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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Louis Riel--Martyr du Nord-Ouest</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest
+ Sa vie, son procès, sa mort
+
+Author: Anonymous
+
+Editor: La Presse
+
+Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+
+
+
+<br>
+
+<P class="mid">MONTRÉAL<br>
+
+IMPRIMERIE GÉNÉRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER<br><br>
+
+<b>1885</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h3>UN MEURTRE POLITIQUE</h3>
+<br>
+
+<p>Louis Riel a été pendu, le 16 novembre 1885, à Regina.</p>
+
+<p>Quoiqu'on puisse dire sur la légalité de la dernière insurrection,
+Riel était un brave coeur.</p>
+
+<p>Maintenant, c'est un martyr.</p>
+
+<p>Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifié en
+holocauste aux orangistes, pour de misérables intérêts de parti.</p>
+
+<p>Sa mort a été pour le Canada-français tout entier un deuil
+national.</p>
+
+<p>Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame
+douloureux, qu'il y a, parmi les ministres qui siègent à
+Ottawa, des sauvages plus sauvages que Gros-Ours et que les
+indiens, contre lesquels nos volontaires ont combattu; car si
+le gouvernement de Sir John A. Macdonald avait été un
+gouvernement composé d'hommes civilisés, il aurait sû, que
+depuis longtemps, les nations civilisées, n'appliquent plus la
+peine de mort à des crimes purement politiques, comme l'était
+le crime reproché à Riel.</p>
+
+<p>Les États-Unis ont amnistié le général Lee et Jefferson Davis.</p>
+
+<p>L'Angleterre n'a pas cherché à se venger de Cettyvoyo.</p>
+
+<p>La France, après les horreurs de la Commune, n'a puni de
+mort que les bandits qui avaient à se reprocher des actes
+personnels d'assassinat ou de pillage.</p>
+
+<p>Alphonse XII, en remontant sur son trône, n'a pas poursuivi
+les républicains d'Espagne.</p>
+
+<p>En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald
+s'est mis hors la loi des peuples civilisés.</p>
+
+<p>Il a imprimé un opprobre à son nom et à notre histoire</p>
+
+<p>Ce meurtre, qu'on a à peine pris le soin de recouvrir d'un
+faux semblant d'exécution juridique a soulevé dans les coeurs
+honnêtes une indignation d'autant plus irrésistible, que le
+meurtre était enlaidi, s'il est possible, par les calculs
+inavouables qui se sont établis autour de ce gibet.</p>
+
+<p>Chacun sait qu'on a imposé à Riel une longue agonie,
+parce que le gouvernement, entre les mains duquel notre
+constitution a remis ce droit redoutable qui s'appelle le droit
+de vie et de mort, n'a pas cessé un seul instant de considérer
+la vie ou la mort de Riel, comme dépendant exclusivement
+du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce
+malheureux, serait le plus favorable à la fortune politique des
+ministres.</p>
+
+<p>Des hommes qui se disent chrétiens ont calculé froidement,
+pendant de longs mois, combien de comtés la potence
+de Riel leur ferait gagner dans Ontario, combien de comtés
+elle leur ferait perdre dans Québec.</p>
+
+<p>Le peuple avait cru avoir nommé des justiciers. Il s'était
+trompé. Riel n'a eu affaire qu'à des marchands de chair
+humaine.</p>
+
+<p>Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Québec,--car
+il faut rendre cette justice aux libéraux anglais d'Ontario
+qu'ils n'ont jamais demandé la tête de Riel;--mais entre
+les orangistes d'Ontario et les conservateurs du Québec,
+dont les voix intéressent seules les ministres, le gouvernement
+qui avait tout d'abord décidé la mort de Riel, a paru
+cependant hésiter, à un moment donné.</p>
+
+<p>Puis, quand le gouvernement s'est assuré dans le Bas-Canada,
+la complicité agissante d'un certain nombre de journaux
+canadiens-français; quand il a cru avoir acheté les
+meneurs et endormi l'opinion publique; quand ses flatteurs
+lui ont eu répété à l'envie qu'il pouvait tout faire, et qu'il
+trouverait les <i>canayens à quatre pattes</i>; quand il a entendu
+dire que certains députés conservateurs avaient déclaré que si
+Riel était pendu, ils n'en continueraient pas moins à soutenir
+Sir John A. Macdonald; quand il a cru s'être assuré que
+nos divisions politiques nous rendaient incapables de toute
+action commune et nous livraient pieds et poings liés à sa
+merci;--alors le gouvernement s'est dit que décidément on
+pouvait tout oser avec nous; et que tout calculé, il y avait
+plus d'avantages à pendre Riel qu'à lui faire grâce.</p>
+
+<p>Mais, ce qui a mis le comble à l'exaspération et au dégoût
+universels, c'est la découverte, hélas! trop facile à faire, de
+tout l'échafaudage de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons,
+à l'aide desquels un art savant avait préparé de longue
+main le meurtre final.</p>
+
+<p>Comme le disait récemment un des députés de la majorité
+«depuis le premier jour jusqu'au dernier nous avons été
+constamment trompés.»</p>
+
+<p>Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des
+canadiens-français, et les empêcher d'intervenir d'une façon
+vigoureuse et efficace sur les ministres qui les représentaient.</p>
+
+<p>Pour aboutir à ce but ténébreux, il fallait persuader au
+gros de la population que Riel ne serait pas pendu;--que les
+alarmes des libéraux étaient des feintes alarmes, mises en
+avant dans un pur intérêt de parti;--et qu'il n'y avait aucun
+besoin de s'en préoccuper, ni de faire aucune démarche
+auprès des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur le
+gouvernement <i>qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel</i>,
+du soin de mener tout à bien, et de faire intervenir de la
+manière qui lui semblerait la meilleure, un acte de clémence,
+qui était au fond chose convenue.</p>
+
+<p>Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur
+regard fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir.
+C'est ainsi que les suppôts du gouvernement ont reçu mission,
+dès le premier jour, d'en user avec l'opinion, afin de l'endormir
+dans une fausse sécurité.</p>
+
+<p>Et ce hideux programme a été exécuté de point en point,
+avec une persévérance et une habileté véritablement infernale.</p>
+
+<p>Examinons plutôt les faits:</p>
+
+<p>Tout d'abord, M. Le Général Middleton, désireux de cueillir
+des lauriers faciles et désespérant de prendre Riel de vive
+force, lui avait écrit pour lui demander de se rendre.</p>
+
+<p>D'après tous les précédents connus des peuples civilisés,
+une semblable lettre équivalait à une sauvegarde. Après
+s'être rendu sur une promesse de ce genre, Riel pouvait
+s'attendre à être interné pour la vie, mais non à mourir. Quand
+on n'a pas été capable de prendre un homme, on n'a pas le
+droit de le pendre; et quand on lui a écrit pour lui demander
+de se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie
+odieuse--qu'on s'engage à ne pas lui appliquer le pire traitement
+auquel il eût pu s'attendre en ne se rendant pas.</p>
+
+<p>Tout le monde avait compris la chose de cette façon.</p>
+
+<p>Les amis du gouvernement avaient même exploité cette
+croyance, et s'en étaient servi, pour engager le public à ne pas
+trop protester contre la procédure dont Riel était l'objet. «Le
+gouvernement, disait-on, était dans un grand embarras.
+Il fallait lui laisser les coudées franches, pour lui permettre
+de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au fond, que
+Riel fut jugé de telle ou telle façon, puisqu'on savait que
+dans tous les cas il ne serait pas pendu?»</p>
+
+<p>Voilà ce qui se répétait alors.</p>
+
+<p>Hélas! nous savons maintenant à quoi nous en tenir!</p>
+
+<p>Le gouvernement à faussé la parole du général Middleton
+fait assez peu intéressant sans doute, au point de vue de cet
+officier, puisqu'il a renié lui-même sa propre parole, en exprimant
+à Montréal la barbare passion de voir pendre le prisonnier
+dont il eut dû être le premier à défendre la vie. PREMIER
+MENSONGE!</p>
+
+<p>Cependant, il y avait des gens qui n'étaient point disposés
+à tout laisser faire et qui, connaissant la législation et les
+pratiques du Nord-Ouest, s'inquiétaient à bon droit de la
+façon dont Riel serait jugé.</p>
+
+<p>Des questions furent posées à la chambre.</p>
+
+<p>A ces questions, il fut répondu qu'on pouvait avoir
+l'assurance que Riel aurait un procès loyal.</p>
+
+<p>On sait quel a été ce procès; et comment Riel, privé de tous
+les droits garantis aux citoyens anglais, par une possession
+immémoriale, a été livré en pâture à Richardson, qui n'a pas
+même voulu écouter la défense, et à ses six jurés qui ont
+prononcé le verdict de condamnation. DEUXIÈME MENSONGE?</p>
+
+<p>Devant la cour de Regina, les avocats chargés de la
+défense de Riel, avaient volontairement omis toute la partie
+de leur plaidoyer qui eût transformé la cause en un débat
+politique, et ils s'étaient bornés à plaider la folie.</p>
+
+<p>A cette époque, on s'étonna fort de l'attitude de MM.
+Lemieux et Fitzpatrick; et il parut généralement admis, qu'en
+vertu d'un contrat exprès ou tacite avec le gouvernement, les
+avocats avaient été prévenus que les ministres ne voulaient
+ni être appelés en témoignage ni être mis sur la sellette; et
+que la discrétion avec laquelle on éviterait de faire ressortir
+les fautes du pouvoir était la condition convenue de la grâce
+de Riel.</p>
+
+<p>Cependant, dès le lendemain du procès, les journaux des
+ministres, obéissant à un mot d'ordre, se sont mis à attaquer
+les avocats de Riel avec toute la violence qu'ils auraient pu
+employer, si ces avocats avaient transformé le débat en débat
+politique. On a accusé MM. Lemieux et Fitzpatrick d'avoir
+compromis la cause de Riel dans un intérêt de parti. Ceux qui
+les accusaient ainsi savaient très bien que c'était le contraire
+qui était vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une
+diversion contre le parti libéral et donner, coûte que coûte,
+à la discussion une tournure qui empêchât les conservateurs
+de s'y mêler et d'agir sur le gouvernement. TROISIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>Quand on eut beaucoup répété que le gouvernement ne
+cherchait qu'à sauver Riel;--que ses vrais amis étaient
+ceux qui ne se remuaient pas en sa faveur;--et que ses
+pires ennemis étaient ceux qui avaient entrepris de le faire
+échapper à la corde,--il vint un jour où l'opinion commença
+cependant à d'émouvoir et où les mensonges des journaux
+ne suffirent plus.</p>
+
+<p>Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-français,
+n'hésita pas à peser sur l'opinion de tout son poids, en
+intervenant personnellement dans cette sale besogne!</p>
+
+<p>Sir Hector Langevin déclara, à Rimouski, qu'on avait tort
+de s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les
+délais nécessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant
+qu'une commission de médecins eut statué sur son état
+mental.</p>
+
+<p>C'était une fourberie de plus.</p>
+
+<p>On sait maintenant qu'il n'a jamais dû être, qu'il n'a jamais
+été nommé de commission médicale.</p>
+
+<p>Mais, à cette époque, il s'agissait de préparer les esprits à
+accepter sans trop de murmures le déni de justice de la cour
+du banc de la reine à Winnipeg et celui du conseil privé
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ce n'était pas trop, pour y parvenir, que de faire prêter à un
+chevalier des ordres de Sa Majesté une fausse promesse.</p>
+
+<p>Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>A la même date, deux journaux ministériels, la <i>Minerve</i>
+et le <i>Monde</i>, se préoccupaient beaucoup de l'inconvénient
+qu'il pourrait y avoir pour les ministres, dans la sympathie
+que manifestaient envers la cause de Riel, les membres
+du clergé et les catholiques les plus ardents.</p>
+
+<p>Toute une campagne fut entreprise, pour déconsidérer Riel
+dans l'opinion du clergé.</p>
+
+<p>On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prêtres du
+Nord-Ouest.</p>
+
+<p>On retraça, jour par jour, des récits d'égarements religieux
+qui devaient faire considérer Riel comme étranger à la communion
+catholique.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il de vrai là-dedans?</p>
+
+<p>Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient traversé
+ce cerveau surexcité. Mais, dans tous les cas, il est certain
+qu'on avait odieusement exagéré et dénaturé les faits.</p>
+
+<p>Nous en avons deux preuves palpables.</p>
+
+<p>La première, c'est que Riel a été constamment assisté par
+le P. André et est mort en bon catholique.</p>
+
+<p>La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr.
+Grandin n'a cessé d'intercéder en faveur du condamné.
+On avait donc menti une fois de plus. CINQUIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil
+privé, le <i>Monde</i> s'était écrié: «<i>Les avocats libéraux ont
+fait tout ce qu'ils ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement
+ils n'ont pas réussi à tout perdre. Leur tâche est finie: la
+nôtre commence!</i>»</p>
+
+<p>Allégation et promesse qui ont eu une portée incalculable;--car
+les dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader
+aux députés conservateurs que le gouvernement avait
+un programme arrêté d'avance, en vue de sauver Riel; et
+cette assurance les a empêchés d'intervenir à temps, sinon
+pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins
+pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-français
+et pour mettre par là le gouvernement dans l'impuissance
+d'agir. SIXIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait.</p>
+
+<p>On avait permis aux orangistes de faire dire à sir John:
+«Vous ne pouvez pas nous refuser la tête de Riel, puisque
+des journaux canadiens-français, eux mêmes, déclarent son
+crime indigne d'excuse.»</p>
+
+<p>Et on avait permis à Sir John A. Macdonald de dire à ses
+trois satellites canadiens-français dans le conseil des ministres:
+«Vous ne pouvez pas soutenir sérieusement que vos compatriotes
+tiennent à la vie de Riel, puisqu'en dehors des
+réclamations des libéraux, nos ennemis, il n'a pas été fait
+auprès de nous une démarche, PAS UNE SEULE pour le sauver!»</p>
+
+<p>Notre malheureux frère métis a payé de sa vie ce raisonnement
+astucieux.</p>
+
+<p>Puisse ce fatal exemple nous détourner à jamais de cette
+politique de mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par
+laquelle nous avons été trop longtemps gouvernés!</p>
+
+<p>Riel n'est pas seulement une victime politique!</p>
+
+<p>C'est un martyr!</p>
+
+<p>Si sa mort, qui est à la fois un acte de barbarie et un soufflet
+insolemment jeté à toute une race, a été pour nous une
+dure leçon, tâchons qu'elle soit un enseignement.</p>
+
+<p>En entreprenant le douloureux récit du procès et de la
+mort de Riel, plus d'une fois la plume nous est tombée des
+mains!</p>
+
+<p>Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette
+véridique histoire.</p>
+
+<p>Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au
+jour des comptes à rendre.</p>
+
+<p>Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en
+même temps il nous impose de grands devoirs.</p>
+
+<p>Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu'à Dieu ne plaise,
+nous devions les déserter, c'est que nous n'aurions plus de
+sang dans les veines. On pourrait écrire sur le livre des destinées:
+<i>Fin du Canada-français</i>. Nous serions un peuple avili et
+mûr pour l'esclavage.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>LE NORD-OUEST ET LES MÉTIS</h3>
+
+<h3>SPÉCULATION ET SPOLIATION</h3>
+<br>
+
+<p>Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une
+insurrection était en préparation au Nord-Ouest. Personne ne
+s'en cachait. Le gouvernement en était averti, mais il ne
+semblait s'en préoccuper à aucun degré. Lors de l'inspection
+de fin d'année en vue de l'éventualité d'une prise d'armes, les
+chefs des districts militaires avaient signalé au ministre de le
+milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqué, en
+même temps, ce dont ils avaient besoin pour être en mesure de
+se mettre en campagne, le cas échéant. Mais Sir A. P. Caron avait
+fait la sourde oreille. Il n'était pas encore devenu le Carnot du
+régime actuel; et ses opérations de stratégiste se bornaient à
+faire évoluer à Ottawa, au profit de ses intrigues personnelles,
+un certain nombre de castors, qui savent maintenant ce que
+vaut le personnage dont ils ont trop longtemps été dupes.</p>
+
+<p>A envisager les choses de près et à voir la quiétude avec
+laquelle le gouvernement semblait vaquer à son sommeil
+ordinaire, un oeil exercé eut pu croire que, si l'on ne faisait
+rien pour prévenir la révolte, c'est qu'on n'était pas fâché
+qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour cela.</p>
+
+<p>Il faut tout dire.</p>
+
+<p>Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de <i>jobbers</i>, de contracteurs,
+d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la révolte a
+été une excellente aubaine.</p>
+
+<p>Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la
+langue française, y ont trouvé le moyen d'exercer contre les
+malheureux Métis une répression impitoyable.</p>
+
+<p>Des compagnies puissantes à Ottawa, qui passaient généralement
+pour faire depuis quelque temps de médiocres
+affaires avec le commerce des pelleteries et celui des terrains,
+ont trouvé, comme pourvoyeurs des troupes, le moyen d'encaisser
+cette année des bénéfices inespérés.</p>
+
+<p>Les fournitures à l'armée, sans parler du maraudage et du
+pillage, ont enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait
+pour quelques aventuriers un véritable <i>eldorado</i>, s'il
+pouvait y avoir une insurrection, au commencement de chaque
+printemps.</p>
+
+<p>Ces répressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient
+point été encaissés, ces bénéfices plus ou moins illicites
+n'auraient point fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis,
+si le gouvernement avait pris les mesures nécessaires pour
+éviter l'insurrection; et si, de son côté, le ministre de la milice
+ne s'était point endormi dans une quiétude, qui l'a obligé
+plus tard à se livrer pieds et poings liés à la compagnie de la
+Baie d'Hudson et à divers autres contracteurs, pour le transport,
+l'entretien et la nourriture des troupes.</p>
+
+<p>Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines
+personnes, même étrangères au gouvernement et trompant
+les ministres, aient favorisé en sous main la rébellion, pour
+rendre la répression indispensable et pour en profiter. Mais
+nous ne remplissons ici qu'un rôle de chroniqueur, et il nous
+faut bien dire les bruits qui ont couru, quand ils ont couru
+avec persistance.</p>
+
+<p>De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute
+croyance. Quiconque connaît un peu l'histoire contemporaine
+de la France, n'ignore point comment les insurrections
+se sont faites pendant longtemps en Algérie, lorsqu'un
+officier général avait besoin de gagner un grade; et comment
+il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le régime
+politique de la France est changé et que les militaires
+n'ont plus le droit de les inventer eux-mêmes. Les personnes
+qui auraient encore à s'éclairer sur ce point, pourront lire avec
+profit <i>Le Dernier des Napoléons</i>, de M. le baron de Hubner,
+ancien ambassadeur d'Autriche à Rome, et l'histoire anglaise
+de la guerre de Crimée, par Alexander William Kinglake.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prétendre
+que les réclamations des Métis les avaient pris au
+dépourvu.</p>
+
+<p>M. Chapleau, secrétaire d'état, écrit aux habitants du Fall
+River, à la date du 16 juin dernier: «Si les Métis avaient
+des griefs sérieux contre le gouvernement canadien, la voie
+de la pétition leur était ouverte comme à tout citoyen
+libre...»</p>
+
+<p>Hélas! les malheureux Métis avaient usé de la voie de la
+pétition au point d'être beaucoup mieux édifiés que M. Chapleau
+sur sa complète inefficacité.</p>
+
+<p>Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on
+ne voudra pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils pétitionnaient
+<i>depuis huit ans</i> sans obtenir de réponse!</p>
+
+<p>Depuis huit ans; car la réclamation qu'il renouvelaient
+encore au mois de mars dernier, datait officiellement de juin
+1878, et avait donné lieu, pendant cet espace de temps, à
+soixante-douze pétitions restées sans réponses!</p>
+
+<p>Et que réclamaient-ils?</p>
+
+<p>Ils réclamaient le droit de vivre, sans être exposés chaque
+jour à être chassés de leurs demeures comme des troupeaux
+de bêtes!</p>
+
+<p>La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite,
+en 1870, de ses droits au gouvernement canadien, avait transformé
+la terre libre et ouverte au premier occupant en terre
+domaniale.</p>
+
+<p>Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre,
+de la donner à la compagnie du Pacifique Canadien, de la
+concéder à des immigrants ou à des amis politiques; mais,
+en échange de la terre libre sur laquelle avaient vécu leurs
+pères, les Métis réclamaient l'allotissement d'une quantité
+de terrains suffisante pour eux et leur famille.</p>
+
+<p>L'acte de 1870 avait réservé 100 arpents à chacun des Métis
+de Manitoba.</p>
+
+<p>Les métis de la Saskatchewan, de la rivière Qu'Appelle et
+de la Rivière Rouge demandaient à ce que le droit--ou pour
+mieux dire--à ce que l'indemnité accordée à titre de compensation,
+fût la même dans le territoire du Nord-Ouest que
+dans le Manitoba.</p>
+
+<p>Ils demandaient, en outre, à ce qu'on ne leur attribuât pas
+100 arpents n'importe où, et à ce qu'on ne les délogeât pas de
+leurs habitations sur le bord des fleuves, pour leur offrir une
+concession hypothétique dans des régions inaccessibles.</p>
+
+<p>Et ils attendaient une réponse depuis le mois de juin 1878!</p>
+
+<p>Une première fois leur demande avait été soumise à l'enquête.</p>
+
+<p>Une seconde fois on avait consulté Mgr Taché, qui avait
+insisté sur <i>l'urgence de donner satisfaction aux Métis.</i>
+(29 janvier 1879).</p>
+
+<p>Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la réponse.</p>
+
+<p>Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles
+au représentant du district, M. Clarke; et, en même
+temps, on lui répondait d'Ottawa: «Votre lettre a été réservée
+pour la considération spéciale du ministre.» (14 avril 1882).</p>
+
+<p>Mais le ministre ne considérait rien, et tout restait comme devant.</p>
+
+<p>En 1883, le conseil supérieur du Nord-Ouest renouvelait la
+même demande, sans plus de succès; et en 1884, Sir Hector
+Langevin déclarait aux Métis, lors de son passage au Nord-Ouest,
+<i>que leurs demandes étaient parfaitement raisonnables et
+qu'il serait bon de les consigner par écrit!!</i></p>
+
+<p>Cependant ce n'est pas tout. A défaut de réponse, les Métis
+voyaient apparaître, de temps à autre, des arpenteurs qui
+divisaient méthodiquement le terrain en carrés selon le système
+des <i>townships</i>; et comme les terres des Métis n'étaient point
+carrées, ni de la dimension voulue, il arrivait que l'arpenteur
+figurait une ligne, coupant leur champ en deux ou coupant
+leur cabane en biais et leur cheminée par la moitié. C'était
+la limite d'une concession à venir.</p>
+
+<p>D'autres fois, il arrivait qu'un étranger débarquant au milieu
+d'eux, avec un plan à la main, leur apprenait que leur maison
+était située sur la concession qui venait de lui être faite,
+et les invitait à déloger, sans tambour ni trompette.</p>
+
+<p>Quant à tenter d'obtenir pour soi-même une concession quelconque,
+c'était prendre une peine inutile. Aux pétitions
+collectives, le gouvernement ne répondait pas. Aux demandes
+individuelles, les bureaux répondaient invariablement: «qu'ils
+avaient le regret de vous annoncer qu'il ne pouvait y être
+donné suite, une <i>application</i> antérieure ayant été faite à
+Ottawa pour le même terrain, par une autre personne.»</p>
+
+<p>Un jour, on s'étonna, sur les bords de la Saskatchewan,
+que tant <i>d'applications</i> antérieures eussent été faites par des
+personnes qu'on ne voyait jamais apparaître; et on imagina,
+pour en avoir le coeur net, de demander, en un coin imaginaire,
+la concession d'un terrain et d'un pouvoir d'eau qui
+n'existaient pas!</p>
+
+<p>La réponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa
+déplorable monotonie «une <i>application</i> antérieure avait été
+faite par une autre personne,» sur le terrain qui n'existait pas!</p>
+
+<p>Probablement, le bureaucrate, alléché par la description
+imaginaire du demandeur en concession, s'était dit qu'il convenait
+de réserver une telle aubaine à un parent ou à un
+ami; et il avait envoyé sa réponse, en négligeant de vérifier
+sur le plan l'existence et la condition du terrain!</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, lorsque les Métis, las de pétitionner
+et ne songeant point encore à la révolte, mais désireux
+d'avoir à leur tête un homme instruit, actif et capable de
+faire réussir enfin leurs requêtes, songèrent à réclamer
+l'assistance de Riel (juin 1884).</p>
+
+<p>Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans
+le Montana, lorsque les délégués des Métis, parmi lesquels
+figuraient des Anglais, firent un voyage de plus de 700 milles
+pour lui demander de venir se fixer parmi eux.</p>
+
+<p>Il leur répondit dans les termes suivants:</p>
+
+<blockquote><p>MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la
+Saskatchewan, traversé la ligne de frontière internationale pour me
+faire une visite.</p>
+
+<p>Les communautés au milieu desquelles vous viviez vous ont envoyés
+comme délégués pour me demander mon avis sur plusieurs difficultés qui
+ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique, sous l'administration
+d'Ottawa. De plus, vous m'invitez à vous accompagner et à établir ma
+demeure parmi vous, dans l'espérance que ma présence servira à
+améliorer votre condition. Votre invitation est pressante et cordiale;
+vous voulez que je vous accompagne avec ma femme et mes enfants; je
+pourrais m'excuser et dire: «non, merci!» et pourtant vous m'attendez;
+je n'ai donc qu'à me préparer; vos lettres de délégation m'assurent
+d'une réception amicale.</p>
+
+<p>Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie, et, je me
+glorifie ne même temps de l'honneur que vous me faites, mais le
+caractère officiel de votre visite lui donne une tournure tout à fait
+remarquable, et je considérerai ce moment comme un des plus heureux de
+ma vie,--<i>un événement que ma famille se souviendra toujours</i>, et
+j'espère qu'avec l'aide de Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet
+événement soit une bénédiction pour vous et pour moi, qui en ai eu
+beaucoup, cette année, la quarantième de mon existence. Il vaut mieux
+être franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai,
+tandis que je serai dans
+ce pays, concernant les territoires du Canada, auront aucune influence
+de l'autre côté de la frontière; mais la question peut être envisagée
+d'un autre point de vue: D'après les clauses 31 et 32 du traité de
+Manitoba, j'ai droit à certaines terres, dont j'ai été privé directement
+ou indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait que
+je sois devenu citoyen américain, ma réclamation pour ces terres est
+encore valide; par conséquent, mes intérêts étant les mêmes que les
+vôtres, j'accepte votre bonne invitation, et j'irai passer quelques
+mois parmi vous, dans l'espérance qu'à force d'envoyer des pétitions,
+nous obtiendrons du gouvernement le redressement de tous nos griefs.</p>
+
+<p>L'élément métis forme une partie considérable de la population du
+Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de mariages ou
+autrement ont intérêt à sauvegarder les privilèges des Métis, il est
+évident, qu'ils forment une classe puissante. Je suis actuellement
+occupé à faire leur connaissance, et je suis un de ceux qui aiment à
+voir régner parmi eux l'union. De plus, j'ai fait des amis et des
+connaissances parmi lesquels j'aime à vivre. Je vous accompagnerai,
+mais je reviendrai en septembre.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, messieurs les délégués,</p>
+
+<p>Votre humble serviteur,</p>
+
+<p>LOUIS RIEL.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le journal <i>Le Manitoba</i>, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier
+Riel, écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel
+revient avec sa famille. Oh! s'il pouvait seulement avoir
+l'heureuse idée de demeurer constamment parmi nous. Cet
+homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...»</p>
+
+<p>Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la
+Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient
+Sir John A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de
+la province de Québec. Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest n'avait rien d'inquiétant
+pour le gouvernement, que tout au contraire <i>elle favorisait ses
+vues</i>, et que le chef métis travaillait à concilier les intérêts
+des populations avec ceux de la couronne, <i>qu'il méritait de
+la reconnaissance plutôt que du blâme.</i>»</p>
+
+<p>Le 5 septembre, une grande réunion, dont <i>le Manitoba</i> a
+rendu compte, se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition
+de Riel, les propositions suivantes:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Nous voulons,</p>
+
+<p>1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en provinces.</p>
+
+<p>2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à ceux
+qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba.</p>
+
+<p>3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas
+encore reçu de concession.</p>
+
+<p>4° La concession immédiate par lettre patente des terrains actuellement
+occupés par les Métis.</p>
+
+<p>5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de terre;
+le produit de cette vente devant être placé à intérêt pour subvenir aux
+besoins des Métis pour l'établissement d'hôpitaux, d'orphelinats et
+d'écoles, ou encore pour fournir aux pauvres gens des charrues ou
+d'autres instruments agricoles et des semences.</p>
+
+<p>6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des terrains
+marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici à longtemps;
+ces terrains devant être distribués aux enfants des Métis de la
+prochaine génération et pendant 120 ans, chaque enfant devant recevoir
+sa part à l'âge de 18 ans.</p>
+
+<p>7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un couvent
+dans les établissements considérables des Métis.</p>
+
+<p>8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages pour
+les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de leur personne.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond,
+le R. P. Touze, le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée,
+et Mgr Grandin fut vivement prié par les Métis de faire
+connaître son opinion.</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui
+touchent de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes
+et nous ne voulons nous en mêler aucunement,
+parce qu'elles n'ont qu'un intérêt douteux pour la population
+et la religion. Quant aux autres, nous nous en occupons depuis
+longtemps; et <i>nous nous sommes efforcés de les faire
+admettre par le gouvernement; nous avons fait tout ce qui
+dépendait de nous pour obtenir justice; nous avons même obtenu des
+promesses que nous croyions officielles; aujourd'hui, nous
+constatons avec regret qu'elles ont été oubliées, nous partageons
+votre mécontentement et nous n'avons pas manqué de nous plaindre
+auprès des autorités...</i>»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les
+autres réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant
+l'hiver ne purent décider le gouvernement à sortir de son
+mutisme. La consigne à Ottawa était de ronfler; et chacun
+sait comment Sir David Macpherson s'en acquittait, à la
+satisfaction du maître.</p>
+
+<p>Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui
+est le résumé de toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne
+rien accorder aux Métis, et de les faire taire en achetant leurs
+chefs.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau
+des terres de Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages,
+et que des offres avaient été faites à Dumont et Isbester.</p>
+
+<p>Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le
+mécontentement et l'agitation des esprits augmentaient de
+jour en jour. Des nouvelles spoliations étaient commises par
+des spéculateurs; et les arpenteurs soulevaient incessamment
+de nouvelle réclamations.</p>
+
+<p>Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard,
+comment elle se produisit, et qui tira le premier coup de feu.
+Mais il est dès à présent prouvé que les griefs des Métis
+étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus depuis huit ans par
+les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans, on n'avait
+pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur
+répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable
+au monde, c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous
+les moyens légaux pour faire valoir leurs droits, ont été
+constamment trompés, remis au lendemain et, finalement,
+n'ont rien pu obtenir.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE<br>
+
+DE PATRIOTES</h3>
+<br>
+
+<p>On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel
+en 1871 et en 1885.</p>
+
+<p>Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne
+manquent pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.</p>
+
+<p>Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel.</p>
+
+<p>D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment
+où l'on se battait au Nord-Ouest, et nous comprenons
+leur hésitation.</p>
+
+<p>Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances
+à la tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable
+même de ce qu'il n'a pas voulu faire; il est exposé
+à être condamné par tous ceux qui mettent le respect de la
+loi écrite au-dessus du droit naturel et des principes d'humanité
+foulés aux pieds.</p>
+
+<p>Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera
+pas à Riel.</p>
+
+<p>D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé,
+même sur ce point, de ternir sa renommée. Mais la façon
+dont il est mort, ferme la bouche à la calomnie et rend témoignage
+de la fermeté de son âme.</p>
+
+<p>Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement
+à ses frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour
+eux qu'il est mort. Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre.
+On l'a représenté comme un ambitieux vulgaire. Mais
+de telles accusations ne résistent pas à l'examen. Riel vivait
+heureux et tranquille au Montana, lorsque les Métis du Nord-Ouest
+sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à
+gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un
+instant devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à
+remplir; un grand devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui
+sera peut-être l'origine de l'émancipation d'une race.</p>
+
+<p>Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel,
+c'est la séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui
+avaient affaire à lui.</p>
+
+<p>Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence
+abondante et mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont
+rendu témoignage tous ceux qui l'ont connu et qui ont assisté
+à ses dernières épreuves.</p>
+
+<p>Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est
+qu'on sentait qu'elle partait du coeur.</p>
+
+<p>Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires,
+il était sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le
+déplacer. Mais tous ses compagnons savaient qu'il leur était
+dévoué corps et âme, et, qu'au besoin, il donnerait sa vie pour
+eux.</p>
+
+<p>Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été
+vaincu, il avait été proscrit; mais il était resté pour les siens
+un héros légendaire. On se racontait à la veillée, les actes
+d'audace par lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint
+en 1884, à la région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de
+tout son prestige. Français, Anglais et Écossais, tous les Métis
+lui avaient tendu les mains et avaient applaudi à ses discours,
+parce qu'ils avaient reconnu en lui un désintéressement
+absolu et un dévouement sans bornes.</p>
+
+<p>Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu
+héréditaire. Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait
+été le défenseur et le libérateur des Métis en 1849, contre les
+exactions de la compagnie de la Baie d'Hudson.</p>
+
+<p>Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir
+de la grande lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une
+époque où les Métis étaient des serfs et où il leur était interdit
+de tuer, fut-ce une biche ou un rat musqué, autrement
+que pour en vendre la robe aux agents de la compagnie.
+Tout le monde savait que la conquête de la liberté du commerce
+avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et
+de son triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume
+Sawyer, ayant été traduit pour un délit imaginaire devant un
+juge prévaricateur, le 17 mars 1849, onze Métis ayant Riel à
+leur tête étaient venus assister Guillaume Sawyer en cour, et
+avaient signifié au tribunal, qu'ils lui donnaient une heure
+pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette heure
+ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était
+pas faites.</p>
+
+<p>Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de
+prétexter que le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était
+écrié: «Le temps accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa
+raison d'être. L'arrestation de Sawyer a été faite en violation
+de tout principe de justice, et je déclare que dès ce moment
+Sawyer est libre.»</p>
+
+<p>Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement,
+ni le juge, ni les magistrats n'avait osé résister.
+Sawyer était sorti libre de l'audience. Riel obligea la compagnie
+à lui rendre les effets qu'on lui avait confisqués; et, de
+plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir les colons entendaient
+avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent à la
+fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce
+est libre! vive la liberté!» en présence du juge, du
+gouverneur et des magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole
+oppressif de la Baie d'Hudson cessa d'exister dans le
+Nord-Ouest.</p>
+
+<p>On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de
+quarante ans se sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest
+des tyrans et des juges prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle
+aujourd'hui Richardson, et son nom est associé aux
+malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de nobles
+coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes
+à lui rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie
+et par sa mort, qu'il était le digne fils de son père.</p>
+
+<p>Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage
+de M. Riel, père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère,
+que l'agonie de son fils vient de rendre folle, était née
+à Sorel. Elle est Canadienne-française de père et de mère.
+Son grand-père Riel était Canadien-français et sa grand'mère
+Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres.
+Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques
+gouttes de sang montagnais dans les veines. La naissance
+l'avait fait Canadien-français, et son dévouement à
+une cause proscrite cimentait l'union de deux races soeurs.
+Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le crime qu'il vient
+d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses bourreaux,
+à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est d'ailleurs
+empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était
+de représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face
+d'un gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait
+une terre anglaise.</p>
+
+<p>Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché,
+et grâce à la protection de Madame Masson, mère de notre
+lieutenant-gouverneur.</p>
+
+<p>Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur
+de perdre son père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait
+son cours de philosophie; et, après avoir terminé
+ses études, il était revenu dans la prairie, prendre son rôle
+de chef de famille, sans se douter des destinées qui l'appelaient
+à faire retentir deux fois l'Amérique de son nom.</p>
+
+<p>Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de
+1870, et quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste
+de toutes celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.</p>
+
+<p>L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais
+d'Ontario, ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que
+ses auteurs n'avaient pas prévue, cette union dirigée contre la
+race française, avait assuré dans le parlement uni, la prépondérance
+de l'élément canadien-français; et cette prépondérance
+était telle, que la majorité conservatrice de la province
+de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des
+ministres, repoussés par le corps électoral de cette province.
+Il est bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous
+lequel ce sont les Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui
+nous imposent leur gouvernement, et qui viennent de mettre
+Riel à mort, malgré le voeu unanime du peuple canadien-français.
+Triste résultat de la Confédération, de la politique
+de Sir John A. Macdonald et de l'insignifiance servile de Sir
+Hector Langevin! Mais, en 1865, la situation créée par l'acte
+d'union ne pouvait plus se prolonger; les deux provinces
+n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique
+eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte
+d'union et à rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne
+n'y songea. Les ministres conservateurs avaient
+d'autres visées; et sous leur influence, le Canada s'abandonna
+à la dangereuse ambition de devenir un grand État.
+C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario
+et Québec ne pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour
+les départager, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse,
+qui devait s'augmenter plus tard de la Colombie Anglaise
+et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos hommes
+d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la
+province de Québec passait de la prépondérance ou tout
+au moins de l'égalité à un état de minorité forcée; et que
+tôt ou tard la Confédération se retournerait fatalement contre
+nous? Hélas! il a fallu le gibet de Riel pour nous amener
+nous-mêmes à nous en convaincre!</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et
+son premier acte consista à acheter à la compagnie de la
+Baie d'Hudson le territoire du Nord-Ouest. Les Métis furent
+vendus comme un vil troupeau, par un compagnie commerciale
+à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce
+gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils
+étaient devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté,
+comme lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement
+d'Ottawa, avant même que l'acte de cession n'eut été
+régulièrement promulgué.</p>
+
+<p>Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais
+on avait disposé en même temps de la terre qui, par le
+fait de la cession, devenait terre domaniale et qui allait
+être livrée au zèle dévorant des arpenteurs.</p>
+
+<p>On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai,
+mais l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois
+quarts de siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion
+de la compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la
+compagnie de la Baie d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils
+entendaient rester, comme par le passé, sujets loyaux de la
+reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de vente pût les
+livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils
+avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement
+provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient
+dans leur droit.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours
+à l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut
+convenu avec Sir John A. Macdonald et Sir George Cartier,
+<i>qu'en vertu d'un arrangement amical</i>, les Métis se soumettraient
+au gouvernement; et qu'après les arrangements conclus, une
+amnistie générale serait proclamée. C'est en vertu de cet
+arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et
+ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill
+de Manitoba.</p>
+
+<p>Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir
+John A. Macdonald avait donné à Mgr Taché sa parole
+d'honneur; et le gouverneur-général avait déclaré aux délégués
+des Métis que la chose ne souffrait aucune difficulté,
+et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.</p>
+
+<p>On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole
+d'honneur. Le colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes
+exploits en Égypte par le pillage du Nord-Ouest, se présenta
+au fort Garry, non pas comme représentant du gouvernement
+canadien, mais comme représentant du gouvernement impérial,
+que les Métis n'avaient jamais cessé de reconnaître; et
+étant ainsi entré par trahison dans la place, il se conduisit en
+vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent
+arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita
+dans un discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.»</p>
+
+<p>Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de
+s'emparer du fort Garry par surprise, n'était pas capable de
+s'opposer à l'invasion des fénians; et pour se défendre, il dut
+recourir à la généreuse assistance de Riel et de Lépine. Cela
+n'empêcha pas Lépine d'être ensuite mis en jugement et condamné
+à mort. La tête de Riel fut mise à prix. Il n'en fut
+pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour le
+comté de Provencher.</p>
+
+<p>Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser
+et de changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper
+au poignard des assassins, Riel parvint néanmoins à passer
+inaperçu à travers les sbires et se présenta seul au parlement,
+le 19 mars 1874, où il prêta serment d'allégeance comme député
+de Provencher, devant le greffier des Communes.
+Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68.
+Le 3 septembre de la même année, il était réélu
+pour le comté de Provencher; mais l'amnistie n'ayant point
+été proclamée, il ne put prendre son siège. Il n'était pas
+seulement loyal, il était conservateur, et un peu plus tard il
+abandonna son siège pour assurer la réélection de Sir George
+Cartier, battu dans la province de Québec. Il ne faut jamais
+compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir John
+A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement
+à la cause conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le
+frère de M. Chapleau étant shérif.</p>
+
+<p>Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis
+allèrent chercher en 1884, au Montana, pour lui confier
+la défense de leurs droits méconnus.</p>
+
+<p>Rarement plus noble tâche avait été mise entre des
+mains plus dignes.</p>
+
+<p>Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur
+leur proie. On a décidé qu'il serait la victime expiatoire
+des fautes commises par le gouvernement canadien dans le
+Nord-Ouest. On a suscité contre le héros métis le fanatisme
+et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit anglais,
+peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort l'avilissement
+de l'influence française, on a cherché à transformer
+la question en une lutte de races; et on a présenté le
+mouvement métis de 1885 comme une insurrection française
+contre un gouvernement anglais. C'est encore un mensonge
+qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu d'une
+lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes
+des Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives
+que celles des Français; et que la députation envoyée à Riel
+au Montana comprenait plusieurs Anglais, entre autres
+Jackson et Isbester.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>L'INSURRECTION</h3>
+<br>
+
+<p>Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange.</p>
+
+<p>Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection;
+et le gouvernement était seul à n'y avoir point pris
+garde.</p>
+
+<p>S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre
+justice aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.</p>
+
+<p>Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de
+justice n'était intervenu.</p>
+
+<p>Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la
+révolte, mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une
+solution pacifique; et il se flattait d'intimider le gouvernement,
+par des démonstrations, de façon à arracher des concessions
+aux ministres d'Ottawa, sans être obligé de recourir
+à une prise d'armes.</p>
+
+<p>Rien n'était donc changé à la situation, au commencement
+de mars. Il n'y avait pas encore d'insurrection;
+et il dépendait du gouvernement canadien qu'il n'y en
+eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce qu'il a été
+obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les
+demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix
+n'aurait jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas
+été condamnés à la dure expédition du Nord-Ouest, et une
+dépense de plusieurs millions de piastres aurait été épargnée
+au trésor public.</p>
+
+<p>Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore
+trouvé une minute pour lire les réclamations des Métis,
+s'était, paraît-il édifié à sa manière sur la situation du Nord-Ouest;
+et il s'était résigné avec <i>un coeur léger</i> à l'idée de la
+guerre civile, avant que la guerre fut déclarée, avant même
+qu'elle fut devenue inévitable.</p>
+
+<p>Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que
+en prit l'initiative.</p>
+
+<p>Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant
+d'une altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et
+un nommé MacKay, s'était présenté aux Métis en ennemi, à
+la tête d'un corps de troupes.</p>
+
+<p>Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers:
+et il avait tiré le premier coup de feu sur des hommes
+inoffensifs.</p>
+
+<p>Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et
+perdit quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux
+Canards.</p>
+
+<p>Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est
+nié que les hommes de Crozier aient tiré les premiers.</p>
+
+<p>Par une coïncidence surprenante, à cette même date du
+27 mars, avant de connaître l'attaque du major Crozier, le
+gouvernement, qui s'y attendait évidemment, ordonnait à la
+batterie A de Québec, et à la batterie B, de Kingston, de
+former chacune un détachement de cent hommes et de se
+mettre aussitôt en campagne.</p>
+
+<p>Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement
+qui avait déclaré la guerre. C'était le gouvernement
+qui avait entamé les hostilités contre des gens ne demandant
+qu'à traiter.</p>
+
+<p>La mobilisation se fit rapidement</p>
+
+<p>Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg,
+afin de se mettre à la portée des opérations éventuelles.</p>
+
+<p>Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème
+Grenadiers Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto
+étaient appelés au service. Le 65ème Carabiniers de
+Montréal reçut pareillement son ordre de départ. Le 30 mars,
+deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg et un
+détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la
+route du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de
+Québec étaient appelés au service actif.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p class="mid">Gros-Ours.</p>
+
+<p>Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure
+de partir, il fallut que le ministre de la milice donnât
+un blanc seing aux colonels et les autorisât à faire coûte que
+coûte et d'urgence, toutes les dépenses nécessaires pour compléter
+l'équipement de leurs corps. On saura sans doute, d'ici
+peu de temps, combine de millions ce gaspillage suite de
+plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a
+coûté au trésor public.</p>
+
+<p>La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a
+assumé la responsabilité en ne désavouant pas le major
+Crozier, devait avoir des conséquences d'une gravité
+incalculable.</p>
+
+<p>D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants.
+Riel, qui n'avait point assisté à l'engagement et qui avait
+conservé jusqu'à cette date l'espoir d'une solution pacifique,
+organisa un conseil de gouvernement, composé de douze personnes.</p>
+
+<p>En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore
+pris fait et cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec
+de la police, et se décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30
+mars, Gros-Ours prit le sentier de la guerre; et le lendemain
+sa bande procédait au massacre du Lac aux Grenouilles.
+Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de Gros Ours
+et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du
+Camp du Corbeau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<p class="mid">PIE-A-POT</p>
+
+<p>Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu
+et il fallait que le sort des armées décidât.</p>
+
+<p>Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail
+la suite des événements militaires qui ont abouti à la prise
+de Batoche.</p>
+
+<p>La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre
+histoire.</p>
+
+<p>Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses
+volontaires se sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi.
+Mais si la bravoure des soldats est restée au-dessus de tout
+éloge, il plane encore beaucoup d'incertitude sur le plus
+ou moins d'habileté des chefs et sur la façon dont les opérations
+ont été conduites.</p>
+
+<p>D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest,
+dont les affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés
+au nombre de 300 à 400, n'auraient jamais eu plus de cent
+combattants. Même à la plus forte escarmouche, qui fut
+celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante combattants, et
+la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre
+qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si
+mince résultat.[1]</p>
+
+<p>[Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885.]</p>
+
+<p>D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée
+la façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites
+bandes, c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été
+massacrés en détail; et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris
+part à la lutte, que si les Métis avaient eu à leur tête un militaire
+de profession, expérimenté dans la conduite des embuscades,
+notre jeune armée aurait été exposée à un véritable désastre.</p>
+
+<p>Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense
+pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une
+nouvelle bataille de Waterloo; et le gouvernement impérial,
+auquel les ministres d'Ottawa avaient intérêt à faire prendre la
+rébellion au sérieux, a gratifié d'une décoration le commandant
+en chef et le ministre de la Milice.</p>
+
+<p>Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris
+au sérieux les exploits stratégiques du général Wolseley, en
+1870, ne pouvait mieux faire que de traiter, en 1885, le général
+Middleton en triomphateur.</p>
+
+<p>Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend
+Père André, a jeté plus d'une ombre sur cette étoile
+naissante de l'armée anglaise.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de la
+victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir battu les
+Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de Saskatchewan sont
+dans les fers; et dans son enthousiasme, le Parlement vote vingt mille
+piastres au général Middleton; tout le Canada est fier de son succès
+et de celui des volontaires. Nous sommes heureux comme le reste de
+la nation que cette rébellion soit finie, nous l'avons vivement
+combattue, prévoyant tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle.
+Mais je dois le dire au risque de choquer plusieurs personnes que
+j'aime et estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par
+le pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation
+du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre.
+Je ne parle pas d'après les rapports qui
+m'ont été fait; mais j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine
+Batoche, et je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes
+les maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été pillées
+et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées.</p>
+
+<p>Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de
+désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires ont
+pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs chevaux, leurs
+effets et habillements, et ils n'ont laissé aux malheureux que ce qu'ils
+avaient sur le dos. Le général été humain et doux à l'égard des
+habitants, il ne leur a infligé aucun traitement cruel, mais il a
+assisté impassible à tout le pillage qui se faisait autour de lui,
+malgré sa proclamation. Et lui-même, comme pour les encourager à piller,
+s'est approprié un beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel
+Champagne, dont il a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont
+je suis certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance
+tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et réels.</p>
+
+<p>Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une
+détresse et un dénuement extraordinaires.</p>
+
+<p>Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son oeuvre, et
+qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins il nous aurait
+épargné le spectacle de cette agonie prolongée que voyons devant nous.</p> </blockquote>
+
+<p>Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le
+Rév. Père André, est de nature à diminuer quelque peu la
+gloire du général en chef, dont l'unique victoire se réduit à
+avoir emporté en quatre jours une redoute défendue par cinquante
+hommes; du général en chef qui n'est parvenu à
+prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire;
+mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant
+une lettre pour le prier de se rendre, et qui, après avoir
+vainement poursuivi Gros Ours, n'a trouvé finalement d'autre
+ressources pour s'emparer de sa personne que de mettre sa
+tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des siens.</p>
+
+<p>M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur
+Riel à la Rivière du Loup, les principaux événements de la
+campagne, décrit de la façon suivante les deux derniers
+exploits du général Middleton pendant cette campagne.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur un
+radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est
+infranchissable.</p>
+
+<p>Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la poursuite de
+Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de renvoyer les
+volontaires dans leurs foyers.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas
+précisément à un bulletin de la Grande armée, et il nous
+autorise à ne point porter M. le général Middleton en triomphe.</p>
+
+<p>La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors
+de pair, ne figure point dans le camp des victorieux, mais
+dans celui des vaincus: c'est celle de Gabriel Dumont.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p class="mid">QUEUE-D'AIGLE</p>
+
+<p>Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su
+acquérir sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une
+place à part. Les Métis le considèrent comme un héros. Ils
+racontent de lui des traits de bravoure romanesques dignes
+des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John A. Macdonald
+lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est vrai,
+que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le
+faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont
+est un héros d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible
+à la peur, désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant
+le pays comme pas un; c'est le vieux type des trappeurs
+d'autrefois.» Gabriel Dumont est en liberté aux États-Unis.
+Un jour ou l'autre, nous entendrons encore parler de lui.
+Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux
+conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire
+parmi nous de nouvelles victimes.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LES PRÉLIMINAIRES D'UN PROCÈS SANS NOM</h3>
+<br>
+
+<p>Le général Middleton avait adressé à Riel la lettre suivante:</p>
+
+<blockquote>
+<p>BATOCHE, 11 mai.</p>
+
+<p>MONSIEUR RIEL.</p>
+
+<p>Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous protéger
+jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à votre égard.</p> </blockquote>
+
+<p>Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position
+et de sa responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette
+lettre comportait la garantie que celui à qui elle était adressée,
+aurait la vie sauve, s'il consentait à faire sa soumission.
+C'était un engagement d'honneur.</p>
+
+<p>On sait comment il a été faussé.</p>
+
+<p>Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé
+sur Regina. Le gouvernement lui avait préparé un tribunal,
+choisi tout exprès pour le condamner sans l'entendre; et le
+premier acte de ses geôliers a été de faire subir à l'homme,
+que le général Middleton avait traité comme belligérant, le
+supplice inutile et odieux des fers et du boulet.</p>
+
+<p>Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le
+résultat de l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir
+John A. Macdonald en a assumé la responsabilité devant le
+parlement, dans la séance du 7 juin, en réponse à une interpellation
+de M. Laurier.</p>
+
+<p>Si le Canada avait été administré par un gouvernement
+soucieux de sa bonne renommée devant l'étranger et devant
+l'histoire, il semblait, au lendemain de la pacification,
+qu'une amnistie générale s'imposât.</p>
+
+<p>S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le
+moins des circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont
+eu recours aux armes, y ont été en quelque sorte contraints
+par d'intolérables souffrances et des dénis de justice persistants,
+nulle cause n'était plus digne de pardon que celle des Métis.</p>
+
+<p>Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a
+reconnu. Mgr Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à
+tour. Le gouvernement lui-même été obligé d'en faire
+indirectement l'aveu, en accordant aux Métis, après la révolte, ce
+qu'ils réclamaient vainement depuis hui années.</p>
+
+<p>Des <i>scripts</i> on déjà été remis à plus de deux mille Métis.</p>
+
+<p>Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente
+que les Métis avaient raison de se plaindre, et la preuve non
+moins convaincante que, sans l'insurrection ils n'auraient
+rien obtenu.</p>
+
+<p>Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas
+tiré le premier coup de feu; et que des spéculateurs, des
+aventuriers, des agents subalternes du gouvernement sont
+véhémentement suspects d'être les véritables instigateurs de
+l'insurrection, alors l'amnistie ne se présentait plus seulement
+comme un acte de clémence, mais comme un devoir de justice.</p>
+
+<p>Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald
+ne l'entendait point ainsi.</p>
+
+<p>Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient
+qu'il fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances
+atténuantes à l'insurrection, cela équivalait à déclarer les
+ministres coupables. Coupables! Ils l'étaient et ils le
+savaient. Mais ils ne voulaient pas qu'on le dit, ni surtout que
+les électeurs canadiens le crussent. Ils se figurèrent que
+pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes
+passées, il importait d'abord de tuer Riel.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps
+travailler à faire le silence sur cette sombre histoire de plus
+huit années de vexations, de fraudes et d'abandon.</p>
+
+<p>De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés
+à un double but:</p>
+
+<p>Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles
+que Riel ne pût en aucun cas échapper à la corde.</p>
+
+<p>S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain
+qu'il n'y aurait qu'un faux semblant de débat; et que les
+ministres ne seraient point exposés à voir dérouler, devant le
+jury et devant le pays, la longue série des griefs, peut-être des
+instigations d'agents provocateurs, qui avaient mis aux Métis
+les armes à la main.</p>
+
+<p>En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la
+preuve que les Métis n'étaient pas des insurgés, mais de
+pauvres gens en état de légitime défense.</p>
+
+<p>Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest
+allait mettre entre les mains d'un gouvernement
+prévaricateur, les moyens de tout oser et de tout faire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<p class="mid">PRISON DE REGINA</p>
+
+<p>Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement
+canadien, en violation du droit commun anglais, établissent
+que les crimes commis dans le Nord-Ouest seront
+jugés par un simple magistrat stipendiaire, assisté d'un juge
+de paix, et avec le concours de six jurés choisis par le juge.</p>
+
+<p>Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875
+alors que le pays était presque inhabité, dans le but de statuer,
+comme on statue au désert, sur des actes de maraude, des
+meurtres entre sauvages ou des vols de bestiaux. Mais
+personne n'avait jamais considéré qu'une telle législation
+dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du
+siècle.</p>
+
+<p>L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait
+même expressément réservé le cas où il se présenterait une
+cause grave et réclamant des garanties spéciales. Il déclarait
+que, dans tout procès emportant la peine capitale, l'accusé
+pourrait réclamer que les débats eussent lieu devant la cour
+du banc de la Reine de Winnipeg, avec le concours d'un jury
+régulier et l'ensemble des garanties contenues dans la loi de
+procédure criminelle de Manitoba.</p>
+
+<p>Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques
+garanties aux accusés, sir John A Macdonald était entré au
+pouvoir; et le premier soin du chef orangiste avait été d'organiser
+systématiquement la tyrannie et le déni de justice, en
+soumettant les Actes du Nord-Ouest à une refonte générale.</p>
+
+<p>Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est
+l'oeuvre personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé
+toutes les mesures d'exception prévues par la législation antérieure:
+le magistrat stipendiaire, les six jurés nommés par
+le juge, etc. Mais en prenant toute ces mesures à son compte
+et en les sanctionnant à nouveau, la majorité conservatrice a
+rayé méthodiquement du nouveau bill, les garanties précédemment
+introduites par les libéraux et destinées à tempérer
+ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter d'abusif.</p>
+
+<p>Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis
+Riel eût été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc
+de la Reine, assisté de douze jurés, dont six parlant la langue
+de l'accusé, et sur la liste desquels celui-ci aurait le droit
+d'en récuser vingt.</p>
+
+<p>Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la
+terreur à rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution
+de faire détruire par sa majorité, cette disposition
+protectrice du droit des accusés.</p>
+
+<p>Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter,
+sur sa demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un
+citoyen libre, privé de toutes les garanties de <i>l'habeas corpus</i>
+et du jugement par ses pairs, est livré à la merci d'un officier
+de police subalterne, et où cet officier de police, qui n'est pas
+un juge, exerce le droit de vie et de mort, à la seule condition
+de se faire assister (amère dérision!) par six marionnettes
+désignées par lui et faisant mine de remplir les fonctions de
+jurés.</p>
+
+<p>Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de
+Canadiens avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest,
+avant le procès de Riel. A la date du 21 juin, les
+avocats de Riel eux-mêmes étaient assez peu fixés, et dans
+tous les cas bien loin de prévoir la stupéfiante juridiction à
+laquelle leur client allait être soumis; car ils se rendaient à
+Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel devant
+la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer
+trop tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive.</p>
+
+<p>Ce fut le journal <i>La Presse</i> qui souleva, le premier, la
+question légale, et qui fit connaître les textes au public, en
+révélant ainsi le péril auquel la défense était exposée. En
+même temps, <i>La Presse</i> indiquait le remède; et elle invitait le
+gouvernement à profiter de ce que les chambres étaient encore
+en session, pour faire voter d'urgence un <i>bill</i> qui eût assuré
+à Riel un jury régulier.</p>
+
+<p>Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa
+proie, c'était peine perdue, c'était presque naïf; et malheureusement
+les députés, qui eussent pu, au défaut du gouvernement
+prendre l'invitation pour leur compte, ne semblèrent point
+y prendre garde.</p>
+
+<p>Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques
+instants avant que Sir John A. Macdonald déposât la proposition
+qui allouait au général Middleton une gratification de
+$20,000, M. Bergeron--auquel il devra être tenu compte de
+cette initiative--demandait au gouvernement de faire
+modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury
+mixte.</p>
+
+<p>Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que
+Riel aurait un procès régulier et <i>que le jury serait choisi dans
+de hautes conditions d'impartialité!</i></p>
+
+<p>Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission
+médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais,
+le nom de Sir Hector Langevin est devenu synonyme de
+celui de <i>parole faussée</i>.</p>
+
+<p>A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur
+Trudel avait fait au Sénat la même demande, et il lui avait
+été répondu que «le gouvernement n'avait pas considéré la
+question.»</p>
+
+<p>C'était un autre mensonge.</p>
+
+<p>Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il
+savait que l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à
+y rendre exécutoire, par simple proclamation du gouverneur
+en conseil, toute loi de droit <i>commun antérieurement votée</i>
+par le Parlement du Canada.</p>
+
+<p>Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à
+Riel un juge et un jury, le gouvernement s'en était servi,
+après une minutieuse étude, pour modifier au détriment de
+l'accusé, les règles de procédure qui eussent pu créer, en sa
+faveur, un cas de nullité et lui donner quelque chance
+d'échapper à la mort.</p>
+
+<p>Ainsi, comme on avait oublié d'écrire <i>l'indictment</i> sur
+parchemin, une proclamation du gouverneur-général en conseil
+déclara, avec effet rétroactif, que la disposition de loi aux
+termes de laquelle le parchemin a cessé d'être obligatoire,
+serait considérée comme applicable aux territoires du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs
+attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest!</p>
+
+<p>Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore
+complet.</p>
+
+<p>Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de
+1880, une législation qui leur permettait de tout faire avec
+impunité. Il leur fallait un instrument assez pervers et assez
+dépourvu des moindres instincts de la conscience et de l'honneur,
+pour appliquer cette législation avec toute la férocité
+qu'elle comporte.</p>
+
+<p>Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué
+la fonction de juger Louis Riel.</p>
+
+<p>Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme,
+en faisant choix de Richardson.</p>
+
+<p>A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont
+déshonoré en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et
+transformé odieusement la loi en machine à persécutions
+politiques et à meurtres judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a
+laissé un nom qui dépasse en horreur les souvenirs les plus
+atroces des temps de barbarie. En Irlande, Lord Norbury, Sir
+William Parsons, que subornait des témoins pour se faire dénoncer
+ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort et se faisait
+ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné l'exemple
+de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la férocité,
+en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée.
+Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces
+hommes et les clouer au pilori de l'histoire, un <i>livre de sang</i>,
+Richardson, venu un siècle plus tard aura le droit d'y réclamer
+sa place et de fermer la liste des magistrats voués à
+l'exécrations des siècles à venir.</p>
+
+<p>Richardson, quoique <i>La Minerve</i> ait essayé de faire croire le
+contraire, est orangiste et conservateur.</p>
+
+<p>Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir
+John A. Macdonald a voulu récompenser les services électoraux,
+en appelant cet homme à un emploi salarié au département
+de la justice à Ottawa, en 1869. Depuis cette date jusqu'en
+1877, il s'y éleva de degré en degré, toujours
+grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière
+administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé
+pendant un an le député ministre.</p>
+
+<p>M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de
+cet adversaire politique dont l'incapacité déjà proverbiale
+égalait l'importance bouffie. Au lieu d'en purger l'administration,
+il eut la faiblesse de se borner à lui imposer une
+disgrâce; et pour en débarrasser au moins le département, il
+l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à une
+époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient
+à juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir
+John A. Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier
+à ces agents de police, qu'on nomme magistrats stipendiaires,
+le droit de juger les procès de haute trahison.</p>
+
+<p>Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une
+réputation de sottise, de crasse ignorance, de partialité, de
+rigueur stupide et de basse servilité, sur laquelle on peut
+consulter L'Hon. M. Royal et tous les hommes politiques qui
+ont habité ce pays.</p>
+
+<p>Mais sa réputation de <i>mangeur de français</i> était encore
+supérieure à sa réputation d'homme à tout faire.</p>
+
+<p>On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest,
+les orangistes et les mangeurs de français.</p>
+
+<p>Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot
+fameux de M. Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont
+propres à rien et sont capables de tout.»</p>
+
+<p>Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en
+lui l'homme qui convenait pour conduire le procès auquel le
+<i>Monde</i> a donné dans une heure de franchise involontaire, le
+nom de <i>farce sinistre</i>, et pour aboutir avec aussi peu de
+débats que possible à la condamnation de Riel.</p>
+
+<p>Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer
+sa proie.</p>
+
+<p>Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le
+lieu où elle a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection
+était à plus de 400 milles de Regina. Mais on profita
+judaïquement de ce que l'insurrection s'étendait au Nord-Ouest
+tout entier, pour faire conduire Riel à Regina, afin de le placer
+sous la juridiction de Richardson.</p>
+
+<p>C'était une violation du droit à peu près semblable à celle
+qui consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait
+pris part à une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte
+qu'Halifax est compris dans le Canada et que la conspiration
+se serait étendue au Canada tout entier.</p>
+
+<p>Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une
+entière confiance dans la docilité et dans la cruauté de
+Richardson, n'était pas moins au fait de son ignorance et de
+son incapacité.</p>
+
+<p>On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre
+de la justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister
+aux débats, de conduire le juge par la main et de lui
+donner chaque jour, de vive voix, les instructions que pourraient
+comporter les incidents à naître.</p>
+
+<p>Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun
+pays, la main-mise du gouvernement sur la justice ne s'était
+étalé avec tant d'impudeur.</p>
+
+<p>On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais
+un membre du gouvernement, se rendant dans le prétoire
+pour y faire mouvoir en personne les ficelles du mannequin
+déguisé en juge, c'est ce qui ne s'était encore vu nulle part,
+et ce qui restera comme un trait unique, pour illustrer l'histoire
+de l'administration de la justice dans le Canada, sous le
+règne de Sir John A. Macdonald.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>RICHARDSON A L'OEUVRE</h3>
+<br>
+
+<p>Les débats s'ouvrirent à Regina sous la présidence de
+Richardson, assisté du juge de paix Lejeune, le lundi 20
+juillet.</p>
+
+<p>L'acte d'accusation était ainsi conçu:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le sixième jour de juillet en l'année de notre Seigneur 1885, dans la
+ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest, devant Hugh
+Richardson, écr., magistrat stipendiaire des territoires du Nord-Ouest
+de 1880, Louis Riel vous êtes accusé sous serment comme suit:</p>
+
+<p>La plainte et information de David Stewart, de la cité de Hamilton,
+dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef de police, prise
+sous serment le sixième jour de juillet en l'année de Notre-Seigneur
+mil huit cent quatre-vingt-cinq, devant le soussigné, un des magistrats
+stipendiaires dans et pour les territoires du Nord-Ouest, qui dépose:</p>
+
+<p>LAC AUX CANARDS.</p>
+
+<p>Étant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de côté son
+devoir d'allégeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son coeur, mais
+étant poussé et séduit par l'instigation du diable comme faux traître
+contre la dite souveraine Dame la Reine, et foulant entièrement aux
+pieds l'allégeance, la fidélité et l'obéissance que tout sujet vrai et
+fidèle de notre dite souveraine Dame la Reine doit à notre dite
+souveraine Dame la Reine, a, le vingt-septième jour de mars, dans
+l'année susdite, avec diverses personnes, faux traîtres, inconnues au
+dit Stewart, armées, et équipées en guerre, c'est-à-dire, avec des
+canons, des carabines, des pistolets, des baïonnettes et autres armes,
+étant alors illégalement, malicieusement et traîtreusement assemblées
+et réunies ensemble contre notre souveraine Dame la Reine, ont de la
+manière la plus méchante, la plus malicieuse, la plus traîtreuse pris
+les armes et fait la guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine,
+dans la localité connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les
+dits territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce
+royaume et ont alors malicieusement et traîtreusement tenté par la
+force des armes, de renverser et détruire la constitution et le
+gouvernement de ce royaume, tel qu'établis par la loi, et priver
+et déposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre, de l'honneur,
+et de nom royal de la Couronne Impériale de ce royaume au mépris de
+notre dite souveraine Dame la Reine et de ses lois, au mauvais exemple
+de tous autres se rendant coupables de la même offense, contrairement
+au droit d'allégeance qui lui était dû par le dit Louis Riel, contre
+la forme du statut en pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de
+notre souveraine Dame la Reine, sa couronne et sa dignité.</p>
+
+<p>Deux autre actes d'accusations semblables ont été dressés pour les
+batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons.</p>
+
+<p>Assermenté devant moi, les jour et an susdits, en la ville de Regina,
+Territoires du Nord-Ouest,</p>
+</blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> (Signé,) A. D. STEWART. </p>
+<p> (Signé,) HUGH RICHARDSON. </p>
+<p> Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest. </p>
+</div></div>
+
+
+<p>La liste du jury qui, d'après la parole de sir Hector Langevin,
+devait «être dressée dans des conditions de haute impartialité»,
+avait été préparée, sous l'oeil du gouvernement, par
+Richardson, dans des conditions tellement révoltantes
+que, pour retrouver une pareille dérision de la justice, il faut
+remonter aux plus honteux souvenirs de la persécution orangiste
+en Irlande.</p>
+
+<p>Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise, à
+un jury dont la moitié parlant sa langue; mais Richardson
+n'avait pas même cherché à sauver les apparences, en inscrivant
+sur sa liste un seul juré métis. Il y avait mis, sans doute
+par dérision, un juré canadien-français. Mais ce juré
+ne siégea pas; il fut récusé par l'avocat de la couronne, avec
+une précipitation tellement inconvenante, qu'avant d'avoir
+eu le temps de se lever de son siège et de répondre à l'appel
+de son nom, il n'était déjà plus juré. La résolution du
+gouvernement était prise; ce n'était pas un jugement qu'on
+voulait: c'était une condamnation sans phrases.</p>
+
+<p>Dès le début du procès, M. Fitzpatrick et M. Greenshields,
+avocats de Riel, plaidèrent l'inconstitutionnalité de l'acte de
+1880, en vertu duquel le tribunal était constitué, et par conséquent,
+l'incompétence du tribunal et la nullité de la procédure.</p>
+
+<p>MM. Robinson et Osler répondirent pour la forme, au
+nom de la couronne; et le juge Richardson, trouvant inutile
+de se donner l'air de délibérer, donna son opinion en dix
+secondes.</p>
+
+<p>L'opinion de cette lumière de la magistrature était, que
+l'acte de 1880 n'a pas été rendu <i>ultra vires</i>; et
+conséquemment, il enjoignit à Riel de plaider.</p>
+
+<p>Celui-ci déclara alors qu'il plaidait <i>non coupable</i>; et M.
+Fitzpatrick demanda l'ajournement, pour faire venir des
+témoins et des documents.</p>
+
+<p>Malheureusement, le procès avait été mené avec une rapidité
+si imprévue que la défense n'avait pas eu le temps de
+recueillir des fonds, elle fut obligée de s'adresser à la Couronne
+pour lui demander de supporter les frais du voyage
+des témoins; et la Couronne n'y consentit qu'après avoir fait
+son choix et éliminé tous les témoins, dont la présence eût
+pu être gênante pour le ministère et donner au débat la
+tournure politique que le gouvernement tenait avant tout à
+éviter.</p>
+
+<p>La Couronne considéra comme simplement inconvenante
+l'offre faite par Gabriel Dumont de venir déposer en faveur
+de Riel; et elle lui refusa un sauf-conduit, ainsi qu'aux autres
+réfugiés.</p>
+
+<p>La liste des témoins se restreignit à quelques personnes,
+citées pour déposer sur l'état mental de Riel; et le mardi 21
+juillet, le juge Richardson ajourna le débat au 28.</p>
+
+<p>Sept jours, pour permettre à M. Lemieux de revenir à
+Québec, de citer des témoins et de les ramener à Regina,
+après avoir fait un voyage de mille lieues!</p>
+
+<p>C'était à douter si les témoins auraient le temps matériel
+de faire le voyage.</p>
+
+<p>Précédemment, le juge Richardson avait retenu un accusé en
+prison préventive <i>pendant quatre ans</i>, en se fondant sur la
+difficulté de faire venir des témoins!</p>
+
+<p>Mais ce juge extraordinaire n'en était point à démontrer,
+que la justice du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin,
+deux poids et deux mesures, et qu'elle ne confond point les
+témoins des amis avec ceux des ennemis du gouvernement.</p>
+
+<p>Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son
+temps.</p>
+
+<p>Les orangistes, qui avaient décidé d'obtenir la tête de Riel,
+avaient décidé en même temps d'obtenir la liberté de Jackson,
+secrétaire anglais de Riel, un des délégués qui avaient préparé
+l'insurrection et qui était allés chercher Riel au Montana.</p>
+
+<p>Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un
+Canadien-français, comme Riel, devient excusable chez un
+Anglais, comme Jackson; et l'acquittement de Jackson était
+d'autant plus urgent que le jury de Riel, tout Anglais qu'il
+fût, manifestait des scrupules; et qu'il importait de se l'attacher
+par quelque faveur de nature à le faire renoncer à ses
+velléités s'indépendance.</p>
+
+<p>Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet.
+Il plaida la folie. Il produisit comme témoins son propre
+frère et le médecin de la police à cheval. L'avocat de la
+couronne se prononça en faveur de l'accusé et le jury rendit
+un verdict de non-culpabilité. Le procès ne dura pas une demi-heure
+en tout. Pourquoi eut-il duré plus longtemps?</p>
+
+<p>Tout était arrangé à l'avance pour sauver Jackson, en sa
+qualité d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualité de
+Canadien-français.</p>
+
+<p>Les débats relatifs à Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu
+unanime des hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup
+plus favorables qu'on pensait.</p>
+
+<p>La défense avait renoncé à chercher dans les griefs des
+Métis un motif d'excuse légale et à faire comparaître les
+témoins sur cette question, ce en quoi on trouva généralement
+que les avocats de Riel avaient eu tort, car ils n'auraient pas
+dû faire cette concession, sans être certains d'obtenir en
+échange l'acquittement ou la grâce de l'accusé.</p>
+
+<p>Mais il parut démontré par les dépositions des propres
+prisonniers de Riel que, jusqu'à la fin, il avait poursuivi et
+espéré une transaction; qu'il n'avait donné l'ordre de tirer
+qu'après que le major Crozier avait fait tirer le premier coup de
+feu par les hommes de police, et que par conséquent les Métis
+étaient en cas de légitime défense.</p>
+
+<p>Parmi les charges dirigées contre l'accusé, la plus grave
+en apparence résultait d'une lettre adressée par lui au général
+Middleton, et dans laquelle Riel aurait menacé le général de
+faire massacrer ses prisonniers, si l'armée ne cessait pas elle-même
+de tirer sur les maisons occupées par les femmes et par
+les enfants. Mais il fut démontré que cette lettre était une
+menace plus ou moins habile, mais qu'il n'avait jamais été
+dans l'intention de Riel de la mettre à exécution; et tout au
+contraire, ses prisonniers déclarèrent devant la cour se louer
+hautement des égards avec lesquels il avaient été traités.</p>
+
+<p>Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon
+la rigueur du droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait
+l'accusation à un caractère exclusivement politique, et
+tendait, même sur le terrain politique, à diminuer la responsabilité
+de Riel.</p>
+
+<p>Quand on pense que Jackson a été déclaré fou et enfermé
+dans un asile, dont on l'a laissé depuis s'échapper; que,
+malgré le massacre du Lac aux Grenouilles, Gros-Ours n'a été
+condamné qu'à trois ans de pénitencier, et que Thomas Scott, un
+Anglais, qui avait été l'instigateur de la rébellion, a été
+acquitté, à la recommandation de Richardson et aux applaudissement
+du public, il est impossible de considérer le verdict
+rendu contre Riel autrement que comme un meurtre légal.</p>
+
+<p>Cependant, les avocats de Riel avaient décidé de plaider la
+folie. Le dérangement des facultés et l'exaltation du malheureux
+chef métis n'étaient que trop certains. Mais il n'est pire
+sourds que ceux qui ne veulent pas entendre et Richardson
+était décidé à ne rien écouter et à ne rien entendre.</p>
+
+<p>Deux médecins déclarèrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la
+police à cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'était point. Cela
+n'empêcha pas Richardson de déclarer aux jurés que la preuve
+de la folie n'avait point été faite et de peser sur eux, en leur
+intimant qu'ils manqueraient à leur devoir, s'ils ne rendaient
+point un verdict de culpabilité.</p>
+
+<p>La résolution des avocats de plaider la folie donna lieu à
+un débat très émouvant, dans lequel Riel protesta contre ce
+qu'il considérait comme une tactique indigne de lui, mais ne
+parvint point à prouver pour cela aux hommes impartiaux
+qu'il fut sain d'esprit.</p>
+
+<p>Après les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se
+surpassa, dit-on, Riel prit lui-même la parole et s'exprima en des
+termes qui eussent pu convaincre les plus sceptiques du
+dérangement de ses facultés.</p>
+
+<p>Lorsque le juge l'invita à parler, il hésita un moment, puis
+s'appuyant les deux mains sur la barre et saluant le juge
+d'un sourire, il dit:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Votre Honneur, messieurs les jurés, messieurs de la Couronne et mes
+bons avocats.</p>
+
+<p>Ce serait une tâche bien facile pour moi de plaider folie, mais je n'ai
+pas le désir de me défendre par ce moyen. J'espère, avec les secours de
+Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas fou. Les documents
+que la Couronne a en sa possession ne ressemblent pas à des productions
+d'un fou, et vous ne les accepterez pas comme preuve de l'appui du
+plaidoyer de folie produit par mes avocats.</p>
+
+<p>Ici, le prisonnier s'arrêta soudain et il offrit au ciel la courte
+prière suivante: «O mon Dieu, aidez-moi à parler à cette honorable cour,
+à ces avocats et à ces jurés.»</p>
+
+<p>Après cette prière, Riel reprit son discours et dit: Le jour où je suis
+né, j'étais sans force ni appui, mais ma mère m'aida. Je suis sans force
+et sans appui ici aujourd'hui, mais le Nord-Ouest est ma mère et mon
+pays ne me laissera pas périr, ma mère ne me tuera pas et mon pays non
+plus. J'ai un grand nombre de bons amis, non seulement ici dans le
+Nord-Ouest, mais dans le Bas Canada. Si j'étais fou lorsque je vins ici
+en 1884, je ne l'était pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Métis
+mangeaient du lard pourri qui leur était vendu par la Compagnie de la
+Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages se trouvaient
+forcés de mendier la maigre pitance qui leur était due, mais leur
+était refusée. J'espère réunir ensemble toutes les classes qui habitent
+la Saskatchewan.</p>
+
+<p>Bien que je n'aie que la moitié d'un juré, je sens que, mûs par le
+<i>fairplay</i> anglais, ces jurés me rendront justice.</p>
+
+<p>Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaillé pour atteindre des
+résultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouvé ce Dieu, me
+regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors que les balles
+pleuvaient autour de moi. Le saint Archevêque Bourget me disait dans
+une lettre, que, j'avais une mission à accomplir, et je sais que Mgr
+Bourget ne pouvait se tromper.</p>
+
+<p>Après avoir dit quelques mots au sujet de sa détention à l'asile des
+aliénés, il dit: La police a été très bonne pour moi.</p>
+
+<p>L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald à mes pieds.
+Je pense que si l'on avait fidèlement rapporté mes paroles, l'on
+m'aurait mieux compris et mes remarques auraient eu une autre couleur.</p>
+
+<p>M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald à ses pieds, et il s'y
+prend pour cela de la même manière dont je voulais m'y prendre pour
+atteindre le même but. L'on m'a décoré du titre de prophète, mais ce
+sont les Métis qui me l'ont décerné, ce titre, et n'ai-je pas prouvé
+que je le suis.</p>
+
+<p>Votre Honneur, messieurs le jurés--Ma réputation, ma liberté, ma vie
+sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre sens du
+devoir que je n'éprouve pas la plus légère anxiété ni le plus léger
+doute au sujet de votre verdict.</p>
+
+<p>Le calme de mon esprit au sujet de la décision favorable que j'attends
+de vous, ne provient d'aucune présomption injustifiable. Je ne m'attends
+qu'à ce que, par la grâce de Dieu, vous pèserez toutes choses d'une
+manière consciencieuse, et qu'après avoir entendu ce que j'ai à dire,
+vous m'acquitterez.</p>
+
+<p>Messieurs les jurés, bien que vous ne constituiez qu'un demi-juré, vous
+avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la même confiance que je
+voudrais avoir dans les six autres qui devaient compléter votre nombre,
+et Votre Honneur, si c'est vous-même qui avez choisi les jurés, ce n'est
+pas sous votre responsabilité personnelle, vous avez suivi les lois
+faites pour vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je
+crois de mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour
+votre honneur. Cette cour entreprend de dévider ma cause, cause qui tire
+son origine de quinze ans, et par conséquent bien longtemps avant
+l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge savant, sans
+doute, mais ayant à subir mon procès devant lui, je considère que la
+providence de Dieu a peut-être permis ces choses jusqu'à ce moment, dans
+un but spécial de pardon.</p>
+
+<p>Comment cette cour en est-elle arrivée à devenir un instrument de la
+Providence, instrument que j'aime et que je respecte?</p>
+
+<p>En prenant les circonstances de mon procès, il n'y a que trois choses
+sur lesquelles je désirerais attirer respectueusement votre attention,
+avant que vous vous retiriez pour délibérer.</p>
+
+<p>D'abord, la Chambre des Communes, le Sénat et le gouvernement de la
+Confédération, qui font les lois de ce pays et qui le gouvernent, ne
+représentent en rien la population du Nord-Ouest. Dernièrement, le
+Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du gouvernement fédéral, a
+hérité des défauts de ses parents. Le nombre des membres élus par le
+peuple au conseil, ne lui donne qu'un simulacre de représentation, et
+il y a loin de là à un gouvernement représentatif. La civilisation
+anglaise qui gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise
+ont défini le gouvernement qui devait régir le Nord-Ouest en l'appelant
+gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement dire qu'ils ne
+sont pas responsables.</p>
+
+<p>De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous avez
+été forcé de conclure que si je n'étais pas responsable de mes actes,
+je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans les théories ou
+des explications scientifiques, même conclusion.</p>
+
+<p>D'après les témoignages rendus devant vous, dans le cours de ce procès,
+les témoins de la couronne comme ceux de la défense déclarent que
+pétitions sur pétitions furent envoyées au gouvernement fédéral, mais
+telle est l'irresponsabilité de ce gouvernement envers le Nord-Ouest,
+que pendant nombre d'années, il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux
+justes réclamations des habitants de cet immense pays.</p>
+
+<p>Si le gouvernement n'a pas pu répondre une seule fois, ce fait indique
+bien l'absence absolue de responsabilité.</p>
+
+<p>De fait, il y a insanité compliquée de paralysie chez ce gouvernement.
+Je souffre de ce monstre d'irresponsabilité chez le gouvernement et ses
+mignons.</p>
+
+<p>Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de répondre à la pétition en
+essayant de tomber subitement sur moi et sur mon peuple de la
+Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur apparition et
+montrèrent leurs dents, j'étais prêt. J'ai fait feu et je les ai blessés
+avec des yeux flamboyants, mais avec des mains pures.</p>
+
+<p>Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute trahison.</p>
+
+<p>O, mes bons jurés, au nom de Jésus-Christ que seul peut nous sauver,
+défendez-moi contre ceux qui veulent me déchirer en lambeaux. Si vous
+acceptez ce plaidoyer de la défense par lequel je ne serais pas
+responsable de mes actes, acquittez moi complètement, puisque j'ai eu
+à lutter contre des gouvernements aliénés et irresponsables de mon
+propre sort. Si vous vous prononcez en faveur de la Couronne qui
+prétend que je suis responsable, acquittez-moi tout de même. Vous êtes
+parfaitement justifiables de dire que je suis sain de raison et
+d'esprit. J'ai agi raisonnablement et à mon corps défendant pendant que
+les ministres fédéraux, mes agresseurs irresponsables, et qui sont
+conséquemment insensés, ne peuvent avoir agi qu'à tort, et s'il y a
+quelque part haute trahison, le crime doit être de leur côté et non du
+mien. J'ai dit.</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et après le
+résumé du président, le jury entra le 10 août, à 2 heures 15 de
+l'après-midi, dans la salle des ses délibérations.</p>
+
+<p>Il en sortit une heure après, avec un verdict de <i>coupable de
+haute trahison, avec recommandation de mercy.</i></p>
+
+<p>Après tout, il y avait encore quelque humanité dans l'âme
+de ces Anglais, triés avec soin par un magistrat implacable.
+Nommés pour condamner, il avaient condamné; mais au
+dernier moment, le coeur leur avait manqué et ils avaient
+consigné l'expression de leurs remords dans cette recommandation
+à mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun
+compte.</p>
+
+<p>Alors il se produisit un nouveau scandale.</p>
+
+<p>Richardson, en prononçant la sentence, s'adressa au prisonnier
+en ces termes:</p>
+
+<blockquote> <p>
+Louis Riel, vous êtes accusé de trahison; vous avez ouvert toutes
+grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez apporté
+la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si elles avaient été
+à elles-mêmes, auraient vécu dans le confort et l'aisance.</p>
+
+<p>Vous avez eu un procès juste et impartial.</p>
+
+<p>Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis
+des actions dont la loi vous demande comte.</p>
+
+<p><i>Le jury en rendant son verdict vous a recommandé à mercy. Je ne
+puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de
+faire votre paix avec Dieu.</i> Pour moi, un seul devoir pénible me
+reste à accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous. Si on
+vous épargne la vie, personne ne sera plus satisfait que moi, mais je
+ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La sentence est que vous,
+Louis Riel, serez conduit au corps de garde de la police à cheval de
+Regina, d'où vous venez, et gardé là jusqu'au 18 de septembre prochain,
+et de là au lieu de l'exécution, où vous serez pendu
+par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de
+votre âme.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui avait donné à ce misérable Richardson le droit d'être
+assez bien renseigné, pour affirmer au condamné qu'il n'avait
+aucune clémence à attendre et pour engager par avance la
+Reine et ses représentants?</p>
+
+<p>Il est probable que les ministres, qui n'avaient reculé devant
+rien pour obtenir cette condamnation, avaient dû faire
+connaître à leur affidé l'implacable résolution qui les animait.
+Mais il est douteux qu'ils l'eussent chargé de parler ainsi en
+leur nom.</p>
+
+<p>Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le
+procès de Riel et ce que ce procès a révélé, en fait de
+monstruosité inhérentes à l'administration de la justice dans le
+Nord-Ouest, suffirait à la justification des malheureuses victimes
+qui se sont soulevées contre un pareil régime.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES</h3>
+<br>
+
+<p>Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du
+Nord-Ouest, tout jugement prononcé dans le Nord-Ouest et
+emportant la peine capitale est susceptible d'appel devant la
+cour du banc de la Reine de la province de Manitoba.</p>
+
+<p>Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté,
+doivent être déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur
+en conseil.</p>
+
+<p>La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries,
+maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier
+cas, elle ordonne qu'il sera procédé à un nouveau procès.</p>
+
+<p>Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune
+espèce de confiance dans l'issue de l'appel, les avocats de
+Riel n'avaient qu'une conduite à tenir, celle que leur dictait
+la loi.</p>
+
+<p>Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et
+confié à la cour du banc de la Reine de Manitoba une attribution
+qui eut dû logiquement appartenir à la Cour suprême.
+Mais si médiocre que fut la chance réservée au condamné,
+on n'en pouvait écarter aucune.</p>
+
+<p>L'appel à Manitoba fut donc résolu.</p>
+
+<p>Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue.</p>
+
+<p>Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur
+des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler
+par une ordonnance les formes selon lesquelles l'appel
+doit être interjeté.</p>
+
+<p>Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis
+1880, c'est à dire <i>depuis cinq ans</i>, M. le lieutenant-gouverneur
+des territoires du Nord-Ouest <i>a oublié de faire cette ordonnance</i>
+ou n'a pas encore trouvé les loisirs nécessaires pour remplir
+ce devoir de sa charge.</p>
+
+<p>De telle sorte, que les condamnés jouissent <i>théoriquement</i>
+du droit d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à
+M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de
+remplir les fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un
+salaire annuel de $7,000, ces condamnés n'ont aucun
+moyen de dresser un acte d'appel sous une forme qui le rende
+légalement recevable à Winnipeg.</p>
+
+<p>Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement;
+car le cas s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires,
+et on y avait pourvu par des ordonnances toute gracieuses
+du gouverneur-général, autorisant par exception la cour
+du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui n'avait pu
+lui être régulièrement déféré.</p>
+
+<p>Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa
+sont de telle nature, que ces incidents n'avaient fait
+naître dans l'esprit de personne l'idée de rappeler M. le
+lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest à l'accomplissement
+de son devoir; et qu'au moment de la condamnation
+de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours.</p>
+
+<p>MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa
+pour obtenir, en vertu de l'exception gracieuse à laquelle on
+avait eu recours en d'autres circonstances, la <i>faveur</i>
+d'exercer le droit que la loi garantit aux condamnés.</p>
+
+<p>Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement
+résista d'abord à cette demande et agita sérieusement la question
+de savoir, s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation
+de la loi commise par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest,
+pour pendre Riel sans appel.</p>
+
+<p>Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa,
+on se décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel
+put enfin être porté à Winnipeg.</p>
+
+<p>Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance,
+dès l'ouverture des débats ils durent savoir exactement
+à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est
+presque entièrement orangiste, contenait parmi ses membres
+un ancien ami de Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de
+l'audience, ce juge, le seul favorable à l'accusé, ne siège
+point. Comment l'avait-on circonvenu? Des versions différentes
+ont couru; et au fond il importe assez peu de savoir,
+sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à
+s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente
+à la cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en
+villégiature, à Montréal et autour de Montréal, le
+temps pendant lequel se débattait la grande cause, dans laquelle
+la vie d'un Canadien-français était engagée. On sait
+cependant, qu'il occupa dans le bureau de la <i>Minerve</i> une
+partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida
+exactement avec les inspirations sous l'influence desquelles le
+<i>Manitoba</i>, qui avait été jusque là l'organe des Métis, fit
+brusquement volte face et commença à se déchaîner contre Riel.</p>
+
+<p>A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était
+pas présent.</p>
+
+<p>Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire
+du Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un <i>writ
+d'Habeas corpus</i>.</p>
+
+<p>Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M.
+Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur
+la folie de Riel.</p>
+
+<p>La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma
+sur tous les points le jugement de Regina.</p>
+
+<p>Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point
+jusqu'à connaître le conseil privé; car, aussitôt que le
+télégraphe eut porté à Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il
+se hâta de donner des ordres pour qu'on commençât immédiatement
+à dresser l'échafaud.</p>
+
+<p>Précipitation hideuse et stupide!</p>
+
+<p>Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines
+encore; mais il se consola, sans doute, par l'assurance donnée
+qu'elle ne lui échapperait point.</p>
+
+<p>Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne,
+il n'en était pas de même du recours devant le conseil privé
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu
+ce procès et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre,
+une à une et jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions
+avoir dans les institutions et dans les hommes qui nous
+régissent.</p>
+
+<p>Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice
+étaient édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et
+du Nord-Ouest, mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un
+recours à Londres, une confiance qui a malheureusement été
+déçue.</p>
+
+<p>Cette confiance tenait à des causes diverses.</p>
+
+<p>Le <i>loyalisme</i> dont les Canadiens-français ont donné tant de
+preuves par le passé, les a toujours poussés à une distinction
+qui a sa part de vérité, entre les sentiments des orangistes
+canadiens et les sentiments du gouvernement impérial.
+Sachant qu'ils sont très certainement, dans l'Amérique du
+Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel, nos
+compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres
+et qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire
+des institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire
+concevoir un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici
+les hommes et les choses de trop près pour éprouver vis-à-vis
+d'eux ce sentiment de respect. Mais il ne leur était pas encore
+venu à l'idée, que devant la plus haute juridiction du royaume
+uni, on fut exposé à se heurter à des préventions et à des partis
+pris inconciliables avec la majesté de la justice.</p>
+
+<p>En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de
+croyance, nous avions malheureusement oublié deux vérités
+de fait, qui eussent dû nous rendre moins confiants.</p>
+
+<p>La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible
+qu'un gouvernement européen apprécie les affaires d'une
+colonie éloigné, autrement que par les yeux des hommes qui
+le représentent officiellement dans cette colonie. Sir John A.
+Macdonald a été, il y a un an, se faire faire des ovations à
+Londres et y a contracté de nombreuses amitiés. Comment
+le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de
+confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de
+Riel? Comment, même, le gouvernement impérial aurait-il
+pu croire à un parti pris contre notre race, quand Sir John
+s'appuyait sur le concours de trois ministres canadiens-français,
+disposant d'une majorité parlementaire énorme, pour soutenir
+que Riel était un malfaiteur dangereux et vulgaire, odieux à tous les
+hommes d'ordre.</p>
+
+<p>Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons
+ont servi dans le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme
+preuve à l'appui de notre indifférence pour le sort de Riel?</p>
+
+<p>On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé
+a entreprise dans les journaux de Paris, en se servant
+de son titre de député, pour essayer de faire croire qu'il
+représentait les sentiments de la nation canadienne. Il est hors
+de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M. Tassé ce
+plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres.
+Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé?</p>
+
+<p>L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil
+privé est, en Angleterre, une institution politique et administrative,
+autant et plus que judiciaire, dont les attributions se
+rapprochent plus de celles du conseil d'état français que des
+attributions de la cour suprême.</p>
+
+<p>On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel,
+à la façon très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé
+d'Angleterre, au lieu de statuer lui-même sur le pourvoi relatif
+à l'acte des licences, a déclaré s'en rapporter à la Reine,
+c'est-à-dire au secrétaire d'état des colonies, assisté de Lord
+Lansdowne et de ses conseiller officiels.</p>
+
+<p>Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en
+déclarant inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce
+jugement a été rendu, est un acte d'une extrême gravité politique,
+auquel on ne se résout que très difficilement; et cette
+annulation, contre laquelle l'esprit du juge est pour ainsi
+dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile encore, par
+l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la
+toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental,
+l'idée qu'une loi même coloniale, puisse être <i>ultra vires</i>.</p>
+
+<p>Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir
+l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires
+du Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit
+commun anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés.</p>
+
+<p>Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité de <i>l'indictment</i>,
+aux termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné
+«<i>pour avoir déclaré la guerre à notre dame la reine dans son
+royaume</i>», tandis qu'il résulte de nombreux monuments de
+jurisprudence, que les mots «dans son royaume» et la loi en
+vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à
+l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies.</p>
+
+<p>Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à
+ne rien entendre.</p>
+
+<p>Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20
+juillet, l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir
+l'ajournement nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de
+recevoir des pièces importantes.</p>
+
+<p>La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir
+entendu l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même
+à l'avocat de la couronne de prendre la parole.</p>
+
+<p>L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain.</p>
+
+<p>Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la
+justice des hommes!</p>
+
+<p>Il leur restait encore à faire appel à leur clémence.</p>
+
+<p>Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels
+on demande de détruire par un acte de clémence volontaire,
+l'effet d'une machination qu'ils ont eux-mêmes longuement
+préparée et soigneusement ourdie?</p>
+
+<p>C'était folie que de songer à <i>obtenir</i> la grâce de Riel.</p>
+
+<p><i>L'obtenir</i> était impossible. Il eut fallu <i>l'arracher</i>!</p>
+
+<p>Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement
+général et unanime de l'opinion publique, tel que celui
+qui a été provoqué par la nouvelle de la mort de Riel.</p>
+
+<p>Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides
+ce mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan
+d'une astuce infernale, qui permit d'endormir pendant quelque
+temps l'opinion, de la tromper par de fausses espérances
+et de ne la laisser se réveiller que quand il a été trop tard.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>LE COMITÉ DES BRAVES GENS</h3>
+<br>
+
+<p>C'était une opinion universellement répandue, que Sir John
+A. Macdonald n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait
+pas pendu.</p>
+
+<p>Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention
+la succession des faits qui se sont écoulés depuis
+la reddition de Riel, aurait pu se convaincre que tous, sans
+exception, dénotaient de la part du gouvernement la volonté
+réfléchie et obstinée d'arriver coûte que coûte, à l'exécution
+du chef métis.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait
+que ce meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une
+bêtise; et une bêtise telle qu'on ne pouvait croire que Sir
+John A. Macdonald la commit!</p>
+
+<p>Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à
+subir une politique si exclusivement basée sur le mensonge,
+que cette habitude de voir nos gouvernants et leurs organes
+de mentir sur tout et à propos de tout, avait fini par fausser le
+jugement même des plus clairvoyants, même des ennemis les
+plus déclarés de la politique dont nous parlons.</p>
+
+<p>Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé
+l'exécution de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui
+ne nous permettaient hélas! de conserver aucune espérance,
+n'avons-nous point été arrêtés et contredits par des amis qui
+nous tiennent à peu près le langage suivant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour
+l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut
+jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il
+n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie
+et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce
+moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à
+duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa
+volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de
+persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa
+volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire
+grâce?</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste
+et plus démoralisante pour une nation, que la situation politique
+dans laquelle de tels discours peuvent être tenus par
+les amis et par les défenseurs du gouvernement eux-mêmes
+et en sont venus à ne plus étonner personne.</p>
+
+<p>Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que
+l'heure du réveil est venue. Mais en nous reportant à quelques
+semaines de date, il faut convenir que des raisonnement
+de la nature de celui que nous venons de rapporter
+étaient dans toutes les bouches. Non seulement les conservateurs,
+mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y
+étaient laissés prendre.</p>
+
+<p>Il n'y a, croyons-nous que la <i>Patrie</i> qui ne s'y soit pas
+trompée un seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier
+jour jusqu'au dernier que Riel serait pendu, et qui ait
+constamment prévenu ses lecteurs de se tenir en garde. Mais
+naturellement, les conservateurs attribuaient cette attitude de
+l'organe rouge à la passion ou à une tactique de parti; et il n'ont
+pu reconnaître que trop tard qu'elle était simplement dictée
+par la clairvoyance.</p>
+
+<p>L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et
+aussi les réticences des ministres canadiens-français, les
+commentaires de leur entourage, l'attitude de leurs organes dans
+la presse, semblaient conclure à une constatation de l'état de
+folie de Riel.</p>
+
+<p>Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement
+impossible, sans le concours des ministres canadiens-français;
+et personne, même parmi les adversaires les plus déclarés
+de MM. Chapleau et Langevin, n'eut voulu supposer qu'ils
+pousseraient la bassesse et la trahison envers leurs compatriotes
+jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins qu'ils iraient
+jusqu'à en prendre la défense.</p>
+
+<p>Erreur fatale qui a tout entravé!</p>
+
+<p>Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense
+de Riel, on disait aux timides: «<i>Prenez garde, ne vous
+mêlez pas à ce mouvement libéral. Il y a là-dessous une affaire
+politique, car les libéraux savent aussi bien que vous et moi
+que Riel ne peut pas être pendu...</i> (Hélas!!) <i>et ils
+exploitent dans un intérêt électoral les ménagements et les
+lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour
+ne pas se désaffectionner les Orangistes.</i>»</p>
+
+<p>Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient
+qu'il fallait de l'argent pour payer les frais de procédure,--pour
+défendre Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes
+personnes répétaient de porte en porte, dans les rues, dans
+les salons, dans les bureaux d'hommes d'affaires «<i>à quoi
+bon souscrire pour une affaire inutile? Le gouvernement n'a-t-il
+point accepté de supporter les frais indispensables? Sir
+Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer une commission
+médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse officielle
+que Riel ne sera pas pendu?</i>»</p>
+
+<p>Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables,
+se constitua sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit
+dans son sein des membres pris dans les partis politiques les
+plus opposés, pour provoquer, en dehors de toute acception
+de parti, un mouvement canadien-français, les mêmes personnes
+disaient encore: «<i>Prenez garde! n'allez pas gêner sans
+le vouloir l'action du gouvernement! La situation des ministres
+est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans la
+Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver
+Riel, laissons-les choisir l'heure et le moyen.</i>»</p>
+
+<p>Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de
+bon de la fameuse commission médicale annoncée à Rimouski
+par Sir Hector Langevin; lorsqu'ils soutenaient que la folie
+réelle ou supposée de Riel n'était pas le véritable motif à
+invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils disaient, qu'à plaider
+la folie de Riel, on s'exposait à admettre indirectement le
+droit de le pendre, dans le cas où il serait sain d'esprit, les
+mêmes personnes répondaient encore: «<i>Que vous importe,
+pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le
+gouvernement qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de
+Riel pour ne pas heurter de front les passions d'Ontario et des
+colons anglais du Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard
+agit à la demande même des ministres, lorsqu'il propose
+de réduire le pétitionnement à une formule tendant exclusivement
+à la nomination d'une commission médicale. C'est la formule
+de M. Girouard qu'il faut signer</i>» [2]</p>
+
+<p>[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point
+agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son
+texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement.
+Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M.
+Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un
+patriote sincère.]</p>
+
+<p>Avons-nous été assez trompés?</p>
+
+<p>Nous a-t-on assez audacieusement menti?</p>
+
+<p>Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage
+de reconnaissance, envers les braves gens qui ont été
+à la fois clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause,
+et qui ne se sont point laissés effrayer par des menaces ou
+endormir par des paroles fallacieuses.</p>
+
+<p>Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles,
+le comité L. O. David a sauvé l'honneur national.</p>
+
+<p>Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense.
+C'est à lui que nous devons les généreux et hélas! impuissants
+efforts qui ont été accomplis pour sauver notre frère
+métis. C'est lui qui a pris, dès la première heure, l'initiative
+des manifestations auxquelles le peuple canadien doit de
+n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre qui se
+tramait à Ottawa.</p>
+
+<p>M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec
+MM. R. Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense
+des Métis.</p>
+
+<p>Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de
+M. Chapleau à Fall-River, ce comité provisoire crut que le
+moment était venu de chercher à réunir les ressources nécessaires
+pour le paiement des frais d'appel, dans le procès de
+Riel, et en même temps d'organiser un pétitionnement en faveur
+du condamné.</p>
+
+<p>Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un
+homme, mais la cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité
+foulée aux pieds, M. L. O. David résolut de s'adresser,
+sans acceptation de parti, à tous les hommes de coeur. Une
+assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à Montréal,
+sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence
+du Dr. Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000
+personnes étaient présentes.</p>
+
+<p>Les résolutions suivantes furent présentées au public:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest demandaient
+en vain depuis des années le redressement des griefs dont ils se
+plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les circonstances hors de
+la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient tracée;</p>
+
+<p>Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des troubles,
+reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant auprès d'eux des
+commissaires chargés de faire droit à leurs demandes;</p>
+
+<p>Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef du
+mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux États-Unis, pour
+les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même empêché de partir à la
+veille du soulèvement;</p>
+
+<p>Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui paraît
+avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que d'ailleurs des
+doutes sérieux existent sur la légalité de ce tribunal et sur la
+juridiction en matière de haute trahison;</p>
+
+<p>Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il n'était pas
+toujours responsable de ses actes et maître de sa volonté, lorsqu'il
+s'agissait de la cause au triomphe de laquelle il avait voué toute sa
+vie;</p>
+
+<p>Considérant que le crime dont il est accusé est une offense politique,
+que l'exécution de la sentence de mort portée contre lui sera considérée
+comme le résultat des préjugés et du fanatisme et sera funeste à
+l'harmonie si nécessaire dans une société mixte comme la nôtre;</p>
+
+<p>Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour donner
+à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un tribunal plus
+élevé et plus digne de confiance, et qu'en même temps tous les moyens
+constitutionnels soient employés pour empêcher que la sentence soit mise
+à exécution.</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le
+comité se proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands
+traits retracé la carrière de Riel:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il faut
+deux choses:</p>
+
+<p>1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal plus
+éclairé et obtenir justice.</p>
+
+<p>2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des demandes
+d'amnistie ou de commutation de peine.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif
+qui devait remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors.
+Ces nominations, faites par acclamation, donnèrent les résultats
+suivants:</p>
+
+<p>Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER;
+2e vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES
+CHAMPAGNE; asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT;
+trés.-conj., J. O. DUPUIS.</p>
+
+<p>Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin,
+Pierre Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome,
+Georges Duhamel, Jean Marie Papineau, G. Phaneuf,
+J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte. Rouillard, avec
+MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme
+organisateurs généraux.</p>
+
+<p>C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures
+des journaux ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous
+les moyens possibles, fait le plus grand honneur à ceux qui
+l'ont entreprise.</p>
+
+<p>Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se
+répandre dans toute la province et même aux États-Unis.</p>
+
+<p>A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même
+jour qu'à Montréal; et elle avait adopté les résolutions
+ci-après:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection du
+Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le procès de
+Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits parmi notre
+population, ressentiment propre à altérer la bonne harmonie qui doit
+régner entre les différentes races qui peuplent le Canada; que l'intérêt
+public qui ne peut résulter que du maintien de la bonne entente et de
+cette sympathie réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent
+en faveur de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier
+Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 septembre
+prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en assemblée, prient
+Son Excellence de vouloir bien user de la prérogative royale pour faire
+grâce de la vie au dit Louis Riel et commuer sa sentence.</p>
+
+<p>Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence le
+gouverneur-général.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition
+au gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale.</p>
+
+<p>Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac;
+le 16, à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri;
+le 21, à St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à
+l'Assomption et à St-Martin, des réunions furent tenues dans le
+même but.</p>
+
+<p>En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à
+Clarence Creek (Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.).</p>
+
+<p>Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à
+St-Jérôme, à Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre,
+à Terrebonne et à Verchères, où l'assemblée adopta les
+résolutions suivantes:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans l'opinion
+de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort prononcée
+contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une peine moins
+sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour venir en aide à sa
+famille et pour indemniser ceux qui l'ont défendu au prix de grands
+sacrifices et de dépenses considérables.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les
+membres du comité Riel avaient institué un comité exécutif
+composé de MM. L. O. David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne,
+Jérémie Perreault, R. Préfontaine, J. O. Dupuis, A.
+Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard,
+C. de Lorimier.</p>
+
+<p>Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à
+son comble. A Montréal, on peut dire que les assemblées
+étaient permanentes, dans l'un ou l'autre des quartiers de la
+ville, et la campagne répondait noblement à l'appel du comité.
+A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre, à
+Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la
+grâce de Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation
+théâtrale au profit de la souscription Riel.</p>
+
+<p>Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un
+sursis, et que son exécution était remise au 16 octobre, pour
+lui permettre de porter sa cause devant le Conseil privé.</p>
+
+<p>Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua
+une nouvelle assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche
+27 septembre. Plus de 10,000 citoyens se rendirent
+à son appel, et cette assemblée fut encore plus imposante que
+celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent présentées.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée contre
+Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que ses avocats
+on fait connaître au gouvernement leur intention de porter la cause
+devant le Conseil Privé;</p>
+
+<p>Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul
+moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du jugement du
+tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber toutes les
+sentences sévères prononcées contre les autre prisonniers métis;</p>
+
+<p>Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce serait
+un déshonneur national;</p>
+
+<p>Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de
+travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire rendre
+justice à nos frères du Nord-Ouest.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David,
+Jérémie Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui
+expliqua sa conduite devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle,
+qui parla au nom des Français, et de beaucoup d'autres
+orateurs, furent adoptées par la foule.</p>
+
+<p>Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur
+de Riel. Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps
+d'arrêt. Le sursis accordé à Riel avait fait concevoir
+l'espérance d'une solution préparée par le gouvernement;
+l'épidémie de la petite vérole commençait à absorber les
+esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant que
+l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient
+entamé contre le comité une guerre violente, qui eut pour
+conséquence de refroidir le zèle d'un grand nombre de
+conservateurs.</p>
+
+<p>Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante,
+publia un compte-rendu des ses opérations et fit
+appel au public, en même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient,
+pour sommer ces derniers de dire un bonne fois,
+s'ils étaient pour ou contre Riel.</p>
+
+<p>Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on
+méconnaissait leurs intentions, qu'ils étaient favorables à une
+commutation de peine à accorder à Riel et qu'ils n'avaient
+jamais songé à créer des difficultés au comité. Mais, tout
+naturellement aussi, dès le lendemain, ils recommencèrent
+comme de plus belle.</p>
+
+<p>D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités.
+Mais l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient
+mis en travers n'avaient point changé le courant unanime
+de l'opinion. Mais ils étaient parvenus à jeter du doute,
+sur la question de savoir si l'on avait suivi la bonne voie en
+pétitionnant et s'il ne valait pas mieux s'en rapporter à la
+bonne volonté connue (!) des ministres canadiens-français.</p>
+
+<p>Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par
+l'atmosphère d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent
+simplement, de ce temps d'arrêt, que le mouvement
+n'avait rien de grave; qu'on maîtriserait facilement l'opinion;
+et qu'on ne risquait rien à laisser la sentence s'exécuter.</p>
+
+<p>Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit
+à un souvenir reconnaissant.</p>
+
+<p>La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée
+à eux, les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable.
+L'histoire dira qu'ils se sont conduits comme de braves gens
+et comme des patriotes.</p>
+
+<p>Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3>MANOEUVRES ET TRAHISON</h3>
+<br>
+
+<p>On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix parmi
+les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest avait été
+administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a été conduit, il ne
+semblait pas que personne crût pouvoir défendre le gouvernement. La
+<i>Minerve</i> s'y essayait à peine, <i>Le Monde</i> publiait en faveur
+de Riel et des Métis de virulentes correspondances.</p>
+
+<p>Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes conservateurs,
+oubliant leur première impression, se sont subitement aperçus que le
+gouvernement avait agi avec infiniment de sagesse, dans l'administration
+des territoires de Nord-Ouest dans la direction des opérations
+militaires et dans la conduite du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est
+pas associée à cette évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme
+d'autres l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins vive, peut-être
+mieux éclairée que d'autres dès la première heure, elle n'a pas débuté
+par des grands éclats de voix pour oublier ensuite la justice et même
+la pitié envers les proscrits.</p>
+</blockquote>
+
+<p>En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord,
+assez pris garde s'était produite, vers la fin d'août dans la
+presse ministérielle.</p>
+
+<p>On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs
+de Riel, on commençait à les injurier à ciel ouvert.</p>
+
+<p>En même temps, des articles d'une hypocrisie savante
+étaient publiés dans la <i>Minerve</i>, dans le <i>Monde</i>, dans le
+<i>Nouvelliste</i>, dans le <i>Courrier du Canada</i> et dans leurs
+satellites de campagne. Ce qui caractérisait ces articles, tous taillés
+sur le même patron, c'est qu'on y avait l'air de désirer que Riel fut
+sauvé; et qu'en même temps, on y énumérait toutes les
+raisons propres à déterminer le lecteur à condamner Riel
+comme homme politique, à le considérer en religion comme un
+apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre
+lui par Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel
+était pendu, il ne subirait au fond, qu'un traitement mérité.</p>
+
+<p>Les prototypes de ces articles sont ceux que <i>La Minerve</i>
+publiait à peu près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick,
+et sur Richardson.</p>
+
+<p>Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au
+dernier degré de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui
+ont défendu Riel de chercher à le faire pendre et, par une
+contradiction singulière, en même temps qu'elle leur
+reprochait d'avoir mal plaidé <i>en faveur</i> de Riel, elle plaidait
+de son côté du mieux qu'elle pouvait, mais <i>contre</i> Riel.</p>
+
+<p>Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme
+un libéral. Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant
+de considérer comme un acte de faveur politique, l'acte
+par lequel le ministre Mackenzie a disgracié Richardson
+en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le Nord-Ouest;
+et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut
+être à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de
+rendre uns sentence aussi infâme. Mais en même temps,
+et par la même contradiction, dont elle avait déjà usé à l'égard
+de MM. Lemieux et Fitzpatrick, <i>La Minerve</i> usait de tous ses
+efforts pour justifier ce jugement infâme dont l'auteur était
+digne, selon elle, de toute l'exécration qui s'attache au nom
+d'un magistrat prévaricateur.</p>
+
+<p>Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se
+compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une
+victime, et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du
+jour où on l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien
+pu avoir raison.»</p>
+
+<p>Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse
+campagne sont des renégats, qui ont si bien oublié les
+traditions de leur race, qu'ils ne sont plus même capables de
+comprendre qu'il y a certaines infamies qu'on ne fait pas accepter
+à des Canadiens.</p>
+
+<p>Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui
+a été atteint.</p>
+
+<p>On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs
+qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.</p>
+
+<p>Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux
+hommes politiques, que le gouvernement ne voulait pas
+qu'on s'occupât de l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait
+serait injurié comme MM. Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé
+au public conservateur comme un libéral et comme
+un catholique suspect.</p>
+
+<p><i>La Patrie</i> du 19 novembre déclare que le 18, un certain
+nombre d'étudiants se sont rendus à la <i>Minerve</i>, où, ayant été
+reçus par M. Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si
+la <i>Minerve</i> continuait plus longtemps à trépigner sur le
+cadavre de Riel et à déshonorer le nom canadien, on ne pourrait
+pas répondre des suites de l'indignation publique.</p>
+
+<p>D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il
+le regrettait, mais qu'il n'y pouvait rien, que <i>ces articles
+étaient envoyés directement d'Ottawa et émanaient du gouvernement</i>,
+que la <i>Minerve</i> était obligée de les publier et que, si
+l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée de les publier
+encore.»</p>
+
+<p>Cet aveu est précieux à retenir.</p>
+
+<p>Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle
+on a cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut
+sauvé, tout en travaillant, en même temps, à le perdre dans
+l'estime publique, était directement inspirée par les ministres
+canadiens-français.</p>
+
+<p>Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres
+étaient décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper
+odieusement le public, lorsque pour endormir l'opinion, tout
+en la préparant, ils laissaient donner en leur nom l'assurance
+que Riel ne serait pas pendu.</p>
+
+<p>Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à
+empêcher toute démonstration des députés conservateurs à
+Ottawa. Le députés conservateurs au parlement local, qui
+jadis n'étaient pas aussi réservés, même dans les questions les
+touchant de moins près, se tinrent cois. Le gouvernement
+de Québec se désintéressa absolument de cette question nationale.</p>
+
+<p>Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout,
+au moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations
+de leurs amis.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France
+y déclarait publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à la
+<i>Gazette</i>, que <i>chercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,</i> et
+M. J. Tassé, M. P. directeur de la <i>Minerve</i>,
+recevait la mission d'essayer de faire taire les journaux de Paris,
+comme on avait fait taire les conservateurs canadiens.</p>
+
+<p>Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J.
+Tassé écrivait officiellement au <i>Gaulois</i> et à quatre autres
+journaux de Paris, deux lettres consacrées au développement
+d'un misérable sophisme, qui consiste à essayer de faire
+prendre la charge entre le gouvernement du Dominion et le
+peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux de
+Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes,
+ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des
+juges et des jurés qui auraient été, en cette circonstance, les
+représentant du sentiment canadien-français.</p>
+
+<p>S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser
+prendre à cette fourberie de bas étage, ils auront dû
+être singulièrement embarrassés, pour concilier les explications
+de M. J. Tassé, avec l'explosion de l'indignation et de la fureur
+publiques qui a accueilli l'annonce du meurtre de Riel,
+dans le Canada français tout entière, et dont le télégraphe
+leur a déjà fait connaître le caractère unanime et imposant.</p>
+
+<p>Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir
+John A. Macdonald la dépêche suivante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Montréal, 13 novembre 1885.</p><br>
+
+<p>A SIR JOHN A. MACDONALD,</p><br>
+
+<p>K. G. C., OTTAWA</p><br>
+
+<p>Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de<br>
+cruauté dont nous repoussons la responsabilité.</p><br>
+
+<p>J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.</p>
+<p>ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.</p>
+<p>D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.</p>
+<p>P. VANASSE, Député de Yamaska.</p>
+<p>L. H. MASSUE, Député de Richelieu.</p>
+<p>F. DUPONT, Député de Bagot.</p>
+<p>A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.</p>
+<p>J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.</p>
+<p>J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.</p>
+<p>J. W. BAIN, Député de Soulanges.</p>
+<p>P. B. BENOIT, Député de Chambly</p>
+<p>ED. GUILBAULT, Député de Rouville.</p>
+<p>S. LABROSSE, Député de Prescott.</p>
+<p>L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.</p>
+<p>F. DUGAS, Député de Montcalm.</p>
+</div></div>
+
+<p>MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer
+cette dépêche, qu'à la condition de retrancher du texte primitif
+une phrase dans laquelle Sir John A. Macdonald était
+prévenu que l'exécution de Riel emporterait de la part des
+signataires une rupture politique avec le gouvernement.</p>
+
+<p>Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a
+produit plus tard une lettre particulière qu'il aurait adressée
+à Sir John, dans le même sens, mais avec des expressions encore
+moins comminatoires.</p>
+
+<p>MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet,
+qui n'avaient pas eu le temps de se rendre à cette réunion
+convoquée à la dernière heure, ont signifié séparément
+leur protestation à Ottawa, avant le meurtre.</p>
+
+<p>Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué
+à temps, si l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le
+vendredi 13, le gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel.</p>
+
+<p>Nos députés ont été trompés.</p>
+
+<p>Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes:
+c'est de remplir leur devoir et de ne pas consentir à être
+complices.</p>
+
+<p>Leur devoir est tout tracé.</p>
+
+<p>Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au
+gouvernement de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français,
+dont la présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel.</p>
+
+<p>Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion
+saurait à quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait
+à une échéance prochaine.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h3>AVANT LE GIBET</h3>
+<br>
+
+<p>L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres
+s'étaient réunis pour statuer une dernière fois (ils le croyaient
+du moins) sur le sort de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ,
+que ce qu'ils appellent la loi suivrait son cours.</p>
+
+<p>Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus
+tard (le vendredi 13), aux députés réunis à Montréal, est un
+fait aussi grave que douloureux.</p>
+
+<p>Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français
+ne s'étaient pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus
+fort, et à l'insigne lâcheté de conserver leur place dans un
+gouvernement que déclarait la guerre à leur nationalité.</p>
+
+<p>Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité
+avait été agissante.</p>
+
+<p>A la question de savoir <i>si Louis Riel serait pendu</i>, MM.
+Langevin, Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.</p>
+
+<p>On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette
+odieuse décision a été prise.</p>
+
+<p>D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel
+paierait de sa tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies
+de l'administration du Nord-Ouest, et il mettait maintien de
+cette résolution une obstination sénile.</p>
+
+<p>D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des
+orangistes, était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage
+auprès de ses constituants. D'après des informations de source
+sûre, il aurait été très sérieusement effrayé de leur disposition
+d'esprit; et à son retour, il aurait dit à Sir John A. Macdonald
+qu'il fallait à tout prix satisfaire les orangistes ou renoncer à
+leurs concours.</p>
+
+<p>On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell,
+comme ayant eu un considérable et pernicieuse
+influence sur l'issue fatale du drame de Regina.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé
+et sans défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le
+Canada français et notamment à Montréal les effets de la
+fureur populaire.</p>
+
+<p>Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables
+sentiments de la population canadienne. Il se trompait, sans
+doute, sur la possibilité de remonter le courant; mais il était
+informé d'une façon si exacte de l'existence de ce courant,
+qu'il avait pris des mesures pour détourner l'attention
+et pour diriger d'un autre côté la colère du peuple.</p>
+
+<p>Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10
+novembre, on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre,
+une émeute à Montréal contre le gouvernement; et comme
+mesure de précaution, on n'avait rien trouvé de mieux que
+d'occuper le peuple, en soudoyant pour le 6 ou le 7 du même
+mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire de
+Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances,
+un mandat d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier
+Gagnon, pour avoir tiré sur la police chargée d'exécuter dans
+son domicile une mesure d'isolement, prescrite par le bureau
+de santé. M. Beaugrand, redoutant, non sans raison, un nouveau
+conflit entre Gagnon et la police, et voulant prévenir
+autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble dans
+la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze
+agents, dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution
+pacifique du mandat judiciaire.</p>
+
+<p>Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le
+maire de Montréal, un homme assez courageux, pour payer
+de sa personne et pour s'exposer à la fois à des coups de fusil,
+à l'épidémie et au mécontentement des adversaires du règlement
+sanitaire, avait été diversement apprécié. Il avait même
+été fortement blâmé par une partie de la population ouvrière
+canadienne-française, très-hostile à la vaccination et à l'isolement.</p>
+
+<p>Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait
+déjà à s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient
+résolu de sacrifier Riel aux orangistes, résolurent d'exploiter
+le terrible fléau que pèse sur la cité de Montréal, en soulevant
+les passions de la foule contre le maire et contre le bureau de
+santé et en poussant ouvertement à la révolte contre l'application
+des règlements sanitaires.</p>
+
+<p>Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre),
+coïncidait avec l'arrivée à Montréal d'un employé
+du gouvernement à Ottawa, qui passait à tort ou à raison pour
+collaborer aux frais du gouvernement à la <i>Minerve</i> et pour
+apporter à la <i>Minerve</i> et au<i>Monde</i> les instructions des
+ministres.</p>
+
+<p>C'est alors que parurent dans la <i>Minerve</i> et dans le <i>Monde</i>
+des articles actuellement déférés à la justice, dont la violence
+dépasse l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre
+civile est patente. En même temps, un placard plus incendiaire,
+s'il est possible, sortait de l'imprimerie du <i>Monde</i>, et
+était distribué dans la classe ouvrière à un nombre incalculable
+d'exemplaires.</p>
+
+<p>On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable,
+la conséquence de cet appel aux passions si, à
+l'exception du <i>Monde</i> et de la <i>Minerve</i>, tous les journaux
+conservateurs aussi bien que libéraux, tous les corps publics et
+tous les bons citoyens ne s'étaient mis résolument en travers
+d'un mouvement aussi dangereux pour la paix publique que
+pour le succès de la lutte contre l'épidémie.</p>
+
+<p>Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient
+étouffer le bruit de l'exécution de Riel sous un autre bruit,
+couper en deux la population canadienne-française de Montréal;
+et à la veille d'un deuil national, ils ne reculaient
+devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès du peuple
+l'influence d'un maire libéral.</p>
+
+<p><i>L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre.</i></p>
+
+<p>A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours
+était accordé au condamné.</p>
+
+<p>Faut il dire <i>accordé</i>, quand en face de la résolution
+implacablement prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus,
+un raffinement de cruauté, une agonie d'une semaine?</p>
+
+<p>On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à
+temps, pour faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition
+de la loi, selon laquelle nulle exécution capitale ne peut
+avoir lieu dans le Nord-Ouest, sans que le shérif air reçu à
+cet effet un warrant signé du gouverneur-général en conseil.</p>
+
+<p>C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice
+de procédure, que le sursis aurait été prononcé.</p>
+
+<p>Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette
+erreur et de ce dernier sursis qui équivalait, en fait, à un
+rétablissement de la peine de la torture?</p>
+
+<p>Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres,
+un long cri d'horreur s'éleva, même dans la population
+anglaise, contre ce nouvel acte d'inhumanité sans précédent
+chez les peuples civilisés.</p>
+
+<p>Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre
+avait été condamné à mort. Une délégation de ses
+compatriotes vint trouver Sir John A. Macdonald pour solliciter
+sa grâce.</p>
+
+<p>Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était
+atteint non-seulement de folie individuelle, mais de folie
+héréditaire, que son père avait été atteint au même âge que lui
+et était mort mou, que son aïeule avait été victime de cette
+terrible maladie et que par conséquent le condamné n'était
+pas responsable de ses actes.</p>
+
+<p>Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre
+aux arguments que les Irlandais faisaient valoir auprès de
+lui pour obtenir la grâce de leur compatriote, ceux-ci lui
+demandèrent au moins d'accorder un sursis de quelques jours,
+en se faisant forts de compléter leur preuve dans l'intervalle.</p>
+
+<p>Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que
+n'étant pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas
+accorder de sursis, parce que ce serait trop cruel, et que, si le
+condamné était exécuté plus tard, son exécution deviendrait
+un véritable meurtre.</p>
+
+<p>Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait
+à Riel un dernier sursis de six jours,--non pas même
+pour délivrer de son sort, mais pour réparer un vice de
+procédure?</p>
+
+<p>Ce sursis était le quatrième.</p>
+
+<p>Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18
+septembre, sachant très bien que ce délai serait insuffisant
+pour l'appel.</p>
+
+<p>Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé
+le temps de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.</p>
+
+<p>Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.</p>
+
+<p>Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un
+oubli de la loi...!</p>
+
+<p>Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.</p>
+
+<p>C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette
+succession de sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.</p>
+
+<p>La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote
+de 1847, est devenue folle.</p>
+
+<p>Mme Louis Riel était enceinte.</p>
+
+<p>Quelle situation, et que de poignantes douleurs!</p>
+
+<p>Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a
+vécu que deux ou trois heures!</p>
+
+<p>Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître.
+Les douleurs de sa mère avaient tari en lui les sources de
+la vie.</p>
+
+<p>Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui
+n'aura pas même connu le sourire de sa mère, et dont les
+caresses n'auront pas pu soulager les larmes de cette veuve
+infortunée?</p>
+
+<p>Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un
+ministère auquel on se cramponne par la fourberie et la trahison,
+de se dire que, pour rester quelques semaines encore
+au pouvoir, on peut bien consentir à ce que Sir John A.
+Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la tête d'un
+ennemi au bot d'un gibet!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la <i>Minerve</i>?
+Qu'est-ce que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu
+d'une partie électorale, dont on a longuement calculé le
+point fort et le point faible, et quand on se croit assuré de
+l'impunité?</p>
+
+<p>Oui! mais cet homme n'était pas seul!</p>
+
+<p>Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère
+dont le cerveau n'a pas résisté à la douleur!</p>
+
+<p>Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus
+orphelins!</p>
+
+<p>Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures
+de sa mère!</p>
+
+<p>L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du
+père s'est balancée au gibet!</p>
+
+<p>Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi
+du Nord-Ouest elle même!</p>
+
+<p>Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée
+qui n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le
+peuple canadien était destiné, lui aussi, à subir une épreuve
+préparatoire.</p>
+
+<p>Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas
+encore fixé sur le sort de Riel,--on apprit avec stupeur,
+qu'un banquet organisé avant le sursis et destiné, dans
+l'intention des organisateurs, à tomber le lendemain même de la
+mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à Winnipeg
+en présence de deux ministres. L'un d'eux, un Canadien-français,
+Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait
+trinqué avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre,
+M. White, avait voué Riel à l'indignation publique!</p>
+
+<p>Nous empruntons à un journal anglais, le <i>Montreal Herald</i>
+l'expression éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans
+toutes les classes de la population, sans distinction de partis
+ni de races, par cette hideuse bombance:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est dans
+la prison de Regina. L'exécution a été retardée temporairement. Un
+banquet est organisé à Winnipeg. Les partisans du gouvernement,
+mécontents du sursis qu'il a accordé de son chef, déclarent que pour
+cette raison, ils n'assisteront pas au banquet. Un journal ministériel
+de Winnipeg, pour assurer le succès du banquet de leurs partisans et
+ramener les récalcitrants, publie le lendemain un article
+double-interligné annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron,
+seront présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre
+le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les partisans
+satisfaits de cette déclaration accoururent en foule au banquet qui, au
+lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. Les ministres s'y rendirent
+et exécutèrent l'étrange corvée qui leur était imposée par le zèle des
+partisans. Sir Adolphe Caron, ministre de la milice annonça
+<i>qu'il n'avait aucune sympathie pour les traîtres et que la
+justice suivrait son cours.</i> M. Thomas White <i>voua Riel à
+l'exécration publique</i>. On nous assure que ces expressions furent
+reçues avec de bruyantes manifestations de joie. Qui pourrait en
+douter? En égard à ces déclarations, le banquet eut un grand succès.
+Le comité, au lieu d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à
+amarrer les deux bouts.</p>
+
+<p>Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les instincts
+chevaleresque de notre âge et de notre race sont illustrés d'une
+manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires d'état les plus
+solennelles peuvent être traitées de la même manière qu'un caucus de
+faubourg; et c'est au milieu de l'excitation tumultueuse des bouteilles
+de champagne que le gouvernement de notre pays rend des arrêts
+redoutables de vie et de mort. Cela peut être considéré par des
+partisans comme étant l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que
+des gens sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et
+bien espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront
+de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour l'honneur de
+notre civilisation tant vantée, qu'il ne se renouvellera plus.</p>
+
+<p>En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, son
+intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, selon nous,
+plus digne de respect et de sympathie que cette exhibition de partisans
+féroces de Winnipeg, que cette indigne prostitution des fonctions
+ministérielles. L'idée d'exploiter la sauvagerie des partisans pour
+forcer la main au gouvernement et assurer les dépenses d'un dîner, quand
+l'homme contre lequel ce mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant
+de l'agonie même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe
+qu'on ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa
+race et la langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il
+pousserait l'ignominie jusqu'à s'en vanter dans un banquet
+de cannibales. Mais cela même, en portant le dégoût à son
+comble, ne surprit pas autrement ceux qui le connaissaient.
+On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le savait bon
+à tout faire pour un hochet ou des faveurs.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h3>GLORIA VICTIS</h3>
+<br>
+
+<p>Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour
+fatal où tout va être consommé.</p>
+
+<p>Louis Riel, le héros, le martyr de la nation métisse, va
+contempler pour la dernière fois la lumière du jour, rendre son
+âme au Créateur et livrer son corps au bourreau qui le
+guette depuis de longs mois.</p>
+
+<p>Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-général
+pour l'exécution est arrivé à huit heures du soir.</p>
+
+<p>Cette fois, tout est bien fini.</p>
+
+<p>Riel a reçu la nouvelle, à neuf heures du soir, dans sa
+cellule.</p>
+
+<p>Cette nouvelle lui a été donnée par le shérif Chapleau. La
+scène a été émouvante et héroïque.</p>
+
+<p>La cellule du fameux chef est immédiatement adjacente à
+la salle des gardes qui font la patrouille pendant la nuit.
+Cinquante gardes occupent cette salle.</p>
+
+<p>A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle
+armée montant la garde; et à l'extérieur de l'édifice un
+cordon de soldats sous les armes, faisant la ronde autour du
+bâtiment.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit à l'arrivée du shérif Chapleau et du
+commandant de la police à cheval.</p>
+
+<p>Riel qui, jusque là, avait conversé avec le médecin du poste,
+se leva et souhaita la bienvenue au shérif, d'une façon tout-à-fait
+cordiale et avec aisance.</p>
+
+<p>Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation;
+son premier bonjour fut: «Eh bien, comme cela, vous
+venez avec la grande nouvelle! J'en suis bien aise.»</p>
+
+<p>Le shérif répondit que le mandat de mise à mort était
+arrivé.</p>
+
+<p>Riel, continuant sur le même ton dit: «Je suis heureux
+d'apprendre qu'enfin je vais être débarrassé de mes souffrances.»</p>
+
+<p>Il prit ensuite la parole en français et remercia affectueusement
+le shérif pour ses bienveillantes attentions.</p>
+
+<p>Il reprit la parole en anglais: «Je désire, dit-il, que mon
+corps soit remis à mes amis, pour être enterré à St. Boniface,
+dans le cimetière français, vis-à-vis Winnipeg.»</p>
+
+<p>Le shérif lui demanda alors s'il avait quelque désir à transmettre,
+touchant la disposition de ses biens, meubles et effets.</p>
+
+<p>«Mon cher, répondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et
+il toucha sa poitrine dans la région du coeur); et ceci je l'ai
+donné à mon pays, il y a quinze ans; et c'est tout ce qui me
+reste maintenant.»</p>
+
+<p>On le questionna ensuite sur l'état de sa conscience. Il répondit:
+«Il y a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu;
+je suis aussi bien préparé maintenant que je puis l'être
+en aucun temps. Vous trouverez que j'avais une mission à
+remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la province
+de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.»</p>
+
+<p>A une autre question qui lui fut faite, il répliqua:</p>
+
+<p>«Je suis content de quitter ce monde. On me permettra
+de dire quelques mots sur l'échafaud?» ajouta-t-il sur un
+ton interrogatif.</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant:
+«Vous supposez que je pourrais parler trop longtemps
+et que cela me fatiguera? Oh! non, je ne me trouverai pas
+faible, je sentirai, lorsque le moment viendra, que j'aurai des
+ailes qui m'enlèveront là-haut.»</p>
+
+<p>Recommençant alors à parler français, sur un ton persuasif
+et d'une douceur inimitable, pour lequel il est célèbre, comme
+le savent tous ceux qui l'ont connu intimement, il parla de
+nouveau de l'affectueux souvenir qu'il gardera pour ceux
+qui ont épousé sa cause. Il termina en disant au shérif
+Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu,
+«Adieu, mon ami.» Son oeil était clair et serein, et son assurance
+absolue était telle qu'elle faisait naître l'admiration
+même dans les coeurs les plus endurcis.</p>
+
+<p>Le Père André, son directeur spirituel, est ensuite arrivé,
+et on l'a laissé seul avec lui pour vaquer à ses devoirs religieux
+et ensuite entendre la messe.</p>
+
+<p>Après s'être confessé, Riel a rédigé et confié au Père André,
+pour être portée à sa vieille mère, la lettre suivante:</p>
+
+<blockquote>
+<p>MA CHÈRE MÈRE,</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre de bénédiction et hier (dimanche) j'ai demandé
+au Père André de la placer sur l'autel pendant la célébration de la
+messe, pour que son ombre se répandit sur moi. Je lui ai demandé après
+de m'imposer ses mains sur la tête pour que je puisse la recevoir
+efficacement, attendu que je ne pouvais me rendre à l'église; et il a
+ainsi répandu sur moi les grâces de la messe, avec l'abondance de ses
+bienfaits spirituels et temporels.</p>
+
+<p>A ma femme, mes enfants, mes frères, ma belle-soeur et autres
+parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu.</p>
+
+<p>Chère mère, c'est le voeu de votre fils aîné que vos prières pour moi
+montent jusqu'au trône de Jésus-Christ, à Marie, à Joseph, mon bon
+protecteur, et que la miséricorde et l'abondance des consolation de Dieu
+répandent sur vous, sur ma femme, mes enfants et autres parents, de
+génération en génération, la plénitude des bénédictions spirituelles
+pour celles que vous avez répandues sur moi; qu'elles se répandent sur
+Vous surtout qui avez été une si bonne mère. Puissent votre foi, votre
+espérance, votre charité et votre bon exemple être comme un arbre chargé
+de fruits abondants pour le présent et pour l'avenir. Puisse Dieu, quand
+sonnera votre heure dernière, être tellement satisfait de votre piété
+qu'il fasse rapporter votre esprit de la terre, sur les ailes des anges.</p>
+
+<p>Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier que je
+dois passer sur cette terre, et le Père André n'a dit de me tenir prêt
+pour le grand évènement. Je l'ai écouté et je suis disposé à tout faire
+suivant ses avis et ses recommandations.</p>
+
+<p>Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la douceur,
+comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut troubler. Je fais ce
+que je peux pour me tenir prêt; je reste même calme, conformément aux
+pieuses exhortations du vénérable archevêque Bourget. Hier et
+aujourd'hui j'ai prié Dieu de vous rassurer et de vous dispenser toute
+sorte de consolations, afin que votre coeur ne soit pas troublé par la
+peine et l'anxiété. Je suis brave; je embrasse en toute affection.</p>
+
+<p>Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma chère
+femme, comme un époux chrétien, conformément à l'esprit conjugal des
+unions chrétiennes. J'embrasse tes enfants dans la grandeur de la
+miséricorde divine. Vous tous, frères et belles-soeurs, parents et amis,
+je vous embrasse avec toute la cordialité dont mon coeur est capable.</p>
+
+<p>Chère mère, je suis votre fils affectionné, obéissant et soumis.</p>
+
+<p>LOUIS-DAVID RIEL.</p>
+</blockquote>
+
+<p>A 5 heures du matin, le P. André célébra la messe, et à 7 heures,
+il administra les derniers sacrements à Riel.</p>
+
+<p>Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment où le député
+shérif Gibson vint l'avertir que le moment fatal était arrivé.</p>
+
+<p>Riel reçut l'ordre de marcher à la mort avec le même calme
+qu'il avait montré la veille.</p>
+
+<p>Son visage ne montrait aucune altération et avait conservé
+ses couleurs ordinaires; et il était pleinement en possession
+de toute son énergie, répondant d'une voix claire et ferme
+aux paroles de l'officiant.</p>
+
+<p>Supporté par les deux prêtres, Riel marcha d'un pas ferme
+de sa cellule, qui est la première du corridor, à travers le
+corps de garde, à l'escalier qu'il gravit sans un signe de
+faiblesse. Le capitaine Fraser gardait l'échafaud avec vingt
+hommes de la police à cheval.</p>
+
+<p>Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et
+noir, une chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et
+des mocassins, seule partie de ses vêtements que rappelât la
+vie indienne et l'existence libre de la prairie.</p>
+
+<p>A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure,
+s'avança la corde sur le bras et commença à garrotter Riel.
+Celui-ci continua à prier, étendant les bras et regardant au
+ciel jusqu'à ce que les bras fussent liés. Précédé de Gibson
+et escorté des prêtres, Riel monta sans aide et d'un pas ferme
+les six degrés qui conduisaient à l'échafaud, en disant: «Je
+me confie à Dieu.»</p>
+
+<p>En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Le condamné se plaça sur la trappe, la figure tournée vers
+le nord. Les Pères André et McWilliams continuèrent à prier
+et Riel dit en anglais: «Je demande pardon à tous les hommes
+et je pardonne à tous mes ennemis.»</p>
+
+<p>Le député shérif lui demanda s'il avait quelque chose à
+dire. Il se tourna vers son confesseur, le Père André, et lui
+demanda: «Est-ce que je vais dire quelques mots?» «Non, répondit
+brièvement le prêtre, faites votre dernier sacrifice, et
+vous serez récompensé.» Riel se tourna et dit: «Je n'ai rien
+de plus à dire.»</p>
+
+<p>Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas même y
+faire attention.</p>
+
+<p>Alors, le bourreau se mit à son poste; le bonnet blanc fut
+enfoncé sur la tête de Riel; les deux prêtres, tenant des cierges
+en main, continuaient de prier pour le mourant, pendant
+qu'on entendait ce dernier prier en même temps. A l'expiration
+des deux minutes qui lui furent données pour prier,
+au moment où il répondait: «Ne nous induisez pas en tentation»,
+le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne remua
+pas pendant quelques secondes, puis un mouvement
+convulsif se fit sentir et deux minutes après, il n'existait plus.</p>
+
+<p>Il était mort en brave et en chrétien.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h3>AU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS</h3>
+
+<h3><i>ULTIMA VERBA</i></h3>
+<br>
+
+<p>L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des
+journées qui ont suivi la mort du martyr canadien.</p>
+
+<p>Cette histoire se continue.</p>
+
+<p>Elle ne sera achevée que le lendemain de la vengeance.</p>
+
+<p>Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne sût?...</p>
+
+<p>L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'échafaud
+politique se dressait à Regina!</p>
+
+<p>La stupeur, la consternation, l'anxiété, un reste d'espérance
+survivant jusqu'au dernier moment au fond des coeurs!</p>
+
+<p>Puis le deuil de la nation!</p>
+
+<p>Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une réunion, pas une
+intrigue.</p>
+
+<p>Ce fut une explosion spontanée de douleur et de colère.</p>
+
+<p>D'un bout à l'autre du Canada-français,--avant que personne
+eut seulement songé à se concerter,--le télégramme
+qui apporta la fatale nouvelle fut reçu de la même manière.
+Chose merveilleuse! On vit tous les coeurs vibrer à l'unisson!</p>
+
+<p>Tout le monde sentit que la race canadienne-française avait
+reçu une blessure et une insulte!</p>
+
+<p>Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil.</p>
+
+<p>Tous les partis abdiquèrent et se confondirent dans la douleur
+commune.</p>
+
+<p>Il n'y eut plus ni bleus ni rouges.</p>
+
+<p>Il n'y eut plus que des patriotes, prêts à s'unir, pour
+demander compte du crime commis et pour défendre la patrie
+menacée.</p>
+
+<p>Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature
+à inspirer une légitime confiance dans les destinées à
+venir du Canada-français, tout le monde comprit à la fois
+qu'il ne s'agissait pas de se livrer à de vaines démonstrations,
+et qu'un grand devoir s'imposait.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines:</p>
+
+<p>FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES!</p>
+
+<p>Hélas! oui! Faire justice des ennemis et des traîtres!</p>
+
+<p>Car nous n'avons pas seulement été frappés, nous avons été trahis!</p>
+
+<p>Et deux responsabilités distinctes se dégagent.</p>
+
+<p>Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde,
+poursuivait, perfidement et dans l'ombre, notre anéantissement
+national.</p>
+
+<p>Celle des ministres canadiens-français qui se sont faits les
+complices de cette politique, et qui nous ont livrés à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de
+la politique du gouvernement.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maçon, adversaire
+implacable de notre race, destructeur sournois et tenace de
+l'autonomie de notre province.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intérieur, responsable
+des crimes du Nord-Ouest et des dénis de justice qui ont
+amené l'insurrection.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement
+méthodiquement, lentement conçu et perpétré le meurtre,
+suborné les juges, capté dans le conseil le vote de ses collègues
+canadiens-français, rêvé de transformer le gibet de Riel en
+un honteux moyen de réclame électorale.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrière néfaste, après
+avoir commencé aux lueurs sinistres de l'incendie du palais
+du Parlement, aura misérablement fini sous le sentiment
+d'horreur provoqué par le gibet de Riel!</p>
+
+<p>Mais, Sir John A. Macdonald et ses collègues orangistes ne
+sont pas seuls responsables du crime commis.</p>
+
+<p>Il y a, à côté de la leur, une responsabilité plus douloureuse
+pour nous, plus inouïe, que ne saurait être couverte
+même par une ombre d'excuse, et que les patriotes n'ont pas
+hésité à envisager avec la claire notion du devoir à remplir.</p>
+
+<p>Cette responsabilité est celle des trois traîtres qui siègent
+dans le cabinet fédéral, et auxquels il eut suffi de déposer
+leurs démissions sur la table du conseil, pour dissoudre
+le gouvernement et rendre impossible l'exécution de Riel.</p>
+
+<p>Sir HECTOR LANGEVIN,</p>
+
+<p>L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et</p>
+
+<p>Sir A. P. CARON, ce renégat couvert d'un tel excès d'opprobre,
+que depuis les scènes de cannibalisme dont Winnipeg
+a été souillé, les gens que se respectent hésitent même à
+prononcer son nom.</p>
+
+<p>A cette responsabilité s'ajoute celle des journaux, leurs
+organes; des journaux complices de l'orangisme, qui ont
+consenti à servir d'instrument entre les mains des ministres;
+à colporter les mensonges par lesquels on nous a trompés, à
+préparer par d'odieuses manoeuvres le crime qu'on voulait
+commettre; des journaux dont la trahison a été double;--car
+en même temps qu'ils nous ont trompé avec préméditation
+sur les intentions des ministres, ils ont trompé sciemment
+les ministres sur l'état de l'opinion publique dans notre
+province.</p>
+
+<p>Pour complaire à leurs maîtres, ils leur ont caché la vérité
+qui eût peut-être été mal reçue, mais qui leur eût donné à
+réfléchir et qui eût sans doute arrêté leurs mains, au moment
+de donner la signature fatale.</p>
+
+<p>Pour se donner de l'importance, pour céder à la gloutonnerie
+du servilisme qui les caractérise, ils se sont portés
+forts auprès de leurs maîtres, qu'après le meurtre comme
+avant, ils seraient de taille à continuer à tromper le peuple et
+à assurer l'impunité à la trahison. [3] Et ils ont contribué
+par là à inspirer aux ministres canadiens-français une confiance,
+sans laquelle leur intérêt eut peut-être fait à la dernière
+heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas
+suffi à leur dicter.</p>
+
+<p>[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du <i>Monde</i>,
+a déclaré dans une assemblée publique, à St. François du Lac, que si
+Riel était pendu, il n'en continuerait pas moins à supporter le
+ministère. Depuis lors, M. Vanasse paraît avoir changé d'avis.]</p>
+
+<p>Il ne servirait à rien de le dissimuler:</p>
+
+<p>C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes
+qui en étaient les représentants et qui en portent la tache au
+front.</p>
+
+<p>C'est tout un système que s'effondre.</p>
+
+<p>C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin
+au pied du gibet d'un de nos frères.</p>
+
+<p>Assez de mensonges!</p>
+
+<p>Assez d'exposés fallacieux!</p>
+
+<p>Assez de comptes fantastiques!</p>
+
+<p>Assez de partis pris de se tromper soi-même et de tromper
+les autres!</p>
+
+<p>Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de décor
+de théâtre, de fausse union dont tous les profits nous échappent
+et au nom de laquelle on nous impose des sacrifices sans
+réciprocité!</p>
+
+<p>Que n'a-t-on pas tenté, hélas! avec succès, pour nous
+endormir avec des paroles mielleuses, pour nous tromper avec
+des compliments et des phrases toutes faites, pendant qu'on
+travaillait à nous égorger.</p>
+
+<p>Nous a-t-on assez répété que nous étions les piliers de la
+Confédération; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens
+les plus éprouvés du loyalisme; et que l'indépendance de la
+race française dans le Nouveau-Monde était désormais un
+fait acquis; et que nous pouvions voguer en pleine confiance
+et toutes voiles vers l'avenir, à l'ombre du régime qui garantissait
+notre langue, nos institutions et nos lois?</p>
+
+<p>Dans quelle sécurité nous dormions, lorsque le meurtre du
+16 novembre nous a enfin réveillés.</p>
+
+<p>Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le
+bilan de nos pertes, comme il convient à des hommes résolus
+à voir le péril tel qu'il est, à l'aborder de front et à en
+triompher.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confédération
+que est son oeuvre, nous étions théoriquement avec
+Ontario sur un pied d'égalité absolue.</p>
+
+<p>En fait, notre discipline politique nous avait fait les maîtres;
+et nos voix déterminaient la balance du pouvoir, en faveur
+du parti que nous soutenions, quel qu'il fût.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nous sommes en minorité: et la seule excuse
+que nos ministres aient encore trouvée à leur trahison est
+que nous devons céder devant le nombre, et que, l'eussent-ils
+voulu, ils eussent été impuissants à empêcher le meurtre de Riel.</p>
+
+<p>Vaine excuse! Menteuse défaite! Nous n'en sommes pas
+encore là, et nos ministres nous abaissent pour tenter de se
+disculper; mais le seul fait qu'un tel argument ait pu être
+produit, indique le chemin parcouru et témoigne que ce mensonge
+ne tarderait point, si nous n'y mettions le holà, à devenir
+une vérité.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il était admis
+en principe que le ministère se composait de deux factions
+égales. Nous avions souvent le premier ministre. La retraite
+des nôtres entraînait la dissolution du cabinet. En fait, leur
+volonté prévalait le plus souvent.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nous comptons à Ottawa trois ministres sur
+treize; et c'est leur opinion, sur leur propre importance, que
+s'ils s'étaient retirés à l'occasion de l'exécution de Riel, on
+aurait tranquillement passé outre, sans même faire attention
+à eux.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions
+conquis dans le parlement uni, l'usage de la langue française
+malgré la loi.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la langue française est devenue légale. Mais
+il n'y a pas à Ottawa un ministre canadien-français, qui osât
+parler autrement qu'en anglais, dans une discussion du
+Parlement.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministère
+Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnités aux victimes
+de 1837.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, les journaux ministériels insultent les patriotes
+et le ministère fait pendre Riel.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest
+était français.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu être consacré à coloniser
+la province de Québec, a passé dans le Nord-Ouest, dont
+on a fait à nos frais une terre anglaise, d'où l'on expulse les Métis
+en confisquant leurs terres et où l'on pend Riel aux acclamations
+des spéculateurs, des <i>jobbers</i> et des fanatiques de Winnipeg.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là qu'ont fait nos ministres?</p>
+
+<p>Ont-ils combattu pour nous?</p>
+
+<p>A défaut de combattre, nous ont-ils révélé leur impuissance
+et le péril?</p>
+
+<p>Non! Ils ont gardé leurs places!</p>
+
+<p>L'an dernier, à pareille époque, on publiait à Québec, un
+gros volume en tête duquel se trouvait une gravure avec
+cette inscription:</p>
+
+<p>SIR HECTOR LANGEVIN <i>chef du parti conservateur dans le
+Bas-Canada.</i></p>
+
+<p>Qu'a fait Sir Hector Langevin?</p>
+
+<p>Il a été pour Sir John A. Macdonald un employé laborieux;
+mais jamais il n'a rien dirigé, ailleurs, que sur les gravures,
+grassement rétribuées de ses flatteurs.</p>
+
+<p>Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transformé
+par les circonstances, en représentant d'un peuple, il n'y a
+jamais eu l'étoffe d'un homme d'État ni le coeur d'un patriote.</p>
+
+<p>Tout entier aux inspirations d'une nature étriquée, bouffie
+de vanité, et prompte à satisfaire cette vanité avec l'apparence
+du premier rang dans les emplois du second, Sir Hector Langevin
+n'a peut-être pas compris une seule minute la grandeur
+du rôle que lui assignait, dans le gouvernement fédéral, sa
+situation de <i>leader</i> du parti canadien-français et
+<i>d'alter ego</i> de Sir John A. Macdonald.</p>
+
+<p>Ce successeur de Cartier n'avait pas hérité une goutte de
+son sang fier et généreux, un atome de son instinct de
+commandement et de la haute idée que se faisait Cartier de la
+responsabilité et des devoirs d'un chef de parti. On peut mesurer
+aujourd'hui, à la lueur sinistre des événements, ce que l'influence
+canadienne-française a perdu, par sa faute depuis
+qu'il est au pouvoir.</p>
+
+<p>Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les
+yeux et pour nous sauver.</p>
+
+<p>Mais la semence des martyrs est féconde.</p>
+
+<p>L'échafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une époque
+néfaste.</p>
+
+<p>Il marque l'aurore d'un ère de réparation, dans laquelle,
+chassant les traîtres qui nous ont vendu et renonçant
+aux funestes divisions qui ont failli nous perdre, avec l'aide
+de Dieu, nous soutiendrons ensemble le bon combat pour la Patrie.</p>
+
+<p>Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance,
+du haut de leur demeure céleste les âmes des morts
+s'intéressent encore aux épreuves de ceux qui vivent sur la
+terre, l'âme de notre frère métis tressaillera de contentement
+en sachant que le sacrifice de sa vie n'a pas été perdu, et
+qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au triomphe
+final de la justice et à la ruine des persécuteurs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TESTAMENT DE RIEL</h3>
+
+<h4>PRISON DE REGINA.</h4>
+<br>
+
+<p class="mid"><b>Testament de Louis David Riel.</b></p>
+
+<p>Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par
+le R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué
+directeur de conscience.</p>
+
+<p>Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est
+mon testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de
+mes facultés mentales.</p>
+
+<p>Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma
+mort, et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je
+déclare d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est
+sincère, que ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action,
+sous l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du
+côté de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que
+je suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré.</p>
+
+<p>J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et
+je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je
+ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de
+Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de
+ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon
+pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie
+parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en
+même temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien
+m'accorder le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter
+sur l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme
+je le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends
+que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en
+pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans
+excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et
+ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu.</p>
+
+<p>Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour
+si chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me
+suis rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je
+lui dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises
+contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa
+mémoire vénérable.</p>
+
+<p>Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande
+bonté qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes
+fautes de toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me
+rendre coupable à leurs yeux.</p>
+
+<p>Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la
+bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon
+affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et
+belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma
+conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal.</p>
+
+<p>Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout
+âge et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les
+remercie pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je
+la témoigne particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de
+la frontière que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public, aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs grises
+pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance. Je leur
+offre mes remerciements.</p>
+
+<p>J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la
+bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande
+d'accepter mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si
+ma conduite a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les
+grandes choses ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en
+tenant compte des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la
+somme de mes véritables fautes <i>mei culpabilitates</i>, j'espère
+qu'ils auront la bonté de me les pardonner devant Dieu et devant les
+hommes.</p>
+
+<p>Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces
+et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait
+de la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans
+raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant
+de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me
+vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu
+de me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la
+part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes
+difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui
+ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits
+enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention
+particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons
+discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.</p>
+
+<p>C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout
+ce qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs
+supérieurs. Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus
+grande soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans
+son infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie
+bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils,
+Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de
+Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour
+que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni
+ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer
+aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué,
+prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je
+vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte
+aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--<i>Amen</i></p>
+
+<p>Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de
+Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et
+Joseph. Priez pour moi.</p>
+
+<p>Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur.
+Je prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte
+avec le mien! Je l'aime le Père André.</p>
+
+<p>LOUIS DAVID RIEL,</p>
+
+<p>fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodière.</p>
+<br><br>
+
+<h3>Lettre de Riel à M. F. X. Lemieux</h3>
+<br>
+
+<p class="rig">PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885</p><br><br>
+
+<p>Monsieur François Xavier Lemieux,</p>
+
+<p>Bien cher ami et dévoué défenseur,</p>
+
+<p>En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je
+vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait
+pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende
+à tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun
+de vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous
+ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.</p>
+
+<p>J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a
+mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même
+a été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu
+une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est
+mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me
+reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est
+qu'il a eu le temps d'être ondoyé.</p>
+
+<p>Cher monsieur et ami, les <i>appels</i> ne m'ont jamais inspiré grande
+confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son
+système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout
+dans le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa
+a fait depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre
+lui a données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.</p>
+
+<p>Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire
+la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.</p>
+
+<p>Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à
+l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.</p>
+
+<p>Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité
+dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu,
+à river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un
+pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint
+Coeur du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.</p>
+
+<p>Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être
+étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget
+de son vivant m'a dit: <i>Tenez-vous prêt à tout événement en vous
+conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis.</i> Et le saint
+évêque a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur
+ont été exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.</p>
+
+<p>Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu,
+et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en
+entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est
+un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte
+sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus
+grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je
+pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas
+me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce
+qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir
+aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier
+ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...»</p>
+
+<p>Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport
+avec vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous
+dans le temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère
+été possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.</p>
+
+<p>Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de
+Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse
+pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité.
+Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour
+les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur.
+Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de
+douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux.</p>
+
+<p>Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé
+savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au
+commencement du mois d'août.</p>
+
+<p>Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par
+les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre
+les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs
+que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes
+ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le
+plus élevé de mon estime.</p>
+
+<p>Tout à vous,</p>
+
+<p>LOUIS «DAVID» RIEL.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LETTRE DU R. P. ANDRÉ, O. M. I.</h3>
+<br>
+
+<p>S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame
+de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de
+Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis,
+ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la
+dernière minute après l'avoir préparé à la mort.</p>
+
+<p>Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de
+Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame
+qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue
+lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers
+moments de son infortuné client.</p>
+
+<p>C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre,
+écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent
+animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote
+qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive
+justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa
+race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé
+missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par
+une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui
+pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à
+ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des
+premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux
+lèvres.</p>
+
+<p>Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser
+bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le
+dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père
+André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres
+sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales,
+sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble
+soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours
+s'inspirer aux sources les plus sublimes.</p>
+
+<p>Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel,
+et le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu
+en dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de
+tous les chrétiens.</p>
+
+<p>Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes
+le confesseur s'adresse à l'avocat de Riel:</p>
+<br>
+
+<p class="rig">Regina, le 20 novembre 1885.</p><br><br>
+
+<p>MONSIEUR ET CHER AMI,</p>
+
+<p>Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement
+exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.</p>
+
+<p>La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa
+cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier,
+vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles
+et généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire
+à la potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux
+tant français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux
+sort. Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera
+jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour
+vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi
+que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout
+ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en
+apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le
+sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé
+que M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre,
+s'était rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en
+sa faveur. Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de
+le détruire était un parti pris chez sir John Macdonald depuis
+longtemps, et les ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels,
+cédaient avec empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous
+ces souvenirs étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la
+veille de sa mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le
+remplir, était plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient
+témoigné de la sympathie dans ses malheurs.</p>
+
+<p>«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez
+l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le
+peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux
+États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en
+mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière
+requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.»</p>
+
+<p>Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint.
+Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je
+remercie le Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel
+a mené en prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer
+au passage terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de
+faire une mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette
+expression, ennobli et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel
+il a été condamné, loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par
+suite des circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de
+Riel. Le gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom
+de Riel et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant
+exécuter la sentence comme il l'a fait.</p>
+
+<p>Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare
+mérite de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les
+vrais amis du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui
+a dit que Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a
+suivi son ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa
+volonté arbitraire.</p>
+
+<p>Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom
+de Sir John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié,
+malgré toutes les affirmations au contraire de ses adulateurs
+intéressés.</p>
+
+<p>Le <i>Leader</i> de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre
+hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro
+qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette
+mémorable mort.</p>
+
+<p>Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre
+symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela avec
+une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le
+transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté
+céleste.</p>
+
+<p>Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai
+éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le
+respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que
+j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne
+m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une
+seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses
+persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se
+terminer. Il me disait souvent:</p>
+
+<p>«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur
+surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec
+effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec
+lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir quand
+viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez pas,
+je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis ni les
+ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans qu'ils me
+poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait fléchir;
+aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud, et je leur
+suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure captivité qui
+pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes enfants, mon
+pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de vivre avec eux
+aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de passer ma vie dans
+un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à toute l'écume de la
+société, obligé de subir tous les affronts, me remplit d'horreur. Je
+remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et j'accepte
+la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans les
+dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait grandement.»</p>
+
+<p>Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux:
+«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.»</p>
+
+<p>«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la
+grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.»</p>
+
+<p>Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant
+d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation de
+nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une nuit
+saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour moi. Riel
+fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses amis, soit à
+converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans le cours de la
+conversation, il me chargeait de différents messages. Il avait la même
+courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait volontiers à
+écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en demandaient. C'est
+singulier et extraordinaire comme il avait acquis l'estime et le respect de
+tous ceux que venaient en contact avec lui. Il avait quelque chose qui
+imposait le respect, et quoique poli, jamais il n'était familier avec
+personne. Les hommes de police, les dames du Fort et quelques officiers
+sympathisaient profondément avec Riel dans ses malheurs, et sa mort a créé
+partout une sensation douloureuse.</p>
+
+<p>A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la dernière
+fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la permission
+d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas reçu plus tôt
+la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il, d'aller à la mort le
+corps et l'âme purifiés, comme marque de respect pour la majesté du Dieu
+qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être bien habillé, tant il avait
+cette vertu de propreté et d'ordre si fortement imprimée dans son coeur.
+Malgré la pauvreté de son accoutrement, il alla à la mort son habillement bien
+épousseté, ses cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui
+était le symbole de la pureté de son âme.</p>
+
+<p>A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte
+de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager,
+Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence pour
+lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit tranquillement et
+sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am ready.»</p>
+
+<p>Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas
+ferme et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se
+voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais il
+monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin derrière
+lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi par son père
+spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui conduit à
+l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre marche funèbre
+en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions atteint la place
+fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous nous mîmes à
+genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul qui conservait
+son sang-froid et sa présence d'esprit.</p>
+
+<p>Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être
+lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui,
+m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs
+bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à
+l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et recommandant
+son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie et de Joseph,
+son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds et il disparut.</p>
+
+<p>Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent
+calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait pendant
+qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son âme
+se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine semblait
+déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat extraordinaire et
+paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des grandeurs divines.
+Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert un spectacle si
+sublime et si magnifique: les spectateurs étaient attendris et frappés du
+grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux; jamais cérémonie religieuse
+n'avait ému et touché les coeurs comme la vue de Riel allant à la mort.
+Le shérif, son assistant, le bourreau même, pleuraient d'attendrissement.</p>
+
+<p>Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille
+mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde
+était sous l'empire d'une pareille impression.</p>
+
+<p>Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa mission
+jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le silence
+à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à remplir,
+c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la foi et
+soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a admirablement
+remplie, car il est mort comme le disait le <i>Leader</i>: «<i>as a
+man and a christian.</i>»</p>
+
+<p>Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau
+m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses
+tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la
+reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et
+d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre.</p>
+
+<p>Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième
+jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir
+exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute
+une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour donner
+la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été
+transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme le
+bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le corps
+du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du <i>Leader</i>, MM.
+Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient
+présents lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater
+que le corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté.
+Mais nous fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant
+nous, de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un
+ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme l'avait
+laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un grand nombre
+de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et sortirent avec
+la même impression.</p>
+
+<p>C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être
+convaincu de ce fait.</p>
+
+<p>Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en
+contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur
+et de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le
+cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans
+peur et sans répugnance.</p>
+
+<p>Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles. Plusieurs
+notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau et tous
+nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est pénible
+de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé: M. le juge
+Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le coeur ne se
+soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que celle de Riel,
+qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau.</p>
+
+<p>Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux,
+et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et
+infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez
+montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce
+client qui vous était cher à tant de titres.</p>
+
+<p>En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick
+et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,</p>
+
+<p>Je suis,</p>
+
+<p>Votre dévoué ami,</p>
+
+<p>A. André O. M. I.</p>
+
+<p>P. S.--La <i>Minerve</i> et le <i>Nouvelliste</i> pourront de nouveau
+attaquer l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples,
+ces gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour
+de la presse sans aucune protestation de ma part.</p>
+
+<p>Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à
+Saint Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille
+du pauvre Riel.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LES MÉTIS</h3>
+<br>
+
+<p>Le dernier témoignage de Louis Riel en faveur de son peuple.</p>
+
+<p>Une dépêche de Regina, il y a quelques jours, annonçait que parmi les
+papiers laissés par Louis Riel au soins de son confesseur, le Père André,
+il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du
+soulèvement Métis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des
+démarches qui eurent un plein succès.</p>
+<br>
+
+<p><b><i>Jésus! sauvez-nous! Marie! intercédez pour nous! Saint Joseph!
+priez pour nous!</i></b></p>
+
+<h4>LES MÉTIS DU NORD-OUEST.</h4>
+
+<p>Les Métis ont pour ancêtres paternels, les anciens employés des compagnies
+de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres maternels des
+femmes sauvages appartenant aux diverses tribus.</p>
+
+<p>Le mot français, Métis, est dérivé du participe latin Mixtus, qui signifie
+Mêlé: il rend bien l'idée dont il est chargé.</p>
+
+<p>Toute appropriée que l'expression anglaise correspondante,
+<i>Half-breed</i>, fût à la première génération du mélange des sangs,
+européen et le sang sauvage son mêlés à tous les degrés, elle n'est plus
+assez générale.</p>
+
+<p>Le mot français, Métis exprime l'idée de ce mélange d'une manière aussi
+satisfaisante que possible; et devient par là-même un nom convenable de
+race.</p>
+
+<p>Une petite observation, en passant et sans faire de peine à personne.</p>
+
+<p>Des gens très polis, très gentils d'ailleurs, viennent dire parfois à un
+Métis: «Vous n'avez pas l'air métis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de
+sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un blanc
+pur.»</p>
+
+<p>Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait bien
+revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte de
+troubler ou de dissiper tout-à-fait la douceur des persuasions de ses
+interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hésite à choisir entre les
+différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme
+celles-ci achèvent d'emporter son silence d'assaut. «Ah! bah! Vous n'avez
+presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.» Voici
+comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes. «C'est vrai que notre
+origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions nos mères
+aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à quel degré de
+mélange nous possédons le sang européen et le sang indien? Pour peu que
+nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et l'amour filial ne
+nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Métis.»</p>
+
+<p class="mid">LE PAYS DES MÉTIS</p>
+
+<p>Pour avoir une idée assez juste de la condition ou se trouvaient les Métis
+au commencement de l'année 1885, dans le Nord-Ouest, et en particulier
+dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils étaient situés
+avant la Confédération.</p>
+
+<p>C'étaient des gens qui avaient à eux en propre le Territoire de Nord-Ouest.
+Le sang indien de leurs veines établissait le droit ou le titre qu'ils
+avaient à la terre. Ils avaient la propriété du sol conjointement avec les
+sauvages.</p>
+
+<p>Mais à elle seule la valeur foncière de leur pays représentait une grosse
+somme.</p>
+
+<p>Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites
+qui lui sont actuellement assignées, sous ce nom, en dehors du Manitoba et
+du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres, en
+étendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population métisse et
+indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que l'autre, chacune
+d'elles se trouvait à partager le Nord-Ouest en deux moitiés égales,
+l'hypothèse que nous faisons toute proche de la réalité, donnant aux Métis
+aussi bien qu'aux sauvages une part d'à peu près 597,860,000 acres.</p>
+
+<p>Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest
+avant la Confédération, disons à la première idée venant, que ces terres
+valaient à l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste</p>
+
+<p class="mid">ÉVALUATION POUR POINT DE DÉPART</p>
+
+<p>les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de
+superficie, possédaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00.</p>
+
+<p>Mais il y a ici même une considération à intercaler dans ces aperçus; les
+Métis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'après les développements et
+les ressources d'une civilisation avancée, la bâtissaient cependant, la
+labouraient, la clôturaient et l'employaient à beaucoup plus grand
+avantage que ne faisaient les indiens; à ce point qu'elle valait dans le
+moins deux fois plus à eux qu'aux Sauvages, c'est-à-dire que pendant que
+l'Indien pouvait raisonnablement demander 15 cent pour son acre, le Métis
+était en droit d'en exiger 30 pour le sien.</p>
+
+<p>La moitié métisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, équivalait donc à un
+capital d'à peu près $178,358,000.00.</p>
+
+<p>Voilà de combien les Métis étaient riches en valeur foncière de leur pays
+avant la Confédération.</p>
+
+<p>La Puissance ne dira pas que j'exagère. Elle ne peut pas prétexter non plus
+que mon calcul est abstrait, ni que mes avancés manquent d'appui. Car les
+Métis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme la
+Confédération en jouit, à présent qu'elle nous l'a dérobé.</p>
+
+<p>Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions le
+faire. En attendant, nous vivions à même notre immense pays, dont la
+richesse en pelleteries était, on peut dire inépuisable, où la chasse de
+toutes sortes abondait; où les rivières étaient une source de bien-être
+par la quantité du poisson dont les eaux étaient remplies; où les fruits
+sauvages même contribuaient à la nourriture et à l'entretien des enfants du
+sol.</p>
+
+<p>Et de quel prix n'était pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux l'herbe
+luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de la zone
+fertile du Nord-Ouest, si renommées?</p>
+
+<p>Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait littéralement
+les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource était incalculable.</p>
+
+<p>De plus, les Métis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur était
+nécessaire. Leurs jardins et leurs récoltes étaient quelque chose
+d'enviable.</p>
+
+<p>L'énumération des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas
+imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est
+basé sur des faits et des réalités que la plus grande partie de la
+population métisse actuelle et que des milliers d'émigrés peuvent
+certifier, puisque je parle d'un d'un état de choses qui existait il y a
+quinze ans et qui dura même plusieurs années en deçà. Qui est-ce qui refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur
+part du Nord-Ouest, ils en jouissaient avant la Confédération, les Métis
+vivaient aussi richement que si leurs terres évaluées, comme je fais plus
+haut, à 179,358,000.00 leur eussent donné tous les ans un revenu, serait-ce
+trop de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme
+totale en intérêt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de répondre pour moi à tous
+ces journaux bêtes et ignorants ou malhonnêtes de l'Ontario qui n'écrivent
+depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour calomnier,
+induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le Nord-Ouest était
+fermé comme en clef par la compagnie de la Baie d'Hudson et par
+l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les marchés manquaient; les
+produits n'avaient pas d'écoulement; à cause de cela, il était
+presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon à la culture. La
+compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualité de société commerciale,
+revêtue de l'autorité gouvernementale, était à même toutes les richesses
+du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant continuellement
+le pays des améliorations publiques et des progrès que tant de biens les
+mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs. Sous le joug des
+Aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible aux Métis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie était d'une opulence
+naturelle telle qu'il était malaisé même à la compagnie, toute sordide
+qu'elle fût de les appauvrir individuellement. L'eau haute à la Rivière
+Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest éprouvèrent à
+plusieurs reprises les Métis. Mais ces années de peine et de contre-temps
+faisaient exceptions. Les heureux changements que le mouvement populaire
+de '49 avait effectués dans le trafic, par l'abolition pratique du
+monopole prétendu légal de la compagnie; et la liberté que tout chacun
+avait de commercer depuis cette époque, augmentaient de jour en jour ces
+chances de bien-être.</p>
+
+<p>Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une
+population qui, laissée à elle-même, eut été à l'aise non seulement pour le
+moment, mais même pour bien des années. Elle y trouva les Métis qui, par
+le fait même d'être chez eux et d'avoir leur pays à eux, avaient comme tout
+autre peuple, leur avenir.</p>
+
+<p class="mid">AVANT LA CONFÉDÉRATION</p>
+
+<p>Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient
+mais sans abus de force. Quelquefois, à la chasse, les Indiens déclaraient
+la guerre aux Métis, ou leur volaient des chevaux. Satisfaction était
+demandée en cas de refus, la nation métisse entrait en guerre avec les
+malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit jamais de luttes
+agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou de la protection du
+droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours demeurée victorieuse des
+Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple primitif, simple, de bonne foi,
+placé par la Providence dans une heureuse abondance de biens, et d'ailleurs
+sans beaucoup d'ambition, les Métis n'avaient presque pas besoin de
+gouvernement. Cependant, quand ils allaient à la chasse au bison, il se
+faisait naturellement, au milieu d'eux, une pression d'intérêts.
+Et tant pour maintenir l'ordre dans leurs rangs que pour se tenir en garde
+contre les vols de chevaux et contre des attaques d'ennemis, ils
+s'organisaient et se composaient un camp. Un chef était choisi; douze
+conseillers étaient élus, avec un crieur public et des guides. Les soldats
+se groupaient par dizaine. Tout chasseur était soldat. Chaque dizaine se
+choisissait un capitaine. Quand arrivait le moment de l'organisation
+militaire proprement dite, le chef en donnait avis: le premier soldat venu commençait par désigner celui qu'il
+voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce choix le
+suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il placé à la
+tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout que sa charge
+au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et de leur choix
+unanime.</p>
+
+<p>La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines
+de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds
+ambitieux; demander la bride du désir, de leurs regards, à grands coups de
+tête, et faisant toutes sortes de gestes; et ces</p>
+
+<p class="mid">CAVALIERS DE PREMIER ORDRE</p>
+
+<p>assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de
+cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles étaient garnies; ayant
+aux poignets les poignées de leurs fouets à plusieurs branches, le fusil
+d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fouge de leurs chevaux, les
+ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du buffle.</p>
+
+<p>Les capitaines présidaient à la course; et veillaient à ce que personne ne
+se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, la
+cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement
+partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait l'épouvante,
+pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers
+entraient pêle-mêle dans la bande de boeufs sauvages; choisissaient à qui
+mieux mieux les animaux les plus gros; chacun tirait, tous tiraient; en
+tâchant de ne pas se frapper les uns les autres, en prenant garde aux
+hommes et aux chevaux.</p>
+
+<p>J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des
+chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence pouvaient seule
+prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu.</p>
+
+<p>De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.</p>
+
+<p>Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les lois de
+la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était aussi un
+tribunal qui prenait connaissance des infractions aux règlements, et de tous
+les différends qu'avaient à lui présenter les personnes du camp.</p>
+
+<p>Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les jugements
+du conseil.</p>
+
+<p>Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité
+telle qu'elle lui avait été confiée; mais en matière d'importance plus
+grande, il recourait au public, et ne basait ses décisions que sur une
+majorité de tous les chasseurs.</p>
+
+<p>C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un
+gouvernement à lui, fondé sur les vraies notions de la liberté publique et
+sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage simple, qui
+ne se formait que pour</p>
+
+<p class="mid">L'INTÉRÊT GÉNÉRAL,</p>
+
+<p>ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait une
+caravane assez considérable, et cessait d'exister avec elle; s'organisait
+pareillement dans tout établissement métis où une assez grande diversité
+d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y avait des dangers
+à conjurer, des hostilités à repousser. Les établissements métis étaient
+les jalons de la civilisation future. Et leurs places sont si bien
+choisies, qu'elles deviennent partout des centres sur lesquels l'émigration
+s'appuie, pour coloniser et s'étendre dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des mines
+suivent les mineurs dans leurs exploitations.</p>
+
+<p>La Compagnie de la Baie d'Hudson était environnée du gouvernement des
+Métis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au
+contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les
+hivernements, dans les établissements métis faisaient la chasse, la traite,
+commerçaient sous l'autorité du Conseil de la Praire et sous la protection
+des lois métisses. Et c'était pour elle un rempart à l'abri duquel elle
+était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien longtemps les
+indiens étaient barbares autrement que la Puissance ne les a trouvés; ils
+étaient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les partis de guerre
+se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les Pieds-Noirs, les
+Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se disputaient le plumet avec de
+la bravoure. Ce qui les rendit alors inopinément plus à craindre peut-être
+qu'avant, c'est que par leurs rapports avec les blancs et toutes sortes de
+gens livrés aux aventures, ils se trouvèrent, voilà une trentaine d'années,
+mieux armés qu'ils ne l'avaient été jusque-là.</p>
+
+<p>Il eut été impossible à la compagnie de se maintenir, sans avoir à faire
+des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée
+considérable.</p>
+
+<p>Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par leurs
+armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils
+entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent au
+prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest.</p>
+
+<p class="mid">L'ENTRÉE DE LA PUISSANCE</p>
+
+<p>Quand la Puissance se présenta à nos portes, elle nous trouva donc dans le
+calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Métis en
+bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montré dans le cours de
+cet article, mais le peuple Métis avec un gouvernement à lui, libre, en
+paix, et fonctionnant, faisant à son compte, l'oeuvre de la civilisation que
+la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire sans des milliers
+d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution définie, et dont la
+juridiction était d'autant plus légitime et à respecter qu'elle s'exerçait
+sur un sol qui lui appartenait.</p>
+
+<p>Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Métis comme sur
+le sien. De ce seul coup, elle a donné preuve que son plan est de les
+frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu même leur condition présente.
+Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs pieds, mais
+elle leur en ôte l'usufruit. Ainsi privé de son point d'appui dans le
+monde, au début de son existence, l'élément métis est dans une position
+bien plus triste que la classe même indigente parmi les émigrants. Tout
+pauvres que bien des émigrants puissent être, par le fait même qu'ils ont
+été élevés au sein d'une civilisation mûrie, ils arrivent au Nord-Ouest
+avec une dote morale précieuse en habitudes d'économie, avec une dote
+morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils sont riches en moyens de
+gagner leur vie. Une société prospère par la jouissance de plus ou moins
+complète de son Territoire en a fait des hommes industrieux.</p>
+
+<p>Mais les Métis, au début de leur carrière, comme ils le sont aujourd'hui,
+n'ont pas encore fait ces progrès. Et leur ôter leur pays, c'est
+démoraliser les forces de leur caractère; en les réduisant à lutter
+péniblement pour chaque bouchée de nourriture, c'est leur ôter le moyen de
+faire ces progrès. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnaîtra que chaque
+nation, chaque tribu à l'état de vie même le plus primitif a des biens que
+son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait beaucoup à travailler
+pour les convertir en articles de subsistance.</p>
+
+<p>Dieu qui est leur Père, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et
+puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'élève à
+Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charité que</p>
+
+<p class="mid">CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE</p>
+
+<p>dès son enfance, et qu'il ait de quoi bénir le nom de Dieu, tant pour les
+faveurs qu'il reçoit de Lui, à son berceau, que pour les richesses et
+l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronnés aux autres
+époques de sa vie.</p>
+
+<p>Je le demande à tous ceux que les notions de la vérité et de la simple
+justice éclairent. Est-ce que l'honnêteté permet à un peuple plus grand de
+ravir à un peuple plus petit sa patrie? L'humanité répond que non. La
+conscience humaine déclare qu'un tel acte est criminel, et que ses
+conséquences funestes sont nombreuses et malaisées à mesurer. C'est un mal
+qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de toutes
+les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les ancêtre qui la
+transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est aussi abominable
+que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le temps qu'il ont
+toujours besoin de ses services. Mais la patrie s'appelle la patrie surtout
+parce qu'elle est le don de Dieu, notre père; héritage sans prix, je dois
+dire plutôt, héritage divin! Le peuple qui prend injustement à un autre
+peuple sa patrie, commet le sacrilège le plus grand, parce que tous les
+autres sacrilèges ne me semblent que des parties de celui-là.</p>
+
+<p>Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis-à-vis des
+Métis.</p>
+
+<p>Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience
+pour leur remettre au moins un simulacre d'intérêt, d'année en année.</p>
+
+<p>Il a bien eu la précaution de traiter avec les Sauvages; il a bien reconnu
+tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la Puissance a
+calomnié le «Gros-Ours» et sa tribu à la face de toute la civilisation, parce que le <i>Gros-Ours</i> et ses Cris, sans être assez éclairés pour
+demander la valeur complète de leurs terres, avaient néanmoins assez de
+bon sens et de connaissance des choses pour ne pas vouloir les céder à moins
+d'une compensation moyennement utile.</p>
+
+<p>C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins
+clairvoyants que le «Gros-Ours», la Puissance avait eu la finesse de ne
+leur reconnaître le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le prix.
+C'est vrai que ces</p>
+
+<p class="mid">TRANSACTIONS AVEC DES ÊTRES HUMAINS IGNORANTS</p>
+
+<p>revêtues du nom respectable de traités, n'étaient que des escamotages du
+bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en aussi
+grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jeûne absolu, elle avait établi
+au milieu d'eux des espèces d'agences apparemment chargées de les faire
+disparaître plus lentement par le lard rouillé, pourri, le <i>bacon</i>
+immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que possible
+de tous les maux vénériens, en plongeant les femmes et les filles
+indiennes, autour de ses forts, dans une démoralisation impossible à
+décrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la Puissance avait
+reconnu les Indiens d'une manière quelconque; elle avait laissé aux chefs
+presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'à un certain point la
+considération de leurs tribus.</p>
+
+<p>Aux Métis, rien! en 1872, durant les traités indiens au lac Qu'appelle, les
+Métis rappelèrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur droits; ils
+représentèrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'étaient pas inférieurs
+à ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser aller leur pays
+aussi. L'autre répondit que la Puissance traiterait avec les Métis quand
+elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir réglé avec les Métis,
+alors, la Puissance savait ce qu'elle avait à leur payer. Et les Sauvages
+en auraient peut-être demandé plus qu'elle ne voulait donner. Tandis qu'en
+traitant avec les Indiens
+les premiers, elle pouvait les aveugler à son goût et profiter de leur
+ignorance, et pendant tout ce temps-là, elle espérait que l'émigration
+deviendrait assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait
+dire: «Tenez, voilà tout. Je ne vous dois plus rien.»</p>
+
+<p>Dans cette même année de 1872, la Puissance mit à part, pour les Métis du
+Manitoba le septième des terres qui leur avaient été octroyées. Et elle leur
+en fit une certaine distribution, en disant à ceux du Nord-Ouest:
+«Attendez, vous en aurez autant.» Cinq années passèrent à patienter.</p>
+
+<p>En 1877, les pétitions métisses du Territoire commencèrent à frapper à la
+porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878,</p>
+
+<p class="mid">CES PÉTITIONS SE GÉNÉRALISENT.</p>
+
+<p>Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois,
+la Montagne Cyprès, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche,
+les Établissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandèrent justice.
+Respectueuses pourtant étaient leurs réclamations, mais elles furent
+traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables
+pourtant étaient-elles, ces réclamations d'un peuple chez lui, demandant
+humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dépouillé. La voix
+vénérable de l'évêque de St. Albert vibrait à l'unisson avec celle de ses
+chers diocésains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il pas faites
+auprès du ministre Fédéral, depuis sept ans surtout? Que de lettres
+remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son évêché
+contristé, et n'ont-elles pas sollicité le Gouvernement d'agir
+équitablement vis-à-vis les Métis? La situation devenait de jour en jour
+si déplorable, que tout le clergé fut contraint de mêler ses
+représentations pressantes à celles du peuple. Le Grand Vicaire du
+Diocèse de St. Albert, le Révérend Père Leduc, alla même en délégation
+porter les plaintes et les pétitions à la Capitale. Le Supérieur des
+Oblats de la Saskatchewan, le Révérend Père André, se rendit plusieurs
+fois auprès du gouverneur de Battleford et fit connaître au prétendu
+maître du Nord-Ouest ce que la population métisse disait et voulait partout
+autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui fallait une
+compensation suffisante pour ses terres. Les représentations du Révérend
+Père ne furent pas écoutées. Pas de réponse. Pas de satisfaction.</p>
+
+<p>Prince Albert, établissement métis bien avant que la Confédération se
+formât, éleva la voix. M. James Isbester et d'autres métis que, les
+premiers, avaient ouvert cette place, rédigèrent et firent rédiger
+pétitions sur pétitions et les expédièrent à Ottawa. On n'en accusa même
+même pas réception. Sur la</p>
+
+<p class="mid">BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN</p>
+
+<p>s'étaient fixés des Métis canadiens-français. Leur colonie datait de 1868.
+Elle s'était fondée nombreuse d'environ deux cents famille. Dans cette
+colonie existait le gouvernement métis, dont la Confédération ne pouvait
+devenir dépositaire que par le consentement des gens. Parce que ce
+consentement n'a été ni demandé ni donné, le conseil des Métis de la
+Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continué d'être le vrai
+gouvernement et les vraies lois de cette contrée, et le sont encore
+virtuellement aujourd'hui. A leur tête était un homme dévoué, toujours
+prêt à rendre service, hospitalier, affable, un caractère loyal et franc
+qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renommé dans tout le Nord-Ouest,
+un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible à rencontrer, noble
+à émouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrépide et vaillant. Les Cris
+l'ont respecté dans la guerre et aimé dans la paix. Sa réputation est
+assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont aux pieds
+des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la Rivière
+Rouge, au-delà des lignes, depuis les sources de la Rivière au Lait
+jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus chevaleresques
+du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent.</p>
+
+<p>Dans le temps où les Indiens étaient à craindre, les Métis de la
+Branche-Sud s'étaient bâti proche à proche, sur des lots beaucoup plus
+longs que larges. Ils demandèrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accordés.</p>
+
+<p>Les Métis avaient des places à foin. La Puissance les en dépouilla.</p>
+
+<p>Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et
+pour leurs bestiaux. Elle leur ôta.</p>
+
+<p>Ils avaient des terres à bois. La Puissance s'en empara. Ils ne pouvaient
+plus avoir le bois qui leur était nécessaire, sans payer une taxe
+spéciale, sans acheter un permis.</p>
+
+<p>Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient une
+fois par le titre indien; deux fois pour les avoir défendues au prix de
+leur sang; trois fois pour les avoir bâties, cultivées, clôturées,
+travaillées et habitées, leur étaient laissées comme préemption,
+moyennant deux piastre l'acre.</p>
+
+<p class="mid">LA SECONDE VENUE DE RIEL</p>
+
+<p>La Puissance arriva à ne plus garder aucune modération. Elle vendit à une
+société de colonisation une paroisse métisse toute ronde, le prêtre était
+là. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la terre de
+l'église, sur laquelle était une chapelle en voie de construction; elle
+vendit la terre de l'école et les propriétés de trente-cinq familles.
+Est-il étonnant que les Métis se soient soulevés? Quelles gens, à leur
+place, n'en auraient pas fait autant. La patience humaine a des limites,
+et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut bien chercher à cogner
+sur les doigts de la main qui l'exerce.</p>
+
+<p>Au reste, Ottawa avait prévu les effets inévitables de sa tyrannie. Et
+pour tenir le peuple comme dans un étau, il avait préalablement passé une
+loi par laquelle il était défendu aux êtres humains, dans le Nord-Ouest,
+de se trouver en assemblée de plus de deux personnes, au sujet des
+affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite aux
+ambiguïtés, dont la ponctuation même était fine et malicieuse; une loi
+capable de prendre autant d'interprétation que la couleur des tourtes peut
+prendre de nuances. Cette loi surtout dirigé contre les Métis venait en
+force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire, ils m'envoyèrent
+chercher.</p>
+
+<p>J'ai traversé les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec moi
+ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais faire des
+pétitions.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il
+n'avait pas encore observé une seule clause, à mon égard. Je venais
+pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la
+Puissance ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins
+quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète.</p>
+
+<p>On dit que les cent ou cent cinquante familles métisses venues du
+Manitoba, et établies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits à
+la Rivière Rouge; que par conséquent, il ne leur revenait plus rien; et
+que ça été mal de leur part de se mêler au mouvement de leurs frères de la
+Saskatchewan.</p>
+
+<p>Je réponds à cela qu'il est</p>
+
+<p class="mid">TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMÉS,</p>
+
+<p>surtout lorsque les opprimés sont des parents, des amis, des gens de la
+même consanguinité. Il est juste de prêter main forte à un hôte recevant,
+bon. Et comme les Métis de la Saskatchewan étaient foulés aux pieds par un
+usurpateur effronté, ça été une bonne action de la part de ceux qui
+étaient venus se joindre à leur colonie hospitalière, d'embrasser leur
+cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait, nonobstant les peines
+auxquelles ils se sont exposés.</p>
+
+<p>Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de traité avec les
+Métis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle était qu'après avoir
+fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tête, la Puissance
+m'avait expulsé du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par
+envie et par haine persisté à refuser de reconnaître le choix
+constitutionnel que le peuple métis faisait de moi, comme son premier
+représentant.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Ottawa était convenu de ne pas s'installer au
+Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impériale pour y faire
+disparaître les troubles qu'il avait lui-même suscités. Cette amnistie,
+il était à même de l'avoir. Il n'avait qu'à la demander. Il s'était
+engagé formellement à se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest
+au mépris de cet engagement.</p>
+
+<p class="mid">CONCLUSION</p>
+
+<p>Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du Manitoba,
+au lieu de laisser le champ libre à tout le monde, et surtout à ceux avec
+qui elle avait traité, elle émana des warrant d'arrestation contre eux,
+elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait juré la paix, et
+persécuta les chefs. Il faut qu'elle ait porté loin sa mauvaise foi,
+puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dégoûté lui-même d'une
+telle politique, se moqua amèrement de la Puissance en lui disant:
+«Vous donnez des institutions représentatives, des hastings au peuple. Et
+vous commettez l'inconséquence d'élever, à côté, des échafauds pour les
+chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas vous attendre à
+récolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de raisins sur les épines
+de votre conduite.» Et il s'en alla chez lui dans la Nouvelle-Écosse.
+Indépendance aussi honorable que rare à trouver!</p>
+
+<p>Les Métis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne les
+protégeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait, et
+leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur
+distribua des terres, traînant les patentes en longueur, non seulement
+pour contraindre les gens à vendre leur biens-fonds à moitié prix, à quart
+de prix, mais même pour les réduire à l'extrémité de tout abandonner.</p>
+
+<p>Dira-t-on, par exemple, que</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR MAXIME LÉPINE</p>
+
+<p>n'avait pas le droit de se mêler au mouvement de la Saskatchewan, lui qui
+avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le traité de 1870; en
+dépit de ce traité, condamner à mort son frère Ambroise Didyme Lépine?
+Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prêter secours aux Métis du
+Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et
+l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des
+principaux hommes le même Ambroise Didyme Lépine; et n'ayant pas eu assez
+de force politique pour le punir par l'échafaud d'avoir défendu son pays, essayer du moins à se venger en lui ôtant la liberté de voter et de
+recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence amicale,
+en profanation de la confiance d'un peuple.</p>
+
+<p>Monsieur Maxime Lépine est au pénitencier pour sept ans. Est-ce un
+criminel? Non, c'est un honnête citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est
+un homme ami de l'ordre social, un défenseur du droit naturel et du
+droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan
+et tout le Nord-Ouest honoreront.</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR MOISE OUELLETTE</p>
+
+<p>était au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les années
+suivantes il le laissât. Le système de gouverne vicieux en vogue dans
+cette province a comme entrepris de déraciner toutes les familles métisses
+qui y sont établies et de les en chasser autant que possible.</p>
+
+<p>Comment la Puissance a-t-elle traité monsieur Ouellette au regard des
+stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disputé le scrip d'un de ses
+enfants défunts.</p>
+
+<p>Monsieur Moïse Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux
+d'un âge très avancé. Leurs scrips avaient été volés au bureau des terres
+à Winnipeg. Il y avait des années qu'il demandait ces scrips. Chaque fois
+on lui répondait qu'ils avaient été volée. Certes, il voyait bien que ces
+scrips avaient été volés. Mais cela ne le satisfaisait pas.</p>
+
+<p>Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part à l'agitation
+constitutionnelle dans la Saskatchewan, où il était venu en quelque sorte
+se réfugier? Monsieur Moïse Ouellette est un de ceux qui sont venus
+me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement d'Ottawa voulut
+répondre aux pétitions par des arrestations à force armée, monsieur
+Ouellette fit comme les autres: il se mit en défense. Son père, un
+vieillard bon et craignant Dieu, a donné sa vie pour la bonne cause, sur
+le champ d'honneur à l'âge de quatre-vingts et quelques années. Honneur
+à une telle vieillesse! Quant au fils, il est au pénitencier.</p>
+
+<p>La paroisse de</p>
+
+<p class="mid">SAINT-LOUIS DE LANGEVIN,</p>
+
+<p>que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec
+le bétail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre les
+armes que cette fois-là. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et Swan,
+ont versé leur sang pour défendre tout ce que le foyer domestique a de
+sacré, elle a eu trois de condamnés au cachot de sept ou huit de dispersés
+et d'expatriés.</p>
+
+<p>Voilà comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans.</p>
+
+<p>En résumé de deux mots, sa conduite gouvernementale est opposée autant que
+possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec
+l'inviolabilité des traités, comme les arrangements qu'elle a faits avec
+les Métis en 1870, semblent avoir été conclus seulement dans le but de
+capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors
+pour lui demander la bourse ou la vie.</p>
+
+<p>De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870 à faire passer ses troupes
+et celles de la Puissance sur le sol américain, au canal Sainte-Marie,
+pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des États-Unis,
+s'inquiétant noblement du but de cette expédition, ne leur permit pas de
+passer sur le territoire de la république avant que le Ministre Anglais
+eut répondu de ce que ces troupes allaient faire. La réponse officielle
+fût que c'était une expédition de paix et de civilisation. Mais les
+années et les faits ont prouvé, continuellement, depuis ce temps-là, que
+l'Angleterre a présenté dans cette circonstance, un mensonge au
+gouvernement du peuple américain, qu'elle a demandé aux États-Unis une
+faveur, sous de faux prétextes, et qu'après l'avoir obtenu, elle et la
+Confédération en abusent tous les jours, en s'efforçant de tromper sans
+cesse la vigilance du gouvernement de Washington, et en gouvernant le
+Nord-Ouest et les Métis d'une manière despotique, toute contraire aux
+principes et aux aspirations des États-Unis d'Amérique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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