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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:00:33 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest + Sa vie, son procès, sa mort + +Author: Anonymous + +Editor: La Presse + +Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + + + +<br> + +<P class="mid">MONTRÉAL<br> + +IMPRIMERIE GÉNÉRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER<br><br> + +<b>1885</b></p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h3>UN MEURTRE POLITIQUE</h3> +<br> + +<p>Louis Riel a été pendu, le 16 novembre 1885, à Regina.</p> + +<p>Quoiqu'on puisse dire sur la légalité de la dernière insurrection, +Riel était un brave coeur.</p> + +<p>Maintenant, c'est un martyr.</p> + +<p>Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifié en +holocauste aux orangistes, pour de misérables intérêts de parti.</p> + +<p>Sa mort a été pour le Canada-français tout entier un deuil +national.</p> + +<p>Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame +douloureux, qu'il y a, parmi les ministres qui siègent à +Ottawa, des sauvages plus sauvages que Gros-Ours et que les +indiens, contre lesquels nos volontaires ont combattu; car si +le gouvernement de Sir John A. Macdonald avait été un +gouvernement composé d'hommes civilisés, il aurait sû, que +depuis longtemps, les nations civilisées, n'appliquent plus la +peine de mort à des crimes purement politiques, comme l'était +le crime reproché à Riel.</p> + +<p>Les États-Unis ont amnistié le général Lee et Jefferson Davis.</p> + +<p>L'Angleterre n'a pas cherché à se venger de Cettyvoyo.</p> + +<p>La France, après les horreurs de la Commune, n'a puni de +mort que les bandits qui avaient à se reprocher des actes +personnels d'assassinat ou de pillage.</p> + +<p>Alphonse XII, en remontant sur son trône, n'a pas poursuivi +les républicains d'Espagne.</p> + +<p>En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald +s'est mis hors la loi des peuples civilisés.</p> + +<p>Il a imprimé un opprobre à son nom et à notre histoire</p> + +<p>Ce meurtre, qu'on a à peine pris le soin de recouvrir d'un +faux semblant d'exécution juridique a soulevé dans les coeurs +honnêtes une indignation d'autant plus irrésistible, que le +meurtre était enlaidi, s'il est possible, par les calculs +inavouables qui se sont établis autour de ce gibet.</p> + +<p>Chacun sait qu'on a imposé à Riel une longue agonie, +parce que le gouvernement, entre les mains duquel notre +constitution a remis ce droit redoutable qui s'appelle le droit +de vie et de mort, n'a pas cessé un seul instant de considérer +la vie ou la mort de Riel, comme dépendant exclusivement +du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce +malheureux, serait le plus favorable à la fortune politique des +ministres.</p> + +<p>Des hommes qui se disent chrétiens ont calculé froidement, +pendant de longs mois, combien de comtés la potence +de Riel leur ferait gagner dans Ontario, combien de comtés +elle leur ferait perdre dans Québec.</p> + +<p>Le peuple avait cru avoir nommé des justiciers. Il s'était +trompé. Riel n'a eu affaire qu'à des marchands de chair +humaine.</p> + +<p>Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Québec,--car +il faut rendre cette justice aux libéraux anglais d'Ontario +qu'ils n'ont jamais demandé la tête de Riel;--mais entre +les orangistes d'Ontario et les conservateurs du Québec, +dont les voix intéressent seules les ministres, le gouvernement +qui avait tout d'abord décidé la mort de Riel, a paru +cependant hésiter, à un moment donné.</p> + +<p>Puis, quand le gouvernement s'est assuré dans le Bas-Canada, +la complicité agissante d'un certain nombre de journaux +canadiens-français; quand il a cru avoir acheté les +meneurs et endormi l'opinion publique; quand ses flatteurs +lui ont eu répété à l'envie qu'il pouvait tout faire, et qu'il +trouverait les <i>canayens à quatre pattes</i>; quand il a entendu +dire que certains députés conservateurs avaient déclaré que si +Riel était pendu, ils n'en continueraient pas moins à soutenir +Sir John A. Macdonald; quand il a cru s'être assuré que +nos divisions politiques nous rendaient incapables de toute +action commune et nous livraient pieds et poings liés à sa +merci;--alors le gouvernement s'est dit que décidément on +pouvait tout oser avec nous; et que tout calculé, il y avait +plus d'avantages à pendre Riel qu'à lui faire grâce.</p> + +<p>Mais, ce qui a mis le comble à l'exaspération et au dégoût +universels, c'est la découverte, hélas! trop facile à faire, de +tout l'échafaudage de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons, +à l'aide desquels un art savant avait préparé de longue +main le meurtre final.</p> + +<p>Comme le disait récemment un des députés de la majorité +«depuis le premier jour jusqu'au dernier nous avons été +constamment trompés.»</p> + +<p>Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des +canadiens-français, et les empêcher d'intervenir d'une façon +vigoureuse et efficace sur les ministres qui les représentaient.</p> + +<p>Pour aboutir à ce but ténébreux, il fallait persuader au +gros de la population que Riel ne serait pas pendu;--que les +alarmes des libéraux étaient des feintes alarmes, mises en +avant dans un pur intérêt de parti;--et qu'il n'y avait aucun +besoin de s'en préoccuper, ni de faire aucune démarche +auprès des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur le +gouvernement <i>qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel</i>, +du soin de mener tout à bien, et de faire intervenir de la +manière qui lui semblerait la meilleure, un acte de clémence, +qui était au fond chose convenue.</p> + +<p>Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur +regard fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir. +C'est ainsi que les suppôts du gouvernement ont reçu mission, +dès le premier jour, d'en user avec l'opinion, afin de l'endormir +dans une fausse sécurité.</p> + +<p>Et ce hideux programme a été exécuté de point en point, +avec une persévérance et une habileté véritablement infernale.</p> + +<p>Examinons plutôt les faits:</p> + +<p>Tout d'abord, M. Le Général Middleton, désireux de cueillir +des lauriers faciles et désespérant de prendre Riel de vive +force, lui avait écrit pour lui demander de se rendre.</p> + +<p>D'après tous les précédents connus des peuples civilisés, +une semblable lettre équivalait à une sauvegarde. Après +s'être rendu sur une promesse de ce genre, Riel pouvait +s'attendre à être interné pour la vie, mais non à mourir. Quand +on n'a pas été capable de prendre un homme, on n'a pas le +droit de le pendre; et quand on lui a écrit pour lui demander +de se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie +odieuse--qu'on s'engage à ne pas lui appliquer le pire traitement +auquel il eût pu s'attendre en ne se rendant pas.</p> + +<p>Tout le monde avait compris la chose de cette façon.</p> + +<p>Les amis du gouvernement avaient même exploité cette +croyance, et s'en étaient servi, pour engager le public à ne pas +trop protester contre la procédure dont Riel était l'objet. «Le +gouvernement, disait-on, était dans un grand embarras. +Il fallait lui laisser les coudées franches, pour lui permettre +de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au fond, que +Riel fut jugé de telle ou telle façon, puisqu'on savait que +dans tous les cas il ne serait pas pendu?»</p> + +<p>Voilà ce qui se répétait alors.</p> + +<p>Hélas! nous savons maintenant à quoi nous en tenir!</p> + +<p>Le gouvernement à faussé la parole du général Middleton +fait assez peu intéressant sans doute, au point de vue de cet +officier, puisqu'il a renié lui-même sa propre parole, en exprimant +à Montréal la barbare passion de voir pendre le prisonnier +dont il eut dû être le premier à défendre la vie. PREMIER +MENSONGE!</p> + +<p>Cependant, il y avait des gens qui n'étaient point disposés +à tout laisser faire et qui, connaissant la législation et les +pratiques du Nord-Ouest, s'inquiétaient à bon droit de la +façon dont Riel serait jugé.</p> + +<p>Des questions furent posées à la chambre.</p> + +<p>A ces questions, il fut répondu qu'on pouvait avoir +l'assurance que Riel aurait un procès loyal.</p> + +<p>On sait quel a été ce procès; et comment Riel, privé de tous +les droits garantis aux citoyens anglais, par une possession +immémoriale, a été livré en pâture à Richardson, qui n'a pas +même voulu écouter la défense, et à ses six jurés qui ont +prononcé le verdict de condamnation. DEUXIÈME MENSONGE?</p> + +<p>Devant la cour de Regina, les avocats chargés de la +défense de Riel, avaient volontairement omis toute la partie +de leur plaidoyer qui eût transformé la cause en un débat +politique, et ils s'étaient bornés à plaider la folie.</p> + +<p>A cette époque, on s'étonna fort de l'attitude de MM. +Lemieux et Fitzpatrick; et il parut généralement admis, qu'en +vertu d'un contrat exprès ou tacite avec le gouvernement, les +avocats avaient été prévenus que les ministres ne voulaient +ni être appelés en témoignage ni être mis sur la sellette; et +que la discrétion avec laquelle on éviterait de faire ressortir +les fautes du pouvoir était la condition convenue de la grâce +de Riel.</p> + +<p>Cependant, dès le lendemain du procès, les journaux des +ministres, obéissant à un mot d'ordre, se sont mis à attaquer +les avocats de Riel avec toute la violence qu'ils auraient pu +employer, si ces avocats avaient transformé le débat en débat +politique. On a accusé MM. Lemieux et Fitzpatrick d'avoir +compromis la cause de Riel dans un intérêt de parti. Ceux qui +les accusaient ainsi savaient très bien que c'était le contraire +qui était vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une +diversion contre le parti libéral et donner, coûte que coûte, +à la discussion une tournure qui empêchât les conservateurs +de s'y mêler et d'agir sur le gouvernement. TROISIÈME MENSONGE!</p> + +<p>Quand on eut beaucoup répété que le gouvernement ne +cherchait qu'à sauver Riel;--que ses vrais amis étaient +ceux qui ne se remuaient pas en sa faveur;--et que ses +pires ennemis étaient ceux qui avaient entrepris de le faire +échapper à la corde,--il vint un jour où l'opinion commença +cependant à d'émouvoir et où les mensonges des journaux +ne suffirent plus.</p> + +<p>Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-français, +n'hésita pas à peser sur l'opinion de tout son poids, en +intervenant personnellement dans cette sale besogne!</p> + +<p>Sir Hector Langevin déclara, à Rimouski, qu'on avait tort +de s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les +délais nécessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant +qu'une commission de médecins eut statué sur son état +mental.</p> + +<p>C'était une fourberie de plus.</p> + +<p>On sait maintenant qu'il n'a jamais dû être, qu'il n'a jamais +été nommé de commission médicale.</p> + +<p>Mais, à cette époque, il s'agissait de préparer les esprits à +accepter sans trop de murmures le déni de justice de la cour +du banc de la reine à Winnipeg et celui du conseil privé +d'Angleterre.</p> + +<p>Ce n'était pas trop, pour y parvenir, que de faire prêter à un +chevalier des ordres de Sa Majesté une fausse promesse.</p> + +<p>Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIÈME MENSONGE!</p> + +<p>A la même date, deux journaux ministériels, la <i>Minerve</i> +et le <i>Monde</i>, se préoccupaient beaucoup de l'inconvénient +qu'il pourrait y avoir pour les ministres, dans la sympathie +que manifestaient envers la cause de Riel, les membres +du clergé et les catholiques les plus ardents.</p> + +<p>Toute une campagne fut entreprise, pour déconsidérer Riel +dans l'opinion du clergé.</p> + +<p>On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prêtres du +Nord-Ouest.</p> + +<p>On retraça, jour par jour, des récits d'égarements religieux +qui devaient faire considérer Riel comme étranger à la communion +catholique.</p> + +<p>Qu'y avait-il de vrai là-dedans?</p> + +<p>Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient traversé +ce cerveau surexcité. Mais, dans tous les cas, il est certain +qu'on avait odieusement exagéré et dénaturé les faits.</p> + +<p>Nous en avons deux preuves palpables.</p> + +<p>La première, c'est que Riel a été constamment assisté par +le P. André et est mort en bon catholique.</p> + +<p>La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr. +Grandin n'a cessé d'intercéder en faveur du condamné. +On avait donc menti une fois de plus. CINQUIÈME MENSONGE!</p> + +<p>Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil +privé, le <i>Monde</i> s'était écrié: «<i>Les avocats libéraux ont +fait tout ce qu'ils ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement +ils n'ont pas réussi à tout perdre. Leur tâche est finie: la +nôtre commence!</i>»</p> + +<p>Allégation et promesse qui ont eu une portée incalculable;--car +les dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader +aux députés conservateurs que le gouvernement avait +un programme arrêté d'avance, en vue de sauver Riel; et +cette assurance les a empêchés d'intervenir à temps, sinon +pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins +pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-français +et pour mettre par là le gouvernement dans l'impuissance +d'agir. SIXIÈME MENSONGE!</p> + +<p>Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait.</p> + +<p>On avait permis aux orangistes de faire dire à sir John: +«Vous ne pouvez pas nous refuser la tête de Riel, puisque +des journaux canadiens-français, eux mêmes, déclarent son +crime indigne d'excuse.»</p> + +<p>Et on avait permis à Sir John A. Macdonald de dire à ses +trois satellites canadiens-français dans le conseil des ministres: +«Vous ne pouvez pas soutenir sérieusement que vos compatriotes +tiennent à la vie de Riel, puisqu'en dehors des +réclamations des libéraux, nos ennemis, il n'a pas été fait +auprès de nous une démarche, PAS UNE SEULE pour le sauver!»</p> + +<p>Notre malheureux frère métis a payé de sa vie ce raisonnement +astucieux.</p> + +<p>Puisse ce fatal exemple nous détourner à jamais de cette +politique de mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par +laquelle nous avons été trop longtemps gouvernés!</p> + +<p>Riel n'est pas seulement une victime politique!</p> + +<p>C'est un martyr!</p> + +<p>Si sa mort, qui est à la fois un acte de barbarie et un soufflet +insolemment jeté à toute une race, a été pour nous une +dure leçon, tâchons qu'elle soit un enseignement.</p> + +<p>En entreprenant le douloureux récit du procès et de la +mort de Riel, plus d'une fois la plume nous est tombée des +mains!</p> + +<p>Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette +véridique histoire.</p> + +<p>Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au +jour des comptes à rendre.</p> + +<p>Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en +même temps il nous impose de grands devoirs.</p> + +<p>Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu'à Dieu ne plaise, +nous devions les déserter, c'est que nous n'aurions plus de +sang dans les veines. On pourrait écrire sur le livre des destinées: +<i>Fin du Canada-français</i>. Nous serions un peuple avili et +mûr pour l'esclavage.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LE NORD-OUEST ET LES MÉTIS</h3> + +<h3>SPÉCULATION ET SPOLIATION</h3> +<br> + +<p>Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une +insurrection était en préparation au Nord-Ouest. Personne ne +s'en cachait. Le gouvernement en était averti, mais il ne +semblait s'en préoccuper à aucun degré. Lors de l'inspection +de fin d'année en vue de l'éventualité d'une prise d'armes, les +chefs des districts militaires avaient signalé au ministre de le +milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqué, en +même temps, ce dont ils avaient besoin pour être en mesure de +se mettre en campagne, le cas échéant. Mais Sir A. P. Caron avait +fait la sourde oreille. Il n'était pas encore devenu le Carnot du +régime actuel; et ses opérations de stratégiste se bornaient à +faire évoluer à Ottawa, au profit de ses intrigues personnelles, +un certain nombre de castors, qui savent maintenant ce que +vaut le personnage dont ils ont trop longtemps été dupes.</p> + +<p>A envisager les choses de près et à voir la quiétude avec +laquelle le gouvernement semblait vaquer à son sommeil +ordinaire, un oeil exercé eut pu croire que, si l'on ne faisait +rien pour prévenir la révolte, c'est qu'on n'était pas fâché +qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour cela.</p> + +<p>Il faut tout dire.</p> + +<p>Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de <i>jobbers</i>, de contracteurs, +d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la révolte a +été une excellente aubaine.</p> + +<p>Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la +langue française, y ont trouvé le moyen d'exercer contre les +malheureux Métis une répression impitoyable.</p> + +<p>Des compagnies puissantes à Ottawa, qui passaient généralement +pour faire depuis quelque temps de médiocres +affaires avec le commerce des pelleteries et celui des terrains, +ont trouvé, comme pourvoyeurs des troupes, le moyen d'encaisser +cette année des bénéfices inespérés.</p> + +<p>Les fournitures à l'armée, sans parler du maraudage et du +pillage, ont enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait +pour quelques aventuriers un véritable <i>eldorado</i>, s'il +pouvait y avoir une insurrection, au commencement de chaque +printemps.</p> + +<p>Ces répressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient +point été encaissés, ces bénéfices plus ou moins illicites +n'auraient point fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis, +si le gouvernement avait pris les mesures nécessaires pour +éviter l'insurrection; et si, de son côté, le ministre de la milice +ne s'était point endormi dans une quiétude, qui l'a obligé +plus tard à se livrer pieds et poings liés à la compagnie de la +Baie d'Hudson et à divers autres contracteurs, pour le transport, +l'entretien et la nourriture des troupes.</p> + +<p>Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines +personnes, même étrangères au gouvernement et trompant +les ministres, aient favorisé en sous main la rébellion, pour +rendre la répression indispensable et pour en profiter. Mais +nous ne remplissons ici qu'un rôle de chroniqueur, et il nous +faut bien dire les bruits qui ont couru, quand ils ont couru +avec persistance.</p> + +<p>De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute +croyance. Quiconque connaît un peu l'histoire contemporaine +de la France, n'ignore point comment les insurrections +se sont faites pendant longtemps en Algérie, lorsqu'un +officier général avait besoin de gagner un grade; et comment +il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le régime +politique de la France est changé et que les militaires +n'ont plus le droit de les inventer eux-mêmes. Les personnes +qui auraient encore à s'éclairer sur ce point, pourront lire avec +profit <i>Le Dernier des Napoléons</i>, de M. le baron de Hubner, +ancien ambassadeur d'Autriche à Rome, et l'histoire anglaise +de la guerre de Crimée, par Alexander William Kinglake.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prétendre +que les réclamations des Métis les avaient pris au +dépourvu.</p> + +<p>M. Chapleau, secrétaire d'état, écrit aux habitants du Fall +River, à la date du 16 juin dernier: «Si les Métis avaient +des griefs sérieux contre le gouvernement canadien, la voie +de la pétition leur était ouverte comme à tout citoyen +libre...»</p> + +<p>Hélas! les malheureux Métis avaient usé de la voie de la +pétition au point d'être beaucoup mieux édifiés que M. Chapleau +sur sa complète inefficacité.</p> + +<p>Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on +ne voudra pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils pétitionnaient +<i>depuis huit ans</i> sans obtenir de réponse!</p> + +<p>Depuis huit ans; car la réclamation qu'il renouvelaient +encore au mois de mars dernier, datait officiellement de juin +1878, et avait donné lieu, pendant cet espace de temps, à +soixante-douze pétitions restées sans réponses!</p> + +<p>Et que réclamaient-ils?</p> + +<p>Ils réclamaient le droit de vivre, sans être exposés chaque +jour à être chassés de leurs demeures comme des troupeaux +de bêtes!</p> + +<p>La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite, +en 1870, de ses droits au gouvernement canadien, avait transformé +la terre libre et ouverte au premier occupant en terre +domaniale.</p> + +<p>Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre, +de la donner à la compagnie du Pacifique Canadien, de la +concéder à des immigrants ou à des amis politiques; mais, +en échange de la terre libre sur laquelle avaient vécu leurs +pères, les Métis réclamaient l'allotissement d'une quantité +de terrains suffisante pour eux et leur famille.</p> + +<p>L'acte de 1870 avait réservé 100 arpents à chacun des Métis +de Manitoba.</p> + +<p>Les métis de la Saskatchewan, de la rivière Qu'Appelle et +de la Rivière Rouge demandaient à ce que le droit--ou pour +mieux dire--à ce que l'indemnité accordée à titre de compensation, +fût la même dans le territoire du Nord-Ouest que +dans le Manitoba.</p> + +<p>Ils demandaient, en outre, à ce qu'on ne leur attribuât pas +100 arpents n'importe où, et à ce qu'on ne les délogeât pas de +leurs habitations sur le bord des fleuves, pour leur offrir une +concession hypothétique dans des régions inaccessibles.</p> + +<p>Et ils attendaient une réponse depuis le mois de juin 1878!</p> + +<p>Une première fois leur demande avait été soumise à l'enquête.</p> + +<p>Une seconde fois on avait consulté Mgr Taché, qui avait +insisté sur <i>l'urgence de donner satisfaction aux Métis.</i> +(29 janvier 1879).</p> + +<p>Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la réponse.</p> + +<p>Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles +au représentant du district, M. Clarke; et, en même +temps, on lui répondait d'Ottawa: «Votre lettre a été réservée +pour la considération spéciale du ministre.» (14 avril 1882).</p> + +<p>Mais le ministre ne considérait rien, et tout restait comme devant.</p> + +<p>En 1883, le conseil supérieur du Nord-Ouest renouvelait la +même demande, sans plus de succès; et en 1884, Sir Hector +Langevin déclarait aux Métis, lors de son passage au Nord-Ouest, +<i>que leurs demandes étaient parfaitement raisonnables et +qu'il serait bon de les consigner par écrit!!</i></p> + +<p>Cependant ce n'est pas tout. A défaut de réponse, les Métis +voyaient apparaître, de temps à autre, des arpenteurs qui +divisaient méthodiquement le terrain en carrés selon le système +des <i>townships</i>; et comme les terres des Métis n'étaient point +carrées, ni de la dimension voulue, il arrivait que l'arpenteur +figurait une ligne, coupant leur champ en deux ou coupant +leur cabane en biais et leur cheminée par la moitié. C'était +la limite d'une concession à venir.</p> + +<p>D'autres fois, il arrivait qu'un étranger débarquant au milieu +d'eux, avec un plan à la main, leur apprenait que leur maison +était située sur la concession qui venait de lui être faite, +et les invitait à déloger, sans tambour ni trompette.</p> + +<p>Quant à tenter d'obtenir pour soi-même une concession quelconque, +c'était prendre une peine inutile. Aux pétitions +collectives, le gouvernement ne répondait pas. Aux demandes +individuelles, les bureaux répondaient invariablement: «qu'ils +avaient le regret de vous annoncer qu'il ne pouvait y être +donné suite, une <i>application</i> antérieure ayant été faite à +Ottawa pour le même terrain, par une autre personne.»</p> + +<p>Un jour, on s'étonna, sur les bords de la Saskatchewan, +que tant <i>d'applications</i> antérieures eussent été faites par des +personnes qu'on ne voyait jamais apparaître; et on imagina, +pour en avoir le coeur net, de demander, en un coin imaginaire, +la concession d'un terrain et d'un pouvoir d'eau qui +n'existaient pas!</p> + +<p>La réponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa +déplorable monotonie «une <i>application</i> antérieure avait été +faite par une autre personne,» sur le terrain qui n'existait pas!</p> + +<p>Probablement, le bureaucrate, alléché par la description +imaginaire du demandeur en concession, s'était dit qu'il convenait +de réserver une telle aubaine à un parent ou à un +ami; et il avait envoyé sa réponse, en négligeant de vérifier +sur le plan l'existence et la condition du terrain!</p> + +<p>Les choses en étaient là, lorsque les Métis, las de pétitionner +et ne songeant point encore à la révolte, mais désireux +d'avoir à leur tête un homme instruit, actif et capable de +faire réussir enfin leurs requêtes, songèrent à réclamer +l'assistance de Riel (juin 1884).</p> + +<p>Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans +le Montana, lorsque les délégués des Métis, parmi lesquels +figuraient des Anglais, firent un voyage de plus de 700 milles +pour lui demander de venir se fixer parmi eux.</p> + +<p>Il leur répondit dans les termes suivants:</p> + +<blockquote><p>MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la +Saskatchewan, traversé la ligne de frontière internationale pour me +faire une visite.</p> + +<p>Les communautés au milieu desquelles vous viviez vous ont envoyés +comme délégués pour me demander mon avis sur plusieurs difficultés qui +ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique, sous l'administration +d'Ottawa. De plus, vous m'invitez à vous accompagner et à établir ma +demeure parmi vous, dans l'espérance que ma présence servira à +améliorer votre condition. Votre invitation est pressante et cordiale; +vous voulez que je vous accompagne avec ma femme et mes enfants; je +pourrais m'excuser et dire: «non, merci!» et pourtant vous m'attendez; +je n'ai donc qu'à me préparer; vos lettres de délégation m'assurent +d'une réception amicale.</p> + +<p>Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie, et, je me +glorifie ne même temps de l'honneur que vous me faites, mais le +caractère officiel de votre visite lui donne une tournure tout à fait +remarquable, et je considérerai ce moment comme un des plus heureux de +ma vie,--<i>un événement que ma famille se souviendra toujours</i>, et +j'espère qu'avec l'aide de Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet +événement soit une bénédiction pour vous et pour moi, qui en ai eu +beaucoup, cette année, la quarantième de mon existence. Il vaut mieux +être franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai, +tandis que je serai dans +ce pays, concernant les territoires du Canada, auront aucune influence +de l'autre côté de la frontière; mais la question peut être envisagée +d'un autre point de vue: D'après les clauses 31 et 32 du traité de +Manitoba, j'ai droit à certaines terres, dont j'ai été privé directement +ou indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait que +je sois devenu citoyen américain, ma réclamation pour ces terres est +encore valide; par conséquent, mes intérêts étant les mêmes que les +vôtres, j'accepte votre bonne invitation, et j'irai passer quelques +mois parmi vous, dans l'espérance qu'à force d'envoyer des pétitions, +nous obtiendrons du gouvernement le redressement de tous nos griefs.</p> + +<p>L'élément métis forme une partie considérable de la population du +Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de mariages ou +autrement ont intérêt à sauvegarder les privilèges des Métis, il est +évident, qu'ils forment une classe puissante. Je suis actuellement +occupé à faire leur connaissance, et je suis un de ceux qui aiment à +voir régner parmi eux l'union. De plus, j'ai fait des amis et des +connaissances parmi lesquels j'aime à vivre. Je vous accompagnerai, +mais je reviendrai en septembre.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, messieurs les délégués,</p> + +<p>Votre humble serviteur,</p> + +<p>LOUIS RIEL.</p> +</blockquote> + +<p>Le journal <i>Le Manitoba</i>, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier +Riel, écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel +revient avec sa famille. Oh! s'il pouvait seulement avoir +l'heureuse idée de demeurer constamment parmi nous. Cet +homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...»</p> + +<p>Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la +Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient +Sir John A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de +la province de Québec. Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest n'avait rien d'inquiétant +pour le gouvernement, que tout au contraire <i>elle favorisait ses +vues</i>, et que le chef métis travaillait à concilier les intérêts +des populations avec ceux de la couronne, <i>qu'il méritait de +la reconnaissance plutôt que du blâme.</i>»</p> + +<p>Le 5 septembre, une grande réunion, dont <i>le Manitoba</i> a +rendu compte, se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition +de Riel, les propositions suivantes:</p> + +<blockquote> +<p>Nous voulons,</p> + +<p>1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en provinces.</p> + +<p>2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à ceux +qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba.</p> + +<p>3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas +encore reçu de concession.</p> + +<p>4° La concession immédiate par lettre patente des terrains actuellement +occupés par les Métis.</p> + +<p>5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de terre; +le produit de cette vente devant être placé à intérêt pour subvenir aux +besoins des Métis pour l'établissement d'hôpitaux, d'orphelinats et +d'écoles, ou encore pour fournir aux pauvres gens des charrues ou +d'autres instruments agricoles et des semences.</p> + +<p>6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des terrains +marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici à longtemps; +ces terrains devant être distribués aux enfants des Métis de la +prochaine génération et pendant 120 ans, chaque enfant devant recevoir +sa part à l'âge de 18 ans.</p> + +<p>7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un couvent +dans les établissements considérables des Métis.</p> + +<p>8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages pour +les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de leur personne.</p> +</blockquote> + +<p>Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond, +le R. P. Touze, le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée, +et Mgr Grandin fut vivement prié par les Métis de faire +connaître son opinion.</p> + +<blockquote> +<p>«Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui +touchent de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes +et nous ne voulons nous en mêler aucunement, +parce qu'elles n'ont qu'un intérêt douteux pour la population +et la religion. Quant aux autres, nous nous en occupons depuis +longtemps; et <i>nous nous sommes efforcés de les faire +admettre par le gouvernement; nous avons fait tout ce qui +dépendait de nous pour obtenir justice; nous avons même obtenu des +promesses que nous croyions officielles; aujourd'hui, nous +constatons avec regret qu'elles ont été oubliées, nous partageons +votre mécontentement et nous n'avons pas manqué de nous plaindre +auprès des autorités...</i>»</p> +</blockquote> + +<p>Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les +autres réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant +l'hiver ne purent décider le gouvernement à sortir de son +mutisme. La consigne à Ottawa était de ronfler; et chacun +sait comment Sir David Macpherson s'en acquittait, à la +satisfaction du maître.</p> + +<p>Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui +est le résumé de toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne +rien accorder aux Métis, et de les faire taire en achetant leurs +chefs.</p> + +<p>C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau +des terres de Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages, +et que des offres avaient été faites à Dumont et Isbester.</p> + +<p>Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le +mécontentement et l'agitation des esprits augmentaient de +jour en jour. Des nouvelles spoliations étaient commises par +des spéculateurs; et les arpenteurs soulevaient incessamment +de nouvelle réclamations.</p> + +<p>Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard, +comment elle se produisit, et qui tira le premier coup de feu. +Mais il est dès à présent prouvé que les griefs des Métis +étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus depuis huit ans par +les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans, on n'avait +pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur +répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable +au monde, c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous +les moyens légaux pour faire valoir leurs droits, ont été +constamment trompés, remis au lendemain et, finalement, +n'ont rien pu obtenir.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE<br> + +DE PATRIOTES</h3> +<br> + +<p>On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel +en 1871 et en 1885.</p> + +<p>Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne +manquent pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.</p> + +<p>Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel.</p> + +<p>D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment +où l'on se battait au Nord-Ouest, et nous comprenons +leur hésitation.</p> + +<p>Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances +à la tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable +même de ce qu'il n'a pas voulu faire; il est exposé +à être condamné par tous ceux qui mettent le respect de la +loi écrite au-dessus du droit naturel et des principes d'humanité +foulés aux pieds.</p> + +<p>Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera +pas à Riel.</p> + +<p>D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé, +même sur ce point, de ternir sa renommée. Mais la façon +dont il est mort, ferme la bouche à la calomnie et rend témoignage +de la fermeté de son âme.</p> + +<p>Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement +à ses frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour +eux qu'il est mort. Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre. +On l'a représenté comme un ambitieux vulgaire. Mais +de telles accusations ne résistent pas à l'examen. Riel vivait +heureux et tranquille au Montana, lorsque les Métis du Nord-Ouest +sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à +gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un +instant devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à +remplir; un grand devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui +sera peut-être l'origine de l'émancipation d'une race.</p> + +<p>Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel, +c'est la séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui +avaient affaire à lui.</p> + +<p>Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence +abondante et mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont +rendu témoignage tous ceux qui l'ont connu et qui ont assisté +à ses dernières épreuves.</p> + +<p>Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est +qu'on sentait qu'elle partait du coeur.</p> + +<p>Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires, +il était sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le +déplacer. Mais tous ses compagnons savaient qu'il leur était +dévoué corps et âme, et, qu'au besoin, il donnerait sa vie pour +eux.</p> + +<p>Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été +vaincu, il avait été proscrit; mais il était resté pour les siens +un héros légendaire. On se racontait à la veillée, les actes +d'audace par lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint +en 1884, à la région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de +tout son prestige. Français, Anglais et Écossais, tous les Métis +lui avaient tendu les mains et avaient applaudi à ses discours, +parce qu'ils avaient reconnu en lui un désintéressement +absolu et un dévouement sans bornes.</p> + +<p>Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu +héréditaire. Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait +été le défenseur et le libérateur des Métis en 1849, contre les +exactions de la compagnie de la Baie d'Hudson.</p> + +<p>Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir +de la grande lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une +époque où les Métis étaient des serfs et où il leur était interdit +de tuer, fut-ce une biche ou un rat musqué, autrement +que pour en vendre la robe aux agents de la compagnie. +Tout le monde savait que la conquête de la liberté du commerce +avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et +de son triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume +Sawyer, ayant été traduit pour un délit imaginaire devant un +juge prévaricateur, le 17 mars 1849, onze Métis ayant Riel à +leur tête étaient venus assister Guillaume Sawyer en cour, et +avaient signifié au tribunal, qu'ils lui donnaient une heure +pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette heure +ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était +pas faites.</p> + +<p>Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de +prétexter que le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était +écrié: «Le temps accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa +raison d'être. L'arrestation de Sawyer a été faite en violation +de tout principe de justice, et je déclare que dès ce moment +Sawyer est libre.»</p> + +<p>Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement, +ni le juge, ni les magistrats n'avait osé résister. +Sawyer était sorti libre de l'audience. Riel obligea la compagnie +à lui rendre les effets qu'on lui avait confisqués; et, de +plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir les colons entendaient +avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent à la +fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce +est libre! vive la liberté!» en présence du juge, du +gouverneur et des magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole +oppressif de la Baie d'Hudson cessa d'exister dans le +Nord-Ouest.</p> + +<p>On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de +quarante ans se sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest +des tyrans et des juges prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle +aujourd'hui Richardson, et son nom est associé aux +malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de nobles +coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes +à lui rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie +et par sa mort, qu'il était le digne fils de son père.</p> + +<p>Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage +de M. Riel, père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère, +que l'agonie de son fils vient de rendre folle, était née +à Sorel. Elle est Canadienne-française de père et de mère. +Son grand-père Riel était Canadien-français et sa grand'mère +Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres. +Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques +gouttes de sang montagnais dans les veines. La naissance +l'avait fait Canadien-français, et son dévouement à +une cause proscrite cimentait l'union de deux races soeurs. +Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le crime qu'il vient +d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses bourreaux, +à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est d'ailleurs +empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était +de représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face +d'un gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait +une terre anglaise.</p> + +<p>Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché, +et grâce à la protection de Madame Masson, mère de notre +lieutenant-gouverneur.</p> + +<p>Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur +de perdre son père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait +son cours de philosophie; et, après avoir terminé +ses études, il était revenu dans la prairie, prendre son rôle +de chef de famille, sans se douter des destinées qui l'appelaient +à faire retentir deux fois l'Amérique de son nom.</p> + +<p>Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de +1870, et quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste +de toutes celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.</p> + +<p>L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais +d'Ontario, ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que +ses auteurs n'avaient pas prévue, cette union dirigée contre la +race française, avait assuré dans le parlement uni, la prépondérance +de l'élément canadien-français; et cette prépondérance +était telle, que la majorité conservatrice de la province +de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des +ministres, repoussés par le corps électoral de cette province. +Il est bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous +lequel ce sont les Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui +nous imposent leur gouvernement, et qui viennent de mettre +Riel à mort, malgré le voeu unanime du peuple canadien-français. +Triste résultat de la Confédération, de la politique +de Sir John A. Macdonald et de l'insignifiance servile de Sir +Hector Langevin! Mais, en 1865, la situation créée par l'acte +d'union ne pouvait plus se prolonger; les deux provinces +n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique +eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte +d'union et à rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne +n'y songea. Les ministres conservateurs avaient +d'autres visées; et sous leur influence, le Canada s'abandonna +à la dangereuse ambition de devenir un grand État. +C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario +et Québec ne pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour +les départager, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, +qui devait s'augmenter plus tard de la Colombie Anglaise +et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos hommes +d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la +province de Québec passait de la prépondérance ou tout +au moins de l'égalité à un état de minorité forcée; et que +tôt ou tard la Confédération se retournerait fatalement contre +nous? Hélas! il a fallu le gibet de Riel pour nous amener +nous-mêmes à nous en convaincre!</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et +son premier acte consista à acheter à la compagnie de la +Baie d'Hudson le territoire du Nord-Ouest. Les Métis furent +vendus comme un vil troupeau, par un compagnie commerciale +à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce +gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils +étaient devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté, +comme lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement +d'Ottawa, avant même que l'acte de cession n'eut été +régulièrement promulgué.</p> + +<p>Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais +on avait disposé en même temps de la terre qui, par le +fait de la cession, devenait terre domaniale et qui allait +être livrée au zèle dévorant des arpenteurs.</p> + +<p>On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai, +mais l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois +quarts de siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion +de la compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la +compagnie de la Baie d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils +entendaient rester, comme par le passé, sujets loyaux de la +reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de vente pût les +livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils +avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement +provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient +dans leur droit.</p> + +<p>Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours +à l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut +convenu avec Sir John A. Macdonald et Sir George Cartier, +<i>qu'en vertu d'un arrangement amical</i>, les Métis se soumettraient +au gouvernement; et qu'après les arrangements conclus, une +amnistie générale serait proclamée. C'est en vertu de cet +arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et +ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill +de Manitoba.</p> + +<p>Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir +John A. Macdonald avait donné à Mgr Taché sa parole +d'honneur; et le gouverneur-général avait déclaré aux délégués +des Métis que la chose ne souffrait aucune difficulté, +et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.</p> + +<p>On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole +d'honneur. Le colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes +exploits en Égypte par le pillage du Nord-Ouest, se présenta +au fort Garry, non pas comme représentant du gouvernement +canadien, mais comme représentant du gouvernement impérial, +que les Métis n'avaient jamais cessé de reconnaître; et +étant ainsi entré par trahison dans la place, il se conduisit en +vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent +arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita +dans un discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.»</p> + +<p>Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de +s'emparer du fort Garry par surprise, n'était pas capable de +s'opposer à l'invasion des fénians; et pour se défendre, il dut +recourir à la généreuse assistance de Riel et de Lépine. Cela +n'empêcha pas Lépine d'être ensuite mis en jugement et condamné +à mort. La tête de Riel fut mise à prix. Il n'en fut +pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour le +comté de Provencher.</p> + +<p>Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser +et de changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper +au poignard des assassins, Riel parvint néanmoins à passer +inaperçu à travers les sbires et se présenta seul au parlement, +le 19 mars 1874, où il prêta serment d'allégeance comme député +de Provencher, devant le greffier des Communes. +Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68. +Le 3 septembre de la même année, il était réélu +pour le comté de Provencher; mais l'amnistie n'ayant point +été proclamée, il ne put prendre son siège. Il n'était pas +seulement loyal, il était conservateur, et un peu plus tard il +abandonna son siège pour assurer la réélection de Sir George +Cartier, battu dans la province de Québec. Il ne faut jamais +compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir John +A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement +à la cause conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le +frère de M. Chapleau étant shérif.</p> + +<p>Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis +allèrent chercher en 1884, au Montana, pour lui confier +la défense de leurs droits méconnus.</p> + +<p>Rarement plus noble tâche avait été mise entre des +mains plus dignes.</p> + +<p>Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur +leur proie. On a décidé qu'il serait la victime expiatoire +des fautes commises par le gouvernement canadien dans le +Nord-Ouest. On a suscité contre le héros métis le fanatisme +et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit anglais, +peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort l'avilissement +de l'influence française, on a cherché à transformer +la question en une lutte de races; et on a présenté le +mouvement métis de 1885 comme une insurrection française +contre un gouvernement anglais. C'est encore un mensonge +qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu d'une +lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes +des Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives +que celles des Français; et que la députation envoyée à Riel +au Montana comprenait plusieurs Anglais, entre autres +Jackson et Isbester.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>L'INSURRECTION</h3> +<br> + +<p>Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange.</p> + +<p>Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection; +et le gouvernement était seul à n'y avoir point pris +garde.</p> + +<p>S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre +justice aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.</p> + +<p>Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de +justice n'était intervenu.</p> + +<p>Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la +révolte, mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une +solution pacifique; et il se flattait d'intimider le gouvernement, +par des démonstrations, de façon à arracher des concessions +aux ministres d'Ottawa, sans être obligé de recourir +à une prise d'armes.</p> + +<p>Rien n'était donc changé à la situation, au commencement +de mars. Il n'y avait pas encore d'insurrection; +et il dépendait du gouvernement canadien qu'il n'y en +eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce qu'il a été +obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les +demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix +n'aurait jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas +été condamnés à la dure expédition du Nord-Ouest, et une +dépense de plusieurs millions de piastres aurait été épargnée +au trésor public.</p> + +<p>Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore +trouvé une minute pour lire les réclamations des Métis, +s'était, paraît-il édifié à sa manière sur la situation du Nord-Ouest; +et il s'était résigné avec <i>un coeur léger</i> à l'idée de la +guerre civile, avant que la guerre fut déclarée, avant même +qu'elle fut devenue inévitable.</p> + +<p>Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que +en prit l'initiative.</p> + +<p>Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant +d'une altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et +un nommé MacKay, s'était présenté aux Métis en ennemi, à +la tête d'un corps de troupes.</p> + +<p>Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers: +et il avait tiré le premier coup de feu sur des hommes +inoffensifs.</p> + +<p>Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et +perdit quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux +Canards.</p> + +<p>Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est +nié que les hommes de Crozier aient tiré les premiers.</p> + +<p>Par une coïncidence surprenante, à cette même date du +27 mars, avant de connaître l'attaque du major Crozier, le +gouvernement, qui s'y attendait évidemment, ordonnait à la +batterie A de Québec, et à la batterie B, de Kingston, de +former chacune un détachement de cent hommes et de se +mettre aussitôt en campagne.</p> + +<p>Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement +qui avait déclaré la guerre. C'était le gouvernement +qui avait entamé les hostilités contre des gens ne demandant +qu'à traiter.</p> + +<p>La mobilisation se fit rapidement</p> + +<p>Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg, +afin de se mettre à la portée des opérations éventuelles.</p> + +<p>Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème +Grenadiers Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto +étaient appelés au service. Le 65ème Carabiniers de +Montréal reçut pareillement son ordre de départ. Le 30 mars, +deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg et un +détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la +route du Nord-Ouest.</p> + +<p>Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de +Québec étaient appelés au service actif.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<p class="mid">Gros-Ours.</p> + +<p>Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure +de partir, il fallut que le ministre de la milice donnât +un blanc seing aux colonels et les autorisât à faire coûte que +coûte et d'urgence, toutes les dépenses nécessaires pour compléter +l'équipement de leurs corps. On saura sans doute, d'ici +peu de temps, combine de millions ce gaspillage suite de +plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a +coûté au trésor public.</p> + +<p>La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a +assumé la responsabilité en ne désavouant pas le major +Crozier, devait avoir des conséquences d'une gravité +incalculable.</p> + +<p>D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants. +Riel, qui n'avait point assisté à l'engagement et qui avait +conservé jusqu'à cette date l'espoir d'une solution pacifique, +organisa un conseil de gouvernement, composé de douze personnes.</p> + +<p>En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore +pris fait et cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec +de la police, et se décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30 +mars, Gros-Ours prit le sentier de la guerre; et le lendemain +sa bande procédait au massacre du Lac aux Grenouilles. +Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de Gros Ours +et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du +Camp du Corbeau.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<p class="mid">PIE-A-POT</p> + +<p>Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu +et il fallait que le sort des armées décidât.</p> + +<p>Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail +la suite des événements militaires qui ont abouti à la prise +de Batoche.</p> + +<p>La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre +histoire.</p> + +<p>Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses +volontaires se sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi. +Mais si la bravoure des soldats est restée au-dessus de tout +éloge, il plane encore beaucoup d'incertitude sur le plus +ou moins d'habileté des chefs et sur la façon dont les opérations +ont été conduites.</p> + +<p>D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest, +dont les affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés +au nombre de 300 à 400, n'auraient jamais eu plus de cent +combattants. Même à la plus forte escarmouche, qui fut +celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante combattants, et +la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre +qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si +mince résultat.[1]</p> + +<p>[Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885.]</p> + +<p>D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée +la façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites +bandes, c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été +massacrés en détail; et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris +part à la lutte, que si les Métis avaient eu à leur tête un militaire +de profession, expérimenté dans la conduite des embuscades, +notre jeune armée aurait été exposée à un véritable désastre.</p> + +<p>Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense +pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une +nouvelle bataille de Waterloo; et le gouvernement impérial, +auquel les ministres d'Ottawa avaient intérêt à faire prendre la +rébellion au sérieux, a gratifié d'une décoration le commandant +en chef et le ministre de la Milice.</p> + +<p>Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris +au sérieux les exploits stratégiques du général Wolseley, en +1870, ne pouvait mieux faire que de traiter, en 1885, le général +Middleton en triomphateur.</p> + +<p>Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend +Père André, a jeté plus d'une ombre sur cette étoile +naissante de l'armée anglaise.</p> + +<blockquote> +<p>Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de la +victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir battu les +Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de Saskatchewan sont +dans les fers; et dans son enthousiasme, le Parlement vote vingt mille +piastres au général Middleton; tout le Canada est fier de son succès +et de celui des volontaires. Nous sommes heureux comme le reste de +la nation que cette rébellion soit finie, nous l'avons vivement +combattue, prévoyant tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle. +Mais je dois le dire au risque de choquer plusieurs personnes que +j'aime et estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par +le pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation +du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre. +Je ne parle pas d'après les rapports qui +m'ont été fait; mais j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine +Batoche, et je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes +les maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été pillées +et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées.</p> + +<p>Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de +désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires ont +pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs chevaux, leurs +effets et habillements, et ils n'ont laissé aux malheureux que ce qu'ils +avaient sur le dos. Le général été humain et doux à l'égard des +habitants, il ne leur a infligé aucun traitement cruel, mais il a +assisté impassible à tout le pillage qui se faisait autour de lui, +malgré sa proclamation. Et lui-même, comme pour les encourager à piller, +s'est approprié un beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel +Champagne, dont il a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont +je suis certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance +tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et réels.</p> + +<p>Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une +détresse et un dénuement extraordinaires.</p> + +<p>Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son oeuvre, et +qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins il nous aurait +épargné le spectacle de cette agonie prolongée que voyons devant nous.</p> </blockquote> + +<p>Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le +Rév. Père André, est de nature à diminuer quelque peu la +gloire du général en chef, dont l'unique victoire se réduit à +avoir emporté en quatre jours une redoute défendue par cinquante +hommes; du général en chef qui n'est parvenu à +prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire; +mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant +une lettre pour le prier de se rendre, et qui, après avoir +vainement poursuivi Gros Ours, n'a trouvé finalement d'autre +ressources pour s'emparer de sa personne que de mettre sa +tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des siens.</p> + +<p>M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur +Riel à la Rivière du Loup, les principaux événements de la +campagne, décrit de la façon suivante les deux derniers +exploits du général Middleton pendant cette campagne.</p> + +<blockquote> +<p>Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur un +radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est +infranchissable.</p> + +<p>Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la poursuite de +Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de renvoyer les +volontaires dans leurs foyers.</p> +</blockquote> + +<p>Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas +précisément à un bulletin de la Grande armée, et il nous +autorise à ne point porter M. le général Middleton en triomphe.</p> + +<p>La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors +de pair, ne figure point dans le camp des victorieux, mais +dans celui des vaincus: c'est celle de Gabriel Dumont.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p> + +<p class="mid">QUEUE-D'AIGLE</p> + +<p>Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su +acquérir sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une +place à part. Les Métis le considèrent comme un héros. Ils +racontent de lui des traits de bravoure romanesques dignes +des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John A. Macdonald +lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est vrai, +que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le +faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont +est un héros d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible +à la peur, désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant +le pays comme pas un; c'est le vieux type des trappeurs +d'autrefois.» Gabriel Dumont est en liberté aux États-Unis. +Un jour ou l'autre, nous entendrons encore parler de lui. +Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux +conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire +parmi nous de nouvelles victimes.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LES PRÉLIMINAIRES D'UN PROCÈS SANS NOM</h3> +<br> + +<p>Le général Middleton avait adressé à Riel la lettre suivante:</p> + +<blockquote> +<p>BATOCHE, 11 mai.</p> + +<p>MONSIEUR RIEL.</p> + +<p>Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous protéger +jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à votre égard.</p> </blockquote> + +<p>Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position +et de sa responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette +lettre comportait la garantie que celui à qui elle était adressée, +aurait la vie sauve, s'il consentait à faire sa soumission. +C'était un engagement d'honneur.</p> + +<p>On sait comment il a été faussé.</p> + +<p>Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé +sur Regina. Le gouvernement lui avait préparé un tribunal, +choisi tout exprès pour le condamner sans l'entendre; et le +premier acte de ses geôliers a été de faire subir à l'homme, +que le général Middleton avait traité comme belligérant, le +supplice inutile et odieux des fers et du boulet.</p> + +<p>Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le +résultat de l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir +John A. Macdonald en a assumé la responsabilité devant le +parlement, dans la séance du 7 juin, en réponse à une interpellation +de M. Laurier.</p> + +<p>Si le Canada avait été administré par un gouvernement +soucieux de sa bonne renommée devant l'étranger et devant +l'histoire, il semblait, au lendemain de la pacification, +qu'une amnistie générale s'imposât.</p> + +<p>S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le +moins des circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont +eu recours aux armes, y ont été en quelque sorte contraints +par d'intolérables souffrances et des dénis de justice persistants, +nulle cause n'était plus digne de pardon que celle des Métis.</p> + +<p>Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a +reconnu. Mgr Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à +tour. Le gouvernement lui-même été obligé d'en faire +indirectement l'aveu, en accordant aux Métis, après la révolte, ce +qu'ils réclamaient vainement depuis hui années.</p> + +<p>Des <i>scripts</i> on déjà été remis à plus de deux mille Métis.</p> + +<p>Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente +que les Métis avaient raison de se plaindre, et la preuve non +moins convaincante que, sans l'insurrection ils n'auraient +rien obtenu.</p> + +<p>Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas +tiré le premier coup de feu; et que des spéculateurs, des +aventuriers, des agents subalternes du gouvernement sont +véhémentement suspects d'être les véritables instigateurs de +l'insurrection, alors l'amnistie ne se présentait plus seulement +comme un acte de clémence, mais comme un devoir de justice.</p> + +<p>Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald +ne l'entendait point ainsi.</p> + +<p>Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient +qu'il fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances +atténuantes à l'insurrection, cela équivalait à déclarer les +ministres coupables. Coupables! Ils l'étaient et ils le +savaient. Mais ils ne voulaient pas qu'on le dit, ni surtout que +les électeurs canadiens le crussent. Ils se figurèrent que +pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes +passées, il importait d'abord de tuer Riel.</p> + +<p>Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps +travailler à faire le silence sur cette sombre histoire de plus +huit années de vexations, de fraudes et d'abandon.</p> + +<p>De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés +à un double but:</p> + +<p>Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles +que Riel ne pût en aucun cas échapper à la corde.</p> + +<p>S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain +qu'il n'y aurait qu'un faux semblant de débat; et que les +ministres ne seraient point exposés à voir dérouler, devant le +jury et devant le pays, la longue série des griefs, peut-être des +instigations d'agents provocateurs, qui avaient mis aux Métis +les armes à la main.</p> + +<p>En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la +preuve que les Métis n'étaient pas des insurgés, mais de +pauvres gens en état de légitime défense.</p> + +<p>Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest +allait mettre entre les mains d'un gouvernement +prévaricateur, les moyens de tout oser et de tout faire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p> + +<p class="mid">PRISON DE REGINA</p> + +<p>Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement +canadien, en violation du droit commun anglais, établissent +que les crimes commis dans le Nord-Ouest seront +jugés par un simple magistrat stipendiaire, assisté d'un juge +de paix, et avec le concours de six jurés choisis par le juge.</p> + +<p>Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875 +alors que le pays était presque inhabité, dans le but de statuer, +comme on statue au désert, sur des actes de maraude, des +meurtres entre sauvages ou des vols de bestiaux. Mais +personne n'avait jamais considéré qu'une telle législation +dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du +siècle.</p> + +<p>L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait +même expressément réservé le cas où il se présenterait une +cause grave et réclamant des garanties spéciales. Il déclarait +que, dans tout procès emportant la peine capitale, l'accusé +pourrait réclamer que les débats eussent lieu devant la cour +du banc de la Reine de Winnipeg, avec le concours d'un jury +régulier et l'ensemble des garanties contenues dans la loi de +procédure criminelle de Manitoba.</p> + +<p>Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques +garanties aux accusés, sir John A Macdonald était entré au +pouvoir; et le premier soin du chef orangiste avait été d'organiser +systématiquement la tyrannie et le déni de justice, en +soumettant les Actes du Nord-Ouest à une refonte générale.</p> + +<p>Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est +l'oeuvre personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé +toutes les mesures d'exception prévues par la législation antérieure: +le magistrat stipendiaire, les six jurés nommés par +le juge, etc. Mais en prenant toute ces mesures à son compte +et en les sanctionnant à nouveau, la majorité conservatrice a +rayé méthodiquement du nouveau bill, les garanties précédemment +introduites par les libéraux et destinées à tempérer +ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter d'abusif.</p> + +<p>Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis +Riel eût été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc +de la Reine, assisté de douze jurés, dont six parlant la langue +de l'accusé, et sur la liste desquels celui-ci aurait le droit +d'en récuser vingt.</p> + +<p>Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la +terreur à rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution +de faire détruire par sa majorité, cette disposition +protectrice du droit des accusés.</p> + +<p>Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter, +sur sa demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un +citoyen libre, privé de toutes les garanties de <i>l'habeas corpus</i> +et du jugement par ses pairs, est livré à la merci d'un officier +de police subalterne, et où cet officier de police, qui n'est pas +un juge, exerce le droit de vie et de mort, à la seule condition +de se faire assister (amère dérision!) par six marionnettes +désignées par lui et faisant mine de remplir les fonctions de +jurés.</p> + +<p>Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de +Canadiens avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest, +avant le procès de Riel. A la date du 21 juin, les +avocats de Riel eux-mêmes étaient assez peu fixés, et dans +tous les cas bien loin de prévoir la stupéfiante juridiction à +laquelle leur client allait être soumis; car ils se rendaient à +Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel devant +la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer +trop tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive.</p> + +<p>Ce fut le journal <i>La Presse</i> qui souleva, le premier, la +question légale, et qui fit connaître les textes au public, en +révélant ainsi le péril auquel la défense était exposée. En +même temps, <i>La Presse</i> indiquait le remède; et elle invitait le +gouvernement à profiter de ce que les chambres étaient encore +en session, pour faire voter d'urgence un <i>bill</i> qui eût assuré +à Riel un jury régulier.</p> + +<p>Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa +proie, c'était peine perdue, c'était presque naïf; et malheureusement +les députés, qui eussent pu, au défaut du gouvernement +prendre l'invitation pour leur compte, ne semblèrent point +y prendre garde.</p> + +<p>Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques +instants avant que Sir John A. Macdonald déposât la proposition +qui allouait au général Middleton une gratification de +$20,000, M. Bergeron--auquel il devra être tenu compte de +cette initiative--demandait au gouvernement de faire +modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury +mixte.</p> + +<p>Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que +Riel aurait un procès régulier et <i>que le jury serait choisi dans +de hautes conditions d'impartialité!</i></p> + +<p>Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission +médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais, +le nom de Sir Hector Langevin est devenu synonyme de +celui de <i>parole faussée</i>.</p> + +<p>A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur +Trudel avait fait au Sénat la même demande, et il lui avait +été répondu que «le gouvernement n'avait pas considéré la +question.»</p> + +<p>C'était un autre mensonge.</p> + +<p>Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il +savait que l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à +y rendre exécutoire, par simple proclamation du gouverneur +en conseil, toute loi de droit <i>commun antérieurement votée</i> +par le Parlement du Canada.</p> + +<p>Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à +Riel un juge et un jury, le gouvernement s'en était servi, +après une minutieuse étude, pour modifier au détriment de +l'accusé, les règles de procédure qui eussent pu créer, en sa +faveur, un cas de nullité et lui donner quelque chance +d'échapper à la mort.</p> + +<p>Ainsi, comme on avait oublié d'écrire <i>l'indictment</i> sur +parchemin, une proclamation du gouverneur-général en conseil +déclara, avec effet rétroactif, que la disposition de loi aux +termes de laquelle le parchemin a cessé d'être obligatoire, +serait considérée comme applicable aux territoires du Nord-Ouest.</p> + +<p>C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs +attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest!</p> + +<p>Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore +complet.</p> + +<p>Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de +1880, une législation qui leur permettait de tout faire avec +impunité. Il leur fallait un instrument assez pervers et assez +dépourvu des moindres instincts de la conscience et de l'honneur, +pour appliquer cette législation avec toute la férocité +qu'elle comporte.</p> + +<p>Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué +la fonction de juger Louis Riel.</p> + +<p>Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme, +en faisant choix de Richardson.</p> + +<p>A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont +déshonoré en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et +transformé odieusement la loi en machine à persécutions +politiques et à meurtres judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a +laissé un nom qui dépasse en horreur les souvenirs les plus +atroces des temps de barbarie. En Irlande, Lord Norbury, Sir +William Parsons, que subornait des témoins pour se faire dénoncer +ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort et se faisait +ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné l'exemple +de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la férocité, +en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée. +Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces +hommes et les clouer au pilori de l'histoire, un <i>livre de sang</i>, +Richardson, venu un siècle plus tard aura le droit d'y réclamer +sa place et de fermer la liste des magistrats voués à +l'exécrations des siècles à venir.</p> + +<p>Richardson, quoique <i>La Minerve</i> ait essayé de faire croire le +contraire, est orangiste et conservateur.</p> + +<p>Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir +John A. Macdonald a voulu récompenser les services électoraux, +en appelant cet homme à un emploi salarié au département +de la justice à Ottawa, en 1869. Depuis cette date jusqu'en +1877, il s'y éleva de degré en degré, toujours +grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière +administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé +pendant un an le député ministre.</p> + +<p>M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de +cet adversaire politique dont l'incapacité déjà proverbiale +égalait l'importance bouffie. Au lieu d'en purger l'administration, +il eut la faiblesse de se borner à lui imposer une +disgrâce; et pour en débarrasser au moins le département, il +l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à une +époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient +à juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir +John A. Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier +à ces agents de police, qu'on nomme magistrats stipendiaires, +le droit de juger les procès de haute trahison.</p> + +<p>Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une +réputation de sottise, de crasse ignorance, de partialité, de +rigueur stupide et de basse servilité, sur laquelle on peut +consulter L'Hon. M. Royal et tous les hommes politiques qui +ont habité ce pays.</p> + +<p>Mais sa réputation de <i>mangeur de français</i> était encore +supérieure à sa réputation d'homme à tout faire.</p> + +<p>On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest, +les orangistes et les mangeurs de français.</p> + +<p>Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot +fameux de M. Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont +propres à rien et sont capables de tout.»</p> + +<p>Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en +lui l'homme qui convenait pour conduire le procès auquel le +<i>Monde</i> a donné dans une heure de franchise involontaire, le +nom de <i>farce sinistre</i>, et pour aboutir avec aussi peu de +débats que possible à la condamnation de Riel.</p> + +<p>Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer +sa proie.</p> + +<p>Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le +lieu où elle a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection +était à plus de 400 milles de Regina. Mais on profita +judaïquement de ce que l'insurrection s'étendait au Nord-Ouest +tout entier, pour faire conduire Riel à Regina, afin de le placer +sous la juridiction de Richardson.</p> + +<p>C'était une violation du droit à peu près semblable à celle +qui consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait +pris part à une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte +qu'Halifax est compris dans le Canada et que la conspiration +se serait étendue au Canada tout entier.</p> + +<p>Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une +entière confiance dans la docilité et dans la cruauté de +Richardson, n'était pas moins au fait de son ignorance et de +son incapacité.</p> + +<p>On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre +de la justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister +aux débats, de conduire le juge par la main et de lui +donner chaque jour, de vive voix, les instructions que pourraient +comporter les incidents à naître.</p> + +<p>Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun +pays, la main-mise du gouvernement sur la justice ne s'était +étalé avec tant d'impudeur.</p> + +<p>On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais +un membre du gouvernement, se rendant dans le prétoire +pour y faire mouvoir en personne les ficelles du mannequin +déguisé en juge, c'est ce qui ne s'était encore vu nulle part, +et ce qui restera comme un trait unique, pour illustrer l'histoire +de l'administration de la justice dans le Canada, sous le +règne de Sir John A. Macdonald.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>RICHARDSON A L'OEUVRE</h3> +<br> + +<p>Les débats s'ouvrirent à Regina sous la présidence de +Richardson, assisté du juge de paix Lejeune, le lundi 20 +juillet.</p> + +<p>L'acte d'accusation était ainsi conçu:</p> + +<blockquote> +<p>Le sixième jour de juillet en l'année de notre Seigneur 1885, dans la +ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest, devant Hugh +Richardson, écr., magistrat stipendiaire des territoires du Nord-Ouest +de 1880, Louis Riel vous êtes accusé sous serment comme suit:</p> + +<p>La plainte et information de David Stewart, de la cité de Hamilton, +dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef de police, prise +sous serment le sixième jour de juillet en l'année de Notre-Seigneur +mil huit cent quatre-vingt-cinq, devant le soussigné, un des magistrats +stipendiaires dans et pour les territoires du Nord-Ouest, qui dépose:</p> + +<p>LAC AUX CANARDS.</p> + +<p>Étant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de côté son +devoir d'allégeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son coeur, mais +étant poussé et séduit par l'instigation du diable comme faux traître +contre la dite souveraine Dame la Reine, et foulant entièrement aux +pieds l'allégeance, la fidélité et l'obéissance que tout sujet vrai et +fidèle de notre dite souveraine Dame la Reine doit à notre dite +souveraine Dame la Reine, a, le vingt-septième jour de mars, dans +l'année susdite, avec diverses personnes, faux traîtres, inconnues au +dit Stewart, armées, et équipées en guerre, c'est-à-dire, avec des +canons, des carabines, des pistolets, des baïonnettes et autres armes, +étant alors illégalement, malicieusement et traîtreusement assemblées +et réunies ensemble contre notre souveraine Dame la Reine, ont de la +manière la plus méchante, la plus malicieuse, la plus traîtreuse pris +les armes et fait la guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine, +dans la localité connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les +dits territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce +royaume et ont alors malicieusement et traîtreusement tenté par la +force des armes, de renverser et détruire la constitution et le +gouvernement de ce royaume, tel qu'établis par la loi, et priver +et déposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre, de l'honneur, +et de nom royal de la Couronne Impériale de ce royaume au mépris de +notre dite souveraine Dame la Reine et de ses lois, au mauvais exemple +de tous autres se rendant coupables de la même offense, contrairement +au droit d'allégeance qui lui était dû par le dit Louis Riel, contre +la forme du statut en pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de +notre souveraine Dame la Reine, sa couronne et sa dignité.</p> + +<p>Deux autre actes d'accusations semblables ont été dressés pour les +batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons.</p> + +<p>Assermenté devant moi, les jour et an susdits, en la ville de Regina, +Territoires du Nord-Ouest,</p> +</blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> (Signé,) A. D. STEWART. </p> +<p> (Signé,) HUGH RICHARDSON. </p> +<p> Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest. </p> +</div></div> + + +<p>La liste du jury qui, d'après la parole de sir Hector Langevin, +devait «être dressée dans des conditions de haute impartialité», +avait été préparée, sous l'oeil du gouvernement, par +Richardson, dans des conditions tellement révoltantes +que, pour retrouver une pareille dérision de la justice, il faut +remonter aux plus honteux souvenirs de la persécution orangiste +en Irlande.</p> + +<p>Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise, à +un jury dont la moitié parlant sa langue; mais Richardson +n'avait pas même cherché à sauver les apparences, en inscrivant +sur sa liste un seul juré métis. Il y avait mis, sans doute +par dérision, un juré canadien-français. Mais ce juré +ne siégea pas; il fut récusé par l'avocat de la couronne, avec +une précipitation tellement inconvenante, qu'avant d'avoir +eu le temps de se lever de son siège et de répondre à l'appel +de son nom, il n'était déjà plus juré. La résolution du +gouvernement était prise; ce n'était pas un jugement qu'on +voulait: c'était une condamnation sans phrases.</p> + +<p>Dès le début du procès, M. Fitzpatrick et M. Greenshields, +avocats de Riel, plaidèrent l'inconstitutionnalité de l'acte de +1880, en vertu duquel le tribunal était constitué, et par conséquent, +l'incompétence du tribunal et la nullité de la procédure.</p> + +<p>MM. Robinson et Osler répondirent pour la forme, au +nom de la couronne; et le juge Richardson, trouvant inutile +de se donner l'air de délibérer, donna son opinion en dix +secondes.</p> + +<p>L'opinion de cette lumière de la magistrature était, que +l'acte de 1880 n'a pas été rendu <i>ultra vires</i>; et +conséquemment, il enjoignit à Riel de plaider.</p> + +<p>Celui-ci déclara alors qu'il plaidait <i>non coupable</i>; et M. +Fitzpatrick demanda l'ajournement, pour faire venir des +témoins et des documents.</p> + +<p>Malheureusement, le procès avait été mené avec une rapidité +si imprévue que la défense n'avait pas eu le temps de +recueillir des fonds, elle fut obligée de s'adresser à la Couronne +pour lui demander de supporter les frais du voyage +des témoins; et la Couronne n'y consentit qu'après avoir fait +son choix et éliminé tous les témoins, dont la présence eût +pu être gênante pour le ministère et donner au débat la +tournure politique que le gouvernement tenait avant tout à +éviter.</p> + +<p>La Couronne considéra comme simplement inconvenante +l'offre faite par Gabriel Dumont de venir déposer en faveur +de Riel; et elle lui refusa un sauf-conduit, ainsi qu'aux autres +réfugiés.</p> + +<p>La liste des témoins se restreignit à quelques personnes, +citées pour déposer sur l'état mental de Riel; et le mardi 21 +juillet, le juge Richardson ajourna le débat au 28.</p> + +<p>Sept jours, pour permettre à M. Lemieux de revenir à +Québec, de citer des témoins et de les ramener à Regina, +après avoir fait un voyage de mille lieues!</p> + +<p>C'était à douter si les témoins auraient le temps matériel +de faire le voyage.</p> + +<p>Précédemment, le juge Richardson avait retenu un accusé en +prison préventive <i>pendant quatre ans</i>, en se fondant sur la +difficulté de faire venir des témoins!</p> + +<p>Mais ce juge extraordinaire n'en était point à démontrer, +que la justice du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin, +deux poids et deux mesures, et qu'elle ne confond point les +témoins des amis avec ceux des ennemis du gouvernement.</p> + +<p>Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son +temps.</p> + +<p>Les orangistes, qui avaient décidé d'obtenir la tête de Riel, +avaient décidé en même temps d'obtenir la liberté de Jackson, +secrétaire anglais de Riel, un des délégués qui avaient préparé +l'insurrection et qui était allés chercher Riel au Montana.</p> + +<p>Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un +Canadien-français, comme Riel, devient excusable chez un +Anglais, comme Jackson; et l'acquittement de Jackson était +d'autant plus urgent que le jury de Riel, tout Anglais qu'il +fût, manifestait des scrupules; et qu'il importait de se l'attacher +par quelque faveur de nature à le faire renoncer à ses +velléités s'indépendance.</p> + +<p>Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet. +Il plaida la folie. Il produisit comme témoins son propre +frère et le médecin de la police à cheval. L'avocat de la +couronne se prononça en faveur de l'accusé et le jury rendit +un verdict de non-culpabilité. Le procès ne dura pas une demi-heure +en tout. Pourquoi eut-il duré plus longtemps?</p> + +<p>Tout était arrangé à l'avance pour sauver Jackson, en sa +qualité d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualité de +Canadien-français.</p> + +<p>Les débats relatifs à Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu +unanime des hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup +plus favorables qu'on pensait.</p> + +<p>La défense avait renoncé à chercher dans les griefs des +Métis un motif d'excuse légale et à faire comparaître les +témoins sur cette question, ce en quoi on trouva généralement +que les avocats de Riel avaient eu tort, car ils n'auraient pas +dû faire cette concession, sans être certains d'obtenir en +échange l'acquittement ou la grâce de l'accusé.</p> + +<p>Mais il parut démontré par les dépositions des propres +prisonniers de Riel que, jusqu'à la fin, il avait poursuivi et +espéré une transaction; qu'il n'avait donné l'ordre de tirer +qu'après que le major Crozier avait fait tirer le premier coup de +feu par les hommes de police, et que par conséquent les Métis +étaient en cas de légitime défense.</p> + +<p>Parmi les charges dirigées contre l'accusé, la plus grave +en apparence résultait d'une lettre adressée par lui au général +Middleton, et dans laquelle Riel aurait menacé le général de +faire massacrer ses prisonniers, si l'armée ne cessait pas elle-même +de tirer sur les maisons occupées par les femmes et par +les enfants. Mais il fut démontré que cette lettre était une +menace plus ou moins habile, mais qu'il n'avait jamais été +dans l'intention de Riel de la mettre à exécution; et tout au +contraire, ses prisonniers déclarèrent devant la cour se louer +hautement des égards avec lesquels il avaient été traités.</p> + +<p>Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon +la rigueur du droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait +l'accusation à un caractère exclusivement politique, et +tendait, même sur le terrain politique, à diminuer la responsabilité +de Riel.</p> + +<p>Quand on pense que Jackson a été déclaré fou et enfermé +dans un asile, dont on l'a laissé depuis s'échapper; que, +malgré le massacre du Lac aux Grenouilles, Gros-Ours n'a été +condamné qu'à trois ans de pénitencier, et que Thomas Scott, un +Anglais, qui avait été l'instigateur de la rébellion, a été +acquitté, à la recommandation de Richardson et aux applaudissement +du public, il est impossible de considérer le verdict +rendu contre Riel autrement que comme un meurtre légal.</p> + +<p>Cependant, les avocats de Riel avaient décidé de plaider la +folie. Le dérangement des facultés et l'exaltation du malheureux +chef métis n'étaient que trop certains. Mais il n'est pire +sourds que ceux qui ne veulent pas entendre et Richardson +était décidé à ne rien écouter et à ne rien entendre.</p> + +<p>Deux médecins déclarèrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la +police à cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'était point. Cela +n'empêcha pas Richardson de déclarer aux jurés que la preuve +de la folie n'avait point été faite et de peser sur eux, en leur +intimant qu'ils manqueraient à leur devoir, s'ils ne rendaient +point un verdict de culpabilité.</p> + +<p>La résolution des avocats de plaider la folie donna lieu à +un débat très émouvant, dans lequel Riel protesta contre ce +qu'il considérait comme une tactique indigne de lui, mais ne +parvint point à prouver pour cela aux hommes impartiaux +qu'il fut sain d'esprit.</p> + +<p>Après les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se +surpassa, dit-on, Riel prit lui-même la parole et s'exprima en des +termes qui eussent pu convaincre les plus sceptiques du +dérangement de ses facultés.</p> + +<p>Lorsque le juge l'invita à parler, il hésita un moment, puis +s'appuyant les deux mains sur la barre et saluant le juge +d'un sourire, il dit:</p> + +<blockquote> +<p>Votre Honneur, messieurs les jurés, messieurs de la Couronne et mes +bons avocats.</p> + +<p>Ce serait une tâche bien facile pour moi de plaider folie, mais je n'ai +pas le désir de me défendre par ce moyen. J'espère, avec les secours de +Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas fou. Les documents +que la Couronne a en sa possession ne ressemblent pas à des productions +d'un fou, et vous ne les accepterez pas comme preuve de l'appui du +plaidoyer de folie produit par mes avocats.</p> + +<p>Ici, le prisonnier s'arrêta soudain et il offrit au ciel la courte +prière suivante: «O mon Dieu, aidez-moi à parler à cette honorable cour, +à ces avocats et à ces jurés.»</p> + +<p>Après cette prière, Riel reprit son discours et dit: Le jour où je suis +né, j'étais sans force ni appui, mais ma mère m'aida. Je suis sans force +et sans appui ici aujourd'hui, mais le Nord-Ouest est ma mère et mon +pays ne me laissera pas périr, ma mère ne me tuera pas et mon pays non +plus. J'ai un grand nombre de bons amis, non seulement ici dans le +Nord-Ouest, mais dans le Bas Canada. Si j'étais fou lorsque je vins ici +en 1884, je ne l'était pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Métis +mangeaient du lard pourri qui leur était vendu par la Compagnie de la +Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages se trouvaient +forcés de mendier la maigre pitance qui leur était due, mais leur +était refusée. J'espère réunir ensemble toutes les classes qui habitent +la Saskatchewan.</p> + +<p>Bien que je n'aie que la moitié d'un juré, je sens que, mûs par le +<i>fairplay</i> anglais, ces jurés me rendront justice.</p> + +<p>Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaillé pour atteindre des +résultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouvé ce Dieu, me +regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors que les balles +pleuvaient autour de moi. Le saint Archevêque Bourget me disait dans +une lettre, que, j'avais une mission à accomplir, et je sais que Mgr +Bourget ne pouvait se tromper.</p> + +<p>Après avoir dit quelques mots au sujet de sa détention à l'asile des +aliénés, il dit: La police a été très bonne pour moi.</p> + +<p>L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald à mes pieds. +Je pense que si l'on avait fidèlement rapporté mes paroles, l'on +m'aurait mieux compris et mes remarques auraient eu une autre couleur.</p> + +<p>M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald à ses pieds, et il s'y +prend pour cela de la même manière dont je voulais m'y prendre pour +atteindre le même but. L'on m'a décoré du titre de prophète, mais ce +sont les Métis qui me l'ont décerné, ce titre, et n'ai-je pas prouvé +que je le suis.</p> + +<p>Votre Honneur, messieurs le jurés--Ma réputation, ma liberté, ma vie +sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre sens du +devoir que je n'éprouve pas la plus légère anxiété ni le plus léger +doute au sujet de votre verdict.</p> + +<p>Le calme de mon esprit au sujet de la décision favorable que j'attends +de vous, ne provient d'aucune présomption injustifiable. Je ne m'attends +qu'à ce que, par la grâce de Dieu, vous pèserez toutes choses d'une +manière consciencieuse, et qu'après avoir entendu ce que j'ai à dire, +vous m'acquitterez.</p> + +<p>Messieurs les jurés, bien que vous ne constituiez qu'un demi-juré, vous +avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la même confiance que je +voudrais avoir dans les six autres qui devaient compléter votre nombre, +et Votre Honneur, si c'est vous-même qui avez choisi les jurés, ce n'est +pas sous votre responsabilité personnelle, vous avez suivi les lois +faites pour vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je +crois de mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour +votre honneur. Cette cour entreprend de dévider ma cause, cause qui tire +son origine de quinze ans, et par conséquent bien longtemps avant +l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge savant, sans +doute, mais ayant à subir mon procès devant lui, je considère que la +providence de Dieu a peut-être permis ces choses jusqu'à ce moment, dans +un but spécial de pardon.</p> + +<p>Comment cette cour en est-elle arrivée à devenir un instrument de la +Providence, instrument que j'aime et que je respecte?</p> + +<p>En prenant les circonstances de mon procès, il n'y a que trois choses +sur lesquelles je désirerais attirer respectueusement votre attention, +avant que vous vous retiriez pour délibérer.</p> + +<p>D'abord, la Chambre des Communes, le Sénat et le gouvernement de la +Confédération, qui font les lois de ce pays et qui le gouvernent, ne +représentent en rien la population du Nord-Ouest. Dernièrement, le +Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du gouvernement fédéral, a +hérité des défauts de ses parents. Le nombre des membres élus par le +peuple au conseil, ne lui donne qu'un simulacre de représentation, et +il y a loin de là à un gouvernement représentatif. La civilisation +anglaise qui gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise +ont défini le gouvernement qui devait régir le Nord-Ouest en l'appelant +gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement dire qu'ils ne +sont pas responsables.</p> + +<p>De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous avez +été forcé de conclure que si je n'étais pas responsable de mes actes, +je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans les théories ou +des explications scientifiques, même conclusion.</p> + +<p>D'après les témoignages rendus devant vous, dans le cours de ce procès, +les témoins de la couronne comme ceux de la défense déclarent que +pétitions sur pétitions furent envoyées au gouvernement fédéral, mais +telle est l'irresponsabilité de ce gouvernement envers le Nord-Ouest, +que pendant nombre d'années, il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux +justes réclamations des habitants de cet immense pays.</p> + +<p>Si le gouvernement n'a pas pu répondre une seule fois, ce fait indique +bien l'absence absolue de responsabilité.</p> + +<p>De fait, il y a insanité compliquée de paralysie chez ce gouvernement. +Je souffre de ce monstre d'irresponsabilité chez le gouvernement et ses +mignons.</p> + +<p>Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de répondre à la pétition en +essayant de tomber subitement sur moi et sur mon peuple de la +Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur apparition et +montrèrent leurs dents, j'étais prêt. J'ai fait feu et je les ai blessés +avec des yeux flamboyants, mais avec des mains pures.</p> + +<p>Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute trahison.</p> + +<p>O, mes bons jurés, au nom de Jésus-Christ que seul peut nous sauver, +défendez-moi contre ceux qui veulent me déchirer en lambeaux. Si vous +acceptez ce plaidoyer de la défense par lequel je ne serais pas +responsable de mes actes, acquittez moi complètement, puisque j'ai eu +à lutter contre des gouvernements aliénés et irresponsables de mon +propre sort. Si vous vous prononcez en faveur de la Couronne qui +prétend que je suis responsable, acquittez-moi tout de même. Vous êtes +parfaitement justifiables de dire que je suis sain de raison et +d'esprit. J'ai agi raisonnablement et à mon corps défendant pendant que +les ministres fédéraux, mes agresseurs irresponsables, et qui sont +conséquemment insensés, ne peuvent avoir agi qu'à tort, et s'il y a +quelque part haute trahison, le crime doit être de leur côté et non du +mien. J'ai dit.</p> +</blockquote> + +<p>M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et après le +résumé du président, le jury entra le 10 août, à 2 heures 15 de +l'après-midi, dans la salle des ses délibérations.</p> + +<p>Il en sortit une heure après, avec un verdict de <i>coupable de +haute trahison, avec recommandation de mercy.</i></p> + +<p>Après tout, il y avait encore quelque humanité dans l'âme +de ces Anglais, triés avec soin par un magistrat implacable. +Nommés pour condamner, il avaient condamné; mais au +dernier moment, le coeur leur avait manqué et ils avaient +consigné l'expression de leurs remords dans cette recommandation +à mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun +compte.</p> + +<p>Alors il se produisit un nouveau scandale.</p> + +<p>Richardson, en prononçant la sentence, s'adressa au prisonnier +en ces termes:</p> + +<blockquote> <p> +Louis Riel, vous êtes accusé de trahison; vous avez ouvert toutes +grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez apporté +la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si elles avaient été +à elles-mêmes, auraient vécu dans le confort et l'aisance.</p> + +<p>Vous avez eu un procès juste et impartial.</p> + +<p>Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis +des actions dont la loi vous demande comte.</p> + +<p><i>Le jury en rendant son verdict vous a recommandé à mercy. Je ne +puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de +faire votre paix avec Dieu.</i> Pour moi, un seul devoir pénible me +reste à accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous. Si on +vous épargne la vie, personne ne sera plus satisfait que moi, mais je +ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La sentence est que vous, +Louis Riel, serez conduit au corps de garde de la police à cheval de +Regina, d'où vous venez, et gardé là jusqu'au 18 de septembre prochain, +et de là au lieu de l'exécution, où vous serez pendu +par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de +votre âme.</p> +</blockquote> + +<p>Qui avait donné à ce misérable Richardson le droit d'être +assez bien renseigné, pour affirmer au condamné qu'il n'avait +aucune clémence à attendre et pour engager par avance la +Reine et ses représentants?</p> + +<p>Il est probable que les ministres, qui n'avaient reculé devant +rien pour obtenir cette condamnation, avaient dû faire +connaître à leur affidé l'implacable résolution qui les animait. +Mais il est douteux qu'ils l'eussent chargé de parler ainsi en +leur nom.</p> + +<p>Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le +procès de Riel et ce que ce procès a révélé, en fait de +monstruosité inhérentes à l'administration de la justice dans le +Nord-Ouest, suffirait à la justification des malheureuses victimes +qui se sont soulevées contre un pareil régime.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES</h3> +<br> + +<p>Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du +Nord-Ouest, tout jugement prononcé dans le Nord-Ouest et +emportant la peine capitale est susceptible d'appel devant la +cour du banc de la Reine de la province de Manitoba.</p> + +<p>Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté, +doivent être déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur +en conseil.</p> + +<p>La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries, +maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier +cas, elle ordonne qu'il sera procédé à un nouveau procès.</p> + +<p>Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune +espèce de confiance dans l'issue de l'appel, les avocats de +Riel n'avaient qu'une conduite à tenir, celle que leur dictait +la loi.</p> + +<p>Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et +confié à la cour du banc de la Reine de Manitoba une attribution +qui eut dû logiquement appartenir à la Cour suprême. +Mais si médiocre que fut la chance réservée au condamné, +on n'en pouvait écarter aucune.</p> + +<p>L'appel à Manitoba fut donc résolu.</p> + +<p>Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue.</p> + +<p>Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur +des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler +par une ordonnance les formes selon lesquelles l'appel +doit être interjeté.</p> + +<p>Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis +1880, c'est à dire <i>depuis cinq ans</i>, M. le lieutenant-gouverneur +des territoires du Nord-Ouest <i>a oublié de faire cette ordonnance</i> +ou n'a pas encore trouvé les loisirs nécessaires pour remplir +ce devoir de sa charge.</p> + +<p>De telle sorte, que les condamnés jouissent <i>théoriquement</i> +du droit d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à +M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de +remplir les fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un +salaire annuel de $7,000, ces condamnés n'ont aucun +moyen de dresser un acte d'appel sous une forme qui le rende +légalement recevable à Winnipeg.</p> + +<p>Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement; +car le cas s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires, +et on y avait pourvu par des ordonnances toute gracieuses +du gouverneur-général, autorisant par exception la cour +du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui n'avait pu +lui être régulièrement déféré.</p> + +<p>Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa +sont de telle nature, que ces incidents n'avaient fait +naître dans l'esprit de personne l'idée de rappeler M. le +lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest à l'accomplissement +de son devoir; et qu'au moment de la condamnation +de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours.</p> + +<p>MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa +pour obtenir, en vertu de l'exception gracieuse à laquelle on +avait eu recours en d'autres circonstances, la <i>faveur</i> +d'exercer le droit que la loi garantit aux condamnés.</p> + +<p>Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement +résista d'abord à cette demande et agita sérieusement la question +de savoir, s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation +de la loi commise par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, +pour pendre Riel sans appel.</p> + +<p>Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa, +on se décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel +put enfin être porté à Winnipeg.</p> + +<p>Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance, +dès l'ouverture des débats ils durent savoir exactement +à quoi s'en tenir.</p> + +<p>En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est +presque entièrement orangiste, contenait parmi ses membres +un ancien ami de Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de +l'audience, ce juge, le seul favorable à l'accusé, ne siège +point. Comment l'avait-on circonvenu? Des versions différentes +ont couru; et au fond il importe assez peu de savoir, +sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à +s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente +à la cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en +villégiature, à Montréal et autour de Montréal, le +temps pendant lequel se débattait la grande cause, dans laquelle +la vie d'un Canadien-français était engagée. On sait +cependant, qu'il occupa dans le bureau de la <i>Minerve</i> une +partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida +exactement avec les inspirations sous l'influence desquelles le +<i>Manitoba</i>, qui avait été jusque là l'organe des Métis, fit +brusquement volte face et commença à se déchaîner contre Riel.</p> + +<p>A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était +pas présent.</p> + +<p>Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire +du Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un <i>writ +d'Habeas corpus</i>.</p> + +<p>Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M. +Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur +la folie de Riel.</p> + +<p>La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma +sur tous les points le jugement de Regina.</p> + +<p>Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé +d'Angleterre.</p> + +<p>Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point +jusqu'à connaître le conseil privé; car, aussitôt que le +télégraphe eut porté à Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il +se hâta de donner des ordres pour qu'on commençât immédiatement +à dresser l'échafaud.</p> + +<p>Précipitation hideuse et stupide!</p> + +<p>Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines +encore; mais il se consola, sans doute, par l'assurance donnée +qu'elle ne lui échapperait point.</p> + +<p>Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne, +il n'en était pas de même du recours devant le conseil privé +d'Angleterre.</p> + +<p>On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu +ce procès et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre, +une à une et jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions +avoir dans les institutions et dans les hommes qui nous +régissent.</p> + +<p>Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice +étaient édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et +du Nord-Ouest, mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un +recours à Londres, une confiance qui a malheureusement été +déçue.</p> + +<p>Cette confiance tenait à des causes diverses.</p> + +<p>Le <i>loyalisme</i> dont les Canadiens-français ont donné tant de +preuves par le passé, les a toujours poussés à une distinction +qui a sa part de vérité, entre les sentiments des orangistes +canadiens et les sentiments du gouvernement impérial. +Sachant qu'ils sont très certainement, dans l'Amérique du +Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel, nos +compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres +et qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire +des institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire +concevoir un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici +les hommes et les choses de trop près pour éprouver vis-à-vis +d'eux ce sentiment de respect. Mais il ne leur était pas encore +venu à l'idée, que devant la plus haute juridiction du royaume +uni, on fut exposé à se heurter à des préventions et à des partis +pris inconciliables avec la majesté de la justice.</p> + +<p>En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de +croyance, nous avions malheureusement oublié deux vérités +de fait, qui eussent dû nous rendre moins confiants.</p> + +<p>La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible +qu'un gouvernement européen apprécie les affaires d'une +colonie éloigné, autrement que par les yeux des hommes qui +le représentent officiellement dans cette colonie. Sir John A. +Macdonald a été, il y a un an, se faire faire des ovations à +Londres et y a contracté de nombreuses amitiés. Comment +le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de +confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de +Riel? Comment, même, le gouvernement impérial aurait-il +pu croire à un parti pris contre notre race, quand Sir John +s'appuyait sur le concours de trois ministres canadiens-français, +disposant d'une majorité parlementaire énorme, pour soutenir +que Riel était un malfaiteur dangereux et vulgaire, odieux à tous les +hommes d'ordre.</p> + +<p>Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons +ont servi dans le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme +preuve à l'appui de notre indifférence pour le sort de Riel?</p> + +<p>On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé +a entreprise dans les journaux de Paris, en se servant +de son titre de député, pour essayer de faire croire qu'il +représentait les sentiments de la nation canadienne. Il est hors +de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M. Tassé ce +plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres. +Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé?</p> + +<p>L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil +privé est, en Angleterre, une institution politique et administrative, +autant et plus que judiciaire, dont les attributions se +rapprochent plus de celles du conseil d'état français que des +attributions de la cour suprême.</p> + +<p>On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel, +à la façon très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé +d'Angleterre, au lieu de statuer lui-même sur le pourvoi relatif +à l'acte des licences, a déclaré s'en rapporter à la Reine, +c'est-à-dire au secrétaire d'état des colonies, assisté de Lord +Lansdowne et de ses conseiller officiels.</p> + +<p>Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en +déclarant inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce +jugement a été rendu, est un acte d'une extrême gravité politique, +auquel on ne se résout que très difficilement; et cette +annulation, contre laquelle l'esprit du juge est pour ainsi +dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile encore, par +l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la +toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental, +l'idée qu'une loi même coloniale, puisse être <i>ultra vires</i>.</p> + +<p>Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir +l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires +du Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit +commun anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés.</p> + +<p>Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité de <i>l'indictment</i>, +aux termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné +«<i>pour avoir déclaré la guerre à notre dame la reine dans son +royaume</i>», tandis qu'il résulte de nombreux monuments de +jurisprudence, que les mots «dans son royaume» et la loi en +vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à +l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies.</p> + +<p>Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à +ne rien entendre.</p> + +<p>Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20 +juillet, l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir +l'ajournement nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de +recevoir des pièces importantes.</p> + +<p>La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir +entendu l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même +à l'avocat de la couronne de prendre la parole.</p> + +<p>L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain.</p> + +<p>Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la +justice des hommes!</p> + +<p>Il leur restait encore à faire appel à leur clémence.</p> + +<p>Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels +on demande de détruire par un acte de clémence volontaire, +l'effet d'une machination qu'ils ont eux-mêmes longuement +préparée et soigneusement ourdie?</p> + +<p>C'était folie que de songer à <i>obtenir</i> la grâce de Riel.</p> + +<p><i>L'obtenir</i> était impossible. Il eut fallu <i>l'arracher</i>!</p> + +<p>Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement +général et unanime de l'opinion publique, tel que celui +qui a été provoqué par la nouvelle de la mort de Riel.</p> + +<p>Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides +ce mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan +d'une astuce infernale, qui permit d'endormir pendant quelque +temps l'opinion, de la tromper par de fausses espérances +et de ne la laisser se réveiller que quand il a été trop tard.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>LE COMITÉ DES BRAVES GENS</h3> +<br> + +<p>C'était une opinion universellement répandue, que Sir John +A. Macdonald n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait +pas pendu.</p> + +<p>Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention +la succession des faits qui se sont écoulés depuis +la reddition de Riel, aurait pu se convaincre que tous, sans +exception, dénotaient de la part du gouvernement la volonté +réfléchie et obstinée d'arriver coûte que coûte, à l'exécution +du chef métis.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait +que ce meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une +bêtise; et une bêtise telle qu'on ne pouvait croire que Sir +John A. Macdonald la commit!</p> + +<p>Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à +subir une politique si exclusivement basée sur le mensonge, +que cette habitude de voir nos gouvernants et leurs organes +de mentir sur tout et à propos de tout, avait fini par fausser le +jugement même des plus clairvoyants, même des ennemis les +plus déclarés de la politique dont nous parlons.</p> + +<p>Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé +l'exécution de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui +ne nous permettaient hélas! de conserver aucune espérance, +n'avons-nous point été arrêtés et contredits par des amis qui +nous tiennent à peu près le langage suivant:</p> + +<blockquote> +<p><i>Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour +l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut +jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il +n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie +et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce +moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à +duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa +volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de +persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa +volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire +grâce?</i></p> +</blockquote> + +<p>Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste +et plus démoralisante pour une nation, que la situation politique +dans laquelle de tels discours peuvent être tenus par +les amis et par les défenseurs du gouvernement eux-mêmes +et en sont venus à ne plus étonner personne.</p> + +<p>Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que +l'heure du réveil est venue. Mais en nous reportant à quelques +semaines de date, il faut convenir que des raisonnement +de la nature de celui que nous venons de rapporter +étaient dans toutes les bouches. Non seulement les conservateurs, +mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y +étaient laissés prendre.</p> + +<p>Il n'y a, croyons-nous que la <i>Patrie</i> qui ne s'y soit pas +trompée un seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier +jour jusqu'au dernier que Riel serait pendu, et qui ait +constamment prévenu ses lecteurs de se tenir en garde. Mais +naturellement, les conservateurs attribuaient cette attitude de +l'organe rouge à la passion ou à une tactique de parti; et il n'ont +pu reconnaître que trop tard qu'elle était simplement dictée +par la clairvoyance.</p> + +<p>L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et +aussi les réticences des ministres canadiens-français, les +commentaires de leur entourage, l'attitude de leurs organes dans +la presse, semblaient conclure à une constatation de l'état de +folie de Riel.</p> + +<p>Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement +impossible, sans le concours des ministres canadiens-français; +et personne, même parmi les adversaires les plus déclarés +de MM. Chapleau et Langevin, n'eut voulu supposer qu'ils +pousseraient la bassesse et la trahison envers leurs compatriotes +jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins qu'ils iraient +jusqu'à en prendre la défense.</p> + +<p>Erreur fatale qui a tout entravé!</p> + +<p>Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense +de Riel, on disait aux timides: «<i>Prenez garde, ne vous +mêlez pas à ce mouvement libéral. Il y a là-dessous une affaire +politique, car les libéraux savent aussi bien que vous et moi +que Riel ne peut pas être pendu...</i> (Hélas!!) <i>et ils +exploitent dans un intérêt électoral les ménagements et les +lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour +ne pas se désaffectionner les Orangistes.</i>»</p> + +<p>Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient +qu'il fallait de l'argent pour payer les frais de procédure,--pour +défendre Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes +personnes répétaient de porte en porte, dans les rues, dans +les salons, dans les bureaux d'hommes d'affaires «<i>à quoi +bon souscrire pour une affaire inutile? Le gouvernement n'a-t-il +point accepté de supporter les frais indispensables? Sir +Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer une commission +médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse officielle +que Riel ne sera pas pendu?</i>»</p> + +<p>Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables, +se constitua sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit +dans son sein des membres pris dans les partis politiques les +plus opposés, pour provoquer, en dehors de toute acception +de parti, un mouvement canadien-français, les mêmes personnes +disaient encore: «<i>Prenez garde! n'allez pas gêner sans +le vouloir l'action du gouvernement! La situation des ministres +est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans la +Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver +Riel, laissons-les choisir l'heure et le moyen.</i>»</p> + +<p>Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de +bon de la fameuse commission médicale annoncée à Rimouski +par Sir Hector Langevin; lorsqu'ils soutenaient que la folie +réelle ou supposée de Riel n'était pas le véritable motif à +invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils disaient, qu'à plaider +la folie de Riel, on s'exposait à admettre indirectement le +droit de le pendre, dans le cas où il serait sain d'esprit, les +mêmes personnes répondaient encore: «<i>Que vous importe, +pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le +gouvernement qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de +Riel pour ne pas heurter de front les passions d'Ontario et des +colons anglais du Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard +agit à la demande même des ministres, lorsqu'il propose +de réduire le pétitionnement à une formule tendant exclusivement +à la nomination d'une commission médicale. C'est la formule +de M. Girouard qu'il faut signer</i>» [2]</p> + +<p>[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point +agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son +texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement. +Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M. +Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un +patriote sincère.]</p> + +<p>Avons-nous été assez trompés?</p> + +<p>Nous a-t-on assez audacieusement menti?</p> + +<p>Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage +de reconnaissance, envers les braves gens qui ont été +à la fois clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause, +et qui ne se sont point laissés effrayer par des menaces ou +endormir par des paroles fallacieuses.</p> + +<p>Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles, +le comité L. O. David a sauvé l'honneur national.</p> + +<p>Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense. +C'est à lui que nous devons les généreux et hélas! impuissants +efforts qui ont été accomplis pour sauver notre frère +métis. C'est lui qui a pris, dès la première heure, l'initiative +des manifestations auxquelles le peuple canadien doit de +n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre qui se +tramait à Ottawa.</p> + +<p>M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec +MM. R. Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense +des Métis.</p> + +<p>Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de +M. Chapleau à Fall-River, ce comité provisoire crut que le +moment était venu de chercher à réunir les ressources nécessaires +pour le paiement des frais d'appel, dans le procès de +Riel, et en même temps d'organiser un pétitionnement en faveur +du condamné.</p> + +<p>Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un +homme, mais la cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité +foulée aux pieds, M. L. O. David résolut de s'adresser, +sans acceptation de parti, à tous les hommes de coeur. Une +assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à Montréal, +sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence +du Dr. Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000 +personnes étaient présentes.</p> + +<p>Les résolutions suivantes furent présentées au public:</p> + +<blockquote> +<p>Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest demandaient +en vain depuis des années le redressement des griefs dont ils se +plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les circonstances hors de +la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient tracée;</p> + +<p>Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des troubles, +reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant auprès d'eux des +commissaires chargés de faire droit à leurs demandes;</p> + +<p>Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef du +mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux États-Unis, pour +les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même empêché de partir à la +veille du soulèvement;</p> + +<p>Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui paraît +avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que d'ailleurs des +doutes sérieux existent sur la légalité de ce tribunal et sur la +juridiction en matière de haute trahison;</p> + +<p>Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il n'était pas +toujours responsable de ses actes et maître de sa volonté, lorsqu'il +s'agissait de la cause au triomphe de laquelle il avait voué toute sa +vie;</p> + +<p>Considérant que le crime dont il est accusé est une offense politique, +que l'exécution de la sentence de mort portée contre lui sera considérée +comme le résultat des préjugés et du fanatisme et sera funeste à +l'harmonie si nécessaire dans une société mixte comme la nôtre;</p> + +<p>Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour donner +à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un tribunal plus +élevé et plus digne de confiance, et qu'en même temps tous les moyens +constitutionnels soient employés pour empêcher que la sentence soit mise +à exécution.</p> +</blockquote> + +<p>M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le +comité se proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands +traits retracé la carrière de Riel:</p> + +<blockquote> +<p>Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il faut +deux choses:</p> + +<p>1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal plus +éclairé et obtenir justice.</p> + +<p>2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des demandes +d'amnistie ou de commutation de peine.</p> +</blockquote> + +<p>L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif +qui devait remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors. +Ces nominations, faites par acclamation, donnèrent les résultats +suivants:</p> + +<p>Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER; +2e vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES +CHAMPAGNE; asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT; +trés.-conj., J. O. DUPUIS.</p> + +<p>Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin, +Pierre Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome, +Georges Duhamel, Jean Marie Papineau, G. Phaneuf, +J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte. Rouillard, avec +MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme +organisateurs généraux.</p> + +<p>C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures +des journaux ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous +les moyens possibles, fait le plus grand honneur à ceux qui +l'ont entreprise.</p> + +<p>Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se +répandre dans toute la province et même aux États-Unis.</p> + +<p>A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même +jour qu'à Montréal; et elle avait adopté les résolutions +ci-après:</p> + +<blockquote> +<p>Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection du +Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le procès de +Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits parmi notre +population, ressentiment propre à altérer la bonne harmonie qui doit +régner entre les différentes races qui peuplent le Canada; que l'intérêt +public qui ne peut résulter que du maintien de la bonne entente et de +cette sympathie réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent +en faveur de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier +Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 septembre +prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en assemblée, prient +Son Excellence de vouloir bien user de la prérogative royale pour faire +grâce de la vie au dit Louis Riel et commuer sa sentence.</p> + +<p>Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence le +gouverneur-général.</p> +</blockquote> + +<p>Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition +au gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale.</p> + +<p>Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac; +le 16, à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri; +le 21, à St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à +l'Assomption et à St-Martin, des réunions furent tenues dans le +même but.</p> + +<p>En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à +Clarence Creek (Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.).</p> + +<p>Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à +St-Jérôme, à Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre, +à Terrebonne et à Verchères, où l'assemblée adopta les +résolutions suivantes:</p> + +<blockquote> +<p>Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans l'opinion +de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort prononcée +contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une peine moins +sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour venir en aide à sa +famille et pour indemniser ceux qui l'ont défendu au prix de grands +sacrifices et de dépenses considérables.</p> +</blockquote> + +<p>Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les +membres du comité Riel avaient institué un comité exécutif +composé de MM. L. O. David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne, +Jérémie Perreault, R. Préfontaine, J. O. Dupuis, A. +Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard, +C. de Lorimier.</p> + +<p>Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à +son comble. A Montréal, on peut dire que les assemblées +étaient permanentes, dans l'un ou l'autre des quartiers de la +ville, et la campagne répondait noblement à l'appel du comité. +A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre, à +Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la +grâce de Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation +théâtrale au profit de la souscription Riel.</p> + +<p>Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un +sursis, et que son exécution était remise au 16 octobre, pour +lui permettre de porter sa cause devant le Conseil privé.</p> + +<p>Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua +une nouvelle assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche +27 septembre. Plus de 10,000 citoyens se rendirent +à son appel, et cette assemblée fut encore plus imposante que +celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent présentées.</p> + +<blockquote> +<p>Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée contre +Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que ses avocats +on fait connaître au gouvernement leur intention de porter la cause +devant le Conseil Privé;</p> + +<p>Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul +moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du jugement du +tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber toutes les +sentences sévères prononcées contre les autre prisonniers métis;</p> + +<p>Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce serait +un déshonneur national;</p> + +<p>Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de +travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire rendre +justice à nos frères du Nord-Ouest.</p> +</blockquote> + +<p>Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David, +Jérémie Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui +expliqua sa conduite devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle, +qui parla au nom des Français, et de beaucoup d'autres +orateurs, furent adoptées par la foule.</p> + +<p>Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur +de Riel. Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps +d'arrêt. Le sursis accordé à Riel avait fait concevoir +l'espérance d'une solution préparée par le gouvernement; +l'épidémie de la petite vérole commençait à absorber les +esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant que +l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient +entamé contre le comité une guerre violente, qui eut pour +conséquence de refroidir le zèle d'un grand nombre de +conservateurs.</p> + +<p>Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante, +publia un compte-rendu des ses opérations et fit +appel au public, en même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient, +pour sommer ces derniers de dire un bonne fois, +s'ils étaient pour ou contre Riel.</p> + +<p>Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on +méconnaissait leurs intentions, qu'ils étaient favorables à une +commutation de peine à accorder à Riel et qu'ils n'avaient +jamais songé à créer des difficultés au comité. Mais, tout +naturellement aussi, dès le lendemain, ils recommencèrent +comme de plus belle.</p> + +<p>D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités. +Mais l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient +mis en travers n'avaient point changé le courant unanime +de l'opinion. Mais ils étaient parvenus à jeter du doute, +sur la question de savoir si l'on avait suivi la bonne voie en +pétitionnant et s'il ne valait pas mieux s'en rapporter à la +bonne volonté connue (!) des ministres canadiens-français.</p> + +<p>Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par +l'atmosphère d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent +simplement, de ce temps d'arrêt, que le mouvement +n'avait rien de grave; qu'on maîtriserait facilement l'opinion; +et qu'on ne risquait rien à laisser la sentence s'exécuter.</p> + +<p>Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit +à un souvenir reconnaissant.</p> + +<p>La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée +à eux, les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable. +L'histoire dira qu'ils se sont conduits comme de braves gens +et comme des patriotes.</p> + +<p>Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3>MANOEUVRES ET TRAHISON</h3> +<br> + +<p>On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:</p> + +<blockquote> +<p>Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix parmi +les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest avait été +administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a été conduit, il ne +semblait pas que personne crût pouvoir défendre le gouvernement. La +<i>Minerve</i> s'y essayait à peine, <i>Le Monde</i> publiait en faveur +de Riel et des Métis de virulentes correspondances.</p> + +<p>Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes conservateurs, +oubliant leur première impression, se sont subitement aperçus que le +gouvernement avait agi avec infiniment de sagesse, dans l'administration +des territoires de Nord-Ouest dans la direction des opérations +militaires et dans la conduite du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est +pas associée à cette évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme +d'autres l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins vive, peut-être +mieux éclairée que d'autres dès la première heure, elle n'a pas débuté +par des grands éclats de voix pour oublier ensuite la justice et même +la pitié envers les proscrits.</p> +</blockquote> + +<p>En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord, +assez pris garde s'était produite, vers la fin d'août dans la +presse ministérielle.</p> + +<p>On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs +de Riel, on commençait à les injurier à ciel ouvert.</p> + +<p>En même temps, des articles d'une hypocrisie savante +étaient publiés dans la <i>Minerve</i>, dans le <i>Monde</i>, dans le +<i>Nouvelliste</i>, dans le <i>Courrier du Canada</i> et dans leurs +satellites de campagne. Ce qui caractérisait ces articles, tous taillés +sur le même patron, c'est qu'on y avait l'air de désirer que Riel fut +sauvé; et qu'en même temps, on y énumérait toutes les +raisons propres à déterminer le lecteur à condamner Riel +comme homme politique, à le considérer en religion comme un +apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre +lui par Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel +était pendu, il ne subirait au fond, qu'un traitement mérité.</p> + +<p>Les prototypes de ces articles sont ceux que <i>La Minerve</i> +publiait à peu près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick, +et sur Richardson.</p> + +<p>Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au +dernier degré de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui +ont défendu Riel de chercher à le faire pendre et, par une +contradiction singulière, en même temps qu'elle leur +reprochait d'avoir mal plaidé <i>en faveur</i> de Riel, elle plaidait +de son côté du mieux qu'elle pouvait, mais <i>contre</i> Riel.</p> + +<p>Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme +un libéral. Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant +de considérer comme un acte de faveur politique, l'acte +par lequel le ministre Mackenzie a disgracié Richardson +en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le Nord-Ouest; +et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut +être à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de +rendre uns sentence aussi infâme. Mais en même temps, +et par la même contradiction, dont elle avait déjà usé à l'égard +de MM. Lemieux et Fitzpatrick, <i>La Minerve</i> usait de tous ses +efforts pour justifier ce jugement infâme dont l'auteur était +digne, selon elle, de toute l'exécration qui s'attache au nom +d'un magistrat prévaricateur.</p> + +<p>Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se +compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une +victime, et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du +jour où on l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien +pu avoir raison.»</p> + +<p>Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse +campagne sont des renégats, qui ont si bien oublié les +traditions de leur race, qu'ils ne sont plus même capables de +comprendre qu'il y a certaines infamies qu'on ne fait pas accepter +à des Canadiens.</p> + +<p>Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui +a été atteint.</p> + +<p>On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs +qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.</p> + +<p>Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux +hommes politiques, que le gouvernement ne voulait pas +qu'on s'occupât de l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait +serait injurié comme MM. Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé +au public conservateur comme un libéral et comme +un catholique suspect.</p> + +<p><i>La Patrie</i> du 19 novembre déclare que le 18, un certain +nombre d'étudiants se sont rendus à la <i>Minerve</i>, où, ayant été +reçus par M. Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si +la <i>Minerve</i> continuait plus longtemps à trépigner sur le +cadavre de Riel et à déshonorer le nom canadien, on ne pourrait +pas répondre des suites de l'indignation publique.</p> + +<p>D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il +le regrettait, mais qu'il n'y pouvait rien, que <i>ces articles +étaient envoyés directement d'Ottawa et émanaient du gouvernement</i>, +que la <i>Minerve</i> était obligée de les publier et que, si +l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée de les publier +encore.»</p> + +<p>Cet aveu est précieux à retenir.</p> + +<p>Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle +on a cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut +sauvé, tout en travaillant, en même temps, à le perdre dans +l'estime publique, était directement inspirée par les ministres +canadiens-français.</p> + +<p>Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres +étaient décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper +odieusement le public, lorsque pour endormir l'opinion, tout +en la préparant, ils laissaient donner en leur nom l'assurance +que Riel ne serait pas pendu.</p> + +<p>Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à +empêcher toute démonstration des députés conservateurs à +Ottawa. Le députés conservateurs au parlement local, qui +jadis n'étaient pas aussi réservés, même dans les questions les +touchant de moins près, se tinrent cois. Le gouvernement +de Québec se désintéressa absolument de cette question nationale.</p> + +<p>Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout, +au moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations +de leurs amis.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France +y déclarait publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à la +<i>Gazette</i>, que <i>chercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,</i> et +M. J. Tassé, M. P. directeur de la <i>Minerve</i>, +recevait la mission d'essayer de faire taire les journaux de Paris, +comme on avait fait taire les conservateurs canadiens.</p> + +<p>Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J. +Tassé écrivait officiellement au <i>Gaulois</i> et à quatre autres +journaux de Paris, deux lettres consacrées au développement +d'un misérable sophisme, qui consiste à essayer de faire +prendre la charge entre le gouvernement du Dominion et le +peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux de +Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes, +ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des +juges et des jurés qui auraient été, en cette circonstance, les +représentant du sentiment canadien-français.</p> + +<p>S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser +prendre à cette fourberie de bas étage, ils auront dû +être singulièrement embarrassés, pour concilier les explications +de M. J. Tassé, avec l'explosion de l'indignation et de la fureur +publiques qui a accueilli l'annonce du meurtre de Riel, +dans le Canada français tout entière, et dont le télégraphe +leur a déjà fait connaître le caractère unanime et imposant.</p> + +<p>Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir +John A. Macdonald la dépêche suivante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Montréal, 13 novembre 1885.</p><br> + +<p>A SIR JOHN A. MACDONALD,</p><br> + +<p>K. G. C., OTTAWA</p><br> + +<p>Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de<br> +cruauté dont nous repoussons la responsabilité.</p><br> + +<p>J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.</p> +<p>ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.</p> +<p>D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.</p> +<p>P. VANASSE, Député de Yamaska.</p> +<p>L. H. MASSUE, Député de Richelieu.</p> +<p>F. DUPONT, Député de Bagot.</p> +<p>A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.</p> +<p>J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.</p> +<p>J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.</p> +<p>J. W. BAIN, Député de Soulanges.</p> +<p>P. B. BENOIT, Député de Chambly</p> +<p>ED. GUILBAULT, Député de Rouville.</p> +<p>S. LABROSSE, Député de Prescott.</p> +<p>L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.</p> +<p>F. DUGAS, Député de Montcalm.</p> +</div></div> + +<p>MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer +cette dépêche, qu'à la condition de retrancher du texte primitif +une phrase dans laquelle Sir John A. Macdonald était +prévenu que l'exécution de Riel emporterait de la part des +signataires une rupture politique avec le gouvernement.</p> + +<p>Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a +produit plus tard une lettre particulière qu'il aurait adressée +à Sir John, dans le même sens, mais avec des expressions encore +moins comminatoires.</p> + +<p>MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet, +qui n'avaient pas eu le temps de se rendre à cette réunion +convoquée à la dernière heure, ont signifié séparément +leur protestation à Ottawa, avant le meurtre.</p> + +<p>Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué +à temps, si l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le +vendredi 13, le gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel.</p> + +<p>Nos députés ont été trompés.</p> + +<p>Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes: +c'est de remplir leur devoir et de ne pas consentir à être +complices.</p> + +<p>Leur devoir est tout tracé.</p> + +<p>Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au +gouvernement de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français, +dont la présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel.</p> + +<p>Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion +saurait à quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait +à une échéance prochaine.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p> + + +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h3>AVANT LE GIBET</h3> +<br> + +<p>L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres +s'étaient réunis pour statuer une dernière fois (ils le croyaient +du moins) sur le sort de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ, +que ce qu'ils appellent la loi suivrait son cours.</p> + +<p>Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus +tard (le vendredi 13), aux députés réunis à Montréal, est un +fait aussi grave que douloureux.</p> + +<p>Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français +ne s'étaient pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus +fort, et à l'insigne lâcheté de conserver leur place dans un +gouvernement que déclarait la guerre à leur nationalité.</p> + +<p>Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité +avait été agissante.</p> + +<p>A la question de savoir <i>si Louis Riel serait pendu</i>, MM. +Langevin, Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.</p> + +<p>On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette +odieuse décision a été prise.</p> + +<p>D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel +paierait de sa tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies +de l'administration du Nord-Ouest, et il mettait maintien de +cette résolution une obstination sénile.</p> + +<p>D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des +orangistes, était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage +auprès de ses constituants. D'après des informations de source +sûre, il aurait été très sérieusement effrayé de leur disposition +d'esprit; et à son retour, il aurait dit à Sir John A. Macdonald +qu'il fallait à tout prix satisfaire les orangistes ou renoncer à +leurs concours.</p> + +<p>On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, +comme ayant eu un considérable et pernicieuse +influence sur l'issue fatale du drame de Regina.</p> + +<p>Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé +et sans défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le +Canada français et notamment à Montréal les effets de la +fureur populaire.</p> + +<p>Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables +sentiments de la population canadienne. Il se trompait, sans +doute, sur la possibilité de remonter le courant; mais il était +informé d'une façon si exacte de l'existence de ce courant, +qu'il avait pris des mesures pour détourner l'attention +et pour diriger d'un autre côté la colère du peuple.</p> + +<p>Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10 +novembre, on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre, +une émeute à Montréal contre le gouvernement; et comme +mesure de précaution, on n'avait rien trouvé de mieux que +d'occuper le peuple, en soudoyant pour le 6 ou le 7 du même +mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire de +Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.</p> + +<p>Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances, +un mandat d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier +Gagnon, pour avoir tiré sur la police chargée d'exécuter dans +son domicile une mesure d'isolement, prescrite par le bureau +de santé. M. Beaugrand, redoutant, non sans raison, un nouveau +conflit entre Gagnon et la police, et voulant prévenir +autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble dans +la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze +agents, dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution +pacifique du mandat judiciaire.</p> + +<p>Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le +maire de Montréal, un homme assez courageux, pour payer +de sa personne et pour s'exposer à la fois à des coups de fusil, +à l'épidémie et au mécontentement des adversaires du règlement +sanitaire, avait été diversement apprécié. Il avait même +été fortement blâmé par une partie de la population ouvrière +canadienne-française, très-hostile à la vaccination et à l'isolement.</p> + +<p>Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait +déjà à s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient +résolu de sacrifier Riel aux orangistes, résolurent d'exploiter +le terrible fléau que pèse sur la cité de Montréal, en soulevant +les passions de la foule contre le maire et contre le bureau de +santé et en poussant ouvertement à la révolte contre l'application +des règlements sanitaires.</p> + +<p>Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), +coïncidait avec l'arrivée à Montréal d'un employé +du gouvernement à Ottawa, qui passait à tort ou à raison pour +collaborer aux frais du gouvernement à la <i>Minerve</i> et pour +apporter à la <i>Minerve</i> et au<i>Monde</i> les instructions des +ministres.</p> + +<p>C'est alors que parurent dans la <i>Minerve</i> et dans le <i>Monde</i> +des articles actuellement déférés à la justice, dont la violence +dépasse l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre +civile est patente. En même temps, un placard plus incendiaire, +s'il est possible, sortait de l'imprimerie du <i>Monde</i>, et +était distribué dans la classe ouvrière à un nombre incalculable +d'exemplaires.</p> + +<p>On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable, +la conséquence de cet appel aux passions si, à +l'exception du <i>Monde</i> et de la <i>Minerve</i>, tous les journaux +conservateurs aussi bien que libéraux, tous les corps publics et +tous les bons citoyens ne s'étaient mis résolument en travers +d'un mouvement aussi dangereux pour la paix publique que +pour le succès de la lutte contre l'épidémie.</p> + +<p>Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient +étouffer le bruit de l'exécution de Riel sous un autre bruit, +couper en deux la population canadienne-française de Montréal; +et à la veille d'un deuil national, ils ne reculaient +devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès du peuple +l'influence d'un maire libéral.</p> + +<p><i>L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre.</i></p> + +<p>A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours +était accordé au condamné.</p> + +<p>Faut il dire <i>accordé</i>, quand en face de la résolution +implacablement prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus, +un raffinement de cruauté, une agonie d'une semaine?</p> + +<p>On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à +temps, pour faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition +de la loi, selon laquelle nulle exécution capitale ne peut +avoir lieu dans le Nord-Ouest, sans que le shérif air reçu à +cet effet un warrant signé du gouverneur-général en conseil.</p> + +<p>C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice +de procédure, que le sursis aurait été prononcé.</p> + +<p>Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette +erreur et de ce dernier sursis qui équivalait, en fait, à un +rétablissement de la peine de la torture?</p> + +<p>Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres, +un long cri d'horreur s'éleva, même dans la population +anglaise, contre ce nouvel acte d'inhumanité sans précédent +chez les peuples civilisés.</p> + +<p>Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre +avait été condamné à mort. Une délégation de ses +compatriotes vint trouver Sir John A. Macdonald pour solliciter +sa grâce.</p> + +<p>Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était +atteint non-seulement de folie individuelle, mais de folie +héréditaire, que son père avait été atteint au même âge que lui +et était mort mou, que son aïeule avait été victime de cette +terrible maladie et que par conséquent le condamné n'était +pas responsable de ses actes.</p> + +<p>Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre +aux arguments que les Irlandais faisaient valoir auprès de +lui pour obtenir la grâce de leur compatriote, ceux-ci lui +demandèrent au moins d'accorder un sursis de quelques jours, +en se faisant forts de compléter leur preuve dans l'intervalle.</p> + +<p>Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que +n'étant pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas +accorder de sursis, parce que ce serait trop cruel, et que, si le +condamné était exécuté plus tard, son exécution deviendrait +un véritable meurtre.</p> + +<p>Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait +à Riel un dernier sursis de six jours,--non pas même +pour délivrer de son sort, mais pour réparer un vice de +procédure?</p> + +<p>Ce sursis était le quatrième.</p> + +<p>Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18 +septembre, sachant très bien que ce délai serait insuffisant +pour l'appel.</p> + +<p>Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé +le temps de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.</p> + +<p>Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.</p> + +<p>Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un +oubli de la loi...!</p> + +<p>Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.</p> + +<p>C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette +succession de sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.</p> + +<p>La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote +de 1847, est devenue folle.</p> + +<p>Mme Louis Riel était enceinte.</p> + +<p>Quelle situation, et que de poignantes douleurs!</p> + +<p>Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a +vécu que deux ou trois heures!</p> + +<p>Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître. +Les douleurs de sa mère avaient tari en lui les sources de +la vie.</p> + +<p>Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui +n'aura pas même connu le sourire de sa mère, et dont les +caresses n'auront pas pu soulager les larmes de cette veuve +infortunée?</p> + +<p>Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un +ministère auquel on se cramponne par la fourberie et la trahison, +de se dire que, pour rester quelques semaines encore +au pouvoir, on peut bien consentir à ce que Sir John A. +Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la tête d'un +ennemi au bot d'un gibet!</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la <i>Minerve</i>? +Qu'est-ce que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu +d'une partie électorale, dont on a longuement calculé le +point fort et le point faible, et quand on se croit assuré de +l'impunité?</p> + +<p>Oui! mais cet homme n'était pas seul!</p> + +<p>Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère +dont le cerveau n'a pas résisté à la douleur!</p> + +<p>Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus +orphelins!</p> + +<p>Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures +de sa mère!</p> + +<p>L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du +père s'est balancée au gibet!</p> + +<p>Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi +du Nord-Ouest elle même!</p> + +<p>Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée +qui n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le +peuple canadien était destiné, lui aussi, à subir une épreuve +préparatoire.</p> + +<p>Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas +encore fixé sur le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, +qu'un banquet organisé avant le sursis et destiné, dans +l'intention des organisateurs, à tomber le lendemain même de la +mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à Winnipeg +en présence de deux ministres. L'un d'eux, un Canadien-français, +Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait +trinqué avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre, +M. White, avait voué Riel à l'indignation publique!</p> + +<p>Nous empruntons à un journal anglais, le <i>Montreal Herald</i> +l'expression éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans +toutes les classes de la population, sans distinction de partis +ni de races, par cette hideuse bombance:</p> + +<blockquote> +<p>Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est dans +la prison de Regina. L'exécution a été retardée temporairement. Un +banquet est organisé à Winnipeg. Les partisans du gouvernement, +mécontents du sursis qu'il a accordé de son chef, déclarent que pour +cette raison, ils n'assisteront pas au banquet. Un journal ministériel +de Winnipeg, pour assurer le succès du banquet de leurs partisans et +ramener les récalcitrants, publie le lendemain un article +double-interligné annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, +seront présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre +le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les partisans +satisfaits de cette déclaration accoururent en foule au banquet qui, au +lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. Les ministres s'y rendirent +et exécutèrent l'étrange corvée qui leur était imposée par le zèle des +partisans. Sir Adolphe Caron, ministre de la milice annonça +<i>qu'il n'avait aucune sympathie pour les traîtres et que la +justice suivrait son cours.</i> M. Thomas White <i>voua Riel à +l'exécration publique</i>. On nous assure que ces expressions furent +reçues avec de bruyantes manifestations de joie. Qui pourrait en +douter? En égard à ces déclarations, le banquet eut un grand succès. +Le comité, au lieu d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à +amarrer les deux bouts.</p> + +<p>Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les instincts +chevaleresque de notre âge et de notre race sont illustrés d'une +manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires d'état les plus +solennelles peuvent être traitées de la même manière qu'un caucus de +faubourg; et c'est au milieu de l'excitation tumultueuse des bouteilles +de champagne que le gouvernement de notre pays rend des arrêts +redoutables de vie et de mort. Cela peut être considéré par des +partisans comme étant l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que +des gens sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et +bien espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront +de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour l'honneur de +notre civilisation tant vantée, qu'il ne se renouvellera plus.</p> + +<p>En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, son +intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, selon nous, +plus digne de respect et de sympathie que cette exhibition de partisans +féroces de Winnipeg, que cette indigne prostitution des fonctions +ministérielles. L'idée d'exploiter la sauvagerie des partisans pour +forcer la main au gouvernement et assurer les dépenses d'un dîner, quand +l'homme contre lequel ce mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant +de l'agonie même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe +qu'on ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.</p> +</blockquote> + +<p>Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa +race et la langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il +pousserait l'ignominie jusqu'à s'en vanter dans un banquet +de cannibales. Mais cela même, en portant le dégoût à son +comble, ne surprit pas autrement ceux qui le connaissaient. +On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le savait bon +à tout faire pour un hochet ou des faveurs.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p> + + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h3>GLORIA VICTIS</h3> +<br> + +<p>Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour +fatal où tout va être consommé.</p> + +<p>Louis Riel, le héros, le martyr de la nation métisse, va +contempler pour la dernière fois la lumière du jour, rendre son +âme au Créateur et livrer son corps au bourreau qui le +guette depuis de longs mois.</p> + +<p>Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-général +pour l'exécution est arrivé à huit heures du soir.</p> + +<p>Cette fois, tout est bien fini.</p> + +<p>Riel a reçu la nouvelle, à neuf heures du soir, dans sa +cellule.</p> + +<p>Cette nouvelle lui a été donnée par le shérif Chapleau. La +scène a été émouvante et héroïque.</p> + +<p>La cellule du fameux chef est immédiatement adjacente à +la salle des gardes qui font la patrouille pendant la nuit. +Cinquante gardes occupent cette salle.</p> + +<p>A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle +armée montant la garde; et à l'extérieur de l'édifice un +cordon de soldats sous les armes, faisant la ronde autour du +bâtiment.</p> + +<p>La porte s'ouvrit à l'arrivée du shérif Chapleau et du +commandant de la police à cheval.</p> + +<p>Riel qui, jusque là, avait conversé avec le médecin du poste, +se leva et souhaita la bienvenue au shérif, d'une façon tout-à-fait +cordiale et avec aisance.</p> + +<p>Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation; +son premier bonjour fut: «Eh bien, comme cela, vous +venez avec la grande nouvelle! J'en suis bien aise.»</p> + +<p>Le shérif répondit que le mandat de mise à mort était +arrivé.</p> + +<p>Riel, continuant sur le même ton dit: «Je suis heureux +d'apprendre qu'enfin je vais être débarrassé de mes souffrances.»</p> + +<p>Il prit ensuite la parole en français et remercia affectueusement +le shérif pour ses bienveillantes attentions.</p> + +<p>Il reprit la parole en anglais: «Je désire, dit-il, que mon +corps soit remis à mes amis, pour être enterré à St. Boniface, +dans le cimetière français, vis-à-vis Winnipeg.»</p> + +<p>Le shérif lui demanda alors s'il avait quelque désir à transmettre, +touchant la disposition de ses biens, meubles et effets.</p> + +<p>«Mon cher, répondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et +il toucha sa poitrine dans la région du coeur); et ceci je l'ai +donné à mon pays, il y a quinze ans; et c'est tout ce qui me +reste maintenant.»</p> + +<p>On le questionna ensuite sur l'état de sa conscience. Il répondit: +«Il y a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu; +je suis aussi bien préparé maintenant que je puis l'être +en aucun temps. Vous trouverez que j'avais une mission à +remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la province +de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.»</p> + +<p>A une autre question qui lui fut faite, il répliqua:</p> + +<p>«Je suis content de quitter ce monde. On me permettra +de dire quelques mots sur l'échafaud?» ajouta-t-il sur un +ton interrogatif.</p> + +<p>Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant: +«Vous supposez que je pourrais parler trop longtemps +et que cela me fatiguera? Oh! non, je ne me trouverai pas +faible, je sentirai, lorsque le moment viendra, que j'aurai des +ailes qui m'enlèveront là-haut.»</p> + +<p>Recommençant alors à parler français, sur un ton persuasif +et d'une douceur inimitable, pour lequel il est célèbre, comme +le savent tous ceux qui l'ont connu intimement, il parla de +nouveau de l'affectueux souvenir qu'il gardera pour ceux +qui ont épousé sa cause. Il termina en disant au shérif +Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu, +«Adieu, mon ami.» Son oeil était clair et serein, et son assurance +absolue était telle qu'elle faisait naître l'admiration +même dans les coeurs les plus endurcis.</p> + +<p>Le Père André, son directeur spirituel, est ensuite arrivé, +et on l'a laissé seul avec lui pour vaquer à ses devoirs religieux +et ensuite entendre la messe.</p> + +<p>Après s'être confessé, Riel a rédigé et confié au Père André, +pour être portée à sa vieille mère, la lettre suivante:</p> + +<blockquote> +<p>MA CHÈRE MÈRE,</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre de bénédiction et hier (dimanche) j'ai demandé +au Père André de la placer sur l'autel pendant la célébration de la +messe, pour que son ombre se répandit sur moi. Je lui ai demandé après +de m'imposer ses mains sur la tête pour que je puisse la recevoir +efficacement, attendu que je ne pouvais me rendre à l'église; et il a +ainsi répandu sur moi les grâces de la messe, avec l'abondance de ses +bienfaits spirituels et temporels.</p> + +<p>A ma femme, mes enfants, mes frères, ma belle-soeur et autres +parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu.</p> + +<p>Chère mère, c'est le voeu de votre fils aîné que vos prières pour moi +montent jusqu'au trône de Jésus-Christ, à Marie, à Joseph, mon bon +protecteur, et que la miséricorde et l'abondance des consolation de Dieu +répandent sur vous, sur ma femme, mes enfants et autres parents, de +génération en génération, la plénitude des bénédictions spirituelles +pour celles que vous avez répandues sur moi; qu'elles se répandent sur +Vous surtout qui avez été une si bonne mère. Puissent votre foi, votre +espérance, votre charité et votre bon exemple être comme un arbre chargé +de fruits abondants pour le présent et pour l'avenir. Puisse Dieu, quand +sonnera votre heure dernière, être tellement satisfait de votre piété +qu'il fasse rapporter votre esprit de la terre, sur les ailes des anges.</p> + +<p>Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier que je +dois passer sur cette terre, et le Père André n'a dit de me tenir prêt +pour le grand évènement. Je l'ai écouté et je suis disposé à tout faire +suivant ses avis et ses recommandations.</p> + +<p>Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la douceur, +comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut troubler. Je fais ce +que je peux pour me tenir prêt; je reste même calme, conformément aux +pieuses exhortations du vénérable archevêque Bourget. Hier et +aujourd'hui j'ai prié Dieu de vous rassurer et de vous dispenser toute +sorte de consolations, afin que votre coeur ne soit pas troublé par la +peine et l'anxiété. Je suis brave; je embrasse en toute affection.</p> + +<p>Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma chère +femme, comme un époux chrétien, conformément à l'esprit conjugal des +unions chrétiennes. J'embrasse tes enfants dans la grandeur de la +miséricorde divine. Vous tous, frères et belles-soeurs, parents et amis, +je vous embrasse avec toute la cordialité dont mon coeur est capable.</p> + +<p>Chère mère, je suis votre fils affectionné, obéissant et soumis.</p> + +<p>LOUIS-DAVID RIEL.</p> +</blockquote> + +<p>A 5 heures du matin, le P. André célébra la messe, et à 7 heures, +il administra les derniers sacrements à Riel.</p> + +<p>Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment où le député +shérif Gibson vint l'avertir que le moment fatal était arrivé.</p> + +<p>Riel reçut l'ordre de marcher à la mort avec le même calme +qu'il avait montré la veille.</p> + +<p>Son visage ne montrait aucune altération et avait conservé +ses couleurs ordinaires; et il était pleinement en possession +de toute son énergie, répondant d'une voix claire et ferme +aux paroles de l'officiant.</p> + +<p>Supporté par les deux prêtres, Riel marcha d'un pas ferme +de sa cellule, qui est la première du corridor, à travers le +corps de garde, à l'escalier qu'il gravit sans un signe de +faiblesse. Le capitaine Fraser gardait l'échafaud avec vingt +hommes de la police à cheval.</p> + +<p>Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et +noir, une chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et +des mocassins, seule partie de ses vêtements que rappelât la +vie indienne et l'existence libre de la prairie.</p> + +<p>A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure, +s'avança la corde sur le bras et commença à garrotter Riel. +Celui-ci continua à prier, étendant les bras et regardant au +ciel jusqu'à ce que les bras fussent liés. Précédé de Gibson +et escorté des prêtres, Riel monta sans aide et d'un pas ferme +les six degrés qui conduisaient à l'échafaud, en disant: «Je +me confie à Dieu.»</p> + +<p>En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lèvres.</p> + +<p>Le condamné se plaça sur la trappe, la figure tournée vers +le nord. Les Pères André et McWilliams continuèrent à prier +et Riel dit en anglais: «Je demande pardon à tous les hommes +et je pardonne à tous mes ennemis.»</p> + +<p>Le député shérif lui demanda s'il avait quelque chose à +dire. Il se tourna vers son confesseur, le Père André, et lui +demanda: «Est-ce que je vais dire quelques mots?» «Non, répondit +brièvement le prêtre, faites votre dernier sacrifice, et +vous serez récompensé.» Riel se tourna et dit: «Je n'ai rien +de plus à dire.»</p> + +<p>Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas même y +faire attention.</p> + +<p>Alors, le bourreau se mit à son poste; le bonnet blanc fut +enfoncé sur la tête de Riel; les deux prêtres, tenant des cierges +en main, continuaient de prier pour le mourant, pendant +qu'on entendait ce dernier prier en même temps. A l'expiration +des deux minutes qui lui furent données pour prier, +au moment où il répondait: «Ne nous induisez pas en tentation», +le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne remua +pas pendant quelques secondes, puis un mouvement +convulsif se fit sentir et deux minutes après, il n'existait plus.</p> + +<p>Il était mort en brave et en chrétien.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h3>AU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS</h3> + +<h3><i>ULTIMA VERBA</i></h3> +<br> + +<p>L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des +journées qui ont suivi la mort du martyr canadien.</p> + +<p>Cette histoire se continue.</p> + +<p>Elle ne sera achevée que le lendemain de la vengeance.</p> + +<p>Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne sût?...</p> + +<p>L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'échafaud +politique se dressait à Regina!</p> + +<p>La stupeur, la consternation, l'anxiété, un reste d'espérance +survivant jusqu'au dernier moment au fond des coeurs!</p> + +<p>Puis le deuil de la nation!</p> + +<p>Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une réunion, pas une +intrigue.</p> + +<p>Ce fut une explosion spontanée de douleur et de colère.</p> + +<p>D'un bout à l'autre du Canada-français,--avant que personne +eut seulement songé à se concerter,--le télégramme +qui apporta la fatale nouvelle fut reçu de la même manière. +Chose merveilleuse! On vit tous les coeurs vibrer à l'unisson!</p> + +<p>Tout le monde sentit que la race canadienne-française avait +reçu une blessure et une insulte!</p> + +<p>Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil.</p> + +<p>Tous les partis abdiquèrent et se confondirent dans la douleur +commune.</p> + +<p>Il n'y eut plus ni bleus ni rouges.</p> + +<p>Il n'y eut plus que des patriotes, prêts à s'unir, pour +demander compte du crime commis et pour défendre la patrie +menacée.</p> + +<p>Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature +à inspirer une légitime confiance dans les destinées à +venir du Canada-français, tout le monde comprit à la fois +qu'il ne s'agissait pas de se livrer à de vaines démonstrations, +et qu'un grand devoir s'imposait.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines:</p> + +<p>FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES!</p> + +<p>Hélas! oui! Faire justice des ennemis et des traîtres!</p> + +<p>Car nous n'avons pas seulement été frappés, nous avons été trahis!</p> + +<p>Et deux responsabilités distinctes se dégagent.</p> + +<p>Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde, +poursuivait, perfidement et dans l'ombre, notre anéantissement +national.</p> + +<p>Celle des ministres canadiens-français qui se sont faits les +complices de cette politique, et qui nous ont livrés à l'ennemi.</p> + +<p>Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de +la politique du gouvernement.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maçon, adversaire +implacable de notre race, destructeur sournois et tenace de +l'autonomie de notre province.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intérieur, responsable +des crimes du Nord-Ouest et des dénis de justice qui ont +amené l'insurrection.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement +méthodiquement, lentement conçu et perpétré le meurtre, +suborné les juges, capté dans le conseil le vote de ses collègues +canadiens-français, rêvé de transformer le gibet de Riel en +un honteux moyen de réclame électorale.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrière néfaste, après +avoir commencé aux lueurs sinistres de l'incendie du palais +du Parlement, aura misérablement fini sous le sentiment +d'horreur provoqué par le gibet de Riel!</p> + +<p>Mais, Sir John A. Macdonald et ses collègues orangistes ne +sont pas seuls responsables du crime commis.</p> + +<p>Il y a, à côté de la leur, une responsabilité plus douloureuse +pour nous, plus inouïe, que ne saurait être couverte +même par une ombre d'excuse, et que les patriotes n'ont pas +hésité à envisager avec la claire notion du devoir à remplir.</p> + +<p>Cette responsabilité est celle des trois traîtres qui siègent +dans le cabinet fédéral, et auxquels il eut suffi de déposer +leurs démissions sur la table du conseil, pour dissoudre +le gouvernement et rendre impossible l'exécution de Riel.</p> + +<p>Sir HECTOR LANGEVIN,</p> + +<p>L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et</p> + +<p>Sir A. P. CARON, ce renégat couvert d'un tel excès d'opprobre, +que depuis les scènes de cannibalisme dont Winnipeg +a été souillé, les gens que se respectent hésitent même à +prononcer son nom.</p> + +<p>A cette responsabilité s'ajoute celle des journaux, leurs +organes; des journaux complices de l'orangisme, qui ont +consenti à servir d'instrument entre les mains des ministres; +à colporter les mensonges par lesquels on nous a trompés, à +préparer par d'odieuses manoeuvres le crime qu'on voulait +commettre; des journaux dont la trahison a été double;--car +en même temps qu'ils nous ont trompé avec préméditation +sur les intentions des ministres, ils ont trompé sciemment +les ministres sur l'état de l'opinion publique dans notre +province.</p> + +<p>Pour complaire à leurs maîtres, ils leur ont caché la vérité +qui eût peut-être été mal reçue, mais qui leur eût donné à +réfléchir et qui eût sans doute arrêté leurs mains, au moment +de donner la signature fatale.</p> + +<p>Pour se donner de l'importance, pour céder à la gloutonnerie +du servilisme qui les caractérise, ils se sont portés +forts auprès de leurs maîtres, qu'après le meurtre comme +avant, ils seraient de taille à continuer à tromper le peuple et +à assurer l'impunité à la trahison. [3] Et ils ont contribué +par là à inspirer aux ministres canadiens-français une confiance, +sans laquelle leur intérêt eut peut-être fait à la dernière +heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas +suffi à leur dicter.</p> + +<p>[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du <i>Monde</i>, +a déclaré dans une assemblée publique, à St. François du Lac, que si +Riel était pendu, il n'en continuerait pas moins à supporter le +ministère. Depuis lors, M. Vanasse paraît avoir changé d'avis.]</p> + +<p>Il ne servirait à rien de le dissimuler:</p> + +<p>C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes +qui en étaient les représentants et qui en portent la tache au +front.</p> + +<p>C'est tout un système que s'effondre.</p> + +<p>C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin +au pied du gibet d'un de nos frères.</p> + +<p>Assez de mensonges!</p> + +<p>Assez d'exposés fallacieux!</p> + +<p>Assez de comptes fantastiques!</p> + +<p>Assez de partis pris de se tromper soi-même et de tromper +les autres!</p> + +<p>Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de décor +de théâtre, de fausse union dont tous les profits nous échappent +et au nom de laquelle on nous impose des sacrifices sans +réciprocité!</p> + +<p>Que n'a-t-on pas tenté, hélas! avec succès, pour nous +endormir avec des paroles mielleuses, pour nous tromper avec +des compliments et des phrases toutes faites, pendant qu'on +travaillait à nous égorger.</p> + +<p>Nous a-t-on assez répété que nous étions les piliers de la +Confédération; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens +les plus éprouvés du loyalisme; et que l'indépendance de la +race française dans le Nouveau-Monde était désormais un +fait acquis; et que nous pouvions voguer en pleine confiance +et toutes voiles vers l'avenir, à l'ombre du régime qui garantissait +notre langue, nos institutions et nos lois?</p> + +<p>Dans quelle sécurité nous dormions, lorsque le meurtre du +16 novembre nous a enfin réveillés.</p> + +<p>Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le +bilan de nos pertes, comme il convient à des hommes résolus +à voir le péril tel qu'il est, à l'aborder de front et à en +triompher.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confédération +que est son oeuvre, nous étions théoriquement avec +Ontario sur un pied d'égalité absolue.</p> + +<p>En fait, notre discipline politique nous avait fait les maîtres; +et nos voix déterminaient la balance du pouvoir, en faveur +du parti que nous soutenions, quel qu'il fût.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous sommes en minorité: et la seule excuse +que nos ministres aient encore trouvée à leur trahison est +que nous devons céder devant le nombre, et que, l'eussent-ils +voulu, ils eussent été impuissants à empêcher le meurtre de Riel.</p> + +<p>Vaine excuse! Menteuse défaite! Nous n'en sommes pas +encore là, et nos ministres nous abaissent pour tenter de se +disculper; mais le seul fait qu'un tel argument ait pu être +produit, indique le chemin parcouru et témoigne que ce mensonge +ne tarderait point, si nous n'y mettions le holà, à devenir +une vérité.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il était admis +en principe que le ministère se composait de deux factions +égales. Nous avions souvent le premier ministre. La retraite +des nôtres entraînait la dissolution du cabinet. En fait, leur +volonté prévalait le plus souvent.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous comptons à Ottawa trois ministres sur +treize; et c'est leur opinion, sur leur propre importance, que +s'ils s'étaient retirés à l'occasion de l'exécution de Riel, on +aurait tranquillement passé outre, sans même faire attention +à eux.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions +conquis dans le parlement uni, l'usage de la langue française +malgré la loi.</p> + +<p>Aujourd'hui, la langue française est devenue légale. Mais +il n'y a pas à Ottawa un ministre canadien-français, qui osât +parler autrement qu'en anglais, dans une discussion du +Parlement.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministère +Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnités aux victimes +de 1837.</p> + +<p>Aujourd'hui, les journaux ministériels insultent les patriotes +et le ministère fait pendre Riel.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest +était français.</p> + +<p>Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu être consacré à coloniser +la province de Québec, a passé dans le Nord-Ouest, dont +on a fait à nos frais une terre anglaise, d'où l'on expulse les Métis +en confisquant leurs terres et où l'on pend Riel aux acclamations +des spéculateurs, des <i>jobbers</i> et des fanatiques de Winnipeg.</p> + +<p>Pendant ce temps-là qu'ont fait nos ministres?</p> + +<p>Ont-ils combattu pour nous?</p> + +<p>A défaut de combattre, nous ont-ils révélé leur impuissance +et le péril?</p> + +<p>Non! Ils ont gardé leurs places!</p> + +<p>L'an dernier, à pareille époque, on publiait à Québec, un +gros volume en tête duquel se trouvait une gravure avec +cette inscription:</p> + +<p>SIR HECTOR LANGEVIN <i>chef du parti conservateur dans le +Bas-Canada.</i></p> + +<p>Qu'a fait Sir Hector Langevin?</p> + +<p>Il a été pour Sir John A. Macdonald un employé laborieux; +mais jamais il n'a rien dirigé, ailleurs, que sur les gravures, +grassement rétribuées de ses flatteurs.</p> + +<p>Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transformé +par les circonstances, en représentant d'un peuple, il n'y a +jamais eu l'étoffe d'un homme d'État ni le coeur d'un patriote.</p> + +<p>Tout entier aux inspirations d'une nature étriquée, bouffie +de vanité, et prompte à satisfaire cette vanité avec l'apparence +du premier rang dans les emplois du second, Sir Hector Langevin +n'a peut-être pas compris une seule minute la grandeur +du rôle que lui assignait, dans le gouvernement fédéral, sa +situation de <i>leader</i> du parti canadien-français et +<i>d'alter ego</i> de Sir John A. Macdonald.</p> + +<p>Ce successeur de Cartier n'avait pas hérité une goutte de +son sang fier et généreux, un atome de son instinct de +commandement et de la haute idée que se faisait Cartier de la +responsabilité et des devoirs d'un chef de parti. On peut mesurer +aujourd'hui, à la lueur sinistre des événements, ce que l'influence +canadienne-française a perdu, par sa faute depuis +qu'il est au pouvoir.</p> + +<p>Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les +yeux et pour nous sauver.</p> + +<p>Mais la semence des martyrs est féconde.</p> + +<p>L'échafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une époque +néfaste.</p> + +<p>Il marque l'aurore d'un ère de réparation, dans laquelle, +chassant les traîtres qui nous ont vendu et renonçant +aux funestes divisions qui ont failli nous perdre, avec l'aide +de Dieu, nous soutiendrons ensemble le bon combat pour la Patrie.</p> + +<p>Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance, +du haut de leur demeure céleste les âmes des morts +s'intéressent encore aux épreuves de ceux qui vivent sur la +terre, l'âme de notre frère métis tressaillera de contentement +en sachant que le sacrifice de sa vie n'a pas été perdu, et +qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au triomphe +final de la justice et à la ruine des persécuteurs.</p> +<br><br> + +<h3>TESTAMENT DE RIEL</h3> + +<h4>PRISON DE REGINA.</h4> +<br> + +<p class="mid"><b>Testament de Louis David Riel.</b></p> + +<p>Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par +le R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué +directeur de conscience.</p> + +<p>Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est +mon testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de +mes facultés mentales.</p> + +<p>Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma +mort, et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je +déclare d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est +sincère, que ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action, +sous l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du +côté de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que +je suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré.</p> + +<p>J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et +je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je +ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de +Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de +ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon +pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie +parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en +même temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien +m'accorder le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter +sur l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme +je le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends +que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en +pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans +excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et +ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu.</p> + +<p>Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour +si chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me +suis rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je +lui dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises +contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa +mémoire vénérable.</p> + +<p>Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande +bonté qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes +fautes de toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me +rendre coupable à leurs yeux.</p> + +<p>Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la +bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon +affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et +belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma +conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal.</p> + +<p>Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout +âge et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les +remercie pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je +la témoigne particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de +la frontière que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public, aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs grises +pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance. Je leur +offre mes remerciements.</p> + +<p>J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la +bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande +d'accepter mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si +ma conduite a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les +grandes choses ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en +tenant compte des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la +somme de mes véritables fautes <i>mei culpabilitates</i>, j'espère +qu'ils auront la bonté de me les pardonner devant Dieu et devant les +hommes.</p> + +<p>Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces +et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait +de la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans +raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant +de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me +vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu +de me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ.</p> + +<p>Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la +part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes +difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui +ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits +enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention +particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons +discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.</p> + +<p>C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout +ce qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs +supérieurs. Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus +grande soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans +son infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie +bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils, +Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de +Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour +que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni +ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer +aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué, +prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je +vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte +aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--<i>Amen</i></p> + +<p>Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de +Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et +Joseph. Priez pour moi.</p> + +<p>Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur. +Je prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte +avec le mien! Je l'aime le Père André.</p> + +<p>LOUIS DAVID RIEL,</p> + +<p>fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodière.</p> +<br><br> + +<h3>Lettre de Riel à M. F. X. Lemieux</h3> +<br> + +<p class="rig">PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885</p><br><br> + +<p>Monsieur François Xavier Lemieux,</p> + +<p>Bien cher ami et dévoué défenseur,</p> + +<p>En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je +vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait +pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende +à tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun +de vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous +ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.</p> + +<p>J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a +mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même +a été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu +une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est +mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me +reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est +qu'il a eu le temps d'être ondoyé.</p> + +<p>Cher monsieur et ami, les <i>appels</i> ne m'ont jamais inspiré grande +confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son +système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout +dans le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa +a fait depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre +lui a données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.</p> + +<p>Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire +la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.</p> + +<p>Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à +l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.</p> + +<p>Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité +dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu, +à river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un +pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint +Coeur du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.</p> + +<p>Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être +étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget +de son vivant m'a dit: <i>Tenez-vous prêt à tout événement en vous +conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis.</i> Et le saint +évêque a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur +ont été exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.</p> + +<p>Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu, +et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en +entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est +un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte +sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus +grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je +pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas +me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce +qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir +aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier +ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...»</p> + +<p>Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport +avec vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous +dans le temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère +été possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.</p> + +<p>Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de +Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse +pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité. +Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour +les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur. +Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de +douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux.</p> + +<p>Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé +savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au +commencement du mois d'août.</p> + +<p>Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par +les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre +les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs +que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes +ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le +plus élevé de mon estime.</p> + +<p>Tout à vous,</p> + +<p>LOUIS «DAVID» RIEL.</p> +<br><br> + +<h3>LETTRE DU R. P. ANDRÉ, O. M. I.</h3> +<br> + +<p>S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame +de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de +Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis, +ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la +dernière minute après l'avoir préparé à la mort.</p> + +<p>Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de +Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame +qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue +lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers +moments de son infortuné client.</p> + +<p>C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre, +écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent +animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote +qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive +justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa +race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé +missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par +une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui +pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à +ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des +premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux +lèvres.</p> + +<p>Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser +bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le +dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père +André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres +sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales, +sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble +soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours +s'inspirer aux sources les plus sublimes.</p> + +<p>Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel, +et le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu +en dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de +tous les chrétiens.</p> + +<p>Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes +le confesseur s'adresse à l'avocat de Riel:</p> +<br> + +<p class="rig">Regina, le 20 novembre 1885.</p><br><br> + +<p>MONSIEUR ET CHER AMI,</p> + +<p>Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement +exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.</p> + +<p>La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa +cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier, +vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles +et généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire +à la potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux +tant français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux +sort. Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera +jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour +vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi +que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout +ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en +apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le +sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé +que M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre, +s'était rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en +sa faveur. Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de +le détruire était un parti pris chez sir John Macdonald depuis +longtemps, et les ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels, +cédaient avec empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous +ces souvenirs étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la +veille de sa mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le +remplir, était plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient +témoigné de la sympathie dans ses malheurs.</p> + +<p>«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez +l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le +peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux +États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en +mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière +requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.»</p> + +<p>Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint. +Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je +remercie le Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel +a mené en prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer +au passage terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de +faire une mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette +expression, ennobli et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel +il a été condamné, loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par +suite des circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de +Riel. Le gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom +de Riel et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant +exécuter la sentence comme il l'a fait.</p> + +<p>Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare +mérite de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les +vrais amis du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui +a dit que Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a +suivi son ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa +volonté arbitraire.</p> + +<p>Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom +de Sir John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié, +malgré toutes les affirmations au contraire de ses adulateurs +intéressés.</p> + +<p>Le <i>Leader</i> de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre +hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro +qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette +mémorable mort.</p> + +<p>Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre +symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela avec +une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le +transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté +céleste.</p> + +<p>Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai +éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le +respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que +j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne +m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une +seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses +persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se +terminer. Il me disait souvent:</p> + +<p>«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur +surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec +effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec +lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir quand +viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez pas, +je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis ni les +ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans qu'ils me +poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait fléchir; +aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud, et je leur +suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure captivité qui +pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes enfants, mon +pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de vivre avec eux +aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de passer ma vie dans +un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à toute l'écume de la +société, obligé de subir tous les affronts, me remplit d'horreur. Je +remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et j'accepte +la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans les +dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait grandement.»</p> + +<p>Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux: +«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.»</p> + +<p>«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la +grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.»</p> + +<p>Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant +d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation de +nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une nuit +saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour moi. Riel +fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses amis, soit à +converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans le cours de la +conversation, il me chargeait de différents messages. Il avait la même +courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait volontiers à +écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en demandaient. C'est +singulier et extraordinaire comme il avait acquis l'estime et le respect de +tous ceux que venaient en contact avec lui. Il avait quelque chose qui +imposait le respect, et quoique poli, jamais il n'était familier avec +personne. Les hommes de police, les dames du Fort et quelques officiers +sympathisaient profondément avec Riel dans ses malheurs, et sa mort a créé +partout une sensation douloureuse.</p> + +<p>A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la dernière +fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la permission +d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas reçu plus tôt +la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il, d'aller à la mort le +corps et l'âme purifiés, comme marque de respect pour la majesté du Dieu +qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être bien habillé, tant il avait +cette vertu de propreté et d'ordre si fortement imprimée dans son coeur. +Malgré la pauvreté de son accoutrement, il alla à la mort son habillement bien +épousseté, ses cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui +était le symbole de la pureté de son âme.</p> + +<p>A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte +de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager, +Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence pour +lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit tranquillement et +sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am ready.»</p> + +<p>Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas +ferme et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se +voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais il +monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin derrière +lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi par son père +spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui conduit à +l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre marche funèbre +en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions atteint la place +fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous nous mîmes à +genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul qui conservait +son sang-froid et sa présence d'esprit.</p> + +<p>Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être +lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui, +m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs +bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à +l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et recommandant +son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie et de Joseph, +son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds et il disparut.</p> + +<p>Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent +calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion.</p> + +<p>Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait pendant +qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son âme +se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine semblait +déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat extraordinaire et +paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des grandeurs divines. +Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert un spectacle si +sublime et si magnifique: les spectateurs étaient attendris et frappés du +grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux; jamais cérémonie religieuse +n'avait ému et touché les coeurs comme la vue de Riel allant à la mort. +Le shérif, son assistant, le bourreau même, pleuraient d'attendrissement.</p> + +<p>Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille +mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde +était sous l'empire d'une pareille impression.</p> + +<p>Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa mission +jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le silence +à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à remplir, +c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la foi et +soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a admirablement +remplie, car il est mort comme le disait le <i>Leader</i>: «<i>as a +man and a christian.</i>»</p> + +<p>Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau +m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses +tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la +reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et +d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre.</p> + +<p>Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième +jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir +exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute +une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour donner +la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été +transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme le +bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le corps +du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du <i>Leader</i>, MM. +Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient +présents lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater +que le corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté. +Mais nous fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant +nous, de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un +ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme l'avait +laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un grand nombre +de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et sortirent avec +la même impression.</p> + +<p>C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être +convaincu de ce fait.</p> + +<p>Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en +contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur +et de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le +cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans +peur et sans répugnance.</p> + +<p>Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles. Plusieurs +notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau et tous +nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est pénible +de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé: M. le juge +Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le coeur ne se +soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que celle de Riel, +qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau.</p> + +<p>Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux, +et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et +infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez +montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce +client qui vous était cher à tant de titres.</p> + +<p>En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick +et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,</p> + +<p>Je suis,</p> + +<p>Votre dévoué ami,</p> + +<p>A. André O. M. I.</p> + +<p>P. S.--La <i>Minerve</i> et le <i>Nouvelliste</i> pourront de nouveau +attaquer l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples, +ces gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour +de la presse sans aucune protestation de ma part.</p> + +<p>Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à +Saint Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille +du pauvre Riel.</p> +<br><br> + + +<h3>LES MÉTIS</h3> +<br> + +<p>Le dernier témoignage de Louis Riel en faveur de son peuple.</p> + +<p>Une dépêche de Regina, il y a quelques jours, annonçait que parmi les +papiers laissés par Louis Riel au soins de son confesseur, le Père André, +il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du +soulèvement Métis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des +démarches qui eurent un plein succès.</p> +<br> + +<p><b><i>Jésus! sauvez-nous! Marie! intercédez pour nous! Saint Joseph! +priez pour nous!</i></b></p> + +<h4>LES MÉTIS DU NORD-OUEST.</h4> + +<p>Les Métis ont pour ancêtres paternels, les anciens employés des compagnies +de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres maternels des +femmes sauvages appartenant aux diverses tribus.</p> + +<p>Le mot français, Métis, est dérivé du participe latin Mixtus, qui signifie +Mêlé: il rend bien l'idée dont il est chargé.</p> + +<p>Toute appropriée que l'expression anglaise correspondante, +<i>Half-breed</i>, fût à la première génération du mélange des sangs, +européen et le sang sauvage son mêlés à tous les degrés, elle n'est plus +assez générale.</p> + +<p>Le mot français, Métis exprime l'idée de ce mélange d'une manière aussi +satisfaisante que possible; et devient par là-même un nom convenable de +race.</p> + +<p>Une petite observation, en passant et sans faire de peine à personne.</p> + +<p>Des gens très polis, très gentils d'ailleurs, viennent dire parfois à un +Métis: «Vous n'avez pas l'air métis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de +sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un blanc +pur.»</p> + +<p>Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait bien +revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte de +troubler ou de dissiper tout-à-fait la douceur des persuasions de ses +interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hésite à choisir entre les +différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme +celles-ci achèvent d'emporter son silence d'assaut. «Ah! bah! Vous n'avez +presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.» Voici +comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes. «C'est vrai que notre +origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions nos mères +aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à quel degré de +mélange nous possédons le sang européen et le sang indien? Pour peu que +nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et l'amour filial ne +nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Métis.»</p> + +<p class="mid">LE PAYS DES MÉTIS</p> + +<p>Pour avoir une idée assez juste de la condition ou se trouvaient les Métis +au commencement de l'année 1885, dans le Nord-Ouest, et en particulier +dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils étaient situés +avant la Confédération.</p> + +<p>C'étaient des gens qui avaient à eux en propre le Territoire de Nord-Ouest. +Le sang indien de leurs veines établissait le droit ou le titre qu'ils +avaient à la terre. Ils avaient la propriété du sol conjointement avec les +sauvages.</p> + +<p>Mais à elle seule la valeur foncière de leur pays représentait une grosse +somme.</p> + +<p>Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites +qui lui sont actuellement assignées, sous ce nom, en dehors du Manitoba et +du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres, en +étendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population métisse et +indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que l'autre, chacune +d'elles se trouvait à partager le Nord-Ouest en deux moitiés égales, +l'hypothèse que nous faisons toute proche de la réalité, donnant aux Métis +aussi bien qu'aux sauvages une part d'à peu près 597,860,000 acres.</p> + +<p>Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest +avant la Confédération, disons à la première idée venant, que ces terres +valaient à l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste</p> + +<p class="mid">ÉVALUATION POUR POINT DE DÉPART</p> + +<p>les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de +superficie, possédaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00.</p> + +<p>Mais il y a ici même une considération à intercaler dans ces aperçus; les +Métis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'après les développements et +les ressources d'une civilisation avancée, la bâtissaient cependant, la +labouraient, la clôturaient et l'employaient à beaucoup plus grand +avantage que ne faisaient les indiens; à ce point qu'elle valait dans le +moins deux fois plus à eux qu'aux Sauvages, c'est-à-dire que pendant que +l'Indien pouvait raisonnablement demander 15 cent pour son acre, le Métis +était en droit d'en exiger 30 pour le sien.</p> + +<p>La moitié métisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, équivalait donc à un +capital d'à peu près $178,358,000.00.</p> + +<p>Voilà de combien les Métis étaient riches en valeur foncière de leur pays +avant la Confédération.</p> + +<p>La Puissance ne dira pas que j'exagère. Elle ne peut pas prétexter non plus +que mon calcul est abstrait, ni que mes avancés manquent d'appui. Car les +Métis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme la +Confédération en jouit, à présent qu'elle nous l'a dérobé.</p> + +<p>Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions le +faire. En attendant, nous vivions à même notre immense pays, dont la +richesse en pelleteries était, on peut dire inépuisable, où la chasse de +toutes sortes abondait; où les rivières étaient une source de bien-être +par la quantité du poisson dont les eaux étaient remplies; où les fruits +sauvages même contribuaient à la nourriture et à l'entretien des enfants du +sol.</p> + +<p>Et de quel prix n'était pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux l'herbe +luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de la zone +fertile du Nord-Ouest, si renommées?</p> + +<p>Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait littéralement +les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource était incalculable.</p> + +<p>De plus, les Métis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur était +nécessaire. Leurs jardins et leurs récoltes étaient quelque chose +d'enviable.</p> + +<p>L'énumération des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas +imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est +basé sur des faits et des réalités que la plus grande partie de la +population métisse actuelle et que des milliers d'émigrés peuvent +certifier, puisque je parle d'un d'un état de choses qui existait il y a +quinze ans et qui dura même plusieurs années en deçà. Qui est-ce qui refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur +part du Nord-Ouest, ils en jouissaient avant la Confédération, les Métis +vivaient aussi richement que si leurs terres évaluées, comme je fais plus +haut, à 179,358,000.00 leur eussent donné tous les ans un revenu, serait-ce +trop de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme +totale en intérêt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de répondre pour moi à tous +ces journaux bêtes et ignorants ou malhonnêtes de l'Ontario qui n'écrivent +depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour calomnier, +induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le Nord-Ouest était +fermé comme en clef par la compagnie de la Baie d'Hudson et par +l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les marchés manquaient; les +produits n'avaient pas d'écoulement; à cause de cela, il était +presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon à la culture. La +compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualité de société commerciale, +revêtue de l'autorité gouvernementale, était à même toutes les richesses +du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant continuellement +le pays des améliorations publiques et des progrès que tant de biens les +mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs. Sous le joug des +Aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible aux Métis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie était d'une opulence +naturelle telle qu'il était malaisé même à la compagnie, toute sordide +qu'elle fût de les appauvrir individuellement. L'eau haute à la Rivière +Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest éprouvèrent à +plusieurs reprises les Métis. Mais ces années de peine et de contre-temps +faisaient exceptions. Les heureux changements que le mouvement populaire +de '49 avait effectués dans le trafic, par l'abolition pratique du +monopole prétendu légal de la compagnie; et la liberté que tout chacun +avait de commercer depuis cette époque, augmentaient de jour en jour ces +chances de bien-être.</p> + +<p>Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une +population qui, laissée à elle-même, eut été à l'aise non seulement pour le +moment, mais même pour bien des années. Elle y trouva les Métis qui, par +le fait même d'être chez eux et d'avoir leur pays à eux, avaient comme tout +autre peuple, leur avenir.</p> + +<p class="mid">AVANT LA CONFÉDÉRATION</p> + +<p>Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient +mais sans abus de force. Quelquefois, à la chasse, les Indiens déclaraient +la guerre aux Métis, ou leur volaient des chevaux. Satisfaction était +demandée en cas de refus, la nation métisse entrait en guerre avec les +malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit jamais de luttes +agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou de la protection du +droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours demeurée victorieuse des +Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple primitif, simple, de bonne foi, +placé par la Providence dans une heureuse abondance de biens, et d'ailleurs +sans beaucoup d'ambition, les Métis n'avaient presque pas besoin de +gouvernement. Cependant, quand ils allaient à la chasse au bison, il se +faisait naturellement, au milieu d'eux, une pression d'intérêts. +Et tant pour maintenir l'ordre dans leurs rangs que pour se tenir en garde +contre les vols de chevaux et contre des attaques d'ennemis, ils +s'organisaient et se composaient un camp. Un chef était choisi; douze +conseillers étaient élus, avec un crieur public et des guides. Les soldats +se groupaient par dizaine. Tout chasseur était soldat. Chaque dizaine se +choisissait un capitaine. Quand arrivait le moment de l'organisation +militaire proprement dite, le chef en donnait avis: le premier soldat venu commençait par désigner celui qu'il +voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce choix le +suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il placé à la +tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout que sa charge +au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et de leur choix +unanime.</p> + +<p>La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines +de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds +ambitieux; demander la bride du désir, de leurs regards, à grands coups de +tête, et faisant toutes sortes de gestes; et ces</p> + +<p class="mid">CAVALIERS DE PREMIER ORDRE</p> + +<p>assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de +cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles étaient garnies; ayant +aux poignets les poignées de leurs fouets à plusieurs branches, le fusil +d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fouge de leurs chevaux, les +ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du buffle.</p> + +<p>Les capitaines présidaient à la course; et veillaient à ce que personne ne +se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, la +cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement +partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait l'épouvante, +pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers +entraient pêle-mêle dans la bande de boeufs sauvages; choisissaient à qui +mieux mieux les animaux les plus gros; chacun tirait, tous tiraient; en +tâchant de ne pas se frapper les uns les autres, en prenant garde aux +hommes et aux chevaux.</p> + +<p>J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des +chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence pouvaient seule +prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu.</p> + +<p>De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.</p> + +<p>Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les lois de +la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était aussi un +tribunal qui prenait connaissance des infractions aux règlements, et de tous +les différends qu'avaient à lui présenter les personnes du camp.</p> + +<p>Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les jugements +du conseil.</p> + +<p>Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité +telle qu'elle lui avait été confiée; mais en matière d'importance plus +grande, il recourait au public, et ne basait ses décisions que sur une +majorité de tous les chasseurs.</p> + +<p>C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un +gouvernement à lui, fondé sur les vraies notions de la liberté publique et +sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage simple, qui +ne se formait que pour</p> + +<p class="mid">L'INTÉRÊT GÉNÉRAL,</p> + +<p>ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait une +caravane assez considérable, et cessait d'exister avec elle; s'organisait +pareillement dans tout établissement métis où une assez grande diversité +d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y avait des dangers +à conjurer, des hostilités à repousser. Les établissements métis étaient +les jalons de la civilisation future. Et leurs places sont si bien +choisies, qu'elles deviennent partout des centres sur lesquels l'émigration +s'appuie, pour coloniser et s'étendre dans toutes les directions.</p> + +<p>Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des mines +suivent les mineurs dans leurs exploitations.</p> + +<p>La Compagnie de la Baie d'Hudson était environnée du gouvernement des +Métis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au +contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les +hivernements, dans les établissements métis faisaient la chasse, la traite, +commerçaient sous l'autorité du Conseil de la Praire et sous la protection +des lois métisses. Et c'était pour elle un rempart à l'abri duquel elle +était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien longtemps les +indiens étaient barbares autrement que la Puissance ne les a trouvés; ils +étaient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les partis de guerre +se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les Pieds-Noirs, les +Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se disputaient le plumet avec de +la bravoure. Ce qui les rendit alors inopinément plus à craindre peut-être +qu'avant, c'est que par leurs rapports avec les blancs et toutes sortes de +gens livrés aux aventures, ils se trouvèrent, voilà une trentaine d'années, +mieux armés qu'ils ne l'avaient été jusque-là.</p> + +<p>Il eut été impossible à la compagnie de se maintenir, sans avoir à faire +des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée +considérable.</p> + +<p>Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par leurs +armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils +entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent au +prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest.</p> + +<p class="mid">L'ENTRÉE DE LA PUISSANCE</p> + +<p>Quand la Puissance se présenta à nos portes, elle nous trouva donc dans le +calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Métis en +bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montré dans le cours de +cet article, mais le peuple Métis avec un gouvernement à lui, libre, en +paix, et fonctionnant, faisant à son compte, l'oeuvre de la civilisation que +la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire sans des milliers +d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution définie, et dont la +juridiction était d'autant plus légitime et à respecter qu'elle s'exerçait +sur un sol qui lui appartenait.</p> + +<p>Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Métis comme sur +le sien. De ce seul coup, elle a donné preuve que son plan est de les +frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu même leur condition présente. +Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs pieds, mais +elle leur en ôte l'usufruit. Ainsi privé de son point d'appui dans le +monde, au début de son existence, l'élément métis est dans une position +bien plus triste que la classe même indigente parmi les émigrants. Tout +pauvres que bien des émigrants puissent être, par le fait même qu'ils ont +été élevés au sein d'une civilisation mûrie, ils arrivent au Nord-Ouest +avec une dote morale précieuse en habitudes d'économie, avec une dote +morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils sont riches en moyens de +gagner leur vie. Une société prospère par la jouissance de plus ou moins +complète de son Territoire en a fait des hommes industrieux.</p> + +<p>Mais les Métis, au début de leur carrière, comme ils le sont aujourd'hui, +n'ont pas encore fait ces progrès. Et leur ôter leur pays, c'est +démoraliser les forces de leur caractère; en les réduisant à lutter +péniblement pour chaque bouchée de nourriture, c'est leur ôter le moyen de +faire ces progrès. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnaîtra que chaque +nation, chaque tribu à l'état de vie même le plus primitif a des biens que +son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait beaucoup à travailler +pour les convertir en articles de subsistance.</p> + +<p>Dieu qui est leur Père, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et +puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'élève à +Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charité que</p> + +<p class="mid">CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE</p> + +<p>dès son enfance, et qu'il ait de quoi bénir le nom de Dieu, tant pour les +faveurs qu'il reçoit de Lui, à son berceau, que pour les richesses et +l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronnés aux autres +époques de sa vie.</p> + +<p>Je le demande à tous ceux que les notions de la vérité et de la simple +justice éclairent. Est-ce que l'honnêteté permet à un peuple plus grand de +ravir à un peuple plus petit sa patrie? L'humanité répond que non. La +conscience humaine déclare qu'un tel acte est criminel, et que ses +conséquences funestes sont nombreuses et malaisées à mesurer. C'est un mal +qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de toutes +les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les ancêtre qui la +transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est aussi abominable +que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le temps qu'il ont +toujours besoin de ses services. Mais la patrie s'appelle la patrie surtout +parce qu'elle est le don de Dieu, notre père; héritage sans prix, je dois +dire plutôt, héritage divin! Le peuple qui prend injustement à un autre +peuple sa patrie, commet le sacrilège le plus grand, parce que tous les +autres sacrilèges ne me semblent que des parties de celui-là.</p> + +<p>Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis-à-vis des +Métis.</p> + +<p>Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience +pour leur remettre au moins un simulacre d'intérêt, d'année en année.</p> + +<p>Il a bien eu la précaution de traiter avec les Sauvages; il a bien reconnu +tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la Puissance a +calomnié le «Gros-Ours» et sa tribu à la face de toute la civilisation, parce que le <i>Gros-Ours</i> et ses Cris, sans être assez éclairés pour +demander la valeur complète de leurs terres, avaient néanmoins assez de +bon sens et de connaissance des choses pour ne pas vouloir les céder à moins +d'une compensation moyennement utile.</p> + +<p>C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins +clairvoyants que le «Gros-Ours», la Puissance avait eu la finesse de ne +leur reconnaître le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le prix. +C'est vrai que ces</p> + +<p class="mid">TRANSACTIONS AVEC DES ÊTRES HUMAINS IGNORANTS</p> + +<p>revêtues du nom respectable de traités, n'étaient que des escamotages du +bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en aussi +grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jeûne absolu, elle avait établi +au milieu d'eux des espèces d'agences apparemment chargées de les faire +disparaître plus lentement par le lard rouillé, pourri, le <i>bacon</i> +immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que possible +de tous les maux vénériens, en plongeant les femmes et les filles +indiennes, autour de ses forts, dans une démoralisation impossible à +décrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la Puissance avait +reconnu les Indiens d'une manière quelconque; elle avait laissé aux chefs +presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'à un certain point la +considération de leurs tribus.</p> + +<p>Aux Métis, rien! en 1872, durant les traités indiens au lac Qu'appelle, les +Métis rappelèrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur droits; ils +représentèrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'étaient pas inférieurs +à ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser aller leur pays +aussi. L'autre répondit que la Puissance traiterait avec les Métis quand +elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir réglé avec les Métis, +alors, la Puissance savait ce qu'elle avait à leur payer. Et les Sauvages +en auraient peut-être demandé plus qu'elle ne voulait donner. Tandis qu'en +traitant avec les Indiens +les premiers, elle pouvait les aveugler à son goût et profiter de leur +ignorance, et pendant tout ce temps-là, elle espérait que l'émigration +deviendrait assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait +dire: «Tenez, voilà tout. Je ne vous dois plus rien.»</p> + +<p>Dans cette même année de 1872, la Puissance mit à part, pour les Métis du +Manitoba le septième des terres qui leur avaient été octroyées. Et elle leur +en fit une certaine distribution, en disant à ceux du Nord-Ouest: +«Attendez, vous en aurez autant.» Cinq années passèrent à patienter.</p> + +<p>En 1877, les pétitions métisses du Territoire commencèrent à frapper à la +porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878,</p> + +<p class="mid">CES PÉTITIONS SE GÉNÉRALISENT.</p> + +<p>Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois, +la Montagne Cyprès, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche, +les Établissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandèrent justice. +Respectueuses pourtant étaient leurs réclamations, mais elles furent +traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables +pourtant étaient-elles, ces réclamations d'un peuple chez lui, demandant +humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dépouillé. La voix +vénérable de l'évêque de St. Albert vibrait à l'unisson avec celle de ses +chers diocésains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il pas faites +auprès du ministre Fédéral, depuis sept ans surtout? Que de lettres +remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son évêché +contristé, et n'ont-elles pas sollicité le Gouvernement d'agir +équitablement vis-à-vis les Métis? La situation devenait de jour en jour +si déplorable, que tout le clergé fut contraint de mêler ses +représentations pressantes à celles du peuple. Le Grand Vicaire du +Diocèse de St. Albert, le Révérend Père Leduc, alla même en délégation +porter les plaintes et les pétitions à la Capitale. Le Supérieur des +Oblats de la Saskatchewan, le Révérend Père André, se rendit plusieurs +fois auprès du gouverneur de Battleford et fit connaître au prétendu +maître du Nord-Ouest ce que la population métisse disait et voulait partout +autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui fallait une +compensation suffisante pour ses terres. Les représentations du Révérend +Père ne furent pas écoutées. Pas de réponse. Pas de satisfaction.</p> + +<p>Prince Albert, établissement métis bien avant que la Confédération se +formât, éleva la voix. M. James Isbester et d'autres métis que, les +premiers, avaient ouvert cette place, rédigèrent et firent rédiger +pétitions sur pétitions et les expédièrent à Ottawa. On n'en accusa même +même pas réception. Sur la</p> + +<p class="mid">BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN</p> + +<p>s'étaient fixés des Métis canadiens-français. Leur colonie datait de 1868. +Elle s'était fondée nombreuse d'environ deux cents famille. Dans cette +colonie existait le gouvernement métis, dont la Confédération ne pouvait +devenir dépositaire que par le consentement des gens. Parce que ce +consentement n'a été ni demandé ni donné, le conseil des Métis de la +Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continué d'être le vrai +gouvernement et les vraies lois de cette contrée, et le sont encore +virtuellement aujourd'hui. A leur tête était un homme dévoué, toujours +prêt à rendre service, hospitalier, affable, un caractère loyal et franc +qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renommé dans tout le Nord-Ouest, +un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible à rencontrer, noble +à émouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrépide et vaillant. Les Cris +l'ont respecté dans la guerre et aimé dans la paix. Sa réputation est +assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont aux pieds +des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la Rivière +Rouge, au-delà des lignes, depuis les sources de la Rivière au Lait +jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus chevaleresques +du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent.</p> + +<p>Dans le temps où les Indiens étaient à craindre, les Métis de la +Branche-Sud s'étaient bâti proche à proche, sur des lots beaucoup plus +longs que larges. Ils demandèrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accordés.</p> + +<p>Les Métis avaient des places à foin. La Puissance les en dépouilla.</p> + +<p>Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et +pour leurs bestiaux. Elle leur ôta.</p> + +<p>Ils avaient des terres à bois. La Puissance s'en empara. Ils ne pouvaient +plus avoir le bois qui leur était nécessaire, sans payer une taxe +spéciale, sans acheter un permis.</p> + +<p>Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient une +fois par le titre indien; deux fois pour les avoir défendues au prix de +leur sang; trois fois pour les avoir bâties, cultivées, clôturées, +travaillées et habitées, leur étaient laissées comme préemption, +moyennant deux piastre l'acre.</p> + +<p class="mid">LA SECONDE VENUE DE RIEL</p> + +<p>La Puissance arriva à ne plus garder aucune modération. Elle vendit à une +société de colonisation une paroisse métisse toute ronde, le prêtre était +là. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la terre de +l'église, sur laquelle était une chapelle en voie de construction; elle +vendit la terre de l'école et les propriétés de trente-cinq familles. +Est-il étonnant que les Métis se soient soulevés? Quelles gens, à leur +place, n'en auraient pas fait autant. La patience humaine a des limites, +et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut bien chercher à cogner +sur les doigts de la main qui l'exerce.</p> + +<p>Au reste, Ottawa avait prévu les effets inévitables de sa tyrannie. Et +pour tenir le peuple comme dans un étau, il avait préalablement passé une +loi par laquelle il était défendu aux êtres humains, dans le Nord-Ouest, +de se trouver en assemblée de plus de deux personnes, au sujet des +affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite aux +ambiguïtés, dont la ponctuation même était fine et malicieuse; une loi +capable de prendre autant d'interprétation que la couleur des tourtes peut +prendre de nuances. Cette loi surtout dirigé contre les Métis venait en +force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire, ils m'envoyèrent +chercher.</p> + +<p>J'ai traversé les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec moi +ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais faire des +pétitions.</p> + +<p>Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il +n'avait pas encore observé une seule clause, à mon égard. Je venais +pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la +Puissance ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins +quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète.</p> + +<p>On dit que les cent ou cent cinquante familles métisses venues du +Manitoba, et établies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits à +la Rivière Rouge; que par conséquent, il ne leur revenait plus rien; et +que ça été mal de leur part de se mêler au mouvement de leurs frères de la +Saskatchewan.</p> + +<p>Je réponds à cela qu'il est</p> + +<p class="mid">TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMÉS,</p> + +<p>surtout lorsque les opprimés sont des parents, des amis, des gens de la +même consanguinité. Il est juste de prêter main forte à un hôte recevant, +bon. Et comme les Métis de la Saskatchewan étaient foulés aux pieds par un +usurpateur effronté, ça été une bonne action de la part de ceux qui +étaient venus se joindre à leur colonie hospitalière, d'embrasser leur +cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait, nonobstant les peines +auxquelles ils se sont exposés.</p> + +<p>Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de traité avec les +Métis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle était qu'après avoir +fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tête, la Puissance +m'avait expulsé du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par +envie et par haine persisté à refuser de reconnaître le choix +constitutionnel que le peuple métis faisait de moi, comme son premier +représentant.</p> + +<p>Le gouvernement d'Ottawa était convenu de ne pas s'installer au +Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impériale pour y faire +disparaître les troubles qu'il avait lui-même suscités. Cette amnistie, +il était à même de l'avoir. Il n'avait qu'à la demander. Il s'était +engagé formellement à se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest +au mépris de cet engagement.</p> + +<p class="mid">CONCLUSION</p> + +<p>Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du Manitoba, +au lieu de laisser le champ libre à tout le monde, et surtout à ceux avec +qui elle avait traité, elle émana des warrant d'arrestation contre eux, +elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait juré la paix, et +persécuta les chefs. Il faut qu'elle ait porté loin sa mauvaise foi, +puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dégoûté lui-même d'une +telle politique, se moqua amèrement de la Puissance en lui disant: +«Vous donnez des institutions représentatives, des hastings au peuple. Et +vous commettez l'inconséquence d'élever, à côté, des échafauds pour les +chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas vous attendre à +récolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de raisins sur les épines +de votre conduite.» Et il s'en alla chez lui dans la Nouvelle-Écosse. +Indépendance aussi honorable que rare à trouver!</p> + +<p>Les Métis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne les +protégeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait, et +leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur +distribua des terres, traînant les patentes en longueur, non seulement +pour contraindre les gens à vendre leur biens-fonds à moitié prix, à quart +de prix, mais même pour les réduire à l'extrémité de tout abandonner.</p> + +<p>Dira-t-on, par exemple, que</p> + +<p class="mid">MONSIEUR MAXIME LÉPINE</p> + +<p>n'avait pas le droit de se mêler au mouvement de la Saskatchewan, lui qui +avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le traité de 1870; en +dépit de ce traité, condamner à mort son frère Ambroise Didyme Lépine? +Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prêter secours aux Métis du +Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et +l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des +principaux hommes le même Ambroise Didyme Lépine; et n'ayant pas eu assez +de force politique pour le punir par l'échafaud d'avoir défendu son pays, essayer du moins à se venger en lui ôtant la liberté de voter et de +recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence amicale, +en profanation de la confiance d'un peuple.</p> + +<p>Monsieur Maxime Lépine est au pénitencier pour sept ans. Est-ce un +criminel? Non, c'est un honnête citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est +un homme ami de l'ordre social, un défenseur du droit naturel et du +droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan +et tout le Nord-Ouest honoreront.</p> + +<p class="mid">MONSIEUR MOISE OUELLETTE</p> + +<p>était au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les années +suivantes il le laissât. Le système de gouverne vicieux en vogue dans +cette province a comme entrepris de déraciner toutes les familles métisses +qui y sont établies et de les en chasser autant que possible.</p> + +<p>Comment la Puissance a-t-elle traité monsieur Ouellette au regard des +stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disputé le scrip d'un de ses +enfants défunts.</p> + +<p>Monsieur Moïse Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux +d'un âge très avancé. Leurs scrips avaient été volés au bureau des terres +à Winnipeg. Il y avait des années qu'il demandait ces scrips. Chaque fois +on lui répondait qu'ils avaient été volée. Certes, il voyait bien que ces +scrips avaient été volés. Mais cela ne le satisfaisait pas.</p> + +<p>Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part à l'agitation +constitutionnelle dans la Saskatchewan, où il était venu en quelque sorte +se réfugier? Monsieur Moïse Ouellette est un de ceux qui sont venus +me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement d'Ottawa voulut +répondre aux pétitions par des arrestations à force armée, monsieur +Ouellette fit comme les autres: il se mit en défense. Son père, un +vieillard bon et craignant Dieu, a donné sa vie pour la bonne cause, sur +le champ d'honneur à l'âge de quatre-vingts et quelques années. Honneur +à une telle vieillesse! Quant au fils, il est au pénitencier.</p> + +<p>La paroisse de</p> + +<p class="mid">SAINT-LOUIS DE LANGEVIN,</p> + +<p>que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec +le bétail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre les +armes que cette fois-là. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et Swan, +ont versé leur sang pour défendre tout ce que le foyer domestique a de +sacré, elle a eu trois de condamnés au cachot de sept ou huit de dispersés +et d'expatriés.</p> + +<p>Voilà comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans.</p> + +<p>En résumé de deux mots, sa conduite gouvernementale est opposée autant que +possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec +l'inviolabilité des traités, comme les arrangements qu'elle a faits avec +les Métis en 1870, semblent avoir été conclus seulement dans le but de +capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors +pour lui demander la bourse ou la vie.</p> + +<p>De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870 à faire passer ses troupes +et celles de la Puissance sur le sol américain, au canal Sainte-Marie, +pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des États-Unis, +s'inquiétant noblement du but de cette expédition, ne leur permit pas de +passer sur le territoire de la république avant que le Ministre Anglais +eut répondu de ce que ces troupes allaient faire. La réponse officielle +fût que c'était une expédition de paix et de civilisation. Mais les +années et les faits ont prouvé, continuellement, depuis ce temps-là, que +l'Angleterre a présenté dans cette circonstance, un mensonge au +gouvernement du peuple américain, qu'elle a demandé aux États-Unis une +faveur, sous de faux prétextes, et qu'après l'avoir obtenu, elle et la +Confédération en abusent tous les jours, en s'efforçant de tromper sans +cesse la vigilance du gouvernement de Washington, et en gouvernant le +Nord-Ouest et les Métis d'une manière despotique, toute contraire aux +principes et aux aspirations des États-Unis d'Amérique.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST *** + +***** This file should be named 19604-h.htm or 19604-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/6/0/19604/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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