la
+confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
+avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais,
+sont venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de
+Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables
+et fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de
+Clotaire, sont sortis de leur asile ecclésiastique, et sont venus
+comparaître à cette grande revue des morts.</p>
+
+<p>Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des
+monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
+opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères,
+châteaux, dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le
+plancher, réunit tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble
+de papiers, les fenêtres même étaient obstruées, tandis que
+l'archiviste louait plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait
+faire des recherches, il fallait de la chandelle en plein midi. La
+Révolution, une fois pour toutes, y porta le jour.</p>
+
+<p>Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de
+la science), furent deux députés de la Convention, MM. Camus et
+Daunou. M. Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la
+république avec la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou,
+successeur de M. Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des
+Archives, et à cette époque les Archives de France devenaient celles
+du monde. Cette prodigieuse classification lui appartient. C'était
+alors un glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru
+ouvrait, pour la première fois, les mystérieux dépôts de Venise, M.
+Daunou recevait les
+<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>
+dépouilles du Vatican. D'autre part, du
+Nord et du Midi arrivaient à l'hôtel de Soubise les archives
+d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique. Deux de nos collègues étaient
+allés chercher celles de Hollande.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
+On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
+inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
+Toutefois il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
+Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives,
+quoique même plusieurs ministères continuent de garder les leurs,
+l'encombrement finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons,
+car nous sommes la mort, nous en avons l'attraction puissante: toute
+révolution se fait à notre profit. Il nous suffit d'attendre:
+«Patiens, quia æternus.»</p>
+
+<p>Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
+monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga, la charte de
+Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République
+dans notre armoire de fer, clefs de la
+Bastille<a id="notetag274" name="notetag274"></a><a href="#note274">[274]</a>,
+minute des
+droits de l'homme, urne des députés, et la grande machine
+républicaine, le coin des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat
+qui ne nous ait laissé quelque chose; le pape nous a repris ses
+archives, mais nous avons gardé par représailles les brancards sur
+lesquels il fut porté au sacre de l'empereur. À côté de ces jouets
+sanglants de la Providence, est placé l'immuable étalon des mesures
+que chaque année l'on vient consulter. La température est invariable
+aux Archives.</p>
+
+<p>Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes
+manuscrites, dans cette nécropole des monuments nationaux, j'aurais
+dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
+Saint-Vannes: Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
+siècles des siècles!</p>
+
+<p>Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir dans le silence apparent de
+ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas
+de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne
+demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
+des papiers, mais des vies d'hommes, de
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>
+provinces, de
+peuples. D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés dans leur
+poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient,
+alléguant qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les
+ordonnances de nos rois prétendaient n'avoir pas été effacées par la
+multitude des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme
+disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un
+de mort. Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une
+armée à cent langues que faisait taire rudement la grande voix de la
+République et de l'Empire.</p>
+
+<p>Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît.
+Tous vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
+individuel, le général comme général. Le Fief a raison, la Monarchie
+davantage, encore plus la République!... La province doit revivre;
+l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte
+géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que,
+la diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à
+son tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
+classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
+systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter
+mal aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque
+chose de revivre.</p>
+
+<p>Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se
+soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme
+dans le Jugement dernier de Michel-Ange, ou dans la Danse des morts.
+Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de
+la reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela
+ni beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des
+oppositions provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire
+observer aux critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne
+reconnaissent point leurs aïeux, que nous avons entre tous les
+peuples, nous autres Français, ce don que souhaitait un ancien, le don
+d'oublier. Les chants de Roland et de Renaud, etc., ont certainement
+été populaires; les fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà
+si loin au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes:
+«Il n'y a, dans notre vieille littérature, que le roman de la Rose.»
+Du temps de Du Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire.
+Rabelais est maintenant dans le domaine de l'érudition, Voltaire est
+déjà moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant
+lui-même.</p>
+
+<p>La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette
+<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
+vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne
+voudra pas reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À
+quoi je répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une
+France. Je la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de
+ses vieilles originalités de provinces. Les derniers volumes de cette
+histoire la présenteront dans son unité. (1833.)</p>
+
+
+
+
+<h2>LIVRE V
+<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span></h2>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h4>VÊPRES SICILIENNES</h4>
+
+<h4>1270-1299</h4>
+
+
+<p>Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, revenant de cette triste
+croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.
+Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute
+sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son
+frère Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume
+dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,
+Albigeois, Quercy,
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>
+Agénois, Comtat). Enfin, la mort du comte
+de Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette
+riche héritière entre les mains de Philippe, qui lui fit épouser son
+fils.</p>
+
+<p>Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance
+regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout
+puissant qu'il était, le fils de saint Louis n'était pas le chef
+véritable de la maison de France. La tête de cette maison, c'était le
+frère de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France, à cette
+époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,
+Philippe III, n'en est qu'une dépendance.</p>
+
+<p>Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il
+s'était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de
+Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait
+lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin. «Que me manque-t-il?
+demandait le tyran de Pise.&mdash;Rien que la colère de Dieu.»</p>
+
+<p>On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère,
+pour détourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique
+et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expédition
+faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter
+de la tempête qui brisa les vaisseaux des croisés, pour saisir leurs
+dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les
+provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frères de
+la croisade, le droit de <i>bris</i>, qui donnait au seigneur de l'écueil
+tout ce que la mer lui jetait.</p>
+
+<p>C'est
+<span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>
+ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de
+l'Empire et de l'Église. Pendant près de trois ans, il fut comme pape
+en Italie, ne souffrant pas que l'on nommât un pape après Clément IV.
+Clément, pour vingt mille pièces d'or que le Français lui promettait
+de revenus, se trouvait avoir livré, non-seulement les Deux-Siciles,
+mais l'Italie entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de
+Rome et vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme,
+Modène, Ferrare et Reggio, plus tard même Milan, l'avaient accepté
+pour seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont et de la Romagne.
+Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. «Tuez-les tous,»
+disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce
+qu'il fallait faire des Gibelins
+prisonniers<a id="notetag275" name="notetag275"></a><a href="#note275">[275]</a>.</p>
+
+<p>Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De
+Syracuse, il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Déjà il
+avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jeune
+Philippe, empereur sans empire.</p>
+
+<p>Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la
+maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, était établi chez eux
+et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient
+échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi
+l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur
+eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grégoire X
+essayait d'assoupir les factions que ses
+<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>
+prédécesseurs
+avaient nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimât les
+noms de Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu
+les empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grégoire se déclara
+l'ami des deux empires. Il proclama la réconciliation de l'Église
+grecque. Il vint à bout de terminer le grand interrègne d'Allemagne,
+faisant du moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont
+la maigre et chauve figure, dont les coudes percés, rassuraient les
+princes électeurs contre ce nom d'Empereur naguère si formidable. Ce
+pauvre empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la
+maison d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de
+France<a id="notetag276" name="notetag276"></a><a href="#note276">[276]</a>.</p>
+
+<p>Le plan de Grégoire X était de mener lui-même l'Europe à la croisade
+avec son nouvel Empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papauté.
+Nicolas III, romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il
+voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il
+saisit le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire
+sur le roi de Bohême. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de
+Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de
+sénateur de Rome et de vicaire impérial. Et cependant Nicolas signait
+secrètement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.</p>
+
+<p>Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient
+maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi; mais,
+pour ce peuple artiste,
+<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>
+une telle entreprise était une
+&oelig;uvre d'art où il se complaisait, un drame sans fiction, une
+tragédie réelle. Ils y cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de
+nombreux spectateurs, une occasion solennelle, une grande fête, par
+exemple; le théâtre était souvent un temple, le moment celui de
+l'élévation<a id="notetag277" name="notetag277"></a><a href="#note277">[277]</a>.</p>
+
+<p>La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que
+celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup
+de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs
+ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,
+conspirer et négocier, encourager l'une par l'autre la ligue et
+l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,
+organiser toute une guerre, sans qu'il y parût. Cette entreprise, si
+difficile, était aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de
+chasser l'étranger.</p>
+
+<p>La forte tête qui conçut cette grande chose et la mena à bout, une
+tête froidement ardente, durement opiniâtre et astucieuse, comme on en
+trouve dans le Midi, ce fut un Calabrois, un
+médecin<a id="notetag278" name="notetag278"></a><a href="#note278">[278]</a>.
+Ce médecin
+était un seigneur de la cour de Frédéric II. Il était seigneur de
+l'île de Prochyta, et, comme médecin, il avait été l'ami, le confident
+de Frédéric et de Manfred. Pour plaire à ces <i>libres penseurs</i> du
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, il
+fallait être médecin, arabe ou juif. On entrait chez
+eux par
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>
+l'école de Salerne plutôt que par l'Église.
+Vraisemblablement, cette école apprenait à ses adeptes quelque chose
+de plus que les innocentes prescriptions qu'elle nous a laissées dans
+ses vers léonins.</p>
+
+<p>Après la ruine de Manfred, Procida se réfugia en Espagne. Examinons
+quelle était la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on
+pouvait attendre d'eux contre la maison de France.</p>
+
+<p>D'abord, la Navarre, le petit et vénérable berceau de l'Espagne
+chrétienne, était sous la main de Philippe III. Le dernier roi
+national avait appelé contre les Castillans les Maures, puis les
+Français. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,
+remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous
+l'avons dit, la donna à son fils. Philippe III, qui venait d'hériter
+de Toulouse, se trouvait bien près de l'Espagne. Il n'avait, ce
+semble, qu'à descendre des pors des Pyrénées dans sa ville de
+Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.</p>
+
+<p>Mais l'expérience a prouvé qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle
+garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de
+Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut
+en vain laisser son royaume aux fils de son aîné, qui, par leur mère,
+étaient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne réputation
+chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc,
+livré aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il
+s'enfermait toujours avec ses
+juifs<a id="notetag279" name="notetag279"></a><a href="#note279">[279]</a>,
+pour faire de la fausse
+monnaie<a id="notetag280" name="notetag280"></a><a href="#note280">[280]</a>
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>
+ou de fausses lois, pour altérer d'un mélange
+romain le droit
+gothique<a id="notetag281" name="notetag281"></a><a href="#note281">[281]</a>.
+Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie
+était de se faire Empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les
+Castillans se donnèrent eux-mêmes pour roi, conformément au droit des
+Goths, le second fils d'Alphonse, Sanche le Brave, le Cid de ce
+temps-là<a id="notetag282" name="notetag282"></a><a href="#note282">[282]</a>.
+Déshérité par son père, menacé à la fois par les
+Français et par les Maures, de plus excommunié par le pape pour avoir
+épousé sa parente, Sanche fit tête à tout, et garda sa femme et son
+royaume. Le roi de France fit de grandes menaces, rassembla une grande
+armée, prit l'oriflamme, entra en Espagne jusqu'à Salvatierra. Là, il
+s'aperçut qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.</p>
+
+<p>C'était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon,
+<span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>
+D. Jayme, fils du roi troubadour qui périt à Muret en défendant le
+comte de Toulouse, venait de conquérir sur les Maures les royaumes de
+Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,
+gagné trente-trois batailles, fondé ou repris deux mille églises. Mais
+il avait, dit-on, encore plus de maîtresses que d'églises. Il refusait
+au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire
+épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier
+rejeton de la maison de Souabe.</p>
+
+<p>Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrétiens,
+avaient besoin d'être aimés de leurs hommes, et l'étaient. Lisez le
+portrait qu'en a tracé le brave et naïf Ramon Muntaner, l'historien
+soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les
+invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant
+tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou
+autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en
+goûter<a id="notetag283" name="notetag283"></a><a href="#note283">[283]</a>.
+Muntaner oublie
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>
+une chose, c'est que ces rois si populaires n'étaient
+pas renommés par leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards
+d'Aragon, de vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.</p>
+
+<p>Ce fut près du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidèle
+serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maîtres, la
+reine Constance. L'Aragonais
+<span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>
+le reçut bien, lui donna des
+terres et des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils
+belliqueux contre la maison de France; les forces étaient trop
+disproportionnées. La haine de la chrétienté contre cette maison avait
+besoin d'augmenter encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il
+laissa l'aventurier agir, sans se compromettre. Pour éviter tout
+soupçon de connivence, Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut.
+On ne sut ce qu'il était devenu.</p>
+
+<p>Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cet humble
+déguisement était aussi le plus sûr. Ces moines allaient partout: ils
+demandaient, mais vivaient de peu, et partout, étaient bien reçus.
+Gens d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrètement
+de maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur
+activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient
+alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc
+la sale robe des Mendiants, et s'en alla, humblement et pieds nus,
+chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.</p>
+
+<p>Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder et
+de les faire agir de concert et à temps. D'abord il se rend en Sicile,
+au volcan même de la révolution, voit, écoute et observe. Les signes
+de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd
+bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles épuisait ce
+malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plein de
+préparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe à
+Constantinople, il avertit Paléologue, lui donne des renseignements
+précis.
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>
+Le roi de Naples avait déjà fait passer trois mille
+hommes à Durazzo. Il allait suivre avec cent galères et cinq cents
+bâtiments de transport. Le succès de l'affaire était sûr, puisque
+Venise ne craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galères
+avec son doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade
+allait se renouveler. Paléologue éperdu ne savait que faire. «Que
+faire? Donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a
+pas d'argent mais qui a des armes.»</p>
+
+<p>Procida emmena avec lui un secrétaire de Paléologue, le conduisit en
+Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit
+secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout
+la signature du pape, avec lequel il était nouvellement réconcilié.
+Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande affaire.
+Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit de
+rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de
+Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils
+de Charles d'Anjou, Charles avait dit: «Croit-il, parce qu'il a des
+bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mêler au sang de
+France?»</p>
+
+<p>Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l'ouvrage semblait rompu et
+détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à
+avoir un pape à lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et
+fit nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et
+tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il
+redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les États de
+l'Église. Cette fois
+<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>
+le pape ne pouvait lui échapper. Il le
+gardait avec lui à Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les
+malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprès de
+leur roi, ils virent leur ennemi auprès de leur juge, le roi siégeant
+à côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un
+moine, furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse-fosse.</p>
+
+<p>La Sicile n'avait pas de pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette
+île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrement pour les amis des
+Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs
+pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles.
+On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S'il
+n'y eût eu encore que l'antipathie nationale, et l'insolence de la
+conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de
+peser chaque jour davantage, c'était un premier, un inhabile essai
+d'administration, l'invasion de la fiscalité, l'apparition de la
+finance dans le monde de l'Odyssée et de l'Énéide. Ce peuple de
+laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque
+chose de l'indépendance antique. Il y avait eu jusque-là des solitudes
+dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc
+explore toute l'île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade
+le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau
+sous le châtaignier de la montagne, ou poursuit, enregistre le
+chevrier errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.</p>
+
+<p>Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette
+<span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>
+forêt de barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se
+précipite la torrentueuse éloquence de Barthélemi de Nécocastro: «Que
+dire de leurs inventions inouïes? de leurs décrets sur les forêts? de
+l'absurde interdiction du rivage? de l'exagération inconcevable du
+produit des troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les
+lourdes chaleurs de l'automne, n'importe, l'année était toujours
+bonne, la moisson abondante..... Il frappait tout à coup une monnaie
+d'argent pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer
+trente..... Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères, nous
+avions reçu
+l'Anti-Christ<a id="notetag284" name="notetag284"></a><a href="#note284">[284]</a>.»</p>
+
+<p>«Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de
+l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait
+produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'était une terreur
+universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.
+On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l'essaim que le
+vent emporte. On leur défendait la chasse, et puis on allait en
+cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims, pour
+avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de
+frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les
+rues; et de porte en porte, il fallait livrer
+l'argent<a id="notetag285" name="notetag285"></a><a href="#note285">[285]</a>...»</p>
+
+<p>Voilà
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>
+le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C'est
+toujours la vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître
+étranger. Elle n'a eu d'indépendance, de vie forte que sous ses
+tyrans, les Denys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au
+dehors. Depuis toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se
+sont décidées toutes les grandes querelles du monde antique: Athènes
+et Syracuse, la Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin, les
+guerres serviles. Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont
+été combattues en vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant
+l'autel. Puis viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands.
+Chaque fois la Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre; elle
+se tourne, se retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse,
+désharmonie incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pèse si
+lourdement une double fatalité d'histoire et de climat.</p>
+
+<p>Tout cela ne paraît que trop bien dans la belle et molle lamentation
+par laquelle Falcando commence son
+histoire<a id="notetag286" name="notetag286"></a><a href="#note286">[286]</a>:
+«Je voulais, mon
+ami, maintenant que l'âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je
+voulais t'écrire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prémices
+du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux
+orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en
+vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et
+<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>
+le concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le
+mien. Je ne puis voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne
+nourrice, la Sicile.&mdash;Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur!
+Je cherche en silence, et ne sais que choisir...&mdash;Je vois que dans le
+désordre d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas
+seconder l'ennemi?... Oh! si tous, Chrétiens et Sarrasins,
+s'accordaient pour élire un roi!...&mdash;Qu'à l'orient de l'île, nos
+brigands siciliens combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna
+et les laves, à la bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de
+silex. Mais l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre
+belle Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût
+souillée de l'aspect des barbares... Je n'espère rien des Apuliens,
+qui n'aiment que nouveauté. Mais toi, Messine, cité puissante et
+noble, songes-tu donc à te défendre, à repousser l'étranger du
+détroit? Malheur à toi, Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as
+pu satisfaire et fléchir la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés
+de l'Etna, tremblement de terre et ruines; il ne te manque plus que la
+servitude. Allons, Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette
+éloquence dont tu te pares, emploie-la à relever le courage des tiens.
+Que te sert de t'être affranchie des Denys!... Ah! qui nous rendra nos
+tyrans!... J'en viens maintenant à toi, ô Palerme, tête de la Sicile!
+Comment te passer sous silence, et comment te louer dignement!...»
+Mais dès que Falcando a nommé la belle Palerme, il ne pense plus à
+autre chose, il oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà
+qui décrit insatiablement
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+la voluptueuse cité, ses palais
+fantastiques, son port, ses merveilleux jardins, soyeux mûriers,
+orangers, citronniers, cannes à sucre. Le voilà perdu dans les fruits
+et les fleurs. La nature l'absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je
+crois entendre dans sa prose l'écho de la poésie paresseuse, sensuelle
+et mélancolique de l'idylle grecque: «Je chanterai sous l'antre, en te
+tenant dans mes bras, et regardant les troupeaux qui s'en vont
+paissant vers les bords de la mer de
+Sicile<a id="notetag287" name="notetag287"></a><a href="#note287">[287]</a>.»</p>
+
+<p>C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est
+déjà l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur
+est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous
+l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans
+ces contrées. Le carême finit; l'abstinence aussi; la sensualité
+s'éveille ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part,
+les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur
+perce la terre, toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de
+vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.</p>
+
+<p>Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la
+coutume, de Palerme à Monréale, pour entendre vêpres, par la belle
+colline. Les étrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand
+rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi
+avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'était
+l'usage dans ces jours-là. Peut-être
+<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>
+avait-il remarqué
+l'affluence des nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les
+réunir à Palerme; mais il fallait l'occasion. Un Français la donna
+mieux que Procida n'eût souhaité. Cet homme, nommé Drouet, arrête une
+belle fille de la noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient
+à l'église. Il fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il
+prétend que la fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa
+robe. Elle s'évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de son
+épée. Un cri s'élève: «À mort, à mort les
+Français<a id="notetag288" name="notetag288"></a><a href="#note288">[288]</a>!»
+Partout on
+les égorge. Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées
+d'avance<a id="notetag289" name="notetag289"></a><a href="#note289">[289]</a>.
+Quiconque ne pouvait prononcer le <i>c</i> ou <i>ch</i> italien
+(<i>ceci, ciceri</i>) était tué à
+l'instant<a id="notetag290" name="notetag290"></a><a href="#note290">[290]</a>.
+On éventra des femmes
+siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant français.</p>
+
+<p>Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par
+l'impunité de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pesé
+inégalement. Inégale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut
+dans le peuple une capricieuse
+magnanimité<a id="notetag291" name="notetag291"></a><a href="#note291">[291]</a>.
+À Palerme même,
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>
+le vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non
+tué; on voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. À Calatafimi, les
+habitants épargnèrent leur gouverneur, l'honnête Porcelet, et le
+laissèrent aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des
+vengeances de Charles d'Anjou. Le peuple était déjà refroidi et
+découragé, telle est la mobilité méridionale. Les habitants de Palerme
+envoyèrent au pape deux religieux pour demander grâce. Ces députés
+n'osèrent dire autre chose que ces paroles des litanies: «Agnus Dei,
+qui tollis peccata mundi, miserere nobis.» Et ils répétèrent ces mots
+trois fois. Le pape répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce
+verset de la Passion: «Ave, rex Judæorum, et dabant ei alapam.»
+Messine ne réussit pas mieux auprès de Charles d'Anjou. Il répondit à
+ses envoyés qu'ils étaient tous des traîtres à l'Église et à la
+couronne, et leur conseilla de se bien défendre, comme ils
+pourraient<a id="notetag292" name="notetag292"></a><a href="#note292">[292]</a>.</p>
+
+<p>Les gens de Messine se hâtèrent de profiter de l'avis. Tout fut
+préparé pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et
+enfants, tous portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois
+jours, et repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta
+une petite
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
+chanson: «Ah! n'est-ce pas grand'pitié des femmes
+de Messine, de les voir échevelées et portant pierre et chaux?... Qui
+veut gâter Messine, Dieu lui donne trouble et travail.»</p>
+
+<p>Il était temps toutefois que l'Aragonais arrivât. Le prince rusé
+s'était tenu d'abord en observation, laissant les risques aux
+Siciliens. Ceux-ci s'étaient irrévocablement compromis par le
+massacre; mais comment allaient-ils soutenir cet acte irréfléchi,
+c'est ce que D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique
+avec une armée, et faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet
+armement avait inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le
+premier en prétextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper
+il lui emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles
+d'Anjou<a id="notetag293" name="notetag293"></a><a href="#note293">[293]</a>.
+Ses barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres
+cachetés qu'il leur avait donnés, et ils n'y lurent rien que la guerre
+d'Afrique<a id="notetag294" name="notetag294"></a><a href="#note294">[294]</a>.
+Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il
+eut reçu deux députations des Siciliens, qu'il se décida, et passa
+dans l'île<a id="notetag295" name="notetag295"></a><a href="#note295">[295]</a>.</p>
+
+<p>L'Aragonais
+<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>
+envoya son défi devant Messine à Charles d'Anjou,
+mais il ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible
+ennemi. En bon toreador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il
+expédia au
+<span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>
+secours de la ville quelques-uns de ses brigands
+almogavares, lestes et sobres piétons qui firent en trois jours les
+six journées qu'il y a de Palerme à
+Messine<a id="notetag296" name="notetag296"></a><a href="#note296">[296]</a>.
+La flotte catalane,
+sous le Calabrois Roger de Loria, était un secours plus efficace
+encore. Elle devait occuper le détroit, affamer Charles d'Anjou, lui
+fermer le retour. Le roi de Naples se défiait avec raison de ses
+forces de mer. Il repassa le détroit pendant la nuit, sans pouvoir
+enlever ni ses tentes, ni ses provisions. Au matin, les Messinois
+émerveillés ne virent plus d'ennemis. Ils n'eurent plus qu'à piller le
+camp.</p>
+
+<p>Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux
+galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,
+il y en avait dix de Pise, qui s'enfuirent les premières, quinze de
+Gênes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient
+vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent
+étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se
+jetèrent à la côte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,
+y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se
+trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.</p>
+
+<p>«Quand le jour fut arrivé, ils se présentèrent à la tourelle. Les gens
+de la ville, voyant un si grand nombre
+<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>
+de voiles,
+s'écrièrent: «Ah! Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voilà la
+flotte du roi Charles qui, après s'être emparée des galères du roi
+d'Aragon, revient sur nous.»</p>
+
+<p>«Le roi était levé, car il se levait constamment à l'aube du jour,
+soit l'été, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la
+cause. «Pourquoi ces cris dans toute la cité?&mdash;Seigneur, c'est la
+flotte du roi Charles qui revient bien plus considérable, et qui s'est
+emparée de nos galères.»</p>
+
+<p>«Le roi demanda un cheval, et sortit du palais suivi à peine de dix
+personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand
+nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les
+encouragea, en leur disant: «Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont
+nos galères qui amènent la flotte du roi Charles.» Il répétait ces
+mots en courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'écriaient:
+«Dieu veuille que cela soit ainsi!» Que vous dirai-je, enfin? Tous les
+hommes, les femmes et enfants de Messine couraient après lui, et
+l'armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d'Or, le
+roi, voyant approcher une si grande quantité de voiles poussées par le
+vent des montagnes, réfléchit un moment, et dit à part soi: «Dieu, qui
+m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux
+peuple; grâces lui en soient rendues!»</p>
+
+<p>«Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des
+armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Cortada, vint devers
+le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes
+déployées, à
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>
+la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui
+étaient là avec le roi furent transportés de joie, en apercevant ce
+vaisseau avec sa bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le
+vaisseau prit terre. En Cortada, débarqua et dit au roi: «Seigneur,
+voilà vos galères; elles vous amènent celles de vos ennemis. Nicotera
+est prise, brûlée et détruite, et il a péri plus de deux cents
+chevaliers français.» À ces mots, le roi descendit de cheval et
+s'agenouilla. Tout le monde suivit son exemple. Ils commencèrent à
+entonner tous ensemble le <i>Salve regina</i>. Ils louèrent Dieu, et lui
+rendirent grâces de cette victoire, car ils ne la rapportaient point à
+eux, mais à Dieu seul. Enfin, le roi répondit à En Cortada: «Soyez le
+bien venu.» Il lui dit ensuite de retourner sur ses pas, et de dire à
+tous ceux qui se trouvaient devant la douane de s'approcher en louant
+Dieu; il obéit, et les vingt-deux galères entrèrent les premières,
+traînant après elles chacune plus de quinze galères, barques ou
+bâtiments; ainsi elles firent leur entrée à Messine, pavoisées,
+l'étendard déployé, et traînant sur la mer les enseignes ennemies.
+Jamais on ne fut témoin d'une telle allégresse. On eût dit que le ciel
+et la terre étaient confondus; et au milieu de tous ces cris, on
+entendait les louanges de Dieu, de madame Sainte Marie et de toute la
+cour céleste... Quand on fut à la douane, devant le palais du roi, on
+poussa des cris de joie; et les gens de mer et les gens de terre y
+répondirent, mais d'une telle force, vous pouvez m'en croire, qu'on
+les entendait de la
+Calabre<a id="notetag297" name="notetag297"></a><a href="#note297">[297]</a>.»</p>
+
+<p>Charles
+<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>
+d'Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il
+vit incendier sans pouvoir les défendre ces vaisseaux, construits
+naguère pour la conquête de Constantinople. On dit qu'il mordait de
+rage le sceptre qu'il tenait à la main, et qu'il répétait le mot qu'il
+avait déjà dit en apprenant le massacre: «Ah, sire Dieu, moult m'avez
+offert à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise,
+qu'il vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et
+doucement<a id="notetag298" name="notetag298"></a><a href="#note298">[298]</a>.»</p>
+
+<p>Mais l'orgueil l'emporta bientôt sur cette résignation. Charles
+d'Anjou, déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de
+décider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris
+part cent chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une
+proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du
+temps<a id="notetag299" name="notetag299"></a><a href="#note299">[299]</a>.
+Les deux rois s'engagèrent à se trouver à Bordeaux le 15
+mai 1283, et à combattre dans cette ville sous la protection du roi
+d'Angleterre. À l'époque indiquée, D. Pedro bien monté, voyageant de
+nuit, et guidé par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les
+routes, tous les pors des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à
+Bordeaux. Il y arriva le jour même de la bataille, protesta devant un
+notaire que le roi de France étant près de Bordeaux avec ses troupes,
+il n'y avait
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>
+pas de sûreté pour lui. Pendant que le notaire
+écrivait, le roi fit le tour de la lice, puis il piqua son cheval, et
+fit sans s'arrêter près de cent milles sur la route d'Aragon.</p>
+
+<p>Charles d'Anjou, ainsi joué, prépara une nouvelle armée en Provence.
+Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui
+avait porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq
+galères parader devant le port de Naples, et braver Charles le
+Boiteux, le fils de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers
+ne tinrent pas à un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq
+galères qu'ils avaient dans le port.</p>
+
+<p>Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles d'Anjou arriva le
+lendemain. «Que n'est-il mort!» s'écria-t-il, quand on lui apprit la
+captivité de son
+fils<a id="notetag300" name="notetag300"></a><a href="#note300">[300]</a>.
+Il se donna la consolation de faire pendre
+cent cinquante Napolitains.</p>
+
+<p>Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Son
+activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l'entremise du
+pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux
+préparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui
+échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété
+et la sécurité d'un saint, se rendant ce témoignage, qu'il n'avait
+fait la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église.
+(7 janvier 1285).</p>
+
+<p>Cependant
+<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>
+le pape, tout Français de naissance et de c&oelig;ur,
+avait déclaré D. Pedro déchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant
+les indulgences de la croisade à quiconque lui courrait sus. L'année
+suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles de Valois, second fils
+de Philippe le Hardi, et frère de Philippe le Bel.</p>
+
+<p>Ce fut en effet une vraie croisade. La France n'avait point guerroyé
+depuis longtemps. Tout le monde voulut en être, la reine elle-même et
+beaucoup de nobles dames. L'armée se trouva la plus forte qui fût
+jamais sortie de France depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la
+portent à vingt mille chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes
+de Gênes, de Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne, devaient
+suivre les rivages de Catalogne, et seconder les troupes de terre.
+Tout promettait un succès facile. D. Pedro se trouvait abandonné de
+son allié, le roi de Castille, et de son frère même, le roi de
+Majorque<a id="notetag301" name="notetag301"></a><a href="#note301">[301]</a>.
+Ses sujets venaient de former une hermandad contre lui.
+Il se trouva réduit à quelques Almogavares, avec lesquels il occupait
+les positions inattaquables, observant et inquiétant l'ennemi.</p>
+
+<p>Elna fit quelque résistance, et tout y fut cruellement massacré.
+Gironne résista davantage. Le roi de France, qui avait fait v&oelig;u de
+la prendre, s'y obstina, et y perdit un temps précieux. Peu à peu le
+climat commença à faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres
+se mirent dans l'armée. Le découragement augmenta
+<span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> par la
+défaite de l'armée navale; l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exerça
+sur les prisonniers d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la
+retraite, mais tout le monde était malade; les soldats se croyaient
+poursuivis par les saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous
+les passages étaient occupés.</p>
+
+<p>Les Almogavares, attirés par le butin, croissaient en nombre à vue
+d'&oelig;il. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses
+chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur cette armée
+de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan,
+mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en
+Espagne.</p>
+
+<p>Le nouveau roi, Philippe le Bel, trouva moyen d'armer le roi de
+Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint
+sa liberté avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de
+la maison d'Aragon, se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit
+même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,
+fils de Charles le Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père
+l'avait été. Un traité suivit (1299), d'après lequel le roi
+Frédéric<a id="notetag302" name="notetag302"></a><a href="#note302">[302]</a>
+devait garder l'île sa vie durant. Mais ses descendants
+l'ont gardée pendant plus d'un siècle.</p>
+
+<p>Cette royauté de Naples, si mal acquise, ne fut pas renversée
+entièrement, mais du moins mutilée et humiliée. Il
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> y eut
+quelque réparation pour les morts. «Le pieux Charles, aujourd'hui
+régnant (le fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur, qui mourut
+vers l'an 1300, a construit une église de Carmes sur les tombeaux de
+Conradin et de ceux qui périrent avec
+lui<a id="notetag303" name="notetag303"></a><a href="#note303">[303]</a>.»</p>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span></h3>
+
+<h4>PHILIPPE LE BEL &mdash; BONIFACE VIII</h4>
+
+<h4>1285-1304</h4>
+
+
+<p>«Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrétienté
+de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...</p>
+
+<p>«J'eus nom Hugues Capet. De moi sont nés ces Louis, ces Philippe, qui
+depuis peu règnent en France.</p>
+
+<p>«J'étais fils d'un boucher de
+Paris<a id="notetag304" name="notetag304"></a><a href="#note304">[304]</a>,
+mais quand les
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>
+anciens rois manquèrent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai
+tenir les rênes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne
+veuve retomba à mon
+fils<a id="notetag305" name="notetag305"></a><a href="#note305">[305]</a>.
+De lui sort cette race où les morts
+font reliques<a id="notetag306" name="notetag306"></a><a href="#note306">[306]</a>.</p>
+
+<p>«Tant que la grande dot provençale ne leur ôta toute vergogne, peu
+valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal. Mais dès lors ils
+poussèrent par force et par mensonge, et puis par pénitence ils
+prirent Normandie et Gascogne.</p>
+
+<p>«Charles passe en Italie, et puis, par pénitence, égorge
+Conradin.&mdash;Par pénitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.</p>
+
+<p>«Un autre Charles sortira tantôt de France. Sans armes, il sort, sauf
+la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au
+ventre<a id="notetag307" name="notetag307"></a><a href="#note307">[307]</a>.</p>
+
+<p>«L'autre, captif en mer, fait traite et marché de sa fille: le
+corsaire du moins ne vend que l'étranger.</p>
+
+<p>«Mais voici qui efface le mal fait et à faire... Je le vois entrer
+dans Anagni, le fleurdelisé!... Je vois le Christ captif en son
+vicaire; je le vois moqué une seconde fois; il est de nouveau abreuvé
+de fiel et de vinaigre. Il est mis à mort entre les
+brigands<a id="notetag308" name="notetag308"></a><a href="#note308">[308]</a>.»</p>
+
+<p>Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vérités et de
+calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid
+jeune monde qui lui succède.
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>
+Celui-ci commence vers 1300; il
+s'ouvre par la France, par l'odieuse figure de Philippe le Bel.</p>
+
+<p>Au moins quand la monarchie française, fondée par Philippe-Auguste et
+Philippe le Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une
+consolation. Elle périt dans la gloire immense d'une jeune république
+qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais ce
+pauvre moyen âge, papauté, chevalerie, féodalité, sous quelle main
+périssent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du
+faux-monnayeur. La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid.
+S'il est plus légitime que celui qu'il remplace, quel &oelig;il, fût-ce
+celui de Dante, pourrait le découvrir à cette époque? Il naît sous les
+rides du vieux droit romain, de la vieille fiscalité impériale. Il
+naît avocat, usurier; il naît gascon, lombard et juif.</p>
+
+<p>Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son
+premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité
+d'instinct, l'hypocrisie naïve, si je puis dire, avec laquelle il va
+attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et
+féodal. La France est alors un légiste en cuirasse, un procureur bardé
+de fer; elle emploie la force féodale à exécuter les sentences du
+droit romain et canonique.</p>
+
+<p>Fille obéissante de l'Église, elle s'empare de l'Italie et de l'Église
+même; si elle bat l'Église, c'est comme sa fille, comme obligée en
+conscience de corriger sa mère.</p>
+
+<p>Le premier acte du petit-fils de saint-Louis avait été d'exclure les
+prêtres de l'administration de la justice, de
+<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>
+leur interdire
+tout tribunal, non-seulement au parlement du roi et dans ses domaines,
+mais dans ceux des seigneurs (1287). «Il a été ordonné par le conseil
+du seigneur roi, que les ducs, comtes, barons, archevêques et évêques,
+abbés, chapitres, colléges, gentilshommes (milites), et en général,
+tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des
+laïques pour baillis, prévôts et officiers de justice; qu'ils
+n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils
+manquent (délinquant) en quelque chose, leurs supérieurs puissent
+sévir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils
+en soient éloignés.&mdash;Item, il a été ordonné que tous ceux qui, après
+le présent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,
+et devant les juges séculiers du royaume, constituent des procureurs
+laïques. Enregistré ce jour, au parlement, de la Toussaint, l'an du
+Seigneur 1287.»</p>
+
+<p>Philippe le Bel rendit le parlement tout laïque. C'est la première
+séparation expresse de l'ordre civil et ecclésiastique; disons mieux,
+c'est la fondation de l'ordre civil.</p>
+
+<p>Les prêtres ne se résignèrent pas. Il semble qu'ils aient essayé de
+forcer le parlement et d'y reprendre leur siége. En 1289, le roi
+défend «à Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer
+nully des prélats en la chambre sans le consentement des maistres
+(présidents)<a id="notetag309" name="notetag309"></a><a href="#note309">[309]</a>.»</p>
+
+<p>Constitué par l'exclusion de l'élément étranger, ce corps
+<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>
+s'organisa (1291), par la division du travail, par la répartition des
+fonctions diverses. Les uns durent recevoir les requêtes et les
+expédier, les autres eurent la charge des enquêtes. Les jours de
+séance furent fixés, les récusations déterminées, ainsi que les
+fonctions des officiers du roi. Un grand pas se fit vers la
+centralisation judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprimé, les
+appels du Languedoc furent désormais portés à
+Paris<a id="notetag310" name="notetag310"></a><a href="#note310">[310]</a>;
+les grandes
+affaires devaient se décider avec plus de calme loin de cette terre
+passionnée, qui portait la trace de tant de révolutions.</p>
+
+<p>Le parlement a rejeté les prêtres. Il ne tarde pas à agir contre eux.
+En 1288, le roi défend qu'aucun juif ne soit arrêté à la réquisition
+d'un prêtre ou moine, sans qu'on ait informé le sénéchal ou bailli du
+motif de l'arrestation, et sans qu'on lui ait présenté copie du mandat
+qui l'ordonne. Il modère la tyrannie religieuse sous laquelle
+gémissait le Midi: il défend au sénéchal de Carcassonne d'emprisonner
+qui que ce soit sur la seule demande des
+inquisiteurs<a id="notetag311" name="notetag311"></a><a href="#note311">[311]</a>.
+Sans doute, ces concessions étaient intéressées. Le juif était chose du
+roi; l'hérétique, son sujet, son <i>taillable</i>, n'eût pu être rançonné
+par lui, s'il l'eût été par l'inquisition. Ne nous informons pas trop
+du motif. L'ordonnance paraît
+<span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>
+honorable à celui qui la signa.
+On y entrevoit la première lueur de la tolérance et de l'équité
+religieuse.</p>
+
+<p>La même année 1291, le roi frappa sur l'Église un coup plus hardi. Il
+limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu à peu,
+eût fait passer toutes les terres du royaume aux gens de <i>mainmorte</i>.
+Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prêtre, du moine,
+était ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porte à trois,
+quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acquéreur
+ecclésiastique, en compensation des droits sur mutations que l'État
+perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux églises profita
+désormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en
+partage dans les dons de la piété avec Jésus-Christ, avec Notre-Dame
+et les saints.</p>
+
+<p>Voilà pour l'Église. La féodalité, tout armée et guerrière qu'elle
+est, n'est pas moins attaquée. D'elle-même se dégage le principe qui
+doit la ruiner. Ce principe est la royauté comme suzeraineté féodale.
+Saint Louis dit expressément dans ses Établissements (liv. II, c.
+<span class="smcap">XXVII</span>): «Se aucun se plaint en la cour le roy de
+son saignieur de dete
+que son saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il
+li ait fetes, li sires n'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre
+juges, ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en
+Code. Ne quis in sua causa judicet, en la loi unique qui commence
+<i>Generali</i>, el rouge, et el noir, etc.» Les Établissements de saint
+Louis étaient faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la
+Coutume de Beauvoisis, dans un livre fait pour les domaines d'un fils
+<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>
+de saint Louis, de Robert de Clermont, ancêtre de la maison
+de Bourbon, écrit sous Philippe le Bel que le roi a droit de faire des
+établissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le
+royaume. Il faut voir dans le texte même avec quelle adresse il
+présente cette opinion scandaleuse et
+paradoxale<a id="notetag312" name="notetag312"></a><a href="#note312">[312]</a>.</p>
+
+<p>Philippe le Hardi avait facilité aux roturiers l'acquisition des biens
+féodaux. Il enjoignit aux gens de justice «de ne pas molester les
+non-nobles qui acquerront des choses féodales.» Le non-noble, ne
+pouvant s'acquitter des services nobles qui étaient attachés au fief,
+il fallait le consentement de tous les seigneurs médiats, de degré en
+degré jusqu'au roi. Philippe III réduisit à trois le nombre des
+seigneurs médiats dont le consentement était requis.</p>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<p>La tendance de cette législation s'explique aisément quand on sait
+quels furent les conseillers des rois
+aux <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+et <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles,
+quand on connaît la classe à laquelle ils appartenaient.</p>
+
+<p>Le chambellan, le conseiller de Philippe le Hardi, fut le barbier ou
+chirurgien de saint Louis, le tourangeau Pierre La Brosse. Son frère,
+évêque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse
+avait accusé la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonné un
+fils du premier lit. Le parti des seigneurs, à la tête duquel était le
+comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de
+plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse décida
+le
+<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>
+roi à interroger une <i>béguine</i>, ou mystique de Flandre.
+Le parti des seigneurs opposa à la <i>béguine</i> les dominicains,
+généralement ennemis des mystiques. Un dominicain apporta au roi une
+cassette où l'on vit ou crut voir des preuves de la trahison de La
+Brosse. Son procès fut instruit secrètement. On ne manqua pas de le
+trouver coupable. Les chefs du parti de la noblesse, le comte
+d'Artois, une foule de seigneurs, voulurent assister à son exécution.</p>
+
+<p>En tête des conseillers de saint Louis, plaçons Pierre de Fontaines,
+l'auteur du Conseil à mon ami, livre en grande partie traduit des lois
+romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en était bailli l'an
+1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.
+En cette qualité, il prononce un jugement en faveur du roi contre
+l'abbé de Saint-Benoît sur Loire, puis un autre, et toujours favorable
+au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,
+nous le trouvons nommé après le chancelier de
+France<a id="notetag313" name="notetag313"></a><a href="#note313">[313]</a>. Il
+s'intitule chevalier. Ce qui, dès cette époque, ne prouve pas
+grand'chose. Ces gens de robe longue prirent de bonne heure le titre
+de chevaliers ès lois.</p>
+
+<p>Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,
+l'auteur de ce grand livre des Coutumes de Vermandois, ait été de bien
+grande noblesse. La maison du même nom est une famille bretonne, et
+non picarde, qui apparaît dans les guerres des Anglais
+au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+mais qui ne fait pas remonter régulièrement sa filiation plus haut que
+le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Les
+<span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>
+deux frères Marigni, si puissants sous Philippe le Bel,
+s'appelaient de leur vrai nom de famille Le
+Portier<a id="notetag314" name="notetag314"></a><a href="#note314">[314]</a>.
+Ils étaient
+Normands, et achetèrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus
+célèbre des deux, chambellan et trésorier du roi, capitaine de la Tour
+du Louvre, est appelé <i>Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de
+France</i>. «C'était, dit un contemporain, comme un second roi, et tout
+se faisait à sa
+volonté<a id="notetag315" name="notetag315"></a><a href="#note315">[315]</a>.»
+On n'est pas tenté de soupçonner ce
+témoignage d'exagération lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au
+Palais de Justice à côté de celle du
+roi<a id="notetag316" name="notetag316"></a><a href="#note316">[316]</a>.</p>
+
+<p>Au nombre des ministres de Philippe le Bel, il faut placer deux
+banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande
+partie les violences fiscales de ce règne. Ceux qui dirigèrent les
+grands et cruels procès de Philippe le Bel furent le chancelier Pierre
+Flotte, qui eut l'honneur d'être tué, tout comme un chevalier, à la
+bataille de Courtrai. Il eut pour collègues ou successeurs Plasian et
+Nogaret. Celui-ci, qui acquit une célébrité si tragique, était né à
+Caraman en Lauraguais. Son aïeul, si l'on en croit les invectives de
+ses ennemis, avait été brûlé comme hérétique. Nogaret fut d'abord
+professeur de droit à Montpellier, puis juge-mage de Nîmes. La famille
+Nogaret, si fière au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, sous le nom d'Épernon, n'était pas
+encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>
+après cette expédition hardie où Guillaume Nogaret alla mettre la main
+sur le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe le
+Long révoqua les dons qui lui avaient été faits par Philippe le Bel;
+mais il ne fut pas enveloppé dans la proscription de Marigni. On eût
+craint sans doute de porter atteinte à ses actes judiciaires, qui
+avaient une si grande importance pour la royauté.</p>
+
+<p>Ces légistes, qui avaient gouverné les rois anglais dès
+le <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle, au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> saint
+Louis, Alphonse X et Frédéric II, furent, sous
+le petit-fils de saint Louis, les tyrans de la France. Ces <i>chevaliers
+en droit</i>, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les Nogaret, les
+Marigni procédèrent avec une horrible froideur dans leur imitation
+servile du droit romain et de la fiscalité impériale. Les Pandectes
+étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait dès qu'ils
+pouvaient répondre à tort ou à droit: <i>Scriptum est...</i> Avec des
+textes, des citations, ils démolirent le moyen âge, pontificat,
+féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment <i>appréhender au corps</i>
+le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la croisade elle-même dans la
+personne des Templiers.</p>
+
+<p>Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il coûte de l'avouer, les
+fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la
+centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des
+baillis, des sénéchaux, des prévôts, des procureurs du roi, des
+maîtres et peseurs de monnaie. Les forêts sont envahies par les
+<i>verdiers</i>, les <i>gruiers</i> royaux. Tous ces gens vont chicaner,
+décourager, détruire les juridictions féodales. Au centre de cette
+vaste toile d'araignée, siége
+<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>
+le conseil des légistes sous
+le nom de Parlement (fixé à Paris en 1302). Là, tout viendra peu à peu
+se perdre, s'amortir sous l'autorité royale. Au besoin, les légistes
+appelleront à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose,
+quoiqu'ils mendient l'anoblissement, tout en persécutant la noblesse.</p>
+
+<p>Cette création du gouvernement coûtait certainement fort cher. Nous
+n'avons pas ici de détails suffisants; mais nous savons que les
+sergents des prévôts, c'est-à-dire les exécuteurs, les agents de cette
+administration si tyrannique à sa naissance, avaient d'abord, le
+sergent à cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent
+à pied dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire et
+administrative. Tout à l'heure vont venir des troupes mercenaires.
+Philippe de Valois aura à la fois plusieurs milliers d'arbalétriers
+génois. D'où tirer les sommes énormes que tout cela doit coûter?
+L'industrie n'est pas née encore. Cette société nouvelle se trouve
+déjà atteinte du mal dont mourut la société antique. Elle consomme
+sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir à la longue
+de l'ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si coûteux à établir,
+qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misères
+qu'il devait guérir.</p>
+
+<p>Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge
+payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et
+petits, ils avaient place à sa table. La solde, c'était le repas du
+jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son
+mouvement compliqué aux mille mouvements naturels
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>
+et simples
+du gouvernement féodal, cette machine, l'argent seul peut lui donner
+l'impulsion. Si cet élément vital manque à la nouvelle royauté, elle
+va périr, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont
+dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement féodal.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et
+affamé. La faim est sa nature, sa nécessité, le fond même de son
+tempérament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour à tour la
+ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux
+roman, maître Renard et maître Isengrin.</p>
+
+<p>Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le
+reconnaître; il préfère tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.
+D'abord, il trafique, il échange, il achète; le fort peut dépouiller
+ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple, dès qu'il désespère
+de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achète du moins le
+patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de
+Montpellier, la seule qui restât au roi Jacques. Le prince, avisé et
+bien instruit en lois, ne se fit pas scrupule d'acquérir ainsi le
+dernier vêtement de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui
+vendait son bien pièce à pièce, et auquel sans doute il crut devoir en
+ôter le maniement en vertu de la loi romaine: <i>Prodigus et
+furiosus</i><a id="notetag317" name="notetag317"></a><a href="#note317">[317]</a>.....</p>
+
+<p>Au
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>
+nord, il acquit Valenciennes, qui se donna à lui (1293).
+Et sans doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes
+l'approchait de la riche Flandre, si bonne à prendre, et comme riche,
+et comme alliée des Anglais. Du côté de la France anglaise, il avait
+acheté au nécessiteux Édouard I<sup>er</sup> le Quercy,
+terre médiocre, sèche et
+montagneuse, mais d'où l'on descend en Guyenne. Édouard était alors
+empêtré dans les guerres de Galles et d'Écosse, où il ne gagnait que
+de la gloire. C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l'unité
+britannique, de se fermer dans l'île. Édouard y fit d'héroïques
+efforts, et commit aussi d'incroyables barbaries. Mais il eut beau
+briser les harpes de Galles, tuer les bardes, il eut beau faire périr
+le roi David du supplice des traîtres, et transporter à Westminster le
+palladium de l'Écosse, la fameuse pierre de Scone, il ne put rien
+finir ni dans l'île ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait
+vers la France et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise
+nouvelle du Border écossais ou des Marches de Galles, quelque nouveau
+tour de Leolyn ou de Wallace. Wallace était encouragé par Philippe le
+Bel, le chef héroïque des clans par le roi-procureur. Celui-ci n'avait
+que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer Édouard par ses
+limiers d'Écosse. Il le laissait volontiers s'immortaliser dans les
+déserts de Galles et de Northumberland, procédait contre lui à son
+aise, et le condamnait par défaut.</p>
+
+<p>Ainsi, quand il le vit occupé à contenir l'Écosse sous Baillol, il le
+somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il
+ajourna ce roi, ce conquérant à venir s'expliquer par-devant ce qu'il
+appelait le
+<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>
+tribunal des pairs. Il le menaça, puis il
+l'amusa, lui offrit une princesse de France, pour prix d'une
+soumission fictive, d'une simple saisie, qui arrangerait tout.
+L'arrangement fut que l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les
+garda, et retira ses offres. Cette grande province, ce royaume de
+Guyenne, fut escamoté.</p>
+
+<p>Édouard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance
+du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et
+de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il écrivit
+humblement à ses sujets de Guienne, leur demandant pardon d'avoir
+consenti à la
+saisie<a id="notetag318" name="notetag318"></a><a href="#note318">[318]</a>.
+Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas
+lui-même en Guienne, et son parti n'éprouva que des revers. Philippe
+eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,
+pour lui donner un allié, délia le roi d'Écosse des serments qu'il
+avait prêtés au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien, que les
+Flamands, mécontents de leur comte,
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
+l'appelèrent à leur
+secours. Pour soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la
+Flandre. La grasse Flandre était la tentation naturelle de ces
+gouvernements voraces. Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les
+rois de France sevraient de croisades et de guerres privées, la
+Flandre était leur rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient
+prêts à faire un joyeux pèlerinage aux magasins de Flandre, aux épices
+de Bruges, aux fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.</p>
+
+<p>Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait placée
+entre tous pour être mangée des uns et des autres. Avant que
+l'Angleterre fût cette chose colossale que nous voyons, la Flandre
+était une Angleterre, mais de combien déjà inférieure et plus
+incomplète! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerçants
+sans marine. Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux,
+marine, c'est justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matière, le
+véhicule, la défense de son industrie.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais
+une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et
+de villes. Rien n'est moins homogène. Sans parler de la différence de
+race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine
+entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de métiers,
+haine entre le souverain et le
+peuple<a id="notetag319" name="notetag319"></a><a href="#note319">[319]</a>.
+Dans un pays où la femme
+héritait et transférait la
+<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>
+souveraineté, le souverain était
+souvent un mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce
+peuple de chair, apparaît dans la précoce indulgence de la Coutume de
+Flandre pour la femme et pour le
+bâtard<a id="notetag320" name="notetag320"></a><a href="#note320">[320]</a>.
+La femme flamande amena
+ainsi par mariage des maîtres de toute nation, un Danois, un Alsacien;
+puis un voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des
+Français de diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mâle
+(Capet), Philippe le Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche
+encore. Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).</p>
+
+<p>La Flandre se plaignait du comte français, Gui Dampierre, Philippe
+s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et
+voulut donner sa fille Philippa au fils d'Édouard. Ce mariage contre
+le roi de France ne pouvait, selon la loi féodale, se faire sans
+l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe
+cependant ne réclama pas; il déclara hypocritement
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> qu'étant
+parrain de la jeune fille il ne pouvait lui laisser passer le détroit
+sans l'embrasser<a id="notetag321" name="notetag321"></a><a href="#note321">[321]</a>.
+Refuser, c'était déclarer la guerre, et trop
+tôt. Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et
+resta. Le père et la fille furent retenus à la tour du Louvre.
+Philippe enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait
+de la Guienne. Le comte s'échappa, il est vrai, dans la suite. La
+jeune fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à
+garder un tel otage et qu'on accusa de sa mort.</p>
+
+<p>Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi.
+L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son titre,
+eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard, comme autrefois Othon de
+Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII à cent
+écus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbéliard,
+Neufchâtel, ceux du Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les
+évêques de Liége et d'Utrecht, l'archevêque de Cologne, tous
+promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et
+tous restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les
+payait pour agir, Philippe pour se reposer.</p>
+
+<p>La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'était une lutte
+de corruption, une bataille d'argent, à qui serait le premier ruiné.
+Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables
+étaient les ressources des rois d'alors pour suffire à de telles
+dépenses. Édouard et Philippe chassèrent, il est vrai, les juifs,
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>
+en gardant leurs
+biens<a id="notetag322" name="notetag322"></a><a href="#note322">[322]</a>.
+Mais le juif est glissant, il ne se
+laisse pas prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen
+d'emporter. Le roi de France, qui avait des banquiers italiens pour
+ministres, s'avisa, sans doute par leur conseil, de rançonner les
+Italiens, les Lombards, qui exploitaient la France, et qui étaient
+comme une variété de l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus
+sûrement encore tout ce qui achetait et vendait, le roi essaya pour la
+première fois de ce triste moyen si employé dans
+le <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+l'altération de la monnaie. C'était un impôt facile et tacite, une
+banqueroute secrète au moins dans les premiers moments. Mais bientôt
+tous en profitaient; chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le
+roi y gagnait moins que la foule des débiteurs sans foi. Enfin, l'on
+eut recours à un moyen plus direct, l'impôt universel de la
+maltôte<a id="notetag323" name="notetag323"></a><a href="#note323">[323]</a>.</p>
+
+<p>Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi
+même. C'était un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il
+restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle
+du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.
+Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer
+presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.
+Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements, on le vit
+pleurer.</p>
+
+<p>Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant
+<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>
+quelqu'un de riche. Ce quelqu'un, c'était l'Église. Archevêques et
+évêques, chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benoît, moines
+nouveaux, dits Mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence.
+Tout ce monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la
+graisse de la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et
+reluisant, au milieu du grand peuple affamé qui commençait à le
+regarder de travers.</p>
+
+<p>Les évêques allemands étaient des princes, et levaient des armées.
+L'Église d'Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de
+l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.
+Aujourd'hui, il est vrai, l'archevêque de Cantorbery ne reçoit par an
+que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque
+la Restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on apprit
+que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la porte
+de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de Séville
+six mille<a id="notetag324" name="notetag324"></a><a href="#note324">[324]</a>.</p>
+
+<p>La confiscation de l'Église fut la pensée des rois depuis
+le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la
+différence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques
+se firent donner. Henri VIII employa le schisme, François I<sup>er</sup> le
+Concordat.</p>
+
+<p>Qui
+<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>
+donc, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+du roi ou de l'Église, devait
+désormais exploiter la France? telle était la question. Déjà, lorsque
+Philippe mit sur le peuple le terrible impôt de la maltôte, lorsqu'il
+altéra les monnaies, lorsqu'il dépouilla les Lombards, sujets ou
+banquiers du saint-siége, il frappait Rome directement ou
+indirectement, il la ruinait, il lui coupait les
+vivres<a id="notetag325" name="notetag325"></a><a href="#note325">[325]</a>.</p>
+
+<p>Boniface usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle <i>Clericis
+laicos</i>, il déclare excommuniés de fait tout prêtre qui payera, tout
+laïque qui exigera subvention, prêt ou don, sans l'autorisation du
+saint-siége; et cela, sans qu'aucun rang, aucun privilége puisse les
+excepter. Il annulait ainsi un privilége important de nos rois, qui,
+tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans
+leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.</p>
+
+<p>Au même moment, sous prétexte de la guerre d'Angleterre, Philippe
+défendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'était
+frapper Rome bien plus que l'Angleterre.</p>
+
+<p>Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que
+la bulle en réponse: «Dans la douceur
+<span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>
+d'un ineffable amour
+(Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo), l'Église, unie au Christ,
+son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples,
+spécialement le don de liberté. Il a voulu que l'adorable épouse
+régnât, comme mère, sur les peuples fidèles. Qui donc ne redoutera de
+l'offenser, de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'époux dans
+l'épouse? Qui osera porter atteinte aux libertés ecclésiastiques,
+contre son Dieu et son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il,
+pour que le marteau de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre
+et en cendre?... Ô mon fils, ne détourne point l'oreille de la voix
+paternelle, etc.»</p>
+
+<p>Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situation: «Tu n'as point
+considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le
+tien, les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les
+sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes États. Lève
+les yeux autour de toi, et regarde, et réfléchis. Songe que les
+royaumes des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes
+parts; songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs
+habitants, et tu reconnaîtras aisément que ce n'était pas le temps,
+que ce n'était pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'Église
+par de telles piqûres... Juge toi-même quelles ont dû être les pensées
+du siége apostolique, lorsque dans ces jours même où nous étions
+occupés de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue à
+l'invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de
+tels dons qui provoquent la colère de Dieu, et méritent, je ne dis
+<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>
+pas seulement notre indignation, mais celle de l'Église
+elle-même...</p>
+
+<p>«Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avez-vous eu recours à ce
+siége, sans que votre pétition fût écoutée? Et si une grave nécessité
+menaçait de nouveau ton royaume, non-seulement le saint-siége
+t'accorderait les subventions des prélats et des personnes
+ecclésiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il étendrait ses mains
+jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas
+défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au saint-siége,
+et qui lui a été si longtemps dévoué... Nous exhortons donc ta
+Sérénité royale, la prions et l'engageons à recevoir avec respect les
+médicaments que t'offre une main paternelle, à acquiescer à des avis
+salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à
+ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve
+notre bienveillance et celle du Saint-Siége, conserve notre bonne
+renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à
+d'autres remèdes, à des remèdes inusités, lors même que la justice
+nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions
+qu'à regret et malgré
+nous<a id="notetag326" name="notetag326"></a><a href="#note326">[326]</a>.»</p>
+
+<p>Ces graves paroles, mêlées de douceur et de menaces, devaient faire
+impression. Aucun pontife n'avait été jusque-là plus partial pour nos
+rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;
+mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il
+avait appelé en Italie Charles de Valois, et, en
+<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> attendant
+l'empire latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne,
+capitaine du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la Marche
+d'Ancône. Il obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit
+ce qu'il put pour leur procurer le trône impérial et celui de
+Castille. En 1298, pris pour arbitre entre les rois de France et
+d'Angleterre, il essaya de les rapprocher par des mariages, et, par
+une sentence provisoire, il ajourna les restitutions que Philippe
+devait à l'Anglais.</p>
+
+<p>La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà apparaissait encore
+comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait été appelé à juger entre
+la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Écosse, entre
+Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert
+d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion
+sur ses forces réelles?</p>
+
+<p>L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300, Boniface promit
+rémission des péchés à tous ceux qui viendraient visiter pendant
+trente jours les Églises des Saints-Apôtres. Ce Jubilé rappelait tout
+à la fois celui des Juifs et les fêtes séculaires de Rome païenne. On
+sait que le Jubilé mosaïque, revenant tous les cinquante ans, devait
+rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier
+possesseur; il devait annuler l'histoire, défaire le temps, pour ainsi
+dire, au nom du seul Éternel. La vieille Rome, dans un tout autre
+point de vue, emprunta des Étrusques la doctrine des
+Âges<a id="notetag327" name="notetag327"></a><a href="#note327">[327]</a>; mais
+ce ne fut point pour y reconnaître la mobilité de ce monde, la
+mortalité des empires. Rome se
+<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>
+croyait Dieu, elle se jugeait
+immortelle comme invincible, et, au retour de chaque siècle,
+solennisait son éternité.</p>
+
+<p>En l'an 1300, la foi était grande encore. La foule fut prodigieuse à
+Rome<a id="notetag328" name="notetag328"></a><a href="#note328">[328]</a>.
+On compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y
+eut plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suffirent
+à les recevoir; ils campèrent par les rues et les places, sous des
+abris construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes et sous
+la voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, la
+chrétienté venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat.</p>
+
+<p>Pour se représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore
+voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant les fêtes
+de Pâques. On oublierait presque que c'est bien là la triste Rome, la
+veuve de deux antiquités.</p>
+
+<p>Quel qu'ait été le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne
+lui en veux pas pour cet invention du Jubilé. Des milliers d'hommes
+l'en ont, j'en suis sûr, remercié du c&oelig;ur. C'était mettre une
+pierre sur la route du temps, placer un point d'arrêt dans sa vie,
+entre les regrets du passé et les espérances d'un meilleur, d'un moins
+regrettable avenir; c'était s'arrêter en montant cette rude pente,
+souffler un peu à midi. <i>Nel mezzo cammin di nostra vita.</i></p>
+
+<p>Ces âges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de
+lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser
+<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>
+le diable avec
+l'habit qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin. N'est-ce donc pas
+quelque chose d'échapper à l'influence des lieux, des habitudes, de se
+dépayser, de s'orienter à une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une
+mauvaise puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux où le
+c&oelig;ur se prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la
+pinada de Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,
+Charlemagne fut ensorcelé?</p>
+
+<p>Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils
+attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de
+régénération. «Le vieillard, tout blanc, et chenu, se sépare des lieux
+où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit
+privée d'un père chéri.&mdash;Vieux, faible, et sans haleine, il se traîne
+comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les
+ans, par la fatigue du chemin.&mdash;Il vient à Rome pour y voir la
+semblance de Celui que, là-haut encore, il espère bien revoir au
+ciel<a id="notetag329" name="notetag329"></a><a href="#note329">[329]</a>...»</p>
+
+<p>Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart
+de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la
+pèlerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses
+pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ces genoux, altéré et
+haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à
+l'horizon: <i>Monte di gioja!</i>...</p>
+
+<p>Et quand le but du voyage, c'était Rome! quand au renouvellement du
+siècle, au moment solennel où sonnait une heure de la vie du monde, on
+atteignait la grande
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>
+ville, et que ces monuments, ces vieux
+tombeaux, jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les voyait, on les
+touchait; alors, se retrouvant contemporain de tous les siècles, et
+des consuls et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au
+Capitole et du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l'histoire, ayant
+vu toute mort et ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers
+la patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et
+d'avance tout consolé de mourir.</p>
+
+<p>L'Église, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva
+dans ce Jubilé de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.
+La descente commença dès-lors. Dans cette foule même se trouvaient les
+hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,
+froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les
+autres chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se
+faire son Jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants; le
+poëte convoqua dans sa comédie tous les morts; il fit la revue du
+monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité,
+comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut
+dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé: on ne l'a pas retrouvé
+depuis. Le moyen âge avait vécu; la vie est un mystère, qui périt
+lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la Divina
+Commedia, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo-Santo de
+Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la
+couronner, la mettre glorieusement au tombeau.</p>
+
+<p>N'accusons
+<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>
+pas le pape, si cet octogénaire, vieil avocat, et
+nourri dans les ruses et les plus prosaïques
+intrigues<a id="notetag330" name="notetag330"></a><a href="#note330">[330]</a>,
+se laissa
+gagner lui-même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vit le
+genre humain réuni à Rome et à genoux devant lui... Il est d'ailleurs
+une sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les
+souverains de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et
+même au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle,
+Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu
+tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du
+globe, en disant: «Ceci et ceci, cela encore, est à moi.»</p>
+
+<p>À plus forte raison, le pape se croyait-il le maître du monde. Lorsque
+Albert d'Autriche se fit Empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,
+Boniface, indigné, mit la couronne sur sa tête, saisit une épée, et
+s'écria: «C'est moi qui suis César, c'est moi qui suis l'Empereur,
+c'est moi qui défendrai les droits de l'Empire.» Au Jubilé de 1300, il
+parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les insignes
+impériaux; il fit porter devant lui l'épée et le sceptre sur la boule
+du monde, et un héraut allait criant: «Il y a ici deux épées; Pierre,
+tu vois ici ton successeur; et vous, ô Christ! regardez votre
+vicaire.» Il expliquait ainsi les deux épées qui se trouvèrent dans le
+lieu où Jésus-Christ fit la Cène avec ses apôtres.</p>
+
+<p>Cette
+<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>
+outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre
+des deux puissances ecclésiastique et civile. La lutte, qui semblait
+finie avec la maison de Souabe, est reprise par celle de France.
+Guerre d'idées, non de personnes, de nécessité, non de volonté. Le
+pieux Louis IX la commence, le sacrilége Philippe IV la continue.</p>
+
+<p>«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa
+bulle <i>Unam sanctam</i>, c'est être hérétique et manichéen...» Mais le
+monde du moyen âge est manichéen, il mourra tel; toujours il sentira
+en lui la lutte des deux principes.&mdash;<i>Que cherches-tu?&mdash;la paix</i>.
+C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et
+l'Empereur<a id="notetag331" name="notetag331"></a><a href="#note331">[331]</a>.</p>
+
+<p>La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'âge en âge, on
+l'a cherchée dans l'unité. Dès le <span class="smcap">II</span><sup>e</sup>
+siècle, saint Irénée écrit
+contre les Gnostiques son livre: De l'unité du principe du monde: <i>De
+Monarchiâ</i>. C'est encore le titre du Dante: <i>De Monarchiâ</i>, De l'unité
+du monde social<a id="notetag332" name="notetag332"></a><a href="#note332">[332]</a>.</p>
+
+<p>Le
+<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
+livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix,
+comme condition du développement, la paix sous un monarque unique. Ce
+monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, et partant, il est
+impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; où il n'y a
+plus de limite, que désirer? quelle concupiscence peut
+naître<a id="notetag333" name="notetag333"></a><a href="#note333">[333]</a>?
+tel est le raisonnement de Dante. Reste à prouver que cet idéal peut
+être réel, que ce réel est le peuple
+romain<a id="notetag334" name="notetag334"></a><a href="#note334">[334]</a>;
+qu'enfin le peuple
+romain a transmis sa souveraineté à l'empereur d'Allemagne.</p>
+
+<p>Ce livre est une belle épitaphe gibeline pour l'Empire allemand:
+l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne; c'est
+désormais tout empire, toute royauté; c'est le pouvoir civil en tout
+pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'Église
+et le fils aîné de l'Église. Des deux côtés, prétentions sans
+bornes; deux infinis en face. Le roi, s'il
+<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>
+n'est pas le roi
+seul, est du moins le plus grand roi du monde; le plus révéré encore,
+depuis saint Louis. Fils aîné de l'Église, il veut être plus âgé
+que sa mère: «Avant qu'il n'y eût des clercs, dit-il, le roi avait en
+garde le royaume de
+France<a id="notetag335" name="notetag335"></a><a href="#note335">[335]</a>.»</p>
+
+<p>La querelle s'était déjà émue à l'occasion des biens d'église; mais il
+y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait décidé entre
+Philippe et Édouard, non comme ami et personne privée, mais comme
+pape. Le comte d'Artois, indigné de la partialité du pontife pour les
+Flamands, arracha la bulle au légat et la jeta au feu. En
+représailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre Charles de
+Valois, qui prétendait à la couronne impériale. De son côté, Philippe
+mit la main sur les régates de Laon, de Poitiers et de Reims. Il
+accueillait les ennemis de Boniface, les Colonna, ces rudes Gibelins,
+ces chefs de brigands romains contre les papes.</p>
+
+<p>L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un
+siècle se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante
+dépouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III.
+L'hommage de Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, était
+vivement réclamé par l'archevêque (1300). L'archevêque eût voulut
+s'arranger. Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la
+permission du saint-siége. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus,
+menaça Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>
+ses officiers dépouillaient l'église de Maguelone.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: le pape avait, malgré Philippe, créé dans ce
+dangereux Languedoc, à la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,
+un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse, l'évêché de Pamiers.
+Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut
+justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa promesse
+d'aller à la croisade, et le sommer de mettre en liberté le comte de
+Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas impunément à
+Philippe le Bel.</p>
+
+<p>Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par
+l'évêque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui eût enlevé
+tout le Midi aux Français. Saisset appartenait à la famille des
+anciens vicomtes de Toulouse. Il était l'ami de tous les hommes
+distingués, de toute la noblesse municipale de cette grande cité. Il
+rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de
+Foix, ou du comte de Comminges, qui descendait des Raimond de
+Toulouse, tant regrettés de leurs anciens
+sujets<a id="notetag336" name="notetag336"></a><a href="#note336">[336]</a>.</p>
+
+<p>Ces
+<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>
+grands seigneurs de Midi n'avaient ni les forces, ni
+l'amour du pays, ni la hauteur du courage, qu'une telle entreprise eût
+demandés. Le comte de Comminges se signa, en entendant des
+propositions si hardies: «Ce Saisset est un diable, dit-il, plutôt
+qu'un homme<a id="notetag337" name="notetag337"></a><a href="#note337">[337]</a>.»
+Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut
+les confidences de Saisset, pour les transmettre au roi par l'évêque
+de Toulouse<a id="notetag338" name="notetag338"></a><a href="#note338">[338]</a>.</p>
+
+<p>On sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du
+comte de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, était son ami.
+Il avait dit encore: «Les Français ne feront jamais de bien, mais
+plutôt du mal au pays.» Il ne voulait pas terminer avec le comte de
+Foix les démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât
+avec les comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne réunît ainsi tout le
+pays sous son influence.</p>
+
+<p>On attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi: «Votre roi de
+France, disait-il, est un faux-monnayeur. Son argent n'est que de
+l'ordure... Ce Philippe <i>le Bel</i> n'est ni un homme, ni même une bête;
+c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se
+<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>
+donnèrent pour roi le <i>duc</i> grand et bel oiseau, il est vrai,
+mais le plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de
+l'épervier, et le roi ne répondit rien (<i>nisi quod flevit</i>). Voilà
+votre roi de France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais
+il ne sait que regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme
+mort et détruit, à cause de la malice de cette cour... Mais saint
+Louis m'a dit plus d'une fois que la royauté de France périrait en
+celui qui est le dixième roi, à partir d'Hugues Capet.»</p>
+
+<p>Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en
+Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et
+voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le
+temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris,
+avec ses serviteurs, qui furent mis à la torture.</p>
+
+<p>Cependant le roi envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir violé
+les priviléges de l'Église, mais pour demander la dégradation de
+l'évêque, avant de le mettre à mort. La lettre du roi respire une
+étrange soif de sang: «Le roi requiert le souverain pontife
+d'appliquer tel remède, d'exercer le dû de son office, de telle sorte
+que cet homme de mort (dictus vir mortis), dont la vie souille même le
+lieu qu'il habite, il le prive de tout ordre, le dépouille de tout
+privilége clérical, et que le seigneur roi puisse, de ce traître à
+Dieu et aux hommes, de cet homme enfoncé dans la profondeur du mal,
+endurci et sans espoir de correction, que le roi en puisse par voie de
+justice faire à Dieu un excellent sacrifice. Il est si pervers, que
+<span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>
+tous les éléments doivent lui manquer dans la mort, puisqu'il
+offense Dieu et toute
+créature<a id="notetag339" name="notetag339"></a><a href="#note339">[339]</a>.»</p>
+
+<p>Le pape réclama l'évêque, déclara suspendre le privilége qu'avaient
+les rois de France de ne pouvoir être excommuniés, et convoqua le
+clergé de France à Rome pour le 1<sup>er</sup> novembre de
+l'année suivante.
+Enfin il adressa au roi la bulle <i>Ausculta, fili</i>: Écoute, mon fils,
+les conseils d'un père tendre. Le pape commençait par ces paroles
+irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: «Dieu nous a
+constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous
+imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire,
+disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa
+doctrine...» Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une
+récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.</p>
+
+<p>Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la réponse au pape.
+La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il le
+remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l'or et
+l'argent ne sortiraient plus de France, que les prélats n'iraient
+point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant
+de son Jubilé, quand ce petit avocat
+borgne<a id="notetag340" name="notetag340"></a><a href="#note340">[340]</a>
+vint lui parler si
+librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: «Mon
+pouvoir, dit-il, renferme les deux.» Pierre Flotte répondit par
+<span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>
+un aigre distinguo: «Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du
+roi réel.» Le gascon Nogaret, qui était venu avec Pierre Flotte, ne
+put se contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional
+sur les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape. Ils
+sortirent ainsi de Rome enragés dans leur haine d'avocats contre les
+prêtres, ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le
+prévenaient.</p>
+
+<p>Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques
+propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où
+la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Ils arrangèrent donc entre
+eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses
+prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à
+la fausse bulle, où le roi parlait au pape avec une violence et une
+grossièreté populacière. Cette réponse, bien entendu, n'était pas
+destinée à être envoyée, mais elle devait avoir deux effets. D'abord
+elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément
+cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui
+est le moyen de l'être en effet.</p>
+
+<p>«Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi
+des Francs, crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que
+tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le
+spirituel; que la collation des bénéfices et des prébendes ne
+t'appartient point; que si tu as la garde des bénéfices vacants, c'est
+pour en réserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré
+quelqu'un, nous déclarons cette collation invalide, et nous la
+révoquons si
+<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
+elle a été exécutée, déclarant hérétiques tous
+ceux qui pensent autrement. Donné au Latran, aux nones de décembre,
+l'an 7 de notre pontificat.» C'est la date de la bulle <i>Ausculta,
+fili</i>.</p>
+
+<p>«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface qui se
+donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta très-grande fatuité
+sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel; que la
+collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par le
+droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites
+et à faire par nous sont valides au passé et à l'avenir; que nous
+maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous
+tenons pour fous et insensés ceux qui croiront autrement.»</p>
+
+<p>Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le
+royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple
+des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la
+noblesse avec le pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une
+foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la
+petite bulle fut brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de
+trompe par toute la
+ville<a id="notetag341" name="notetag341"></a><a href="#note341">[341]</a>.
+Encore deux cents ans, un moine
+allemand fera
+<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>
+de son autorité privée ce que Pierre Flotte et
+Nogaret font maintenant au nom du roi de France.</p>
+
+<p>Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape
+avait convoqué les prélats à Rome pour le 1<sup>er</sup> novembre;
+le roi
+convoqua les États pour le 10 avril; non plus les États du clergé et
+de la noblesse, non plus les États du Midi, comme saint Louis les
+avait rassemblés; mais les États du Midi et du Nord, les États des
+trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces États
+généraux de Philippe le Bel sont l'ère nationale de la France, son
+acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de
+Notre-Dame, où s'assemblèrent ces premiers
+États<a id="notetag342" name="notetag342"></a><a href="#note342">[342]</a>.
+De même que le
+Saint-Siége, au temps de Grégoire VII et d'Alexandre III, s'était
+appuyé sur le peuple, l'ennemi du Saint-Siége appelle maintenant le
+peuple à lui. Ces bourgeois, maires, échevins, consuls des villes,
+sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter
+les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la première
+apparition du peuple.</p>
+
+<p>Pierre Flotte ouvrit les États (10 avril 1302) d'une manière habile et
+hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle <i>Ausculta, fili</i>:
+«Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes...» Puis il
+demanda si les Français pouvaient sans lâcheté se soumettre à ce que
+leur royaume, toujours libre et indépendant, fût
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>
+ainsi placé
+dans le vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance
+morale et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre
+féodale, réveiller le mépris de l'homme d'armes contre le prêtre. Le
+bouillant comte d'Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré
+la bulle <i>Ausculta</i>, prit la parole, et dit que, s'il convenait au roi
+d'endurer ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne
+les souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté
+et de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur fit
+signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux
+cardinaux. La lettre était probablement tout écrite d'avance par les
+soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où
+les États furent assemblés. Dans cette longue épître, les seigneurs,
+après avoir souhaité aux cardinaux «continuel accroissement de
+charité, d'amour et de toutes bonnes aventures à leur désir,»
+déclarent que, quant aux dommages «celuy qui en présent siet ou siége
+du gouvernement de l'Église,» dit être faits par le roi, ils ne
+veulent, «ne eux, ne les universités, ne li peuple du royaume, avoir
+ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le
+Roi.» Ils accusent «Cil qui à présent siet ou siége du gouvernement de
+l'Église» de tirer beaucoup d'argent de la conférence et collation des
+archevêques, évêques et autres bénéficiers. «Si que li mêmes peuples,
+qui leur est soubgez, soient grevez et rançonnez. Ne li prélas ne
+poent donner leur bénéfices <i>aux nobles</i> clercs et autres bien nez et
+bien lettrez de leurs diocèses, <i>de qui antecessours les églises sont
+fondées.</i>»
+<span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>
+Les seigneurs signèrent certainement de grand
+c&oelig;ur ce dernier mot où l'habile rédacteur insinuait que les
+bénéfices, fondés pour la plupart par leurs ancêtres, devaient être
+donnés à leurs cadets, ou à leurs créatures, ainsi que cela se fait en
+Angleterre, surtout depuis la Réforme. C'était attacher à la défaite
+du pape le retour des biens immenses dont les seigneurs s'étaient
+dépouillés pour l'Église dans les âges de faveur
+religieuse<a id="notetag343" name="notetag343"></a><a href="#note343">[343]</a>.</p>
+
+<p>La
+<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>
+lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles, si
+nous en jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n'a pas été
+conservée, soit qu'on n'ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait
+craint que le dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du
+langage hardi qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.
+
+La lettre des membres du clergé est tout autrement modérée et douce.
+D'abord elle est adressée au pape: «Sanctissimo patri ac domino suo
+carissimo...» Ils exposent les griefs du roi et réclament son
+indépendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu
+pour l'adoucir; ils l'ont supplié de permettre qu'ils allassent aux
+pieds de la béatitude apostolique. Mais la réponse est venue du roi et
+des barons qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume.
+Ils sont tenus au roi par leur serment de fidélité, à la conservation
+de sa personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du
+royaume, <i>d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés,
+comtés, baronnies et autres fiefs</i>. Enfin, dans cette nécessité
+extrême, ils ont
+<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>
+recours à la providence de sa sainteté,
+«avec des paroles pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs,
+implorant sa clémence paternelle, etc.»</p>
+
+<p>Cette lettre, si différente de l'autre, contient pourtant également le
+grand grief de la noblesse: «Les prélats n'ont plus de quoi donner,
+pas même de quoi rendre, aux nobles <i>dont les ancêtres ont fondé les
+églises</i><a id="notetag344" name="notetag344"></a><a href="#note344">[344]</a>.»</p>
+
+<p>Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et
+terrible nouvelle avait compliqué l'embarras. Les États s'étaient
+assemblés le 10 avril. Mais le 21 mars, le massacre des Vêpres
+siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Quatre mille Français avaient
+été égorgés dans cette ville.</p>
+
+<p>La noblesse était réunie aux États. Il ne s'agissait que de la faire
+chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu'elle était déjà,
+toute gonflée d'orgueil féodal, et de lui faire gagner une belle
+bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape.
+Pierre Flotte,
+<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>
+si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre
+le roi de vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il
+monta à cheval avec les hommes d'armes.</p>
+
+<p>Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement
+punis. La malveillance mutuelle avait éclaté dès le premier jour.
+Édouard ayant laissé le comte à ses propres forces pour faire tête à
+Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui
+persuadèrent de se livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon
+traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, où déjà sa fille
+était morte.</p>
+
+<p>Le roi des Français n'avait eu qu'à prendre paisiblement possession
+des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa
+conquête. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses
+villes de Gand et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les
+Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un
+roi. Ils vinrent bien
+vêtus<a id="notetag345" name="notetag345"></a><a href="#note345">[345]</a>,
+gros et gras, chargés de lourdes
+chaînes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir à leur nouveau
+seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas
+d'être si braves, aux femmes encore moins: «Ici, dit-elle avec dépit,
+je n'aperçois que des reines.»</p>
+
+<p>Le royal gouverneur Châtillon s'attacha à les guérir de cet orgueil,
+de cette richesse insolente. Il leur ôta leurs élections municipales
+et le maniement de leurs affaires; c'était mettre les riches contre
+soi. Puis il frappa
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>
+les pauvres: il mit l'impôt d'un quart
+sur le salaire quotidien de l'ouvrier. Le Français, habitué à vexer
+nos petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en
+mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de
+Flandre. Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la
+Vierge<a id="notetag346" name="notetag346"></a><a href="#note346">[346]</a>,
+dormait mal et s'éveillait souvent. La cloche de Roland
+sonnait pour l'émeute plus fréquemment que pour le feu.&mdash;<i>Roland!
+Roland! tintement, c'est incendie! volée, c'est
+soulèvement<a id="notetag347" name="notetag347"></a><a href="#note347">[347]</a>!</i></p>
+
+<p>Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler
+bas, à s'assembler à la tombée du
+jour<a id="notetag348" name="notetag348"></a><a href="#note348">[348]</a>.
+Il n'y avait pas vingt
+ans qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.</p>
+
+<p>D'abord trente chefs de métiers vinrent se plaindre à Châtillon de ce
+qu'on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi. Le grand
+seigneur, habitué aux droits de corvée et de pourvoirie, trouva la
+réclamation insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les
+délivra et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se
+déclarèrent pour les gens du roi. L'affaire fut portée au Parlement.
+Voilà le Parlement de Paris
+<span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>
+qui juge la Flandre, comme tout
+à l'heure il jugeait le roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>Le Parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en
+prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aimés du peuple, le
+doyen des bouchers, et celui des tisserands. Celui-ci, Peter K&oelig;nig
+(Pierre le Roi), était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
+borgne, mais un homme de tête, un rude harangueur de
+carrefour<a id="notetag349" name="notetag349"></a><a href="#note349">[349]</a>.
+Il entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur fit massacrer
+tous les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils
+rentrèrent de nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les
+Français de <i>courir la ville</i>; chaque bourgeois s'était chargé de
+dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars
+1302, tous les gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons; un
+boucher frappe le premier, les Français sont partout attaqués,
+massacrés. Les femmes étaient les plus furieuses à les jeter par les
+fenêtres; ou bien on les menait aux halles, où ils étaient égorgés. Le
+massacre dura trois jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents
+à pieds y périrent.</p>
+
+<p>Après cela, il fallait vaincre. Les gens de Bruges marchèrent
+<span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>
+d'abord sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se
+joindrait à eux. Mais les Gantais furent retenus par leurs gros
+fabricants<a id="notetag350" name="notetag350"></a><a href="#note350">[350]</a>,
+peut-être aussi par la jalousie de Gand contre
+Bruges. Les Brugeois n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges,
+qu'Ypres, l'Écluse, Newport, Berghes, Furnes, et Gravelines, qui les
+suivirent de gré ou de force. Ils avaient mis à la tête de leurs
+milices un fils du comte de Flandre, et un de ses petits-fils, qui
+était clerc, et qui se défroqua pour se battre avec eux.</p>
+
+<p>Ils étaient dans Courtrai, lorsque l'armée française vint camper en
+face. Ces artisans, qui n'avaient guère combattu en rase campagne,
+auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop
+dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
+attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre
+son <i>guttentag</i> ou pieu ferré. Leur devise était belle: <i>Scilt und
+vriendt</i>, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
+et se firent dire la messe. Mais comme ils ne pouvaient tous recevoir
+l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
+sa bouche<a id="notetag351" name="notetag351"></a><a href="#note351">[351]</a>.
+Les chevaliers qu'ils avaient
+<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>
+avec eux, pour
+les encourager, renvoyèrent leurs chevaux; et en même temps qu'ils se
+faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
+métiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grâce à attendre.
+On répétait que Châtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
+pour les étrangler. La reine avait, disait-on, recommandé aux Français
+que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'épargnassent pas les
+truies flamandes<a id="notetag352" name="notetag352"></a><a href="#note352">[352]</a>.</p>
+
+<p>Le connétable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
+les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
+commandait l'armée, lui dit brutalement: «Est-ce que vous avez peur de
+ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil?» Le connétable, qui avait
+épousé une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage, et répondit
+fièrement: «Sire, si vous venez où j'irai, vous irez bien avant!» En
+même temps il se lança en aveugle à la tête des cavaliers dans une
+poussière de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le
+suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les
+premiers; ceux-ci, approchant des Flamands trouvèrent, ce qu'on trouve
+partout dans ce pays coupé de fossés et de canaux, un fossé de cinq
+brasses
+<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de
+large<a id="notetag353" name="notetag353"></a><a href="#note353">[353]</a>,
+ils y tombèrent, s'y entassèrent; le
+fossé étant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'écouler par les
+côtés. Toute la chevalerie de France vint s'enterrer là, Artois,
+Châtillon, Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons,
+Tancarville, Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi,
+qui sans doute ne comptait pas périr en si glorieuse compagnie.</p>
+
+<p>Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés; ils les
+choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les
+assommaient avec des maillets de plomb ou de
+fer<a id="notetag354" name="notetag354"></a><a href="#note354">[354]</a>.
+Ils avaient
+parmi eux bon nombre de moines
+ouvriers<a id="notetag355" name="notetag355"></a><a href="#note355">[355]</a>,
+qui s'acquittaient en
+conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit
+avoir assommé quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
+évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre
+dit sept cents) furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste
+dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après,
+Charles VI vit les éperons, et fit massacrer tous les habitants.</p>
+
+<p>Cette terrible défaite, qui avait exterminé toute l'avant-garde de
+l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> grands
+seigneurs, cette bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait
+tomber tant de fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit
+pour un moment sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta
+rien de sa vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était
+plutôt fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner
+contre le roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient
+signé, il est vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la
+guerre de Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint
+la royauté?</p>
+
+<p>Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru
+vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu'on eut appris à Rome la
+défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de
+langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était
+excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Rome, que le pape
+ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu'il fît
+pénitence. Cependant les prélats, ralliés au pape par la défaite du
+roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'était comme une
+désertion en masse de l'église gallicane. Le roi perdait d'un coup
+tous ses évêques, de même qu'il venait de perdre presque tous ses
+barons à Courtrai<a id="notetag356" name="notetag356"></a><a href="#note356">[356]</a>.</p>
+
+<p>Ce
+<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>
+gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une
+activité extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance
+très-populaire fut proclamée pour la réformation du royaume. Le roi y
+promit bonne administration, justice égale, répression de la vénalité,
+protection aux ecclésiastiques, égards aux priviléges des barons,
+garanties des personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la
+douceur, et il s'assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police
+armée, ses sergents; sergents
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>
+à pied, sergents à cheval,
+sergents à la douzaine, sergents du guet.</p>
+
+<p>Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien
+derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte.
+Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
+Empereur. Il lui fallait quelqu'un à opposer au roi de France. Le roi
+acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guyenne (20
+mai). Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son
+ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux!</p>
+
+<p>Mais c'est qu'il fallait vaincre ou
+périr<a id="notetag357" name="notetag357"></a><a href="#note357">[357]</a>.
+Le 12 mars, l'homme
+<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>
+même du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon,
+Nogaret lut et signa un furieux manifeste contre
+Boniface<a id="notetag358" name="notetag358"></a><a href="#note358">[358]</a>.</p>
+
+<p>«Le glorieux prince des apôtres, le bienheureux Pierre, parlant en
+esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans
+l'avenir, il viendra de faux prophètes, qui souilleront la voix de la
+vérité, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
+trafiqueront de nous-mêmes, à l'exemple de ce Balaam
+<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> qui
+aime le salaire de l'iniquité. Balaam eut pour correction et
+avertissement, une bête qui, prenant la voix humaine, proclama la
+folie du faux prophète... Ces choses annoncées par le père et
+patriarche de l'Église, nous les voyons de nos yeux réalisées à la
+lettre. En effet, dans la chaire du bienheureux Pierre, siége ce
+maître de mensonges, qui, quoique <i>Malfaisant</i> de toute manière, se
+fait appeler
+<i>Boniface</i><a id="notetag359" name="notetag359"></a><a href="#note359">[359]</a>.
+Il n'est pas entré par la porte dans le
+bercail du Seigneur, ni comme pasteur et ouvrier, mais plutôt comme
+voleur et brigand... Le véritable époux vivant encore (Célestin V), il
+n'a pas craint de violer l'Épouse d'un criminel embrassement. Le
+véritable époux, Célestin, n'a pas consenti à ce divorce. En effet,
+comme disent les lois humaines: <i>rien de plus contraire au
+consentement que l'erreur...</i> Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant
+d'un premier mari non indigne, a souillé le mariage d'adultère. Or,
+comme ce qui se commet contre Dieu fait tort et injure à tous, et que
+dans un si grand crime on admet à témoigner le premier venu, <i>même la
+femme, même une personne infâme</i>; moi donc, ainsi que la bête qui, par
+la vertu du Seigneur, prit la voix d'homme
+<span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>
+parfait pour
+reprendre la folie du faux prophète prêt à maudire le peuple béni,
+j'adresse à vous ma supplique, très-excellent Prince, seigneur
+Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, pour qu'à l'exemple de
+l'ange qui présenta l'épée nue à ce maudisseur du peuple de Dieu, vous
+qui êtes oint pour l'exécution de la justice, vous opposiez l'épée à
+cet autre, et plus funeste Balaam, et l'empêchiez de consommer le mal
+qu'il prépare au peuple.»</p>
+
+<p>Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques
+d'excuser la défense qu'il avait faite aux prélats.</p>
+
+<p>Le pape envoya un légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et
+voir s'il voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au légat
+qu'il prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne;
+c'était flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cédait
+rien.</p>
+
+<p>Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le
+roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empêché les prélats
+de se rendre à Rome.</p>
+
+<p>Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prêtres qui
+l'avaient apporté avec le légat et les ecclésiastiques qui le
+copiaient. Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour
+jour), les deux avocats qui succédaient à Pierre Flotte, agirent
+contre Boniface. Plasian accusa, Nogaret exécuta. Le premier, en
+présence des barons assemblés en États au Louvre, prononça un
+réquisitoire contre Boniface, et un appel au prochain concile. Aux
+accusations précédentes, Plasian ajoutait
+<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> celle
+d'hérésie<a id="notetag360" name="notetag360"></a><a href="#note360">[360]</a>.
+Le roi souscrivit à l'appel, et Nogaret partit pour
+l'Italie.</p>
+
+<p>Pour soutenir cette démarche définitive, le roi ne se contenta pas de
+l'assentiment collectif des États. Il adressa des lettres
+individuelles aux prélats, aux églises,
+<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>
+aux villes, aux
+universités; ces lettres furent portées de province en province par le
+vicomte de Narbonne et par l'accusateur même,
+Plasian<a id="notetag361" name="notetag361"></a><a href="#note361">[361]</a>.
+Le roi
+prie et requiert de consentir au concile: <i>Nos requirentes
+consentire</i>. Il n'eût pas été sûr de refuser en face de l'accusateur.
+Il rapporta plus de sept cents adhésions. Tout le monde avait
+souscrit, ceux même qui, l'année précédente, après la défaite du roi à
+Courtrai, s'étaient malgré lui rendus près du pape. La saisie du
+temporel des quarante-cinq avait suffi pour les convertir au parti du
+roi. Sauf Cîteaux, que le pape avait gagné par une faveur récente et
+qui se partagea, tous donnèrent à Plasian des lettres d'adhésion au
+concile.</p>
+
+<p>Les
+<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le
+roi, l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les
+mineurs<a id="notetag362" name="notetag362"></a><a href="#note362">[362]</a>
+de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un
+templier, adhèrent, mais
+<i>sub protestationibus</i><a id="notetag363" name="notetag363"></a><a href="#note363">[363]</a>.</p>
+
+<p>Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
+roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
+princes s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au
+concile<a id="notetag364" name="notetag364"></a><a href="#note364">[364]</a>.
+C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les
+corps du royaume se donnaient dans ce
+péril<a id="notetag365" name="notetag365"></a><a href="#note365">[365]</a>.</p>
+
+<p>Le 15 août, Boniface déclara par une bulle qu'au pape seul il
+appartenait de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de
+Plasian et de Nogaret, particulièrement au reproche d'hérésie. À cette
+occasion, il disait: «Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans
+notre famille, mais dans notre pays natal, dans
+<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>
+la Campanie,
+il y ait jamais eu un hérétique?» C'était attaquer indirectement
+Plasian et Nogaret, qui étaient justement des pays albigeois. On
+disait même que le grand-père de Nogaret avait été brûlé.</p>
+
+<p>Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient à craindre.
+L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant
+la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux
+cardinaux, tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu'il se réservait de
+le punir spirituellement et
+temporellement<a id="notetag366" name="notetag366"></a><a href="#note366">[366]</a>.
+C'était ouvrir au roi
+un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt
+à Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient-ils pas plus à
+craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars,
+cinq jours avant la première requête, Nogaret s'était fait donner des
+pouvoirs illimités du roi, un véritable blanc-seing, pour traiter, et
+pour <i>faire tout ce qui serait à
+propos</i><a id="notetag367" name="notetag367"></a><a href="#note367">[367]</a>.
+Il partit pour l'Italie
+avec cette arme, personnellement intéressé à s'en servir pour la perte
+du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France,
+qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
+lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
+homme voué et damné pour la mort du pape, Sciarra Colonna.
+<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>
+C'était un homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins,
+des <i>banditi</i> de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape
+eût fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama
+pour eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de
+risquer d'être vendu à
+Boniface<a id="notetag368" name="notetag368"></a><a href="#note368">[368]</a>.</p>
+
+<p>Après la bulle du 15 août, on devait croire que Boniface allait lancer
+la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les
+sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec
+l'empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait
+peut-être renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
+la maison de Souabe. La bulle était prête, en effet, dès le 5
+septembre. Il fallait la prévenir, émousser cette arme dans les mains
+du pape en lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier
+cet appel à Anagni, dans sa ville natale, où il s'était réfugié au
+milieu de ses parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait
+de traîner dans la boue les lis et le drapeau de
+France<a id="notetag369" name="notetag369"></a><a href="#note369">[369]</a>.
+Nogaret
+n'était pas homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se ménagea
+des intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons
+la quittance<a id="notetag370" name="notetag370"></a><a href="#note370">[370]</a>),
+il s'assura de Supino, capitaine de Ferentino,
+ville ennemie d'Anagni. «Suppino
+<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>
+s'engagea pour la vie ou la
+mort dudit
+Boniface<a id="notetag371" name="notetag371"></a><a href="#note371">[371]</a>.»
+Colonna donc et Suppino, avec trois cents
+cavaliers et beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats
+de France, introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le
+pape, vive le roi de
+France<a id="notetag372" name="notetag372"></a><a href="#note372">[372]</a>!
+La commune sonne la cloche, mais
+elle prend justement pour capitaine un ennemi de
+Boniface<a id="notetag373" name="notetag373"></a><a href="#note373">[373]</a>,
+qui
+donne la main aux assaillants, et se met à piller les palais des
+cardinaux; ils se sauvèrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne
+pouvant empêcher le pillage, se mettent à piller de compagnie. Le
+pape, près d'être forcé dans son palais, obtient un moment de trêve,
+et fait avertir la commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si
+fier s'adressa à Colonna lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il
+abdiquât et se rendît à discrétion. «Hélas! dit Boniface, voilà de
+dures
+paroles<a id="notetag374" name="notetag374"></a><a href="#note374">[374]</a>!»
+Cependant ses ennemis avaient brûlé une église
+qui défendait le palais. Le neveu du pape abandonna son oncle, et
+traita pour lui-même. Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme
+de quatre-vingt-six ans se mit à
+pleurer<a id="notetag375" name="notetag375"></a><a href="#note375">[375]</a>.
+Cependant les portes
+craquent, les fenêtres
+<span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>
+se brisent, la foule pénètre. On
+menace, on outrage le vieillard. Il ne répond rien. On le somme
+d'abdiquer. «Voilà mon cou, voilà ma tête,» dit-il.</p>
+
+<p>Selon Villani, il aurait dit à l'approche de ses ennemis: «Trahi comme
+Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape.» Et il aurait pris le manteau
+de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris
+dans sa main les clefs et la crosse.</p>
+
+<p>On dit que Colonna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de
+fer<a id="notetag376" name="notetag376"></a><a href="#note376">[376]</a>.
+Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: «Ô
+toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
+la bonté qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
+défend<a id="notetag377" name="notetag377"></a><a href="#note377">[377]</a>.»
+Le pape répondit avec courage: «Tu
+<span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> es de
+famille hérétique, c'est de toi que j'attends le
+martyre<a id="notetag378" name="notetag378"></a><a href="#note378">[378]</a>.»</p>
+
+<p>Colonna aurait volontiers tué Boniface; l'homme de loi l'en
+empêcha<a id="notetag379" name="notetag379"></a><a href="#note379">[379]</a>.
+Cette brusque mort l'eût trop compromis. Il ne fallait
+pas que le prisonnier mourût entre ses mains. Mais, d'autre part, il
+n'était guère possible de le mener jusqu'en
+France<a id="notetag380" name="notetag380"></a><a href="#note380">[380]</a>.
+Boniface
+refusait de rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois
+jours, au bout desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit
+nombre d'étrangers, s'ameuta, chassa les Français et délivra son pape.</p>
+
+<p>On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
+récit passionné de Walsingham, «il remercia Dieu et le peuple de sa
+délivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comment mes ennemis ont
+enlevé tous mes biens et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job.
+Je vous dis en vérité que je n'ai rien à manger, ni à boire. S'il est
+quelque bonne femme qui veuille me faire aumône de pain ou de vin, ou
+d'un peu d'eau au défaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de
+Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
+subvenir à mes besoins, je l'absoudrai de tout péché... Tout le peuple
+se mit à crier: Vive le saint-père! Les femmes coururent en foule au
+palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant point de
+vases, elles versaient dans un
+<span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>
+coffre... Chacun pouvait
+entrer, et parlait avec le pape comme avec tout autre
+pauvre<a id="notetag381" name="notetag381"></a><a href="#note381">[381]</a>.</p>
+
+<p>«Le pape donna au peuple l'absolution de tout péché sauf le pillage
+des biens de l'Église et des cardinaux. Pour ce qui était à lui, il le
+leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
+ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
+ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
+armés.» Mais lorsqu'il arriva à Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
+soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait
+souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
+cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
+revint à la fois; sa tête octogénaire n'y tint pas: il perdit
+l'esprit.</p>
+
+<p>Il s'était confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais
+<span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>
+il fut ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent
+cacher au peuple le scandale d'un pape hérétique, soit qu'ils
+s'entendissent avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface
+ayant voulu sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux
+cardinaux Orsini lui barrèrent le passage et le firent rentrer. La
+folie devint rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il écumait et
+grinçait des dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise lui ayant
+dit: «Saint Père, recommandez-vous à Dieu, à la Vierge Marie, et
+recevez le corps du Christ,» Boniface lui donna un soufflet, et cria
+en mêlant les deux langues: <i>Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo,
+nolo.</i> Il chassa deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique,
+et il expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi
+se serait vérifié le mot que son prédécesseur Célestin avait dit de
+lui: «Tu as monté comme un renard; tu régneras comme un lion; tu
+mourras comme un
+chien<a id="notetag382" name="notetag382"></a><a href="#note382">[382]</a>.»</p>
+
+<p>On trouve d'autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièce
+où respire une haine furieuse, et qui semble avoir été fabriquée par
+les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,
+immédiatement après l'événement: «La vie, état et condition du pape
+Maléface, raconté par des gens dignes de foi.»</p>
+
+<p>«Le 9 novembre, le Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa
+qu'il avait eu des démons familiers, qui lui avaient fait faire tous
+ses crimes. Le jour et la
+<span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+nuit qui suivirent, on entendit
+tant de tonnerres, tant d'horribles tempêtes, on vit une telle
+multitude d'oiseaux noirs aux effroyables cris, que tout le peuple
+consterné criait: «Seigneur Jésus, ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié
+de nous!» Tous affirmaient que c'étaient bien les démons d'enfer qui
+venaient chercher l'âme de ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui
+contaient ce qui s'était passé, et l'avertissaient de songer à son
+âme... lui, enveloppé du démon, furieux et grinçant des dents, il se
+jeta sur le prêtre comme pour le dévorer. Le prêtre s'enfuit à toutes
+jambes jusqu'à l'église... Puis, sans mot dire, il se tourna de
+l'autre côté...</p>
+
+<p>«Comme on le portait à sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la
+pierre de son anneau et s'écrier: «Ô vous, malins esprits enfermés
+dans cette pierre, vous qui m'avez séduit... pourquoi
+m'abandonnez-vous maintenant?» Et il jeta au loin son anneau. Son mal
+et sa rage croissant, endurci dans son iniquité, il confirma tous ses
+actes contre le roi de France et ses serviteurs, et les publia de
+nouveau... Ses amis, pour calmer ses douleurs, lui avaient amené le
+fils de Jacques de Pise, qu'il aimait auparavant à tenir dans ses
+bras, comme pour se glorifier dans le péché... mais à la vue de
+l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on ne l'eût enlevé, il lui aurait
+arraché le nez avec les dents. Finalement ledit Pharaon, ceint de
+tortures par la vengeance divine, mourut le 2 sans confession, sans
+marque de foi; et ce jour, il y eut tant de tonnerres, de tempête, de
+dragons dans l'air, vomissant la flamme, tant d'éclairs et de
+prodiges, que le peuple romain
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>
+croyait que la ville entière
+allait descendre dans
+l'abîme<a id="notetag383" name="notetag383"></a><a href="#note383">[383]</a>.»</p>
+
+<p>Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife,
+lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'<i>Inferno</i>, Nicolas
+III, plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s'écrie:
+«Est-ce donc déjà toi debout là-haut? est-ce donc déjà toi, Boniface?
+L'arrêt m'a donc menti de plusieurs années. Es-tu donc sitôt rassasié
+de ce pourquoi, tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle
+Épouse, pour en faire ravage et ruine?»</p>
+
+<p>Le successeur de Boniface, Benoît XI, homme de bas lieu, mais d'un
+grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien
+fort à son avénement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi
+de France, apportées par Plasian, par l'accusateur même du dernier
+pape. Philippe sentait que son ennemi n'était pas tellement mort,
+qu'il ne pût frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à
+outrance; il envoya au pape un mémoire contre Boniface, qui pouvait
+passer pour une amère satire de la cour de
+Rome<a id="notetag384" name="notetag384"></a><a href="#note384">[384]</a>.
+Il s'écrivit lui-même
+<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span>
+par ses gens de loi une <i>Supplication du pueuble de
+France au Roy contre Boniface</i>. Cet acte important, rédigé en langue
+vulgaire, était plutôt un appel du roi au peuple, qu'une supplique du
+peuple au roi.</p>
+
+<p>Benoît,
+<span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>
+au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer
+cette grande affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé;
+il n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'était les déclarer
+coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les
+Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de
+Boniface.</p>
+
+<p>Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à
+craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhérer à son
+appel au concile. Le
+<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>
+pape devenait menaçant. Le roi en était
+à désirer l'absolution, qu'il avait d'abord dédaignée. La demanda-t-il
+sérieusement, on serait tenté d'en douter quand on voit que la demande
+fut portée au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'était
+probablement donné cette mission, pour rompre un arrangement qui ne
+pouvait se faire qu'à ses dépens. Le choix seul d'un tel ambassadeur
+était sinistre. Le pape éclata, et lança une furieuse bulle
+d'excommunication: «Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod
+quidam sceleratissimi viri, summum audentes nefas in personam bonæ
+memoriæ Bonifacii P.
+VIII<a id="notetag385" name="notetag385"></a><a href="#note385">[385]</a>...»</p>
+
+<p>Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin
+(1304). Le 4 juillet, Benoît était mort. On dit qu'une jeune femme
+voilée, qui se donnait pour converse de sainte Pétronille à Pérousse,
+vint lui présenter à table une corbeille de
+<i>figues-fleurs</i><a id="notetag386" name="notetag386"></a><a href="#note386">[386]</a>. Il
+en mangea sans défiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.
+Les cardinaux, craignant de découvrir trop aisément le coupable, ne
+firent aucune poursuite.</p>
+
+<p>Cette mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait
+mis à bout. Il n'avait pu, en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en
+France, de brûler Térouanne et d'assiéger
+Tournai<a id="notetag387" name="notetag387"></a><a href="#note387">[387]</a>.
+Il n'avait
+sauvé cette ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le
+<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>
+vieux Guy, qui devait rentrer en prison, si la paix ne se
+faisait pas. Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit ses
+fils, et revint mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de
+Compiègne.</p>
+
+<p>En 1304, au moment même où le pape mourait si à propos, Philippe fit
+un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque
+argent en vendant des priviléges, surtout en Languedoc, favorisant
+ainsi les communes du midi pour écraser celles du nord. Il loua des
+Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant
+Ziriksée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se
+croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la
+première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles
+de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai. À leur
+tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de
+Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe
+ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons-en-Puelle, dans
+une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre
+eux, non plus sa gendarmerie comme à Courtrai, mais des piétons
+Gascons, qui, toute la journée, sous un soleil ardent, les tinrent en
+alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce
+jeûne les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois
+portes se lancèrent tous ensemble sur les Français. Ceux-ci ne
+songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à
+table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les
+Flamands entrèrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses
+bonnes à prendre, il n'y eût pas moyen de les
+<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> retenir
+ensemble, chacun voulut faire sa main. Cependant les Français se
+rallièrent; la cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille
+hommes sur la place.</p>
+
+<p>Le roi alla mettre le siége devant Lille, ne doutant pas de la
+soumission des Flamands. Il fut bien étonné quand il les vit revenir
+soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il
+pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se
+souciaient pas de se battre avec ces désespérés, conseillèrent au roi
+de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux
+Guy, et promettre au petit-fils le comté de Rethel, héritage de sa
+femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux
+cent mille livres.</p>
+
+<p>Rien n'était fini. Il n'était pas spécifié s'il gardait cette
+province, comme gage ou comme acquisition; quant à l'argent, il ne le
+tenait pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus
+qu'arrangée. C'était un triste bonheur que la mort subite de Benoît
+XI<a id="notetag388" name="notetag388"></a><a href="#note388">[388]</a>.</p>
+
+<p>Une
+<span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>
+disette, un imprudent maximum, une perquisition des blés,
+tout cela animait le peuple. On commençait à parler. Un clerc de
+l'Université parla haut et fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, qui
+avait fondé un ordre de religieuses, eut révélation des châtiments que
+le ciel réservait aux mauvais rois. Charles de Valois la fit prendre
+et, pour lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le
+diable, il lui fit brûler les pieds. Mais chacun crut à la prédiction,
+quand on vit l'année suivante une comète apparaître avec un éclat
+horrible<a id="notetag389" name="notetag389"></a><a href="#note389">[389]</a>.</p>
+
+<p>Philippe le Bel était revenu vainqueur et ruiné. Il se rendit
+solennellement à Notre-Dame, parmi le peuple affamé
+<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> et les
+malédictions à voix basse. Il entra à cheval dans l'église, et, pour
+remercier Dieu d'avoir échappé quand les Flamands l'avaient surpris,
+il y voua dévotement son effigie équestre et armée de toutes pièces.
+On la voyait encore à Notre-Dame, peu de temps avant la Révolution, à
+côté du colossal saint Christophe.</p>
+
+<p>Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi à sa manière. Nous avons
+quittance de lui, prouvant que ses appointements furent portés de cinq
+cents à huit cents
+livres<a id="notetag390" name="notetag390"></a><a href="#note390">[390]</a>.</p>
+
+
+<h3>FIN DU TROISIÈME VOLUME.</h3>
+
+
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="p2">
+<a href="#page001"><span class="smcap">Innocent III. &mdash; Le Pape prévaut par les armes des
+Français du Nord, sur le roi d'Angleterre et
+l'empereur d'Allemagne, sur l'empire grec et
+sur les Albigeois. &mdash; Grandeur du roi de France.</span></a></p>
+
+<p class="index">
+<a href="#page001">Situation du monde à la fin
+du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.</a><br>
+<a href="#page003">Révolte contre l'Église.</a><br>
+<a href="#page005">Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas.</a><br>
+<a href="#page007">En Flandre, mysticisme industriel.</a><br>
+<a href="#page009">Rationalisme dans les Alpes.</a><br>
+<a href="#page010">Vaudois.</a><br>
+<a href="#page011">Albigeois.</a><br>
+<a href="#page011">Liaison du Midi avec les Juifs et les musulmans.</a><br>
+<a href="#page012">Incrédulité et corruption.</a><br>
+<a href="#page013">Littérature. Troubadours.</a><br>
+<a href="#page015">Situation politique du Midi.</a><br>
+<a href="#page016">Doctrines albigeoises, croyances manichéennes.</a><br>
+<a href="#page018">Danger de l'Église.</a><br>
+<a href="#page023">Innocent III.</a><br>
+<a href="#page026">Prétentions croissantes du saint-siége.</a><br>
+<a href="#page027">Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre.</a><br>
+<a href="#page029">Philippe-Auguste.</a><br>
+<a href="#page030">Richard C&oelig;ur-de-Lion.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page031">1187. Prise de Jérusalem.</a></span><br>
+<a href="#page032">Règne des Atabeks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin.</a><br>
+<a href="#page034">Saladin.</a><br>
+<a href="#page035">Troisième croisade. Frédéric Barberousse meurt en chemin.</a><br>
+<a href="#page036">Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer.</a><br>
+<a href="#page036">Leurs querelles en Sicile.</a><br>
+<a href="#page037">Siége de Saint-Jean-d'Acre.</a><br>
+<a href="#page040">Divisions des croisés. Philippe retourne en France.</a><br>
+<a href="#page043">L'empereur retient Richard prisonnier.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page044">1199. Retour et mort de Richard.</a></span><br>
+<a href="#page045">Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'Église.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page046">1202-1204. Quatrième croisade.</a></span><br>
+<a href="#page047">Les croisés empruntent des vaisseaux à Venise.</a><br>
+<a href="#page048">L'empereur grec implore leur secours.</a><br>
+<a href="#page049">Haines mutuelles des Grecs et des Latins.</a><br>
+<a href="#page052">Siége et prise de Constantinople.</a><br>
+<a href="#page054">Soulèvement du peuple. Murzuphle.</a><br>
+<a href="#page054">Seconde prise de Constantinople.</a><br>
+<a href="#page056">Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur.</a></p>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="p2">
+<a href="#page058"><span class="smcap">Ruine de Jean. Défaite de l'empereur.
+Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France. 1204-1222.</span></a></p>
+
+<p class="index">
+<a href="#page059">L'Église frappe d'abord le roi d'Angleterre.</a><br>
+<a href="#page060">Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires
+et fiscalité.</a><br>
+<a href="#page061">Désharmonie croissante de l'empire anglais.</a><br>
+<a href="#page062">Rivalité de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page063">1204. Meurtre d'Arthur.</a></span><br>
+<a href="#page064">Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour.</a><br>
+<a href="#page065">Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse.</a><br>
+<a href="#page066">Situation précaire de l'Église dans le Languedoc.</a><br>
+<a href="#page066">Antipathie du Nord pour le Midi.</a><br>
+<a href="#page067">Ravage des routiers.</a><br>
+<a href="#page068">Opposition des deux races dans les croisades.</a><br>
+<a href="#page069">La croisade est prêchée par l'ordre de Cîteaux. Sa splendeur.</a><br>
+<a href="#page071">Durando d'Huesca.</a><br>
+<a href="#page071">Saint Dominique.</a><br>
+<a href="#page073">Le comte de Toulouse favorise les hérétiques.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page076">1208. Assassinat du légat Pierre de
+Castelnau.</a></span><br>
+<a href="#page077">Innocent III fait prêcher la croisade dans le nord de
+la France.</a><br>
+<a href="#page080">À la tête des croisés, Simon de Montfort. Destinée
+de cette famille.</a><br>
+<a href="#page083">Siége et massacre de Béziers.</a><br>
+<a href="#page084">Prise de Carcassonne.</a><br>
+<a href="#page085">Montfort accepte la dépouille du vicomte de Béziers.</a><br>
+<a href="#page086">Siége des châteaux de Minerve et de Termes.</a><br>
+<a href="#page088">Le comte de Toulouse se soumet à des conditions humiliantes.</a><br>
+<a href="#page090">Siége de Toulouse.</a><br>
+<a href="#page091">Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarent pour Raymond.</a><br>
+<a href="#page092">Le roi d'Aragon fait défier Montfort.</a><br>
+<a href="#page093">Opposition des armées de Montfort et de don Pedro.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page094">1213. Bataille de Muret.</a></span><br>
+<a href="#page094">Querelle de Jean et des moines de Kenterbury.</a><br>
+<a href="#page095">Le pape se déclare contre Jean et l'excommunie.</a><br>
+<a href="#page097">Le pape arme la France. Jean se soumet.</a><br>
+<a href="#page098">Guerre de Philippe contre les Flamands.</a><br>
+<a href="#page099">Jean se ligue avec l'empereur Othon.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page100">1214. Bataille de Bouvines.</a></span><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page102">1215. Soulèvement des barons d'Angleterre.
+Grande Charte.</a></span><br>
+<a href="#page104">Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page105">1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III.</a></span><br>
+<a href="#page106">Doutes, et peut-être remords du pape.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page106">1222. Le Midi se jette dans les bras du
+roi de France.</a></span><br>
+<a href="#page114">Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France.</a></p>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="p2">
+<a href="#page116"><span class="smcap">Première moitié du XIII</span><sup>e</sup>
+<span class="smcap">siècle. Mysticisme de
+Louis IX. Sainteté du Roi de France.</span></a></p>
+
+<p class="index">
+<a href="#page117">Décadence de la papauté.</a><br>
+<a href="#page118">Ordres mendiants, dominicains et franciscains.</a><br>
+<a href="#page118">Esprit austère des Dominicains.</a><br>
+<a href="#page119">Mysticisme des Franciscains.</a><br>
+<a href="#page120">Légende de saint François.</a><br>
+<a href="#page122">Drames et farces mystiques.</a><br>
+<a href="#page123">Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes.
+ Clarisses. Dévotion à la Vierge.</a><br>
+<a href="#page124">Influence des femmes au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page126">1218. Louis VIII s'empare du Poitou et
+étend son influence en Flandre.</a></span><br>
+<a href="#page127">Il reprend la croisade contre les Albigeois.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page128">1226. Il meurt. Régence de Blanche de
+Castille.</a></span><br>
+<a href="#page129">Elle s'appuie sur le comte de Champagne.</a><br>
+<a href="#page129">Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.</a><br>
+<a href="#page131">Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du
+comte de Toulouse.</a><br>
+<a href="#page132">Soumission des barons.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page133">1236. Saint Louis. Situation favorable du
+royaume.</a></span><br>
+<a href="#page135">Discrédit de l'empereur et du pape.</a><br>
+<a href="#page137">Saint Louis hérite des dépouilles des ennemis de
+l'Église.</a><br>
+<a href="#page138">Ravages des Mongols en Asie.</a><br>
+<a href="#page140">L'empereur grec implore le secours de la France.</a><br>
+<a href="#page141">Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page142">1241. Bataille de Taillebourg et de
+Saintes.</a></span><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page144">1288. Prise de Jérusalem par les
+Mongols.</a></span><br>
+<a href="#page145">Saint Louis, malade, prend la croix.</a><br>
+<a href="#page147">Séjour des croisés en Chypre.</a><br>
+<a href="#page148">Siége de Damiette.</a><br>
+<a href="#page150">Défaite de Mansourah.</a><br>
+<a href="#page152">Maladies dans le camp.</a><br>
+<a href="#page154">Prise du roi et d'une foule de croisés.</a><br>
+<a href="#page156">Il fortifie les places de la Terre sainte et revient en
+France.</a><br>
+<a href="#page157">Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux.</a><br>
+<a href="#page158">Saint Louis restitue des provinces à l'Angleterre.</a><br>
+<a href="#page159">Situation de l'Angleterre sous Henri III.</a><br>
+<a href="#page159">Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi.</a><br>
+<a href="#page161">Insurrection des barons. Montfort.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page162">1258. Statuts d'Oxford.</a></span><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page162">1264. Saint Louis, pris pour arbitre,
+casse les Statuts.</a></span><br>
+<a href="#page162">Montfort appelle les communes au Parlement.</a><br>
+<a href="#page163">Charles d'Anjou accepte la dépouille de la maison
+de Souabe.</a><br>
+<a href="#page165">Caractère héroïque de cette maison gibeline.</a><br>
+<a href="#page166">Dur esprit des Guelfes.</a><br>
+<a href="#page167">La maison de Souabe se rend odieuse.</a><br>
+<a href="#page170">Conquête des Deux-Siciles par Charles d'Anjou.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page189">1270. Croisade de Tunis, et mort de
+Louis IX.</a></span><br>
+<a href="#page183">Sainteté de Louis IX. Son équité dans les jugements.</a></p>
+
+
+<h3>ÉCLAIRCISSEMENTS.</h3>
+
+<p class="p2">
+<a href="#page196">Lutte des Mendiants de l'Université. &mdash; Saint-Thomas. &mdash; Doutes
+de Saint-Louis. &mdash; La Passion comme principe
+d'art au moyen âge.</a></p>
+
+
+<h3>LIVRE V</h3>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p class="p2">
+<a href="#page235"><span class="smcap">Vêpres Siciliennes.</span></a></p>
+
+<p class="index">
+<span class="index-5"><a href="#page235">1270-1282. Philippe le Hardi.</a></span><br>
+<a href="#page236">Charles d'Anjou chef de la maison de France.</a><br>
+<a href="#page238">Efforts des papes pour secouer le joug français.</a><br>
+<a href="#page239">Jean de Procida.</a><br>
+<a href="#page244">Il passe d'Espagne en Sicile et à Constantinople.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page250">1282. Massacre des Français en Sicile.</a></span><br>
+<a href="#page253">D. Pedro, roi d'Aragon, secourt les Siciliens.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page259">1285. Mort de Charles d'Anjou.</a></span><br>
+<a href="#page261">Philippe le Hardi meurt en Espagne.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page261">1299. La Sicile reste au roi Frédéric, Naples aux
+descendants de Charles d'Anjou.</a></span></p>
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="p2">
+<a href="#page263"><span class="smcap">Philippe Le Bel. &mdash; Boniface VIII</span>.
+1285-1304.</a></p>
+
+<p class="index">
+<span class="index-5"><a href="#page265">1285. Philippe le Bel.</a></span><br>
+<a href="#page266">Administration.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page267">1288-1291. Parlement.</a></span><br>
+<a href="#page269">Centralisation monarchique. Légistes.</a><br>
+<a href="#page272">Fiscalité.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page273">1293-1300. L'argent et la ruse.</a></span><br>
+<a href="#page276">Philippe appelé par les Flamands.</a><br>
+<a href="#page279">Le comte de Flandre et sa fille retenus à Paris.</a><br>
+<a href="#page280">Expulsion des Juifs, altération des monnaies; maltôte.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page282">1295-1304. Démêlés entre Boniface VIII et
+Philippe le Bel.</a></span><br>
+<a href="#page285">1300. Le Jubilé.</a><br>
+<a href="#page292">Le pape favorise les ennemis de la France; représailles
+de Philippe.</a><br>
+<a href="#page292">Rupture au sujet de Languedoc.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page295">1301. Philippe fait enlever l'évêque de
+Pamiers.</a></span><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page297">1302. Bulle supposée; brûlée à Paris.</a></span><br>
+<a href="#page299">Philippe appuyé par les États généraux.</a><br>
+<a href="#page303">Révolte des Flamands.</a><br>
+<a href="#page307">Défaite de Courtrai.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page310">1302. Suite de la lutte contre le pape.</a></span><br>
+<a href="#page320">Nogaret à Anagni.</a><br>
+<a href="#page324">Retour du pape à Rome; sa mort.</a><br>
+<a href="#page326">Benoît XI meurt subitement.</a><br>
+
+<span class="index-5"><a href="#page331">1304. Victoires de Ziriksée et de
+Mons-en-Puelle.</a></span><br>
+<a href="#page332">Misère du peuple.</a></p>
+
+
+
+<h6>PARIS. &mdash; IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, d<sup>r</sup>.), rue J.-J. Rousseau, 61.</h6>
+
+<p><a id="note1" name="note1"></a>
+<b>Note 1:</b> Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et de
+la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert
+d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné
+de trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.
+Bulæus, historia Universit. Parisiensis, II, 98.&mdash;«Per matronas et
+mulierculas... errores suos spargere.»&mdash;«Veluti Rex, stipatus
+satellitibus, vexillum et gladium præferentibus... declamabat.»
+Epistol. Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, II<sup>me</sup> partie,
+p. 479.<a href="#notetag1">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note2" name="note2"></a>
+<b>Note 2:</b> «Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les
+doctrines gnostiques.&mdash;C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord
+ermite dans la forêt de Broceliande, il y reçut de Merlin le conseil
+d'écouter les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut
+désigné par ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc.,» et se
+donna dès lors pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples,
+qu'il appelait <i>Sapience</i>, <i>Jugement</i>, <i>Science</i>, etc. Guill.
+Neubrig., l. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,
+illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per
+diabolicas præstigias potens ad capiendas simplicium animas...
+ecclesiarum maxime ac monasteriorum infestator.» Voyez aussi Othon de
+Freysingen, c. <span class="smcap">LIV</span>, <span class="smcap">LV</span>, Robert du Mont, Guibert de Nogent; Bulæus, II,
+241; D. Morice, p. 100, Roujoux, Histoire des ducs de Bretagne, t.
+II.<a href="#notetag2">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note3" name="note3"></a>
+<b>Note 3:</b> Rigord., ibid, p. 375: «.... Quod quilibet Christianus
+teneatur credere se esse membrum Christi.»&mdash;Concil. Paris., ibid.:
+«Omnia unum, quia quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus
+instrumentis.&mdash;Filius incarnatus, i.e. visibili formæ
+subjectus.&mdash;Filius usque nunc operatus est, sed Spiritus sanctus ex
+hoc nunc usque ad mundi consummationem inchoat
+operari.»<a href="#notetag3">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note4" name="note4"></a>
+<b>Note 4:</b> Averrhoës, ap. Gieseler, II<sup>me</sup> partie, p. 378: «Aristoteles
+est exemplar, quod natura invenit ad demonstrandam ultimam
+perfectionem humanam.»&mdash;Corneille Agrippa disait au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle:
+«Aristoteles fuit præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes
+Baptista... in gratuitis.» Ibid.<a href="#notetag4">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note5" name="note5"></a>
+<b>Note 5:</b> Math. Pâris: «Dieu le punit: il devint si idiot, que son fils
+eut peine à lui rapprendre le <i>Pater</i>.»<a href="#notetag5">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note6" name="note6"></a>
+<b>Note 6:</b> Math. Pâris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se
+Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut
+solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»&mdash;<i>Beghin</i>, du saxon
+<i>beggen</i>, dans Ulphilas <i>bedgan</i> (en allem. <i>beten</i>),
+prier.<a href="#notetag6">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note7" name="note7"></a>
+<b>Note 7:</b> «Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est diuturnior.»
+Reinerus.<a href="#notetag7">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note8" name="note8"></a>
+<b>Note 8:</b> Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N. Peyrat:
+Les Réformateurs de la France et de l'Italie au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+siècle. 1860.<a href="#notetag8">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note9" name="note9"></a>
+<b>Note 9:</b> Que de choses nous leurs devons: la distillation, les sirops,
+les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la lithotricie,
+ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta qu'au
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable instrument
+des sciences (1860). V. Introduction,
+Renaissance.<a href="#notetag9">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note10" name="note10"></a>
+<b>Note 10:</b> Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de
+croissants d'argent.<a href="#notetag10">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note11" name="note11"></a>
+<b>Note 11:</b> Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Tes.
+novo anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua
+di&oelig;cesi facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis
+enim catholicus monetam debet cudere cum titulo Mahometi?... Si
+consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et
+prædecessores tuos accusas.»&mdash;En 1268, saint Louis écrit à son frère,
+Alfonse comte de Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son
+Comtat Venaissin, on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In
+cujus (monetæ) superscriptione sit mentio de nomine perfidi Mahometi,
+et dicatur ibi esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem
+ipsius, et detestationem et contemptum fidei et nominis christiani;
+rogamus vos quatinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»
+Cette lettre, selon Bonamy (ac. des Inscr. XXX, 725), se trouverait
+dans un registre longtemps perdu, restitué au Trésor des Chartes, en
+1748. Cependant ce registre n'y existe point aujourd'hui, comme je
+m'en suis assuré.<a href="#notetag11">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note12" name="note12"></a>
+<b>Note 12:</b> Dans les Preuves de l'Histoire générale du Languedoc, t.
+III, p. 607, on trouve une attestation de plusieurs <i>Damoisels</i>
+(Domicelli), chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt
+et fuerunt longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in
+contrarium memoria non exstitit in senescallia Belliquadri et in
+Provincia, quod Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et
+etiam ab archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et
+licentia, impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere
+et portare, et gaudere privilegio militari.»&mdash;Chron. Languedoc. ap. D.
+Vaissète. Preuves de l'Histoire du Languedoc.» Ensuite parla un autre
+baron appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne
+un bon conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me
+veux croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, Seigneur, tu
+sais bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et
+noblesse, tu ne dois pas faire ce que tu as
+délibéré.»<a href="#notetag12">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note13" name="note13"></a>
+<b>Note 13:</b> <i>Oc et non</i>.<a href="#notetag13">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note14" name="note14"></a>
+<b>Note 14:</b> Raynouard, poésies des Troubadours, II, p. 122. La cour
+d'Amour était organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en
+existait encore une sous Charles VI, à la cour de France; on y
+distinguait des auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers,
+des substituts du procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y
+siégeaient pas.<a href="#notetag14">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note15" name="note15"></a>
+<b>Note 15:</b> On appelait les hérétiques <i>Bulgares</i>, ou <i>Catharins</i>, du
+mot grec &#967;&#945;&#952;&#945;&#961;&#8001;&#987;, i.e. <i>pur</i>.</p>
+
+<p>En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poëme
+orthodoxe qu'a publié M. Fauriel et sur la chronique en prose qu'on en
+a tirée au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, nous renvoyons à l'histoire de M. Schmidt,
+reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de
+Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons patiemment l'ouvrage de
+M. N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
+écrite jusqu'ici sur le témoignage des persécuteurs
+(1860).<a href="#notetag15">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note16" name="note16"></a>
+<b>Note 16:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag16">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note17" name="note17"></a>
+<b>Note 17:</b> Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable
+(Mansi op. Giesler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les
+&oelig;uvres (Ebrard), et les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay).
+Ceux-là prêchent un Dieu matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ
+n'est pas mort en effet, et qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre
+part, ces novateurs disent prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux
+excluent les femmes de la béatitude éternelle (Ebrard). Ils prétendent
+simplifier la loi, et prescrivent cent génuflexions par jour
+(Heribert). La chose dans laquelle ils semblent s'accorder, c'est la
+haine du Dieu de l'Ancien Testament. «Ce Dieu qui promet et ne tient
+pas, disent-ils, c'est un jongleur. Moïse et Josué étaient des
+routiers à son service.»</p>
+
+<p>«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux
+créateurs, l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu;
+l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils
+attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l'Ancien,
+qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages transportés de
+l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce dernier leur
+faisait admettre.</p>
+
+<p>«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur,
+parce qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez
+de l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort;» et
+pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts.
+Ils le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux
+de Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge,
+pour avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils
+croyaient damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient
+saint Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même
+entre eux que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et
+visible et fut crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que
+Marie Madeleine avait été sa concubine, et que c'était là cette femme
+surprise en adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le
+Christ, disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de
+corps réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps
+de saint Paul.</p>
+
+<p>«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il
+eut deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les
+créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé
+dans l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.</p>
+
+<p>«Tous ces infidèles, membres de l'Antechrist, premiers-nés de Satan,
+semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant
+par des mensonges le c&oelig;ur des simples, avaient infecté du venin de
+leur perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église
+romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée
+dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à
+ce point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême
+ne diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint
+corps du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux
+oreilles des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ,
+fût-il aussi grand que les Alpes, il serait depuis longtemps consommé
+et réduit à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la
+confession, étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une
+prostitution, et nul ne pouvait être sauvé dans cet état, en
+engendrant fils et filles. Niant aussi la résurrection de la chair,
+ils forgeaient je ne sais quelles fables inouïes, disant que nos âmes
+sont ces esprits angéliques qui, précipités du ciel pour leur
+présomptueuse apostasie, laissèrent dans l'air leur corps glorieux, et
+que ces âmes, après avoir passé successivement sur la terre par sept
+corps quelconques, retournent, l'expiation ainsi terminée, reprendre
+leurs premiers corps.</p>
+
+<p>«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques
+s'appelaient <i>Parfaits</i> ou <i>Bons hommes</i>; les autres s'appelaient les
+<i>Croyants</i>. Les Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de
+garder la chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des
+&oelig;ufs, du fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir,
+tandis qu'ils débitaient sur Dieu principalement, un mensonge
+perpétuel; ils disaient encore que pour aucune raison on ne devait
+jurer. On appelait Croyants ceux qui, vivant dans le siècle, et sans
+chercher à imiter la vie des Parfaits, espéraient pourtant être sauvés
+dans la foi de ceux-ci; ils étaient divisés par le genre de vie, mais
+unis dans la loi et l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à
+l'usure, au brigandage, aux homicides et aux plaisirs de la chair, aux
+parjures et à tous les vices. En effet, ils péchaient avec toute
+sécurité et toute licence, parce qu'ils croyaient que sans restitution
+du bien mal acquis, sans confession ni pénitence, ils pouvaient se
+sauver, pourvu qu'à l'article de la mort ils pussent dire un <i>Pater</i>,
+et recevoir de leurs maîtres l'imposition des mains. Les hérétiques
+prenaient parmi les Parfaits des magistrats qu'ils appelaient diacres
+et évêques; les Croyants pensaient ne pouvoir se sauver s'ils ne
+recevaient d'eux en mourant l'imposition des mains. S'ils imposaient
+les mains à un mourant, quelque criminel qu'il fût, pourvu qu'il pût
+dire un <i>Pater</i> ils le croyaient sauvé, et, selon leur expression,
+consolé; sans faire aucune satisfaction et sans autre remède, il
+devait s'envoler tout droit au ciel.</p>
+
+<p>«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis
+le nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont
+dans les églises, et appelaient les cloches, les trompettes du démon.
+Ils disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir
+avec sa mère ou sa s&oelig;ur qu'avec tout autre. Une de leurs plus
+grandes folies, c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits
+péchait mortellement, en mangeant, par exemple, tant soit peu de
+viande, ou de fromage, ou d'&oelig;ufs, ou de toute autre chose défendue,
+tous ceux qu'il avait consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait
+les consoler; et ceux même qui étaient sauvés, le péché du consolateur
+les faisait tomber du ciel.»</p>
+
+<p>«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un
+certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins
+mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de
+choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de
+la plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait
+principalement en quatre points; en ce qu'ils portaient des sandales à
+la manière des Apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune
+façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu
+d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et
+sans avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps
+de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des
+hérétiques.&mdash;Lorsque quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le
+reçoit lui dit: «Ami, si tu veux être des nôtres, il faut que tu
+renonces à toute la foi que tient l'Église de Rome. Il répond: J'y
+renonce.&mdash;Reçois donc des Bons hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui
+souffle sept fois dans la bouche. Il lui dit encore:&mdash;Renonces-tu à
+cette croix que le prêtre t'a faite, au baptême, sur la poitrine, les
+épaules et la tête, avec l'huile et le chrême?&mdash;J'y renonce.&mdash;Crois-tu
+que cette eau opère ton salut?&mdash;Je ne le crois pas.&mdash;Renonces-tu à ce
+voile qu'à ton baptême le prêtre t'a mis sur la tête?&mdash;J'y
+renonce.&mdash;C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des hérétiques et renie
+celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains sur la tête, et
+lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et dès lors il
+est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. <span class="smcap">I</span>, ap. Scr. fr.
+XIX. 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de
+Carcassonne. (Preuves de l'Histoire du Languedoc, III, 371.)</p>
+
+<p>Voy. Gieseler. II, P. 2, p. 495.&mdash;Sandii nucleus hist. eccles., VI;
+404: «Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli...»</p>
+
+<p>Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2<sup>a</sup>.
+508.<a href="#notetag17">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note18" name="note18"></a>
+<b>Note 18:</b> Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde avec
+les régions du pays, comme avec le christianisme au temps de Frédéric
+II. (Note de 1833.)<a href="#notetag18">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note19" name="note19"></a>
+<b>Note 19:</b> On le nomma pape à trente-sept ans... «Propter honestatem
+morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem.
+Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena
+et psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III.
+(Baluze, fol<sup>o</sup>. I, p. 1, 2.)&mdash;Erfurt, chronic. S. Petrin. (1215): «Nec
+similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia,
+strenuitate judiciorum, nec adhuc visus est habere
+sequentem.»<a href="#notetag19">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note20" name="note20"></a>
+<b>Note 20:</b> On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque
+année à Toulouse, le jour de la Passion.&mdash;Au Puy, toutes les fois
+qu'il s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de
+ch&oelig;ur qui décidaient: «<i>afin que la grande innocence des juges
+corrigeât la grande malice des plaideurs</i>.» Dans la Provence, dans la
+Bourgogne, on leur interdisait l'entrée des bains publics, excepté le
+vendredi, le jour de Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins
+et aux prostituées.<a href="#notetag20">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note21" name="note21"></a>
+<b>Note 21:</b> La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire
+est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de l'organisation de
+la grande police ecclésiastique basée sur la confession. Ils ont
+exterminé un peuple et une civilisation. (V. Renaissance,
+Introduction.)<a href="#notetag21">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note22" name="note22"></a>
+<b>Note 22:</b> Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un serment
+d'hommage et de fidélité. Decretal. Greg. l. II, tit. 28, c. <span class="smcap">XI</span> (Alex.
+III): «De appellationibus pro causis minimis interpositis volumus te
+tenere, quod eis, pro quacumque levi causa fiant, non minus est, quam
+si pro majoribus fierent, deferendum.»</p>
+
+<p>Decr. Greg. 1. III, tit. 43, c. <span class="smcap">I</span> (Alex. III): «Etiamsi per eum
+miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque
+auctoritate romanæ Ecclesiæ publice venerari.»&mdash;Conc. Later. IV, c.
+<span class="smcap">LXII</span>: «Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi
+prius auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»&mdash;Innocent III
+en vint à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam
+ecclesiam, sed totum reliquit seculum
+gubernandum.»<a href="#notetag22">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note23" name="note23"></a>
+<b>Note 23:</b> «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de
+fer sur l'Italie.» Cornel, Zanfliet. Rome se défendait par son climat:</p>
+
+<p class="poem">
+ Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;<br>
+ Romanæ febres stabili sunt jure fideles.
+</p>
+
+<p><span class="smcap">Pierre Damien</span>.<a href="#notetag23">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note24" name="note24"></a>
+<b>Note 24:</b> Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith, fille
+de Charles le Chauve.<a href="#notetag24">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note25" name="note25"></a>
+<b>Note 25:</b> Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements des grands
+vassaux, il dit sans s'étonner en présence de sa cour, au rapport
+d'une ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent
+orendroit (dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang
+vilonies, si me les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils
+affoibloieront et envieilliront, et je croistrai, se Dieu plest, en
+force et en povoir: si en serai en tores (à mon tour) vengié à mon
+talent.»<a href="#notetag25">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note26" name="note26"></a>
+<b>Note 26:</b> Par exemple chez le roi Murat et le maréchal
+Lannes.<a href="#notetag26">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note27" name="note27"></a>
+<b>Note 27:</b> Boha-Eddin.<a href="#notetag27">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note28" name="note28"></a>
+<b>Note 28:</b> Extrait des Histor. arabes, par M. Reinaud (Bibl. des
+Croisades, III, 242). «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses
+sujets croyaient voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»&mdash;Il
+consacrait à la prière un temps considérable, il se levait au milieu
+de la nuit, faisait son ablution et priait jusqu'au jour.»&mdash;Dans une
+bataille, voyant les siens plier, il se découvrit la tête, se
+prosterna et dit tout haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, mon souverain
+maître, je suis Mahmoud, ton serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant
+sa défense, c'est ta religion que tu défends.» Il ne cessa de
+s'humilier, de pleurer, de se rouler à terre, jusqu'à ce que Dieu lui
+eût accordé la victoire. Il faisait pénitence pour les désordres
+auxquels on se livrait dans son camp, se revêtant d'un habit grossier,
+couchant sur la dure, s'abstenant de tout plaisir, et écrivant de tous
+côtés aux gens pieux pour réclamer leurs prières. Il bâtit beaucoup de
+mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc. Jamais il ne voulut lever de
+contributions sur les maisons des sophis, des gens de loi, des
+lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer avec les chefs des
+moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les embrassait, les
+faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et l'entretien roulait sur
+quelque matière de religion. Aussi les dévots accouraient auprès de
+lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point que les émirs en
+devinrent jaloux.»&mdash;Les historiens arabes, ainsi que Guillaume de Tyr
+le peignent comme très-rusé.</p>
+
+<p>Bibliothèque des Croisades, p. 370.&mdash;On accusait Kilig Arslan d'avoir
+embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de
+foi à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois
+bien que Noureddin en veut surtout aux mécréants.»</p>
+
+<p>Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine
+d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il
+disait toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est
+d'en maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il
+plaidait lui-même devant le cadi.&mdash;Le premier, il institua une cour de
+justice, défendit la torture, et y substitua la preuve
+testimoniale.&mdash;Saladin se plaint dans une lettre à Noureddin de la
+douceur de ses lois. Cependant il dit ailleurs: «Tout ce que nous
+avons appris en fait de justice, c'est de lui que nous le
+tenons.»&mdash;Saladin lui-même employait son loisir à rendre la justice,
+on le surnomma le <i>Restaurateur de la justice sur la terre</i>.</p>
+
+<p>La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec
+plus d'éclat par les historiens latins, et principalement par le
+continuateur de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve
+même dans ceux-ci quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui
+indiquent que les musulmans avaient vu avec peine les sentiments
+généreux du sultan. Michaud, Hist. des Croisades, II,
+346.<a href="#notetag28">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note29" name="note29"></a>
+<b>Note 29:</b> Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui permettait,
+et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un jour un
+petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché jusqu'aux
+larmes.<a href="#notetag29">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note30" name="note30"></a>
+<b>Note 30:</b> Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince d'Antioche,
+le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable du royaume,
+les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque toute la
+noblesse de la terre sainte.<a href="#notetag30">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note31" name="note31"></a>
+<b>Note 31:</b> L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois cent
+mille.<a href="#notetag31">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note32" name="note32"></a>
+<b>Note 32:</b> Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus
+venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione
+divina corpus suum per libidinem
+maculare.<a href="#notetag32">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note33" name="note33"></a>
+<b>Note 33:</b> Boha-Eddin.<a href="#notetag33">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note34" name="note34"></a>
+<b>Note 34:</b> Le catalogue des morts contient les noms de six archevêques,
+douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents barons.&mdash;Suivant
+Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille
+musulmans.<a href="#notetag34">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note35" name="note35"></a>
+<b>Note 35:</b> Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la bouche
+même de Saladin.<a href="#notetag35">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note36" name="note36"></a>
+<b>Note 36:</b> Gaut. de Vinisauf.<a href="#notetag36">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note37" name="note37"></a>
+<b>Note 37:</b> Joinville: «Le roi Richard fist tant d'armes outremer à
+celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient
+pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu,
+fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre?
+Et quand les enfants aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient:
+Tai-toy, tai-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te
+tuera.»<a href="#notetag37">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note38" name="note38"></a>
+<b>Note 38:</b> Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent sous
+les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle plus,
+depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de <i>Richard</i>, mais de
+<i>Trichard</i>.<a href="#notetag38">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note39" name="note39"></a>
+<b>Note 39:</b> Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un sien
+chevalier lui escria: Sire, sire, venez juesques ci, et je vous
+monsterrai Jérusalem.» Et quand il oy ce, il geta sa cote à armer
+devant ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire
+Diex, je te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque
+je ne la puis délivrer des mains de tes
+ennemis.»<a href="#notetag39">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note40" name="note40"></a>
+<b>Note 40:</b> Par exemple le comte de Ptolémaïs, en
+1191.<a href="#notetag40">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note41" name="note41"></a>
+<b>Note 41:</b> Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin, et
+les émirs à celle de Richard.<a href="#notetag41">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note42" name="note42"></a>
+<b>Note 42:</b> Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des
+prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux.
+Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec
+les musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de
+croissants d'argent.&mdash;Richard fit proposer en mariage à Maleck-Adhel,
+sa s&oelig;ur, veuve de Guillaume de Sicile: sous les auspices de Saladin
+et de Richard, les deux époux devaient régner ensemble sur les
+musulmans et les chrétiens, et gouverner le royaume de Jérusalem.
+Saladin parut accepter cette proposition sans répugnance; les imans et
+les docteurs de la loi furent fort surpris; les évêques chrétiens
+menacèrent Jeanne et Richard de l'excommunication. Saladin voulut
+connaître les statuts de la chevalerie, et Maleck-Adhel envoya son
+fils à Richard, pour que le jeune musulman fût fait chevalier dans
+l'assemblée des barons chrétiens.<a href="#notetag42">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note43" name="note43"></a>
+<b>Note 43:</b> Le pape refusa.<a href="#notetag43">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note44" name="note44"></a>
+<b>Note 44:</b> Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois jours
+de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet qui parlait le
+saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au
+marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de
+cour, et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des
+gants richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de
+l'époque; cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard
+s'était répandu en Autriche: on l'arrêta et la torture lui fit tout
+avouer.<a href="#notetag44">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note45" name="note45"></a>
+<b>Note 45:</b></p>
+
+<p class="poem">
+ <span class="smcap">TELUM LIMOGLÆ<br>
+ OCCIDIT LEONEM ANGLIÆ</span></p>
+
+
+<p>Une religieuse de Kanterbury fit à Richard cette épitaphe:</p>
+
+<p>«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le
+trône d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» Rog. de
+Hoveden.<a href="#notetag45">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note46" name="note46"></a>
+<b>Note 46:</b> Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un
+chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux
+malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des
+Latins qui furent vendus aux Turcs.<a href="#notetag46">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note47" name="note47"></a>
+<b>Note 47:</b> Ce fut Villehardouin qui porta la
+parole.<a href="#notetag47">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note48" name="note48"></a>
+<b>Note 48:</b> Villehardouin.<a href="#notetag48">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note49" name="note49"></a>
+<b>Note 49:</b> Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés du
+passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports. Ces
+divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute
+l'entreprise.<a href="#notetag49">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note50" name="note50"></a>
+<b>Note 50:</b> Le pape menaça les croisés d'excommunication, parce que le
+roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de
+l'Église.<a href="#notetag50">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note51" name="note51"></a>
+<b>Note 51:</b> Guy de Montfort, son frère, Simon de Néaufle, l'abbé de
+Vaux-Cernay, etc. Villehardouin, p. 171.&mdash;À Corfou, un grand nombre de
+croisés résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise.»
+Quand les chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en
+détourner. «Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu
+pitié d'els et de nos, et que il ne se honissent, et que il ne
+toillent la rescousse d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et
+allèrent toz ensemble en une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et
+menèrent avec als le fils l'empereor de Constantinople, et toz les
+evesques et toz les abbez de l'ost. Et cùm il vindrent là, si
+descendirent à pié. Et cil cùm il les virent, si descendirent de lor
+chevaus, et allèrent encontre, et li baron lor cheirent as piez, mult
+plorant, et distrent que il ne se moveroint tresque cil aroient
+creancé que il ne se mouroient d'els (avant qu'ils n'eussent promis de
+ne pas les abandonner). Et quant cil virent ce, si orent mult grant
+pitié, et plorèrent mult durement.» Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de
+Zara vinrent proposer à Dandolo de rendre la place, «Endementières
+(tandis) que il alla parler as contes et as barons, icèle partie dont
+vos avez oi arrières, qui voloit l'ost depecier, parlèrent as
+messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos rendre vostre cité,
+etc.» Ces man&oelig;uvres firent rompre la capitulation.&mdash;Dans Zara, il y
+eut un combat entre les Vénitiens et les
+Français.<a href="#notetag51">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note52" name="note52"></a>
+<b>Note 52:</b> En 858, le laïque Photius fut mis à la place du patriarche
+Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas I<sup>er</sup> prit le parti d'Ignace.
+Photius anathématisa le pape en 867.<a href="#notetag52">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note53" name="note53"></a>
+<b>Note 53:</b> Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani, sur
+les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église
+romaine.<a href="#notetag53">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note54" name="note54"></a>
+<b>Note 54:</b> Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de
+Constantinople, Baudouin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté
+des alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de
+n'honorer le Christ que par des peintures (Christum solis honorare
+picturis); d'appeler les Latins du nom de <i>chiens</i>; de ne pas se
+croire coupables en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du
+légat envoyé à Constantinople en 1183.<a href="#notetag54">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note55" name="note55"></a>
+<b>Note 55:</b> Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les dos,
+si furent desconfiz à la permière assemblée (au premier choc).»
+Villehardouin.<a href="#notetag55">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note56" name="note56"></a>
+<b>Note 56:</b> Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient aussi
+hauts que leurs piques.<a href="#notetag56">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note57" name="note57"></a>
+<b>Note 57:</b> Villehardouin.<a href="#notetag57">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note58" name="note58"></a>
+<b>Note 58:</b> Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais
+pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire
+des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs
+chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre
+coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs
+mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme
+si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
+passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets
+délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays,
+que du boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des
+fèves, et une sauce très-forte.»<a href="#notetag58">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note59" name="note59"></a>
+<b>Note 59:</b> Sanuto<a href="#notetag59">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note60" name="note60"></a>
+<b>Note 60:</b> Il écrivit au clergé et à l'Université de France, qu'on
+envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants
+de Constantinople.<a href="#notetag60">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note61" name="note61"></a>
+<b>Note 61:</b> «E parlaven axi bell frances, com dins en
+Paris.»<a href="#notetag61">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note62" name="note62"></a>
+<b>Note 62:</b> «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum invenirem.»
+Guill. Neubrig.<a href="#notetag62">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note63" name="note63"></a>
+<b>Note 63:</b> Roger de Hoveden.<a href="#notetag63">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note64" name="note64"></a>
+<b>Note 64:</b> Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait
+transféré ses droits à Jean.<a href="#notetag64">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note65" name="note65"></a>
+<b>Note 65:</b> Guillaume le Breton.<a href="#notetag65">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note66" name="note66"></a>
+<b>Note 66:</b> Mais il eut peine à persuader. Il suffit pour détruire
+l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne, que Richard
+fit circuler.<a href="#notetag66">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note67" name="note67"></a>
+<b>Note 67:</b> Lettre d'Innocent III.<a href="#notetag67">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note68" name="note68"></a>
+<b>Note 68:</b> Math. Pâris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide,
+somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.&mdash;Omnimodis
+cum regina sua vivebat deliciis.»<a href="#notetag68">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note69" name="note69"></a>
+<b>Note 69:</b> Guillelm. de Podio Laur.<a href="#notetag69">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note70" name="note70"></a>
+<b>Note 70:</b> Guillelm. de Podio Laur.<a href="#notetag70">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note71" name="note71"></a>
+<b>Note 71:</b> Le Velay ne tarde pas à faire hommage à
+Philippe-Auguste.<a href="#notetag71">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note72" name="note72"></a>
+<b>Note 72:</b> «Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient
+rendus en grand nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y
+célébrèrent diverses fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette
+assemblée pour y négocier la réconciliation de Raymond, duc de
+Narbonne, avec Alphonse, roi d'Aragon; mais les deux rois ne s'y
+trouvèrent pas, pour certaines raisons; en sorte que tout cet appareil
+ne servit de rien. Le comte de Toulouse y donna cent mille sols à
+Raymond d'Agout, chevalier, qui, étant fort libéral, les distribua
+aussitôt à environ dix mille chevaliers qui assistèrent à cette cour.
+Bertrand Raimbaud fit labourer tous les environs du château, et y fit
+semer jusqu'à trente mille sols en deniers. On rapporte que Guillaume
+Gros de Martel, qui avait trois cents chevaliers à sa suite, fit
+apprêter tous les mets dans sa cuisine, avec des flambeaux de cire. La
+comtesse d'Urgel y envoya une couronne estimée quarante mille sols.
+Raymond de Venous fit brûler, par ostentation, trente de ses chevaux
+devant toute l'assemblée.» Histoire du Languedoc, t. III, p. 37.
+(D'après Gaufrid, Vos., p. 391.)<a href="#notetag72">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note73" name="note73"></a>
+<b>Note 73:</b> Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry,
+saint Bernard, tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait,
+d'être le détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les m&oelig;urs
+de cet ordre (édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. <span class="smcap">X</span>: «Mentior, si
+non vidi abbatem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere
+comitatu,» c. <span class="smcap">XI</span>. «Omitto oratoriorum immensas altitudines.... etc.»</p>
+
+<p>Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux. «O, ô Pharisæorum
+novum genus!... vos sancti, vos singulares... unde et habitum insoliti
+coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi
+monachorum, inter nigros vos candidos
+ostentatis.»<a href="#notetag73">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note74" name="note74"></a>
+<b>Note 74:</b> «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme insensé.
+Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le troubler,
+jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit dans
+l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne bougea
+point, et le diable s'enfuit en hurlant.» Acta S.
+Dominici.<a href="#notetag74">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note75" name="note75"></a>
+<b>Note 75:</b> Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation de
+saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la
+messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur
+le visage, <i>qu'une goutte d'eau n'attendait pas
+l'autre</i>.<a href="#notetag75">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note76" name="note76"></a>
+<b>Note 76:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag76">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note77" name="note77"></a>
+<b>Note 77:</b> Guill. de Pod. Laur.<a href="#notetag77">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note78" name="note78"></a>
+<b>Note 78:</b> Acta S. Dominici. «Domine, mitte manum, et corrige eos, ut
+eis saltem hæc vexatio tribuat intellectum!»<a href="#notetag78">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note79" name="note79"></a>
+<b>Note 79:</b> Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une
+lettre, sans salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos
+Dominus hactenus secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset,
+posuisset te ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo
+multiplicasset fulgura, ut iniquitatem tuam de superficie terræ
+deleret, et justus lavaret manus suas in sanguine peccatoris. Nos
+etiam et prædecessores nostri... non solum in te (sicut fecimus)
+anathematis curassemus sententiam promulgare, imo etiam universos
+fidelium populos in tuum excidium armassemus.» Epist. Inn. III, t. I,
+p. 239, anno 1198.<a href="#notetag79">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note80" name="note80"></a>
+<b>Note 80:</b> C'était pour la plupart des
+Aragonais.<a href="#notetag80">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note81" name="note81"></a>
+<b>Note 81:</b> Nous citons le fragment suivant comme un monument de la
+haine des prêtres.</p>
+
+<p>«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques;
+et comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières.
+Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des
+hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs
+mains.&mdash;Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source,
+qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il
+s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.&mdash;Il
+dit encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un
+de ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le
+lui avait maintes fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent.
+De plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des
+provisions, il les recevait fort gracieusement, les faisait garder
+avec soin, et ne souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui
+et quelques-uns de ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons
+de science certaine, il adorait les hérétiques en fléchissant les
+genoux, demandait leur bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour
+que le comte attendait quelques personnes qui devaient venir le
+trouver, et qu'elles ne venaient point, il s'écria: «On voit bien que
+c'est le diable qui a fait ce monde, puisque rien ne nous arrive à
+souhait.» Il dit aussi au vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque
+me l'a raconté lui-même, que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire
+leur salut, puisqu'ils avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô
+hérésie inouïe!</p>
+
+<p>«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans
+son palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il
+est clair qu'il les entendait souvent la nuit.</p>
+
+<p>«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; or,
+il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette
+espèce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le
+célébrant se tourna vers le peuple en disant: <i>Dominus vobiscum</i>, le
+scélérat de comte dit à son bouffon de contrefaire le prêtre.&mdash;Il dit
+une fois qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de
+Castres, dans le diocèse d'Alby, à qui on avait coupé les membres et
+qui traînait une vie misérable, que d'être roi ou empereur.</p>
+
+<p>«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve
+évidente en ce que jamais aucun légat du siége apostolique ne put
+l'amener à les chasser de la terre, bien qu'il ait fait, sur les
+instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.</p>
+
+<p>«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois
+que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en
+sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut
+d'abord la s&oelig;ur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle,
+la fille du duc de Chypre; après elle, la s&oelig;ur de Richard, roi
+d'Angleterre, sa cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il
+épousa la s&oelig;ur du roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième
+degré. Je ne dois pas passer sous silence que lorsqu'il avait sa
+première femme, il l'engagea souvent à prendre l'habit religieux.
+Comprenant ce qu'il voulait dire, elle lui demanda exprès s'il voulait
+qu'elle entrât à Cîteaux; il dit que non. Elle lui demanda encore s'il
+voulait qu'elle se fît religieuse à Fontevrault; il dit encore que
+non. Alors elle lui demanda ce qu'il voulait donc: il répondit que si
+elle consentait à se faire solitaire, il pourvoirait à tous ses
+besoins; et la chose se fit ainsi...</p>
+
+<p>«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa
+propre s&oelig;ur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance,
+il recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec
+elles; et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle
+eût couché avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie
+que pour ce crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son
+héritage. Le comte avait encore une merveilleuse affection pour les
+routiers, par les mains desquels il dépouillait les églises,
+détruisait les monastères, et dépossédait tant qu'il pouvait tous ses
+voisins. C'est ainsi que se comporta toujours ce membre du diable, ce
+fils de perdition, ce premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de
+la croix et de l'Église, cet appui des hérétiques, ce bourreau des
+catholiques, ce ministre de perdition, cet apostat couvert de crimes,
+cet égout de tous les péchés.</p>
+
+<p>«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout
+en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous croyez, ne vous
+aiderait guère à ce jeu,» et il ajouta: «Que jamais ce Dieu ne me soit
+en aide!» «Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en
+Provence pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la
+nuit, il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques
+toulousains, et leur dit: «Mes seigneurs et mes frères, la fortune de
+la guerre est variable; quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains
+mon corps et mon âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en
+habit séculier, afin que s'il venait à mourir il mourût entre leurs
+mains. «Un jour que ce maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal
+faisant beaucoup de progrès, il se fit faire une litière, et dans
+cette litière se fit transporter à Toulouse; et comme on lui demandait
+pourquoi il se faisait transporter en si grande hâte, quoique accablé
+par une grave maladie, il répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y a
+pas de Bons hommes dans cette terre, entre les mains de qui je puisse
+mourir.» Or, les hérétiques se font appeler Bons hommes par leurs
+partisans. Mais il se montrait hérétique par ses signes et ses
+discours, bien plus clairement encore; car il disait:</p>
+
+<p>«Je sais que je perdrai ma terre pour ces Bons hommes; eh bien! la
+perte de ma terre, et encore celle de la tête, je suis prêt à tout
+souffrir.»<a href="#notetag81">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note82" name="note82"></a>
+<b>Note 82:</b> Innoc., ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles Christi!
+eia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi sanguinis
+vocem audias.»&mdash;Ad Comit., Baron., etc.: «Eia, Christi milites! eia,
+strenui militiæ christianæ tirones!»<a href="#notetag82">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note83" name="note83"></a>
+<b>Note 83:</b> Chron. Langued.<a href="#notetag83">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note84" name="note84"></a>
+<b>Note 84:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag84">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note85" name="note85"></a>
+<b>Note 85:</b> La religion semblait être devenue plus sombre et plus
+austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi
+n'était point de règle, sous Louis VII, il était si rigoureusement
+observé, que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en
+dispenser.<a href="#notetag85">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note86" name="note86"></a>
+<b>Note 86:</b> C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme circonspect,
+prudent, et très-zélé pour les affaires de Dieu, et il aspirait sur
+toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour refuser au
+comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait
+accordée.»<a href="#notetag86">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note87" name="note87"></a>
+<b>Note 87:</b> Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué en
+combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de
+l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de
+l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à
+la porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.&mdash;Qu'avez-vous
+fait? lui dit l'un d'eux.&mdash;Je me suis vengé.&mdash;Comment? Votre père ne
+fut-il pas traîné?...&mdash;À ces mots Montfort rentre dans l'église,
+saisit par les cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque
+sur la place publique.<a href="#notetag87">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note88" name="note88"></a>
+<b>Note 88:</b> Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse
+vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la
+prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un
+prince.»<a href="#notetag88">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note89" name="note89"></a>
+<b>Note 89:</b> Pierre de Vaux-Cernay.<a href="#notetag89">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note90" name="note90"></a>
+<b>Note 90:</b> «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» Cæsar
+Heisterbach.<a href="#notetag90">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note91" name="note91"></a>
+<b>Note 91:</b> Chron. Langued.<a href="#notetag91">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note92" name="note92"></a>
+<b>Note 92:</b> «... Donc fouc bruyt per tota la terra, que lo dit conte de
+Montfort l'avia fait morir.» Chron. Langued.<a href="#notetag92">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note93" name="note93"></a>
+<b>Note 93:</b> Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad Deum
+non approximabis.»<a href="#notetag93">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note94" name="note94"></a>
+<b>Note 94:</b> «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite:
+s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» Pierre
+de Vaux-Cernay.<a href="#notetag94">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note95" name="note95"></a>
+<b>Note 95:</b> «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on
+entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres
+chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna
+aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery,
+qui était le plus grand d'entre eux, eut été pendu, les potences
+tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas
+suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait
+un grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins,
+recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt
+tous massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était s&oelig;ur
+d'Aimery et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans
+un puits que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins
+rassemblèrent les innombrables hérétiques que contenait le château, et
+les brûlèrent vifs avec une joie extrême.»<a href="#notetag95">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note96" name="note96"></a>
+<b>Note 96:</b> Chron. Langued.<a href="#notetag96">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note97" name="note97"></a>
+<b>Note 97:</b> «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept
+Vaudois, «les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, <i>avec une joie
+indicible</i>.»&mdash;À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques
+<i>avec une joie extrême</i>.»<a href="#notetag97">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note98" name="note98"></a>
+<b>Note 98:</b> Jean lui-même s'opposa formellement au siége de Marmande, et
+menaça d'attaquer les croisés.<a href="#notetag98">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note99" name="note99"></a>
+<b>Note 99:</b> Il reprocha à Monfort «d'étendre des mains avides jusque sur
+celles des terres de Raimond qui n'étaient nullement infectées
+d'hérésie, et de ne lui avoir guère laissé que Montauban et
+Toulouse...» Don Pedro se plaignait qu'on envahît injustement les
+possessions de ses vassaux les comtes de Foix, de Comminges et de
+Béarn, et que Montfort lui vînt enlever ses propres terres tandis
+qu'il combattait les Sarrasins. Epist. Innoc. III,
+708-10.<a href="#notetag99">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note100" name="note100"></a>
+<b>Note 100:</b> Son père jurait: «Par les yeux de
+Dieu!»<a href="#notetag100">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note101" name="note101"></a>
+<b>Note 101:</b> «Evil, be thou my good.» Milton.&mdash;Je regrette que
+Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de
+<i>Jean</i>.<a href="#notetag101">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note102" name="note102"></a>
+<b>Note 102:</b> Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des Montfort;
+le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre la main
+sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants
+chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume
+des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta
+devant les deux armées contre Richard C&oelig;ur de Lion, et lui donna
+l'humiliation d'avoir trouvé son égal.&mdash;Le second fils de Simon de
+Montfort doit, comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes
+anglaises, la lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci
+n'osa pas envoyer des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il
+témoigna la plus grande colère à ceux de ses barons qui se joignaient
+à Montfort; lorsqu'il vint en Guienne, ils quittèrent tous l'armée des
+croisés. Des seigneurs de la cour de Jean défendirent, contre
+Montfort, Castelnaudary et Marmande.<a href="#notetag102">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note103" name="note103"></a>
+<b>Note 103:</b> Rymer, t. I, P. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex
+Angliæ... libere concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino
+nostro papæ Innocentio ejusque catholicis successoribus totum regnum
+Angliæ, et totum regnum Hiberniæ, etc., illa tanquam feodatarius
+recipientes... Ecclesia romana mille marcas sterlingorum percipiat
+annuatim, etc.»</p>
+
+<p>Matth. Pâris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro futuris
+sæculis, ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti,
+factus de Rege liberrimo tributaris, firmarius et vasallus
+servitutis.»<a href="#notetag103">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note104" name="note104"></a>
+<b>Note 104:</b> Où pourtant on parlait
+français.<a href="#notetag104">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note105" name="note105"></a>
+<b>Note 105:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag105">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note106" name="note106"></a>
+<b>Note 106:</b> Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que
+douze chevaux, un évêque six, un abbé
+trois.<a href="#notetag106">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note107" name="note107"></a>
+<b>Note 107:</b> Guillaume le Breton.<a href="#notetag107">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note108" name="note108"></a>
+<b>Note 108:</b> Le fils de Philippe Auguste, plus tard Louis VIII. (<i>N. de
+l'Éd.</i>)<a href="#notetag108">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note109" name="note109"></a>
+<b>Note 109:</b> Hallam soupçonne ici une fraude
+pieuse.<a href="#notetag109">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note110" name="note110"></a>
+<b>Note 110:</b> Il est dit dans la Grande Charte, que si les ministres du
+roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des
+vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la
+terre, nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la
+prise de nos châteaux, etc...» La consécration de la guerre civile,
+tel est le premier essai de garantie.<a href="#notetag110">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note111" name="note111"></a>
+<b>Note 111:</b> Matthieu Pâris.<a href="#notetag111">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note112" name="note112"></a>
+<b>Note 112:</b> On assembla à Melun la cour des Pairs. Louis dit à
+Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que
+vous m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume
+d'Angleterre, il ne vous appartient point d'en décider... Je vous
+demande seulement de ne pas mettre obstacle à mes entreprises, car je
+suis déterminé à combattre jusqu'à la mort, s'il le faut, pour
+recouvrer l'héritage de ma femme.» Le roi déclara qu'il ne donnerait à
+son fils aucun appui.<a href="#notetag112">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note113" name="note113"></a>
+<b>Note 113:</b> À on croire les Anglais, il aurait même promis de rendre, à
+son avénement, les conquêtes de
+Philippe-Auguste.<a href="#notetag113">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note114" name="note114"></a>
+<b>Note 114:</b> Dans une charte de l'an 1216, Montfort s'intitule: «Simon,
+providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et
+Carcassonæ vicecomes, et dominus
+Montis-fortis.»<a href="#notetag114">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note115" name="note115"></a>
+<b>Note 115:</b> Chronique languedocienne. «Quand le saint-père eut entendu
+tout ce que lui voulurent dire les uns et les autres, il jeta un grand
+soupir: puis s'étant retiré en son particulier avec son conseil,
+lesdits seigneurs se retirèrent aussi en leur logis, attendant la
+réponse que leur voudrait faire le saint-père.</p>
+
+<p>«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui les prélats du
+parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent
+que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres
+et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus
+qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour
+elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un
+livre; et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites
+terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur
+faire grandement tort, car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon
+fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les
+autres qui étaient avec lui. «Pour laquelle raison, dit-il, je leur
+donne congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur
+ceux qui les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits
+prélats murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte
+qu'on aurait dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement,
+et le saint-père fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les
+prélats fussent émus comme ils l'étaient contre lui.</p>
+
+<p>«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que
+l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer
+en cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit
+la parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que
+tout ce que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose
+sinon une grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes
+et seigneurs, et contre toute vérité;&mdash;«Car, seigneur, dit-il, tu sais
+bien, en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été
+obéissant, et que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses
+places en tes mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été
+aussi un des premiers qui se sont croisés; il a été au siége de
+Carcassonne contre son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour
+te montrer combien il t'était obéissant, bien que le vicomte fût son
+neveu, de laquelle chose aussi ont été faites des plaintes. C'est
+pourquoi il me semble, seigneur, que tu feras grand tort au comte
+Ramon, si tu ne lui rends et fais rendre ses terres, et tu en auras
+reproche de Dieu et du monde, et dorénavant, seigneur, il ne sera
+homme vivant qui se fie en toi ou en tes lettres, et qui y donne foi
+ni créance, ce dont toute l'Église militante pourra encourir
+diffamation et reproche. C'est pourquoi je vous dis que vous, évêque
+de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez bien par vos paroles que
+vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que le peuple dont vous êtes
+pasteur; car vous avez allumé un tel feu dans Toulouse, que jamais il
+ne s'éteindra; vous avez été la cause principale de la mort de dix
+mille hommes, et en ferez périr encore autant, puisque, par vos
+fausses représentations, vous montrez bien persévérer en les mêmes
+torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été tellement
+diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée; et il me
+semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de gens
+ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens.»</p>
+
+<p>«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé,
+il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux
+seigneurs et princes qui sont ainsi venus devers moi; mais toutefois
+j'en suis innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre
+qu'ont été faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont
+faits, car le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme
+véritablement obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»</p>
+
+<p>«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole
+et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables
+d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que
+voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous a
+donné de très-damnables conseils, et le fait encore à présent; car je
+vous jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a
+toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi
+que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont
+révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, ils n'ont pas eu
+tort; car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs
+terres, ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de
+Toulouse, ici présent, est cause de tout le mal qu'il s'y fait, et tu
+peux bien connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas
+de vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le
+donne à entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent
+ne seraient venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le
+vois...»</p>
+
+<p>«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé maître
+Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de ce
+qui lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur,
+lui dit-il, et es averti des très-grandes peines que le comte de
+Montfort et le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de
+leurs personnes, pour réduire et changer le pays des princes dont on a
+parlé, lequel était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais
+bien que maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et
+détruit lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils
+ont fait avec grand travail et peine; ainsi que chacun le peut bien
+voir; et maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire
+ni user de rigueur contre ton Légat. Le comte de Montfort a bon droit
+et bonne cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais
+maintenant, tu ferais grand tort, car nuit et jour le comte de
+Montfort se travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te
+l'a dit.»</p>
+
+<p>«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à
+maître Théodise et à ceux de sa compagnie, qu'il savait bien tout le
+contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat
+détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans
+punition, et grandes étaient les plaintes qui, chaque jour, lui
+venaient de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous
+ceux donc qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se
+réunirent et vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il
+voulût laisser au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les
+pays de Bigorre, Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix
+et Comminges: «Et s'il arrive, seigneur, lui dirent-ils, que tu
+veuilles ôter lesdits pays et terres, nous te jurons et promettons que
+tous nous t'aiderons et secourrons envers et contre tous.»</p>
+
+<p>«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit que, ni pour
+eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait rien
+de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé par
+lui; car en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et que
+le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait
+pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa
+bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils
+celle du père,» et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le
+contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de
+Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers
+pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais
+le vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie.... Et je voudrais
+bien savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour
+le comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le
+vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi
+mourir, a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand le
+saint-père eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon
+gré mal gré, que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait
+les terres et seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers
+et contre tous, vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.</p>
+
+<p>«L'évêque d'Osma voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne
+t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité,
+l'évêque de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces
+n'empêcheront pas que le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur
+le comte de Montfort. Il trouvera pour cela aide et secours, car il
+est neveu du roi de France, et aussi de celui d'Angleterre et d'autres
+grands seigneurs et princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son
+droit, quoiqu'il soit jeune.»</p>
+
+<p>«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de
+l'enfant, car si le comte de Montfort lui retient ses terres et
+seigneuries, je lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra
+Toulouse, Agen, et aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété
+le comté de Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu
+et l'Église, et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez
+de terres et seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le
+saint-père avec tous les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur
+leurs affaires et la requête que chacun avait faite au saint-père, et
+le comte Ramon lui dit et montra comment ils avaient demeuré un long
+temps en attendant la réponse de leur affaire et de la requête que
+chacun lui avait faite. Le saint-père dit donc au comte Ramon que pour
+le moment il ne pouvait rien faire pour eux, mais qu'il s'en retournât
+et lui laissât son fils, et quand le comte de Ramon eut ouï la réponse
+du saint-père, il prit congé de lui et lui laissa son fils; et le
+saint-père lui donna sa bénédiction. Le comte Ramon sortit de Rome
+avec une partie de ses gens, et laissa les autres à son fils, et entre
+autres y demeura le comte de Foix, pour demander sa terre et voir s'il
+la pourrait recouvrer; et le comte Ramon s'en alla droit à Viterbe
+pour attendre son fils et les autres qui étaient avec lui, comme on
+l'a dit.</p>
+
+<p>«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour
+savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père
+eut vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui
+bailla ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, dont
+le comte de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia
+grandement le saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et
+absolution de toutes choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du
+comte de Foix fut finie, il partit de Rome, tira droit à Viterbe
+devers le comte Ramon, et lui conta toute son affaire, comment il
+avait eu son absolution, et comment aussi le saint-père lui avait
+rendu sa terre et seigneurie; il lui montra ses lettres, dont le comte
+Ramon fut grandement joyeux et allègre; ils partirent donc de Viterbe,
+et vinrent droit à Gênes, où ils attendirent le fils du comte Ramon.</p>
+
+<p>«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte
+Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un
+jour devers le saint-père avec ses barons et ses seigneurs qui étaient
+de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par
+l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant
+était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en
+retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le
+saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire
+et montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et
+se prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux
+te dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.</p>
+
+<p>«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du
+bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en
+quoi faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que
+tu ne demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de
+Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire,
+pour servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait
+assemblé son concile. Ainsi tu pourras revenir deçà les monts pour
+avoir droit et raison de ce que tu demandes contre le comte de
+Montfort.»</p>
+
+<p>«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et
+lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de
+Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me
+saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le
+saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien
+commencer et mieux achever.»</p>
+
+<p>Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une
+traduction du Poëme des Albigeois, sans oublier pourtant que la poésie
+est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la
+supposition du poëte qui prête au pape l'intention de défaire tout ce
+qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang.</p>
+
+<p>Les actes d'Innocent III donnèrent une idée toute contraire. On peut
+lire surtout ses deux lettres, jusqu'ici inédites (<i>Archives, Trésor
+des chartes</i>, reg. J. <span class="smcap">XIII</span>-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques
+et barons du Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les
+résultats de la croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin
+d'encourager le jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il
+enjoint aux barons de rester fidèles à Simon de
+Montfort.<a href="#notetag115">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note116" name="note116"></a>
+<b>Note 116:</b> Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue et
+d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère
+supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son
+insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de
+remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de saint
+Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la
+tête, et il expira sur la place.<a href="#notetag116">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note117" name="note117"></a>
+<b>Note 117:</b> Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad
+vos, domine, sicut ad meum unicum et principale recurro refugium...
+humiliter vos deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.»
+Preuves de l'histoire du Languedoc., III, 275.&mdash;(Décembre 1222.)
+«Cum... Amalricus supplicaverit nobis et dignemini juxta beneplacitum
+vestrum, terram accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam
+tenuit vel tenere debuit, ipse, vel pater suus in partibus
+Albigensibus et sibi vicinis, gaudemus super hoc, desiderantes
+Ecclesiam et terram illam sub umbra vestri nominis gubernari et
+rogantes affectuose quantum possumus, quatenus celsæ majestatis vestræ
+regia potestas, intuitu regis regum, et pro honore sanctæ matris
+Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad oblationem et
+resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos et cæteros
+prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro vobis, et
+expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est
+habitura.» Preuv. de l'Hist. du Langued., III, 276.&mdash;(1223.) «Dum
+dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis
+mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis
+existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos
+in capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii
+cursor ad nos, qui.... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum
+consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet
+placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et
+baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et
+succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum
+sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius
+succurratus, super quo, tanto m&oelig;rore scalidi, tanta lugubratione
+defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in
+c&oelig;lum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt,
+scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc... Flexis itaque
+genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et
+singultibus laceratis, regiæ supplicamus majestati quatinus vobis
+inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ
+imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis,
+etc...» Ibid., 278.<a href="#notetag117">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note118" name="note118"></a>
+<b>Note 118:</b> Les universités venaient de quitter saint Augustin pour
+Aristote: les Mendiants remontèrent à saint
+Augustin.<a href="#notetag118">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note119" name="note119"></a>
+<b>Note 119:</b> Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en 1216,
+et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré
+Palais.<a href="#notetag119">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note120" name="note120"></a>
+<b>Note 120:</b> Fondé par Philippe
+II.<a href="#notetag120">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note121" name="note121"></a>
+<b>Note 121:</b> Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église. Le
+franciscain Eude Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1249-1269),
+enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus
+accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des
+églises de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part
+la publication du cartulaire de saint Bertin jette le plus triste jour
+sur la vie des moines aux <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup>
+et <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècles (1860). Voy.
+Renaissance, Introduction.<a href="#notetag121">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note122" name="note122"></a>
+<b>Note 122:</b> Vie de saint François, par Thomas Cellano. (Thomas de
+Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de
+Grégoire IX.)<a href="#notetag122">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note123" name="note123"></a>
+<b>Note 123:</b> Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare
+creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de
+prêcher par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ
+hirundines, etc.» Elles obéirent aussitôt.<a href="#notetag123">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note124" name="note124"></a>
+<b>Note 124:</b> Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et omnia
+speciosa camporum... terramque et ignem, aërem et ventum ad divinum
+monebat amorem, etc... Omnes creaturas <i>fratres</i> nomine nuncupabat;
+<i>frater</i> cinis, <i>soror</i>
+musca, etc.»<a href="#notetag124">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note125" name="note125"></a>
+<b>Note 125:</b> <i>Vie de saint François</i>, par saint
+Bonaventure.<a href="#notetag125">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note126" name="note126"></a>
+<b>Note 126:</b> <i>Vie de saint François</i>, par saint
+Bonaventure.<a href="#notetag126">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note127" name="note127"></a>
+<b>Note 127:</b> Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les
+animaux malades.<a href="#notetag127">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note128" name="note128"></a>
+<b>Note 128:</b> Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle
+particulière. Agnès de Bohême l'établit en
+Allemagne.<a href="#notetag128">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note129" name="note129"></a>
+<b>Note 129:</b> L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard
+lui écrivit une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté
+(Epist. 174). Elle fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus
+Cellensis (L. VI, epist. 23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la
+condamna en 1222.&mdash;Les Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard,
+l'Université pour l'Église de Lyon. Bulæus, Hist Univers. Paris, II,
+138, IV, 618, 964. Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3,
+qu. I, et dist. 18, qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée
+conception, contre deux cents Dominicains, et amena l'Université à
+décider: «Ne ad ullos gradus scholasticos admitteretur ullus, qui
+prius non juraret se defensurum B. Virginem a noxa originaria.»
+Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus, IV, p. 71.</p>
+
+<p>Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam c&oelig;lestem patriam
+amplexando dulciter continebat.»&mdash;Pierre Damiani disait que Dieu
+lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un
+sermon (Sermo XI, de Annunt B. Mar., p. 171): «O venter diffusior
+c&oelig;lis, terris amplior, capacior elementis! etc.»&mdash;Dans un sermon
+sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on
+trouve ces vers:</p>
+
+<p class="poem">
+ Bele Aliz matin leva,<br>
+ Sun cors vesti et para,<br>
+ Ens un vergier s'en entra,<br>
+ Cink fleurettes y truva;<br>
+ Un chapelet fit en a<br>
+ De bele rose flurie.<br>
+ Pur Dieu trahez vus en là,<br>
+ Vus ki ne amez mie!</p>
+
+<p>Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et
+s'écrie avec enthousiasme:</p>
+
+<p class="poem">
+ Ceste est la belle Aliz,<br>
+ Ceste est la flur,<br>
+ Ceste est le lys.</p>
+
+<p>Roquefort, Poésie du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et
+du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles.</p>
+
+<p>On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et
+le Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de
+parodie sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I:
+«... Universas enim f&oelig;minas vincis pulchritudine
+carnis!»<a href="#notetag129">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note130" name="note130"></a>
+<b>Note 130:</b> Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme
+succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à
+Almoadan).<a href="#notetag130">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note131" name="note131"></a>
+<b>Note 131:</b> Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII. Preuves de
+l'Histoire du Lang., p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Ser.
+fr. XIX, 699-723.<a href="#notetag131">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note132" name="note132"></a>
+<b>Note 132:</b> <i>Archives du royaume</i>, J., carton 401, Lettre et témoignage
+de l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.&mdash;J. carton 403,
+<i>Testament de Louis VIII</i>.<a href="#notetag132">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note133" name="note133"></a>
+<b>Note 133:</b> Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai
+entendu que vous avez convenance et promis à prendre à femme la fille
+au comte Perron de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez
+perdre quan que vous avez au royaume de France, que vous ne le faites.
+Si cher que avez tout tant qua amez au dit royaume, ne le faites pas.
+La raison pourquoy vous sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal
+m'ait voulu faire que luy.» D. Morice, I.
+158.<a href="#notetag133">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note134" name="note134"></a>
+<b>Note 134:</b> Voyez les articles du Traité, inséré au tome III des
+Preuves de l'Histoire du Languedoc, p. 329, sqq., et au tome XIX du
+recueil des Historiens de France, p. 219,
+sqq.<a href="#notetag134">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note135" name="note135"></a>
+<b>Note 135:</b> Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille;
+celui-ci lui avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut
+en 1252, et saint Louis «en fut fort affligé.» Matth. Pâris, p.
+565.&mdash;«À son retour, il fit frapper, dit Villani, des monnaies où les
+uns voient des menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les
+tours de Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion,
+c'est que les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les
+tours de Castille dans leurs armes. Michaud, IV,
+445.<a href="#notetag135">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note136" name="note136"></a>
+<b>Note 136:</b> L'empereur d'Allemagne était alors Frédéric II de
+Hohenstaufen, petit-fils de Frédéric Barberousse. (<i>N. de
+l'Éd.</i>)<a href="#notetag136">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note137" name="note137"></a>
+<b>Note 137:</b> Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (Bibl. des
+Croisades IV, 417, sqq.) «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant,
+dit Yaféi, dans la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents
+entretiens sur la philosophie, et leurs opinions paraissaient se
+rapprocher sur beaucoup de points.&mdash;Ces étroites relations
+scandalisèrent beaucoup les chrétiens... «Je n'aurais pas tant
+insisté, dit-il à Fakr-Eddin, pour qu'on me remît Jérusalem, si je
+n'avais craint de perdre tout crédit en Occident; mon but n'a pas été
+de délivrer la ville sainte, ni rien de semblable; j'ai voulu
+conserver l'estime des Francs.»&mdash;«L'empereur était roux et chauve; il
+avait la vue faible; s'il avait été esclave, on n'en aurait pas donné
+deux cents drachmes. Ses discours montraient assez qu'il ne croyait
+pas à la religion chrétienne; quand il en parlait, c'était pour s'en
+railler... etc... Un muezzin récita près de lui un verset de l'Alcoran
+qui nie la divinité de Jésus-Christ. Le sultan le voulut punir;
+Frédéric s'y opposa.»&mdash;Il se fâcha contre un prêtre qui était entré
+dans une mosquée l'Évangile à la main, et jura de punir sévèrement
+tout chrétien qui y entrerait sans une permission spéciale.&mdash;On a vu
+plus haut quelles relations amicales Richard entretenait avec
+Salaheddin et Malek-Adhel.&mdash;Lorsque Jean de Brienne fut assiégé dans
+son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan de témoignages de
+bienveillance: «Dès lors, dit un auteur arabe (Makrizi), il s'établit
+entre eux une liaison sincère et durable, et tant qu'ils vécurent, ils
+ne cessèrent de s'envoyer des présents et d'entretenir un commerce
+d'amitié.» Dans une guerre contre les Kharismiens, les chrétiens de
+Syrie se mirent pour ainsi dire sous les ordres des infidèles. On
+voyait les chrétiens marcher leurs croix levées; les prêtres se
+mêlaient dans les rangs, donnaient des bénédictions, et offraient à
+boire aux musulmans dans leurs calices. Ibid., 445, d'après
+Ibn-Giouzi, témoin oculaire.<a href="#notetag137">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note138" name="note138"></a>
+<b>Note 138:</b> Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit
+frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était:
+<span class="smcap">Destruction</span>.<a href="#notetag138">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note139" name="note139"></a>
+<b>Note 139:</b> «Ils avaient, dit Matthieu Pâris, ravagé et dépeuplé la
+grande Hongrie; ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres
+menaçantes à tous les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu
+très-haut pour dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes
+de ces barbares sont grosses et disproportionnées avec leurs corps,
+ils se nourrissent de chairs crues et même de chair humaine; ce sont
+des archers incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir,
+avec lesquelles ils passent tous les fleuves; ils sont robustes,
+impies, inexorables; leur langue est inconnue à tous les peuples qui
+ont quelque rapport avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont
+riches en troupeaux de moutons, de b&oelig;ufs, de chevaux si rapides
+qu'ils font trois jours de marche en un jour. Ils portent par devant
+une bonne armure, mais aucune par derrière, pour n'être jamais tentés
+de fuir. Ils nomment khan leur chef, dont la férocité est extrême.
+Habitant la plage boréale, les Caspiennes, et celles qui leur
+confinent, ils sont nommés Tartares, du nom du fleuve Tar. Leur nombre
+est si grand, qu'ils semblent menacer le genre humain de sa
+destruction. Quoiqu'on eût déjà éprouvé d'autres invasions de la part
+des Tartares, la terreur était plus grande cette année, parce qu'ils
+semblaient plus furieux que de coutume; aussi les habitants de la
+Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne vinrent point
+cette année, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les côtes
+d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs se
+trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on les
+vendait presque pour rien: même dans les endroits éloignés de la mer,
+on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite pièce
+de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa
+naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de
+France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonçait
+ces événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du
+secours aux Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il
+envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui
+exposer les mêmes choses, et lui dire que si les musulmans ne
+pouvaient soutenir le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait
+d'envahir tout l'Occident. L'évêque de Winchester, qui était présent à
+cette audience (c'était le favori d'Henri III), et qui avait déjà
+revêtu la croix, prit d'abord la parole en plaisantant. «Laissons,
+dit-il, ces chiens se dévorer les uns les autres, pour qu'ils
+périssent plus tôt. Quand ensuite nous arriverons sur les ennemis du
+Christ qui resteront en vie, nous les égorgerons plus facilement, et
+nous en purgerons la surface de la terre. Alors le monde entier sera
+soumis à l'Église catholique, et il ne restera plus qu'un seul pasteur
+et une seule bergerie.» Matth. Pâris, p.
+318.<a href="#notetag139">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note140" name="note140"></a>
+<b>Note 140:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag140">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note141" name="note141"></a>
+<b>Note 141:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag141">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note142" name="note142"></a>
+<b>Note 142:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag142">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note143" name="note143"></a>
+<b>Note 143:</b> Matth. Pâris.&mdash;«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et
+nous écraserons bientôt ces vipères de
+roitelets.»<a href="#notetag143">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note144" name="note144"></a>
+<b>Note 144:</b> «Les barons anglais n'osaient passer à la Terre sainte,
+craignant les piéges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ
+formidantes).» Matth. Pâris.<a href="#notetag144">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note145" name="note145"></a>
+<b>Note 145:</b> «Ligones, tridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.» Matth.
+Pâris.<a href="#notetag145">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note146" name="note146"></a>
+<b>Note 146:</b> Joinville: «Et quand on les véoit il sembloit que ce
+fussent moutaingnes; car la pluie qui avoit battu les blez de
+lonc-temps, les avoit fait germer par dessus, si que il n'i paroit que
+l'erbe vert.»<a href="#notetag146">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note147" name="note147"></a>
+<b>Note 147:</b> Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il
+payait aux hospitaliers et aux templiers. «Darière l'amiral avait un
+Bacheler bien atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont
+l'un entroit ou manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été
+refusé, il eust présenté au roy ces trois coutiaus, pour li deffier.
+Darière celi qui tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit
+un bouqueran (pièce de toile de coton) entorteillé entour son bras,
+que il eut aussi présenté au roi pour li ensevelire se il eust refusée
+la requeste au Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 93.&mdash;«Quand le
+viex chevauchoit, dit encore Joinville, il avait un crieur devant li
+qui portoit une hache danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à
+tout pleins de coutiaus ferus ou manche et crioit: Tournés-vous de
+devant celi qui porte la mort des rois entre ses mains.» P. 97.</p>
+
+<p>Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il
+avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quand nous
+revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il
+me dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue,
+entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné
+congié, et ou temps du plus grand meschief que l'ost eust onques
+été.»&mdash;«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en
+lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les
+outrageuses viandes.»<a href="#notetag147">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note148" name="note148"></a>
+<b>Note 148:</b> «Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa
+descente sur le même point que Bonaparte (à une demi-lieue
+d'Alexandrie), si la tempête qu'il avait essuyée en sortant de
+Limisso, et les vents contraires peut-être, ne l'avaient porté sur la
+côte de Damiette. Les auteurs arabes disent que le Soudan du Caire,
+instruit des dispositions de saint Louis, avait envoyé des troupes à
+Alexandrie comme à Damiette, pour s'opposer au débarquement.» Michaud,
+IV, 236.<a href="#notetag148">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note149" name="note149"></a>
+<b>Note 149:</b> Bonaparte pensait que si saint Louis avait man&oelig;uvré
+comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8
+juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au
+Caire.<a href="#notetag149">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note150" name="note150"></a>
+<b>Note 150:</b> «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous
+getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses
+mains vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex,
+gardez-moy ma gent.» Joinville.<a href="#notetag150">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note151" name="note151"></a>
+<b>Note 151:</b> Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et
+me disoit; «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la
+quoife Dieu, encore en parlerons nous de ceste journée es chambres des
+dames.»<a href="#notetag151">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note152" name="note152"></a>
+<b>Note 152:</b> Joinville.<a href="#notetag152">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note153" name="note153"></a>
+<b>Note 153:</b> «Le roi de France eût pu échapper aux mains des Égyptiens,
+soit à cheval, soit dans un bateau, mais ce prince généreux ne voulut
+jamais abandonner ses troupes.» Aboul-Mahassen.&mdash;En revenant de l'île
+de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et trois
+toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le
+quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens
+de ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents
+personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme
+je fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois
+demourroient en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant
+de gent comme il a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans
+pour mon peuple sauver.» Joinville.<a href="#notetag153">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note154" name="note154"></a>
+<b>Note 154:</b> Joinville. On dit au roi que les amiraux avaient délibéré
+de le faire soudan de Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie
+refusé. Et sachiez que il ne demoura (que ce dessein n'échoua) pour
+autre chose que pour ce que ils disoient que le Roy estoit le plus
+ferme crestien que en peust trouver; et cest exemple en monstroient, à
+ce que quant ils se partoient de la héberge, il prenoit sa croiz à
+terre et seignoit tout son cors; et disoient que se celle gent
+fesoient soudane de li, il les occiroit tous, où ils devendroient
+crestiens.» Joinville, p. 78.</p>
+
+<p>Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à cette occasion, se
+chante encore aujourd'hui. Reinaud, extraits d'historiens arabes
+(Biblioth. des croisades, IV, 475).&mdash;Suivant Villani, Florence, où
+dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes le revers des croisés.
+Michaud, IV, 373.</p>
+
+<p>Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa
+mère estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot
+onques parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet de sa
+chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout
+seul, et il me vit et estandi ses bras, et me dit: A! Seneschal! j'ai
+perdu ma mère.»&mdash;Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa
+rançon, il lui dit que s'il voulait désigner une somme raisonnable, il
+manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils distrent: Comment est-ce
+que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy
+respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire, pour ce que
+elle estoit sa dame.» Ibid., 73.<a href="#notetag154">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note155" name="note155"></a>
+<b>Note 155:</b> Joinville.<a href="#notetag155">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note156" name="note156"></a>
+<b>Note 156:</b> Matth. Pâris.<a href="#notetag156">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note157" name="note157"></a>
+<b>Note 157:</b> Matth. Pâris, p. 550, sqq.&mdash;«Aux premiers soulèvements du
+peuple de Sens, les rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un
+pape avec ses cardinaux.» Continuateur de Nangis, 1315.&mdash;Les
+pastoureaux avaient aussi une espèce de tribunal ecclésiastique.
+Ibid., 1320.&mdash;Les Flamands s'étaient soumis à une hiérarchie, à
+laquelle ils durent de pouvoir prolonger longtemps leur opiniâtre
+résistance. Grande Chron. de Flandres, <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Les plus fameux
+routiers avaient pris le titre d'archiprêtres. Froissart, vol. I, ch.
+<span class="smcap">CLXXVII</span>.&mdash;Les Jacques eux-mêmes avaient formé une monarchie. Ibid.,
+ch. <span class="smcap">CLXXXIV</span>.&mdash;Les Maillotins s'étaient de même classés en dizaines,
+cinquantaines et centaines. Ibid., ch. <span class="smcap">CLXXXII-III-IV</span>. Juvén. des
+Ursins, ann. 1382, et Anon. de Saint-Denis. hist. de Ch. VI. Monteil,
+t. I, p. 286.<a href="#notetag157">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note158" name="note158"></a>
+<b>Note 158:</b> Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge
+Marie, qui appelait les bergers à la Terre sainte, et pour accréditer
+cette fable il tenait cette main constamment
+fermée.<a href="#notetag158">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note159" name="note159"></a>
+<b>Note 159:</b> «Quasi canes rabidi passim detruncati.» Matthieu
+Pâris.<a href="#notetag159">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note160" name="note160"></a>
+<b>Note 160:</b> À la tête se trouvait Robert Thwinge, chevalier de
+Yorkshire, qu'une provision papale avait privé du droit d'élire à un
+bénéfice provenant de sa famille. Ces associés, bien qu'ils ne fussent
+que quatre-vingts, parvinrent, par la célérité et le mystère de leurs
+mouvements, à persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus grand
+nombre. Ils assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des
+lettres menaçantes aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit
+mois, le roi interposa son autorité; Thwinge se rendit à Rome, où il
+gagna son procès, et conféra le bénéfice, etc. Lingard, II,
+161.<a href="#notetag160">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note161" name="note161"></a>
+<b>Note 161:</b> La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque
+soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur
+l'épaule, et d'employer le soir suivant à des actes de
+religion.<a href="#notetag161">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note162" name="note162"></a>
+<b>Note 162:</b> «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux
+dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde,
+magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes
+entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans
+toutes ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant
+presque jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à
+rendre justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et
+nerveuse, sa couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus
+fait qu'aucun autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait
+presque point. Il fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais
+avide d'acquérir, de quelque part que ce fut, des terres, des
+seigneuries et de l'argent pour fournir à ses entreprises. Jamais il
+ne prit de plaisir aux mimes, aux troubadours et aux gens de cour.»
+Villani.<a href="#notetag162">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note163" name="note163"></a>
+<b>Note 163:</b> Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de l'empereur
+Richard de Cornouailles.<a href="#notetag163">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note164" name="note164"></a>
+<b>Note 164:</b> 1223, 1247. Nocéra fut surnommée <i>Nocera de
+Pagani</i>.<a href="#notetag164">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note165" name="note165"></a>
+<b>Note 165:</b> À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans
+un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a
+que le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux
+blonds!...<a href="#notetag165">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note166" name="note166"></a>
+<b>Note 166:</b> «Frédéric, dit Villani (I. VI, c. <span class="smcap">I</span>), fut un homme doué
+d'une grande valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux
+études qu'à sa prudence naturelle. Versé en toute chose, il parlait la
+langue latine, notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le
+français, le grec et l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux,
+et à ses dons il joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et
+sage, il fut aussi fort redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche
+des plaisirs; il avait un grand nombre de concubines, selon l'usage
+des Sarrasins; comme eux, il était servi par des mamelucs; il
+s'abandonnait à tous les plaisirs des sens et menait une vie
+épicurienne, n'estimant pas qu'aucune autre vie dut venir après
+celle-ci... Aussi ce fut la raison principale pour laquelle il devint
+l'ennemi de la sainte Église...»</p>
+
+<p>«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII,
+p. 495) fut un homme d'un grand c&oelig;ur, mais la sagesse, qui ne fut
+pas moins grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte qu'une
+passion impétueuse ne déterminait jamais ses actions, mais qu'il
+procédait toujours avec la maturité de la raison... Il était zélé pour
+la philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la répandit dans ses
+États. Avant les temps heureux de son règne, on n'aurait trouvé en
+Sicile que peu ou point de gens de lettres; mais l'Empereur ouvrit
+dans son royaume des écoles pour les arts libéraux et pour toutes les
+sciences: il appela des professeurs de différentes parties du monde,
+et leur offrit des récompenses libérales. Il ne se contenta pas de
+leur accorder un salaire; il prit sur son propre trésor de quoi payer
+une pension aux écoliers les plus pauvres afin que dans toutes les
+conditions les hommes ne fussent point écartés par l'indigence de
+l'étude de la philosophie. Il donna lui-même une preuve de ses talents
+littéraires, qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire naturelle, en
+écrivant un livre sur la nature et le soin des oiseaux, où l'on peut
+voir combien l'Empereur avait fait de progrès dans la philosophie. Il
+chérissait la justice, et la respectait si fort, qu'il était permis à
+tout homme de plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque
+lui donnât aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat
+hésitât à se charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets.
+Mais, malgré cet amour pour la justice, il en tempérait quelquefois la
+rigueur par sa clémence.» (Traduction de Sismondi. Remarquez que
+Villani est guelfe, et Jamsila gibelin.)<a href="#notetag166">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note167" name="note167"></a>
+<b>Note 167:</b> Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six
+ans.<a href="#notetag167">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note168" name="note168"></a>
+<b>Note 168:</b> Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math.
+Spinelli, Ricordon, Summonte, Collonucio, etc. Il était doué d'un
+grand courage, aimait les arts, était généreux et avait beaucoup
+d'urbanité. Il était bien fait, et beau de visage; mais il menait une
+vie dissolue; il déshonora sa s&oelig;ur, mariée au comte de Caserte; il
+ne craignait ni Dieu ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont
+il se servit pour tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna à
+l'astrologie superstitieuse des Arabes.&mdash;Il se vantait de sa naissance
+illégitime, et disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions
+défendues. Michaud, V. 43.<a href="#notetag168">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note169" name="note169"></a>
+<b>Note 169:</b> Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à
+Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie.
+Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier.
+Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que
+bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me
+mettra en paradis.»<a href="#notetag169">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note170" name="note170"></a>
+<b>Note 170:</b> Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les confins
+du royaume de Naples et de la campagne de
+Rome.<a href="#notetag170">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note171" name="note171"></a>
+<b>Note 171:</b> À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne
+administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants
+qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires
+était plus que doublé.<a href="#notetag171">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note172" name="note172"></a>
+<b>Note 172:</b> Giannone.<a href="#notetag172">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note173" name="note173"></a>
+<b>Note 173:</b> «De Vipereo semine Frederici
+secundi.»<a href="#notetag173">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note174" name="note174"></a>
+<b>Note 174:</b> Nangis.<a href="#notetag174">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note175" name="note175"></a>
+<b>Note 175:</b> Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur.
+«Il fesait riches mout de Sarrasins que il avait fét baptizer, et les
+assembloit par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre
+mer, il commanda et fist commander à sa gent que ils n'occissent pas
+les femmes ne les enfans des Sarrasins; ainçois les preissent vis et
+les amenassent pour fère les baptisier. Ausinc il commandoit en tant
+comme il pooit, que les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès fussent
+pris et tenuz en prison. Et aucune foiz forfesait l'en en sa court
+d'escueles d'argent ou d'autres choses de telle manière; et donques li
+benoiez rois le soufroit débonnèrement, et donnoit as larrons aucune
+somme d'argent, et les envéoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs.
+Il fut tosjors à autrui mout plein de miséricorde et piteus.» «Le
+Confesseur», p. 302, 388.<a href="#notetag175">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note176" name="note176"></a>
+<b>Note 176:</b> Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard. Choix des poésies
+des Troubadours.<a href="#notetag176">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note177" name="note177"></a>
+<b>Note 177:</b> Joinville.<a href="#notetag177">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note178" name="note178"></a>
+<b>Note 178:</b> De plus, les pirates de Tunis nuisaient beaucoup aux
+navires chrétiens.<a href="#notetag178">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note179" name="note179"></a>
+<b>Note 179:</b> Joinville.<a href="#notetag179">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note180" name="note180"></a>
+<b>Note 180:</b> Petri de Condeto epist.<a href="#notetag180">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note181" name="note181"></a>
+<b>Note 181:</b> Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le
+chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse,
+roi de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au
+consistoire, où l'élection devait se faire. Comme il ignorait le
+latin, il fit entrer avec lui un de ses courtisans pour lui servir
+d'interprète. Don Sanche ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le
+monde applaudit à ce choix. Le prince, au bruit des applaudissements,
+demanda à son interprète de quoi il était question. «Le pape, lui dit
+l'interprète, vient de vous créer roi d'Égypte.&mdash;Il ne faut pas être
+ingrat, répondit don Sanche, lève-toi et proclame le saint-père calife
+de Bagdad.»<a href="#notetag181">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note182" name="note182"></a>
+<b>Note 182:</b> Joinville.<a href="#notetag182">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note183" name="note183"></a>
+<b>Note 183:</b> Le Confesseur.&mdash;Entre autres peines que saint Louis
+infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de
+viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à
+mort.<a href="#notetag183">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note184" name="note184"></a>
+<b>Note 184:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag184">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note185" name="note185"></a>
+<b>Note 185:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag185">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note186" name="note186"></a>
+<b>Note 186:</b> Joinville.<a href="#notetag186">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note187" name="note187"></a>
+<b>Note 187:</b> Matth. Pâris, ad ann. 1247, p. 493.&mdash;Par son testament
+(1269), il leur légua ses livres et de fortes sommes d'argent, et
+institua pour nommer aux bénéfices vacants un conseil composé de
+l'évêque de Paris, du chancelier, du prieur des Dominicains, et du
+gardien des Franciscains. Bulæus, III, 1269.&mdash;Après la première
+croisade, il eut toujours deux confesseurs, l'un dominicain, l'autre
+franciscain. Gaufr., de Bell, loc, ap. Duchesne, V. 451.&mdash;Le
+confesseur de la reine Marguerite rapporte qu'il eut la pensée de se
+faire dominicain, et que ce ne fut qu'avec peine que sa femme l'en
+empêcha.&mdash;Il eut soin de faire transmettre au pape le livre de
+Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en remercia, en le priant de
+continuer aux moines sa protection. Bulæus, III,
+313.<a href="#notetag187">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note188" name="note188"></a>
+<b>Note 188:</b> Joinville.<a href="#notetag188">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note189" name="note189"></a>
+<b>Note 189:</b> «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que c'est
+par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres, que le
+royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi
+catholique), absorbe tellement la juridiction des princes séculiers,
+que ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de
+libres, bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient
+eux plutôt que nous devrions juger... Nous tous grands du royaume,
+considérant attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par
+l'arrogance cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis
+le royaume... nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à
+l'avenir qui que ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon
+pour hérésie, pour mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de
+la perte de tous ses biens, et de la mutilation d'un membre; nous
+avons envoyé à cet effet nos mandataires, afin que notre juridiction
+revive et respire enfin, et que ces hommes enrichis de nos dépouilles
+soient réduits à l'état de l'Église primitive, qu'ils vivent dans la
+contemplation, tandis que nous mènerons, comme nous le devons, la vie
+active, et qu'ils nous fassent voir des miracles que depuis si
+longtemps notre siècle ne connaît plus.» <i>Trésor des chartes,
+Champagne</i>, VI, n° 84; et ap. Preuves des libertés de l'Église
+gallicane, I, 29.</p>
+
+<p>1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc, avec son fils le duc Jean, le
+comte d'Angoulême et le comte de St-Pol, et beaucoup d'autres
+seigneurs, contre le clergé.&mdash;«À tous ceux qui ces lettres verront,
+nous tuit, de qui le seel pendent en cet présent escript, faisons à
+sçavoir que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu,
+nous et notre hoir, à tous siours à aider li uns à l'autre, et à tous
+ceux de nos terres et d'autres terres qui voudront estre de cette
+compagnie, à pourchacier, à requerre et à défendre nos droits et les
+leurs en bonne foy envers le clergié. Et pour ce que friesfve chose
+seroit, nous tous assembler pour ceste besogne, nous avons eleu, par
+le commun assent et octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte
+Perron de Bretaigne, le comte d'Angolesme et le comte de
+Sainct-Pol;... et si aucuns de cette compagnie estoient excommuniez,
+par tort conneu par ces quatre, que le clergié li feist, il ne
+laissera pas aller son droict ne sa querele pour l'excommuniement, ne
+pour autre chose que on li face, etc.» Preuv. des lib. de l'Égl.
+gallic, I, 99. Voyez aussi p. 95, 97,
+98.<a href="#notetag189">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note190" name="note190"></a>
+<b>Note 190:</b> En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les
+trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en
+empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur le
+clergé de France par son légat.<a href="#notetag190">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note191" name="note191"></a>
+<b>Note 191:</b> Lorsque saint Louis eut résolu de retourner en France!
+«Lors me dit robe entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains
+entre les seues, et le légat que je le convoiasse jusques à son
+hostel. Lors s'enclost en sa garde, commensa à plorer moult durement;
+et quand il pot parler, si me dit: Seneschal, je sui moult li, si en
+rent graces à Dieu, de ce que le Roy et les autres pèlerins eschapent
+du grand péril là où vous avez esté en celle terre; et moult sui à
+mésaise de crier de ce que il me convendra lessier vos saintes
+compaingnies, et aler à la court de Rome, entre cel desloial gent qui
+y sont.»<a href="#notetag191">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note192" name="note192"></a>
+<b>Note 192:</b> «Il aimait mieux faire copier les manuscrits que de se les
+faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.».
+Gaufred. de Bello loco.&mdash;Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire
+grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une
+Saint-Barthélémy des chefs-d'&oelig;uvre de l'antiquité. Voir Renaiss.
+Introd.<a href="#notetag192">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note193" name="note193"></a>
+<b>Note 193:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag193">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note194" name="note194"></a>
+<b>Note 194:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag194">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note195" name="note195"></a>
+<b>Note 195:</b> Le Confesseur.&mdash;«Il fesoit fère le service de Dieu si
+solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz
+les autres pour la longueur de l'ofice.»<a href="#notetag195">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note196" name="note196"></a>
+<b>Note 196:</b> Guill. de Nangis.<a href="#notetag196">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note197" name="note197"></a>
+<b>Note 197:</b> Joinville.<a href="#notetag197">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note198" name="note198"></a>
+<b>Note 198:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag198">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note199" name="note199"></a>
+<b>Note 199:</b> Le Confesseur.<a href="#notetag199">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note200" name="note200"></a>
+<b>Note 200:</b> Joinville.<a href="#notetag200">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note201" name="note201"></a>
+<b>Note 201:</b> Jacques de Vitri: Meretrices publicæ ubique cleros
+transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et eadem
+domo scholæ erant superius, prostibula
+inferius.»<a href="#notetag201">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note202" name="note202"></a>
+<b>Note 202:</b> L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple
+d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent
+III.<a href="#notetag202">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note203" name="note203"></a>
+<b>Note 203:</b> Pierre le Chantre et d'autres écrivains contemporains
+rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de
+philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire
+part de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours
+après sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte
+de thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.»
+Il lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait
+plus qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in
+sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa
+sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le
+lendemain Silo dit à ses écoliers:</p>
+
+<p class="poem">
+ Linquo conx rania, eras corvis, vanaque vanis];<br>
+ Ad logicem pergo, quæ mortis non timet ergo.</p>
+
+<p>et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.»
+Bulæus.<a href="#notetag203">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note204" name="note204"></a>
+<b>Note 204:</b> Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire
+ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les
+ordres Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame.
+Jean de Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui
+succéda, commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux
+de ses adhérents. L'un y passa dix-huit ans; l'autre y
+mourut.<a href="#notetag204">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note205" name="note205"></a>
+<b>Note 205:</b> Hermann Cornerus.<a href="#notetag205">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note206" name="note206"></a>
+<b>Note 206:</b> Ce portrait a été gravé en tête de ses &oelig;uvres.
+(Constance, 1632, in-4°.)<a href="#notetag206">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note207" name="note207"></a>
+<b>Note 207:</b> MM. Jourdain et Haureau ont démontré sur quel terrain peu
+solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860). Voir
+Renaissance, Introduction.<a href="#notetag207">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note208" name="note208"></a>
+<b>Note 208:</b> Les ordres Mendiants étaient fort effrayés. «Cum prædicto
+volumini respondere fuisset prædicto doctori (Thomæ), non sine
+singultu et lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna
+adversariorum tam gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen
+accipiens et se fratrum orationibus recommendans...» Guill. de Thoco,
+vit S. Thomæ, ap. Acta SS. Martis, I.<a href="#notetag208">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note209" name="note209"></a>
+<b>Note 209:</b> Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et Jean
+de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)<a href="#notetag209">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note210" name="note210"></a>
+<b>Note 210:</b> Processus de S. Thom. Aquin., ap. SS. Martis, I, p. 714:
+«Concludit quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus
+laborantibus usque ad finem sæculi, et quod omnes deinceps frustra
+laborarent.»&mdash;«Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rectæ staturæ...
+coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus, Fuit
+tenerrimæ complexionis in carne.» Acta SS., p. 672.&mdash;«Fuit grossus.»
+Processus de S. Thom., ibid.<a href="#notetag210">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note211" name="note211"></a>
+<b>Note 211:</b> Ce mot est significatif pour qui a présente la figure
+rêveuse et monumentale des grands b&oelig;ufs de l'Italie du
+sud.<a href="#notetag211">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note212" name="note212"></a>
+<b>Note 212:</b> Joinville.<a href="#notetag212">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note213" name="note213"></a>
+<b>Note 213:</b> Joinville. Il demanda ensuite à Joinville lequel il
+aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux.
+Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés
+mortels.&mdash;«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout
+seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me déistes vous
+hier ce?» Et je lis dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous
+deistes comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme
+d'estre en péché mortel, etc.»<a href="#notetag213">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note214" name="note214"></a>
+<b>Note 214:</b> Joinville. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son
+fiuz... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir
+les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la
+terre soit de ce bien purgée.» Le Confesseur.<a href="#notetag214">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note215" name="note215"></a>
+<b>Note 215:</b> Joinville.<a href="#notetag215">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note216" name="note216"></a>
+<b>Note 216:</b> Id.&mdash;Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du
+Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le
+voir, dit-il; pour moi, je le vois dans mon
+c&oelig;ur.»<a href="#notetag216">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note217" name="note217"></a>
+<b>Note 217:</b> Joinville.<a href="#notetag217">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note218" name="note218"></a>
+<b>Note 218:</b> Voyez sur la Chanson de Roland, par Génin, Renaissance,
+Introd.<a href="#notetag218">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note219" name="note219"></a>
+<b>Note 219:</b> <i>Alban</i>, <i>Alp</i>.,
+mont.<a href="#notetag219">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note220" name="note220"></a>
+<b>Note 220:</b> Passage de Guill. au court nez (Paris, introd. de Berte aux
+grands pieds), cité dans <i>Gérard de Nevers</i>.</p>
+
+<p class="poem">
+ Grant fut la cort en la sale à Loon,<br>
+ Moult ot as tables oiseax et venoison.<br>
+ Qui que manjast la char et le poisson.<br>
+ Oncques Guillaume n'en passa le menton:<br>
+ Ains menja tourte, et but aigue à foison.<br>
+ Quant mengier orent li chevalier baron,<br>
+ Les napes otent escuier et garçon.<br>
+ Li quens Guillaume mist le roi à raison:<br>
+ &mdash;«Qu'as en pensé,» dit-il, li fiés Charlon?<br>
+ «Secores-moi vers la geste Mahon.»<br>
+ Dist Loéis: «Nous en consillerons,<br>
+ Et le matin savoir le vous ferons<br>
+ Ma volonté, si je irai o non.»<br>
+ Guillaume l'ot, si taint come charbon;<br>
+ Il s'abaissa, si a pris un baston.<br>
+ Puis dit au roi: «Vostre fiez vos rendon,<br>
+ N'en tenrai mès vaillant une esperon,<br>
+ Ne vostre ami ne serai ne voste hom,<br>
+ Et si venrez, o vous voillez o non.»</p>
+
+
+<p>Ms. de <span class="smcap">GÉRARD de NEVERS</span>, n° 7498,
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, corrigé sur le texte
+le plus ancien du ms. de GUILLAUME AU CORNÈS, n°
+6995.<a href="#notetag220">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note221" name="note221"></a>
+<b>Note 221:</b> Le Dit Marcoul et Salomon, n° 7218, et <i>fonds de
+Notre-Dame</i> N. n° 2.<a href="#notetag221">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note222" name="note222"></a>
+<b>Note 222:</b> Voyez le poëme d'Alexandre, par Lambert le Court et
+Alexandre de Paris, né à Bernay.<a href="#notetag222">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note223" name="note223"></a>
+<b>Note 223:</b> Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge
+est l'ouvrage du fameux Geoffroy de Monmouth. Sur la véracité de cet
+auteur et les sources où il a puisé, voyez Ellis, Intr. metrical
+romances; Turner, Quarterly review, janvier 1820; Delarue, Bardes
+armoricains; et surtout la dernière édition de Warton (1834), avec
+notes de Douce et de Park: voyez aussi les critiques de Riston,
+quelques passages de Marie de France, publiés par M. de Roquefort,
+1820, etc.<a href="#notetag223">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note224" name="note224"></a>
+<b>Note 224:</b> Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et
+Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Leb&oelig;uf a remarqué sur la façade de
+cette dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras
+ceux qui venaient demander asile.&mdash;C'était encore dans l'église qu'on
+venait déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints
+du <i>mal des ardents</i>.<a href="#notetag224">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note225" name="note225"></a>
+<b>Note 225:</b> La cloche d'<i>argent</i>, à Reims, sonnait le 1<sup>er</sup> mars, pour
+annoncer la reprise des travaux agricoles.<a href="#notetag225">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note226" name="note226"></a>
+<b>Note 226:</b> Voyez vol. II, note pag. 157.<a href="#notetag226">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note227" name="note227"></a>
+<b>Note 227:</b> Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la célébration
+de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa guère en
+France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.&mdash;En 1671,
+les enfants de ch&oelig;ur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore
+commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières
+stalles, avec la chape et le bâton cantoral.&mdash;À Bayeux, le jour des
+Innocents, les enfants de ch&oelig;ur, ayant à leur tête un petit évêque
+qui faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines
+les basses.<a href="#notetag227">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note228" name="note228"></a>
+<b>Note 228:</b> Voyez vol. II, note pag.
+165.<a href="#notetag228">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note229" name="note229"></a>
+<b>Note 229:</b> À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de
+l'Âne.&mdash;Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite,
+missa est, ter hinhannabit; populos vero vice: Deo gratias, ter
+respondebit: <i>Hinham, hinham, hinham</i>.» On chantait la prose suivante:</p>
+
+<div class="poem">
+<p><span class="poem1">Orientis partibus</span><br>
+ Adventavit asinus<br>
+ Pulcher et fortissimus<br>
+ Sarcinis aptissimus.<br>
+ Hez, sire asnes, car chantez<br>
+ Belle bouche rechignez,<br>
+ Vous aurez du foin assez<br>
+ Et de l'avoine à plantez.</p>
+
+<p><span class="poem1">Lentus erat pedibus</span><br>
+ Nisi foret baculus<br>
+ Et eum in clunibus<br>
+ Pungeret acculeus<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Hic in collibus Sichem</span><br>
+ Jam nutritus sub Ruben,<br>
+ Transiit per Jordanem,<br>
+ Salliit in Bethleem.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Ecce magnis auribus</span><br>
+ Subjugalis filius<br>
+ Asinus egregius<br>
+ Asinorum dominus.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Saltu vincit hinnulos</span><br>
+ Damas et capreolos,<br>
+ Super dromedarios<br>
+ Velox Madianeos.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Aurum de Arabia</span><br>
+ Thus et myrrham de Saba.<br>
+ Tulit in ecclesia<br>
+ Virtus asinaria,<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Dum trahit vehicula</span><br>
+ Multa cum sarcinula,<br>
+ Illius mandibula<br>
+ Dura terit pabula<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Cum aristis hordeum</span><br>
+ Comedit et carduum;<br>
+ Triticum e palea<br>
+ Segregat in aera.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.</p>
+
+<p><span class="poem1">Amen dicas Asine (hic genuflectebatur.)</span><br>
+ Jam satur de gramine:<br>
+ Amen, amen itera<br>
+ Aspernare vetera.<br>
+ Hez va! hez va! hez va hez<br>
+ Biax sire asnes car allez<br>
+ Belle bouche car chantez.</p>
+</div>
+
+<p>Ms. du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, ap. Ducange,
+Glossar.<a href="#notetag229">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note230" name="note230"></a>
+<b>Note 230:</b></p>
+
+<p>
+<span class="poem">Nostri nec p&oelig;nitet illas,</span><br>
+<span class="poem">Nec te p&oelig;niteat pecoris, divina poeta.</span><br>
+<span class="left40">(Virg.)<a href="#notetag230">(retour)</a></span></p>
+
+<p><a id="note231" name="note231"></a>
+<b>Note 231:</b> Au portail septentrional de la cathédrale (portail des
+Libraires).<a href="#notetag231">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note232" name="note232"></a>
+<b>Note 232:</b> Sur un contrefort du clocher vieux.<a href="#notetag232">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note233" name="note233"></a>
+<b>Note 233:</b> À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe du
+monde.&mdash;Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est
+représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son
+dos.<a href="#notetag233">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note234" name="note234"></a>
+<b>Note 234:</b> Voyez les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame
+d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essone, etc, Dans l'église de l'Épine,
+petit village près Châlons, il se trouve des sculptures
+très-remarquables, mais aussi très-obscènes. Saint Bernard écrit vers
+1123 à Guillaume de Saint-Thierry: «À quoi bon tous ces monstres
+grotesques en peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la
+vue des gens qui pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle
+difformité, ou cette beauté difforme? Que signifient ces singes
+immondes, ces lions furieux, ces centaures
+monstrueux?»<a href="#notetag234">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note235" name="note235"></a>
+<b>Note 235:</b> C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la cathédrale
+de Reims, que l'on a fait effacer.<a href="#notetag235">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note236" name="note236"></a>
+<b>Note 236:</b> À la Sainte-Chapelle, on voyait descendre de la voûte la
+figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait
+de l'eau sur les mains du célébrant.&mdash;À Reims, le jour de la Dédicace
+on plaçait un cierge allumé entre chaque
+arcade.<a href="#notetag236">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note237" name="note237"></a>
+<b>Note 237:</b> «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris, était
+une vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de la
+Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» Gilbert.&mdash;Dans
+certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de
+Notre-Seigneur.&mdash;Quelquefois même le clergé devait être obligé
+d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de
+l'église; par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche,
+comme on l'avait fait à celle de Notre-Dame de
+Paris.<a href="#notetag237">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note238" name="note238"></a>
+<b>Note 238:</b> Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fit venir
+d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet.
+Franchetti.)<a href="#notetag238">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note239" name="note239"></a>
+<b>Note 239:</b> Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été
+l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de
+la cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent
+encore, s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent
+quarante-trois pieds de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de
+cinq cents pieds de Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de
+Paris.)<a href="#notetag239">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note240" name="note240"></a>
+<b>Note 240:</b> À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes
+postérieures au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. (Caumont.) C'est au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>
+et au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècles qu'a lieu le grand élan de l'architecture
+ogivale.<a href="#notetag240">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note241" name="note241"></a>
+<b>Note 241:</b> On donne pour racine au mot <i>ogive</i> le mot allemand <i>aug</i>,
+&oelig;il; les angles curvilignes ressemblent au coin de l'&oelig;il.
+(Gilbert.)<a href="#notetag241">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note242" name="note242"></a>
+<b>Note 242:</b> Au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, le ch&oelig;ur devint plus long qu'il
+n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour
+du sanctuaire, et ils furent toujours bordés de
+chapelles.<a href="#notetag242">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note243" name="note243"></a>
+<b>Note 243:</b> Ce fut surtout au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle qu'on employa généralement
+cette disposition.<a href="#notetag243">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note244" name="note244"></a>
+<b>Note 244:</b> Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d'autres
+églises. Jean Hultz, de Cologne, continue le clocher de
+Strasbourg.&mdash;Jean de Cologne, en 1369, bâtit les deux églises de
+Campen, au bord du Zuyderzee, sur le plan de la cathédrale de
+Cologne.&mdash;Celle de Prague s'élève sur le même plan.&mdash;Celle de Metz y
+ressemble beaucoup.&mdash;L'évêque de Burgos, en 1442, emmène deux
+tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de sa
+cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de Cologne.&mdash;Des
+artistes de Cologne bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à
+Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15.<a href="#notetag244">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note245" name="note245"></a>
+<b>Note 245:</b> Nous empruntons cette observation, et généralement tous les
+détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne, par
+Boisserée (franç. et allem.) 1823.<a href="#notetag245">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note246" name="note246"></a>
+<b>Note 246:</b> Les églises métropolitaines avaient des tours, les églises
+inférieures seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se conservait
+jusque dans la forme extérieure de
+l'église.<a href="#notetag246">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note247" name="note247"></a>
+<b>Note 247:</b> De plus, le ch&oelig;ur est terminé par cinq côtés d'un
+dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un
+octogone.<a href="#notetag247">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note248" name="note248"></a>
+<b>Note 248:</b> Ce rapport est celui de 1 à 6, et
+de 1 à 7.<a href="#notetag248">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note249" name="note249"></a>
+<b>Note 249:</b> Le porche, le carré et la transversale, les chapelles avec
+le bas-côté qui les sépare du ch&oelig;ur, sont chacun égaux à la largeur
+de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale. La
+largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale,
+dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du ch&oelig;ur et de la nef,
+dans le rapport de 2 à 3.<a href="#notetag249">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note250" name="note250"></a>
+<b>Note 250:</b> La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur
+totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds. Pour la voûte du
+milieu, la largeur dans &oelig;uvre est à la hauteur dans le rapport de 2
+à 7, et pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3.&mdash;À
+l'extérieur, la largeur principale de l'église égale la hauteur
+totale. La longueur est à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même
+rapport entre la hauteur de chaque étage et celle de
+l'ensemble.<a href="#notetag250">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note251" name="note251"></a>
+<b>Note 251:</b> La longueur extérieure est de 438 p. 8 p.; 438 est
+divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5,
+le nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré
+encore d'exactitude.&mdash;Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34
+intérieurs.&mdash;L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21
+arcades latérales.<a href="#notetag251">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note252" name="note252"></a>
+<b>Note 252:</b> Nous sommes revenus sur ce point de vue dans l'Introduction
+du volume sur la Renaissance.<a href="#notetag252">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note253" name="note253"></a>
+<b>Note 253:</b> Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui
+commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la
+flèche est de 1439. (1860.)<a href="#notetag253">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note254" name="note254"></a>
+<b>Note 254:</b> C'est la légende du mont
+Saint-Michel.<a href="#notetag254">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note255" name="note255"></a>
+<b>Note 255:</b> La voûte du ch&oelig;ur est seule achevée; elle a deux cents
+pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa Description un projet de
+restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des
+architectes, qui ont été retrouvés il y a peu
+d'années.<a href="#notetag255">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note256" name="note256"></a>
+<b>Note 256:</b> On voit Ingelramme diriger les travaux de Notre-Dame de
+Rouen, et construire le Bec en 1214: Robert de Lusarche bâtir, en
+1220, la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de
+Long-Pont, en 1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229;
+Jean Chelle, le portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257,
+etc.<a href="#notetag256">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note257" name="note257"></a>
+<b>Note 257:</b> Le tombeau de Marcdargent à
+Saint-Ouen.<a href="#notetag257">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note258" name="note258"></a>
+<b>Note 258:</b> On voyait dans plusieurs églises, entre autres à Chartres
+et à Reims, une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, <i>dædalus</i>, placé
+au centre de la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était l'emblème
+de l'intérieur du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims portait
+le nom des quatre architectes de l'église. Povillon-Pierard,
+Description de Notre-Dame de Reims.&mdash;Celui de Chartres est surnommé
+<i>la lieue</i>; il a sept cent soixante-huit pieds de développement.
+Gilbert, Description de Notre-Dame de Chartres,
+p. 44.<a href="#notetag258">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note259" name="note259"></a>
+<b>Note 259:</b> Berneval acheva, vers le commencement
+du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, la
+croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son élève fit
+celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut
+pendu.<a href="#notetag259">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note260" name="note260"></a>
+<b>Note 260:</b> Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de
+Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223.
+La nef est également du commencement du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+siècle.<a href="#notetag260">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note261" name="note261"></a>
+<b>Note 261:</b> Il fut commencé en 1257.<a href="#notetag261">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note262" name="note262"></a>
+<b>Note 262:</b> Il fut commencé en 1312 ou
+1313.<a href="#notetag262">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note263" name="note263"></a>
+<b>Note 263:</b> C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le
+brûla.<a href="#notetag263">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note264" name="note264"></a>
+<b>Note 264:</b> 1404-19.<a href="#notetag264">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note265" name="note265"></a>
+<b>Note 265:</b> Ces triangles sont l'ornement de prédilection
+du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de croisées du
+<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>. Voyez celles de
+Notre-Dame de Paris.<a href="#notetag265">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note266" name="note266"></a>
+<b>Note 266:</b> La peinture sur vitres commence
+au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle. Les Romains
+se servaient depuis Néron des vitres coloriées, surtout en bleu. Le
+beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux; on disait
+proverbialement: <i>Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle</i>. Ceux
+de cette église sont du premier âge: ceux de Saint-Gervais, du
+deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean
+Cousin. Au deuxième âge, les figures devenant gigantesques, sont
+coupées par les vitres carrées. À cette époque appartiennent encore
+les beaux vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui portent la date
+de 1509, apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une
+manière monumentale et symétrique.&mdash;Angelico de Fiesole est le patron
+des peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques
+Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux
+couches.&mdash;La réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement
+héraldique. Il fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis
+tant de réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé
+à Rome, par Jules II, pour décorer les fenêtres du Vatican. À l'époque
+de l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair-obscur fait
+employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Ecouen; c'est le
+protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'époque des
+grands coloristes (Rubens, etc.) amène le dégoût de la peinture sur
+verre. Voyez dans la Revue française un extrait du rapport de M.
+Brougniart à l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; voyez
+aussi la notice de M. Langlois sur les vitraux de
+Rouen.<a href="#notetag266">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note267" name="note267"></a>
+<b>Note 267:</b> Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul
+autel, une seule image du <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>
+au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle? Il s'agit, bien
+entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait
+saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la
+première fois à côté du fils au commencement
+du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et ne
+siége à la première place qu'en 1360. Voir <i>Renaissance</i>. Introd.
+(1860.)<a href="#notetag267">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note268" name="note268"></a>
+<b>Note 268:</b> L'architecture tomba de la poésie au roman, du merveilleux
+à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe
+au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle,
+lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs pointes de haut en
+bas. Voyez ceux de Saint-Pierre de Caen, qui semblent prêts à vous
+écraser.<a href="#notetag268">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note269" name="note269"></a>
+<b>Note 269:</b> Ces béquilles architecturales exigent un continuel
+raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne
+soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles
+durent parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de
+Thésée. Voir <i>Renaissance</i>, Introduction.
+(1860.)<a href="#notetag269">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note270" name="note270"></a>
+<b>Note 270:</b> Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore.
+Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de
+l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même
+sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que
+cette forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore
+dans les colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave
+et est l'allié du maître. Voir la <i>Renaissance</i>, Introduction.
+(1860.)<a href="#notetag270">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note271" name="note271"></a>
+<b>Note 271:</b> Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de
+cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de
+l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés
+de coups, présentent des rôles d'impôts
+lacérés.<a href="#notetag271">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note272" name="note272"></a>
+<b>Note 272:</b> Voir la notice de Du Puy, sur l'histoire du Trésor des
+chartes, manuscrit in-4° de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin
+de son livre sur les Droits du Roy (1655). Voyez aussi Bonamy, dans
+les Mémoires de l'Académie des
+Inscriptions.<a href="#notetag272">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note273" name="note273"></a>
+<b>Note 273:</b> Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une
+copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la bibliothèque du Roi,
+fonds de Clairambault.<a href="#notetag273">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note274" name="note274"></a>
+<b>Note 274:</b> Ces divers objets ont été déposés aux archives en vertu des
+décrets de nos Assemblées républicaines.<a href="#notetag274">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note275" name="note275"></a>
+<b>Note 275:</b> On n'épargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, et
+qui mourut en prison dans la tour de Capoue.<a href="#notetag275">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note276" name="note276"></a>
+<b>Note 276:</b> Schmidt.<a href="#notetag276">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note277" name="note277"></a>
+<b>Note 277:</b> Ce fut en effet ce moment que prirent les Pazzi pour
+assassiner les Médicis, et Olgiati pour tuer Jean Galeas
+Sforza.<a href="#notetag277">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note278" name="note278"></a>
+<b>Note 278:</b> Procida était tellement distingué comme médecin, qu'un
+noble napolitain demanda à Charles II d'aller trouver Procida en
+Sicile, pour se faire guérir d'une maladie.<a href="#notetag278">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note279" name="note279"></a>
+<b>Note 279:</b> Les rois d'Espagne les employaient de préférence
+aux <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup>
+et <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles. Les Aragonais se plaignaient aussi à la même époque
+des trésoriers et receveurs «que eran judios.»
+Curita.<a href="#notetag279">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note280" name="note280"></a>
+<b>Note 280:</b> Ferreras.<a href="#notetag280">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note281" name="note281"></a>
+<b>Note 281:</b> Je ne prétends pas déprécier ici le code des <i>Siete
+Partidas</i>, j'espère que mon ami M. Rossew Saint-Hilaire nous le fera
+bientôt connaître dans le second volume de son Histoire d'Espagne, que
+nous attendons impatiemment. Je n'ai prétendu exprimer sur les lois
+d'Alphonse, que le jugement plus patriotique qu'éclairé de l'Espagne
+d'alors. Il est juste de reconnaître d'ailleurs que ce prince, tout
+clerc et savant qu'il était, aima la langue espagnole. «Il fut le
+premier des rois d'Espagne qui ordonna que les contrats et tous les
+autres actes publics se fissent désormais en espagnol. Il fit faire
+une traduction des livres sacrés en castillan... Il ouvrit la porte à
+une ignorance profonde des lettres humaines et des autres sciences,
+que les ecclésiastiques aussi bien que les séculiers ne cultivèrent
+plus, par l'oubli de la langue latine.» Mariana, III, p. 188 de la
+traduction (note de 1837).<a href="#notetag281">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note282" name="note282"></a>
+<b>Note 282:</b> C'est ce Sanche qui répondait aux menaces de Miramolin: «Je
+tiens le gâteau d'une main et le bâton de l'autre; tu peux choisir.»
+Ferreras.&mdash;Il se sentit assez populaire pour ôter toute exemption
+d'impôt aux nobles et aux ordres militaires.<a href="#notetag282">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note283" name="note283"></a>
+<b>Note 283:</b> «Si les sujets de nos rois savaient combien les autres rois
+sont durs et cruels envers leurs peuples, ils baiseraient la terre
+foulée par leurs seigneurs. Si l'on me demande: «Muntaner, quelles
+faveurs font les rois d'Aragon à leurs sujets, plus que les autres
+rois?» Je répondrai, premièrement; qu'ils font observer aux nobles,
+prélats, chevaliers, citoyens, bourgeois et gens des campagnes, la
+justice et la bonne foi, mieux qu'aucun autre seigneur de la terre;
+chacun peut devenir riche sans qu'il ait à craindre qu'il lui soit
+rien demandé au delà de la raison et de la justice, ce qui n'est pas
+ainsi chez les autres seigneurs; aussi les Catalans et les Aragonais
+ont des sentiments plus élevés, parce qu'ils ne sont point contraints
+dans leurs actions, et nul ne peut être bon homme de guerre, s'il n'a
+des sentiments élevés. Leurs sujets ont de plus cet avantage, que
+chacun d'eux peut parler à son seigneur autant qu'il le désire, étant
+bien sûr d'être toujours écouté avec bienveillance, et d'en recevoir
+des réponses satisfaisantes. D'un autre côté, si un homme riche, un
+chevalier, un citoyen honnête, veut marier sa fille, et les prie
+d'honorer la cérémonie de leur présence, ces seigneurs se rendront,
+soit à l'église, soit ailleurs; ils se rendraient de même au convoi ou
+à l'anniversaire de tout homme, comme s'il était de leurs parents, ce
+que ne font pas assurément les autres seigneurs, quels qu'ils soient.
+De plus, dans les grandes fêtes, ils invitent nombre de braves gens,
+et ne font pas difficulté de prendre leur repas en public; et tous les
+invités y mangent, ce qui n'arrive nulle part ailleurs. Ensuite, si
+des hommes riches, des chevaliers, prélats, citoyens, bourgeois,
+laboureurs ou autres, leur offrent en présent des fruits, du vin ou
+autres objets, ils ne feront pas difficulté d'en manger; et dans les
+châteaux, villes, hameaux et métairies, ils acceptent les invitations
+qui leur sont faites, mangent ce qu'on leur présente, et couchent dans
+les chambres qu'on leur a destinées; ils vont aussi à cheval dans les
+villes, lieux et cités, et se montrent à leurs peuples; et si de
+pauvres gens, hommes ou femmes, les invoquent, ils s'arrêtent, ils les
+écoutent, et les aident dans leurs besoins. Que vous dirai-je enfin?
+ils sont si bons et si affectueux envers leurs sujets, qu'on ne
+saurait le raconter, tant il y aurait à faire; aussi leurs sujets sont
+pleins d'amour pour eux, et ne craignent point de mourir pour élever
+leur honneur et leur puissance, et rien ne peut les arrêter quand il
+faut supporter le froid et le chaud, et courir tous les dangers.»
+Ramon Muntaner, I, ch. <span class="smcap">XX</span>, p, 60, trad. de M.
+Buchon.<a href="#notetag283">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note284" name="note284"></a>
+<b>Note 284:</b> «Regni Siculi Antichristum.» Bart à Neocastro, ap.
+Muratori, XIII, 1026. Bartolomeo et Ramon Muntaner ne font nulle
+mention de Procida. L'un veut donner toute la gloire aux Siciliens,
+l'autre au roi d'Aragon, D. Pedro.<a href="#notetag284">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note285" name="note285"></a>
+<b>Note 285:</b> Nic. Specialis.<a href="#notetag285">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note286" name="note286"></a>
+<b>Note 286:</b> Hugo Falcandus, ap. Muratori, VII, 252. La latinité de ce
+grand historien du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle est singulièrement pure, si on la
+compare à celle de Bartolomeo, qui écrit pourtant cent ans plus
+tard.<a href="#notetag286">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note287" name="note287"></a>
+<b>Note 287:</b> Théocrite.<a href="#notetag287">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note288" name="note288"></a>
+<b>Note 288:</b> «Moriantur Galli.»
+Bartolomeo.<a href="#notetag288">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note289" name="note289"></a>
+<b>Note 289:</b> «Ceulx de Palerme et de Meschines, et des autres bonnes
+villes, signèrent les huys de Francoys de nuyt; et quant ce vint au
+point du jour qu'ils purent voir entour eux, si occirent tous ceulx
+qu'ils peurent trouver, et ne furent épargnés ne vieulx ne jeunes que
+tous ne fussent occis.» Chroniques de S. Denis. Anno
+1282.<a href="#notetag289">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note290" name="note290"></a>
+<b>Note 290:</b> Simple tradition.<a href="#notetag290">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note291" name="note291"></a>
+<b>Note 291:</b> Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne
+massacrât pas les Francs. De là le dicton sicilien: «Quod Siculis
+placuit, sola Sperlinga negavit.»<a href="#notetag291">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note292" name="note292"></a>
+<b>Note 292:</b> Villani ajoute avec une prudence toute machiavélique: «Onde
+fue, et sera sempre grande esempio a quelli, che sono et che saranno,
+di prendere i patti, che si possono havere de nimici, potendo havere
+la terra assediata.» Vill., l. VII, c. <span class="smcap">LXV</span>, p. 281-282.&mdash;Le légat
+engageait Charles à accepter les conditions des habitants: «Pero che,
+poi che fossino indurati, ognidi peggiorerebbono i patti; ma riavendo
+egli la terra, con volontà de' cittadini medesimi ogni di li potrebbe
+alargare; il quale era sano et buono consiglio.» Id., l. VII, c. <span class="smcap">LXV</span>,
+p. 281.<a href="#notetag292">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note293" name="note293"></a>
+<b>Note 293:</b> Villani.<a href="#notetag293">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note294" name="note294"></a>
+<b>Note 294:</b> Muntaner.<a href="#notetag294">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note295" name="note295"></a>
+<b>Note 295:</b> Rien de plus romanesque et toutefois de plus vraisemblable
+que le tableau du chroniqueur sicilien, lorsque le froid Aragonais se
+hasarda à descendre sur cette terre ardente, où tout était passion et
+péril. Il allait entrer sur le territoire de Messine, et déjà il était
+parvenu à une église de Notre-Dame, ancien temple situé sur un
+promontoire d'où l'on voit la mer et la fumée lointaine des îles de
+Lipari. Il ne put s'empêcher d'admirer cette vue, et alla camper dans
+la vallée voisine. C'était le soir, et déjà tout le monde reposait. Un
+vieux mendiant s'approche et demande humblement à parler au roi des
+choses qui touchent l'honneur du royaume: «Excellent prince, dit-il,
+ne dédaignez pas d'écouter cet homme couvert de la cape des chevriers
+de l'Etna. J'aimais votre beau-frère, le roi Manfred, d'éternelle
+mémoire. Proscrit et dépouillé pour lui, j'ai visité les royaumes
+chrétiens et barbares. Mais je voulais revoir la Sicile, je me suis
+hasardé à y revenir; j'y ai vécu avec les bergers, changeant de
+retraite dans les gorges et les bois. Vous ne connaissez pas les
+Siciliens sur lesquels vous allez régner, vous ignorez leur duplicité.
+Comment vous fier, par exemple, au léontin Alayme, et à sa femme
+Machalda, qui le gouverne? Ne savez-vous pas qu'il a été proscrit par
+Manfred? ramené, enrichi par Charles d'Anjou? Sa femme saura bien
+encore le tourner contre vous-même.&mdash;Qui es-tu, mon ami, toi qui veux
+nous mettre en défiance de nos nouveaux sujets?&mdash;Je suis Vitalis de
+Vitali. Je suis de Messine...»&mdash;À l'instant même arrive Machalda,
+vêtue en amazone; elle venait hardiment prendre possession du jeune
+roi: «Seigneur, dit-elle avec la vivacité sicilienne, j'arrive la
+dernière. Tous les logis sont pris, je viens vous demander
+l'hospitalité d'une nuit.» Le roi lui céda le logis où il devait
+reposer. Mais ce n'était pas son affaire, elle ne partait pas.
+Vainement dit-il à son majordome: «Il est temps de prendre du repos.»
+Elle resta immobile. Alors le roi prend son parti: «Eh bien, dit-il,
+causons jusqu'au jour. Madame, que craignez-vous le plus?&mdash;La mort de
+mon mari.&mdash;Qu'aimez-vous le plus?&mdash;Ce que j'aime n'est point à
+moi.»&mdash;Le roi, prenant alors un ton plus grave, raconte les phénomènes
+étranges qui ont, dit-il, accompagné sa naissance: il est venu au
+monde pendant un tremblement de terre; désigné ainsi par la
+Providence, il n'a pris les armes que pour accomplir le saint devoir
+de venger Manfred. Machalda, ainsi éconduite, devint l'ennemie
+implacable du roi. «Plût au ciel, dit naïvement l'historien patriote,
+qu'elle eût séduit le roi! Elle n'eût pas troublé le royaume.»
+Barthol. à Neoc, apud Muratori, XIII, 1060-63.<a href="#notetag295">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note296" name="note296"></a>
+<b>Note 296:</b> «Ce que les autres ne pouvaient supporter était pour eux
+comme régal et passe-temps... Leur extérieur était étrange et sauvage,
+et comme ils étaient très-noirs, maigres et mal peignés, les Siciliens
+étaient en grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour
+défenseurs...» Curita.<a href="#notetag296">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note297" name="note297"></a>
+<b>Note 297:</b> Muntaner.<a href="#notetag297">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note298" name="note298"></a>
+<b>Note 298:</b> «...Piacciati, che'l mio calare sia <i>a petit passi</i>.»
+Villani.<a href="#notetag298">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note299" name="note299"></a>
+<b>Note 299:</b> «Cio fece per grande sagacità di guerra et per suo gran
+senno, conciosia cosa ch'egli era molto povero di moneta et da non
+potere respondere al soccorso et riparo de' Ciciliani... Onde timea
+che... non si arrendessono... per che non li sentiva constanti ne
+fermi... et cosi el savio suo provedimento venne bene adoperato.»
+Villani, c. <span class="smcap">LXXXV</span>, p.
+296.<a href="#notetag299">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note300" name="note300"></a>
+<b>Note 300:</b> «Lo re Carlo... disse con irato animo: <i>Or fost il mort,
+porse qu'il a fali nostre mandement.</i>»
+Villani.<a href="#notetag300">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note301" name="note301"></a>
+<b>Note 301:</b> Don Jayme. (<i>Note de
+l'Éditeur.</i>)<a href="#notetag301">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note302" name="note302"></a>
+<b>Note 302:</b> Il est question ici de Frédéric d'Aragon, frère de don
+Pedro d'Aragon, et qui pendant quelque temps avait été vicaire de son
+frère en Sicile. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)<a href="#notetag302">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note303" name="note303"></a>
+<b>Note 303:</b> Ricobald. Ferrar.<a href="#notetag303">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note304" name="note304"></a>
+<b>Note 304:</b> Cette tradition populaire n'est confirmée par aucun texte
+bien ancien, non plus qu'une bonne partie des traits satiriques qui
+suivent.<a href="#notetag304">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note305" name="note305"></a>
+<b>Note 305:</b> On sait que Hugues Capet ne voulut jamais porter la
+couronne. Robert est le premier des Capétiens qui la
+porta.<a href="#notetag305">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note306" name="note306"></a>
+<b>Note 306:</b> Allusion à la canonisation récente de saint
+Louis.<a href="#notetag306">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note307" name="note307"></a>
+<b>Note 307:</b> Il s'agit de Charles de
+Valois.<a href="#notetag307">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note308" name="note308"></a>
+<b>Note 308:</b> Dante, Purgat.<a href="#notetag308">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note309" name="note309"></a>
+<b>Note 309:</b> D. Vaissette.<a href="#notetag309">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note310" name="note310"></a>
+<b>Note 310:</b> Ordonnances.<a href="#notetag310">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note311" name="note311"></a>
+<b>Note 311:</b> «Dictum fuit (in parliamento) quod prælati aut eorum
+officialis non possunt p&oelig;nas pecuniarias Judæis infligere nec
+exigere per ecclesiasticam censuram, sed solum modo p&oelig;nam a canone
+statutam, scilicet communionem fidelium sibi substrahere.» (Libertés
+de l'Église gallicane, II, 148.)&mdash;On serait tenté de voir ici une
+ironie amère de l'excommunication.<a href="#notetag311">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note312" name="note312"></a>
+<b>Note 312:</b> Beaumanoir.<a href="#notetag312">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note313" name="note313"></a>
+<b>Note 313:</b> Dupuy, Différend de Boniface VIII.<a href="#notetag313">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note314" name="note314"></a>
+<b>Note 314:</b> Dupuy, Templiers.<a href="#notetag314">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note315" name="note315"></a>
+<b>Note 315:</b> «Ita ut secundus regulus videretur, ad cujus nutum regni
+negotia gerebantur.» Bern. Guidonis, Vita
+Clem. V.<a href="#notetag315">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note316" name="note316"></a>
+<b>Note 316:</b> Félibien.<a href="#notetag316">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note317" name="note317"></a>
+<b>Note 317:</b> Montpellier était en même temps un fief de l'évêché de
+Maguelone. L'évêque, fatigué de la résistance des bourgeois et de
+l'appui qu'ils trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses
+droits à ce dernier. Ces droits, jusque-là jugés invalides, parurent
+assez bons pour servir à dépouiller le vieux
+Jacques.<a href="#notetag317">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note318" name="note318"></a>
+<b>Note 318:</b> «Nous avions un traité avec le roi de France, d'après
+lequel nous avons fait de vous et de notre duché certaines obéissances
+à ce Roi, que nous avons cru être pour le bien de la paix et
+l'avantage de la chrétienté. Mais, par là, nous nous sommes rendus
+coupables envers vous, puisque nous l'avons fait sans votre
+consentement; d'autant plus que vous étiez bien préparés à garder et à
+défendre votre terre. Toutefois, nous vous demandons de vouloir bien
+nous tenir pour excusés; car nous avons été circonvenus et séduits
+dans cette conjoncture. Nous en souffrons plus que personne, comme
+pourront vous l'assurer Hugues de Vères, Raymond de Ferrers, qui
+conduisaient en notre nom ce traité à la cour de France. Mais, avec
+l'aide de Dieu, nous ne ferons plus rien d'important désormais
+relativement à ce duché sans votre conseil et votre assentiment.» Ap.
+Rymer, t. II, p. 644. Sismondi, VIII, 480.<a href="#notetag318">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note319" name="note319"></a>
+<b>Note 319:</b> «Quis Flandriæ posset nocere, si duæ illæ civitates (Bruges
+et Gand) concordes inter se forent.» Meyer.<a href="#notetag319">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note320" name="note320"></a>
+<b>Note 320:</b> «In Flandria jam inde ab initio observatum constat, neminem
+ibi nothum esse ex matre.» Meyer, folio 75. Le privilége fut étendu
+aux hommes de Bruges par Louis de Nevers: «Il les affranchit de
+bastardise, sy avant que le bastard soit bourgeois ou fils de
+bourgeois, sans fraude.» (1331) Oudegherst. Chron. de
+Flandres.&mdash;Origines du droit, page 67, l. I<sup>er</sup>, chap. <span class="smcap">III</span>. Les bâtards
+héritaient des biens de leurs mères. «Car on n'est pas l'enfant
+illégitime de sa mère.» Miroir de Saxe.&mdash;Diverses lois anciennes
+donnent même aux enfants naturels des droits sur les biens de leur
+père. Grimm. 476.&mdash;J'ai parlé ailleurs du droit des bâtards en France.
+Selon Olivier de la Marche, «il n'y avait en Europe que les Allemands
+chez qui les bâtards fussent généralement méprisés.» Guillaume le
+Conquérant s'intitule dans une lettre: «Moi, Guillaume, surnommé le
+Bâtard.»<a href="#notetag320">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note321" name="note321"></a>
+<b>Note 321:</b> Oudegherst.<a href="#notetag321">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note322" name="note322"></a>
+<b>Note 322:</b> Édouard, en 1289, Philippe, en 1290.<a href="#notetag322">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note323" name="note323"></a>
+<b>Note 323:</b> Guillaume de Nangis.<a href="#notetag323">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note324" name="note324"></a>
+<b>Note 324:</b> J'aurais peine à croire ce chiffre, s'il n'avait été
+affirmé en ma présence par le ministre même qui avait fait prendre ces
+informations.&mdash;Ajoutons que l'un des couvents récemment supprimés à
+Madrid (San Salvador), avait deux millions de biens et un seul
+religieux.<a href="#notetag324">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note325" name="note325"></a>
+<b>Note 325:</b> Édouard I<sup>er</sup> s'y était pris plus rudement encore; sur le
+refus du clergé de payer un impôt, il le mit en quelque sorte hors la
+loi, lâchant les soldats contre les prêtres, et défendant aux juges de
+recevoir les plaintes de ceux-ci (Knygthon).&mdash;Philippe le Bel, au
+moins, y mettait des formes: «Comme ce qui est donné vaut mieux et est
+plus agréable à Dieu et aux hommes que ce qui est exigé, nous
+exhortons votre charité à nous donner cet aide de la double dîme ou
+cinquième.»<a href="#notetag325">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note326" name="note326"></a>
+<b>Note 326:</b> Dupuy, Différ.<a href="#notetag326">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note327" name="note327"></a>
+<b>Note 327:</b> Voy. mon <i>Histoire romaine</i>.<a href="#notetag327">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note328" name="note328"></a>
+<b>Note 328:</b> Au point qu'il y eut famine. Voyez le livre du cardinal de
+Saint-George, neveu de Boniface: <i>De
+Jubilæo</i>.<a href="#notetag328">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note329" name="note329"></a>
+<b>Note 329:</b> Pétrarque.<a href="#notetag329">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note330" name="note330"></a>
+<b>Note 330:</b> «Hic longo tempore experientiam habuit curiæ, quia primo
+advocatus ibidem, inde factus postea notarius papæ, postea cardinalis,
+et inde in cardinalatu expeditor ad casus Collegii declarandos, seu ad
+exteros respondendos.» Muratori, XI, 1103.<a href="#notetag330">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note331" name="note331"></a>
+<b>Note 331:</b> «Cum omnis natura ad ultimum quemdam finem ordinetur,
+consequitur ut hominis duplex finis existat: ut sicut inter omnia
+entia solus incorruptibilitatem et corruptibilitatem participat,
+sic... Propter quod opus fuit homini duplici directivo, secundum
+duplicem finem: scilicet summo pontifice, qui secundum revelata
+humanum genus produceret ad vitam æternam; et imperatore, qui secundum
+philosophica documenta genus humanum ad temporalem felicitatem
+dirigeret.» Dante, De Monarchiâ, p. 78, édit.
+Zatta.<a href="#notetag331">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note332" name="note332"></a>
+<b>Note 332:</b> Dante (De Monarchia, t. IV, p. 2. a). L'éditeur a mis au
+frontispice l'aigle de l'Empire avec cette épigraphe:</p>
+
+<p class="poem">
+ E sotto l'ombra delle sacrepenne,<br>
+ Governo l'mondo li di mano in mano.<br>
+
+<span class="left40">Paradis,</span> c. <span class="smcap">vi</span>, v, 7.
+<a href="#notetag332">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note333" name="note333"></a>
+<b>Note 333:</b> «Notandum quod justitiæ maxime contrariatur cupiditas...
+Ubi non est quod possit optari, impossibile est ibi cupiditatem
+esse... Sed monarchia non habet quod possit optare. Sua namque
+juridictio terminatur Oceano solum,» p. 17.&mdash;Il prouve ensuite que la
+charité, la liberté universelle, sont à la condition de cette
+monarchie.&mdash;«O genus humanum, quantis procellis et jacturis quantisque
+naufragiis agitari te necesse est, dum bellua multorum capitum factum
+in diversa conaris, intellectu ægrotas utroque similiter et affectu...
+cum per tubam sancti spiritus tibi effletur: Ecce quam bonum et quam
+jucundum habitare fratres in unum!» Dante, De monarchia, p.
+27.<a href="#notetag333">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note334" name="note334"></a>
+<b>Note 334:</b> Il le prouve: 1° par l'origine de Romulus, descendant tout
+à la fois d'Europe et d'Atlas (l'Afrique); 2° par les miracles que
+Dieu a faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les oies du
+Capitole, etc.; 3° par la bonté que Rome a montrée au monde, en
+voulant bien le conquérir, etc.<a href="#notetag334">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note335" name="note335"></a>
+<b>Note 335:</b> «Antequam essent clerici, rex Franciæ habebat custodiam
+regni sui, et poterat statuta facere.»<a href="#notetag335">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note336" name="note336"></a>
+<b>Note 336:</b> Quod antiquitus erat Comes et Vicecomes Tholosæ et quia
+ipse erat de genere Vicecomitis, qui dictus Vicecomes dominabatur in
+certa parte civitatis Tholosæ.» Dupuy. Diff., p. 640.</p>
+
+<p>«Quia omnes meliores homines de Tholosa sunt de parentela nostra, et
+facient quidquid nos voluerimus.» Ibid., p. 643.</p>
+
+<p>«Audivit dictum Episcopum Appam Comiti Fuxi dicentem: Faciatis Pacem
+mecum, et vos habebitis civitatem Appam, et eritis rex, quia
+antiquitus solebat ibi esse Regnum adeo nobile sicut Regnum Franciæ,
+et postea ego faciam quod vos eritis Comes Tholosæ, quia in civitate
+Tholosæ, et in terra habeo multos amicos, valde nobiles et valde
+potentes...» Ibid., 645, V. encore le I<sup>er</sup> témoin, p. 633, et le XIV<sup>e</sup>
+témoin, p. 640.</p>
+
+<p>«Ipse episcopus semper dilexerat comitem Convenarum et totum genus
+suum, et specialiter quia erat ex parte una de recta linea comitis
+Tholosani, et quod gentes totius terræ diligebant dictum comitem ex
+causa prædicta.» Ibid., XVII<sup>e</sup> témoin, p.
+642.<a href="#notetag336">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note337" name="note337"></a>
+<b>Note 337:</b> «Iste non est homo, sed diabolus,» témoignage du comte
+lui-même.<a href="#notetag337">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note338" name="note338"></a>
+<b>Note 338:</b> Cet évêque de Toulouse était détesté dans son diocèse comme
+Français, comme étranger à la langue du pays.<a href="#notetag338">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note339" name="note339"></a>
+<b>Note 339:</b> Imitation pédantesque d'un passage du discours de Cicéron
+<i>Pro Roscio Amerino</i>, sur le supplice du
+parricide.<a href="#notetag339">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note340" name="note340"></a>
+<b>Note 340:</b> «Belial ille, Petrus Flote, semivivens corpore, menteque
+totaliter excæcatus.» Bulle de Boniface aux prélats de
+France.<a href="#notetag340">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note341" name="note341"></a>
+<b>Note 341:</b> Dupuy, Preuves du Diff., p. 59.&mdash;«Fuerunt litteræ ejus
+(papæ) in regno Franciæ coram pluribus concrematæ, et sine honore
+remissi nuntii.» Chron. Rothomagense, ann. 1302; et Appendix annalium
+H. Steronis Althahensis.&mdash;Le ms. cité par Dupuy (Preuv. du Diff., 59),
+et que lui seul a vu, n'est donc pas, comme le dit M. de Sismondi, la
+seule autorité pour ce fait. (V. Sism., IX,
+88.)<a href="#notetag341">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note342" name="note342"></a>
+<b>Note 342:</b> Ont-ils été les premiers? M. de Stadier signale des
+assemblées partielles en 1294, et une assemblée générale à Paris en
+1295. Philippe le Bel avait déjà plus d'une fois demandé des subsides
+à des assemblées de députés des trois ordres, soit sous la forme
+d'États provinciaux, soit sous la forme d'États
+généraux.<a href="#notetag342">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note343" name="note343"></a>
+<b>Note 343:</b> La lettre ajoutait au nom des nobles: Et se ainsi estoit
+que nous, ou aucuns de nous le vousissions souffrir, ne les souferroit
+mie lidicts nostre sire li roys, ne li commun peuples dudit royaume:
+et à grand douleur, et à grand meschief, nous vous faisons à sçavoir
+par la teneur de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent à
+Dieu, ne doivent plaire à nul homme de bonne voulenté, ne oncques mes
+telles choses ne descendirent en cuer d'homme, ne ores ne furent, ne
+attenduës advenir, fors avecques Antechrist... Pourquoi nous vous
+prions et requerons tant affectueusement comme nous pouvons... que li
+malices qui est esmeus, soit arrière mis et anientis, et que de ces
+excès qu'il a accoustumé à faire, il soit chastiez en telle manière,
+que li estat de la Chrestienté soit et demeure en son bon point et en
+son bon estat, et de ces choses nous faites à sçavoir par le porteur
+de ses lettres vostre volenté et vostre entention: car pour ce nous
+l'envoyons espéciaument à vous, et bien voulons que vous soyez certain
+que ne pour vie, ne pour mort, nous ne départirons, ne veons à
+départir de ce procez, et feust ores, ainsi que li Roys nostre Sire le
+voulust bien... Et pource que trop longue chose, et chargeans seroit,
+se chacun de nous metteroit seel en ces présentes lettres, faites de
+nostre commun assentement, nos Loys fils le roi de France, cuens de
+Évreux; Robert cuens d'Artois; Robert Dux de Bourgoigne; Jean Dux de
+Bretaine; Ferry Dux de Lorraine; Jean cuens de Hainaut et de Hollande;
+Henry cuens de Luxembourg; Guis cuens de S. Pol; Jean cuens de Dreux;
+Huges cuens de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loys cuens de
+Nivers et de Retel; Jean cuens d'Eu; Bernard cuens de Comminges; Jean
+cuens d'Aubmarle; Jean cuens de Fores; Valeran cuens de Périgors; Jean
+cuens de Joigny; J. cuens d'Auxerre; Aymars de Poitiers, cuens de
+Valentinois; Estennes cuens de Sancerre; Renault cuens de Montbeliart;
+Enjorrant sire de Coucy; Godefroy de Breban; Raoul de Clermont
+connestable de France; Jean sire de Chastiauvilain; Jourdain sire de
+Lille; Jean de Chalon sire Darlay; Guillaume de Chaveigny sire de
+Chastiau Raoul; Richars sire de Beaujeu, et Amaurry vicuens de
+Narbonne, avons mis à la requeste, et en nom de nous, et pour tous les
+autres, nos seaus en ces présentes lettres. Donné à Paris, le 10<sup>e</sup>
+jour d'avril, l'an de grâce 1302.»<a href="#notetag343">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note344" name="note344"></a>
+<b>Note 344:</b> «... Prout quidam nostrum qui ducatus, comitatus, baronias,
+feoda et alia membra dicti Regni tenemus... adessemus eidem debitis
+consiliis et auxiliis opportunis... Cognoscentes quod excrescunt
+angustiæ cum jam abhorreant laïci et prorsus effugiant consortia
+clericorum,» Dupuy, Preuves, p. 70.&mdash;La lettre est datée de mars,
+c'est-à-dire probablement antidatée: «Datum Parisiis die Martis
+prædîcta. Le susdit jour de mars.» Et ils n'ont indiqué auparavant
+aucun jour. Mais ils ne voulaient point dater de l'assemblée du roi,
+ne s'étant pas rendus à celle du pape.</p>
+
+<p>«Et prælati dum non habent quid pro meritis tribuant, imo retribuant
+nobilibus, quorum progeniteres ecclesias fundaverunt, et aliis
+litteratis personis, non inveniunt servitores.» Dup., Preuves, p.
+69.<a href="#notetag344">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note345" name="note345"></a>
+<b>Note 345:</b> «Tricolori vestitu... Primates inter se dissidentes duos
+habebant colores, multitudo addidit tertium.»
+Meyer.<a href="#notetag345">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note346" name="note346"></a>
+<b>Note 346:</b> «Hodie quoque pro symbolo urbis. Virgo sepimento ligneo
+clausa, cujus in sinu Leo cum Flandriæ lababo cubat...» Sanderus,
+Gandav. Rer., l. I, p. 51.<a href="#notetag346">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note347" name="note347"></a>
+<b>Note 347:</b> C'était l'inscription de la cloche:</p>
+
+<p class="poem">
+ Roelandt, Roelandt, als ick kleppe, dan ist brandt,<br>
+ Als ick luve, dan ist storn in Vlaenderlandt.<br>
+
+<span class="left40">(Sanderus, t. II, p. 115.)</span>
+<a href="#notetag347">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note348" name="note348"></a>
+<b>Note 348:</b> «Convenire, conferre, colloqui inter se sub crepusculum
+noctis multitudo.» Meyer.<a href="#notetag348">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note349" name="note349"></a>
+<b>Note 349:</b> «Primus ausus est Gallorum obsistere tyrannidi Petrus
+cognomento Rex, homo plebeius, unoculus, ætate sexagenarius, opificio
+textor pannorum, brevi vir statura nec facie admodum liberali, animo
+tamen magno et feroci, consilio bonus, manu promptus, flandrica quidem
+lingua comprimis facundus, gallico ignarus.» Meyer, p. 91.</p>
+
+<p>«Cumque ad campanam civitatis, non auderent accedere, pelves suas
+pulsantes... omnem multitudinem concitarunt.» Ibid., p.
+90.<a href="#notetag349">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note350" name="note350"></a>
+<b>Note 350:</b> «Primores civitatis, quique dignate aliqua aut opibus
+valebant. Liliatorum sequebantur partes, formidantes Regis potentiam,
+suisque timentes facultatibus.» Ibid., p. 91.<a href="#notetag350">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note351" name="note351"></a>
+<b>Note 351:</b> «À la bataille de Courtrai, les Flamands firent venir un
+prêtre sur le champ de bataille avec le corps de Christ, de sorte
+qu'ils pouvaient tous le voir. En guise de communion, chacun d'eux
+prit de la terre à ses pieds et se la mit dans la bouche.» G. Villani,
+t. VIII, c. <span class="smcap">LV</span>, p. 335.&mdash;V. d'autres exemples de cette communion par
+la terre dans mes Origines du droit, livre III,
+ch. <span class="smcap">IV</span>.<a href="#notetag351">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note352" name="note352"></a>
+<b>Note 352:</b> «Vasa vinaria portasse restibus plena, ut plebeios
+strangularet.» Meyer.</p>
+
+<p>«Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues verutis confoderent,
+infesta admodum mulieribus, quas sues vocabat, ob fastum illum
+femineum visum a se Brugis.» Ibid., p. 93.&mdash;V. ci-dessus page 68: La
+reine avait dit en voyant les Flamandes: «Ego rata sum me esse
+Reginam; at hic sexcentas conspicio.»
+Ibid., p. 89.<a href="#notetag352">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note353" name="note353"></a>
+<b>Note 353:</b> Oudegherst ne parle pas du fossé, sans doute pour rehausser
+la gloire des Flamands.<a href="#notetag353">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note354" name="note354"></a>
+<b>Note 354:</b> «Incredibile narratu est quanto robore, quantaque ferocia,
+colluctantem secum in fossis hostem nostri exceperint, malleis ferreis
+plumbeisque mactaverint.» Meyer, 94.&mdash;«Guillelmus cognomento <i>ab
+Saltinga</i>... tantis viribus dimicavit, ut equites 40 prostravisse,
+hostesque alios 1400 se jugulâsse gloriatus sit.» Ibid.,
+93.<a href="#notetag354">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note355" name="note355"></a>
+<b>Note 355:</b> Meyer.<a href="#notetag355">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note356" name="note356"></a>
+<b>Note 356:</b> Quinze jours avant la bataille de Courtrai, le pape tint
+dans l'assemblée des cardinaux un discours dont la conciliation
+semblait le but. Il y dit, entre autres choses, que sous
+Philippe-Auguste, le roi de France avait dix-huit mille livres de
+revenus, et que maintenant, grâce à la munificence de l'Église, il en
+avait plus de quarante mille. Pierre Flotte, dit-il encore, est
+aveugle de corps et d'esprit, Dieu l'a ainsi puni en son corps; cet
+homme de fiel, cet homme du diable, cet Architophel, a pour appui les
+comtes d'Artois et de Saint-Pol; il a falsifié ou supposé une lettre
+du pape; il lui fait dire au roi qu'il ait à reconnaître qu'il tient
+son royaume de lui. Le pape ajoute: «Voilà quarante ans que nous
+sommes docteur en droit, et que nous savons que les deux puissances
+sont ordonnées de Dieu. Qui peut donc croire qu'une telle folie nous
+soit tombée dans l'esprit?... Mais on ne peut nier que le roi ou tout
+autre fidèle ne nous soit soumis sous <i>le rapport du péché</i>... Ce que
+le roi a fait illicitement, nous voulons désormais qu'il le fasse
+licitement. Nous ne lui refuserons aucune grâce. Qu'il nous envoie des
+gens de bien, comme le duc de Bourgogne et le comte de Bretagne;
+qu'ils disent en quoi nous avons manqué, nous nous amenderons. Tant
+que j'ai été cardinal, j'ai été Français; depuis, nous avons beaucoup
+aimé le roi. Sans nous, il ne tiendrait pas d'un pied dans son siége
+royal; les Anglais et les Allemands s'élèveraient contre lui. Nous
+connaissons tous les secrets du royaume; nous savons comme les
+Allemands, les Bourguignons et ceux du Languedoc aiment les Français.
+Amantes neminem amat vos nemo, comme dit Bernard. Nos prédécesseurs
+ont déposé trois rois de France; après tout ce que celui-ci a fait,
+nous le déposerions <i>comme un pauvre gars</i> (sicut unum garcionem),
+avec douleur toutefois, avec grande tristesse, s'il fallait en venir à
+cette nécessité.» Dupuy, Pr., p. 77-8.&mdash;Malgré l'insolence de la
+finale, ce discours était une concession du pape, un pas en
+arrière.<a href="#notetag356">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note357" name="note357"></a>
+<b>Note 357:</b> Déjà on avait mis en avant un Normand, maître Pierre
+Dubois, avocat au bailliage de Coutances, qui donna contre le pape une
+consultation triplement bizarre pour le style, l'érudition et la
+logique.</p>
+
+<p>Voici en substance ce pamphlet du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle.&mdash;Après avoir établi
+l'impossibilité d'une suprématie universelle et réfuté les prétendus
+exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et des Romains, il cite
+la loi de Moïse qui défend la convoitise et le vol. «Or le pape
+convoite et ravit la suprême liberté du roi, qui est et a toujours
+été, de n'être soumis à personne, et de commander par tout son royaume
+sans crainte de contrôle humain. De plus, on ne peut nier que depuis
+la distinction des <i>domaines</i>, l'usurpation des choses possédées, de
+celles surtout qui sont prescrites par une possession immémoriale, ne
+soit péché mortel. Or le roi de France possède la suprême juridiction
+et la franchise de son temporel, depuis plus de mille ans. Item, le
+même roi, depuis le temps de Charlemagne dont il descend, comme on le
+voit dans le canon <i>Antecessores possede</i>, et a prescrit la collation
+des prébendes et les fruits de la garde des églises, non sans titre et
+par occupation, mais par donation du pape Adrien, qui, du consentement
+du concile général, a conféré à Charlemagne ces droits et bien
+d'autres presque incomparablement plus grands, savoir que lui et ses
+successeurs pourraient choisir et nommer qui ils voudraient papes,
+cardinaux, patriarches, prélats, etc... D'ailleurs, le pape ne peut
+réclamer la suprématie du royaume de France que comme souverain
+Pontife: mais si c'était réellement un droit de la papauté, il eût
+appartenu à saint Pierre et à ses successeurs qui ne l'ont point
+réclamé. Le roi de France a pour lui une prescription de douze cent
+soixante-dix ans. Or, la possession centenaire même sans titre suffit,
+d'après une nouvelle constitution dudit pape, pour prescrire contre
+lui et contre l'Église romaine, et même contre l'Empire, selon les
+lois impériales. Donc, si le pape ou l'empereur avaient eu quelque
+servitude sur le royaume, ce qui n'est pas vrai, leur droit serait
+éteint... En outre, si le pape statuait que la prescription ne court
+pas contre lui, elle ne courra donc pas non plus contre les autres, et
+surtout contre les princes, qui ne reconnaissent pas de supérieurs.
+Donc, l'empereur de Constantinople qui lui a donné tout son patrimoine
+(la donation étant excessive, comme faite par un simple administrateur
+des biens de l'empire), peut, comme donateur (ou l'empereur
+d'Allemagne, comme subrogé en sa place), révoquer cette donation... Et
+ainsi la papauté serait réduite à sa pauvreté primitive des temps
+antérieurs à Constantin, puisque cette donation, nulle en droit dès le
+principe, pourrait être révoquée sous la prescription <i>longissimi
+temporis</i>,» Dupuy, p. 15-7.<a href="#notetag357">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note358" name="note358"></a>
+<b>Note 358:</b> Dans la suscription, il se fait appeler: <i>Chevalier et
+vénérable professeur en droit</i>. Il s'était fait faire chevalier, en
+effet, par le roi, en 1297. Mais il n'a pas osé ici, dans une
+assemblée de la noblesse, signer lui-même cette
+qualité.<a href="#notetag358">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note359" name="note359"></a>
+<b>Note 359:</b> «Sedet in cathedra beati Petri mendaciorum magister,
+faciens se, cum sit omnifario maleficus, Bonifacium nominari,» Ibid...
+«Nec ad ejus excusationem... quod ab aliquibus dicitur post mortem
+dicti C&oelig;lestini... Cardinales in eum denuo consensisse: cum <i>ejus
+esse conjux non potuerit quam, primo viro vivente, fide digno
+conjugii, constat per adulterium polluisse.</i>» Ibid., 57... «Ut sicut
+angelus Domini prophetæ Balaam... occurrit gladio evaginato in via,
+sic dicto pestifero vos evaginato gladio occurrere velitis, ne possit
+malum perficere populo quod intendit.»
+Ibid.<a href="#notetag359">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note360" name="note360"></a>
+<b>Note 360:</b> «Moi Guillaume de Plasian, chevalier, je dis, j'avance et
+j'affirme que Boniface qui occupe maintenant le siége apostolique sera
+trouvé parfait hérétique, en hérésies, faits énormes et dogmes pervers
+ci-dessus mentionnés: 1° Il ne croit pas à l'immortalité de l'âme; 2°
+il ne croit pas à la vie éternelle, car il dit qu'il aimerait mieux
+être chien, âne ou quelque autre brute que Français, ce qu'il ne
+dirait pas s'il croyait qu'un Français a une âme éternelle.&mdash;Il ne
+croit point à la présence réelle, car il orne plus magnifiquement son
+trône que l'autel.&mdash;Il a dit que pour abaisser le roi et les Français,
+il bouleverserait tout le monde.&mdash;Il a approuvé le livre d'Arnaud de
+Villeneuve, condamné par l'évêque et l'université de Paris.&mdash;Il s'est
+fait élever des statues d'argent dans les églises.&mdash;Il a un démon
+familier; car il a dit que si tous les hommes étaient d'un côté et lui
+seul de l'autre, il ne pourrait se tromper ni en fait ni en droit:
+cela suppose un art diabolique.&mdash;Il a prêché publiquement que le
+pontife romain ne pouvait commettre de simonie: ce qui est hérétique à
+dire.&mdash;En parfait hérétique qui veut avoir la vraie foi à lui seul, il
+a appelé Patérins les Français, nation notoirement
+très-chrétienne.&mdash;Il est sodomite.&mdash;Il a fait tuer plusieurs clercs
+devant lui, disant à ses gardes s'ils ne les tuaient pas du premier
+coup: Frappe, frappe; Dali, Dali.&mdash;Il a forcé des prêtres à violer le
+secret de la confession...&mdash;Il n'observe ni vigiles ni carême.&mdash;Il
+déprécie le collége des cardinaux, les ordres des moines noirs et
+blancs, des frères prêcheurs et mineurs, répétant souvent que le monde
+se perdait par eux, que c'étaient de faux hypocrites, et que rien de
+bon n'arriverait à qui se confesserait à eux.&mdash;Voulant détruire la
+foi, il a conçu une vieille aversion contre le roi de France, en haine
+de la foi, parce qu'en la France est et fut toujours la splendeur de
+la foi, le grand appui et l'exemple de la chrétienté.&mdash;Il a tout
+soulevé contre la maison de France, l'Angleterre, l'Allemagne,
+confirmant au roi d'Allemagne le titre d'empereur, et publiant qu'il
+le faisait pour détruire la superbe des Français, qui disaient n'être
+soumis à personne temporellement: ajoutant qu'ils en avaient menti par
+la gorge (per gulam), et déclarant, que si un ange descendait du ciel
+et disait qu'ils ne sont soumis ni à lui ni à l'empereur, il serait
+anathème.&mdash;Il a laissé perdre la Terre Sainte... détournant l'argent
+destiné à la défendre.&mdash;Il est publiquement reconnu simoniaque, bien
+plus, la source et la base de la simonie, vendant au plus offrant les
+bénéfices, imposant à l'Église et aux prélats le servage et la taille
+pour enrichir les siens du patrimoine du Crucifié, en faire marquis,
+comtes, barons.&mdash;Il rompt les mariages.&mdash;Il rompt les v&oelig;ux des
+religieuses.&mdash;Il a dit que dans peu il ferait de tous les Français des
+martyrs ou des apostats, etc.» Dupuy, Diff... Preuves, p. 102-7, cf.
+326-346, 350-362.<a href="#notetag360">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note361" name="note361"></a>
+<b>Note 361:</b> Le prieur et le couvent des Frères Prêcheurs de Montpellier
+ayant répondu qu'ils ne pouvaient adhérer sans l'ordre exprès de leur
+prieur général qui était à Paris, les agents du roi dirent qu'ils
+voulaient savoir l'intention de chacun <i>en particulier et en secret</i>.
+Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent l'ordre de
+sortir sous trois jours du royaume. Ils en dressèrent
+acte.<a href="#notetag361">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note362" name="note362"></a>
+<b>Note 362:</b> En 1295, Boniface les avait affranchis de toute juridiction
+ecclésiastique, sans craindre le mécontentement du clergé de France.
+Bulæus, III, p. 511. Il n'avait point cessé d'ajouter à leurs
+priviléges. Ibid., p. 516, 543.&mdash;Quant à l'Université, Philippe le Bel
+l'avait gagnée par mille prévenances. Bulæus, III, p. 542, 544. Aussi
+elle le soutint dans toutes ses mesures fiscales contre le clergé. Dès
+le commencement de la lutte, elle se trouvait associée à sa cause par
+le pape lui-même: «Universitates quæ in his culpabiles fuerint,
+ecclesiastico supponimus interdicto.» (Bulle <i>Clericis laicos</i>.) Aussi
+l'Université se déclare hautement pour le roi: «Appellationi Regis
+adhæremus supponentes nos... et universitatem nostram protectioni
+divinæ et prædicti concilii generalis ac futuri veri et legitimi summi
+pontificis.» Dupuy, Pr., p. 117-118.<a href="#notetag362">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note363" name="note363"></a>
+<b>Note 363:</b> Dupuy.<a href="#notetag363">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note364" name="note364"></a>
+<b>Note 364:</b> Id.<a href="#notetag364">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note365" name="note365"></a>
+<b>Note 365:</b> V. tous ces actes dans Dupuy.<a href="#notetag365">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note366" name="note366"></a>
+<b>Note 366:</b> «Et volumus quod hic Achitophel iste Petrus puniatur
+<i>temporaliter et spiritualiter</i>, sed rogamus Deum quod reservet eum
+nobis puniendum, sicut justum est.» Dupuy.<a href="#notetag366">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note367" name="note367"></a>
+<b>Note 367:</b> «Philippus, Dei gratia.., Guillelmo de Nogareto... plenam
+et liberam tenore præsentium commitimus potestatem, ratum habituri et
+gratum, quidquid factum fuerit in præmissis, et <i>ea tangentibus, seu
+dependentibus ex eisdem</i>...» Dupuy., Pr.,
+175.<a href="#notetag367">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note368" name="note368"></a>
+<b>Note 368:</b> Pétrarque.<a href="#notetag368">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note369" name="note369"></a>
+<b>Note 369:</b> «Ut proditionem fecerint eidem domino Guillelmo et
+sequacibus suis, ac trascinare fecissent per Anagniam vexillum ac
+insignia dicti domini Regis, favore et adjutorio illius Bonifacii.»
+Dupuy, Pr., p. 175.<a href="#notetag369">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note370" name="note370"></a>
+<b>Note 370:</b> Dupuy.<a href="#notetag370">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note371" name="note371"></a>
+<b>Note 371:</b> «Guillelmus prædictus asseruit dictum dominum Raynaldum (de
+Supino), esse benevolum, sollicitum et fidelem... tam in vita ipsius
+Bonifacii quam in morte... et ipsum dominum Guillelmum receptasse tam
+in vita <i>quam in morte Bonifacii prædicti</i>.» Dup., Pr.,
+p. 175.<a href="#notetag371">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note372" name="note372"></a>
+<b>Note 372:</b> «Muoia papa Bonifacio, e viva il Re di Francia.»
+Villani.<a href="#notetag372">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note373" name="note373"></a>
+<b>Note 373:</b> «Pulsata communi campana, et tractatu habito, elegerunt
+sibi capitaneum quemdam Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
+domini papæ exstitit capitalis inimicus.»
+Walsingham.<a href="#notetag373">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note374" name="note374"></a>
+<b>Note 374:</b> «Heu me! durus est hic
+sermo!»<a href="#notetag374">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note375" name="note375"></a>
+<b>Note 375:</b> «Flevit amare.»<a href="#notetag375">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note376" name="note376"></a>
+<b>Note 376:</b> «Ruptis ostiis et fenestris palatii papæ, et pluribus locis
+igne supposito, per vim ad papam exercitus est ingressus; quem tunc
+permulti verbis contumeliosis sunt agressi: minæ etiam ei a pluribus
+sunt illatæ. Sed papa nulli respondit. Enimvero cum ad rationem
+positus esset, an vellet renunciare papatui, constanter respondit non,
+imo citius vellet perdere caput suum, dicens in suo vulgari: «Ecco il
+collo, ecco il capo.» Walsingham, apud Dupuy, Pr.&mdash;«Da che per
+tradimento come Jesu Christo voglio essere preso, convienmi morire,
+almeno voglio morire come papa.» Et di presente si fece parare dell'
+amanto di san Piero, et con la corona di Constantino in capo, et con
+la chiavi et croce in mano, et posesi a sedere suso la sedia papale.»
+Villani, VIII, 63.&mdash;«Et eust été féru deux fois d'un des chevaliers de
+la Colonne, n'eust été un chevalier de France qui le contesta...»
+Chron. de Saint-Denis. Dup., Pr., p. 191. Nicolas Gilles (1492) y
+ajoute: «Par deux fois cuida le pape estre tué par un chevalier de
+ceulx de la Coulonne, si ne fust qu'on le détourna: toutefois il le
+frappa de la main armée d'un gantelet sur le visage jusques à grande
+effusion de sang.» Ap. Dup., Pr., p. 199.<a href="#notetag376">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note377" name="note377"></a>
+<b>Note 377:</b> Chron. de S. Denis.<a href="#notetag377">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note378" name="note378"></a>
+<b>Note 378:</b> Dupuy.<a href="#notetag378">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note379" name="note379"></a>
+<b>Note 379:</b> Lettres justificatives de
+Nogaret.&mdash;Dupuy.<a href="#notetag379">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note380" name="note380"></a>
+<b>Note 380:</b> Nogaret l'avait menacé de le faire conduire lié et garrotté
+à Lyon, où il serait jugé et déposé par le concile général.
+(Villani.)<a href="#notetag380">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note381" name="note381"></a>
+<b>Note 381:</b> «Tunc populus fecit papam deportari in magnam plateam, ubi
+papa lacrymando populo prædicavit, inter omnia gratias agens Duo et
+populo Anagniæ de vita sua. Tandem in fine sermonis dixit: Boni
+homines et mulieres, constat vobis qualiter inimici mei venerunt et
+abstulerunt omnia bona mea, et non tantum mea, sed et omnia bona
+Ecclesiæ, et me ita pauperem sicut Job fuerat dimiserunt. Propter quod
+dico vobis veraciter, quod nihil habeo ad comedendum vel bibendum, et
+jejunus remansi usque ad præsens. Et si sit aliqua bona mulier quæ me
+velit de sua juvare eleemosyna, in pane vel vino; et si vinum non
+habuerit, de aqua permodica, dabo ei benedictionem Dei et meam... Tunc
+omnes hæc ex ore papæ clamabant: Vivas, Pater sancte.» Et nunc
+cerneres mulieres currere certatim ad palatium, ad offerendum sibi
+panem, vinum vel aquam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendum
+allata, fundebant vinum et aquam in arca cameræ papæ, in magna
+quantitate. Et tunc potuit quisque ingredi et cum papa loqui, sicut
+cum alio paupere.» Walsingh, apud Dupuy, Pr., 196.<a href="#notetag381">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note382" name="note382"></a>
+<b>Note 382:</b> Dupuy.<a href="#notetag382">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note383" name="note383"></a>
+<b>Note 383:</b> Dupuy, Preuves. Walsingham, qui écrit sous une influence
+contraire, exagère plutôt le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,
+Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France, ayant saisi le pape,
+le mirent sur un cheval sans frein, la face tournée vers la queue, et
+le firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l'auraient
+fait mourir de faim sans le peuple d'Anagni.<a href="#notetag383">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note384" name="note384"></a>
+<b>Note 384:</b> «La forme de cet acte est bizarre; à chaque titre
+d'accusation, il y a un éloge pour la cour de Rome. Ainsi: «Les saints
+Pères avaient coutume de ne point thésauriser; ils distribuaient aux
+pauvres les biens des églises. Boniface, tout au contraire, etc.»
+C'est la forme invariable de chaque article. On pouvait douter si
+c'était bien sérieusement que le roi attribuait ainsi à un seul pape
+tous les abus de la papauté.» Dupuy, Preuves, p. 209-210.</p>
+
+<p>«À vous, très-noble prince, nostre Sire, par la grâce de Dieu Roy de
+France, supplie et requière le pueuble de vostre royaume, pour ce que
+il appartient que ce soit faict, que vous gardiez la souveraine
+franchise de vostre royaume, qui est telle que vous ne recognissiez de
+vostre temporel souverain en terre fors que Dieu, et que vous faciez
+déclarer que le pape Boniface erra manifestement et fit péché mortel,
+notoirement en vous mandant par lettres bullées que il estoit vostre
+souverain de vostre temporel... Item... que l'on doit tenir ledit Pape
+pour herège... L'on peut prouver par vive force sans ce que nul n'y
+pusse par raison répondre que le pape n'eut oncques seigneurie de
+vostre temporel... Qand Dieu le Père eut créé le ciel et les quatre
+éléments, eut formé Adam et Ève, il dit à eux et à leur succession:
+<i>Quod calcaverit pes tuus, tuum erit</i>... C'est-à-dire qu'il vouloit
+que chascun homme fust le seigneur de cen qu'il occuperoit de terre.
+Ainsi départirent les fils d'Adam la terre et en furent seigneurs
+trois mil ans et plus, avant le temps. Melchisedech qui fut le premier
+Prêtre qui fut Roy, si comme dit l'histoire: mais il ne fut pas Roy de
+tout le monde: et obéissant la gent à li comme a Roy temporel et non
+pas a Prestre si fut autant Roy que Prestre. Emprès sa mort fut grands
+temps, 600 ans ou plus, avant que nul autre fust Prestre. Et Dieu le
+Père qui donna la Loy à Moïse, l'establit Prince de son peuple
+d'Israël et li commanda que il fist Aaron son frère souverain Prestre
+et son fils après li. Et Moïse bailla et commist quand il deust
+mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du temporel non pas au
+souverain Prestre son frère, mais à Josué sans débat que Aaron et son
+fils après li y missent: mais gardoient le tabernacle... et se
+aidoient au temporel défendre... Celuy Dieu qui toutes choses
+présentes et avenir sçavoit, commanda à Josué leur Prince qu'il
+partist la terre entre ces onze lignies; et que la lignie des Prestres
+eussent en lieu de leur partie les diesmes et les prémisses de tout,
+et en resquissent sans terre, si que eux peussent plus profitablement
+Dieu servir et prier pour ce pueuble. Et puis quand ce peuple d'Israël
+demanda Roy a nostre Seigneur, ou fit demander par le prophète Samuel,
+il ne leur eslit pas ce souverain Prestre, mais Saül qui surmontoit de
+grandeur tout le pueuble de tout le col et de la teste... (<i>allusion à
+Philippe le Bel?</i>) Si que il not nul Roy en Hierusalem sus le pueuble
+de Dieu qui fust Prestre, mais avoient Roy et souverain Prestres en
+diverses personnes et avoit l'un assez à faire de gouverner le
+temporel et le autre l'espirituel du petit pueuble et si obéissoient
+tous les Prestres, du temporel as Rois. Emprès Notre-Seigneur
+Jésus-Christ fut souverain Prestre, et ne trouve l'en point écrit
+qu'il eust oncques nulle possession de temporel... Après ce, sainct
+Père (<i>Pierre</i>)... Ce fust grande abomination à ouir que c'est
+Boniface, pour ce que Dieu dit à sainct Père: «Ce que tu lieras en
+terre sera lié au ciel,» cette parole d'espiritualité entendit
+mallement comme bougre, quant au temporel, il estoit greigneur besoin
+qu'il sceust arabic, caldei, grieux, ebrieux et tous autres langages
+desqueulx il est moult de chrétiens qui ne croient pas, comme l'église
+de Rome... Vous noble Roy... herège defendeour de la foy, destruiteur
+de bougres povès et devès et estes tenus requerre et procurer que
+ledit Boniface soit tenus et jugez pour herège et punis en la manière
+que l'on le pourra et devra et doit faire emprès sa mort.» Dupuy,
+Différ., p. 214-218.<a href="#notetag384">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note385" name="note385"></a>
+<b>Note 385:</b> Dupuy.<a href="#notetag385">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note386" name="note386"></a>
+<b>Note 386:</b> C'est-à-dire de la première
+récolte.<a href="#notetag386">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note387" name="note387"></a>
+<b>Note 387:</b> Cette terrible année 1303 est caractérisée par le silence
+des registres du Parlement. On y lit en 1304: «Anno præcedente propter
+guerram Flandriæ non fuit parliamentum.» <i>Olim, III, folio CVII.
+Archives du royaume, Section judiciaire</i>.<a href="#notetag387">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note388" name="note388"></a>
+<b>Note 388:</b> Baillet établit un rapprochement entre les démêlés de
+Philippe le Bel et ceux de Louis XIV avec le Saint-Siége: «L'un et
+l'autre différend s'est passé sous trois papes, dont le premier ayant
+vu naître le différend, est mort au fort de la querelle (Boniface
+VIII, Innocent XI). Le second (Benoît XI, successeur de Boniface, et
+Alexandre VIII, successeur d'Innocent), ayant été prévenu de
+soumissions par la France, s'est raccommodé en usant néanmoins de
+dissimulation pour sauver les prétentions de la cour de Rome. Le
+troisième (Clément V, et Innocent XII) a terminé toute affaire. De la
+part de la France, il n'y a eu dans chaque démêlé qu'un roi (Philippe
+le Bel, Louis XIV). Un évêque de Pamiers semble avoir donné occasion à
+la querelle dans l'un comme dans l'autre différend. Le droit de régale
+est entré dans tous les deux. Il y a eu dans l'un et dans l'autre,
+appel au futur Concile... l'attachement des membres de l'Église
+gallicane pour leur roi y a été presque égal. Le clergé, les
+universités, les moines et les mendiants se sont jetés partout dans
+les intérêts du roi et ont adhéré à l'appel. Il y a eu excommunication
+d'ambassadeurs, et menaces pour leurs maîtres. Les juifs chassés du
+royaume par Philippe le Bel, et les Templiers détruits, semblent
+fournir aussi quelque rapport avec l'extirpation des huguenots et la
+destruction des religieuses de l'Enfance.» (Baillet, Hist. des
+démêlés, etc.)<a href="#notetag388">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note389" name="note389"></a>
+<b>Note 389:</b> C'est la comète de Halley, qui reparaît à des intervalles
+de 75 à 76 ans. On présume qu'elle parut la première fois à la
+naissance de Mithridate, 130 ans avant l'ère chrétienne. Justin (lib.
+<span class="smcap">XXXVII</span>) dit que pendant 80 jours, elle éclipsait presque le soleil.
+Elle reparut en 339 et en 550, époque de la prise de Rome par Totila.
+En 1305, elle avait un éclat extraordinaire. En 1456, elle traînait
+une queue qui embrassait les deux tiers de l'intervalle compris entre
+l'horizon et le zénith; en 1682, la queue avait encore 30 degrés; en
+1750, elle semblait ne devoir attirer l'attention que des astronomes.
+Ces faits sembleraient établir que les comètes vont s'affaiblissant.
+Celle de Halley a reparu en octobre 1835. Annuaire du Bureau des
+longitudes pour 1835. Voyez aussi une notice sur cette comète, par M.
+de Pontécoulant.<a href="#notetag389">(retour)</a></p>
+
+<p><a id="note390" name="note390"></a>
+<b>Note 390:</b> D. Vaissette.<a href="#notetag390">(retour)</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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