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+The Project Gutenberg EBook of La Péninsule Des Balkans, by
+Émile De Laveleye (1822-1892)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Péninsule Des Balkans
+ Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie,
+ Turquie, Roumanie -- Tome I
+
+Author: Émile De Laveleye (1822-1892)
+
+Release Date: November 15, 2006 [EBook #19820]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÉNINSULE DES BALKANS ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+ ÉMILE DE LAVELEYE
+
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+
+ LA PÉNINSULE DES BALKANS
+
+
+ VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
+ ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE
+
+
+ TOME I
+
+
+
+ PARIS
+ FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
+ SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
+ 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
+
+ 1888
+
+
+ BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
+ LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT
+
+ ÉDITEUR A BRUXELLES A _L'ILLUSTRE DÉFENSEUR_
+ DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+SITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE
+
+
+Depuis que mon livre sur la péninsule des Balkans a paru, l'attention du
+monde entier s'est fixée sur cette région, avec une anxiété croissante.
+On craignait qu'il ne s'y produisît entre la Russie et l'Autriche un
+choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l'Europe
+et de l'Asie septentrionale, depuis l'Etna jusqu'au cap Nord et depuis
+l'Atlantique jusqu'aux rivages lointains de l'océan Pacifique et aux
+bouches de l'Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette
+partie si écartée de notre continent, peut-il à ce point menacer la
+paix, que tous les peuples et même, semble-t-il, tous les souverains
+désirent également maintenir? C'est que nous touchons à un moment de
+l'histoire où vont se décider les destinées de l'Orient et, par suite,
+celles de l'Europe tout entière.
+
+La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d'immenses sacrifices en
+hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle
+comptait faire l'avant-garde de sa marche en avant vers la Méditerranée,
+échappe complètement à son influence et devienne l'allié de sa rivale
+l'Autriche-Hongrie? L'instant est décisif. Deux éventualités se
+présentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l'influence
+russe, et malgré la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie
+se forme une fédération balkanique, que la Roumanie défend dans le camp
+retranché créé en ce moment à Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la
+vassale et le poste avancé de l'empire moscovite. Dans le premier cas,
+Constantinople et les rives de la mer Égée échappent définitivement à la
+Russie et ce n'est plus que dans les plaines illimitées de l'Asie
+qu'elle peut s'étendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifiée et un
+jour agrandie entraîne la Serbie, prend à revers la Bosnie et, de
+Philippopoli, domine le Bosphore; l'occupation de Constantinople par une
+armée bulgaro-russe est tôt ou tard inévitable. Deux fois déjà, les
+armées russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d'Or, et
+pourtant leur base d'opération était alors l'Ukraine et elles devaient
+s'avancer, d'étape en étape, en franchissant la Moldavie, le Danube et
+les Balkans. Partant de la Roumélie, elles arriveraient en quelques
+jours à la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps
+pour que la Péninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devînt,
+comme la Finlande, une dépendance du grand empire du Nord. La Grèce
+pourrait-elle alors conserver son indépendance? Et quel serait le sort
+réservé à l'Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus
+nombreuses que toutes les autres réunies, résisteraient difficilement à
+l'attraction presque irrésistible qu'exerce aujourd'hui le principe des
+nationalités?
+
+Quand on réfléchit aux termes du problème, on comprend qu'il doit
+exister un antagonisme irréconciliable entre la Russie et
+l'Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intérêts vitaux sont en
+jeu. Pour la Russie, il s'agit de son expansion vers le Midi et pour
+l'Autriche-Hongrie de son existence même. Il faudra des deux côtés
+beaucoup de modération, de prudence et d'égards réciproques, si l'on
+veut éviter la lutte.
+
+La cause des complications actuelles se trouve dans le traité de Berlin,
+qui a coupé la Bulgarie en trois tronçons, malgré les vœux de ses
+habitants et au mépris des convenances géographiques et ethniques du
+pays. Toutes les occasions d'agitation et de conflit auraient été
+prévenues si, par un manque impardonnable de prévoyance, l'Angleterre et
+l'Autriche n'avaient pas forcé l'Europe à déchirer le traité si sage de
+San-Stéfano obtenu par les victoires de la Russie.
+
+Résumons les événements qui ont amené la situation actuelle et
+l'attitude qu'y ont prise les différentes puissances.
+
+Quand je visitai la Bulgarie et la Roumélie, on songeait déjà à réunir
+ces deux fragments de la commune patrie; seulement les uns, les
+libéraux, voulaient attendre, tandis que les autres, les radicaux,
+entendaient précipiter le mouvement.
+
+Dans tout le cours de l'armée 1884, il y eut en Roumélie des meetings
+très nombreux et très enthousiastes en faveur de l'Union. Les Russes,
+les russophiles et même les consuls de Russie y prenaient part ou les
+encourageaient ouvertement.
+
+En même temps s'étaient formés, dans les principales villes des deux
+Bulgaries, des comités macédoniens ayant pour but de secourir les
+réfugiés de la Macédoine et de réclamer les réformes promises à ce
+malheureux pays par le traité de Berlin. Dans l'été de 1885, les chefs
+de ces comités, entre autres MM. Zacharie Stoyanoff et D. Rizoff, se
+décidèrent à lancer le mouvement en Macédoine; mais ayant appris qu'ils
+ne seraient pas soutenus par la Russie, ils crurent devoir utiliser les
+forces dont ils disposaient pour faire la révolution en Roumélie. Ils
+trouvèrent un appui dévoué chez deux officiers très patriotes et très
+influents, le capitaine Panitza et le major Nikolaieff, son beau-frère.
+Ils sondèrent le consulat de Russie et les chefs militaires, et ne
+rencontrèrent nulle opposition.
+
+On se rappelle comment le gouverneur Christovitch fut enlevé et la
+révolution faite en une seule nuit (19 septembre 1885), sans nulle
+violence et sans résistance. Ce n'était que l'accomplissement du vœu de
+la population tout entière. Le dénouement était prévu et croyait pouvoir
+compter sur l'approbation sans réserve de la Russie.
+
+Le prince Alexandre n'avait pu être instruit d'avance de ce coup de
+main[1], puisque tout avait été improvisé, et il avait pu, en toute
+sincérité, garantir à M. de Giers, qu'il avait rencontré en Allemagne,
+le maintien de l'ordre établi. Mais trouvant, à sa rentrée dans le pays,
+la révolution faite, il avait dû l'accepter, et dans une proclamation
+datée de Tirnova, le 19 septembre, il reconnut l'union, en prenant le
+titre de prince de la Bulgarie du Nord et du Sud.
+
+[Note 1: D'après un renseignement sûr, il aurait été instruit de ce
+qui se préparait sept jours à l'avance, mais il n'avait aucun moyen
+d'empêcher le mouvement en Roumélie.]
+
+Aussitôt se révéla l'opposition entre l'Angleterre et la Russie. Faisant
+toutes deux complètement volte-face, la première approuva l'union,
+qu'elle avait tant combattue à Berlin, et la seconde l'attaqua, alors
+qu'elle avait failli risquer la guerre pour la maintenir cinq ans
+auparavant.
+
+Dans une note collective en date du 13 octobre, les puissances déclarent
+«qu'elles condamnent cette violation du traité et qu'elles comptent que
+le sultan fera tout ce qu'il pourra, sans abandonner ses droits de
+souveraineté, pour ne pas faire usage de la force dont il dispose». Dans
+la conférence des ambassadeurs, qui se réunit le 5 novembre à
+Constantinople, la Russie se montra complètement hostile à l'union des
+deux Bulgaries. Contrairement aux intentions des autres puissances, elle
+alla même jusqu'à pousser la Porte à s'y opposer par les armes.
+
+L'Angleterre était représentée alors en Turquie par un diplomate
+éminent, plein d'esprit et de ressources et connaissant à fond les
+hommes et les choses de l'Orient, sir William White. Il parvint à
+empêcher toute résolution décisive au sein de la conférence, et, en même
+temps, il ménagea une entente directe entre le prince Alexandre et la
+Porte, qui n'avait nulle envie d'intervenir en Roumélie.
+
+L'Autriche et l'Allemagne avaient accepté, dès le début, l'union des
+deux Bulgaries comme un fait accompli. Le 22 septembre, le comte Kálnoky
+disait à l'ambassadeur anglais à Vienne: «La reconnaissance par le
+prince Alexandre de la souveraineté du sultan est importante, parce
+qu'elle facilite la conduite à suivre par la Porte, si elle est disposée
+à reconnaître le changement qui s'est effectué. Ce n'est pas l'union des
+deux provinces que chacun attendait tôt ou tard, mais la façon dont elle
+s'est faite qui a soulevé des objections.» (_Blue Book_ anglais, Turkey,
+I, n°. 53.)
+
+Le prince de Bismarck arrêta net toute velléité d'intervention militaire
+turque qui aurait pu se produire. «Je viens de voir M. Thielman, le
+chargé d'affaires allemand, écrit sir William White le 25 septembre, et
+il m'informe qu'il a reçu du prince de Bismarck des instructions à
+l'effet de dissuader les Turcs de passer la frontière. Depuis le début,
+le sultan est disposé à s'abstenir». (_Blue Book_, I, n° 50.)
+
+Lorsque plus tard un accord intervint entre la Porte et le prince
+Alexandre, l'Autriche et l'Allemagne n'y firent d'objection que parce
+qu'on n'avait pas assez tenu compte des vœux des populations. Le comte
+Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne «que cet accord pourrait
+être notifié avec avantage dans le sens d'une extension plutôt que d'une
+restriction, afin d'amener un règlement final satisfaisant, et il citait
+la clause nommant le prince Alexandre gouverneur général de la Roumélie
+pour cinq ans, alors qu'il aurait fallu le nommer à vie. Il exprima
+l'opinion que l'arrangement devait être de nature à satisfaire les
+populations de la Bulgarie et de la Roumélie, aussi bien que le prince,
+afin d'éviter une nouvelle agitation.» (_Blue Book_, II, n° 133.)
+
+Tandis que l'Autriche et l'Angleterre, entièrement d'accord, et même
+l'Allemagne et l'Italie, acceptaient comme inévitable l'union des deux
+Bulgaries et que la Porte s'y résignait, la Russie la combattit avec
+acharnement, contrairement aux sentiments de la nation russe, car nous
+voyons dans le _Blue Book_ anglais (_B. B._, I, n° 161) que les
+officiers russes à Philippopoli applaudirent à la révolution du 18
+septembre, jusqu'au moment où des instructions en sens contraire leur
+arrivèrent.
+
+Dans ses conversations avec le ministre anglais à Saint-Pétersbourg, M.
+de Giers soutenait, en contradiction avec les faits connus de tous, «que
+l'union n'était nullement réclamée par le sentiment national et que la
+décision des Bulgares de mourir pour la patrie et leur enthousiasme
+patriotique étaient des inventions de la presse.» (_B. B._, I, n°402.)
+Il insistait sans cesse sur le respect absolu du traité de Berlin et sur
+le rétablissement du _status quo ante_ (_B. B._, n° 411 et 495.) «En
+résumé, dit sir R. Morier, le gouvernement russe est décidé à s'opposer
+à la réunion des deux provinces, sous n'importe quelle forme.» (_B. B._,
+I, n° 529.)
+
+Dans la séance de la conférence du 25 novembre, l'ambassadeur de Russie,
+M. de Nélidoff, demanda que la base de toutes les délibérations fût «le
+rétablissement de l'ordre, en conformité avec les stipulations du traité
+de Berlin», ce qui impliquait un veto absolu à l'union des deux
+Bulgaries.
+
+Quelques jours plus tard, le consul de Russie à Philippopoli menaça les
+notables rouméliotes de l'intervention des troupes turques, s'ils
+n'acquiesçaient pas immédiatement aux demandes de la Porte. Les notables
+répondirent fièrement qu'ils repousseraient les Turcs et qu'ils avaient
+sur la frontière une armée de 70,000 hommes prête à combattre quiconque
+passerait leur frontière. (_B. B._, II, n° 57.)
+
+Pourquoi la Russie persista-t-elle à défendre seule le traité de Berlin,
+qu'elle avait tant maudit, et à combattre la réalisation du but
+principal de son traité de San-Stéfano?
+
+Les journaux russes ont prétendu que l'empereur Alexandre a pris cette
+attitude pour prouver à tous qu'il n'avait ni encouragé ni approuvé la
+révolution rouméliote, mais chacun savait que le mouvement avait été
+improvisé sur place et à l'insu de toutes les chancelleries. Le 20
+septembre, le comte Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne: «Ce
+mouvement a été préparé en Bulgarie, mais sans la connivence et sans la
+connaissance du czar ou du gouvernement russe, qui ont été aussi
+surpris que nous.» (_B. B._, I, n° 9.)
+
+Le 10 octobre, M. Tisza, répondant dans le Parlement hongrois à une
+interpellation du député Szilagyi, s'exprima ainsi: «Nous savions qu'il
+existait en Bulgarie une aspiration vers l'union des deux provinces.
+Cette aspiration était bien connue de tous ceux qui suivaient les
+événements dans ce pays. L'an dernier, quand ce mouvement s'accentua,
+plusieurs des grandes puissances intervinrent pour maintenir le _statu
+quo_, mais ni nous, ni aucun autre gouvernement ne prévoyait ce qui
+devait arriver le 18 septembre, à la suite d'une conspiration et d'une
+révolution.»
+
+La Russie elle-même savait que le prince Alexandre n'y était pour rien.
+Car le 21 novembre M. de Giers dit au ministre anglais à
+Saint-Pétersbourg «que la révolution n'avait pu être ni préparée ni
+exécutée par le prince de Bulgarie, parce qu'il n'avait pas les
+capacités nécessaires pour conduire une entreprise de cette importance».
+(_B. B._, I, n° 74.)
+
+Les Russes accusent le prince de Battenberg de s'être montré ingrat
+envers la Russie et d'avoir adopté à son égard une politique hostile. Il
+n'en est rien: le prince n'avait aucun intérêt à se brouiller avec le
+czar, mais il n'avait pu se résoudre à être le très humble serviteur des
+deux proconsuls russes, les généraux Kaulbars et Soboleff, qui
+entendaient lui imposer leur volonté de la façon la plus impérieuse et
+la plus insolente. Les officiers et les fonctionnaires russes avaient
+provoqué une grande irritation d'abord, parce qu'ils ne cachaient par
+leur dédain pour la manière de vivre simple et rustique de leurs
+protégés, et ensuite parce que leurs dépenses extravagantes offensaient
+les sentiments d'économie des Bulgares, qui savaient que cet argent si
+follement gaspillé était le leur.
+
+Le véritable motif de l'opposition du czar à l'union des deux Bulgaries
+semble être celui-ci. La Russie, en affranchissant la Bulgarie au prix
+d'une guerre très coûteuse et très meurtrière, avait espéré que cette
+province, bientôt russifiée, serait restée entièrement sous sa
+dépendance, comme la Bosnie sous celle de l'Autriche. Les troupes
+bulgares, exercées et commandées par des officiers russes, devaient
+former un ou deux corps de sa propre armée. L'assimilation semblait
+d'autant plus facile, que la langue bulgare est de tous les dialectes
+slaves celui qui se rapproche le plus du russe, et que le clergé et les
+paysans--lesquels constituent presque toute la population--étaient
+entièrement dévoués «au Czar libérateur».
+
+Mais la Russie se montra très malhabile. Elle traitait les Bulgares et
+leur prince en moudjiks. Elle provoqua ainsi une résistance qui alla
+grandissant et qui devait fortifier la révolution du 18 septembre, faite
+par le parti démocratique. Elle craignait que la Bulgarie, unifiée sans
+son appui et à son insu, ne devînt un État renfermant tous les éléments
+d'un développement libre et autonome, qui, comme la Roumanie, entendrait
+défendre son indépendance et ne voudrait à aucun prix devenir la vassale
+du despotisme moscovite. Elle se persuada que son intérêt lui commandait
+de s'opposer, par tous les moyens, à l'unification de la nationalité
+bulgare; ne comprenant pas qu'elle luttait contre un mouvement
+irrésistible et qu'elle sacrifiait ainsi parmi ses frères du Sud sa
+popularité si chèrement acquise.
+
+La Serbie, voyant la Bulgarie menacée par la Porte et abandonnée par la
+Russie, crut le moment opportun pour lui enlever quelques districts du
+côté de Trn et de Widdin, en invoquant le respect du traité de Berlin et
+l'équilibre des forces dans la Péninsule. On se rappelle cette courte
+campagne, où l'armée bulgare et le prince Alexandre déployèrent des
+qualités militaires qui surprirent toute l'Europe. A Slivnitza, le corps
+d'invasion serbe, deux fois plus nombreux que les milices bulgares, est
+repoussé le 15 novembre après deux jours de combats acharnés.
+
+Du 20 au 28 novembre, le prince Alexandre conduit ses troupes
+victorieuses à travers le col du Dragoman à Pirot, qui est pris
+d'assaut, et il marchait sur Nisch, quand le ministre d'Autriche
+l'arrêta, en le menaçant de faire avancer un corps autrichien. Le 2
+décembre est conclu un armistice qui est converti en un traité de paix
+signé à Bucharest le 3 mars par M. Mijatovitch au nom de la Serbie, par
+M. Guechoff au nom de la Bulgarie, et par Madgid-Pacha au nom de la
+Turquie.
+
+Le prince de Battenberg fit ce qu'il put pour se réconcilier avec le
+czar. Il alla jusqu'à attribuer le mérite de ses victoires aux
+instructeurs russes qui avaient formé son armée. Tout fut inutile: rien
+ne put apaiser les rancunes de l'empereur Alexandre. Le prince alors se
+retourna vers la Porte, et un accord se fit. Il fut reconnu gouverneur
+général de la Roumélie, avec l'approbation de la conférence des
+ambassadeurs.
+
+Aux élections pour l'Assemblée générale des deux Bulgaries, l'opposition
+n'obtint que dix nominations sur quatre-vingt-neuf, malgré les intrigues
+russes.
+
+La proclamation de l'unité bulgare, qui eut lieu le 17 juin 1886, fut
+saluée avec un enthousiasme patriotique et dans la Sobranié et dans tout
+le pays. Les trente membres turcs du Parlement votèrent tous pour la
+réunion, et dans la guerre contre la Serbie, les soldats musulmans
+furent les premiers à se rendre à la frontière pour défendre la commune
+patrie; ce qui prouve que les Turcs n'avaient nullement à se plaindre du
+gouvernement bulgare et qu'ils ne regrettaient pas l'administration
+ottomane.
+
+On n'a pas oublié les événements qui suivirent: le prince arrêté, la
+nuit du 21 août, dans son palais à Sophia par une bande d'officiers
+mécontents que soudoyait l'or russe, ainsi qu'osa le dire hautement lord
+Salisbury à un banquet du lord-maire (9 novembre 1886), en présence de
+l'ambassadeur de Russie; le prince rappelé par l'armée et par le peuple,
+reçu en triomphe dans sa capitale, et essayant de fléchir le czar, à
+force de condescendance et d'humilité, puis désespérant de pouvoir
+résister à l'hostilité implacable de la Russie et quittant le pays; la
+régence nationale maintenant l'ordre, malgré les tentatives
+d'insurrection tentées de différents côtés, grâce aux intrigues et à
+l'argent de la Russie, qui ne rougit pas de prendre sous sa protection
+des traîtres pires que les nihilistes, puisqu'ils avaient trahi leur
+pays et fait prisonnier leur souverain légitime; la tournée du général
+Kaulbars, où l'odieux se mêle au ridicule; ce représentant d'une
+puissance étrangère haranguant la foule, échangeant des injures avec les
+assistants dans les meetings, poussant les officiers à la révolte, et
+enfin obligé de s'en retourner, après avoir constaté son impuissance;
+plus tard, le prince de Saxe-Cobourg élu malgré les protestations
+menaçantes de la Russie et l'opposition de commande de la Porte, et le
+nouveau régime sanctionné par le vote presque unanime de l'Assemblée
+nationale.
+
+A plusieurs reprises, on avait cru qu'un conflit était inévitable. Le
+général Kaulbars avait annoncé que si les Bulgares ne se soumettaient
+pas à ses volontés, les Cosaques viendraient les mettre à la raison. Des
+canonnières russes croisaient devant Bourgas et Varna, et des troupes
+russes se massaient sur les bords de la mer Noire. Mais le comte Kálnoky
+à Vienne et le ministre Tisza à Pesth firent entendre, au sein de leur
+Parlement, un langage si net et si tranchant qu'on dut croire qu'il ne
+serait pas désavoué par l'Allemagne.
+
+Au mois d'octobre 1886, M. Tisza s'exprima ainsi: «Lorsque j'ai eu pour
+la première fois, en 1868, l'occasion de me prononcer sur la question
+d'Orient, j'ai déclaré que s'il se produisait des changements dans cette
+région, nos intérêts exigeaient que les populations qui habitent ces
+pays devinssent des États indépendants. Je pense, comme notre ministre
+des affaires étrangères, que cette solution est encore aujourd'hui celle
+qui répond le mieux aux intérêts de notre monarchie et que celle-ci,
+repoussant toute idée d'agrandissement ou de conquête, doit employer
+tous ses efforts et toute son influence à favoriser le développement de
+ces États et à empêcher l'établissement, non admis par les traités, du
+protectorat ou de l'influence prépondérante d'une puissance étrangère
+dans la presqu'île des Balkans... Le gouvernement s'en tient à l'opinion
+déjà plusieurs fois exprimée par lui que, d'après les traités existants,
+aucune puissance n'est autorisée à prendre dans la péninsule des Balkans
+l'initiative d'une action armée isolée, non plus qu'à placer cette
+région sous son protectorat, et qu'en général toute modification dans la
+situation politique ou dans les conditions d'équilibre dans les pays
+balkaniques ne peut avoir lieu qu'en vertu d'un accord des puissances
+signataires du traité de Berlin.»
+
+Le 13 novembre, au sein de la commission des affaires étrangères de la
+Délégation hongroise siégeant à Pesth, le comte Kálnoky parla d'une
+façon non moins nette, faisant de plus allusion aux alliances sur
+lesquelles il croyait pouvoir compter: «Tant que le traité de Berlin est
+en vigueur, dit-il, les intérêts de l'Autriche-Hongrie seront en
+sécurité, et si nous étions forcés d'intervenir pour faire respecter ce
+traité, nous pourrions compter sur la sympathie et sur le concours de
+toutes les puissances qui sont décidées à maintenir les traités
+européens. L'an dernier, j'ai dit que l'union de la Bulgarie et de la
+Roumélie n'était pas contraire à nos intérêts et que c'était la Turquie
+qui avait négligé de restaurer en Roumélie l'autorité qui lui était
+garantie par le traité de Berlin. Si cependant la Russie avait pris
+prétexte de cette union pour envoyer un commissaire en Bulgarie et pour
+y prendre en mains les rênes du gouvernement, et si elle avait pris des
+mesures pour occuper les ports ou le pays tout entier, nous aurions,
+quoi qu'il pût arriver, pris une décision. Mais le gouvernement crut
+qu'il était nécessaire d'abord de prévenir des actes semblables, et
+c'est dans ce sens que nous avons agi. Je pense qu'il est désirable que
+les discussions de nos Délégations montrent que personne dans notre
+monarchie ne veut la guerre. Tous nous désirons la paix, mais point
+cependant à tout prix.»
+
+Ces paroles de MM. Kálnoky et Tisza signifiaient clairement qu'une
+intervention armée de la Russie en Bulgarie serait un _casus belli_.
+Elles répondaient au sentiment général de l'Autriche-Hongrie, car les
+deux présidents élus des Délégations, M. Smolka pour la Cisleithanie,
+et M. Tisza, le frère du ministre, pour la Transleithanie, avaient, à
+l'ouverture des séances, prononcé des discours encore plus fermes et
+même plus belliqueux. «Les peuples de la monarchie, et en première ligne
+les Hongrois, avait dit M. Tisza, pensent avec raison que les grands
+intérêts qu'a le pays en Orient ne sauraient, à aucun prix, être
+abandonnés et qu'il faudrait les sauvegarder, dût-on même pour cela
+affronter un conflit armé.» De son côté, M. Smolka, après avoir constaté
+que l'empereur François-Joseph a su maintenir la paix, avait posé la
+question de savoir si, en présence des graves événements extérieurs,
+cette même paix est assurée pour l'avenir, et il avait répondu en
+élevant des doutes à cet égard. «Fidèle à sa tradition, avait ajouté M.
+Smolka, la Délégation, cette fois encore, ne se refusera pas à
+reconnaître que maintenant, plus que jamais, il convient de tout mettre
+en œuvre pour que l'Autriche-Hongrie soit à même de prendre, dans le
+conseil des nations, la place qui impose le respect à laquelle elle a
+droit, de telle sorte qu'on sache bien que ses peuples loyaux sont
+fermement résolus à sauvegarder, quoi qu'il arrive, sa haute situation,
+à la défendre par tous les moyens, même par l'_ultima ratio_.»
+
+Dans son discours du 13 novembre, le comte Kálnoky avait clairement fait
+entendre qu'en barrant le chemin à la Russie, il pouvait compter sur
+l'appui de l'Angleterre et de l'Italie. «Les vues identiques, avait-il
+dit, du gouvernement anglais, au sujet de l'importante question
+européenne engagée en ce moment, et son désir de maintenir la paix nous
+permettent d'espérer que l'Angleterre se joindrait aussi à nous, en cas
+de nécessité.»
+
+Quant à l'Italie, il avait insisté sur les relations amicales existant
+entre ce pays et l'Autriche-Hongrie et il avait admis «toute
+l'importance des intérêts de l'Italie comme puissance méditerranéenne,
+qui ne pouvait voir sans s'émouvoir un changement dans la balance des
+pouvoirs en Orient. L'Italie, de son côté, comprenait qu'il était
+nécessaire de garantir les intérêts de l'Europe en Orient et elle
+comptait que l'entente politique actuelle se maintiendrait, au grand
+avantage de leurs intérêts respectifs».
+
+Le comte Kálnoky n'hésitait pas à dire que, «si l'Autriche-Hongrie était
+obligée d'intervenir d'une façon décidée en Orient, son programme
+trouverait des adhérents et des appuis et serait soutenu par toutes les
+puissances.»
+
+Il parlait «des intérêts communs qui unissaient l'Allemagne et
+l'Autriche et qui étaient la base de leur amitié, sans toutefois
+qu'aucun des deux États eût renoncé à son action indépendante au point
+de devoir soutenir en tout son allié. Mais en ce qui concernait la
+Bulgarie, il n'existait pas entre les deux cabinets la moindre
+divergence d'opinion, mais au contraire des sentiments les plus amicaux
+de confiance réciproque.»
+
+La Russie, voyant se dresser devant elle une coalition de toutes les
+puissances, la France exceptée, crut prudent de ne pas envoyer en
+Bulgarie les Cosaques annoncés par le général Kaulbars. Elle avait donc
+fait une déplorable campagne; car, outre le désagrément d'une retraite
+tardive et maladroite, elle s'était aliéné les sympathies des
+populations qui lui devaient leur indépendance. Les leçons de l'histoire
+profitent peu, car la Russie avait précédemment commis la même faute en
+Serbie. Après avoir obtenu pour les Serbes, en 1820, une indépendance
+presque complète, elle entretint dans le pays une agitation permanente,
+afin de le forcer de se jeter dans ses bras. A force d'or, elle suscita
+une série de conspirations et de rébellions et elle força successivement
+Milosch, le prince Michel et Alexandre Kara-George à abdiquer et à se
+réfugier en Autriche. Fatigués de ces intrigues, les Serbes finirent par
+se soustraire complètement à l'influence de la Russie, et quoique
+récemment ce soit aux victoires russes que la Serbie doive ses derniers
+agrandissements, ce n'est pas à Saint-Pétersbourg que Belgrade demande
+ses inspirations.
+
+La Russie veut-elle faire de la Bulgarie une province vassale, alors il
+faut y envoyer régner une de ses créatures, appuyée sur des régiments
+moscovites. Si le prince jouit d'une certaine indépendance et s'il n'est
+soutenu que par des troupes bulgares, il devra agir dans l'intérêt du
+pays, ou il sera renversé par ses sujets. S'il doit, au contraire, obéir
+aux instructions du czar, la pratique du régime constitutionnel sera
+impossible. Même avec le secours du coup d'État, le prince de Battenberg
+n'a pu continuer à gouverner en opposition avec les sentiments et les
+vœux du pays. Ce que veut la Russie ne peut être obtenu que par une
+occupation permanente.
+
+En présence d'une semblable éventualité, quelle serait l'attitude des
+puissances?
+
+La Turquie, par déférence pour la Russie, peut bien envoyer au prince
+Ferdinand la déclaration qu'il règne à Sophia contrairement au traité de
+Berlin; mais le sultan comprend qu'il ne peut tolérer les aigles russes
+en Roumélie sans avoir à se préparer à passer bientôt en Asie.
+L'Autriche et surtout la Hongrie ne souffriront jamais que la Bulgarie
+devienne une dépendance de la Russie. Les deux ministres dirigeants
+Kálnoky et Tisza ont déclaré avec une netteté presque menaçante qu'ils
+s'y opposeraient par les armes. On parle parfois d'un partage qui
+pourrait se faire entre les deux empires qui se disputent la péninsule
+balkanique, l'Autriche prenant la moitié occidentale avec Salonique et
+la Russie la moitié orientale avec Constantinople. Mais la position de
+l'Autriche ne serait pas tenable. Un des écrivains militaires russes les
+plus capables, le général Fadéeff, a dit que le chemin qui va de Moscou
+à Constantinople passe par Vienne. Rien n'est plus vrai. L'Autriche
+devra être réduite à l'impuissance avant qu'elle permette que la Russie
+occupe les rives du Bosphore.
+
+Si l'Autriche intervenait pour empêcher l'entrée des Russes en Bulgarie,
+sur quels alliés pourrait-elle compter? Le traité d'alliance
+austro-italo-allemand, que M. de Bismarck a cru bon de publier
+récemment, n'oblige l'Allemagne et l'Italie à venir au secours de
+l'Autriche que si elle était attaquée par la Russie; et on ne peut
+soutenir qu'en occupant la Bulgarie, la Russie attaquerait l'Autriche.
+Dans son discours du 6 février dernier (1888), M. de Bismarck semble
+avoir fait entendre que, dans ce cas, l'Allemagne ne devrait pas
+secourir son alliée. «Y aurait-il, a dit le chancelier, des difficultés
+si la Russie voulait faire valoir ses droits en Bulgarie à main armée?
+Je n'en sais rien, et cela ne nous regarde pas. Nous n'allons ni appuyer
+ni conseiller l'action violente et je ne crois pas qu'on y soit disposé.
+Je suis même à peu près sûr que cette disposition n'existe pas.» En
+outre, contrairement à l'opinion exprimée par les ministres autrichiens
+et hongrois, le prince de Bismarck a reconnu à la Russie le droit de
+réclamer une influence prépondérante en Bulgarie, en raison des
+sacrifices qu'elle a faits pour affranchir ce pays; et à l'appui de
+cette appréciation, il soutient en ce moment (avril 1888) à
+Constantinople l'opposition de la diplomatie russe au maintien du prince
+Ferdinand à Sophia. Néanmoins, il n'est pas probable que l'Allemagne
+puisse ne pas venir en aide à l'Autriche, si cette puissance était
+amenée à s'opposer, par la force, à l'entrée d'un corps d'armée russe en
+Bulgarie. MM. Kálnoky et Tisza n'auraient point fait entendre en automne
+1886, au sein des Délégations, un veto aussi net sans avoir consulté
+Berlin. M. de Bismarck, en expliquant la publication du traité
+d'alliance et dans sa lettre récente au comte Kálnoky, à propos de la
+mort de l'empereur Guillaume, a parlé avec insistance de la communauté
+d'intérêts qui est la base solide de l'entente des deux empires. Or, il
+ne peut ignorer que l'Autriche-Hongrie considère l'indépendance de la
+Bulgarie comme un intérêt vital pour elle. Si le traité d'alliance ne
+signifie pas que l'Autriche trouverait un appui, quand elle s'opposerait
+à une occupation russe de la Bulgarie, ce traité serait pour elle de
+nulle valeur, car il n'est pas à prévoir que la Russie aille envahir les
+provinces autrichiennes. Si le czar n'a pas mis à exécution les menaces
+qu'avait fait entendre le général Kaulbars, c'est apparemment parce
+qu'il sait que l'Autriche ne serait pas, en fin de compte, seule à lui
+tenir tête.
+
+Comme l'a fait entendre M. Kálnoky, l'Autriche pourrait aussi compter
+sur l'Italie et même, en certaine mesure, sur l'Angleterre. Certes, le
+gouvernement anglais n'a signé avec les États de la triple alliance
+aucun traité et on peut ajouter, je pense, qu'il n'a même pris aucun
+engagement, parce que l'opinion publique et le Parlement ne veulent pas
+que l'Angleterre prenne à l'avance une position décidée dans les
+affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraîner
+l'Angleterre dans le conflit. D'abord, tous les partis sont favorables à
+l'indépendance de la Bulgarie et opposés par conséquent à une
+intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve complètement
+l'attitude de lord Salisbury[2]. En second lieu, si les armées russes
+victorieuses s'avançaient dans la Péninsule, il est presque certain que
+la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrêter. Enfin,
+si un choc doit avoir lieu tôt ou tard entre la Russie et l'Angleterre,
+il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que
+dans les déserts de l'Asie centrale ou dans les gorges de l'Afghanistan.
+
+[Note 2: Des députés bulgares s'étaient adressés à M. Gladstone pour
+le prier «d'élever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si
+puissante, qui a toujours été écoutée avec tant de respect et de
+sympathie par la grande nation russe, afin d'éloigner par ses conseils
+et sa médiation les graves dangers qui menaçaient leur pays et de sauver
+leur liberté et leur indépendance, dont la conquête avait reçu naguère
+son noble appui».
+
+M. Gladstone leur répondit par la lettre suivante:
+
+Hawarden Castle, 7 novembre 1886.
+
+Messieurs,
+
+J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une déclaration
+publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien
+rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans.
+Mes opinions et mes désirs concernant les provinces émancipées ou
+autonomes de l'empire ottoman ont été toujours les mêmes. Je considère
+les libertés qu'elles ont obtenues du sultan comme devant être à leur
+usage et à leur profit et elles ne doivent être ni en tout ni en partie
+remises à nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du précédent
+empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la liberté soumise à
+certaines obligations légitimes; mais si les Bulgares devaient être
+réduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait à disparaître.
+Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidèle
+aux traditions qui méritèrent a son regretté prédécesseur un juste
+tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir élever ma voix
+en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction
+qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle différence d'opinion à ce
+sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du
+Royaume-Uni n'est pas fidèlement représenté dans les conseils de
+l'Europe par notre ministre actuel des affaires étrangères.
+
+J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très dévoué serviteur.
+
+W.-E. Gladstone.]
+
+Les journaux radicaux anglais ont prétendu récemment que l'Angleterre
+pourrait voir sans crainte et même avec avantage pour son commerce les
+Russes occuper Constantinople. Cela serait vrai si l'Angleterre se
+résignait à perdre les Indes ou du moins le passage par le canal de
+Suez. Mais quel homme d'État anglais oserait préconiser semblable
+politique? Les Russes établis à Constantinople domineraient l'Asie
+Mineure et pourraient sans difficulté envoyer à Suez, par terre, une
+armée assez puissante pour rendre vaine toute résistance. Il s'ensuit
+que l'Angleterre a un intérêt non moindre que l'Autriche à ne point
+permettre que la Bulgarie tombe aux mains de la Russie.
+
+N'oublions pas de parler de la Roumanie, qui a été récompensée de
+l'utile secours qu'elle avait apporté aux Russes par la perte d'une
+partie de son territoire. Elle voit clairement que si la Russie occupait
+la Bulgarie, elle serait entourée de toutes parts et perdrait bientôt
+son indépendance. Elle ne veut donc plus accorder le passage aux armées
+russes et c'est pour s'y opposer qu'elle fait en ce moment de Bucharest
+un immense camp retranché imprenable, sauf par un blocus très prolongé
+et presque impossible. Qu'il y ait ou non un traité, l'Autriche peut
+compter sur l'appui très précieux de la Roumanie, car l'intérêt national
+commande cette entente.
+
+Pour faire face à presque toute l'Europe, la Russie aurait-elle le
+secours de la France? C'est probable, et l'armée française, si
+nombreuse, si brave, si bien équipée, suffirait presque pour rétablir
+l'équilibre. Mais quand et comment la France interviendrait-elle? Si,
+comme c'est probable, l'Allemagne observe, au début, une neutralité
+armée et bienveillante pour l'empire austro-hongrois, mais sans prendre
+part à la lutte, la France ira-t-elle déclarer la guerre à l'Autriche,
+qu'elle ne peut atteindre que par mer, alors que celle-ci défendrait
+l'indépendance des peuples affranchis des Balkans, cette cause qui
+devrait être chère aux Français, comme elle l'est aux Italiens! Il y
+aurait beaucoup d'hésitations et de temps perdu, et dans cet intervalle
+le sort de la campagne pourrait se décider.
+
+Heureusement, au moment où j'écris ces lignes, le danger de cet
+épouvantable conflit que chacun redoute et croit toujours prochain
+semble s'éloigner. L'empereur de Russie n'est nullement belliqueux,
+dit-on; il désire sincèrement maintenir la paix. En outre, il doit
+savoir que si la guerre devait éclater, elle serait «poussée à fond»
+comme le voulait M. de Bismarck en 1866, pour le cas où l'Autriche
+n'aurait pas accepté ses conditions. On a même indiqué quelles seraient
+en cas de victoire complète les exigences de l'Allemagne et de
+l'Autriche: la Pologne reconstituée dans ses limites anciennes et
+reconnue indépendante, sous un archiduc autrichien; les provinces
+baltiques annexées à la Prusse, la Bessarabie, où habitent beaucoup de
+Roumains, cédée à la Roumanie; la Finlande restituée à la Suède et la
+Russie rejetée ainsi au delà du Dnieper et devenue presque une puissance
+asiatique. Mais c'est en parlant d'elle qu'on peut dire très justement
+qu'il ne faut pas vendre ni se partager la peau de l'ours avant de
+l'avoir abattu.
+
+Sans s'arrêter à discuter ces prévisions lointaines et peut-être
+chimériques, on ne peut nier que l'avenir en Orient est incertain et
+menaçant. Que le prince de Cobourg se maintienne à Sophia ou qu'il en
+soit éloigné par l'abandon de ses sujets ou par une révolte militaire,
+la question reste entière[3]. La Russie ne veut pas que la Bulgarie
+échappe définitivement à son influence et l'Autriche ne veut pas que les
+Russes dominent sur les Balkans. Il n'est qu'une solution qui puisse
+écarter le danger de guerre, en donnant satisfaction à tous les
+intérêts: ce serait de réunir, dans une confédération à liens très
+lâches, et en respectant pleinement les autonomies nationales, la
+Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie d'Europe et même la Grèce.
+Les trois bases essentielles seraient: union douanière, tribunal suprême
+fédéral pour régler les différends, et secours réciproque en cas
+d'attaque. Je ne puis croire chimérique cette idée que j'ai développée
+dans le second volume de mon livre _La Péninsule des Balkans_, car elle
+a été préconisée depuis longtemps par M. Gladstone et récemment par M.
+Tisza, le premier ministre de Hongrie, par M. Ristitch, premier
+ministre de Serbie, et aussi par un éminent musulman hindou, le nawab
+sir Salar Jung, dans une excellente étude faite sur place de l'état
+actuel de l'empire ottoman. (_Nineteenth Century_, oct. 1887.)
+
+Avril 1888.
+
+[Note 3: Pour le côté diplomatique de la question, on consultera le
+travail si consciencieux de M. Rolin-Jæquemyns dans la _Revue de Droit
+international_, t. XIX (1887), no 2: _Documents relatifs à la question
+bulgare_.]
+
+
+
+
+EN DEÇA ET AU DELA DU DANUBE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIRÉ
+
+
+Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour
+le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai
+deux précédents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un
+chef-d'œuvre, et les _Mémoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,
+d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après
+1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du
+second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai
+vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font
+mieux comprendre une situation que des appréciations générales.
+
+Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la
+péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les
+quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de
+possession collective de la Zadruga et des communautés de famille
+(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et
+poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement
+reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.
+Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,
+sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon
+enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps
+de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,
+dont j'ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis
+Sadowa_.
+
+Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces
+populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de
+fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec
+l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes
+locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et
+la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles
+renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,
+pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à
+la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est
+déjà bien changé, me dit-on.
+
+Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi
+devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent
+de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à
+pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_
+venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects
+de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à
+travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements
+volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres
+anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop
+à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces
+escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et
+ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bâti
+sur un monceau de laves.
+
+Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires
+des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur
+aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène
+enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,
+mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses
+_Burgraves_ et Heine n'y écrirait plus son _Lied_.
+
+ Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,
+ Dass ich so traurig bin;
+ Ein Mârchen aus alten Zeiten,
+ Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
+
+En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts
+et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de
+blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur
+noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse
+porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des
+épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour
+conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.
+Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les
+dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur
+l'_embankment_ noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à
+quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un
+chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à
+vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à
+trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de
+plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à
+hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée
+continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des
+navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent
+les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace
+d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de
+basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais
+le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits
+obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres
+des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite
+d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement
+endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que
+réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux
+discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et
+l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,
+dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne
+un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez
+forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,
+«brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment
+tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,
+dans la région des neiges éternelles et au centre des continents
+inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où
+nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La
+civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les
+revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en
+chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les
+heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En
+trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux
+chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre
+planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des
+usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs
+pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des
+feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des
+rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile
+détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire
+pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la
+ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et
+de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en
+cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon
+bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les
+marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme
+on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de
+coulées poisseuses?
+
+Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en
+revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les
+rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se
+cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou
+gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les
+situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de
+Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel
+Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un
+pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de
+toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il
+sorti de la houille de la Rœr ou de l'acier Bessemer? Il est planté
+juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,
+_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des
+Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette
+la plutocratie moderne?
+
+Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui
+caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux
+qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve
+et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui
+marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis
+systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux
+publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir
+deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la
+passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres
+détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la
+routine, laquelle rejette les innovations.
+
+Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard
+les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force
+et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,
+en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est
+une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette
+lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.
+
+Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en
+même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements
+pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les
+anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment
+font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de
+brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit
+autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu
+qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui
+circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en
+promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_
+(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent
+rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les
+jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer
+sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de
+celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à
+la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi
+assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des
+qualités que l'étude fait acquérir.
+
+Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre
+des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études
+sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und
+Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du
+corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de
+la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la
+Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour
+rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a
+daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où
+la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup
+de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à
+donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,
+Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à
+l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.
+
+J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à
+la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par
+moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux
+quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me
+hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a
+publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère
+pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_
+(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a
+tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré
+rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.
+
+Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière
+pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le
+but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en
+famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui
+accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en
+rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par
+tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient
+l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en
+vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les
+autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu
+à l'intuition commune.
+
+L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt
+nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme
+préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le
+langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de
+l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en
+même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der
+Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la
+_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop
+exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de
+l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la
+meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée
+complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.
+Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.
+
+Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il
+veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite
+moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste
+Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon
+nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est
+allemand, le philosophe appartient au monde entier.»
+
+Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.
+D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte
+compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien
+endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à
+la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base
+aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,
+paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui
+ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui
+doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne
+se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à
+l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour
+objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à
+chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est
+dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée
+d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,
+octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement
+utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable
+comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare
+l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.
+
+--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue
+nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place
+pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,
+ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une
+part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de
+Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier
+mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une
+réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en
+est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la
+coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la
+vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce
+problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce
+prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme
+avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en
+servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la
+société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est
+qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,
+plus pénétrante.»
+
+«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.
+Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son
+sujet des pages éloquentes; on a traduit ses œuvres; mais nul n'a
+vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un
+philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.
+«La folie de la croix», mot admirable!»
+
+Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit
+personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme
+naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:
+_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et
+nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est
+notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du
+mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison
+humaine.»
+
+La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du
+christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il
+nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté
+égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la
+paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le
+sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas
+là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été
+aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes
+doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,
+renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent
+au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus
+affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans
+l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses
+grossières de cette terre, dans la croyance vivante en
+l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités
+futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les
+bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes
+comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge
+et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme
+cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que
+Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,
+et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous
+pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité
+substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme
+volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».
+
+«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais
+ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et
+l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand
+mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes
+féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva
+oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur
+digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans
+métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus
+dangereux.»
+
+«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands
+esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la
+métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,
+devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.
+Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,
+où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier
+et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les
+matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de
+Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du
+juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la
+nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de
+la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des
+Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les
+baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice
+social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer
+le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en
+maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et
+qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie
+philosophie qui puisse sauver le monde.»
+
+--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais
+comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je
+n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments
+en traduction.
+
+--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est
+limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les
+problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux
+justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon
+et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme
+brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau
+front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on
+croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du
+maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En
+véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il
+aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine
+grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il
+vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose
+étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le
+monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.
+Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de
+l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,
+_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,
+s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté
+se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on
+s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une
+religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait
+suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse
+à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant
+avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle
+erreur! s'écrièrent en chœur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher
+et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à
+ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes
+chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient
+toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres
+maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon
+adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien
+et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le
+pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A
+la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme
+dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à
+l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces
+batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans
+le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et
+hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît
+avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une
+mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la
+_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_
+d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui
+aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose
+leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique
+allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière
+indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son
+allemand et son français.
+
+«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au
+Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de
+l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet
+de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien
+n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il
+annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens
+d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne
+l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,
+ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!
+s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit
+revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.
+Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir
+autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais
+rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais
+l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement
+n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit
+enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de
+l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant
+trente ans. La première édition de son chef-d'œuvre passa chez
+l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de
+réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.
+
+Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli
+de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de
+nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit
+omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise
+et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer
+et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de
+grâce dont parle l'Église, dans la sainteté δεύτερος πλοΰς. C'est là la
+délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On
+y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du
+monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se
+sperni_[4].
+
+[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à
+Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes
+formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá
+Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;
+Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,
+l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm
+Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;
+Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à
+Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans
+von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.
+Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de
+Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse
+protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile
+de Laveleye, de Liège.]
+
+Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des
+princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est
+énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à
+orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,
+il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi
+grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le
+précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa
+longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement
+étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats
+en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y
+étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre
+découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous
+d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été
+décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des
+plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou
+avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements
+achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée
+triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu
+dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les
+étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et
+sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en
+vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La
+soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans
+une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la
+clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en
+glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des
+guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs
+reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et
+or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.
+
+L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les
+immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec
+terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un
+type complet de l'époque.
+
+Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la
+suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle
+n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des
+changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la
+Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier
+peuvent trouver ici!
+
+Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains
+d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs
+qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur
+d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes
+ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.
+Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui
+peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme
+celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui
+n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,
+faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le
+nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant
+Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer
+rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la
+pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?
+Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui
+jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de
+mal aujourd'hui.
+
+Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de
+Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les
+élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont
+qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de
+fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein
+relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de
+dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion
+de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des
+types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des
+magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses
+monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était
+couché?
+
+De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois
+passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne
+marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent
+exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus
+par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon,
+de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant,
+parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le
+tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection.
+Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!
+Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les
+Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des
+buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet
+à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on
+s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui
+est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,
+le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités
+essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer
+de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats
+que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service
+militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des
+républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit
+se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on
+marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie
+est intolérable.
+
+Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes
+de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en
+va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!
+ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un
+jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés
+aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne
+dévorent plus ceux qu'ils tuent.
+
+Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et
+recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.
+J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il
+ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions
+seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais
+il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que
+j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont
+d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement,
+et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait
+éloigner plus d'un conflit.
+
+[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine
+Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent
+d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais
+ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec
+un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent
+une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,
+Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais
+l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout
+paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols
+aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait
+conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec
+cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.
+Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple
+veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3
+novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde
+entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le
+peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille
+serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]
+
+
+Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus
+doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir
+inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la
+citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je
+traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et
+les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une
+guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:
+_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y
+est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui
+ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi
+de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus
+efficace que de les mettre à l'amende.
+
+Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison
+pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et
+cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers
+avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges
+rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît
+cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux
+en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur
+enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées
+de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,
+l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre
+établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables
+maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent
+partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y
+accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de
+l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la
+main-d'œuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère
+diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.
+
+Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux
+bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait
+récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,
+je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre
+pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et
+isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la
+physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les
+universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de
+chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié
+pour sa branche d'enseignement.
+
+Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute
+l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie
+industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du
+professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la
+province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de
+pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute
+la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec
+raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire
+doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les
+auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses
+exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.
+L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.
+Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait
+excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs
+installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles
+entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot
+de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science
+appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de
+la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?
+Encouragez les savants.
+
+Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je
+ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la
+chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute
+hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,
+transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber
+le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les
+ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la
+cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire
+Bædeker.
+
+Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument
+moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne
+romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a
+de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de
+statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la
+seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième
+les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de
+l'Observatoire. Les appareils sont énormes--un mètre et demi au
+moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai
+trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne
+et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de
+l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche
+partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est
+minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois
+mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en
+l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour
+tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par
+une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très
+utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.
+
+Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de
+Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la
+ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.
+C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin
+ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf
+de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte
+cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le
+magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000
+florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à
+Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat
+en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les
+frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche
+inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se
+moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce
+petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la
+couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui
+de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits
+riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui
+gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu'aux
+citoyens.
+
+Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,
+me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui
+m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très
+blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque
+celui qu'on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du
+haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si
+connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre,
+comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas
+d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,
+remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent
+sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent
+leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air
+rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le
+paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle
+matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!
+qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,
+où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de
+fer ne passe point.
+
+De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le
+Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois
+cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur
+apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,
+qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le
+bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer,
+jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le
+Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force
+illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la
+terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin,
+le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et
+dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie
+du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.
+
+J'achète à la gare d'Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui
+est, à mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande
+le mieux composé et le plus agréable à lire. La _Kölnische Zeitung_ est
+parfaitement informée, et l'_Allgemeine Zeitung_ est toute une
+encyclopédie; mais c'est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par
+exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou
+quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d'une immense feuille
+compacte. J'aime autant lire trois fois le _Times_ qu'une fois la
+_Kölnische_, malgré tout le respect qu'elle m'inspire.
+
+J'ai à peine ouvert la _Freie Presse_ que me voilà plongé dans la lutte
+des nationalités, comme je l'avais été seize ans auparavant. Seulement,
+elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de
+Deak a créé un _modus vivendi_ qui continue à s'imposer. C'est entre
+Tchèques et Allemands, d'un côté, entre Magyars et Croates, de l'autre,
+que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a
+décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections
+vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de
+concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers
+des voix au sein de la Diète. La _Freie Presse_ en gémit profondément.
+Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au
+moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre
+saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie
+autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des _Débats_
+et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements
+de non-lieu... après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à
+l'éditeur, qui n'a plus qu'à les jeter dans la cuve. Ces
+confiscations--en réalité, c'est cela,--opérées par mesure
+administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les
+mauvais temps de l'empire français. Appliquées à un journal qui défend
+les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami
+Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme
+en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de
+prison. C'est l'influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies;
+preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec
+qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins âpres qu'il y a
+quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans
+rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate,
+Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate;
+Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était
+tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de
+même. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont
+encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.
+
+Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette
+question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me
+pénétrera; je vivrai en elle. C'est la principale préoccupation des pays
+que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En réalité,
+c'est le «facteur» qui décidera de l'avenir des populations du Danube et
+de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre
+toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment».
+La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour
+laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est
+une religion qui survit même en ceux qui n'en ont plus d'autre. La
+France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d'abord, puis
+apothéosée, s'est tellement emparée des âmes, qu'elle a refoulé et
+presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié
+Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand
+du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez
+l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la
+grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien
+saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,
+la carte de l'Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands
+«réalistes», Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont
+tiré ce que l'on sait.
+
+Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue
+Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu'était, en Belgique, le mouvement
+flamand. Je m'efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et
+arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car
+l'union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici
+s'applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes
+sœurs qui font la volonté de mon père». Les nationalités d'élection,
+qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races,
+reposent, comme en Suisse, sur l'identité des souvenirs historiques, de
+la civilisation et des libertés, sont d'un ordre supérieur. Elles sont
+l'image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les
+peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste
+comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître
+les faits actuels et les nécessités transitoires.
+
+Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du
+développement de la démocratie, de la presse et de la culture
+littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans
+s'inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des
+assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?
+Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne
+pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un
+idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son
+vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu,
+parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont
+acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est
+entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la
+côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays
+avec le fils de l'éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant
+chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je
+trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes
+villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont
+bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois.
+A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l'université même,
+certains cours se font en finnois. Il y a jusqu'à un théâtre national où
+j'ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a
+complètement remplacé l'allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur
+tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et
+menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Diète, le gouverneur
+prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à
+côté de l'université allemande, on a créé récemment une université
+tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national.
+L'archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de
+race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la
+Bohême, où l'allemand domine.
+
+Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui
+deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont
+entremêlées. Parler l'idiome d'un petit groupe est un désavantage, car
+c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y eût
+en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais
+en attendant que se réalise ce comble de l'unité, tout peuple affranchi
+et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera
+de s'unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu'il
+n'ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d'élection, de
+convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de
+l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation
+d'États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment
+l'Autriche et la péninsule des Balkans.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+VIENNE.--LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.
+
+
+Aux approches de Vienne, le pays qu'on traverse devient ravissant. C'est
+une série de petites vallées, où coulent de clairs ruisseaux, bordés de
+vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de
+chênes. On se croirait en Styrie où dans la Haute-Bavière. Bientôt
+cependant apparaissent des résidences d'été, souvent en forme de
+châlets, ensevelies sous des rosiers grimpants «gloire de Dijon» et des
+clématites. Elles se rapprochent peu à peu, se groupent et, près des
+gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf
+Stockholm, n'a de plus charmants environs. La nature subalpestre
+s'avance jusque près des faubourgs. Rien de plus délicieux que Baden,
+Mödling, Brühl, Vöslau et tous ces lieux de villégiature au midi de
+Vienne, sur la route du Sömering.
+
+Arrivé à dix heures, je descends à l'hôtel Münsch, ancienne et bonne
+maison, très préférable, selon moi, à ces gigantesques et somptueux
+caravansérails du Ring, où l'on n'est qu'un numéro. On me remet une
+lettre de mon collègue de l'Université de Vienne et de l'Institut de
+droit international, le baron de Neumann: elle m'annonce que le
+ministre Taaffe me recevra à onze heures et le ministre des affaires
+étrangères, M. de Kálnoky, à trois heures.
+
+Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu'on visite. Cela
+ouvre des portes que l'on désire franchir et des archives que l'on a
+besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par
+erreur, on vous y logeait.
+
+Je m'habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le
+portier m'arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de
+sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en
+retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment
+de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les
+Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitôt aperçu l'œil maternel de ce
+bon portier.
+
+Le ministère de l'intérieur est un sombre palais, situé Judenplatz, dans
+une de ces rues étroites et obscures de l'ancien Vienne. Grands
+appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur
+XVIIIe siècle. C'est la demeure d'une famille à qui il faut de l'ordre
+pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de
+Paris, où le luxe s'étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon,
+en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par
+exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la
+simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L'État ne
+doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe
+est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de
+l'Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre
+d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donnée pour lui, appuyée
+d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public
+de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y
+trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur
+moyen d'engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison?
+N'est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l'entendent
+leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se
+divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne
+chercheront qu'à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne
+songent-ils pas à s'unir à l'Italie? Parce qu'ils se trouvent très
+heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de
+l'Autriche: _Viribus unitis_. L'union véritable naîtra de la
+satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne
+sacrifier les droits de personne.
+
+--«En effet, répliquai-je, faire sortir l'unité de la liberté et de
+l'autonomie, c'est la rendre indestructible.
+
+Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes.
+Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un
+plan de réformes qui avaient pour but d'accroître les attributions des
+autonomies provinciales[6], et dans des articles que j'ai publiés ici
+même en 1868-1869, j'ai essayé de montrer que c'est là la meilleure
+solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février
+1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec
+le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses
+ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à
+cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service
+des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingué au siège de Vienne
+en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père
+était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a
+commencé sa carrière dans l'administration en Hongrie, sous le baron de
+Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui
+procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement
+vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur
+de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l'intérieur en 1867, il
+signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel.
+Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu'il
+administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au
+pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intérieur, auquel s'ajoute la
+présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec
+plus de succès qu'en 1869. A Vienne, on s'étonne et on s'afflige de
+toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on,
+pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de
+l'enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On
+oublie qu'il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de
+seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c'est la contradiction qui
+existe entre la politique du gouvernement autrichien à l'intérieur et à
+l'extérieur. A l'intérieur, on favorise manifestement le mouvement
+slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le
+rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant
+les voies. A l'extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube,
+on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au
+risque d'augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l'influence
+de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministère commun
+de l'empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie.
+Ce ministère commun, que préside le chancelier, n'est composé que de
+trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et
+celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extérieur, et
+les Hongrois y dominent.
+
+[Note 6: J'en ai donné le résumé dans mon livre _La Prusse et
+l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]
+
+Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en
+Bohême. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction
+très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé
+en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un
+fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en
+Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et
+d'administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d'aimer trop
+l'aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une
+statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s'il amène l'Empereur
+à s'y faire couronner.
+
+A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des
+affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en
+pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands
+salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or,
+tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et
+sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En
+attendant que l'huissier m'annonce, je pense à Metternich; c'est ici
+qu'il résidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a décidé la chute de
+Napoléon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destinées de
+l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord, à l'est ou à l'ouest, la
+balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de
+l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais à me trouver
+en présence d'un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis
+agréablement surpris d'être reçu, de la manière la plus affable, par un
+homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d'un costume de matin,
+en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert,
+l'expression cordiale et l'œil pétillant d'esprit. Tous les Kálnoky en
+ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute
+simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi
+que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient,
+j'imagine, de ce que, s'exprimant également bien en six ou sept langues,
+les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et
+les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent
+d'ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes
+plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du
+chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:
+
+«C'est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En
+Occident, on nous prête des intentions de conquête. C'est absurde. Il
+nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de
+l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intérêt au maintien de
+la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et
+auxquelles, en votre qualité d'économiste, vous applaudirez. Ce sont
+celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre
+civilisation. Mais pour qu'elles se réalisent, il faut des chemins de
+fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la
+jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l'Orient à
+l'Occident. Les ingénieurs sont à l'œuvre, et les diplomates aussi.
+Nous aboutirons bientôt, j'espère. Le jour où un Pulman-car vous
+conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j'ose
+croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux,
+que nous travaillons.»
+
+On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur
+pensée. Je crois cependant que quand les hommes d'État autrichiens
+repoussent toute idée de conquête ou d'annexion en Orient, ils expriment
+les vraies intentions du gouvernement impérial. J'ai entendu tenir le
+même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l'ai
+vu à Rome, en 1879, et il m'a écrit dans le même sens peu de temps avant
+sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l'Orient et la péninsule
+balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les
+langues. Il y avait résidé longtemps, d'abord comme drogman de
+l'ambassade d'Autriche, puis comme envoyé.
+
+Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines éventualités qui
+forceraient l'Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par
+exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves
+en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de
+Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu'à Novi-Bazar,
+ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l'anarchie ou à la
+guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va
+plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en Égypte. C'est là le côté
+grave de la situation prédominante que l'Autriche a prise dans la
+péninsule balkanique.
+
+Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave
+Kálnoky de Kôrospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique,
+mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c'est
+dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi
+lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de
+Szabatta. Il a plusieurs frères et une sœur très belle, qui a épousé
+d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et âgé déjà de 62 ans,
+puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du
+chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l'armée en 1879,
+avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient
+le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez
+effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste
+diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est
+appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans,
+officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence
+politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de
+ses destinées et, par conséquent, de celles de l'Europe. D'où vient cet
+avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les
+_Mille et une Nuits_? On l'attribue généralement à l'amitié d'Audrassy.
+Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de
+Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient
+des modèles achevés. L'Empereur, travailleur infatigable et
+consciencieux, s'occupe personnellement de la politique étrangère; il
+lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être
+appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme
+tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les
+défiances, il devient même _persona grata_ à la cour. En l'appelant à la
+chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nommé général-major. On a cru
+d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraîneraient à s'entendre
+avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l'alliance
+allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami
+d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une
+entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre
+en doute la fidélité de l'Autriche. L'opinion publique s'émut à Vienne,
+à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage
+à Gastein, où l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et
+où, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent
+dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui très forte.
+Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de
+celle de la nation, car dans la dernière session des délégations
+trans-cisleithanes, tous les partis l'ont acclamé, même les Tchèques, qui
+dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté
+célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.
+
+Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontré
+l'Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de
+son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la
+question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et
+il blâme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les féodaux et,
+notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme
+ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est
+d'obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie.
+L'Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La
+Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la
+Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'être dualiste, serait
+triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois États
+indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C'est le
+régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il
+ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitués de grands
+États unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la
+fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État
+isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la
+considère comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se
+trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses
+voisins.
+
+«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que
+dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l'action des
+libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu'ils
+pourront y rétablir l'ancien régime. Je pense qu'ils se trompent
+complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils
+se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des
+démocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu'au rouge
+écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l'aristocratie
+et du clergé, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui
+sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les
+suivront. L'aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus.
+Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean
+Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes
+familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême,
+sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent
+faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre
+civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l'Autriche,
+tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la
+langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie;
+proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole
+et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle
+blesse profondément l'élément allemand, qui représente les lumières,
+l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si
+elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clergé aux entreprises
+de la démocratie tchèque et hussite.
+
+--«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit.
+Je ne puis objecter que ceci: Il s'établit parfois dans les choses
+humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette
+marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le
+mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait
+la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se
+relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu'était, au dix-huitième
+siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l'ignorer et
+se piquait d'écrire le français aussi bien que Voltaire? C'était
+toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'était pas celle des
+classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante
+ans en arrière: qu'était le hongrois? L'idiome méprisé des pasteurs de
+la Puzta. La langue de la bonne société et de l'administration était
+l'allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare,
+aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la
+science, des académies, de l'université, de la poésie, du roman.
+Désormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose même, dit-on, à
+des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie
+et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la
+même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces
+croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son
+université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre.
+Le serbe, qui n'est autre que le croate écrit en lettres orientales, est
+devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire,
+scientifique, tout comme ses aînés l'allemand ou le français. Il en est
+de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en
+Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et
+bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours,
+le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un
+gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par
+triompher, parce que, entre les autres partis, c'est à qui lui fera le
+plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes:
+c'est même le cas en Irlande.
+
+«Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer
+un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le
+cœur même des races longtemps asservies et se développant fatalement,
+avec les progrès de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que
+faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant
+leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essayé
+Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'à
+transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe,
+tout en protégeant les droits des minorités.
+
+--«Mais, reprit l'Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes
+minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»
+
+Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et
+appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que
+l'Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille
+roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans
+votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale
+est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de
+l'empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu'il représente les
+partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous
+mène à la désintégration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'à
+prétendre que Metternich n'était pas un âne bâté. Nos bons amis les
+Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression
+géographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en
+somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le
+dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera
+plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de _dissolving
+views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:
+
+ Quivi sospiri, pianti ed alti guai
+ Risonavan per l'ær senza stelle:
+ Diverse lingue, orribile favelle,
+ Parole di solore, accenti d'ira,
+ Voci alte e fioche; e suon di man con elle?
+
+Voilà le pandémonium qu'on nous prépare. Savez-vous jusqu'où l'on pousse
+la fureur de l'émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la
+tyrannie des Tchèques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la
+séparation et l'autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les
+Tchèques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint
+Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races
+sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne
+pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une
+institution?»
+
+--«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui
+importe, c'est la conformité des sentiments, non la communauté du
+langage. Mais au début, la langue est l'instrument de la culture
+intellectuelle. La devise de l'une de nos sociétés flamandes dit cela
+énergiquement: _De taal is gansch het volk_. «La langue c'est tout le
+peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais
+sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est
+impossible.»
+
+Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités
+des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente
+mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le
+tchèque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil
+provincial, le recteur de l'université de Vienne appuie la requête. Les
+étudiants de l'université tchèque de Prague lui envoient une adresse de
+gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le
+comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En
+français, parce que c'est un idiome étranger, et partant, neutre.
+L'attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation
+parmi ses collègues, qu'il doit se démettre du rectorat.
+
+Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre
+Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la
+contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de
+parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues
+indo-européennes et d'avoir à sa disposition un trésor de citations
+piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes
+villes où l'Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent
+dans la langue du pays, de façon à faire croire qu'il y est né. M. de
+Neuman me conduit à l'Université, dont il est une des illustrations.
+Elle est située près de la cathédrale. C'est un vieux bâtiment qu'on
+abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu'on construit sur le
+Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du
+meilleur livre que l'on ait écrit sur le socialisme _Der Socialismus in
+Frankreich_, et d'ouvrages considérables de droit public et d'économie
+politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute
+l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M.
+Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le
+développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de
+M. de Kállay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant
+mon départ; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des
+chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications
+concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le
+réseau ottoman; question de première importance pour l'avenir de
+l'Orient et que je m'étais promis d'étudier sur place.
+
+La compagnie autrichienne est établie dans un palais de la place
+Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental
+en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception
+velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la
+simplicité des locaux ministériels! C'est le symbole d'une profonde
+révolution économique: l'industrie primant la politique. M. de Serres
+étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le
+chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à
+Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts
+construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera
+inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une
+autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée.
+Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura à
+franchir qu'un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur
+la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera
+vite et il est de première importance: c'est le plus court chemin vers
+Athènes et même vers l'Égypte et l'extrême Orient. C'est par là qu'on
+pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul
+autrichien von Hahn se trouvera réalisé.
+
+«L'embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa
+première section de grandes difficultés. D'abord, pour arriver à Pirot,
+il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos
+ingénieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'élever de Pirot
+jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans,
+on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia,
+la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus
+des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y
+a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l'achever. En résumé,
+nous irons en mai 1884, par rail, jusqu'à Nich, en traversant toute la
+Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard à
+Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres
+de ces détails si précis.--«L'achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera
+pour l'Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa
+transformation économique, qui est autrement importante que toutes les
+combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, hâtera l'accomplissement de
+celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le
+développement de la race dominante. Votre réseau et l'Autriche-Hongrie
+en profiteront d'abord, mais bientôt l'Europe entière prendra sa part
+des avantages résultant de la civilisation et de l'enrichissement de la
+péninsule balkanique.
+
+Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit
+de tous côtés que c'est l'un des hommes d'État les plus distingués de
+l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des
+compagnons d'Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de
+bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent
+précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre
+avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les
+langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Liberté_, de Stuart
+Mill, et ainsi devient membre de l'Académie hongroise. Ayant échoué
+comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à
+Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la
+science. Il réunit les matériaux d'une histoire de la Serbie. En 1874,
+il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs
+du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il
+fonde un journal, le _Kelet Népe_ (le peuple de l'Orient), où il trace
+le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale.
+Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la
+Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon
+la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua
+l'occupation avec la dernière violence.
+
+Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient
+un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même
+n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la
+sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la
+défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en
+faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie
+s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue
+hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et
+empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait
+une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même
+race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission
+commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude
+d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les
+questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta
+quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde
+en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.
+
+Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de
+la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section
+au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la
+Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à
+Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait
+paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur
+les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le
+chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité
+grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable,
+mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des
+finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie.
+L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts
+rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des
+employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des
+deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission.
+L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est
+son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été
+perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand
+avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au
+reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais
+impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre
+en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il
+fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les
+provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient
+directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure
+les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus,
+chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le
+déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet
+ottoman.
+
+Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec
+une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de
+tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit
+qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle
+insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance,
+il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi
+brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend
+du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la
+Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation,
+il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis
+lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte
+aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu;
+aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on
+peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un
+rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire.
+Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement
+«chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la
+route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de
+l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel
+Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un
+escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux
+magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais
+mieux ceci.
+
+Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le
+vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est
+aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure
+vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé
+dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier.
+J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme
+une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de
+Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et
+qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre
+livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru,
+de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise
+sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le
+regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en
+Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la
+question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les
+problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se
+complique du conflit entre le droit musulman et nos législations
+occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de
+près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas.
+Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les
+forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir
+les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après
+la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y
+prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal,
+mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les
+chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout
+repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles
+peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une
+loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une
+contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait
+une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment.
+Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une
+_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du
+progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on
+n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à
+Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'œuvre est
+renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait
+venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles
+sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est
+appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera,
+plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant
+le pays.
+
+--«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les
+libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la
+Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[7].
+Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant
+l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort
+Opus est de première nécessité.--«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma
+i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la
+ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre
+de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est
+un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront
+énormes.
+
+[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la
+Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir
+Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la
+Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de
+communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports
+dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans
+importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi
+Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,
+Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de
+l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes
+parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant
+État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de
+ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens
+princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur
+des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de
+border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le
+jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile
+de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.»
+(_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]
+
+Je parle à M. de Kállay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein
+de l'Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée
+favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par
+l'origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions,
+elle doit servir, d'intermédiaire et de lien entre l'Orient et
+l'Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et
+slaves, un débordement d'attaques contre l'orgueil magyare: «Ils
+s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le
+monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu'ils retournent dans leurs
+steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi
+toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte à un livre du comte
+Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur
+honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de
+domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici:
+«Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l'humanité, plus que
+la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut
+éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces
+exagérations du chauvinisme.--«On ne m'a pas compris me dit-il, et on
+n'a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et
+scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai
+constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d'une
+foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome
+non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligés de
+connaître toutes les langues de l'Europe occidentale et en même temps,
+par ces réminiscences mystérieuses du sang, l'Orient nous est plus
+facilement accessible et compréhensible. Je l'ai remarqué bien des
+fois: je saisis mieux le sens d'un écrit oriental quand je le fais
+passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande
+ou anglaise.»
+
+Je ne m'arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours
+le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'époque où, en 1846, du haut
+des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je
+voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses
+murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque
+soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants,
+venaient faire l'exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss
+jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova.
+Sur l'esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de
+Paris, on a réservé l'espace nécessaire pour construire des monuments
+publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à
+la ville et à l'État d'y élever toute une suite de constructions
+splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique
+qui coûtera cinquante millions, un palais pour l'université, deux
+musées, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le
+Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d'archiducs, d'hôtels,
+genre du _Continental_ à Paris, et de maisons particulières avec une
+élévation d'étages, un relief des moulures, une opulence de décoration
+qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au
+Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d'un milliard!
+D'où est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la
+banqueroute?
+
+L'État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu'ils ont pu
+couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente
+des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont
+dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu'ils y ont élevées.
+Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les
+maisons particulières sont donc sorties de l'épargne du pays. C'est la
+preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte
+du Lombard Vénitien, malgré le _krach_ de 1873, malgré les difficultés
+intérieures et le déficit persistant d'année en année, l'Autriche s'est
+considérablement enrichie. L'État est toujours gueux, mais la nation
+accumule du capital, et celui-ci vient s'épanouir dans les magnificences
+du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine.
+L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir,
+peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui,
+ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.
+
+Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de
+l'Autriche, l'impression que j'en reçois est très favorable. Sans me
+laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt,
+parce qu'elles sont un symptôme de centralisation sociale et de
+concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et
+l'industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure,
+elle paraît excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la
+politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main;
+mais l'alliance autrichienne est son principal atout.
+
+L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore
+bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des
+Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain
+à l'Occident et un ennemi possible à l'Orient. Adossé à l'Autriche, il
+est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas
+attaqué. Mais c'est à condition que l'Autriche lui reste fidèle.
+
+A l'intérieur, l'Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative.
+Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un
+danger, je suis persuadé que c'est un bien et pour l'empire lui-même et
+pour l'Europe.
+
+Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris
+tant de force et de vie qu'on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni
+les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer
+toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer.
+Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique,
+comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich,
+un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les
+voies à un régime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus
+possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances
+furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un
+despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il
+mettrait en péril l'existence même de l'empire. Ainsi la liberté mène
+nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.
+
+C'est d'ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le
+rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en
+Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres
+et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de
+gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment
+extensible, par l'union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit
+la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalité spéciale, la vie
+propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation.
+Aujourd'hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout,
+en Italie et même en France, demandent qu'une grande partie des
+attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de
+grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des
+Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des
+citoyens! Dans l'histoire, quel rôle considérable et hors de toute
+proportion avec l'étendue du territoire ou le chiffre de la population!
+Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fédérale avant Charles V,
+Philippe II, et l'Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se
+défendre, l'Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant
+que l'armée restera unifiée sous le commandement du chef de l'État. Mais
+le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique
+d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des
+différentes nationalités qui apporteront dans l'appréciation des
+questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les
+progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat
+d'accroître les garanties de la paix.
+
+Le régime monétaire en Autriche ne s'est guère amélioré. Partout
+l'instrument des échanges est composé de billets dépréciés d'environ 20
+p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie
+d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec
+le savant professeur de géologie de l'université de Vienne, M. Sueiss,
+qui a écrit un livre très remarquable sur l'avenir de l'or: _Die Zukunft
+des Goldes_. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose à
+un financier autrichien qu'il dépend de son pays de mettre un terme à la
+contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue
+ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au
+pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que
+faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8
+pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il
+suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de
+l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le
+rapport légal de 1 à 15-1/2. L'Amérique, la France, l'Espagne, l'Italie,
+la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases,
+si l'Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du
+chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraîner dans cette
+voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en
+entrant elle-même dans l'union bimétallique, elle en retirerait des
+avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait
+facilement substituer une circulation métallique à sa circulation
+fiduciaire dépréciée. Elle n'aurait plus alors à payer la prime
+considérable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intérêt
+des emprunts stipulés en or. Avec l'argent, ramené à son prix ancien,
+elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi,
+sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie
+n'a obtenue qu'à grands frais.
+
+Je pars à 7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Südbahn; mais
+je me leste d'abord, à l'hôtel Münsch, d'un bon dîner à la viennoise que
+je recommande à ceux qui ont des goûts simples: Potage aux écrevisses de
+Laybach, _garnirtes Rindfleisch mit Sauce_, c'est-à-dire du bœuf
+bouilli, mais exquis, incomparablement supérieur à ce que l'on mange
+ailleurs sous ce nom,--garni de légumes variés, avec une sauce blanche,
+crème vinaigrée au raifort; _gebackenes Huhn_, poulet frit comme des
+beignets; tourte de pâte brisée avec fraises fraîches des montagnes; le
+tout arrosé de bière de Vienne et d'une demi _Villanyer Auslese_.
+
+En partant, j'admire les dispositions de la gare de la Südbahn. Tout y
+est simple, mais ample et commode. C'est une grande facilité d'y
+trouver, comme partout de l'autre côté du Rhin, un restaurant où l'on
+entre librement sans billet. Dans la voiture où je prends place, la
+moitié des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs
+garnisons; on s'aperçoit que l'Autriche est toujours un État militaire.
+Ils offrent un échantillon curieux des différentes races de l'empire:
+il s'y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois,
+un Polonais de la Galicie et un Tchèque. Je l'apprends par leur
+conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l'idiome commun.
+L'officier tchèque se rend à Sarajevo. Il me raconte qu'on envoie de
+préférence en Bosnie des employés et des officiers parlant un dialecte
+slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J'espérais
+obtenir quelques détails sur mon voyage, mais il est de la catégorie des
+voyageurs _no, no_, comme les appelle Töpffer, c'est-à-dire des non
+communicatifs et des bourrus.
+
+A Neustadt, le train quitte la ligne du Sömering, pour s'engager sur
+celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du
+grand lac Balaton. J'en avais autrefois visité la partie nord pendant un
+séjour que je fis au château de Palota, chez le comte Waldstein,
+président de l'Académie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand
+Wallenstein. Il est mort depuis. Je me réveille aux environs de Kanisza.
+L'aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de
+vastes prairies, parsemées de vieux chênes et qui ont l'air d'un beau
+parc négligé, se promène un troupeau de deux à trois cents chevaux. Des
+gardiens à cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les
+routes. Les habitations rurales ne sont plus dispersées au milieu des
+terres cultivées, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un
+«aggloméré». Ce village est constitué d'après ce que les économistes
+allemands appellent le _Dorf-system_. Les toits sont en chaume, au lieu
+d'être en tuiles plates ou en écailles de bois. Les maisons ont leur
+pignon antérieur vers la rue et la façade avec la porte vers la cour.
+Cette façade est précédée d'une vérandah que soutiennent des colonnettes
+en bois. Derrière la demeure viennent les dépendances et, au fond de la
+cour, les étables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches
+mortes sépare l'enclos du grand chemin, qui est extrêmement large. Des
+poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette
+cour. J'en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la
+poule au pot et qu'il n'en est pas réduit à une nourriture exclusivement
+végétale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre,
+divisée en très longues bandes de 30 à 40 mètres de largeur, est
+emblavée en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises
+herbes dans les récoltes; tout a été bien sarclé. Pour le pays, c'est de
+la petite culture, exécutée par le cultivateur propriétaire.
+
+Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, attelées chacune de
+quatre bœufs blanc rosé, avec d'énormes cornes, comme ceux de la
+campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au
+soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, à
+bords retroussés, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, à
+si larges plis qu'on dirait un jupon, et de grandes bottes. L'homme qui
+les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune,
+brodée de soutaches rouge et noir et doublée de peau de mouton. Voilà de
+la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente,
+car les froments sont magnifiques, bien droits, serrés, plus hauts que
+la ceinture et avec des feuilles d'un vert intense. Les seigles sont si
+forts qu'ils ont versé. Près des maisons, je vois la grange à maïs,
+particulière à tout l'Orient danubien. On dirait un colossal panier en
+lattes tressées à clairevoie. Cela est long de quatre à six mètres,
+suivant l'importance de l'exploitation, large de deux, couvert d'un toit
+de chaume et supporté par quatre ou six pieux à un mètre de terre. Les
+épis de maïs y sont accumulés, à l'abri des mulots et des porcs, et ils
+y sèchent parfaitement, parce que le vent passe librement à travers les
+interstices du clayonnage. La siccité complète du maïs prévient la
+_pellagra_, qui est occasionnée, croit-on, dans le Lombard-Vénitien, par
+la farine du maïs humide. Cette maladie est inconnue ici.
+
+Après Kanisza, nous longeons la Drave, qui est déjà un grand fleuve. Il
+est vrai qu'il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des
+Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du
+Tyrol, que j'ai visité autrefois en allant à Gastein. Depuis
+Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner,
+jusqu'à son confluent avec le Danube, près d'Essek, une ligne ferrée non
+interrompue suit son cours. L'aspect de ses bords montre que la Drave
+est encore à l'état de nature. Elle déplace son lit; elle forme des
+îles; d'un côté, elle ronge la berge argileuse, coupée à pic; de
+l'autre, elle dépose des relais et des bancs. Rien n'a été fait pour
+améliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le
+seul obstacle qui s'oppose à ses déplacements. Quelle différence avec
+le Rhin, si parfaitement canalisé! Il est vrai qu'ici la population est
+trop peu dense pour exécuter les travaux d'art et pour en profiter.
+
+A Zakany, un pont est jeté sur le fleuve, mais c'est pour livrer passage
+à l'embranchement qui, d'ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on
+traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombrée d'immenses tas de
+douves superposées. Elles viennent des forêts de la Croatie, et beaucoup
+vont à Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L'exploitation des
+bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille
+effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe forêt.
+J'y ai vu, le long de la voie ferrée, de gros chênes abandonnés à la
+pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de
+fendre l'arbre de façon à le débiter, en douves. Comme matériaux de
+construction, ils ne valaient pas le transport. N'est-ce pas étrange,
+quand on songe combien le chêne est devenu rare et cher dans notre
+Occident? Presque tous ceux qui ont acheté des forêts en Hongrie et en
+Moravie, se sont laissé entraîner par la beauté des arbres. Ils ont mal
+calculé les frais d'abatage et de transport, qui s'élèvent très haut
+quand on opère en grand, et ils ont perdu de l'argent. Lors de mon
+précédent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une
+forêt magnifique qui lui appartenait. J'admirais des chênes d'une
+prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois à quatre cents
+francs.--«Mais ceci représente une fortune princière,
+m'écriai-je.--«Voulez-vous accepter ma forêt, me dit-il, je vous en fais
+hommage.--Quelle plaisanterie!
+
+--Nullement, vous me rendrez service. Voilà cinq ans que je n'ai rien pu
+vendre et j'ai à payer les impôts, qui, vous le savez, ne sont pas
+légers chez nous.»
+
+Un des voyageurs de mon compartiment m'apprend qu'un de mes
+compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forêts en
+Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l'intérêt du pays, il
+vaudrait mieux conserver ces bois jusqu'au moment où la population
+accrue pourra les employer sur place. La dévastation des massifs de
+sapins que j'ai vu se poursuivre avec fureur en Suède et en Norvège
+n'est pas moins lamentable. L'homme, aiguillonné par la fièvre de
+l'industrie, dévore sa planète par les deux bouts: destruction des
+forêts, destruction du charbon. Je pense à l'effrayant poème de Byron:
+_Darkness_. La terre est plongée dans les ténèbres. Les peuples, pour se
+réchauffer, ont tout brûlé, même la charpente de leurs demeures. Deux
+êtres humains survivent seuls; ils aperçoivent un brasier près de
+s'éteindre; ils s'approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis
+mortels; ils se battent et s'égorgent. Ainsi finit une race exécrable.
+Le fait est que si les hommes continuent à pulluler et à détruire en
+même temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au
+régime alimentaire de nos ancêtres préhistoriques, au cannibalisme.
+
+Après Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons à Essek. La
+voie ferrée doit franchir une crête avant de descendre dans la plaine de
+Fünfkirchen. Cette crête est formée de collines sablonneuses, où
+poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins
+sylvestres qui viennent mal. Le sol est très maigre; par moments il
+n'offre plus que des dunes de sable mouvant. La végétation est celle de
+nos landes, sauf qu'il y manque la bruyère que j'ai rencontrée partout,
+dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu'en Danemark.
+Cette absence de la bruyère est remarquable dans le paysage de l'Europe
+sud-orientale. Je ne l'ai vue nulle part dans les terrains vagues, où
+elle aurait abondé ailleurs.
+
+Après Szigetvar, la ligne ferrée descend en plaine. Plus loin, apparaît
+Fünfkirchen (cinq églises), en hongrois Pecs. La plupart des localités
+ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l'un allemand, l'autre
+slave, le troisième hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne
+aussi lieu à des querelles entre les races. Le chemin de fer est
+exploité par les Hongrois. Il s'ensuit que dans les gares les
+inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire où
+les Slaves sont en majorité, ils réclament l'emploi de leur langue.
+Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si
+alors le hongrois est placé au-dessus, c'est une usurpation, une preuve
+nouvelle de l'esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux
+serait d'employer les trois langues en mettant les mots sur la même
+ligne. Seulement l'allemand est proscrit ici: c'est l'ennemi des deux
+autres races. Cette question des inscriptions, qui nous paraît futile,
+échauffe tellement la bile des populations de ces régions-ci, qu'elle
+provoque des troubles et des insurrections, comme on l'a vu récemment à
+Agram, à propos des écussons hongrois placés sur les monuments publics.
+Il a fallu les enlever. Il est vrai qu'une allumette tombant à terre
+s'éteint aussitôt, qui, dans une poudrière, produit une explosion.
+L'hostilité des races est la matière explosible.
+
+Fünfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe
+siècle sous la dynastie angevine, elle a été un centre de culture
+littéraire et artistique. Les clochers de ses églises, qui lui ont valu
+son nom, _Cinq Églises_, se détachent sur de gracieuses collines
+couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s'élèvent
+des montagnes bien boisées. Les routes sont agréablement plantées de
+peupliers, de tilleuls et d'acacias. De bonnes habitations, très bien
+entretenues, sont éparpillées au milieu de cultures fort soignées.
+Beaucoup de champs sont emblavés en maïs, qui sort de terre. A Villany,
+arrêt: collines calcaires assez nues, mais où poussent des vignes
+donnant un vin excellent et renommé. D'ici part un embranchement du
+chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le
+Waterloo de la Hongrie. C'est à Mohacs que les Turcs brisèrent
+définitivement la résistance héroïque des Magyars. Deux archevêques,
+cinq évêques, cinq cents magnats et trente mille combattants périrent.
+Le 29 août 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote
+hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable déjà sous les
+princes angevins (1301 à 1380) et sous Mathias (1457 à 1490), disparut
+sous le régime abrutissant des Turcs. Malheureuse destinée de tous ces
+pays Cis et Transdanubiens! Au moyen âge, ils marchaient presque du
+même pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une
+architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voilà replongés dans la
+barbarie pour trois ou quatre siècles. Aujourd'hui qu'ils sont
+affranchis, il faut qu'ils remontent au niveau qu'ils avaient atteint
+déjà avant l'ère moderne. Entre cette date de 1526 et celle du siège de
+Vienne 1683, les Turcs se maintinrent à l'apogée de leur puissance. Puis
+vient la chute rapide, ininterrompue jusqu'à nos jours. Les vainqueurs
+de Mohacs, qui, il y a seulement deux siècles, ont failli prendre Vienne
+et inonder l'Autriche et la Pologne, sont acculés aujourd'hui dans
+Constantinople.
+
+Près d'Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu'elle franchit sur un
+grand pont de fer. La rivière, arrivée ici près de son confluent avec le
+Danube, a tout l'aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours
+d'eau s'étend une vaste plaine, à moitié noyée, coupée de marais et de
+«bayous». Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l'herbe y
+est d'un vert intense, relevé par les fleurettes roses du _flos cuculi_
+et par les grands pétales jaunes des iris. Les maisons blanches d'Essek
+et les murs jaunes de sa forteresse s'enlèvent sur le ciel d'un bleu
+cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en liberté dans
+ces pâturages, qui se perdent, à l'horizon lointain, dans la brume
+bleuâtre, que le soleil de juin pompe des eaux partout épandues. C'est à
+Essek que je dois trouver la voiture de l'évêque Strossmayer, qui me
+conduira à Djakovo.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ÉVÊQUE STROSSMAYER.
+
+
+Ainsi que je l'ai dit, l'un des buts de mon voyage est d'étudier à
+nouveau ces formes curieuses de propriété primitive, les communautés de
+famille ou _zadrugas_, qui se sont conservées parmi les Slaves
+méridionaux, et que j'ai décrites en détail dans mon livre sur la
+_Propriété primitive_. Je les avais visitées avec soin il y a quinze
+ans; mais on m'a dit qu'elles disparaissent rapidement et qu'il faut se
+hâter si l'on veut voir encore en vie cette constitution si intéressante
+de la famille antique, qui était universelle autrefois et qui, même en
+France, a duré jusqu'au XVIIIe siècle. L'illustre évêque de Djakovo, Mgr
+Strossmayer, a bien voulu m'engager à venir visiter les zadrugas de son
+domaine, et je me rends à son aimable invitation.
+
+I
+
+En descendant du train, je vois s'avancer vers moi un jeune prêtre,
+suivi d'un superbe hussard, à moustache retroussée, pantalon collant
+brun, couvert de soutache rouge et noir, et dolman à brandebourgs de
+mêmes couleurs. L'abbé est l'un des secrétaires de l'évêque Strossmayer,
+dont il m'apporte une lettre de bienvenue. «Donnez-moi votre bulletin,
+me dit-il, mon pandour soignera vos bagages.--Mais, lui répondis-je, je
+n'ai d'autre bagage que cette petite valise et ce sac de nuit que je
+porte à la main. C'est le vrai moyen de n'en jamais être séparé. Vous
+devez m'approuver de suivre à la lettre la devise du philosophe: _Omnia
+mecum porto._»--Sur un signe de l'abbé, le pandour s'approche
+respectueusement, me baise la main, suivant la coutume du pays, et prend
+mes effets. Je rapporte ce menu détail, parce qu'il me rappelle un mot
+de M. de Lesseps. Il y a trois ans, M. de Lesseps était venu à Liège
+nous parler du canal de Panama. J'étais délégué pour le recevoir à la
+gare. Deux jours avant, il avait parlé à Gand. Dans l'intervalle, il
+avait couru à Londres et il en revenait de son pied léger. Il descend de
+voiture, portant une valise et un gros paletot, quoiqu'on fût en
+juillet. «Veuillez monter en voiture, lui dis-je; j'aurai soin de vos
+bagages.--Mais je n'en ai jamais plus que je n'en puis porter moi-même,
+répond-il. L'an dernier, votre roi, que j'aime et que je vénère,
+m'invite à loger au palais de Bruxelles. Il envoie à ma rencontre un
+officier d'ordonnance, une voiture de la cour et un fourgon. Après
+m'avoir salué, l'aide de camp m'indique la voiture de service pour mes
+gens et mes bagages. Je lui dis: «Mes gens, je n'en ai pas, et quant à
+mes bagages, les voilà. Je les porte à la main.» L'officier parut
+surpris, mais le roi m'aurait compris.» Domestiques et grosses malles
+sont des _impedimenta_. Moins une armée en traîne à sa suite, mieux
+elle fait la guerre. Il en est de même du voyageur.
+
+Ce prêtre accompagné de ses pandours, c'est bien l'image de la Hongrie
+d'autrefois, où magnats et évêques entretenaient une véritable armée de
+serviteurs, qui les gardaient en temps de paix, et qui, en temps de
+guerre, montaient à cheval avec leurs maîtres; c'étaient là ces fameux
+hussards qui ont sauvé la couronne de Marie-Thérèse: _Moriamur pro rege
+nostro_, et qui, en 1848, auraient détrôné ses descendants sans
+l'intervention de la Russie. A la sortie de la gare, une légère Victoria
+découverte nous attend. L'attelage est de toute beauté: quatre chevaux
+gris pommelé, de la race de Lipitça, c'est-à-dire de ce haras impérial
+situé près de Trieste, en plein Karst, dans cette région étrange, toute
+couverte de grandes pierres calcaires qui, éparpillées au hasard,
+ressemblent aux ruines d'un édifice cyclopéen. De sang arabe, mais avec
+adjonction de sang anglais pour leur donner de la taille, les chevaux
+s'y fortifient les poumons à respirer un air sec, qui devient très âpre
+quand souffle la bora, et les jarrets à gravir les rochers et les
+pentes. On les recherche pour les officiers de cavalerie. Nos quatre
+jeunes étalons sont ravissants; la croupe droite, la queue bien
+détachée, les jambes sèches et très fines, le paturon haut et flexible,
+la tête petite, avec de grands yeux pleins de feu. Ils sont doux comme
+des agneaux et complètement immobiles. Mais dès qu'ils voient qu'on se
+prépare à partir, leurs naseaux s'ouvrent, leur sang s'agite, ils
+piaffent, ils bondissent en avant, et le pandour les contient avec
+peine, reproduisant exactement le groupe des chevaux de Castor et de
+Pollux sur la place du Quirinal. Nous partons, et les nobles bêtes
+s'élancent, joyeuses de faire emploi de leur force et de leur jeunesse.
+«Je crains, dis-je à l'abbé, que la traite ne soit un peu
+longue.»--Nullement, me répond-il, d'Essek à Djakovo il y a environ 36
+de vos kilomètres, il nous faudra deux heures et demie.» L'allure des
+chevaux hongrois m'a toujours frappé. Chez nous un bon cheval part plein
+d'ardeur; mais, au bout de 10 à 12 kilomètres, il se met volontiers au
+pas pour reprendre haleine, et les cochers, au besoin, l'y contraignent.
+Ici, l'allure naturelle du cheval attelé est le trot; il ne lui semble
+pas qu'il puisse aller au pas; quand il y est forcé, parce que le chemin
+est trop mauvais, il se sent humilié, il rechigne et parfois ne veut
+plus avancer. Même les maigres haridelles des paysans pauvres trottent
+toujours. L'une des causes m'en paraît être l'habitude, qui est générale
+dans les pays danubiens, de laisser courir le jeune poulain derrière la
+mère, dès que celle-ci est de nouveau attelée. Précisément en sortant
+d'Essek, où ç'a été jour de marché, la route est couverte de voitures
+retournant dans les villages voisins, et beaucoup d'entre elles sont
+accompagnées de poulains qui trottent allègrement à la suite, en faisant
+des bonds de chevreaux. Ils prennent ainsi les poumons et l'allure de
+leurs parents. L'hérédité confirme l'aptitude.
+
+La charrette des paysans de toute la région sud orientale de l'Europe
+est la même, depuis la Leitha jusqu'à la mer Noire, et je l'ai retrouvée
+jusqu'au milieu de la Russie. Elle apparaît déjà dans les bas-reliefs
+antiques. Rien de plus simple et de mieux en rapport avec les conditions
+du pays. Deux larges planches forment le fond de la caisse. Elle est
+garnie de chaque côté d'une sorte d'échelle, qui est retenue en place
+par des pièces de bois coudées, fixées sur les essieux à l'extérieur des
+longs moyeux des roues, de façon à empêcher absolument que celles-ci
+s'échappent. Pas de bancs: on s'assied sur des bottes de foin ou de
+fourrage vert, dont une partie est destinée à l'attelage. Tout est en
+bois. En Hongrie, l'essieu est en fer, mais dans certaines parties de la
+Russie et des Balkans, il est également en bois. Les roues sont hautes
+et fines, et la charrette pèse si peu qu'un enfant la met en mouvement
+et qu'un homme la porte sur son dos. Pour ramener les récoltes, on en a
+parfois qui sont un peu plus grandes et plus solides; toutefois, le type
+n'est pas modifié.
+
+La route sur laquelle nous roulons est très large. Quoique le milieu
+soit macadamisé, les paysans et même notre cocher préfèrent rouler sur
+les accotements; c'est qu'ici, l'été, l'argile, tassée et durcie par les
+pieds des chevaux, devient comme de l'asphalte. Le pays que nous
+traversons est plat et parfaitement cultivé. Les froments sont les plus
+beaux que l'on puisse voir; ils ont des feuilles larges comme des
+roseaux. Ce qui n'est pas emblavé en céréales, blé ou avoine, est occupé
+par des maïs ou par la jachère; pas de fermes éparpillées dans les
+campagnes. Les maisons des cultivateurs sont groupées dans les villages.
+C'est le _Dorf-system_, comme disent les économistes allemands. Ce
+groupement a deux causes: d'abord la nécessité de se réunir pour se
+défendre; en second lieu, l'usage ancien de répartir périodiquement le
+territoire collectif de la commune entre ses habitants. Si, dans
+certains pays, comme en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans le
+nord de la France, les bâtiments d'exploitation sont placés au milieu
+des champs qui en dépendent, c'est que la propriété privée et la
+sécurité y existent depuis longtemps.
+
+L'élégant attelage qui nous entraîne rapidement me rappelle un mot que
+l'on m'a conté précédemment à Pest et qui peint la Hongrie d'autrefois.
+Un évêque passait le Danube sur le pont de bateaux qui conduit à Bude,
+royalement étendu dans un beau carrosse attelé de six chevaux. C'était
+un comte Batthiany. Un député libéral lui crie: «Monseigneur, vous
+semblez oublier que vos prédécesseurs les apôtres et Jésus votre maître
+allaient pieds nus.--Vous avez raison, réplique le comte, comme évêque
+j'irais certainement à pied; mais comme magnat hongrois, six chevaux est
+le moins que je puisse atteler, et malheureusement l'évêque ne peut
+fausser compagnie au magnat.»
+
+J'imagine que Mgr Strossmayer donnerait une meilleure raison. Il dirait
+qu'il exploite en régie les terres du domaine épiscopal; qu'il y a
+établi un haras dont il vend les produits; qu'il contribue ainsi à
+améliorer la race chevaline et qu'il augmente la richesse du pays, ce
+qui est de tous points conforme aux prescriptions économiques les plus
+élémentaires. Élevant beaucoup de chevaux, il faut bien qu'on, les
+promène et qu'on les dresse. Je ne m'en plains pas, car c'est plaisir de
+voir trotter ces charmantes bêtes, toujours gaies, heureuses de courir
+d'une allure de plus en plus relevée, à mesure qu'elles approchent de
+leur écurie.
+
+Nous nous arrêtons quelques moments au village de Siroko-Polje, où
+l'abbé désire voir sa mère. Nous entrons chez elle. Veuve d'un simple
+cultivateur, elle occupe une maison de paysan un peu mieux soignée que
+les autres. A la différence des villages hongrois, les maisons
+présentent du côté de la route, non leur pignon, mais la face antérieure
+dans le sens de la longueur. La façade, avec la vérandah sur colonnettes
+de bois, regarde la cour, où erre la collection habituelle des divers
+volatiles. Toutes les habitations du village sont, comme celles-ci,
+plafonnées et récemment blanchies à la chaux, de sorte qu'on ne peut
+voir si elles sont construites en briques d'argile séchée ou en torchis.
+Elles sont toujours posées sur un soubassement en pierres. La chambre où
+la veuve nous reçoit est le salon et en même temps la chambre à coucher
+des hôtes étrangers. Sur les murs soigneusement blanchis, des gravures
+enluminées représentent des saints et des épisodes bibliques. Aux
+fenêtres des rideaux de mousseline; deux grands lits avec force matelas,
+recouverts d'une grosse courtepointe d'ouate capitonnée en indienne à
+ramages rouge et noir; sur la table un tapis de lin brodé de dessins en
+laine de couleurs très vives; un grand sopha et quelques chaises en
+bois, voilà le mobilier. La veuve ne porte plus le costume pittoresque
+du pays, mais une jaquette et un jupon en cotonnade violette, comme les
+femmes de la campagne dans la France du Nord. Elle ne parle que le
+croate et pas l'allemand. Je l'interroge, par l'entremise de son fils,
+sur les zadrugas.
+
+«Dans ma jeunesse, dit-elle, la plupart des familles restaient unies et
+cultivaient en commun le domaine patrimonial. On se soutenait, on
+s'entr'aidait. L'un des fils était-il appelé à l'armée, les autres
+travaillaient pour lui, et comme il savait que la place à la table
+commune l'attendait toujours, il y revenait le plus tôt possible.
+Aujourd'hui, quand la zadruga est détruite et que nos jeunes gens
+partent, ils restent dans les grands villes. Le foyer, avec ses veillées
+en commun, avec ses chansons et ses fêtes, ne les rappelle plus. Les
+petits ménages, qui vivent seuls, ne peuvent pas résister à une maladie,
+à une mauvaise année, maintenant surtout que les impôts sont si lourds.
+Arrive un accident, ils s'endettent et les voilà dans la misère. Ce sont
+les jeunes femmes et le luxe qui sont la perte de nos vieilles et sages
+institutions. Elles veulent avoir des bijoux, des étoffes, des souliers
+qui sont apportés par les colporteurs; pour en acheter, il leur faut de
+l'argent; elles se fâchent si le mari, travaillant pour la communauté,
+fait plus que les autres. S'il gardait tout pour lui, nous serions plus
+riches, pense-t-elle. De là des comptes, des reproches, des querelles.
+La vie de famille devient un enfer; on se sépare. Il faut alors pour
+chacun un feu, une marmite, une cour, un gardien pour les animaux. Puis,
+les soirs d'hiver, c'est l'isolement. Le mari s'ennuie et commence à
+aller au cabaret. La femme, laissée seule, se dérange aussi parfois. Et
+puis, monsieur, si vous saviez quelles saletés les marchands nous
+vendent si cher! De laids bijoux en verre de couleur et en cuivre doré,
+qui ne valent pas deux kreutzers, tandis que les colliers de pièces d'or
+et d'argent, que nous portions autrefois, conservaient leur valeur et
+nous allaient beaucoup mieux. A force d'épargner, les jeunes filles de
+mon temps, avec le produit de leurs broderies et des tapis qu'elles
+faisaient, arrivaient à se former une belle dot en sequins et en thalers
+de Marie-Thérèse, qu'elles portaient sur la tête, au cou, à la ceinture
+et qui reluisaient au soleil, de sorte que les maris ne manquaient pas à
+celles qui étaient adroites, laborieuses et économes. Au lieu de nos
+bonnes et solides chemises en grosse toile inusable, si jolies à voir,
+avec leurs broderies de laine bleue, rouge et noire, on nous apporte
+maintenant des chemises de coton, fines, glacées, brillantes comme de la
+soie, mais qui sont en trous et en loques après deux lavages. Vous
+connaissez notre chaussure nationale, l'opanka: un solide morceau de
+cuir de buffle, bien épais, rattaché au pied par des courroies de cuir
+lacées; nous la faisons nous-mêmes; cela tient au pied et dure
+longtemps. Nos jeunesses commencent à porter des bottines de Vienne; on
+sort, il pleut, notre terre alors devient tenace comme du mortier; les
+bottines y restent ou sont perdues. Au-dessus de nos chemises, le
+dimanche ou l'hiver, nous portons une veste en grosse laine ou en peau
+de mouton, toison en dedans, que nous ornons de dessins faits de petits
+morceaux de cuir de couleurs très voyantes, piqués à l'aiguille, avec
+des fils d'argent ou d'or. Rien ne me paraît plus beau, et cela passe
+d'une génération à l'autre. Aujourd'hui, celles qui veulent faire les
+fières et imiter les Autrichiennes portent du coton, de la soie ou du
+velours, des articles de pacotille, que le soleil déteint, que la pluie
+défraîchit et que le moindre usage troue aux coudes et dans le dos. Tout
+cela paraît bon marché, car, pour faire un de nos vêtements, il fallait
+travailler des mois et des mois. Mais je prétends que cela coûte très
+cher, car l'argent sort de nos poches et les objets, à peine achetés,
+sont déjà usés. Et puis nos soirées d'hiver, qu'en fera-t-on à l'avenir?
+Se tourner les pouces et cracher dans le foyer! Et nos anciennes
+chansons, qu'on chantait dans les veillées en travaillant toutes
+ensemble, autour d'un grand feu, elles seront oubliées; déjà les
+enfants, qui en apprennent d'autres à l'école, les trouvent bêtes et
+n'en veulent plus. Les savants comme vous, monsieur, disent que tout va
+de mieux en mieux. Moi, je ne suis qu'une ignorante; seulement je vois
+ce que je vois. Il y a maintenant dans nos villages des pauvres, des
+ivrognes et de mauvaises femmes, ce qu'on ne connaissait pas jadis. Nous
+payons deux fois plus d'impôts qu'autrefois, et cependant nos vaches ne
+donnent toujours qu'un veau et la tige de maïs qu'un ou deux épis. M'est
+avis que tout va de mal en pis.
+
+--Mais, lui dis-je, vous-même, vous portez le costume étranger que vous
+blâmez avec tant de raison.
+
+--C'est vrai, monsieur, mais quand on a la joie et l'honneur d'avoir un
+fils prêtre, il faut bien renoncer à s'habiller comme une paysanne.»
+Après que nous eûmes pris une rasade d'un petit vin rose et douceâtre,
+que l'aimable vieille femme récoltait dans sa vigne et qu'elle nous
+offrit de bon cœur, nous remontâmes en voiture, et je dis à l'abbé:
+«Votre mère a raison. Les costumes et les usages locaux adaptés aux
+conditions particulières des diverses populations avaient beaucoup de
+bon. Je regrette leur disparition, non seulement comme artiste, mais
+comme économiste. On les abandonne pour prendre ceux de l'Occident,
+parce que ceux-ci représentent la civilisation et le comme il faut.
+C'est le motif qui a porté votre mère à quitter son costume national. Ce
+que l'on nomme le progrès est une puissante locomotive qui, dans sa
+marche irrésistible, broie tous les usages anciens, et qui est en train
+de faire de l'humanité une masse uniforme, dont toutes les unités seront
+semblables les unes aux autres, de Paris à Calcutta et de Londres à
+Honolulu. Avec le costume national et traditionnel, rien ne se perd;
+tandis que les changements continuels du goût ruinent les industriels,
+mettent sans cesse au rebut une foule de marchandises et surexcitent les
+recherches luxueuses et les dépenses. Un économiste renommé, J.-B. Say,
+a dit parfaitement: «La rapidité successive des modes appauvrit un État
+de ce qu'il consomme et de ce qu'il ne consomme pas.»--Mgr Strossmayer,
+répond l'abbé, fait tout ce qu'il peut pour soutenir nos industries
+domestiques. Certainement il vous parlera de ce qu'il a tenté pour
+cela.»
+
+Entre Siroko-Polje et Djakovo, nous franchissons une très légère montée:
+c'est le faîte de partage presque imperceptible de la Sirmie, entre la
+Drave, au nord, et la Save, au sud. Sur un certain espace, les belles
+cultures de froment sont remplacées par un terrain boisé. Seulement, il
+ne reste que des broussailles. Les gros arbres jonchent le sol, et on
+les débite en douves, hélas! La fertilité du sol se révèle par
+l'abondance de l'herbe qui pousse entre les souches. Un troupeau de
+bœufs et de chevaux y paît.
+
+La route s'engage bientôt entre deux rangées de magnifiques peupliers
+d'Italie, hauts comme des flèches de cathédrale. A droite, un bois de
+grands arbres entouré de hautes palissades: c'est le parc aux daims.
+Nous approchons de la résidence épiscopale. Nous voici à Djakovo (en
+hongrois, la terminaison _vo_ devient _var_). Chez nous, ce serait un
+gros village. Ici, c'est un bourg, un lieu de marché, _Marktflecken_,
+comme disent les Allemands. Il y a environ quatre mille habitants, tous
+Croates, y compris quelques centaines d'israélites, qui sont les
+richards de l'endroit.--«Ce sont eux, me dit l'abbé, qui font tout le
+commerce, celui des marchandises au détail, et aussi celui de l'achat en
+gros des denrées agricoles, du bois, de la laine, des animaux
+domestiques, de tout enfin, jusqu'aux volailles et aux œufs. Le crédit
+et l'argent sont entre leurs mains. Ils font la petite et la grosse
+banque. Ces maisons, solidement construites, que vous voyez dans la rue
+principale que nous traversons, ces boutiques d'épiceries, d'étoffes, de
+quincaillerie, de modes, la plupart de ces boucheries, notre unique
+hôtel, tout cela est occupé par eux. Sur seize boutiques que nous avons
+à Djakovo, deux seulement appartiennent à des chrétiens. Il faut bien
+l'avouer, les juifs sont plus actifs que nous. Et aussi, ils ne pensent
+qu'à gagner de l'argent.--Mais, lui répondis-je, les chrétiens, chez
+nous, ne cherchent pas à en perdre, et j'imagine qu'il en est de même en
+Croatie.»
+
+Nous entrons dans la cour du palais de l'évêque. Je ne puis me défendre
+d'une vive émotion en revoyant ce noble vieillard,--le grand apôtre des
+Jougo-Slaves.--Il me serre affectueusement dans ses bras et me dit: «Ami
+et frère, soyez le bienvenu. Vous êtes ici parmi des amis et des
+frères.»--Il me conduit dans ma chambre et m'engage à me reposer,
+jusqu'au souper, des fatigues de ma nuit passée en chemin de fer. La
+chambre que j'occupe est très grande, et les meubles, tables, sophas,
+commodes en noyer style de Vienne, sont très grands aussi. Par la
+fenêtre ouverte, je vois un parc tout rempli d'arbres magnifiques:
+chênes, hêtres, épicéas. Un grand acacia tout couvert de ses grappes
+blanches remplit l'atmosphère d'un parfum pénétrant. Devant une vaste
+serre sont rangées toute espèce de plantes exotiques, auxquelles les
+jardiniers donnent l'arrosage du soir. Rien ne me rappelle que je suis
+au fond de la Slavonie. Je profite de ces deux heures de repos, les
+premières depuis mon départ, pour résumer tout ce que j'ai appris
+concernant mon illustre hôte.
+
+La première fois que je suis venu en Croatie, son nom m'était inconnu.
+Je trouvais son portrait partout, aux vitrines des libraires d'Agram et
+de Carlstadt, dans toutes les auberges, dans la demeure des paysans, et
+jusque dans les petits villages des confins militaires. Quand on me
+raconta tout ce qu'il faisait pour favoriser le développement de
+l'instruction, de la littérature et des arts, parmi les Jougo-Slaves,
+j'en fus émerveillé. Inconnu, sans lettre d'introduction, je n'osai
+aller le voir; mais, depuis lors, l'un de mes vœux les plus ardents
+était de le rencontrer. J'eus cette bonne fortune, non en Croatie, mais
+à Rome. En décembre 1878, il était venu entretenir le pape du règlement
+des affaires ecclésiastiques de la Bosnie. M. Minghetti m'invita à
+déjeuner avec lui. Quand je lui fus présenté, Strossmayer me dit: «J'ai
+lu ce que vous avez écrit sur mon pays, dans la _Revue des Deux Mondes_.
+Vous êtes un ami des Slaves; vous êtes donc le mien. Venez me voir à
+Djakovo; nous causerons.» L'impression que me fit cet homme
+extraordinaire fut profonde. Je reproduis quelques détails de cette
+entrevue, parce que le programme de Strossmayer est celui des patriotes
+éclairés de son pays. Il m'apparut comme un saint du moyen âge, peint
+par fra Angelico, dans les cellules de Saint-Marc à Florence. Sa figure
+est fine, maigre, ascétique; des cheveux cendrés et relevés entourent sa
+tête d'une auréole. Ses yeux gris sont clairs, lumineux, inspirés. Une
+flamme en jaillit, vive et douce, reflet d'une grande intelligence et
+d'un grand cœur. Sa parole est abondante, colorée, pleine d'images;
+mais, quoiqu'il parle également bien, outre les langues slaves, le
+français, l'allemand, l'italien et le latin, aucun de ces idiomes ne lui
+fournit de termes assez expressifs pour rendre complètement sa pensée,
+et ainsi il les emploie tour à tour. Il emprunte à chacun d'eux le mot,
+l'épithète dont il a besoin, ou bien il accumule les synonymes que tous
+lui fournissent. C'est quand il arrive enfin au latin, que la phrase se
+déroule avec une ampleur et une puissance sans pareille. Il dit
+nettement ce qu'il pense, sans réticences, sans réserves diplomatiques,
+avec l'abandon d'un enfant et la profondeur de vues du génie. Absolument
+dévoué à sa patrie, ne désirant rien pour lui-même, il ne craint
+personne ici-bas. Comme il ne poursuit que ce qu'il croit bien, juste
+et vrai, il n'a rien à cacher.
+
+Pendant ce séjour à Rome, il était tout occupé de l'avenir de la
+Bosnie.--«Vous avez eu raison, me dit-il, de soutenir, contrairement à
+l'avis de vos amis les libéraux anglais, que l'annexion des provinces
+bosniaques est une nécessité; mais le point de savoir si c'est un
+avantage pour l'Autriche dépendra de la politique qu'on y suivra. Si
+Vienne ou plutôt Pest entend gouverner les nouvelles provinces par des
+Hongrois ou des Allemands et à leur profit, les Autrichiens finiront par
+être plus détestés que les Turcs. Ce sont des populations exclusivement
+slaves; il faut entretenir et élever leur esprit national. Les journaux
+magyares et allemands disent que je suis l'ami de la Russie, l'ennemi de
+l'Autriche, c'est une calomnie. Pour notre chère vieille Autriche, je
+donnerais ma vie à l'instant. C'est dans son sein que nous devons, nous
+Slaves occidentaux, vivre, grandir, arriver à l'accomplissement de nos
+destinées. On a voulu autrefois nous germaniser. Aujourd'hui on rêve de
+nous magyariser; cela n'est pas moins impossible! A une race nombreuse,
+assise sur un grand territoire contigu, où il y a place pour trente,
+pour quarante millions d'hommes, à un peuple qui a une histoire, des
+souvenirs dont il est fier, on ne peut enlever sa langue, sa
+nationalité. Ceux qui le tenteraient ou qui voudraient entraver notre
+légitime développement, ceux-là seuls travailleraient au profit de la
+Russie. Les Hongrois sont une race héroïque. Ils ont l'esprit politique.
+Pour reconquérir leur autonomie, ils ont déployé une constance
+admirable; maintenant ils gouvernent en réalité l'empire; mais leur
+hostilité contre les Slaves et leur chauvinisme magyare les aveuglent
+parfois complètement. Ils doivent s'appuyer franchement sur nous, sinon
+ils seront noyés dans l'océan panslave.»
+
+Je lui rappelai que, lors de mon premier séjour à Agram, j'avais trouvé
+les patriotes croates, revenant de la fameuse exposition ethnographique
+de Moscou, tout enflammés, et ne cachant nullement leurs sympathies pour
+la Russie.--«C'est vrai, reprit l'évêque, à cette époque le compromis
+Deak, qui nous abandonnait complètement à la merci des Hongrois, avait
+surexcité au plus haut degré les appréhensions des Croates. Mais, depuis
+lors, cet engouement en faveur de la Russie a disparu. Seulement il se
+reproduira, chaque fois que l'Autriche-Hongrie, soit aux bords de la
+Save et de la Bosna, soit au delà du Danube, voudra s'opposer au
+légitime développement des races slaves. Si on pousse celles-ci à bout,
+il est inévitable qu'elles diront unanimement: «Plutôt Russes que
+Magyares!» Ecoutez, mon ami, il y a en Europe deux grandes questions: la
+question des nationalités et la question sociale. Il faut relever les
+populations arriérées et les classes déshéritées. Le christianisme
+apporte la solution, car il nous ordonne de venir en aide aux humbles et
+aux pauvres. Nous sommes tous frères. Mais il faut que la fraternité
+cesse d'être un mot et devienne un fait.»
+
+Après que Strossmayer nous eut quittés, Minghetti me dit: «J'ai eu
+l'occasion de voir de près tous les hommes éminents de notre temps. Il y
+en a deux qui m'ont donné l'impression qu'ils étaient d'une autre
+espèce que nous, ce sont Bismarck et Strossmayer.» Voici quelques
+détails sur ce grand évêque, qui a tant fait pour l'avenir des
+Jougo-Slaves. Chose étrange, on m'a affirmé que sa biographie n'est pas
+encore écrite, sauf peut-être en croate.
+
+Joseph-George Strossmayer est né, le 4 février 1815, à Essek, d'une
+famille peu aisée, qui était venue de Linz vers 1700. Celle-ci était
+donc allemande, comme son nom l'indique; mais elle s'était croatisée au
+point de ne plus parler que le croate. On a fait un grief aux
+Jougo-Slaves d'avoir eu besoin d'un Allemand pour patronner leur
+mouvement national. Il en est souvent ainsi. Le plus éclatant
+représentant du magyarisme, Kossuth, est de sang slave; Rieger, le
+principal promoteur du mouvement tchèque, est d'origine allemande;
+Conscience, le plus éminent initiateur du mouvement flamand, est né d'un
+père français. Strossmayer fit ses études humanitaires au gymnase
+d'Essek, de la façon la plus brillante, et ses études théologiques,
+d'abord au séminaire de Djakovo, puis à l'université de Pest, où il
+passa ses examens avec un éclat tout à fait exceptionnel. Dans l'épreuve
+sur la dogmatique, il déploya tant de savoir et une telle force de
+dialectique, que le président du jury d'interrogation dit à ses
+collègues: _Aut primus hereticus sœculi, aut prima columna catholicœ
+ecclesiœ_. Il n'a pas dépendu de Pie IX et du concile du Vatican que ce
+ne fût la première partie de la prophétie qui se réalisât. En 1837, il
+est nommé vicaire à Peterwardein. Trois ans après, il est placé à
+l'école supérieure de théologie, l'Augustineum de Vienne, où il obtient
+la dignité de docteur, aux applaudissements des examinateurs «qui ne
+trouvent point de mots pour exprimer leur admiration». Après avoir
+rempli pendant peu de temps les fonctions de professeur au lycée
+épiscopal de son pays natal, il est appelé, en 1847, à diriger
+l'Augustineum, et il est nommé en même temps prédicateur de la cour.
+C'était une très haute position pour son âge: il avait à peine trente
+ans. Depuis plusieurs années, il suivait avec la plus ardente sympathie
+le réveil de la nationalité croate. C'est pendant son séjour à Vienne
+qu'il commença à écrire pour défendre cette cause à laquelle il avait
+dès lors voué sa vie. En 1849, l'évêque de Djakovo, Kukovitch, se
+retira; l'empereur appela Strossmayer pour le remplacer. La cour
+impériale était alors encore tout entière à sa reconnaissance envers les
+Croates, qui avaient versé pour elle des flots de sang sur les champs de
+bataille de l'Italie et de la Hongrie. Les deux défenseurs les plus
+influents des droits de la Croatie, le baron Metellus Ozegovitch et le
+ban Jellachitch avaient vivement appuyé Strossmayer, dont ils
+connaissaient le dévouement à leur commune patrie. Détail assez curieux,
+sept ans auparavant, le jeune prêtre avait annoncé à son évêque, dans un
+écrit qui est encore conservé à Djakovo, qu'il lui succéderait.
+
+Les dix premières années de son épiscopat s'écoulèrent sous le ministère
+Bach. Un grand effort se fit alors pour unifier l'empire et pour en
+germaniser les différentes races. Strossmayer comprit admirablement, et
+c'est là ce qui fait sa gloire, que, pour rendre vaine toute tentative
+pareille, il faut éveiller et fortifier le sentiment national par la
+culture intellectuelle, par le développement de la littérature et par
+un retour aux sources historiques de la nation. La devise qu'il avait
+choisie et qui est, non en latin, suivant l'usage, mais en croate,
+résume l'œuvre de sa vie: «_Sve za vjeru i domovinu_: Tout pour la foi
+et pour la patrie.» Sa vie entière a été consacrée à la traduire en
+actes utiles à son pays. Tout d'abord, il donne des sommes importantes
+pour fonder des bourses, afin de permettre aux jeunes gens pauvres de
+faire des études humanitaires; il dote ainsi presque tous les gymnases
+croates, et entre autres ceux d'Essek, de Varasdin, de Fiume, de
+Vinkovce, de Seny, de Gospitch, et plus tard l'université d'Agram; à
+Djakovo même, ses largesses en faveur de l'instruction sont incessantes
+et considérables. Il y crée un gymnase, une école supérieure de filles,
+une école normale de filles, un séminaire pour les Bosniaques, et tout
+cela est entretenu à ses frais. Plus tard, il y organise une école
+normale d'instituteurs, et cela seul lui coûte 200,000 francs de premier
+établissement. Il ne ménage rien pour contribuer au développement des
+différentes littératures jougo-slaves. Il patronne et de toute façon les
+créateurs de la langue serbe officielle Vuk Karadzitch et Danichitch,
+puis les deux frères Miladinovci, qui, accueillis dans sa demeure, y
+travaillent à leur édition des chansons populaires bulgares, un des
+premiers livres parus en cette langue, et qui préparait le réveil de
+cette jeune nationalité. Dans son séminaire épiscopal, il fonde et dote
+une chaire pour l'étude des anciennes langues slaves. En même temps, il
+commence à former cette vaste bibliothèque qu'il compte laisser aux
+différentes écoles de Djakovo et le musée de tableaux qu'il destine à
+Agram. Enthousiaste de l'art, il va en Italie pour en admirer les
+merveilles et en rapporter quelques spécimens, chaque fois que sa santé
+exige quelque repos. Toutes les institutions, toutes les publications,
+tous les hommes de lettres qui se sont occupés de la Croatie ont reçu de
+lui un généreux appui.
+
+Quoique toujours prêt à défendre les droits de son pays, ce grand
+patriote n'est entré dans l'arène politique que pour obéir à un devoir
+qu'on lui imposait. Après la chute du ministère Bach, quand s'ouvrit à
+Vienne l'ère constitutionnelle, Strossmayer fut appelé par l'empereur
+dans le «Reichstag renforcé», avec le baron Wranicanji. Ils y
+réclamèrent, en toutes circonstances, avec la plus grande énergie,
+l'autonomie complète de la Croatie. J'ai toujours pensé qu'on aurait pu
+alors établir en Autriche un régime rationnel et durable, reposant sur
+l'indépendance historique des différents états, mais avec un parlement
+central pour les affaires communes, comme en Suisse et aux États-Unis.
+On laissa passer le moment opportun, et après Sadowa, il fallut subir
+l'_Ausgleich_ et le dualisme imposé par la Hongrie. L'empire fut coupé
+en deux et la Croatie livrée à Pest. Lorsque s'engagèrent les
+négociations pour régler les rapports entre la Hongrie et la Croatie, on
+crut nécessaire d'écarter Strossmayer, qui ne voulait à aucun prix
+sacrifier l'autonomie de son pays, fondée sur les traditions de
+l'histoire. Il passa le temps de son exil à Paris, où il se livra à une
+étude spéciale des grands écrivains français. Depuis son retour à
+Djakovo, pendant les quinze dernières années, il s'est abstenu
+scrupuleusement de toute action politique; il ne veut même pas siéger à
+la diète de la Croatie, pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'apporter
+l'appui de ses sympathies à l'agitation et à l'opposition qui fermentent
+dans le pays. On sait à Vienne et à Pest qu'il déplore le mode actuel
+d'union entre la Croatie et la Hongrie. On dit que sa manière de voir
+est celle du «parti des indépendants» (_neodvisne stranke_), dont les
+principaux chefs sont des hommes très estimés dans leur pays et même
+dans toute l'Autriche, le président de l'Académie, Racki et le comte
+Vojnoritch; mais l'évêque de Djakovo reste à l'écart. Il croit assurer
+l'avenir de sa nation surtout en y suscitant la vie intellectuelle et
+scientifique. Ce qui est l'œuvre de l'esprit est inattaquable et
+survit. Dans ce domaine, la force est impuissante. «En marchant dans
+cette voie, a-t-il dit quelque part, rien, non, rien au monde ne pourra
+nous empêcher d'accomplir la mission à laquelle la Providence semble
+nous appeler parmi nos frères de sang de la péninsule balkanique.»
+
+Dès 1860, Strossmayer avait démontré la nécessité de fonder à Agram une
+académie des sciences et des arts, et il avait ouvert la souscription
+publique par un don de 200,000 francs, qu'il augmenta encore
+notablement. Depuis lors, le pays tout entier répondit à son appel: plus
+de 800,000 francs furent réunis, et le 28 juillet 1867, fut inauguré le
+nouvel établissement dont la Croatie est justement fière. Le grand
+évêque y prononça un discours resté célèbre, où il vante, en termes
+d'une magnifique éloquence, le génie de Bossuet et de Pascal. L'Académie
+a publié soixante-sept volumes de ses annales, intitulées _Rad_,
+«Travail», et spécialement consacrées à l'histoire de la Croatie, et
+elle a commencé la publication d'un grand dictionnaire de la langue
+croate, sur le modèle de ceux de Grimm et de Littré.
+
+Au mois d'avril 1867, au sein de la diète d'Agram, Strossmayer avait
+démontré la nécessité pour la Croatie d'avoir une université, et, à cet
+effet, il mit 150,000 francs à la disposition de son pays. Au mois de
+septembre 1866, le jour où l'on célébrait le trois centième anniversaire
+du Léonidas croate, le ban Nikolas Zrinyski, il prononça un discours
+qui, répandu partout, souleva un enthousiasme indescriptible en faveur
+d'une œuvre essentiellement scientifique. La souscription monta bientôt
+à un demi-million, et l'université fut inaugurée le 19 octobre 1874. Les
+fêtes furent, pour le noble initiateur de tant d'œuvres utiles, plus
+qu'un triomphe; ce fut une apothéose, et jamais il n'y en eut de plus
+méritée. Le ban ou gouverneur général, qui présida à la cérémonie, était
+Ivan Maruvanitch, le meilleur poète épique de la Croatie. Les délégués
+des autres universités, et surtout ceux des sociétés littéraires ou
+politiques des Slaves autrichiens et même transdanubiens, étaient
+accourus en grand nombre à Agram. La ville était pavoisée, une foule
+énorme remplissait les rues. Un cri unanime se fit entendre: «Saluons le
+grand évêque! Vive le père de la patrie!» Dans nos pays, où les centres
+d'instruction abondent, nous avons peine à comprendre combien est
+importante la création d'une université; mais pour toutes les
+populations jougo-slaves, si longtemps comprimées, c'était une
+solennelle affirmation de l'idée nationale et pour l'avenir une
+garantie de leur développement spirituel. C'est ainsi qu'au XVIe siècle,
+la Réforme s'est empressée de fonder des universités en Allemagne, en
+Hollande, en Écosse. Tandis qu'elle luttait encore pour son existence à
+Gand, les protestants flamands, le cou, pour ainsi dire, sous la hache
+de l'Espagne, profitèrent de quelques mois de liberté pour créer des
+cours universitaires, ainsi que vient de le montrer un de nos
+professeurs d'histoire, M. Paul Fredericq. L'enseignement supérieur est
+le foyer d'où rayonne l'activité intellectuelle des peuples.
+
+En religion, Strossmayer est un chrétien selon l'évangile, adversaire de
+l'intolérance, ami de la liberté, des lumières, du progrès sous toutes
+ses formes, entièrement dévoué à son peuple et surtout aux malheureux.
+On n'a pas oublié avec quelle énergie et quelle éloquence il a combattu
+le nouveau dogme, l'infaillibilité du pape. Dans les dernières années,
+il s'est efforcé d'amener une réconciliation entre le rite oriental et
+le rite occidental. Il a consacré à développer ses vues à ce sujet ses
+deux derniers mandements de carême (1881 et 1882). C'est certainement
+sous son inspiration que le Vatican a récemment exalté les deux grands
+apôtres des Slaves, les saints Cyrille et Méthode, que l'Église
+orientale vénère tout particulièrement. On admire réunies en lui les
+vertus d'un saint et les goûts d'un artiste. Tout sentiment personnel
+est extirpé: ni égoïsme ni ambition. Sa vie est un dévouement de chaque
+jour; pas une de ses pensées qui ne soit tournée vers le bien de ses
+semblables et l'avenir de son pays. Qui a jamais fait plus que lui pour
+le réveil d'une nationalité, et avec autant de perspicacité et
+d'efficacité? Parmi les nobles figures qui, en ce siècle, font honneur à
+l'humanité, je n'en connais pas qui lui soient supérieures. La Croatie
+peut être fière de lui avoir donné le jour.
+
+Mgr Strossmayer vient me prendre pour le souper. Nous traversons une
+immense galerie remplie d'un bout à l'autre de caisses à tableaux. J'en
+demande l'explication à l'évêque. «Vous savez, dit-il, que nous avons
+fondé un musée à Agram. Depuis que j'ai eu un peu d'argent disponible,
+j'ai acheté, chaque fois que j'allais en Italie, quelques tableaux que
+je destinais à ce musée, qui est un des rêves de ma vie. Ce rêve va
+prendre corps. Mais voyez la misère et la contradiction des choses
+humaines, ceci devient pour moi la cause d'un vrai chagrin, puéril
+peut-être, mais réel, je dois l'avouer. Donner mes revenus ne me coûte
+rien. La fortune de l'évêché est le patrimoine des pauvres, je
+l'administre et je l'emploie le mieux que je peux; je ne me prive de
+rien, car de besoins personnels je n'en ai guère; mais mes tableaux, mes
+chers tableaux, il m'est dur de m'en séparer. Je les connais tous, je me
+rappelle où je les ai achetés, je les aime; mes regards s'y reposent
+volontiers, car j'ai beaucoup, et trop sans doute, les goûts de
+l'artiste, et maintenant ils partent, ils doivent partir. A Agram, nos
+jeunes élèves de l'Académie les attendent pour les copier et pour s'en
+inspirer. Ils en ont besoin. Sans l'efflorescence des beaux-arts, une
+nationalité est incomplète. Nous avons une université, nous aurons la
+science; il nous faut aussi l'architecture, la peinture et la sculpture.
+Je suis vieux; je n'ai plus longtemps à vivre; je croyais les garder
+jusqu'à ma mort, mais c'est une pensée égoïste dont je me repens. L'an
+prochain, si vous allez à Agram, vous les y verrez. Voici précisément
+venir M. Krsujavi, professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à
+l'université d'Agram. Il est aussi directeur de notre musée et d'une
+école d'art industriel que nous venons de fonder. Il est venu chez moi
+pour emballer avec soin toutes ces toiles qui désormais sont confiées à
+sa garde.»
+
+Nous regardons les tableaux qui sont encore à leur place. Il y en a deux
+cent quatre-vingt-quatre, dont plusieurs excellents, du Titien, des
+Carrache, de Guido Reni, de Sasso Ferrato, de Paul Véronèse, de fra
+Angelico, de Ghirlandajo, de fra Bartolommeo, de Dürer, d'Andréa
+Schiavone, «le Slave», qui était Croate et s'appelait Murilitch, de
+Carpaccio, ou plutôt de Karpatch, un autre slave. On estime qu'ils
+valent un demi-million. Quelques toiles modernes, peintes par des
+artistes croates, représentent des sujets de l'histoire nationale. Les
+meilleurs se trouvent dans la chambre à coucher et dans le bureau de
+travail de l'évêque.
+
+Après avoir traversé une enfilade de beaux et grands salons de
+réception, solennels comme ceux des ministères de Vienne, parquet très
+brillant, tentures de soie et, tout autour, une rangée de chaises et de
+fauteuils dans le style de l'empire français, nous prenons place à la
+table du souper, dans la salle à manger. C'est une grande chambre avec
+des murs blanchis à la chaux, auxquels sont pendues quelques bonnes
+gravures représentant des sujets de piété. Les convives de l'évêque
+sont, outre le professeur Krsujavi, sept ou huit jeunes prêtres attachés
+à l'évêché ou au séminaire. Nous sommes servis par les pandours à
+grandes moustaches, en uniforme de hussard. Après que l'évêque a dit le
+_Benedicite_, l'un des prêtres lit en latin, avant chaque repas, un
+chapitre de l'évangile et un autre de l'_Imitation_. La conversation
+s'engage. Elle est toujours intéressante, grâce à la verve, à l'esprit,
+à l'érudition de Mgr Strossmayer. Je parle des industries locales des
+paysans. Je rappelle que j'ai vu précédemment à Sissek, un dimanche, au
+sortir de la messe, les paysannes vêtues de chemises brodées en laine de
+couleurs vives, qui étaient des merveilles: «Nous faisons tous nos
+efforts, répond l'évêque, pour maintenir ce goût traditionnel. A cet
+effet, nous avons établi à Agram un petit musée, où nous collectionnons
+des types de tous les objets d'ameublement et de vêtement confectionnés
+dans nos campagnes. Nous tâchons ensuite de répandre les meilleurs
+modèles. Ce sera une des branches de l'enseignement dans notre académie
+des beaux-arts. M. Krsujavi s'en occupe spécialement et il prépare des
+publications à ce sujet». «Ce qui est extraordinaire, dit M. Krsujavi,
+c'est que ces broderies, où se révèle toujours une entente parfaite de
+l'harmonie et du contraste des couleurs, et qui sont parfois de vrais
+chefs-d'œuvre d'ornementation, sont faites d'instinct, sans dessin,
+sans modèle. C'est une sorte de talent inné chez nos paysannes: il se
+forme peut-être par la vue de ce qu'elles ont sous les yeux, mais elles
+ne copient pas cependant. Il en est de même pour la confection des
+tapis. Cela vient-il des Turcs, qui eux-mêmes n'ont fait que reproduire,
+en tons plus voyants, les dessins de l'art persan? J'en doute; car les
+décorations slaves sont plus sobres de couleur et les dispositions sont
+plus géométriques, plus sévères, moins «fleuries». Cela rappelle le goût
+de la Grèce antique et on les retrouve chez tous nos Slaves du Midi et
+jusqu'en Russie. «N'oublions pas, reprit l'évêque, que cette contrée où
+nous sommes et où ne survit plus en fait d'arts que celui qui nous
+fournit le pain et le vin, je veux dire l'agriculture, la Slavonie, a
+été, à deux reprises différentes, le siège d'une haute et brillante
+culture littéraire et artistique. Dans l'antiquité, Sirmium était une
+grande ville où florissait dans toute sa gloire la civilisation romaine.
+Nos fouilles mettent au jour, à chaque instant, des restes de cette
+époque. Puis, au moyen âge, seconde période de splendeur: une véritable
+renaissance, comme vous allez vous en convaincre à l'instant. Plus tard
+sont venus les Turcs. Ils ont tout brûlé, tout anéanti, et, sans le
+christianisme, ils nous auraient ramenés aux temps de la barbarie
+primitive.»
+
+L'évêque fait apporter des vases sacrés en or et en argent. Ils
+proviennent de la Bosnie, qu'il visitait au temps où il en était encore
+le vicaire apostolique. Il y a des crosses, des croix, des calices qui
+datent du Xe au XIVe siècle et qui sont admirables. Voici un calice en
+émail cloisonné, style byzantin; un autre avec des ciselures et des
+gravures pur roman; un troisième fait penser aux décorations normandes
+de l'Italie méridionale; un quatrième est en filigrane sur fond d'or
+plat, comme certains bijoux étrusques. La Bosnie, avant l'invasion
+turque, n'était pas le pays sauvage qu'elle est devenue depuis. En
+communication constante et facile, par la côte de la Dalmatie, avec la
+Grèce et Constantinople d'une part, avec l'Italie d'autre part, ses
+artistes se maintenaient au niveau des productions de l'art dans ces
+deux centres de civilisation.--«Aujourd'hui encore, reprend l'évêque, il
+y a à Sarajewo des orfèvres qui n'ont jamais appris à dessiner, mais qui
+font des chefs-d'œuvre. Ainsi, voyez cette croix épiscopale en argent
+et ivoire: Agram a fourni le dessin, mais quelle perfection dans
+l'exécution! Ne croyez pas que je sois collectionneur. Sans doute, j'en
+ai l'instinct comme un autre; mais avec mes faibles moyens, je poursuis
+un grand but: rattacher le présent au passé, à ce glorieux passé de
+notre race, dont je vous parlais tantôt; réveiller, entretenir,
+développer la part d'originalité que Dieu a départie aux Jougo-Slaves,
+briser la croûte épaisse d'ignorance sous laquelle notre génie national
+s'est trouvé étouffé pendant tant de siècles d'oppression, et faire en
+sorte que la domination turque ne soit plus qu'un intermède, une sorte
+de cauchemar que l'aurore de notre résurrection aura définitivement
+dissipé.»
+
+Le lendemain matin, un gai soleil de juin me réveille de bonne heure.
+J'ouvre ma fenêtre. Les oiseaux chantent dans les arbres du parc et
+l'odeur enivrante des acacias me transporte parmi les orangers de
+Sorrente. Les parfums réveillent des souvenirs précis, non moins que les
+sons. A huit heures, le domestique m'apporte le déjeuner à la viennoise.
+Excellent café, crème et petits pains de farine de Pest, la meilleure du
+monde. Je parcours seul le palais épiscopal. C'est un très grand
+bâtiment à un étage, qui date, dans sa forme actuelle, du milieu du
+dernier siècle. Il forme les deux côtés d'une grande cour centrale
+carrée, dont le côté du fond est fermé par des dépendances et un vieux
+mur, et le quatrième par l'église. Le premier étage seul est occupé par
+les appartements de maître; le rez-de-chaussée l'est par les cuisines,
+buanderies, magasins, état domestique, etc., suivant la coutume des pays
+méridionaux. Le plan est très simple: c'est celui des cloîtres. Donnant
+sur la cour, se prolonge une galerie, où s'ouvrent toutes les chambres,
+qui se succèdent en enfilade, comme les cellules d'un couvent.
+
+L'évêque vient me prendre pour visiter sa cathédrale, qui est une des
+choses où il a pris le plus de plaisir, parce qu'il y donnait
+satisfaction aux rêves et aux sentiments du chrétien, du patriote et de
+l'artiste. Il s'en est occupé pendant seize années. Cette église lui a
+coûté plus de 3 millions de francs. Elle est assez grande pour une
+population cinq à six fois plus considérable que celle du Djakovo
+actuel, mais son fondateur espère qu'elle durera assez pour ne pas
+pouvoir contenir les fidèles du Djakovo de l'avenir. Elle est bâtie en
+briques de premier choix, d'un grain très fin et d'un rouge vif, comme
+celles de l'époque romaine. Les encadrements des fenêtres et les
+moulures sont en pierre calcaire apportée d'Illyrie. Les marbres de
+l'intérieur viennent de la Dalmatie. On devine ce qu'a dû coûter le
+transport, qui, depuis le Danube ou la Save, a dû se faire par chariot.
+Le style de l'édifice est italo-lombard très pur. Tout l'intérieur est
+polychrome et peint à fresque par les Seitz père et fils. Les sujets
+sont empruntés à l'histoire sainte et à celle de l'évangélisation des
+pays slaves. Christianisme et nationalité, c'est la préoccupation
+constante de Strossmayer. Le maître-autel est surtout très bien conçu.
+Il est en forme de sarcophage. Au-dessus s'élève, comme dans les
+basiliques de Rome, une sorte de baldaquin, soutenu par quatre colonnes
+monolithes d'un beau marbre de l'Adriatique, avec des bases et des
+chapiteaux en bronze. Tout est d'un goût sévère: ni oripeaux, ni statues
+habillées comme des poupées, ni vierges miraculeuses. On est au XIIe
+siècle, bien avant que les jésuites aient matérialisé et paganisé le
+culte catholique.
+
+L'évêque me conduit dans la crypte. Des niches ont été réservées dans
+l'épaisseur du mur; il y a transporté les restes de trois de ses
+prédécesseurs. Sur la pierre, rien qu'une croix et un nom; une quatrième
+dalle n'a pas d'inscription: «C'est là ma place, me dit-il; ici
+seulement je trouverai du repos. J'ai encore beaucoup à faire; mais il y
+a trente-trois ans que je suis évêque, et l'homme, comme l'humanité, ne
+peut jamais espérer d'achever son œuvre». Les paroles de Strossmayer me
+rappellent la sublime devise d'un autre grand patriote, l'ami du
+Taciturne, l'un des fondateurs de la république des Provinces-Unies,
+Marnix de Sainte-Aldegonde: _Repos ailleurs_. En sortant, je remarque un
+vieux mur crénelé envahi par le lierre. C'est tout ce qui reste de
+l'ancien château fort, brûlé et rasé par les Turcs. Quand on trouve
+ainsi à chaque pas les traces des dévastations commises par les bandes
+musulmanes, on comprend la haine qui subsiste au cœur des populations
+slaves.
+
+Au dîner, qui a eu lieu au milieu du jour, on parle du mouvement
+national en Dalmatie. «J'ai reçu la nouvelle, dit l'évêque, qu'aux
+élections récentes des villes dalmates, les candidats slaves l'ont
+emporté sur les Italiens. Il devait en être ainsi; le mouvement des
+nationalités est partout irrésistible, parce qu'il est favorisé par la
+diffusion de l'instruction. Naguère les Italiens dominaient à Zara, à
+Spalato, à Sebenico, à Raguse. Ils représentaient la bourgeoisie, mais
+le fond de la population est complètement slave. Tant qu'elle a été
+ignorante et comprimée, elle n'avait rien à dire; mais dès qu'elle a eu
+quelque culture intellectuelle, elle a revendiqué le pouvoir politique,
+qui de droit lui revenait. Elle l'obtient aujourd'hui. Et dire que
+souvent, par crainte du progrès du slavisme, on favorisait les Italiens,
+dont une partie au moins est acquise à l'irrédentisme! Le ministère
+actuel revient de cette erreur et pour toujours, il faut l'espérer.
+Remarquez bien que d'ici jusqu'aux bouches de Cattaro, et de la côte
+dalmate jusqu'au Timok et à Pirot, c'est-à-dire jusqu'aux confins de la
+Bulgarie, la même langue est parlée par les Serbes, les Croates, les
+Dalmates, les Bosniaques, les Monténégrins, et même par les Slaves de
+Trieste et de la Carniole. Les Italiens de la côte dalmate sont pour la
+plupart les descendants de familles slaves italianisées sous la
+domination de Venise, mais en tout cas, la gloire de la cité des doges
+et de sa noble civilisation rejaillit sur eux. Nous les respectons, nous
+les aimons; on ne proscrira pas la langue italienne; mais il faut bien
+que la langue nationale, la langue de la majorité de la population
+l'emporte.»
+
+Les convives citent à l'envie des faits pour démontrer les éminentes
+qualités de la race illyrienne: l'un vante la bravoure de ses soldats,
+l'autre l'énergie de ses femmes. Mais, dit-on, chez les Monténégrins
+toutes ces vertus sont portées à l'extrême, parce que, seuls, ils ont
+su conserver toujours leur liberté et se préserver du contact corrupteur
+d'un maître. L'un des jeunes prêtres, qui a résidé et voyagé le long de
+la côte dalmate, affirme qu'au Monténégro on n'admet pas qu'une femme
+puisse faillir; aussi toute faute est punie d'une façon terrible. La
+femme mariée qui s'en rend coupable était autrefois lapidée, ou bien le
+mari lui coupait le nez. La jeune fille qui se laisse séduire est
+impitoyablement chassée; aussi d'ordinaire elle se suicide, et ses
+frères ne manquent pas de tuer le séducteur, ce qui donne lieu à des
+vendettas et à des guerres de famille qui durent des années. M. von
+Stein-Nordheim, de Weimar, raconte que, pendant la dernière guerre, un
+Turc nommé Mehmed-pacha s'était emparé, dans une razzia, d'une jeune
+Monténégrine, la belle Joke. Elle le supplie de ne pas donner aux
+soldats le spectacle de sa honte. On était dans la montagne. Ils
+s'écartent; la jeune fille voit que le sentier longe un précipice, elle
+se laisse tomber à terre, vaincue par l'émotion. Mehmed la saisit dans
+ses bras. Elle lui rend son étreinte, elle s'attache à lui, puis tout à
+coup se renverse et entraîne son vainqueur au delà d'un rocher à pic, et
+tous deux tombent dans l'abîme, où l'on retrouva leurs cadavres mutilés.
+L'action héroïque de Joke fait l'objet d'un chant populaire tout récent.
+Autre fait du temps de la guerre de 1879. Tous les hommes d'un village
+de la frontière étaient partis pour rejoindre le gros de l'armée. Les
+Turcs arrivent et pénètrent dans le village. Les femmes se réfugient
+dans une vieille tour et s'y défendent comme des amazones; mais elles
+n'ont que quelques vieux fusils. La tour va être prise d'assaut. «Il
+faut nous faire sauter,» dit Yela Marunow. On met en tas tous les barils
+de poudre; les femmes et les enfants se réunissent en groupe pour les
+cacher; on ouvre la porte, plus de cinq cents Turcs entrent et se
+précipitent. Yela met le feu, et tous meurent foudroyés et ensevelis
+sous les ruines. Au Monténégro, quand une fille est née, la mère lui
+dit: «Je ne te souhaite pas la beauté, mais la bravoure; l'héroïsme seul
+fait aimer des hommes.» Voici une strophe d'un _lied_ que chantent les
+jeunes filles: «Grandis, mon bien-aimé; et quand tu seras devenu grand
+et fort, et que tu viendras demander ma main à mon père, apporte-moi
+alors, comme don du matin, des têtes de Turcs fichées sur ton yatagan.»
+
+Un convive prétend que les Croates ne sont pas moins braves que les
+Monténégrins. Ils l'ont bien prouvé, dit-il, sous Marie-Thérèse, dans
+les guerres contre Napoléon, et sur les champs de bataille italiens en
+1848, 1859 et 1866. Ce sont eux qui, sous le ban Jellachitch, ont sauvé
+l'Autriche, après la révolution de mars; sans leur résistance, les
+Hongrois prenaient Vienne avant même que les Russes eussent songé à
+intervenir. L'Anglais Paton, qui a écrit l'un des meilleurs ouvrages qui
+aient été faits sur ces contrées, raconte que, se trouvant à Carlstadt
+en Croatie, le gouverneur, le baron Baumgarten, lui raconta la mort
+héroïque du baron de Trenck. Pour récompenser François de Trenck qui,
+avec ses Croates, avait vaillamment combattu au siège de Vienne,
+l'empereur lui avait donné d'immenses domaines en Croatie. Son
+descendant, le baron Frederick de Trenck, se ruine en procès, se fait
+mettre en prison par le roi Frédéric II, s'échappe, écrit ses fameux
+Mémoires qui, comme dit Grimm, font une sensation prodigieuse, et vient
+enfin se fixer à Paris; pour s'abreuver de première main à la source de
+la philosophie. Pendant la Terreur, il est arrêté et accusé d'être
+l'espion des tyrans parce qu'il suit les réunions des clubs. Il se
+défend en montrant la trace des fers du roi de Prusse et les lettres de
+Franklin. Mais il parle avec respect de la grande impératrice
+Marie-Thérèse. Fouquier-Tinville l'interrompt: «Prenez garde, dit-il, ne
+faites pas l'éloge d'une tête couronnée dans le sanctuaire de la
+justice.» Trenck relève fièrement la tête: «Je répète: Après la mort de
+mon illustre souveraine Marie-Thérèse, je suis venu à Paris pour
+m'occuper d'œuvres utiles à l'humanité.» C'en était trop. Il est
+condamné et exécuté le soir même. La bravoure un peu sauvage des
+Pandours était proverbiale au XVIIIe siècle. Au commencement de la
+Terreur, l'impératrice Catherine écrit: «Six mille Croates suffiraient
+pour en finir de la révolution. Que les princes rentrent dans le pays,
+ils y feront ce qu'ils voudront.» Je cite ces faits pour montrer comment
+le souvenir des exploits guerriers de leur race entretient parmi les
+Croates un patriotisme ardent, exigeant et ombrageux.
+
+L'après-midi, nous visitons la ferme qui dépend directement de la
+résidence épiscopale, _die œkonomie_, comme on l'appelle en allemand.
+Le mot est juste. Comme le montrent _les Économiques_ de Xénophon, les
+Grecs entendaient principalement par ce mot l'administration d'un fonds
+rural. L'intendant, qui est aussi un prêtre, me donne quelques détails:
+«Les terres de l'évêché, dit-il, mesurent encore 27,000 jochs de 57
+ares 55 centiares, dont 19,000 en bois, 200 en vignes et le reste en
+culture. Les contributions sont énormes: elles montent à 32,000
+florins[8]. Autrefois, ce domaine était beaucoup plus étendu; mais,
+après 1848, lors de l'émancipation des paysans à qui on a attribué, en
+propriété, une partie du sol qu'ils cultivaient comme tenanciers à
+corvée, l'évêque a donné l'ordre de faire le partage de la façon la plus
+avantageuse pour les cultivateurs. En réalité, les conditions de culture
+sont peu favorables ici. La main-d'œuvre est chère, nous payons un
+journalier 1 florin 1/2, et le prix de nos produits est peu élevé, car
+il est grevé de frais de transport énormes jusqu'aux marchés
+consommateurs. Chez vous, c'est l'opposé. La terre, chère chez vous, est
+à bas prix ici. Nous vendons nos chevaux de la race de Lipitça environ
+1,000 florins; un bel étalon vaut 1,400 à 1,500 florins, une bonne vache
+100 florins, un porc de trois mois 9 florins. La terre se loue 6 à 7
+florins le joch. Mais le domaine épiscopal est presque complètement
+exploité en régie. Les paysans, ayant tous des terres et peu de
+capitaux, ne sont guère disposés à louer. Il faudrait concéder nos
+fermes aux juifs, qui ne nous donneraient pas ce que nous obtenons par
+le faire-valoir direct.»--L'évêque intervient: «Ne disons pas de mal des
+juifs, ce sont eux qui achètent tous mes produits et à de bons prix.
+J'ai voulu vendre aux marchands chrétiens; je recevais le tiers ou le
+quart en moins. Comme j'emploie mon revenu à des œuvres utiles, je ne
+puis faire à celles-ci un tort aussi considérable pour obéir à un
+préjugé. J'ai construit un moulin à vapeur pour moudre mon grain sans
+être à la merci des meuniers israélites, mais je dois avouer que ces
+messieurs s'y entendent mieux que nous.»--On m'a dit, depuis, que le
+revenu de l'évêché de Djakovo s'élève, bon an mal an, à 150,000 florins.
+A nos yeux, c'est beaucoup, mais c'est peu en comparaison des revenus de
+l'évêque d'Agram qui montent à 250,000 florins ou de ceux de l'évêque de
+Gran primat de Hongrie, qui dépassent 500,000 florins.
+
+[Note 8: Le florin autrichien argent vaut au pair 2 fr. 50 c.; mais,
+avec le cours forcé du papier-monnaie, sa valeur varie chaque jour entre
+2 fr. 10 c. et 2 fr. 15 c.]
+
+Les bâtiments de la ferme ont des murs très épais, de façon à pouvoir
+résister aux incursions des Turcs, qui occupaient naguère encore l'autre
+bord de la Save à dix lieues d'ici. L'évêque me montre sa vacherie, «sa
+suisserie,» _Schweizerei_, comme il l'appelle. C'est une innovation. Il
+a fait venir des vaches de race suisse, qui, bien nourries à l'étable,
+donnent beaucoup de lait et de beurre. Je me permets de dire que c'est
+de ce côté que devraient se tourner ici les efforts de l'agronome: «Le
+prix du froment baisse, celui du beurre et de la viande reste toujours
+très élevé. Votre terre se couvre spontanément d'une herbe très
+nourrissante. Vous pourriez facilement, grâce aux chemins de fer,
+expédier sur nos marchés occidentaux le produit de vos étables. Vous
+avez des légions de porcs dans vos forêts. Imitez les Américains;
+améliorez la race, engraissez avec du maïs qui vient ici comme nulle
+part ailleurs, et envoyez-nous des jambons et du lard. On ne les
+repoussera pas sous prétexte de trichines.»
+
+Nous allons visiter, à deux lieues de Djakovo, le grand parc aux daims.
+Deux victorias, attelées chacune de quatre chevaux gris, nous y
+conduisent. Je me trouve avec l'évêque. Il me fait admirer sa belle
+allée de peupliers d'Italie: «J'aime cet arbre, dit-il, non seulement
+parce qu'il me rappelle un pays qui m'est cher, mais parce qu'il est, à
+mes yeux, un indice de civilisation. Quiconque le plante est mû par un
+sentiment esthétique. Apprécier le beau dans la nature, puis dans l'art,
+est un grand élément de culture.»--Nous causons de la question
+politico-religieuse. Sachant combien ce sujet est délicat et peut-être
+pénible pour lui, je ne fais que l'effleurer. Je lui demande comment il
+lui avait été donné au concile de parler le latin de façon à émerveiller
+la haute et docte assemblée et à mériter l'éloge qu'elle lui accorda
+d'être le _primus orator christianitatis_. «Je l'ai parlé avec facilité,
+me répond-il, et rien de plus. Autrefois j'ai enseigné en latin, comme
+professeur de théologie. Pour éviter les rivalités des langues
+nationales, le latin était notre langue officielle jusqu'en 1848. En me
+rendant au concile, j'ai relu mon Cicéron, et ainsi les expressions
+latines, pour exprimer ma pensée, se présentaient à mon esprit, avec une
+abondance dont j'ai été moi-même très surpris. Le fait est que le latin
+est encore la langue où je dis le plus clairement ce que je veux dire.»
+
+Strossmayer a fini récemment par accepter le nouveau dogme de
+l'infaillibilité papale, qu'il avait combattu à Rome avec tant
+d'éloquence; mais il parle avec une égale bienveillance de Dupanloup qui
+s'est soumis, et de Döllinger qui résiste encore.--«Quand un homme,
+dit-il, obéit à sa conscience et au devoir, en sacrifiant ses intérêts
+temporels et en manifestant ainsi la supériorité de la nature humaine,
+nous ne pouvons que nous incliner. Il appartient à Dieu seul de
+prononcer le jugement final.»--Il exprime aussi la plus vive sympathie
+pour lord Acton, qui a fait avec lui la campagne anti-infaillibiliste.
+«Il était avec nous à Rome, dit-il. J'ai vu de près les angoisses de
+cette noble âme, au moment où les décisions du concile étaient en
+balance. Nul peut-être ne connaît plus à fond l'histoire ecclésiastique;
+c'est un père de l'Église.»--J'avais rencontré lord Acton à Menton, en
+janvier 1879, et j'avais été, en effet, confondu de sa prodigieuse
+érudition et de son aptitude à tout lire. Ainsi, quoiqu'il ne s'occupât
+qu'en passant d'économie politique, je trouvai sur sa table, lus et
+annotés, les principaux ouvrages publiés sur cette matière en français,
+en anglais, en allemand et en italien. Lord Acton est certes le plus
+instruit et le plus éminent des catholiques libéraux anglais, mais sa
+position m'a paru singulièrement difficile et même douloureuse.
+
+Je ne voulus pas demander à l'évêque ce qu'il pensait du pouvoir
+temporel, mais il m'a semblé qu'il ne le regardait nullement comme
+indispensable à la mission spirituelle de son Église. «Les ennemis de la
+papauté, dit-il, ont voulu lui porter un coup mortel en lui enlevant ses
+États. Ils se sont trompés. Plus l'homme est dégagé des intérêts
+matériels, plus il est libre et puissant. On a dit que le pape espère
+qu'une guerre étrangère lui rendra son royaume. N'en croyez rien:
+n'est-il pas le successeur de celui qui a dit: Mon royaume n'est pas de
+ce monde. Il ne peut vouloir ni de Rome, ni du monde entier, s'il doit
+l'acheter au prix du sang.»
+
+Nous arrivons au parc aux daims. C'est une partie de la forêt antique,
+soustraite à la hache des défricheurs et des marchands de bois; elle est
+entourée de hautes palissades pour la défendre des loups, qui sont
+encore très nombreux dans cette contrée. Les grands chênes y réunissent
+en dôme leurs ramures puissantes, semblables à des arceaux de
+cathédrale. Dans les clairières vertes passent les daims, qui vont boire
+à la source cachée sous les grandes feuilles des tussilages. L'homme
+respecte ce sanctuaire, où la nature apparaît dans sa majesté et dans sa
+grâce primitives. Tandis que nous y errons à l'aventure, à l'ombre des
+grands arbres, l'évêque me dit: «L'homme que je désire le plus
+rencontrer, c'est Gladstone. Nous avons à plusieurs reprises échangé des
+lettres. Il souhaite le succès de l'œuvre que je poursuis ici, mais je
+n'ai jamais eu le temps d'aller jusqu'en Angleterre. Ce que j'admire et
+vénère en Gladstone, c'est que, dans toute sa politique, il est guidé
+par l'amour de l'humanité et de la justice, par le respect du droit,
+même chez les faibles. Quand il a bravé l'opinion de l'Angleterre,
+toujours favorable aux Turcs, pour défendre, avec la plus entraînante
+éloquence, la cause de nos pauvres frères de Bulgarie, nous l'avons béni
+du fond du cœur. Cette politique est celle que dicte le christianisme.
+Gladstone est un vrai chrétien. Oh! si tous les ministres l'étaient,
+quel radieux avenir de paix et d'harmonie s'ouvrirait pour notre
+malheureuse espèce!»
+
+Je confirme ce que dit Strossmayer, en rappelant un discours que j'ai
+entendu prononcer par M. Gladstone en 1870. C'était au banquet annuel
+du _Cobden Club_, à Greenwich. Invité étranger, j'étais assis à côté de
+M. Gladstone, qui présidait. La guerre entre la France et l'Allemagne
+venait d'être déclarée. Il me dit que cette affreuse nouvelle l'avait
+privé du sommeil et qu'elle lui avait fait le même effet que si la mort
+était suspendue sur la tête de sa fille. Quand il se leva pour porter le
+toast de rigueur, sa voix était solennelle, profondément triste et comme
+trempée de larmes contenues. Il parla de cet horrible drame qui allait
+se dérouler devant l'Europe consternée, de cette lutte fratricide entre
+les deux peuples qui représentaient à un si haut degré la civilisation;
+des cruelles déceptions qu'éprouvaient les amis de Cobden, qui
+pensaient, avec lui, que les facilités du commerce, faisant sentir la
+solidarité des peuples, empêcheraient la guerre. Ses paroles émues, que
+le sentiment religieux emportait dans les plus hautes régions,
+rappelaient celles de Bossuet et de Massillon. C'était l'éloquence de la
+chaire dans sa forme la plus pure, mais appliquée aux affaires et aux
+intérêts des sociétés humaines. L'émotion des auditeurs était si vive,
+qu'elle se traduisit non par des applaudissements, mais par ce silence
+qui accueille l'adieu aux morts prononcé au bord d'une tombe. Tout en
+partageant ce sentiment, qui nous mettait à tous une larme à la
+paupière, je pensais à ce mot terrible du «cœur léger», prononcé
+quelques jours auparavant à la tribune française. Sans doute, la langue
+avait trahi la pensée; mais si le ministre français avait éprouvé, en
+quelque mesure, l'amère tristesse qui accablait l'homme d'État anglais,
+jamais cette méprise n'aurait eu lieu.
+
+«Pour moi aussi, reprend l'évêque, la guerre de 1870 a été un objet de
+cruelles angoisses. Quand j'ai vu qu'elle continuait après Sedan, quand
+j'ai entrevu la source de conflits futurs que les conditions de la paix
+préparaient à l'Europe, j'ai oublié la réserve que m'imposait ma
+position; je ne me suis souvenu que de Jésus, qui nous fait un devoir de
+tout tenter pour arrêter l'effusion du sang. J'allai trouver
+l'ambassadeur de Russie, que je connaissais, et je lui dis: «Tout dépend
+du Tsar. Il lui suffit d'un mot pour mettre fin à la lutte et pour
+obtenir une paix qui ne soit pas à l'avenir une cause certaine de
+guerres nouvelles. Je voudrais pouvoir me jeter aux genoux de votre
+empereur, qui est un homme de bien et un ami de l'humanité».
+L'ambassadeur me répondit: «Nous regrettons, comme tout homme sensible,
+la continuation de cette guerre, mais c'est trop exiger de la Russie que
+de lui demander de se brouiller avec l'Allemagne pour se priver de
+l'avantage de trouver, le cas échéant, un allié certain et dévoué dans
+la France». Si je me permets de reproduire ce mot, c'est parce que cette
+manière de voir de la Russie n'est pas un secret. Je l'ai exposée dans
+la _Revue des Deux Mondes_, en rendant compte d'un écrit très
+remarquable du général Fadéef[9], qui est mort récemment à Odessa.
+
+[Note 9: Voyez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 novembre 1871,
+_la Politique nouvelle de la Russie._]
+
+Au souper, on s'entretient de l'origine du mouvement national en Croatie
+et en Serbie, et spécialement du littérateur patriote Danitchitch.
+«N'est-il pas honorable, dit l'évêque, que le réveil littéraire a ici,
+comme partout, précédé le réveil politique? En réalité, tout sort de
+l'esprit. Au début, nous autres, Serbo-Croates, nous n'avions plus même
+de langue: rien que des patois méprisés, ignorés. Les souvenirs de notre
+ancienne civilisation et de l'empire de Douchan étaient effacés; ce qui
+survivait, c'étaient les chants héroïques et les _lieder_ nationaux dans
+la mémoire du peuple. Il a fallu d'abord reconstituer notre langue,
+comme Luther l'a fait pour l'Allemagne. C'est là le grand mérite de
+Danitchitch. Il est mort récemment, le 4 novembre 1882. Les Croates et
+les Serbes se sont unis pour le pleurer. A Belgrade, où son corps avait
+été amené d'Agram, on lui a fait des funérailles magnifiques aux frais
+de l'État. Le roi Milan a assisté à la cérémonie des obsèques. La bière
+était ensevelie sous les couronnes envoyées par toutes nos associations
+et par toutes nos villes. Sur l'une d'elles on lisait: _Nada_
+(Espérance). Ç'a été une imposante manifestation de la puissance du
+sentiment national. Djouro Danitchitch était né en 1825, parmi les
+Serbes autrichiens, à Neusatz, dans le Banat, en Hongrie. Son vrai nom
+était Popovitch, ce qui signifie fils de pope, car cette terminaison
+_itch_, qui caractérise presque tous les noms propres serbes et croates,
+signifie «fils de», ou «le petit», comme _son_ dans Jackson, Philipson,
+Johnson en anglais et dans les autres langues germaniques. Le nom
+littéraire qu'il avait adopté vient de _Danitcha_ (Aurore). Il s'appela
+«fils de l'Aurore» pour marquer qu'il se dévouerait entièrement au
+réveil de sa nationalité. A l'âge de vingt ans, il rencontra à Vienne
+Vuk Karadzitch, qui s'occupait de reconstituer notre langue nationale.
+Il s'associa à ces travaux, et c'est dans cette voie qu'il nous a rendu
+des services inappréciables. Ce qu'il a accompli est prodigieux; c'était
+un travailleur sans pareil; il s'est tué à la peine, mais son œuvre a
+été accomplie: la langue serbo-croate est créée. En 1849, il fut nommé à
+la chaire de philologie slave, à l'académie de Belgrade, et, en 1866, je
+suis parvenu à le faire nommer à l'académie d'Agram, où il s'occupait à
+achever son grand _Dictionnaire de la langue slave_, quand la mort est
+venue lui apporter le repos qu'il n'avait jamais goûté. Voici un
+incident de sa vie peu connu: Ayant déplu à un des ministres serbes, il
+fut relégué dans une place subalterne au télégraphe. Il l'accepta sans
+se plaindre et continua ses admirables travaux. Je fis dire au prince
+Michel, qui avait confiance en moi, que Danitchitch ferait honneur aux
+premières académies du monde et qu'il était digne d'occuper les plus
+hautes fonctions, mais qu'il fallait surtout lui procurer des loisirs.
+Peu de temps après, il fut nommé membre correspondant de l'académie de
+Saint-Pétersbourg. Il avait appris le serbe à la comtesse Hunyadi, la
+femme du prince Michel de Serbie».
+
+J'ajoute ici quelques autres détails relatifs au grand philologue
+jougo-slave. Ils m'ont été communiqués par M. Vavasseur, attaché au
+ministère des affaires étrangères à Belgrade. Au moyen âge, les Serbes
+parlaient le vieux slave, qui n'était guère écrit que dans les livres
+liturgiques. Au XVIIIe siècle, quand on commença à imprimer le serbe
+chez les Serbes de Hongrie, cette langue n'était autre que le slovène
+avec une certaine addition de mots étrangers. C'est à Danitchitch que
+revient surtout l'honneur d'avoir reconstitué la langue officielle de
+la Serbie telle qu'elle se parle, s'écrit, s'imprime et s'enseigne
+aujourd'hui depuis qu'elle a été officiellement adoptée par le ministre
+Tzernobaratz en 1868. Il en a déterminé et épuré le vocabulaire et fixé
+les règles grammaticales dans des livres devenus classiques: _la Langue
+et l'Alphabet serbes_ (1849); _la Syntaxe serbe_ (1858); _la Formation
+des mots_ (1878), et enfin dans son grand _Dictionnaire_. Il a beaucoup
+fait aussi pour répandre la connaissance des anciennes traditions
+nationales. A cet effet, il a publié à Agram, en croate, de 1866 à 1875,
+_les Proverbes et les Chants de Mavro Vetranitch-Savcitch_, et _la Vie
+des rois et archevêques serbes_. (Belgrade et Agram, 1866.) Comme
+Luther, il a voulu que la langue nouvellement constituée servît de
+véhicule au culte national, et il publia _les Récits de l'Ancien et du
+Nouveau Testament_ et _les Psaumes_. L'évêque de Schabatz, en les lisant
+pour la première fois, trouva cette traduction si supérieure à
+l'ancienne qu'il ne voulut plus se servir du vieux psautier. Le service
+rendu par Danitchitch est énorme, car il a donné à la nationalité serbe
+cette base indispensable: une langue littéraire. Professeur de
+philologie slave tour à tour à Agram et à Belgrade, il a été le trait
+d'union entré la Serbie et la Croatie, car il était également populaire
+dans les deux pays.
+
+Je n'ai entendu émettre au sujet de la fixation de la langue serbe que
+les deux regrets suivants: D'abord, il est fâcheux que l'on y ait
+conservé les anciens caractères orientaux au lieu de les remplacer par
+l'alphabet latin, comme l'ont fait les Croates. Dans l'intérêt de la
+fédération future des Jougo-Slaves, il faut supprimer autant que
+possible tout ce qui les divise, surtout ce qui, en même temps, les
+éloigne de l'Occident. En second lieu, il est regrettable aussi que l'on
+ait accentué les différences qui distinguent le serbo-croate du slovène,
+dont le centre d'action est à Laybach et qui est la langue littéraire de
+la Carniole et des districts slaves environnants. Le slovène est,
+d'après Miklositch, l'une des principales autorités en cette matière, le
+plus ancien dialecte jougo-slave. Il était parlé, aux premiers siècles
+du moyen âge, par toutes les tribus slaves, depuis les Alpes du Tyrol
+jusqu'aux abords de Constantinople, depuis l'Adriatique jusqu'à la mer
+Noire. Vers le milieu du siècle, les Croato-Serbes, descendant des
+Karpathes, et les Bulgares, de race finnoise, s'établissant encore plus
+à l'est, le modifièrent, chaque groupe à sa façon. Toutefois, dit-on,
+l'antique idiome, le slovène, et le croate sont si rapprochés qu'il
+n'eût pas été impossible de les fusionner en une langue identique.
+Slovènes et Croates se comprennent parfaitement; mieux encore que les
+Suédois et les Norvégiens.
+
+Le dimanche matin, Mgr Strossmayer vient me prendre pour assister à la
+messe dans sa cathédrale. L'évêque n'officie pas. L'épître et l'évangile
+sont plus en langue vulgaire, me semble-t-il. Les chants liturgiques,
+accompagnés par les sons d'un orgue excellent, sont bien conduits.
+L'assistance présente un aspect très particulier: elle occupe à peine un
+quart de la nef centrale, tant l'étendue de la cathédrale est hors de
+proportion avec le nombre actuel des habitants. Je ne vois que des
+paysans en costume de fête, les hommes debout avec leurs dolmans bruns
+soutachés, les femmes avec leurs belles chemises brodées, assises à
+terre sur des tapis, qu'elles apportent avec elles, à l'imitation des
+Turcs dans les mosquées. Tous suivent l'office avec la plus attentive
+componction; mais aucun n'a de livre de prières. Pas un costume
+bourgeois ne vient faire tache dans cette assemblée, où tous, laïques et
+ecclésiastiques, portent les vêtements traditionnels d'il y a mille ans.
+Personne de la classe «bourgeoise», parce que celle-ci, étant juive, a
+été, la veille, à la synagogue. L'impression est complète. Absolument
+rien ne rappelle l'Europe occidentale.
+
+Au sortir de l'église, l'évêque me conduit visiter l'école supérieure
+pour filles et l'hôpital, qu'il a également fondés. Les classes, au
+nombre de huit, sont grandes, bien aérées, garnies de cartes et de
+gravures pour l'enseignement. On y apprend aussi les ouvrages de main
+dans le genre de ceux qu'exécutent les paysannes. On y forme des
+institutrices pour les écoles primaires. A l'hôpital, il n'y a que cinq
+personnes, trois vieilles femmes très âgées, mais nullement indisposées,
+un vieillard de cent quatre ans, très fier de lire encore sans lunettes,
+et un Tzigane qui souffre d'une bronchite. Les familles patriarcales de
+la campagne gardent leurs malades. Grâce aux zadrugas, personne n'est
+isolé et abandonné. L'évêque se rend auprès de la supérieure des sœurs
+de charité qui desservent l'hôpital.--«Elle est de la Suisse française,
+me dit-il, vous pourrez causer avec elle; mais elle est en grand danger.
+Elle doit aller à Vienne pour subir une grave opération; j'ai obtenu
+qu'elle soit faite par le fameux professeur Billroth. Nous la
+transporterons par le Danube, mais je crains même qu'elle ne puisse plus
+partir.»--Et, en effet, ses pommettes rouges, enflammées par la fièvre,
+ses yeux cerclés de noir, son visage émacié, ne laissent point de doute
+sur la gravité de la maladie. «Croyez-vous, monseigneur, dit la
+supérieure, que je puisse revenir de Vienne?--Je l'espère, ma fille,
+répond l'évêque de sa voix grave et douce, mais vous savez comme moi que
+notre vraie patrie n'est pas ici-bas. Que nous restions quelques jours
+de plus ou de moins sur cette terre importe peu, car qu'est-ce que nos
+années auprès de l'éternité qui nous attend? C'est après la mort que
+commence la véritable vie... C'est au delà qu'il faut fixer nos yeux et
+placer notre espérance; alors, nous serons toujours prêts à partir quand
+Dieu nous appellera.» Cet appel à la foi réconforta la malade; elle
+reprit courage, ses yeux brillèrent d'un éclat plus vif: «Que la volonté
+de Dieu se fasse! répondit elle; je me remets en ses
+mains!...»--Décidément, le christianisme apporte aux malades et aux
+mourants des consolations que ne peut offrir l'agnostime. Qu'aurait dit
+ici le positiviste? Il aurait parlé de résignation sans doute. Mais cela
+est inutile à dire, car à l'inévitable on se résigne toujours d'une
+façon ou d'une autre. Seulement, la résignation de l'agnostique est
+sombre et morne; celle du chrétien est confiante, joyeuse même, puisque
+les perspectives d'une félicité parfaite s'ouvrent devant lui.
+
+Mgr Strossmayer me montre l'emplacement où il bâtira le gymnase et la
+bibliothèque. Au gymnase, les jeunes gens apprendront les langues
+anciennes et les sciences, études préparatoires à l'université et au
+séminaire. A la bibliothèque, il placera l'immense collection de livres
+qu'il réunit depuis quarante ans, et ainsi les professeurs trouveront ce
+qu'il leur faut pour leurs études et leurs recherches. Toutes les
+institutions publiques que réclament les besoins et les progrès de
+l'humanité sont ici fondées et entretenues par l'évêque, au lieu de
+l'être par la municipalité. Il veut aussi rebâtir l'école communale, et
+il y consacrera une centaine de mille francs. Du grand revenu des terres
+épiscopales, rien n'est gaspillé en objets de luxe ou en jouissances
+personnelles. Supposez ce domaine aux mains d'un grand seigneur laïque:
+quelle différence! Le produit net du sol, au lieu de créer, sur place,
+un centre de civilisation, serait dépensé à Pest ou à Vienne, en
+plaisirs mondains, en dîners, en bals, en équipages, en riches
+toilettes, peut-être au jeu ou en distractions plus condamnables encore.
+
+Au dîner du milieu du jour assistent les dix chanoines que j'avais vus
+le matin à la cathédrale. Ce sont des prêtres âgés, dont l'évêque paye
+la pension. Tous parlent parfaitement l'allemand, mais peu le français.
+La conversation est animée, gaie et instructive. On boit des vins du
+pays, qui sont parfumés et agréables, et au dessert on verse le vin de
+France. Je note quelques faits intéressants. On cite les Bulgares comme
+des travailleurs hors ligne et d'une sobriété vraiment inouïe. Aux
+environs d'Essek, ils louent un joch de terre 50 florins, ce qui est le
+triple de sa valeur locative ordinaire, et ils trouvent moyen, en y
+cultivant des légumes, d'y gagner encore 200 florins, dont ils
+rapportent la plus grande partie à leur famille, restée en Bulgarie.
+Ils font la même chose autour de toutes les grandes villes du Danube,
+jusqu'à Agram et jusqu'à Pest. Sans eux, les marchés ne seraient pas
+fournis de légumes; les gens du pays ne songent pas à en produire. L'un
+des prêtres, qui est Dalmate, affirme que dans son pays les ministères
+autrichiens ont longtemps voulu étouffer la nationalité slave. Dans
+l'Istrie, qui est complètement slave, on avait un évêque
+dalmate-italien, qui ne savait pas un mot de l'idiome national. Aux
+cures vacantes il nommait des prêtres italiens qui n'étaient pas compris
+des fidèles. Ceux-ci devaient se confesser par interprète. Nul pays
+n'est plus exclusivement slave que le centre de l'Istrie. Il s'y trouve
+un district où on dit la messe en langue vulgaire, c'est-à-dire en vieux
+slovène. On commence à comprendre partout, sauf peut-être à Pest, que le
+vrai remède contre l'irrédentisme est le développement du slavisme.
+
+Avant de faire la promenade habituelle de l'après-midi, chacun se retire
+dans sa chambre pour se reposer. L'évêque m'envoie des revues et des
+journaux, entre autres, le _Journal des Économistes_, la _Revue des Deux
+Mondes_, _le Temps_, la _Nuova Antologia_ et la _Rassegna nazionale_. Je
+dois avouer que le choix n'est pas mauvais, et que même à Djakovo, on
+peut suivre la marche des idées de notre Occident. Vers quatre heures,
+quand la chaleur est moins forte, deux victorias à quatre chevaux nous
+attendent et nous partons pour visiter les zadrugas de Siroko-Polje. Ces
+associations agraires--le mot _zadruga_ signifie association,--sont des
+familles patriarcales, vivant sur un domaine collectif et indivisible.
+La zadruga constitue une personne civile, comme une fondation. Elle a
+une durée perpétuelle. Elle peut agir en justice. Ses membres associés
+n'ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, ni d'en vendre
+ou d'en hypothéquer une part indivise. Au sein de ces communautés de
+famille, le droit de succession n'existe pas plus que dans les
+communautés religieuses. A la mort du père ou de la mère, les enfants
+n'héritent pas, sauf de quelques objets mobiliers. Ils continuent à
+avoir leur part des produits du domaine collectif, mais en vertu de leur
+droit individuel et comme membres de la famille perpétuelle. Autrefois,
+rien ne pouvait détruire la zadruga, sauf la mort de tous ceux qui en
+faisaient partie. La fille qui se marie reçoit une dot; mais elle ne
+peut réclamer une part du bien commun. Celui qui quitte sans esprit de
+retour perd ses droits. L'administration, tant pour les affaires
+intérieures que pour les relations extérieures, est confiée à un chef
+élu, qui est ordinairement le plus âgé ou le plus capable. On l'appelle
+_gospodar_, seigneur, ou _starechina_, l'ancien. Le ménage est dirigé
+par une matrone, investie d'une autorité despotique pour ce qui la
+concerne: c'est la _domatchika_. Le starechina règle l'ordre des travaux
+agricoles, vend et achète; il remplit exactement le rôle du directeur
+d'une société anonyme, ou plutôt encore d'une société corporative; car
+les zadrugas sont de tout point des sociétés corporatives agricoles,
+ayant pour lien, au lieu de l'intérêt pécuniaire, les coutumes
+séculaires et les affections de famille.
+
+La communauté de famille a existé dans le monde entier, aux époques
+primitives. C'est le γένος des Grecs, la _gens_ romaine, la _cognatio_
+des Germains dont parle César (_De Bello Gallico_, VI, 22); c'est encore
+le _lignage_ des communes du moyen âge. Ce sont des zadrugas qui ont
+bâti, en Amérique, ces constructions colossales divisées en cellules,
+qu'on nomme _pueblos_ et qui sont semblables aux alvéoles des ruches
+d'abeilles. Les communautés de famille ont existé jusqu'à la Révolution
+dans tout le centre de la France, avec des caractères juridiques
+identiques à ceux qu'on rencontre aujourd'hui chez les Slaves du Sud.
+Dans les zadrugas françaises, le starechina s'appelait le mayor, le
+maistre de communauté ou le chef du «chanteau», c'est-à-dire du pain.
+Nous arrivons au village de Siroko-Polje. Comme c'est dimanche, hommes
+et femmes portent leur costume des jours de fête. Pendant la semaine,
+les femmes ont pour tout vêtement une longue chemise, brodée aux manches
+et à l'ouverture du cou, avec un tablier de couleurs vives, et sur la
+tête un mouchoir rouge ou des fleurs. Elles marchent pieds nus; même
+quand elles vont aux champs ou qu'elles gardent les troupeaux, elles
+fixent dans la ceinture la tige de la quenouille et elles filent la
+laine ou l'étoupe de lin ou de chanvre, en faisant tourner entre les
+doigts le fil auquel est suspendu le fuseau. Elles préparent ainsi la
+chaîne et la trame du linge, des étoffes et des tapis qu'elles tissent
+elles-mêmes l'hiver. Leur chemise est en très grosse toile de chanvre.
+Elle retombe en plis sculpturaux, comme la longue tunique des statues
+drapées de Tanagra. Elle est entièrement semblable à celle des jeunes
+Athéniennes qui marchent aux panathénées, sous la conduite du maître des
+chœurs, dans la frise du Parthénon. Depuis l'antiquité la plus
+reculée, ce costume si simple et si noble est resté le même. Nul ne se
+prête mieux à la statuaire. C'est le premier vêtement qu'a dû imaginer
+la pudeur à la sortie de l'état de nature. Les cheveux des jeunes filles
+retombent sur le dos en longues nattes, tressées avec des fleurs ou des
+rubans. Ceux des femmes mariées sont relevés derrière la tête. Les
+hommes sont aussi vêtus tout de blanc, d'une large chemise et d'un
+pantalon en étoffe de laine ou de toile, mais qui ne flotte pas en
+larges plis, comme un jupon, à la mode hongroise. Le dimanche, les
+hommes et les femmes portent une veste brodée où l'art décoratif a fait
+merveille. Les motifs semblent empruntés aux arabesques des tapis turcs,
+mais il est probable qu'ils sont nés spontanément de cet instinct
+esthétique qui porte partout l'homme à imiter les dessins et les
+couleurs qu'offrent les corolles des fleurs, le plumage des oiseaux et
+surtout les ailes des papillons. Les mêmes motifs se retrouvent sur les
+vases polychromes des époques les plus anciennes, depuis l'Inde jusque
+dans les monuments mystérieux de l'Amérique préhistorique. Ces broderies
+sont formées de petits morceaux de drap ou de cuir, de couleurs très
+vives, fixés sur l'étoffe du fond au moyen de piqûres faites en gros fil
+de tons tranchants. Dans les vestes des femmes on met parfois des
+fragments de miroir, et les piqûres sont en fil d'or. Les ceintures sont
+aussi brodées et piquées de la même façon. La chaussure est la sandale à
+lanières de cuir, l'_opanka_, qui est propre au Jougo-Slave, depuis
+Trieste jusqu'aux portes de Constantinople. Je vois ici à quelques
+élégantes des bas de filoselle et des bottines en étoffe à bouts de
+cuir laqué; sous l'ancien costume national, cela est d'un effet hideux.
+Autour de la tête, du cou et de la ceinture, les femmes portent des
+pièces de monnaie d'or et d'argent percées et enfilées. Les plus riches
+en ont deux ou trois rangs, tout un trésor de métaux précieux.
+
+L'arrivée de l'évêque a mis tous les habitants du village sur pied.
+C'est un ravissant spectacle que la réunion de ces femmes en costumes si
+bien faits pour charmer l'œil du peintre. Cet assemblage de vives
+couleurs, où rien ne détonne, fait l'effet d'un tapis d'Orient à fond
+clair. Quand les voitures s'arrêtent devant la maison de la zadruga, que
+nous visitons d'abord, le starechina s'avance vers l'évêque pour nous
+recevoir. C'est un vieillard, mais très vigoureux encore; de longs
+cheveux blancs tombent sur ses épaules. Il a les traits caractéristiques
+de la race croate: le nez fin, aquilin, aux narines relevées; des yeux
+gris, très brillants et rapprochés; la bouche petite, les lèvres minces,
+ombragées d'une longue moustache de hussard. Il baise la main de Mgr
+Strossmayer avec déférence, mais sans servilité, comme on baisait jadis
+la main des dames. Il nous adresse ensuite un compliment de bienvenue
+que me traduit mon collègue d'Agram. Le petit speech est très bien
+tourné. L'habitude qu'ont ici les paysans de débattre leurs affaires, au
+sein des communautés et dans les assemblées de village, leur apprend le
+maniement de la parole. Les starechinas sont presque tous orateurs. La
+maison de la zadruga est plus élevée et beaucoup plus grande que celle
+des familles isolées. Sur la façade vers la route, elle a huit fenêtres,
+mais pas de porte. Après qu'on a franchi la grille qui ferme la cour,
+on trouve sur la façade antérieure une galerie couverte en véranda, sur
+laquelle s'ouvre la porte d'entrée. Nous sommes reçus dans une vaste
+pièce où se prennent les repas en commun. Le mobilier se compose d'une
+table, de chaises, de bancs, et d'une armoire en bois naturel. Sur les
+murs, toujours parfaitement blanchis, des gravures coloriées
+représentent des sujets de piété. A gauche, on entre dans une grande
+chambre presque complètement vide. C'est là que couchent, l'hiver,
+toutes les personnes formant la famille patriarcale, afin de profiter de
+la chaleur du poêle placé dans le mur séparant les deux pièces, qui sont
+ainsi chauffées en même temps. L'été, les couples occupent chacun une
+petite chambre séparée.
+
+J'ai noté en Hongrie un autre usage plus étrange encore. En visitant une
+grande exploitation du comte Eugène Zichy, je remarquai un grand
+bâtiment où habitaient ensemble les femmes des ouvriers, des bouviers et
+des valets de ferme avec leurs enfants. Chaque mère de famille avait sa
+chambre séparée. Dans la cuisine commune, sur un vaste fourneau, chacune
+d'elles préparait isolément le repas des siens. Mais les maris n'étaient
+pas admis dans ce gynécée. Ils couchaient dans les écuries, dans les
+étables et dans les granges. Les enfants, cependant, ne manquaient pas.
+
+Le poêle que je trouve ici dans la maison de cette zadruga est une
+innovation moderne, de même que ces murs et ces plafonds blanchis.
+Jadis, comme encore dans quelques maisons anciennes, même à
+Siroko-Polje, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée
+s'échappait à travers la charpente visible, et par un bout de cheminée
+formée de planchettes, au-dessus de laquelle une large planche inclinée
+était posée sur quatre montants, afin d'empêcher la pluie et la neige de
+tomber dans le foyer. Toutes les parois de l'habitation se couvraient de
+suie; mais les jambons étaient mieux fumés. Le nouveau poêle est,
+dit-on, emprunté aux Bosniaques. Il est particulier aux contrées
+transdanubiennes. Je l'ai rencontré jusque dans les jolis salons du
+consul de France à Sarajewo. Il donne, dit-on, beaucoup de chaleur et la
+conserve longtemps. Il est rond, formé d'argile durcie, dans laquelle on
+incruste des disques en poterie verte et vernissée, tout à fait
+semblables à des fonds de bouteille.
+
+Le starechina nous fait boire de son vin. Seul des siens, il s'assied à
+table avec nous et nous adresse des toasts auxquels répond l'évêque.
+Dans le fond de la chambre se presse toute la famille: au premier plan
+les nombreux enfants, puis les jeunes filles aux belles chemises
+brodées. J'apprends que la communauté se compose de trente-quatre
+personnes de tout âge, quatre couples mariés et deux veuves, dont les
+maris sont morts dans la guerre en Bosnie. La zadruga continue à les
+nourrir avec leurs enfants. Le domaine collectif a plus de cent jochs de
+terre arable; il entretient deux cents moutons, six chevaux, une
+trentaine de bêtes à cornes et un grand nombre de porcs. Les nombreuses
+volailles de toute espèce qui se promènent dans la cour permettent de
+réaliser ici le vœu de Henri IV et de mettre souvent la poule au pot.
+Le verger donne des poires et des pommes, et une grande plantation de
+pruniers, de quoi faire la slivovitza, l'eau-de-vie de prunes, qu'aime
+le Jougo-Slave.
+
+Derrière la grande maison commune, et en équerre avec celle-ci, se
+trouve un bâtiment plus bas, mais long, aussi précédé d'une véranda,
+dont le sol est planchéié. Sur cette galerie couverte s'ouvrent autant
+de cellules qu'il y a de couples et de veuves: si un mariage crée un
+nouveau ménage au sein de la grande famille, le bâtiment s'allonge d'une
+nouvelle cellule. L'une des femmes nous montre la sienne; elle est
+complètement bondée de meubles et d'objets d'habillement; au fond, un
+grand lit avec trois gros matelas, superposés, des draps de lin garnis
+de broderies et de dentelles, et comme courtepointe un fin tapis de
+laine aux couleurs éclatantes; contre le mur, un divan recouvert aussi
+d'un tapis du même genre, et à terre, sur le plancher, de petits tapis
+en laine bouclée aux teintes sombres, noir, bleu foncé et rouge brun. Le
+long des murs, des planches où s'étalent les chaussures et, entre
+autres, les bottes hongroises du mari pour les jours où il se rend à la
+ville. Deux grandes armoires remplies de vêtements, puis trois immenses
+caisses contiennent des chemises et du linge brodés. Il y en a des
+mètres cubes qui représentent une belle somme. La jeune femme nous les
+étale avec orgueil: c'est l'œuvre de ses mains et sa fortune
+personnelle. Pour les décrire, il faudrait épuiser le vocabulaire des
+lingères. Je remarque surtout certaines chemises faites en une sorte de
+bourre de soie légèrement crêpelée et ornée de dessins en fils et en
+paillettes d'or. C'est ravissant de goût et de délicatesse. Les couples
+associés doivent à la communauté tout le temps qu'exigent les travaux
+ordinaires de l'exploitation, mais ce qu'ils font aux heures perdues
+leur appartient en propre. Ils peuvent se constituer ainsi un pécule,
+qui consiste en linge, en vêtements, en bijoux, en argent, en armes et
+en objets mobiliers de différente nature. Il en est de même dans les
+_family-communities_ de l'Inde.
+
+Au fond de la cour s'élève la grange, qui est aussi «le grenier
+d'abondance». Tout autour, à l'intérieur, sont disposés des réservoirs
+en bois, remplis de grains: froment, maïs et avoine. Nous approchons du
+moment de la récolte, et ils sont encore plus qu'à moitié pleins. La
+zadruga est prévoyante comme la fourmi; elle tient à avoir une réserve
+de provisions pour au moins une année, en prévision d'une mauvaise
+récolte ou d'une incursion de l'ennemi. A côté, dans un bâtiment isolé,
+sont réunis des pressoirs et des fûts pour faire le vin et l'eau-de-vie
+de prunes. Le starechina nous montre avec satisfaction toute une rangée
+de tonneaux pleins de slivovitza qu'on laisse vieillir avant de la
+vendre. C'est le capital-épargne de la communauté.
+
+Je m'étonne de n'apercevoir ni grandes étables, ni bétail, ni fumier. On
+m'explique qu'ils se trouvent dans des bâtiments placés au milieu des
+champs cultivés. C'est un usage que j'avais déjà remarqué en Hongrie,
+dans les grandes exploitations. Il est excellent; on évite ainsi le
+transport des fourrages et du fumier. Les animaux de trait sont sur
+place pour exécuter les labours et pour y accumuler l'engrais. En même
+temps, la famille, résidant dans le village, jouit des avantages de la
+vie sociale. Les jeunes gens se relayent, pour soigner le bétail. Dans
+une autre zadruga que nous visitons, je trouve les mêmes dispositions,
+les mêmes costumes et le même bien-être; mais la réception est encore
+plus brillante: tandis que nous prenons un verre de vin avec le
+starechina, en présence de toute la nombreuse famille debout, les
+habitants du village se sont groupés devant les fenêtres ouvertes. Le
+maître d'école s'avance et adresse un discours à l'évêque en croate,
+mais il parle aussi facilement l'italien, et il me raconte qu'étant
+soldat, il a résidé en Lombardie et qu'il s'est battu à Custozza en
+1866. Il me vante avec l'éloquence la plus convaincue les avantages de
+la zadruga. A ma demande, les jeunes filles chantent quelques chants
+nationaux. Elles paraissent gaies; leurs traits sont fins; plusieurs
+sont jolies. En somme, la race est belle. Les cheveux noirs, si
+fréquents en Hongrie, sont très rares ici; on en voit de blonds, mais le
+châtain domine. Les deux types très marqués, noir et blond, se trouvent
+à la Fois chez les Slaves occidentaux et méridionaux. Les Slovaques de
+la Hongrie sont, en majorité, blond-filasse. Les Monténégrins ont les
+cheveux très foncés. A une grande foire à Carlstadt, en Croatie, j'ai vu
+des paysans venant des districts méridionaux de la province et
+appartenant au rite grec orthodoxe; ils avaient d'une façon très marquée
+les cheveux et les yeux noirs, le teint bilieux, basané ou mat, et
+d'autres cultivateurs, Croates aussi, mais du rite grec uni à Rome,
+étaient la plupart blonds, avec la peau claire et des yeux gris. La race
+slave pure est certainement blonde. Si quelques tribus ont les cheveux
+bruns ou noirs, cela doit provenir de la proportion plus ou moins grande
+d'autochtones que les Slaves se sont assimilés quand ils ont occupé les
+différentes régions où ils dominent aujourd'hui. Ma visite des zadrugas
+confirme l'opinion favorable que je m'en était formée précédemment et
+augmente mes regrets de les voir disparaître. Ces communautés ont plus
+de bien-être que leurs voisins; elles cultivent mieux, parce qu'elles
+ont, même relativement, plus de bétail et plus de capital.
+
+En raison de leur caractère coopératif, elles combinent les avantages de
+la petite propriété et de la grande culture. Elles empêchent le
+morcellement excessif; elles préviennent le paupérisme rural; elles
+rendent inutiles les bureaux de bienfaisance publique. Par le contrôle
+réciproque, elles empêchent le relâchement des mœurs et l'accroissement
+des délits. De même que les conseils municipaux sont l'école primaire du
+régime représentatif, ainsi elles servent d'initiation à l'exercice de
+l'autonomie communale, parce que des délibérations, sous la présidence
+du starechina, précèdent toute résolution importante. Elles
+entretiennent et fortifient le sentiment familial, d'où elles bannissent
+les cupidités malsaines qu'éveillent les espoirs de succession. Quand
+les couples associés se séparent, par la dissolution de la communauté,
+souvent ils vendent leurs biens et tombent dans la misère. Mais,
+dira-t-on, si les zadrugas réunissent tant d'avantages, d'où vient que
+leur nombre diminue sans cesse? L'idée que toute innovation est un
+progrès s'est tellement emparée de nos esprits, que nous sommes portés à
+condamner tout ce qui disparaît. J'en suis revenu. Est-ce l'âge ou
+l'étude qui me transforme en _laudator temporis acti_? En tout cas, ce
+qui tue les zadrugas, c'est l'amour du changement, le goût du luxe,
+l'esprit d'insubordination, le souffle de l'individualisme et les
+législations dites «progressives» qui s'en sont inspirées. J'ai quelque
+peine à voir en tout ceci un véritable progrès.
+
+Au retour, j'admire de nouveau la beauté des récoltes. Les froments sont
+superbes. Presque pas de mauvaises herbes: ni bluets, ni coquelicots, ni
+sinapis. Le maïs, intercalé dans l'assolement, nettoie bien la terre,
+parce qu'il exige deux binages. Je ne vois dans les environs du village
+rien qui annonce qu'on s'y livre à des jeux, et je le regrette. La
+Suisse est sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, un modèle à
+imiter, surtout parmi des populations comme celles-ci, dont les mœurs
+simples ont tant de rapports avec celles des montagnards des cantons
+alpestres. Voyez l'importance qu'on attache en Suisse aux tirs à la
+carabine, aux luttes, aux jeux athlétiques de toute sorte. C'est comme
+dans la Grèce antique. Ainsi faisaient nos vaillants communiers flamands
+du moyen âge, imitant les chevaliers, contre lesquels ils apprirent de
+cette façon à lutter sur les champs de bataille. Ces exercices de force
+et d'adresse forment les peuples libres. Il faudrait les introduire ici
+partout, en offrant des prix pour les concours. C'est aux jeux auxquels
+s'adonne la jeunesse d'Angleterre qu'elle doit sa force, son audace, sa
+confiance en elle-même, ces vertus héroïques qui lui font occuper tant
+de place sur notre globe. Récemment, le ministre de l'instruction
+publique de Prusse a fait une circulaire que je voudrais voir reproduite
+en lettres d'or dans toutes nos écoles, pour recommander qu'on pousse
+les enfants et les jeunes gens à se livrer à des jeux et à des
+exercices, où se développent les muscles, en même temps que le
+sang-froid, la rapidité du coup d'œil, la décision, l'énergie, la
+persévérance, toutes les mâles qualités du corps et de l'esprit. Il ne
+faut plus faire des gladiateurs comme en Grèce, mais des hommes forts,
+bien portants, décidés, et capables, au besoin, de mettre un bras
+vigoureux au service d'une cause juste. Les dimanches et les jours de
+fêtes, les campagnards dansent ici le _kolo_ avec entrain, mais cela ne
+suffit pas.
+
+En rentrant à Djakovo, je demande à l'évêque comment va le séminaire
+qu'il avait fondé en 1857 pour le clergé catholique bosniaque, avec le
+concours et sous le patronage de l'empereur. Je venais d'en lire un
+grand éloge dans le livre du capitaine G. Thœmel sur la Bosnie. Le
+visage de Mgr Strossmayer s'assombrit. Pour la première fois, ses
+paroles trahissent une profonde amertume. «En 1876, on l'a transporté à
+Gran, me dit-il. Je ne m'en plains pas pour moi; plus on m'ôte de
+responsabilité devant Dieu, plus on diminue mes soucis et mes soins, qui
+déjà dépassent mes forces, mais quelle injustifiable mesure! Voilà de
+jeunes prêtres, d'origine slave, destinés à vivre au milieu de
+populations slaves, et pour faire leurs études, on les place à Gran, au
+centre de la Hongrie, où ils n'entendront pas un mot de leur langue
+nationale, la seule qu'ils parleront jamais, et celle qu'ils devraient
+cultiver avant toute autre. Que veut-on à Pesth? Espère-t-on magyariser
+la Bosnie? Mais les malheureux Bosniaques n'ont pu rester à Gran; ils se
+sont enfuis. Il est vraiment étrange combien, même les Hongrois qui ont
+le consciencieux désir de se montrer justes envers nous, ont de la
+peine à l'être. En voici un exemple. Je rencontrai, par hasard, Kossuth
+à l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Il venait démontrer, dans
+des discours et des brochures, que le salut de la Hongrie exigeait qu'on
+respectât l'autonomie et les droits de toutes les nationalités,
+_Gleichberechtigung_, comme disent les Allemands. C'était aussi mon
+avis. Il fallait oublier les querelles de 1848 et se tendre une main
+fraternelle. Mais, par malheur, je prononçai le nom de Fiume. Fiume est,
+en réalité, une ville slave. Son nom est Rieka, mot croate signifiant
+«rivière», et dont Fiume est la traduction en italien; c'est l'unique
+port de la Croatie; d'ailleurs, la géographie même s'oppose à ce qu'elle
+soit rattachée à la Hongrie, dont elle est séparée par toute l'étendue
+de la Croatie. Les yeux de Kossuth s'enflammèrent d'indignation. «Fiume,
+s'écria-t-il, est une ville hongroise, c'est le _littus Hungaricum_:
+jamais nous ne la céderons aux Slaves.»
+
+«J'avoue, dis-je à l'évêque, que je comprends peu l'acharnement des
+Hongrois et des Croates à se disputer Fiume. Accordez à la ville une
+pleine autonomie, et comme le port sera ouvert au trafic de tous, il
+appartiendra à tous.
+
+--Autonomie complète, voilà, en effet, la solution, répondit l'évêque.
+Nous ne demandons rien de plus pour notre pays.»
+
+Le soir, au souper, on parla du clergé transdanubien appartenant au rite
+grec. Je demande si son ignorance est aussi grande qu'on le prétend.
+«Elle est grande, en effet, répond Strossmayer, mais on ne peut la lui
+reprocher. Les évêques grecs, nommés par le Phanar de Constantinople,
+étaient hostiles au développement de la culture nationale. Les popes
+étaient si pauvres qu'ils devaient cultiver la terre de leurs mains et
+ils ne recevaient aucune instruction. Maintenant que les populations
+sont affranchies du double joug des Turcs et des évêques grecs, et
+qu'elles ont un clergé national, celui-ci pourra se relever. J'ai dit,
+j'ai surtout fait dire qu'il fallait avant tout créer de bons
+séminaires. Dans ces jeunes États, c'est le prêtre instruit qui doit
+être le missionnaire de la civilisation. Songez bien à ceci: d'un côté,
+par ses études théologiques, il touche aux hautes sphères de la
+philosophie, de la morale, de l'histoire religieuse, et, d'un autre
+côté, il parle à tous et pénètre jusque dans la plus humble chaumière.
+Je vois avec la plus vive satisfaction les gouvernements de la Serbie,
+de la Bulgarie et de la Roumélie faire de grands sacrifices pour
+multiplier les écoles; mais qu'ils ne l'oublient pas, rien ne remplace
+de bons séminaires.»
+
+Ces paroles prouvent que, quand il s'agit de favoriser les progrès des
+Jougo-Slaves, Strossmayer est prêt à s'associer aux efforts du clergé du
+rite oriental, sans s'arrêter aux différences dogmatiques qui l'en
+séparent. Ce clergé lui a cependant vivement reproché le passage suivant
+de sa lettre pastorale écrite pour commenter l'encyclique du pape
+_Grande munus_, du 30 septembre 1880, concernant les saints Cyrille et
+Méthode. «O Slaves, mes frères, vous êtes évidemment destinés à
+accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Vous êtes appelés
+aussi à régénérer par votre influence les sociétés de l'Occident, où le
+sentiment moral s'affaiblit, à leur communiquer plus de cœur, plus de
+charité, plus de foi, et plus d'amour pour la justice, pour la vertu et
+pour la paix. Mais vous ne parviendrez à remplir cette mission, à
+l'avantage des autres peuples et de vous-mêmes, vous ne mettrez fin aux
+dissentiments qui vous divisent entre vous que si vous vous réconciliez
+avec l'Église occidentale, en concluant un accord avec elle.» Cette
+dernière phrase provoqua des répliques très vives, dont on trouvera des
+échantillons dans le _Messager chrétien_, que publie en serbe le pope
+Alexa Ilitch (livraison de juillet 1881). L'évêque du rite orthodoxe
+oriental Stefan, de Zara, répondit à Strossmayer dans sa lettre
+pastorale datée de la Pentecôte 1881: «Que cherchent, dit-il, parmi
+notre peuple orthodoxe, ces gens qui s'adressent à lui sans y être
+appelés? Le plus connu d'entre eux nous fait savoir «que le saint-père
+le pape n'exclut pas de son amour ses frères de l'Église d'Orient et
+qu'il désire de tout son cœur l'unité dans la foi, qui leur assurera la
+force et la vraie liberté», et il souhaite «qu'à l'occasion de la
+canonisation des saints Cyrille et Méthode, un grand nombre d'entre eux
+aillent à Rome se prosterner aux pieds du pape, pour lui présenter leurs
+remercîments». L'évêque de Zara continue en s'élevant vivement contre
+les prétentions de l'Église de Rome, et, certes, il est dans son droit,
+mais il doit admettre qu'un évêque catholique s'efforce de ramener à ce
+qu'il considère comme la vérité des frères, d'après lui, égarés. La
+propagande doit être permise, pourvu que la tolérance et la charité
+n'aient pas à en souffrir; toutefois, ces rivalités religieuses sont
+très regrettables et elles peuvent longtemps mettre obstacle à l'union
+des Jougo-Slaves. Dans la lettre que m'écrivit lord Edmond
+Fitz-Maurice, au moment où je partis pour l'Orient, il résume la
+situation en un mot: «L'avenir des Slaves méridionaux dépend en grande
+partie de la question de savoir si le sentiment national l'emportera
+chez eux sur les différences en fait de religion, et la solution de ce
+problème est, pour une large part, entre les mains du célèbre évêque de
+Djakovo.» Je ne crois pas qu'il soit possible ni désirable que sa
+propagande en faveur de Rome réussisse; mais l'œuvre à laquelle il a
+consacré sa vie, la reconstitution de la nationalité croate, est
+désormais assez forte pour résister à toutes les attaques et à toutes
+les épreuves.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LA BOSNIE, HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.
+
+
+Quand je quitte Djakovo, le secrétaire de Mgr Strossmayer me conduit à
+la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y
+mènent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné
+que du côté d'Essek: de profondes ornières dans la route, des terrains
+vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux; moins
+d'habitations. Est-ce parce qu'en allant à Vrpolje, on se dirige vers la
+Save et les anciennes provinces turques, c'est-à-dire vers la barbarie;
+tandis que, du côté d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne,
+c'est-à-dire vers la civilisation?
+
+En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre
+dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une
+propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux
+fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa
+femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être
+très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé
+partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des
+hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de
+la popularité des personnages haut placés.
+
+Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une
+plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de
+terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse
+toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin
+d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en
+diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles
+sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe
+blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil,
+hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et
+celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface
+de la _Mare au Diable_ me revient à la mémoire: c'est celui où est
+dépeint le laboureur dans la _Danse de la mort_, de Holbein, avec cette
+légende:
+
+ A la sueur de ton visaige
+ Tu gagneras ta pauvre vie.
+
+Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême
+misère des cultivateurs, dont l'_Inchiesta agraria_ officielle publie
+les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé
+de la science, augmente si merveilleusement la production de la
+richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain
+qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils
+encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La
+Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt
+qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.
+
+A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune
+soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la
+façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au
+milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier.
+Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas
+un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même
+langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle
+qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs
+chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes
+manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans
+les _hans_ il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre
+soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs
+publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du _kef_. En
+Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement
+l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En
+réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et
+avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les
+fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre--il y en a, dit-on,
+environ un demi-million--sont du plus pur sang slave. Ce sont les
+anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque
+de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le
+type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines
+relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et
+des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare
+de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il,
+tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont
+religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens
+de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs
+modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus
+qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils
+commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec
+les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs
+européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne
+connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»
+
+De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu
+cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière
+naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save.
+Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces
+d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel
+splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands
+frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le
+bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et
+plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait
+être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des
+arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.
+
+Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu,
+que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à
+l'administration communale. L'hôtel _Gelbes Haus_ est un vaste bâtiment
+à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes
+chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on
+ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face
+l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse
+importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont
+occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui
+appartenait à la Turquie.
+
+Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites,
+bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif.
+Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part,
+je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant.
+Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser
+complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière.
+Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité
+l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement
+sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches
+franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et
+ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et
+le lendemain soir on est au cœur de la Bosnie, dans un autre monde.
+
+Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les
+remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine
+à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates;
+le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque:
+sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de
+saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue
+prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau
+qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné,
+que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de
+vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on
+aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la
+Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur
+le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence
+de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de
+grenouilles, qui entonnent en chœur leur chant du soir.
+
+Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les
+maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux
+inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques
+peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs
+vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie;
+il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la
+prière de l'_Aksham_ ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte
+jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me
+rappelant l'ode de Schiller, _die Glocke_, je la préfère aux sons
+uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas
+d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet.
+Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice.
+Venez dans la demeure de la félicité.»
+
+Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes; pas un meuble, sauf
+tout autour des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans,
+les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur
+des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse
+de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met
+dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une
+autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le récipient sur les braises
+pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une
+tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le
+voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très
+ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici:
+d'abord, la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de
+ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate,
+des Turcs ou plutôt des musulmans complètement semblables à ceux qu'on
+voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes; ensuite,
+l'extrême simplicité des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant
+d'heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier
+et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son
+tapis, dépensera pendant sa soirée trente centimes de tabac et de café,
+et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures,
+tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus
+de satisfaction à leurs clients riches et affairés? En voyant pratiquer
+ici, d'une façon si pittoresque et si consciencieuse, la tempérance
+commandée par le Koran, je songe d'abord à ces palais de l'alcoolisme, à
+ces _Gin palaces_ de Londres, où l'ouvrier et l'_outcast_ viennent
+chercher l'abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres
+polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'électricité; je
+pense ensuite à cette vie de l'_upper ten thousands_, si compliquée et
+rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la
+table que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande
+si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degré de
+civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le
+Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur vivant au
+désert de sauterelles, à peine vêtu d'une étoffe grossière de poils de
+chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la
+justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie
+humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise,
+mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout
+dans nos grandes agglomérations d'êtres humains.
+
+Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles
+qu'on les rencontre dans toute la Péninsule. La boutique est une échoppe
+entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux
+grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relevé, sert d'auvent; celui
+d'en bas retombe et devient le comptoir où sont étalées les marchandises
+et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons
+turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de
+chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de commun, de magasin ou même
+parfois d'étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont
+toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures
+pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le
+surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets
+de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement, il ne faut pas
+oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont
+marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples
+cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divisée en deux parties ayant
+chacune son entrée distincte: d'un côté, le harem, pour les femmes; de
+l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque
+n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les
+vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d'un
+grillage en bois ou en papier découpé. J'aperçois un numéro de la _Neue
+freie Presse_ transformé en _muchebak_ ou moucharabie. Du côté des
+hommes, s'étend un balcon-véranda, où le maître de la maison est assis,
+fumant sa pipe.
+
+La rue se remplit des types les plus divers. Des pâtres à peine vêtus
+d'une grosse étoffe blanche en lambeau, avec un chiffon autour de la
+tête en forme de turban, ramènent du pâturage des troupeaux de buffles
+et de chèvres, qui soulèvent une poussière épaisse, dorée par le soleil
+couchant. Ces pauvres gens représentent le raya, la race opprimée et
+rançonnée; ce sont des chrétiens. Quelques femmes, la figure cachée sous
+le yaschmak et tout le corps sous ce domino qu'on appelle feredje,
+marchent comme des oies, et semblables à des ballots mouvants rentrent
+chez elles. Des enfants, filles et garçons, avec de larges pantalons
+roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils
+ont le teint clair et de beaux yeux noirs très ouverts. Des marchands
+juifs s'avancent lentement, enveloppés d'un grand cafetan garni de
+fourrure,--en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d'Arabe
+et leur grand turban, ils sont admirables de dignité et de noblesse.
+Bida devrait être ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan.
+Des maçons italiens, à la culotte de velours de coton jaune et toute
+maculée de mortier, la veste jetée sur l'épaule droite, quittent
+l'ouvrage en chantant. C'est le travail européen qui arrive: des maisons
+occidentales s'élèvent. Un grand café à la viennoise se construit à côté
+des petites auberges en planches en face de la gare. Déjà dans une
+cantine, où l'on vend du _Pilsener bier_, dite bière de Pilsen, on joue
+au billard. Ceci est l'avenir: activité dans la production, imprévoyance
+ou insanité dans la consommation. Enfin, passent fièrement à cheval ou
+en voiture découverte des officiers élégants et d'une tenue ravissante:
+c'est l'occupation et l'Autriche.
+
+En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c'est d'ici que
+partit le prince Eugène pour sa mémorable expédition de 1697. Il n'avait
+que cinq régiments de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route
+qui longe la Bosna, il s'empara rapidement de toutes les places d'Oboj,
+Maglay, Zeptche, même du château fort de Vranduk, et il parut devant la
+capitale Sarajewo. Il espérait que tous les chrétiens se lèveraient à
+son appel. Hélas! écrasés par une trop longue et trop cruelle
+oppression, ils n'osèrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se
+défendit avec énergie. Eugène manquait d'artillerie de siège. C'était le
+11 septembre, l'hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en
+retraite, mais il regagna Brod, presque sans perte. L'expédition avait
+duré vingt jours en tout. Le résultat matériel fut nul; mais l'effet
+moral très grand partout. Il révéla la faiblesse de cette formidable
+puissance qui, la veille encore, assiégeait Vienne et faisait trembler
+toute l'Europe. L'heure de la décadence avait sonné. Cependant,
+récemment encore, les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save
+et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive
+autrichienne s'élèvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre à
+l'abri des inondations et d'étendre le rayon d'observation, des maisons
+de garde où les régiments-frontières devaient entretenir des vedettes.
+Ce n'était pas une précaution inutile. De 1831 à 1835, le général
+autrichien Waldstättten lutta contre les begs bosniaques et il fut amené
+ainsi à bombarder et à brûler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladuseh,
+sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Même
+en 1839, Jellachitch eut à repousser les incursions des begs, qui
+traversaient la Save, brûlant les maisons, égorgeant les hommes,
+emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze
+dernières années où elles ont eu lieu, occasionnèrent pour près de 40
+millions de francs de dommage aux districts croates limitrophes. C'est
+hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scènes de barbarie
+que la France n'a pu tolérer à Tunis, ni la Russie dans les khanats de
+l'Asie centrale.
+
+Avant de m'engager en Bosnie, je veux connaître son histoire. Je
+m'arrête quelques jours à Brod, pour étudier les documents et les livres
+qu'on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivants m'ont été
+particulièrement utiles: G. Thœmmel, _Das Vilayet Bosnien_; Roskiewitz,
+_Studien über Bosnien und Herzegovina_; von Schweiger-Lerchenfeldt,
+_Bosnien_, et enfin un ouvrage excellent: Adolf Strausz, _Bosnien_,
+_Land und Leute_. Voici un résumé succinct de ces lectures, qui paraît
+indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficultés
+que rencontre l'Autriche.
+
+Sur notre infortunée planète, aucun pays n'a été plus souvent ravagé,
+aucune terre aussi fréquemment, abreuvée du sang de ses populations. A
+l'aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l'Illyrie. Elle
+est peuplée déjà, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet
+toute cette région jusqu'au Danube et l'annexe à la Dalmatie. Deux
+provinces sont formées: la _Dalmatia maritima_ et la _Dalmatia interna_
+ou _Illyris barbara_. L'ordre règne, et comme l'intérieur est réuni à la
+côte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se développent des ports
+importants, Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Cattaro, et à
+l'intérieur des colonies, des postes militaires et entre autres un grand
+emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la
+civilisation romaine ont échappé aux dévastations successives: des bains
+à Banjaluka, des bains et les ruines d'un temple à Novi-bazar, un pont à
+Mostar, un autre pont près de Sarajewo et quelques inscriptions.
+
+A la chute de l'empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui,
+pendant deux siècles, brûlent et massacrent, et font du pays un désert.
+Sous l'empereur Héraclius, les Avares assiègent Constantinople. Il les
+repousse, et, pour les dompter définitivement, il appelle des tribus
+slaves habitant la Pannonie au delà du Danube. En 630, les Croates
+viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la
+Bosnie, et en 640, les Serbes, de même sang et de même langue,
+exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie méridionale, le
+Monténégro et la Dalmatie. De cette époque date la situation ethnique de
+cette région, qui existe encore aujourd'hui.
+
+Au début, la suzeraineté de Byzance est reconnue. Mais la conversion de
+ces tribus, identiquement de même race, à deux rites différents du
+christianisme, crée un antagonisme religieux qui dure encore. Les
+Croates sont convertis d'abord par des missionnaires venus de Rome; ils
+adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes,
+et, par conséquent, une partie des habitants de la Bosnie, sont amenés
+au christianisme par Cyrille et Méthode, qui, partis de Thessalonique,
+leur apportent les caractères et les rites de l'Église orientale. Vers
+860, Cyrille traduit la Bible en slave, en créant l'alphabet qui porte
+son nom et qui est encore en usage. C'est donc à lui que remontent les
+origines de la littérature jougo-slave écrite.
+
+En 874, Budimir, premier roi chrétien de Bosnie, de Croatie et de
+Dalmatie, réunit, sur la plaine de Dalminium, une diète où il s'efforce
+de créer une organisation régulière. C'est vers ce temps qu'apparaît,
+pour la première fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d'une tribu
+slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de
+Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie; mais cette réunion n'est pas
+durable. Après l'an 1,000, la suzeraineté de Byzance cesse dans ces
+régions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En
+1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute à ses titres celui de _Rex
+Ramæ_ (Herzégovine), puis de _Rex Bosniæ_. Depuis lors, la Bosnie a
+toujours été une dépendance de la couronne de Saint-Étienne. Ainsi, le
+dixième ban de Bosnie, dont le long règne de trente-six ans (1168-1204)
+fut si glorieux, qui, le premier ici, fit battre monnaie à son effigie,
+qui assura à son pays une prospérité inconnue depuis l'époque romaine,
+le fameux Kulin, s'appelle _Fiduciarius Regni Hungariæ_.
+
+Vers ce temps, arrivent en Bosnie des albigeois qui convertissent à
+leurs doctrines une grande partie de la population appelée Catare, en
+allemand _Patavener_; ils reçurent et acceptèrent en Bosnie le nom de
+bogomiles, qui signifie «aimant Dieu». Rien de plus tragique que
+l'histoire de cette hérésie. Elle naît en Syrie, au VIIe siècle. Ses
+adeptes sont nommés pauliciens, parce qu'ils invoquent la doctrine de
+Paul, et ils empruntent en même temps au manicthéisme le dualisme des
+deux principes éternels, le bien et le mal. Mais ce qui fait leur
+succès, ce sont leurs théories sociales. Ils prêchent les doctrines des
+apôtres, l'égalité, la charité, l'austérité de la vie, et ils s'élèvent
+avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du
+clergé. Ce sont les socialistes chrétiens de l'époque. Les empereurs de
+Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout après qu'ils ont
+forcé Basile le Macédonien à leur accorder la paix et la tolérance.
+Chassés et dispersés, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez
+les Bulgares, d'un autre côté, dans le midi de la France. Les Vaudois
+actuels, les hussites, et, par conséquent, la Réforme viennent
+certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs
+principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le
+grand ban Kulin se fit bogomile. Ses successeurs et ses magnats
+bosniaques soutinrent constamment cette hérésie, parce qu'ils espéraient
+ainsi créer une Église nationale et s'affranchir de l'influence de Rome
+et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obéissant à la voix du pape,
+s'efforcèrent sans relâche de l'extirper, et les guerres d'extermination
+qu'ils entreprirent fréquemment firent détester les madgyars au delà de
+la Save.
+
+Vers 1230, apparaissent sur la scène les franciscains, qui ont aussi
+joué un rôle très important en politique et en religion. C'est à eux que
+le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des
+orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre
+part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie,
+Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les
+bogomiles massacrés en masse; mais un grand nombre échappent dans les
+forêts et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa
+conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième
+croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner
+la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné
+Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure
+désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la
+nature du pays ne permet pas une extermination complète, comme celle qui
+en avait fini définitivement avec les albigeois.
+
+Paul de Brebir, _banus Croatorum et Bosniæ dominus_, ajoute
+définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.
+
+Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa
+la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous
+Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière
+fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une
+idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de
+Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de
+prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend
+le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il
+annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar,
+qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale
+actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner
+l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires
+et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les
+bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais
+déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la
+mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie,
+30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à
+arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile,
+la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un
+sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour
+obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et
+entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une
+persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes
+livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits
+dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles
+quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie.
+Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de
+laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même
+d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une
+effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare
+l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et
+appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople
+(1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle
+rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis
+et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en
+esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties
+en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au
+milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du
+couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente
+au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui
+accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes
+et pour les biens.
+
+De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de
+luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de
+Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent
+souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient
+guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs
+avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place
+forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et
+emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le
+siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument
+désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz
+(29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de
+la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure
+légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la
+conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens,
+et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions
+dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils
+devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en
+conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent
+partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux
+Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient
+ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la
+mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée.
+En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité
+de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent
+définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.
+
+Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut
+rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que
+ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les
+réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes
+modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de
+Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de
+Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux
+Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich,
+pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours.
+L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et
+1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait
+l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus
+formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée,
+brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs
+privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les
+troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de
+l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui
+jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance,
+tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la
+Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.
+
+Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques
+commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné
+pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains,
+puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce
+et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate.
+Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont
+perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à
+l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète
+égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément
+d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il
+faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que
+possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le
+pays.
+
+Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les
+musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils
+restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une
+sorte.
+
+Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage
+accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé
+maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures,
+de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train
+marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays
+est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je
+ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble
+voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je
+peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des
+notes. Précisément, j'ai à côté de moi un _Finanz-Rath_, un conseiller
+des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient
+d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays,
+son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris
+d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la
+casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au
+collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon
+collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats,
+les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de
+la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe,
+mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à
+laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et
+qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.
+
+Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de
+grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la
+hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la
+Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous
+remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros
+village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu
+recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite
+oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant
+la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir
+la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un
+jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac,
+où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être
+prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.
+
+Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un
+soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois;
+c'est là qu'habitent les tenanciers, les _kmets_. Les propriétaires
+musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans
+leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de
+l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque
+tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le
+gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un
+demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu
+d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes,
+forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait
+aussi de l'eau-de-vie, la _slivovitza_. Les champs emblavés sont
+défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de
+laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et
+l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois,
+sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de
+sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité.
+Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit.
+Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de
+nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques
+fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant
+la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car
+à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où,
+entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des
+pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille
+pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais
+comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même
+étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce
+fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme
+d'une malédiction les plus beaux pays du monde.
+
+A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un
+verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers
+(40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la
+vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la
+ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été
+coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues,
+entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de
+buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle
+n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers
+formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser.
+Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les
+sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent
+encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les
+campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles
+récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont
+en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un
+peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce
+moment--premiers jours de juin--pour semer le maïs. La charrue est
+lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le
+fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de
+notre Occident. Quatre bœufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans
+une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite
+d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de
+chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la
+tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs
+de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son
+énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et
+d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et
+d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs
+cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe
+blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière
+moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.
+
+Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance,
+l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou
+propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une
+vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou
+quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une
+flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant
+la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante,
+partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans,
+sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train.
+Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans,
+qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour.
+Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province,
+arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans
+les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est
+ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes
+et la distinction des manières des officiers autrichiens.
+
+Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine
+médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1
+florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en
+produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec
+leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline
+assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et
+verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand
+nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du
+dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une
+silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté
+s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises
+n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est
+supérieur.
+
+A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons
+italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres
+d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque
+du marbre.
+
+La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de
+Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des
+déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées.
+J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui
+semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux
+troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant,
+parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un nœud
+autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles
+maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le
+site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le
+flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la
+forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien
+nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la
+porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène
+la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la
+rivière, du haut de ces rochers.
+
+Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est
+extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de
+l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque
+du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher
+notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques
+qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance.
+Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel.
+Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du
+train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne
+route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument
+leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des
+étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite
+partout où arrivera le chemin de fer.
+
+Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé,
+mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de
+près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent
+ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques.
+Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig,
+le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale
+de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce
+sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt
+à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages
+arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne,
+on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi
+belle et aussi pittoresque. _Hoch romantisch_! s'écrient mes compagnons
+de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est
+venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à
+Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris
+d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant,
+que je ne trouve plus place dans le _Grand Hôtel de l'Europe_. C'est à
+peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge,
+_Austria_, qui est en même temps un café-billard. Le _Grand Hôtel_ ne
+serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la _Radiaal Strasse_ de
+Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des
+cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au
+rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales,
+peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et
+revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'_Hôtel Continental_. Rien de
+pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut
+maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au
+centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.
+
+Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais
+l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la
+mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je
+suis la grande rue, qu'on a appelée _Franz-Joseph Strasse_, en l'honneur
+de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de
+possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre
+coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est
+badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la
+cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les
+cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi
+musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus
+haut que les mosquées.
+
+La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale:
+libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais
+bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand
+espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878.
+Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et
+en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100
+francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin
+jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en
+demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore
+voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les
+bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue
+d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme
+antique. A côté, de vigoureux portefaix, des _hamals_, sont assis, les
+jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois
+races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on
+rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des
+Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été
+fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués
+à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions
+qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses
+fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et
+qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à
+un objet d'utilité générale.
+
+J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu,
+pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une
+longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout
+un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où
+s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle.
+L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du
+public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus
+nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre,
+parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui
+se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi,
+les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner
+à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes;
+les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et
+ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des
+tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.
+
+La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve
+d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes
+basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours
+brodé d'or, mais surtout une infinie variété d'opankas, la chaussure
+nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants,
+qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des
+niches basses, au-dessous de l'étalage. Les mégissiers offrent des
+courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à
+plusieurs étages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres,
+richement brodées et piquées en soie, de couleurs vives, pour les begs.
+C'est encore une des particularités du costume national.
+
+Les potiers n'ont que des produits très grossiers, mais souvent la forme
+est belle et le décor d'un effet, extrêmement original. Ils font
+beaucoup de têtes de tchibouks en terre rouge. Les pelletiers sont bien
+achalandés. Comme l'hiver est long et froid, jusqu'à 15 et 16 degrés
+sous zéro, les Bosniaques ont tous des cafetans ou des vestes doublés et
+garnis de fourrure. Les paysans n'ont que de la peau de mouton, qu'ils
+préparent eux-mêmes. On abat dans les forêts de la province 50 à 60,000
+animaux à fourrure; mais, chose étrange, il faut envoyer les peaux en
+Allemagne pour les préparer.
+
+Les orfèvres ne font que des bijoux grossiers; les musulmanes riches
+préfèrent ceux qui viennent de l'étranger, et les femmes des rayas
+portent des monnaies enfilées,--quand elles osent et qu'il leur en
+reste. Je remarque cependant de jolis objets en filigranes d'argent:
+coquetiers pour soutenir les petites tasses à café, boucles, bracelets,
+boutons. Les forgerons font des fers à cheval, qui sont tout simplement
+un disque avec un trou au milieu. Les serruriers sont peu habiles, mais
+ils confectionnent cependant des pommeaux et des battants de porte,
+fixés sur une rosace, d'un dessin arabe très élégant. Depuis que le port
+des armes est défendu, on n'expose plus en vente ni fusils, ni
+pistolets, ni yatagans; je vois seulement des couteaux et des ciseaux
+niellés et damasquinés avec goût. Pas de marchands de meubles; il n'en
+faut pas dans la maison turque, où il n'y a ni table, ni chaise, ni
+lavabo, ni lit. Le divan, avec ses coussins et ses tapis, tient lieu de
+tout cela.
+
+Les métiers exercés dans la Tchartsia sont le monopole des musulmans.
+Chacun d'eux forme une corporation avec ses règlements, qu'on vient de
+confirmer récemment. L'état social est exactement le même ici qu'au
+moyen âge en Occident. A la campagne règne le régime féodal et dans les
+villes celui des corporations. Toutes les villes importantes de la
+Bosnie ont leur Tchartsia. En les visitant, on voit à l'œuvre toutes
+les industries du pays qui ne s'exercent pas à l'intérieur des familles.
+Celles-ci sont les plus importantes. Elles comprennent la fabrication de
+toutes les étoffes: la toile de lin et de chanvre, les divers tissus de
+laine pour vêtements. On fabrique aussi beaucoup de tapis, à couleurs
+très solides, que les femmes extrayent elles-mêmes des plantes
+tinctoriales du pays. Les dessins en sont simples, les tons harmonieux
+et le tissu inusable, mais on n'en fait guère pour la vente. Le travail
+conserve ici son caractère primitif: il est accompli pour satisfaire les
+besoins de celui qui l'exécute, non en vue de l'échange et de la
+clientèle.
+
+Dans certaines rues de la Tchartsia, des femmes musulmanes sont assises
+à terre. Le yashmak cache leur visage et leur corps disparaît sous les
+amples plis du feredje. Elles paraissent très pauvres. Elles ont à côté
+d'elles des mouchoirs et des serviettes brodés qu'elles désirent vendre.
+Mais elles ne font pas un geste et ne disent pas un mot pour y réussir.
+Elles attendent, immobiles, disant le prix quand on le leur demande,
+mais rien de plus. Agissent-elles ainsi en raison de leurs idées
+fatalistes, ou parce qu'elles ont le sentiment qu'en s'occupant de
+vendre, elles font une chose qui n'est guère permise aux femmes parmi
+les mahométans? Combien aussi la manière de faire du marchand musulman
+diffère de celle du chrétien et du juif! Le premier n'offre pas et ne se
+laisse pas marchander: il est digne et ne veut pas surfaire. Les
+seconds se disputent les clients, offrent à grands cris leurs
+marchandises et demandent des prix insensés, qu'ils réduisent à la
+moitié, au tiers, au quart, finissant toujours par rançonner l'acheteur.
+La broderie des étoffes, des mouchoirs, des serviettes, des chemises est
+la principale occupation des femmes musulmanes. Elles ne lisent pas,
+s'occupent peu du ménage et ne font pas d'autre travail de main. Chaque
+famille met sa vanité à avoir le plus possible de ce linge de prix.
+Elles confectionnent ainsi des objets brodés de fils d'or et de soie qui
+sont de vraies œuvres d'art et qu'on conserve de génération en
+génération.
+
+Comme les négociants de Londres, les musulmans qui ont une échoppe dans
+la Tchartsia n'y logent pas. Ils ont leur demeure parmi les arbres, sur
+les collines des environs. Ils viennent ouvrir les deux grands volets de
+leur boutique-atelier le matin, vers neuf heures; ils la ferment le
+soir, au soleil couchant, et parfois aussi pendant le jour, pour aller
+faire leurs prières à la mosquée. Nulle part, les prescriptions de
+l'islam n'ont d'observateurs plus scrupuleux que parmi ces sectateurs de
+race slave.
+
+Par déférence mutuelle, la Tchartsia chôme trois jours par semaine: le
+vendredi, jour férié des musulmans; le samedi, pour le sabbat des juifs,
+et le dimanche à cause des chrétiens. Aujourd'hui jeudi, la place et les
+rues avoisinantes sont encombrées de monde. L'aspect de cette foule est
+plus complètement oriental que je ne l'ai vue même en Égypte, parce que
+tous, sans distinction de culte, portent le costume turc: le turban
+rouge, brun ou vert, la veste brune et les larges pantalons de zouave
+rouge foncé ou bleu. Cela fait un vrai régal de couleurs pour les yeux.
+On reconnaît la race dominante non à son costume, mais à son allure. Le
+musulman, aga ou simple marchand, a l'air fier et dominateur. Le
+chrétien ou le juif a le regard inquiet et la mine humble de quelqu'un
+qui craint le bâton. Voici un beg fendant la foule sur son petit cheval,
+qui tient la tête haute, comme son maître. Devant ses serviteurs, qui le
+précèdent, chacun s'écarte avec respect. C'est le seigneur du moyen âge.
+Des rayas en haillons viennent vendre des moutons, des oies, des dindons
+et des truites. On me demande pour un dindon 3 1/2 florins, plus de 8
+francs: c'est cher dans un pays primitif. Ici, comme dans tout l'Orient,
+le mouton fournit presque exclusivement la viande de boucherie. Des
+Bulgares vendent des légumes, qu'ils viennent cultiver, chaque
+printemps, dans des terres qu'ils louent. Je vois vendre à la hausse et
+adjuger un cheval avec son bât pour 15 florins ou 36 francs environ. Il
+est vrai que c'est une pauvre vieille bête, maigre et blessée. Tous les
+transports se font à dos de bêtes de somme, même sur les routes
+nouvellement construites. La charrette est inconnue, sauf dans la
+Pozavina, ce district du nord-est, borné par la Save et la Serbie, le
+seul où il y ait des plaines un peu étendues. Sur le marché, les chevaux
+apportent le bois à brûler. Quand le poulain a été soumis au bât, il ne
+le quitte plus jusqu'à sa mort, ni à l'écurie, ni au pâturage.
+
+Je traverse le Bezestan: c'est le Bazar. Il ressemble à tous ceux de
+l'Orient: longue galerie voûtée, avec des niches à droite et à gauche,
+où les marchands étalent leurs marchandises. Mais toutes viennent
+d'Autriche, même les étoffes et les pantoufles en velours brodées d'or
+genre Constantinople.
+
+Près de là, je visite la mosquée d'Usref Beg. C'est la principale de la
+ville, qui en compte, dit-on, plus de quatre-vingts. Une grande cour la
+précède. Un mur l'entoure, mais des arcades fermées par un grillage en
+entrelacs permettent aux passants de voir le lieu saint. Au milieu
+s'élève une fontaine que couvre de son ombre un arbre immense, dont les
+branches dessinent des ombres mobiles sur le pavement de marbre blanc.
+Cette fontaine se compose d'un bassin surélevé, protégé par un treillis
+forgé, d'où neuf bouches projettent l'eau dans une vasque inférieure.
+Au-dessus s'arrondit une coupole soutenue par des colonnes entre
+lesquelles est établi un banc circulaire. Je m'y assieds. Il est près de
+midi. La fraîcheur est délicieuse; l'eau qui jaillit et retombe fait un
+doux murmure qu'accompagne le roucoulement des colombes. Des musulmans
+font leurs ablutions avant d'entrer dans la mosquée. Ils se lavent, avec
+le soin le plus consciencieux, les pieds, les mains et les bras
+jusqu'aux coudes, la figure et surtout le nez, les oreilles et le cou.
+D'autres sont assis à côté de moi, faisant passer entre leurs doigts les
+baies de leur chapelet et récitant des versets du Koran, en élevant et
+laissant alternativement tomber la voix et en inclinant la tête de
+droite à gauche, en mesure. Le sentiment religieux s'empare des vrais
+croyants de l'islam avec une force sans pareille. Il les transporte dans
+un monde supérieur. N'importe où ils se trouvent, ils accomplissent les
+prescriptions du rituel, sans s'inquiéter de ceux qui les environnent.
+Jamais je n'ai mieux senti la puissance d'élévation du mahométisme.
+
+La mosquée est précédée par une galerie que supportent de belles
+colonnes antiques, avec des chapiteaux et des bases en bronze. On y
+dépose les morts avant de les porter en terre. La mosquée est très
+grande, cette coupole unique, vide, sans autels, sans bas-côtés, sans
+mobilier aucun, avec ces fidèles à genoux sur les nattes et les tapis,
+disant leurs prières en baisant de temps en temps la terre, est vraiment
+le temple du monothéisme, bien plus que l'église catholique, dont les
+tableaux et les statues rappellent les cultes polythéistes de l'Inde.
+D'où vient cependant que l'islamisme, qui n'est, au fond, que le
+mosaïsme, avec d'excellentes prescriptions hygiéniques et morales, ait
+partout produit la décadence, au point que les pays les plus riches
+pendant l'antiquité se sont dépeuplés et semblent frappés d'une
+malédiction, depuis que le mahométisme y règne? J'ai lu bien des
+dissertations à ce sujet, elles ne me semblent pas avoir complètement
+élucidé la question. On pourrait étudier ici mieux que partout ailleurs
+l'influence du Koran, parce que nulle action n'est attribuable, ni à la
+race ni au climat. Les Bosniaques musulmans sont restés de purs Slaves:
+ils ne savent ni le turc, ni l'arabe; ils récitent les versets et les
+prières du rituel qu'ils ont appris par cœur, mais ils ne les
+comprennent pas plus que les paysans italiens disant l'_Ave Maria_ en
+latin. Ils ont conservé leurs noms slaves avec la terminaison croate en
+_itch_ et même leurs armoiries, qui existent encore au couvent de
+Kreschova. Les Kapetanovitch, les Tchengitch, les Raykovitch, les
+Sokslovitch, les Philippevitch, les Tvarkovitch, les Kulinovitch sont
+fiers du rôle qu'ont joué leurs ancêtres avant la venue des Osmanlis.
+Ils méprisaient les fonctionnaires de Constantinople, surtout depuis
+qu'ils portaient le costume européen. Ils les considéraient comme des
+renégats et des traîtres, pires que des giaours. Le plus pur sang slave
+coulait dans leurs veines et en même temps ils étaient plus
+fanatiquement musulmans que le sultan et même que le scheik-ul-islam.
+Ils ont toujours été en lutte sourde ou déclarée contre la capitale. Il
+ne peut pas s'agir ici non plus de l'action démoralisante de la
+polygamie: ils n'ont jamais eu qu'une femme, et la famille a conservé le
+caractère patriarcal de l'antique zadruga. Le père de famille, le
+starechina, conserve une autorité absolue et les jeunes sont pleins de
+respect pour les anciens. Cependant il est certain que, depuis le
+triomphe du croissant, la Bosnie a perdu la richesse et la population
+qu'elle possédait au moyen âge, et qu'elle était avant l'occupation le
+pays le plus pauvre, le plus barbare, le plus inhospitalier de l'Europe.
+Cela est dû manifestement à l'influence de l'islamisme. Mais comment et
+pourquoi? Voici les effets fâcheux que je discerne.
+
+Le vrai musulman n'aime ni le progrès, ni les nouveautés, ni
+l'instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort,
+résigné, donc peu avide d'améliorations, un peu comme un moine
+catholique; mais en même temps il méprise et hait le raya chrétien, qui
+est le travailleur. Il le dépouille, le rançonne, le maltraite sans
+pitié, au point de ruiner complètement et de faire disparaître les
+familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C'était l'état de guerre
+continué en temps de paix et transformé en un régime de spoliation
+permanente et homicide.
+
+L'épouse, même quand elle est unique, est toujours un être subalterne,
+une sorte d'esclave privée de toute culture intellectuelle; comme c'est
+elle qui forme les enfants, filles et garçons, on en voit les funestes
+conséquences.
+
+Aux désastreux effets de l'islam, il y a une exception, et elle est
+éclatante. Dans le midi de l'Espagne, les Arabes ont produit une
+civilisation merveilleuse: agriculture, industrie, sciences, lettres,
+arts, mais tout cela venait directement de la Perse et de Zoroastre, non
+de l'Arabie et de Mahomet. Ce qu'on appelle l'architecture arabe est
+l'architecture persane. A mesure que l'action de l'islam a remplacé
+celle du mazdéisme, la Perse et toute l'Asie Mineure ont décliné. Voyez
+ce que sont devenus aujourd'hui ces édens du monde antique.
+
+Près de la mosquée, se trouve le turbé ou chapelle qui renferme les
+tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le médressé ou école
+supérieure, dans laquelle des jeunes gens étudient le Koran, ce qui leur
+permettra, en leur qualité de savants, de devenir des softas, des
+ulémas, des kadis, des imans; chacun d'eux a une petite cellule où il
+vit et prépare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs.
+
+Près de là, je visite le bain principal, non occupé en ce moment. Il est
+formé d'une série de rotondes surmontées de coupoles, recouvertes
+extérieurement de feuilles de plomb où sont incrustés de nombreux
+disques de verre très épais, qui éclairent l'intérieur. Il est assez
+proprement tenu et il est chauffé par des canaux maçonnés souterrains,
+comme les hypocaustes romains. Obéissant aux prescriptions hygiéniques
+de leur rituel, les musulmans ont seuls conservé cette admirable
+institution des anciens. Les plus petites bourgades de la péninsule
+balkanique, qui ont des habitants mahométans, ont leur bain public, où
+les hommes, même les pauvres, vont très souvent, et où les femmes sont
+tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand
+les musulmans s'en vont, les bains sont supprimés. A Belgrade, ils ont
+disparu; à Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de
+l'assemblée nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu'ils
+avaient créé de bon, d'autant plus qu'ils n'ont fait que nous
+transmettre ce qu'ils avaient hérité de l'antiquité.
+
+Je me rends chez le consul d'Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui
+lord Edmond Fitz-Maurice m'a donné une lettre d'introduction du
+_Foreign-Office_. Je le rencontre, revenant de sa promenade à cheval
+quotidienne. Il personnifie parfaitement l'Angleterre moderne. C'est le
+type achevé du gentleman. Il a le teint clair et la chair ferme de
+l'homme qui fait beaucoup d'exercice au grand air et qui, chaque matin,
+s'asperge de l'eau froide du _tub_. Il porte, à la façon de l'Inde, le
+chapeau de bouchon revêtu de toile blanche, le veston de tweed écossais,
+la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur
+sang. Tout est de première qualité et révèle un soin achevé. Quel
+contraste avec cet entourage très pittoresque, mais où les bâtiments,
+les gens et leurs costumes ignorent l'entretien! Ce qu'il y a de plus
+oriental face à face avec ce qu'il y a de plus occidental. M. Freeman
+occupe une grande maison turque. Le premier étage se projette au-dessus
+de la rue, en surplomb hardi, mais la principale façade s'étend sur un
+vaste jardin dont les pelouses bien rasées sont entourées de jolis
+arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pêche; les
+truites et le gibier sont encore abondants, me dit-il, mais depuis
+l'occupation les prix de toutes choses ont doublé et parfois triplé. Il
+paye sa maison 2,000 francs, et s'il peut la garder pour 4,000 il ne
+s'en plaindra pas. Le propriétaire est un juif. Près d'ici se trouvent
+les bâtiments de l'administration et du gouvernement, une caserne, la
+poste, et deux grandes mosquées converties en magasins militaires. Le
+Konak, où loge le général d'Appel, est un palais d'aspect très imposant.
+Les autres services ont été installés dans d'anciennes maisons turques,
+mais elles ont été réparées, blanchies, peintes et tout est d'une
+propreté irréprochable. La vieille carapace musulmane abrite le
+mécanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le
+baron Nikolitch, la carte de M. de Kállay, et je reçois l'assurance
+qu'on me fournira tous les documents officiels.
+
+M. de Neumann m'a donné une lettre pour un de ses anciens élèves,
+employé au département de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien
+voulu me servir de guide pendant mon séjour à Sarajewo, et comme il
+s'occupe spécialement des lois musulmanes et du régime agraire, il m'a
+donné à ce sujet les détails les plus intéressants; j'en reproduis
+quelques-uns. En principe, d'après le Koran, le sol appartient à Dieu,
+donc à son représentant le souverain. Les begs et les agas, comme
+autrefois les spahis, n'occupaient leurs domaines spahiliks ou tchifliks
+qu'à titre de fief et comme rémunération du service militaire. D'après
+la nature du droit de propriété dont ils sont l'objet, on distingue cinq
+sortes de biens. Les biens _milk_, qui correspondent à ceux tenus en
+_fee simple_ en Angleterre. C'est la forme qui se rapproche le plus de
+la propriété privée du type quiritaire et de celle de notre code civil.
+Quelques grandes familles possèdent encore des titres de propriété
+datant d'avant la conquête ottomane. Les biens _mirié_ sont ceux dont
+l'État a concédé la jouissance héréditaire, moyennant une redevance
+annuelle et des services personnels. La législation turque nouvelle
+avait accordé, aux détenteurs, le droit de vendre et d'hypothéquer ce
+droit de jouissance, qui était transmissible héréditairement aux
+descendants, aux ascendants, à l'épouse et même aux frères et sœurs.
+Les biens _ekvoufé_, ou vakouf, sont ceux qui appartiennent à des
+fondations, très semblables à celles qui existaient partout en Europe,
+sous l'ancien régime. Le revenu de ces biens n'est pas destiné
+seulement, comme on le croit, à l'entretien des mosquées. Le but des
+fondateurs a été de pourvoir à des services d'un intérêt général:
+écoles, bibliothèques, cimetières, bains, fontaines, trottoirs,
+plantations d'arbres, hôpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux
+vieillards. Chaque fondation a son conseil d'administration. Dans la
+capitale, une administration centrale, le ministère des vakoufs,
+surveillait, au moyen de ses agents, la gestion des institutions
+particulières, prodigieusement nombreuses dans tout l'empire ottoman.
+Tant que le sentiment religieux avait conservé son action, le revenu des
+vakoufs, qui avait un certain caractère sacré, allait à leur
+destination, mais depuis que la démoralisation et la désorganisation ont
+amené un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs
+contrôleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens
+_ekvoufé_. C'est affligeant, dans un pays où ni l'État ni la commune ne
+font absolument rien pour l'intérêt public. Les vakoufs sont un élément
+de civilisation indispensable. Tout ce qui est d'utilité générale leur
+est dû. La confiscation des vakoufs serait une faute économique et un
+crime de lèse-humanité. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux nécessités
+de la bienfaisance, de l'instruction et des améliorations matérielles au
+moyen du revenu d'un domaine qu'au moyen de l'impôt? Dans les pays
+nouvellement détachés de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de
+vendre ces biens affectés à un but utile, il faudrait les soumettre à
+une administration régulière, gratuite et contrôlée par l'État, comme
+celles qui gèrent si admirablement les propriétés des hospices et des
+bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en
+vakoufs, à condition que le revenu en soit remis perpétuellement à leurs
+descendants: c'est une sorte de fidéicommis, comme, au moyen âge, chez
+nous. Des rentes sont aussi _ekvoufé_. On estime que le tiers du
+territoire est occupé par des vakoufs. Tout ce qu'on pourrait faire
+serait d'appliquer à l'instruction le revenu des mosquées tombées en
+ruines ou abandonnées, comme on en voit plusieurs, même à Sarajewo.
+
+Les biens _metruké_ sont ceux qui servent à un usage public, les places
+dans les villages où se fait le battage, où stationnent le bétail et les
+chevaux de bât; les forêts et les bois des communes. On appelle _mevat_,
+c'est-à-dire sans maître, les biens qui sont situés loin des
+habitations, «hors de la portée de la voix». Tels sont les forêts et les
+pâturages qui couvrent les montagnes. Après la répression de
+l'insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclamé que toutes les forêts
+appartenaient à l'État; mais les villageois ont des droits d'usage qu'il
+faudra respecter.
+
+Le droit musulman a consacré bien plus complètement que le droit romain
+ou français le principe ordinairement invoqué par les économistes, que
+le travail est la source de la propriété. Ainsi, les arbres plantés et
+les constructions faites sur la terre d'autrui constituent une propriété
+indépendante. Il en est de même chez les Arabes, en Algérie, où souvent
+trois propriétaires se partagent les produits d'un champ; l'un récoltant
+le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisième les feuilles
+de ses frênes, comme fourrage pour le bétail, durant l'été. Celui qui,
+de bonne foi, a construit ou planté sur la terre d'autrui peut devenir
+propriétaire du sol, en payant le prix équitable, si la valeur de ses
+travaux dépasse celle du fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, à
+la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu'à Java,
+le défrichement est un des principaux modes d'acquérir la propriété et
+la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit
+converti en pâturage ou mis en jachère pour préparer une récolte, celui
+qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui
+revient à l'État. Le fameux jurisconsulte arabe Sidi-Kelil, dont les
+sentences ont une autorité si grande près des tribunaux indigènes que le
+gouvernement français a fait traduire son livre, énonce le principe
+suivant: «Celui-là qui vivifie la terre morte en devient propriétaire.
+Les traces de l'occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui
+revivifie le sol l'acquiert.» Parole admirable.
+
+D'après le droit musulman, l'intérêt général met des limites aux droits
+du propriétaire particulier. Il ne peut qu'user, et non abuser, et il
+doit maintenir la terre productive. Il n'est pas libre de vendre à qui
+il lui plaît. Les voisins, les habitants du village et le tenancier ont
+un droit de préférence appelé _cheffaa_ ou _suf_. On se rappelle le rôle
+que la cheffaa a joué dans la question du domaine de l'Enfida. Le juif
+Lévy, se rappelant sans doute la façon dont Didon avait acquis, au même
+lieu, l'emplacement de Carthage, achète une vaste propriété, moins une
+étroite lisière tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il,
+invoquer le droit de préférence, puisque la terre qui les touche n'a pas
+changé de mains. La cheffaa existait partout autrefois chez les Germains
+et chez les Slaves au profit des habitants du même village. C'était un
+reste de l'ancienne collectivité communale et le moyen d'empêcher les
+étrangers de se fixer au milieu d'un groupe qui n'était, au fond, que la
+famille élargie.
+
+La vente des biens-fonds se faisait ici devant l'autorité civile et en
+présence de témoins. L'acte qui constatait la transmission d'un
+immeuble, le _tapou_, était frappé d'une taxe de 5 p. c. de la valeur et
+il devait être revêtu de la griffe du sultan, _rugra_, qui ne s'obtenait
+qu'à Constantinople. Le titre d'achat, le tapou, était un extrait d'un
+«terrier» qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothèques,
+contenait un tableau assez exact de la répartition des biens-fonds et
+des propriétaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement,
+l'Autriche n'a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacés par le
+cadastre, qu'on achève actuellement.
+
+Une loi récente aux États-Unis déclare insaisissable la maison du
+cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi
+protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en
+Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur
+insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son
+entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et
+mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de
+l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le
+préfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug
+qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité
+publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient
+propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien
+principe du _Homestead_ qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur
+lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants:
+_Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze_. «Les homesteads et autres
+lois agraires.»
+
+L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave
+problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux
+Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes
+dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles
+transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation
+occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile
+ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de
+l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour
+l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une
+facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de
+la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus
+complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement
+dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des
+Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par
+l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et
+des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de
+Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude
+approfondie du mahométisme, de ses mœurs, de ses lois et de leur
+influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois
+réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à
+celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent
+mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes
+à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les
+populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus
+malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement
+foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.
+
+Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude,
+divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour
+les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles
+bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le
+souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout
+le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés _kmets_
+(colons), ou _rayas_ (bétail). Au début et jusque vers le milieu du
+siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires,
+grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixième des produits sur place
+et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un
+autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu
+besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des
+razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les
+nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les
+porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol,
+livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par
+semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de
+leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans
+pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des
+extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce
+qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une
+mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par
+cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui
+l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire
+autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait
+les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à
+différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils
+eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut
+comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un
+règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel.
+La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au
+maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les
+bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, _trétina_,
+si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit,
+en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais,
+d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les
+maisons (_verghi_). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite.
+Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le
+cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit
+ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la
+glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel
+est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les
+chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur
+illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes
+pour en profiter.
+
+Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il
+établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en
+vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne
+et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom
+de _polovina_. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus
+affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans
+lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les
+propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus
+impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni
+auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et
+hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans
+l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui
+émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus
+énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se
+soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont
+sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la
+situation de la Péninsule.
+
+L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets
+qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je
+crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition
+des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour
+deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à
+quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation
+autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est
+actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait
+affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis
+en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant
+ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental.
+Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence,
+une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les
+droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre
+accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait
+une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la
+terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires
+d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était
+retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité
+chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion
+publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le
+raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller
+sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux,
+plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran,
+plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté
+à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou
+de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils
+n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se
+contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux
+sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs
+villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait
+connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est
+dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec
+accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs
+souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke
+pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort
+de Tchengitch.
+
+Aga-Tchengitch était gouverneur de l'Herzégovine. Très brave, il avait,
+dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836;
+quoiqu'il fût de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les
+paysans avec une férocité inouïe. Le _pjesme_ le représente levant la
+capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur
+servitude, le haradsch. Il s'adresse à ses satellites: «Allons, Mujo,
+Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces
+chrétiens! Nous allons les voir courir.» Mais les rayas n'ont plus rien:
+ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige
+pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous
+leurs yeux on déshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'écrient: «La
+faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié! cinq
+ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.»
+Tchengitch, furieux, répond: «Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le
+payeras!» Les rayas reprennent: «Oh! du pain, maître, en grâce! qu'au
+moins une fois nous puissions manger du pain!» Les bourreaux inventent
+de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. «Prenez
+garde, s'écria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le
+raya, le haradsch disparaît.» Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak,
+demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le
+vengeur ne tarde pas à paraître: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est
+mahométan; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la
+_tcheta_ monténégrine, qui va faire une incursion en Herzégovine. C'est
+le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il
+fume son tchibouk, tandis que l'agneau rôtit à la broche pour le souper.
+Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu'il a
+emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand
+feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exaspèrent. Il
+rugit furieux: «Qu'on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des
+yataghans bien aiguisés, des pieux pointus et de l'huile bouillante.
+Déchaînez les puissances de l'enfer. Je suis un héros! Les chants le
+redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir.» En ce moment, les coups
+de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses
+hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la
+tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le cœur.
+
+Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un
+reflet exact de la réalité. Le kmet devait payer au beg la moitié ou le
+tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en
+nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des
+denrées agricoles en écus, dans ces villages écartés, sans route, sans
+commerce et où chaque famille récolte le peu qu'il lui faut pour
+subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d'extorsions: le
+kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes,
+sans que le beg ne vînt constater sur place la part qui lui revenait.
+Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de
+venir jusqu'à ce qu'il eût été satisfait à l'une ou l'autre de ses
+exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte sans recours possible.
+C'était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après
+que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout
+autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le
+kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer
+parfois plus qu'il n'avait récolté. La dîme, _desetina_, se percevait de
+la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de
+l'agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus
+offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne
+affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en
+outre, satisfaire à la rapacité des agents subalternes. Le raya ne
+pouvait s'adresser aux tribunaux; son témoignage n'était pas reçu, et,
+d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place à prix d'argent,
+décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail et pauvre,
+ne pouvait songer à leur demander justice. Les juges principaux, les
+cadis, étaient des Turcs nommés par lescheik-ul-islam et envoyés de
+Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges
+adjoints, les _muselins_, nommés par le gouverneur (_vizir_), ne
+recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les
+muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde
+tremblait.
+
+Seuls, les chefs des villages osaient parfois élever la voix pour se
+plaindre. Ils se présentaient au Konak, devant le gouverneur général,
+se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois
+obtenaient quelque remise d'impôts; mais souvent aussi ils payaient cher
+leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels
+les kmets avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs
+formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les
+janissaires d'autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils
+parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitants, les
+rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des
+culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, où l'on jetaient
+les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par
+troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu'on voulait
+terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l'eau étaient tout ce
+qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que
+M. Gladstone a raconté des prisons de Naples sous les Bourbons, et le
+prince Krapotkine, dans la _XIXe Century_, des prisons russes, est
+couleur de rose auprès de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine
+autrichien Gustave Thœmmel rapporte, dans son excellent livre.
+_Beschreibiing des Vilajet Bosniens_ (p. 195), quelques-uns des moyens
+de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les
+impôts en retard: ils suspendaient les paysans à des arbres, au-dessus
+d'un grand feu, ou les attachaient sans vêtements à des poteaux, en
+plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs
+membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'être
+jetés en prison ou maltraités d'autre façon. Le chant de Tchengitch
+n'était donc pas une fiction.
+
+Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières pour
+comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi
+cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les
+_Bulgarian atrôcities_, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables
+philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différents: des
+villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitants
+massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska
+furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district
+de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de
+Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de
+Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l'œuvre de
+destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une
+insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur.
+A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu'on soupçonnait hostiles,
+et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées
+sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les
+montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontière ou traversaient
+la Save, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le
+nombre des réfugiés, en Autriche, s'éleva, dit-on, à plus de cent mille,
+et les secours qui leur furent distribués s'élevèrent à 2,122,000
+florins en une année seulement, 1876.
+
+L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour
+du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire
+ce qu'écrivait à ce sujet dans la _Revue des Deux Mondes_ (15 fév. et
+1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports,
+des consuls anglais, _Reports of consuls on the christians in Turkey_.
+Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame.
+N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel
+de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des
+idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux
+volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est
+envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se
+plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement
+des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas
+pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien
+plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent
+de faim et travaillent comme des chevaux?»
+
+Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer
+trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé
+d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont
+massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités
+et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie
+doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la
+Turquie, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis
+que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence
+aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à
+leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance
+qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des
+massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en
+état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû
+arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A
+leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez
+à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux?
+Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement
+inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres
+tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions
+d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut
+faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait
+des anges en démons.
+
+Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime
+turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce
+que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le
+même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire
+ottoman: 1° la dîme (_askar_) prélevée sur tous les produits du sol,
+récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de
+francs; 2° le _verghi_, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les
+biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des
+tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial;
+impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois
+taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'_askerabedelia_, impôt de 28
+piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte
+chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait
+l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd;
+il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2
+piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de
+plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p.
+c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les
+scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières
+tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit,
+1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le
+café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc,
+environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453
+habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un
+Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le
+premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que
+le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en
+France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on
+ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient
+très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la
+plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que
+la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même
+partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la
+production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les
+impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque
+village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les
+habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car
+les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il
+fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui
+forçaient les contribuables à leur payer un tribut.
+
+Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système
+fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il
+a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service
+militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité
+qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand
+soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la
+récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque
+le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des
+bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le
+prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être
+battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra
+vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt
+foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.
+
+L'Autriche s'efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les
+difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer
+exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son
+propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document
+écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet.
+Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses
+pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet
+ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions
+ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà
+été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait
+maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga
+sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints,
+_medschliss_, décident. C'est l'administration et non le juge qui,
+jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous
+apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts
+rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a
+guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay
+se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu
+considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans
+tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de
+l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces
+différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070
+en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à
+part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en
+1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des
+nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à
+décider près de cent mille contestations entre propriétaires et
+tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur
+qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un
+redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal
+préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison
+de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.
+
+Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates;
+mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière
+qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé
+d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux
+qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des
+signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre
+part, en prenant possession de cette province, le gouvernement
+austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de
+propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une
+population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes
+une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter
+une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a
+donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire
+sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les
+landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer
+ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol
+deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et
+celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet,
+en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le
+kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait
+dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la
+part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent
+d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des
+rayas.
+
+En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de
+Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets, et il comptait
+successivement en publier de semblables pour les autres,
+circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant
+le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet
+ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont
+il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du
+foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive,
+rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek,
+Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que
+l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou
+du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de
+toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils
+invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, _tretina_, quand
+la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la
+cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que
+les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par
+les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement
+autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux
+en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et
+l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a
+confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le
+producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en
+lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra
+récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le
+principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière,
+le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter
+la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les
+agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.
+
+Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger
+d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici
+celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions
+agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter
+les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se
+garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut
+évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait
+malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au
+contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire,
+le _jus in re_, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en
+général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera
+achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation
+auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un
+impôt foncier et la _tretina_ en un fermage fixe et invariable, afin que
+le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui
+les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au
+commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être
+quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement
+par l'influence des routes et de la circulation plus active de
+l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans
+cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente
+perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une
+propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux
+privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, _fixity of
+tenure_ et _fixity of rent_, c'est-à-dire le droit d'occupation
+perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de
+ces fermiers héréditaires, à qui le _Beklemregt_ en Groningue et
+l'_Aforamento_ dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée,
+obtenue par une culture très soignée.
+
+L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le
+droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés
+apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre
+de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit
+énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la
+conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des
+concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes
+laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a
+pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains
+vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef
+s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme
+excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans
+étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse
+s'accroîtront rapidement.
+
+Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des
+vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les
+soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à
+différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des
+administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus
+destinés à des œuvres utiles: écoles, bains, fontaines, _etc._,
+soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des
+mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer
+l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux
+kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du
+fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de
+bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de
+modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des
+charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et
+les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers
+côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les
+méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont
+appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des
+imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica,
+Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de
+Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LA BOSNIE.--LES SOURCES DE RICHESSE, LES HABITANTS ET LES PROGRÈS
+RÉCENTS.
+
+
+La Bosnie est la plus belle province de la péninsule balkanique. Elle
+rappelle la Styrie, pays d'alpes et de forêts. Voyez la carte: partout
+des chaînes de montagnes et des vallées. Parallèlement aux Alpes
+dinariques, qui séparent ici le bassin du Danube de celui de la
+Méditerranée, elles courent assez régulièrement du sud au nord, formant
+les bassins des quatre rivières qui se jettent dans la Save et qui sont,
+en allant de l'ouest vers l'est: l'Unna, la Verbas, la Bosna et la
+Drina. Mais ces chaînes se ramifient en une grande quantité de
+contreforts latéraux, et, au-delà de Sarajewo, les soulèvements
+s'entremêlent en des massifs inextricables, que dominent les sommets
+abrupts du Domitor, à une altitude de 8,200 pieds et ceux du Kom à
+8,500. Il n'y a de grandes plaines que dans la Posavina, le long de la
+Save, du côté de la Serbie. Partout ailleurs, c'est une succession de
+vallées où coulent des rivières et des ruisseaux et que couronnent des
+hauteurs boisées. Le pays ne se prête donc pas à la grande culture des
+céréales, comme la Slavonie et la Hongrie; mais on pourrait y imiter
+l'économie rurale de la Suisse et du Tyrol, en élevant de nombreux
+troupeaux, ce qui vaut mieux que de faire du blé, par ce temps de
+concurrence américaine.
+
+Sur les 5,410,200 hectares de la Bosnie-Herzégovine, 871,700 sont
+occupés par des rochers stériles comme le _Karst_, 1,811,300 par des
+terres labourables, et 2,727,200 par des forêts. Beaucoup de ces forêts
+sont absolument vierges, faute de routes pour y arriver. Les plantes
+grimpantes, qui s'enlacent autour des chênes et des hêtres, y forment
+des fourrés impénétrables, où l'on ne peut s'avancer, comme au Brésil,
+que la hache à la main. On n'en voit pas près des lieux habités, parce
+que les habitants coupent pour leur usage les bois qui sont à leur
+portée et que les Turcs, afin d'éviter les surprises, ont
+systématiquement détruit et brûlé toutes les forêts aux alentours des
+villes et des bourgs. Mais ce qui en reste constitue une richesse
+énorme; seulement elle n'est pas réalisable. Derrière Sarajewo, jusqu'à
+Albane et Mitrovitza, s'étendent, dans les hautes montagnes, de
+magnifiques massifs de résineux. C'est de là que Venise a tiré des bois
+de construction pour ses flottes pendant des siècles. Les gardes
+forestiers ont calculé que, sur les 1,667,500 hectares de bois feuillus
+et sur les 1,059,700 hectares de résineux, il y avait environ
+138,971,000 mètres cubes, dont 24,946,000 de bois de construction et
+114,025,000 de bois à brûler. Il serait désolant de vendre maintenant,
+car les prix qu'on obtiendrait sont dérisoires: de 2 à 5 francs le stère
+de sapin et 3 à 7 francs pour le chêne, selon la situation. Dans les
+régions qui avoisinent la Save, on exporte des douves, de 700,000 à
+900,000 pièces par an. Le revenu que le fisc tire de ces immenses
+étendues boisées, plus étendues que toute la Belgique, est presque
+partout insignifiant. 116,007 florins en 1880, 200,000 pour 1884. C'est
+une réserve qu'il faut soigneusement conserver pour l'avenir. Ces bois
+abritent beaucoup de gibier: des cerfs, des chevreuils, des linx, même
+des loups et des ours. Ils donnent naissance, dans les mille vallées qui
+découpent le pays, à une quantité de ruisseaux où abondent les truites
+et les écrevisses, et à une masse de sources, plus de 8,000, prétend-on.
+Là où cessent les arbres, commencent les pâturages, de sorte que la
+Bosnie est toute verdoyante, sauf les arêtes des hautes montagnes.
+
+L'Herzégovine présente un aspect entièrement différent. La surface du
+sol est couverte de grands blocs de calcaire blanchâtre, jetés au
+hasard, comme les ruines de monuments cyclopéens. L'eau y manque presque
+partout: pas de sources; les rivières sortent toutes formées de grottes,
+donnent naissance, l'hiver, à des lacs dans des vallées sans issue, puis
+disparaissent de nouveau sous terre. Les Allemands les appellent très
+bien _Höhlen-Flüsse_, des rivières de caverne. Telles sont la
+Jasenitcha, la Buna, la Kerka, la Cettigna et l'Ombla. Rien n'est plus
+extraordinaire. Dans les dépressions se trouve la terre végétale qui
+nourrit les habitants. Les maisons, en Bosnie, toutes en bois, sont ici
+en grosses pierres de l'aspect le plus sauvage. Les arbres manquent
+presque complètement. Le climat est déjà celui de la Dalmatie. Comme il
+appartient au bassin de la Méditerranée, le pays est sous l'influence du
+sirocco et des longues sécheresses de l'été. La vigne et le tabac
+donnent d'excellents produits. L'olivier apparaît et l'oranger lui-même
+se voit vers les bouches de la Narenta. On cultive le riz dans la vallée
+marécageuse de la Trebisatch, aux environs de Ljubuska. En Bosnie, au
+contraire, région élevée qui penche vers le nord, le climat est rude: il
+gèle fort et longtemps à Sarajewo, et la neige y persiste pendant six
+semaines ou deux mois.
+
+L'agriculture, en Bosnie, est une des plus primitives de toute l'Europe.
+Elle n'applique qu'exceptionnellement l'assolement triennal connu des
+Germains au temps de Charlemagne, et même, dit-on, dès l'époque de
+Tacite. Généralement, la terre restée en friche est retournée ou plutôt
+déchirée par une charrue informe. Sur les sillons frais, la semence de
+maïs est jetée, puis légèrement enterrée, au moyen d'une claie de
+branchages qui sert de herse. Les champs sont binés une ou deux fois
+entre les plants. Après la récolte, on met un second ou un troisième
+maïs, parfois du blé ou de l'avoine, jusqu'à ce que le sol soit
+entièrement épuisé. Il est alors abandonné; il se couvre de fougères et
+de plantes sauvages où paît le bétail, en attendant que revienne la
+charrue, après un repos de cinq à dix années. Nul engrais, car les
+animaux domestiques n'ont très souvent aucun abri; ils vaguent dans les
+friches ou dans les cours. Aussi le produit est relativement minime: 100
+millions de kilogrammes de maïs, 49 millions de kilogrammes de froment,
+38 millions de kilogrammes d'orge, 40 millions de kilogrammes d'avoine,
+40 millions de kilogrammes de fèves. La fève est un article important de
+l'alimentation, car on en mange les jours de jeûne et de carême, et il
+y en a cent quatre-vingts pour les orthodoxes et cent cinq pour les
+catholiques. On récolte aussi du seigle, du millet, de l'épeautre, du
+sarrasin, des haricots, du sorgho, des pommes de terre, des navets, du
+colza. Le produit total des grains divers s'élève à 500 millions de
+kilogrammes.
+
+Voici des faits qui prouvent l'état déplorablement arriéré de
+l'agriculture. Ce pays, qui serait si favorable, sous tous les rapports,
+à la production de l'avoine, ne peut en fournir assez pour les besoins
+de la cavalerie; on en importe de Hongrie et elle se paye, à Sarajewo,
+le prix excessif de 20 à 21 francs les 100 kilogrammes. Le froment est
+de mauvaise qualité et cher. Ce sont les moulins hongrois qui
+fournissent la farine que l'on consomme dans la capitale. Elle y arrive
+par chemin de fer, à meilleur marché que la farine du pays, qui, à
+défaut de routes, doit être transportée à dos de cheval. Une maison
+hongroise a voulu établir un grand moulin à vapeur à Sarajewo, mais il
+était impossible de l'approvisionner suffisamment. L'un des principaux
+produits, et celui qui s'exporte le plus facilement, ce sont les prunes
+séchées. Les années de bonne récolte, on en exporte 60,000 tonnes, et
+elles vont jusqu'en Amérique. On en fait une eau-de-vie assez agréable,
+appelée _rakia_. Le produit des pruniers est ce qui donne de l'argent
+comptant au kmet. On cultive aussi l'oignon et l'ail. L'ail est
+considéré comme un préservatif contre les maladies, contre les mauvais
+sorts, et même contre les vampires. On récolte un peu de vin près de
+Banjaluka et dans la vallée de la Narenta, mais presque personne n'en
+boit. Les chrétiens s'abstiennent, faute d'argent, et les musulmans
+pour obéir au Koran. L'ivrognerie est très rare; les Bosniaques sont
+surtout buveurs d'eau. L'Herzégovine produit un tabac excellent. Le
+monopole a été introduit après l'occupation; mais il a stimulé la
+culture, parce que le fisc donne un bon prix. On estime qu'un hectare
+livre, en Herzégovine, jusqu'à 3,000 kilogrammes de tabac, d'une valeur
+de plus de 4,000 francs, et en Bosnie seulement 636 kilogrammes, valant
+300 à 400 francs. Le fisc accorde des licences à ceux qui cultivent pour
+leur consommation personnelle: il en a été délivré 9,586 en 1880.
+
+Le bétail est la principale richesse du pays; mais il est misérable. Les
+vaches sont très petites et ne donnent presque pas de lait. On fait des
+fromages de qualité inférieure surtout avec du lait de chèvre, et très
+peu de beurre. Les chevaux sont petits et mal faits; ils sont employés
+uniquement comme bêtes de somme, car ils sont trop faibles pour tirer la
+charrue, et les charrettes ne sont pas en usage; mais ils gravissent et
+descendent les sentiers des montagnes comme des chèvres. Ils sont très
+mal nourris; la plupart du temps, ils doivent chercher eux-mêmes de quoi
+subsister dans les pâturages, dans les forêts ou le long des chemins.
+Quelques begs ont encore parfois des bêtes d'une belle allure, qui
+descendent des chevaux arabes venus dans le pays avec la conquête
+ottomane. Elles portent fièrement une charmante tête, sur un cou ramassé
+et replié à la façon des cygnes; mais elles n'ont pas de taille. Le
+nombre des chevaux est considérable, parce que tous les transports
+s'effectuent sur leurs dos. On en voit arriver ainsi, sous la conduite
+d'un _kividchi_, de longues files, attachés à la queue les uns des
+autres: ils apportent en ville des vivres, du bois de chauffage et de
+construction, des pierres à bâtir. Chaque exploitation possède au moins
+une couple de chevaux. Le gouvernement commence à s'occuper de
+l'amélioration de la race chevaline. Il a envoyé (1884) à Mostar cinq
+étalons de la race de Lipitça; toute la population a été les recevoir,
+drapeau et musique en tête, et la municipalité fournira les écuries;
+Nevesinje et Konjiça offrent d'en faire autant, et cette année même
+(1885), on a établi des haras dans diverses parties du pays, afin de
+donner de la taille à la race indigène. La Bosnie pourrait facilement
+fournir des chevaux à l'Italie et à tout le littoral de l'Adriatique. On
+élève des porcs presque à l'état sauvage, dans les bois de chênes. Avec
+leurs hautes pattes et leur aspect de sanglier, ils galopent comme des
+lévriers. Si on introduisait, les races anglaises, qu'on engraisserait
+avec du maïs, on ferait concurrence au porc de Chicago. Les moutons,
+sont nombreux, c'est la viande préférée du musulman; mais la laine est
+très grossière; elle sert à confectionner les étoffes et les tapis que
+les femmes tissent, au sein de chaque famille. Chacun a des chèvres;
+elles sont le fléau des forêts, parce que les bergers quittent les
+plaines pour tout l'été et emmènent les troupeaux sur les hauteurs, dans
+les pâturages et dans les bois des montagnes. Dans chaque maison, on
+trouve de la volaille et des œufs qui, avec une sauce aigre et de
+l'ail, sont un des mets préférés des Bosniaques. Ils ont souvent des
+ruches; 118,148 ont été recensées. Le miel remplace le sucre, et la cire
+sert à fabriquer les cierges, qui jouent un si grand rôle dans les
+cérémonies du culte orthodoxe.
+
+La statistique officielle de 1879 donne les nombres suivants pour les
+animaux domestiques en Bosnie-Herzégovine: chevaux, 158,034; mulets,
+3,134; bêtes à cornes, 762,077; moutons, 839,988; porcs, 430,354. Si
+nous comptons 10 moutons et 4 porcs pour une tête de gros bétail, nous
+obtenons un total de 1,114,796, ce qui, pour une population de 1,158,453
+habitants, fait presque 100 têtes de gros bétail par 100 habitants.
+C'est une proportion extrêmement élevée, puisqu'en France, le chiffre
+équivalent n'est que 49; dans la Grande-Bretagne, 45; en Belgique, 36;
+en Hongrie, 68; en Russie, 64. Dans tous les pays où la population est
+peu dense, comme en Australie, aux États-Unis et comme jadis chez les
+Germains, les espaces inoccupés entretiennent beaucoup d'animaux
+domestiques et, par conséquent, les hommes peuvent se procurer
+facilement de la viande. Quoique la Bosnie exporte des bêtes de
+boucherie en Dalmatie, pour les villes du littoral, le Bosniaque mange
+beaucoup plus de viande que le cultivateur chez nous. César dit des
+Germains: _Carne et lacte vivunt_. Si l'on considère le chiffre du
+bétail relativement à l'étendue du pays, on obtient, au contraire, une
+proportion très peu favorable: 22 têtes de bétail par 100 hectares en
+Bosnie, 40 en France, 51 en Angleterre, 61 en Belgique. La production
+totale que livre le sol dans la Bosnie-Herzégovine est très minime, car
+elle n'entretient que 22 habitants par 100 hectares, alors qu'il y en a
+en Belgique 187, en Angleterre 111, en France 70. Il faut aller en
+Russie pour trouver seulement 15 habitants sur la même étendue, et le
+nord de l'empire russe a un climat et un sol détestables. Le salaire du
+journalier est, à la campagne, de 70 centimes à 2 francs, suivant la
+saison et la situation, dans les villes de 1 fr. 10 c. à 2 fr. 10 c.
+
+C'est surtout à favoriser les progrès de l'agriculture que le
+gouvernement doit viser. Les maîtres d'école à qui l'on donnerait des
+notions d'économie rurale pourraient en ceci rendre de grands service.
+Ce qui aurait un effet plus immédiat serait d'établir dans chaque
+district, sur les terres de l'État, des colons venus des provinces
+autrichiennes où la culture est bien entendue. Pour ouvrir les yeux aux
+paysans, rien ne vaut l'exemple. Ah si les pauvres _contadini_ italiens
+qui meurent de faim et de _pellagra_, de l'autre côté de l'Adriatique,
+pouvaient être transportés ici, comme leur travail serait bien
+récompensé! Comme ils se créeraient facilement un petit _podere_ qui
+leur donnerait l'aisance et la sécurité! En tout cas, faites des
+propriétaires indépendants et libres, et la Bosnie deviendra, comme la
+Styrie, la Suisse et le Tyrol, l'une des plus charmantes régions de
+notre continent.
+
+--Dans toutes les villes de garnison de l'Autriche-Hongrie, on rencontre
+un casino militaire; institution excellente, assez semblable aux clubs
+de Londres. Les officiers y trouvent un cabinet de lecture, un
+restaurant soigné et à bon marché, un café, une salle de concert et un
+lieu de rendez-vous. L'esprit de corps s'y développe, et l'esprit de
+conduite y est maintenu par la surveillance réciproque. Le casino de
+Sarajewo occupe un grand bâtiment nouvellement construit, d'un style
+simple, mais noble. Devant la façade, dans un petit square, des arbustes
+poussent au milieu de pierres tombales d'un cimetière turc que l'on a
+respecté, et de l'autre côté s'étend un grand jardin dont les
+plantations vont jusqu'à la jolie rivière qui traverse la ville, la
+Miljaschka. C'est un endroit charmant pour venir se reposer sous de
+frais ombrages. M. Scheimpflug m'amène dîner au casino. J'y rencontre
+beaucoup de jeunes fonctionnaires civils, entre autres le chef de la
+police, M. Kutchera, qui doit viser mon passeport. La plupart sont des
+Slaves: Croates, Slovènes, Tchèques et Polonais. C'est un grand avantage
+pour l'Autriche de trouver ainsi chez elle toute une pépinière
+d'employés de même race et plus ou moins de même langue que celles des
+pays à assimiler. Bon dîner, avec cette excellente bière viennoise qu'on
+brasse déjà ici. Comme l'empire de Gambrinus, le dieu de la cervoise,
+s'est étendu depuis trente ans! Jadis, on ne buvait guère de bière dans
+aucun pays au sud de la Seine ni même à Paris. Aujourd'hui, le bock
+règne en souverain dans toutes les villes françaises, en Espagne, en
+Italie, et voilà qu'il va conquérir la péninsule des Balkans. Faut-il
+encore en ceci saluer le progrès? J'en doute. La bière est une boisson
+lourde et inférieure au vin; elle se boit longuement, lentement, servant
+de prétexte aux conversations prolongées, aux nombreux cigares et aux
+veillées oisives.
+
+L'après-midi, magnifique promenade à la vieille citadelle, qui, située
+sur un rocher élevé, domine la ville du côté du sud; nous allons d'abord
+saluer des ulémas qui enseignent l'arabe à M. Scheimpflug. Nous y
+rencontrons un des begs les plus riches du pays, M. Capetanovitch. Il
+porte des habits européens qui lui vont très mal. Quel contraste avec
+les ulémas, qui ont conservé le costume turc et qui ont les allures
+calmes et nobles d'un prince d'Orient! Ces musulmans qui veulent
+«s'européaniser» se perdent; ils ne prennent guère à l'Occident que ses
+vices. Mahmoud a inauguré l'ère des réformes, l'Europe a applaudi; les
+résultats prouvent qu'il n'a fait que hâter la décadence.
+
+La route que nous suivons longe la Miljaschka. Sur ses bords se
+succèdent des cafés turcs, avec des balcons qui s'avancent, parmi les
+saules, au-dessus des eaux claires de la rivière, bruissant sur les
+cailloux. De nombreux musulmans y fument le tchibouk, en jouissant de la
+vue du paysage et de la fraîcheur qu'apporte le torrent. Dans l'ancienne
+citadelle, qui remonte à l'époque de la conquête, on a construit une
+grande caserne moderne, badigeonnée en jaune, qui offense le regard.
+Mais quand on se retourne pour contempler Sarajewo, on comprend toutes
+les hyperboles des qualifications admiratives que les Bosniaques
+prodiguent à leur capitale. La Miljaschka, qui sort des montagnes
+voisines de la sauvage Romania-Planina, divise la ville en deux parties
+que relient huit ponts; deux sont en pierre, détail à signaler dans un
+pays où les travaux permanents sont si rares. De hauts peupliers et de
+curieuses maisons turques tout en bois bordent la petite rivière.
+Au-dessus des toits noirs, s'élèvent les dômes et surtout les minarets
+des nombreuses mosquées qui s'éparpillent jusque sur les collines
+voisines. Celles-ci sont couvertes d'habitations de begs et d'agas;
+peintes en couleurs vives, elles se détachent sur la verdure épaisse des
+jardins qui les entourent. Vers le nord, la vallée, toujours encadrée de
+collines verdoyantes, s'élargit à l'endroit où la Miljaschka se jette
+dans la Bosna, qui sort toute formée d'une caverne, à une lieue d'ici.
+Cette vue d'ensemble est très belle.
+
+Derrière la citadelle, vers l'est, s'ouvre une gorge sauvage. Pas un
+arbre, pas une habitation; quelques broussailles couvrent les parois
+abruptes: c'est un désert farouche, et nous sommes à un kilomètre de la
+capitale! Voilà ce que produit le défaut de sécurité. Près de la porte
+de la citadelle, je visite un moulin à farine d'une construction très
+originale et tout à fait primitive. J'en ai vu beaucoup en Bosnie, mais
+nulle part ailleurs; on pourrait les imiter chez nous, parce qu'ils
+tirent parti d'un très petit filet d'eau. L'arbre de couche où sont
+fixées les palettes est placé perpendiculairement, et le filet d'eau,
+amené d'une hauteur de trois mètres environ, à travers un fût de chêne
+perforé, frappe les palettes à droite de l'essieu qu'il fait mouvoir
+très rapidement. Immédiatement au-dessus, dans une chambrette en bois,
+tournent les deux meules superposées, semblables à celles qu'on a
+trouvées à Pompéi. La meule supérieure est mise en mouvement directement
+par l'arbre de couche. Rien de plus simple: ni engrenage, ni
+transmission. N'est-ce pas sous cette forme que le moulin à eau fut
+introduit d'Asie en Occident, vers la fin de la république romaine?
+
+Nous rentrons à Sarajewo par la route qui, vers le sud, conduit à
+Vichegrad et à Novi-Bazar. Un pont de pierre, qu'on dit romain, et
+d'une magnifique allure, franchit la Miljaschka, qui coule torrentueuse
+entre de hauts rochers rougeâtres. Je pense à tout le sang versé ici,
+depuis la chute de l'empire romain, et qui suffirait pour teindre en
+rouge le pays tout entier. Un grand troupeau, de moutons et de chèvres
+rentre en ville, soulevant au soleil couchant des nuages de poussière
+dorée. Ce sont ces animaux plutôt que les vaches qui fournissent le
+lait.
+
+Je finis ma soirée au casino militaire. Un grand banquet réunit les
+officiers aux sons d'une excellente musique de régiment. De nombreux
+toasts annoncés par des fanfares sont prononcés. L'armée autrichienne,
+comme jadis les légions romaines de vétérans, est un agent de
+civilisation, en Bosnie. Au cabinet de lecture, je remarque deux
+journaux publiés à Sarajevo. L'un a pour titre: _Bosanska
+Herçegowaskc-Novine_, c'est la feuille officielle; l'autre, _Sarajewski
+List_. Ceci est toute une résolution. Dans le vilayet turc, le papier et
+l'impression étaient chose presque inconnue, et voilà maintenant le
+journal qui apporte dans toutes les demeures la connaissance des faits
+de l'intérieur et de l'extérieur, et qui rattache la Bosnie aux autres
+pays slaves. La publicité et le contrôle créant une opinion publique,
+même sous la surveillance de l'autorité militaire, pas de changement
+plus considérable, surtout pour l'avenir.
+
+--Le lendemain, je suis admis à visiter les bureaux du cadastre que
+dirige le major Knobloch. J'examine les cartes où sont indiquées
+exactement la forme et l'étendue des parcelles et leur affectation
+nettement indiquée au moyen de teintes diverses, terres labourables,
+prés ou bois. L'exécution est très soignée. Rien n'est plus
+extraordinaire; que les cartes reproduisant la région du Karst en
+Herzégovine. Au milieu de l'étendue stérile, sont parsemées au hasard;
+des oasis microscopiques de quelques ares; qui ont les contours les plus
+bizarres. Ce sont des dépressions de terre végétale où s'exerce la
+culture dans cette contrée affreusement déshéritée. Le cadastre avec ses
+planches et le tableau des propriétaires et des relations agraires, aura
+été achevé en sept ans, de 1880 à 1886, avec une dépense relativement
+minime qui ne dépassera pas 7 millions de francs (2,854,063 florins)!
+Ceci n'est rien moins qu'un prodige dû à l'activité des officiers du
+génie. En France et en Belgique, où l'on réclame une revision
+cadastrale, afin de mieux répartir l'impôt foncier, on prétend que c'est
+une œuvre qui exigerait vingt ans de travail. L'arpentage s'est fait
+ici sous la direction supérieure de l'Institut géographique militaire et
+sur la base de la Triangulation complète du pays. Des officiers et des
+ingénieurs ont levé le plan parcellaire des propriétés dans chaque
+commune; et l'estimation de la valeur cadastrale s'est faite par des
+taxateurs spéciaux qu'a contrôlés une commission centrale.
+
+Tant que la Bosnie a appartenu à la Turquie; elle est restée _terra
+incognita_ bien plus complètement que les hauteurs de l'Himalaya ou même
+du Pamir. Maintenant elle est connue dans tous ses détails: orographie,
+géologie, constitution et répartition de la propriété, régime agraire,
+population, races, cultes, occupations. Qui aura parcouru une
+publication officielle intitulée: _Ortschafts-und
+Bevolkerungs-Statistik_ _von Bosnien und der Herzegowina_, connaîtra ce
+pays-ci mieux que le sien. J'en extrais quelques chiffres très curieux.
+En 1879, les 1,158,453 habitants vivaient dans 43 villes, 31
+_marktflecken_ (localités où se tiennent des marchés), 5,054 villages et
+190,062 maisons. On voit que la population rurale est dispersée dans un
+nombre considérable de hameaux, n'ayant en moyenne que 231 habitants.
+Six personnes par maison est un chiffre élevé, qui s'explique par le
+nombre assez grand des familles patriarcales. Le sexe masculin est
+remarquablement plus nombreux que le sexe féminin: 615,312 d'une part,
+et seulement 543,121 de l'autre, proportion peu favorable à la
+polygamie, qui, comme je l'ai dit, n'existe que chez les fonctionnaire
+turcs et nullement chez les musulmans indigènes. A Saint-Pétersbourg, au
+contraire, il y a 121 femmes pour 100 hommes. Voici un aperçu des
+professions: 95,490 capitalistes et propriétaires fonciers, dont un
+certain nombre cultivent eux-mêmes; 84,942 cultivateurs-fermiers; 54,775
+manœuvres et ouvriers de toute espèce; 10,929 marchands, boutiquiers,
+industriels; 1,082 ecclésiastiques; 678 employés; 257 instituteurs et
+professeurs, et 94 médecins. Ce qui peint au vif la situation du pays,
+c'est l'effectif si étonnamment réduit de l'état-major des fonctions
+libérales. Malgré de récents progrès, combien peu il se fait pour les
+besoins intellectuels et moraux! Un seul maître enseignant pour 4,506
+personnes. Évidemment, pas un médecin dans les villages et même dans les
+bourgs. Le musulman se résigne, le raya est pauvre, et tous demandent
+des remèdes aux exorcismes, aux plantes et à des recettes de sorcière.
+
+D'ordinaire, dans les pays primitifs, il y a beaucoup de prêtres; ici,
+il n'y en a qu'un par 1,000 âmes, ce qui n'est guère. Les fonctionnaires
+ont beaucoup augmenté, et c'était une nécessité. Ils représentent la
+civilisation, car c'est bien ici qu'on peut considérer l'État comme un
+instrument de progrès. Pas un seul avocat. Les Turcs les détestent,
+parce que le Koran condamne ceux qui «interviennent dans les affaires
+d'autrui avec subtilité et ruse, et tout individu de cette espèce doit
+être banni de la bonne société». Sous le rapport des cultes, la
+population se divise en 496,761 chrétiens du rite oriental, 209,391 du
+rite catholique, 448,613 mahométans et 3,420 juifs. L'armée d'occupation
+compte de 25,000 à 30,000 soldats, et la gendarmerie environ 2,500
+hommes.
+
+Voulez-vous savoir ce qu'on consomme ici de sucre et de café? La
+statistique nous l'apprend: 1 kilogramme de l'un, et 1/2 kilogramme de
+l'autre, par tête. C'est très peu. Le chiffre correspondant est pour le
+café de 7 kilogrammes en Hollande, de 4.25 en Belgique, 4 aux
+États-Unis, 3 en Suisse, 2.50 en Allemagne, 1.50 en France; pour le
+sucre, en Angleterre, 30 kilogrammes, aux États-Unis 20, en France 13,
+en Hollande 11, en Allemagne, en Suisse, en Belgique 8, en
+Autriche-Hongrie 5.5. Mais il faut se rappeler que les musulmans, les
+juifs et quelques commerçants du rite oriental ont seuls assez d'aisance
+pour se permettre ces consommations de luxe.
+
+--M. Scheimpflug me présente à l'archevêque catholique, Mgr Stadler. Je
+lui communique les «lettres-patentes», c'est-à-dire ouvertes, _litterœ
+patentes_, que l'évêque Strossmayer m'avait données pour tous les
+ecclésiastiques de la Péninsule[10], et il nous retient à dîner. La
+mission que ce prélat peut remplir est importante; celle qu'on lui
+attribue l'est plus encore; car on prétend qu'il est envoyé ici
+spécialement pour ramener les chrétiens du rite oriental dans le giron
+de l'Église romaine. Sa position est des plus délicates; sa nomination
+n'a pas satisfait même tous les catholiques. C'est aux prêtres de
+l'ordre des franciscains qu'on doit le maintien de l'Église catholique
+dans ces régions, malgré quatre siècles de compression et de
+persécution. C'est à eux manifestement que revenait l'autorité. Les
+premiers au combat, ils devaient être les premiers à l'honneur.
+L'influence de Pesth les a écartés, parce qu'ils étaient soupçonnés de
+partager trop ardemment les idées slavophiles de Diakovo. Pour le même
+motif, on n'a pas voulu nommer Strossmayer, qui, cependant, porte encore
+le titre, attaché à son diocèse depuis des siècles, d'évêque de Bosnie,
+_Episcopus Bosniensis_.
+
+[Note 10: Comme elles pourront peut-être à l'avenir m'ouvrir plus
+d'une porte où l'économiste trouvera à s'instruire, je demande la
+permission de les transcrire: «Litteræ patentes quibus illustrissimum
+et doctissimum virum, œconomicarum disciplinarum egregium in Belgio
+professorem, Emilium Laveleye, omnibus ad quos eumdem venire contigerit,
+impendissime iterum iterumque commendamus, omne charitatis et
+benevolentiæ officium ei exhibitum considerantes quasi nobismet ipsis
+exhibitum fuisset. Datum Diakovo, 28e mays 1883.--Josephus Georgius
+Strossmayer, Episcopus Bosniensis et Syrmiensis.»]
+
+Mgr Stadler est le protégé de l'évêque d'Agram; il est comme lui,
+dit-on, magyarophile, _magyarischgesinnt_. Une discussion récente montre
+à quel point les rivalités religieuses divisent ici les esprits. Une
+société, appelée _Patriotischer Hülfsverein für Bosnien_, s'était
+formée en Autriche pour soutenir, par des subsides, des œuvres
+catholiques à Sarajewo. Ému de ce fait, le métropolitain du rite
+oriental a accusé l'archevêque Stadler de vouloir lui enlever des
+fidèles par des moyens répréhensibles. Ce dernier a répondu très
+vertement. Il a fallu que le représentant du souverain, M. de Kállay,
+fit entendre son _Quos ego_ pour rétablir, sinon la paix, du moins le
+silence. Il déclara en même temps que toutes les confessions pouvaient
+compter sur un appui égal de la part du gouvernement. Comme preuve, en
+effet, de cette impartiale bienveillance, on peut citer les faits
+suivants. Le gouvernement a fait bâtir, à Keljewo, près de Sarajewo, un
+grand séminaire pour les orthodoxes, où, chaque année, sont reçus douze
+jeunes lévites complètement entretenus aux frais de l'État. Il a adjoint
+au métropolitain un consistoire de quatre membres rétribués par l'État,
+et il pourvoit à l'entretien et à la reconstruction de leurs églises.
+Différents faits qui sont venus à ma connaissance me font croire qu'en
+effet l'occupation ne favorise pas la propagande catholique. Les
+Hongrois, à qui l'intolérance religieuse a fait tant de mal, seront
+moins disposés que Vienne à écouter des suggestions de
+l'ultramontanisme. Les catholiques ont, à Travnik, un séminaire avec
+huit classes d'enseignement moyen et quatre années de théologie[11].
+
+[Note 11: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er juin,
+l'étude de M. Gabriel Charmes.]
+
+Pour un archevêque qui a sous lui deux évêques suffragants, Mgr Stadler
+paraît bien peu âgé: quarante ans à peine. Il est gai, aimable, très
+spirituel, et leste en ses mouvements comme un jeune homme. Il nous
+fait l'historique de la maison qu'il occupe, et son récit est
+instructif. Cette maison, très solidement construite en pierres, devait
+servir de magasin. Un juif l'avait achetée. Quand le gouvernement
+chercha une habitation pour le nouvel archevêque, le juif la lui offrit
+à un prix avantageux. Le gouvernement préféra la louer pour six ans,
+mais il fut entraîné à y faire pour 12,000 francs de dépenses qui
+retourneront au propriétaire; lequel demandera maintenant un loyer ou un
+prix de vente double ou triple, tout ayant considérablement augmenté de
+valeur à Sarajewo depuis l'occupation. C'est le contraste habituel:
+imprévoyance des gouvernants; prévoyance des israélites; récriminations
+contre les sémites. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus intelligents que
+les autres. L'archevêque me cite de nombreux faits qui mettent en relief
+cette aptitude spéciale des juifs. Ils ont eu confiance dans
+l'administration autrichienne et en ont prévu les conséquences
+favorables. Après les rudes, combats qui ont précédé l'entrée des
+troupes impériales à Sarajewo, le désarroi général et la fuite de
+beaucoup de musulmans firent tomber les immeubles à vil prix. Avec leur
+flair habituel, qui prouve la rectitude et la force du raisonnement, les
+juifs sont venus, ont acheté, et, en trois ou quatre ans, ils ont triplé
+leurs placements. Quand on songe à l'avenir réservé à Sarajewo, on peut
+sans crainte prédire un accroissement de valeur considérable pour toutes
+les propriétés foncières dans la ville et dans ses environs.
+
+Les appartements occupés par le prélat sont au premier. La porte qui y
+donne accès est en tôle de fer très épaisse, et les fenêtres du
+rez-de-chaussée sont défendues par de solides barreaux: c'est un vrai
+fortin. Précaution bien naturelle dans un pays où les insurrections
+musulmanes ont été si fréquentes et si meurtrières. Les begs n'osent
+remuer maintenant, mais, le cas échéant, comme ils égorgeraient
+volontiers les Autrichiens et surtout les évêques étrangers!
+L'ameublement des salons et de la salle à manger est extrêmement simple:
+_Ne quid nimis_; mais la chère est bonne et le vin hongrois chaud et
+parfumé. Mgr Stadler prétend qu'il existe encore un certain nombre de
+bogomiles ou albigeois qui, ne s'étant pas convertis à l'islamisme comme
+les autres, ont conservé leurs doctrines secrètement ou dans les
+villages écartés: «Tandis que le métropolitain du rite grec, ajoute
+t-il, me reproche d'acheter des prosélytes, ailleurs on m'accuse de
+tiédeur et d'apathie. On ne comprend pas les difficultés que rencontre
+ici la propagande, je ne dirai pas, parmi les musulmans, qui s'y
+montrent complètement réfractaires, mais même auprès des fidèles du rite
+oriental. Leur culte se confond intimement en eux avec leur race. Leur
+parlez-vous de la supériorité du catholicisme, ils vous répondent: «Je
+suis un Serbe.» Serbes ils sont, en effet, de langue et de sang. Leur
+proposer, d'abandonner leur confession, c'est leur demander de renoncer
+à leur nationalité. Au XIIIe et au XIVe siècle, on voit les magnats
+bosniaques se faire successivement bogomiles, grecs et catholiques.
+Aujourd'hui, chacun est barricadé dans son rite, et les conversions
+seront très rares.»
+
+L'après-midi, Mgr Stadler nous conduit aux établissements des sœurs,
+qui ont éveillé à un si haut degré les susceptibilités des autres
+cultes. Elles ont fondé une école d'enseignement moyen pour filles à
+Sarajewo, en plein quartier musulman. L'argent ne leur manque pas, car
+elles ont construit un solide bâtiment en pierres, avec de nombreuses
+classes, et de vastes dortoirs au second en vue de l'avenir. Un grand
+jardin fournit les légumes et offre un bon emplacement pour les
+récréations. Les sœurs ont une cinquantaine d'élèves appartenant aux
+diverses nationalités et aux différents cultes. On y remarque des
+Hongroises d'une beauté rare, des juives espagnoles aux yeux noirs et
+profonds, des Tchèques, des Polonaises et des Allemandes des diverses
+parties de l'empire. Les fonctionnaires et les indigènes qui veulent
+donner à leurs filles une instruction supérieure au-degré primaire ne
+peuvent les placer qu'ici. L'archevêque nous engage ensuite à faire avec
+lui une ravissante promenade à pied pour voir, à une lieue de Sarajewo,
+une ferme que les sœurs s'occupent à mettre en valeur. C'est un
+_tchifflik_ acheté à un musulman. Il mesure une vingtaine d'hectares. Au
+milieu du verger à prunes, l'ancienne habitation, avec le haremlik et le
+selamlik, a été respectée, mais à côté a été bâti un joli chalet, avec
+d'excellentes écuries où sont déjà établies des vaches suisses qui
+donneront du lait et du beurre au couvent. La terre est bien sarclée,
+les chemins tracés, les fossés creusés, l'eau amenée d'une hauteur
+voisine pour les irrigations: c'est une transformation complète. Quel
+contraste avec l'incurie absolue des pauvres rayas toujours sous la
+coupe de leurs maîtres! Nous rentrons par une ancienne route turque.
+Elle n'est destinée qu'aux bêtes de somme, mais elle est pavée de
+pierres si raboteuses et si inégales, que même un cheval bosniaque
+risque de s'y casser les jambes. Aussi hommes et animaux préfèrent
+marcher à côté, à travers les fondrières. Quoiqu'on soit aux portes de
+la ville, le sol paraît en grande partie inoccupé. Les cimetières, avec
+leurs stèles blanches, la plupart renversées, occupent de larges
+espaces.
+
+J'achève ma soirée chez un capitaine dalmate, M. Domitchi, qui s'est
+beaucoup occupé de la géologie et de la minéralogie du pays. Il
+exploite, au pied du mont Inatch, une concession où l'on trouve, chose
+très rare, du mercure à l'état liquide; il nous en montre des
+échantillons. D'après lui, le pays abonde en minerais de toute espèce.
+Au moyen-âge, on a lavé de l'or dans les rivières. Près de Tuzla, des
+salines, appartenant au fisc, livrent une partie du sel consommé dans le
+pays. En 1883, elles ont donné une augmentation de bénéfice de 300,000
+florins, ce qui prouve que la consommation du sel, et, par conséquent,
+le bien-être des populations, se sont notablement accrus. Non loin de
+Varès, on produit du fer excellent. Des bassins de lignite de bonne
+qualité existent près de Zenitcha, de Banjaluka, de Travnik, de Ronzicta
+et de Mostar; on a recueilli aussi des minerais très riches de chrome,
+de cuivre, de manganèse, de plomb argentifère et d'antimoine. Une
+collection des minerais de la Bosnie a figuré à l'Exposition universelle
+de Paris. L'État s'est réservé la propriété de toutes les mines. Mais
+une société anonyme s'est fondée, la _Bosna_, pour mettre à fruit les
+concessions obtenues.
+
+--Nous faisons une charmante promenade en voiture aux bains d'Ilitche,
+situés à une lieue de la ville. Nous entrons, en passant, dans l'École
+militaire des cadets bosniaques. Le commandant de l'établissement nous
+le montre, non sans une pointe d'orgueil. C'est une ancienne caserne
+turque pas trop mal construite. Elle contient des salles de classes bien
+aérées, où l'on donne aux jeunes gens une instruction assez complète.
+Ils font l'exercice en ce moment sur une vaste plaine de manœuvres. Ils
+portent un élégant uniforme brun, façon autrichienne. Ils appartiennent
+aux différents cultes du pays, et c'est un excellent moyen de faire
+disparaître les animosités religieuses, si âpres ici. J'avais vivement
+regretté l'introduction de la conscription dans ces provinces, parce
+qu'elle me semblait de nature à provoquer un profond ressentiment chez
+les populations qui s'étaient soulevées récemment pour la repousser. Ce
+que j'apprends à Sarajewo me porte à croire que je m'étais trompé. La
+résistance provenait presque uniquement des musulmans. Pour les rayas,
+au contraire, c'est les relever que de les faire servir à côté de leurs
+seigneurs et maîtres. Dans beaucoup de localités, les paysans se rendent
+maintenant à l'inscription, drapeaux et musique en tête. Le contingent
+s'augmente d'un grand nombre de volontaires, ce qui prouve que le
+service n'est pas impopulaire. Ainsi, en 1883, le recrutement appelait
+1,200 hommes pour la Bosnie et l'Herzégovine, et 1,319 ont été enrôlés,
+dont 608 orthodoxes, 401 catholiques et 308 musulmans. Les différents
+cultes se plient donc également au service obligatoire. Il n'y a eu que
+45 réfractaires, chiffre inférieur à celui qu'on trouve dans beaucoup
+des anciennes provinces de l'empire. A Vichegrad, le contingent appelait
+6 hommes; il s'est présenté 15 volontaires. Sur 2,500 Herzégovmiens qui
+s'étaient réfugiés dans le Monténégro lors des derniers troubles, 2,000
+sont rentrés et se sont remis au travail. Les réfractaires sont presque
+tous des bergers qui font paître leurs troupeaux sur les alpes des
+montagnes les plus inaccessibles. Il existe encore, vers les frontières
+du sud, quelques petites bandes de brigands, mais ils se bornent
+ordinairement à voler du bétail. Pour rendre la sécurité complète, des
+corps volants ont été formés; ils sont armés du fusil Kropaczek à tir
+rapide et portent avec eux des vivres pour plusieurs jours. Ces soldats
+d'élite, au nombre de 300, sont partagés en petits détachements qui
+arrivent à l'improviste partout où les brigands se montrent. Bientôt, il
+n'y en aura plus que dans le sandjak de Novi-Bazar, occupé par
+l'Autriche, mais où l'autorité est restée aux mains des Turcs. Sous le
+rapport militaire, la Bosnie offre plus d'avantages à l'Autriche que
+Tunis à la France ou Chypre à l'Angleterre, car elle pourra lever dans
+ces provinces des régiments qui ne seront pas inférieurs aux fameux
+Croates, avec leurs manteaux rouges. N'est-il pas triste que cette
+pensée de l'équilibre des forces armées vienne toujours à l'esprit qui
+voudrait ne s'occuper que du progrès économique?
+
+Avant d'arriver à Ilitche, nous parcourons un ancien cimetière juif,
+dont les grandes pierres tombales sont couchées sur le flanc décharné
+d'une colline pierreuse, parmi les chardons aux grandes fleurs
+violettes et les euphorbes jaunissantes. L'aspect en est tragique. Ces
+dalles sans inscriptions, d'un calcaire très blanc, se détachent sur un
+ciel orageux bleu ardoise, comme dans le fameux tableau de Ruysdæl, à
+Dresde, _le Cimetière juif_. A Ilitche, il y a des thermes sulfureux
+avec un hôtel propre, mais très simple. Arrivent des musulmans en
+voiture de louage: ils viennent faire le kef en prenant le café, dans le
+petit jardin récemment planté qui entoure les bains. Une dame musulmane
+descend d'un coupé, accompagnée d'une suivante et de ses deux enfants.
+Elle est complètement enveloppée d'un feredje en satin violet. Le
+yashmak, qui voile son visage, n'est pas transparent comme ceux de
+Constantinople; il cache entièrement ses traits. Elle a cette démarche
+ridicule d'un canard regagnant sa mare, que donné l'habitude de
+s'asseoir les jambes croisées, à la façon des tailleurs. Impossible de
+deviner si ce sac ambulant contient une femme jolie ou jeune. Les
+musulmans ont ici, m'affirme-t-on, des mœurs très sévères. Les
+aventures galantes sont rares, et ce ne sont jamais les étrangers
+abhorrés qui en sont les héros, même malgré les séductions de l'uniforme
+autrichien.
+
+Pour bien se rendre compte des conditions économiques d'un pays, il faut
+entrer dans la demeure de ses paysans et causer avec eux. Nous abordons
+un kmet qui laboure avec quatre bœufs, dont les deux premiers sont
+conduits par sa femme. Il a pour tout vêtement un large pantalon à la
+turque, en laine blanche, une chemise de chanvre, une immense ceinture
+de cuir brun et une petite calotte de feutre entourée de haillons
+blancs, roulés en forme de turban. La femme n'a que sa chemise, avec un
+tablier en laine noire et un mouchoir rouge sur les cheveux. Il ne
+possède, nous dit-il, que deux bœufs les autres appartiennent à son
+frère. Les paysans s'associent souvent pour faire en commun les travaux
+de la culture. Je désire visiter sa chaumière; il hésite d'abord, il a
+peur; il craint que je ne sois un agent du fisc. Le fisc et le
+propriétaire, l'aga, sont les deux dévorants, dont la rapacité le fait
+trembler. Quand M. Seheimpflug lui dit que je suis un étranger qui
+désire tout voir, son visage intelligent s'éclaire d'un sourire aimable.
+Il a le nez très fin et de beaux cheveux blonds.
+
+L'habitation est une hutte en clayonnage, recouverte de bardeaux de
+chêne et éclairée par deux lucarnes à volets, sans carreaux de vitre.
+Elle est divisée en deux petites chambrettes. La première est celle où
+l'on fait la cuisine; dans la seconde couche la famille. La première
+pièce est complètement noircie par la fumée, qui, faute de cheminée,
+envahit tout jusqu'à ce qu'elle s'échappe à travers les interstices du
+toit. La charpente en est visible; il n'y a point de plafond. A la
+crémaillère est suspendue une marmite où cuit la bouillie de maïs, qui
+est la principale nourriture du paysan. Trois escabeaux en bois, deux
+vases en cuivre, quelques instruments aratoires, voilà tout le mobilier;
+ni table, ni vaisselle; on se croirait dans une caverne des temps
+préhistoriques. Dans la chambre à coucher, ni chaise, ni lit; deux
+coffres pour tout mobilier. Le kmet et sa femme couchent sur la terre
+battue, recouverte d'un vieux tapis. Dans un coin, un petit poêle
+bosniaque qui lance sa fumée, à travers la cloison de terre glaise,
+dans l'âtre attenant. Ici, les murs sont blanchis: quelques planches
+forment un plafond, et au-dessus, dans le grenier, sont accumulées,
+quelques provisions. Le kmet ouvre l'un des coffres et nous montre avec
+fierté ses habits de fête et ceux de sa femme. Il a récemment acheté
+pour celle-ci une veste en velours bleu toute brodée d'or, qui lui a
+coûté 160 francs, et pour lui un dolman garni de fourrures. Depuis
+l'occupation, nous dit-il, quoiqu'il paye la tretina, il a pu faire des
+économies, parce que les prix ont beaucoup augmenté, et il ose mettre
+ses beaux habits le dimanche, parce qu'il ne craint plus d'être rançonné
+par le fisc et les begs. L'autre coffre est tout rempli de belles
+chemises brodées en laine de couleur: elles sont faites par sa femme,
+qui les a apportées en dot. Voilà bien les peuples enfants: ils songent
+au luxe avant de soigner le confort; ni table, ni lit, ni pain, mais du
+velours, des broderies et des soutaches d'or. Cette absence de mobilier
+et d'ustensiles explique comment les Bosniaques se déplacent, émigrent
+et reviennent si facilement. Un âne peut emporter tout leur avoir. On
+voit clairement ici comment la condition des infortunés rayas, si
+longtemps opprimés et dépouillés, peut s'améliorer. Fixez la rente et
+l'impôt au taux actuel: le kmet, assuré de profiter de tout le surplus,
+améliorera ses procédés de culture, et les progrès de la civilisation
+l'enrichiront et l'émanciperont. Déjà le bienfait de l'occupation, est
+considérable, parce que les agas ne peuvent plus réclamer que la rente
+qui leur est due.
+
+--Le soir, je dîne chez le consul de France, M. Moreau. Je n'avais
+point pour lui de lettre d'introduction du _foreign-office_ français;
+mais le nom de la _Revue des Deux Mondes_ est le sésame qui m'ouvre
+toutes les portes. Quel charme de se retrouver si loin, à une table
+hospitalière, présidée par une maîtresse de maison gracieuse et
+spirituelle, et d'y jouir à la fois de toutes les élégances de l'esprit,
+des arts et, osons l'ajouter, de la bonne chère, à laquelle on devient
+très sensible quand on en est depuis longtemps privé! M. Moreau, comme
+le consul d'Angleterre, habite une grande maison turque appartenant
+aussi à un israélite. Le mât de navire auquel flotte le drapeau français
+s'élève dans un grand jardin rempli de fleurs. Par une galerie couverte,
+ornée de plantes grimpantes, et par un large escalier, on arrive dans
+une vaste antichambre sur laquelle s'ouvre, d'un côté, l'ancien
+haremlik, devenu la salle à manger, de l'autre, le selamlik, la chambre
+des hommes, transformé en salon. Partout, sur les parquets, en rideaux
+aux fenêtres, en portières aux portes, j'admire les tapis les plus
+variés, apportés d'Afrique, d'Asie et de la Péninsule, les meubles de
+l'Orient mêlés aux petits chefs-d'œuvre de l'ébénisterie parisienne, un
+piano d'Érard, à côté d'un immense poêle bosniaque tout constellé de ses
+faïences vertes en fond de bouteille. Me pardonnera-t-on si je donne le
+menu? Cela fait juger des ressources du pays: Potage julienne, ombre
+chevalier, filet jardinière, asperges, dindon, salade, glace, fruits. Il
+se trouve que nous mangeons le même dindon que j'ai marchandé à la
+Tchartsia: il est exquis; il a coûté 3 florins, environ 7 francs. La vie
+est chère à Sarajewo. A table se trouve un convive qui nous intéresse
+au plus haut point: c'est M. Queillé, inspecteur des finances, que le
+gouvernement français a envoyé en mission à Sophia, sur la demande du
+gouvernement bulgare, afin d'y présider; à l'organisation du système
+financier. Il revient d'une course autour de la Péninsule: Sophia,
+Andrinople, Constantinople, Athènes, îles Ioniennes, Monténégro, Raguse,
+Fort-Opus, Mostar et Sarajewo. Il rentre à Sophia par Belgrade et Nisch.
+Je ferai une partie du voyage avec lui, ce qui me ravit. Il nous parle,
+longuement de la Bulgarie nouvelle, qu'il connaît à merveille. M. Moreau
+a été longtemps consul en Épire et je l'interroge beaucoup sur les
+musulmans. Je résume les souvenirs de ce qu'il nous dit et je les
+complète au moyen de mes notes prises ailleurs, principalement dans le
+livre si instructif de M. Adolf Strausz.
+
+Les musulmans se ressemblent partout, malgré la différence des races
+auxquelles ils appartiennent: Turc, Albanais, Slave, Caucasien, Arabe,
+Kabyle, Hindou, Malai. Le Koran, les imprégnant jusqu'au fond, les jette
+dans le même moule. Ils sont bons, et en même temps féroces. Ils aiment
+les enfants, les chiens, les chevaux, qu'ils ne maltraitent jamais, et
+ils hésitent à tuer une mouche; mais quand la passion les surexcite, ils
+égorgent sans pitié jusqu'aux femmes et aux enfants, n'étant pas arrêtés
+par le respect de la vie et par ces sentiments d'humanité que le
+christianisme et la philosophie moderne ont mis en nous.
+
+Ils sont foncièrement honnêtes, tant qu'ils sont soustraits aux
+influences occidentales. A Smyrne, me disait récemment M. Cherbuliez, on
+confie à un pauvre commissionnaire musulman des sommes importantes, et
+jamais rien n'est détourné. Un chrétien de même condition sera
+infiniment moins sûr. Le mahométan de l'ancien régime est religieux et
+il a peu de besoins; il est ainsi empêché de s'emparer du bien d'autrui
+par sa foi et il est peu poussé à le faire, parce qu'il ne lui faut
+presque rien. Otez-lui sa religion et créez en lui les goûts du luxe que
+nous appelons civilisation, et, pour gagner de l'argent, rien ne
+l'arrêtera, surtout dans un pays où la concussion rapporte beaucoup et
+le travail très peu.
+
+C'est en Bosnie, dans ce centre de pur mahométisme, qu'on peut voir
+combien la vie du musulman est simple et peu coûteuse. Quand on pense
+aux harems, on s'imagine volontiers des lieux de délices où sont réunies
+toutes les splendeurs de l'Orient. Mme Moreau, qui les a souvent
+visités, nous dit qu'ils ressemblent plutôt, sauf dansées demeures des
+pachas ou des begs très riches, à des cellules de moines. Un mauvais
+plancher à moitié caché par une natte et par quelques lambeaux de tapis
+usés; des murs blanchis à la chaux; aucun meuble, ni table, ni chaise,
+ni lit. Tout autour, de larges bancs de bois recouverts de, tapis, où
+l'on s'assied le jour et où l'on se couche la nuit. Les grillages de
+bois qui ferment les fenêtres y font régner une demi-obscurité. Le soir,
+une chandelle ou une petite lampe éclaire ce triste séjour d'une lumière
+blafarde. Le selamlik, l'appartement des hommes, n'est ni plus élégant
+ni plus gai. L'hiver, il y fait un froid cruel: les menuiseries mal
+faites ne joignent pas et laissent passer la bise, et le toit, peu
+entretenu, la neige et la pluie. Le _mangal_ de cuivre, semblable au
+brasero des Espagnols et des Italiens, ne chauffe que quand les charbons
+sont assez incandescents pour vicier l'air de leurs vapeurs d'acide
+carbonique. La femme ne s'occupe guère de la cuisine, et les mets sont
+toujours les mêmes: une sorte de pain sans levain, _pogatcha_, très
+lourd et dur, une soupe, _tchorba_, faite de lait aigri, des lambeaux de
+mouton rôti, l'éternel _pilaf_, riz entremêlé de débris d'agneau hachés,
+et enfin la _pipta_, plat farineux et doux. Le grand plateau de cuivre,
+_tepschia_, sur lequel sont réunis tous les plats, est déposé sur un
+support en bois. Il y a autant de cuillères de bois que de convives.
+Chacun, assis à terre, les jambes croisées, se sert avec les doigts. A
+la fin du repas, l'aiguière passe à la ronde, on se lave les mains et on
+se les essuie à du linge fin, admirablement brodé; puis viennent le café
+et le tchibouk. Le beg ne dépense d'argent que pour entretenir des
+serviteurs et des chevaux ou pour acheter de riches harnais et de belles
+armes, qu'il suspend aux murs du selamlik. Chez les musulmans de la
+classe moyenne, on ne prépare de mets chauds qu'une ou deux fois par
+semaine. Cette façon de vivre très simple explique deux traits
+particuliers des sociétés mahométanes: premièrement, pourquoi les
+musulmans font si peu pour gagner de l'argent; secondement, comment le
+mécanisme administratif le plus imparfait fonctionnait passablement,
+tant que l'imitation des raffinements et des complications de notre
+civilisation n'avait pas créé des besoins plus dispendieux. Le luxe
+occidental les perd sans remède.
+
+Un grand empêchement au progrès des musulmans est, évidemment, non pas
+tant la polygamie, que la situation de la femme. Son instruction est
+presque nulle: jamais elle n'ouvre un livre, pas même le Koran, qu'elle
+ne comprendrait pas. Sans relations avec le dehors, toujours enfermée
+comme une prisonnière dans le lugubre harem, son existence ne diffère
+guère de celle des détenus en cellule. Elle ne sort que très rarement:
+je n'ai rencontré dans les rues de Sarajewo, en fait de femmes
+musulmanes, que des mendiantes. Elle ne sait rien de ce qui se passe au
+dehors, ni même des affaires de son mari. Sa seule occupation est de
+broder; sa seule distraction, de faire et de fumer des cigarettes. Elle
+n'a pas, comme l'homme, le kef dans les cafés et la jouissance des
+beautés de la nature. La femme de l'artisan, du boutiquier, ne peut en
+rien aider son mari: sa vie est donc absolument vide, inutile et
+monotone. Les dames autrichiennes résidant ici et connaissant le croate
+peuvent s'entretenir aisément avec les musulmanes bosniaques,
+puisqu'elles parlent la même langue; mais toute conversation est
+impossible, disent-elles: ces pauvres recluses n'ont absolument rien à
+dire. Et ce sont ces créatures si complètement ignorantes et nulles qui
+élèvent les enfants, jusqu'à un âge assez avancé. Songez à tout ce que
+fait la femme dans la famille chrétienne, au rôle considérable qu'elle y
+remplit, à l'influence qu'elle y exerce, et tout cela fait complètement
+défaut chez les musulmans. Ceci n'explique-t-il pas pourquoi ils ne
+peuvent pas s'assimiler la civilisation occidentale?
+
+Quoique leur instruction religieuse soit très sommaire, les musulmanes
+sont extrêmement bigotes et fanatiques. Ainsi que les hommes, elles
+prennent ponctuellement les cinq bains qui, d'après le rituel de
+l'_abdess_, doivent précéder les cinq prières réglementaires qu'elles
+disent par cœur, comme des formules magiques. Les mariages se font à
+l'aveuglette, et comme un marché, sans que les sentiments de la jeune
+fille soient aucunement consultés. D'ailleurs, de sentiments, il ne doit
+guère en exister chez elle, tout au plus des instincts ou des appétits
+éveillés par les conversations sans retenue des harems.
+
+Cependant, parmi les trois façons de conclure les mariages, il en est
+une, très curieuse et très ancienne, où la femme agit comme une
+personne, au lieu d'être livrée comme une marchandise. C'est le mariage
+par rapt. Depuis les remarquables travaux de Bachofen, Mac-Lennan, Post
+et Giraud-Teulon, une branche spéciale de la sociologie s'occupe des
+origines de la famille. On nous y apprend qu'au sein des tribus
+primitives régnaient la collectivité et la promiscuité; que la famille
+était «matriarcale» avant d'être «patriarcale», parce que la descendance
+ne pouvait s'établir que par la mère; que les unions étaient toujours
+«endogames», c'est-à-dire contractées au sein du groupe même; que plus
+tard elles devinrent «exogames», c'est-à-dire accomplies avec une femme
+d'une autre tribu, qu'il fallait enlever. Ceci est le mariage par rapt,
+qu'on trouve, à l'origine, chez tous les peuples et qui est encore très
+répandu parmi les sauvages. Ce que l'époux payait au père ou à la tribu
+était, non le prix d'un achat, mais la composition, presque le wehrgeld.
+Voici, d'après M. Strauss, comment cela se passe encore parfois chez les
+musulmans bosniaques. Un jeune homme a vu plusieurs fois une jeune
+fille à travers les croisillons du moucharabi. Leurs regards se sont dit
+qu'ils s'aimaient, ils s'entendent. «La colombe» apprend, par une
+intermédiaire complaisante, qu'à telle heure son bien-aimé viendra
+l'enlever. Il arrive à cheval, armé d'un pistolet. La jeune fille,
+strictement voilée, monte en croupe derrière lui. Il part au galop;
+mais, au bout d'une centaine de pas, il s'arrête et décharge son
+pistolet; ses amis, postés dans les différents endroits de la localité,
+lui répondent par des coups de fusil. Chacun sait alors qu'un rapt vient
+de se commettre, et l'intermédiaire court en prévenir les parents. Le
+ravisseur conduit la fiancée dans le harem de sa maison, mais il ne
+reste pas avec elle. Pendant les sept jours que durent les préparatifs
+du mariage, il demeure assis dans le selamlik, où, revêtu de ses
+vêtements, de fête, il reçoit ses amis. Les parents finissent toujours
+par consentir, parce que leur fille enlevée serait déshonorée si elle
+devait rentrer chez elle non mariée. Des femmes, parentes ou amies,
+restent avec la fiancée, la baignent et l'habillent complètement de
+blanc. Toutes ensemble font les prières du rituel. Pendant, les sept
+jours, la jeune fille est soumise à un jeûne très sévère; elle n'a à
+manger et de l'eau à boire qu'une fois par jour, et seulement après le
+soleil couché. Le septième jour, les amies se réunissent de nouveau en
+grand nombre; on la baigne derechef en cérémonie et puis on lui met ses
+habits de fête, une chemise richement brodée et un fez avec
+passementeries d'or, couvert d'un linge _beskir_, orné de ducats. Elle
+doit rester alors immobile, couchée le visage contre terre, méditant et
+priant. Pendant ce temps, les femmes disparaissent sans bruit, une à
+une, et, quand toutes sont parties, l'époux pénètre enfin, pour la
+première fois, dans le harem. Ne dirait-on pas une prise de voile dans
+un couvent, plutôt qu'une noce? On voit à quel point une brutale coutume
+de sauvages s'est transformée, épurée et ennoblie, en se pénétrant de
+cérémonial et de sentiments religieux, sous l'empire du Koran.
+
+La seconde façon de se marier est celle que l'on peut appeler «à la
+vue». Une intermédiaire prépare une entente entre les deux parties. Au
+jour convenu, le père reçoit le prétendant dans le selamlik. Entre alors
+la jeune fille, revêtue de ses plus beaux vêtements, le visage découvert
+et la poitrine à peine voilée par une gaze légère. Le jeune homme boit
+le café, en contemplant la future, et il lui rend la tasse vide en lui
+disant: «Dieu vous récompense, belle enfant!» Elle se retire sans
+parler, et, si elle a plu, le jeune homme envoie le lendemain au père un
+anneau dans lequel il a fait graver son nom. Au bout de huit jours ont
+lieu les noces, appelées _dujun_. Les parents et amis apportent des
+cadeaux utiles pour le jeune ménage, et on festoie tant qu'il reste à
+manger, les hommes au rez-de-chaussée, les femmes au premier étage. Le
+troisième mode de mariage est surtout en usage parmi les familles
+riches: c'est uniquement une affaire qui s'arrange, comme dans certains
+pays chrétiens. Le mariage est conclu sans que les époux se soient vus.
+Les festivités ont lieu chez le père. Vers le soir, le mari d'un côté,
+la femme de l'autre, sont conduits, avec accompagnement de musique et
+de coups de fusil, dans la demeure commune, où ils se voient alors pour
+la première fois. Les déceptions trop cruelles sont réparées par le
+divorce, ou, insinuent les mauvaises langues, par les moyens plus
+expéditifs encore. Un proverbe bosniaque a beau dire qu'il est plus
+facile de garder un sac de puces qu'une femme, les officiers de l'armée
+d'occupation les plus charmants,--et l'on sait à quel point le sont les
+Hongrois,--ne trouvent ici, dit-on, que des rebelles. L'adultère féminin
+n'est pas encore un des condiments habituels de la société musulmane.
+
+Ce qui caractérise surtout le Bosniaque formé par le Koran, c'est une
+résignation absolue, qu'envierait l'ascète le plus exalté. Il supporte
+sans se plaindre les revers et les souffrances. Il dira avec Job: Dieu
+me l'a donné, Dieu me l'a retiré; que la volonté de Dieu s'accomplisse!
+Est-il malade, il n'appelle pas le médecin: si son heure n'est pas
+venue, Dieu le guérira. S'il sent la mort approcher, il ne s'en effraye
+pas. Il s'entretient avec le hodseha, dispose d'une partie de ses biens
+en faveur d'une œuvre utile, ou, s'il est très riche, fonde une
+mosquée; puis il meurt, en récitant des prières. La famille se réunit,
+nul ne pleure; le corps est lavé, le nez, la bouche et les oreilles sont
+bouchés avec de l'ouate, afin que les mauvais esprits n'y pénètrent pas,
+et le même jour il est enterré, enveloppé dans un suaire blanc et sans
+cercueil. Une pierre, terminée en forme de turban pour un homme, est
+placée sur le lieu de la sépulture, qui devient sacré. Les environs de
+Sarajewo sont partout occupés par des cimetières. Cette façon d'accepter
+tout ce qui arrive comme le résultat de lois inéluctables donne certes
+au caractère musulman un fond de mâle stoïcisme qu'on admire malgré soi.
+Mais ce n'est pas une source de progrès, au contraire. Celui qui trouve
+tout mauvais, et qui aspire au mieux, agira vigoureusement pour tout
+améliorer. Dans le christianisme, il y a un côté ascétique très
+semblable à la résignation musulmane; mais, d'autre part, les prophètes
+et le Christ protestent et s'insurgent, avec la plus éloquente
+véhémence, contre le monde tel qu'il est et contre les lois naturelles.
+De toute leur âme, ils aspirent vers un idéal de bien et de justice
+qu'ils veulent voir réaliser, même en livrant l'univers aux flammes,
+dans ce cataclysme cosmique décrit dans l'Évangile comme la fin du
+monde. C'est cette soif de l'idéal qui, entrée dans le sang des peuples
+chrétiens, fait, leur supériorité, en les poussant de progrès en
+progrès.
+
+Voici encore d'autres causes qui feront ici, comme partout, déchoir les
+musulmans relativement aux rayas, du moment qu'ils ne seront plus les
+maîtres et que l'égalité devant la loi régnera. Le vrai mahométan ne
+connaît et ne veut connaître qu'un livre, le Koran. Toute autre science
+est inutile ou dangereuse. S'il est faux qu'Omar ait brûlé la
+bibliothèque d'Alexandrie, il est certain que les Turcs ont réduit en
+cendres celles des rois de Hongrie et de la plupart des couvents qu'ils
+ont pillés, lors de la conquête de la péninsule balkanique. Le Koran est
+à la fois un code civil, un code politique, un code de religion et un
+code de morale, et ses prescriptions sont immuables: donc, il pétrifie
+et immobilise. Certes, le Koran est un beau livre, et on ne peut nier
+qu'il ait donné à ses sectateurs une fière trempe, tant qu'ils ne s'en
+sont pas émancipés: nul n'est plus profondément religieux qu'un
+musulman. Toutefois, c'est une grave lacune pour le Bosniaque, à la fois
+musulman et Slave, de ne pas comprendre le livre qui est tout pour lui,
+ni même les prières qu'il récite tout le jour et dans toutes les
+circonstances de sa vie. Cela ne peut manquer de produire dans l'esprit
+un terrible vide. On objectera que les paysans catholiques, à qui on
+défend de lire la Bible en leur langue, et qui n'ont pour toute
+cérémonie de culte que la messe en latin, sont dans la même situation;
+mais ce n'est pas d'eux non plus que part le branle de ce que l'on
+appelle le progrès. Lentement, mais inévitablement, les musulmans de la
+Bosnie, autrefois les maîtres et aujourd'hui encore les seuls
+propriétaires du pays, descendront dans l'échelle sociale, et ils
+finiront par être éliminés. L'Autriche ne doit nullement les molester,
+mais elle aurait tort de les favoriser et de trop s'appuyer sur eux.
+
+Ceux qui s'élèvent le plus rapidement et qui profiteront le plus de
+l'ordre et de la sécurité qui règnent désormais en Bosnie, ce sont les
+juifs. Déjà une grande partie du commerce est en leurs mains, et bientôt
+beaucoup d'immeubles urbains y passeront également. Les plus
+entreprenants sont ceux qui viennent d'Autriche et de Hongrie. Les juifs
+bosniaques descendent des malheureux réfugiés qui avaient fui l'Espagne
+pour échapper à la mort, au XVe et au XVIe siècle. Ils parlent encore
+l'espagnol et l'écrivent avec des lettres hébraïques. Pendant mon voyage
+de Brod à Sarajewo, j'entendis des voix féminines parler l'espanol dans
+une voiture de troisième classe. Je vis une mère, avec le type oriental
+le plus marqué, accompagnée de deux filles charmantes, toutes trois en
+costume turc, moins le yaschmak. Aspect étrange: qui étaient-elles? d'où
+venaient-elles? J'appris que c'étaient des juives espagnoles qui
+retournaient à Sarajewo. Cette persistance à conserver les anciennes
+traditions est merveilleuse. Ces juifs ont complètement adopté ici les
+vêtements et la façon de vivre des musulmans. Pour ce motif, et
+peut-être aussi à cause de la ressemblance des deux cultes, ils ont été
+bien moins maltraités que les chrétiens. On en compte 3,420 dans la
+Bosnie, dont 2,079 à Sarajewo. Ils occupent, dans le mouvement des
+affaires, une place hors de toute proportion avec leur nombre. Les
+exportations et les importations se font presque exclusivement par leur
+intermédiaire. Tous vivent simplement, même, les plus riches; ils
+craignent d'attirer l'attention. Tous accomplissent les prescriptions de
+leur culte avec la plus rigoureuse ponctualité. Ils ne le cèdent pas aux
+musulmans sous ce rapport. Le samedi, personne ne manque à la synagogue,
+et même la plupart s'y rendent chaque matin, quand la voix du muezzin
+appelle les enfants de Mahomet à la prière. Pour régler les différends
+qui s'élèvent entre eux, jamais ils ne s'adressent au mudir. Le chef de
+la communauté, avec l'aide de deux anciens, décide comme arbitre, et nul
+n'en appelle. Avant et après le repas, les convives se lavent les mains
+dans une aiguière portée autour de la table et disent de longues
+prières. Ils ont leurs rabbins, les _chachams_, mais ceux-ci, très
+différents en cela des prêtres catholiques et des popes du rite
+oriental, ne prélèvent rien sur les fidèles. Comme saint Paul, ils
+vivent d'un métier. Il est vrai que leur instruction théologique est
+nulle: elle se borne à savoir réciter les prières et les chants du
+rituel. Le sentiment de solidarité et de soutien naturel qui unit les
+familles et même les communautés juives est admirable. Ils s'entr'aident
+et se poussent les uns les autres et payent même les contributions en
+commun, les riches supportant la part des pauvres. Mais ils n'ont encore
+rien fait pour donner quelque instruction à leurs femmes; très peu
+d'entre elles savent lire. Nulle école moyenne; dans leurs harems, pas
+un livre, pas un imprimé, nulle culture de l'esprit. Elles passent leur
+vie, comme les musulmanes, à fumer des cigarettes, à broder, à bavarder
+entre elles. Presque jamais elles ne sortent; mais elles s'occupent
+davantage de leur ménage, car les maris tiennent beaucoup plus que les
+begs à faire bonne chère.
+
+Le musulman et le juif font les affaires d'une façon complètement
+différente. Le premier n'est pas âpre au gain; il attend le client et,
+si nul n'achète, il ne le regrette pas trop, car il garde ses
+marchandises, auxquelles il s'attache. Le second fait tout ce qu'il peut
+pour attirer l'acheteur. Il lui adresse les plus beaux discours, il lui
+offre son meilleur café et ses cigarettes les plus parfumées; il ne
+songe qu'à vendre pour racheter, car il faut que le capital roule.
+Voyez-les, l'un et l'autre, assis au café: le musulman est plongé dans
+son kef; il jouit de l'heure présente: il est content du loisir que lui
+procure Allah; il ne pense pas au lendemain; l'œil vague et fixe trahit
+un état de rêve presque extatique; il atteint aux félicités de la vie
+contemplative, il est aux portes du paradis. Le juif a l'œil brillant,
+agité; il cause, il s'informe, il veut savoir le prix des choses:
+l'actuel ne lui suffit jamais; il songe à s'enrichir toujours davantage;
+il groupe en sa tête les circonstances qui amèneront la hausse ou la
+baisse et il en déduit les moyens d'en profiter. Certainement il fera
+fortune, mais qu'en fera-t-il? Qui des deux a raison? Peut-être bien le
+musulman. Car à quoi bon l'argent, si ce n'est pour en jouir et pour en
+faire jouir les autres? Mais dans ce monde, où le _struggle for life_ de
+la forêt préhistorique se continue dans les relations économiques, celui
+qui agit et prévoit élimine celui qui jouit et rêve. Si l'on veut
+connaître l'israélite du moyen-âge, ses idées, ses coutumes, ses
+croyances, c'est ici qu'il faut l'étudier.
+
+Il existe encore en Bosnie une autre race très intéressante, que j'ai
+rencontrée dans toute la Péninsule. Elle est aussi active, aussi
+économe, aussi entreprenante que les juifs et en même temps plus prête à
+travailler de ses bras. Ce sont les Tsintsares, qu'on appelle aussi
+Kutzo-Valaques (Valaques boiteux) ou Macédoniens. On les trouve dans
+toutes les villes où ils font le commerce, et dans les campagnes où ils
+tiennent les auberges, comme les juifs en Pologne et en Galicie. Ils
+sont d'excellents maçons et les seuls, en Bosnie, avant l'arrivée des
+_muratori_ italiens. Ils sont aussi charpentiers et exécutent avec une
+grande habileté les travaux de menuiserie. Ce sont eux, dit-on, qui ont
+construit tous les bâtiments importants de la Péninsule: églises, ponts,
+maisons en pierre. On vante aussi leur goût dans la confection des
+objets de filigrane et d'orfèvrerie. Quelques-uns d'entre eux sont
+riches et font de grandes affaires. Le fondateur de la fameuse maison
+Sina, de Vienne, était un Tsintsare. On en trouve jusqu'à Vienne et à
+Pesth, où on les considère comme des Grecs, parce qu'ils professent, le
+rite oriental et qu'ils sont dévoués à la nationalité grecque. Cependant
+ils sont de sang roumain et proviennent de ces Valaques qui vivent du
+produit de leurs troupeaux, en Grèce, en Thrace et en Albanie. En dehors
+de leur pays d'origine, ils sont dispersés dans tout l'Orient. Presque
+nulle part ils ne sont assez nombreux pour former un groupe distinct
+sauf près de Tuzla, dans le village de Slovik, en Istrie, près de
+Monte-Maggiore et du lac de Tchespitch, et dans quelques autres
+localités. Leurs habitations et leurs jardins sont beaucoup mieux tenus
+que ceux de leurs voisins. Ils sont entre eux d'une probité proverbiale.
+Ils adoptent le costume et la langue du pays qu'ils habitent, mais ils
+ne se mélangent pas avec les autres races. Ils conservent un type à part
+très reconnaissable. D'où viennent ces aptitudes spéciales qui les
+distinguent si nettement des Bosniaques musulmans et chrétiens, au
+milieu desquels ils séjournent? Ce sont évidemment des habitudes
+acquises et transmises héréditairement. On ne peut les attribuer ni à la
+race ni au culte, car leurs frères de la Roumanie, de même sang et de
+même religion, ne les possèdent nullement jusqu'à présent. Quoi dommage
+qu'il n'y ait que quelques milliers de Tsintsares en Bosnie! Ils
+contribuent encore plus que les juifs à l'accroissement de la richesse,
+parce qu'ils sont, outre de fins commerçants, d'admirables
+travailleurs.
+
+On me parle beaucoup d'une dame anglaise fixée à Sarajewo depuis
+quelques années, miss Irby. Elle habite une grande maison au fond d'un
+beau jardin. Elle s'occupe de répandre l'instruction et l'évangile. La
+tolérance que lui avait accordée le gouvernement turc lui est continuée
+par l'Autriche. Non loin de là, je vois un dépôt de la Société biblique.
+Son débit n'est pas grand, car presque tous les gens d'ici, même ceux
+qui ont quelque aisance, vivent dans une sainte horreur de la lettre
+moulée. Miss Irby a créé un orphelinat où se trouvent trente-huit jeunes
+filles de l'âge de trois à vingt-trois ans, dans une maison, et sept ou
+huit garçons dans une autre. Les plus âgées donnent l'instruction aux
+plus jeunes. Elles font tout l'ouvrage, cultivent le jardin et
+apprennent à faire la cuisine. Elles sont très recherchées en mariage
+par des instituteurs et de jeunes popes. Bonne semence pour l'avenir.
+Qu'on vienne en aide à Miss Irby!
+
+M. Scheimpflug me fait visiter la famille et la maison où il a un
+appartement. Ce sont des négociants du rite orthodoxe, qui sont, dit-on,
+très à l'aise. La maison est en pierre, bien blanchie et à deux étages;
+les fenêtres du rez-de-chaussée sont protégées par d'épais barreaux de
+fer, assez forts pour résister à un assaut. Une grande porte cochère
+donne accès de la rue à une cour, le long de laquelle la maison prolonge
+sa façade précédée d'une véranda; en arrière s'étend un jardin que
+terminent les dépendances. La chambre principale où nous sommes reçus
+est à la fois le salon et le dortoir commun. Tout autour s'étend le
+divan à la turque, sur lequel se couchent tous les membres de la
+famille, suivant les anciens usages. Seule, la fille aînée, gagnée aux
+idées modernes, a voulu avoir et a obtenu un lit. Il est vrai qu'elle
+fait des broderies merveilleuses sur des tissus de fin coton et de
+toile, et la mère nous les montre avec orgueil. Le seul meuble est une
+grande table couverte d'un beau tapis de Bosnie. Aux murs peints à la
+détrempe sont pendues une glace et quelques gravures grossièrement
+coloriées, représentant des saints et des souverains. L'arrangement de
+cet appartement révèle déjà la transition vers les mœurs occidentales.
+
+Les chrétiens du rite oriental sont deux fois plus nombreux que les
+catholiques dans la Bosnie-Herzégovine. La statistique officielle a
+compté, en 1879, 496,761 des premiers et seulement 209,391 des seconds;
+3,447 orthodoxes orientaux sont fixés à Sarajewo et beaucoup d'entre eux
+s'occupent de commerce et ont quelque aisance; mais, sur les 21,377
+habitants que compte la capitale, 14,848, 70 pour 100, sont musulmans.
+Il est remarquable que les orthodoxes soient restés si fidèles à leur
+culte traditionnel, car ils ont été longtemps rançonnés sans merci par
+le clergé phanariote. Le patriarche de Constantinople n'est nommé qu'au
+prix d'énormes bakchichs. M. Strausz, qui paraît bien renseigné, prétend
+que l'élection de 1864 coûta plus de 100 milles ducats, moitié pour le
+gouvernement turc, moitié pour les pachas et les eunuques. Afin de
+couvrir les frais, affirme notre auteur, les riches familles phanariotes
+constituaient une société par actions. Celle-ci faisait l'avance des
+bakchichs, qui lui étaient restitués avec grand bénéfice. Par quel
+moyen? Par le même système. Ils mettaient aux enchères les places
+d'évêques, et ceux-ci se faisaient rembourser par les popes, lesquels
+avaient à récupérer le tout sur les fidèles. La hiérarchie
+ecclésiastique n'était donc que l'organisation systématique de la
+simonie, qui, à la façon d'une puissante pompe aspirante, achevait de
+dépouiller les paysans déjà écorchés à vif par le fisc et par les begs.
+Les infortunés popes avaient eux-mêmes à peine de quoi subsister; mais
+les évêques touchaient 50,000 à 60,000 francs par an et le patriarche
+vivait en prince. Le plus clair de toutes ces spoliations allait se
+déverser à Constantinople, qui vendait au plus offrant le droit
+d'exploiter les croyants. Il y avait dans les deux provinces 4 évêchés
+ou éparchies, 14 couvents et 437 popes séculiers ou réguliers; ceux-ci
+manquaient de toute instruction. Voici comment ils obtenaient leur cure.
+Un parent ou un protégé du pope l'aidait dans son service
+ecclésiastique. Quand il avait réuni le prix auquel était taxée une
+cure, soit de 20 à 200 ducats, il allait l'offrir à l'évêque, qui ne
+tardait pas à le nommer, en destituant, au besoin, un prêtre en
+exercice, à moins que celui-ci ne donnât davantage. Beaucoup de ces
+popes ne savent pas écrire et à peine lire; ils récitent par cœur les
+prières et les chants. L'Église orthodoxe n'a pas de biens en Bosnie, et
+les popes ne reçoivent aucun traitement fixe. Mais les fidèles les
+entretiennent et leur font des dons en nature, lors des grandes fêtes ou
+des cérémonies religieuses: mariage, naissance, enterrement. Ils
+reçoivent ainsi du blé, des moutons, de la volaille. A la mort du père
+de famille, ils prélèvent souvent un bœuf et à la mort de la mère, une
+vache. Les Bosniaques craignent beaucoup les influences des mauvais
+esprits, des fées, des _vilas_; et ils ont souvent recours aux
+exorcismes, qu'ils doivent bien payer. Il faut donner à l'évêque une si
+grande partie de ces rémunérations en nature ou en argent que les popes
+sont réduits à cultiver la terre de leurs mains pour avoir de quoi
+vivre.
+
+La même exploitation scandaleuse avait lieu en Serbie, en Valachie, en
+Bulgarie, partout où le clergé orthodoxe dépendait du Phanar, et elle se
+poursuit encore en ce moment, en Macédoine, malgré la promesse formelle
+de la Porte et des puissances d'affranchir ce malheureux pays, tout au
+moins sous le rapport ecclésiastique. L'Autriche s'est empressée de
+couper le lien funeste qui attachait l'Église orthodoxe de Bosnie au
+patriarcat de Constantinople. Le 31 mars 1880, a été signé avec le
+patriarche œcuménique un accord, en vertu duquel l'empereur
+d'Autriche-Hongrie acquiert le droit de nommer les évoques du rite
+oriental, moyennant une redevance annuelle d'environ 12,000 francs à
+payer par le gouvernement. Cette charte d'affranchissement me paraît si
+importante, et elle constitué un si grand bienfait pour les populations
+du rite oriental, que je crois utile d'en reproduire les termes: «Les
+évoques de l'Église orthodoxe actuellement en fonction en Bosnie et en
+Herzégovine sont confirmés et maintenus dans les sièges épiscopaux
+qu'ils occupent. En cas de vacance d'un des trois sièges métropolitains
+en Bosnie et en Herzégovine, Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique
+nommera le nouveau métropolitain au siège devenu vacant, après avoir
+communiqué au patriarcat œcuménique le nom de son candidat, pour que
+les formalités canoniques puissent être remplies.» Les évêques
+orthodoxes n'ont donc plus à acheter leur place aux enchères, au Phanar,
+et par conséquent ils ne doivent plus en prélever le prix sur les
+malheureux fidèles. Pour couper court à tout abus, le gouvernement paye
+directement aux métropolitains un traitement de 5,000 à 8,000 florins.
+Sous le nom de _vladikarina_, les agents du fisc prélevaient une taxe de
+1 franc à 1 fr. 50 c. sur chaque famille du rite oriental; cet impôt a
+été supprimé, par décret impérial du 20 avril 1885, à la grande joie des
+populations orthodoxes. En même temps, l'administration exerce un droit
+général de contrôle sur le côté pécuniaire des affaires ecclésiastiques
+et il a ouvert une enquête sur la situation et le revenu des différentes
+cures et des couvents. Ce sont là d'excellentes mesures. Les couvents
+orthodoxes en Bosnie ne sont ni riches ni peuplés. Quelques-uns ne
+comptent que quatre ou cinq moines. Mais la population leur porte un
+grand attachement. Quand le paysan voit passer un religieux, avec son
+grand cafetan noir et ses longs cheveux tombant sur ses épaules, il se
+jette à genoux, implore sa bénédiction et parfois embrasse ses pieds.
+Aux monastères, situés ordinairement dans les montagnes ou dans les
+bois, se font des pèlerinages très fréquentés. Les fidèles y arrivent en
+foule, avec des drapeaux et de la musique. Ils campent, ils dansent, ils
+chantent; ils apportent des cierges en quantité et achètent des images,
+des verroteries, des colliers de peu de valeur, qu'ils conservent comme
+des reliques. Le nouveau séminaire de Keljewo, avec ses quatre années
+d'étude, relèvera peu à peu le niveau intellectuel du clergé orthodoxe.
+
+Le gouvernement autrichien s'est aussi immédiatement occupé de
+l'instruction. Ici encore se sont révélés les funestes effets de la
+domination turque et son impuissance absolue à réaliser des réformes.
+Pour imiter ce qui se fait en Occident en faveur de l'enseignement, la
+Porte avait édicté, en 1869, une excellente loi: chaque village, chaque
+quartier d'une ville devait avoir son école primaire. Dans les localités
+importantes, des établissements d'enseignement moyen devaient être
+organisés, avec un système de classes d'autant plus complet que la
+population était plus nombreuse, et une dotation convenable était
+affectée au traitement des maîtres, organisation qu'eussent enviée,
+semble-t-il, la France et l'Angleterre. Tout ce beau projet n'aboutit à
+rien. Les begs ne voulaient pas d'écoles pour leurs enfants, qui n'en
+avaient pas besoin, et encore moins pour les enfants des rayas, qu'il
+était dangereux d'instruire. D'ailleurs, le gouvernement turc manquait
+d'argent. La loi, si admirable sur le papier, resta lettre morte.
+Cependant, grâce aux vakoufs, les musulmans possédaient presque partout,
+à l'ombre des mosquées, une école primaire, _mekteb_, et des écoles de
+théologie, des _médressés_, où l'on s'occupait de l'exégèse et des
+commentaires du Koran. Avant l'occupation, il y avait 499 écoles mektebs
+et 10 médressés, où l'instruction était donnée par 660 _hodschas_ à
+15,948 gardons et 9,360 filles. Les écoles ont continué, en général, à
+subsister, mais comme elles ont un caractère essentiellement
+confessionnel, le gouvernement ne s'en occupe pas. Les élèves n'y
+apprenaient guère qu'à réciter par cœur un certain nombre de passages
+du Koran. D'ailleurs, il existe pour les musulmans bosniaques des
+difficultés spéciales. Ils doivent d'abord se familiariser avec les
+caractères arabes, peu aisés à déchiffrer en manuscrit; en second lieu,
+il leur faut aborder, dès le début, deux langues étrangères sans aucun
+rapport avec leur dialecte maternel, le croate, à savoir la langue
+religieuse, l'arabe, et la langue officielle, le turc. C'est à peu près
+comme si on demandait à nos enfants qu'ils sachent le grec pour
+apprendre le catéchisme, et le celtique pour correspondre avec le maire.
+Dans les couvents de franciscains, il y avait des écoles, et les
+familles du voisinage pouvaient en profiter; mais elles étaient peu
+nombreuses. Les orthodoxes ne trouvaient point d'enseignement dans leurs
+couvents, où régnait une sainte ignorance. Cependant, grâce à des
+libéralités particulières et aux sacrifices des parents, il existait, à
+l'époque de l'occupation, 56 écoles du rite oriental et 54 du rite
+latin, comptant en tout 5,913 élèves des deux sexes.
+
+Les commerçants du rite oriental avaient fait des sacrifices pour
+l'enseignement moyen. Ils entretenaient une école normale à Sarajewo
+avec 240 élèves et une autre à Mostar avec 180 élèves, et en outre une
+école de filles dans chacune de ces deux villes. Grâce à un legs de
+50,000 francs fait par le marchand Risto-Nikolitch Trozlitch, un gymnase
+avait été créé à Sarajewo, où l'on apprenait même les langues anciennes.
+Aussitôt après l'occupation, l'administration autrichienne s'occupa de
+réorganiser l'instruction. Ce n'était pas chose facile, car le
+personnel enseignant faisait entièrement défaut. Elle maintint la loi
+turque de 1869 et se donna pour but de la mettre peu à peu à exécution.
+Elle s'efforça de multiplier les écoles non confessionnelles, où l'on
+confie aux ministres des cultes le soin de donner l'instruction
+religieuse en dehors des heures de classe. Il en existait, en 1883, 42
+avec 59 instituteurs et institutrices, et, chose extraordinaire en ce
+pays de haines confessionnelles, on y trouve réunis des élèves des
+différents cultes: 1,655 orthodoxes, 1,064 catholiques, 426 musulmans et
+192 israélites. L'enseignement est gratuit. L'État donne 26,330 florins
+et les communes 17,761. L'instituteur reçoit 1,200 francs, plus une
+habitation et un jardin. D'une année à l'autre, le nombre des enfants
+mahométans acceptant l'instruction laïque a doublé, fait très digne de
+remarque. On demanda à l'armée des volontaires capables d'enseigner à
+lire et à écrire, en leur accordant des indemnités proportionnées aux
+résultats obtenus, d'après l'excellent principe en vigueur en
+Angleterre, de la rémunération à la tâche. La fréquentation sera rendue
+obligatoire aussitôt qu'il y aura un nombre suffisant d'écoles. A
+Sarajewo furent établis successivement, d'abord un pensionnat où est
+donnée l'instruction moyenne, surtout pour les fils des fonctionnaires,
+puis un gymnase où sont enseignées les langues anciennes et enfin une
+école supérieure pour les filles. Voici les résultats du dernier
+recensement scolaire de 1883: écoles musulmanes mektebs et médressés:
+661 hodschas ou maîtres et 27,557 élèves des deux sexes; 92 écoles
+chrétiennes confessionnelles des deux rites avec 137 instituteurs et
+institutrices, 4,770 élèves; 42 écoles laïques gouvernementales avec 59
+instituteurs et 2,876 garçons et 468 filles. Total: 35,661 élèves, ce
+qui, pour 1,158,453 habitants, fait environ 3 élèves par 100 habitants.
+Le gymnase comptait en 1883 124 élèves appartenant à 5 cultes
+différents: 50 orthodoxes, 43 catholiques, 9 Israélites, 8 mahométans et
+4 protestants.
+
+La grosse querelle de l'alphabet fait bien voir à quel point les
+susceptibilités confessionnelles sont surexcitées en Bosnie. Tous
+parlent exactement la même langue, le croate; seulement les catholiques
+l'écrivent avec l'alphabet latin, les orthodoxes avec l'alphabet
+cyrillique. Pour simplifier la tâche de l'instituteur, le gouvernement
+prescrivit que, dans les écoles non confessionnelles, on se servirait
+uniquement de l'alphabet latin. Les orthodoxes réclamèrent violemment.
+Pour eux, les caractères cyrilliques font partie de leur culte. Qui veut
+les remplacer par les caractères occidentaux porte atteinte à leur
+religion. Le gouvernement a dû céder, pour ne pas provoquer une
+protestation formidable. Les orthodoxes mettent sur leurs écoles
+l'inscription suivante, en lettres cyrilliques: _Srbsko narodno
+ulchilischte_, c'est-à-dire «École populaire serbe». Par serbe, ils
+entendent ici le rite oriental. Mais, comme le fait remarquer M.
+Strausz, le mot juste serait _pravoslavno_, «orthodoxe ou _vraie foi_».
+Le remplacement de l'alphabet cyrillique par l'alphabet latin serait, me
+semble-t-il, très utile à la cause jougo-slave; car elle effacerait une
+barrière qui s'élève entre les Serbes et les Croates. Croates,
+Monténégrins, Bosniaques, Serbes parlant le même idiome, pourquoi ne
+pas faire usage des mêmes caractères? Les Roumains ont abandonné les
+caractères cyrilliques; la propagande catholique en a-t-elle profité? En
+Allemagne, on imprime de plus en plus les livres en caractères latins,
+malgré les protestations de M. de Bismarck; en quoi cela peut-il porter
+atteinte à l'originalité des travaux scientifiques ou des publications
+littéraires de l'Allemagne?
+
+Quels changements aussi, depuis l'occupation, dans les moyens de
+communication et de correspondance! Quand j'étais venu, il y a quelques
+années, jusqu'à Brod pour visiter la Bosnie, je fus arrêté non seulement
+par les difficultés du voyage, mais surtout par la crainte des
+irrégularités de la poste. La seule route à peu près carrossable était
+celle de la Save à Sarajewo. Les lettres étaient expédiées avec si peu
+de diligence et de soin, qu'elles mettaient quinze jours pour arriver à
+la frontière, où souvent elles s'égaraient. Aussi, pour les messages
+importants, les négociants envoyaient un courrier. On écrivait peu, de
+place à place, dans l'intérieur du pays et encore moins à l'étranger. Le
+gouvernement, à qui l'Occident portait ombrage, ne pouvait que s'en
+féliciter. À peine entrée en Bosnie, l'Autriche s'est appliquée à
+construire des routes, et tout d'abord le chemin de fer de
+Brod-Sarajewo, qui mesure 271 kilomètres, avec un écartement de rails de
+76 centimètres, et qui a coûté, y compris le grand pont sur la Save,
+9,425,000 florins. Il sera continué de façon à réunir la capitale à
+l'Adriatique par Mostar et la vallée de la Narenta. La section
+Metkovitz-Mostar, longue de 42 kilomètres, vient d'être inaugurée; elle
+a coûté environ 4 millions de francs, payés par l'Autriche. Elle
+permettra d'exploiter les richesses forestières des montagnes d'Yvan et
+de la Veles-Planina. Environ 1,700 kilomètres de routes carrossables ont
+été construits, les travaux en ont été en grande partie exécutés par
+l'armée, et celle-ci entretient 1,275 kilomètres. Depuis l'occupation,
+14 millions de florins ont été consacrés aux voies de communication,
+dont 13 millions fournis par l'empire.
+
+La Bosnie est entrée dans l'union postale universelle et les lettres y
+sont transportées partout avec autant de régularité que dans notre
+Occident. Déjà, en 1881, 51 bureaux de poste étaient ouverts; en 1883,
+le réseau télégraphique mesurait 1,180 kilomètres, avec 65 bureaux
+d'expédition, qui ont transmis 656,206 dépêches. L'accroissement
+extraordinaire des relations postales est une des preuves les plus
+incontestables des progrès accomplis[12]. C'est en multipliant les
+communications rapides que cette région, qui, sous le régime turc, était
+plus isolée que la Chine, entrera dans le mouvement de l'Europe
+occidentale, dont elle est plus rapprochée que les autres provinces de
+la péninsule balkanique. À l'époque romaine et au moyen-âge, les
+influences civilisatrices émanant de l'Italie pénétraient en Bosnie par
+l'intermédiaire des villes de l'Adriatique. Le même fait se reproduira,
+et avec d'autant plus d'intensité que les relations deviendront plus
+faciles.
+
+[Note 12: Les chiffres précis ont une si grande éloquence qu'on nous
+permettra d'en citer quelques-uns. Le nombre des lettres et des colis
+postaux qui ont passé par les bureaux de poste de la Bosnie-Herzégovine
+s'est accru de la façon suivante: Lettres: 1880, 2,984,463; 1881,
+4,063,324; 1882, 5,594,134; 1883, 5,705,972.
+
+--Colis: 1880, 137,112; 1881, 127,703; 1882, 161,446; 1883, 435,985.
+L'activité postale a donc doublé en quatre années.]
+
+Je crois utile de donner quelques détails sur la façon dont l'Autriche a
+abordé les réformes sur le terrain judiciaire, parce que la France en
+Afrique, l'Angleterre aux Indes, la Hollande à Java et la Russie en Asie
+se trouvent en présence du même problème. Il est d'une grande
+difficulté, car, en pays musulman, le code civil, le code pénal et le
+code religieux sont si intimement unis, que tout changement peut être
+considéré comme une atteinte aux dogmes de l'islamisme. L'occupation
+avait complètement bouleversé l'organisation judiciaire: les magistrats,
+tous musulmans et la plupart étrangers au pays, étaient partis. Les
+tribunaux d'arrondissement (_medzlessi temizi_) et les tribunaux de
+district (_medzlessi daavi_) furent reconstitués au moyen des kadis,
+mais sous la présidence d'un Autrichien, et à Sarajewo fut établie une
+cour suprême, dont les membres étaient empruntés aux provinces
+austro-hongroises. Elle recevait tous les appels, afin d'introduire
+l'unité et la légalité dans les décisions. Maintenant, le personnel
+judiciaire a été presque entièrement renouvelé par l'admission de
+magistrats autrichiens compétents et parlant le bosniaque. Tout ce qui
+concerne le mariage, la filiation et les successions a été laissé aux
+diverses confessions, conformément aux lois existantes, afin de ne pas
+alarmer les consciences. Le gouvernement édicta successivement un code
+pénal, un code d'instruction criminelle, un code de procédure civile, un
+code de commerce et une loi sur les faillites. On alla même jusqu'à
+codifier les lois concernant le mariage, la famille et les successions,
+mais on les soumit à l'approbation des autorités ecclésiastiques et, en
+même temps, on fixa la compétence des tribunaux mahométans du scheriat
+et les qualifications nécessaires pour en faire partie. L'appel des
+jugements du scheriat a lieu devant la cour suprême, mais avec
+l'adjonction, en ce cas, de deux juges supérieurs musulmans.
+
+Une excellente institution a été créée en vue de rendre l'administration
+de la justice expéditive et peu coûteuse. Dans chaque district existe un
+tribunal composé du sous-préfet (_Bezirksvorsteher_) et de deux
+assistants élus, pour chaque culte, par leurs coreligionnaires. Ce
+tribunal est itinérant, comme les juges anglais; il va siéger
+successivement au centre de chaque commune, afin d'éviter les
+déplacements aux habitants. Il juge sommairement et sans appel toutes
+les affaires inférieures à 50 florins, ce qui, dans ce pays primitif,
+comprend la plupart des litiges. Les paysans, à qui la justice coûtait
+jadis si cher, sont enchantés et ils ont pris part à la votation avec
+grand entrain. On dit du bien des élus. Le régime de l'élection a donc
+été inauguré avec succès. La réforme judiciaire est un bienfait
+inestimable; car il n'y a rien de pire pour un pays que l'impossibilité
+d'obtenir prompte et bonne justice. Un fait important prouve les
+avantages qui résultent de la sécurité garantie à tous. Les kmets
+commencent à acheter la propriété aux petits propriétaires, aux agas,
+qui émigrent ou qui se ruinent. C'est cette transformation économique
+que le gouvernement doit protéger. On reproche à l'administration
+autrichienne ses lenteurs et ses tergiversations. Ici, au contraire,
+elle s'est avancée dans la voie des réformes d'un pas rapide et sûr, et
+elle paraît avoir complètement réussi. Ce qui a été accompli de travail
+dans cette seule branche est incroyable.
+
+L'administrateur général de la Bosnie-Herzégovine, M. de Kállay, qui est
+en même temps ministre des finances de l'empire, voudrait doter ces
+provinces d'une véritable autonomie communale. La difficulté est grande,
+à cause de l'hostilité des différentes confessions et de la prédominance
+de l'élément musulman, qui ne manquerait pas d'asservir les autres. Un
+premier essai a été fait dans la capitale, à Sarajewo, constituée en
+commune; le règlement du 10 décembre 1883 lui donne l'organisation
+suivante. Un conseil communal examine et discute toutes les affaires
+d'intérêt municipal; il est composé de 24 membres, dont 12 doivent être
+mahométans, 6 orthodoxes du rite oriental, 3 catholiques et 3
+israélites. Il a fallu avoir égard aux droits des différentes
+confessions, autrement les musulmans, ayant la majorité, auraient exclu
+les autres; car, sur une population de 21,399 habitants, on comptait,
+d'après la statistique officielle de 1880, 14,848 mahométans et
+seulement 3,949 orthodoxes du rite oriental, 698 catholiques et 2,099
+Israélites. Le pouvoir exécutif est confié au «magistrat», qui se
+compose d'un bourgmestre et d'un vice-bourgmestre nommés par le
+gouverneur et des commissaires de quartier, les _muktarés_. Un tiers des
+membres du conseil municipal est désigné par le gouvernement, les deux
+autres tiers, sont élus par le corps électoral. Est électeur qui paye
+soit 2 florins d'impôt foncier, soit 9 florins d'impôt personnel, soit
+25 florins d'impôt pour débit de boissons, soit un loyer annuel de 100
+florins. Pour être éligible, il faut payer le triple de ces impôts. Les
+premières élections eurent lieu le 13 mars 1884; 76 pour 100 électeurs
+s'empressèrent de faire usage de leur droit, et tout se passa avec le
+plus grand ordre. On est très satisfait du zèle et de l'intelligence que
+le conseil communal apporte dans l'accomplissement de sa mission. Sur
+les 23,040 habitants que comptait Sarajewo à cette date,--1,663 de plus
+qu'en 1879,--il s'est trouvé 1,106 électeurs, dont 531 mahométans, 195
+orthodoxes, 257 catholiques et 123 israélites. Le nombre des éligibles
+est de 418, dont 233 musulmans, 105 orthodoxes, 24 catholiques et 56
+israélites. Les catholiques, ayant relativement plus d'électeurs et
+beaucoup moins d'éligibles, appartiennent donc en majorité aux classes
+peu aisées. On ne peut dénier à l'Autriche le mérite d'avoir respecté
+partout les autonomies communales, qui sont, on ne peut trop le répéter,
+le plus solide fondement des libertés publiques.
+
+M. de Kállay est très fier de présenter un budget en équilibre, et il
+n'a pas tort quand on songe à tout ce que coûtent les colonies et les
+annexions aux autres États européens. J'ai sous les yeux le budget
+détaillé de la Bosnie-Herzégovine pour 1884: les dépenses ordinaires et
+extraordinaires réunies s'élèvent à 7,356,277 florins, et les revenus à
+7,412,615: donc excédent 56,338. Quel est le grand État qui peut en dire
+autant? Il est vrai que l'armée d'occupation reste à la charge de
+l'empire; mais qu'on entretienne ces soldats ici ou ailleurs, la charge
+n'en est pas augmentée. Voici le produit des principaux impôts en 1883.
+La dîme de 10 p. c. sur tous les produits des champs et des jardins
+payés en argent d'après le prix des produits fixé annuellement:
+2,552,000 florins; impôt sur la valeur des immeubles, 4 par 1,000: pour
+les terres, 252,000 florins; pour les maisons, 107,000 florins; impôt du
+_verghi_ sur les districts où l'impôt précédent n'est pas encore établi:
+176,000 florins; impôts de patente: 3 p. c. sur le revenu estimé, 91,000
+florins; impôt sur le loyer des maisons, 4 p. c.: 34,000 florins; impôt
+sur les moutons et les chèvres, 18 kreuzer par tête (1 kr. vaut 2.1
+centimes): 218,000 florins; impôt sur les cochons, à 35 kr. par tête:
+39,000 florins; impôt sur les débits de boisson: 51,000 florins;
+douanes: 600,000 florins payés par l'empire comme part dans le revenu
+général; timbres et enregistrement: 326,200 florins. Plus heureux que M.
+de Bismarck, M. de Kállay a organisé le monopole du tabac, qui donne
+déjà 2,127,000 florins, et le sel 992,000 florins. Il a établi l'impôt
+sur la bière, qui, à 16 kreuzer par hectolitre, a donné 11,000 florins,
+et l'impôt sur l'alcool, qui, à raison de 3 kreuzer par hectolitre et
+par degré, produit 76,000 florins. D'autre part, on a aboli l'impôt sur
+le revenu des cultivateurs, qui, à 3 p. c., rapportait 225,000 florins,
+mesure excellente; la taxe détestable de 2 1/2 p. c. sur la vente du
+gros bétail; la taxe _vladikarina_ de 40 à 75 kreuzer par maison, que
+payait pour l'entretien de son clergé la population orthodoxe, qui s'est
+grandement réjouie de cette réforme; enfin l'impôt spécial qui était dû
+par tout chrétien de quinze à soixante-quinze ans parce qu'il n'était
+pas admis au service militaire. Ces détails, peut-être très minutieux,
+sont cependant instructifs. Analysés, ils révèlent de la façon la plus
+claire toutes les conditions économiques. Ce qui frappe, c'est l'extrême
+modicité du produit: preuve certaine du peu de développement de la
+richesse.
+
+L'Autriche a trouvé en M. de Kállay un administrateur hors ligne,
+admirablement préparé à gouverner les provinces occupées. Hongrois
+d'origine, connaissant à la fois les langues de l'Occident et celles de
+l'Orient, économiste instruit, écrivain brillant, ayant étudié à fond la
+situation de la Péninsule, où il a représenté son pays à Belgrade
+pendant plusieurs années, auteur de la meilleure histoire de la Serbie
+et enfin, je crois pouvoir ajouter ami éclairé de la liberté et de tous
+les progrès, où son prédécesseur avait échoué il a réussi. Il visite
+presque chaque année la Bosnie, qui est l'objet constant de ses travaux,
+et il y est très aimé. Depuis qu'il administre ce pays, jadis si
+récalcitrant, il n'y a plus eu d'insurrections. Il est à croire que son
+administration équitable et éclairée saura les prévenir à l'avenir.
+Toutefois, on peut se demander si les réformes accomplies, l'ordre
+assuré, l'agriculture encouragée, les routes ouvertes, les subsides
+accordés aux écoles, les moyens de communication multipliés ont inspiré
+aux populations toute la gratitude que cette œuvre de réorganisation
+intelligente mérite sans contredit. De toutes les opinions opposées que
+j'ai entendu émettre à ce sujet, voici ce que j'ai conclu.
+
+Les mahométans comprennent et avouent qu'ils ont été traités avec les
+plus grands ménagements et tout autrement qu'ils ne s'y attendaient. Les
+principaux begs sont même ralliés. Mais les autres, c'est-à-dire la
+masse des propriétaires, petits et grands, voient que c'en est fait du
+pouvoir despotique dont ils usaient et abusaient à l'égard de leurs
+vassaux. Ils ne le pardonneront pas de sitôt à l'Autriche, qui d'une
+main ferme fait régner l'égalité devant la loi, proclamée déjà par la
+Porte, mais toujours sans résultat. Les orthodoxes du rite oriental sont
+ombrageux, inquiets. Malgré ce qu'on fait pour eux, ils craignent que
+les Autrichiens ne favorisent la propagande ultramontaine. Ainsi qu'on
+l'a constaté dans la grosse affaire de l'alphabet cyrillique, ils voient
+en tout changement une atteinte au droit de leur culte, qui, pour eux,
+se confond avec leur nationalité. Se considérant comme Serbes de
+religion, ils ont des sympathies pour la Serbie. Ils n'ont pas à se
+plaindre, puisque le gouvernement leur accorde les mêmes encouragements
+qu'aux autres, mais ils se méfient de ses intentions. Les catholiques,
+au moins, devraient être contents, puisqu'on reproche à l'Autriche de
+tout faire pour eux. Cependant ils ne le sont pas, les ingrats! Ils sont
+quelque peu déçus. Ils croyaient, qu'eux seuls seraient désormais les
+maîtres, et que places, subsides et faveurs leur seraient exclusivement
+réservés. Le traitement égal leur paraît une injustice. En outre, la
+façon dont on a relégué les franciscains au second plan a produit des
+froissements. Ainsi donc, aucune des trois fractions de la population
+n'est entièrement satisfaite. Mais, sauf peut-être une partie des
+musulmans, il n'en est pas une, je crois, qui ne soit ramenée bientôt à
+apprécier les incontestables bienfaits du régime nouveau.
+
+Que dire maintenant de l'occupation par l'Autriche? Si, oubliant toutes
+les rivalités politiques, on ne considère que le progrès de la
+civilisation en Europe, aucun doute n'est possible; tout ami de
+l'humanité doit y applaudir et de tout cœur. Sous le régime turc, le
+désordre, avec ses cruelles souffrances et ses indicibles misères,
+allait s'aggravant. Sous le régime nouveau, l'amélioration sera rapide
+et générale. Mais n'y avait-il pas une solution meilleure? N'aurait-il
+pas été préférable d'annexer la Bosnie-Herzégovine à la Serbie?
+Supposons l'Autriche absolument désintéressée, au point même de se
+résigner d'avance à voir, un jour, la Croatie se joindre à la Serbie
+accrue de la Bosnie, reconstituant ainsi l'empire de Douchan, deux
+grandes difficultés se présentent aussitôt. La première est celle-ci:
+les musulmans bosniaques, qui ont résisté à une armée autrichienne de
+80,000 hommes et qui ne sont contenus que par un corps de 25,000 soldats
+d'élite, se soumettent à l'Autriche parce qu'ils savent qu'elle peut
+disposer à l'instant d'un demi-million de troupes excellentes; mais
+accepteraient-ils de même la domination de la Serbie, qui n'a, en temps
+ordinaire, que 15,000 hommes sous les armes? Il y aurait là un danger
+permanent de conflits et une cause de dépenses qui ruinerait les
+finances du jeune royaume serbe en accablant les contribuables. Le
+second obstacle est encore plus sérieux. La Bosnie-Herzégovine annexée à
+la Serbie serait de nouveau séparée de la Dalmatie, et, par conséquent,
+du littoral et des ports, qui en sont le complément naturel et
+indispensable. Rien ne serait plus regrettable. Ce serait une
+insurrection contre les nécessités géographiques, qui frappent tous les
+yeux et qu'a reconnues le traité de Berlin. Il ne faut pas poursuivre un
+idéal actuellement irréalisable. En favorisant le développement de la
+richesse et de l'instruction en Bosnie, l'Autriche prépare la grandeur
+de la race jougo-slave. L'avenir saura trouver des combinaisons
+définitives: _Fata viam invenient_. Le mouvement des nationalités, qui
+tend à fondre dans un même État les populations de même race et de même
+sang, est si puissant, si irrésistible qu'un jour viendra où toutes les
+tribus slaves du Midi parviendront à se réunir, sous un régime fédéral,
+soit au sein de l'empire autrichien transformé, soit dans une fédération
+indépendante. Comme le dit Mgr Strossmayer, c'est au sein de
+l'Autriche-Hongrie, respectant de plus en plus l'autonomie et les droits
+des différentes races, que chacune d'elles arrivera à l'accomplissement
+de ses destinées. Le gouvernement autrichien donnera à la Bosnie des
+voies de communication, des écoles, des moyens d'exploiter ses richesses
+naturelles; et surtout, ce qui a manqué ici depuis la chute de l'empire
+romain, de la sécurité, condition de tout progrès. Il le fera, car il y
+a intérêt. La Bosnie deviendra ainsi l'un des joyaux de la couronne
+impériale, et la civilisation fortifiera l'esprit national, étouffé
+aujourd'hui par les luttes des différentes confessions.
+
+Il est une dernière question que tout le monde me pose et à laquelle il
+faut bien répondre: L'Autriche, qui est déjà à Novi-Bazar, n'ira-t-elle
+pas à Salonique? Certes, c'est un rêve grandiose à réaliser que celui
+qu'implique le nom même de l'Autriche, _œster-Reich_, «Empire
+d'Orient». La fameuse «poussée vers l'Orient», le _Drang nach Osten_,
+s'impose à la politique austro-hongroise, dont l'influence sur le bas
+Danube et dans la Péninsule devient prédominante. L'occupation de
+Salonique et de la Macédoine ouvrirait la route vers Constantinople. Le
+chemin de fer, qui bientôt reliera directement Vienne à Stamboul, sera
+comme un premier lien entre les deux capitales. Si ce qui reste de
+l'empire ottoman, dont les jours sont comptés, doit être occupé, un
+jour, par l'une des grandes puissances, il est évident que l'Autriche se
+trouvera mieux placée que nulle autre pour recueillir la succession de
+«l'homme malade» au moment de son décès, et elle peut compter plus que
+la Russie sur l'appui ou la complicité de l'Europe. Toutes les provinces
+de la Péninsule, groupées sous l'égide de l'Austro-Hongrie, formeraient
+le plus magnifique domaine que l'on puisse imaginer. Quand on sait que
+l'occupation de la Bosnie a été la pensée personnelle et persistante de
+l'empereur François-Joseph, qui oserait dire que ces visions de grandeur
+ne hantent pas le burg impérial? Mais, d'autre part, les Hongrois ne
+désirent nullement augmenter la prépondérance de l'élément slave, et les
+Allemands, serrés de près par les revendications des Polonais, des
+Tchèques et des Slovènes, ne sont guère portés à rechercher de nouveaux
+agrandissements. Les ministres dirigeants affirment qu'ils ne veulent
+pas dépasser les limites tracées par le traité de Berlin. Le précédent
+chancelier, M. de Haymerlé, que j'ai rencontré comme ambassadeur à Rome
+en 1880, ne voulait pas entendre parler d'aller à Salonique, et M. de
+Kálnoky tient le même langage. Toutefois, les circonstances l'emportent
+souvent sur les volontés humaines, et quand le bras est pris dans un
+engrenage, le corps y passe, quoi qu'on fasse. Lorsque le chemin de fer
+ouvrira au commerce autrichien l'accès direct de la mer Egée et que
+l'armée impériale, à Novi-Bazar, n'en sera éloignée que de deux étapes,
+l'Autriche ne pourra évidemment tolérer qu'une insurrection prolongée ou
+l'anarchie permanente mette en péril cette voie de communication d'un
+intérêt capital pour elle. Si la Porte ne parvient pas à régler d'une
+manière satisfaisante la situation de la Macédoine, conformément à
+l'article 23 du traité de Berlin, il est à croire qu'un jour viendra où
+le gouvernement austro-hongrois sera forcé d'intervenir pour mettre
+l'ordre dans cette malheureuse province, de la même façon qu'il a été
+amené à occuper la Bosnie-Herzégovine. Le _Drang nach Osten_ lui aura
+forcé la main.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+LES NATIONALITÉS CROATE ET SLOVÈNE. LA SERBIE.
+
+
+De Sarajewo, je comptais me rendre directement à Belgrade, par
+l'intérieur du pays; mais je me décide à repasser par la Croatie, pour y
+étudier de plus près les revendications nationales hostiles à la
+suprématie magyare, qui viennent de donner lieu à une émeute et à des
+combats dans les rues d'Agram. Quand on voyage dans l'Autriche-Hongrie,
+cette question des nationalités vous suit partout.
+
+En quittant Brod, je me trouve seul, dans le wagon qui me conduit aux
+bords du Danube, avec un propriétaire croate, patriote ardent, qui
+appartient à la gauche extrême. Il m'expose les griefs de son pays
+contre le gouvernement hongrois avec tant de véhémence, qu'elle me met
+en garde contre ses exagérations: «La Croatie, me dit-il, n'est pas une
+province hongroise. C'est un royaume indépendant, qui a librement, en
+1102, choisi pour souverain Koloman, roi de Hongrie; au XVIe siècle,
+dans la diète de Cettigne, elle a acclamé la dynastie des Habsbourg;
+sous Charles VI, sa diète a accepté le nouvel ordre de succession soumis
+à l'empereur François-Joseph, mais non à la Hongrie. Pendant trois
+siècles, ce sont les Croates qui ont défendu la Hongrie et la
+chrétienté contre les Turcs. Dieu seul peut faire le compte de tout le
+sang que nous avons versé, de toutes les misères, de toutes les
+souffrances que nous avons subies. Aussi sommes-nous toujours restés
+pauvres; on devrait donc nous ménager, et on nous accable. Depuis quinze
+ans, de 1868 à 1882, nous avons versé au trésor 115 millions de florins,
+dont 43 millions au plus ont été employés dans l'intérêt de notre pays;
+le reste a été dévoré à Pesth. Les Magyars sont de brillants orateurs et
+de vaillants soldats, mais de mauvais économes et de grands dépensiers.
+Ils hypothèquent leurs biens, puis ils sont obligés de les vendre aux
+juifs. De même, ils ont chargé la Transleithanie d'une dette de plus
+d'un milliard de florins en moins de seize ans. Ils la livrent à la
+haute finance européenne, qui, pour toucher les intérêts, écorche nos
+paysans bien plus durement encore que les fellahs d'Égypte. Éloignés des
+marchés, nos agriculteurs doivent vendre leurs denrées à vil prix, et
+quand ils ne peuvent payer leurs taxes, leurs biens sont saisis: aussi
+sont-ils livrés au désespoir. A chaque instant, les insurrections sont à
+craindre. Voici une phrase croate que vous entendrez à chaque instant:
+«_Holje je umrieti, nego umirati_.» «Il vaut mieux périr d'un coup que
+mourir lentement.» Tant de souffrances ébranlent même l'attachement à
+l'empereur, et cependant c'était un culte héréditaire chez une nation
+qui, en 1848, a sacrifié quarante mille de ses fils pour défendre la
+couronne des Habsbourg. Maintenant, on croit notre souverain ligué avec
+les Hongrois. Tout est pour eux, rien pour nous. Que d'argent on a
+dépensé pour régulariser et endiguer le Danube et la Theiss! Et chez
+nous, voyez nos fleuves: la Drave, la Save, la Kulpa, ils sont à l'état
+sauvage. Regardez sur la carte le réseau de nos chemins de fer: tous
+sont tracés en vue de faire converger le trafic vers Pesth et de le
+détourner de la Croatie. Aucune ligne ne traverse notre pays. Il
+suffirait d'un tronçon, très facile à construire, pour relier Brod à
+Essek, de façon à amener directement les produits de la Bosnie à Agram
+et à Fiume. De Brod, que nous venons de quitter, la ligne la plus courte
+vers Pesth eût été par Djakovo et Essek. Non; nous devons faire un long
+détour par Dalja.
+
+«L'empereur a consenti à réunir les anciens confins militaires à notre
+royaume. Excellente mesure que tous nous réclamions, car, heureusement,
+nous n'avons plus besoin de nous défendre contre les razzias des Turcs.
+Mais, hélas! elle a coûté cher aux pauvres habitants. Ils possédaient de
+magnifiques forêts de chênes que la couronne leur avait abandonnées en
+compensation du service militaire, auquel tous étaient soumis. MM. les
+Magyars sont venus, et ces vieux arbres, qui avaient été achetés au prix
+du plus noble sang, ont été abattus et vendus pour payer les chemins de
+fer de la Hongrie. Ces forêts valaient, disait-on, 100 millions; c'était
+la réserve de l'avenir; tout a été dévasté. Écoutez bien ceci: La
+Croatie est un petit pays qui ne compte pas même 2 millions d'habitants,
+mais elle représente une grande race. Nous formions un État chrétien
+civilisé à l'époque où les hordes magyares erraient encore dans les
+steppes de l'Asie, à côté de leurs cousins les Turcs. Jamais ces
+Finnois n'arriveront à dominer définitivement sur la masse des
+populations aryennes au milieu desquelles ils campent. Ils accepteront
+l'égalité des droits, ou ils retourneront en Asie avec les Ottomans.
+
+--Mais, lui dis-je, comment tant d'abus sont-ils possibles? Vous avez
+une administration autonome, une diète nationale et même une sorte de
+vice-roi, votre ban de Croatie.
+
+--Chimères, apparences; un vrai trompe-l'œil, reprit le Croate, avec
+plus de violence encore. Le ban n'est pas le représentant de l'empereur,
+mais la créature des messieurs de Pesth. C'est le ministère hongrois qui
+le désigne, et il n'a d'autre mission que de nous magyariser.
+L'administration dite nationale est aux mains d'employés qui n'ont qu'un
+seul but: plaire aux gouvernants hongrois, de qui leur sort dépend.
+Notre diète ne représente pas le pays, car les élections ne sont pas
+libres. Vous ne pouvez vous imaginer les moyens d'intimidation, de
+pression et de corruption mis en œuvre pour faire échouer les candidats
+nationaux. Notre presse est soumise à une répression plus draconienne
+que du temps de Metternich. Tout article d'opposition, si modéré qu'il
+soit, amène la saisie du numéro et même celle des caractères de
+l'imprimerie. Au sein de la diète, les députés de l'opposition sont
+réduits au silence s'ils veulent exposer franchement les griefs du pays.
+Les rayas en Bosnie étaient plus libres que nous ne le sommes sous notre
+prétendu régime constitutionnel. Qu'espèrent les Magyars? Anéantir chez
+nous le sentiment national et la langue de nos pères, au moment où les
+progrès de l'instruction leur donnent une nouvelle force et un nouvel
+éclat? Quelle démence! Convertir notre État autonome en un comitat
+hongrois? Sans doute, puisqu'ils ont la force, ils peuvent violer le
+droit et nous enlever nos privilèges. Mais en ce faisant, ils feront
+naître en nos âmes une haine implacable qui, un jour, aboutira à de
+terribles représailles. Ont-ils donc oublié le ban Jellachitch marchant
+sur Bude en 1848? Sa statue, sur la grande place d'Agram, montre, de la
+pointe de son épée, le chemin de la vengeance, que nous reprendrons
+quand l'heure aura sonné. Ils devraient se souvenir qu'ils sont 5
+millions perdus au milieu de l'océan slave qui, un jour, les
+engloutira.»
+
+La question exposée par mon interlocuteur, au point de vue des patriotes
+croates intransigeants, est si importante que je crois devoir en dire
+quelques mots. Au moment où les revendications des Tchèques viennent de
+triompher en Bohême, le mouvement jougo-slave est-il appelé à l'emporter
+également? De ce point dépendent évidemment les destinées de l'Autriche
+et, par conséquent, celles de tout le sud-est de notre continent.
+L'_Ausgleich_, l'accord conclu en 1868 entre la Hongrie et la Croatie,
+sous les auspices de Deak, est, en quelque mesure, la répétition de
+celui qui existe entre la Cisleithanie et la Transleithanie. La Croatie
+a conservé sa diète, qui règle toutes les affaires intérieures du pays.
+Ce qui concerne l'armée, les douanes et les finances est du ressort du
+parlement central transleithanien. A la tête de l'administration se
+trouve le ban, ou gouverneur général, nommé par l'empereur, sur la
+proposition du ministère hongrois. Le ban désigne les chefs des
+départements et les hauts fonctionnaires. Il rend compte à la diète, qui
+a un droit absolu de contrôle et de discussion. Seulement il n'y a pas
+ici de régime représentatif, en ce sens que la majorité de la diète ne
+peut renverser ni le ban ni les ministres.
+
+Quels ont été les résultats de ce compromis? Il paraît que tout au moins
+une partie des griefs énumérés plus haut sont fondés. Le développement
+matériel a été beaucoup moins encouragé en Croatie qu'en Hongrie. En
+Hongrie, de nombreux chemins de fer ont favorisé le perfectionnement de
+l'agriculture et la hausse des prix. Le pays s'est donc trouvé en mesure
+de faire face à l'accroissement des impôts. En Croatie, les prix sont
+restés bas, et la culture, moins stimulée par les demandes de
+l'exportation, a fait moins de progrès. Le poids des taxes y est donc
+beaucoup plus difficile à porter. En outre, il est hors de doute que le
+gouvernement central de Pesth vise à fortifier son autorité en Croatie.
+On ne peut s'en étonner. Le système des deux _Ausgleichs_ a créé un
+régime d'un maniement si compliqué et si difficile qu'il doit paraître
+intolérable à une administration qui veut se mouvoir à la façon des
+États modernes. La Croatie fait partie des pays de la couronne de saint
+Étienne. Dès lors, il semble que les résolutions prises au centre ne
+devraient pas venir se heurter contre le _liberum veto_ de l'autonomie
+croate. Cela n'a pas lieu dans un État fédéral comme la Suisse ou les
+États-Unis. Mais d'abord, l'Autriche-Hongrie n'est pas, en réalité, un
+État fédéral, et, en second lieu, dans une fédération, la compétence des
+pouvoirs cantonaux et celle du pouvoir fédéral étant très nettement
+délimitées, les tiraillements et les conflits, si fréquents ici, sont
+évités. Il faudrait donc tâcher de se rapprocher d'une organisation
+semblable à celle qui fonctionne aux États-Unis, à la satisfaction
+générale.
+
+Le règlement de la représentation et de la participation de la Croatie
+aux dépenses communes donne lieu à des difficultés spéciales. La
+Croatie, qui, en 1867, n'avait pas voulu envoyer de délégués au
+couronnement de l'empereur à Pesth, avait plus tard consenti à se faire
+représenter au sein de la diète hongroise par deux membres à la Chambre
+haute, et vingt-neuf à la Chambre basse; quand les confins militaires
+furent incorporés dans la Croatie, elle aurait dû avoir cinquante-quatre
+représentants. On fit en sorte qu'elle se contentât de quarante; grave
+injustice, prétendent les patriotes. Autre grief: la part contributive
+de la Croatie aux dépenses communes de la Transleithanie avait été fixée
+à 6.44 p. c., la Hongrie payant le reste, soit 93.56 p. c. Il fut
+convenu qu'en tout cas la Croatie recevrait 2,200,000 florins pour les
+dépenses de son gouvernement autonome. En 1872, un nouvel accord décida
+que la Croatie garderait pour elle 45 p. c. de son revenu. Il s'en est
+suivi qu'elle touche plus de 2,200,000 florins et que, d'autre part, les
+55 p. c. restants ne couvrent pas les 6.44 p. c. des dépenses communes,
+d'où résultent des récriminations réciproques.
+
+L'hostilité des deux peuples a une cause plus profonde: leur idéal est
+différent et même inconciliable. La «grande idée croate» consiste à
+réunir un jour en un puissant État toutes les populations parlant le
+croato-serbe, c'est-à-dire outre la Croatie, la «Slovénie», la Dalmatie,
+la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Serbie, qui alors feraient
+équilibre à la Hongrie dans l'empire. Les Hongrois ne peuvent se
+résigner à cette perspective, qui briserait l'unité de la couronne de
+saint Étienne et ne leur permettrait plus de résister aux Allemands et
+aux Tchèques de la Cisleithanie. Ils essayent donc, de toutes façons,
+d'entraver le développement de l'esprit national croate, et, en ce
+faisant, ils sont entraînés à des vexations qui irritent, sans aucun
+résultat utile pour eux. Si les Croates pouvaient être persuadés qu'à
+Pesth on entend respecter entièrement leurs droits acquis et leur
+nationalité, les difficultés inhérentes à un système d'union très peu
+maniable, sans disparaître complètement, perdraient au moins de leur
+aigreur.
+
+Cette situation troublée a donné naissance en Croatie à trois partis: le
+parti national, le parti national-indépendant, et le parti de la gauche
+extrême, qui se donne à lui-même le beau nom de «parti du droit»,
+_Rechtspartei_. Le parti national entend maintenir l'_Ausgleich_ de 1868
+dans sa lettre et dans son esprit. Il veut le défendre, et contre le
+pouvoir central qui s'efforce d'étendre ses attributions, et contre les
+réformateurs qui réclament une plus grande autonomie. Dans son programme
+du 27 décembre 1883, il montre que les récentes insurrections et les
+dangers qui menacent l'avenir du pays proviennent uniquement de ce que,
+des deux côtés, on veut s'écarter du terrain ferme et légal du
+compromis. Le parti national indépendant marque plus nettement son
+opposition aux tentatives centralisatrices. Dans un discours récent, au
+sein de la diète, l'un des députés les plus écoutés, le docteur
+Constantin Bojnovitch, faisait voir clairement comment la façon
+différente de comprendre la mission du ban était une cause inévitable de
+conflits. «A Pesth, disait-il, on veut que le ban soit un simple
+gouverneur, obéissant aux ordres du ministère. D'après nous, et
+conformément à la loi du 10 janvier 1874, il n'est responsable que
+vis-à-vis de l'empereur et de la diète, et sa principale mission est de
+défendre les privilèges de notre royaume.» Le parti national indépendant
+réclame énergiquement pour la Croatie, vis-à-vis de la Hongrie, la
+situation qu'occupe la Hongrie vis-à-vis de l'Autriche. Toute décision
+prise à Pesth devrait être ratifiée à Agram. Il est évident que de
+semblables complications rendraient tout gouvernement impossible. Même
+dans les pays unifiés, le régime parlementaire fonctionne souvent avec
+grand'peine. Si deux ou trois parlements, animés de sentiments opposés
+et souvent hostiles, doivent se contrôler les uns les autres, on
+aboutira inévitablement à l'impuissance et au chaos, et par conséquent
+au rétablissement d'un régime autocratique. Étendez autant que possible
+la compétence du gouvernement local et réduisez celle du gouvernement
+central, rien de mieux; mais, pour les affaires communes, il faut une
+décision définitive, prise dans un parlement unique et suprême.
+
+Le parti national extrême, _Rechtspartei_, aspire à anéantir le
+compromis. De même que les radicaux en Hongrie ne veulent conserver
+d'autre lien avec l'Autriche que l'identité du souverain, ainsi la
+gauche extrême en Croatie réclame l'indépendance complète du royaume
+triunitaire et l'union personnelle. Les plus avancés de ce groupe ont
+des tendances antidynastiques, républicaines et même socialistes. La
+jeunesse se rallie volontiers au parti extrême, dont elle considère le
+meneur, le docteur Starcevitch, comme son prophète. Le neveu de
+celui-ci, David Starcevitch, provoque souvent au sein de la diète
+d'Agram, par la véhémence de ses discours et de ses interpellations, des
+conflits qui amènent la suspension des séances. Le chef officiel de ce
+parti est le baron Rukavina. Les trois partis s'accordent à réclamer la
+réunion à la Croatie du district et de la ville de Fiume et de la
+Dalmatie, conformément aux précédents historiques.
+
+La politique du ministère hongrois s'explique, car il est naturel que
+tout gouvernement s'efforce de faire prévaloir son autorité; mais, on ne
+peut se le dissimuler, elle est condamnée par ses résultats. Les
+tentatives faites pour étendre la compétence du pouvoir central ont
+provoqué une résistance universelle et une irritation profonde.
+L'Autriche, malgré les efforts persévérants d'une bureaucratie très
+habile et très tenace, n'a pas réussi à germaniser les Croates, alors
+que le sentiment national était encore complètement engourdi, et quoique
+la langue allemande représentât une civilisation plus avancée, une
+grande littérature, la science, et qu'elle fût le trait d'union avec
+l'Europe occidentale. Les Magyars ne peuvent donc pas espérer d'imposer
+leur langue, maintenant que la nationalité croate a une presse, une
+littérature, un théâtre, une université, des écoles de tous les degrés,
+et surtout quand s'ouvrent devant elle, au delà de la Save et du
+Danube, des perspectives d'expansion et de grandeur presque illimitées,
+qu'entretiennent à la fois les souvenirs de l'histoire et les
+aspirations de la démocratie. Qu'aura gagné la Hongrie quand elle aura
+fait entrer dans les bureaux d'Agram quelques-uns de ses employés et
+exigé la connaissance de sa langue, ou quand elle aura placé sur les
+monuments publics quelques inscriptions en magyar? Elle ne réussira qu'à
+éveiller des susceptibilités et des haines violentes, comme on l'a vu
+récemment, lorsqu'il a suffi que les écussons placés sur les édifices de
+l'État portassent une traduction hongroise, à côté de la désignation en
+croate, pour provoquer dans les rues d'Agram une émeute sanglante.
+
+Homme d'État de premier ordre, libéral convaincu, partisan dévoué de
+tous les progrès et de toutes les libertés, M. Tisza poursuit, comme un
+autre ministre éminent, M. de Schmerling, la création d'un gouvernement
+unifié à la façon de ceux qui existent en France ou en Angleterre. Mais
+il faut tenir compte des résistances quand elles sont invincibles. Le
+moment, d'ailleurs, serait mal choisi pour essayer de les briser. Les
+concessions décisives faites par le ministère Taaffe aux Tchèques, en
+Bohême, accroîtront énormément les forces et les espérances du parti
+national en Croatie et dans les autres pays de même race. En outre, et
+ceci est grave, les féodaux, si puissants à la cour, favorisent les
+revendications des Slaves contre les Hongrois, parce que ceux-ci
+représentent à leurs yeux le libéralisme et la démocratie. Il ne faut
+point perdre de vue une éventualité redoutable. Le régime de l'union
+entre l'Autriche et la Hongrie est d'une pratique si difficile qu'en
+temps d'épreuves il pourrait donner lieu à un conflit entre les deux
+pays. Dans ce cas, quel péril pour les Magyars de trouver leurs ennemis
+les plus acharnés parmi les pays de la couronne de saint Étienne, qui
+les attaqueraient à revers, en Croatie et en Transylvanie! Leur intérêt
+le plus évident n'est-il pas de s'en faire plutôt des amis, en renonçant
+franchement à toute ingérence dans leurs affaires et en favorisant par
+tous les moyens leur développement matériel et intellectuel?
+
+L'influence prédominante qu'exercent en ce moment les Hongrois dans tout
+l'empire est une preuve incontestable de la supériorité de leurs hommes
+d'État. Mais, à mesure que l'instruction et le bien-être se répandent et
+que les institutions deviennent plus démocratiques, il est plus
+difficile aux minorités de comprimer les majorités. Or, au milieu des
+Slaves, des Allemands et des Roumains, les Magyars sont une minorité.
+Rien de plus dangereux, par conséquent, que d'exaspérer ceux à qui la
+force du nombre finira, tôt ou tard, par donner la prépondérance. La
+solution, d'ailleurs, est tout indiquée; Deak en a donné la formule:
+_Gleichberechtigung_, droit égal pour toutes les nationalités, autonomie
+pour chaque pays, comme en Suisse, en Norvège et en Finlande. Ce régime,
+qui peut invoquer à la fois l'histoire et l'équité, est d'autant plus
+facile à appliquer à la Croatie, qu'elle forme un État nettement
+délimité, qui a ses annales et ses titres anciens, et qui n'est pas,
+comme la Transylvanie, habité par plusieurs races irrégulièrement
+entremêlées. Le respect du droit et de la liberté est, en toutes
+circonstances, la meilleure politique.
+
+--De Brod à Vukovar, le chemin de fer traverse l'étroite et longue
+presqu'île qui sépare la Save du Danube. Le pays qu'on aperçoit des deux
+côtés de la voie est plat, à moitié noyé et très vert. Ce sont d'abord
+de grands pâturages entremêlés de petits massifs de chênes, puis des
+champs cultivés dont la terre est excellente, car le blé est dru et
+haut. Les villages et les habitations sont rares. La population peut
+s'accroître ici sans que Malthus s'alarme. La route, que parcourt
+l'omnibus qui de la gare me mène à Vukovar, est charmante. Elle est
+ombragée de grands tilleuls et bordée par d'anciens bras du Danube, où
+les canards s'ébattent joyeux parmi les nénuphars en fleur. C'est
+dimanche. Les paysans, en costume de fête, se rendent à la messe et à la
+foire qui la suit. Presque tous arrivent sur de petits chariots tout en
+bois, très légers, qu'entraînent au grand trot deux chevaux hongrois,
+fins et de sang arabe. C'est un avantage réel pour la population rurale
+d'avoir ainsi un attelage qui lui permet de faire au loin des promenades
+et des courses, vraie joie et plaisir sain pour les jours de fête. Le
+labourage et les gros transports se font uniquement au moyen de bœufs.
+
+Il est curieux d'observer ici comme les modes de l'Occident viennent
+transformer et gâter le costume national. Beaucoup d'hommes ont encore
+le large pantalon blanc, retenu par l'énorme ceinture de cuir, la toque
+en feutre et l'attila soutaché. Mais peu de femmes ont conservé la belle
+chemise brodée des statues grecques. La plupart portent maintenant des
+robes à gros plis, bouffant autour de la taille, et de couleurs
+criardes, vert, bleu, rouge, et sur le corsage un mouchoir de laine aux
+bouquets de nuances si heurtées qu'elles crèvent les yeux.
+Manifestement, «la civilisation» tue le sentiment esthétique
+traditionnel, et c'est dommage. Ce n'est pas tout de doubler le nombre
+de nos porcs gras et de nos chevaux-vapeur: _Non de solo pane vivit
+homo_. A quoi bon être bien nourri, si ce n'est pour jouir des beautés
+que peuvent nous offrir la nature, l'art, le costume? Quand l'industrie
+couvre les campagnes de ses scories, ternit de ses fumées le bleu du
+ciel, empeste l'eau des rivières et détruit les costumes adaptés aux
+nécessités du climat et élaborés par le goût instinctif des races, je ne
+puis partager l'enthousiasme des statisticiens.
+
+Vukovar est une honnête petite ville, dont les maisons propres et bien
+tenues se prolongent en une longue et large rue, sur une colline
+dominant le Danube. Je n'y découvre pas un monument ancien; les Turcs
+ont tout brûlé; mais j'y trouve un hôtel, _Zum Löwen_, où l'on mange du
+sterlet délicieux, arrosé de _villaner_, dans un jardin rempli de roses
+et sur des tables qu'ombragent des acacias en fleur. Des cigognes
+apprivoisées se promènent gravement autour de nous. J'ai vue sur le
+fleuve immense, dont les eaux ne sont pas bleues, comme le prétend la
+fameuse valse _Die blaue Donau_, mais bien jaunes et limoneuses, comme
+j'ai pu le constater en m'y plongeant. En Autriche et dans tous les pays
+voisins, on a pour arranger les endroits où l'on sert à boire ou à
+manger un art admirable, qu'on devrait imiter dans notre Occident.
+L'été, les tables sont toujours placées sous des arbres, et de façon à
+vous ménager quelque joli point de vue, si c'est possible. Le soir, on
+vient y jouir de la fraîcheur, en écoutant une musique, souvent bonne et
+presque toujours originale; même dans les hôtels des grandes villes,
+comme à Pesth, on forme dans les cours, au moyen de lauriers roses ou
+d'orangers en caisse, des bosquets où l'on peut dîner et souper en plein
+air. Menu détail peut-être, mais le train ordinaire de la vie n'est-il
+pas composé soit de petits ennuis, soit de petites jouissances?
+
+Sur la table de la salle à manger, je n'aperçois guère que des journaux
+slaves: le _Zastava_, en caractères cyrilliques, le _Sriemski Hrvat_ et
+le _Pozor_ de Zagreb, forme croate de la capitale, Agram.
+
+Je vois dans l'_Agramer-Zeitung_ qu'à la suite des élections récentes
+dans la diète de la Galicie, les Ruthènes n'auront plus qu'un très petit
+nombre de députés, 15 ou 16 au plus, et cependant ils forment la moitié
+de la population. Les propriétaires, qui sont Polonais, dictent ou
+imposent les votes, paraît-il.
+
+En parcourant la ville, je remarque une caisse d'épargne qui occupe un
+fort beau bâtiment. Dans les zadrugas, la caisse d'épargne était le
+grand coffre de mariage où la femme entassait le linge fin et les
+vêtements brodés qu'elle confectionnait de ses mains.
+
+À Vukovar, je monte sur un steamer à deux ponts, type américain;
+descendant le Danube, il me conduira en sept heures à Belgrade. C'est la
+plus charmante façon de voyager. Le pays se déroule à vos yeux comme une
+série de _dissolving views_; en même temps, on peut lire ou causer.
+J'entre en relation avec un étudiant originaire de Laybach. Il va
+visiter la Bulgarie pour apprendre à connaître des frères éloignés. Il
+m'entretient du mouvement national dans sa patrie. «À côté, me dit-il,
+des revendications des Croates, amères, ardentes, violentes même, le
+mouvement national parmi mes compatriotes, les Slovènes, est plus calme,
+moins bruyant, mais il n'en est pas moins décidé; et il a acquis une
+force que les Allemands ne parviendront plus à comprimer.
+
+«Les Slovènes, le rameau slave le plus anciennement établi en Europe,
+occupaient tout ce vaste territoire qui comprend la Styrie, la Croatie
+et toute la péninsule balkanique, sauf ce qui était habité par les
+Grecs. Plus tard sont venus se mêler à eux, d'abord les Croato-Serbes,
+puis des Touraniens, les Bulgares, que le mélange des races a slavisés.
+Dans les premiers siècles du moyen-âge, les barons allemands conquirent
+et se partagèrent notre pays; des colonies allemandes y pénétrèrent, et
+ainsi, les trois quarts de la Styrie ne sont plus aux Slovènes, mais
+ceux-ci forment encore la population presque exclusive de la Carniole.
+Dans ces deux provinces et en Carinthie, jusqu'aux environs de Trieste,
+leur nombre doit approcher de 2 millions. Le dialecte slovène, le plus
+pur des idiomes jougo-slaves, était devenu un patois parlé seulement par
+les paysans. La langue de l'administration, de la littérature, de la
+classe aisée, en un mot de la civilisation, était l'allemand. Toute la
+contrée semblait définitivement germanisée; mais en 1835, Louis Gai, en
+fondant le premier journal croate, le _Hvratske Novine_, donna le signal
+du réveil de la littérature nationale, qu'on appela illyrienne, dans
+l'espoir, aujourd'hui abandonné, que tous les Jougo-Slaves
+accepteraient cette dénomination. Après 1848, la concession du droit
+électoral amena la résurrection de la nationalité slovène, grâce à
+l'activité intellectuelle d'une légion de poètes, d'écrivains, de
+journalistes, d'instituteurs, et surtout d'ecclésiastiques, ceux-ci
+voyant dans l'idiome national une barrière contre l'envahissement de la
+libre-pensée germanique. Aujourd'hui, les Slovènes ont la majorité dans
+la diète de la Carniole. Le slovène est devenu la langue de l'école, de
+la chaire et même de l'administration provinciale. L'allemand n'est plus
+employé que pour les relations avec Vienne, et les pièces officielles
+sont publiées dans les deux langues. En Styrie, les Slovènes, qui
+occupent le midi de la province, parviennent à envoyer à la diète une
+dizaine de députés qui, en toutes circonstances, défendent les droits de
+leur langue nationale. Celle-ci est parfaitement représentée à
+l'université de Gratz, dans la chaire de philologie slave, par M. Krek,
+l'auteur d'un livre très estimé: _Introduction à l'histoire des
+littératures slaves_.»
+
+Je demande à mon étudiant quelles sont les visées du parti national
+slovène pour l'avenir. Désire-t-il la constitution d'une province
+séparée ayant pour limites celles de sa langue? Aspire-t-il à une
+réunion avec la Croatie? Espère-t-il la réalisation de la grande idée
+jougo-slave sous la forme d'une fédération embrassant Slovènes, Croates,
+Serbes et Bulgares? Accepterait-il le panslavisme?--«Le panslavisme,
+répond mon interlocuteur, n'est plus qu'un mot vide de sens, depuis que
+les Slaves voient qu'ils peuvent conserver leur nationalité au sein de
+l'empire austro-hongrois. Les aspirations panslavistes, rapportées du
+fameux congrès ethnographique de Moscou de 1868, se sont complètement
+évanouies. Oui, sans doute, nous espérons qu'un jour une grande
+confédération jougo-slave s'étendra de Constantinople à Laybach et de la
+Save à la mer Egée. C'est là notre idéal, et chaque rameau de notre race
+doit en préparer la réalisation. Nous verrions, en attendant, avec
+plaisir la Slovénie réunie à la Croatie, car la langue parlée dans les
+deux pays est presque la même. Mais l'essentiel est de fortifier le
+sentiment national, en faisant de plus en plus de notre langue un
+instrument de civilisation et de haute culture. Tout progrès des
+lumières est une garantie de notre avenir.
+
+Le Danube donne vraiment l'impression d'un grand fleuve. Mais quel
+contraste avec le Rhin! Tandis que la rivière qui baigne Manheim,
+Mayence, Coblence, Cologne, avec ses deux voies ferrées latérales et ses
+innombrables bateaux de toute forme, réalise bien l'idée du «chemin qui
+marche», transportant d'innombrables masses de voyageurs et de
+marchandises, le magnifique Danube passe à travers des solitudes et ne
+semble employé qu'à faire tourner les roues des moulins à farine que
+portent des radeaux. D'où vient la différence? C'est que le Rhin coule
+vers l'occident et aboutit aux marchés de la Hollande et de
+l'Angleterre, tandis que le Danube porte ses eaux à la mer Noire,
+c'est-à-dire vers les contrées naguère encore frappées de malédiction
+par l'occupation turque. Entre Vukovar et Semlin, la rive gauche, du
+côté de la Hongrie, est basse, à moitié inondée, presque toujours bordée
+de saules et de peupliers, tandis que sur la rive droite, du côté de la
+Slavonie, les hauteurs de la Fiska-Gora forment des berges hautes et
+escarpées, dont le terrain rougeâtre se dérobe sous un massif continu de
+chênes et de hêtres.
+
+Les moulins flottants que l'on rencontre à chaque instant sur le fleuve
+appartiennent la plupart à des juifs, comme l'indiquent les noms
+sémitiques des propriétaires: Jacob, Salomon, _etc._ En Hongrie, le
+commerce des blés et des farines est presque entièrement entre leurs
+mains, parce qu'ils sont mieux renseignés que leurs concurrents.
+Ceux-ci, au lieu de s'en plaindre, n'ont qu'à les imiter. À Illok, un
+vieux château fort crénelé domine la berge du haut d'une colline
+escarpée. Près de Palanka, petite ville aux maisons blanches, dans une
+île ceinte de saules, paît un grand troupeau de chevaux qui fait penser
+aux Pampas. A Kaménitz, un immense bâtiment, reflète, dans ses
+innombrables fenêtres, les rayons dorés du soleil qui s'abaisse. C'est
+un collège qu'on a dû évacuer, me dit-on, à cause de la malaria.
+
+A Peterwardein, j'admire les merveilles de l'industrie. Le chemin de fer
+direct de Pesth à Belgrade, qui aboutira à Constantinople, franchit le
+Danube sur un pont de deux arches, construit par la Société de
+Fives-Lille, puis passe en tunnel sous la vieille forteresse
+reconstruite par le prince Eugène. Après que le fleuve principal a reçu
+la Thisza, il s'élargit beaucoup et prend des aspects de Mississipi.
+
+A l'arrivée à Belgrade, le voyageur est soumis à une formalité
+vexatoire, la demande des passeports, abolie partout ailleurs, même par
+ce temps de nihilistes. Est-ce pour épargner à la Russie l'humiliation
+d'entendre dire qu'elle est seule à conserver cette exigence démodée et
+inutile? La réflexion qui vient aussitôt à l'esprit n'est pas flatteuse.
+
+Il est cependant évident que les conspirateurs ne seront pas assez niais
+pour arriver en Serbie par les bateaux, où ils sont passés en revue
+pendant tout un jour, et d'où ils ne sortent que pour traverser la
+douane. Ils entreront par les frontières de terre, partout ouvertes et
+non gardées. Il peut convenir à la Russie d'être rébarbative,
+puisqu'elle ne désire pas attirer les étrangers, mais la Serbie, qui les
+appelle et les reçoit de la façon la plus hospitalière, ne devrait pas
+se montrer à eux, tout d'abord, sous l'aspect revêche et vexatoire d'un
+gendarme.
+
+Je descends au Grand-Hôtel, construit jadis par le prince Michel. C'est
+un immense bâtiment, dont les chambres ont les proportions des salles de
+réception du palais des doges. Quand je suis venu ici en 1867, j'y étais
+presque seul. Aujourd'hui, l'hôtel est rempli, et aux petites tables où
+l'on dîne séparément, comme en Autriche, c'est à peine si je puis
+trouver place. Cela seul indique combien tout est changé. La ville aussi
+est transformée. Une grande rue occupe l'arête de la colline, entre le
+Danube et la Save, et aboutit à la citadelle, qui domine le fleuve sur
+un promontoire escarpé. Elle est maintenant garnie des deux côtés de
+hautes maisons à deux ou trois étages, avec des boutiques au premier,
+dont les étalages exhibent, derrière de grandes glaces, exactement les
+mêmes objets que chez nous: quincaillerie, étoffes de toute espèce,
+chapeaux, antiquités, habits tout faits, chaussures, photographies,
+livres et papier. Les petites échoppes basses et les cafés turcs ont
+disparu. Rien ne rappelle plus l'Orient: on se croirait en Autriche. A
+l'endroit où la rue s'élargit et devient un boulevard planté d'une
+double rangée d'arbres, s'élèvent une statue équestre du prince Michel,
+dont le nom et le portrait se retrouvent partout dans le pays, et un
+théâtre de style italien, dont les lignes classiques ne manquent pas
+d'élégance. Une subvention de 40,000 francs permet d'entretenir une
+troupe et de jouer parfois des pièces nationales, mais surtout des
+traductions en serbe d'ouvrages français ou allemands.
+
+Sur le glacis de la forteresse, qui s'appelle Kalimegdan, on a planté un
+jardin public où, les soirs d'été, les habitants viennent se promener
+aux sons de la musique militaire, en contemplant le magnifique panorama
+qui se déroule au pied de ces hauteurs. On y aperçoit, semblable à un
+lac, le confluent des deux grands fleuves: d'un côté, la Save arrivant
+de l'ouest; de l'autre, le Danube descendant à l'est vers les gorges
+sauvages de Basiasch, et au nord, les plaines à moitié submergées de la
+Hongrie se perdant, à l'horizon, dans un lointain infini. C'est sur ce
+glacis que les Turcs empalaient leurs victimes. Que de souvenirs
+horribles, que de récits de massacres et de supplices me reviennent à la
+mémoire! Je visitai la citadelle en 1867, quand les troupes ottomanes
+venaient de l'évacuer, et j'y ramassai des petits carrés de papier, sur
+lesquels étaient inscrits trois mots arabes: «O Siméon combattant
+(contre les infidèles);» vaine protestation de l'islamisme qui battait
+en retraite. L'odieux bombardement de 1862 avait décidé l'Europe à
+intervenir pour mettre un terme à une situation intolérable. L'ancien
+quartier turc qui s'étendait le long du Danube était complètement
+désert; tous les habitants étaient partis, abandonnant leurs maisons.
+Aujourd'hui, elles ont été rasées et les juifs espagnols y ont bâti des
+demeures nouvelles. De la domination musulmane, il ne reste presque plus
+de traces: quelques fontaines avec des inscriptions arabes et une
+mosquée qui tombe en ruines. Il y avait un grand nombre de mosquées
+jadis, et le traité d'évacuation stipulait qu'elles seraient respectées.
+Mais comme nul ne les répare, le temps fait son œuvre: elles
+s'écroulent; bientôt il n'en restera plus une seule. C'est dommage. Le
+gouvernement serbe devrait en conserver une, comme souvenir d'un passé
+dramatique et comme ornement architectural. Voyez avec quelle rapidité
+recule la domination ottomane! Récemment encore, elle s'étendait sur
+toute la rive droite du Danube et de la Save et nominalement jusqu'en
+Roumanie, en plein cœur de l'Europe; maintenant, elle est rejetée au
+delà des Balkans, où elle n'exerce même plus qu'une autorité nominale.
+
+Sur les deux penchants de la colline centrale, vers le Danube et vers la
+Save, on a bâti des rues nouvelles, composées exclusivement de
+maisons-villas, fort élégantes, mais n'ayant qu'un rez-de-chaussée.
+Elles ont un jardin, une grande cour et de vastes dépendances: le tout
+occupe une superficie très étendue et procure beaucoup d'air et de
+lumière. Toutes les constructions neuves et vieilles sont fraîchement
+badigeonnées en couleurs claires, ce qui fait que la capitale de la
+Serbie continue à mériter son nom de _Beo Grad_, blanche ville.
+
+De ma fenêtre, je vois les cours d'une école moyenne. Les élèves sont
+habillés comme chez nous et jouent les mêmes jeux. Cependant il y aurait
+à faire, en Serbie, une étude spéciale sur les chants populaires qui
+accompagnent souvent les jeux d'enfants, ainsi que l'a fait M. Pitre
+pour la Sicile, où il a retrouvé l'écho des plus anciens mythes de la
+race aryenne. Ceux qui dirigent l'enseignement ont à s'occuper des jeux
+sous un autre rapport. Avec les programmes surchargés que l'on adopte
+partout, il n'y a plus de place pour les récréations et les exercices
+musculaires. Les élèves des classes supérieures croient que jouer est en
+dessous de leur dignité. Ils se promènent, causent et discutent. Les
+cerveaux sont surmenés, la vigueur physique diminue, et l'anémie ravage
+les générations nouvelles. Quelques quarts d'heure de gymnastique
+réglementaire ne sont pas un remède suffisant. Il faut les jeux en plein
+air, qui vivifient le sang, fortifient les muscles, donnent du
+sang-froid, de la décision, du coup d'œil, comme le cricket en
+Angleterre et les barres ou la paume en France. Récréation, mot français
+admirable, qu'il faudrait savoir réaliser dans l'éducation. Comme les
+anciens, les Grecs surtout, avaient bien compris l'art de développer
+l'être humain tout entier, moralement, intellectuellement, physiquement!
+Dans ces incomparables institutions, les Bains romains, où, à côté des
+salles de conférences, dissertaient les philosophes, on trouvait la
+bibliothèque pour l'étude et l'arène pour la lutte et le pugilat. Les
+Anglais seuls ont imité les anciens en ceci. Leurs universités, à vrai
+dire, forment beaucoup plus de jeunes hommes vigoureux que de savants,
+et les étudiants consacrent toutes leurs après-midi à des jeux
+athlétiques. Les jeunes filles qui suivent les cours universitaires
+veulent imiter cet exemple. Récemment, à Cambridge, au collège féminin
+de Newham, dirigé par Mlle Hélène Gladstone, je voyais le programme d'un
+grand _match_ de lawn-tennis entre cet établissement et celui de Girton.
+Me serait-il permis de recommander au ministère de l'instruction de
+Serbie, et peut-être à ceux de plus d'un autre pays, l'examen de cette
+question: Quelle place les jeux et les récréations doivent-ils occuper
+dans l'éducation intégrale?
+
+La reine Nathalie pourrait donner un prix au meilleur mémoire à faire
+sur ce sujet, car elle aime beaucoup les jeux en plein air. Le soir, en
+prenant le thé chez le secrétaire de la légation de France, dont la
+maison faisait face au jardin du palais, nous entendions cogner les
+boules du croquet, quand, le soleil couché, il faisait déjà obscur.
+
+Je visite quelques écoles: même aspect que chez nous et même
+encombrement de matières dans l'enseignement moyen. Voici la liste des
+matières enseignées dans les gymnases serbes: Latin, français, allemand,
+langue serbe et vieux slave, histoire de la littérature nationale,
+géographie, cosmographie, histoire générale et histoire de Serbie,
+botanique, zoologie, minéralogie, géologie, physique, chimie, biologie,
+anthropologie, arithmétique, algèbre, géométrie, géométrie descriptive,
+dessin, sténographie, gymnastique, musique et chant; jusqu'à
+trente-huit heures de leçons par semaine, parmi lesquelles,
+heureusement,--et j'en fais compliment à la Serbie,--trois heures de
+gymnastique et deux heures de chant. Le grec est supprimé. Pour ce qu'on
+en apprend chez nous, on ne ferait pas mal d'y renoncer aussi. Cette
+accumulation de branches enseignées, qui usent et fatiguent les jeunes
+cerveaux, provient du raisonnement suivant, auquel il est difficile de
+répondre: Les mathématiques sont indispensables et les langues anciennes
+ne le sont pas moins, car elles forment le goût, le style et la pensée;
+puis est-il permis aujourd'hui de ne pas connaître quelques langues
+étrangères et de ne rien savoir des phénomènes naturels au sein desquels
+nous vivons et de l'organisation de notre propre corps, qui nous tient,
+certes, d'assez près?
+
+La Serbie entretient trois gymnases complets et vingt «demi-gymnases»,
+où toutes les branches ne sont pas enseignées; elle y consacre environ
+un demi-million de francs, ce qui est assez satisfaisant. Le gymnase de
+Belgrade a 620 élèves et celui de Kragonjevatz 357, ce qui prouve qu'il
+existe déjà des gens ayant le désir de faire instruire leurs enfants. Je
+suis reçu au ministère de l'instruction publique par M. Novakovitch, qui
+en tient le portefeuille, et par le chef de bureau, M. Militchevitch,
+qui est entièrement dévoué à ses importantes fonctions. Ils me remettent
+le texte de la nouvelle loi du 12 janvier 1883 sur l'instruction
+primaire et les tableaux qui résument la situation actuelle.
+
+En 1883, on comptait dans le royaume, y compris les nouvelles
+provinces, 618 écoles, avec 821 instituteurs et institutrices, et 36,314
+élèves des deux sexes. Pour une population de 1,750,000, cela ne fait
+que 1 élève sur 48 habitants ou 2 p. c. de la population, ce qui est
+extrêmement peu.
+
+Il existe dans le pays deux villes de plus de 20,000 habitants: Belgrade
+et Nisch; 8 de 5,000 à 10,000 et 43 de 2,000 à 5,000, plus 930 bourgs et
+villages de 500 à 2,000 et 1,270 petits hameaux de 200 à 500 habitants.
+Puisqu'il n'y a en tout que 618 écoles, il s'ensuit qu'il y a même de
+gros villages qui n'en ont pas jusqu'à présent. On a fait plus
+relativement pour l'enseignement moyen, et c'est un tort: on multiplie
+ainsi les chercheurs de places. Dans un pays agricole et démocratique
+comme l'est la Serbie, il faut imiter la Suisse et instruire le
+cultivateur, car il est le vrai producteur de la richesse. Le ministère
+progressiste l'a compris. M. Novakovitch a obtenu de la Skoupchtina la
+loi récente, qui est aussi complète et aussi énergique qu'on peut le
+désirer. Elle est empruntée à la législation scolaire des États les plus
+avancés sous ce rapport, la Saxe et les pays Scandinaves. Rien n'y
+manque: enseignement obligatoire pendant six années, de sept à treize
+ans, plus deux années complémentaires; obligation pour toute commune
+scolaire de fournir les locaux, le matériel de classe, les livres, pour
+l'instituteur un traitement convenable avec maison, jardin d'un arpent,
+bois de chauffage et une pension de retraite commençant à 40 p. c, après
+vingt ans de service, et s'élevant, par une majoration de 2 p. c. par
+année supplémentaire, jusqu'à la totalité du traitement; inspection
+annuelle de toutes les écoles; examens des élèves, fonds scolaire et
+impôt scolaire spécial payable par tous les contribuables. Le ministre
+nomme les instituteurs communaux et n'autorise l'ouverture d'écoles
+privées qu'à des conditions très sévères. Si la Serbie parvient à mettre
+à exécution une loi pareille, elle pourra en être fière, mais il faudra
+beaucoup d'argent. L'État devrait, comme aux États-Unis, concéder au
+fonds scolaire une grande partie des terres publiques; c'est le meilleur
+usage qu'on en puisse faire.
+
+Le ministère progressiste a fait adopter récemment une réorganisation
+complète de l'armée, due au général Nikolitch. Elle donnera une force
+d'environ 17,000 hommes de toutes armes sur pied de paix et de 80,000
+sur pied de guerre. En 1883, les dépenses militaires se sont élevées à
+10,305,326 francs. La Serbie a fait de grands sacrifices pour son
+armement. Récemment elle s'est fait livrer 100,000 fusils
+Mauser-Milovanovitch au prix de 72 francs pièce. Elle a aussi commandé
+des canons de Bange, dont les essais à Belgrade ont été
+extraordinairement satisfaisants, prétend-on. Le service est obligatoire
+pour tous les hommes valides jusqu'à l'âge de 50 ans; dans le premier
+ban, de 20 à 30; dans le second, de 30 à 37; dans le troisième, de 39 à
+50 ans. Dans le cadre permanent, la durée du service est de deux ans.
+
+--Le dimanche, j'entre dans la cathédrale du rite orthodoxe, qui, avec
+ses clochetons en forme de bulbes et sa façade style italien, a très
+grand air. On entrevoit encore la trace des boulets turcs de 1862.
+L'intérieur n'offre rien de curieux, sauf l'iconostase, couverte de
+grandes figures de saints sur fond d'or; elle forme une haute paroi,
+derrière laquelle les officiants disent la messe. Le nombre des fidèles
+est très restreint: quelques femmes qui embrassent les images des saints
+et allument des cierges, presque pas d'hommes. Si la foi n'est pas
+morte, les pratiques paraissent très négligées. Un volontaire italien,
+M. Barbanti Brodano, qui a fait la guerre de 1875 en Serbie, rapporte,
+dans un volume de souvenirs très vivement écrit et intitulé _sulla
+Drina_, qu'il a été très frappé de rencontrer si peu d'églises en ce
+pays. Sept ou huit hameaux n'en ont qu'une seule, située à une grande
+distance et d'apparence plus que modeste. Grande différence,
+remarque-t-il, avec l'Italie, où chapelles, oratoires et églises
+abondent. Le fait est que la statistique nous apprend qu'il n'y a que
+972 paroisses pour 2,253 villes, villages et hameaux.
+
+Les évêques seuls (il y en a cinq) reçoivent un traitement de l'État.
+Les popes sont entretenus par les fidèles. D'après une loi récente,
+outre le casuel, ils ont droit à 2 francs par tête de contribuable.
+Beaucoup ont famille, car ils peuvent se marier avant d'être consacrés
+diacres. Ils ne sont pas forts en théologie; les études au séminaire ont
+été, jusqu'à présent, très négligées; beaucoup, dit-on, ne comprennent
+pas le vieux slave des offices; mais le peuple les aime, parce qu'ils
+cultivent eux-mêmes leur champ, qu'ils partagent les sentiments
+populaires et qu'ils ne visent nullement à une prééminence théocratique.
+Ils n'exercent en aucune façon sur leurs ouailles cette influence en
+matière politique que le prêtre catholique a conservée sur les
+campagnards, dans les pays de foi, comme l'Irlande, le Tyrol ou la
+Belgique. Ceci est important pour les élections.
+
+Les églises du rite oriental ne sont pas toujours ouvertes, comme celles
+des catholiques. Elles ne le sont, comme chez les protestants, que les
+jours de fêtes, à l'heure des services. L'unitairien Channing, peu porté
+cependant aux pratiques dévotes, préfère l'usage catholique. L'Évangile
+dit sans doute: «Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte
+et prie ton Père en secret»; mais à moins de nier toute influence des
+choses extérieures, il faut bien admettre que l'âme s'élèvera plus
+aisément vers Dieu dans un temple et parmi les symboles qui le
+rappellent, qu'entre quatre murs nus. Les orthodoxes, trouvant presque
+toujours closes les portes de leurs lieux de culte, en oublient
+facilement le chemin.
+
+Je fais visite au métropolite, Mgr Mraovitch. Il est le chef de l'Église
+nationale de Serbie, depuis qu'à la suite du traité de Berlin celle-ci
+s'est affranchie du patriarcat de Constantinople et que, comme le disait
+le message princier à la Skoupchtina, elle est redevenue indépendante,
+telle que l'avait constituée saint Sabbas. La nomination de Mgr
+Mraovitch s'est faite à la suite d'un grand événement politique, car il
+a éloigné la Serbie de la Russie, pour la rapprocher plus intimement de
+l'Autriche. Un impôt ayant été établi sur la fortune présumée, on a
+voulu l'appliquer aussi au clergé. Celui qui se fait moine doit payer
+100 francs, puis 150 francs s'il est élevé au rang de jeromonach, 300
+francs s'il devient igumène. Le précédent métropolite Michel a protesté
+et a refusé le paiement de l'impôt, parce qu'il portait atteinte au
+droit de l'église. «Comment, disait-il dans une lettre adressée au
+ministre des finances, l'État peut-il mettre une taxe sur des vœux et
+des dignités monastiques qu'il fait profession d'ignorer? Ce serait à
+l'Église à exiger cet impôt au profit de l'État; mais alors l'Église
+vendrait les fonctions religieuses, ce qui est un péché et une violation
+des constitutions ecclésiastiques; ce serait de la simonie.» On
+affirmait qu'il était l'agent de la Russie et qu'il faisait de la
+propagande pour les cercles moscovites de Moscou. Le gouvernement
+répondit que personne n'a le droit de désobéir aux lois, pas plus le
+clergé et son chef que les autres citoyens, et il déposa le métropolite,
+en désignant son successeur. N'a-t-il pas outre-passé ses pouvoirs?
+D'après la loi canonique, le métropolite est nommé par le synode, que
+convoque à cette fin l'évêque le plus ancien; mais la nomination doit
+être approuvée par le prince. Ceci implique-t-il pour l'État le droit de
+révocation? _Adhuc sub judice lis est_.
+
+Les amis de l'ancien archevêque et le parti russe avaient compté que
+tout le clergé aurait violemment pris fait et cause pour lui: il n'en a
+rien été. Les popes orthodoxes n'ont pas l'ardeur belliqueuse des
+prêtres catholiques. Ce n'est pas eux qui auraient amené M. de Bismarck
+à Canossa. Soit indifférence, soit crainte du bras séculier, ils se sont
+tus; mais en Russie, l'opinion et même le gouvernement ont été vivement
+froissés par cet incident, qu'on attribuait à tort, me dit-on, aux
+inspirations de l'Autriche. Quand je me trouvai à Belgrade, l'affaire
+semblait terminée.
+
+Le nouveau métropolite, Mgr Mraovitch, est un petit vieillard, dont les
+longs cheveux blancs retombent sur les épaules et dont les yeux gris ne
+manquent pas de finesse. Je me permis de lui demander si ses ouailles
+étaient partout aussi peu assidues à l'église qu'à Belgrade. «A la
+campagne, me dit-il, vous auriez trouvé plus de monde à la messe.
+Cependant les campagnards ne se piquent pas d'y aller régulièrement. Je
+le regrette, mais ils sont néanmoins bons chrétiens et surtout très
+attachés à leur religion, qui est intimement liée à toutes les fêtes de
+famille et qui, à leurs yeux, se confond avec le sentiment national.
+Pendant des siècles, nous avons été foulés par les musulmans et
+dépouillés par les prélats phanariotes, et cependant, nous n'avons pas
+eu d'apostasies.--Votre culte, lui dis-je, autorise le divorce; n'en
+abuse-t-on pas?--Nullement, me répond-il; mais on prétend qu'il n'en est
+pas de même à Bucharest.» Le métropolite habite un grand palais en face
+de la cathédrale; l'ameublement n'a rien de luxueux. A côté se trouve le
+séminaire. Tous les habitants de la Serbie professent le culte
+orthodoxe, sauf trois mille juifs, d'origine et de langue espagnoles, et
+environ quinze mille catholiques, la plupart étrangers. Ceux-ci relèvent
+de l'évêque de Diakovar, dont l'autorité s'étend sur la Serbie, comme
+précédemment sur la Bosnie.
+
+Dans tout l'Orient, les questions religieuses ont une grande importance,
+parce qu'elles sont intimement liées aux rivalités des races et, par
+conséquent, aux divergences politiques. Je rencontre à l'hôtel un
+propriétaire roumain de la Bessarabie, qui me donne quelques détails sur
+les luttes confessionnelles et ethniques dont son pays est le théâtre.
+La grande majorité de la population est ruthène et roumaine; elle
+professe par conséquent le culte grec orthodoxe. Mais depuis quelque
+temps, les Polonais, qui possèdent des propriétés en Bessarabie, et les
+jésuites qui s'y sont établis, font une propagande active. L'ancien
+archevêque catholique de Varsovie Félinski, revenu de son exil en
+Sibérie, s'est fixé à Czernowitz; il y est le centre de l'activité
+ultramontaine. Un couvent d'Ursulines essaye de faire des conversions en
+donnant l'instruction aux jeunes filles. Les Polonais de la Galicie
+rêvent de s'annexer un jour la Bessarabie et, pour y arriver, peu à peu
+ils s'efforcent de poloniser et d'amener au catholicisme les populations
+du rite oriental. Récemment, l'archevêque orthodoxe Morariu Andriewitch
+a publié un mandement très vif pour se plaindre de ces menées, qui,
+dit-il, menacent la paix et la liberté de conscience de ses ouailles. Ce
+prélat est un très grand personnage. Il occupe un vaste palais qui
+domine tout Czernowitz, dont il est le plus beau monument. Avec les
+vives couleurs de ses fresques et ses ornements dorés, il rappelle les
+splendeurs de Byzance.
+
+L'Autriche a évidemment intérêt à contenir les intrigues des
+convertisseurs jésuites qui irritent les populations. Si elles croyaient
+que le gouvernement aux mains des ultramontains leur est hostile, elles
+tourneraient les yeux vers la Russie.
+
+--Je trouve ici avec grand plaisir notre ministre, mon collègue à
+l'Académie de Bruxelles, M. Émile de Borchgrave, qui a écrit une savante
+étude sur les colonies flamandes et saxonnes de la Transylvanie, et un
+excellent livre sur la Serbie qui m'a beaucoup aidé dans mes recherches,
+ainsi que les rapports de M. Alexandre Mason, secrétaire de la légation
+anglaise.
+
+M. de Borchgrave me conduit chez le roi. Je l'avais vu souvent lorsqu'il
+faisait ses études à Paris, chez mon ancien maître François Huet. Il
+était alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, déjà très fier de son
+pays. «Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal où l'on
+faisait l'éloge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que
+nous sommes des barbares.» Après dix-huit ans, au lieu du jeune
+collégien, je retrouve un superbe cavalier, très grand, très fort et qui
+s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes façons! Il
+a conservé le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de
+Mme Huet, qui ont été pour lui comme un père et une mère. C'est en 1868
+qu'il a été appelé brusquement à succéder à son cousin le prince Michel,
+assassiné dans le parc de Topchidéré.
+
+C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une
+coutume orientale que les Serbes ont conservée. Un domestique nous
+apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de
+roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillerée
+de la confiture et quelques gorgées d'eau: la communion de l'hospitalité
+est faite. Le roi est très occupé de son budget, qu'il connaît jusque
+dans ses menus détails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes
+de 13 millions en 1868, année de son arrivée au pouvoir, à 34 millions
+en 1883. «Et nous n'en resterons pas là, ajoute-t-il, car les impôts
+sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les
+contribuables.»--Je me permets de remarquer que le gonflement des
+budgets est une maladie propre à tous les États modernes, mais qu'il
+faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.
+
+Le fait est que le système financier est encore très primitif. L'impôt
+direct est fixé, non sur la terre, mais par «tête contributive»,
+_porezka glava_. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15
+thalaris de Marie-Thérèse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les
+villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle
+est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur
+la fortune présumée. Il existe un grand nombre de classes et chacun est
+placé dans l'une d'elles, d'après son revenu. Les ouvriers payent une
+capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c. à 9 fr. 60 c., d'après leur
+salaire. L'impôt direct est perçu au profit de l'État par la commune,
+qui en fait la répartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883,
+environ 12 millions. Les impôts indirects ont donné 2 millions, les
+domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore
+2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe établie sur la
+même base que l'impôt direct au profit de l'État; mais elle ne peut en
+dépasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moitié
+à Belgrade.
+
+Je transcris ici, à titre d'information précise, une quittance des
+contributions annuelles d'un habitant de Belgrade appartenant à la
+onzième classe des contribuables, et il y en a quarante: impôt direct
+pour l'État, 30 fr. 32 c.; fonds des écoles, 2 fr. 50 c.; fonds des
+hôpitaux, 1 fr. 60 c.; pour le clergé, 2 francs; pour la commune, 13 fr.
+48 c.; pour les pauvres, 1 fr. 90 c.; pour l'armement, 1 franc; pour les
+invalides, 2 francs; pour l'amortissement de la dette publique, 4
+francs. Total: 58 fr. 80 c.--Cela fait un peu l'effet de la note de
+l'apothicaire du _Malade imaginaire_; mais j'y vois ce grand avantage
+que chacun sait pour quel objet il paye. Il en est de même en
+Angleterre, où l'on doit payer un certain nombre de pence par livre
+sterling de revenu pour les écoles, pour les routes, pour l'éclairage,
+etc. Le contrôle est plus facile, et le contribuable est plus provoqué à
+l'exercer qu'avec nos versements en bloc constituant une masse, où nos
+gouvernants puisent, suivant les prévisions du budget, et où personne ne
+se retrouve, sauf peut-être MM. Léon Say et Paul Leroy-Beaulieu, tandis
+que ce rôle de Belgrade est intelligible pour un enfant. Tout ce qui
+peut brider la fureur des dépenses publiques est excellent; mais est-il
+moyen d'y arriver? Certes, en Serbie, il vaudrait mieux introduire un
+impôt foncier sur la terre, basé sur un cadastre indiquant l'étendue, la
+qualité et le revenu des parcelles; seulement, il serait à craindre
+qu'on n'en profitât pour exiger davantage, et c'est toujours l'armée qui
+consommerait improductivement tout ce qui serait enlevé aux
+cultivateurs.
+
+--Le roi m'invite à déjeuner pour aller ensuite assister à une fête de
+village. L'ancien palais princier, le Konak, est une villa à un étage,
+séparée de la rue par une grille et un jardin qui se prolonge en
+arrière en un parc bien ombragé. L'ameublement, sans luxe tapageur,
+rappelle celui d'une habitation de campagne d'un lord anglais. La reine
+Nathalie est la fille du colonel russe Kechko, boyard de la Bessarabie,
+et d'une princesse Stourdza, Roumaine; elle est ainsi cousine du roi
+Milan. Elle descend de l'antique famille provençale des Baulx, Balsa en
+italien et en roumain. Plusieurs chevaliers de la famille des Baulx
+accompagnèrent Charles d'Anjou quand il fit la conquête de Naples;
+d'autres vinrent se fixer en Serbie à l'époque où Hélène de Courtnay y
+était reine. Adelaïs, Laurette et Phanette des Baulx furent chantées par
+les troubadours, et l'ancien castel de Baulx existe encore près d'Arles.
+La reine est d'une beauté qui a fait événement dans sa visite récente à
+Florence, où elle est née; grande, élancée, un port de déesse sur les
+nues, un teint chaud, éblouissant, et de grands yeux veloutés de
+Valaque. L'unique enfant, le prince Alexandre, qui apparaît avant qu'on
+ne se mette à table, a sept ans. Il est plein de vie et ressemble à ses
+parents, ce dont il n'a pas lieu de se plaindre. Quelle sera sa
+destinée? Deviendra-t-il le nouveau Douchan de l'empire serbe? Est-ce à
+Constantinople qu'il ceindra un jour la couronne des anciens tsars? Dans
+ces pays en fermentation et en transformation, les rêves les plus
+audacieux se présentent involontairement à l'esprit. En attendant, à
+côté du Konak actuel, on construit un grand palais avec des dômes
+prétentieux, qu'on a eu le tort de faire avancer jusque dans
+l'alignement du boulevard même.
+
+Le déjeuner est servi avec élégance et il sort des mains d'un bon
+cuisinier. La carte du menu est surmontée d'un écusson royal aux armes
+et avec la devise de la Serbie: _Tempus et meum jus_. Voici ce qui nous
+est offert: Bouillon, timbales de macaroni à la Lucullus, sterletons
+rôtis en matelote, côte de bœuf aux truffes, écrevisses de Laibach à la
+provençale, poulardes françaises, asperges à la polonaise, petits pois
+verts, bombe glacée de fraises. On me reprochera peut-être de ressembler
+à ce diplomate qui avait sur sa table plusieurs volumes de ses mémoires
+richement reliés et qui ne contenaient que les menus des dîners auxquels
+il avait assisté. Mais il est curieux de savoir ce que, dans chaque
+pays, mangent les hommes, depuis le paysan en sa chaumière jusqu'au
+prince sous ses lambris dorés; car cela donne une idée du bien-être
+national et des ressources locales. D'ailleurs, toute l'activité
+économique n'a-t-elle pas pour but d'apporter à tous de quoi se nourrir?
+Certes, Brillat-Savarin, qui était homme d'esprit, m'eût pardonné.
+
+La reine me rappelle que j'ai écrit, dans la _Revue des Deux Mondes_,
+certain réquisitoire contre le luxe, qui doit me porter à condamner ces
+dépenses inutiles. «En effet, lui dis-je, je crois que c'est aux
+souverains à donner l'exemple de la simplicité et de l'économie. Partout
+les dépenses improductives ruinent les familles et les États.» Le roi et
+la reine parlent le français avec le meilleur accent. Après le café, on
+part pour le village où se célèbre la _Slava_. Il est situé au delà de
+Topchidéré, non loin de la Save. La route n'est pas en très bon état;
+mais nos chevaux hongrois nous entraînent au grand trot. Le premier
+aide de camp du roi, le lieutenant-colonel Franassovitch, m'explique ce
+que c'est que la Slava. Chaque famille comme chaque village a sa Slava:
+c'est la fête du saint qui en est le patron. Elle dure plusieurs jours;
+c'est une antique coutume, qui remonte à l'époque où la famille
+patriarcale vivait groupée sous le même toit. Aujourd'hui encore, elle
+se célèbre partout, même dans les villes. La maison se décore de
+feuillage et de fleurs. Un banquet réunit les plus proches parents, sous
+la présidence du chef de la famille. Un pain fait du plus pur froment
+est posé au centre de la table. Une croix y est imprimée en creux, au
+milieu de laquelle est fixé un cierge à trois branches, allumées en
+l'honneur de la Trinité. Le pope prononce une prière et appelle la
+bénédiction de Dieu sur toute la famille. Au dessert, les toasts et les
+chants se succèdent; les Serbes y excellent. En assistant à une Slava,
+ou à la fête des morts, on voit combien est encore puissant ici le
+sentiment familial. C'est un des caractères de toute société primitive,
+où le clan, le γένος, la _gens_, est la cellule sociale, l'alvéole au
+sein duquel se conserve et se développe la vie humaine.
+
+Le village où nous arrivons n'est qu'un petit groupe de maisons basses,
+couvertes de chaume et cachées en des vergers de grands pruniers à
+fruits violets. Pas d'église; le centre est l'école. Sous la véranda, on
+a étendu un tapis et placé des fauteuils pour Leurs Majestés et leur
+suite. Le roi et la reine arrivent dans une légère Victoria, précédée
+d'un piquet de hussards portant un ravissant uniforme hongrois. Les
+paysans, rassemblés en foule, crient: _Zivio!_ ce qui signifie: _Vive!_
+Je saisis sur le vif le contraste entre les mœurs anciennes et celles
+de l'Occident, qui s'introduisent rapidement. Le préfet et le
+sous-préfet, en habit noir et cravate blanche, s'avancent vers le roi et
+le saluent avec respect, gourmés et raides comme des fonctionnaires
+occidentaux. Le maire, _presednik_, avec son beau costume: veste brune
+soutachée de noir, larges culottes, jambières albanaises, s'approche,
+et, avec une aisance parfaite, adresse au roi son petit discours, en le
+tutoyant, suivant l'usage traditionnel. C'est la démocratie du temps de
+Milosch.
+
+Quand nous avons pris place sur des fauteuils réservés, parmi les
+feuillages et les fleurs qui ornent le bâtiment de l'école, commence une
+cérémonie des plus caractéristiques. Les paysannes se dirigent en longue
+file vers la reine, et chacune, à son tour, lui donne sur les deux joues
+un retentissant baiser, qu'elle leur rend consciencieusement. Curieux
+tableau: la reine Nathalie porte un ravissant costume de campagne, qui
+fait ressortir toute l'élégance de sa taille, une robe de foulard bleu à
+pois blancs et un chapeau de paille garni de velours assorti; les
+paysannes sont vêtues d'une chemise brodée en laines de couleurs
+voyantes, avec un tablier tout couvert d'arabesques de tons très vifs et
+cependant harmonieux; sur la tête, un mouchoir rouge ou des fleurs et
+des sequins; autour du cou et de la ceinture, de lourds colliers formés
+de pièces d'or et d'argent. Toutes ces étoffes et ces broderies sont
+l'ouvrage de leurs mains. Chez la reine, toutes les distinctions de la
+civilisation moderne; chez ces femmes de la campagne, les idées, les
+croyances, les mœurs, les produits de l'industrie familiale, la
+personnification des civilisations primitives.
+
+L'une de ces femmes, très âgée, mal vêtue, peu lavée, sentant
+cruellement l'ail, embrasse la reine quatre ou cinq fois et lui adresse
+un interminable discours. Le roi l'interrompt: «Voyons, que
+veux-tu?--Mon fils unique a été tué à la dernière guerre, répond-elle;
+j'ai donc droit à une pension et je ne la recois pas.--_Presednik_,
+reprend le roi, en s'adressant au maire, qui était resté à côté de lui,
+ceci te regarde. Qu'as-tu à dire?--Je dis que cette femme est à son aise
+et que, par conséquent, elle n'a pas droit à la pension.--Comment!
+réplique la vieille, mais une telle, du village voisin, a plus de terre
+que moi et elle à une pension.--Je n'ai pas à juger ce que font les
+autres, dit le maire; mais moi, je remplis mon devoir; je défends
+l'intérêt de mes contribuables.--Nous examinerons cela, reprend le roi;
+colonel Franassovitch, veuillez en prendre note.» Je me figure que c'est
+ainsi que saint Louis jugeait sous son chêne. Je vois en action
+l'antique souveraineté patriarcale.
+
+Le roi me donne alors quelques détails sur l'organisation communale en
+Serbie. La commune, _opchtina_, jouit d'une autonomie complète dans les
+limites fixées par la loi. Les habitants nomment le conseil communal et
+le maire, sans nulle intervention du pouvoir central. Le nombre des
+membres formant le conseil dépend de la population de la commune; mais,
+pour toute décision, il faut au moins trois conseillers. Ceux-ci fixent
+souverainement le budget en recettes et en dépenses. Ceci est bien la
+commune primitive, telle qu'on la trouve encore en Suisse, en Norvège,
+dans le _township_ américain, et telle qu'elle existait partout, avant
+que le pouvoir central soit venu restreindre sa compétence.
+
+Voici qui tient encore aux libertés anciennes: la justice, en premier
+ressort, est toute communale. Le maire, _presednik opchtiné_, avec deux
+adjoints élus pour un an, forme un tribunal qui décide de toutes les
+contestations jusqu'à la somme de 200 francs et qui juge, en matière
+pénale, les délits de simple police. Des décisions de ce tribunal, il
+peut être appelé devant une commission, composée de cinq membres, élus
+tous les trois mois. Une loi récente a limité un peu la compétence de ce
+tribunal de village. Les conseils communaux choisissent aussi des jurés
+qui font partie de la cour d'assises pour juger les accusés habitant
+leur commune. Dans tout notre Occident, au moyen-âge, les échevins
+communaux exerçaient également des fonctions judiciaires. En Serbie,
+au-dessus des tribunaux locaux, s'étagent un tribunal de première
+instance par département, une cour d'appel et une cour de cassation.
+Cette organisation est empruntée à la France. Afin que tout marche d'une
+façon plus méthodique et plus uniforme, on veut étendre les pouvoirs de
+l'autorité centrale, au détriment de l'autonomie locale. C'est un
+progrès à rebours; car, dans notre Occident, on s'accorde à constater
+les avantages de la décentralisation, et si l'on pouvait avoir la
+commune comme aux États-Unis ou en Serbie, on s'estimerait heureux.
+
+Près de l'école, je remarque une construction en bois de forme étrange:
+c'est un gerbier en clayonnage, très long, élevé sur des pieux, à un
+mètre du sol, et recouvert d'un épais toit de chaume. «C'est là, me dit
+le roi, un de nos greniers d'abondance pour les temps de guerre. Encore
+une de nos vieilles coutumes. Chaque commune est tenue d'avoir un
+gerbier pareil, et tout chef de famille doit y verser, chaque année, 150
+okas, soit environ 182 kilogrammes de maïs ou de blé. En temps
+ordinaire, nous avons ainsi 60 à 70 millions de kilogrammes de blé, pour
+les distribuer aux habitants, en cas de disette, ou quand les hommes
+doivent se mettre en campagne.»
+
+Mais voici le _kolo_ qui se met en branle. Le kolo, en bulgare _koro_,
+le _choros_ grec, est la danse nationale des Slaves. Un cercle immense
+se forme, d'hommes et de femmes, alternativement. Ils se donnent la main
+ou se prennent par la taille. Au centre, les tsiganes jouent les airs
+nationaux. La ronde tourne lentement, en décrivant des méandres. Le pas
+consiste en de petits bonds sur place, sans entrain. La musique est
+douce, presque mélancolique, nullement entraînante. Quelle différence
+avec les tsardas hongroises, aux emportements affolés, aux fougues
+furieuses! Mais les couleurs du tableau sont d'une vivacité
+merveilleuse. Les hussards de l'escorte royale sont venus prendre place
+dans la file, qui tourne, tourne toujours; puis sont accourues des
+jeunes filles tsiganes, vêtues d'étoffes rouges et jaunes. Parmi les
+danseurs et la foule qui les entoure, tous, hommes et femmes, portent le
+costume national, si pittoresque, si éclatant de tons. De vieux chênes
+projettent leur ombre sur la vaste cour. Pas un ivrogne; je ne vois
+guère boire que de l'eau. Aucun cri grossier. La fête se poursuit avec
+une convenance parfaite. Tous ces paysans ont une grande distinction
+naturelle et une dignité d'homme libre. Rien n'est vulgaire. Je n'ai
+jamais vu une scène de mœurs où tout fût d'une couleur locale aussi
+complète.
+
+Nous rentrons par Topchidéré, qui est le bois de Boulogne de Belgrade.
+Des promenades y serpentent sous de beaux ombrages, au bord d'un petit
+ruisseau coulant à travers les prairies d'une vallée verdoyante. Ici se
+trouve la maison qu'occupait Milosch et le vaste parc aux Daims, où a
+été assassiné le prince Michel. Je dîne chez notre ministre, avec
+quelques diplomates. Parmi ceux-ci se trouve le comte Sala, qui fait
+l'intérim à la légation française. La comtesse, une Américaine
+parisienne, est étincelante d'esprit et de beauté. Je reste tard pour
+causer avec M. de Borchgrave de la situation économique du pays, qu'il
+connaît à fond. J'emprunte aussi quelques détails à un rapport très bien
+fait de M. Mason, secrétaire de la légation anglaise.
+
+Nul pays ne mérite mieux d'être appelé une démocratie que la Serbie. Les
+begs turcs ayant été tués ou chassés dans les longues guerres de
+l'indépendance, les paysans serbes se sont trouvés propriétaires absolus
+des terres qu'ils occupaient, sans personne au-dessus d'eux. Il n'y a
+donc ici ni grands propriétaires ni aristocratie. Chaque famille possède
+le sol qu'elle cultive et en tire de quoi vivre avec les procédés de
+culture les plus imparfaits. Le prolétariat était inconnu autrefois,
+grâce aux zadrugas, ou communautés de famille, qui, comme nous l'avons
+vu, subsistaient sur un fonds inaliénable, héritage en mainmorte, et
+ensuite grâce à une loi excellente qui interdit la vente, même au profit
+des créanciers, de la maison, de cinq arpents de terre (environ deux
+hectares et demi), du cheval, du bœuf et des outils aratoires
+nécessaires pour les cultiver.
+
+Dans les campagnes, on ne trouve guère d'ouvriers, et, semblable en cela
+au Yankee, aucun Serbe ne consent à être domestique; même les
+cuisinières et les servantes viennent de la Croatie, de la Hongrie et de
+l'Autriche. Quand un cultivateur, avec l'aide de sa famille, ne peut
+suffire à couper ses foins ou ses blés, il s'adresse à ses voisins, qui
+viennent lui donner un coup de main, et la rentrée de la récolte est une
+occasion de fête. Cela s'appelle la _moba_. Point de salaire; service
+pour service, à charge de revanche. N'est-ce pas l'âge d'or?
+Malheureusement, ces fiers Serbes, qui, avant le récent désarmement,
+marchaient toujours armés, sont de très médiocres cultivateurs. Leur
+grossière charrue, toute en bois, avec un petit bout de soc en fer,
+traînée par quatre bœufs, déchire le sol, mais ne le retourne pas. Au
+maïs succède le froment ou le seigle, puis suit une jachère de plusieurs
+années. C'est à peine si le tiers de la superficie est en culture. La
+statistique de 1869, la dernière qui ait été publiée, ne donnait, pour
+360,000 «têtes de contribuables», et pour mettre en mouvement 79,517
+charrues grandes et petites, _ralitzas_, que 13,680 chevaux de trait et
+307,516 bœufs. C'est déplorablement insuffisant. Cependant, comme la
+population est peu dense, 1,820,000 habitants sur 4,900,000 hectares,
+ou deux hectares et demi par tête, il s'ensuit que les vivres ne
+manquent pas et qu'on peut en exporter. La statistique nous apprend, en
+effet, qu'en moyenne la Serbie vend à l'étranger pour 30 millions de
+francs de bétail et de produits animaux, et pour 8 à 10 millions de
+fruits, grains et vins.
+
+Voici quelques chiffres indiquant comment la superficie est employée et
+quelle est la richesse agricole du pays. La moitié du territoire, soit
+2,400,000 hectares, est occupée par les montagnes et les forêts; 800,000
+hectares sont en terres cultivées et 430,000 hectares en prairies; le
+surplus est vague. Sur les terres labourables, le maïs prend 470,000
+hectares, le seigle; le froment et les autres grains 300,000 hectares;
+le reste est consacré aux vignes, aux pommes de terre, au tabac, au
+chanvre, etc. Le maïs est ici, comme dans tout l'Orient, le produit
+principal. On estime que la récolte moyenne donne pour le maïs 448,327
+tonnes, 250,000 pour le froment, 32,000 pour l'avoine et 80,000 pour les
+autres grains.
+
+Voici la proportion sur 100 qu'on attribue à chaque céréale: maïs,
+52.35; froment, 27.20; orge, 6.30; avoine, 6.60; seigle, 3.90; épeautre,
+3; millet, 0.65. Dans les provinces de Podrigné, de Pojarévatz et de
+Tchoupria, le maïs forme les 65 centièmes du produit total.
+
+La richesse en bétail est représentée par les chiffres suivants: 826,550
+bêtes à cornes, 122,500 chevaux, 3,620,750 moutons et 1,067,940 porcs.
+
+Les statisticiens ont noté que si, d'une part, dans les pays en
+progrès, la population augmente, ce qui prouve un accroissement de la
+prospérité générale, d'autre part, la quantité du bétail diminue, ce qui
+est regrettable, car il en résulte que la proportion de nourriture
+animale devient moindre. Si l'on considère les anciennes provinces
+serbes, sans les districts annexés par le traité de Berlin, qui ont
+280,000 habitants, on trouve que la population s'élevait à 1,000,000 en
+1859, à 1,215,576 en 1866 et à 1,516,660 en 1882. L'accroissement annuel
+est donc d'environ 2.2 p. c., ce qui donne une période de doublement de
+cinquante ans, comme en Angleterre et en Prusse. En même temps, de 1859
+à 1882, le nombre des bêtes à cornes tombait de 801,296 à 709,000, celui
+des chevaux de 139,801 à 118,500, celui des porcs de 1,772,011 à
+958,440. Il n'y a que le chiffre des moutons qui augmente un peu: de
+2,385,458 à 2,832,500. Ceci semble le résultat habituel de ce que l'on
+appelle les progrès de la civilisation. A mesure que la population
+s'accroît, elle doit de plus en plus se contenter d'une nourriture
+végétale. D'après Tacite, le Germain se nourrissait surtout de viande et
+de laitage, tandis que l'Allemand et le Flamand, dans les campagnes, ne
+mangent guère que des pommes de terre et du pain de seigle. Maintenant
+encore, le rapport entre le chiffre du bétail et celui de la population
+est beaucoup plus satisfaisant ici que dans nos pays occidentaux, car en
+réduisant le nombre des animaux domestiques en têtes de gros bétail, on
+arrive au total d'environ 1,400,000 pour 1,516,660 habitants, ce qui
+fait presque une tête par habitant. C'est à peu près la même proportion
+qu'en Bosnie-Herzégovine, qui, avec 2 millions d'hectares en plus, n'a
+que 1,158,453 habitants au lieu de 1,820,000. Il faut aller dans les
+pays nouvellement occupés, comme l'Australie et les États-Unis, pour
+trouver une proportion aussi favorable. On peut en conclure que les
+Serbes mangent généralement de la viande à l'un de leurs repas, quand
+ils ne sont pas obligés de faire maigre, ce qui leur arrive plus de cent
+cinquante jours par an. Alors ils se contentent de maïs et de fèves.
+
+Le porc a été pour la Serbie ce que le hareng a été pour la Hollande, la
+principale source de la richesse commerciale et la cause de son
+affranchissement. Les héros de la guerre de l'indépendance, les gueux de
+mer qui, au XVIe siècle, ont dispersé les flottes de Philippe II,
+étaient des pêcheurs de harengs, et ici Milosch et ses compagnons
+étaient des éleveurs et des marchands de porcs. D'innombrables troupeaux
+de ces animaux, presque à l'état sauvage, s'engraissaient de glands dans
+les vastes forêts de la région centrale, la Schoumadia. Ils étaient
+amenés par bandes vers la Save et le Danube et vendus pour la
+consommation de la Hongrie et de l'Autriche. Aujourd'hui, les forêts de
+chênes sont dévastées et le lard d'Amérique a pénétré partout.
+Cependant, en 1881, on a encore exporté 325,000 porcs gras et maigres.
+L'étendue moyenne des exploitations est de 4 à 5 hectares, mais avec des
+droits de jouissance sur les prairies et les forêts de la commune ou de
+l'État. Certaines régions de la Serbie sont renommées pour leurs animaux
+domestiques. Les plaines de la Koloubara et la basse Morava pour ses
+chevaux, Resavska pour ses bœufs, la Schoumadia pour ses porcs,
+Krivoviv, Visotchka, Pirot et Labska pour ses moutons.
+
+--Je fais quelques visites, d'abord au président du conseil, M.
+Pirotchanatz, qui a infiniment d'esprit et de verve, et qui voit de haut
+la situation de l'Europe et celle de son pays, ensuite au ministre des
+finances[13], M. Chedomille Mijatovitch, chez qui je passe la soirée. Il
+a étudié l'économie politique en Suisse; il est membre du _Cobden Club_
+et il a épousé une Anglaise, qui à publié, dans sa langue, une histoire
+de Serbie, les légendes serbes et les poèmes relatifs à la bataille de
+Kossovo. M. Mijatovitch parle le français non moins bien que l'anglais.
+Il s'occupe en ce moment de la loi qui doit créer la banque nationale.
+Le jour même j'avais assisté, dans la salle de la Skoupchtina, à une
+réunion de négociants de Belgrade et des autres villes principales, qui
+avaient discuté les statuts de la future banque. Je ne pus que les
+trouver excellents, puisqu'ils étaient la reproduction de ceux de notre
+banque nationale, qui est considérée comme un établissement modèle en ce
+genre. Je critique vivement cependant un article qui permet de faire des
+avances à des entreprises industrielles. Il y a là un danger réel. La
+mission de maintenir intacte la circulation fiduciaire est si délicate,
+parfois si difficile, qu'il ne faut pas la compliquer en engageant les
+capitaux de la banque en des affaires toujours aléatoires. On transforme
+celle-ci en crédit mobilier. En outre, comme l'établissement est soumis
+au contrôle de l'État, les influences politiques peuvent entraîner à
+faire de mauvais placements. La loi belge interdit même à notre banque
+d'émission d'accorder un intérêt aux dépôts, afin qu'elle ne s'expose
+pas à les perdre en cherchant à les placer avantageusement. La banque
+nationale de Serbie fonctionne maintenant, mais ce qui lui fait défaut
+jusqu'à présent, c'est le papier de commerce à escompter.
+
+[Note 13: Maintenant ministre de Serbie à Londres (1885).]
+
+La principale institution de crédit de la Serbie est l'_Ouprava Fondava_
+ou crédit foncier, fondé en 1862, réorganisé en 1881. Il reçoit les
+dépôts des institutions publiques, caisses de retraite, caisses
+d'épargne et fait des avances sur hypothèques au taux de 6 p. c., plus 2
+p. c. d'amortissement pendant vingt-trois ans et six mois. Le total des
+dépôts, qui n'était que de 7,824,737 francs en 1863, s'est élevé en 1882
+à 28,219,465 francs.
+
+Par une loi de 1871, des caisses d'épargne ont été fondées par l'État
+dans cinq chefs-lieux de département: Smedorevo, Krouchevatz, Tchatchak,
+Ougitza et Kragonjevatz. Outre une somme de 150,000 ducats (1,962,500
+francs) avancée par l'État, ces caisses ont reçu en dépôt les capitaux
+des églises, des communes, des veuves et des orphelins qui ont été remis
+à l'_Ouprava Fondava_. L'intérêt payé est de 5 p. c. et seulement de 3
+p. c. pour les fonds exigibles à la première demande.
+
+Les différents métiers, constitués par l'association des ouvriers et des
+corps de patrons, ont aussi chacun une caisse de secours et même
+d'avances. En 1881, Belgrade comptait 30 métiers possédant en tout un
+capital de 174,318 francs; Tchoupria, 37 métiers possédant 74,834
+francs; Pojarévatz, 28 métiers possédant 69,509 francs; Nisch, 29
+métiers possédant 27,248 francs.
+
+Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'État que je rencontre
+ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, désirent vivement voir se
+développer chez eux l'industrie manufacturière. A cet effet, on a voté,
+en 1873, une loi spéciale qui permet au gouvernement d'accorder aux
+entreprises industrielles qui s'établiront en Serbie un monopole
+exclusif, même pour quinze ans, et, en outre, toute espèce de faveurs:
+des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les
+machines. Quelques concessions de monopole ont été demandées, mais sans
+aboutir. La seule qui ait réussi est une grande fabrique de draps,
+établie à Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'État est obligé
+de lui prendre tous les draps nécessaires à l'armée, en les payant 10 p.
+c. de plus que le prix le plus bas soumissionné par d'autres
+fournisseurs. Ceci est une rude charge imposée aux contribuables. Et qui
+en profite? Personne; pas même les ouvriers, qui reçoivent un minime
+salaire: fr. 40 c. à 1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c. à 2 francs
+pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrès, et partout où
+on l'a pu, on l'a supprimé. On le comprend quand il rapporte un revenu
+au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un
+monopole qui coûte de l'argent à l'État et qui grève tous les
+consommateurs est une chose absurde et inique.
+
+Dans un pays où chacun est propriétaire et cultive sa propre terre,
+l'heure de l'industrie manufacturière n'est pas venue; il manque le
+prolétariat, pour lui fournir la main-d'œuvre à bon marché par la
+concurrence des bras. Au lieu de se féliciter d'une situation économique
+si heureuse, qui permet à tous de mener la vie saine de la campagne et
+de se procurer, par le travail agricole, un bien-être suffisant, le
+gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de
+privilèges, de créer une industrie factice, contre nature, plus exposée
+encore que la nôtre aux crises cruelles dont nous souffrons
+périodiquement. Quelle aberration! Elle est dictée par cette idée qu'un
+pays où manque la grande industrie est arriéré, barbare. Même erreur en
+Italie. Voit-on s'élever des cheminées de fabrique, on s'en réjouit:
+c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la
+création de ces établissements? Ni l'État, qui leur accorde des faveurs
+de toute espèce, ni le public, rançonné par les monopoleurs, ni surtout
+les travailleurs enlevés aux champs et entassés dans les ateliers.
+Quelques spéculateurs étrangers s'enrichiront peut-être aux dépens de la
+Serbie et iront dépenser ailleurs le produit net de leurs prélèvements
+privilégiés.
+
+Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux
+qui le font valoir, il n'y a pas de fermage payé, et ainsi manque la
+classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes:
+Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population
+urbaine, y compris celle des bourgades, ne dépasse pas 200,000 âmes. Il
+n'y a point du tout d'aristocratie et très peu de bourgeoisie; celle-ci
+est composée des négociants, des boutiquiers et des propriétaires de
+maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de paupérisme; les
+infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches
+et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrières.
+Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les
+neuf dixièmes de la population, les vêtements, les meubles, les
+ustensiles, les instruments aratoires, est confectionné sur place par
+les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une
+concurrence subventionnée, qui remplacera les bonnes et fortes étoffes
+de laine et les solides chemises de lin brodées, appropriées au climat
+et si pittoresques, par des cotonnades à bas prix, à l'imitation de
+celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'à
+présent pour favoriser le développement de l'industrie manufacturière:
+les marchés urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se
+heurterait d'ailleurs à un autre obstacle résultant, non des conditions
+naturelles, mais des combinaisons spéciales du tarif douanier; car
+l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le récent
+traité de commerce de 1881.
+
+Pour faciliter les échanges des populations habitant des deux côtés de
+la frontière dans une certaine zone, l'Autriche a adopté, de commun
+accord et sous condition de réciprocité avec quelques États limitrophes,
+notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appelé
+_Grenz-Verkehr-Tarif_[14]. Le tarif différentiel arrêté avec la Serbie
+réduit, pour certaines marchandises, les droits de douane à la moitié de
+ceux que paye la nation la plus favorisée, et, au lieu de limiter la
+zone à laquelle doivent être réservées ces facilités, le traité
+austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement
+importés, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie
+austro-hongroise par les frontières communes. Les droits de douane, déjà
+peu élevés en général, se trouvent tellement réduits que les fabriques
+serbes qui veulent s'établir sont rendues impossibles ou sont bientôt
+tuées par la concurrence. C'est ce qui a frappé de stérilité la plupart
+des monopoles accordés en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes
+s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial à
+l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette
+prime exorbitante accordée à un État déjà si favorisé par sa proximité;
+car, sur le total du commerce extérieur de la Serbie, s'élevant en 1879,
+pour les importations et les exportations, à 86 millions de francs, les
+échanges avec l'Autriche montaient à 65 millions. Mais, quant à moi, j'y
+vois un avantage pour les Serbes: elle les préserve d'être enfermés dans
+des ateliers insalubres et exploités par des manufacturiers privilégiés.
+
+[Note 14: Les marchandises qui, par faveur spéciale, en vertu du
+trafic-frontière (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire
+douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent à l'importation que la moitié
+des droits de douane applicables à la nation la plus favorisée, sont les
+suivantes:
+
+1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus
+favorisée, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.
+
+2. Pierres non polies, pierres à aiguiser et pierres à lithographier.
+Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75
+centimes.
+
+3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grès, tuyaux,
+carreaux pour poêles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100
+kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.
+
+4. Verre à vitres, etc., plaques de verre coulées pour toitures ou
+dallages. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 3 francs;
+l'Autriche-Hongrie, 1 fr. 50 c.
+
+5. Verre creux, blanc. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 5 francs;
+l'Autriche-Hongrie, 2 fr. 50 c.
+
+6. Fer brut, fonte en barre, en gueuse, fer malléable et acier en barre,
+massiaux, fer en loupe, vieille ferraille, débris de fer et acier. Taxe
+ordinaire: par 100 kilogrammes, 80 centimes; l'Autriche-Hongrie, 40
+centimes.
+
+7. Fer et acier en verges, carré, en rubans, méplat ou rond, fer et
+acier d'angle et de cornière de toute espèce, plaques de fer et d'acier.
+Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1
+franc. Les outils et instruments aratoires rentrent dans cette
+catégorie.
+
+En échange, la Serbie a obtenu le traitement différentiel pour ses
+bœufs et taureaux (par tête, 4 florins), et ses porcs (par tête, fl.
+1.50.)]
+
+Un rapport récent du consul d'Autriche-Hongrie à Belgrade constate sans
+façon que la Serbie est entraînée dans l'orbite commerciale de sa
+puissante voisine. «La Serbie, dit M. de Wysocki, est, par sa situation,
+attribuée presque entièrement à l'Autriche-Hongrie, et elle le sera
+encore longtemps. Le long de sa frontière septentrionale, la Serbie a
+trois grands moyens de communication: le Danube, la Save et la
+_Staatsbahn_, qui lui imposent impérieusement l'Autriche-Hongrie comme
+débouché et comme source d'importations.» La vérité de cette affirmation
+se trouve confirmée par les chiffres du commerce extérieur de la Serbie,
+dont voici le résumé pour 1880: Importation, 59,096,263 francs;
+exportation, 31,685,553 francs; transit, 1,504,877 francs; total:
+90,286,693 francs. Importation d'Autriche-Hongrie, 38,151,904 francs;
+exportation en Autriche-Hongrie, 24,376,208 francs; total: 62,528,112
+francs. Reste donc pour tous les autres pays: 27,758,581 francs. En
+1882, on a exporté 280,000 porcs estimés 13,990,000 francs; pour
+14,246,270 francs de pruneaux secs; pour 8,101,770 francs de laine;
+6,083,600 francs de froment; 2,584,660 francs de vin. Progression du
+commerce extérieur: 1842, 13 millions; 1852, 22 millions; 1862, 28
+millions; 1868, 67 millions; 1880, 90 millions.
+
+Je me suis permis de dire aussi au ministre des finances qu'un autre
+danger me semblait menacer la Serbie, celui de la dette publique,
+grossissant partout et toujours, grevant toutes les familles, ruinant
+surtout les campagnes et faisant plus de mal que les trois fléaux dont
+la litanie demande que le Seigneur nous délivre: la peste, la guerre et
+la famine. Point d'agent de paupérisation plus malfaisant. Les désastres
+de la guerre se réparent vite, on l'a bien vu en France après 1870; mais
+la dette arrache le pain de la bouche de ceux qui le produisent: voyez
+l'Italie, la Russie et l'Égypte. Elle est surtout une cause de
+souffrances dans les contrées éloignées des marchés de l'Occident, où
+les denrées sont à vil prix et l'argent rare. Dans une province écartée,
+au centre de la péninsule des Balkans, une famille vit à l'aise; mais
+forcez-la de verser 20 ou 30 francs en or aux banquiers de Vienne ou de
+Paris, pour sa part dans l'intérêt de la dette, que de produits elle
+devra vendre et soustraire à la satisfaction de ses besoins, dans une
+région où les routes manquent pour l'exportation et où il n'y a pas
+d'acheteurs sur place, parce que chacun produit à suffisance tout ce
+qu'il lui faut! La facilité d'emprunter est un entraînement irrésistible
+pour ceux qui gouvernent. Ils ont immédiatement en mains des moyens
+d'action énormes; l'avenir pourvoira aux intérêts et au remboursement!
+Les banquiers sont toujours prêts à avancer l'argent. Ils touchent la
+prime et rejettent le risque sur les souscripteurs. Le déficit se
+creuse; on emprunte encore pour le combler; les populations sont
+accablées de charges croissantes, jusqu'à ce que vienne la faillite.
+C'est l'histoire habituelle des emprunts orientaux. Pour les pays
+primitifs, le crédit est une peste.
+
+La dette de la Serbie ne s'élève encore qu'à 130 millions, dont 100 ont
+été consacrés à faire le chemin de fer Belgrade-Nisch et à remplacer les
+millions emportés par la faillite Bontoux. Mais les emprunts n'ont
+commencé à se succéder qu'à partir de 1875, et déjà ils prennent plus de
+7 millions par an sur un revenu de 34. On entre dans cette voie funeste
+qui a mené la Turquie à sa perte. Pour obtenir 5 millions destinés à
+compléter l'achat de 100,000 nouveaux fusils Mauser, on a cédé à
+l'Anglo-Austrian Bank le monopole du sel pour quinze ans, et récemment
+on a engagé d'autres impôts, se mettant ainsi à la merci des financiers
+étrangers. Rien de plus funeste pour un État; il aliène de la sorte son
+indépendance. Je sais parfaitement que jusqu'à présent la Serbie peut
+très facilement payer l'intérêt de sa dette, d'autant plus que le
+nouveau chemin de fer, surtout quand il sera relié à Salonique, d'un
+côté, et à Constantinople, de l'autre, favorisera notablement le
+développement de la richesse; mais, néanmoins, je ne puis cacher mon
+impression aux ministres serbes qui m'ont fait un si bienveillant
+accueil. Armements coûteux, emprunts répétés, mise en gage des sources
+du revenu, ce sont là des symptômes inquiétants auxquels il faut
+veiller. _Principiis obsta_ est une admirable devise, trop peu comprise.
+
+--Je reçois l'accueil le plus amical chez le secrétaire de notre
+légation, le comte du Bois. Il est grand chasseur et rapporte merveille
+des belles traques que l'on peut faire dans les montagnes du pays, qui
+sont sauvages et inhabitées.
+
+--En voyage, je tâche toujours, quand j'en ai le temps, de visiter les
+bureaux des principaux journaux; c'est encore le meilleur centre
+d'informations. On y trouve des gens d'esprit capables d'exposer la
+situation d'une façon plus «objective», plus impartiale que les
+«politiciens». Je rencontre plusieurs fois M. Komartchitch, rédacteur en
+chef du journal progressiste et gouvernemental le _Vidélo_. Il y a, me
+dit-il, trois partis en Serbie: les conservateurs, les progressistes et
+les radicaux.
+
+Les conservateurs ont pour chef M. Ristitch, l'homme politique le plus
+considérable du pays. Il a fait partie du conseil de régence après la
+mort du prince Michel et pendant la minorité du prince Milan. C'est lui
+qui a dirigé la politique étrangère pendant la période si difficile, si
+périlleuse de la guerre turco-russe, et aussi au congrès de Berlin, d'où
+il a eu l'honneur de rapporter pour la Serbie les deux importantes
+provinces de Nisch et de Pirot. Il a dû quitter le pouvoir, parce qu'il
+n'a pas voulu céder aux exigences de l'Autriche, lors des négociations
+pour le traité de commerce. Quand le cabinet de Vienne a menacé de
+fermer ses frontières aux exportations de la Serbie et que les
+canonnières autrichiennes sont venues s'embosser à Semlin, la Serbie n'a
+pas osé résister et M. Ristitch s'est retiré. On le prétend inféodé à la
+Russie. Il s'en défend énergiquement. «Ce que je veux pour mon pays, me
+dit-il, c'est ce bien précieux que nous avons conquis au prix de notre
+sang, l'indépendance. Nous devons conserver de bonnes relations avec
+l'Autriche, mais nous ne pouvons pas oublier ce que la Russie a fait
+pour nous. C'est à elle que nous devons d'exister. C'est elle qui, à la
+paix de Bucharest, en 1812, puis en 1815, en 1821 et en 1830, est
+intervenue pour nous et a obtenu notre affranchissement. Inutile de
+rappeler ses sacrifices en notre faveur durant la dernière guerre. C'est
+d'elle encore que nous pouvons attendre la délivrance des populations
+slaves affranchies par le traité de San-Stéfano, mais remises sous le
+joug turc par le traité de Berlin. Amis de tous, serviteurs de personne,
+voilà quelle doit être notre devise.» A l'intérieur, M. Ristitch est
+hostile aux innovations trop hâtives et partisan d'un gouvernement fort.
+Il est encore dans la force de l'âge. L'œil ferme et même dur indique
+une volonté arrêtée. Il expose ses idées avec une grande netteté, et,
+quand il s'anime, avec une véritable éloquence. Il occupe une vaste
+maison richement meublée, sur le boulevard Michel, non loin du Konak.
+
+Parmi les hommes d'État éminents de la Serbie appartenant au parti
+conservateur, on peut encore citer M. Kristitch, qui a été, à plusieurs
+reprises, président du conseil; Marinovitch, ancien président du Sénat,
+actuellement (1885) ministre de Serbie à Paris, et Garaschanine, qui a
+exercé une grande influence sur les affaires de son pays.
+
+Le parti progressiste correspond aux libéraux de l'Occident. Il n'a
+guère de respect pour les institutions anciennes, qu'il considère comme
+un reste de barbarie, et il ne se pique point d'une grande déférence
+envers l'Église nationale, ainsi que l'a prouvé la façon dont il a mené
+et terminé le différend avec le métropolite Michel. Il veut doter son
+pays le plus tôt possible de tout ce qui constitue ce qu'on appelle la
+civilisation occidentale: grande industrie, chemins de fer, affaires
+financières, banques et crédit, instruction à tous les degrés, beaux
+monuments, villes bien pavées, éclairées au gaz, bourgeoisie aisée
+menant grand train, développement de la richesse, et, pour hâter la
+réalisation de ce programme, l'accroissement des pouvoirs et des revenus
+du gouvernement, et la centralisation. Le roi, qui désire voir son pays
+marcher d'un pas rapide dans la voie du progrès, s'attache de préférence
+à ce groupe de «libéraux». En outre, comme tous les souverains, qui
+craignent les chocs que peut amener la situation actuelle de l'Europe,
+il a pour visée principale de fortifier son armée.
+
+Le parti radical comprend deux groupes dont les tendances sont très
+différentes. Le premier se compose des paysans et des popes de la
+campagne, qui veulent conserver intactes les anciennes libertés locales
+et payer peu d'impôts. Ils sont, par conséquent, hostiles aux
+innovations des progressistes, qui coûtent de l'argent et qui étendent
+le cercle d'action du pouvoir central. Les ruraux serbes ressemblent en
+ceci à ceux de la Suisse, qui, par le _referendum_, rejettent
+impitoyablement toutes les mesures centralisatrices, à ceux du Danemark,
+qui, dominant dans la Chambre basse, refusent, depuis des années, de
+voter le budget trop favorable aux villes, d'après eux, et à ceux de la
+Norvège, qui tiennent en échec le roi Oscar, si aimé en Suède et si
+digne de l'être. La seconde fraction du parti radical est composée de
+jeunes gens qui, ayant fait leurs études à l'étranger, en ont rapporté
+des idées républicaines et socialistes. Leur organe était la
+_Somoouprava_ (_l'Autonomie_). Leur amour des anciennes institutions
+slaves s'avive d'un enthousiasme étrange pour «la commune» de Paris,
+comme on peut le constater dans leur journal le _Borba_ (le _Combat_).
+Dans un programme que publiait naguère un de leurs journaux, ils
+réclamaient la revision de la Constitution afin d'arriver aux réformes
+suivantes: suppression du conseil d'État, division du pays en cantons
+fédérés, la magistrature remplacée par des juges élus, tous les impôts
+transformés en un impôt progressif sur le revenu et, au lieu de l'armée
+permanente, des milices nationales.
+
+Si les élections sont libres, le parti des paysans doit l'emporter, car
+est électeur tout homme majeur payant l'impôt sur ses biens ou son
+revenu, ce qui équivaut à peu près au suffrage universel des chefs de
+famille. On compte 360,000 contribuables, dont environ les neuf dixièmes
+appartiennent aux campagnes. Mais quand le groupe radical urbain expose
+des idées révolutionnaires et socialistes qui n'ont guère d'application
+dans un pays où il n'y a ni accumulation de capitaux, ni prolétariat,
+et où se trouve réalisé le principe essentiel du socialisme: «A tout
+producteur l'intégralité de son produit», parce que la propriété
+foncière est répartie universellement et très également, alors les
+paysans prennent peur, et les avancés sont livrés sans défense à la
+merci du gouvernement, qui parfois use à leur égard de procédés de
+répression sommaires, rappelant trop l'époque turque, ainsi qu'on l'a vu
+récemment.
+
+Je ne puis m'empêcher de croire que le parti progressiste, en
+s'efforçant d'implanter hâtivement en Serbie le régime dont la
+Révolution française et l'Empire ont doté la France, poursuit un faux
+idéal, dont l'Occident revient. Au risque de passer pour un
+réactionnaire, je n'hésite pas à dire que très souvent les paysans ont
+raison dans leurs résistances. C'est un si grand avantage pour un pays
+de posséder des autonomies locales, vivantes, ayant leurs racines dans
+le passé, qu'il faut bien se garder de les affaiblir ou de restreindre
+leur compétence. Quand la centralisation les a détruites, on a
+grand'peine à les ressusciter, comme on le voit en France et en
+Angleterre.
+
+Le «fonctionnarisme» est une des plaies des États modernes. Pourquoi
+l'introduire là où il n'existe pas? Un exemple fera comprendre ma
+pensée. Tandis que la Belgique, avec cinq millions et demi d'habitants,
+n'a que neuf gouverneurs de province, la Serbie, qui n'a que 1,800,000
+habitants, est divisée en vingt et un départements avec autant de
+préfets (_natchalnick_) et quatre-vingt-un districts ayant chacun son
+sous-préfet (_sreski-natchalnick_), et dans chaque préfecture et
+sous-préfecture il y a des secrétaires, des greffiers, des employés.
+N'est-ce pas trop? Le but visé paraît très désirable: c'est
+l'application rapide et surtout uniforme des lois. Il paraît intolérable
+que toutes les communes ne marchent pas du même pas et que quelques-unes
+restent très en arrière. C'est cependant ce que l'on voit dans les pays
+les plus libres et les plus heureux: en Suisse, aux États-Unis et jadis
+dans les Pays-Bas. L'uniformité est une admirable chose, mais on peut la
+payer trop cher. Il faut voir dans Tocqueville comment, en la
+poursuivant, l'ancien régime a détruit la vie locale et préparé la
+révolution. L'avantage incalculable des pays où la commune primitive a
+survécu, c'est que, plus on y est démocrate, plus on est conservateur.
+Quelles sont les causes de perturbation dans les États occidentaux? La
+grande industrie, la concentration des capitaux, le prolétariat, les
+grandes villes et la centralisation. Or, c'est là ce que les
+progressistes travaillent à développer en Serbie. Ils sont donc, à leur
+insu, les fauteurs des révolutions futures, en multipliant, aux dépens
+des contribuables, les places, ample proie que se disputeront les
+factions politiques, les influences parlementaires et les aspirants au
+pouvoir: C'est un des maux dont souffrent déjà la Grèce et l'Espagne,
+sans parler des États plus rapprochés de nous.
+
+Les Serbes doivent rester un peuple principalement agricole: _Beati
+nimium agricolæ!_ Il n'est pas vrai, comme l'a dit l'économiste allemand
+List, le fondateur du Zollverein, en invoquant l'exemple de l'ancienne
+Pologne, qu'un État exclusivement adonné à l'agriculture ne peut
+s'élever à un haut degré de civilisation. Il y a trente ou quarante
+ans, avant qu'un tarif ultra-protecteur eût développé la grande
+industrie aux États-Unis, la Nouvelle-Angleterre avait autant de
+lumières et de bien-être et plus de vertus et de vraie liberté
+qu'aujourd'hui. Lisez ce qu'en disent les voyageurs clairvoyants de
+cette époque: Michel Chevalier, Ampère, Tocqueville: nulle part ils
+n'avaient trouvé un état social plus parfait. Voilà l'exemple qu'il faut
+poursuivre, et dont la Serbie n'est séparée que par une certaine
+infériorité de culture qui est le résultat inévitable de quatre siècles
+de servitude. Si ma voix pouvait être écoutée, je dirais aux Serbes:
+Conservez vos institutions communales, votre égale répartition de la
+terre; respectez les autonomies locales; gardez-vous de les écraser sous
+une nuée de règlements et de fonctionnaires. Ayez surtout, de bons
+instituteurs, des popes instruits, des écoles pratiques d'agriculture,
+des voies de communication; puis, laissez agir librement les initiatives
+individuelles, et vous deviendrez un pays modèle, le centre
+d'agglomération de cet immense et splendide cristal en voie de
+formation, la fédération des Balkans. Mais si, au contraire, vous
+violentez et comprimez les populations, pour marcher plus vite et vous
+rapprocher en peu de temps de l'Occident, vous conduirez la Serbie et
+vous-mêmes à l'abîme, car vous provoquez les révolutions.
+
+--Je m'entretiens avec M. Vladan Georgevitch du service sanitaire de la
+Serbie, dont il est l'organisateur et dont il est très fier. Il a
+beaucoup voyagé et beaucoup étudié, et il a pu édicter une
+réglementation modèle dans un pays où presque tout était à faire. J'en
+dirai quelques mots, parce qu'elle soulève un très grave débat. Il est
+certain qu'il est pour les communes une série de mesures, et pour les
+individus une façon de vivre, de se nourrir et de se soigner, en cas de
+maladie, qui sont les plus conformes à l'hygiène publique et privée.
+L'État doit-il, par des règlements détaillés, imposer tout ce que
+commande la science à cet égard, comme il le fait dans l'armée, afin
+d'accroître autant que possible les forces de la population? Il est hors
+de doute qu'en le faisant, l'État aidera les citoyens à se mieux porter
+et à se mieux défendre des épidémies; mais, d'autre part, il affaiblira
+le ressort de l'initiative et de la responsabilité individuelles, comme
+on l'a vu dans les établissements des jésuites au Paraguay; il
+favorisera l'extension du fonctionnarisme; la nation deviendra un mineur
+soumis à une tutelle perpétuelle. Récemment, Herber Spencer a poussé, à
+ce sujet, un cri d'alarme d'une admirable éloquence en décrivant
+l'esclavage futur: _the Coming Slavery_, qui réduira, dit-il, les
+hommes, libres jadis, à n'être plus que des automates aux mains de
+l'État omnipotent. C'est l'éternel débat entre l'individu et le pouvoir.
+Je me trouve très embarrassé en présence d'une réglementation plus
+minutieuse, plus excessive qu'aucune de celles édictées par la
+bureaucratie prussienne, et, en même temps, si méthodique, si conforme
+aux _desiderata_ de la science qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. On
+en jugera; j'imagine qu'il n'est pas un médecin qui ne souhaitât
+semblable organisation pour son pays.
+
+Au ministère de l'intérieur est constituée une section sanitaire,
+composée d'un chef de service, d'un inspecteur général et d'un
+secrétaire, de deux chimistes et d'un vétérinaire général, tous docteurs
+en médecine. La compétence et les pouvoirs de cette section s'étendent à
+tout ce qui concerne l'hygiène, même à la nourriture des habitants. Elle
+peut édicter des règlements obligatoires applicables à toutes les
+industries travaillant pour l'alimentation. L'énumération de ces
+prescriptions forme un petit volume. Pour mettre à exécution ces
+règlements, la section a sous ses ordres des médecins de département,
+d'arrondissement et de commune, des vétérinaires et des sages-femmes.
+L'organisation médicale est aussi complète que l'organisation
+administrative: à côté du préfet, le médecin départemental, presque
+aussi bien rétribué; à côté du sous-préfet, le médecin d'arrondissement,
+avec le même traitement; dans chaque commune d'une certaine importance,
+un médecin communal qui fait de droit partie du conseil municipal. Ceci,
+en tout cas, est excellent. Au ministère se réunit aussi le conseil
+sanitaire général, composé de sept médecins. C'est un corps scientifique
+consultatif. Sa mission est d'étudier et de contrôler les mesures que
+peut adopter la section sanitaire qui représente le pouvoir exécutif. Le
+pays tout entier est donc soumis à une hiérarchie de fonctionnaires
+médicaux, investis du pouvoir d'inspecter et de réglementer tout ce qui
+touche à l'hygiène des hommes et des animaux domestiques.
+
+Voici maintenant quelques détails de cette réglementation. Tout enfant
+doit être vacciné entre le troisième et le douzième mois de sa naissance
+et revacciné à la sortie de l'école primaire, et, s'il est du sexe
+masculin, revacciné une troisième fois quand il est appelé au service
+militaire. La vaccination obligatoire et gratuite se fait sous la
+surveillance du préfet et du médecin départemental, et en présence du
+maire. La vaccination doit avoir lieu entre le 1er mai et le 30
+septembre. Sur toute maison où règne une maladie contagieuse doit être
+attaché un écriteau réglementaire, indiquant la nature du mal. Même
+prescription en Hollande, où l'on pouvait voir récemment, sur l'hôtel
+qu'occupait l'héritier de la couronne, une plaque portant ces mots
+sinistres: _Fièvre typhoïde_. Le médecin départemental doit veiller à la
+propreté des maisons habitées, en éloigner les causes d'infection ou de
+maladie résultant des lieux d'aisances et, des fumiers trop rapprochés
+des sources, de la nature de l'eau, de la mauvaise nourriture, des
+coutumes concernant les couches et les inhumations. Ses investigations
+doivent s'étendre même jusqu'à un sujet très délicat, car il doit
+rechercher «comment se font les mariages, s'ils produisent des maladies
+héréditaires, quelle est la fécondité moyenne des unions et s'il y a des
+causes qui la limitent». Sous peine de punition disciplinaire, il est
+tenu d'obtenir du préfet des mesures pour faire disparaître, soit dans
+les ateliers, soit dans les familles particulières, «tout ce qui peut
+nuire à la santé».
+
+Le nombre des pharmaciens est limité et le prix de tous les médicaments
+taxé. Les honoraires des médecins pour leurs visites et pour toutes les
+opérations le sont également. Ainsi, la visite simple se paye dans la
+capitale de 1 à 4 francs, dans le reste du pays, de 1 à 2 francs. Pour
+un bandage de plâtre sur un bras cassé: 6 francs; pour amputer un bras
+ou une jambe, 40 francs; pour l'emploi du forceps, 6 à 40 francs, et
+ainsi de suite. On ne peut pas dire que le corps médical ait abusé de sa
+toute-puissance pour rançonner les malades. Un hôpital de vingt lits au
+moins doit être ouvert dans chaque chef-lieu de département et dans
+chaque arrondissement; il est placé autant que possible au centre du
+territoire. N'oublions pas qu'il y en a 31 pour 1,800,000 habitants. Le
+médecin officiel y aura son logement. Les indigents y seront reçus
+gratuitement ou ils seront soignés à domicile.
+
+Dans l'intérêt de la santé publique, les règlements n'ont pas craint
+d'interdire un usage séculaire, qui semble presque un rite religieux.
+Partout, les orthodoxes transportent leurs morts au cimetière dans un
+cercueil ouvert, et on couvre le visage et le corps de fleurs.
+Désormais, il faut le mettre dans un cercueil fermé, sous peine de
+prison et d'amende. Les prescriptions pour combattre les épizooties à la
+frontière et dans le pays sont également rigoureuses et minutieuses.
+
+Cette vaste et complète organisation sanitaire dispose d'un budget
+spécial, qui se compose du revenu de toutes les fondations hospitalières
+fusionnées en un fonds spécial, d'un impôt spécial de 1 fr. 60 c. par
+contribuable et de subsides de l'État. Je pense qu'en aucun pays il
+n'existe un régime de police hygiénique aussi détaillé et aussi parfait.
+Mais n'a-t-on pas dépassé la mesure? Dans une intéressante étude sur
+l'histoire du service sanitaire en Serbie, M. Vladan Georgevitch nous
+montre, dès le XIIe siècle, les anciens souverains serbes, le grand
+Stephan Nemanja et le roi Milutine fondant des hôpitaux. Nommé récemment
+maire de Belgrade, cet hygiéniste éminent s'est donné pour mission de
+faire de cette capitale la ville la plus saine de l'Europe. A cet effet,
+il s'occupe, en ce moment, de préparer de grands travaux de pavage,
+d'éclairage et d'égouts, ce qui est excellent; seulement, pour payer
+l'intérêt des douze millions que cela coûtera, il veut établir l'octroi,
+ce qui serait très regrettable. Alors que tous les économistes
+condamnent cet impôt et qu'on envie les pays qui, comme la Belgique et
+la Hollande, sont parvenus à l'abolir, on irait entourer Belgrade d'un
+cercle de douane intérieure et d'un cordon de gabelous, et on choisirait
+pour cela le moment où les nouveaux chemins de fer, qui relieront
+l'Occident à l'Orient, vont faire de la capitale serbe une grande place
+commerciale et où il faut surtout faciliter les échanges, en supprimant
+les entraves, les frais et les délais! Mieux vaut accomplir lentement
+les améliorations que d'arrêter, dès le début, l'essor du commerce, qui
+fuit dès qu'on le gêne et qu'on porte atteinte à sa liberté.
+
+--On fonde grand espoir sur le développement des industries extractives.
+Déjà existe à Maidan-Pek, aux mains d'une compagnie anglaise, une grande
+fonderie de fer, mais elle ravage les forêts et ne donne pas de grands
+bénéfices. Bientôt, grâce au chemin de fer, on pourra exploiter les
+couches de lignite qu'on rencontre entre Tchoupria et Alexinatz et aux
+bords de la Nischava, au delà de Nisch, et aussi rouvrir les mines de
+plomb argentifères de Kopaonik et de Jastribatz, dans la vallée de la
+Topolnitza. Comme la Grèce au Laurium, la Serbie possède des résidus
+d'anciennes exploitations qui contiennent 5 à 6 p. c. de plomb et 0.0039
+d'argent. On estime qu'il y en a 426,000 mètres cubes. On les rencontre
+dans les montagnes de Glatschina, à 28 kilomètres de Belgrade.
+
+--Le bâtiment où se réunit l'assemblée nationale, la Skoupchtina, est
+une construction provisoire sans prétention architecturale. On y trouve,
+comme partout, des bancs en demi-cercle, l'estrade du bureau et des
+galeries publiques, mais il n'y a point de tribune pour l'orateur;
+chacun parle de sa place. Le régime constitutionnel ordinaire est en
+vigueur; seulement, il n'y a qu'une Chambre. Le conseil d'État,
+autrefois appelé Sénat (_Soviet_), avec onze à quinze membres, nommés
+par le roi, prépare les lois. Il a aussi d'importantes attributions
+administratives; mais la Skoupchtina seule vote les lois et le budget.
+Celle-ci compte aujourd'hui 170 membres, dont les trois quarts sont élus
+à raison de un député par 3,000 contribuables et le dernier quart, nommé
+par le roi «parmi les personnes distinguées par leur instruction ou leur
+expérience des affaires publiques». Est électeur tout Serbe majeur et
+payant un impôt sur ses biens, son travail ou son revenu. Pour être
+nommé député, il faut avoir trente ans révolus et payer trente francs au
+moins d'impôt à l'État. Curieuse incompatibilité, les officiers, les
+fonctionnaires, les avocats, les ministres des cultes ne peuvent être
+désignés par le peuple, mais seulement par le roi. La Skoupchtina se
+réunit chaque année. Le roi peut la dissoudre. Pour changer la
+Constitution (_Oustaw_), pour élire le souverain ou le régent, s'il y a
+lieu, ou pour toute question de première importance au sujet de laquelle
+le roi veut consulter le pays, il faut réunir la Skoupchtina
+extraordinaire, qui se compose de quatre fois plus de députés que
+l'assemblée ordinaire. Une bande de réfugiés, réunie le 4 février 1804
+dans la forêt d'Oréchatz, y décida la guerre sainte contre les Turcs et
+conféra à Kara-George le titre de vojd ou de chef: ce fut la première
+Skoupchtina. C'est d'elle qu'émanent, par conséquent, la nationalité
+serbe et plus tard la dynastie. C'est en Serbie, plus que partout
+ailleurs, qu'on peut dire que tous les pouvoirs viennent du peuple. Les
+électeurs étant tous des propriétaires indépendants, les élections
+devraient être complètement libres, et néanmoins, dans les moments de
+crise, le gouvernement, par l'influence de ses préfets et de ses
+sous-préfets, parvient, dit-on, à imposer ses candidats. Si cela est
+vrai, c'est un symptôme regrettable et pour les gouvernants et pour les
+gouvernés.
+
+--Le prix des denrées et le montant des traitements servent à faire
+apprécier les conditions économiques d'un pays. Les chiffres sont un peu
+inférieurs à ceux de l'Occident, mais pas notablement. La liste civile
+du roi a été élevée, en 1882, de 700,000 à 1,200,000 francs. Le
+métropolite reçoit 25,000 francs; les ministres et les évêques, 12,630
+francs; les conseillers d'État, 10,140 francs; les conseillers de la
+cour des comptes et de la cour de cassation, de 5,000 à 7,000 francs; le
+président d'un tribunal de première instance, de 4,000 à 5,000 francs;
+les juges, de 2,500 à 4,000; un professeur d'université, 3,283 francs,
+augmentés tous les cinq ans jusqu'à 7,172 francs; un professeur de
+l'enseignement moyen, 2,273 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à
+5,000 francs; les instituteurs et les institutrices, outre le logement
+et le chauffage, fourni par la commune, 800 francs, augmentés
+successivement jusqu'au maximum de 2,450 francs; un général, 12,600
+francs; un colonel, 7,000, un capitaine, 2,700 et un lieutenant 1,920
+francs. A Belgrade, la viande se paye 1 franc le kilogramme; le poisson,
+1 fr. 25 c.; le sterlet, 1 fr. 60 c.; le pain, 25 centimes; le vin, de
+50 centimes à 1 franc; le beurre, 3 à 4 francs; la couple de poulets, 2
+à 3 francs; un dindon, 4 francs; une oie, 3 francs. Plus on pénètre dans
+l'intérieur du pays, plus ces prix diminuent. Les voies de communication
+rapides nivelant les prix, Belgrade est déjà sous l'action du marché de
+Pesth. La Serbie a adopté le système monétaire français; seulement, le
+franc s'appelle _dinar_ et le centime, _para_.
+
+La valeur des immeubles en Serbie augmente rapidement. En 1863, on a
+estimé celle des propriétés urbaines, moins Belgrade, à 48,531,844
+francs, et celle des propriétés rurales à 196,099,000 francs. D'après
+les calculs communiqués par le directeur de l'_Ouprava Fondava_ à M. de
+Borchgrave, il faudrait porter la valeur des propriétés urbaines à plus
+du double, soit à environ 100 millions, et celle des propriétés rurales
+à 2,160,000,000 de francs. Pour Belgrade seule, on compte 1,080,000,000
+de francs, ce qui, relativement, paraît un chiffre trop fort. Pour les
+terres, les appréciations sont difficiles, parce qu'il s'en vend très
+peu. Sur les 360,000 contribuables que compte la Serbie, 12,000 ont
+conclu avec l'_Ouprava Fondava_ des emprunts hypothécaires pour une
+somme de 36 millions de francs, dont 12 millions pour Belgrade, et 24
+millions pour le reste du pays.
+
+A Belgrade, les terrains à bâtir atteignent un prix élevé: 60 à 100
+francs par mètre carré dans les rues Prince-Michel fit Teresia; vers le
+Danube, 20 à 30 francs, et vers la Save, 24 à 40 francs. Les
+constructions coûtent cher, parce que la main-d'œuvre et les matériaux
+se payent à un haut prix. Le salaire d'un ouvrier maçon est de 5 à 6
+francs par jour; leurs aides, qui sont souvent des femmes, reçoivent 1
+fr. 50 c. Les 1,000 briques valent 35 à 40 francs. Les maisons
+rapportent de 8 à 10 ou 12 p. c. de leur prix de revient. C'est donc un
+bon placement, car le chemin de fer augmentera la valeur des immeubles
+dans la capitale. Il y aurait avantage à employer ici, pour faire des
+briques, les méthodes et les ouvriers belges, qui les produisent au prix
+de 12 à 15 francs le 1,000.
+
+M. Vouitch, professeur d'économie politique à l'université, m'en fait
+voir les bâtiments. Ils ont été construits grâce au legs généreux d'un
+patriote serbe, le capitaine Micha Anastasiévitch, mort récemment à
+Bucharest, et dont l'une des filles a épousé M. Marinovitch, envoyé de
+Serbie à Paris. C'est le plus beau monument de Belgrade. On y a réuni
+des monnaies, des armes, des antiquités, des manuscrits et des portraits
+très intéressants pour l'histoire nationale. C'est aussi le siège de
+l'Académie royale des sciences. L'université n'a que trois facultés:
+celle de philosophie et lettres; celle des sciences, comprenant les arts
+et métiers, et celle de droit, vingt-huit professeurs et environ deux
+cents élèves. Pour étudier la médecine, il faut se rendre à l'étranger.
+
+--Le code civil, rédigé sous Milosch, est une imitation du code
+autrichien; cependant il y a quelques différences curieuses à noter,
+entre autres celle-ci: comme dans toutes les législations primitives,
+les filles n'héritent pas, s'il y a des fils ou des enfants mâles issus
+d'eux. Elles n'ont droit qu'à une dot, afin que les biens ne passent pas
+dans une famille étrangère.
+
+--Je lis dans un journal financier:
+
+«Les journaux de Berlin s'occupent de la régie des tabacs serbes. La
+formation de la régie est prévue dans le contrat d'avances conclu avec
+le groupe de la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir d'Escompte.
+La redevance est fixée, pour les cinq premières années, à 2,250,000
+francs, et elle progresse par séries quinquennales. Elle forme le gage
+de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera fait directement par
+les contractants de la régie et par prélèvements sur cette redevance.»
+
+Rien de plus triste! Voilà la Serbie, pays libre et à peine émancipé,
+qui suit le chemin de la Turquie et de l'Égypte. Elle hypothèque et
+livre en gage, successivement, toutes ses ressources, donnant droit,
+chose plus grave, aux financiers européens d'intervenir dans son
+administration intérieure. C'en est fait de son indépendance. Elle ne
+payera plus tribut à Constantinople, mais à Vienne et à Paris, et dans
+des conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou à la banqueroute ou
+à l'asservissement économique de la nation serbe. Vaillant Kara-George,
+glorieux Milosch, est-ce pour un semblable avenir que vous avez
+combattu!
+
+--Tandis que nous nous promenons sur le Kalimegdan et que nous
+contemplons, du haut de ce glacis de la forteresse, le magnifique
+paysage qui se déroule devant nous, la vaste plaine hongroise et le
+confluent du Danube et de la Save illuminés des feux dorés du soleil
+couchant, on me raconte quelques détails sur les atrocités commises
+jadis par les Turcs en ce lieu même. C'était en 1815. L'insurrection
+serbe vaincue, et Milosch momentanément réduit à se soumettre, les
+Turcs, qui avaient réoccupé tout le pays, voulurent lui enlever toutes
+ses armes. Suleyman-Pacha envoya des sbires dans chaque village pour
+forcer les paysans à livrer leurs fusils. Ceux qui refusaient ou qui
+prétendaient n'en pas avoir étaient soumis à des tortures atroces; des
+femmes et des hommes étaient tués sous la bastonnade, pendus, les pieds
+en l'air, privés de toute nourriture, empalés ou brûlés vifs. Ce serait
+à ne pas le croire, si, comme le dit Mme Mijatovitch, dans son livre
+_History of Modern Serbia_, page 81, on ne connaissait pas le nom des
+victimes et la date exacte de leur martyr. En un seul jour, le
+gouverneur de Belgrade, Suleyman, fit empaler 170 Serbes compromis dans
+la dernière insurrection, malgré l'amnistie générale solennellement
+promise. Comme ces empalements s'étaient faits du côté du Kalimegdan
+qui domine la Save et fait face à Semlin, le général autrichien qui y
+commandait écrivit au pacha que cette exhibition révoltante devait être
+considérée comme une insulte à un État chrétien voisin, et que, par
+conséquent, s'il n'était pas mis fin immédiatement à ce spectacle
+abominable, les soldats autrichiens viendraient y mettre ordre. Suleyman
+ordonna de faire faire les exécutions du côté du Danube.
+
+--L'esprit d'association est développé parmi les artisans. J'ai
+remarqué, en face des bureaux du _Vidélo_, une _zadruga_ d'imprimeurs
+typographes, c'est-à-dire une société coopérative. L'antique zadruga
+rurale, la communauté de familles, est, en effet, une association de
+production agricole.
+
+--J'aime à errer dans le grand cimetière. Il est situé à l'extrémité sud
+de la ville, sur une colline d'un côté, coupée à pic par une carrière.
+On y a une vue admirable sur le Danube et sur l'immense plaine de la
+Hongrie. Le vendredi, les parents des défunts viennent visiter leurs
+tombes et y apportent des offrandes, comme dans l'antiquité. Voici, sur
+le tertre où est plantée une simple croix en bois noir, une petite
+bougie, un plat de cerises, un petit pain, une bouteille de vin et des
+fleurs. Une femme y est accroupie, elle pousse des gémissements
+accompagnés d'invocations à l'âme de son mari semblables à des mélopées:
+«O ami, pourquoi nous as-tu quittés? Nous t'aimions tant! Chaque jour,
+nous te pleurons! Rien ne pourra nous consoler.» Sur d'autres tombes se
+font entendre des lamentations encore plus douloureuses. On dirait un
+chœur de pleureuses romaines. L'effet est poignant. Le rite oriental
+s'est beaucoup moins modifié que les cultes occidentaux. Les coutumes du
+paganisme grec et latin, qui ont transformé le christianisme primitif,
+purement sémitique, sont restées ici intactes et vivantes. Ce poétique
+cimetière n'est pas à 200 mètres des habitations, comme le prescrit le
+règlement sanitaire: sera-t-il aussi fermé?
+
+--Je retrouve ici une personne que j'avais rencontrée lors de mon
+premier voyage et dont la vie est un drame. En 1867, lorsque je quittai
+Belgrade pour me rendre aux bains d'Hercule, à Mehadia, je vis monter
+sur le bateau à vapeur une dame au port de reine, accompagnée d'une
+jeune fille dont la beauté était éblouissante. Je remarque qu'elle est
+saluée avec le plus grand respect. La femme du consul d'Autriche, Mme de
+Lenk, m'apprend que c'est Mme Anka Constantinovitch, tante du prince
+Michel, lequel est éperdument amoureux de sa fille, la ravissante
+Catherine.--«Il veut, me dit-elle, l'épouser, après s'être divorcé de sa
+femme, la comtesse Hunyadi, qui déteste Belgrade et habite constamment
+en Hongrie. Jusqu'à présent, deux obstacles ont empêché
+l'accomplissement de ce dessein: le rite orthodoxe admet le divorce,
+mais interdit le mariage entre cousins et cousines. La comtesse Hunyadi
+est catholique; elle se refuse au divorce, et l'Autriche la soutient.»
+Comme j'avais une lettre de François Huet pour le prince Michel, Mme
+Anka me reçut de la façon la plus aimable et je passai quelques jours
+avec elle et sa fille à Mehadia. Peu de mois après, le prince Michel et
+Mme Anka étaient assassinés dans le parc de Topchidéré. Sa fille, la
+belle Catherine, qui est devenue Mme Michel Boghitchevitch, me raconte
+ce tragique épisode.
+
+--«Nous nous promenions, me dit-elle, ma mère et moi, avec le prince
+dans le Thiergarten. C'était par une belle après-midi du mois de juin.
+Tout à coup, sortent du bois des hommes armés de pistolets. Ils tirent à
+bout portant. Le prince et ma mère sont tués sur le coup, une balle
+m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire
+une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate,
+glisse et s'arrête dans mon cou. Tenez, elle est encore là; on n'a pas
+voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena à épouser, peu de
+temps après, Blasnavatz qui en avait près de soixante, mais qui était
+régent de la Principauté. Après sa mort, je devins la femme de mon mari
+actuel, qui est également mon cousin. Aussi, pour que le mariage pût
+s'accomplir, fûmes-nous obligés de nous réfugier en Hongrie. Le roi
+Milan nous a fait revenir à Belgrade, et il est très bon pour nous, mais
+nous préférons vivre à l'écart du monde officiel. Que de terribles
+souvenirs! Le prince Michel était adoré par le peuple. Vous avez vu sa
+statue équestre sur la place du Théâtre. Bientôt on inaugurera un
+monument expiatoire dans le parc aux Daims, à la place où il a été
+tué.»--Malgré ces tragiques épreuves, Mme Catherine est restée très
+belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velouté, avec de grands
+sourcils arqués et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car,
+comme son cousin le roi, à qui elle ressemble d'ailleurs, elle est
+d'origine valaque, par les femmes.
+
+--Je dîne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait
+bâtir ici une charmante résidence avec une pelouse unie comme un tapis,
+où l'on joue au lawn-tennis, à l'ombre de beaux arbres. On se croirait
+aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne,
+le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur
+chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou
+l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favorisés
+par leur tarif différentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y
+perdre. Si on relie par un tronçon, facile à faire le long de la côte,
+Salonique à la ligne grecque récemment inaugurée de Larissa-Volo, ce
+port, situé au fond du plus admirable golfe, deviendra le point
+d'embarquement le plus rapproché vers les échelles du Levant et
+l'Égypte, à moins qu'on ne pousse jusqu'à Athènes! Lorsque la jonction
+sera faite entre Nisch et les chemins ottomans à Sarambey, par Sofia, on
+ira, avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, de Belgrade à
+Constantinople, 1,066 kilomètres, en 29 heures, et de Londres à
+Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique réalisera le fameux
+projet exposé, avec tant d'éloquence, par le consul autrichien de Hahn,
+il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route
+militaire des Romains par _Singidunum_ ou _Alba Greca_ (Belgrade),
+_Horreum Margi_ (Tchoupria), _Naissus_ (Nisch) et Thessalonique, qui
+deviendrait un port de première importance.
+
+--Quelles sont les visées d'avenir de la Serbie? Elles sont vastes,
+illimitées comme les rêves de la jeunesse. Les patriotes exaltés voient
+renaître dans un avenir éloigné l'empire de Douchan, ce qui est une pure
+chimère. D'autres espèrent, ici comme à Agram, qu'un jour un État
+serbe-croate réunira toutes les populations parlant la même langue: les
+Croates, les Serbes, les Slovènes, les Dalmates et les Monténégrins;
+mais, pour cela, il faut ou qu'elles se soumettent à l'Autriche, ou
+qu'elles contribuent à la démembrer. Quoique ce projet ait pour lui la
+force très grande du principe des nationalités, il n'est pas encore à la
+veille de se réaliser. Les patriotes pratiques visent un but plus
+prochain: l'annexion de la Vieille-Serbie, cette pointe nord de la
+Macédoine, au sud de Vrania, qui comprend le théâtre de la grandeur et
+de la chute de l'antique royaume serbe: Ipek, la résidence des anciens
+patriarches serbes; Skopia, où Douchan plaça sur sa tête la couronne
+impériale de toute la Romanie; Detchani, le tombeau de la dynastie des
+Némanides, et Kossovo, le champ de bataille épique où triompha
+définitivement le croissant. D'après un voyageur qui connaît bien cette
+partie de la Péninsule, M. Arthur Evans, le jour où l'armée serbe
+pénétrera dans la Vieille-Serbie, elle y sera reçue avec joie par les
+rayas, dont la condition est affreuse[15]. Pour éviter à l'avenir de
+nouvelles complications, il faut que l'Europe tienne compte des vœux
+des populations, fondés sur les convenances ethniques, économiques et
+géographiques et sur les souvenirs de l'histoire.
+
+[Note 15: Voyez aux annexes, n° I.]
+
+
+
+
+ANNEXE N° 1.
+
+LA VIEILLE-SERBIE.
+
+
+Le pays appelé _Vieille-Serbie_ est un des moins connus de la péninsule
+des Balkans. Il y a toujours eu danger à parcourir cette province, à
+cause de la présence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes
+sont les descendants des Serbes qui, après la bataille de Kossovo, se
+sont soumis au sultan et ont embrassé l'islamisme afin d'acquérir des
+terres et des privilèges que les sultans accordaient à tous ceux qui
+prenaient le turban.
+
+Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus
+fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes à la
+main. Ils portent sur eux un véritable arsenal, car, dans leurs larges
+ceintures en cuir, ils ont généralement deux grands pistolets, un et
+quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent
+trois cartouchières ou boîtes en métal ciselé de dimensions différentes
+et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une
+baguette en fer, terminée par un anneau en cuir ouvragé et qui leur,
+sert à bourrer leurs pistolets, complète leur attirail guerrier.
+Lorsqu'ils sont en expédition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent
+toujours un immense fusil à crosse de cuivre plein, plus ou moins bien
+ciselé.
+
+Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes précautions dans
+la Vieille-Serbie turque, et les Européens qui ont pu traverser le pays
+des Arnautes sont extrêmement rares.
+
+Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a déjà
+été conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois départements qui
+sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekopljé. C'est dans ce dernier
+département qu'habitait plus particulièrement l'élément arnaute, et dont
+le centre principal était Kourschoumlje. Il a fallu les déloger à coups
+de fusil, car ils opposèrent une résistance armée à l'occupation de leur
+pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrétien, les
+Arnautes de Prekopljé et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se
+retirèrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la
+Vieille-Serbie.
+
+On les retrouvera peut-être encore et avec eux bien d'autres qui
+peuplent le pays, vivant côte à côte avec les Serbes chrétiens, qu'ils
+oppriment et terrorisent cruellement.
+
+Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficultés dans l'occupation
+du pays qu'ils convoitent? Cela est à peu près certain, quoique la
+Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment,
+nous ne voulons pas nous occuper de cette éventualité, nous voulons
+simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du
+pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur
+patrie.
+
+Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a été
+incorporée au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en
+territoire ottoman est la plus considérable et forme presque
+exclusivement le vilayet de Kossovo.
+
+Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopoljé,
+Métokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.
+
+Le Kossovopoljé est le plus vaste et le plus peuplé. C'est là que se
+trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, résidence du
+gouverneur général turc ou vali. C'est là également que se trouve la
+ville de Mitrovitza, tête de ligne du chemin de fer qui mène à
+Salonique. Ce territoire touche aux frontières serbes; deux routes
+relient le Kossovopoljé à la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina
+pour aller à Leskovatz, l'autre de Tirnovatz à Vrania. Si les Serbes
+donnent suite à leurs projets, c'est par là qu'ils doivent forcément
+commencer. Le territoire de Kossovopoljé est encore plein de souvenirs
+historiques chers aux Serbes. C'est là, entre le village de Wuchtrin et
+la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo,
+qui a donné son nom au vilayet; c'est une très vaste plaine élevée
+qu'arrosent trois petites rivières qui se jettent dans l'Ibar, et qui se
+nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des
+Merles (Kossovopoljé en slave), où tomba le dernier empereur serbe, le
+knèze Lazar, dans la bataille qu'il livra à la tête de toutes les
+troupes serbes contre les Turcs, commandés par le sultan Mourad, qui
+périt lui-même à la fin du combat, par le poignard du voïvode Miloch
+Obilitch, qui venait d'être fait prisonnier et que l'on conduisait
+devant le vainqueur. C'est à partir de ce moment que commença la
+servitude de la Serbie. A l'endroit où tomba Mourad, il existe un
+«turbé» ou monument funèbre musulman.
+
+Près de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conservées,
+d'un grand château, où périt assassiné le roi Ouroch, père de Douchan,
+le plus grand souverain serbe.
+
+D'autres ruines de châteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui
+séparent la rivière Lab de l'Ibar.
+
+A Gilar et à Novobrdo, il y a de belles églises serbes en assez bon
+état.
+
+La province de Métoja se trouve à l'ouest de celle de Kossovopoljé; les
+deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek
+conserve encore l'église métropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un
+moment, le patriarche de l'Église serbe résida dans cette ville.
+
+Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus
+dangereux de toute la Péninsule; c'est un véritable repaire d'haïdouks
+(brigands).
+
+Le territoire de la Ljuma, situé plus au sud, se trouve compris entre
+les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes
+principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de
+tout le vilayet de Kossovo; elle possède plus de 40,000 habitants et fut
+longtemps la résidence du pacha gouverneur, et Dibré ou Diwra, où l'on
+travaille le cuir, comme on le faisait à Cordoue. C'est à Dibré que se
+trouvent les plus fanatiques musulmans de la contrée. Les Arnautes de
+Dibré sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont
+continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent,
+lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la
+religion romaine à leur façon, qui n'est pas tout à fait conforme à
+l'orthodoxie catholique.
+
+La territoire de Tetovo est le plus accidenté de tous; il est presque
+exclusivement habité par des Arnautes de race serbe; ce sont des
+montagnards sauvages, d'une ignorance extrême et qui ne vivent que du
+produit de leur bétail. C'est à peine s'ils savent qu'ils vivent sous la
+domination ottomane, et les collecteurs d'impôts, si âpres partout
+ailleurs, ne pénètrent jamais dans leurs montagnes. Les villes
+principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschévo.
+
+Le territoire d'Ovetz se trouve à l'est; c'est un pays riche, mais là
+l'élément serbe se trouve mélangé par parties presque égales à l'élément
+bulgare. Tracer une ligne de démarcation entre ces deux races dans cette
+province nous paraît chose bien difficile. Il est très possible que le
+désaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne à propos de l'Ovetz,
+où se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.
+
+Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie
+au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les géographes qui ont dressé
+des cartes de la presqu'île des Balkans ont laissé en blanc tout le
+Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabité, comme l'ont affirmé
+certains publicistes mal renseignés.
+
+Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peuplés
+dans les étroites vallées formées par le Kodjak-Planina, grande montagne
+qui donne son nom au territoire.
+
+Le Kodjak est également habité par des Serbes et par des Bulgares, dont
+la sauvagerie ne le cède en rien aux Arnautes pasteurs du Tetovo.
+
+Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en
+majorité serbe, la population se divise en deux fractions bien
+distinctes: la partie composée des Serbes ou des Bulgares demeurés
+chrétiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La première
+représente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane,
+l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopoljé, moins le
+sandjak de Novi-Bazar, monte à 480,000 habitants, d'après les dernières
+cartes de Bianconi.
+
+
+SITUATION ACTUELLE DE LA VIEILLE-SERBIE.
+
+«A quatre lieues de distance de Djakovo, cachés dans une belle gorge
+alpestre, s'élèvent l'église et le monastère de Détchani, fondés par le
+roi serbe saint Étienne, et par son fils, Douchan, qui le premier prit
+le titre de czar. Dans tout l'intérieur de la péninsule des Balkans, on
+ne rencontre pas un monument aussi artistique que cette église. La
+forme, les matériaux et le style de cet édifice nous transportent bien
+loin des constructions de briques, du genre byzantin. Ses bandes de
+marbre blanc veiné de rose ressortent avec éclat sur les collines
+couvertes de sapins qui l'environnent. Ses colonnes élégantes et ses
+lions hardiment posés en avant rappellent l'architecture de la Dalmatie
+et de la ville d'Ancône. Les rinceaux dentelés des fenêtres sont, en
+partie, si bien conservés qu'on croirait que le sculpteur vient d'y
+mettre la dernière main. Cette église est le souvenir vivant d'une
+dynastie de rois qui régnèrent du Danube à l'Adriatique, et de
+l'Adriatique à la mer Egée, d'artisans qui ont laissé la trace de leur
+habileté jusque sur le sol italien. Le style de cette église est une
+heureuse combinaison des traditions de l'architecture religieuse
+italienne et grecque; il s'éloigne beaucoup de la rigidité de lignes du
+style byzantin. Tout l'intérieur est recouvert de fresques remarquables,
+dont les plus intéressantes représentent les héros de la famille royale
+des Nemanjas, depuis le czar Siméon jusqu'au jeune czar Ourosh, rangés
+parallèlement entre les branches feuillues d'un arbre héraldique.
+
+«Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique
+comprendront aisément la place qu'elle a occupée et qu'elle occupe
+encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et même de
+tous les Slaves. Cette église, de même que l'église patriarcale d'Ipek,
+qui s'élève non loin de là, sont les deux lieux saints de la race serbe.
+C'est dans l'église d'Ipek que siégeaient les métropolitains et les
+patriarches de l'église serbe, qui disparurent peu à peu à l'époque du
+célèbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des
+sentiments populaires en matière politique saisiront l'absurdité, d'un
+traité, qui a laissé ces centres des aspirations de tout un peuple dans
+les mains d'Arnautes barbares et de mahométans fanatiques. Il n'est pas
+étonnant que l'église et le monastère de Détchani aient été aussi bien
+conservés. Après la conquête, les Turcs s'aperçurent que ce lieu de
+pèlerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de
+revenus. C'est pourquoi ils commencèrent par faire payer par les Slaves
+un lourd tribut--qu'ils exigent encore maintenant;--ensuite, ils
+convertirent le monastère en vakouf impérial, c'est-à-dire en propriété
+ecclésiastique, placée sous la protection du sultan, et durant les
+quatre siècles qui viennent de s'écouler un grand nombre de firmans
+ratifièrent cette charte. Les privilèges spéciaux et les assurances de
+protection si souvent réitérées donnent à la situation actuelle du
+monastère une garantie toute spéciale. Néanmoins, des Arnautes
+s'établissent constamment chez les moines, y restent parfois des
+semaines entières, en vivant à leurs dépens. Les mahométans du voisinage
+ont, de plus, levé une série d'impôts forcés sur les moines, qui ne
+peuvent les payer; les malheureux frères vivent dans un péril constant.
+
+Il est impossible de s'éloigner de cent pas du monastère sans escorte
+armée, et, en 1882, les Arnautes brûlèrent une aile du bâtiment
+principal et tirèrent à plusieurs reprises dans l'intérieur. Les moines
+eux-mêmes furent outragés indignement.
+
+Une nuit, je fus réveillé par les cris sauvages de ces brigands, et je
+pensai à saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui,
+entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut à une invasion
+des Bretons. Quand le saint s'aperçut que ce bruit avait été fait par
+des diables, il fut tout réconforté et sa peur s'apaisa. Mais dans le
+cas présent, cette consolation-là me fut enlevée, car c'étaient bien des
+Arnautes, il n'y avait pas à s'y méprendre. Après avoir échappé à la
+destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable
+monument court, à l'heure présente, les plus grands dangers.
+
+La situation de l'église patriarcale d'Ipek, située à une demi-lieue du
+siège du gouverneur turc, est également précaire; quoiqu'elle soit,
+comme Detchani, sous la protection spéciale du gouvernement, elle est
+exposée aux mêmes extorsions et au même système de terrorisation. Les
+trois quarts de la congrégation régulière ne peuvent assister aux
+offices parce que les Arnautes battent les chrétiens qui se rendent à
+l'église et les attaquent à coups de fusil. Le pays est si peu sûr, que
+la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs
+maisons. Les portes du monastère sont criblées de trous de balles et
+plus d'un meurtre a été commis dans le voisinage.
+
+«Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le
+redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possède,
+sans doute, une autorité sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu
+l'instrument d'un «cercle» d'Arnautes. Les troupes en garnison à Ipek
+sont disciplinées, et leur présence est bien vue des chrétiens, mais la
+Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les
+Arnautes sont les favoris du «Palais», et il est interdit de se mêler de
+leurs affaires. Dans la ville, l'insécurité est telle, que ce fut
+seulement sous l'escorte de huit Arnautes armés jusqu'aux dents, formant
+le carré autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites
+acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un étranger
+«européen» dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le
+gouverneur ne me permit plus de sortir et me défendit de visiter l'école
+serbe. Je parvins cependant à la voir. Le maître d'école vit dans un
+péril constant; mais il faut rendre cette justice à Ali de Gusinje, que
+c'est grâce à son intervention que les livres de classe n'ont pas été
+saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'école des filles est
+dirigée par deux maîtresses indigènes fort remarquables. Miss Irby parle
+de l'une d'elles dans ses livres. Cette école fait oublier un peu
+l'anarchie complète qui règne à Ipek, mais l'état de choses dans les
+contrées avoisinantes surpasse toute description. Depuis le traité de
+Berlin, il y a eu ici de 150 à 200 meurtres de chrétiens restés impunis.
+On m'a donné la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs
+cas, la victime était un enfant, et je suis certain que jamais les
+autorités n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est
+ainsi que la Turquie se venge d'avoir dû signer «une paix honorable».
+
+«Pendant mon court séjour à Ipek, on assassina un infortuné Serbe dans
+le village de Gorazdova, où avaient été commis deux crimes identiques
+dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman,
+arnaute ou renégat serbe, avait persuadé à une jeune fille de seize ans
+de l'épouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille
+refusèrent leur consentement au mariage. Alors, les autorités mirent la
+mère en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon départ), et le
+séducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept
+cas semblables à Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunément
+des outrages encore plus révoltants. Les prêtres des villages sont
+cruellement maltraités. J'en vis un qui avait courageusement signalé aux
+autorités d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorités
+firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informés de ses
+réclamations, tombèrent sur lui à coups de couteau. J'ai vu l'un de ses
+bras à moitié coupé. Dans le monastère d'Ipek se trouvait un autre pope,
+qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'étaient
+emparés de lui, l'avaient conduit dans un lieu désert et étaient sur le
+point de le massacrer, quand ils consentirent à le relâcher, à condition
+qu'il leur payât la somme de 50 piastres dans un délai de trois jours.
+Il est actuellement enfermé dans le couvent et n'ose visiter son
+troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de
+douze villages avaient été privés de leurs pasteurs de la même manière.
+Même à Vuchitern, un endroit relativement favorisé par sa position sur
+le chemin de fer macédonien, je découvris que le pope et le maître
+d'école avaient passé une année au cachot, et l'on croyait que le prêtre
+avait été déporté en Asie.
+
+«Si ces crimes étaient des actes de cruauté isolés, ce serait déjà
+déplorable; mais il est hors de doute que c'est un système de terreur
+organisé et ayant un but parfaitement défini. On veut à tout prix
+chasser les Serbes de ces territoires par des actes répétés de violence
+et de pillage. Des habitants du pays, bien informés, m'ont assuré que
+les Arnautes, malgré leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas
+coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y étaient encouragés par les
+gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est
+indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert
+avec une série de personnages influents du même genre, dirige tous les
+mouvements du pacha.
+
+«Plusieurs de ces «gentilshommes» ont des relations intimes avec le
+palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc
+qui consentira à jouer encore le rôle du malheureux Mehemet-Ali, qui
+s'était laissé persuader qu'il parviendrait à rétablir l'ordre. C'est
+ainsi que continue le règne de la terreur, et si l'Europe n'intervient
+pas bientôt, il est probable que le rêve des oppresseurs se réalisera
+complètement. Sous le coup de semblables persécutions, les populations
+chrétiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se
+mettent en chemin vers la frontière serbe. Dans certains villages, des
+hordes d'Arnautes ont littéralement chassé les habitants. Dans les
+environs d'Ipek seulement, 22 villages sont déserts. Les réfugiés
+conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le
+règne de la tyrannie aura cessé.
+
+«Les autorités craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit
+que les receveurs des contributions n'osent s'adresser à eux, et forcent
+les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macédoine à payer les impôts
+dus par leurs oppresseurs. La «vergia» ou impôt foncier est ainsi
+réclamée jusqu'à trois fois au même propriétaire, et comme on ne donne
+pas de reçu aux paysans des impôts déjà perçus, ils n'ont aucun recours
+contre ces extorsions réitérées. Les receveurs trouvent un appui
+puissant dans les autorités turques, et plusieurs chrétiens sont
+actuellement emprisonnés à Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas
+pu payer leurs impôts pour la seconde ou peut-être la troisième fois.
+
+«Dans le district voisin de Kolashin, j'ai constaté le même état de
+choses, en 1880. Les chrétiens sont assassinés et dépouillés sans merci
+et sans qu'il soit possible de poursuivre les coupables. Le gouvernement
+et la justice sont également inertes. Je citerai un seul fait qui s'est
+passé récemment. Entre Ipek et Mitrovitza, la route traverse pendant six
+lieues une plaine fertile, bien irriguée, mais maintenant déserte, sans
+culture et sans habitations. Je passai la nuit dans le petit village
+serbe de Banja. J'y trouvai les paysans en grande discussion pour savoir
+s'ils quitteraient le pays immédiatement. Tous les environs sont le
+théâtre de scènes horribles. Un jeune Serbe, appelé Simo Lazaritch, se
+baignant dans la source d'eau tiède qui donne son nom à Banja, fut tué
+de sang-froid par un Arnaute de Dervishevitch. Le jour précédent, un
+autre jeune Serbe âgé de 20 ans, Josif Patakovitch, avait subi le même
+sort, et un autre malheureux avait été grièvement blessé. Les habitants
+de Banja ont travaillé six mois à la restauration de leur église, mais
+les Turcs l'ont de nouveau détruite. L'école, de même, est en ruines, et
+aucun instituteur n'a le courage d'y rester. «Ils nous assassineront
+tous, l'un après l'autre,» me dit un des anciens du village; et un vieil
+infirme me demanda avec anxiété s'il n'y aurait pas bientôt la guerre.
+Tels sont les fruits, dans ces contrées, de la «paix avec honneur»
+obtenue par lord Beaconsfield.
+
+«M'est-il permis de demander si l'Europe et l'Angleterre n'ont aucune
+responsabilité relativement au sort de ces malheureuses populations, par
+leur participation au traité de Berlin? Ou bien faut-il que les
+habitants du vilayet de Kossovo soient exterminés, simplement parce
+qu'il convient à la politique de l'Autriche de cacher l'anarchie qui
+règne dans ces régions? Pourtant, il est incontestable que la
+«Vieille-Serbie» tout entière ferait partie du royaume serbe, et
+jouirait de la sécurité et de la liberté de conscience qui font le
+bonheur de la Serbie et du Monténégro, sans l'opposition de la
+politique tortueuse et impie qui faisait de chaque charte de franchise
+accordée par la Russie à ses alliés serbes un _casus belli_.
+
+«Arthur Evans.»
+
+J'ajouterai que si la Serbie, au lieu d'attaquer la Bulgarie sans le
+moindre droit, s'était donné pour mission de dénoncer la situation de la
+Vieille-Serbie à l'Europe et d'affranchir ses frères opprimés, ce pays
+infortuné serait probablement aujourd'hui délivré et réuni au royaume
+serbe.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+WURZBOURG. LUDWIG NOIRÉ. SCHOPENHAUER.
+
+Le Rhin «chemin qui marche».--Wurzbourg.--Ludwig
+Noiré, _Das Werkzeug_.--Kant et Schopenhauer.--La
+_Residenz_ et l'art du XVIIe siècle.--Nurnberg et les
+Hohenzollern.--La _Neue freie Presse_.--La mêlée des nationalités 5
+
+CHAPITRE II.
+
+VIENNE. LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.
+
+Le comte Taaffe, _Viribus unitis_.--Le comte de Kálnoky.
+--Les chemins de fer.--L'Altgraf Salm-Lichtenstein.--Allemands
+et Tchèques.--M. de Serres
+et les chemins de fer autrichiens.--Le baron de Kállay
+et la Bosnie.--Le Ring.--De Vienne à Essek 35
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ÉVÊQUE STROSSMAYER.
+
+Siroko-Polje et les mœurs anciennes.--Djakovo et son
+évêque.--Sa biographie.--Ses tableaux et le musée
+d'Agram.--Bravoure des Monténégrins et des Croates.
+--Gladstone et lord Acton.--L'hôpital et les écoles à
+Djakovo.--Les zadrugas.--Strossmayer et l'évêque
+de Zara 75
+
+CHAPITRE IV.
+
+LA BOSNIE. HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.
+
+De Djakovo à Sarajevo.--Brod et l'islam.--Les bans et
+les rois de Bosnie.--Les Bogomiles.--La Tchartsia
+et la mosquée d'Usref-Bey.--Le régime agraire
+musulman.--Le _Homestead_.--Souffrances des rayas
+sous le régime turc.--Les réformes faites et à faire. 138
+
+CHAPITRE V.
+
+LA BOSNIE. LES SOURCES DE RICHESSE. LES HABITANTS
+ET LES PROGRÈS RÉCENTS.
+
+Le sol et ses produits.--Le bétail.--Le cadastre.--Mgr
+Stadler et la question religieuse.--Ilitche.--Le
+_Kmet_.--Chez le consul de France.--Coutumes des
+musulmans et des juifs espagnols.--Les Tzintzares.--La
+Bosnie émancipée du Phanar.--L'enseignement.
+Réforme judiciaire.--Le régime communal de Sarajevo.--Les
+impôts.--Le _Drang nach Osten_ 204
+
+CHAPITRE VI.
+
+LES NATIONALITÉS CROATE ET SLOVÈNE. LA SERBIE.
+
+Griefs des Croates.--La nationalité slovène.--De
+Vukovar à Belgrade.--Serbie.--Progrès de l'enseignement.
+--L'armée.--Le clergé orthodoxe.--L'impôt
+croissant.--Le roi Milan et la reine Nathalie.--La
+_Slava_.--Le régime communal.--Le _Kolo_.
+--Répartition des cultures.--Le bétail.--M. et Mme Mijatovitch.
+--Organisation du crédit.--Le commerce extérieur.
+--Les trois partis.--MM. Ristitch et Kristitch.
+--Le fonctionnarisme.--M. Vladan Georgevitch et
+le service sanitaire.--Les institutions politiques.--Le
+prix des denrées et les traitements.--L'université.
+--Mme Catherine Boghitchevitch.--M. Sidney-Locock.
+--Les chemins de fer serbes.--Les espérances. 268
+
+Annexe 1 347
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Péninsule Des Balkans, by
+Émile De Laveleye (1822-1892)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÉNINSULE DES BALKANS ***
+
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+
+Produced by Zoran Stefanovic, and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
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+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.