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+The Project Gutenberg EBook of La Tosca, by Victorien Sardou
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Tosca
+ Drame en cinq actes
+
+Author: Victorien Sardou
+
+Release Date: October 14, 2006 [EBook #19540]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: Les notes de scène apparaissent entre les signes
+égaux.]
+
+
+
+
+VICTORIEN--SARDOU
+
+
+
+
+LA TOSCA
+
+DRAME EN CINQ ACTES
+
+The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress
+in the year 1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office
+of the Librarian of Congress at Washington. All rights
+reserved.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+
+Baron Scarpia MM. P. BERTON.
+Mario Cavaradossi DUMÉNY.
+Cesare Angelotti ROSNY.
+Le Marquis Attavanti FRANCÈS.
+Eusèbe, sacristain LACROIR.
+Vicomte de Trévilhac VIOLET.
+Capréola JÔLIET.
+Cennarino M. LACROIX P.
+Trivulce DESCHAMPS.
+Colometti JEGU.
+Spoletta, capitaine de carabinieres BOUYER.
+Schiarrone, agent de police PIRON.
+Ceccho, domestique GASPARD.
+Paisiello MALLET.
+Diego Naselli, prince d'Aragon DELISLE.
+Un Huissier DUMONT.
+Un Sergent BESSON.
+Floria Tosca Mme SARAH BERNHARDT.
+Marie-Caroline, reine de Naples BAUCHÉ.
+Luciana, femme de chambre de la Tosca DURAND.
+Princesse Orlonia AUGE.
+Un Monsignor FORTIN.
+
+La scène à Rome, le 17 juin 1800.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+_L'église Saint-Andréa des jésuites à Rome. Architecture du Bernin,
+pleins cintres sur gros piliers carrés de marbre banc plaqué rouge...
+Stucs, dorures, etc... La vue est prise du transept de droite. Au fond,
+le choeur entouré d'une grille très ornée; et la fuite de l'abside vers
+la droite noyée dans l'ombre. Au premier plan à droite, porte latérale
+avec son tambour et ses portes battantes. Au deuxième plan, faisant
+angle avec un des gros piliers, la chapelle des Angelotti. Grille sur la
+scène, grille du côté de l'abside surmontée des armes des Angelotti._
+Trois anges d'argent, deux et un, sur un fond d'azur. _Tout le côté
+gauche, est occupé par un échafaudage de peintre, appuyé sur un autel,
+et par un grand cadre entourant une grande toile ébauchée. Sur
+l'échafaudage, tout l'attirail d'un peintre, escabeaux, tabourets,
+brosses, palettes, étoffes, etc... On accède à cet échafaudage par un
+petit escalier de bois blanc. Au pied de l'escalier, un panier avec un
+flacon de vin, deux gobelets d'argent, du pain, un poulet froid, une
+serviette et des figues. Au milieu de la scène au fond, un pilier avec
+une madone en relief, peinte, sous un petit dais très doré. Au pied, une
+vasque pouvant porter des fleurs, et un trépied avec des cierges. En
+avant de l'échafaudage, deux tabourets._
+
+
+Scène première
+
+GENNARINO, EUSEBE, sacristain.
+
+=Gennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu
+du fond, s'approche de lui et fait tinter à son oreille un gros
+trousseau de clefs.=
+
+
+EUSÈBE.--Eh! Gennarino!...
+
+GENNARINO, =s'éveillant en sursaut.=--Hein. Plaît-il?
+
+EUSÈBE.--Tu dors?...
+
+GENNARINO, =se frottant les yeux.=--Oui!... Je dors un peu.
+
+EUSÈBE.--Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est
+l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton
+patron?
+
+GENNARINO.--Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe
+pour sa peinture.
+
+EUSÈBE.--Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois
+de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre.
+
+GENNARINO, =debout.=--Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français,
+père Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille
+patricienne, s'il vous plaît.
+
+EUSÈBE.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que
+j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa
+mère, une Parisienne! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un
+véritable Italien, travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se
+respecte est occupé à faire un somme?
+
+GENNARINO, =préparant la palette.=--Son Excellence prétend qu'il n'est pas
+d'heure plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant
+closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs
+ciceroni bavards, par le bourdonnement des prières, le chant des
+cantiques et les sons des orgues; et que, dans cette solitude et cette
+fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent plus libre, plus inspiré,
+plus en verve!...
+
+EUSÈBE, =grommelant.=--Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.
+
+GENNARINO, =de même.=--Vous dites?
+
+EUSÈBE.--Rien!... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte
+jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en
+témoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le
+cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux.
+
+GENNARINO, =confirmant.=--Oh! ça!...
+
+EUSÈBE.--Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni
+marier sa voix à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il
+travaille à cette chapelle, il ne s'est pas confessé une seule fois, pas
+même au saint jour de Pâques.
+
+GENNARINO.--C'est pourtant vrai, père Eusèbe.
+
+EUSÈBE.--Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir,
+d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait
+longtemps vécu à Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire,
+et autres malfaiteurs de la même bande... Prends garde, Gennarino, que
+le contact de l'impie ne te mène droit en enfer.
+
+GENNARINO, =bâillant=.--Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en
+enfer?
+
+EUSÈBE.--Si l'on y dort!...
+
+GENNARINO.--Oui...
+
+EUSÈBE.--Au fait... y dort-on? J'avoue, garçon, que ta question me prend
+au dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa,
+lumière de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour
+l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damnés.
+
+GENNARINO, =de même.=--Oh! Oui!
+
+EUSÈBE.--Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton
+maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le
+sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta
+corbeille.
+
+GENNARINO.--Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.
+
+EUSÈBE, =tirant le flacon et l'examinant.=--Tu m'étonnes, mon enfant... A
+la couleur, je parierais pour du marsala.
+
+=Il débouche et flaire=
+
+GENNARINO.--Vous perdriez, père Eusèbe.
+
+EUSÈBE, =versant le vin dans un gobelet.=--Parbleu, j'en aurai le coeur
+net.
+
+=Il l'avale d'un trait.=
+
+GENNARINO, =sautant à terre.=--Hé là donc!
+
+EUSÈBE, =faisant claquer sa langue.=--Tu as raison, mon fils,... c'est du
+gragnano, et du meilleur.
+
+GENNARINO, =lui arrachant le flacon.=--Et puis le patron dira que c'est
+moi!
+
+=Il rince le gobelet.=
+
+EUSÈBE.--Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. =(Il regarde
+l'heure à sa montre.)= D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour
+le temps qu'il me fait perdre à ne pas dormir.
+
+GENNARINO, =remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.=--Il se
+sera arrêté à voir tes préparatifs de la fête au palais Farnèse.
+
+EUSÈBE.--Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre
+une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises.
+
+GENNARINO.--Quelle victoire?
+
+EUSÈBE.--Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la
+reddition de Gênes?
+
+GENNARINO.--Vaguement.
+
+EUSÈBE.--C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans
+l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français
+sont battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans
+Gênes, a dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté
+Impériale.
+
+GENNARINO.--Ah!
+
+EUSÈBE, =tirant un journal.=--Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!...
+Ecoute ceci, mon garçon, =(il lit)= _Nous recevons de nouveaux détails sur
+la reddition de Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec
+huit mille hommes seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de
+tenir la campagne. Le général Soult, prisonnier, est grièvement blessé.
+Les trois quarts des généraux, colonels, officiers français de tout
+grade, sont captifs comme lui ou blessés, ou morts. C'est un affreux
+désastre pour ces bandes indisciplinées qui s'intitulent effrontément
+l'armée française..._ Et ceci à la suite, =(il lit.)= _Sa Majesté
+Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impératrice
+Marie-Thérèse, soeur de l'infortunée Marie-Antoinette, digne et
+glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre
+victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était
+de passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande
+fête au palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura
+concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse,
+et musique à tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra
+regretter à cette solennité vraiment patriotique, que l'absence de Sa
+Majesté Ferdinand retenu à Naples par l'obligation d'y effacer les
+derniers vestiges de l'infâme République parthénopéenne. Ajoutons qu'aux
+dernières nouvelles, M. de Mêlas concentrait toutes ses troupes à
+Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fêter une dernière et décisive
+victoire..._ Avec M. de Mêlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y
+a bien ce petit général Bonaparte qui serait, dit-on, à Milan; mais
+prendrais-tu ce général Bonaparte au sérieux, Gennarino?
+
+GENNARINO.--Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui!
+
+EUSÈBE.--Voilà encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le
+vrai... Mais celui-là qui est faux...
+
+GENNARINO.--Faux?
+
+EUSÈBE.--Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général
+Bonaparte est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et
+que celui-ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le
+défunt, afin d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés
+qu'ils refusent de se battre!
+
+GENNARINO.--Ainsi. Voyez!.
+
+EUSÈBE.--Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas
+tout. Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là?...
+
+GENNARINO.--Joseph?
+
+EUSÈBE.--Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes
+avec tous ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est à mourir de rire...
+
+GENNARINO.--Voici le patron!
+
+
+Scène II
+
+LES MÊMES, MARIO CAVARADOSSSI
+
+
+MARIO, =entrant par la droite portant une étoffe.=--Je vous demande
+pardon, père Eusèbe, je suis un peu en retard.
+
+=Il monte sur son échafaudage et, pendant ce qui suit, drape son étoffe
+sur un mannequin.=
+
+EUSÈBE, =repliant son journal.=--J'en profitais, Excellence, pour mettre
+Gennarino au courant des opérations militaires.
+
+MARIO.--Oh! Alors!
+
+EUSÈBE.--Tout est fermé... Je puis sortir, Excellence?
+
+MARIO.--Oui, oui, et toi aussi, Gennarino... Je n'ai pas besoin de toi
+avant la réouverture des portes.
+
+GENNARINO.--Merci, Excellence!
+
+EUSÈBE.--Votre-. Excellence aura la bonté de tirer les verrous.
+=(Poussant Gennarino.)= Allons, passe devant, paresseux!
+
+=Ils sortent par la droite. Eusèbe tire la porte...=
+
+
+Scène III
+
+MARIO, CESARE ANGELOTTI
+
+=Mario resté seul, après avoir disposé son étoffe, descend de
+l'échafaudage pour voir l'effet de loin. Puis tout en sifflotant, il
+remonte sur l'échafaudage et corrige les plis de la draperie; après quoi
+il ôte sa veste, pose son tabouret, et s'apprête à travailler... Dès
+qu'il est remonté sur son estrade, Angelotti paraît derrière la grille
+de la chapelle à droite, qu'il rouvre sans bruit et sort sans être vu
+par Mario qui lui tourne le dos; puis il descend vers la porte, et prête
+l'oreille. A ce moment, Mario, agenouillé pour choisir des vessies dans
+sa boîte, l'aperçoit, et, sans changer de posture, l'interpelle.=
+
+
+MARIO.--Tiens!... Quelqu'un?...
+
+ANGELOTTI, =se retournant.=--Plus bas, je vous prié... Sommes-nous seuls?
+
+MARIO.--Oui. Ah ça, qui diable êtes-vous, avec ces allures de
+malfaiteur?
+
+ANGELOTTI,--Un malfaiteur, en effet, pour certaines gens, mais pour
+vous, non... si j'en crois ce que disaient cet homme et cet enfant.
+
+MARIO, =descendant de l'estrade.=--Tout cela ne m'apprend pas qui vous
+été...
+
+ANGELOTTI, =résolument.=--Eh bien, soit!... Advienne que pourra! Je suis
+un prisonnier évadé du château Saint-Ange!
+
+MARIO.--Vous?
+
+ANGELOTTI, =vivement.=--Et mon nom ne vous est peut-être pas inconnu.
+J'étais à Naples un des plus ardents défenseurs de la République
+parthénopéenne, et, quand elle a succombé, je me suis réfugié à Rome...
+où l'on m'a fait consul de la République romaine, égorgée comme
+l'autre... Vous avez pu lire sur toutes les listes de proscription ce
+nom qui est le mien: Cesare...
+
+MARIO, =vivement.=--Angelotti?...
+
+ANGELOTTI.--Oui!
+
+MARIO, =courant à la porte et tirant les verrous.=--Ah! bon Dieu!... Que
+ne le disiez-vous plus tôt?
+
+ANGELOTTI.--Dieu soit loué! je ne me suis pas trompé sur votre compte...
+
+MARIO.--Ah! certes, non! Mais comment êtes-vous caché dans cette
+église?...
+
+ANGELOTTI.--Comment et pourquoi, je vous le dirai; mais, par grâce,
+quelques gouttes de ce vin... Je n'ai rien pris depuis hier, et je n'en
+puis plus de fatigue et de besoin.
+
+=Il s'assied sur l'escabeau.=
+
+MARIO, =allant vivement au panier, et lui versant à boire dans un
+gobelet.=--Ah! Certes!... Tenez!... Buvez!... Buvez vite!
+
+ANGELOTTI.--Merci! Ne retirez pas votre main... Quand on n'a plus
+commerce depuis longtemps qu'avec des geôliers, des bourreaux et autres
+animaux malfaisants, vous ne sauriez croire quel plaisir c'est de serrer
+enfin dans sa main la main d'un homme. =(Il vide le gobelet.)= Ce vin me
+ranime.
+
+MARIO, =retournant à son panier.=--J'ai mieux à VOUS offrir!...
+Heureusement. =(Il rapporte le panier qu'il vide en parlait.)= Et comment
+avez-vous pu vous évader?
+
+ANGELOTTI, =prêt à manger.=--Je n'y suis pour rien... =(S'interrompant pour
+regarder autour de lui.)= Mais êtes-vous bien sur?...
+
+MARIO.--L'église est vide et close de toute part... Le sacristain
+lui-même ne peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous.
+Nous avons devant nous deux bonnes heures de sécurité pour le moins.
+
+ANGELOTTI, =mangeant.=--Je n'ai pas, vous disais-je, le mérite de mon
+évasion, qui est l'oeuvre de ma soeur, la marquise Attavanti... La
+connaissez-vous?
+
+MARIO.--De vue seulement.
+
+ANGELOTTI.--C'est elle qui a tout fait! Hier à la tombée du jour, un
+porte-clefs gagné par elle, le nommé Trebelli, m'a apporté ces vêtements
+dans mon cachot dont il m'a ouvert la porte après avoir détaché mes
+fers. On travaille en ce moment, au château Saint-Ange, à réparer les
+dégâts de l'occupation française. J'ai pu me mêler, à la sortie des
+ouvrières, et gagner au large. Mais, à cette heure-là, les portes de la
+ville sont fermées, de l'_Angélus_ du soir à l'_Angélus_ du matin. Me
+réfugier chez ma soeur? Impossible... Le marquis Attavanti, mon
+beau-frère, est un fanatique, du trône et de l'autel, qui serait homme à
+me livrer lui-même au bourreau; non par méchanceté--l'imbécile n'est pas
+méchant--mais par courtisanerie, par peur et conscience de son
+devoir!... Où trouver asile pour la nuit?... Ma soeur avait prévu le
+cas. Les Angelotti, fondateurs de cette église, y ont leur chapelle dont
+seuls ils gardent la clef... elle y a déposé hier des vêtements de
+femme, le voile, la mante, jusqu'à l'éventail, pour cacher mon visage au
+besoin, et des rasoirs, des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir à me
+rendre méconnaissable; la clef m'a été remise par Trebelli, j'ai pu me
+glisser dans cette chapelle avant la fermeture des portes de l'église, y
+passer toute la nuit, et le jour venu, m'y couper les cheveux et la
+barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant dans mon cachot,
+mon évasion ne devait être constatée qu'à la visite réglementaire de
+demain. Il était donc convenu que Trebelli ferait son service à
+l'ordinaire, et qu'après s'être entendu avec un voiturier, il viendrait
+me prendre ici à l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes
+habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions à Frascati
+rejoindre ma soeur qui, partie ce matin, y prépare toutes choses pour
+ma sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que
+résoudre, balancé entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je
+ne sais que devenir, et la crainte de prolonger ici mon séjour. Car
+enfin, si l'évasion est découverte, si Trebelli est arrêté, s'il
+parle...
+
+MARIO.--S'il était arrêté, vous le seriez aussi; car de gré ou de force,
+il aurait tout dit!... Et, si votre fuite était connue, le canon du
+château Saint-Ange l'aurait appris à toute la ville, en donnant le
+signal d'en fermer les portes...
+
+ANGELOTTI.--Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas
+entendu. Mais l'absence de cet homme...
+
+MARIO.--Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien
+de bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun
+asile n'est plus sûr pour vous que cette église déserte... D'ailleurs
+vous ne sortirez pas de ce côté, sous votre déguisement, sans attirer
+l'attention des commères qui tricotent sur le pas de leurs portes, des
+enfants, des joueurs de boules qui sont là sur la place. Tandis qu'à la
+réouverture de l'église, vous pourrez sortir franchement par la grande
+porte, et, dans le va-et-vient des dévotes, personne ne prendra garde à
+une de plus. Si, à cette heure-là, Trebelli ne s'est pas encore montré,
+je me charge du reste.
+
+ANGELOTTI.--Ah! quel homme vous êtes!... Ce qui aie fâche, c'est
+l'inquiétude de ma pauvre soeur qui m'attend.
+
+MARIO.--Et qu'on ne saurait prévenir, malheureusement. Mais je
+m'explique sa présence hier dans cette église.
+
+ANGELOTTI.--Vous l'avez vue?
+
+MARIO.--Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse
+beauté.
+
+ANGELOTTI, =regardant=.--En effet!...
+
+MARIO.--Oh! une simple esquisse.
+
+ANGELOTTI, =regardant le tableau.=--C'est bien le ton doré de ses cheveux,
+et ses grands yeux bleus si doux... Ah! ma chère Giulia! Quel
+dévouement. Pensez que depuis un an elle me dispute à la mort. Mais la
+tendresse d'une femme est moins puissante que la haine d'une autre.
+
+MARIO.--Ah! C'est là votre fait?...
+
+ANGELOTTI.--Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'années, j'étais à
+Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au
+Waux-Hall, je fus accosté par une de ces créatures qui rôdent, à la
+nuit, dans ces jardins publics, en quête d'un souper. Celle-là était
+prodigieusement belle. Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne
+gardant de cette aventure que le souvenir, qu'elle méritait. Des années
+se passent: mon père meurt, et le partage de ses biens me fait
+propriétaire de terres considérables dans les environs de Naples, et,
+par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour après une assez
+longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dîne, me dit: «Venez ça que
+je vous présente à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton, et à sa
+délicieuse femme qui révolutionne ici toutes les têtes.» Et dans lady
+Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conquête du
+Waux-Hall...
+
+MARIO.--Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants à ses débuts, puis servante
+de taverne, modèle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice
+du Royaume-Uni d'Angleterre.
+
+ANGELOTTI.--Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas
+femme à s'y méprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait
+l'honneur de m'asseoir à sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y
+place entre nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'était
+pas alors, comme aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par
+l'empire qu'elle a su prendre sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral
+Nelson, son amant, protecteur du Royaume!... Mais elle avait assez de
+crédit déjà, pour exciter la cour à toutes les rigueurs contre les
+Napolitains suspects, comme moi, de pactiser avec l'idée
+révolutionnaire. Irrité de la voir hostile, pour nous, jusqu'à la
+cruauté, je m'oubliai à dire publiquement en quel lieu j'avais connu
+cette aventurière. Deux jours après, ma maison était envahie, mes
+papiers saisis, fouillés... Rien! Mais dans ma bibliothèque, deux
+volumes de Voltaire qu'une main perfide y avait glissés à mon insu, et
+par quel ordre?... ai-je besoin de vous le dire? Or le décret royal
+était formel. Pour tout possesseur d'un seul ouvrage de Voltaire,...
+trois ans de galère!...
+
+MARIO.--Et vous avez fait?...
+
+ANGELOTTI.--Mes trois ans!
+
+MARIO.--Ah! grand Dieu!
+
+ANGELOTTI.--Après quoi, exilé, ruiné, tous mes biens étant confisqués
+par la couronne, je quittai Naples, où je ne rentrai qu'à la suite de
+Championnet. Au retour de l'armée royale, je réussis à gagner Rome,
+tandis qu'à Naples, les patriotes, mes amis, étaient écartelés,
+aveuglés, mutilés, brûlés vifs par la canaille napolitaine, qui se
+régalait de leur chair grillée, et dans la campagne, traqués par les
+san-fédistes à la solde d'un Fra-Diavolo ou d'un Mammone, ce monstre qui
+troue la gorge de ses prisonniers, et qui boit leur sang!... Mais, quand
+la garnison française dut céder Rome aux troupes; napolitaines, arrêté
+au mépris de la capitulation et jeté dans, un cachot du château
+Saint-Ange, j'y suis oublié depuis un an grâce à ma soeur. Le prince
+d'Aragon, gouverneur de Rome pour le roi, n'est pas un méchant homme, et
+se prêtait à cet oubli volontaire, dans l'espoir qu'à l'arrivée du
+nouveau pape, je profiterais de quelque amnistie; mais, la cour de
+Naples a dépêché ici récemment, comme régent de police, un Sicilien qui
+s'est fait là-bas une réputation le justicier impitoyable...
+
+MARIO.--Le baron Scarpia!...
+
+ANGELOTTI.--...Et celui-là n'est pas homme à m'oublier!
+
+MARIO.--Ah! le misérable! Sous les dehors de la parfaite' politesse et
+de la fervente dévotion, avec ses sourires et ses signes de croix, quel
+vil gredin, cafard et pourri, artiste en scélératesse, raffiné dans ses
+méchancetés, cruel par dilettantisme, sanguinaire jusque dans ses
+orgies! Quelle femme, fille ou soeur, n'a payé de sa honte les démarches
+faites auprès de ce satyre immonde?...
+
+ANGELOTTI.--A qui le dites-vous? Ma soeur a dû le fuir épouvantée, et
+c'est alors qu'elle a conçu le plan de mon évasion. Mais Scarpia nous
+gagnait de vitesse et, dans trois jours, je devais être expédié à Naples
+pour y donner à lady Hamilton la joie de voir pendre son ancien
+amant!... Plaisir qu'elle n'aura pas, quoi qu'il arrive; j'ai dans cette
+bague, grâce à ma soeur, de quoi leur épargner les frais de ma
+potence...
+
+MARIO.--Chut!...
+
+ANGELOTTI.--On a frappé...
+
+=Silence. Ils écoutent. Bruit, de voix dehors.=
+
+MARIO, =l'oreille collée à la porte.=--Non! C'est la boule de l'un, des
+joueurs qui est venue heurter cette porte. Ils s'éloignent... Ce n'est
+rien.
+
+=Il revient: à Angelotti.=
+
+ANGELOTTI.--Que je m'en veux de vous associer à mes inquiétudes... Mais,
+bon Dieu! je vous parle de moi depuis une heure et je ne sais pas encore
+de quel nom vous nommer.
+
+MARIO..--Mario Cavaradossi.
+
+ANGELOTTI.--Le fils?...
+
+MARIO.--De Nicolas Cavaradossi! Un Romain comme vous.
+
+ANGELOTTI.--Je croyais la famille éteinte.
+
+MARIO.--Pas encore, vous voyez. Mais votre erreur s'explique. Mon père a
+passé en France la plus grande partie de sa vie. Introduit par l'abbé
+Galiani dans la société des Encyclopédistes, il était fort lié avec
+Diderot, d'Alembert, etc. C'est ainsi qu'il épousa Mlle de Castron,
+ma mère, petite-nièce d'Hélvétius!... J'ai fait mes études à Paris et,
+après la mort de mes parents, j'y ai vécu pendant toute la période
+révolutionnaire, dans l'atelier de David, dont je suis l'élève...
+
+ANGELOTTI.--Et vous pouvez vivre ici?...
+
+MARIO.--Sans l'avoir désiré, ni même prévu... J'avais à Rome des
+intérêts en souffrance. J'y suis venu au moment où les troupes
+françaises sortaient par une porte, où l'armée napolitaine entrait par
+l'autre. Et j'y suis resté pour mettre ordre à mes affaires...
+
+ANGELOTTI.--Depuis un an?
+
+MARIO.--J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous dire la vérité!... J'y
+suis resté surtout...
+
+ANGELOTTI, =souriant=.--Pour une femme?
+
+MARIO.--Eh! oui.
+
+ANGELOTTI.--Toujours!
+
+MARIO.--Connaissez-vous la Tosca?
+
+ANGELOTTI.--Floria Tosca? La cantatrice?
+
+MARIO.--Oui!
+
+ANGELOTTI.--De renommée seulement... C'est elle?
+
+MARIO.--C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah!
+la femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs,
+à l'état sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui
+l'avaient recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire
+et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce
+qu'elles ignorent. Son premier maître de musique fut l'organiste du
+couvent. Elle profita si bien de ses leçons qu'à seize ans elle avait
+déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre aux jours de fête.
+Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la disputer à Dieu, et
+de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne voulaient pas la
+céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent
+intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le défunt pape
+dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit et,
+charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille,
+vous attendrirez tous les coeurs, comme le mien, vous ferez verser de
+douces larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans
+après elle débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala,
+à San-Carlo, à la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre
+liaison, elle a été improvisée ici à l'Argentina où elle chante en ce
+moment. Une de ces rencontres où l'on se sent à première vue l'un pour
+l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se reconnaissent sans s'être
+jamais vus;--c'est lui!--c'est elle!--Et tout est dit.
+
+ANGELOTTI.--Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais
+je ne lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer.
+
+MARIO.--Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais même qu'un
+défaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu
+notre bonheur. Il y a bien aussi sa dévotion qui est excessive; mais
+l'amour et la dévotion s'accommodent assez l'un de l'autre...
+
+ANGELOTTI.--C'est la même chose!...
+
+MARIO.--Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes répugnances
+en prolongeant ici mon séjour qui n'est pas sans péril. Car vous pensez
+bien que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part à ce qu'ils
+appellent votre révolte; et, à cet égard, je ne saurais être inquiété;
+mais, outre que mon nom sent un peu le roussi, mon père ayant fait
+scandale en son temps, le fait seul que je suis élève du conventionnel
+David, ma façon de vivre qui n'a rien d'un san-fédiste, mes vêtements et
+jusqu'à l'air de mon visage, tout est pour me signaler à la police. Ici,
+comme à Naples, vous le savez, celui-là est mal noté qui supprime la
+perruque poudrée, la culotte, les souliers à boucles, et s'habille et se
+coiffe à la française. Mes cheveux à la Titus sont d'un libéralisme
+outré, ma barbe est libre penseuse, mes bottes sont révolutionnaires.
+J'aurais déjà eu maille à partir avec le hideux Scarpia si je ne m'étais
+avisé d'une ruse...
+
+ANGELOTTI.--Qui est?...
+
+MARIO.--J'ai sollicité du chapitre de cette église l'autorisation de
+peindre ce mur-là gratuitement.
+
+ANGELOTTI.--Oh! ils ont accepté?
+
+MARIO.--Vous pensez!... Ce pieux dévouement a conjuré l'orage, et
+peut-être lui devrai-je ma sécurité jusqu'au départ de Floria pour
+Venise où elle est engagée la saison prochaine. Là, du moins, nous
+pourrons nous aimer sans crainte.
+
+ANGELOTTI.--Et plus librement, sans doute...
+
+MARIO.--Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystère. Quand elle n'est pas
+chez moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici même,
+elle vient me retrouver en plein jour, et vous l'auriez déjà entendue
+frapper à cette porte si elle n'était à quelque répétition pour le
+concert de ce soir. Cela se trouve bien, du reste...
+
+ANGELOTTI.--Pourquoi?
+
+MARIO.--Sa présence contrarierait nos projets!...
+
+ANGELOTTI.--Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis...
+
+MARIO.--Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les
+femmes à ces sortes d'aventures!...
+
+ANGELOTTI.--Même celle-là qui vous est si dévouée?
+
+MARIO.--Même celle-là!... Son concours nous est inutile, n'est-ce
+pas?... Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque à lui parler, il
+est moindre encore à ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les
+questions, les inquiétudes, la fièvre, les nerfs, etc... surtout sa
+mauvaise humeur à me voir protéger un scélérat tel que vous. Car, pour
+elle, royaliste, vous n'êtes rien de mieux!... Et puis, supposons la
+fuite impossible; que votre séjour à Rome se prolonge; un mot maladroit
+peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est dévote, que le
+confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme vraiment
+discrète est celle qui ne sait rien... et encore!...
+
+=On frappe au dehors.=
+
+FLORIA, =dehors=.--Mario!
+
+MARIO.--C'est elle! =(Haut)= Oui! Oui! =(A Angelotti.)= Cachez-vous!...
+J'abrégerai sa visite s'il le faut...
+
+=Angelotti se réfugie dans la chapelle.=
+
+FLORIA, =frappant toujours.=--Mais ouvre donc!...
+
+MARIO, =saisissant sa palette et ses pinceaux.=--Mais attends... Je
+viens!... Je viens!
+
+=Il tire les verrous et ouvre.=
+
+
+Scène IV
+
+MARIO, FLORIA
+
+
+FLORIA, =entrant avec une gerbe de fleurs.=--Voilà des cérémonies pour
+m'ouvrir!...
+
+MARIO, =un pinceau dans les dents.=--Tu ne me donnes pas le temps de
+descendre.
+
+FLORIA, =regardant partout d'un air soupçonneux.=--Tu tires donc les
+verrous à présent?
+
+MARIO.--Oui, le père Eusèbe aime mieux cela.
+
+FLORIA.--Le petit n'est pas là?...
+
+MARIO. =nettoyant ses pinceaux.=--Non, je lui ai donné congé... =(Floria
+remonte subitement vers le fond.)= Qu'est-ce que tu regardes?
+
+FLORIA,--A qui donc parlais-tu?...
+
+MARIO.--Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu
+fredonner...
+
+FLORIA.--Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch...
+
+MARIO.--Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici à cette heure?...
+
+FLORIA.--Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dévote amoureuse de toi.
+
+MARIO.--Oh!... Déjà?... Une scène par cette chaleur... Attends au moins
+la fraîcheur du soir... =(Il lui prend les mains et les baise
+tendrement.)= Quelle moisson de fleurs!
+
+FLORIA.--Pour la Madone... J'ai tant à me faire pardonner.
+
+MARIO, =continuant.=--Par exemple?...
+
+FLORIA.--Par exemple ce que tu fais là.
+
+MARIO.--Où est le mal?...
+
+FLORIA.--Oh! si, sous ses yeux... =(Baissant la voix.)= Laisse-moi au
+moins la saluer avant...
+
+MARIO, =de même, l'imitant.=--Oh! c'est trop juste...
+
+=Floria remonte vers le pilier où est la Madone, dépose ses fleurs dans
+la vasque et s'agenouille, le dos tourné à la rampe. Mario en profite
+pour échanger un signe d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une
+seconde derrière la grille.=
+
+FLORIA, =redescendant et lui rendant ses mains, plus à l'aise, à haute
+voix.=--Voilà qui est fait!
+
+MARIO, =baisant les doigts.=--Alors, je peux?... Elle permet!...
+
+FLORIA, =très convaincue.=--Oui... Ah! je suis bien contrariée, va.
+
+MARIO.--Parce que?...
+
+FLORIA.--Nous ne nous verrons plus jusqu'à demain.
+
+MARIO.--Pourquoi?
+
+FLORIA.--Cette fête!...
+
+MARIO.--Au Palais Farnèse?...
+
+FLORIA.--Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus
+grosse part.
+
+MARIO.--Bon, mais après?...
+
+FLORIA.--Il y à bal.
+
+MARIO.--Et il faut que tu danses?
+
+FLORIA.--Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc
+d'Aseoli qu'elle me verrait avec plaisir à la, place qui m'est réservée.
+
+MARIO.--Quelle faveur!
+
+FLORIA.--Oh! oui... Elle est très bonne pour moi. Or, on ne soupera
+qu'au petit jour, et nous ne nous verrons pas avant midi.
+
+MARIO, =légèrement=.--En effet!...
+
+FLORIA.--Tu en prends facilement ton parti...
+
+MARIO.--Ah! par exemple...
+
+FLORIA.--Mais oui. C'est drôle!... Vous acceptez cela, avec Une
+philosophie!
+
+MARIO.--Dis que je me résigne...
+
+FLORIA.--Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,--et
+surtout de vous le laisser voir.
+
+MARIO, =reprenant sa palette.=--Oh!
+
+FLORIA, =regardant son tableau.=--Qu'est-ce que c'est encore que cette
+femme-là?
+
+MARIO, =cherchant derrière lui.=--Cette femme?
+
+FLORIA.--Là, là, sur le mur?
+
+MARIO.--Ah! la blonde?
+
+FLORIA.--Non!... La rousse?
+
+MARIO.--C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu?
+
+FLORIA.--Trop jolie.
+
+MARIO.--Trop?
+
+FLORIA.--Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies!
+
+MARIO.--Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins!
+
+FLORIA.--C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous!
+
+MARIO, =riant=--Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?...
+
+FLORIA.--Vous n'avez pas plutôt fait deux grands yeux à cette créature
+que vous vous dites: «Ah! les beaux yeux!» Et une petite bouche! «Oh! la
+jolie bouche!... On y mordrait!» Tant qu'à la fin, c'est elle que vous
+admirez, elle que vous aimez, et ce n'est plus moi!...
+
+MARIO, =riant tout en travaillant.=--Ah! bien!
+
+FLORIA.--Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces créatures-là? Avec vos
+souvenirs... ou vos désirs!... Des yeux que vous avez beaucoup
+regardés... Des lèvres qui vous ont dit: «Je t'aime!» Ou à qui vous
+voudriez le faire dire!... A qui peuvent-ils bien être ces
+cheveux-là,--et ces yeux d'un bleu?... Oh! je les connais sûrement!...
+Je les ai certainement vus quelque part!
+
+=Tout en parlant elle est montée sur l'échafaudage.=
+
+MARIO, =de même.=--C'est probable!...
+
+FLORIA, =vivement.=--Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?...
+
+MARIO.--Cherche!
+
+FLORIA.--J'y suis!... L'Attavanti!...
+
+MARIO.--Oui!... T'y voilà!
+
+FLORIA.--Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... Où la vois-tu?...
+Chez elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas.
+
+MARIO.--Mais...
+
+FLORIA.--Mais parlez donc, répondez donc!
+
+MARIO.--Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par
+hasard?
+
+FLORIA.--Oh! _par hasard_!... fait hasard est admirable!
+
+MARIO.--Par hasard!... Elle est entrée tandis que j'étais à peindre;
+elle s'est agenouillée là, comme toi. A fait sa prière, comme toi. Et,
+avec ses grands yeux de pervenche levés au ciel... et ses beaux cheveux
+blonds!...
+
+FLORIA.--Ses _beaux_ cheveux, c'est bien cela!...
+
+MARIO, =continuant tranquillement.=--Dorés encore par le soleil couchant,
+elle était si parfaitement la Madeleine rêvée qu'en trois coups de
+pinceau je l'ai fixée là, sans qu'elle s'en soit doutée et que je lui
+aie même adressé la parole.
+
+FLORIA.--Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne
+ferais pas une Madeleine aussi dorée qu'elle?
+
+MARIO, =gaiement.=--Ah! bien là, franchement, tu n'as pas l'air d'une
+sainte, surtout en ce moment.
+
+FLORIA.--Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son
+auréole!... Une farceuse qui trompe son mari et se promène partout avec
+son amant!...
+
+MARIO.--Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbée, accepté
+comme tel, par tout le monde, et par le mari lui-même... Donc, il n'est
+pas trompé.
+
+FLORIA.--Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbée!... J'ai un
+amant que j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus
+honnête...
+
+MARIO, =tendrement=.--Aussi, je t'adore!
+
+FLORIA.--Cette effrontée qui vient là poser tout exprès!
+
+MARIO.--Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise.
+
+FLORIA.--Si elle ne ferait pas mieux de convertir son scélérat de frère.
+
+MARIO.--Oh! scélérat!
+
+FLORIA.--Oh! naturellement, tu le défendras... Un ennemi de Dieu, du roi
+et du pape!... Un démagogue, un athée!
+
+MARIO, =jetant un coup d'oeil vers Angelotti, par-dessus l'épaule de
+Floria.=--Oh! là! là!
+
+FLORIA, =assise sur la dernière marche.=--Oui, oh!
+Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est bien cela qui me désole. C'est que
+tu aies de si mauvais sentiments, avec, un si bon coeur. Un homme qui
+lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as donné un-livre, une
+horreur!...
+
+MARIO.--La _Nouvelle Héloïse_?
+
+FLORIA.--Le père Caraffa, mon confesseur, à qui j'en ai parlé, m'a dit:
+«Mon enfant, brûlez vite ce livre infâme, ou c'est lui qui vous
+brûlera!»
+
+MARIO, =vivement.=--Et tu l'as brûlé?...
+
+FLORIA.--Non!
+
+MARIO.--Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau à mon père.
+
+FLORIA.--Et je l'ai lu!... Et il ne me brûle pas du tout ce livre, mais
+là, pas du tout!...
+
+MARIO, =s'asseyant près d'elle sur l'échafaudage, les jambes
+pendantes.=--Parbleu!
+
+FLORIA.--Des bavards, ces gens-là!... Ils parlent tout le temps et ne
+s'aiment jamais!
+
+MARIO.--Alors, le père Caraffa se mêle aussi de tes lectures?
+
+FLORIA.--Naturellement, quand je lui avoue mes péchés.
+
+MARIO.--Et les miens!
+
+FLORIA.--Ce sont les mêmes!... Et, à ce propos, si tu savais ce qu'il
+m'a dit de toi!...
+
+MARIO.--Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur
+de sang!
+
+FLORIA.--Ah! surtout un impie,--et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est
+pas faute de prier Dieu de toute mon âme pour le salut de la tienne.
+
+MARIO, =la serrant contre lui.=--Pauvre bon petit coeur.
+
+FLORIA.--D'autant que le Padre me l'a formellement déclaré: notre
+liaison est abominable.
+
+MARIO.--Oh!
+
+FLORIA.--Abominable!... Je l'entends encore: «Mon enfant, si vous voulez
+que le ciel l'excuse, faites qu'elle profite à la conversion de votre
+ami. Ramenez à nous cette brebis égarée et Dieu fermera les yeux sur
+votre faute. L'amour sacré purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez
+de lui qu'il sacrifie cet insigne révolutionnaire qu'il étale
+effrontément par les rues avec des airs de défi!...»
+
+MARIO.--Quel insigne?...
+
+FLORIA.--Tes moustaches.
+
+MARIO.--Oh!...
+
+FLORIA, =avec douleur.=--Ah! je? lui avais bien promis de te les faire
+couper!
+
+MARIO.--Tu n'en as pas soufflé mot.
+
+FLORIA, =de même.=--Jamais!
+
+MARIO.--Pourquoi?
+
+FLORIA.--C'est horrible à dire... Elles te vont si bien!
+
+MARIO.--Ah! Alors!...
+
+FLORIA.--...je t'ai aimé tout de suite comme cela. Je ne peux pas me
+faire à l'idée de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du
+père Caraffa!... Seulement, voilà bien le châtiment... Je n'ose plus me
+confesser et lui avouer que les moustaches sont toujours là, parce que
+j'ai plaisir à les fréquenter. Car alors, il me défendrait de
+t'aimer!... Je lui répondrais!... Dieu sait ce que je lui répondrais...
+Un vrai scandale!... Mais mon compte est bon, va!... Je suis en état
+constant de péché mortel, et si je venais à mourir subitement...
+
+MARIO.--L'enfer!
+
+FLORIA.--Encore si c'était avec toi!...
+
+MARIO.--Bon, qui sait!...
+
+FLORIA, =rassurée.=--Oui, je crois que ça s'arrangera tout de même...
+
+MARIO.--Mais oui!... va...
+
+FLORIA.--Grâce à la Madone, je suis très bien avec la Madone!
+
+MARIO.--Ah! alors, continuons!
+
+=On frappe à la porte.=
+
+FLORIA.--Chut!...
+
+MARIO.--Quoi?
+
+FLORIA.--On a frappé.
+
+LUCIANA, =dehors.=--Madame, madame!
+
+FLORIA, =descendant.=--C'est ma femme de chambre... C'est toi, Luciana?
+
+LUCIANA.--Oui, madame.
+
+FLORIA, =à Mario.=--Ouvre.
+
+=Mario ouvre.=
+
+
+
+Scène V
+
+LES MÊMES, LUCIANA
+
+
+FLORIA.--Qu'est-ce que c'est?... Quoi!
+
+LUCIANA.--Une lettre que l'on vient d'apporter à la maison de la part du
+maestro.
+
+=Elle cherche la lettre sur elle.=
+
+FLORIA.--Paisiello? Dieu, que c'est agaçant de ne pas être un moment
+tranquille. =(Mario, pendant ce temps, fait à Angelotti un signe de
+patience.)= Allons, donne donc? Dépêche-toi!
+
+LUCIANA.--La voici!
+
+FLORIA.--Qu'est-ce qu'il me veut encore, ce vieux fou? =(Lisant.)= _Divine
+Tosca. Son Excellence monsieur le duc d'Aseoli me communique une
+nouvelle qui vous comblera de joie. Sa Majesté vient de recevoir une
+lettre du général Mêlas qui lui annonce que, le 14 courant, il a livré
+bataille à l'armée française commandée par le général Bonaparte, dans la
+plaine de Marengo, près d'Alexandrie_...
+
+MARIO, =vivement.=--Ah! donne, je t'en prie... =(Il prend la lettre et lit
+de façon à être entendu par Angelotti.)= ..._Le combat commencé à l'aube
+s'est prolongé avec un grand acharnement jusqu'à trois heures de
+l'après-midi et s'est terminé par la déroute complète de l'armée
+française... C'est une victoire éclatante pour nos armes_... =(Il repasse
+la lettre à Floria.)= Tiens, achève.
+
+=Il va s'asseoir, attristé, à gauche.=
+
+FLORIA, =reprenant la lecture.=--..._En conséquence, Sa Majesté vient
+d'ordonner des prières d'actions de grâces dans toutes les églises. Et
+j'ai pensé qu'il était de notre devoir de nous associer à cette joie
+patriotique... L'excès même de mon enthousiasme échauffant ma verve, je
+viens d'improviser une cantate en l'honneur de cette victoire..._
+
+MARIO.--Charlatan! Il veut rentrer en grâce et faire oublier sa
+Marseillaise parthénopéenne!
+
+FLORIA, =continuant.=--_...Ai-je besoin d'ajouter, diva, que cette
+improvisation ne peut avoir quelque mérite que si vous lui prêtez, ce
+soir, au Palais-Farnèse, l'appui de votre prestigieux talent?... Les
+choeurs et l'orchestre sont convoqués. On n'attend plus que vous. Une
+bonne répétition nous suffira avant l'heure du souper. Venez sans
+retard, je vous en prie, et vous comblerez de joie le plus ardent, le
+plus dévoué, le plus! et cætera! Vieux singe, va..._
+
+Le diable l'emporte avec sa cantate!
+
+MARIO, =vivement.=--Ah! tu ne peux pas refuser!
+
+FLORIA.--Eh! non... Pour la reine!... Mais comme c'est gai de te laisser
+là pour aller répéter sa cantate!... Qu'est-ce que tu vas faire sans
+moi?
+
+=Elle s'apprête à partir.=
+
+MARIO.--Je travaillerai jusqu'à la nuit.
+
+FLORIA.--Et après?
+
+MARIO.--J'irai souper et coucher à la villa.
+
+FLORIA.--C'est cela, oui!... Et demain matin?
+
+MARIO.--Demain matin, tu me verras à midi.
+
+FLORIA.--Pourquoi si tard?
+
+MARIO.--Pour te laisser dormir.
+
+FLORIA.--Je n'ai pas besoin de dormir tant que ça! Je veux que tu me
+réveilles.
+
+MARIO.--C'est convenu. Allons, à demain.
+
+FLORIA, =prête à partir, s'arrêtant.=--Attends!...
+
+MARIO.--Quoi?
+
+FLORIA, =montrant, le tableau.=--Oh! je t'en prie! Fais-lui des yeux
+noirs... Cela t'est bien égal, n'est-ce pas? Elle sera tout aussi
+Madeleine avec des yeux noirs...
+
+MARIO.--Mon Dieu, si tu y tiens?
+
+FLORIA.--Oui, j'y tiens beaucoup. Comme cela tu ne penseras plus à
+l'Attavanti.
+
+MARIO.--Alors, c'est promis...
+
+FLORIA, =l'embrassant.=--Tiens! Je t'adore!
+
+MARIO,--Oh! devant la Madone!
+
+FLORIA.--Oh! Elle est si bonne... Elle ne m'en veut pas... A demain,
+trésor adoré!
+
+MARIO.--A demain, amour.
+
+=Floria sort avec Luciana.=
+
+
+Scène VI
+
+MARIO, ANGELOTTI
+
+=Angelotti sort de, la chapelle dès que la porte est refermée et les
+verrous tirés.=
+
+
+MARIO.--Ah! mon ami, quelle nouvelle!... Cette bataille?
+
+ANGELOTTI.--Hélas! oui! Ceci nous achève!...
+
+MARIO.--Enfin, pensons à vous... On va rouvrir l'église avant l'heure
+pour les prières ordonnées... Toute la ville doit être en émoi... Si
+nous en profitions pour sortir de la ville avant la fermeture des
+portes?...
+
+ANGELOTTI.--Sans attendre Trebelli, soit!
+
+MARIO.--Alors...
+
+=Coup de canon au lointain.=
+
+ANGELOTTI, =saisi.=--Ah!
+
+MARIO.--Le signal!... On sait votre évasion!...
+
+ANGELOTTI.--Attendez!... C'est peut-être une salve pour cette victoire.
+
+=Ils prêtent l'oreille.=
+
+MARIO.--Non!... Vous voyez!... Plus rien!... Un seul coup. C'est bien
+votre fuite que l'on signale!... Il n'y a plus à rester ici... Coûte que
+coûte, partons... Vite à ce déguisement... Dès que vous serez prêt,
+sortez par l'autre grille, dans l'ombre, faites le tour de l'église par
+ce côté... Moi, je gagnerai par l'autre la grande porte où je vous
+attendrai, et nous sortirons audacieusement, c'est le mieux!... Allez,
+allez... Voici le sacristain, et vite, le danger nous talonne!
+
+=Angelotti rentre dans la chapelle dont il ferme la grille et où il
+disparaît. Mario saute sur son estrade.=
+
+
+Scène VII
+
+MARIO, EUSEBE, puis GENNARINO
+
+
+EUSÈBE, =paraissant par la gauche, au fond, ses clefs à la main, et
+allant rouvrir les verrous à droite.=--Votre Excellence a entendu?
+
+MARIO.--Quoi?
+
+EUSÈBE.--Le coup de canon!
+
+MARIO, =indifféremment.=--Ah! oui, n'est-ce pas pour fêter cette victoire?
+
+EUSÈBE.--Non! Non! C'est quelque jacobin qui se sera évadé du château
+Saint-Ange...
+
+MARIO, =de même.=--Peut-être...
+
+GENNARINO, =entrant vivement par la droite, essoufflé.= Sûrement,
+Excellence!... Angelotti s'est enfui!
+
+EUSÈBE.--Ah! la canaille!
+
+GENNARINO.--On crie sa fuite par les rues et le signalement avec
+promesse de mille piastres pour qui le livrera; et, pour qui lui donnera
+asile, la potence.
+
+EUSÈBE,--C'est trop peu!...
+
+GENNARINO.--Un porte-clefs, son complice, a été dénoncé par un voiturier
+avec qui il faisait prix, c'est ainsi qu'on a tout découvert!
+
+MARIO.--Et ce porte-clefs est arrêté?
+
+GENNARINO.--Oui, Excellence.
+
+MARIO, =descendant=.--Il a parlé?
+
+GENNARINO.--Oh! sûrement... On l'a mis à la question.
+
+EUSÈBE.--C'est trop peu!...
+
+MARIO, =vivement=.--Ma voiture est là?
+
+=Il désigne la droite.=
+
+GENNARINO.--Oui, Excellence, avec Fabio.
+
+MARIO, =prenant son chapeau.=--Dis à Fabio de faire le tour et d'aller
+m'attendre sur la place, devant la grande porte... Après quoi tu
+viendras tout mettre en ordre. Allons, vivement, dépêche-toi!
+
+GENNARINO.--Oui, Excellence!
+
+=Il sort en tournant par la droite. Les cierges s'allument au fond et l'on
+commence à voir de tous côtés les fidèles, hommes et femmes.=
+
+EUSÈBE, =allant allumer les cierges devant la Madone.=--Alors, Votre
+Excellence a déjà entendu parler de cette victoire de Marengo?
+
+MARIO, =anxieux, regardant du côté de la grille.=--Oui!
+
+EUSÈBE, =même jeu, lui tournant le dos et riant.= Joseph est rossé... Ah!
+Ah! Qu'est-ce qui a sur les doigts?... C'est Joseph!...
+
+MARIO, =même jeu.=--Joseph?...
+
+EUSÈBE.--Oui... oui... le Bonaparte en carton... Ah! Ah! Celui qui
+franchit les Alpes avec ses canons!... Farceur, va! C'est à se
+tordre!...
+
+=Angelotti paraît vaguement, ouvrant l'autre grille et disparaissant dans
+l'ombre.=
+
+MARIO, =à lui-même.=--Enfin!...
+
+EUSÈBE.--Vous dites?...
+
+MARIO.--Rien! =(L'attirant à lui pour détourner son attention.)= Tenez,
+père Eusèbe, merci et bonsoir!...
+
+=Il s'en va vivement par le fond, à gauche.=
+
+EUSÈBE.--Il est vexé tout de même, le jacobin!... Trois Pauli! =(Faisant
+la grimace.)= C'est trop peu!
+
+=Chants d'église, au fond, très affaiblis, et prières.=
+
+EUSEBE, SCARPIA, SCHIARRONE AGENTS.
+
+
+Scène VIII
+
+GENNARINO
+
+=Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui
+s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.=
+
+
+SCARPIA, =après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d'oeil, à
+mi-voix.=--Gardez toutes les portes! Visitez l'église et faites votre
+besogne, sans trop éveiller l'attention. =(Quatre agents remontent
+lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui
+descend et le reconnaissant salue jusqu'à terre.)= Viens ça, bonhomme. Tu
+es le sacristain?
+
+EUSÈBE, =tremblant.=--Oui, Excellence.
+
+SCARPIA.--Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans
+cette église; il peut y être encore.
+
+EUSÈBE, =tremblant.=--Ah! mon Dieu! Ici!
+
+SCARPIA.--Où est la chapelle des Angelotti?
+
+EUSÈBE.--De ce côté, Excellence. La voici.
+
+SCARPIA, =à Schiarrone.=--Voyez... =(Schiarrone et un agent entrent dans la
+chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.)= Eh bien?...
+
+SCHIARRONE.--Personne, Excellence. La chapelle est vide.
+
+SCARPIA.--Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace
+de son passage?
+
+SCHIARRONE, =montrant dans les mains de l'autre agent les objets
+désignés.=--Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des
+ciseaux, des rasoirs... et des cheveux à terre.
+
+SCARPIA.--Est-ce tout?
+
+SCHIARRONE.--Oui, Excellence. =(L'autre agent reparaît avec un éventail.)=
+Oh! non... Un éventail.
+
+SCARPIA.--Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. =(Il ouvre
+l'éventail.)= Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'éventail de
+l'Attavanti qu'il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu... Rien
+autre de tel?... Aucun ajustement de femme?
+
+SCHIARRONE.--Aucun, Excellence.
+
+SCARPIA.--C'est donc bien sous ce déguisement qu'il s'est enfui. Mais
+où?... Qui peut lui venir en aide?... =(A Eusèbe.)= Bonhomme! Tu n'as rien
+remarqué de particulier autour de cette chapelle?
+
+EUSÈBE.--Rien, Excellence... Ni avant, ni après l'ouverture des portes.
+
+SCARPIA.--Ah! tu as fermé l'église?
+
+EUSÈBE.--Comme à l'ordinaire.
+
+SCARPIA.--A clefs, bien entendu?
+
+EUSÈBE.--Sauf cette porte, quelqu'un restant à l'intérieur.
+
+SCARPIA..--Et qui donc?
+
+EUSÈBE.--Le peintre qui travaille à ce tableau.
+
+SCARPIA,--Et ce peintre s'appelle?
+
+EUSÈBE.--Cavaradossi.
+
+SCARPIA.--Allons donc!... Nous brûlons... Ah! le chevalier
+Cavaradossi!... Un libéral, comme monsieur son père... =(En ce moment
+Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rangé sur l'échafaudage,
+traverse avec le panier pour sortir.)= Que porte cet enfant?...
+
+GENNARINO.--Excellence, c'est le panier où je mets tous les jours le
+goûter de mon maître.
+
+SCARPIA.--Il est vide.
+
+GENNARINO.--Comme Votre Excellence peut voir.
+
+SCARPIA.--Ton maître fait si grand honneur à tes provisions?
+
+GENNARINO.--Oh! Jamais, Excellence... C'est bien la première fois. Le
+vin, c'est toujours père Eusèbe qui le boit.
+
+EUSÈBE, =protestant.=--Si l'on peut!...
+
+SCARPIA.--Silence. =(Il fait signe au petit de s'éloigner.)= Cela suffit
+et me paraît fort clair!... =(A Eusèbe.)= Le chevalier était ici à ton
+retour?
+
+EUSÈBE.--Oui, Excellence, il part à l'instant!
+
+SCARPIA.--Tu l'as vu seul?
+
+EUSÈBE.--Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine
+dame.
+
+SCARPIA.--La Tosca?
+
+EUSÈBE.--Et, sans doute, elle est venue tantôt, si j'en crois ces fleurs
+qui n'étaient pas là à mon départ.
+
+SCARPIA.--Oui, la Tosca est fidèle à l'Eglise et
+au roi. Ce n'est pas elle qui trahirait!... Toutefois, nous la
+surveillerons. =(Les agents reparaissent. Prélude des orgues qui ne cesse
+plus.)= Eh bien, Calometti?
+
+L'AGENT.--Rien, Excellence.
+
+SCARPIA.--Aucune personne suspecte?
+
+L'AGENT.--Aucune.
+
+SCARPIA.--Nous l'avons manqué de quelques minutes!... C'est assez, pour
+l'instant!... Messieurs, allons rendre grâce au dieu des armées qui nous
+a donné la victoire!... Et prions la sainte Madone... =(Il se courbe
+devant elle.)= de bénir nos efforts dans cette autre guerre que nous
+faisons à l'impiété!...
+
+=Il met un genou à terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues éclate
+avec toutes les voix chantant le _Te Deum_.=
+
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+ACTE II
+
+_Une grande salle au palais Farnèse. Au fond, trois fenêtres sur balcon,
+dominant la place illuminée. A gauche et à droite, troisième plan,
+portes latérales, deuxième plan à droite, estrade des musiciens, à
+gauche, glace, et, en avant, estrade et siège pour la reine. Premier
+plan, à droite et à gauche, portes. A droite, canapé. Toute la scène est
+occupée par des tables de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invités
+debout, allant et venant, au fond._
+
+TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS.
+
+
+Scène première
+
+ATTAVANTI, TRIVULCE
+
+=Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains.
+Attavanti et Trivulce sont en vue, à une table de jeu. Trévilhac et
+Capréola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent
+s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan:
+pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits
+de jetons, etc. Les joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux
+venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et
+bourdonnement de voix.=
+
+
+CAPRÉOLA, =entrant avec des programmes de satin à la main et continuant
+une conversation commencée dans la coulisse.=--Et alors, monsieur?...
+
+TRÉVILHAC.--Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion
+sur la capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...»
+mon ami, allons-nous-en!...
+
+CAPRÉOLA, =après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à
+gauche.=--Et Votre Excellence a émigré?...
+
+TRÉVILHAC, =s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.=--Et
+mon Excellence a émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en
+ville, Pétersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas
+oublier la France, et mon cher Paris me manque bien.
+
+CAPRÉOLA.--On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris?
+
+TRÉVILHAC.--Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre
+par votre Mêlas.
+
+CAPRÉOLA.--Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être
+votre patrie.
+
+TRÉVILHAC.--Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en
+enrageant comme Français!
+
+CAPRÉOLA.--Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et
+nous aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez
+bien, du reste. La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la
+ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le
+signal de grandes répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire,
+et, pourvu qu'on ne se mêle ni de politique, ni de religion, la liberté
+y est complète.
+
+TRÉVILHAC.--Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît
+fort aimable.
+
+CAPRÉOLA.--Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de
+la galanterie.
+
+=Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les
+cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur
+La table où les cartes circulent.=
+
+TRÉVILHAC.--Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne
+peut plus affriolant.
+
+CAPRÉOLA.--Ce groupe?...
+
+TRÉVILHAC.--De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si
+coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers
+cueillent les cartes sur les genoux des dames?
+
+CAPRÉOLA.--Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange.
+
+TRÉVILHAC.--Je ne l'aurais jamais cru si folâtre.
+
+CAPRÉOLA, =se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de
+dames, saluée par les joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les
+saluts.=--Votre Excellence désire-t-elle que je la présente à la
+princesse Orlonia, dame de la reine.
+
+TRÉVILHAC, =debout.=--Comment donc, je vous en prie.
+
+CAPRÉOLA, =à la princesse, après l'avoir saluée.=--Monsieur le vicomte de
+Trévilhac, émigré français.
+
+LA PRINCESSE.--Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence
+a-t-elle été présentée à la reine?
+
+TRÉVILHAC.--Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier
+à cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme
+royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.
+
+LA PRINCESSE, =regardant le programme sur satin blanc que lui a remis
+Capréola.=--Ah! Paisiello nous promet une cantate.
+
+CAPRÉOLA.--Chantée par la Tosca.
+
+=Il remet un programme à Trévilhac.=
+
+LA PRINCESSE.--Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?
+
+TRÉVILHAC.--Pas encore, madame. J'arrive à peine.
+
+LA PRINCESSE.--Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La
+Tosca est une artiste incomparable.
+
+=Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.=
+
+TRÉVILHAC, =désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment
+debout, à une table de droite, derrière un joueur.=--Pardon, princesse,
+excusez ma curiosité. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le
+ventre a tant d'importance?
+
+LA PRINCESSE.--Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.
+
+TRÉVILHAC.--Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui
+parle?
+
+LA PRINCESSE.--Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa
+femme, autrement dit, son «sigisbée...»
+
+TRÉVILHAC.--Son amant?
+
+LA PRINCESSE.--Oh! pardon, cela diffère. =(A Attavanti qui descend à
+eux.)= N'est-Ce pas, marquis?
+
+ATTAVANTI.--Princesse?
+
+LA PRINCESSE.--J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français,
+=(Salutations.)= qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence...
+
+ATTAVANTI, =avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse
+remonte.=--Oh! Considérable! L'amant est vin larron d'honneur introduit
+frauduleusement, dans le ménage. Le sigisbée est un galant officiel,
+dûment autorisé à faire sa cour, avec mesure et discrétion.
+
+TRÉVILHAC.--Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué,
+très ignorant de vos moeurs italiennes.
+
+ATTAVANTI, =assis dans le fauteuil.=--Et c'est ici leur supériorité,
+monsieur. Nous avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se
+prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus.
+
+TRÉVILHAC, =assis sur la chaise.=--Ma petite expérience m'avait déjà
+fourni les mêmes conclusions.
+
+ATTAVANTI.--Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne
+vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en
+tirer quelque avantage?
+
+TRÉVILHAC.--Eh! oui-da...
+
+ATTAVANTI.--Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le
+risque qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et
+sans influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce
+n'est plus qu'agrément et profit pour tout le monde.
+
+TRÉVILHAC.--Admirablement raisonné.
+
+ATTAVANTI.--C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous,
+quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage
+un cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit,
+plaisir, à madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux
+époux se réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On
+pèse les mérites respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit
+mot!... «Le cousin un tel lui sourirait assez!» Examinons le cousin!...
+Il est discuté, élu! Le mari court à lui, les bras ouverts; toute la
+famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux
+ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à l'Opéra, aux
+conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait vraiment
+choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari!
+
+TRÉVILHAC.--Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant!
+
+LA PRINCESSE, =redescendant, au marquis.=--Ne verrons-nous pas, ce soir,
+la marquise? Je l'ai cherchée vainement.
+
+ATTAVANTI.--Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est
+pas à Rome, paraît-il!
+
+LA PRINCESSE.--Ah! Bah!
+
+ATTAVANTI.--Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. =(Appelant Trivulce
+qui a cédé sa place à la table de jeu.)= Trivulce!
+
+TRIVULCE, =descendant, entre le marquis et la princesse.=--Marquis...
+
+ATTAVANTI.--Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la
+marquise.
+
+TRIVULCE.--La marquise, princesse, est à Frascati.
+
+LA PRINCESSE.--Un jour de fête?
+
+TRIVULCE.--Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère?
+
+LA PRINCESSE.--Certes.
+
+TRIVULCE.--La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il
+n'était pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé
+d'offrir à la reine des excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer.
+
+ATTAVANTI.--Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence
+que la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur
+son frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non
+plus; moi surtout.
+
+LA PRINCESSE.--Personne ne le croira, marquis!...
+
+TRIVULCE.--On vous connaît trop!
+
+ATTAVANTI.--Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il
+irait de ce pas à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même,
+pour qu'elle parût au moins au souper.
+
+TRIVULCE.--Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y
+réussirais pas.
+
+ATTAVANTI.--C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun
+empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...
+
+=Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse
+s'assied sur ce canapé, entourée de courtisans.=
+
+TRÉVILHAC, =à mi-voix, à Capréola descendu à gauche.= Comme discussion de
+ménage, on ne trouvera pas mieux!
+
+UN MONSIGNOR, =qui joue à la table du milieu, à Attavanti.=--Eh bien,
+marquis, voici de glorieuses nouvelles.
+
+ATTAVANTI, =allant à lui, à l'adresse de tous, qui
+l'écoutent.=--Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!...
+Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne peut plus
+satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le
+colonel Pezza.
+
+TRÉVILHAC.--Pardon... le colonel?...
+
+CAPRÉOLA.--Pezza.
+
+ATTAVANTI, =avec complaisance.=--Autrement dit Fra Diavolo!
+
+=Les joueurs de milieu se dispersent.=
+
+TRÉVILHAC.--Le bandit?
+
+ATTAVANTI.--Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais
+cela est oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels
+services à la cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et
+lui a donné le cordon de Saint-Georges.
+
+TRÉVILHAC, =à lui-même.=--Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné.
+
+ATTAVANTI, =gagnant la droite.=--Très bonnes nouvelles également de Sa
+Majesté qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse.
+
+TOUS, =avec satisfaction.=--Ah!
+
+ATTAVANTI.--...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de
+l'amiral Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent
+provisoirement.
+
+TRÉVILHAC.--Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...
+
+ATTAVANTI, =assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.=--En
+somme, la guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna
+terrassé, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position
+épouvantable!... =(Il indique un champ de bataille sur la table, entourée
+par les joueurs.)= M. de Mêlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le
+prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze
+jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin.
+
+TRÉVILHAC, =agacé, entre ses dents.=--Culbuté, culbuté!... On ne culbute
+pas les Français comme cela.
+
+=Mouvement de surprise.=
+
+ATTAVANTI.--Plaît-il?
+
+TRÉVILHAC. =à haute voix.=--Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir
+son ventre pour que les Français détalent comme des lapins.
+
+ATTAVANTI.--Permettez!
+
+TRÉVILHAC.--Mais non, monsieur, précisément... Je ne permets pas!
+
+=Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.=
+
+ATTAVANTI, =ahuri, debout.=--Moi qui croyais lui faire plaisir!
+
+TOUS.--Oui!
+
+ATTAVANTI.--Ces Français sont tous fous!
+
+
+Scène II
+
+LES MÊMES, SCARPIA, puis SCHIARRONE
+
+
+LA PRINCESSE.--Voici M. le régent.
+
+=L'Orchestre, dans la coulisse, joue une gavotte. Scarpia entre par la
+gauche, premier plan, s'avance, est salué, et saluant.=
+
+LA PRINCESSE, =debout, à Scarpia, qui vient lui baiser la main.=--Rien
+encore d'Angelotti?...
+
+SCARPIA.--Rien!
+
+ATTAVANTI.--Tant pis!
+
+TRIVULCE, =à la princesse.=--Princesse, êtes-vous des nôtres, pour le
+pharaon?
+
+LA PRINCESSE.--Volontiers!
+
+=Ils remontent à la table de jeu au milieu d'autres joueurs, et Scarpia
+reste seul à l'avant-scène. Les autres personnages se groupent au fond
+causant assis et debout avec les dames. D'autres vont sur le balcon.=
+
+SCHIARRONE, =entré depuis quelque temps et mis très élégamment, bas, à
+l'oreille du baron en le saluant.=--Monsieur le baron...
+
+SCARPIA, =à mi-voix.=--Ah! C'est toi, Schiarrone!
+
+=(Il s'assied à gauche dans le fauteuil. Schiarrone de même, sur la
+chaise.)= Eh bien?...
+
+SCHIARRONE, =bas=.--Eh bien, monsieur le baron, buisson creux.
+
+SCARPIA.--Ah!...
+
+SCHIARRONE.--Nos hommes ont cerné le palais Cavaradossi... Le chevalier
+n'a pas donné signe de vie. Impatienté, j'ai donné l'ordre à Tibaldi
+d'escalader le mur du jardin et de pénétrer dans la maison dont les
+portes et les fenêtres sont ouvertes. Il a tout visité, de la cave au
+grenier. Néant.
+
+SCARPIA.--Il est en compagnie de l'autre... c'est évident. Mais où? La
+valetaille ne lui connaît pas d'autre logis?
+
+SCHIARRONE.--Aucun!... Le chevalier s'absente, souvent, des journées,
+des nuits entières. Mais, sans jamais dire où il va. C'est un ruse qui
+se sait suspect et se méfie.
+
+SCARPIA.--Oui, comme le renard, il a plusieures gîtes... Et la Tosca?
+
+SCHIARRONE.--Rien non plus de ce côté. La Tosca est rentrée chez elle,
+après sa répétition, a soupé seule, s'est mise à sa toilette et vient
+d'arriver au palais. Dans tout cela, pas ombre de Cavaradossi.
+
+SCARPIA.--Et l'Attavanti?
+
+SCHIARRONE.--La surveillance de sa maison n'a rien donné non plus. La
+marquise est à Frascati.
+
+SCARPIA.--Je le sais, mais j'espérais que, l'affaire étant manquée de ce
+côté, un avis secret la ramènerait à Rome, qu'elle ferait acte de
+présence ce soir au palais, pour détourner les soupçons, et que, par
+l'intimidation, la menace, et, au pis aller, son arrestation...
+
+SCHIARRONE, =surpris.=--La marquise?
+
+SCARPIA.--Et pourquoi pas? Sa complicité est assez prouvée par
+l'éventail!
+
+SCHIARRONE.--M. le marquis est si bien en cour...
+
+SCARPIA.--...Qu'il n'aurait garde de se compromettre en intervenant pour
+sa femme: mais ce sont là paroles inutiles, puisque la marquise est
+absente.
+
+SCHIARRONE.--M. le baron croit vraiment la Tosca étrangère à tout ceci?
+
+SCARPIA.--Que sais-je?... Cet homme est bien fin pour mettre une femme
+dans sa confidence, celle-là surtout qui est des nôtres... Nous allons
+bien voir, du reste, car la voici... =(il se lève.)= Nos hommes Sont en
+bas?
+
+SCHIARRONE, =debout.=--Oui. Excellence.
+
+SCARPIA.--Qu'ils y restent!... Et toujours à ma portée!
+
+=Ici la musique cesse. Schiarrone sort par la gauche.=
+
+
+Scène III
+
+LES MÊMES, FLORIA
+
+=Elle entre en grande toilette par la seconde porte à droite, entourée de
+galants et donnant sa main à baiser à Capréola, Trivulce, Attavanti et à
+tous les petits monsignori qui se disputent cet honneur.=
+
+
+ATTAVANTI.--Ah! Voici la charmante, l'exquise, la divine!
+
+CAPRÉOLA.--On ne sait jamais, diva, quel plaisir est le plus grand: de
+vous voir ou de vous entendre.
+
+FLORIA, =gaiement, descendant.=--Ainsi, jugez, quand on a les deux à la
+fois... =(Sans y prendre garde, donnant tantôt la main droite à baiser,
+tantôt la gauche, elle tend l'une machinalement à Trévilhac qui s'en
+empare et la baise si longuement, qu'elle s'étonne et se retourne et le
+regarde, surprise de ne pas le connaître.)= Ah! Pardon, un inconnu, il y
+a maldonne.
+
+TRÉVILHAC.--Alors, signora, coup nul... Recommençons!...
+
+=Il réitère.=
+
+FLORIA, =riant.=--Français, n'est-ce pas? Cela se voit!
+
+TRÉVILHAC.--A l'accent?...
+
+FLORIA, =de même.=--Des baisers, oui.
+
+CAPRÉOLA.--M. le chevalier de Trévilhac, que j'ai l'honneur de vous
+présenter.
+
+FLORIA, =riant.=--Il est bien temps! =(Tout en descendant, elle arrive à
+Scarpia qui, silencieusement, lui baise la main.)= Ah! bonjour, baron...
+Eh bien! Et votre fugitif?
+
+SCARPIA.--Son sort, vous intéresse?
+
+FLORIA.--Eh! oui, le pauvre!
+
+SCARPIA.--Un criminel d'Etat! Vous plaignez ce misérable?.
+
+FLORIA.--Oh! ma foi, baron, un homme qui fuit, la potence n'est plus un
+misérable!... C'est un malheureux.
+
+SCARPIA.--Et s'il frappait à votre porte, vous l'ouvririez?
+
+FLORIA.--Oh! tout de suite.
+
+SCARPIA, =toujours souriant.=--Savez-vous que VOUS y joueriez cette jolie
+tête?...
+
+FLORIA.--Raison de plus!... =(Elle se détourne.)= Ah! bonsoir, princesse.
+
+=Elle continue à parler bas, à rire, etc., avec d'autres empressées. Les
+domestiques reportent au fond les sièges qui sont à gauche de la grande
+table pour préparer l'entrée de la reine.=
+
+SCARPIA, =seul à l'avant-scène, la suivant des yeux.=--Est-ce ignorance,
+ou bravade?
+
+UN HUISSIER DE LA CHAMBRE, au fond à droite, a voix très
+haute.--Messieurs, la reine!
+
+
+Scène IV
+
+LES MÊMES, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, PRINCE D'ARAGON, LE GENERAL
+FROELICH, OFFICIERS ANGLAIS, NAPOLITAINS, AUTRICHIENS, LE DUC D'ASCOLI,
+PAISIELLO, CARDINAUX, MONSIGNORI, MUSICIENS, CHORISTES, etc.
+
+=Tandis que les domestiques enlèvent la table et les sièges devant
+l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les
+joueurs se lèvent et s'effacent pour faire place à la reine qui entre
+par la seconde porte de gauche, et descend, suivie à deux pas de
+distance par le prince d'Aragon et le général Froelich. La reine
+descend, saluée par tous, et s'arrête devant Floria qui lui fait une
+grande révérence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme à la
+reine.=
+
+
+MARIE-CAROLINE.--Bonjour, ma chère. Etes-vous en voix, ce soir?
+
+FLORIA.--Je ferai en sorte que Votre Majesté ne soit pas trop mécontente
+de son humble servante.
+
+MARIE-CAROLINE.--Est-ce réussi, au moins, cette cantate?
+
+FLORIA.--Je crois que Votre Majesté en sera satisfaite.
+
+MARIE-CAROLINE.--Paisiello a bien des sottises à se faire pardonner.
+
+=Paisiello, à droite, à l'écart, reste très humble sous les regards
+tournés vers lui.=
+
+FLORIA.--Je puis assurer à Votre Majesté qu'il est encore plus repentant
+que coupable.
+
+MARIE-CAROLINE.--Bon, ma chère, ne parlez pas; mais chantez pour lui;
+cela suffira peut-être. =(Elle se détourne. Paisiello remonte, enchanté.
+La reine, à Attavanti.)= Bonsoir, marquis!... =(Apercevant Scarpia.)= Ah!
+C'est toi, Scarpia!... =(Elle descend un peu, et se trouve isolée avec
+lui, à l'avant-scène; les autres se retirent par discrétion.)= Eh bien,
+quelles nouvelles d'Angelotti?
+
+=Le prince d'Aragon et Trivulce, à droite, avec la Tosca.=
+
+SCARPIA.--Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas dû
+quitter Rome.
+
+MARIE-CAROLINE.--Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu
+as bien des ennemis.
+
+SCARPIA.--Les mêmes que Votre Majesté!
+
+MARIE-CAROLINE.--Et ces gens-là font courir de mauvais bruits sur ton
+compte!
+
+SCARPIA.--J'arrête journellement ceux qui calomnient la reine.
+
+MARIE-CAROLINE.--On constate qu'Angelotti, enfermé depuis un an, n'a
+réussi à s'échapper que huit jours après ta venue.
+
+SCARPIA.--On m'accuserait?...
+
+MARIE-CAROLINE.--Sa soeur est riche et belle!
+
+SCARPIA.--Votre Majesté me croit coupable?...
+
+MARIE-CAROLINE.--Ta réponse est facile.... Trouve Angelotti!
+
+SCARPIA.--Oh! cette nuit même...
+
+MARIE-CAROLINE.--Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal à
+conjurer la mauvaise humeur du roi.
+
+=Elle se détourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de
+la saltarelle.=
+
+LE PRINCE D'ARAGON.--Votre Majesté ne donnera-t-elle pas à ce bon peuple
+la joie de lui témoigner son adoration?
+
+MARIE-CAROLINE.--Oui, certes! Les braves gens!
+
+=Choeur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les acclamations
+redoublent. La reine remonte vers la fenêtre du milieu, à droite de la
+grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le balcon. Autres
+personnages en scène se portent vers les deux autres fenêtres. A la vue
+de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que les chants. Le balcon
+est envahi par les assistants.=
+
+LA FOULE, =après avoir crié:= «Vive la reine!»--Angelotti!...
+Angelotti!... A mort!...
+
+TRÉVILHAC, =à Capréola=.--Que disent-ils?
+
+MARIE-CAROLINE, =sur le seuil de la fenêtre du milieu, se tournant vers
+Scarpia, seul au milieu de la scène.=--Tu entends, Scarpia! Ils demandent
+la tête d'Angelotti.
+
+SCARPIA, =froidement.=--Oui, Majesté!
+
+LA FOULE.--Scarpia! A mort, Scarpia!
+
+MARIE-CAROLINE, =même jeu.=--Et la tienne.
+
+=On rit.=
+
+SCARPIA, =de même, regardant fièrement le groupe formé à gauche par
+Capréola, Trivulce, et autres qui ricanent.=--Naturellement, la canaille
+romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la
+canaille napolitaine! =(«Vive la reine! Vive la reine!» Musique et
+choeurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue.
+Scarpia redescend seul devant la table. Tous écoutant au fond, debout ou
+assis, la tête tournée vers la place.)= Allons, si Angelotti se dérobe,
+c'est la disgrâce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font déjà
+gorge chaude à mes dépens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais
+l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me
+pardonnera jamais sa proie qui lui échappe. Un mot de cette Anglaise qui
+mène tout là-bas, et c'est fait de moi. =(Il descend au fauteuil où il
+s'assied.)= Voyons, du calme! Que faire? Arrêter Cavaradossi demain, dès
+qu'il affectera de se faire voir? Et après? Angelotti sera déjà loin.
+C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et
+comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui
+ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. =(Il regarde la Tosca en ce
+moment à la balustrade des musiciens, où elle cause avec Paisiello, un
+morceau de musique à la main, déchiffrant.)= Du moins, contre l'autre,
+l'Attavanti, j'avais une arme: cet éventail, mais ici... Ici? =(Il
+s'arrête frappé d'une idée subite.)= Pourquoi pas la même? Voyons donc!
+Voyons donc! Une femme très amoureuse, très passionnée!... Avec un
+mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout
+dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle
+trouvera pour nous! =(Fin de la saltarelle.)= Quel policier vaut une femme
+jalouse? =(Debout.)=...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et, à la
+bonne heure, je me retrouve!
+
+=Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canapé à droite de
+la scène, son morceau de musique à la main, et Scarpia a traversé la
+scène, allant à elle derrière le canapé, par un détour. Orchestre dans
+les salons lointains jouant l'andante en _sol_ majeur de la symphonie de
+Haydn en _ré_ majeur.=
+
+
+Scène V
+
+FLORIA, SCARPIA, PERSONNAGES, AU FOND.
+
+
+SCARPIA, =accoudé sur le canapé derrière Floria, prenant sa main sur le
+bras du canapé et la serrant doucement dans ses deux mains, en
+souriant.=--Savez-vous bien, signora, que je pourrais mettre les menottes
+à cette jolie main-là et vous envoyer au château Saint-Ange?
+
+FLORIA, =tranquillement, occupée de son papier, sans retirer sa
+main.=--M'arrêter?
+
+SCARPIA, =de même.=--Oui-da?
+
+FLORIA, =de même.=--Pourquoi?
+
+SCARPIA.--Pour étalage de couleurs séditieuses.
+
+FLORIA, =de même.=--Ma robe?
+
+SCARPIA.--Ce bracelet!... Rubis, diamants et saphirs. Tricolore, tout
+bonnement!
+
+FLORIA, =vivement, retirant son bras.=--Ah! C'est vrai!... Si la reine le
+voit!...
+
+SCARPIA.--Quelle plaisanterie! Nul que moi n'y prendra garde. Vous êtes
+trop connue pour votre dévouement à l'église et au roi... =(il s'assied
+près d'elle.).= malheureusement!
+
+FLORIA.--Comment! Malheureusement?
+
+SCARPIA, =galamment.=--Eh oui! J'aurais plaisir à vous avoir pour
+prisonnière.
+
+FLORIA, =gaiement.=--Dans un cachot?
+
+SCARPIA, =de même.=--Et sous triples verrous, pour vous empêcher de fuir.
+
+FLORIA.--Et la torture aussi, peut-être?
+
+SCARPIA.--Jusqu'à ce que vous m'aimiez.
+
+FLORIA, =reprenant son papier.=--Si vous n'avez que ce moyen-là!
+
+SCARPIA.--Bon; les femmes ne détestent pas un peu de violence.
+
+FLORIA.--C'est qu'en vérité on fait courir d'assez vilains bruits sur ce
+qui se passe là-bas, avec les femmes.
+
+=Elle revient à son papier de musique.=
+
+SCARPIA, =souriant.=--Bah! Que ne dit-on pas? Ce vieux château paye
+aujourd'hui pour ses fredaines d'autrefois. C'est au souvenir des Borgia
+qu'il doit cette méchante renommée. Est-ce que c'est vraiment bien,
+cette cantate de Paisiello?
+
+FLORIA, =même jeu.=--Peuh! Il aurait aussi bien fait de donner cela à la
+Romanelli.
+
+SCARPIA.--Et de ne pas vous troubler si mal à propos dans vos dévotions
+à l'église Saint-Andréa.
+
+FLORIA, =tournant les feuillets.=--Ah! Vous savez?...
+
+SCARPIA.--Oh! par profession, je sais tout.
+
+FLORIA, =de même.=--Il n'y a pas grand mérite à cela: je ne me cache
+guère.
+
+SCARPIA, =riant.=--C'est vrai! Il est donc bien charmant, ce Français.
+
+FLORIA.--Français?... Il est Romain.
+
+SCARPIA.--Oh! si peu, je veux dire par ses opinions... Comment, bien
+pensante comme vous l'êtes, pouvez-vous échanger trois mots avec ce
+voltairien sans, lui arracher les yeux.
+
+FLORIA.--C'est que c'est trois mots-là sont: je t'aime!
+
+SCARPIA.--A la bonne heure... Mais on n'aime pas tout le temps?...
+
+FLORIA.--Mais si.
+
+SCARPIA.--Enfin, vous causez bien un peu, dans l'intervalle. Et, avec
+ses idées révolutionnaires...
+
+FLORIA.--Bah! L'amour songe bien à cela. Vous savez la réponse de la
+Venotti au roi qui lui reprochait d'aimer un sans-culotte. «Ah! ma foi,
+sire, naturellement, l'amour!»
+
+SCARPIA.--Oui, mais vous savez la suite. Trois jours après, son
+républicain la plantait là. Moralité: ne pas croire à celui qui,
+lui-même, ne croit à rien. Athée en religion, athée en amour: cela se
+tient.
+
+FLORIA.--Ah! bien, vous êtes loin de compte.
+
+Il est pour moi d'une dévotion...
+
+SCARPIA.--En êtes-vous bien sûre?
+
+FLORIA, =le regardant, vaguement inquiète.=--Oui, j'en suis sûre. Pourquoi
+dites-vous cela?
+
+SCARPIA.--Eh! mon Dieu!
+
+FLORIA, =de même.=--Vous savez quelque chose. Quoi! Qu'est-ce que vous
+savez?... Mais, parlez donc, voyons!
+
+SCARPIA.--Mais non. Rien, rien! Diamine!... Quelle vivacité! Un doute,
+rien de plus; scepticisme professionnel. Mais, d'honneur, je ne sais
+rien. Allons, c'est entendu; le chevalier vous adore. Il est fidèle, et
+je le crois sans peine: cela lui est bien facile.
+
+FLORIA, =rassurée à demi seulement.=--A la bonne heure.
+
+SCARPIA, =tirant l'éventail.=--Je suis même tellement convaincu, que je
+n'hésite plus à vous remettre cet objet.
+
+=Fin de l'andante.=
+
+FLORIA.--Cet éventail?
+
+SCARPIA.--Oui, le hasard m'a conduit tantôt à Saint-Andréa; le chevalier
+venait de partir.
+
+FLORIA, =vivement.=--A quelle heure?
+
+SCARPIA.--Vers complies.
+
+FLORIA, =saisie.=--Il devait travailler jusqu'à la nuit!
+
+SCARPIA.--Enfin, il était absent et, comme par curiosité, j'examinais
+son travail, j'ai vu cet éventail oublié sur son escabeau et, de peur
+qu'il ne fût dérobé, je l'ai pris pour vous le rendre.
+
+FLORIA, =saisie.=--Sur son escabeau!...
+
+SCARPIA.--Oui! J'hésitais à vous le restituer; car enfin... Mais vous
+êtes tellement sûre de lui... Eh! mon Dieu, signera, qu'avez-vous?
+
+FLORIA, =qui a ouvert l'éventail.=--Mais cet éventail n'est pas à moi!
+
+SCARPIA.--Est-ce possible!
+
+FLORIA, =regardant l'éventail.=--Mais non! non, non!...
+
+SCARPIA.--Ah! maladroit! Qu'ai-je fait?
+
+FLORIA, =même jeu.=--A qui peut-il être? A qui? Une couronne de
+marquise!...
+
+SCARPIA.--En effet! Comment ce détail m'a-t-il échappé?
+
+FLORIA, =debout.=--Marquise!... L'Attavanti!
+
+SCARPIA, =feignant la surprise.=--Hein?
+
+FLORIA.--C'est l'Attavanti!
+
+SCARPIA.--Pourquoi elle?
+
+FLORIA.--Oh! pourquoi?... C'est elle! Oh! c'est elle!... Je la devine!
+Je la sens, là, sous mes doigts! Elle sera venue après mon départ! comme
+hier!
+
+SCARPIA.--Ah! Hier?...
+
+FLORIA.--...Ou plutôt, non! elle était là, à mon arrivée... elle s'est
+cachée... Et ces retards à m'ouvrir, ces chuchotements!... Son embarras
+à lui... sa hâte de me voir partir! Ah! maudite!... Elle était là qui me
+voyait, m'écoutait!... Et, quand je suis sortie... elle s'est jetée dans
+ses bras, riant de moi!...
+
+SCARPIA.--Oh!
+
+FLORIA.--...De moi!... Avec lui... Dans ses bras!... Ah! Ruffiane, je
+t'arracherai le coeur!
+
+SCARPIA, =debout.=--Etes-vous bien sûre?... Et si vous vous trompiez?
+
+FLORIA.--Je me trompe? Vous allez voir si je me trompe... =(Appelant le
+marquis.)= Marquis!...
+
+ATTAVANTI.--Signora!
+
+FLORIA.--Deux mots, je vous prie.
+
+ATTAVANTI.--Quatre, et que ce soit un ordre, diva, pour me donner la
+joie de vous obéir!
+
+FLORIA.--Un renseignement seulement! Connaissez-vous cet éventail?
+
+ATTAVANTI, =regardant avec son binocle.=--Cet éventail? Pas du tout.
+
+FLORIA.--Il a été perdu dans une église et, comme il porte une couronne
+de marquise, on a pensé que, peut-être, il appartenait...
+
+ATTAVANTI.--A ma femme?
+
+FLORIA.--Précisément!
+
+ATTAVANTI.--Oh! mais, pardon, alors, ce n'est pas à moi qu'il faut
+demander cela. =(Appelant.)= Trivulce!
+
+TRIVULCE, =descendant.=--Marquis!
+
+ATTAVANTI.--Dites-moi, mon cher, reconnaissez-vous cet éventail comme
+appartenant à ma femme?
+
+TRIVULCE.--Parfaitement!
+
+FLORIA.--Ah!
+
+ATTAVANTI.--Vous voyez!... Oh! lui ne peut pas s'y tromper.
+
+SCARPIA.--Vous êtes sûr?
+
+TRIVULCE.--Très sûr! J'ai commandé moi-même la couronne de perles chez
+Costa.
+
+ATTAVANTI.--Oh! alors...
+
+TRIVULCE.--C'est tout?
+
+ATTAVANTI.--C'est tout, pour vous, cher ami, merci. =(Trivulce remonte.)=
+Quant à moi, signera...
+
+FLORIA.--Vous, marquis, vous demanderez à votre femme de ma part:
+Comment son éventail se trouve chez mon amant.
+
+ATTAVANTI.--Impossible! Trivulce qui fait si bonne garde!
+
+FLORIA.--Oh! Ce n'est pas avec lui que je m'expliquerai; c'est avec
+elle.
+
+ATTAVANTI.--La marquise?
+
+FLORIA.--Oui. Où est-elle, votre femme, que je lui casse son éventail
+sur-la figure?
+
+=Elle gagne la gauche, en remontant, pour chercher la marquise parmi les
+dames qui sont au fond.=
+
+ATTAVANTI, =lui barrant le passage.=--Ah!
+
+SCARPIA, =de même.=--Vous ne ferez pas cela!
+
+FLORIA.--En plein bal!
+
+ATTAVANTI.--Devant là reine?
+
+FLORIA.--Ah! la reine!... Elle a des amants, la reine! Elle me
+comprendra!
+
+ATTAVANTI.--Bon Dieu!
+
+SCARPIA.--Taisez-vous!
+
+ATTAVANTI, =tranquille.=--Rien à craindre, du reste! La marquise n'est pas
+là.
+
+=Il remonte vers la droite pour s'éloigner.=
+
+FLORIA, =vivement.=--Elle n'est pas là?
+
+ATTAVANTI.--Non! elle est partie pour Frascati.
+
+FLORIA, =à gauche, avant-scène.=--Ah! Frascati! Elle a fait croire!... Oh!
+Je comprends. Elle est avec lui! L'infâme!...
+
+ATTAVANTI et SCARPIA.--Avec lui!
+
+FLORIA.--Oui, oui, ils sont là-bas! Pour souper ensemble et pour y
+passer la unit.
+
+SCARPIA, =vivement, allant à elle.=--Là-bas?
+
+FLORIA.--Oui!
+
+SCARPIA.--Et où... là-bas?
+
+FLORIA, =passant devant lui.=--Ah! je vais vous le dire, n'est-ce-pas,
+pour que-vous les préveniez?
+
+SCARPIA.--Mais non! Je vous jure...
+
+FLORIA.--Allons donc! La police n'a rien à voir là dedans... La
+police!... C'est moi, la police, et j'y cours.
+
+=Elle veut remonter vers le fond à droite.=
+
+SCARPIA, =remontant vivement pour lui barrer le passage.=--Et le concert?
+
+ATTAVANTI, =même jeu, près de Scarpia.=--La cantate?
+
+FLORIA.--Ah! Je m'en moque pas mal de la cantate!
+
+SCARPIA.--Mais c'est impossible!
+
+ATTAVANTI.--Quel scandale!
+
+FLORIA, =redescendant pour gagner la première porte à droite.=--C'est
+encore ça qui m'est égal, le scandale!
+
+ATTAVANTI.--Mais, diva!...
+
+SCARPIA.--La reine!...
+
+FLORIA.--Dites à la reine que je suis malade, enrouée; que je ne peux
+pas chanter! Dites ce que vous voudrez. Bonsoir!...
+
+=Elle passe devant le canapé pour gagner la sortie à droite.=
+
+SCARPIA, =la devançant vivement de ce côté en passant derrière le
+canapé.=--Mais c'est insensé!
+
+ATTAVANTI.--Elle n'en croira rien!
+
+FLORIA.--Alors, dites-lui que mon amant me trompe! Elle comprendra!...
+
+SCARPIA.--Tosca! Au nom du ciel!...
+
+FLORIA, =prête à sortir par la droite.=--Laissez-moi!...
+
+SCARPIA, =lui barrant le passage devant la porte.=--Alors, pardon! Ce
+n'est plus l'ami qui parle, mais le régent de police. Je vous arrête.
+
+FLORIA,--Vous?
+
+SCARPIA.--Mon Dieu, oui!
+
+FLORIA.--Et vous m'empêcherez?... Vous ferez cela? Vous, complice de la
+femme de cet imbécile!
+
+ATTAVANTI.--Hein?...
+
+SCARPIA.--Je ferai mon devoir, en vous obligeant à faire le vôtre, qui
+est de chanter...
+
+FLORIA.--Mais, je ne peux pas! J'ai bien envie, je suis bien en état de
+chanter! Est-ce que je peux chanter?
+
+SCARPIA.--Mal ou bien, peu importe! mais la cantate, s'il vous plaît, la
+cantate!
+
+FLORIA.--Ah! Dieu!
+
+SCARPIA.--Et après, sur mon honneur, je vous permets de sortir... je
+vous y aide!
+
+FLORIA, =vivement.=--C'est promis?
+
+SCARPIA.--Je le jure!
+
+FLORIA, =prenant son cahier de musique sur le canapé.=--Alors, vite! Tout
+de suite! Commençons!...
+
+SCARPIA.--Doucement!
+
+FLORIA.--Ah! Coquine!... Et lui!... Ah! Dieu, me tromper ainsi! Est-ce
+possible?... Mon Dieu, est-ce possible!
+
+=Elle tombe assise et pleure.=
+
+SCARPIA, =derrière le dossier du canapé.=--Allons, diva, courage!
+Remettez-vous.
+
+FLORIA, =assise, de même, essuyant ses yeux.=--Où en sont-ils
+maintenant?... Dieu le sait! Ils soupent!...
+
+SCARPIA.--Peut-être!
+
+FLORIA.--Ils ont fini?... Vous croyez qu'ils ont fini de souper?
+
+SCARPIA.--C'est probable!...
+
+FLORIA.--Et je suis là... moi, tandis...
+
+SCARPIA, =apercevant la reine qui reparaît au fond, sur le balcon.=--La
+reine!... Allons... patience, c'est l'affaire d'un petit quart d'heure!
+
+FLORIA.--Mais c'est long, un quart d'heure! C'est très long!
+
+=Elle se lève à la vue de la reine. Les musiciens s'installent à leurs
+pupitres.=
+
+PAISIELLO, =à Floria qui est toujours devant le canapé.=--Vous êtes prête,
+diva?
+
+FLORIA.--Oui, oui, je suis prête! Dépêchons, dépêchons!
+
+=Les musiciens accordent leurs instruments.=
+
+PAISIELLO.--_Si_ naturel, n'est-ce pas?
+
+FLORIA.--Non, bémol!...
+
+PAISIELLO.--Oh!
+
+FLORIA, =violemment.=--Bémol!
+
+PAISIELLO, =retournant à ses musiciens.=--Bémol! Bémol!
+
+=On enlève le canapé par la droite, premier plan. Reprise sur la place de
+la saltarelle avec choeurs, et, cette fois, fanfare. A la première
+attaque de l'air, les domestiques ont rapidement pris tous les sièges
+reportés au fond, peu à peu par les assistants eux-mêmes, et les placent
+en ligne, sur deux rangs, faisant face au public, devant la fenêtre du
+milieu et celle de droite, pour que les dames y prennent place. Un
+intervalle est laissé entre le mur du fond et les chaises pour les
+courtisans, officiers, etc. Tandis que la table du milieu, enlevée
+vivement, est emportée par le premier plan à gauche, ainsi que le
+fauteuil. La scène est donc absolument vide. Il ne reste plus que le
+canapé à droite. Le trône de la reine, un tabouret devant le trône,
+contre le mur, destiné au prince d'Aragon, et un autre tabouret, de
+l'autre côté, pour Froelich. La reine entre en scène par la fenêtre de
+gauche, trouvant devant elle le chemin libre, et suivie par tous les
+assistants qui se rangent, les femmes sur deux rangs debout, devant les
+chaises du fond; les hommes derrière les dames: Paisiello restant en
+scène, hors de la barrière, ainsi que la Tosca et Scarpia. Les
+choristes, entrés par la porte du troisième plan de droite, se groupent
+devant cette porte. La reine, après quelques mots échangés avec le
+prince d'Aragon et Froelich, monte sur l'estrade. Ces mouvements sont
+exécutés vivement, mais sans confusion. Pendant tout le temps que dure
+le choeur et la saltarelle, à la dernière mesure, tout le monde doit
+être en place. Attavanti, Trivulce, Trévilhac, Capréola, au premier plan
+à gauche. On ferme les fenêtres.=
+
+FLORIA, =à mi-voix.=--Allons, finira-t-elle par s'asseoir, cette reine?
+
+SCARPIA.--Plus bas, de grâce!
+
+=La reine s'assied. Toutes les dames font comme elle. Le prince d'Aragon
+et Froelich prennent place sur leurs tabourets. Capréola s'incline
+devant la reine, qui fait un signe de consentement, et s'avançant vers
+Paisiello.=
+
+FLORIA, =de même.=--Enfin, ce n'est pas malheureux!
+
+CAPRÉOLA, =à Paisiello.=--Monsieur, vous pouvez commencer.
+
+PAISIELLO, =très agité.=--Oui, Excellence!... =(A l'orchestre.)= Allons,
+messieurs!
+
+=Derrière Floria, à son oreille.=
+
+FLORIA.--Oui!
+
+PAISIELLO.--Largo! Largo!
+
+FLORIA.--Tu m'ennuies!
+
+PAISIELLO.--Oui, charmante. =(A Scarpia.)= Elle a ses nerfs!
+
+SCARPIA, =souriant, à droite, devant l'estrade.=--Un peu.
+
+PAISIELLO.--A nous, messieurs!
+
+=Il remonte aux musiciens, frappe sur le pupitre et attaque
+l'introduction. Floria remonte et, se plaçant en face de la reine, lui
+fait une grande révérence et s'apprête à chanter. Au même instant, et
+pendant les premiers accords, un aide de camp entre par la gauche,
+premier plan. Capréola va à lui et, après l'avoir entendu, dit un mot au
+prince d'Aragon qui parle bas à la reine tandis que Capréola remonte
+devant le trône en attendant les ordres. Sur un signe de la reine, il se
+dirige vers Paisiello et tout haut.=
+
+CAPRÉOLA.--Doucement, messieurs! Suspendez, s'il vous plaît.
+
+PAISIELLO, =effaré.=--Basta! basta!
+
+=La musique s'arrête court, Scarpia va vivement a Capréola qui lui dit
+tout bas: «C'est une lettre du général Mêlas!»=
+
+FLORIA.--Qu'est-ce encore?
+
+SCARPIA, =à Floria.=--Un courrier! Une lettre du général Mêlas.
+
+=Pendant ce temps, l'aide de camp remet la lettre du prince d'Aragon qui
+se lève et, s'inclinant, la remet à la reine.=
+
+FLORIA, =à elle-même.=--Ah! mon Dieu! Encore un retard!... Elle ne peut
+pas la lire plus tard sa lettre?
+
+SCARPIA, =la calmant.=--D'un général victorieux!... Chut! allons...
+
+=Floria hausse l'épaule et remonte vers Paisiello en tordant son
+mouchoir. La reine se lève, tous se lèvent. Profond silence.=
+
+MARIE-CAROLINE.--Ceci, messieurs, vient bien à point pour le
+couronnement de la fête. C'est une lettre du général Mêlas qui m'envoie
+de nouveaux détails sur son triomphe. =(Murmures de satisfaction.
+Marie-Caroline rompant le cachet.)= Je ne veux céder à personne le
+plaisir de nous faire connaître ce bulletin de victoire. Je vous le
+lirai moi-même.
+
+=Tous font un mouvement pour se rapprocher d'elle à distance
+respectueuse. Vivats, acclamations, sur la place.=
+
+ATTAVANTI, =ravi.=--Entendez-vous?
+
+SCARPIA, =à mi-voix, au milieu.=--Ils ont vu le courrier, ils
+applaudissent!
+
+MARIE-CAROLINE, =qui, pendant ce temps, a déplié la lettre, la
+lit.=--D'Alexandrie, minuit du 14 au 15 juin. =(Profond silence.)= Madame.
+A la chute du jour, l'ennemi, renforcé d'une nouvelle armée, après un
+combat livré dans les mêmes plaines de Marengo, pendant une grande
+partie de la nuit a battu nos troupes...
+
+=Elle retombe assise.=
+
+TOUS, =exclamations de déception.=--Oh!
+
+MARIE-CAROLINE, =dont la voir s'altère et faiblit à mesure qu'elle avance
+dans sa lecture.=...victorieuses dans la journée. En ce moment, campés
+sous les débris de notre armée... =(Murmures de déception plus grand.)= et
+nous délibérons sur...
+
+=Sa voix s'éteint, laissant glisser la lettre, elle s'évanouit dans son
+fauteuil. Les femmes l'entourent vivement pour la ranimer et la cachent
+au public pendant tout ce qui suit.=
+
+SCARPIA, =s'avançant.=--Messieurs, la reine s'évanouit!... Vite... un
+médecin. =(Mouvement, d'effarement. La foule pousse des cris de joie.)=
+Vivat! Vivat! Victoire! Victoire!
+
+=Les choeurs et l'orchestre reprennent sur la place la saltarelle dans un
+mouvement enragé jusqu'au tomber du rideau.=
+
+ATTAVANTI, =effrayé, gagnant le milieu.=--Imbéciles... qui
+applaudissent...
+
+TRIVULCE.--...qui crient: «Victoire!»
+
+ATTAVANTI.--Faites-les donc taire!
+
+=On ouvre les fenêtres, Trivulce, Capréola, etc., bousculant les chaises,
+courent au balcon et font de grands gestes de silence à la foule qui
+crie de plus belle.=
+
+CAPRÉOLA, =redescendant.=--Ah! oui, ils sont lancés, à présent!
+
+=Tout le monde se disperse. Les musiciens ramassent leurs instruments.
+Paisiello va, vient, s'agite, désespéré.=
+
+FLORIA, =sortant de ses réflexions, à Trivulce.=--Qu'est-ce que c'est,
+quoi? Qu'est-ce qu'ils ont tous?
+
+TRIVULCE.--Vous n'avez pas écouté?
+
+FLORIA.--Non, je ne sais pas! J'étais ailleurs! Une victoire?
+
+CAPRÉOLA.--Eh! non, Bonaparte nous à battus!...
+
+FLORIA.--Ah! =(Ravie.)= Alors, on ne chante plus?
+
+TRIVULCE.--Parbleu, non!
+
+=Les musiciens disparaissent avec les choeurs.=
+
+FLORIA, =jetant au vol son cahier de musique.=--Ah! Quelle chance!... Je
+me sauve!... =(A Luciana.)= Vite! mon manteau!
+
+=Luciana lui jette vivement sa plisse sur les épaules.=
+
+CAPRÉOLA.--Comprend-on cet animal qui perd la bataille le matin et qui
+la gagne le soir!
+
+=Il remonte avec Trivulce.=
+
+FLORIA.--Eh bien! Je vais faire comme lui!
+
+=Elle sort par la droite.=
+
+SCARPIA, =seul à gauche, à l'avant-scène, avec Schiarrone. Vivement à
+Schiarrone.=--Tes hommes en voiture... La mienne, vite, et la suivre de
+loin. =(A Attavanti qui cause avec Trivulce tandis que Schiarrone
+s'élance dehors.)= Allons, marquis, je vous enlève!
+
+ATTAVANTI, =surpris.=--Pour?...
+
+SCARPIA, =lui prenant le bras.=--La chasse!... Vous comprendrez plus
+tard... Dépêchons...
+
+=Il l'entraîne par la même porte que Floria.=
+
+TRÉVILHAC, =redescendant au fond, en riant aux éclats.=--Non! Cette
+fameuse victoire qui est une défaite, c'est trop drôle!
+
+CAPRÉOLA.--Pas pour vous!
+
+TRÉVILHAC.--Ah! ma foi! tant pis! Je suis battu! Mais nous sommes
+vainqueurs! Vive la France!
+
+=La musique et les cris qui n'ont pas cessé redoublent sur la place,
+malgré les gestes de Trivulce, Capréola et autres qui se précipitent de
+nouveau sur le balcon pour les faire taire.=
+
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+ACTE III
+
+_Rez-de-chaussée d'une villa. A gauche, premier plan, très en vue, porte
+d'intérieur à deux battants. Plus loin, dans l'angle formé par la
+rencontre des deux murs, installation d'atelier provisoire: chevalet, la
+plus grande partie du décor, au fond, est occupée par des arcades à
+jours, ainsi que toute la droite du théâtre. Ces arcades ont un
+soubassement, sauf au premier plan, à droite, où il y a passage, et, au
+fond, vers le milieu. Elles laissent voir un portique régnant tout
+autour du bâtiment et formé par des colonnes qui portent des traverses
+munies d'une treille. Au delà, on aperçoit le jardin, éclairé par la
+lune, des cyprès, une, fontaine Renaissance, etc. Une table à droite de
+la scène et une grande milieu du fond. Chaises, fauteuils, etc. Une
+colonne près de la porte._
+
+
+Scène première
+
+MARIO, ANGELOTTI, CECCHO
+
+=Au lever du rideau, la scène est vide. Ceccho paraît le premier, au
+fond, à l'entrée, portant un flambeau qu'il va poser sur lu colonne.
+Mario suit Angelotti, et portant sur son bras ses vêtements de femme.=
+
+
+MARIO.--Ici, respirons et réjouissons-nous. Vous êtes en sûreté!
+
+ANGELOTTI.--Grâce à vous!
+
+MARIO.--Et traverser Rome, sous ce déguisement, sans attirer
+l'attention, même la nuit, ce n'était pas petite affaire!... Ceccho,
+gardien du logis, le plus fidèle des serviteurs, est aussi le plus
+habile des cuisiniers. Il va nous improviser un excellent souper. Après
+quoi, dispos et lucides, nous examinerons tranquillement la marche à
+suivre. =(A Ceccho.)= Ton fils est là?
+
+CECCHO.--Oui, Excellence.
+
+MARIO.--Dis-lui de fermer avec soin toutes les portes et d'avoir l'oeil
+au guet.
+
+=Ceccho sort.=
+
+
+Scène II
+
+MARIO, ANGELOTTI
+
+
+MARIO.--Nous sommes ici, mon cher hôte, comme vous l'avez pu voir à la
+clarté de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausolée des
+Scipions. Le séjour est bien un peu mélancolique. Ce n'est, autour de
+nous, que ruines et tombeaux, tous les débris de la Rome antique; un
+désert poudreux, avec quelques oasis de cultures maraîchères... Mais
+cette tristesse même n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude
+peuplée de grands souvenirs, où je n'entends que les abois des chiens de
+garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de
+Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs étouffées de la Rome vivante
+qui parlent moins à ma pensée que le silence de la morte.=
+
+ANGELOTTI.--Ceci est votre demeure?
+
+MARIO.,--Pas précisément. J'habite au coeur même de la ville, sur la
+place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prétentieux
+de «Palais Cavaradossi». Ceci est ma campagne, ma villa, ma _vigne_,
+comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu'à titre de
+locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes
+ancêtres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais
+elle n'était plus aux Cavaradossi depuis bien des; années, quand,
+surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher
+un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait été au
+service de mon père. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde,
+appartenait présentement à un Anglais, chassé de Rome par la guerre, et
+qu'elle était à vendre ou à louer. J'eus la curiosité de visiter ce
+logis de mes aïeux. Il était, comme vous le voyez, fort habitable. Ma
+première pensée fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte
+pas prolonger ici un séjour dangereux. L'acquisition eut été une folie.
+Il était sage, au contraire de louer, à l'écart, une habitation
+charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l'été, un
+asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, séance
+tenante, à la condition expresse que le marché ne serait connu que de
+Ceccho, son fils et moi. Je viens ici fréquemment, mais par certains
+détours, et avec clos précautions que la solitude du lieu rend presque
+inutiles. Floria seule m'y accompagne. Qui donc s'aviserait de m'y
+chercher, et, surtout, d'y soupçonner votre présence?... D'ailleurs,
+quel rapport établir entre nous?... On ne nous a pas vus dans cette
+église. Nous ayons traversé la ville sans être reconnus, ni suives; vous
+n'avez rien à craindre. Enfin, mettons les choses au pis: On est sur vos
+traces... On vient... On cerne la maison... Je vous sauve encore...
+
+ANGELOTTI.--Comment?
+
+MARIO.--Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde
+entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations,
+à tour de rôle, ont assiégée et mise à sac; dans cette Rome des
+chrétiens et des barbares, des Nérons et des Borgias, de tous les
+persécuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un
+vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou
+l'envahisseur du dehors... =(Il se lève.)= Et cette habitation a le sien,
+dont une tradition de famille m'a gardé le souvenir, =(Il va à la
+porte-fenêtre de droite.)= Voyez-vous, là-bas, en pleine clarté de lune,
+ces deux colonnes de marbre blanc?
+
+ANGELOTTI.--Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je
+ne me trompe?
+
+MARIO.--Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa
+primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand
+Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très
+pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à
+vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la
+découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que
+l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme
+s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur:
+poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave
+fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué
+aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de
+le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait
+traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de
+Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,...
+et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits,
+d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y
+blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et
+vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit,
+tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de
+la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes
+gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement
+les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau
+débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader
+et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient
+si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est
+toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en
+cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou--c'est tout
+un--l'un de ses amis!...
+
+ANGELOTTI.--C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin
+et pour qui vous vous dévouez en frère!
+
+MARIO.--Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent...
+
+ANGELOTTI.--Brave coeur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre
+action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement,
+que vous jouez ici pour moi.
+
+MARIO.--On ne fait que cela tous les jours.
+
+ANGELOTTI.--Et qui?...
+
+MARIO.--Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau.
+
+ANGELOTTI.--Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud.
+
+MARIO.--Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons
+cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres.
+
+ANGELOTTI.--Les mêmes, à présent.
+
+MARIO.--Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus
+songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées
+rigoureusement.
+
+Etes-vous bon nageur?
+
+ANGELOTTI.--Excellent!
+
+MARIO.--Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un
+paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne
+feriez-vous pas comme lui?
+
+ANGELOTTI.--La chose est praticable...
+
+MARIO.--Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le
+puits, et vous familiariser avec la manoeuvre. =(Ils vont pour sortir par
+la droite. Angelotti passe le premier.)= Chut!... =(Angelotti, sur le
+seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du
+fond.)= On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la
+clef.
+
+ANGELOTTI.--Alors, c'est elle?
+
+MARIO.--Oui!
+
+ANGELOTTI.--Cela vous inquiète?
+
+MARIO.--Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous
+dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai,
+s'il y a lieu.
+
+=Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.=
+
+
+Scène III
+
+MARIO, FLORIA
+
+=Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scène
+d'un coup d'oeil.=
+
+
+MARIO, =allant à elle, et lui prenant la main, tendrement.=--Toi?
+
+FLORIA, =le regardant bien dans les yeux.=--Moi!... Cela te gêne?
+
+MARIO.--Cela m'inquiète... Qui t'amène?
+
+FLORIA, =de même.=--La curiosité... Je veux la voir!
+
+MARIO.--Qui?
+
+FLORIA.--Ta maîtresse.
+
+MARIO, =riant.=--Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scène
+de jalousie... Mais qui, ma maîtresse?
+
+FLORIA, =éclatant.=--Ta drôlesse, ta marquise!...
+
+MARIO.--Ah! toujours la marquise!...
+
+FLORIA, =saisissant la robe.=--Et ça?... Ce n'est pas
+
+à elle, ça?... C'est à toi?... C'est à toi?...
+
+MARIO, =allant à elle.=--Allons, écoute-moi, et je t'expliquerai...
+
+FLORIA, =sans l'écouter.=--Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voilà
+tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute
+nue!...
+
+MARIO, =même jeu, prenant ses deux mains.=--Si tu permets...
+
+FLORIA, =se dégageant violemment d'une main, sans l'écouter, pour courir
+à la porte de gauche.=--Vous êtes là!... Montrez-vous donc!... Vous êtes
+donc bien mal faite!...
+
+MARIO.--Floria, voyons...
+
+FLORIA, =jetant l'éventail par terre.=--Tiens, jette-lui son éventail, à
+ta coquine!... qu'elle se cache un peu!
+
+MARIO.--Mais, tu es folle! faite! folle!
+
+FLORIA, =dégageant ses deux mains.=--Oui, je suis folle, oui, d'aimer un
+être abject, fourbe, lâche, égoïste, ingrat... Un ruffian, qui va de
+cette créature à moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de,
+mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le goût d'une
+autre!
+
+MARIO.--Mais deux mots seulement!...
+
+FLORIA, =désolée et finissant par pleurer.=--Ah! misérable! misérable!...
+Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je
+suis lui!... Je l'ai dans l'âme, dans le coeur, dans la chair, dans les
+veines!... La première effrontée me le vole, et je suis si lâche que je
+l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le détester... je' l'aimerai
+toujours... Serai-je assez malheureuse...
+
+MARIO, =doucement.=--Voyons, est-ce fini?...
+
+FLORIA.--Ah! canaglia?
+
+MARIO.--Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement...
+
+=Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec
+l'autre.=
+
+FLORIA, =amoureusement, sans lever la tête.=--Ah! canaglia!...
+
+MARIO.--Eh bien, oui, cette robe est à la marquise.
+
+FLORIA, =bondissant, en larmes.=--Ah! tu Vois bien!...
+
+MARIO, =tranquillement, la faisant rasseoir.=--Mais ce n'est pas elle qui
+l'a déposée là. C'est un malheureux à qui elle a servi de déguisement,
+un fugitif!...
+
+FLORIA.--Son frère?
+
+MARIO.--Qui est là!
+
+FLORIA.--Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frère!... Son
+frère!... =(Le prenant à bras le corps.)= Ah! que je t'aime!
+
+MARIO.--A la bonne heure!
+
+FLORIA, =le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, mon trésor, ma vie!...
+=(S'arrêtant court.)= Si tu mentais?
+
+MARIO.--Oh!
+
+FLORIA, =vivement, lui fermant la bouche.=--Non, je te crois!...
+
+MARIO.--Tu peux le voir!...
+
+FLORIA.--Non, non, non, je ne veux pas!
+
+MARIO, =toujours assis.=--Il est là-bas... Tiens, regarde.
+
+FLORIA.--Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux
+te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu
+oublies mes folles idées, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien,
+rien, que plus d'amour pour toi... =(En tournant autour de lui, et sans
+en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)= Oui,
+c'est vrai! Je le vois!
+
+MARIO, =riant.=--Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi,
+n'est-ce pas?...
+
+FLORIA, =avec conviction.=--Oh! oui!
+
+MARIO, =de même.=--Toutes tes injures!... Merci!
+
+FLORIA, =tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrière.=--Non!
+non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut
+d'un autre, cela est si généreux à toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux
+que moi. C'est pour cela qu'il faut être indulgent... D'ailleurs, tu ne
+peux pas m'en vouloir d'être jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car
+je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant...
+
+MARIO.--Ah! bon!... Querelle-moi encore!
+
+FLORIA, =de même.=--Oh! non!... Je suis trop heureuse!... =(Silence.)=
+Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-là?...
+
+MARIO.--Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons
+la sortie de la ville au petit jour.
+
+FLORIA.--Alors, je reste aussi, moi.
+
+MARIO, =debout.=--Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans
+cette aventure.
+
+FLORIA.--Pourtant!...
+
+MARIO.--Non, non, tu vas retourner à cette fête.
+
+FLORIA.--Ah! la fête!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte
+est vainqueur...
+
+MARIO, =ravi.=--Vainqueur?...
+
+FLORIA.--A Marengo!
+
+MARIO.--Ah! bravo!... Alors?...
+
+FLORIA.--Alors, la marmite est renversée, tu penses!...
+
+MARIO.--Tu vas donc rentrer chez toi...
+
+FLORIA.--Comme cela... tristement?
+
+MARIO.--Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est là?
+
+FLORIA.--Un peu plus loin. Je voulais te surprendre!
+
+MARIO.--Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route déserte...
+
+FLORIA.--Ambroise est armé!...
+
+MARIO.--Le fils de Ceccho t'accompagnera.
+
+FLORIA.--Et quand te reverrai-je?
+
+MARIO.--Demain, après le départ d'Angelotti.
+
+FLORIA.--Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui?
+
+MARIO, =l'aidant à se rajuster.=--Mais non, sois donc tranquille... Je ne
+tenterai rien que de sûr... Attends-moi dans la matinée, à la première
+heure.
+
+FLORIA.--Oh! oui, je serai si inquiète!...
+
+MARIO, =prenant l'éventail.=--C'est donc cet éventail qui t'a mis cette
+folie en tête?...
+
+FLORIA.--Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas?
+
+MARIO.--Il était pour son frère, comme la robe.
+
+FLORIA.--Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler?
+
+MARIO.--A Angelotti?... Si tu veux... =(Il se dirige vers le jardin, tout
+en parlant.)= Il est là qui examine le puits en cas de surprise...
+
+FLORIA.--Ah! oui.
+
+MARIO.--Tu es clone retournée à l'église, après mon, départ?
+
+FLORIA.--Non.
+
+MARIO, =s'arrêtant.=--Non?... Eh bien, alors, comment l'éventail est-il
+dans tes mains?
+
+FLORIA.--Ah! c'est... =(Elle s'arrête, saisie par une pensée subite.)=
+Ah!...
+
+MARIO.--Qu'as-tu?
+
+FLORIA.--Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?...
+
+MARIO.--Naturellement!
+
+FLORIA.--Scarpia!
+
+MARIO.--Oui!
+
+FLORIA.--Ah! je comprends: c'est un piège!
+
+MARIO.--Un piège?
+
+FLORIA.--Ces soupçons sur toi... C'est lui!
+
+MARIO.--Scarpia?
+
+FLORIA.--Il me lançait sur la piste, l'infâme!
+
+MARIO, =effrayé.=--Il t'a vu partir?...
+
+FLORIA.--Il a dû me suivre!
+
+MARIO.--Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!...
+
+FLORIA.--Tais-toi! Ecoute...
+
+MARIO.--Des sons de voix...
+
+FLORIA, =épouvantée.=--Les Voici!
+
+
+Scène IV
+
+LES MÊMES, CECCHO, ANGELOTTI
+
+
+CECCHO, =accourant.=--Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas!
+
+MARIO.--Parlemente et gagne du temps! =(Il court à la fenêtre.)=
+Angelotti! =(Angelotti paraît sur le seuil du jardin tandis que la Tosca
+écoute au fond.)= Découverts!... Ils sont là!...
+
+ANGELOTTI.--Je gagne les champs et me jette dans les ruines.
+
+MARIO.--Trop tard, la maison est cernée!... Au refuge, vite! vite!
+
+ANGELOTTI.--Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant!
+
+=Il disparaît.=
+
+MARIO, =à Floria.=--Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas
+me perdre avec lui!
+
+FLORIA.--Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!...
+
+=On entend et l'on voit au fond les agents paraître de tous côtés dans,
+le jardin, gardant toutes les issues.=
+
+
+Scène V
+
+FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE,
+GREFFIER, SPOLETTA, ALBERTI, AGENTS.
+
+=Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et
+ses aides, et descend lentement.=
+
+
+MARIO, =allant à lui.=--M'est-il permis de demander à monsieur le baron
+quel motif me vaut, à pareille heure, l'honneur de sa visite?
+
+SCARPIA, =froidement.=--Madame a dû vous en instruire.
+
+MARIO.--Madame--puisqu'il lui a plu de vous initier à ces détails
+intimes--avait conçu des soupçons dont elle vient de reconnaître la
+fausseté. Mais, ce sont là choses domestiques qui ne menacent pas la
+sécurité de l'Etat et où je ne pense pas que votre vigilance ait à
+s'exercer.
+
+SCARPIA.--Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes
+fonctions, Son Excellence =(Il désigne le marquis.)= m'ayant prié de
+constater l'outrage fait à son honneur par la présence, chez vous, à
+cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme.
+
+MARIO.--Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la
+marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y être... Et madame
+vient elle-même de constater cette absence.
+
+FLORIA, =vivement.=--Oui!...
+
+ATTAVANTI, =avec satisfaction.=--Oh! si madame reconnaît?...
+
+FLORIA.--Je l'atteste!
+
+ATTAVANTI.--Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable...
+Nous n'avons plus qu'à lui offrir nos excuses...
+
+SCARPIA.--Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne
+pas accorder tant de crédit aux affirmations intéressées de monsieur et
+complaisantes de madame.
+
+MARIO.--Mais, je vous répète, monsieur...
+
+SCARPIA, =prenant l'éventail sur la table.= Enfin monsieur, cet éventail
+entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie.
+
+MARIO.--Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire
+l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins à
+Saint-Andréa: elle a oublié son éventail au départ, voilà tout.
+
+ATTAVANTI.--Eh! sans doute!... Cela s'explique...
+
+SCARPIA.--Et la preuve de ce que vous dites?
+
+MARIO.--Son portrait que tout le monde peut voir à Saint-Andréa, et
+l'absence même de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant
+toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si
+vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas à
+monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite à me passer son
+épée au travers du corps, sans autre forme de procès! Ouvre toutes les
+portes. Ceccho, éclaire ces messieurs!
+
+ATTAVANTI.--S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!...
+=(Au baron.)= Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen!
+
+SCARPIA.--En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes à deux battants
+si la personne que nous cherchons était cachet derrière.
+
+ATTAVANTI.--Parbleu!... Je n'ai donc plus rien à faire ici, n'est-ce
+pas?
+
+SCARPIA, =tranquillement.=--Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle.
+Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence
+d'accompagner ici monsieur son frère.
+
+=Mouvement de tous.=
+
+ATTAVANTI.--Son frère! Ici?
+
+SCARPIA.--Regardez monsieur, vous n'en douterez pas!
+
+MARIO, =se remettant.=--Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez
+dire...
+
+SCARPIA.--Pardonnez-moi... Nous nous comprenons très bien... Mais ceci
+doit être l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait
+péniblement la veille de monsieur. Son rôle est fini, le mien commence.
+
+ATTAVANTI.--Oui, je l'avoue... Mon beau-frère... J'aime mieux me
+dispenser...
+
+SCARPIA.--Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des
+nouvelles de Sa Majesté...
+
+LE MARQUIS.--Assurément.
+
+SCARPIA.--Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est
+découvert et qu'il est pris... =(Mouvement. Il regarde sa montre.
+Froidement.)= Ce n'est plus qu'une question de minutes.
+
+ATTAVANTI.--Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez
+vous-même. C'est trop, déjà, de m'avoir imposé une démarche qui, de la
+part d'un mari, est du plus mauvais goût. =(A Mario.)= Chevalier, toutes
+mes excuses. =(A Tosca.)= Diva, je reste à vos pieds.
+
+SCARPIA, =à Schiarrone, bas.=--Par politesse, accompagnez jusqu'à sa
+voiture ce maître sot!...
+
+=Schiarrone sort avec le marquis.=
+
+
+Scène VI
+
+LES MÊMES, moins LE MARQUIS
+
+
+MARIO, =vivement et bas à Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du
+marquis.=--Pèse tous tes mots!
+
+FLORIA, =de même.=--S'il ne sait rien que par moi!...
+
+SCARPIA, =à Schiarrone qui a visité la maison pendant ce qui
+précède.=--Vous avez visité toute la maison?
+
+SCHIARRONE.--Oui, Excellence Personne.
+
+SCARPIA.--Et dans le jardin?
+
+SCHIARRONE.--Personne.
+
+SCARPIA.--Il n'a pu s'évader. Tout est cerné. Il est donc ici, caché
+quelque part.
+
+SCHIARRONE.--On peut visiter plus à fond... et sonder les murailles.
+
+SCARPIA.--Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite
+ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire.
+
+MARIO.--Moi!
+
+SCARPIA.--A l'instant.
+
+MARIO.--Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti
+n'est pas chez moi.
+
+SCARPIA.--Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de
+prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre où vous répondrez aux
+questions que vous posera M. le procureur fiscal.
+
+MARIO.--Et pourquoi pas ici?
+
+SCARPIA.--Parce que telle est ma volonté serait une raison suffisante.
+Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame né doit
+pas assister à votre interrogatoire, ayant elle-même à subir le sien.
+
+MARIO, =vivement.=--Madame ne sait rien de plus que moi.
+
+SCARPIA.--Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur
+dans cette chambre.
+
+=Mouvement des agents.=
+
+MARIO,--Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent.
+
+=Il entre dans la chambre, à gauche, avec les agents.=
+
+
+Scène VII
+
+LES MÊMES, moins MARIO
+
+
+LE PROCUREUR FISCAL.--Votre Excellence désire que j'interroge?...
+
+SCARPIA.--Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire,
+ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette
+place, et qui vont dépendre des réponses de madame. Allez!
+
+=Le procureur sort avec le greffier.=
+
+
+Scène VIII
+
+FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE, SOLDATS.
+
+=au fond, DEUX AGENTS à la porte de gauche avec SCHIARRONE.=
+
+
+FLORIA, =assise près de la table à droite.=--De mes réponses, à moi?...
+
+SCARPIA, =venant à elle.=--Mon Dieu, oui!...
+
+FLORIA.--Et que puis-je répondre, sur des faits que j'ignore?...
+
+SCARPIA, =souriant et très poli.=--Causons amicalement, voulez-vous?...
+=(Il avance un siège.)= Et reprenons l'entretien où nous l'avons laissé au
+Palais Farnèse... Donc, cet éventail nous a trompés, et ces soupçons
+jaloux n'avaient aucune raison d'être?...
+
+FLORIA, =sèchement.=--Vous le saviez bien!...
+
+SCARPIA.--J'ai fait erreur sur la personne, voilà tout... Le chevalier
+n'était pas ici avec la marquise, mais avec son frère.
+
+FLORIA.--Ni l'un, ni l'autre. Il était seul.
+
+SCARPIA, =railleur.=--Tout de bon?
+
+FLORIA.--Oui.
+
+SCARPIA, =de même.=--Vous affirmez?...
+
+FLORIA, =nerveusement.=--Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui!
+
+SCARPIA, =froidement.=--Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!...
+=(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)=
+Schiarrone?...
+
+SCHIARRONE.--Excellence?
+
+SCARPIA.--Que dit le chevalier?
+
+SCHIARRONE, =sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient
+entre-bâillée.=--Rien, Excellence.
+
+SCARPIA.--Il persiste à nier la présence du sieur Angelotti?
+
+SCHIARRONE.--Absolument.
+
+SCARPIA, =haussant la voix pour être entendu de l'intérieur.=--Alors,
+insistez, Roberti, insistez!...
+
+FLORIA, =vivement.=--Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est
+pas!
+
+SCARPIA, =de même.=--Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'oeil pour juger un
+homme: j'avais prévu l'obstination du chevalier. Mais j'espérais vous
+trouver plus raisonnable.
+
+FLORIA.--Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir?
+
+SCARPIA, =souriant.=--Non!... Mais, en disant la vérité, vous épargneriez
+au chevalier un mauvais quart d'heure.
+
+FLORIA. =saisie.=--Comment?... Que voulez-vous dire?... =(Debout.)= Que se
+passe-t-il donc dans cette chambre?...
+
+SCARPIA, =de même.=--Oh! rien que de très simple: on y interroge votre ami
+dans les formalités requises.
+
+FLORIA, =inquiète.=--Je veux voir ce qui se passe là!...
+
+SCARPIA, =l'arrêtant par le bras.=--Je puis vous le dire: le chevalier est
+étendu dans un fauteuil, les bras et les mains liés, coiffé d'une griffe
+d'acier à trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes.
+
+FLORIA, =terrifiée.=--Oh!...
+
+SCARPIA, =debout.=--Et, à chaque refus de parler, la vis tourne... et la
+griffe mord!
+
+FLORIA, =tordant son bras pour se dégager.=--Ah! maudits!... Arrêtez
+cela!... Arrêtez!...
+
+SCARPIA, =la retenant.=--Et VOUS parlerez?
+
+FLORIA.--Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser,
+vous!... Criez-le donc!...
+
+SCARPIA.--Arrêtez! Roberti, et desserrez...
+
+FLORIA.--Oh! encore! encore! encore!
+
+SCARPIA.--Encore, Roberti... Entièrement.
+
+SCHIARRONE, =sur le seuil.=--C'est fait, Excellence.
+
+SCARPIA.--C'est fait!...
+
+FLORIA.--Oh! lâches! lâches!... Je veux le voir!... =(Schiarrone lui
+barrant le chemin.)= Ouvrez-moi!...
+
+SCARPIA.--Fermez!...
+
+=Schiarrone ferme.=
+
+FLORIA, =à Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre
+agent.=--Laissez-moi, vous!... Laissez-moi! =(Elle va se heurter à la
+porte fermée où elle frappe. Appelant.)= Mario!... Réponds-moi!...
+M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, réponds-moi donc!... Un
+mot! Un seul... que je ta sache vivant! =(Silence.)= Démons!... Ils l'ont
+tué!...
+
+SCARPIA, =assis à droite, tranquillement.=--Non... Laissez-lui le temps de
+se remettre...
+
+FLORIA.--Mario!... Mon Mario!...
+
+MARIO, =avec effort.=--Floria!...
+
+FLORIA.--Ah!...
+
+MARIO.--Ne crains rien!... J'ai bon courage!
+
+FLORIA.--On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!...
+Dis-le-moi!...
+
+MARIO.--Non, pas en ce moment... Courage, ma chérie... courage!...
+
+FLORIA.--Ah! cette voix!... Comme il souffre!... =(Elle s'éloigne de la
+porte.)= Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer
+ainsi, cet être doux et bon comme un enfant!... Ils sont là dix contre
+ce malheureux sans défense à chercher ce qui lui fera le plus de mal...
+Et ils ont trouvé cela!... cette atrocité... ces griffes d'acier dans
+les tempes... Quelle horreur!... Et celui-là sourit, tenez... et se
+pourléche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!...
+
+SCARPIA, =souriant.=--Point, ma chère!... C'est de vous que je suis
+ravi!... Par ma foi, vous êtes aussi tragique dans l'intimité que sur la
+scène... Mes compliments!... Mais revenons aux choses sérieuses... Vous
+l'avez entendu?... «J'ai bon courage.» C'est-à-dire: on ne m'arrachera
+pas un mot.
+
+FLORIA.--Ah! vous lui arracherez plutôt l'âme!
+
+SCARPIA.--J'en suis sûr!
+
+FLORIA.--Eh bien, alors, délivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne
+dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?...
+
+SCARPIA.--Fini?... Nous commençons à peine.
+
+FLORIA, =suffoquée.=--A...?
+
+SCARPIA.--A le questionner.
+
+FLORIA.--Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir?
+
+SCARPIA.--Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera,
+c'est vous qui répondrez!
+
+FLORIA.--Moi?
+
+SCARPIA.--Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour
+de vis que vous donnez à son étau...
+
+FLORIA.--Oh! bourreau!
+
+SCARPIA.--Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez
+de me répondre... =(Très haut.)= Allons, Roberti, tenez-vous prêt!... Nous
+recommençons!...
+
+=Schiarrone entre-bâille la porte et se tient prêt a transmettre les
+ordres.=
+
+FLORIA.--Assassin!... =(Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)= Non!...
+Pardon, grâce, pitié, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas
+cela!
+
+SCARPIA.--Alors, où est Angelotti?...
+
+FLORIA.--Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le
+saurais-je?... =(Scarpia lève la main. Mouvement de Schiarrone. Elle
+bondit et rabat la main.)= Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez
+donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!...
+Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en
+êtes sûr?
+
+SCARPIA.--Non!... J'attends... mais dépêchons!... Répondez.
+
+FLORIA.--Mais quoi?... Que faut-il que je réponde?... Je ne sais pas
+moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie
+lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!...
+
+SCARPIA.--Soit!... Il y avait un homme ici à votre armée?
+
+FLORIA.--Non!... =(Mouvement de Scarpia)= Si! Si!... Attendez!...
+Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus... =(Même
+jeu)= Oui, oui! je crois! Je crois!... =(A Schiarrone)= Mais, puisque je
+réponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damné!
+
+SCARPIA.--Et cet homme est Angelotti?
+
+FLORIA.--Oh! pour cela, non! par exemple!...
+
+SCARPIA, =railleur.=--C'est-à-dire: _si_.
+
+FLORIA.--Non! Je vous dis: _non_!
+
+SCARPIA, =de même.=--Si énergiquement que c'est oui!
+
+FLORIA.--Ah! quand tu régleras tes comptes avec Dieu, toi, sois
+tranquille, va, je serai là... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je sais,
+moi... Est-ce que je le connais, votre Angelotti?...
+
+SCARPIA.--Enfin, cet homme, quel qu'il soit, où est-il?
+
+FLORIA.--Ah! vous pouvez bien courir après lui... Il est loin!
+
+SCARPIA.--Non!... Tout est cerné...
+
+FLORIA.--Alors, si vous démentez tout ce que je dis... =(Epouvantée)= Un
+cri!... On recommence!...
+
+SCARPIA.--Non!
+
+FLORIA.--Si! Si!... J'ai entendu!...
+
+=Elle écoute=
+
+SCARPIA.--Rien, vous dis-je!... Eh bien, Schiarrone?...
+
+SCHIARRONE.--Evanoui.
+
+SCARPIA.--Vous voyez bien?... Continuons... Cet homme est donc caché,
+quelque part, ici-même, peut-être?...
+
+FLORIA, =préoccupée de la porte.=--Plût au ciel qu'il fût là!... Il ne
+vous laisserait pas broyer vif son sauveur!
+
+SCARPIA.--Il est donc son sauveur?
+
+FLORIA, =saisie=--Non!
+
+SCARPIA.--Vous venez de le dire!
+
+FLORIA.--Ah! ce que je dis!... Vous me forcez à parler, il faut bien que
+je dise n'importe quoi... ce qui me passe par la tête!...
+
+=Même jeu d'attention vers la chambre.=
+
+SCARPIA.--Bref, il est caché!... =(Mouvement de Floria pour protester.
+Menaçant.)= Où, caché?... Allons, finissons!...
+
+FLORIA.--Je ne sais pas!...
+
+SCARPIA, =vers la porte.=--Allez, Roberti!...
+
+FLORIA, =épouvantée.=--Non!... Je sais!... Il est.
+
+SCARPIA.--Il est...?
+
+FLORIA, =qui, dans son premier mouvement, suivi de tous, a presque
+désigné le jardin, s'arrête court, désolée.=--Mais c'est trop affreux!...
+Je ne peux pourtant pas livrer ce malheureux pour qu'on le tue!...
+
+SCARPIA.--Il est...?
+
+FLORIA, =fondant en larmes.=--Mais je ne peux pas le dire!... Je ne peux
+pas!... Vous voyez bien que je ne peux pas...
+
+=Elle tombe assise. Silence.=
+
+SCARPIA, =à son oreille, doucement.=--Allons, courage... et votre amant
+est libre!
+
+FLORIA, =sanglotant.=--Ah! Dieu!... Il ne me pardonnera jamais cela...
+jamais!
+
+SCARPIA.--Tout bas... et il n'en saura rien?... Allons?...
+
+FLORIA, =sans voix.=--Je veux lui parler d'abord...
+
+SCARPIA.--A quoi bon?
+
+FLORIA.--Tout ce qu'on voudra après, mais, que je le voie, que je lui
+parle!... Je vous en prie!
+
+SCARPIA.--Suspendez un instant, Roberti. =(A Schiarrone.)= Ouvrez la
+porte!... Le chevalier, encore évanoui?
+
+SCHIARRONE.--Non!
+
+=On ouvre la porte toute grande. Schiarrone et les agents devant pour la
+garder. Scarpia au milieu de la scène. Floria à sa droite. Silence d'une
+seconde. Floria essuie son front et veut s'avancer.=
+
+SCARPIA, =l'arrêtant.=--Oh! Pardon!... De cette place seulement.
+
+FLORIA.--Mario, mon Mario! Tu m'entends, n'est-ce pas?...
+
+MARIO, =péniblement.=--Oui!
+
+FLORIA.--Tu vois, mon Mario adoré!... Tu es a bout de forces... Moi
+aussi, je t'assure!... N'est-ce pas, que tu veux bien?... Dis que tu
+veux bien que je parle?...
+
+MARIO.--Et, que dirais-tu, malheureuse?... Tu ne sais rien!...
+
+FLORIA, =suppliant.=--Mon Mario!...
+
+MARIO, =avec force.=--Tu ne sais rien!
+
+FLORIA, =vivement, les mains tendues vers lui.=--Je ne peux pourtant pas
+te laisser déchirer ainsi!... Ma chair crie avec la tienne!... Mon
+amour, je t'en prie, à genoux!... Mon Mario bien-aimé, dis... dis que tu
+veux bien!...
+
+MARIO, =énergiquement.=--Non! Non!... Tu n'as rien à dire!... Et je te
+défends, entends-tu!... Je te défends!...
+
+FLORIA, =désespérée.=--Mais, ils te tueront!...
+
+MARIO.--Je te défends!...
+
+SCARPIA, =terrible.=--Allez! Et n'arrêtez plus!
+
+FLORIA, =bondissant à ses pieds.=--Non! Je parlerai!
+
+MARIO.--Tais-toi... ou je te maudis!...
+
+FLORIA.--Ah! Dieu!...
+
+SCARPIA.--Allez toujours!...
+
+FLORIA, =se cramponnant à lui, à genoux.=--Non!... Arrêtez!...
+
+SCARPIA, =à Floria.=--Où est cet homme?...
+
+MARIO, =poussant un cri de douleur.=--Ah!...
+
+FLORIA, =répétant le cri.=--Ah!... Tant pis pour l'autre!... Je dis
+tout!...
+
+SCARPIA, =à Schiarrone.=--Suspens!
+
+FLORIA, =désignant le jardin.=--Là!...
+
+SCARPIA.--Le jardin?
+
+FLORIA.--Le puits!...
+
+SCARPIA.--Le puits!...
+
+=Les agents s'élancent dans le jardin, par la droite. Les soldats, au
+fond, font le même mouvement dans les arbres.=
+
+FLORIA, =debout.=--Mon Mario, à présent!... Bandits, rendez-le-moi!
+
+=Elle court vers la chambre dont on lui barre le passage.=
+
+SCARPIA.--C'est fait! déliez l'autre.
+
+=Il se tourne vers le jardin, regardant.=
+
+
+Scène IX
+
+LES MÊMES, MARIO, puis COLOMETTI
+
+=Mario paraît sur le seuil, livide, égaré, effaré, se tenant à montant de
+la porte. Il a deux taches rouges aux tempes. Floria court a lui, le
+soutient et l'entraîne jusqu'au siège où il tombe muet et hagard.=
+
+
+FLORIA, =essuyant son front et le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, ma
+vie!... Mon ange, mort héros!...
+
+MARIO, =rouvrant les yeux, après un temps, et péniblement, comme un homme
+ivre.=--Ah! que cela fait mal!... Tu n'a rien dit, n'est-ce pas?... Ni
+moi?...
+
+FLORIA.--Non! non!... tu n'as rien dit!... Rien!
+
+=Il retombe épuisé. Silence. Elle pleure en baisant ses mains. Colometti
+reparaît sur le seuil.=
+
+SCARPIA.--Eh bien?
+
+COLOMETTI.--Mous l'avons.
+
+SCARPIA.--Enfin!
+
+COLOMETTI.--Mort.
+
+SCARPIA.--Mort?... Le poison?...
+
+COLOMETTI.--Sans doute.
+
+=Les agents déposent le corps d'Angelotti dans le jardin, près du seuil,
+en vue, éclairé par la lune. Mario rouvre les yeux. Floria se place; de
+façon à lui cacher Angelotti.=
+
+MARIO.--Mort?... =(A Floria.)= Qui est mort?... Je veux voir!... =(Même jeu
+de Floria. Il se redresse.)= Laisse-moi!... =(Il l'écarte et aperçoit le
+corps.)= Lui?... =(Debout.)= Ah! malheureuse!
+
+FLORIA.--Mario!...
+
+MARIO.--Ne me touche pas! Va-t'en!... Je te hais!... C'est toi! toi qui
+l'as tue!...
+
+FLORIA, =à genou.=--Pour te sauver!...
+
+MARIO.--Oh!...
+
+SCARPIA, =aux agents.=--Allons, Schiarrone, finissons!... Enlevez tout!...
+Le mort, pour le fumier, et le vivant, son complice.
+
+FLORIA, =terrifiée.=--Lui?...
+
+=On entoure Mario et on l'entraîne.=
+
+SCARPIA.--Pour la potence!...
+
+=Floria veut parler, elle le regarde, effarées sans trouver un mot, ni un
+cri et tombe comme foudroyée.=
+
+SCHIARRONE.--Et la femme?...
+
+SCARPIA.--La femme aussi!...
+
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+ACTE IV
+
+_Une chambre au château Saint-Ange. A gauche, pan coupé. Alcôve
+richement décorée. Le lit au fond. Pan coupé, droite, large fenêtre
+avec bacon praticable. Au fond, milieu, porte d'entrée, premier plan
+droite, secrétaire ouvert. Premier plan gauche, console surmontée d'une
+glace. Au pied du lit, dans l'alcôve, un prie-Dieu, avec crucifix
+d'ivoire.; Au milieu, vers la gauche, une table couverte de sa nappe, et
+sur laquelle est servi un souper. Un canapé à droite de la table au
+milieu de la, scène. Il faut encore nuit, et la pièce n'est éclairée que
+par deux candélabres allumés placés sur console, et une lampe avec
+abat-jour sur la table. Au lever du rideau, la fenêtre est fermée. Un
+maître d'hôtel et un laquais font le service. Scarpia soupe, assis entre
+la table et la console, à laquelle il tourne le dos._
+
+
+Scène première
+
+SCARPIA, SCHIARRONE, UN MAÎTRE D'HÔTEL, UN LAQUAIS, COLOMETTI
+
+
+SCARPIA.--Ouvrez la fenêtre, Colometti. L'air de cette chambre est
+étouffant. =(Colometti ouvre la fenêtre à droite toute grande.)= Quelle
+heure est-il?... Schiarrone.
+
+SCHIARRONE.--Excellence, on a chanté les matines.
+
+SCARPIA.--La ville me paraît fort calme.
+
+SCHIARRONE.--Très calme, Excellence... M. le gouverneur a fait doubler
+les postes; et toute la garnison est sous les armes.
+
+SCARPIA.--Précautions inutiles. Cette victoire des Français a moins
+échauffé les têtes romaines que je ne l'aurais cru.
+
+SCHIARRONE.--Plus d'étonnement que de joie, Excellence. Voilà, je crois
+le sentiment général.
+
+SCARPIA.--Le prisonnier est en chapelle?
+
+SCHIARRONE.--Oui, Excellence, avec les moines blancs de la mort. Mais, à
+leurs saintes exhortations, pour qu'il se recommande à la miséricorde
+divine, il se borne à répondre qu'il n'a aucun pardon à demander à Dieu,
+n'ayant fait que son devoir d'honnête homme qui est de venir en aide à
+toute victime de la tyrannie.
+
+SCARPIA, =découpant et se servant.=--Voilà bien de mon jacobin!
+
+SCHIARRONE.--...Et que si quelqu'un est coupable en cette affaire, ce
+n'est pas lui envers le ciel, mais le ciel envers lui.
+
+SCARPIA.--Affreux blasphème!... Et alors?
+
+SCHIARRONE.--Alors les blancs se sont lassés de tant d'impiété, et l'ont
+laissé en repos... Il en a profité pour s'endormir.
+
+SCARPIA.--Belle préparation à la mort, et digne d'un chrétien!
+
+
+Scène II
+
+LES MÊMES, SPOLETTA
+
+
+SCARPIA.--Eh bien, capitaine, M. le gouverneur?...
+
+SPOLETTA.--Excellence, monseigneur rentrait à l'instant ayant passé la
+nuit au Palais Farnèse, où l'avait retenu l'indisposition de Sa Majesté.
+Il a paru fort satisfait de l'arrestation d'Angelotti, et m'a remis cet
+ordre écrit de sa main.
+
+SCARPIA, =lisant.=--_Le chevalier Mario Cavaradossi devra être exécuté
+avant le lever du soleil_. =(il dépose l'acte sur la table.)= J'ai
+réfléchi. Angelotti étant condamné à la potence a décidément droit à sa
+potence. Il est inutile de faire savoir qu'il nous a échappé par le
+poison, et que nous ne pendons qu'un cadavre. Ces morts volontaires sont
+d'un détestable exemple. Le criminel ne doit pas se dérober au
+châtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la main du bourreau.
+La potence est prête?
+
+SCHIARRONE.--On la dresse en ce moment, sous cette fenêtre, à la tête du
+pont.
+
+SCARPIA.--Vous laisserez le corps en vue jusqu'à l'heure de la
+grand'messe. Après quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et
+pas en terre sainte. Un suicidé n'a pas droit à la sépulture chrétienne,
+pas même à une croix sur sa tombe. =Il boit.=
+
+SPOLETTA.--Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre?
+
+SCARPIA.--Pour le Cavaradossi, nous verrons. Où est la femme?
+
+SPOLETTA.--Dans la chambre où Votre Excellence a donné ordre qu'on
+l'enfermât.
+
+SCARPIA, =le verre à la main.=--Et furieuse, toujours?...
+
+SCHIARRONE.--Plus calme. Elle s'est fort inquiétée du chevalier d'abord;
+puis du lieu où elle se voyait transportée. Nous n'avons pas cru devoir
+le lui dire, n'ayant pas d'instructions à cet égard.
+
+SCARPIA, =à Schiarrone.=--Introduisez ici la Tosca... =(Schiarrone sort. A
+Spoletta.)= Vous, Spoletta, veillez à la pendaison du mort. La chose
+faite, je vous appellerai de cette fenêtre. Allez... =(Aux laquais, se
+levant a la vue de la Tosca introduite par Schiarrone.)= Et qu'on me
+laisse...
+
+=Le maître d'hôtel salue; le laquais emporte le plateau posé sur la
+console.=
+
+
+Scène III
+
+SCARPIA, FLORIA
+
+=Elle entre silencieusement, pâle, et regarde autour d'elle, appuyée sur
+le dossier du canapé.=
+
+
+SCARPIA, =après un temps.=--Vous voulez savoir où vous êtes, Tosca. Vous
+êtes, ainsi que le chevalier Cavaradossi, au château Saint-Ange, chez
+moi... Maintenant, j'estime qu'après une telle nuit vous êtes à bout de
+forces. Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et
+prenez votre part d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prévu que
+je vous aurais cette nuit pour convive. =(Floria, sans le regarder, fait
+un geste de refus méprisant. Il reprend, souriant.)= Bon... N'allez pas
+rêver poison... Ce sont là moeurs d'un autre âge. Nous n'usons plus du
+poison.
+
+FLORIA, =sourdement.=--Mais vous égorgez toujours!
+
+SCARPIA, =froidement=--Rarement, et les meurtrières seuls... Pour les
+rebelles et leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou
+pendre, à mon choix. =(Mouvement de Floria.)= Ce mot vous étonne... Vous
+êtes-vous figurée que le chevalier serait mis en jugement?
+
+FLORIA, =anxieuse.=--Il ne sera plus jugé?...
+
+SCARPIA, =souriant toujours.=--Quelle folie... Un interrogatoire, des
+témoins et des plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser à
+ces bagatelles!... Sa Majesté Catholique a simplifié la procédure...
+Venez ici, et voyez à la lueur des falots ces gens s'agiter là-bas à la
+tête du pont. Ils dressent un gibet à deux branches. A l'une ils
+accrocheront un mort: Angelotti... A l'autre, un vivant!...
+
+FLORIA, =épouvantée.=--Mario?
+
+SCARPIA.--Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu'à moi d'embellir ce
+groupe en vous y associant. Mais à Dieu ne plaise que je prive les
+Romains de leur idole,--qui est aussi la mienne. Votre voiture est en
+bas qui vous attend. Toutes les portes du château vous sont ouvertes.
+Vous pouvez sortir, vous êtes libre!
+
+FLORIA, =avec un cri de joie.=--Ah!
+
+=Elle s'élance vers la porte.=
+
+SCARPIA.--Attendez!... =(Elle s'arrête.)= Le vrai sens de ce cri, je le
+devine. Ce n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pensée: «Je
+cours au Palais Farnèse, je force la porte de la reine, et je lui
+arrache la grâce de mon amant!» N'est-ce pas cela?
+
+FLORIA.--Oui, c'est cela!
+
+SCARPIA, =prenant l'ordre sur la table.=--Malheureusement, l'order est
+formel. Le chevalier doit être exécuté avant le lever du soleil. Quand
+sa grâce m'arrivera, il sera pendu depuis une heure.
+
+FLORIA.--Tu ferais cela?
+
+SCARPIA.--Ah! de bonne foi, ma chère... Je vous tiens quitte de votre
+peine; mais, de la sienne, non pas!
+
+FLORIA.--Mais alors... alors... misérable!... Tu n'es même plus le
+bourreau... Tu es l'assassin!...
+
+SCARPIA.--Peut-être!... Cela dépend... Mais voyons... prenez place, je
+vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne. =(Il le
+verse.)= Nous causerons ainsi plus à l'aise du chevalier Cavaradossi, et
+de la meilleure façon de le tirer de ce mauvais pas.
+
+FLORIA.--Je n'ai soif et faim que de sa liberté! Allons, au fait!...
+=(Elle s'assied résolument en face de lui à la table, écartant le verre.)=
+Combien?
+
+SCARPIA, =se versant à boire.=--Combien?
+
+FLORIA.--Oui!... Question d'argent, je suppose?
+
+SCARPIA.--Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu,
+féroce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait
+de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entraînant
+forcément ma disgrâce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le
+soldat qui dépose sa colère avec ses armes; et vous n'ayez plus ici
+devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont
+l'admiration va pour vous jusqu'au fanatisme... et même a pris cette
+nuit un caractère nouveau... Oui, jusqu'ici, je n'avais su voir en vous
+que l'interprète exquise de Cimarosa ou de Paisiello... Cette lutte m'a
+révélé la femme... La femme plus tragique, plus passionnée que l'artiste
+elle même, et cent fois plus admirable dans la réalité de l'amour et de
+ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous avez trouvé là des
+accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'était prodigieux,
+et j'en étais ébloui au point d'oublier mon propre rôle, dans cette
+tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer
+vaincu!...
+
+FLORIA, =toujours inquiète, à mi-voix.=--Plût à Dieu!
+
+SCARPIA.--Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec
+cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si
+différente de toutes celles qui ont été miennes... une jalousie... une
+jalousie subite me mordait le coeur... Eh! quoi, ces colères et ces
+larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant
+de passion? Ah! fi donc! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me
+fortifiais dans la volonté tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui
+faire expier tant d'amour et l'en punir, oui, ma foi, l'en punir! Je lui
+veux tant de mal de son bonheur immérité. Je lui envie à ce point la
+possession d'une créature telle que vous,--que je ne saurais la lui
+pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part.
+
+FLORIA, =debout, bondissant.=--Toi!...
+
+SCARPIA, =assis, la retenant par le bras.=--Et je l'aurai!...
+
+FLORIA, =elle se dégage violemment, en éclatant de rire.=--Imbécile!...
+J'aimerais mieux sauter par cette fenêtre!...
+
+SCARPIA, =froidement, sans bouger.=--Fais... Ton amant te suit!... Dis:
+«Oui, je le sauve... Non: je le tue!»
+
+FLORIA, =le regardant, épouvantée.=--Ah! cynique scélérat! Cet horrible
+marché!... Et par l'épouvante et la force!...
+
+SCARPIA.--Bon, ma chère où prenez-vous la violence? Si le marché ne vous
+va pas, allez-vous-en, la porte est libre... Mais je vous en défie...
+Vous allez crier, m'insulter, invoquer la Vierge et les saints... Perdre
+le temps en paroles inutiles... Après quoi, n'ayant pas mieux à faire,
+vous direz: _oui_...
+
+FLORIA.--Jamais... Je vais réveiller toute la ville et lui crier ton
+infamie.
+
+SCARPIA, =de même, froidement, buvant une gorgée.=--Cela ne réveillera pas
+le mort!... =(Floria s'arrête court avec un geste de désespoir. Il
+reprend, souriant.)= Tu me hais bien, n'est-ce pas?
+
+FLORIA.--Ah! Dieu!
+
+SCARPIA, =de même.=--A la bonne heure!... Voilà comme je t'aime!... =(Il
+repose sa coupe sur la table.)= Une femme qui se donne, la belle
+affaire... J'en suis rassasié, de celles-là!... Mais ton mépris et ta
+colère à humilier... ta résistance à briser et à tordre dans mes
+bras!... Pardieu, c'est la saveur de la chose, et ta résignation me
+gâterait la fête!...
+
+FLORIA.--Oh! démon!
+
+SCARPIA.--Démon, soit!... Comme tel, ce qui me charme, créature
+hautaine, c'est que tu sois à moi... avec rage et douleur! que je sente
+bien ton âme indignée se débattre... ton corps révolté frémir de son
+abandon forcé à mes détestables caresses, et de toute ta chair, esclave
+de la mienne! Quelle revanche de ton mépris, quelle vengeance de tes
+insultes, quel raffinement de volupté, que mon plaisir soit aussi ton
+supplice... Ah! tu me hais!... Moi, je te veux, et je me promets une
+diabolique joie de l'accouplement de mon désir et de ta haine!
+
+
+FLORIA.--De quel accouplement pareil es-tu né, bête fauve, ce n'est pas
+une mamelle de femme qui t'a nourri de son lait!
+
+SCARPIA.--Va! va!... Poursuis!... Insulte-moi... Tu ne saurais trop...
+crache-moi tes mépris à la face, mords et déchire... Tout cela fouette
+mes désirs et ne les rend que plus avides de toi!...
+
+FLORIA, =se dérobant, épouvantée.=--Ne m'approche pas! A l'aide, au
+secours... à moi!...
+
+SCARPIA.--Personne ne viendra!... Et tu perds le temps en cris
+inutiles!... Vois, l'horizon s'éclaire, et ton Mario n'a plus un quart
+d'heure à vivre!
+
+FLORIA.--Ah! Dieu bon, Dieu grand, Dieu sauveur! Qu'il y ait un tel
+homme! et que tu le laisses faire! Tu ne le vois donc pas? Tu ne
+l'entends donc pas?
+
+SCARPIA, =railleur.=--Si tu ne comptes que sur lui!... Angelotti est à son
+gibet. =(Elle recule effrayée.)= Et c'est le tour de l'autre!...
+=(Criant.)= Spoletta!
+
+FLORIA, =s'élançant vers la fenêtre.=--Non!... Non!... Sauvez-le!...
+
+SCARPIA.--Tu consens?...
+
+FLORIA, =glissant à reculons dans ses bras et tombant à ses
+pieds.=--Pitié!... Grâce!... Ah! mon Dieu!... Vous êtes bien assez
+vengé!... pourtant!... Je suis assez punie, humiliée!... Je suis à vos
+pieds!... Je vous supplie... Je vous demande pardon... humblement
+pardon... de tout ce que j'ai dit!... humblement!... Grâce!... Grâce!...
+
+SCARPIA.--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?...
+
+=Il la relève en la serrant contre lui.=
+
+FLORIA, =se dégageant avec un cri de dégoût.=--Ah! non!... Non!... Je ne
+veux pas!... Je ne pourrais pas!... Je ne veux pas!...
+
+
+Scène IV
+
+LES MÊMES, SPOLETTA, sur le seuil.
+
+=Soldats, derrière, dans l'antichambre.=
+
+
+SPOLETTA.--Dois-je aller prendre Cavaradossi?
+
+FLORIA.--Oh! non! non!
+
+SCARPIA.--Attendez!... =(Il vient à Floria, cramponnée au dossier du
+canapé.)=--Tu as une minute pour te décide!
+
+FLORIA, =épuisée cramponnée au dossier du canapé.=--C'est fini!... Tout
+est contre moi!... C'est fini!...
+
+SCARPIA, =à son oreille.=--Allons!...
+
+=Silence.=
+
+FLORIA, =après un temps, avec effort, honteusement.=--Oui!...
+
+=Elle fond en larmes, la face sur le dossier du canapé.=
+
+SCARPIA, =remontant.=--Capitaine... j'ai changé d'avis... Le bourreau peut
+aller dormir. Nous ne pendrons pas le chevalier, qu'on le laisse en
+chapelle.
+
+=Spoletta se retourne vers les hommes qui l'accompagnaient, et qui, sur
+un mot de lui, se retirent. Il reste seul en vue.=
+
+FLORIA, =bas, à Scarpia.=--Je le veux libre, libre à instant.
+
+SCARPIA, =de même.=--Doucement, Tosca!... Il y faut plus de mystère!...
+Voici l'ordre du prince auquel je dois obéir. =(Il présente le
+papier.)=--Je n'ai que le choix du supplice; nous en profiterons... Mais
+pour tous, sauf pour cet homme qui m'est dévoué, le chevalier doit
+passer pour mort!...
+
+FLORIA.--Et qui m'assure qu'après... vous le sauverez?...
+
+SCARPIA.--L'ordre que je vais donner ici, vous présente!... =(A
+Spoletta.)= Spoletta! fermez-cette porte... =(Spoletta obéit.)= Ecoutez
+bien!... Nous ne pendons plus le chevalier, nous le fusillons...
+=(Mouvement de Floria qu'il arrête du geste.)= sur la plate-forme du
+château, comme nous avons fusillé le comte Palmieri...
+
+SPOLETTA.--Alors, Excellence, une exécution?...
+
+SCARPIA.--Simulée... Exactement comme vous avez fait pour Palmieri!
+
+SPOLETTA.--Parfaitement, Excellence.
+
+SCARPIA.--Vous; prendrez douze hommes de votre compagnie dont vous
+chargerez les fusils vous-même... à poudre seulement, avec le plus grand
+soin...
+
+SPOLETTA.--Oui, Excellence.
+
+SCARPIA.--Le chevalier, bien averti du rôle qu'il doit jouer, sera
+conduit sur la plate-forme, sans autres témoins que vous et vos hommes.
+Aux coups de feu, il tombera comme foudroyé... Vous ferez même constater
+qu'il est mort, et que le coup de grâce est inutile, et vous renverrez
+vos hommes. Après quoi, un manteau sur l'épaule, un chapeau sur les
+yeux, il sera conduit par vous hors du château, jusqu'à la voiture de
+madame, qui l'y attendra. Vous y prendrez place avec le chevalier, la
+voiture vous conduira jusqu'à la porte Angélique, que vous vous ferez
+ouvrir, par mon ordre, et quand la voiture aura franchi les murs sans
+accident, alors seulement, vous la laisserez suivre son chemin, et irez
+vous reposer... Le reste me regarde. Vous m'avez bien compris?
+
+SPOLETTA.--Oui, Excellence!
+
+SCARPIA.--Les fusils?...
+
+SPOLETTA.--Je les chargerai moi-même. Dois-je procéder immédiatement?...
+
+SCARPIA.--Non pas! Laissez le chevalier en chapelle et attendez.
+
+FLORIA, =à mi-voix.=--Je veux le voir, et lui dire moi-même ce qui est
+convenu.
+
+SCARPIA.--Très bien!... =(A Spoletta..)= Madame est libre. Elle peut,
+circuler dans le château et en sortir à son gré. Postez un homme au bas
+de l'escalier. Il conduira madame à la chapelle. C'est seulement après
+son entretien avec Cavaradossi et tandis qu'elle regagnera sa voiture,
+que vous procéderez à l'exécution comme; je l'ai dit...
+
+SPOLETTA.--C'est entendu, Excellence.
+
+SCARPIA.--Allez... N'oubliez rien, et qu'on me laisse seul jusqu'à ce
+que j'appelle.
+
+=Spoletta salue et sort, fermant la porte dont Scarpia tire le verrou.=
+
+
+Scène V
+
+SCARPIA, FLORIA
+
+=Au bruit de la porte fermée et du verrou tiré, Floria tressaille et se
+lève en chancelant.=
+
+
+SCARPIA, =redescendant.=--Est-ce bien cela?
+
+FLORIA, =faiblement et toute tremblante.=--Non!...
+
+SCARPIA.--Quoi de plus?...
+
+FLORIA, =de même, avec effort.=--Je veux un sauf-conduit qui, après la
+sortie de Rome, m'assure celle des Etats romains...
+
+SCARPIA.--C'est juste!... =(Il va au secrétaire où il écrit debout.
+Floria gagne la table où elle prend d'une main tremblante le verre de
+vin d'Espagne, versé par Scarpia. Dans ce mouvement, et quand elle a
+déjà porté le verre à ses lèvres, elle aperçoit sur la table le couteau
+à découper à lame pointue, s'arrête, jette un coup d'oeil à Scarpia qui
+lui tourne le dos en écrivant, et, attentive à ne pas être surprise dans
+ses mouvements, repose le verre lentement, attire le couteau à sa
+portée. Scarpia lisant tout haut ce qu'il vient d'écrire.)= _Ordre à tous
+de laisser sortir librement de la ville de Rome et des Etats romains la
+signora Tosca et le cavalier qui l'accompagne.--Vitellio Scarpia, régent
+de la police romaine._ =(Il revient à elle. Elle a repris le verre
+qu'elle vide d'un trait.)= Etes-vous satisfaite?
+
+=Il lui passe le papier qu'elle lit debout, lui étant derrière elle, et
+tout près d'elle.=
+
+FLORIA, =après avoir feint de lire, reposant le verre, ce qui rapproche
+sa main du couteau.=--Oui... C'est bien.
+
+SCARPIA.--Alors... ce qui m'est dû!...
+
+=Il l'enlace d'un bras, et baise ardemment son épaule nue.=
+
+FLORIA.--Le voilà!...
+
+=Elle lui plonge le couteau dans le coeur.=
+
+SCARPIA.--Ah! maudite!
+
+=Il tombe sur le canapé.=
+
+FLORIA, =avec une joie et un rire féroces.=--Enfin!... C'est fait!...
+Enfin!... Enfin!... Ah! c'est fait!...
+
+SCARPIA.--A moi!... Je suis mort!...
+
+FLORIA.--J'y compte bien! Ah! bourreau! Tu m'auras torturée pendant
+toute une nuit, et je n'aurais pas mon tour?... =(Elle se penche sur lui,
+les yeux dans les yeux.)= Regarde-moi bien, bandit!... me repaître de ton
+agonie, et meurs de la main d'une femme, lâche! Meurs, bête féroce,
+meurs désespéré, enragé! Meurs!... Meurs!... Meurs!...
+
+SCARPIA, =sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi
+dossier du canapé, et d'une voix étouffée.=--Au Secours!... A moi!...
+
+FLORIA. =remontant vers la porte où elle écoute.=--Crie! Le sang
+t'étouffe! On ne t'entendra pas!... =(Scarpia, par un dernier effort, se
+redresse presque debout. Elle bondit sur le meuble et reprend le
+couteau. Ils se regardent ainsi une seconde, lui suffoquant, elle
+menaçante. Après un effort inutile, il retombe sur le canapé de dos, en
+poussant un gémissement sourd, et de là glisse à terre. Elle repose le
+couteau sur le meuble, froidement.)= A la bonne heure!... =(Elle fait
+glisser le flambeau pour éclairer son visage. Il expire.)= A présent, je
+te tiens quitte! =(Sans le quitter des yeux, elle essuie ses doigts à la
+nappe, au bord extrême de la table. Puis, au bout de cette table, prend
+une carafe et mouille une serviette avec laquelle elle essuie une tache
+de sang sur sa robe; tord la serviette et la jette du côté de l'alcôve.
+Elle tourne la table et va à la glace qui est sur la console, là elle
+prend un des flambeaux à une seule bougie qui est sur la console et
+rajuste ses cheveux devant la glace.)= Et c'est devant ça que tremblait
+toute une ville! =(Roulement de tambour lointain. Trompettes battant la
+diane. Tressaillant.)= La diane!... Le jour!... déjà?...
+
+=Elle remonte entre la table et le mort et souffle le candélabre à sa
+portée. Elle prend sur la table le sauf-conduit qu'elle glisse dans son
+sein. Elle tend l'oreille vers la porte du fond. Elle va sortir, puis,
+aperçoit la bougie allumée, va pour l'éteindre et se ravise. Elle
+rallume l'autre flambeau, les place à terre, l'un à gauche, l'autre à
+droite du mort, cherche autour d'elle, aperçoit le crucifix dans
+l'alcôve, le décroche, le pose sur la poitrine de Scarpia. Puis se
+relève et gagne la porte du fond qu'elle ouvre doucement; le vestibule
+est noir. Elle écoute et sort, refermant la porte sur elle au moment où
+les tambours de la citadelle battent à leur tour.=
+
+
+RIDEAU
+
+
+
+
+ACTE V
+
+
+PREMIER TABLEAU
+
+_La chapelle des condamnés à mort au château Saint-Ange. Fenêtre grillée
+au fond. Rétable à droite. Porte à gauche._
+
+
+Scène première
+
+MARIO, =endormi,= UN GUICHETIER, UN AIDE, DEUX CARABINIERS, SPOLETTA
+
+=Un sergent entre et descend vers Mario.=
+
+
+SPOLETTA, =secouant doucement Mario pour le réveiller.=--Chevalier!...
+Chevalier!...
+
+MARIO, =se réveillant en sursaut.=--Hein?... Plaît-il?... Ah! c'est vous,
+capitaine! Je dormais si bien... Le moment est-il venu?... Et ne me
+réveillez-vous d'un si bon sommeil que pour m'en faire connaître un
+autre plus profond?...
+
+SPOLETTA, =désignant la porte qui est restée entr'ouverte.=--Non,
+monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait...
+
+MARIO.--Oh! si celui-là est encore un de ces moines blancs qui veulent à
+tout prix me faire implorer la miséricorde de Dieu, pour avoir tenté de
+sauver Angelotti, je m'y refuse énergiquement. Je vous en prie,
+capitaine, épargnez-moi leurs instances inutiles et leurs chants
+lugubres. La mort est assez fâcheuse par elle-même sans qu'on l'attriste
+encore par de telles cérémonies.
+
+=Il s'étend de nouveau pour se rendormir.=
+
+SPOLETTA.--Les moines blancs sont partis, monsieur, sur l'ordre de Son
+Excellence, et pour une raison que vous saurez tout à l'heure. Ce n'est
+pas d'eux qu'il s'agit, mais d'une personne que vous verrez sans doute
+avec plus de plaisir.
+
+MARIO, =vivement, sur son séant.=--Floria?
+
+SPOLETTA.--Oui, monsieur!
+
+MARIO, =se tournant vers la porte.=--Oui! qu'elle vienne! Où est-elle?
+Floria! Ma chérie... Mon amour!... Mais viens donc... Viens donc!
+
+=Sur un signe de Spoletta, le guichetier ouvre la porte toute grand à
+Floria.=
+
+
+Scène II
+
+LES MÊMES, FLORIA
+
+=Floria, courant à lui, et, agenouillée, le prenant dans ses bras.=--Tu
+m'as donc pardonné?
+
+
+MARIO.--Oh! ma chère âme! C'est à toi de me pardonner un mouvement de
+colère bien injuste, bien ingrat, que je me suis assez reproché. Et au
+moment de nous dire adieu...
+
+FLORIA, =bas à son oreille, avec un coup d'oeil aux personnages qui, sur
+l'ordre muet de Spoletta, gagnent la porte.=--Non!... Non!... Pas
+adieu!...
+
+MARIO.--Comment?
+
+FLORIA, =de même.=--Tais-toi! Attends... Attends qu'ils Sortent. =(En
+rapprochant son visage de celui de Mario, elle frôle le front de
+celui-ci qui n'est pas maître d'un petit mouvement de douleur.
+Vivement.)= Tu Souffres?...
+
+MARIO, =prenant sa main qu'il porte à ses lèvres.=--Un peu, oui.
+
+FLORIA.--Ah! mon amour, je vais pouvoir te soigner, te guérir!... Dans
+quelques instants, nous serons loin de cette horrible ville, et de tout
+péril! =(Les voyant tous sortis, sauf Spoletta.)= J'ai ta grâce!
+
+MARIO.--Ma grâce?
+
+FLORIA.--Entière!...
+
+MARIO.--De Scarpia?
+
+FLORIA.--De Scarpia! N'est-ce pas, capitaine, n'est-ce pas qu'il est
+sauvé?
+
+SPOLETTA.--Son Excellence, monsieur, m'a effectivement donné des ordres
+qui confirment tout ce que dit madame.
+
+FLORIA.--Tu vois!...
+
+MARIO, =à Spoletta.=--Et quels ordres?
+
+FLORIA.--On doit faire semblant de te fusiller, pour l'apparence, tu
+comprends. Mais les fusils ne seront chargés qu'à poudre, à poudre
+seulement, et, pour plus de sûreté, c'est le capitaine qui doit les
+charger lui-même. N'est-ce pas, capitaine? Dites-le-lui bien; dites-le,
+il a l'air de ne pas me croire.
+
+SPOLETTA.--Chargés de ma propre main, monsieur. C'est l'ordre formel de
+Son Excellence...
+
+FLORIA.--Tu vois bien! Le capitaine te le dit. Alors, on te conduit sur
+la plate-forme, sans témoins... Les soldats tirent... tu tombes comme
+s'ils t'avaient tué. Le capitaine congédie ses hommes; les portes du
+château nous sont ouvertes; nous montons dans ma voiture et nous partons
+ensemble pour aller où nous voudrons! et libres, libres!... Quel
+bonheur!
+
+MARIO.--Est-ce possible?
+
+FLORIA.--Tiens, le sauf-conduit =(Elle le lui donne.)= qui nous ouvre les
+portes du château, de la ville, et qui nous assure le passage jusqu'à
+l'a frontière.
+
+MARIO.--A toi?
+
+FLORIA.--Et à toi? Lis donc: _La, signora Tosca, et le cavalier qui
+l'accompagne._
+
+MARIO.--En effet. Et signé Scarpia?
+
+FLORIA.--Tu vois bien!
+
+SPOLETTA.--Et si vous m'en croyez, monsieur, vous avez tout intérêt à ne
+pas attendre le grand jour. Plus tôt nous agirons, mieux cela vaudra.
+
+FLORIA, =vivement.=--Ah! je crois bien! Vite, vite, capitaine, tout de
+suite!
+
+SPOLETTA, =à Mario.=--Mes hommes sont déjà sur la plate-forme. J'ai mis
+les fusils en lieu sûr. Je vais m'assurer que la place est déserte et je
+reviens vous prendre.
+
+FLORIA.--Oui, oui, c'est cela, capitaine, allez vite! Ah! que je vous
+suis reconnaissante!
+
+=Spoletta sort.=
+
+
+Scène III
+
+FLORIA, MARIO
+
+
+MARIO, =dès que Spoletta est sorti, il saisit violemment la main de
+Tosca.=--Malheureuse! De quel prix as-tu payé mon salut?
+
+FLORIA.--D'un coup de couteau!
+
+MARIO.--Tu l'as tué?
+
+FLORIA.--Ah! si je l'ai tué! =(Avec une joie sauvage.)= Oh! ça, oui, je
+l'ai bien tué!
+
+MARIO.--Et tu es la? Mais on va découvrir ce mort, tu es perdue.
+
+FLORIA.--Non, mon Mario, non, je ne suis pas perdue. Devant moi il a
+donné l'ordre qu'on le laissât reposer! Il repose! Personne ne
+s'étonnera qu'ayant veillé toute la nuit il dorme jusqu'à l'heure du
+repas, midi, une heure. Nous avons donc six ou sept heures devant nous,
+quatre au pis aller. Et, dans quatre heures, nous serons à
+Civita-Vecchia où nous trouverons un navire en partance, un bateau, une
+barque?... Avant qu'on ait découvert ce mort nous serons loin, bien
+loin, hors d'atteinte, en pleine mer!...
+
+MARIO.--Ah! vaillante femme. Tu es bien une Romaine. Une vraie Romaine
+d'autrefois!
+
+=La porte s'ouvre.=
+
+FLORIA.--Spoletta!
+
+
+Scène IV
+
+LES MÊMES, SPOLETTA, SOLDATS, au fond, dans le vestibule.
+
+
+SPOLETTA.--Vous êtes prêt, monsieur?
+
+FLORIA, =joyeusement.=--Oui, capitaine. Oui!... =(Elle aperçoit les soldats
+et change de ton.)= Oui, nous sommes prêts! =(Bas à Spoletta, en tenant
+Mario serré dans ses bras, pour les soldats, témoins, comme si elle lui
+faisait ses derniers adieux.)= Ne puis-je pas vous accompagner?
+
+SPOLETTA, =bas.=--Oh! non, madame. Il vaut mieux ne pas vous montrer, et
+ne venir là qu'après les, coups de feu.
+
+FLORIA, =de même.=--De ce côté, n'est-ce pas, la plate-forme?
+
+SPOLETTA, =de même.=--De ce côté! Vingt marches à monter.
+
+FLORIA, =de même.=--Bien! Ne me faites pas trop attendre.
+
+SPOLETTA, =de même.=--C'est l'affaire de cinq minutes au plus!... =(Haut à
+Mario.)= Allons, monsieur.
+
+FLORIA, =dans les bras de Mario.=--Joue bien ton, rôle! Tombe sur le
+coup... Et fais bien le mort.
+
+MARIO.--Sois tranquille!
+
+FLORIA.--Va, va vite! Nous aurons le temps de nous embrasser en route!
+
+SPOLETTA, =aux soldats.=--Portez armes!
+
+=Ils sortent avec Mario. Tous disparaissent.=
+
+
+Scène V
+
+FLORIA, seule.
+
+=Silence d'un moment.=
+
+
+FLORIA.--Sûrement, avec les chevaux de poste que nous trouverons sur la
+route, nous pouvons être à Civita-Vecchia dans quatre heures!... Ah!
+Dieu! quand je verrai les côtes d'Italie s'effacer au loin! Quelle
+délivrance... =(Silence.)= Ah! je les entends marcher là-haut, sur la
+plate-forme... Ils s'arrêtent!... C'est le moment... Pourvu, maintenant,
+que l'on ne s'avise pas de réveiller l'autre, pour quelque affaire!...
+=(Silence.)= Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent?... Cela devrait être
+fait déjà!... Un retard peut tout perdre... Et puis, c'est odieux cette
+attente!... Cela serre le coeur... J'ai beau savoir que ce n'est qu'un
+jeu... la pensée qu'on va tirer sur lui!... Ah! mon Dieu! Mais allez
+donc, allez donc! Finissez donc!... =(Détentions. Elle pousse un cri
+d'effroi involontaire.)= Ah!... Je suis folle... C'est fait!... Allons,
+maintenant! Ah! son manteau que j'oubliais!
+
+=Elle prend le manteau et sort vivement par la gauche.=
+
+
+DEUXIEME TABLEAU
+
+_Plate-forme du château Saint-Ange, côté sud. Au fond, le parapet et les
+canons. Et, en perspective la ville, entre le colysée et le dôme de
+Saint-Pierre, éclairée par le soleil levant. Au premier plan, à gauche,
+un grand mur montant jusqu'aux frises. A droite, mur et grande
+échauguette qui sert de couronnement à un escalier praticable par où
+l'on vient de l'étage inférieur. Au deuxième plan, passage praticable
+entre l'échauguette et le parapet. Il fait à peine jour au lever du
+rideau, et la scène va s'éclairant de plus en plus._
+
+
+Scène première
+
+SPOLETTA, MARIO, SOLDATS, FLORIA
+
+=Mario est étendu, immobile, à gauche de la scène, en avant du grand mur.
+Les soldats sont à droite, au fond, entre le parapet et l'échauguette
+Spoletta, penché sur Mario, dont la tête est tournée du côté du mur. Un
+sergent, une lanterne à la main, attend.=
+
+
+SPOLETTA, =après un temps, se relevant, aux soldats.=--C'est inutile...
+Vous pouvez vous retirer.
+
+=Le sergent remonte et sort avec les hommes par la droite.=
+
+FLORIA, =paraît sur le seuil de l'échauguette, le manteau sur le
+bras.=--C'est bien cela... C'est la plate-forme!... =(l'apercevant.)= Ah!
+c'est vous?... Capitaine... vos hommes sont partis?
+
+SPOLETTA.--A l'instant!
+
+FLORIA.--Où est-il?
+
+SPOLETTA.--Là!
+
+FLORIA.--Ah!... bien! Voyez si le chemin est libre!... =(Spoletta sort
+par la droite, deuxième plan. Elle va à Mario.)= C'est moi... Ne bouge
+pas!... Un soldat qui passe... Attends!... =(Elle suit des yeux le
+soldat.)= Bien!... Il s'éloigne... =(Elle redescend. Quatre hommes
+paraissent à droite, premier plan, conduits par un sergent, deux avec
+des lanternes. Vivement.)= Reste encore... Voici des lumières!... =(Les
+yeux toujours tournés vers le côté où les hommes ont disparu.)= Reste
+encore... Ils pourraient te voir. Attends qu'ils aient tourné le mur...
+Là... bien, les voici qui disparaissent... le dernier... maintenant...
+bien! Tiens, voilà le manteau. =(Elle le lui jette les yeux tournes vers
+le fond.)= Jette-le sur tes épaules et lève-toi!... Vite! à présent!...
+Vite! vite donc! =(Elle se retourne et le voit immobile.)= Mais lève-toi
+donc!... Tu ne m'entends donc pas?... Mario!... Mario!... =(Effrayée,
+elle court à lui.)= Evanoui?... Mario!... =(Elle retourne vivement le
+corps, la tête de Mario apparaît livide et son bras fouettant l'air
+vient retomber sur le sol avec un bruit mat.)= Du Sang!... Mort!... Mon
+Mario!... Tué!... Tué!... Ils me l'ont tué! =(Spoletta reparaît avec
+Schiarrone et les quatre porteurs, le sergent et des soldats. Elle
+bondit vers lui.)= Assassin! Assassin... qui devais le sauver!
+
+SPOLETTA.--Vous le faire croire et le fusiller, comme Palmieri! c'était
+l'ordre du maître!...
+
+FLORIA.--Ah! le tigre! Et je ne peux plus le tuer!
+
+=Mouvement de tous.=
+
+SPOLETTA, SCHIARRONE et UN OFFICIER.--Le tuer?
+
+FLORIA,--Oui, je l'ai tué, votre Scarpia... Tué, tué, entendez-vous?
+D'un coup de couteau dans le coeur, et je voudrais encore l'y plonger et
+l'y tordre... Ah! vous fusillez... Moi, j'égorge! =(Deux hommes, sur un
+geste de Spoletta s'élancent, par la gauche.)= Oui, allez! Allez voir ce
+que j'ai fait de ce monstre... dont le cadavre assassine encore...
+
+SCHIARRONE.--Misérable femme!
+
+SPOLETTA, =l'arrêtant.=--Eh! Ne vois-tu pas que la douleur trouble sa
+cervelle et qu'elle nous conte ses rêveries!
+
+SCHIARRONE.--Et si elle l'a tué, pourtant?
+
+SPOLETTA.--Elle le payera trop peu de sa vie.
+
+FLORIA.--Prends-la donc! Que je n'aie plus l'horreur de vous voir,
+bandits qui faites de telles choses, peuple pourri qui les accepte...
+soleil infâme qui les éclaire!
+
+=Voix confuses. Cris dehors. Roulement de tambours.=
+
+SPOLETTA, =vivement.=--Eh bien?
+
+UN OFFICIER.--C'est vrai!
+
+TOUS.--Oh!
+
+SPOLETTA.--Frappé?
+
+L'OFFICIER,--Mort!
+
+=Cris de colère.=
+
+SPOLETTA, =à Floria qui, pendant ce temps, a gagne le fond.=--Ah!
+Démon!... je t'enserrai rejoindre ton amant!
+
+FLORIA, =debout sur le parapet.=--J'y vais, canailles!
+
+=Elle se lance dans le Vide.=
+
+RIDEAU
+
+
+The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress in the year
+1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office of the Librarian of
+Congress at Washington. All rights reserved.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Tosca, by Victorien Sardou
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA ***
+
+***** This file should be named 19540-8.txt or 19540-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/5/4/19540/
+
+Produced by Chuck Greif
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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