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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Tosca + Drame en cinq actes + +Author: Victorien Sardou + +Release Date: October 14, 2006 [EBook #19540] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + +[Note du transcripteur: Les notes de scène apparaissent entre les signes +égaux.] + + + + +VICTORIEN--SARDOU + + + + +LA TOSCA + +DRAME EN CINQ ACTES + +The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress +in the year 1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office +of the Librarian of Congress at Washington. All rights +reserved. + + + + +PERSONNAGES + + +Baron Scarpia MM. P. BERTON. +Mario Cavaradossi DUMÉNY. +Cesare Angelotti ROSNY. +Le Marquis Attavanti FRANCÈS. +Eusèbe, sacristain LACROIR. +Vicomte de Trévilhac VIOLET. +Capréola JÔLIET. +Cennarino M. LACROIX P. +Trivulce DESCHAMPS. +Colometti JEGU. +Spoletta, capitaine de carabinieres BOUYER. +Schiarrone, agent de police PIRON. +Ceccho, domestique GASPARD. +Paisiello MALLET. +Diego Naselli, prince d'Aragon DELISLE. +Un Huissier DUMONT. +Un Sergent BESSON. +Floria Tosca Mme SARAH BERNHARDT. +Marie-Caroline, reine de Naples BAUCHÉ. +Luciana, femme de chambre de la Tosca DURAND. +Princesse Orlonia AUGE. +Un Monsignor FORTIN. + +La scène à Rome, le 17 juin 1800. + + + + +ACTE PREMIER + + +_L'église Saint-Andréa des jésuites à Rome. Architecture du Bernin, +pleins cintres sur gros piliers carrés de marbre banc plaqué rouge... +Stucs, dorures, etc... La vue est prise du transept de droite. Au fond, +le choeur entouré d'une grille très ornée; et la fuite de l'abside vers +la droite noyée dans l'ombre. Au premier plan à droite, porte latérale +avec son tambour et ses portes battantes. Au deuxième plan, faisant +angle avec un des gros piliers, la chapelle des Angelotti. Grille sur la +scène, grille du côté de l'abside surmontée des armes des Angelotti._ +Trois anges d'argent, deux et un, sur un fond d'azur. _Tout le côté +gauche, est occupé par un échafaudage de peintre, appuyé sur un autel, +et par un grand cadre entourant une grande toile ébauchée. Sur +l'échafaudage, tout l'attirail d'un peintre, escabeaux, tabourets, +brosses, palettes, étoffes, etc... On accède à cet échafaudage par un +petit escalier de bois blanc. Au pied de l'escalier, un panier avec un +flacon de vin, deux gobelets d'argent, du pain, un poulet froid, une +serviette et des figues. Au milieu de la scène au fond, un pilier avec +une madone en relief, peinte, sous un petit dais très doré. Au pied, une +vasque pouvant porter des fleurs, et un trépied avec des cierges. En +avant de l'échafaudage, deux tabourets._ + + +Scène première + +GENNARINO, EUSEBE, sacristain. + +=Gennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu +du fond, s'approche de lui et fait tinter à son oreille un gros +trousseau de clefs.= + + +EUSÈBE.--Eh! Gennarino!... + +GENNARINO, =s'éveillant en sursaut.=--Hein. Plaît-il? + +EUSÈBE.--Tu dors?... + +GENNARINO, =se frottant les yeux.=--Oui!... Je dors un peu. + +EUSÈBE.--Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est +l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton +patron? + +GENNARINO.--Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe +pour sa peinture. + +EUSÈBE.--Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois +de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre. + +GENNARINO, =debout.=--Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français, +père Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille +patricienne, s'il vous plaît. + +EUSÈBE.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que +j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa +mère, une Parisienne! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un +véritable Italien, travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se +respecte est occupé à faire un somme? + +GENNARINO, =préparant la palette.=--Son Excellence prétend qu'il n'est pas +d'heure plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant +closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs +ciceroni bavards, par le bourdonnement des prières, le chant des +cantiques et les sons des orgues; et que, dans cette solitude et cette +fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent plus libre, plus inspiré, +plus en verve!... + +EUSÈBE, =grommelant.=--Oui, pour recevoir les visites de certaine dame. + +GENNARINO, =de même.=--Vous dites? + +EUSÈBE.--Rien!... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte +jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en +témoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le +cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux. + +GENNARINO, =confirmant.=--Oh! ça!... + +EUSÈBE.--Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni +marier sa voix à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il +travaille à cette chapelle, il ne s'est pas confessé une seule fois, pas +même au saint jour de Pâques. + +GENNARINO.--C'est pourtant vrai, père Eusèbe. + +EUSÈBE.--Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir, +d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait +longtemps vécu à Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire, +et autres malfaiteurs de la même bande... Prends garde, Gennarino, que +le contact de l'impie ne te mène droit en enfer. + +GENNARINO, =bâillant=.--Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en +enfer? + +EUSÈBE.--Si l'on y dort!... + +GENNARINO.--Oui... + +EUSÈBE.--Au fait... y dort-on? J'avoue, garçon, que ta question me prend +au dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa, +lumière de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour +l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damnés. + +GENNARINO, =de même.=--Oh! Oui! + +EUSÈBE.--Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton +maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le +sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta +corbeille. + +GENNARINO.--Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano. + +EUSÈBE, =tirant le flacon et l'examinant.=--Tu m'étonnes, mon enfant... A +la couleur, je parierais pour du marsala. + +=Il débouche et flaire= + +GENNARINO.--Vous perdriez, père Eusèbe. + +EUSÈBE, =versant le vin dans un gobelet.=--Parbleu, j'en aurai le coeur +net. + +=Il l'avale d'un trait.= + +GENNARINO, =sautant à terre.=--Hé là donc! + +EUSÈBE, =faisant claquer sa langue.=--Tu as raison, mon fils,... c'est du +gragnano, et du meilleur. + +GENNARINO, =lui arrachant le flacon.=--Et puis le patron dira que c'est +moi! + +=Il rince le gobelet.= + +EUSÈBE.--Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. =(Il regarde +l'heure à sa montre.)= D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour +le temps qu'il me fait perdre à ne pas dormir. + +GENNARINO, =remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.=--Il se +sera arrêté à voir tes préparatifs de la fête au palais Farnèse. + +EUSÈBE.--Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre +une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises. + +GENNARINO.--Quelle victoire? + +EUSÈBE.--Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la +reddition de Gênes? + +GENNARINO.--Vaguement. + +EUSÈBE.--C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans +l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français +sont battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans +Gênes, a dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté +Impériale. + +GENNARINO.--Ah! + +EUSÈBE, =tirant un journal.=--Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!... +Ecoute ceci, mon garçon, =(il lit)= _Nous recevons de nouveaux détails sur +la reddition de Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec +huit mille hommes seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de +tenir la campagne. Le général Soult, prisonnier, est grièvement blessé. +Les trois quarts des généraux, colonels, officiers français de tout +grade, sont captifs comme lui ou blessés, ou morts. C'est un affreux +désastre pour ces bandes indisciplinées qui s'intitulent effrontément +l'armée française..._ Et ceci à la suite, =(il lit.)= _Sa Majesté +Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impératrice +Marie-Thérèse, soeur de l'infortunée Marie-Antoinette, digne et +glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre +victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était +de passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande +fête au palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura +concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse, +et musique à tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra +regretter à cette solennité vraiment patriotique, que l'absence de Sa +Majesté Ferdinand retenu à Naples par l'obligation d'y effacer les +derniers vestiges de l'infâme République parthénopéenne. Ajoutons qu'aux +dernières nouvelles, M. de Mêlas concentrait toutes ses troupes à +Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fêter une dernière et décisive +victoire..._ Avec M. de Mêlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y +a bien ce petit général Bonaparte qui serait, dit-on, à Milan; mais +prendrais-tu ce général Bonaparte au sérieux, Gennarino? + +GENNARINO.--Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui! + +EUSÈBE.--Voilà encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le +vrai... Mais celui-là qui est faux... + +GENNARINO.--Faux? + +EUSÈBE.--Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général +Bonaparte est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et +que celui-ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le +défunt, afin d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés +qu'ils refusent de se battre! + +GENNARINO.--Ainsi. Voyez!. + +EUSÈBE.--Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas +tout. Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là?... + +GENNARINO.--Joseph? + +EUSÈBE.--Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes +avec tous ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est à mourir de rire... + +GENNARINO.--Voici le patron! + + +Scène II + +LES MÊMES, MARIO CAVARADOSSSI + + +MARIO, =entrant par la droite portant une étoffe.=--Je vous demande +pardon, père Eusèbe, je suis un peu en retard. + +=Il monte sur son échafaudage et, pendant ce qui suit, drape son étoffe +sur un mannequin.= + +EUSÈBE, =repliant son journal.=--J'en profitais, Excellence, pour mettre +Gennarino au courant des opérations militaires. + +MARIO.--Oh! Alors! + +EUSÈBE.--Tout est fermé... Je puis sortir, Excellence? + +MARIO.--Oui, oui, et toi aussi, Gennarino... Je n'ai pas besoin de toi +avant la réouverture des portes. + +GENNARINO.--Merci, Excellence! + +EUSÈBE.--Votre-. Excellence aura la bonté de tirer les verrous. +=(Poussant Gennarino.)= Allons, passe devant, paresseux! + +=Ils sortent par la droite. Eusèbe tire la porte...= + + +Scène III + +MARIO, CESARE ANGELOTTI + +=Mario resté seul, après avoir disposé son étoffe, descend de +l'échafaudage pour voir l'effet de loin. Puis tout en sifflotant, il +remonte sur l'échafaudage et corrige les plis de la draperie; après quoi +il ôte sa veste, pose son tabouret, et s'apprête à travailler... Dès +qu'il est remonté sur son estrade, Angelotti paraît derrière la grille +de la chapelle à droite, qu'il rouvre sans bruit et sort sans être vu +par Mario qui lui tourne le dos; puis il descend vers la porte, et prête +l'oreille. A ce moment, Mario, agenouillé pour choisir des vessies dans +sa boîte, l'aperçoit, et, sans changer de posture, l'interpelle.= + + +MARIO.--Tiens!... Quelqu'un?... + +ANGELOTTI, =se retournant.=--Plus bas, je vous prié... Sommes-nous seuls? + +MARIO.--Oui. Ah ça, qui diable êtes-vous, avec ces allures de +malfaiteur? + +ANGELOTTI,--Un malfaiteur, en effet, pour certaines gens, mais pour +vous, non... si j'en crois ce que disaient cet homme et cet enfant. + +MARIO, =descendant de l'estrade.=--Tout cela ne m'apprend pas qui vous +été... + +ANGELOTTI, =résolument.=--Eh bien, soit!... Advienne que pourra! Je suis +un prisonnier évadé du château Saint-Ange! + +MARIO.--Vous? + +ANGELOTTI, =vivement.=--Et mon nom ne vous est peut-être pas inconnu. +J'étais à Naples un des plus ardents défenseurs de la République +parthénopéenne, et, quand elle a succombé, je me suis réfugié à Rome... +où l'on m'a fait consul de la République romaine, égorgée comme +l'autre... Vous avez pu lire sur toutes les listes de proscription ce +nom qui est le mien: Cesare... + +MARIO, =vivement.=--Angelotti?... + +ANGELOTTI.--Oui! + +MARIO, =courant à la porte et tirant les verrous.=--Ah! bon Dieu!... Que +ne le disiez-vous plus tôt? + +ANGELOTTI.--Dieu soit loué! je ne me suis pas trompé sur votre compte... + +MARIO.--Ah! certes, non! Mais comment êtes-vous caché dans cette +église?... + +ANGELOTTI.--Comment et pourquoi, je vous le dirai; mais, par grâce, +quelques gouttes de ce vin... Je n'ai rien pris depuis hier, et je n'en +puis plus de fatigue et de besoin. + +=Il s'assied sur l'escabeau.= + +MARIO, =allant vivement au panier, et lui versant à boire dans un +gobelet.=--Ah! Certes!... Tenez!... Buvez!... Buvez vite! + +ANGELOTTI.--Merci! Ne retirez pas votre main... Quand on n'a plus +commerce depuis longtemps qu'avec des geôliers, des bourreaux et autres +animaux malfaisants, vous ne sauriez croire quel plaisir c'est de serrer +enfin dans sa main la main d'un homme. =(Il vide le gobelet.)= Ce vin me +ranime. + +MARIO, =retournant à son panier.=--J'ai mieux à VOUS offrir!... +Heureusement. =(Il rapporte le panier qu'il vide en parlait.)= Et comment +avez-vous pu vous évader? + +ANGELOTTI, =prêt à manger.=--Je n'y suis pour rien... =(S'interrompant pour +regarder autour de lui.)= Mais êtes-vous bien sur?... + +MARIO.--L'église est vide et close de toute part... Le sacristain +lui-même ne peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous. +Nous avons devant nous deux bonnes heures de sécurité pour le moins. + +ANGELOTTI, =mangeant.=--Je n'ai pas, vous disais-je, le mérite de mon +évasion, qui est l'oeuvre de ma soeur, la marquise Attavanti... La +connaissez-vous? + +MARIO.--De vue seulement. + +ANGELOTTI.--C'est elle qui a tout fait! Hier à la tombée du jour, un +porte-clefs gagné par elle, le nommé Trebelli, m'a apporté ces vêtements +dans mon cachot dont il m'a ouvert la porte après avoir détaché mes +fers. On travaille en ce moment, au château Saint-Ange, à réparer les +dégâts de l'occupation française. J'ai pu me mêler, à la sortie des +ouvrières, et gagner au large. Mais, à cette heure-là, les portes de la +ville sont fermées, de l'_Angélus_ du soir à l'_Angélus_ du matin. Me +réfugier chez ma soeur? Impossible... Le marquis Attavanti, mon +beau-frère, est un fanatique, du trône et de l'autel, qui serait homme à +me livrer lui-même au bourreau; non par méchanceté--l'imbécile n'est pas +méchant--mais par courtisanerie, par peur et conscience de son +devoir!... Où trouver asile pour la nuit?... Ma soeur avait prévu le +cas. Les Angelotti, fondateurs de cette église, y ont leur chapelle dont +seuls ils gardent la clef... elle y a déposé hier des vêtements de +femme, le voile, la mante, jusqu'à l'éventail, pour cacher mon visage au +besoin, et des rasoirs, des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir à me +rendre méconnaissable; la clef m'a été remise par Trebelli, j'ai pu me +glisser dans cette chapelle avant la fermeture des portes de l'église, y +passer toute la nuit, et le jour venu, m'y couper les cheveux et la +barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant dans mon cachot, +mon évasion ne devait être constatée qu'à la visite réglementaire de +demain. Il était donc convenu que Trebelli ferait son service à +l'ordinaire, et qu'après s'être entendu avec un voiturier, il viendrait +me prendre ici à l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes +habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions à Frascati +rejoindre ma soeur qui, partie ce matin, y prépare toutes choses pour +ma sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que +résoudre, balancé entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je +ne sais que devenir, et la crainte de prolonger ici mon séjour. Car +enfin, si l'évasion est découverte, si Trebelli est arrêté, s'il +parle... + +MARIO.--S'il était arrêté, vous le seriez aussi; car de gré ou de force, +il aurait tout dit!... Et, si votre fuite était connue, le canon du +château Saint-Ange l'aurait appris à toute la ville, en donnant le +signal d'en fermer les portes... + +ANGELOTTI.--Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas +entendu. Mais l'absence de cet homme... + +MARIO.--Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien +de bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun +asile n'est plus sûr pour vous que cette église déserte... D'ailleurs +vous ne sortirez pas de ce côté, sous votre déguisement, sans attirer +l'attention des commères qui tricotent sur le pas de leurs portes, des +enfants, des joueurs de boules qui sont là sur la place. Tandis qu'à la +réouverture de l'église, vous pourrez sortir franchement par la grande +porte, et, dans le va-et-vient des dévotes, personne ne prendra garde à +une de plus. Si, à cette heure-là, Trebelli ne s'est pas encore montré, +je me charge du reste. + +ANGELOTTI.--Ah! quel homme vous êtes!... Ce qui aie fâche, c'est +l'inquiétude de ma pauvre soeur qui m'attend. + +MARIO.--Et qu'on ne saurait prévenir, malheureusement. Mais je +m'explique sa présence hier dans cette église. + +ANGELOTTI.--Vous l'avez vue? + +MARIO.--Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse +beauté. + +ANGELOTTI, =regardant=.--En effet!... + +MARIO.--Oh! une simple esquisse. + +ANGELOTTI, =regardant le tableau.=--C'est bien le ton doré de ses cheveux, +et ses grands yeux bleus si doux... Ah! ma chère Giulia! Quel +dévouement. Pensez que depuis un an elle me dispute à la mort. Mais la +tendresse d'une femme est moins puissante que la haine d'une autre. + +MARIO.--Ah! C'est là votre fait?... + +ANGELOTTI.--Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'années, j'étais à +Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au +Waux-Hall, je fus accosté par une de ces créatures qui rôdent, à la +nuit, dans ces jardins publics, en quête d'un souper. Celle-là était +prodigieusement belle. Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne +gardant de cette aventure que le souvenir, qu'elle méritait. Des années +se passent: mon père meurt, et le partage de ses biens me fait +propriétaire de terres considérables dans les environs de Naples, et, +par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour après une assez +longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dîne, me dit: «Venez ça que +je vous présente à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton, et à sa +délicieuse femme qui révolutionne ici toutes les têtes.» Et dans lady +Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conquête du +Waux-Hall... + +MARIO.--Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants à ses débuts, puis servante +de taverne, modèle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice +du Royaume-Uni d'Angleterre. + +ANGELOTTI.--Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas +femme à s'y méprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait +l'honneur de m'asseoir à sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y +place entre nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'était +pas alors, comme aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par +l'empire qu'elle a su prendre sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral +Nelson, son amant, protecteur du Royaume!... Mais elle avait assez de +crédit déjà, pour exciter la cour à toutes les rigueurs contre les +Napolitains suspects, comme moi, de pactiser avec l'idée +révolutionnaire. Irrité de la voir hostile, pour nous, jusqu'à la +cruauté, je m'oubliai à dire publiquement en quel lieu j'avais connu +cette aventurière. Deux jours après, ma maison était envahie, mes +papiers saisis, fouillés... Rien! Mais dans ma bibliothèque, deux +volumes de Voltaire qu'une main perfide y avait glissés à mon insu, et +par quel ordre?... ai-je besoin de vous le dire? Or le décret royal +était formel. Pour tout possesseur d'un seul ouvrage de Voltaire,... +trois ans de galère!... + +MARIO.--Et vous avez fait?... + +ANGELOTTI.--Mes trois ans! + +MARIO.--Ah! grand Dieu! + +ANGELOTTI.--Après quoi, exilé, ruiné, tous mes biens étant confisqués +par la couronne, je quittai Naples, où je ne rentrai qu'à la suite de +Championnet. Au retour de l'armée royale, je réussis à gagner Rome, +tandis qu'à Naples, les patriotes, mes amis, étaient écartelés, +aveuglés, mutilés, brûlés vifs par la canaille napolitaine, qui se +régalait de leur chair grillée, et dans la campagne, traqués par les +san-fédistes à la solde d'un Fra-Diavolo ou d'un Mammone, ce monstre qui +troue la gorge de ses prisonniers, et qui boit leur sang!... Mais, quand +la garnison française dut céder Rome aux troupes; napolitaines, arrêté +au mépris de la capitulation et jeté dans, un cachot du château +Saint-Ange, j'y suis oublié depuis un an grâce à ma soeur. Le prince +d'Aragon, gouverneur de Rome pour le roi, n'est pas un méchant homme, et +se prêtait à cet oubli volontaire, dans l'espoir qu'à l'arrivée du +nouveau pape, je profiterais de quelque amnistie; mais, la cour de +Naples a dépêché ici récemment, comme régent de police, un Sicilien qui +s'est fait là-bas une réputation le justicier impitoyable... + +MARIO.--Le baron Scarpia!... + +ANGELOTTI.--...Et celui-là n'est pas homme à m'oublier! + +MARIO.--Ah! le misérable! Sous les dehors de la parfaite' politesse et +de la fervente dévotion, avec ses sourires et ses signes de croix, quel +vil gredin, cafard et pourri, artiste en scélératesse, raffiné dans ses +méchancetés, cruel par dilettantisme, sanguinaire jusque dans ses +orgies! Quelle femme, fille ou soeur, n'a payé de sa honte les démarches +faites auprès de ce satyre immonde?... + +ANGELOTTI.--A qui le dites-vous? Ma soeur a dû le fuir épouvantée, et +c'est alors qu'elle a conçu le plan de mon évasion. Mais Scarpia nous +gagnait de vitesse et, dans trois jours, je devais être expédié à Naples +pour y donner à lady Hamilton la joie de voir pendre son ancien +amant!... Plaisir qu'elle n'aura pas, quoi qu'il arrive; j'ai dans cette +bague, grâce à ma soeur, de quoi leur épargner les frais de ma +potence... + +MARIO.--Chut!... + +ANGELOTTI.--On a frappé... + +=Silence. Ils écoutent. Bruit, de voix dehors.= + +MARIO, =l'oreille collée à la porte.=--Non! C'est la boule de l'un, des +joueurs qui est venue heurter cette porte. Ils s'éloignent... Ce n'est +rien. + +=Il revient: à Angelotti.= + +ANGELOTTI.--Que je m'en veux de vous associer à mes inquiétudes... Mais, +bon Dieu! je vous parle de moi depuis une heure et je ne sais pas encore +de quel nom vous nommer. + +MARIO..--Mario Cavaradossi. + +ANGELOTTI.--Le fils?... + +MARIO.--De Nicolas Cavaradossi! Un Romain comme vous. + +ANGELOTTI.--Je croyais la famille éteinte. + +MARIO.--Pas encore, vous voyez. Mais votre erreur s'explique. Mon père a +passé en France la plus grande partie de sa vie. Introduit par l'abbé +Galiani dans la société des Encyclopédistes, il était fort lié avec +Diderot, d'Alembert, etc. C'est ainsi qu'il épousa Mlle de Castron, +ma mère, petite-nièce d'Hélvétius!... J'ai fait mes études à Paris et, +après la mort de mes parents, j'y ai vécu pendant toute la période +révolutionnaire, dans l'atelier de David, dont je suis l'élève... + +ANGELOTTI.--Et vous pouvez vivre ici?... + +MARIO.--Sans l'avoir désiré, ni même prévu... J'avais à Rome des +intérêts en souffrance. J'y suis venu au moment où les troupes +françaises sortaient par une porte, où l'armée napolitaine entrait par +l'autre. Et j'y suis resté pour mettre ordre à mes affaires... + +ANGELOTTI.--Depuis un an? + +MARIO.--J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous dire la vérité!... J'y +suis resté surtout... + +ANGELOTTI, =souriant=.--Pour une femme? + +MARIO.--Eh! oui. + +ANGELOTTI.--Toujours! + +MARIO.--Connaissez-vous la Tosca? + +ANGELOTTI.--Floria Tosca? La cantatrice? + +MARIO.--Oui! + +ANGELOTTI.--De renommée seulement... C'est elle? + +MARIO.--C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah! +la femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs, +à l'état sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui +l'avaient recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire +et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce +qu'elles ignorent. Son premier maître de musique fut l'organiste du +couvent. Elle profita si bien de ses leçons qu'à seize ans elle avait +déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre aux jours de fête. +Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la disputer à Dieu, et +de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne voulaient pas la +céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent +intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le défunt pape +dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit et, +charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille, +vous attendrirez tous les coeurs, comme le mien, vous ferez verser de +douces larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans +après elle débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala, +à San-Carlo, à la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre +liaison, elle a été improvisée ici à l'Argentina où elle chante en ce +moment. Une de ces rencontres où l'on se sent à première vue l'un pour +l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se reconnaissent sans s'être +jamais vus;--c'est lui!--c'est elle!--Et tout est dit. + +ANGELOTTI.--Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais +je ne lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer. + +MARIO.--Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais même qu'un +défaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu +notre bonheur. Il y a bien aussi sa dévotion qui est excessive; mais +l'amour et la dévotion s'accommodent assez l'un de l'autre... + +ANGELOTTI.--C'est la même chose!... + +MARIO.--Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes répugnances +en prolongeant ici mon séjour qui n'est pas sans péril. Car vous pensez +bien que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part à ce qu'ils +appellent votre révolte; et, à cet égard, je ne saurais être inquiété; +mais, outre que mon nom sent un peu le roussi, mon père ayant fait +scandale en son temps, le fait seul que je suis élève du conventionnel +David, ma façon de vivre qui n'a rien d'un san-fédiste, mes vêtements et +jusqu'à l'air de mon visage, tout est pour me signaler à la police. Ici, +comme à Naples, vous le savez, celui-là est mal noté qui supprime la +perruque poudrée, la culotte, les souliers à boucles, et s'habille et se +coiffe à la française. Mes cheveux à la Titus sont d'un libéralisme +outré, ma barbe est libre penseuse, mes bottes sont révolutionnaires. +J'aurais déjà eu maille à partir avec le hideux Scarpia si je ne m'étais +avisé d'une ruse... + +ANGELOTTI.--Qui est?... + +MARIO.--J'ai sollicité du chapitre de cette église l'autorisation de +peindre ce mur-là gratuitement. + +ANGELOTTI.--Oh! ils ont accepté? + +MARIO.--Vous pensez!... Ce pieux dévouement a conjuré l'orage, et +peut-être lui devrai-je ma sécurité jusqu'au départ de Floria pour +Venise où elle est engagée la saison prochaine. Là, du moins, nous +pourrons nous aimer sans crainte. + +ANGELOTTI.--Et plus librement, sans doute... + +MARIO.--Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystère. Quand elle n'est pas +chez moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici même, +elle vient me retrouver en plein jour, et vous l'auriez déjà entendue +frapper à cette porte si elle n'était à quelque répétition pour le +concert de ce soir. Cela se trouve bien, du reste... + +ANGELOTTI.--Pourquoi? + +MARIO.--Sa présence contrarierait nos projets!... + +ANGELOTTI.--Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis... + +MARIO.--Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les +femmes à ces sortes d'aventures!... + +ANGELOTTI.--Même celle-là qui vous est si dévouée? + +MARIO.--Même celle-là!... Son concours nous est inutile, n'est-ce +pas?... Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque à lui parler, il +est moindre encore à ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les +questions, les inquiétudes, la fièvre, les nerfs, etc... surtout sa +mauvaise humeur à me voir protéger un scélérat tel que vous. Car, pour +elle, royaliste, vous n'êtes rien de mieux!... Et puis, supposons la +fuite impossible; que votre séjour à Rome se prolonge; un mot maladroit +peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est dévote, que le +confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme vraiment +discrète est celle qui ne sait rien... et encore!... + +=On frappe au dehors.= + +FLORIA, =dehors=.--Mario! + +MARIO.--C'est elle! =(Haut)= Oui! Oui! =(A Angelotti.)= Cachez-vous!... +J'abrégerai sa visite s'il le faut... + +=Angelotti se réfugie dans la chapelle.= + +FLORIA, =frappant toujours.=--Mais ouvre donc!... + +MARIO, =saisissant sa palette et ses pinceaux.=--Mais attends... Je +viens!... Je viens! + +=Il tire les verrous et ouvre.= + + +Scène IV + +MARIO, FLORIA + + +FLORIA, =entrant avec une gerbe de fleurs.=--Voilà des cérémonies pour +m'ouvrir!... + +MARIO, =un pinceau dans les dents.=--Tu ne me donnes pas le temps de +descendre. + +FLORIA, =regardant partout d'un air soupçonneux.=--Tu tires donc les +verrous à présent? + +MARIO.--Oui, le père Eusèbe aime mieux cela. + +FLORIA.--Le petit n'est pas là?... + +MARIO. =nettoyant ses pinceaux.=--Non, je lui ai donné congé... =(Floria +remonte subitement vers le fond.)= Qu'est-ce que tu regardes? + +FLORIA,--A qui donc parlais-tu?... + +MARIO.--Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu +fredonner... + +FLORIA.--Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch... + +MARIO.--Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici à cette heure?... + +FLORIA.--Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dévote amoureuse de toi. + +MARIO.--Oh!... Déjà?... Une scène par cette chaleur... Attends au moins +la fraîcheur du soir... =(Il lui prend les mains et les baise +tendrement.)= Quelle moisson de fleurs! + +FLORIA.--Pour la Madone... J'ai tant à me faire pardonner. + +MARIO, =continuant.=--Par exemple?... + +FLORIA.--Par exemple ce que tu fais là. + +MARIO.--Où est le mal?... + +FLORIA.--Oh! si, sous ses yeux... =(Baissant la voix.)= Laisse-moi au +moins la saluer avant... + +MARIO, =de même, l'imitant.=--Oh! c'est trop juste... + +=Floria remonte vers le pilier où est la Madone, dépose ses fleurs dans +la vasque et s'agenouille, le dos tourné à la rampe. Mario en profite +pour échanger un signe d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une +seconde derrière la grille.= + +FLORIA, =redescendant et lui rendant ses mains, plus à l'aise, à haute +voix.=--Voilà qui est fait! + +MARIO, =baisant les doigts.=--Alors, je peux?... Elle permet!... + +FLORIA, =très convaincue.=--Oui... Ah! je suis bien contrariée, va. + +MARIO.--Parce que?... + +FLORIA.--Nous ne nous verrons plus jusqu'à demain. + +MARIO.--Pourquoi? + +FLORIA.--Cette fête!... + +MARIO.--Au Palais Farnèse?... + +FLORIA.--Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus +grosse part. + +MARIO.--Bon, mais après?... + +FLORIA.--Il y à bal. + +MARIO.--Et il faut que tu danses? + +FLORIA.--Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc +d'Aseoli qu'elle me verrait avec plaisir à la, place qui m'est réservée. + +MARIO.--Quelle faveur! + +FLORIA.--Oh! oui... Elle est très bonne pour moi. Or, on ne soupera +qu'au petit jour, et nous ne nous verrons pas avant midi. + +MARIO, =légèrement=.--En effet!... + +FLORIA.--Tu en prends facilement ton parti... + +MARIO.--Ah! par exemple... + +FLORIA.--Mais oui. C'est drôle!... Vous acceptez cela, avec Une +philosophie! + +MARIO.--Dis que je me résigne... + +FLORIA.--Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,--et +surtout de vous le laisser voir. + +MARIO, =reprenant sa palette.=--Oh! + +FLORIA, =regardant son tableau.=--Qu'est-ce que c'est encore que cette +femme-là? + +MARIO, =cherchant derrière lui.=--Cette femme? + +FLORIA.--Là, là, sur le mur? + +MARIO.--Ah! la blonde? + +FLORIA.--Non!... La rousse? + +MARIO.--C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu? + +FLORIA.--Trop jolie. + +MARIO.--Trop? + +FLORIA.--Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies! + +MARIO.--Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins! + +FLORIA.--C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous! + +MARIO, =riant=--Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?... + +FLORIA.--Vous n'avez pas plutôt fait deux grands yeux à cette créature +que vous vous dites: «Ah! les beaux yeux!» Et une petite bouche! «Oh! la +jolie bouche!... On y mordrait!» Tant qu'à la fin, c'est elle que vous +admirez, elle que vous aimez, et ce n'est plus moi!... + +MARIO, =riant tout en travaillant.=--Ah! bien! + +FLORIA.--Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces créatures-là? Avec vos +souvenirs... ou vos désirs!... Des yeux que vous avez beaucoup +regardés... Des lèvres qui vous ont dit: «Je t'aime!» Ou à qui vous +voudriez le faire dire!... A qui peuvent-ils bien être ces +cheveux-là,--et ces yeux d'un bleu?... Oh! je les connais sûrement!... +Je les ai certainement vus quelque part! + +=Tout en parlant elle est montée sur l'échafaudage.= + +MARIO, =de même.=--C'est probable!... + +FLORIA, =vivement.=--Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?... + +MARIO.--Cherche! + +FLORIA.--J'y suis!... L'Attavanti!... + +MARIO.--Oui!... T'y voilà! + +FLORIA.--Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... Où la vois-tu?... +Chez elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas. + +MARIO.--Mais... + +FLORIA.--Mais parlez donc, répondez donc! + +MARIO.--Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par +hasard? + +FLORIA.--Oh! _par hasard_!... fait hasard est admirable! + +MARIO.--Par hasard!... Elle est entrée tandis que j'étais à peindre; +elle s'est agenouillée là, comme toi. A fait sa prière, comme toi. Et, +avec ses grands yeux de pervenche levés au ciel... et ses beaux cheveux +blonds!... + +FLORIA.--Ses _beaux_ cheveux, c'est bien cela!... + +MARIO, =continuant tranquillement.=--Dorés encore par le soleil couchant, +elle était si parfaitement la Madeleine rêvée qu'en trois coups de +pinceau je l'ai fixée là, sans qu'elle s'en soit doutée et que je lui +aie même adressé la parole. + +FLORIA.--Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne +ferais pas une Madeleine aussi dorée qu'elle? + +MARIO, =gaiement.=--Ah! bien là, franchement, tu n'as pas l'air d'une +sainte, surtout en ce moment. + +FLORIA.--Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son +auréole!... Une farceuse qui trompe son mari et se promène partout avec +son amant!... + +MARIO.--Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbée, accepté +comme tel, par tout le monde, et par le mari lui-même... Donc, il n'est +pas trompé. + +FLORIA.--Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbée!... J'ai un +amant que j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus +honnête... + +MARIO, =tendrement=.--Aussi, je t'adore! + +FLORIA.--Cette effrontée qui vient là poser tout exprès! + +MARIO.--Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise. + +FLORIA.--Si elle ne ferait pas mieux de convertir son scélérat de frère. + +MARIO.--Oh! scélérat! + +FLORIA.--Oh! naturellement, tu le défendras... Un ennemi de Dieu, du roi +et du pape!... Un démagogue, un athée! + +MARIO, =jetant un coup d'oeil vers Angelotti, par-dessus l'épaule de +Floria.=--Oh! là! là! + +FLORIA, =assise sur la dernière marche.=--Oui, oh! +Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est bien cela qui me désole. C'est que +tu aies de si mauvais sentiments, avec, un si bon coeur. Un homme qui +lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as donné un-livre, une +horreur!... + +MARIO.--La _Nouvelle Héloïse_? + +FLORIA.--Le père Caraffa, mon confesseur, à qui j'en ai parlé, m'a dit: +«Mon enfant, brûlez vite ce livre infâme, ou c'est lui qui vous +brûlera!» + +MARIO, =vivement.=--Et tu l'as brûlé?... + +FLORIA.--Non! + +MARIO.--Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau à mon père. + +FLORIA.--Et je l'ai lu!... Et il ne me brûle pas du tout ce livre, mais +là, pas du tout!... + +MARIO, =s'asseyant près d'elle sur l'échafaudage, les jambes +pendantes.=--Parbleu! + +FLORIA.--Des bavards, ces gens-là!... Ils parlent tout le temps et ne +s'aiment jamais! + +MARIO.--Alors, le père Caraffa se mêle aussi de tes lectures? + +FLORIA.--Naturellement, quand je lui avoue mes péchés. + +MARIO.--Et les miens! + +FLORIA.--Ce sont les mêmes!... Et, à ce propos, si tu savais ce qu'il +m'a dit de toi!... + +MARIO.--Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur +de sang! + +FLORIA.--Ah! surtout un impie,--et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est +pas faute de prier Dieu de toute mon âme pour le salut de la tienne. + +MARIO, =la serrant contre lui.=--Pauvre bon petit coeur. + +FLORIA.--D'autant que le Padre me l'a formellement déclaré: notre +liaison est abominable. + +MARIO.--Oh! + +FLORIA.--Abominable!... Je l'entends encore: «Mon enfant, si vous voulez +que le ciel l'excuse, faites qu'elle profite à la conversion de votre +ami. Ramenez à nous cette brebis égarée et Dieu fermera les yeux sur +votre faute. L'amour sacré purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez +de lui qu'il sacrifie cet insigne révolutionnaire qu'il étale +effrontément par les rues avec des airs de défi!...» + +MARIO.--Quel insigne?... + +FLORIA.--Tes moustaches. + +MARIO.--Oh!... + +FLORIA, =avec douleur.=--Ah! je? lui avais bien promis de te les faire +couper! + +MARIO.--Tu n'en as pas soufflé mot. + +FLORIA, =de même.=--Jamais! + +MARIO.--Pourquoi? + +FLORIA.--C'est horrible à dire... Elles te vont si bien! + +MARIO.--Ah! Alors!... + +FLORIA.--...je t'ai aimé tout de suite comme cela. Je ne peux pas me +faire à l'idée de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du +père Caraffa!... Seulement, voilà bien le châtiment... Je n'ose plus me +confesser et lui avouer que les moustaches sont toujours là, parce que +j'ai plaisir à les fréquenter. Car alors, il me défendrait de +t'aimer!... Je lui répondrais!... Dieu sait ce que je lui répondrais... +Un vrai scandale!... Mais mon compte est bon, va!... Je suis en état +constant de péché mortel, et si je venais à mourir subitement... + +MARIO.--L'enfer! + +FLORIA.--Encore si c'était avec toi!... + +MARIO.--Bon, qui sait!... + +FLORIA, =rassurée.=--Oui, je crois que ça s'arrangera tout de même... + +MARIO.--Mais oui!... va... + +FLORIA.--Grâce à la Madone, je suis très bien avec la Madone! + +MARIO.--Ah! alors, continuons! + +=On frappe à la porte.= + +FLORIA.--Chut!... + +MARIO.--Quoi? + +FLORIA.--On a frappé. + +LUCIANA, =dehors.=--Madame, madame! + +FLORIA, =descendant.=--C'est ma femme de chambre... C'est toi, Luciana? + +LUCIANA.--Oui, madame. + +FLORIA, =à Mario.=--Ouvre. + +=Mario ouvre.= + + + +Scène V + +LES MÊMES, LUCIANA + + +FLORIA.--Qu'est-ce que c'est?... Quoi! + +LUCIANA.--Une lettre que l'on vient d'apporter à la maison de la part du +maestro. + +=Elle cherche la lettre sur elle.= + +FLORIA.--Paisiello? Dieu, que c'est agaçant de ne pas être un moment +tranquille. =(Mario, pendant ce temps, fait à Angelotti un signe de +patience.)= Allons, donne donc? Dépêche-toi! + +LUCIANA.--La voici! + +FLORIA.--Qu'est-ce qu'il me veut encore, ce vieux fou? =(Lisant.)= _Divine +Tosca. Son Excellence monsieur le duc d'Aseoli me communique une +nouvelle qui vous comblera de joie. Sa Majesté vient de recevoir une +lettre du général Mêlas qui lui annonce que, le 14 courant, il a livré +bataille à l'armée française commandée par le général Bonaparte, dans la +plaine de Marengo, près d'Alexandrie_... + +MARIO, =vivement.=--Ah! donne, je t'en prie... =(Il prend la lettre et lit +de façon à être entendu par Angelotti.)= ..._Le combat commencé à l'aube +s'est prolongé avec un grand acharnement jusqu'à trois heures de +l'après-midi et s'est terminé par la déroute complète de l'armée +française... C'est une victoire éclatante pour nos armes_... =(Il repasse +la lettre à Floria.)= Tiens, achève. + +=Il va s'asseoir, attristé, à gauche.= + +FLORIA, =reprenant la lecture.=--..._En conséquence, Sa Majesté vient +d'ordonner des prières d'actions de grâces dans toutes les églises. Et +j'ai pensé qu'il était de notre devoir de nous associer à cette joie +patriotique... L'excès même de mon enthousiasme échauffant ma verve, je +viens d'improviser une cantate en l'honneur de cette victoire..._ + +MARIO.--Charlatan! Il veut rentrer en grâce et faire oublier sa +Marseillaise parthénopéenne! + +FLORIA, =continuant.=--_...Ai-je besoin d'ajouter, diva, que cette +improvisation ne peut avoir quelque mérite que si vous lui prêtez, ce +soir, au Palais-Farnèse, l'appui de votre prestigieux talent?... Les +choeurs et l'orchestre sont convoqués. On n'attend plus que vous. Une +bonne répétition nous suffira avant l'heure du souper. Venez sans +retard, je vous en prie, et vous comblerez de joie le plus ardent, le +plus dévoué, le plus! et cætera! Vieux singe, va..._ + +Le diable l'emporte avec sa cantate! + +MARIO, =vivement.=--Ah! tu ne peux pas refuser! + +FLORIA.--Eh! non... Pour la reine!... Mais comme c'est gai de te laisser +là pour aller répéter sa cantate!... Qu'est-ce que tu vas faire sans +moi? + +=Elle s'apprête à partir.= + +MARIO.--Je travaillerai jusqu'à la nuit. + +FLORIA.--Et après? + +MARIO.--J'irai souper et coucher à la villa. + +FLORIA.--C'est cela, oui!... Et demain matin? + +MARIO.--Demain matin, tu me verras à midi. + +FLORIA.--Pourquoi si tard? + +MARIO.--Pour te laisser dormir. + +FLORIA.--Je n'ai pas besoin de dormir tant que ça! Je veux que tu me +réveilles. + +MARIO.--C'est convenu. Allons, à demain. + +FLORIA, =prête à partir, s'arrêtant.=--Attends!... + +MARIO.--Quoi? + +FLORIA, =montrant, le tableau.=--Oh! je t'en prie! Fais-lui des yeux +noirs... Cela t'est bien égal, n'est-ce pas? Elle sera tout aussi +Madeleine avec des yeux noirs... + +MARIO.--Mon Dieu, si tu y tiens? + +FLORIA.--Oui, j'y tiens beaucoup. Comme cela tu ne penseras plus à +l'Attavanti. + +MARIO.--Alors, c'est promis... + +FLORIA, =l'embrassant.=--Tiens! Je t'adore! + +MARIO,--Oh! devant la Madone! + +FLORIA.--Oh! Elle est si bonne... Elle ne m'en veut pas... A demain, +trésor adoré! + +MARIO.--A demain, amour. + +=Floria sort avec Luciana.= + + +Scène VI + +MARIO, ANGELOTTI + +=Angelotti sort de, la chapelle dès que la porte est refermée et les +verrous tirés.= + + +MARIO.--Ah! mon ami, quelle nouvelle!... Cette bataille? + +ANGELOTTI.--Hélas! oui! Ceci nous achève!... + +MARIO.--Enfin, pensons à vous... On va rouvrir l'église avant l'heure +pour les prières ordonnées... Toute la ville doit être en émoi... Si +nous en profitions pour sortir de la ville avant la fermeture des +portes?... + +ANGELOTTI.--Sans attendre Trebelli, soit! + +MARIO.--Alors... + +=Coup de canon au lointain.= + +ANGELOTTI, =saisi.=--Ah! + +MARIO.--Le signal!... On sait votre évasion!... + +ANGELOTTI.--Attendez!... C'est peut-être une salve pour cette victoire. + +=Ils prêtent l'oreille.= + +MARIO.--Non!... Vous voyez!... Plus rien!... Un seul coup. C'est bien +votre fuite que l'on signale!... Il n'y a plus à rester ici... Coûte que +coûte, partons... Vite à ce déguisement... Dès que vous serez prêt, +sortez par l'autre grille, dans l'ombre, faites le tour de l'église par +ce côté... Moi, je gagnerai par l'autre la grande porte où je vous +attendrai, et nous sortirons audacieusement, c'est le mieux!... Allez, +allez... Voici le sacristain, et vite, le danger nous talonne! + +=Angelotti rentre dans la chapelle dont il ferme la grille et où il +disparaît. Mario saute sur son estrade.= + + +Scène VII + +MARIO, EUSEBE, puis GENNARINO + + +EUSÈBE, =paraissant par la gauche, au fond, ses clefs à la main, et +allant rouvrir les verrous à droite.=--Votre Excellence a entendu? + +MARIO.--Quoi? + +EUSÈBE.--Le coup de canon! + +MARIO, =indifféremment.=--Ah! oui, n'est-ce pas pour fêter cette victoire? + +EUSÈBE.--Non! Non! C'est quelque jacobin qui se sera évadé du château +Saint-Ange... + +MARIO, =de même.=--Peut-être... + +GENNARINO, =entrant vivement par la droite, essoufflé.= Sûrement, +Excellence!... Angelotti s'est enfui! + +EUSÈBE.--Ah! la canaille! + +GENNARINO.--On crie sa fuite par les rues et le signalement avec +promesse de mille piastres pour qui le livrera; et, pour qui lui donnera +asile, la potence. + +EUSÈBE,--C'est trop peu!... + +GENNARINO.--Un porte-clefs, son complice, a été dénoncé par un voiturier +avec qui il faisait prix, c'est ainsi qu'on a tout découvert! + +MARIO.--Et ce porte-clefs est arrêté? + +GENNARINO.--Oui, Excellence. + +MARIO, =descendant=.--Il a parlé? + +GENNARINO.--Oh! sûrement... On l'a mis à la question. + +EUSÈBE.--C'est trop peu!... + +MARIO, =vivement=.--Ma voiture est là? + +=Il désigne la droite.= + +GENNARINO.--Oui, Excellence, avec Fabio. + +MARIO, =prenant son chapeau.=--Dis à Fabio de faire le tour et d'aller +m'attendre sur la place, devant la grande porte... Après quoi tu +viendras tout mettre en ordre. Allons, vivement, dépêche-toi! + +GENNARINO.--Oui, Excellence! + +=Il sort en tournant par la droite. Les cierges s'allument au fond et l'on +commence à voir de tous côtés les fidèles, hommes et femmes.= + +EUSÈBE, =allant allumer les cierges devant la Madone.=--Alors, Votre +Excellence a déjà entendu parler de cette victoire de Marengo? + +MARIO, =anxieux, regardant du côté de la grille.=--Oui! + +EUSÈBE, =même jeu, lui tournant le dos et riant.= Joseph est rossé... Ah! +Ah! Qu'est-ce qui a sur les doigts?... C'est Joseph!... + +MARIO, =même jeu.=--Joseph?... + +EUSÈBE.--Oui... oui... le Bonaparte en carton... Ah! Ah! Celui qui +franchit les Alpes avec ses canons!... Farceur, va! C'est à se +tordre!... + +=Angelotti paraît vaguement, ouvrant l'autre grille et disparaissant dans +l'ombre.= + +MARIO, =à lui-même.=--Enfin!... + +EUSÈBE.--Vous dites?... + +MARIO.--Rien! =(L'attirant à lui pour détourner son attention.)= Tenez, +père Eusèbe, merci et bonsoir!... + +=Il s'en va vivement par le fond, à gauche.= + +EUSÈBE.--Il est vexé tout de même, le jacobin!... Trois Pauli! =(Faisant +la grimace.)= C'est trop peu! + +=Chants d'église, au fond, très affaiblis, et prières.= + +EUSEBE, SCARPIA, SCHIARRONE AGENTS. + + +Scène VIII + +GENNARINO + +=Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui +s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.= + + +SCARPIA, =après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d'oeil, à +mi-voix.=--Gardez toutes les portes! Visitez l'église et faites votre +besogne, sans trop éveiller l'attention. =(Quatre agents remontent +lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui +descend et le reconnaissant salue jusqu'à terre.)= Viens ça, bonhomme. Tu +es le sacristain? + +EUSÈBE, =tremblant.=--Oui, Excellence. + +SCARPIA.--Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans +cette église; il peut y être encore. + +EUSÈBE, =tremblant.=--Ah! mon Dieu! Ici! + +SCARPIA.--Où est la chapelle des Angelotti? + +EUSÈBE.--De ce côté, Excellence. La voici. + +SCARPIA, =à Schiarrone.=--Voyez... =(Schiarrone et un agent entrent dans la +chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.)= Eh bien?... + +SCHIARRONE.--Personne, Excellence. La chapelle est vide. + +SCARPIA.--Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace +de son passage? + +SCHIARRONE, =montrant dans les mains de l'autre agent les objets +désignés.=--Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des +ciseaux, des rasoirs... et des cheveux à terre. + +SCARPIA.--Est-ce tout? + +SCHIARRONE.--Oui, Excellence. =(L'autre agent reparaît avec un éventail.)= +Oh! non... Un éventail. + +SCARPIA.--Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. =(Il ouvre +l'éventail.)= Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'éventail de +l'Attavanti qu'il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu... Rien +autre de tel?... Aucun ajustement de femme? + +SCHIARRONE.--Aucun, Excellence. + +SCARPIA.--C'est donc bien sous ce déguisement qu'il s'est enfui. Mais +où?... Qui peut lui venir en aide?... =(A Eusèbe.)= Bonhomme! Tu n'as rien +remarqué de particulier autour de cette chapelle? + +EUSÈBE.--Rien, Excellence... Ni avant, ni après l'ouverture des portes. + +SCARPIA.--Ah! tu as fermé l'église? + +EUSÈBE.--Comme à l'ordinaire. + +SCARPIA.--A clefs, bien entendu? + +EUSÈBE.--Sauf cette porte, quelqu'un restant à l'intérieur. + +SCARPIA..--Et qui donc? + +EUSÈBE.--Le peintre qui travaille à ce tableau. + +SCARPIA,--Et ce peintre s'appelle? + +EUSÈBE.--Cavaradossi. + +SCARPIA.--Allons donc!... Nous brûlons... Ah! le chevalier +Cavaradossi!... Un libéral, comme monsieur son père... =(En ce moment +Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rangé sur l'échafaudage, +traverse avec le panier pour sortir.)= Que porte cet enfant?... + +GENNARINO.--Excellence, c'est le panier où je mets tous les jours le +goûter de mon maître. + +SCARPIA.--Il est vide. + +GENNARINO.--Comme Votre Excellence peut voir. + +SCARPIA.--Ton maître fait si grand honneur à tes provisions? + +GENNARINO.--Oh! Jamais, Excellence... C'est bien la première fois. Le +vin, c'est toujours père Eusèbe qui le boit. + +EUSÈBE, =protestant.=--Si l'on peut!... + +SCARPIA.--Silence. =(Il fait signe au petit de s'éloigner.)= Cela suffit +et me paraît fort clair!... =(A Eusèbe.)= Le chevalier était ici à ton +retour? + +EUSÈBE.--Oui, Excellence, il part à l'instant! + +SCARPIA.--Tu l'as vu seul? + +EUSÈBE.--Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine +dame. + +SCARPIA.--La Tosca? + +EUSÈBE.--Et, sans doute, elle est venue tantôt, si j'en crois ces fleurs +qui n'étaient pas là à mon départ. + +SCARPIA.--Oui, la Tosca est fidèle à l'Eglise et +au roi. Ce n'est pas elle qui trahirait!... Toutefois, nous la +surveillerons. =(Les agents reparaissent. Prélude des orgues qui ne cesse +plus.)= Eh bien, Calometti? + +L'AGENT.--Rien, Excellence. + +SCARPIA.--Aucune personne suspecte? + +L'AGENT.--Aucune. + +SCARPIA.--Nous l'avons manqué de quelques minutes!... C'est assez, pour +l'instant!... Messieurs, allons rendre grâce au dieu des armées qui nous +a donné la victoire!... Et prions la sainte Madone... =(Il se courbe +devant elle.)= de bénir nos efforts dans cette autre guerre que nous +faisons à l'impiété!... + +=Il met un genou à terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues éclate +avec toutes les voix chantant le _Te Deum_.= + + +RIDEAU + + + + +ACTE II + +_Une grande salle au palais Farnèse. Au fond, trois fenêtres sur balcon, +dominant la place illuminée. A gauche et à droite, troisième plan, +portes latérales, deuxième plan à droite, estrade des musiciens, à +gauche, glace, et, en avant, estrade et siège pour la reine. Premier +plan, à droite et à gauche, portes. A droite, canapé. Toute la scène est +occupée par des tables de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invités +debout, allant et venant, au fond._ + +TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS. + + +Scène première + +ATTAVANTI, TRIVULCE + +=Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains. +Attavanti et Trivulce sont en vue, à une table de jeu. Trévilhac et +Capréola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent +s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan: +pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits +de jetons, etc. Les joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux +venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et +bourdonnement de voix.= + + +CAPRÉOLA, =entrant avec des programmes de satin à la main et continuant +une conversation commencée dans la coulisse.=--Et alors, monsieur?... + +TRÉVILHAC.--Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion +sur la capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...» +mon ami, allons-nous-en!... + +CAPRÉOLA, =après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à +gauche.=--Et Votre Excellence a émigré?... + +TRÉVILHAC, =s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.=--Et +mon Excellence a émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en +ville, Pétersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas +oublier la France, et mon cher Paris me manque bien. + +CAPRÉOLA.--On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris? + +TRÉVILHAC.--Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre +par votre Mêlas. + +CAPRÉOLA.--Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être +votre patrie. + +TRÉVILHAC.--Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en +enrageant comme Français! + +CAPRÉOLA.--Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et +nous aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez +bien, du reste. La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la +ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le +signal de grandes répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire, +et, pourvu qu'on ne se mêle ni de politique, ni de religion, la liberté +y est complète. + +TRÉVILHAC.--Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît +fort aimable. + +CAPRÉOLA.--Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de +la galanterie. + +=Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les +cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur +La table où les cartes circulent.= + +TRÉVILHAC.--Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne +peut plus affriolant. + +CAPRÉOLA.--Ce groupe?... + +TRÉVILHAC.--De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si +coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers +cueillent les cartes sur les genoux des dames? + +CAPRÉOLA.--Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange. + +TRÉVILHAC.--Je ne l'aurais jamais cru si folâtre. + +CAPRÉOLA, =se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de +dames, saluée par les joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les +saluts.=--Votre Excellence désire-t-elle que je la présente à la +princesse Orlonia, dame de la reine. + +TRÉVILHAC, =debout.=--Comment donc, je vous en prie. + +CAPRÉOLA, =à la princesse, après l'avoir saluée.=--Monsieur le vicomte de +Trévilhac, émigré français. + +LA PRINCESSE.--Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence +a-t-elle été présentée à la reine? + +TRÉVILHAC.--Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier +à cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme +royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire. + +LA PRINCESSE, =regardant le programme sur satin blanc que lui a remis +Capréola.=--Ah! Paisiello nous promet une cantate. + +CAPRÉOLA.--Chantée par la Tosca. + +=Il remet un programme à Trévilhac.= + +LA PRINCESSE.--Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca? + +TRÉVILHAC.--Pas encore, madame. J'arrive à peine. + +LA PRINCESSE.--Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La +Tosca est une artiste incomparable. + +=Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.= + +TRÉVILHAC, =désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment +debout, à une table de droite, derrière un joueur.=--Pardon, princesse, +excusez ma curiosité. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le +ventre a tant d'importance? + +LA PRINCESSE.--Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome. + +TRÉVILHAC.--Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui +parle? + +LA PRINCESSE.--Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa +femme, autrement dit, son «sigisbée...» + +TRÉVILHAC.--Son amant? + +LA PRINCESSE.--Oh! pardon, cela diffère. =(A Attavanti qui descend à +eux.)= N'est-Ce pas, marquis? + +ATTAVANTI.--Princesse? + +LA PRINCESSE.--J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français, +=(Salutations.)= qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence... + +ATTAVANTI, =avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse +remonte.=--Oh! Considérable! L'amant est vin larron d'honneur introduit +frauduleusement, dans le ménage. Le sigisbée est un galant officiel, +dûment autorisé à faire sa cour, avec mesure et discrétion. + +TRÉVILHAC.--Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué, +très ignorant de vos moeurs italiennes. + +ATTAVANTI, =assis dans le fauteuil.=--Et c'est ici leur supériorité, +monsieur. Nous avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se +prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus. + +TRÉVILHAC, =assis sur la chaise.=--Ma petite expérience m'avait déjà +fourni les mêmes conclusions. + +ATTAVANTI.--Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne +vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en +tirer quelque avantage? + +TRÉVILHAC.--Eh! oui-da... + +ATTAVANTI.--Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le +risque qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et +sans influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce +n'est plus qu'agrément et profit pour tout le monde. + +TRÉVILHAC.--Admirablement raisonné. + +ATTAVANTI.--C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous, +quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage +un cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit, +plaisir, à madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux +époux se réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On +pèse les mérites respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit +mot!... «Le cousin un tel lui sourirait assez!» Examinons le cousin!... +Il est discuté, élu! Le mari court à lui, les bras ouverts; toute la +famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux +ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à l'Opéra, aux +conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait vraiment +choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari! + +TRÉVILHAC.--Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant! + +LA PRINCESSE, =redescendant, au marquis.=--Ne verrons-nous pas, ce soir, +la marquise? Je l'ai cherchée vainement. + +ATTAVANTI.--Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est +pas à Rome, paraît-il! + +LA PRINCESSE.--Ah! Bah! + +ATTAVANTI.--Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. =(Appelant Trivulce +qui a cédé sa place à la table de jeu.)= Trivulce! + +TRIVULCE, =descendant, entre le marquis et la princesse.=--Marquis... + +ATTAVANTI.--Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la +marquise. + +TRIVULCE.--La marquise, princesse, est à Frascati. + +LA PRINCESSE.--Un jour de fête? + +TRIVULCE.--Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère? + +LA PRINCESSE.--Certes. + +TRIVULCE.--La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il +n'était pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé +d'offrir à la reine des excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer. + +ATTAVANTI.--Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence +que la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur +son frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non +plus; moi surtout. + +LA PRINCESSE.--Personne ne le croira, marquis!... + +TRIVULCE.--On vous connaît trop! + +ATTAVANTI.--Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il +irait de ce pas à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même, +pour qu'elle parût au moins au souper. + +TRIVULCE.--Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y +réussirais pas. + +ATTAVANTI.--C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun +empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!... + +=Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse +s'assied sur ce canapé, entourée de courtisans.= + +TRÉVILHAC, =à mi-voix, à Capréola descendu à gauche.= Comme discussion de +ménage, on ne trouvera pas mieux! + +UN MONSIGNOR, =qui joue à la table du milieu, à Attavanti.=--Eh bien, +marquis, voici de glorieuses nouvelles. + +ATTAVANTI, =allant à lui, à l'adresse de tous, qui +l'écoutent.=--Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!... +Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne peut plus +satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le +colonel Pezza. + +TRÉVILHAC.--Pardon... le colonel?... + +CAPRÉOLA.--Pezza. + +ATTAVANTI, =avec complaisance.=--Autrement dit Fra Diavolo! + +=Les joueurs de milieu se dispersent.= + +TRÉVILHAC.--Le bandit? + +ATTAVANTI.--Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais +cela est oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels +services à la cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et +lui a donné le cordon de Saint-Georges. + +TRÉVILHAC, =à lui-même.=--Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné. + +ATTAVANTI, =gagnant la droite.=--Très bonnes nouvelles également de Sa +Majesté qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse. + +TOUS, =avec satisfaction.=--Ah! + +ATTAVANTI.--...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de +l'amiral Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent +provisoirement. + +TRÉVILHAC.--Si vous attendez qu'ils vous le rendent!... + +ATTAVANTI, =assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.=--En +somme, la guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna +terrassé, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position +épouvantable!... =(Il indique un champ de bataille sur la table, entourée +par les joueurs.)= M. de Mêlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le +prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze +jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin. + +TRÉVILHAC, =agacé, entre ses dents.=--Culbuté, culbuté!... On ne culbute +pas les Français comme cela. + +=Mouvement de surprise.= + +ATTAVANTI.--Plaît-il? + +TRÉVILHAC. =à haute voix.=--Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir +son ventre pour que les Français détalent comme des lapins. + +ATTAVANTI.--Permettez! + +TRÉVILHAC.--Mais non, monsieur, précisément... Je ne permets pas! + +=Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.= + +ATTAVANTI, =ahuri, debout.=--Moi qui croyais lui faire plaisir! + +TOUS.--Oui! + +ATTAVANTI.--Ces Français sont tous fous! + + +Scène II + +LES MÊMES, SCARPIA, puis SCHIARRONE + + +LA PRINCESSE.--Voici M. le régent. + +=L'Orchestre, dans la coulisse, joue une gavotte. Scarpia entre par la +gauche, premier plan, s'avance, est salué, et saluant.= + +LA PRINCESSE, =debout, à Scarpia, qui vient lui baiser la main.=--Rien +encore d'Angelotti?... + +SCARPIA.--Rien! + +ATTAVANTI.--Tant pis! + +TRIVULCE, =à la princesse.=--Princesse, êtes-vous des nôtres, pour le +pharaon? + +LA PRINCESSE.--Volontiers! + +=Ils remontent à la table de jeu au milieu d'autres joueurs, et Scarpia +reste seul à l'avant-scène. Les autres personnages se groupent au fond +causant assis et debout avec les dames. D'autres vont sur le balcon.= + +SCHIARRONE, =entré depuis quelque temps et mis très élégamment, bas, à +l'oreille du baron en le saluant.=--Monsieur le baron... + +SCARPIA, =à mi-voix.=--Ah! C'est toi, Schiarrone! + +=(Il s'assied à gauche dans le fauteuil. Schiarrone de même, sur la +chaise.)= Eh bien?... + +SCHIARRONE, =bas=.--Eh bien, monsieur le baron, buisson creux. + +SCARPIA.--Ah!... + +SCHIARRONE.--Nos hommes ont cerné le palais Cavaradossi... Le chevalier +n'a pas donné signe de vie. Impatienté, j'ai donné l'ordre à Tibaldi +d'escalader le mur du jardin et de pénétrer dans la maison dont les +portes et les fenêtres sont ouvertes. Il a tout visité, de la cave au +grenier. Néant. + +SCARPIA.--Il est en compagnie de l'autre... c'est évident. Mais où? La +valetaille ne lui connaît pas d'autre logis? + +SCHIARRONE.--Aucun!... Le chevalier s'absente, souvent, des journées, +des nuits entières. Mais, sans jamais dire où il va. C'est un ruse qui +se sait suspect et se méfie. + +SCARPIA.--Oui, comme le renard, il a plusieures gîtes... Et la Tosca? + +SCHIARRONE.--Rien non plus de ce côté. La Tosca est rentrée chez elle, +après sa répétition, a soupé seule, s'est mise à sa toilette et vient +d'arriver au palais. Dans tout cela, pas ombre de Cavaradossi. + +SCARPIA.--Et l'Attavanti? + +SCHIARRONE.--La surveillance de sa maison n'a rien donné non plus. La +marquise est à Frascati. + +SCARPIA.--Je le sais, mais j'espérais que, l'affaire étant manquée de ce +côté, un avis secret la ramènerait à Rome, qu'elle ferait acte de +présence ce soir au palais, pour détourner les soupçons, et que, par +l'intimidation, la menace, et, au pis aller, son arrestation... + +SCHIARRONE, =surpris.=--La marquise? + +SCARPIA.--Et pourquoi pas? Sa complicité est assez prouvée par +l'éventail! + +SCHIARRONE.--M. le marquis est si bien en cour... + +SCARPIA.--...Qu'il n'aurait garde de se compromettre en intervenant pour +sa femme: mais ce sont là paroles inutiles, puisque la marquise est +absente. + +SCHIARRONE.--M. le baron croit vraiment la Tosca étrangère à tout ceci? + +SCARPIA.--Que sais-je?... Cet homme est bien fin pour mettre une femme +dans sa confidence, celle-là surtout qui est des nôtres... Nous allons +bien voir, du reste, car la voici... =(il se lève.)= Nos hommes Sont en +bas? + +SCHIARRONE, =debout.=--Oui. Excellence. + +SCARPIA.--Qu'ils y restent!... Et toujours à ma portée! + +=Ici la musique cesse. Schiarrone sort par la gauche.= + + +Scène III + +LES MÊMES, FLORIA + +=Elle entre en grande toilette par la seconde porte à droite, entourée de +galants et donnant sa main à baiser à Capréola, Trivulce, Attavanti et à +tous les petits monsignori qui se disputent cet honneur.= + + +ATTAVANTI.--Ah! Voici la charmante, l'exquise, la divine! + +CAPRÉOLA.--On ne sait jamais, diva, quel plaisir est le plus grand: de +vous voir ou de vous entendre. + +FLORIA, =gaiement, descendant.=--Ainsi, jugez, quand on a les deux à la +fois... =(Sans y prendre garde, donnant tantôt la main droite à baiser, +tantôt la gauche, elle tend l'une machinalement à Trévilhac qui s'en +empare et la baise si longuement, qu'elle s'étonne et se retourne et le +regarde, surprise de ne pas le connaître.)= Ah! Pardon, un inconnu, il y +a maldonne. + +TRÉVILHAC.--Alors, signora, coup nul... Recommençons!... + +=Il réitère.= + +FLORIA, =riant.=--Français, n'est-ce pas? Cela se voit! + +TRÉVILHAC.--A l'accent?... + +FLORIA, =de même.=--Des baisers, oui. + +CAPRÉOLA.--M. le chevalier de Trévilhac, que j'ai l'honneur de vous +présenter. + +FLORIA, =riant.=--Il est bien temps! =(Tout en descendant, elle arrive à +Scarpia qui, silencieusement, lui baise la main.)= Ah! bonjour, baron... +Eh bien! Et votre fugitif? + +SCARPIA.--Son sort, vous intéresse? + +FLORIA.--Eh! oui, le pauvre! + +SCARPIA.--Un criminel d'Etat! Vous plaignez ce misérable?. + +FLORIA.--Oh! ma foi, baron, un homme qui fuit, la potence n'est plus un +misérable!... C'est un malheureux. + +SCARPIA.--Et s'il frappait à votre porte, vous l'ouvririez? + +FLORIA.--Oh! tout de suite. + +SCARPIA, =toujours souriant.=--Savez-vous que VOUS y joueriez cette jolie +tête?... + +FLORIA.--Raison de plus!... =(Elle se détourne.)= Ah! bonsoir, princesse. + +=Elle continue à parler bas, à rire, etc., avec d'autres empressées. Les +domestiques reportent au fond les sièges qui sont à gauche de la grande +table pour préparer l'entrée de la reine.= + +SCARPIA, =seul à l'avant-scène, la suivant des yeux.=--Est-ce ignorance, +ou bravade? + +UN HUISSIER DE LA CHAMBRE, au fond à droite, a voix très +haute.--Messieurs, la reine! + + +Scène IV + +LES MÊMES, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, PRINCE D'ARAGON, LE GENERAL +FROELICH, OFFICIERS ANGLAIS, NAPOLITAINS, AUTRICHIENS, LE DUC D'ASCOLI, +PAISIELLO, CARDINAUX, MONSIGNORI, MUSICIENS, CHORISTES, etc. + +=Tandis que les domestiques enlèvent la table et les sièges devant +l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les +joueurs se lèvent et s'effacent pour faire place à la reine qui entre +par la seconde porte de gauche, et descend, suivie à deux pas de +distance par le prince d'Aragon et le général Froelich. La reine +descend, saluée par tous, et s'arrête devant Floria qui lui fait une +grande révérence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme à la +reine.= + + +MARIE-CAROLINE.--Bonjour, ma chère. Etes-vous en voix, ce soir? + +FLORIA.--Je ferai en sorte que Votre Majesté ne soit pas trop mécontente +de son humble servante. + +MARIE-CAROLINE.--Est-ce réussi, au moins, cette cantate? + +FLORIA.--Je crois que Votre Majesté en sera satisfaite. + +MARIE-CAROLINE.--Paisiello a bien des sottises à se faire pardonner. + +=Paisiello, à droite, à l'écart, reste très humble sous les regards +tournés vers lui.= + +FLORIA.--Je puis assurer à Votre Majesté qu'il est encore plus repentant +que coupable. + +MARIE-CAROLINE.--Bon, ma chère, ne parlez pas; mais chantez pour lui; +cela suffira peut-être. =(Elle se détourne. Paisiello remonte, enchanté. +La reine, à Attavanti.)= Bonsoir, marquis!... =(Apercevant Scarpia.)= Ah! +C'est toi, Scarpia!... =(Elle descend un peu, et se trouve isolée avec +lui, à l'avant-scène; les autres se retirent par discrétion.)= Eh bien, +quelles nouvelles d'Angelotti? + +=Le prince d'Aragon et Trivulce, à droite, avec la Tosca.= + +SCARPIA.--Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas dû +quitter Rome. + +MARIE-CAROLINE.--Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu +as bien des ennemis. + +SCARPIA.--Les mêmes que Votre Majesté! + +MARIE-CAROLINE.--Et ces gens-là font courir de mauvais bruits sur ton +compte! + +SCARPIA.--J'arrête journellement ceux qui calomnient la reine. + +MARIE-CAROLINE.--On constate qu'Angelotti, enfermé depuis un an, n'a +réussi à s'échapper que huit jours après ta venue. + +SCARPIA.--On m'accuserait?... + +MARIE-CAROLINE.--Sa soeur est riche et belle! + +SCARPIA.--Votre Majesté me croit coupable?... + +MARIE-CAROLINE.--Ta réponse est facile.... Trouve Angelotti! + +SCARPIA.--Oh! cette nuit même... + +MARIE-CAROLINE.--Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal à +conjurer la mauvaise humeur du roi. + +=Elle se détourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de +la saltarelle.= + +LE PRINCE D'ARAGON.--Votre Majesté ne donnera-t-elle pas à ce bon peuple +la joie de lui témoigner son adoration? + +MARIE-CAROLINE.--Oui, certes! Les braves gens! + +=Choeur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les acclamations +redoublent. La reine remonte vers la fenêtre du milieu, à droite de la +grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le balcon. Autres +personnages en scène se portent vers les deux autres fenêtres. A la vue +de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que les chants. Le balcon +est envahi par les assistants.= + +LA FOULE, =après avoir crié:= «Vive la reine!»--Angelotti!... +Angelotti!... A mort!... + +TRÉVILHAC, =à Capréola=.--Que disent-ils? + +MARIE-CAROLINE, =sur le seuil de la fenêtre du milieu, se tournant vers +Scarpia, seul au milieu de la scène.=--Tu entends, Scarpia! Ils demandent +la tête d'Angelotti. + +SCARPIA, =froidement.=--Oui, Majesté! + +LA FOULE.--Scarpia! A mort, Scarpia! + +MARIE-CAROLINE, =même jeu.=--Et la tienne. + +=On rit.= + +SCARPIA, =de même, regardant fièrement le groupe formé à gauche par +Capréola, Trivulce, et autres qui ricanent.=--Naturellement, la canaille +romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la +canaille napolitaine! =(«Vive la reine! Vive la reine!» Musique et +choeurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue. +Scarpia redescend seul devant la table. Tous écoutant au fond, debout ou +assis, la tête tournée vers la place.)= Allons, si Angelotti se dérobe, +c'est la disgrâce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font déjà +gorge chaude à mes dépens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais +l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me +pardonnera jamais sa proie qui lui échappe. Un mot de cette Anglaise qui +mène tout là-bas, et c'est fait de moi. =(Il descend au fauteuil où il +s'assied.)= Voyons, du calme! Que faire? Arrêter Cavaradossi demain, dès +qu'il affectera de se faire voir? Et après? Angelotti sera déjà loin. +C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et +comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui +ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. =(Il regarde la Tosca en ce +moment à la balustrade des musiciens, où elle cause avec Paisiello, un +morceau de musique à la main, déchiffrant.)= Du moins, contre l'autre, +l'Attavanti, j'avais une arme: cet éventail, mais ici... Ici? =(Il +s'arrête frappé d'une idée subite.)= Pourquoi pas la même? Voyons donc! +Voyons donc! Une femme très amoureuse, très passionnée!... Avec un +mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout +dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle +trouvera pour nous! =(Fin de la saltarelle.)= Quel policier vaut une femme +jalouse? =(Debout.)=...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et, à la +bonne heure, je me retrouve! + +=Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canapé à droite de +la scène, son morceau de musique à la main, et Scarpia a traversé la +scène, allant à elle derrière le canapé, par un détour. Orchestre dans +les salons lointains jouant l'andante en _sol_ majeur de la symphonie de +Haydn en _ré_ majeur.= + + +Scène V + +FLORIA, SCARPIA, PERSONNAGES, AU FOND. + + +SCARPIA, =accoudé sur le canapé derrière Floria, prenant sa main sur le +bras du canapé et la serrant doucement dans ses deux mains, en +souriant.=--Savez-vous bien, signora, que je pourrais mettre les menottes +à cette jolie main-là et vous envoyer au château Saint-Ange? + +FLORIA, =tranquillement, occupée de son papier, sans retirer sa +main.=--M'arrêter? + +SCARPIA, =de même.=--Oui-da? + +FLORIA, =de même.=--Pourquoi? + +SCARPIA.--Pour étalage de couleurs séditieuses. + +FLORIA, =de même.=--Ma robe? + +SCARPIA.--Ce bracelet!... Rubis, diamants et saphirs. Tricolore, tout +bonnement! + +FLORIA, =vivement, retirant son bras.=--Ah! C'est vrai!... Si la reine le +voit!... + +SCARPIA.--Quelle plaisanterie! Nul que moi n'y prendra garde. Vous êtes +trop connue pour votre dévouement à l'église et au roi... =(il s'assied +près d'elle.).= malheureusement! + +FLORIA.--Comment! Malheureusement? + +SCARPIA, =galamment.=--Eh oui! J'aurais plaisir à vous avoir pour +prisonnière. + +FLORIA, =gaiement.=--Dans un cachot? + +SCARPIA, =de même.=--Et sous triples verrous, pour vous empêcher de fuir. + +FLORIA.--Et la torture aussi, peut-être? + +SCARPIA.--Jusqu'à ce que vous m'aimiez. + +FLORIA, =reprenant son papier.=--Si vous n'avez que ce moyen-là! + +SCARPIA.--Bon; les femmes ne détestent pas un peu de violence. + +FLORIA.--C'est qu'en vérité on fait courir d'assez vilains bruits sur ce +qui se passe là-bas, avec les femmes. + +=Elle revient à son papier de musique.= + +SCARPIA, =souriant.=--Bah! Que ne dit-on pas? Ce vieux château paye +aujourd'hui pour ses fredaines d'autrefois. C'est au souvenir des Borgia +qu'il doit cette méchante renommée. Est-ce que c'est vraiment bien, +cette cantate de Paisiello? + +FLORIA, =même jeu.=--Peuh! Il aurait aussi bien fait de donner cela à la +Romanelli. + +SCARPIA.--Et de ne pas vous troubler si mal à propos dans vos dévotions +à l'église Saint-Andréa. + +FLORIA, =tournant les feuillets.=--Ah! Vous savez?... + +SCARPIA.--Oh! par profession, je sais tout. + +FLORIA, =de même.=--Il n'y a pas grand mérite à cela: je ne me cache +guère. + +SCARPIA, =riant.=--C'est vrai! Il est donc bien charmant, ce Français. + +FLORIA.--Français?... Il est Romain. + +SCARPIA.--Oh! si peu, je veux dire par ses opinions... Comment, bien +pensante comme vous l'êtes, pouvez-vous échanger trois mots avec ce +voltairien sans, lui arracher les yeux. + +FLORIA.--C'est que c'est trois mots-là sont: je t'aime! + +SCARPIA.--A la bonne heure... Mais on n'aime pas tout le temps?... + +FLORIA.--Mais si. + +SCARPIA.--Enfin, vous causez bien un peu, dans l'intervalle. Et, avec +ses idées révolutionnaires... + +FLORIA.--Bah! L'amour songe bien à cela. Vous savez la réponse de la +Venotti au roi qui lui reprochait d'aimer un sans-culotte. «Ah! ma foi, +sire, naturellement, l'amour!» + +SCARPIA.--Oui, mais vous savez la suite. Trois jours après, son +républicain la plantait là. Moralité: ne pas croire à celui qui, +lui-même, ne croit à rien. Athée en religion, athée en amour: cela se +tient. + +FLORIA.--Ah! bien, vous êtes loin de compte. + +Il est pour moi d'une dévotion... + +SCARPIA.--En êtes-vous bien sûre? + +FLORIA, =le regardant, vaguement inquiète.=--Oui, j'en suis sûre. Pourquoi +dites-vous cela? + +SCARPIA.--Eh! mon Dieu! + +FLORIA, =de même.=--Vous savez quelque chose. Quoi! Qu'est-ce que vous +savez?... Mais, parlez donc, voyons! + +SCARPIA.--Mais non. Rien, rien! Diamine!... Quelle vivacité! Un doute, +rien de plus; scepticisme professionnel. Mais, d'honneur, je ne sais +rien. Allons, c'est entendu; le chevalier vous adore. Il est fidèle, et +je le crois sans peine: cela lui est bien facile. + +FLORIA, =rassurée à demi seulement.=--A la bonne heure. + +SCARPIA, =tirant l'éventail.=--Je suis même tellement convaincu, que je +n'hésite plus à vous remettre cet objet. + +=Fin de l'andante.= + +FLORIA.--Cet éventail? + +SCARPIA.--Oui, le hasard m'a conduit tantôt à Saint-Andréa; le chevalier +venait de partir. + +FLORIA, =vivement.=--A quelle heure? + +SCARPIA.--Vers complies. + +FLORIA, =saisie.=--Il devait travailler jusqu'à la nuit! + +SCARPIA.--Enfin, il était absent et, comme par curiosité, j'examinais +son travail, j'ai vu cet éventail oublié sur son escabeau et, de peur +qu'il ne fût dérobé, je l'ai pris pour vous le rendre. + +FLORIA, =saisie.=--Sur son escabeau!... + +SCARPIA.--Oui! J'hésitais à vous le restituer; car enfin... Mais vous +êtes tellement sûre de lui... Eh! mon Dieu, signera, qu'avez-vous? + +FLORIA, =qui a ouvert l'éventail.=--Mais cet éventail n'est pas à moi! + +SCARPIA.--Est-ce possible! + +FLORIA, =regardant l'éventail.=--Mais non! non, non!... + +SCARPIA.--Ah! maladroit! Qu'ai-je fait? + +FLORIA, =même jeu.=--A qui peut-il être? A qui? Une couronne de +marquise!... + +SCARPIA.--En effet! Comment ce détail m'a-t-il échappé? + +FLORIA, =debout.=--Marquise!... L'Attavanti! + +SCARPIA, =feignant la surprise.=--Hein? + +FLORIA.--C'est l'Attavanti! + +SCARPIA.--Pourquoi elle? + +FLORIA.--Oh! pourquoi?... C'est elle! Oh! c'est elle!... Je la devine! +Je la sens, là, sous mes doigts! Elle sera venue après mon départ! comme +hier! + +SCARPIA.--Ah! Hier?... + +FLORIA.--...Ou plutôt, non! elle était là, à mon arrivée... elle s'est +cachée... Et ces retards à m'ouvrir, ces chuchotements!... Son embarras +à lui... sa hâte de me voir partir! Ah! maudite!... Elle était là qui me +voyait, m'écoutait!... Et, quand je suis sortie... elle s'est jetée dans +ses bras, riant de moi!... + +SCARPIA.--Oh! + +FLORIA.--...De moi!... Avec lui... Dans ses bras!... Ah! Ruffiane, je +t'arracherai le coeur! + +SCARPIA, =debout.=--Etes-vous bien sûre?... Et si vous vous trompiez? + +FLORIA.--Je me trompe? Vous allez voir si je me trompe... =(Appelant le +marquis.)= Marquis!... + +ATTAVANTI.--Signora! + +FLORIA.--Deux mots, je vous prie. + +ATTAVANTI.--Quatre, et que ce soit un ordre, diva, pour me donner la +joie de vous obéir! + +FLORIA.--Un renseignement seulement! Connaissez-vous cet éventail? + +ATTAVANTI, =regardant avec son binocle.=--Cet éventail? Pas du tout. + +FLORIA.--Il a été perdu dans une église et, comme il porte une couronne +de marquise, on a pensé que, peut-être, il appartenait... + +ATTAVANTI.--A ma femme? + +FLORIA.--Précisément! + +ATTAVANTI.--Oh! mais, pardon, alors, ce n'est pas à moi qu'il faut +demander cela. =(Appelant.)= Trivulce! + +TRIVULCE, =descendant.=--Marquis! + +ATTAVANTI.--Dites-moi, mon cher, reconnaissez-vous cet éventail comme +appartenant à ma femme? + +TRIVULCE.--Parfaitement! + +FLORIA.--Ah! + +ATTAVANTI.--Vous voyez!... Oh! lui ne peut pas s'y tromper. + +SCARPIA.--Vous êtes sûr? + +TRIVULCE.--Très sûr! J'ai commandé moi-même la couronne de perles chez +Costa. + +ATTAVANTI.--Oh! alors... + +TRIVULCE.--C'est tout? + +ATTAVANTI.--C'est tout, pour vous, cher ami, merci. =(Trivulce remonte.)= +Quant à moi, signera... + +FLORIA.--Vous, marquis, vous demanderez à votre femme de ma part: +Comment son éventail se trouve chez mon amant. + +ATTAVANTI.--Impossible! Trivulce qui fait si bonne garde! + +FLORIA.--Oh! Ce n'est pas avec lui que je m'expliquerai; c'est avec +elle. + +ATTAVANTI.--La marquise? + +FLORIA.--Oui. Où est-elle, votre femme, que je lui casse son éventail +sur-la figure? + +=Elle gagne la gauche, en remontant, pour chercher la marquise parmi les +dames qui sont au fond.= + +ATTAVANTI, =lui barrant le passage.=--Ah! + +SCARPIA, =de même.=--Vous ne ferez pas cela! + +FLORIA.--En plein bal! + +ATTAVANTI.--Devant là reine? + +FLORIA.--Ah! la reine!... Elle a des amants, la reine! Elle me +comprendra! + +ATTAVANTI.--Bon Dieu! + +SCARPIA.--Taisez-vous! + +ATTAVANTI, =tranquille.=--Rien à craindre, du reste! La marquise n'est pas +là. + +=Il remonte vers la droite pour s'éloigner.= + +FLORIA, =vivement.=--Elle n'est pas là? + +ATTAVANTI.--Non! elle est partie pour Frascati. + +FLORIA, =à gauche, avant-scène.=--Ah! Frascati! Elle a fait croire!... Oh! +Je comprends. Elle est avec lui! L'infâme!... + +ATTAVANTI et SCARPIA.--Avec lui! + +FLORIA.--Oui, oui, ils sont là-bas! Pour souper ensemble et pour y +passer la unit. + +SCARPIA, =vivement, allant à elle.=--Là-bas? + +FLORIA.--Oui! + +SCARPIA.--Et où... là-bas? + +FLORIA, =passant devant lui.=--Ah! je vais vous le dire, n'est-ce-pas, +pour que-vous les préveniez? + +SCARPIA.--Mais non! Je vous jure... + +FLORIA.--Allons donc! La police n'a rien à voir là dedans... La +police!... C'est moi, la police, et j'y cours. + +=Elle veut remonter vers le fond à droite.= + +SCARPIA, =remontant vivement pour lui barrer le passage.=--Et le concert? + +ATTAVANTI, =même jeu, près de Scarpia.=--La cantate? + +FLORIA.--Ah! Je m'en moque pas mal de la cantate! + +SCARPIA.--Mais c'est impossible! + +ATTAVANTI.--Quel scandale! + +FLORIA, =redescendant pour gagner la première porte à droite.=--C'est +encore ça qui m'est égal, le scandale! + +ATTAVANTI.--Mais, diva!... + +SCARPIA.--La reine!... + +FLORIA.--Dites à la reine que je suis malade, enrouée; que je ne peux +pas chanter! Dites ce que vous voudrez. Bonsoir!... + +=Elle passe devant le canapé pour gagner la sortie à droite.= + +SCARPIA, =la devançant vivement de ce côté en passant derrière le +canapé.=--Mais c'est insensé! + +ATTAVANTI.--Elle n'en croira rien! + +FLORIA.--Alors, dites-lui que mon amant me trompe! Elle comprendra!... + +SCARPIA.--Tosca! Au nom du ciel!... + +FLORIA, =prête à sortir par la droite.=--Laissez-moi!... + +SCARPIA, =lui barrant le passage devant la porte.=--Alors, pardon! Ce +n'est plus l'ami qui parle, mais le régent de police. Je vous arrête. + +FLORIA,--Vous? + +SCARPIA.--Mon Dieu, oui! + +FLORIA.--Et vous m'empêcherez?... Vous ferez cela? Vous, complice de la +femme de cet imbécile! + +ATTAVANTI.--Hein?... + +SCARPIA.--Je ferai mon devoir, en vous obligeant à faire le vôtre, qui +est de chanter... + +FLORIA.--Mais, je ne peux pas! J'ai bien envie, je suis bien en état de +chanter! Est-ce que je peux chanter? + +SCARPIA.--Mal ou bien, peu importe! mais la cantate, s'il vous plaît, la +cantate! + +FLORIA.--Ah! Dieu! + +SCARPIA.--Et après, sur mon honneur, je vous permets de sortir... je +vous y aide! + +FLORIA, =vivement.=--C'est promis? + +SCARPIA.--Je le jure! + +FLORIA, =prenant son cahier de musique sur le canapé.=--Alors, vite! Tout +de suite! Commençons!... + +SCARPIA.--Doucement! + +FLORIA.--Ah! Coquine!... Et lui!... Ah! Dieu, me tromper ainsi! Est-ce +possible?... Mon Dieu, est-ce possible! + +=Elle tombe assise et pleure.= + +SCARPIA, =derrière le dossier du canapé.=--Allons, diva, courage! +Remettez-vous. + +FLORIA, =assise, de même, essuyant ses yeux.=--Où en sont-ils +maintenant?... Dieu le sait! Ils soupent!... + +SCARPIA.--Peut-être! + +FLORIA.--Ils ont fini?... Vous croyez qu'ils ont fini de souper? + +SCARPIA.--C'est probable!... + +FLORIA.--Et je suis là... moi, tandis... + +SCARPIA, =apercevant la reine qui reparaît au fond, sur le balcon.=--La +reine!... Allons... patience, c'est l'affaire d'un petit quart d'heure! + +FLORIA.--Mais c'est long, un quart d'heure! C'est très long! + +=Elle se lève à la vue de la reine. Les musiciens s'installent à leurs +pupitres.= + +PAISIELLO, =à Floria qui est toujours devant le canapé.=--Vous êtes prête, +diva? + +FLORIA.--Oui, oui, je suis prête! Dépêchons, dépêchons! + +=Les musiciens accordent leurs instruments.= + +PAISIELLO.--_Si_ naturel, n'est-ce pas? + +FLORIA.--Non, bémol!... + +PAISIELLO.--Oh! + +FLORIA, =violemment.=--Bémol! + +PAISIELLO, =retournant à ses musiciens.=--Bémol! Bémol! + +=On enlève le canapé par la droite, premier plan. Reprise sur la place de +la saltarelle avec choeurs, et, cette fois, fanfare. A la première +attaque de l'air, les domestiques ont rapidement pris tous les sièges +reportés au fond, peu à peu par les assistants eux-mêmes, et les placent +en ligne, sur deux rangs, faisant face au public, devant la fenêtre du +milieu et celle de droite, pour que les dames y prennent place. Un +intervalle est laissé entre le mur du fond et les chaises pour les +courtisans, officiers, etc. Tandis que la table du milieu, enlevée +vivement, est emportée par le premier plan à gauche, ainsi que le +fauteuil. La scène est donc absolument vide. Il ne reste plus que le +canapé à droite. Le trône de la reine, un tabouret devant le trône, +contre le mur, destiné au prince d'Aragon, et un autre tabouret, de +l'autre côté, pour Froelich. La reine entre en scène par la fenêtre de +gauche, trouvant devant elle le chemin libre, et suivie par tous les +assistants qui se rangent, les femmes sur deux rangs debout, devant les +chaises du fond; les hommes derrière les dames: Paisiello restant en +scène, hors de la barrière, ainsi que la Tosca et Scarpia. Les +choristes, entrés par la porte du troisième plan de droite, se groupent +devant cette porte. La reine, après quelques mots échangés avec le +prince d'Aragon et Froelich, monte sur l'estrade. Ces mouvements sont +exécutés vivement, mais sans confusion. Pendant tout le temps que dure +le choeur et la saltarelle, à la dernière mesure, tout le monde doit +être en place. Attavanti, Trivulce, Trévilhac, Capréola, au premier plan +à gauche. On ferme les fenêtres.= + +FLORIA, =à mi-voix.=--Allons, finira-t-elle par s'asseoir, cette reine? + +SCARPIA.--Plus bas, de grâce! + +=La reine s'assied. Toutes les dames font comme elle. Le prince d'Aragon +et Froelich prennent place sur leurs tabourets. Capréola s'incline +devant la reine, qui fait un signe de consentement, et s'avançant vers +Paisiello.= + +FLORIA, =de même.=--Enfin, ce n'est pas malheureux! + +CAPRÉOLA, =à Paisiello.=--Monsieur, vous pouvez commencer. + +PAISIELLO, =très agité.=--Oui, Excellence!... =(A l'orchestre.)= Allons, +messieurs! + +=Derrière Floria, à son oreille.= + +FLORIA.--Oui! + +PAISIELLO.--Largo! Largo! + +FLORIA.--Tu m'ennuies! + +PAISIELLO.--Oui, charmante. =(A Scarpia.)= Elle a ses nerfs! + +SCARPIA, =souriant, à droite, devant l'estrade.=--Un peu. + +PAISIELLO.--A nous, messieurs! + +=Il remonte aux musiciens, frappe sur le pupitre et attaque +l'introduction. Floria remonte et, se plaçant en face de la reine, lui +fait une grande révérence et s'apprête à chanter. Au même instant, et +pendant les premiers accords, un aide de camp entre par la gauche, +premier plan. Capréola va à lui et, après l'avoir entendu, dit un mot au +prince d'Aragon qui parle bas à la reine tandis que Capréola remonte +devant le trône en attendant les ordres. Sur un signe de la reine, il se +dirige vers Paisiello et tout haut.= + +CAPRÉOLA.--Doucement, messieurs! Suspendez, s'il vous plaît. + +PAISIELLO, =effaré.=--Basta! basta! + +=La musique s'arrête court, Scarpia va vivement a Capréola qui lui dit +tout bas: «C'est une lettre du général Mêlas!»= + +FLORIA.--Qu'est-ce encore? + +SCARPIA, =à Floria.=--Un courrier! Une lettre du général Mêlas. + +=Pendant ce temps, l'aide de camp remet la lettre du prince d'Aragon qui +se lève et, s'inclinant, la remet à la reine.= + +FLORIA, =à elle-même.=--Ah! mon Dieu! Encore un retard!... Elle ne peut +pas la lire plus tard sa lettre? + +SCARPIA, =la calmant.=--D'un général victorieux!... Chut! allons... + +=Floria hausse l'épaule et remonte vers Paisiello en tordant son +mouchoir. La reine se lève, tous se lèvent. Profond silence.= + +MARIE-CAROLINE.--Ceci, messieurs, vient bien à point pour le +couronnement de la fête. C'est une lettre du général Mêlas qui m'envoie +de nouveaux détails sur son triomphe. =(Murmures de satisfaction. +Marie-Caroline rompant le cachet.)= Je ne veux céder à personne le +plaisir de nous faire connaître ce bulletin de victoire. Je vous le +lirai moi-même. + +=Tous font un mouvement pour se rapprocher d'elle à distance +respectueuse. Vivats, acclamations, sur la place.= + +ATTAVANTI, =ravi.=--Entendez-vous? + +SCARPIA, =à mi-voix, au milieu.=--Ils ont vu le courrier, ils +applaudissent! + +MARIE-CAROLINE, =qui, pendant ce temps, a déplié la lettre, la +lit.=--D'Alexandrie, minuit du 14 au 15 juin. =(Profond silence.)= Madame. +A la chute du jour, l'ennemi, renforcé d'une nouvelle armée, après un +combat livré dans les mêmes plaines de Marengo, pendant une grande +partie de la nuit a battu nos troupes... + +=Elle retombe assise.= + +TOUS, =exclamations de déception.=--Oh! + +MARIE-CAROLINE, =dont la voir s'altère et faiblit à mesure qu'elle avance +dans sa lecture.=...victorieuses dans la journée. En ce moment, campés +sous les débris de notre armée... =(Murmures de déception plus grand.)= et +nous délibérons sur... + +=Sa voix s'éteint, laissant glisser la lettre, elle s'évanouit dans son +fauteuil. Les femmes l'entourent vivement pour la ranimer et la cachent +au public pendant tout ce qui suit.= + +SCARPIA, =s'avançant.=--Messieurs, la reine s'évanouit!... Vite... un +médecin. =(Mouvement, d'effarement. La foule pousse des cris de joie.)= +Vivat! Vivat! Victoire! Victoire! + +=Les choeurs et l'orchestre reprennent sur la place la saltarelle dans un +mouvement enragé jusqu'au tomber du rideau.= + +ATTAVANTI, =effrayé, gagnant le milieu.=--Imbéciles... qui +applaudissent... + +TRIVULCE.--...qui crient: «Victoire!» + +ATTAVANTI.--Faites-les donc taire! + +=On ouvre les fenêtres, Trivulce, Capréola, etc., bousculant les chaises, +courent au balcon et font de grands gestes de silence à la foule qui +crie de plus belle.= + +CAPRÉOLA, =redescendant.=--Ah! oui, ils sont lancés, à présent! + +=Tout le monde se disperse. Les musiciens ramassent leurs instruments. +Paisiello va, vient, s'agite, désespéré.= + +FLORIA, =sortant de ses réflexions, à Trivulce.=--Qu'est-ce que c'est, +quoi? Qu'est-ce qu'ils ont tous? + +TRIVULCE.--Vous n'avez pas écouté? + +FLORIA.--Non, je ne sais pas! J'étais ailleurs! Une victoire? + +CAPRÉOLA.--Eh! non, Bonaparte nous à battus!... + +FLORIA.--Ah! =(Ravie.)= Alors, on ne chante plus? + +TRIVULCE.--Parbleu, non! + +=Les musiciens disparaissent avec les choeurs.= + +FLORIA, =jetant au vol son cahier de musique.=--Ah! Quelle chance!... Je +me sauve!... =(A Luciana.)= Vite! mon manteau! + +=Luciana lui jette vivement sa plisse sur les épaules.= + +CAPRÉOLA.--Comprend-on cet animal qui perd la bataille le matin et qui +la gagne le soir! + +=Il remonte avec Trivulce.= + +FLORIA.--Eh bien! Je vais faire comme lui! + +=Elle sort par la droite.= + +SCARPIA, =seul à gauche, à l'avant-scène, avec Schiarrone. Vivement à +Schiarrone.=--Tes hommes en voiture... La mienne, vite, et la suivre de +loin. =(A Attavanti qui cause avec Trivulce tandis que Schiarrone +s'élance dehors.)= Allons, marquis, je vous enlève! + +ATTAVANTI, =surpris.=--Pour?... + +SCARPIA, =lui prenant le bras.=--La chasse!... Vous comprendrez plus +tard... Dépêchons... + +=Il l'entraîne par la même porte que Floria.= + +TRÉVILHAC, =redescendant au fond, en riant aux éclats.=--Non! Cette +fameuse victoire qui est une défaite, c'est trop drôle! + +CAPRÉOLA.--Pas pour vous! + +TRÉVILHAC.--Ah! ma foi! tant pis! Je suis battu! Mais nous sommes +vainqueurs! Vive la France! + +=La musique et les cris qui n'ont pas cessé redoublent sur la place, +malgré les gestes de Trivulce, Capréola et autres qui se précipitent de +nouveau sur le balcon pour les faire taire.= + + +RIDEAU + + + + +ACTE III + +_Rez-de-chaussée d'une villa. A gauche, premier plan, très en vue, porte +d'intérieur à deux battants. Plus loin, dans l'angle formé par la +rencontre des deux murs, installation d'atelier provisoire: chevalet, la +plus grande partie du décor, au fond, est occupée par des arcades à +jours, ainsi que toute la droite du théâtre. Ces arcades ont un +soubassement, sauf au premier plan, à droite, où il y a passage, et, au +fond, vers le milieu. Elles laissent voir un portique régnant tout +autour du bâtiment et formé par des colonnes qui portent des traverses +munies d'une treille. Au delà, on aperçoit le jardin, éclairé par la +lune, des cyprès, une, fontaine Renaissance, etc. Une table à droite de +la scène et une grande milieu du fond. Chaises, fauteuils, etc. Une +colonne près de la porte._ + + +Scène première + +MARIO, ANGELOTTI, CECCHO + +=Au lever du rideau, la scène est vide. Ceccho paraît le premier, au +fond, à l'entrée, portant un flambeau qu'il va poser sur lu colonne. +Mario suit Angelotti, et portant sur son bras ses vêtements de femme.= + + +MARIO.--Ici, respirons et réjouissons-nous. Vous êtes en sûreté! + +ANGELOTTI.--Grâce à vous! + +MARIO.--Et traverser Rome, sous ce déguisement, sans attirer +l'attention, même la nuit, ce n'était pas petite affaire!... Ceccho, +gardien du logis, le plus fidèle des serviteurs, est aussi le plus +habile des cuisiniers. Il va nous improviser un excellent souper. Après +quoi, dispos et lucides, nous examinerons tranquillement la marche à +suivre. =(A Ceccho.)= Ton fils est là? + +CECCHO.--Oui, Excellence. + +MARIO.--Dis-lui de fermer avec soin toutes les portes et d'avoir l'oeil +au guet. + +=Ceccho sort.= + + +Scène II + +MARIO, ANGELOTTI + + +MARIO.--Nous sommes ici, mon cher hôte, comme vous l'avez pu voir à la +clarté de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausolée des +Scipions. Le séjour est bien un peu mélancolique. Ce n'est, autour de +nous, que ruines et tombeaux, tous les débris de la Rome antique; un +désert poudreux, avec quelques oasis de cultures maraîchères... Mais +cette tristesse même n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude +peuplée de grands souvenirs, où je n'entends que les abois des chiens de +garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de +Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs étouffées de la Rome vivante +qui parlent moins à ma pensée que le silence de la morte.= + +ANGELOTTI.--Ceci est votre demeure? + +MARIO.,--Pas précisément. J'habite au coeur même de la ville, sur la +place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prétentieux +de «Palais Cavaradossi». Ceci est ma campagne, ma villa, ma _vigne_, +comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu'à titre de +locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes +ancêtres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais +elle n'était plus aux Cavaradossi depuis bien des; années, quand, +surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher +un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait été au +service de mon père. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde, +appartenait présentement à un Anglais, chassé de Rome par la guerre, et +qu'elle était à vendre ou à louer. J'eus la curiosité de visiter ce +logis de mes aïeux. Il était, comme vous le voyez, fort habitable. Ma +première pensée fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte +pas prolonger ici un séjour dangereux. L'acquisition eut été une folie. +Il était sage, au contraire de louer, à l'écart, une habitation +charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l'été, un +asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, séance +tenante, à la condition expresse que le marché ne serait connu que de +Ceccho, son fils et moi. Je viens ici fréquemment, mais par certains +détours, et avec clos précautions que la solitude du lieu rend presque +inutiles. Floria seule m'y accompagne. Qui donc s'aviserait de m'y +chercher, et, surtout, d'y soupçonner votre présence?... D'ailleurs, +quel rapport établir entre nous?... On ne nous a pas vus dans cette +église. Nous ayons traversé la ville sans être reconnus, ni suives; vous +n'avez rien à craindre. Enfin, mettons les choses au pis: On est sur vos +traces... On vient... On cerne la maison... Je vous sauve encore... + +ANGELOTTI.--Comment? + +MARIO.--Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde +entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations, +à tour de rôle, ont assiégée et mise à sac; dans cette Rome des +chrétiens et des barbares, des Nérons et des Borgias, de tous les +persécuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un +vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou +l'envahisseur du dehors... =(Il se lève.)= Et cette habitation a le sien, +dont une tradition de famille m'a gardé le souvenir, =(Il va à la +porte-fenêtre de droite.)= Voyez-vous, là-bas, en pleine clarté de lune, +ces deux colonnes de marbre blanc? + +ANGELOTTI.--Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je +ne me trompe? + +MARIO.--Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa +primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand +Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très +pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à +vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la +découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que +l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme +s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur: +poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave +fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué +aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de +le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait +traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de +Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,... +et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits, +d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y +blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et +vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit, +tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de +la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes +gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement +les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau +débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader +et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient +si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est +toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en +cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou--c'est tout +un--l'un de ses amis!... + +ANGELOTTI.--C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin +et pour qui vous vous dévouez en frère! + +MARIO.--Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent... + +ANGELOTTI.--Brave coeur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre +action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement, +que vous jouez ici pour moi. + +MARIO.--On ne fait que cela tous les jours. + +ANGELOTTI.--Et qui?... + +MARIO.--Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau. + +ANGELOTTI.--Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud. + +MARIO.--Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons +cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres. + +ANGELOTTI.--Les mêmes, à présent. + +MARIO.--Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus +songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées +rigoureusement. + +Etes-vous bon nageur? + +ANGELOTTI.--Excellent! + +MARIO.--Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un +paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne +feriez-vous pas comme lui? + +ANGELOTTI.--La chose est praticable... + +MARIO.--Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le +puits, et vous familiariser avec la manoeuvre. =(Ils vont pour sortir par +la droite. Angelotti passe le premier.)= Chut!... =(Angelotti, sur le +seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du +fond.)= On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la +clef. + +ANGELOTTI.--Alors, c'est elle? + +MARIO.--Oui! + +ANGELOTTI.--Cela vous inquiète? + +MARIO.--Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous +dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai, +s'il y a lieu. + +=Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.= + + +Scène III + +MARIO, FLORIA + +=Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scène +d'un coup d'oeil.= + + +MARIO, =allant à elle, et lui prenant la main, tendrement.=--Toi? + +FLORIA, =le regardant bien dans les yeux.=--Moi!... Cela te gêne? + +MARIO.--Cela m'inquiète... Qui t'amène? + +FLORIA, =de même.=--La curiosité... Je veux la voir! + +MARIO.--Qui? + +FLORIA.--Ta maîtresse. + +MARIO, =riant.=--Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scène +de jalousie... Mais qui, ma maîtresse? + +FLORIA, =éclatant.=--Ta drôlesse, ta marquise!... + +MARIO.--Ah! toujours la marquise!... + +FLORIA, =saisissant la robe.=--Et ça?... Ce n'est pas + +à elle, ça?... C'est à toi?... C'est à toi?... + +MARIO, =allant à elle.=--Allons, écoute-moi, et je t'expliquerai... + +FLORIA, =sans l'écouter.=--Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voilà +tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute +nue!... + +MARIO, =même jeu, prenant ses deux mains.=--Si tu permets... + +FLORIA, =se dégageant violemment d'une main, sans l'écouter, pour courir +à la porte de gauche.=--Vous êtes là!... Montrez-vous donc!... Vous êtes +donc bien mal faite!... + +MARIO.--Floria, voyons... + +FLORIA, =jetant l'éventail par terre.=--Tiens, jette-lui son éventail, à +ta coquine!... qu'elle se cache un peu! + +MARIO.--Mais, tu es folle! faite! folle! + +FLORIA, =dégageant ses deux mains.=--Oui, je suis folle, oui, d'aimer un +être abject, fourbe, lâche, égoïste, ingrat... Un ruffian, qui va de +cette créature à moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de, +mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le goût d'une +autre! + +MARIO.--Mais deux mots seulement!... + +FLORIA, =désolée et finissant par pleurer.=--Ah! misérable! misérable!... +Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je +suis lui!... Je l'ai dans l'âme, dans le coeur, dans la chair, dans les +veines!... La première effrontée me le vole, et je suis si lâche que je +l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le détester... je' l'aimerai +toujours... Serai-je assez malheureuse... + +MARIO, =doucement.=--Voyons, est-ce fini?... + +FLORIA.--Ah! canaglia? + +MARIO.--Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement... + +=Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec +l'autre.= + +FLORIA, =amoureusement, sans lever la tête.=--Ah! canaglia!... + +MARIO.--Eh bien, oui, cette robe est à la marquise. + +FLORIA, =bondissant, en larmes.=--Ah! tu Vois bien!... + +MARIO, =tranquillement, la faisant rasseoir.=--Mais ce n'est pas elle qui +l'a déposée là. C'est un malheureux à qui elle a servi de déguisement, +un fugitif!... + +FLORIA.--Son frère? + +MARIO.--Qui est là! + +FLORIA.--Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frère!... Son +frère!... =(Le prenant à bras le corps.)= Ah! que je t'aime! + +MARIO.--A la bonne heure! + +FLORIA, =le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, mon trésor, ma vie!... +=(S'arrêtant court.)= Si tu mentais? + +MARIO.--Oh! + +FLORIA, =vivement, lui fermant la bouche.=--Non, je te crois!... + +MARIO.--Tu peux le voir!... + +FLORIA.--Non, non, non, je ne veux pas! + +MARIO, =toujours assis.=--Il est là-bas... Tiens, regarde. + +FLORIA.--Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux +te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu +oublies mes folles idées, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien, +rien, que plus d'amour pour toi... =(En tournant autour de lui, et sans +en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)= Oui, +c'est vrai! Je le vois! + +MARIO, =riant.=--Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi, +n'est-ce pas?... + +FLORIA, =avec conviction.=--Oh! oui! + +MARIO, =de même.=--Toutes tes injures!... Merci! + +FLORIA, =tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrière.=--Non! +non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut +d'un autre, cela est si généreux à toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux +que moi. C'est pour cela qu'il faut être indulgent... D'ailleurs, tu ne +peux pas m'en vouloir d'être jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car +je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant... + +MARIO.--Ah! bon!... Querelle-moi encore! + +FLORIA, =de même.=--Oh! non!... Je suis trop heureuse!... =(Silence.)= +Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-là?... + +MARIO.--Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons +la sortie de la ville au petit jour. + +FLORIA.--Alors, je reste aussi, moi. + +MARIO, =debout.=--Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans +cette aventure. + +FLORIA.--Pourtant!... + +MARIO.--Non, non, tu vas retourner à cette fête. + +FLORIA.--Ah! la fête!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte +est vainqueur... + +MARIO, =ravi.=--Vainqueur?... + +FLORIA.--A Marengo! + +MARIO.--Ah! bravo!... Alors?... + +FLORIA.--Alors, la marmite est renversée, tu penses!... + +MARIO.--Tu vas donc rentrer chez toi... + +FLORIA.--Comme cela... tristement? + +MARIO.--Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est là? + +FLORIA.--Un peu plus loin. Je voulais te surprendre! + +MARIO.--Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route déserte... + +FLORIA.--Ambroise est armé!... + +MARIO.--Le fils de Ceccho t'accompagnera. + +FLORIA.--Et quand te reverrai-je? + +MARIO.--Demain, après le départ d'Angelotti. + +FLORIA.--Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui? + +MARIO, =l'aidant à se rajuster.=--Mais non, sois donc tranquille... Je ne +tenterai rien que de sûr... Attends-moi dans la matinée, à la première +heure. + +FLORIA.--Oh! oui, je serai si inquiète!... + +MARIO, =prenant l'éventail.=--C'est donc cet éventail qui t'a mis cette +folie en tête?... + +FLORIA.--Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas? + +MARIO.--Il était pour son frère, comme la robe. + +FLORIA.--Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler? + +MARIO.--A Angelotti?... Si tu veux... =(Il se dirige vers le jardin, tout +en parlant.)= Il est là qui examine le puits en cas de surprise... + +FLORIA.--Ah! oui. + +MARIO.--Tu es clone retournée à l'église, après mon, départ? + +FLORIA.--Non. + +MARIO, =s'arrêtant.=--Non?... Eh bien, alors, comment l'éventail est-il +dans tes mains? + +FLORIA.--Ah! c'est... =(Elle s'arrête, saisie par une pensée subite.)= +Ah!... + +MARIO.--Qu'as-tu? + +FLORIA.--Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?... + +MARIO.--Naturellement! + +FLORIA.--Scarpia! + +MARIO.--Oui! + +FLORIA.--Ah! je comprends: c'est un piège! + +MARIO.--Un piège? + +FLORIA.--Ces soupçons sur toi... C'est lui! + +MARIO.--Scarpia? + +FLORIA.--Il me lançait sur la piste, l'infâme! + +MARIO, =effrayé.=--Il t'a vu partir?... + +FLORIA.--Il a dû me suivre! + +MARIO.--Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!... + +FLORIA.--Tais-toi! Ecoute... + +MARIO.--Des sons de voix... + +FLORIA, =épouvantée.=--Les Voici! + + +Scène IV + +LES MÊMES, CECCHO, ANGELOTTI + + +CECCHO, =accourant.=--Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas! + +MARIO.--Parlemente et gagne du temps! =(Il court à la fenêtre.)= +Angelotti! =(Angelotti paraît sur le seuil du jardin tandis que la Tosca +écoute au fond.)= Découverts!... Ils sont là!... + +ANGELOTTI.--Je gagne les champs et me jette dans les ruines. + +MARIO.--Trop tard, la maison est cernée!... Au refuge, vite! vite! + +ANGELOTTI.--Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant! + +=Il disparaît.= + +MARIO, =à Floria.=--Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas +me perdre avec lui! + +FLORIA.--Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!... + +=On entend et l'on voit au fond les agents paraître de tous côtés dans, +le jardin, gardant toutes les issues.= + + +Scène V + +FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE, +GREFFIER, SPOLETTA, ALBERTI, AGENTS. + +=Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et +ses aides, et descend lentement.= + + +MARIO, =allant à lui.=--M'est-il permis de demander à monsieur le baron +quel motif me vaut, à pareille heure, l'honneur de sa visite? + +SCARPIA, =froidement.=--Madame a dû vous en instruire. + +MARIO.--Madame--puisqu'il lui a plu de vous initier à ces détails +intimes--avait conçu des soupçons dont elle vient de reconnaître la +fausseté. Mais, ce sont là choses domestiques qui ne menacent pas la +sécurité de l'Etat et où je ne pense pas que votre vigilance ait à +s'exercer. + +SCARPIA.--Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes +fonctions, Son Excellence =(Il désigne le marquis.)= m'ayant prié de +constater l'outrage fait à son honneur par la présence, chez vous, à +cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme. + +MARIO.--Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la +marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y être... Et madame +vient elle-même de constater cette absence. + +FLORIA, =vivement.=--Oui!... + +ATTAVANTI, =avec satisfaction.=--Oh! si madame reconnaît?... + +FLORIA.--Je l'atteste! + +ATTAVANTI.--Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable... +Nous n'avons plus qu'à lui offrir nos excuses... + +SCARPIA.--Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne +pas accorder tant de crédit aux affirmations intéressées de monsieur et +complaisantes de madame. + +MARIO.--Mais, je vous répète, monsieur... + +SCARPIA, =prenant l'éventail sur la table.= Enfin monsieur, cet éventail +entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie. + +MARIO.--Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire +l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins à +Saint-Andréa: elle a oublié son éventail au départ, voilà tout. + +ATTAVANTI.--Eh! sans doute!... Cela s'explique... + +SCARPIA.--Et la preuve de ce que vous dites? + +MARIO.--Son portrait que tout le monde peut voir à Saint-Andréa, et +l'absence même de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant +toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si +vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas à +monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite à me passer son +épée au travers du corps, sans autre forme de procès! Ouvre toutes les +portes. Ceccho, éclaire ces messieurs! + +ATTAVANTI.--S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!... +=(Au baron.)= Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen! + +SCARPIA.--En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes à deux battants +si la personne que nous cherchons était cachet derrière. + +ATTAVANTI.--Parbleu!... Je n'ai donc plus rien à faire ici, n'est-ce +pas? + +SCARPIA, =tranquillement.=--Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle. +Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence +d'accompagner ici monsieur son frère. + +=Mouvement de tous.= + +ATTAVANTI.--Son frère! Ici? + +SCARPIA.--Regardez monsieur, vous n'en douterez pas! + +MARIO, =se remettant.=--Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez +dire... + +SCARPIA.--Pardonnez-moi... Nous nous comprenons très bien... Mais ceci +doit être l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait +péniblement la veille de monsieur. Son rôle est fini, le mien commence. + +ATTAVANTI.--Oui, je l'avoue... Mon beau-frère... J'aime mieux me +dispenser... + +SCARPIA.--Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des +nouvelles de Sa Majesté... + +LE MARQUIS.--Assurément. + +SCARPIA.--Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est +découvert et qu'il est pris... =(Mouvement. Il regarde sa montre. +Froidement.)= Ce n'est plus qu'une question de minutes. + +ATTAVANTI.--Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez +vous-même. C'est trop, déjà, de m'avoir imposé une démarche qui, de la +part d'un mari, est du plus mauvais goût. =(A Mario.)= Chevalier, toutes +mes excuses. =(A Tosca.)= Diva, je reste à vos pieds. + +SCARPIA, =à Schiarrone, bas.=--Par politesse, accompagnez jusqu'à sa +voiture ce maître sot!... + +=Schiarrone sort avec le marquis.= + + +Scène VI + +LES MÊMES, moins LE MARQUIS + + +MARIO, =vivement et bas à Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du +marquis.=--Pèse tous tes mots! + +FLORIA, =de même.=--S'il ne sait rien que par moi!... + +SCARPIA, =à Schiarrone qui a visité la maison pendant ce qui +précède.=--Vous avez visité toute la maison? + +SCHIARRONE.--Oui, Excellence Personne. + +SCARPIA.--Et dans le jardin? + +SCHIARRONE.--Personne. + +SCARPIA.--Il n'a pu s'évader. Tout est cerné. Il est donc ici, caché +quelque part. + +SCHIARRONE.--On peut visiter plus à fond... et sonder les murailles. + +SCARPIA.--Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite +ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire. + +MARIO.--Moi! + +SCARPIA.--A l'instant. + +MARIO.--Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti +n'est pas chez moi. + +SCARPIA.--Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de +prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre où vous répondrez aux +questions que vous posera M. le procureur fiscal. + +MARIO.--Et pourquoi pas ici? + +SCARPIA.--Parce que telle est ma volonté serait une raison suffisante. +Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame né doit +pas assister à votre interrogatoire, ayant elle-même à subir le sien. + +MARIO, =vivement.=--Madame ne sait rien de plus que moi. + +SCARPIA.--Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur +dans cette chambre. + +=Mouvement des agents.= + +MARIO,--Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent. + +=Il entre dans la chambre, à gauche, avec les agents.= + + +Scène VII + +LES MÊMES, moins MARIO + + +LE PROCUREUR FISCAL.--Votre Excellence désire que j'interroge?... + +SCARPIA.--Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire, +ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette +place, et qui vont dépendre des réponses de madame. Allez! + +=Le procureur sort avec le greffier.= + + +Scène VIII + +FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE, SOLDATS. + +=au fond, DEUX AGENTS à la porte de gauche avec SCHIARRONE.= + + +FLORIA, =assise près de la table à droite.=--De mes réponses, à moi?... + +SCARPIA, =venant à elle.=--Mon Dieu, oui!... + +FLORIA.--Et que puis-je répondre, sur des faits que j'ignore?... + +SCARPIA, =souriant et très poli.=--Causons amicalement, voulez-vous?... +=(Il avance un siège.)= Et reprenons l'entretien où nous l'avons laissé au +Palais Farnèse... Donc, cet éventail nous a trompés, et ces soupçons +jaloux n'avaient aucune raison d'être?... + +FLORIA, =sèchement.=--Vous le saviez bien!... + +SCARPIA.--J'ai fait erreur sur la personne, voilà tout... Le chevalier +n'était pas ici avec la marquise, mais avec son frère. + +FLORIA.--Ni l'un, ni l'autre. Il était seul. + +SCARPIA, =railleur.=--Tout de bon? + +FLORIA.--Oui. + +SCARPIA, =de même.=--Vous affirmez?... + +FLORIA, =nerveusement.=--Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui! + +SCARPIA, =froidement.=--Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!... +=(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)= +Schiarrone?... + +SCHIARRONE.--Excellence? + +SCARPIA.--Que dit le chevalier? + +SCHIARRONE, =sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient +entre-bâillée.=--Rien, Excellence. + +SCARPIA.--Il persiste à nier la présence du sieur Angelotti? + +SCHIARRONE.--Absolument. + +SCARPIA, =haussant la voix pour être entendu de l'intérieur.=--Alors, +insistez, Roberti, insistez!... + +FLORIA, =vivement.=--Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est +pas! + +SCARPIA, =de même.=--Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'oeil pour juger un +homme: j'avais prévu l'obstination du chevalier. Mais j'espérais vous +trouver plus raisonnable. + +FLORIA.--Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir? + +SCARPIA, =souriant.=--Non!... Mais, en disant la vérité, vous épargneriez +au chevalier un mauvais quart d'heure. + +FLORIA. =saisie.=--Comment?... Que voulez-vous dire?... =(Debout.)= Que se +passe-t-il donc dans cette chambre?... + +SCARPIA, =de même.=--Oh! rien que de très simple: on y interroge votre ami +dans les formalités requises. + +FLORIA, =inquiète.=--Je veux voir ce qui se passe là!... + +SCARPIA, =l'arrêtant par le bras.=--Je puis vous le dire: le chevalier est +étendu dans un fauteuil, les bras et les mains liés, coiffé d'une griffe +d'acier à trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes. + +FLORIA, =terrifiée.=--Oh!... + +SCARPIA, =debout.=--Et, à chaque refus de parler, la vis tourne... et la +griffe mord! + +FLORIA, =tordant son bras pour se dégager.=--Ah! maudits!... Arrêtez +cela!... Arrêtez!... + +SCARPIA, =la retenant.=--Et VOUS parlerez? + +FLORIA.--Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser, +vous!... Criez-le donc!... + +SCARPIA.--Arrêtez! Roberti, et desserrez... + +FLORIA.--Oh! encore! encore! encore! + +SCARPIA.--Encore, Roberti... Entièrement. + +SCHIARRONE, =sur le seuil.=--C'est fait, Excellence. + +SCARPIA.--C'est fait!... + +FLORIA.--Oh! lâches! lâches!... Je veux le voir!... =(Schiarrone lui +barrant le chemin.)= Ouvrez-moi!... + +SCARPIA.--Fermez!... + +=Schiarrone ferme.= + +FLORIA, =à Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre +agent.=--Laissez-moi, vous!... Laissez-moi! =(Elle va se heurter à la +porte fermée où elle frappe. Appelant.)= Mario!... Réponds-moi!... +M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, réponds-moi donc!... Un +mot! Un seul... que je ta sache vivant! =(Silence.)= Démons!... Ils l'ont +tué!... + +SCARPIA, =assis à droite, tranquillement.=--Non... Laissez-lui le temps de +se remettre... + +FLORIA.--Mario!... Mon Mario!... + +MARIO, =avec effort.=--Floria!... + +FLORIA.--Ah!... + +MARIO.--Ne crains rien!... J'ai bon courage! + +FLORIA.--On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!... +Dis-le-moi!... + +MARIO.--Non, pas en ce moment... Courage, ma chérie... courage!... + +FLORIA.--Ah! cette voix!... Comme il souffre!... =(Elle s'éloigne de la +porte.)= Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer +ainsi, cet être doux et bon comme un enfant!... Ils sont là dix contre +ce malheureux sans défense à chercher ce qui lui fera le plus de mal... +Et ils ont trouvé cela!... cette atrocité... ces griffes d'acier dans +les tempes... Quelle horreur!... Et celui-là sourit, tenez... et se +pourléche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!... + +SCARPIA, =souriant.=--Point, ma chère!... C'est de vous que je suis +ravi!... Par ma foi, vous êtes aussi tragique dans l'intimité que sur la +scène... Mes compliments!... Mais revenons aux choses sérieuses... Vous +l'avez entendu?... «J'ai bon courage.» C'est-à-dire: on ne m'arrachera +pas un mot. + +FLORIA.--Ah! vous lui arracherez plutôt l'âme! + +SCARPIA.--J'en suis sûr! + +FLORIA.--Eh bien, alors, délivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne +dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?... + +SCARPIA.--Fini?... Nous commençons à peine. + +FLORIA, =suffoquée.=--A...? + +SCARPIA.--A le questionner. + +FLORIA.--Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir? + +SCARPIA.--Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera, +c'est vous qui répondrez! + +FLORIA.--Moi? + +SCARPIA.--Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour +de vis que vous donnez à son étau... + +FLORIA.--Oh! bourreau! + +SCARPIA.--Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez +de me répondre... =(Très haut.)= Allons, Roberti, tenez-vous prêt!... Nous +recommençons!... + +=Schiarrone entre-bâille la porte et se tient prêt a transmettre les +ordres.= + +FLORIA.--Assassin!... =(Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)= Non!... +Pardon, grâce, pitié, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas +cela! + +SCARPIA.--Alors, où est Angelotti?... + +FLORIA.--Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le +saurais-je?... =(Scarpia lève la main. Mouvement de Schiarrone. Elle +bondit et rabat la main.)= Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez +donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!... +Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en +êtes sûr? + +SCARPIA.--Non!... J'attends... mais dépêchons!... Répondez. + +FLORIA.--Mais quoi?... Que faut-il que je réponde?... Je ne sais pas +moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie +lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!... + +SCARPIA.--Soit!... Il y avait un homme ici à votre armée? + +FLORIA.--Non!... =(Mouvement de Scarpia)= Si! Si!... Attendez!... +Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus... =(Même +jeu)= Oui, oui! je crois! Je crois!... =(A Schiarrone)= Mais, puisque je +réponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damné! + +SCARPIA.--Et cet homme est Angelotti? + +FLORIA.--Oh! pour cela, non! par exemple!... + +SCARPIA, =railleur.=--C'est-à-dire: _si_. + +FLORIA.--Non! Je vous dis: _non_! + +SCARPIA, =de même.=--Si énergiquement que c'est oui! + +FLORIA.--Ah! quand tu régleras tes comptes avec Dieu, toi, sois +tranquille, va, je serai là... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je sais, +moi... Est-ce que je le connais, votre Angelotti?... + +SCARPIA.--Enfin, cet homme, quel qu'il soit, où est-il? + +FLORIA.--Ah! vous pouvez bien courir après lui... Il est loin! + +SCARPIA.--Non!... Tout est cerné... + +FLORIA.--Alors, si vous démentez tout ce que je dis... =(Epouvantée)= Un +cri!... On recommence!... + +SCARPIA.--Non! + +FLORIA.--Si! Si!... J'ai entendu!... + +=Elle écoute= + +SCARPIA.--Rien, vous dis-je!... Eh bien, Schiarrone?... + +SCHIARRONE.--Evanoui. + +SCARPIA.--Vous voyez bien?... Continuons... Cet homme est donc caché, +quelque part, ici-même, peut-être?... + +FLORIA, =préoccupée de la porte.=--Plût au ciel qu'il fût là!... Il ne +vous laisserait pas broyer vif son sauveur! + +SCARPIA.--Il est donc son sauveur? + +FLORIA, =saisie=--Non! + +SCARPIA.--Vous venez de le dire! + +FLORIA.--Ah! ce que je dis!... Vous me forcez à parler, il faut bien que +je dise n'importe quoi... ce qui me passe par la tête!... + +=Même jeu d'attention vers la chambre.= + +SCARPIA.--Bref, il est caché!... =(Mouvement de Floria pour protester. +Menaçant.)= Où, caché?... Allons, finissons!... + +FLORIA.--Je ne sais pas!... + +SCARPIA, =vers la porte.=--Allez, Roberti!... + +FLORIA, =épouvantée.=--Non!... Je sais!... Il est. + +SCARPIA.--Il est...? + +FLORIA, =qui, dans son premier mouvement, suivi de tous, a presque +désigné le jardin, s'arrête court, désolée.=--Mais c'est trop affreux!... +Je ne peux pourtant pas livrer ce malheureux pour qu'on le tue!... + +SCARPIA.--Il est...? + +FLORIA, =fondant en larmes.=--Mais je ne peux pas le dire!... Je ne peux +pas!... Vous voyez bien que je ne peux pas... + +=Elle tombe assise. Silence.= + +SCARPIA, =à son oreille, doucement.=--Allons, courage... et votre amant +est libre! + +FLORIA, =sanglotant.=--Ah! Dieu!... Il ne me pardonnera jamais cela... +jamais! + +SCARPIA.--Tout bas... et il n'en saura rien?... Allons?... + +FLORIA, =sans voix.=--Je veux lui parler d'abord... + +SCARPIA.--A quoi bon? + +FLORIA.--Tout ce qu'on voudra après, mais, que je le voie, que je lui +parle!... Je vous en prie! + +SCARPIA.--Suspendez un instant, Roberti. =(A Schiarrone.)= Ouvrez la +porte!... Le chevalier, encore évanoui? + +SCHIARRONE.--Non! + +=On ouvre la porte toute grande. Schiarrone et les agents devant pour la +garder. Scarpia au milieu de la scène. Floria à sa droite. Silence d'une +seconde. Floria essuie son front et veut s'avancer.= + +SCARPIA, =l'arrêtant.=--Oh! Pardon!... De cette place seulement. + +FLORIA.--Mario, mon Mario! Tu m'entends, n'est-ce pas?... + +MARIO, =péniblement.=--Oui! + +FLORIA.--Tu vois, mon Mario adoré!... Tu es a bout de forces... Moi +aussi, je t'assure!... N'est-ce pas, que tu veux bien?... Dis que tu +veux bien que je parle?... + +MARIO.--Et, que dirais-tu, malheureuse?... Tu ne sais rien!... + +FLORIA, =suppliant.=--Mon Mario!... + +MARIO, =avec force.=--Tu ne sais rien! + +FLORIA, =vivement, les mains tendues vers lui.=--Je ne peux pourtant pas +te laisser déchirer ainsi!... Ma chair crie avec la tienne!... Mon +amour, je t'en prie, à genoux!... Mon Mario bien-aimé, dis... dis que tu +veux bien!... + +MARIO, =énergiquement.=--Non! Non!... Tu n'as rien à dire!... Et je te +défends, entends-tu!... Je te défends!... + +FLORIA, =désespérée.=--Mais, ils te tueront!... + +MARIO.--Je te défends!... + +SCARPIA, =terrible.=--Allez! Et n'arrêtez plus! + +FLORIA, =bondissant à ses pieds.=--Non! Je parlerai! + +MARIO.--Tais-toi... ou je te maudis!... + +FLORIA.--Ah! Dieu!... + +SCARPIA.--Allez toujours!... + +FLORIA, =se cramponnant à lui, à genoux.=--Non!... Arrêtez!... + +SCARPIA, =à Floria.=--Où est cet homme?... + +MARIO, =poussant un cri de douleur.=--Ah!... + +FLORIA, =répétant le cri.=--Ah!... Tant pis pour l'autre!... Je dis +tout!... + +SCARPIA, =à Schiarrone.=--Suspens! + +FLORIA, =désignant le jardin.=--Là!... + +SCARPIA.--Le jardin? + +FLORIA.--Le puits!... + +SCARPIA.--Le puits!... + +=Les agents s'élancent dans le jardin, par la droite. Les soldats, au +fond, font le même mouvement dans les arbres.= + +FLORIA, =debout.=--Mon Mario, à présent!... Bandits, rendez-le-moi! + +=Elle court vers la chambre dont on lui barre le passage.= + +SCARPIA.--C'est fait! déliez l'autre. + +=Il se tourne vers le jardin, regardant.= + + +Scène IX + +LES MÊMES, MARIO, puis COLOMETTI + +=Mario paraît sur le seuil, livide, égaré, effaré, se tenant à montant de +la porte. Il a deux taches rouges aux tempes. Floria court a lui, le +soutient et l'entraîne jusqu'au siège où il tombe muet et hagard.= + + +FLORIA, =essuyant son front et le couvrant de baisers.=--Ah! mon amour, ma +vie!... Mon ange, mort héros!... + +MARIO, =rouvrant les yeux, après un temps, et péniblement, comme un homme +ivre.=--Ah! que cela fait mal!... Tu n'a rien dit, n'est-ce pas?... Ni +moi?... + +FLORIA.--Non! non!... tu n'as rien dit!... Rien! + +=Il retombe épuisé. Silence. Elle pleure en baisant ses mains. Colometti +reparaît sur le seuil.= + +SCARPIA.--Eh bien? + +COLOMETTI.--Mous l'avons. + +SCARPIA.--Enfin! + +COLOMETTI.--Mort. + +SCARPIA.--Mort?... Le poison?... + +COLOMETTI.--Sans doute. + +=Les agents déposent le corps d'Angelotti dans le jardin, près du seuil, +en vue, éclairé par la lune. Mario rouvre les yeux. Floria se place; de +façon à lui cacher Angelotti.= + +MARIO.--Mort?... =(A Floria.)= Qui est mort?... Je veux voir!... =(Même jeu +de Floria. Il se redresse.)= Laisse-moi!... =(Il l'écarte et aperçoit le +corps.)= Lui?... =(Debout.)= Ah! malheureuse! + +FLORIA.--Mario!... + +MARIO.--Ne me touche pas! Va-t'en!... Je te hais!... C'est toi! toi qui +l'as tue!... + +FLORIA, =à genou.=--Pour te sauver!... + +MARIO.--Oh!... + +SCARPIA, =aux agents.=--Allons, Schiarrone, finissons!... Enlevez tout!... +Le mort, pour le fumier, et le vivant, son complice. + +FLORIA, =terrifiée.=--Lui?... + +=On entoure Mario et on l'entraîne.= + +SCARPIA.--Pour la potence!... + +=Floria veut parler, elle le regarde, effarées sans trouver un mot, ni un +cri et tombe comme foudroyée.= + +SCHIARRONE.--Et la femme?... + +SCARPIA.--La femme aussi!... + + +RIDEAU + + + + +ACTE IV + +_Une chambre au château Saint-Ange. A gauche, pan coupé. Alcôve +richement décorée. Le lit au fond. Pan coupé, droite, large fenêtre +avec bacon praticable. Au fond, milieu, porte d'entrée, premier plan +droite, secrétaire ouvert. Premier plan gauche, console surmontée d'une +glace. Au pied du lit, dans l'alcôve, un prie-Dieu, avec crucifix +d'ivoire.; Au milieu, vers la gauche, une table couverte de sa nappe, et +sur laquelle est servi un souper. Un canapé à droite de la table au +milieu de la, scène. Il faut encore nuit, et la pièce n'est éclairée que +par deux candélabres allumés placés sur console, et une lampe avec +abat-jour sur la table. Au lever du rideau, la fenêtre est fermée. Un +maître d'hôtel et un laquais font le service. Scarpia soupe, assis entre +la table et la console, à laquelle il tourne le dos._ + + +Scène première + +SCARPIA, SCHIARRONE, UN MAÎTRE D'HÔTEL, UN LAQUAIS, COLOMETTI + + +SCARPIA.--Ouvrez la fenêtre, Colometti. L'air de cette chambre est +étouffant. =(Colometti ouvre la fenêtre à droite toute grande.)= Quelle +heure est-il?... Schiarrone. + +SCHIARRONE.--Excellence, on a chanté les matines. + +SCARPIA.--La ville me paraît fort calme. + +SCHIARRONE.--Très calme, Excellence... M. le gouverneur a fait doubler +les postes; et toute la garnison est sous les armes. + +SCARPIA.--Précautions inutiles. Cette victoire des Français a moins +échauffé les têtes romaines que je ne l'aurais cru. + +SCHIARRONE.--Plus d'étonnement que de joie, Excellence. Voilà, je crois +le sentiment général. + +SCARPIA.--Le prisonnier est en chapelle? + +SCHIARRONE.--Oui, Excellence, avec les moines blancs de la mort. Mais, à +leurs saintes exhortations, pour qu'il se recommande à la miséricorde +divine, il se borne à répondre qu'il n'a aucun pardon à demander à Dieu, +n'ayant fait que son devoir d'honnête homme qui est de venir en aide à +toute victime de la tyrannie. + +SCARPIA, =découpant et se servant.=--Voilà bien de mon jacobin! + +SCHIARRONE.--...Et que si quelqu'un est coupable en cette affaire, ce +n'est pas lui envers le ciel, mais le ciel envers lui. + +SCARPIA.--Affreux blasphème!... Et alors? + +SCHIARRONE.--Alors les blancs se sont lassés de tant d'impiété, et l'ont +laissé en repos... Il en a profité pour s'endormir. + +SCARPIA.--Belle préparation à la mort, et digne d'un chrétien! + + +Scène II + +LES MÊMES, SPOLETTA + + +SCARPIA.--Eh bien, capitaine, M. le gouverneur?... + +SPOLETTA.--Excellence, monseigneur rentrait à l'instant ayant passé la +nuit au Palais Farnèse, où l'avait retenu l'indisposition de Sa Majesté. +Il a paru fort satisfait de l'arrestation d'Angelotti, et m'a remis cet +ordre écrit de sa main. + +SCARPIA, =lisant.=--_Le chevalier Mario Cavaradossi devra être exécuté +avant le lever du soleil_. =(il dépose l'acte sur la table.)= J'ai +réfléchi. Angelotti étant condamné à la potence a décidément droit à sa +potence. Il est inutile de faire savoir qu'il nous a échappé par le +poison, et que nous ne pendons qu'un cadavre. Ces morts volontaires sont +d'un détestable exemple. Le criminel ne doit pas se dérober au +châtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la main du bourreau. +La potence est prête? + +SCHIARRONE.--On la dresse en ce moment, sous cette fenêtre, à la tête du +pont. + +SCARPIA.--Vous laisserez le corps en vue jusqu'à l'heure de la +grand'messe. Après quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et +pas en terre sainte. Un suicidé n'a pas droit à la sépulture chrétienne, +pas même à une croix sur sa tombe. =Il boit.= + +SPOLETTA.--Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre? + +SCARPIA.--Pour le Cavaradossi, nous verrons. Où est la femme? + +SPOLETTA.--Dans la chambre où Votre Excellence a donné ordre qu'on +l'enfermât. + +SCARPIA, =le verre à la main.=--Et furieuse, toujours?... + +SCHIARRONE.--Plus calme. Elle s'est fort inquiétée du chevalier d'abord; +puis du lieu où elle se voyait transportée. Nous n'avons pas cru devoir +le lui dire, n'ayant pas d'instructions à cet égard. + +SCARPIA, =à Schiarrone.=--Introduisez ici la Tosca... =(Schiarrone sort. A +Spoletta.)= Vous, Spoletta, veillez à la pendaison du mort. La chose +faite, je vous appellerai de cette fenêtre. Allez... =(Aux laquais, se +levant a la vue de la Tosca introduite par Schiarrone.)= Et qu'on me +laisse... + +=Le maître d'hôtel salue; le laquais emporte le plateau posé sur la +console.= + + +Scène III + +SCARPIA, FLORIA + +=Elle entre silencieusement, pâle, et regarde autour d'elle, appuyée sur +le dossier du canapé.= + + +SCARPIA, =après un temps.=--Vous voulez savoir où vous êtes, Tosca. Vous +êtes, ainsi que le chevalier Cavaradossi, au château Saint-Ange, chez +moi... Maintenant, j'estime qu'après une telle nuit vous êtes à bout de +forces. Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et +prenez votre part d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prévu que +je vous aurais cette nuit pour convive. =(Floria, sans le regarder, fait +un geste de refus méprisant. Il reprend, souriant.)= Bon... N'allez pas +rêver poison... Ce sont là moeurs d'un autre âge. Nous n'usons plus du +poison. + +FLORIA, =sourdement.=--Mais vous égorgez toujours! + +SCARPIA, =froidement=--Rarement, et les meurtrières seuls... Pour les +rebelles et leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou +pendre, à mon choix. =(Mouvement de Floria.)= Ce mot vous étonne... Vous +êtes-vous figurée que le chevalier serait mis en jugement? + +FLORIA, =anxieuse.=--Il ne sera plus jugé?... + +SCARPIA, =souriant toujours.=--Quelle folie... Un interrogatoire, des +témoins et des plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser à +ces bagatelles!... Sa Majesté Catholique a simplifié la procédure... +Venez ici, et voyez à la lueur des falots ces gens s'agiter là-bas à la +tête du pont. Ils dressent un gibet à deux branches. A l'une ils +accrocheront un mort: Angelotti... A l'autre, un vivant!... + +FLORIA, =épouvantée.=--Mario? + +SCARPIA.--Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu'à moi d'embellir ce +groupe en vous y associant. Mais à Dieu ne plaise que je prive les +Romains de leur idole,--qui est aussi la mienne. Votre voiture est en +bas qui vous attend. Toutes les portes du château vous sont ouvertes. +Vous pouvez sortir, vous êtes libre! + +FLORIA, =avec un cri de joie.=--Ah! + +=Elle s'élance vers la porte.= + +SCARPIA.--Attendez!... =(Elle s'arrête.)= Le vrai sens de ce cri, je le +devine. Ce n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pensée: «Je +cours au Palais Farnèse, je force la porte de la reine, et je lui +arrache la grâce de mon amant!» N'est-ce pas cela? + +FLORIA.--Oui, c'est cela! + +SCARPIA, =prenant l'ordre sur la table.=--Malheureusement, l'order est +formel. Le chevalier doit être exécuté avant le lever du soleil. Quand +sa grâce m'arrivera, il sera pendu depuis une heure. + +FLORIA.--Tu ferais cela? + +SCARPIA.--Ah! de bonne foi, ma chère... Je vous tiens quitte de votre +peine; mais, de la sienne, non pas! + +FLORIA.--Mais alors... alors... misérable!... Tu n'es même plus le +bourreau... Tu es l'assassin!... + +SCARPIA.--Peut-être!... Cela dépend... Mais voyons... prenez place, je +vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne. =(Il le +verse.)= Nous causerons ainsi plus à l'aise du chevalier Cavaradossi, et +de la meilleure façon de le tirer de ce mauvais pas. + +FLORIA.--Je n'ai soif et faim que de sa liberté! Allons, au fait!... +=(Elle s'assied résolument en face de lui à la table, écartant le verre.)= +Combien? + +SCARPIA, =se versant à boire.=--Combien? + +FLORIA.--Oui!... Question d'argent, je suppose? + +SCARPIA.--Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu, +féroce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait +de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entraînant +forcément ma disgrâce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le +soldat qui dépose sa colère avec ses armes; et vous n'ayez plus ici +devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont +l'admiration va pour vous jusqu'au fanatisme... et même a pris cette +nuit un caractère nouveau... Oui, jusqu'ici, je n'avais su voir en vous +que l'interprète exquise de Cimarosa ou de Paisiello... Cette lutte m'a +révélé la femme... La femme plus tragique, plus passionnée que l'artiste +elle même, et cent fois plus admirable dans la réalité de l'amour et de +ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous avez trouvé là des +accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'était prodigieux, +et j'en étais ébloui au point d'oublier mon propre rôle, dans cette +tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer +vaincu!... + +FLORIA, =toujours inquiète, à mi-voix.=--Plût à Dieu! + +SCARPIA.--Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec +cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si +différente de toutes celles qui ont été miennes... une jalousie... une +jalousie subite me mordait le coeur... Eh! quoi, ces colères et ces +larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant +de passion? Ah! fi donc! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me +fortifiais dans la volonté tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui +faire expier tant d'amour et l'en punir, oui, ma foi, l'en punir! Je lui +veux tant de mal de son bonheur immérité. Je lui envie à ce point la +possession d'une créature telle que vous,--que je ne saurais la lui +pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part. + +FLORIA, =debout, bondissant.=--Toi!... + +SCARPIA, =assis, la retenant par le bras.=--Et je l'aurai!... + +FLORIA, =elle se dégage violemment, en éclatant de rire.=--Imbécile!... +J'aimerais mieux sauter par cette fenêtre!... + +SCARPIA, =froidement, sans bouger.=--Fais... Ton amant te suit!... Dis: +«Oui, je le sauve... Non: je le tue!» + +FLORIA, =le regardant, épouvantée.=--Ah! cynique scélérat! Cet horrible +marché!... Et par l'épouvante et la force!... + +SCARPIA.--Bon, ma chère où prenez-vous la violence? Si le marché ne vous +va pas, allez-vous-en, la porte est libre... Mais je vous en défie... +Vous allez crier, m'insulter, invoquer la Vierge et les saints... Perdre +le temps en paroles inutiles... Après quoi, n'ayant pas mieux à faire, +vous direz: _oui_... + +FLORIA.--Jamais... Je vais réveiller toute la ville et lui crier ton +infamie. + +SCARPIA, =de même, froidement, buvant une gorgée.=--Cela ne réveillera pas +le mort!... =(Floria s'arrête court avec un geste de désespoir. Il +reprend, souriant.)= Tu me hais bien, n'est-ce pas? + +FLORIA.--Ah! Dieu! + +SCARPIA, =de même.=--A la bonne heure!... Voilà comme je t'aime!... =(Il +repose sa coupe sur la table.)= Une femme qui se donne, la belle +affaire... J'en suis rassasié, de celles-là!... Mais ton mépris et ta +colère à humilier... ta résistance à briser et à tordre dans mes +bras!... Pardieu, c'est la saveur de la chose, et ta résignation me +gâterait la fête!... + +FLORIA.--Oh! démon! + +SCARPIA.--Démon, soit!... Comme tel, ce qui me charme, créature +hautaine, c'est que tu sois à moi... avec rage et douleur! que je sente +bien ton âme indignée se débattre... ton corps révolté frémir de son +abandon forcé à mes détestables caresses, et de toute ta chair, esclave +de la mienne! Quelle revanche de ton mépris, quelle vengeance de tes +insultes, quel raffinement de volupté, que mon plaisir soit aussi ton +supplice... Ah! tu me hais!... Moi, je te veux, et je me promets une +diabolique joie de l'accouplement de mon désir et de ta haine! + + +FLORIA.--De quel accouplement pareil es-tu né, bête fauve, ce n'est pas +une mamelle de femme qui t'a nourri de son lait! + +SCARPIA.--Va! va!... Poursuis!... Insulte-moi... Tu ne saurais trop... +crache-moi tes mépris à la face, mords et déchire... Tout cela fouette +mes désirs et ne les rend que plus avides de toi!... + +FLORIA, =se dérobant, épouvantée.=--Ne m'approche pas! A l'aide, au +secours... à moi!... + +SCARPIA.--Personne ne viendra!... Et tu perds le temps en cris +inutiles!... Vois, l'horizon s'éclaire, et ton Mario n'a plus un quart +d'heure à vivre! + +FLORIA.--Ah! Dieu bon, Dieu grand, Dieu sauveur! Qu'il y ait un tel +homme! et que tu le laisses faire! Tu ne le vois donc pas? Tu ne +l'entends donc pas? + +SCARPIA, =railleur.=--Si tu ne comptes que sur lui!... Angelotti est à son +gibet. =(Elle recule effrayée.)= Et c'est le tour de l'autre!... +=(Criant.)= Spoletta! + +FLORIA, =s'élançant vers la fenêtre.=--Non!... Non!... Sauvez-le!... + +SCARPIA.--Tu consens?... + +FLORIA, =glissant à reculons dans ses bras et tombant à ses +pieds.=--Pitié!... Grâce!... Ah! mon Dieu!... Vous êtes bien assez +vengé!... pourtant!... Je suis assez punie, humiliée!... Je suis à vos +pieds!... Je vous supplie... Je vous demande pardon... humblement +pardon... de tout ce que j'ai dit!... humblement!... Grâce!... Grâce!... + +SCARPIA.--Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?... + +=Il la relève en la serrant contre lui.= + +FLORIA, =se dégageant avec un cri de dégoût.=--Ah! non!... Non!... Je ne +veux pas!... Je ne pourrais pas!... Je ne veux pas!... + + +Scène IV + +LES MÊMES, SPOLETTA, sur le seuil. + +=Soldats, derrière, dans l'antichambre.= + + +SPOLETTA.--Dois-je aller prendre Cavaradossi? + +FLORIA.--Oh! non! non! + +SCARPIA.--Attendez!... =(Il vient à Floria, cramponnée au dossier du +canapé.)=--Tu as une minute pour te décide! + +FLORIA, =épuisée cramponnée au dossier du canapé.=--C'est fini!... Tout +est contre moi!... C'est fini!... + +SCARPIA, =à son oreille.=--Allons!... + +=Silence.= + +FLORIA, =après un temps, avec effort, honteusement.=--Oui!... + +=Elle fond en larmes, la face sur le dossier du canapé.= + +SCARPIA, =remontant.=--Capitaine... j'ai changé d'avis... Le bourreau peut +aller dormir. Nous ne pendrons pas le chevalier, qu'on le laisse en +chapelle. + +=Spoletta se retourne vers les hommes qui l'accompagnaient, et qui, sur +un mot de lui, se retirent. Il reste seul en vue.= + +FLORIA, =bas, à Scarpia.=--Je le veux libre, libre à instant. + +SCARPIA, =de même.=--Doucement, Tosca!... Il y faut plus de mystère!... +Voici l'ordre du prince auquel je dois obéir. =(Il présente le +papier.)=--Je n'ai que le choix du supplice; nous en profiterons... Mais +pour tous, sauf pour cet homme qui m'est dévoué, le chevalier doit +passer pour mort!... + +FLORIA.--Et qui m'assure qu'après... vous le sauverez?... + +SCARPIA.--L'ordre que je vais donner ici, vous présente!... =(A +Spoletta.)= Spoletta! fermez-cette porte... =(Spoletta obéit.)= Ecoutez +bien!... Nous ne pendons plus le chevalier, nous le fusillons... +=(Mouvement de Floria qu'il arrête du geste.)= sur la plate-forme du +château, comme nous avons fusillé le comte Palmieri... + +SPOLETTA.--Alors, Excellence, une exécution?... + +SCARPIA.--Simulée... Exactement comme vous avez fait pour Palmieri! + +SPOLETTA.--Parfaitement, Excellence. + +SCARPIA.--Vous; prendrez douze hommes de votre compagnie dont vous +chargerez les fusils vous-même... à poudre seulement, avec le plus grand +soin... + +SPOLETTA.--Oui, Excellence. + +SCARPIA.--Le chevalier, bien averti du rôle qu'il doit jouer, sera +conduit sur la plate-forme, sans autres témoins que vous et vos hommes. +Aux coups de feu, il tombera comme foudroyé... Vous ferez même constater +qu'il est mort, et que le coup de grâce est inutile, et vous renverrez +vos hommes. Après quoi, un manteau sur l'épaule, un chapeau sur les +yeux, il sera conduit par vous hors du château, jusqu'à la voiture de +madame, qui l'y attendra. Vous y prendrez place avec le chevalier, la +voiture vous conduira jusqu'à la porte Angélique, que vous vous ferez +ouvrir, par mon ordre, et quand la voiture aura franchi les murs sans +accident, alors seulement, vous la laisserez suivre son chemin, et irez +vous reposer... Le reste me regarde. Vous m'avez bien compris? + +SPOLETTA.--Oui, Excellence! + +SCARPIA.--Les fusils?... + +SPOLETTA.--Je les chargerai moi-même. Dois-je procéder immédiatement?... + +SCARPIA.--Non pas! Laissez le chevalier en chapelle et attendez. + +FLORIA, =à mi-voix.=--Je veux le voir, et lui dire moi-même ce qui est +convenu. + +SCARPIA.--Très bien!... =(A Spoletta..)= Madame est libre. Elle peut, +circuler dans le château et en sortir à son gré. Postez un homme au bas +de l'escalier. Il conduira madame à la chapelle. C'est seulement après +son entretien avec Cavaradossi et tandis qu'elle regagnera sa voiture, +que vous procéderez à l'exécution comme; je l'ai dit... + +SPOLETTA.--C'est entendu, Excellence. + +SCARPIA.--Allez... N'oubliez rien, et qu'on me laisse seul jusqu'à ce +que j'appelle. + +=Spoletta salue et sort, fermant la porte dont Scarpia tire le verrou.= + + +Scène V + +SCARPIA, FLORIA + +=Au bruit de la porte fermée et du verrou tiré, Floria tressaille et se +lève en chancelant.= + + +SCARPIA, =redescendant.=--Est-ce bien cela? + +FLORIA, =faiblement et toute tremblante.=--Non!... + +SCARPIA.--Quoi de plus?... + +FLORIA, =de même, avec effort.=--Je veux un sauf-conduit qui, après la +sortie de Rome, m'assure celle des Etats romains... + +SCARPIA.--C'est juste!... =(Il va au secrétaire où il écrit debout. +Floria gagne la table où elle prend d'une main tremblante le verre de +vin d'Espagne, versé par Scarpia. Dans ce mouvement, et quand elle a +déjà porté le verre à ses lèvres, elle aperçoit sur la table le couteau +à découper à lame pointue, s'arrête, jette un coup d'oeil à Scarpia qui +lui tourne le dos en écrivant, et, attentive à ne pas être surprise dans +ses mouvements, repose le verre lentement, attire le couteau à sa +portée. Scarpia lisant tout haut ce qu'il vient d'écrire.)= _Ordre à tous +de laisser sortir librement de la ville de Rome et des Etats romains la +signora Tosca et le cavalier qui l'accompagne.--Vitellio Scarpia, régent +de la police romaine._ =(Il revient à elle. Elle a repris le verre +qu'elle vide d'un trait.)= Etes-vous satisfaite? + +=Il lui passe le papier qu'elle lit debout, lui étant derrière elle, et +tout près d'elle.= + +FLORIA, =après avoir feint de lire, reposant le verre, ce qui rapproche +sa main du couteau.=--Oui... C'est bien. + +SCARPIA.--Alors... ce qui m'est dû!... + +=Il l'enlace d'un bras, et baise ardemment son épaule nue.= + +FLORIA.--Le voilà!... + +=Elle lui plonge le couteau dans le coeur.= + +SCARPIA.--Ah! maudite! + +=Il tombe sur le canapé.= + +FLORIA, =avec une joie et un rire féroces.=--Enfin!... C'est fait!... +Enfin!... Enfin!... Ah! c'est fait!... + +SCARPIA.--A moi!... Je suis mort!... + +FLORIA.--J'y compte bien! Ah! bourreau! Tu m'auras torturée pendant +toute une nuit, et je n'aurais pas mon tour?... =(Elle se penche sur lui, +les yeux dans les yeux.)= Regarde-moi bien, bandit!... me repaître de ton +agonie, et meurs de la main d'une femme, lâche! Meurs, bête féroce, +meurs désespéré, enragé! Meurs!... Meurs!... Meurs!... + +SCARPIA, =sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi +dossier du canapé, et d'une voix étouffée.=--Au Secours!... A moi!... + +FLORIA. =remontant vers la porte où elle écoute.=--Crie! Le sang +t'étouffe! On ne t'entendra pas!... =(Scarpia, par un dernier effort, se +redresse presque debout. Elle bondit sur le meuble et reprend le +couteau. Ils se regardent ainsi une seconde, lui suffoquant, elle +menaçante. Après un effort inutile, il retombe sur le canapé de dos, en +poussant un gémissement sourd, et de là glisse à terre. Elle repose le +couteau sur le meuble, froidement.)= A la bonne heure!... =(Elle fait +glisser le flambeau pour éclairer son visage. Il expire.)= A présent, je +te tiens quitte! =(Sans le quitter des yeux, elle essuie ses doigts à la +nappe, au bord extrême de la table. Puis, au bout de cette table, prend +une carafe et mouille une serviette avec laquelle elle essuie une tache +de sang sur sa robe; tord la serviette et la jette du côté de l'alcôve. +Elle tourne la table et va à la glace qui est sur la console, là elle +prend un des flambeaux à une seule bougie qui est sur la console et +rajuste ses cheveux devant la glace.)= Et c'est devant ça que tremblait +toute une ville! =(Roulement de tambour lointain. Trompettes battant la +diane. Tressaillant.)= La diane!... Le jour!... déjà?... + +=Elle remonte entre la table et le mort et souffle le candélabre à sa +portée. Elle prend sur la table le sauf-conduit qu'elle glisse dans son +sein. Elle tend l'oreille vers la porte du fond. Elle va sortir, puis, +aperçoit la bougie allumée, va pour l'éteindre et se ravise. Elle +rallume l'autre flambeau, les place à terre, l'un à gauche, l'autre à +droite du mort, cherche autour d'elle, aperçoit le crucifix dans +l'alcôve, le décroche, le pose sur la poitrine de Scarpia. Puis se +relève et gagne la porte du fond qu'elle ouvre doucement; le vestibule +est noir. Elle écoute et sort, refermant la porte sur elle au moment où +les tambours de la citadelle battent à leur tour.= + + +RIDEAU + + + + +ACTE V + + +PREMIER TABLEAU + +_La chapelle des condamnés à mort au château Saint-Ange. Fenêtre grillée +au fond. Rétable à droite. Porte à gauche._ + + +Scène première + +MARIO, =endormi,= UN GUICHETIER, UN AIDE, DEUX CARABINIERS, SPOLETTA + +=Un sergent entre et descend vers Mario.= + + +SPOLETTA, =secouant doucement Mario pour le réveiller.=--Chevalier!... +Chevalier!... + +MARIO, =se réveillant en sursaut.=--Hein?... Plaît-il?... Ah! c'est vous, +capitaine! Je dormais si bien... Le moment est-il venu?... Et ne me +réveillez-vous d'un si bon sommeil que pour m'en faire connaître un +autre plus profond?... + +SPOLETTA, =désignant la porte qui est restée entr'ouverte.=--Non, +monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait... + +MARIO.--Oh! si celui-là est encore un de ces moines blancs qui veulent à +tout prix me faire implorer la miséricorde de Dieu, pour avoir tenté de +sauver Angelotti, je m'y refuse énergiquement. Je vous en prie, +capitaine, épargnez-moi leurs instances inutiles et leurs chants +lugubres. La mort est assez fâcheuse par elle-même sans qu'on l'attriste +encore par de telles cérémonies. + +=Il s'étend de nouveau pour se rendormir.= + +SPOLETTA.--Les moines blancs sont partis, monsieur, sur l'ordre de Son +Excellence, et pour une raison que vous saurez tout à l'heure. Ce n'est +pas d'eux qu'il s'agit, mais d'une personne que vous verrez sans doute +avec plus de plaisir. + +MARIO, =vivement, sur son séant.=--Floria? + +SPOLETTA.--Oui, monsieur! + +MARIO, =se tournant vers la porte.=--Oui! qu'elle vienne! Où est-elle? +Floria! Ma chérie... Mon amour!... Mais viens donc... Viens donc! + +=Sur un signe de Spoletta, le guichetier ouvre la porte toute grand à +Floria.= + + +Scène II + +LES MÊMES, FLORIA + +=Floria, courant à lui, et, agenouillée, le prenant dans ses bras.=--Tu +m'as donc pardonné? + + +MARIO.--Oh! ma chère âme! C'est à toi de me pardonner un mouvement de +colère bien injuste, bien ingrat, que je me suis assez reproché. Et au +moment de nous dire adieu... + +FLORIA, =bas à son oreille, avec un coup d'oeil aux personnages qui, sur +l'ordre muet de Spoletta, gagnent la porte.=--Non!... Non!... Pas +adieu!... + +MARIO.--Comment? + +FLORIA, =de même.=--Tais-toi! Attends... Attends qu'ils Sortent. =(En +rapprochant son visage de celui de Mario, elle frôle le front de +celui-ci qui n'est pas maître d'un petit mouvement de douleur. +Vivement.)= Tu Souffres?... + +MARIO, =prenant sa main qu'il porte à ses lèvres.=--Un peu, oui. + +FLORIA.--Ah! mon amour, je vais pouvoir te soigner, te guérir!... Dans +quelques instants, nous serons loin de cette horrible ville, et de tout +péril! =(Les voyant tous sortis, sauf Spoletta.)= J'ai ta grâce! + +MARIO.--Ma grâce? + +FLORIA.--Entière!... + +MARIO.--De Scarpia? + +FLORIA.--De Scarpia! N'est-ce pas, capitaine, n'est-ce pas qu'il est +sauvé? + +SPOLETTA.--Son Excellence, monsieur, m'a effectivement donné des ordres +qui confirment tout ce que dit madame. + +FLORIA.--Tu vois!... + +MARIO, =à Spoletta.=--Et quels ordres? + +FLORIA.--On doit faire semblant de te fusiller, pour l'apparence, tu +comprends. Mais les fusils ne seront chargés qu'à poudre, à poudre +seulement, et, pour plus de sûreté, c'est le capitaine qui doit les +charger lui-même. N'est-ce pas, capitaine? Dites-le-lui bien; dites-le, +il a l'air de ne pas me croire. + +SPOLETTA.--Chargés de ma propre main, monsieur. C'est l'ordre formel de +Son Excellence... + +FLORIA.--Tu vois bien! Le capitaine te le dit. Alors, on te conduit sur +la plate-forme, sans témoins... Les soldats tirent... tu tombes comme +s'ils t'avaient tué. Le capitaine congédie ses hommes; les portes du +château nous sont ouvertes; nous montons dans ma voiture et nous partons +ensemble pour aller où nous voudrons! et libres, libres!... Quel +bonheur! + +MARIO.--Est-ce possible? + +FLORIA.--Tiens, le sauf-conduit =(Elle le lui donne.)= qui nous ouvre les +portes du château, de la ville, et qui nous assure le passage jusqu'à +l'a frontière. + +MARIO.--A toi? + +FLORIA.--Et à toi? Lis donc: _La, signora Tosca, et le cavalier qui +l'accompagne._ + +MARIO.--En effet. Et signé Scarpia? + +FLORIA.--Tu vois bien! + +SPOLETTA.--Et si vous m'en croyez, monsieur, vous avez tout intérêt à ne +pas attendre le grand jour. Plus tôt nous agirons, mieux cela vaudra. + +FLORIA, =vivement.=--Ah! je crois bien! Vite, vite, capitaine, tout de +suite! + +SPOLETTA, =à Mario.=--Mes hommes sont déjà sur la plate-forme. J'ai mis +les fusils en lieu sûr. Je vais m'assurer que la place est déserte et je +reviens vous prendre. + +FLORIA.--Oui, oui, c'est cela, capitaine, allez vite! Ah! que je vous +suis reconnaissante! + +=Spoletta sort.= + + +Scène III + +FLORIA, MARIO + + +MARIO, =dès que Spoletta est sorti, il saisit violemment la main de +Tosca.=--Malheureuse! De quel prix as-tu payé mon salut? + +FLORIA.--D'un coup de couteau! + +MARIO.--Tu l'as tué? + +FLORIA.--Ah! si je l'ai tué! =(Avec une joie sauvage.)= Oh! ça, oui, je +l'ai bien tué! + +MARIO.--Et tu es la? Mais on va découvrir ce mort, tu es perdue. + +FLORIA.--Non, mon Mario, non, je ne suis pas perdue. Devant moi il a +donné l'ordre qu'on le laissât reposer! Il repose! Personne ne +s'étonnera qu'ayant veillé toute la nuit il dorme jusqu'à l'heure du +repas, midi, une heure. Nous avons donc six ou sept heures devant nous, +quatre au pis aller. Et, dans quatre heures, nous serons à +Civita-Vecchia où nous trouverons un navire en partance, un bateau, une +barque?... Avant qu'on ait découvert ce mort nous serons loin, bien +loin, hors d'atteinte, en pleine mer!... + +MARIO.--Ah! vaillante femme. Tu es bien une Romaine. Une vraie Romaine +d'autrefois! + +=La porte s'ouvre.= + +FLORIA.--Spoletta! + + +Scène IV + +LES MÊMES, SPOLETTA, SOLDATS, au fond, dans le vestibule. + + +SPOLETTA.--Vous êtes prêt, monsieur? + +FLORIA, =joyeusement.=--Oui, capitaine. Oui!... =(Elle aperçoit les soldats +et change de ton.)= Oui, nous sommes prêts! =(Bas à Spoletta, en tenant +Mario serré dans ses bras, pour les soldats, témoins, comme si elle lui +faisait ses derniers adieux.)= Ne puis-je pas vous accompagner? + +SPOLETTA, =bas.=--Oh! non, madame. Il vaut mieux ne pas vous montrer, et +ne venir là qu'après les, coups de feu. + +FLORIA, =de même.=--De ce côté, n'est-ce pas, la plate-forme? + +SPOLETTA, =de même.=--De ce côté! Vingt marches à monter. + +FLORIA, =de même.=--Bien! Ne me faites pas trop attendre. + +SPOLETTA, =de même.=--C'est l'affaire de cinq minutes au plus!... =(Haut à +Mario.)= Allons, monsieur. + +FLORIA, =dans les bras de Mario.=--Joue bien ton, rôle! Tombe sur le +coup... Et fais bien le mort. + +MARIO.--Sois tranquille! + +FLORIA.--Va, va vite! Nous aurons le temps de nous embrasser en route! + +SPOLETTA, =aux soldats.=--Portez armes! + +=Ils sortent avec Mario. Tous disparaissent.= + + +Scène V + +FLORIA, seule. + +=Silence d'un moment.= + + +FLORIA.--Sûrement, avec les chevaux de poste que nous trouverons sur la +route, nous pouvons être à Civita-Vecchia dans quatre heures!... Ah! +Dieu! quand je verrai les côtes d'Italie s'effacer au loin! Quelle +délivrance... =(Silence.)= Ah! je les entends marcher là-haut, sur la +plate-forme... Ils s'arrêtent!... C'est le moment... Pourvu, maintenant, +que l'on ne s'avise pas de réveiller l'autre, pour quelque affaire!... +=(Silence.)= Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent?... Cela devrait être +fait déjà!... Un retard peut tout perdre... Et puis, c'est odieux cette +attente!... Cela serre le coeur... J'ai beau savoir que ce n'est qu'un +jeu... la pensée qu'on va tirer sur lui!... Ah! mon Dieu! Mais allez +donc, allez donc! Finissez donc!... =(Détentions. Elle pousse un cri +d'effroi involontaire.)= Ah!... Je suis folle... C'est fait!... Allons, +maintenant! Ah! son manteau que j'oubliais! + +=Elle prend le manteau et sort vivement par la gauche.= + + +DEUXIEME TABLEAU + +_Plate-forme du château Saint-Ange, côté sud. Au fond, le parapet et les +canons. Et, en perspective la ville, entre le colysée et le dôme de +Saint-Pierre, éclairée par le soleil levant. Au premier plan, à gauche, +un grand mur montant jusqu'aux frises. A droite, mur et grande +échauguette qui sert de couronnement à un escalier praticable par où +l'on vient de l'étage inférieur. Au deuxième plan, passage praticable +entre l'échauguette et le parapet. Il fait à peine jour au lever du +rideau, et la scène va s'éclairant de plus en plus._ + + +Scène première + +SPOLETTA, MARIO, SOLDATS, FLORIA + +=Mario est étendu, immobile, à gauche de la scène, en avant du grand mur. +Les soldats sont à droite, au fond, entre le parapet et l'échauguette +Spoletta, penché sur Mario, dont la tête est tournée du côté du mur. Un +sergent, une lanterne à la main, attend.= + + +SPOLETTA, =après un temps, se relevant, aux soldats.=--C'est inutile... +Vous pouvez vous retirer. + +=Le sergent remonte et sort avec les hommes par la droite.= + +FLORIA, =paraît sur le seuil de l'échauguette, le manteau sur le +bras.=--C'est bien cela... C'est la plate-forme!... =(l'apercevant.)= Ah! +c'est vous?... Capitaine... vos hommes sont partis? + +SPOLETTA.--A l'instant! + +FLORIA.--Où est-il? + +SPOLETTA.--Là! + +FLORIA.--Ah!... bien! Voyez si le chemin est libre!... =(Spoletta sort +par la droite, deuxième plan. Elle va à Mario.)= C'est moi... Ne bouge +pas!... Un soldat qui passe... Attends!... =(Elle suit des yeux le +soldat.)= Bien!... Il s'éloigne... =(Elle redescend. Quatre hommes +paraissent à droite, premier plan, conduits par un sergent, deux avec +des lanternes. Vivement.)= Reste encore... Voici des lumières!... =(Les +yeux toujours tournés vers le côté où les hommes ont disparu.)= Reste +encore... Ils pourraient te voir. Attends qu'ils aient tourné le mur... +Là... bien, les voici qui disparaissent... le dernier... maintenant... +bien! Tiens, voilà le manteau. =(Elle le lui jette les yeux tournes vers +le fond.)= Jette-le sur tes épaules et lève-toi!... Vite! à présent!... +Vite! vite donc! =(Elle se retourne et le voit immobile.)= Mais lève-toi +donc!... Tu ne m'entends donc pas?... Mario!... Mario!... =(Effrayée, +elle court à lui.)= Evanoui?... Mario!... =(Elle retourne vivement le +corps, la tête de Mario apparaît livide et son bras fouettant l'air +vient retomber sur le sol avec un bruit mat.)= Du Sang!... Mort!... Mon +Mario!... Tué!... Tué!... Ils me l'ont tué! =(Spoletta reparaît avec +Schiarrone et les quatre porteurs, le sergent et des soldats. Elle +bondit vers lui.)= Assassin! Assassin... qui devais le sauver! + +SPOLETTA.--Vous le faire croire et le fusiller, comme Palmieri! c'était +l'ordre du maître!... + +FLORIA.--Ah! le tigre! Et je ne peux plus le tuer! + +=Mouvement de tous.= + +SPOLETTA, SCHIARRONE et UN OFFICIER.--Le tuer? + +FLORIA,--Oui, je l'ai tué, votre Scarpia... Tué, tué, entendez-vous? +D'un coup de couteau dans le coeur, et je voudrais encore l'y plonger et +l'y tordre... Ah! vous fusillez... Moi, j'égorge! =(Deux hommes, sur un +geste de Spoletta s'élancent, par la gauche.)= Oui, allez! Allez voir ce +que j'ai fait de ce monstre... dont le cadavre assassine encore... + +SCHIARRONE.--Misérable femme! + +SPOLETTA, =l'arrêtant.=--Eh! Ne vois-tu pas que la douleur trouble sa +cervelle et qu'elle nous conte ses rêveries! + +SCHIARRONE.--Et si elle l'a tué, pourtant? + +SPOLETTA.--Elle le payera trop peu de sa vie. + +FLORIA.--Prends-la donc! Que je n'aie plus l'horreur de vous voir, +bandits qui faites de telles choses, peuple pourri qui les accepte... +soleil infâme qui les éclaire! + +=Voix confuses. Cris dehors. Roulement de tambours.= + +SPOLETTA, =vivement.=--Eh bien? + +UN OFFICIER.--C'est vrai! + +TOUS.--Oh! + +SPOLETTA.--Frappé? + +L'OFFICIER,--Mort! + +=Cris de colère.= + +SPOLETTA, =à Floria qui, pendant ce temps, a gagne le fond.=--Ah! +Démon!... je t'enserrai rejoindre ton amant! + +FLORIA, =debout sur le parapet.=--J'y vais, canailles! + +=Elle se lance dans le Vide.= + +RIDEAU + + +The play _la Tosca_ is entered according to act of Congress in the year +1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office of the Librarian of +Congress at Washington. All rights reserved. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Tosca, by Victorien Sardou + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA *** + +***** This file should be named 19540-8.txt or 19540-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/5/4/19540/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Tosca + Drame en cinq actes + +Author: Victorien Sardou + +Release Date: October 14, 2006 [EBook #19540] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + + +</pre> + + +<h1>VICTORIEN—SARDOU</h1> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="LA_TOSCA" id="LA_TOSCA"></a>LA TOSCA</h1> + +<h2>DRAME EN CINQ ACTES</h2> + +<p class="blk"> +The play <i>la Tosca</i> is entered according to act of Congress<br /> +in the year 1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office<br /> +of the Librarian of Congress at Washington. All rights<br /> +reserved.<br /> +</p> + + +<table summary=""> +<tr><td> +<a href="#PERSONNAGES"><b>PERSONNAGES</b></a><br /> +<a href="#ACTE_PREMIER"><b>ACTE PREMIER</b></a><br /> +<a href="#ACTE_II"><b>ACTE II</b></a><br /> +<a href="#ACTE_III"><b>ACTE III</b></a><br /> +<a href="#ACTE_IV"><b>ACTE IV</b></a><br /> +<a href="#ACTE_V"><b>ACTE V</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PERSONNAGES" id="PERSONNAGES"></a>PERSONNAGES</h2> + + +<table summary="personnages" cellspacing="3" cellpadding="1"> +<tr><td align="left"><i>Baron Scarpia</i></td><td align="left"> <span class="smcap">MM. p. berton</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Mario Cavaradossi </i></td><td align="left"><span class="smcap">Dumény</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Cesare Angelotti</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Rosny</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Le Marquis Attavanti</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Francès</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Eusèbe,</i> sacristain </td><td align="left"><span class="smcap">Lacroir</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Vicomte de Trévilhac </i></td><td align="left"><span class="smcap">Violet</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Capréola</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Jôliet</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Cennarino </i></td><td align="left"><span class="smcap">M. lacroix P</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Trivulce</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Deschamps</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Colometti</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Jegu</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Spoletta</i>, capitaine de carabiniers</td><td align="left"><span class="smcap">Bouyer</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Schiarrone</i>, agent de police</td><td align="left"><span class="smcap">Piron</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Ceccho,</i> domestique </td><td align="left"><span class="smcap">Gaspard</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Paisiello </i></td><td align="left"><span class="smcap">Mallet</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Diego Naselli,</i> prince d'Aragon </td><td align="left"><span class="smcap">Delisle</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Un Huissier </i></td><td align="left"><span class="smcap">Dumont</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Un Sergent </i></td><td align="left"><span class="smcap">Besson</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Floria Tosca </i></td><td align="left">M<sup>me</sup> <span class="smcap">Sarah Bernhardt</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Marie-Caroline, </i>reine de Naples </td><td align="left"><span class="smcap">Bauché</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Luciana, </i>femme de chambre de la Tosca </td><td align="left"><span class="smcap">Durand</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Princesse Orlonia</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Auge</span>.</td></tr> +<tr><td align="left"><i>Un Monsignor</i></td><td align="left"> <span class="smcap">Fortin</span>.</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">La scène à Rome, le 17 juin 1800.</td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_PREMIER" id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h2> + + +<p><i>L'église Saint-Andréa des jésuites à Rome. Architecture du Bernin, +pleins cintres sur gros piliers carrés de marbre banc plaqué rouge... +Stucs, dorures, etc... La vue est prise du transept de droite. Au fond, +le chœur entouré d'une grille très ornée; et la fuite de l'abside vers +la droite noyée dans l'ombre. Au premier plan à droite, porte latérale +avec son tambour et ses portes battantes. Au deuxième plan, faisant +angle avec un des gros piliers, la chapelle des Angelotti. Grille sur la +scène, grille du côté de l'abside surmontée des armes des Angelotti.</i> +Trois anges d'argent, deux et un, sur un fond d'azur. <i>Tout le côté +gauche, est occupé par un échafaudage de peintre, appuyé sur un autel, +et par un grand cadre entourant une grande toile ébauchée. Sur +l'échafaudage, tout l'attirail d'un peintre, escabeaux, tabourets, +brosses, palettes, étoffes, etc... On accède à cet échafaudage par un +petit escalier de bois blanc. Au pied de l'escalier, un panier avec un +flacon de vin, deux gobelets d'argent, du pain, un poulet froid, une +serviette et des figues. Au milieu de la scène au fond, un pilier avec +une madone en relief, peinte, sous un petit dais très doré. Au pied, une +vasque pouvant porter des fleurs, et un trépied avec des cierges. En +avant de l'échafaudage, deux tabourets.</i></p> + + +<h3>Scène première</h3> + +<p class="center">GENNARINO, EUSEBE, sacristain.</p> + +<p><span class="stage">Gennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu +du fond, s'approche de lui et fait tinter à son oreille un gros +trousseau de clefs.</span></p> + + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Eh! Gennarino!...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> s'éveillant en sursaut.</span>—Hein. Plaît-il?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Tu dors?...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> se frottant les yeux.</span>—Oui!... Je dors un peu.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est +l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton +patron?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe +pour sa peinture.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois +de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français, +père Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille +patricienne, s'il vous plaît.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que +j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa +mère, une Parisienne! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un +véritable Italien, travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se +respecte est occupé à faire un somme?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> préparant la palette.</span>—Son Excellence prétend qu'il n'est pas +d'heure plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant +closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs +ciceroni bavards, par le bourdonnement des prières, le chant des +cantiques et les sons des orgues; et que, dans cette solitude et cette +fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent plus libre, plus inspiré, +plus en verve!...</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> grommelant.</span>—Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Vous dites?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Rien!... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte +jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en +témoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le +cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> confirmant.</span>—Oh! ça!...</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni +marier sa voix à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il +travaille à cette chapelle, il ne s'est pas confessé une seule fois, pas +même au saint jour de Pâques.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—C'est pourtant vrai, père Eusèbe.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir, +d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait +longtemps vécu à Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire, +et autres malfaiteurs de la même bande... Prends garde, Gennarino, que +le contact de l'impie ne te mène droit en enfer.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> bâillant.</span>—Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en +enfer?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Si l'on y dort!...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Oui...</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Au fait... y dort-on? J'avoue, garçon, que ta question me prend +au dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa, +lumière de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour +l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damnés.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Oh! Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton +maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le +sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta +corbeille.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> tirant le flacon et l'examinant.</span>—Tu m'étonnes, mon enfant... A +la couleur, je parierais pour du marsala.</p> + +<p class="stage">il débouche et flaire</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Vous perdriez, père Eusèbe.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> versant le vin dans un gobelet.</span>—Parbleu, j'en aurai le cœur +net.</p> + +<p class="stage">Il l'avale d'un trait.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> sautant à terre.</span>—Hé là donc!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> faisant claquer sa langue.</span>—Tu as raison, mon fils,... c'est du +gragnano, et du meilleur.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> lui arrachant le flacon.</span>—Et puis le patron dira que c'est +moi!</p> + +<p class="stage">Il rince le gobelet.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. <span class="stage">(Il regarde +l'heure à sa montre.)</span> D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour +le temps qu'il me fait perdre à ne pas dormir.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.</span>—Il se +sera arrêté à voir tes préparatifs de la fête au palais Farnèse.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre +une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Quelle victoire?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la +reddition de Gênes?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Vaguement.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans +l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français +sont battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans +Gênes, a dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté +Impériale.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Ah!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> tirant un journal.</span>—Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!... +Ecoute ceci, mon garçon, <span class="stage">(il lit)</span> <i>Nous recevons de nouveaux détails sur +la reddition de Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec +huit mille hommes seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de +tenir la campagne. Le général Soult, prisonnier, est grièvement blessé. +Les trois quarts des généraux, colonels, officiers français de tout +grade, sont captifs comme lui ou blessés, ou morts. C'est un affreux +désastre pour ces bandes indisciplinées qui s'intitulent effrontément +l'armée française...</i> Et ceci à la suite, <span class="stage">(il lit.)</span> <i>Sa Majesté +Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impératrice +Marie-Thérèse, sœur de l'infortunée Marie-Antoinette, digne et +glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre +victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était +de passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande +fête au palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura +concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse, +et musique à tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra +regretter à cette solennité vraiment patriotique, que l'absence de Sa +Majesté Ferdinand retenu à Naples par l'obligation d'y effacer les +derniers vestiges de l'infâme République parthénopéenne. Ajoutons qu'aux +dernières nouvelles, M. de Mêlas concentrait toutes ses troupes à +Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fêter une dernière et décisive +victoire...</i> Avec M. de Mêlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y +a bien ce petit général Bonaparte qui serait, dit-on, à Milan; mais +prendrais-tu ce général Bonaparte au sérieux, Gennarino?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Voilà encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le +vrai... Mais celui-là qui est faux...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Faux?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général +Bonaparte est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et +que celui-ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le +défunt, afin d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés +qu'ils refusent de se battre!</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Ainsi. Voyez!.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas +tout. Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là?...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Joseph?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes +avec tous ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est à mourir de rire...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Voici le patron!</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène II</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, MARIO CAVARADOSSSI</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> entrant par la droite portant une étoffe.</span>—Je vous demande +pardon, père Eusèbe, je suis un peu en retard.</p> + +<p class="stage">Il monte sur son échafaudage et, pendant ce qui suit, drape son étoffe +sur un mannequin.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> repliant son journal.</span>—J'en profitais, Excellence, pour mettre +Gennarino au courant des opérations militaires.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! Alors!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Tout est fermé... Je puis sortir, Excellence?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui, oui, et toi aussi, Gennarino... Je n'ai pas besoin de toi +avant la réouverture des portes.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Merci, Excellence!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Votre-. Excellence aura la bonté de tirer les verrous. +<span class="stage">(Poussant Gennarino.)</span> Allons, passe devant, paresseux!</p> + +<p class="stage">Ils sortent par la droite. Eusèbe tire la porte...</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène III</h3> + +<p class="center">MARIO, CESARE <span class="smcap">Angelotti</span></p> + +<p class="stage">Mario resté seul, après avoir disposé son étoffe, descend de +l'échafaudage pour voir l'effet de loin. Puis tout en sifflotant, il +remonte sur l'échafaudage et corrige les plis de la draperie; après quoi +il ôte sa veste, pose son tabouret, et s'apprête à travailler... Dès +qu'il est remonté sur son estrade, Angelotti paraît derrière la grille +de la chapelle à droite, qu'il rouvre sans bruit et sort sans être vu +par Mario qui lui tourne le dos; puis il descend vers la porte, et prête +l'oreille. A ce moment, Mario, agenouillé pour choisir des vessies dans +sa boîte, l'aperçoit, et, sans changer de posture, l'interpelle.</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tiens!... Quelqu'un?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> se retournant.</span>—Plus bas, je vous prié... Sommes-nous seuls?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui. Ah ça, qui diable êtes-vous, avec ces allures de +malfaiteur?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,—Un malfaiteur, en effet, pour certaines gens, mais pour +vous, non... si j'en crois ce que disaient cet homme et cet enfant.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> descendant de l'estrade.</span>—Tout cela ne m'apprend pas qui vous +été...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> résolument.</span>—Eh bien, soit!... Advienne que pourra! Je suis +un prisonnier évadé du château Saint-Ange!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Vous?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Et mon nom ne vous est peut-être pas inconnu. +J'étais à Naples un des plus ardents défenseurs de la République +parthénopéenne, et, quand elle a succombé, je me suis réfugié à Rome... +où l'on m'a fait consul de la République romaine, égorgée comme +l'autre... Vous avez pu lire sur toutes les listes de proscription ce +nom qui est le mien: Cesare...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Angelotti?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> courant à la porte et tirant les verrous.</span>—Ah! bon Dieu!... Que +ne le disiez-vous plus tôt?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Dieu soit loué! je ne me suis pas trompé sur votre compte...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! certes, non! Mais comment êtes-vous caché dans cette +église?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Comment et pourquoi, je vous le dirai; mais, par grâce, +quelques gouttes de ce vin... Je n'ai rien pris depuis hier, et je n'en +puis plus de fatigue et de besoin.</p> + +<p class="stage">Il s'assied sur l'escabeau.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> allant vivement au panier, et lui versant à boire dans un +gobelet.</span>—Ah! Certes!... Tenez!... Buvez!... Buvez vite!</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Merci! Ne retirez pas votre main... Quand on n'a plus +commerce depuis longtemps qu'avec des geôliers, des bourreaux et autres +animaux malfaisants, vous ne sauriez croire quel plaisir c'est de serrer +enfin dans sa main la main d'un homme. <span class="stage">(il vide le gobelet.)</span> Ce vin me +ranime.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> retournant à son panier.</span>—J'ai mieux à VOUS offrir!... +Heureusement. <span class="stage">(Il rapporte le panier qu'il vide en parlait.)</span> Et comment +avez-vous pu vous évader?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> prêt à manger.</span>—Je n'y suis pour rien... <span class="stage">(S'interrompant pour +regarder autour de lui.)</span> Mais êtes-vous bien sur?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—L'église est vide et close de toute part... Le sacristain +lui-même ne peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous. +Nous avons devant nous deux bonnes heures de sécurité pour le moins.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> mangeant.</span>—Je n'ai pas, vous disais-je, le mérite de mon +évasion, qui est l'œuvre de ma sœur, la marquise Attavanti... La +connaissez-vous?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—De vue seulement.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—C'est elle qui a tout fait! Hier à la tombée du jour, un +porte-clefs gagné par elle, le nommé Trebelli, m'a apporté ces vêtements +dans mon cachot dont il m'a ouvert la porte après avoir détaché mes +fers. On travaille en ce moment, au château Saint-Ange, à réparer les +dégâts de l'occupation française. J'ai pu me mêler, à la sortie des +ouvrières, et gagner au large. Mais, à cette heure-là, les portes de la +ville sont fermées, de l'<i>Angélus</i> du soir à l'<i>Angélus</i> du matin. Me +réfugier chez ma sœur? Impossible... Le marquis Attavanti, mon +beau-frère, est un fanatique, du trône et de l'autel, qui serait homme à +me livrer lui-même au bourreau; non par méchanceté—l'imbécile n'est pas +méchant—mais par courtisanerie, par peur et conscience de son +devoir!... Où trouver asile pour la nuit?... Ma sœur avait prévu le +cas. Les Angelotti, fondateurs de cette église, y ont leur chapelle dont +seuls ils gardent la clef... elle y a déposé hier des vêtements de +femme, le voile, la mante, jusqu'à l'éventail, pour cacher mon visage au +besoin, et des rasoirs, des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir à me +rendre méconnaissable; la clef m'a été remise par Trebelli, j'ai pu me +glisser dans cette chapelle avant la fermeture des portes de l'église, y +passer toute la nuit, et le jour venu, m'y couper les cheveux et la +barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant dans mon cachot, +mon évasion ne devait être constatée qu'à la visite réglementaire de +demain. Il était donc convenu que Trebelli ferait son service à +l'ordinaire, et qu'après s'être entendu avec un voiturier, il viendrait +me prendre ici à l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes +habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions à Frascati +rejoindre ma sœur qui, partie ce matin, y prépare toutes choses pour +ma sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que +résoudre, balancé entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je +ne sais que devenir, et la crainte de prolonger ici mon séjour. Car +enfin, si l'évasion est découverte, si Trebelli est arrêté, s'il +parle...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—S'il était arrêté, vous le seriez aussi; car de gré ou de force, +il aurait tout dit!... Et, si votre fuite était connue, le canon du +château Saint-Ange l'aurait appris à toute la ville, en donnant le +signal d'en fermer les portes...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas +entendu. Mais l'absence de cet homme...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien +de bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun +asile n'est plus sûr pour vous que cette église déserte... D'ailleurs +vous ne sortirez pas de ce côté, sous votre déguisement, sans attirer +l'attention des commères qui tricotent sur le pas de leurs portes, des +enfants, des joueurs de boules qui sont là sur la place. Tandis qu'à la +réouverture de l'église, vous pourrez sortir franchement par la grande +porte, et, dans le va-et-vient des dévotes, personne ne prendra garde à +une de plus. Si, à cette heure-là, Trebelli ne s'est pas encore montré, +je me charge du reste.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Ah! quel homme vous êtes!... Ce qui aie fâche, c'est +l'inquiétude de ma pauvre sœur qui m'attend.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et qu'on ne saurait prévenir, malheureusement. Mais je +m'explique sa présence hier dans cette église.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Vous l'avez vue?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse +beauté.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> regardant.</span>—En effet!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! une simple esquisse.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> regardant le tableau.</span>—C'est bien le ton doré de ses cheveux, +et ses grands yeux bleus si doux... Ah! ma chère Giulia! Quel +dévouement. Pensez que depuis un an elle me dispute à la mort. Mais la +tendresse d'une femme est moins puissante que la haine d'une autre.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! C'est là votre fait?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'années, j'étais à +Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au +Waux-Hall, je fus accosté par une de ces créatures qui rôdent, à la +nuit, dans ces jardins publics, en quête d'un souper. Celle-là était +prodigieusement belle. Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne +gardant de cette aventure que le souvenir, qu'elle méritait. Des années +se passent: mon père meurt, et le partage de ses biens me fait +propriétaire de terres considérables dans les environs de Naples, et, +par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour après une assez +longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dîne, me dit: «Venez ça que +je vous présente à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton, et à sa +délicieuse femme qui révolutionne ici toutes les têtes.» Et dans lady +Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conquête du +Waux-Hall...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants à ses débuts, puis servante +de taverne, modèle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice +du Royaume-Uni d'Angleterre.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas +femme à s'y méprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait +l'honneur de m'asseoir à sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y +place entre nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'était +pas alors, comme aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par +l'empire qu'elle a su prendre sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral +Nelson, son amant, protecteur du Royaume!... Mais elle avait assez de +crédit déjà, pour exciter la cour à toutes les rigueurs contre les +Napolitains suspects, comme moi, de pactiser avec l'idée +révolutionnaire. Irrité de la voir hostile, pour nous, jusqu'à la +cruauté, je m'oubliai à dire publiquement en quel lieu j'avais connu +cette aventurière. Deux jours après, ma maison était envahie, mes +papiers saisis, fouillés... Rien! Mais dans ma bibliothèque, deux +volumes de Voltaire qu'une main perfide y avait glissés à mon insu, et +par quel ordre?... ai-je besoin de vous le dire? Or le décret royal +était formel. Pour tout possesseur d'un seul ouvrage de Voltaire,... +trois ans de galère!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et vous avez fait?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Mes trois ans!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! grand Dieu!</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Après quoi, exilé, ruiné, tous mes biens étant confisqués +par la couronne, je quittai Naples, où je ne rentrai qu'à la suite de +Championnet. Au retour de l'armée royale, je réussis à gagner Rome, +tandis qu'à Naples, les patriotes, mes amis, étaient écartelés, +aveuglés, mutilés, brûlés vifs par la canaille napolitaine, qui se +régalait de leur chair grillée, et dans la campagne, traqués par les +san-fédistes à la solde d'un Fra-Diavolo ou d'un Mammone, ce monstre qui +troue la gorge de ses prisonniers, et qui boit leur sang!... Mais, quand +la garnison française dut céder Rome aux troupes; napolitaines, arrêté +au mépris de la capitulation et jeté dans, un cachot du château +Saint-Ange, j'y suis oublié depuis un an grâce à ma sœur. Le prince +d'Aragon, gouverneur de Rome pour le roi, n'est pas un méchant homme, et +se prêtait à cet oubli volontaire, dans l'espoir qu'à l'arrivée du +nouveau pape, je profiterais de quelque amnistie; mais, la cour de +Naples a dépêché ici récemment, comme régent de police, un Sicilien qui +s'est fait là-bas une réputation le justicier impitoyable...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Le baron Scarpia!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—...Et celui-là n'est pas homme à m'oublier!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! le misérable! Sous les dehors de la parfaite' politesse et +de la fervente dévotion, avec ses sourires et ses signes de croix, quel +vil gredin, cafard et pourri, artiste en scélératesse, raffiné dans ses +méchancetés, cruel par dilettantisme, sanguinaire jusque dans ses +orgies! Quelle femme, fille ou sœur, n'a payé de sa honte les démarches +faites auprès de ce satyre immonde?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—A qui le dites-vous? Ma sœur a dû le fuir épouvantée, et +c'est alors qu'elle a conçu le plan de mon évasion. Mais Scarpia nous +gagnait de vitesse et, dans trois jours, je devais être expédié à Naples +pour y donner à lady Hamilton la joie de voir pendre son ancien +amant!... Plaisir qu'elle n'aura pas, quoi qu'il arrive; j'ai dans cette +bague, grâce à ma sœur, de quoi leur épargner les frais de ma +potence...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Chut!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—On a frappé...</p> + +<p class="stage">Silence. Ils écoutent. Bruit, de voix dehors.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> l'oreille collée à la porte.</span>—Non! C'est la boule de l'un, des +joueurs qui est venue heurter cette porte. Ils s'éloignent... Ce n'est +rien.</p> + +<p class="stage">Il revient: à Angelotti.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Que je m'en veux de vous associer à mes inquiétudes... Mais, +bon Dieu! je vous parle de moi depuis une heure et je ne sais pas encore +de quel nom vous nommer.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>..—Mario Cavaradossi.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Le fils?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—De Nicolas Cavaradossi! Un Romain comme vous.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Je croyais la famille éteinte.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Pas encore, vous voyez. Mais votre erreur s'explique. Mon père a +passé en France la plus grande partie de sa vie. Introduit par l'abbé +Galiani dans la société des Encyclopédistes, il était fort lié avec +Diderot, d'Alembert, etc. C'est ainsi qu'il épousa M<sup>lle</sup> de Castron, +ma mère, petite-nièce d'Hélvétius!... J'ai fait mes études à Paris et, +après la mort de mes parents, j'y ai vécu pendant toute la période +révolutionnaire, dans l'atelier de David, dont je suis l'élève...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Et vous pouvez vivre ici?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Sans l'avoir désiré, ni même prévu... J'avais à Rome des +intérêts en souffrance. J'y suis venu au moment où les troupes +françaises sortaient par une porte, où l'armée napolitaine entrait par +l'autre. Et j'y suis resté pour mettre ordre à mes affaires...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Depuis un an?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous dire la vérité!... J'y +suis resté surtout...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> souriant.</span>—Pour une femme?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Eh! oui.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Toujours!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Connaissez-vous la Tosca?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Floria Tosca? La cantatrice?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—De renommée seulement... C'est elle?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah! +la femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs, +à l'état sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui +l'avaient recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire +et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce +qu'elles ignorent. Son premier maître de musique fut l'organiste du +couvent. Elle profita si bien de ses leçons qu'à seize ans elle avait +déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre aux jours de fête. +Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la disputer à Dieu, et +de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne voulaient pas la +céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent +intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le défunt pape +dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit et, +charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille, +vous attendrirez tous les cœurs, comme le mien, vous ferez verser de +douces larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans +après elle débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala, +à San-Carlo, à la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre +liaison, elle a été improvisée ici à l'Argentina où elle chante en ce +moment. Une de ces rencontres où l'on se sent à première vue l'un pour +l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se reconnaissent sans s'être +jamais vus;—c'est lui!—c'est elle!—Et tout est dit.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Je ne vous connais, moi, que depuis un quart d'heure; mais +je ne lui pardonnerais pas de ne pas vous aimer.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! pour cela!... Elle m'aime bien! Je ne lui sais même qu'un +défaut!... C'est une jalousie folle qui n'est pas sans troubler un peu +notre bonheur. Il y a bien aussi sa dévotion qui est excessive; mais +l'amour et la dévotion s'accommodent assez l'un de l'autre...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—C'est la même chose!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Eh! oui... Enfin, je lui ai fait le sacrifice de mes répugnances +en prolongeant ici mon séjour qui n'est pas sans péril. Car vous pensez +bien que j'y suis assez mal vu. Je n'ai pris aucune part à ce qu'ils +appellent votre révolte; et, à cet égard, je ne saurais être inquiété; +mais, outre que mon nom sent un peu le roussi, mon père ayant fait +scandale en son temps, le fait seul que je suis élève du conventionnel +David, ma façon de vivre qui n'a rien d'un san-fédiste, mes vêtements et +jusqu'à l'air de mon visage, tout est pour me signaler à la police. Ici, +comme à Naples, vous le savez, celui-là est mal noté qui supprime la +perruque poudrée, la culotte, les souliers à boucles, et s'habille et se +coiffe à la française. Mes cheveux à la Titus sont d'un libéralisme +outré, ma barbe est libre penseuse, mes bottes +sont révolutionnaires. J'aurais déjà eu maille à partir avec le hideux +Scarpia si je ne m'étais avisé d'une ruse...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Qui est?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—J'ai sollicité du chapitre de cette église l'autorisation de +peindre ce mur-là gratuitement.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Oh! ils ont accepté?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Vous pensez!... Ce pieux dévouement a conjuré l'orage, et +peut-être lui devrai-je ma sécurité jusqu'au départ de Floria pour +Venise où elle est engagée la saison prochaine. Là, du moins, nous +pourrons nous aimer sans crainte.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Et plus librement, sans doute...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! ma foi, nous n'en faisons pas mystère. Quand elle n'est pas +chez moi, au palais Cavaradossi, c'est moi qui suis chez elle. Ici même, +elle vient me retrouver en plein jour, et vous l'auriez déjà entendue +frapper à cette porte si elle n'était à quelque répétition pour le +concert de ce soir. Cela se trouve bien, du reste...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Pourquoi?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Sa présence contrarierait nos projets!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Bon; vous en seriez quitte pour lui dire qui je suis...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! que non pas!... Et que je ne suis pas pour associer les +femmes à ces sortes d'aventures!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Même celle-là qui vous est si dévouée?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Même celle-là!... Son concours nous est inutile, n'est-ce +pas?... Biffons l'inutile. Si petit que soit le risque à lui parler, il +est moindre encore à ne lui rien dire, et nous supprimons du coup les +questions, les inquiétudes, la fièvre, les nerfs, etc... surtout sa +mauvaise humeur à me voir protéger un scélérat tel que vous. Car, pour +elle, royaliste, vous n'êtes rien de mieux!... Et puis, supposons la +fuite impossible; que votre séjour à Rome se prolonge; un mot maladroit +peut tout perdre. Pensez surtout qu'elle est dévote, que le +confessionnal est un terrible confident, et que la seule femme vraiment +discrète est celle qui ne sait rien... et encore!...</p> + +<p class="stage">On frappe au dehors.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> dehors.</span>—Mario!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—C'est elle! <span class="stage">(Haut)</span> Oui! Oui! <span class="stage">(A Angelotti.)</span> Cachez-vous!... +J'abrégerai sa visite s'il le faut...</p> + +<p class="stage">Angelotti se réfugie dans la chapelle.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> frappant toujours.</span>—Mais ouvre donc!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> saisissant sa palette et ses pinceaux.</span>—Mais attends... Je +viens!... Je viens!</p> + +<p class="stage">Il tire les verrous et ouvre.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène IV</h3> + +<p class="center">MARIO, FLORIA</p> + + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> entrant avec une gerbe de fleurs.</span>—Voilà des cérémonies pour +m'ouvrir!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> un pinceau dans les dents.</span>—Tu ne me donnes pas le temps de +descendre.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> regardant partout d'un air soupçonneux.</span>—Tu tires donc les +verrous à présent?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui, le père Eusèbe aime mieux cela.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Le petit n'est pas là?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.<span class="stage"> nettoyant ses pinceaux.</span>—Non, je lui ai donné congé... <span class="stage">(Floria +remonte subitement vers le fond.)</span> Qu'est-ce que tu regardes?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,—A qui donc parlais-tu?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Moi!... Je ne parlais pas!... Je fredonnais... Tu m'as entendu +fredonner...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Parler!... Tu faisais comme cela, ch... ch... ch... ch...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quelle folie!... Qui veux-tu qui soit ici à cette heure?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Est-ce qu'on sait?... Quelque vieille dévote amoureuse de toi.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh!... Déjà?... Une scène par cette chaleur... Attends au moins +la fraîcheur du soir... <span class="stage">(Il lui prend les mains et les baise +tendrement.)</span> Quelle moisson de fleurs!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Pour la Madone... J'ai tant à me faire pardonner.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> continuant.</span>—Par exemple?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Par exemple ce que tu fais là.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Où est le mal?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! si, sous ses yeux... <span class="stage">(Baissant la voix.)</span> Laisse-moi au +moins la saluer avant...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> de même, l'imitant.</span>—Oh! c'est trop juste...</p> + +<p class="stage">Floria remonte vers le pilier où est la Madone, dépose ses fleurs dans +la vasque et s'agenouille, le dos tourné à la rampe. Mario en profite +pour échanger un signe d'intelligence avec Angelotti qu'on entrevoit une +seconde derrière la grille.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> redescendant et lui rendant ses mains, plus à l'aise, à haute +voix.</span>—Voilà qui est fait!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> baisant les doigts.</span>—Alors, je peux?... Elle permet!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> très convaincue.</span>—Oui... Ah! je suis bien contrariée, va.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Parce que?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Nous ne nous verrons plus jusqu'à demain.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Pourquoi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Cette fête!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Au Palais Farnèse?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui... Il y a concert, et tu penses bien que j'y ai la plus +grosse part.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Bon, mais après?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Il y à bal.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et il faut que tu danses?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non!... Mais que je soupe... La reine m'a fait dire par le duc +d'Aseoli qu'elle me verrait avec plaisir à la, place qui m'est réservée.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quelle faveur!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! oui... Elle est très bonne pour moi. Or, on ne soupera +qu'au petit jour, et nous ne nous verrons pas avant midi.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> légèrement.</span>—En effet!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu en prends facilement ton parti...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! par exemple...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais oui. C'est drôle!... Vous acceptez cela, avec Une +philosophie!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Dis que je me résigne...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! les hommes!... Ah! j'ai bien tort de vous tant aimer,—et +surtout de vous le laisser voir.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> reprenant sa palette.</span>—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> regardant son tableau.</span>—Qu'est-ce que c'est encore que cette +femme-là?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> cherchant derrière lui.</span>—Cette femme?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Là, là, sur le mur?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! la blonde?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non!... La rousse?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—C'est Marie-Magdeleine!... Comment la trouves-tu?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Trop jolie.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Trop?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je n'aime pas que vous fassiez les femmes si jolies!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Si tu es jalouse aussi des femmes que je peins!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—C'est que je sais bien ce qui se passe entre elles et vous!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> riant</span>—Ah! bon!... Et qu'est-ce qu'il se passe?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Vous n'avez pas plutôt fait deux grands yeux à cette créature +que vous vous dites: «Ah! les beaux yeux!» Et une petite bouche! «Oh! la +jolie bouche!... On y mordrait!» Tant qu'à la fin, c'est elle que vous +admirez, elle que vous aimez, et ce n'est plus moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> riant tout en travaillant.</span>—Ah! bien!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et puis, avec quoi fabriquez-vous ces créatures-là? Avec vos +souvenirs... ou vos désirs!... Des yeux que vous avez beaucoup +regardés... Des lèvres qui vous ont dit: «Je t'aime!» Ou à qui vous +voudriez le faire dire!... A qui peuvent-ils bien être ces +cheveux-là,—et ces yeux d'un bleu?... Oh! je les connais sûrement!... +Je les ai certainement vus quelque part!</p> + +<p class="stage">Tout en parlant elle est montée sur l'échafaudage.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> de même.</span>—C'est probable!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Ah! c'est donc une vraie femme... Elle existe?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Cherche!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—J'y suis!... L'Attavanti!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui!... T'y voilà!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu la connais donc?... Tu la vois donc?... Où la vois-tu?... +Chez elle!... Ici!... Chez toi!... Ne mens pas.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mais...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais parlez donc, répondez donc!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Laisse-moi parler!... Je l'ai vue ici, une seule fois, hier, par +hasard?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! <i>par hasard</i>!... fait hasard est admirable!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Par hasard!... Elle est entrée tandis que j'étais à peindre; +elle s'est agenouillée là, comme toi. A fait sa prière, comme toi. Et, +avec ses grands yeux de pervenche levés au ciel... et ses beaux cheveux +blonds!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ses <i>beaux</i> cheveux, c'est bien cela!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> continuant tranquillement.</span>—Dorés encore par le soleil couchant, +elle était si parfaitement la Madeleine rêvée qu'en trois coups de +pinceau je l'ai fixée là, sans qu'elle s'en soit doutée et que je lui +aie même adressé la parole.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et pourquoi cette femme, je vous prie, et pas moi?... Je ne +ferais pas une Madeleine aussi dorée qu'elle?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> gaiement.</span>—Ah! bien là, franchement, tu n'as pas l'air d'une +sainte, surtout en ce moment.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et elle donc?... Ah! elle est bonne la marquise, avec son +auréole!... Une farceuse qui trompe son mari et se promène partout avec +son amant!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Pardon!... Ce n'est pas mi amant; mais un sigisbée, accepté +comme tel, par tout le monde, et par le mari lui-même... Donc, il n'est +pas trompé.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Eh bien, je n'ai pas de mari, moi, ni de sigisbée!... J'ai un +amant que j'aime uniquement et qui est tout pour moi. C'est plus +honnête...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> tendrement.</span>—Aussi, je t'adore!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Cette effrontée qui vient là poser tout exprès!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Allons, allons, tu en folle. Laissons la marquise.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Si elle ne ferait pas mieux de convertir son scélérat de frère.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! scélérat!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! naturellement, tu le défendras... Un ennemi de Dieu, du roi +et du pape!... Un démagogue, un athée!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> jetant un coup d'œil vers Angelotti, par-dessus l'épaule de +Floria.</span>—Oh! là! là!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> assise sur la dernière marche.</span>—Oui, oh! +Oui. Oh! tu plaisantes... Mais c'est bien cela qui me désole. C'est que +tu aies de si mauvais sentiments, avec, un si bon cœur. Un homme qui +lit Voltaire!... Et cet autre encore! dont tu m'as donné un-livre, une +horreur!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—La <i>Nouvelle Héloïse</i>?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Le père Caraffa, mon confesseur, à qui j'en ai parlé, m'a dit: +«Mon enfant, brûlez vite ce livre infâme, ou c'est lui qui vous +brûlera!»</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Et tu l'as brûlé?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! tant mieux. J'y tiens. Un cadeau de Rousseau à mon père.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et je l'ai lu!... Et il ne me brûle pas du tout ce livre, mais +là, pas du tout!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> s'asseyant près d'elle sur l'échafaudage, les jambes +pendantes.</span>—Parbleu!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Des bavards, ces gens-là!... Ils parlent tout le temps et ne +s'aiment jamais!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Alors, le père Caraffa se mêle aussi de tes lectures?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Naturellement, quand je lui avoue mes péchés.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et les miens!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ce sont les mêmes!... Et, à ce propos, si tu savais ce qu'il +m'a dit de toi!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! je m'en doute bien... Je suis un sans-culotte, et un buveur +de sang!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! surtout un impie,—et j'en suis assez malheureuse. Ce n'est +pas faute de prier Dieu de toute mon âme pour le salut de la tienne.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> la serrant contre lui.</span>—Pauvre bon petit cœur.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—D'autant que le Padre me l'a formellement déclaré: notre +liaison est abominable.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Abominable!... Je l'entends encore: «Mon enfant, si vous voulez +que le ciel l'excuse, faites qu'elle profite à la conversion de votre +ami. Ramenez à nous cette brebis égarée et Dieu fermera les yeux sur +votre faute. L'amour sacré purifiera l'amour profane. Et d'abord obtenez +de lui qu'il sacrifie cet insigne révolutionnaire qu'il étale +effrontément par les rues avec des airs de défi!...»</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quel insigne?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tes moustaches.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> avec douleur.</span>—Ah! je? lui avais bien promis de te les faire +couper!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tu n'en as pas soufflé mot.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Jamais!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Pourquoi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—C'est horrible à dire... Elles te vont si bien!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! Alors!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—...je t'ai aimé tout de suite comme cela. Je ne peux pas me +faire à l'idée de t'aimer autrement, avec un menton ras, comme celui du +père Caraffa!... Seulement, voilà bien le châtiment... Je n'ose plus me +confesser et lui avouer que les moustaches sont toujours là, parce que +j'ai plaisir à les fréquenter. Car alors, il me défendrait de +t'aimer!... Je lui répondrais!... Dieu sait ce que je lui répondrais... +Un vrai scandale!... Mais mon compte est bon, va!... Je suis en état +constant de péché mortel, et si je venais à mourir subitement...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—L'enfer!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Encore si c'était avec toi!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Bon, qui sait!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> rassurée.</span>—Oui, je crois que ça s'arrangera tout de même...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mais oui!... va...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Grâce à la Madone, je suis très bien avec la Madone!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! alors, continuons!</p> + +<p class="stage">On frappe à la porte.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Chut!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quoi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—On a frappé.</p> + +<p><span class="smcap">Luciana</span>,<span class="stage"> dehors.</span>—Madame, madame!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> descendant.</span>—C'est ma femme de chambre... C'est toi, Luciana?</p> + +<p><span class="smcap">Luciana</span>.—Oui, madame.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à Mario.</span>—Ouvre.</p> + +<p class="stage">Mario ouvre.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + + +<h3>Scène V</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, LUCIANA</p> + + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Qu'est-ce que c'est?... Quoi!</p> + +<p><span class="smcap">Luciana</span>.—Une lettre que l'on vient d'apporter à la maison de la part du +maestro.</p> + +<p class="stage">Elle cherche la lettre sur elle.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Paisiello? Dieu, que c'est agaçant de ne pas être un moment +tranquille. <span class="stage">(Mario, pendant ce temps, fait à Angelotti un signe de +patience.)</span> Allons, donne donc? Dépêche-toi!</p> + +<p><span class="smcap">Luciana</span>.—La voici!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Qu'est-ce qu'il me veut encore, ce vieux fou? <span class="stage">(Lisant.)</span> <i>Divine +Tosca. Son Excellence monsieur le duc d'Aseoli me communique une +nouvelle qui vous comblera de joie. Sa Majesté vient de recevoir une +lettre du général Mêlas qui lui annonce que, le 14 courant, il a livré +bataille à l'armée française commandée par le général Bonaparte, dans la +plaine de Marengo, près d'Alexandrie</i>...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Ah! donne, je t'en prie... <span class="stage">(Il prend la lettre et lit +de façon à être entendu par Angelotti.)</span> ...<i>Le combat commencé à l'aube +s'est prolongé avec un grand acharnement jusqu'à trois heures de +l'après-midi et s'est terminé par la déroute complète de l'armée +française... C'est une victoire éclatante pour nos armes</i>... <span class="stage">(Il repasse +la lettre à Floria.)</span> Tiens, achève.</p> + +<p class="stage">Il va s'asseoir, attristé, à gauche.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> reprenant la lecture.</span>—...<i>En conséquence, Sa Majesté vient +d'ordonner des prières d'actions de grâces dans toutes les églises. Et +j'ai pensé qu'il était de notre devoir de nous associer à cette joie +patriotique... L'excès même de mon enthousiasme échauffant ma verve, je +viens d'improviser une cantate en l'honneur de cette victoire...</i></p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Charlatan! Il veut rentrer en grâce et faire oublier sa +Marseillaise parthénopéenne!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> continuant.</span>—<i>...Ai-je besoin d'ajouter, diva, que cette +improvisation ne peut avoir quelque mérite que si vous lui prêtez, ce +soir, au Palais-Farnèse, l'appui de votre prestigieux talent?... Les +chœurs et l'orchestre sont convoqués. On n'attend plus que vous. Une +bonne répétition nous suffira avant l'heure du souper. Venez sans +retard, je vous en prie, et vous comblerez de joie le plus ardent, le +plus dévoué, le plus! et cætera! Vieux singe, va...</i></p> + +<p>Le diable l'emporte avec sa cantate!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Ah! tu ne peux pas refuser!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Eh! non... Pour la reine!... Mais comme c'est gai de te laisser +là pour aller répéter sa cantate!... Qu'est-ce que tu vas faire sans +moi?</p> + +<p class="stage">Elle s'apprête à partir.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Je travaillerai jusqu'à la nuit.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et après?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—J'irai souper et coucher à la villa.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—C'est cela, oui!... Et demain matin?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Demain matin, tu me verras à midi.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Pourquoi si tard?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Pour te laisser dormir.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je n'ai pas besoin de dormir tant que ça! Je veux que tu me +réveilles.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—C'est convenu. Allons, à demain.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> prête à partir, s'arrêtant.</span>—Attends!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quoi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> montrant, le tableau.</span>—Oh! je t'en prie! Fais-lui des yeux +noirs... Cela t'est bien égal, n'est-ce pas? Elle sera tout aussi +Madeleine avec des yeux noirs...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mon Dieu, si tu y tiens?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui, j'y tiens beaucoup. Comme cela tu ne penseras plus à +l'Attavanti.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Alors, c'est promis...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> l'embrassant.</span>—Tiens! Je t'adore!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,—Oh! devant la Madone!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! Elle est si bonne... Elle ne m'en veut pas... A demain, +trésor adoré!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—A demain, amour.</p> + +<p class="stage">Floria sort avec Luciana.</p> +<hr style="width: 5%;" /> + + +<h3>Scène VI</h3> + +<p class="center">MARIO, ANGELOTTI</p> + +<p class="stage">Angelotti sort de, la chapelle dès que la porte est refermée et les +verrous tirés.</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! mon ami, quelle nouvelle!... Cette bataille?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Hélas! oui! Ceci nous achève!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Enfin, pensons à vous... On va rouvrir l'église avant l'heure +pour les prières ordonnées... Toute la ville doit être en émoi... Si +nous en profitions pour sortir de la ville avant la fermeture des +portes?...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Sans attendre Trebelli, soit!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Alors...</p> + +<p class="stage">Coup de canon au lointain.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>,<span class="stage"> saisi.</span>—Ah!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Le signal!... On sait votre évasion!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Attendez!... C'est peut-être une salve pour cette victoire.</p> + +<p class="stage">Ils prêtent l'oreille.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Non!... Vous voyez!... Plus rien!... Un seul coup. C'est bien +votre fuite que l'on signale!... Il n'y a plus à rester ici... Coûte que +coûte, partons... Vite à ce déguisement... Dès que vous serez prêt, +sortez par l'autre grille, dans l'ombre, faites le tour de l'église par +ce côté... Moi, je gagnerai par l'autre la grande porte où je vous +attendrai, et nous sortirons audacieusement, c'est le mieux!... Allez, +allez... Voici le sacristain, et vite, le danger nous talonne!</p> + +<p class="stage">Angelotti rentre dans la chapelle dont il ferme la grille et où il +disparaît. Mario saute sur son estrade.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène VII</h3> + +<p class="center">MARIO, EUSEBE, puis GENNARINO</p> + + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> paraissant par la gauche, au fond, ses clefs à la main, et +allant rouvrir les verrous à droite.</span>—Votre Excellence a entendu?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quoi?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Le coup de canon!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> indifféremment.</span>—Ah! oui, n'est-ce pas pour fêter cette victoire?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Non! Non! C'est quelque jacobin qui se sera évadé du château +Saint-Ange...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Peut-être...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>,<span class="stage"> entrant vivement par la droite, essoufflé.</span> Sûrement, +Excellence!... Angelotti s'est enfui!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Ah! la canaille!</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—On crie sa fuite par les rues et le signalement avec +promesse de mille piastres pour qui le livrera; et, pour qui lui donnera +asile, la potence.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,—C'est trop peu!...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Un porte-clefs, son complice, a été dénoncé par un voiturier +avec qui il faisait prix, c'est ainsi qu'on a tout découvert!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et ce porte-clefs est arrêté?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Oui, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> descendant.</span>—Il a parlé?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Oh! sûrement... On l'a mis à la question.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—C'est trop peu!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Ma voiture est là?</p> + +<p class="stage">Il désigne la droite.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Oui, Excellence, avec Fabio.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> prenant son chapeau.</span>—Dis à Fabio de faire le tour et d'aller +m'attendre sur la place, devant la grande porte... Après quoi tu +viendras tout mettre en ordre. Allons, vivement, dépêche-toi!</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Oui, Excellence!</p> + +<p class="stage">Il sort en tournant par la droite. Les cierges s'allument au fond et l'on +commence à voir de tous côtés les fidèles, hommes et femmes.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> allant allumer les cierges devant la Madone.</span>—Alors, Votre +Excellence a déjà entendu parler de cette victoire de Marengo?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> anxieux, regardant du côté de la grille.</span>—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> même jeu, lui tournant le dos et riant.</span> Joseph est rossé... Ah! +Ah! Qu'est-ce qui a sur les doigts?... C'est Joseph!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> même jeu.</span>—Joseph?...</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Oui... oui... le Bonaparte en carton... Ah! Ah! Celui qui +franchit les Alpes avec ses canons!... Farceur, va! C'est à se +tordre!...</p> + +<p class="stage">Angelotti paraît vaguement, ouvrant l'autre grille et disparaissant dans +l'ombre.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> à lui-même.</span>—Enfin!...</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Vous dites?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Rien! <span class="stage">(L'attirant à lui pour détourner son attention.)</span> Tenez, +père Eusèbe, merci et bonsoir!...</p> + +<p class="stage">Il s'en va vivement par le fond, à gauche.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Il est vexé tout de même, le jacobin!... Trois Pauli! <span class="stage">(Faisant +la grimace.)</span> C'est trop peu!</p> + +<p class="stage">Chants d'église, au fond, très affaiblis, et prières.</p> + +<p>EUSEBE, <span class="smcap">Scarpia</span>, SCHIARRONE <span class="smcap">Agents</span>.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène VIII</h3> + +<p class="center">GENNARINO</p> + +<p class="stage">Ils entrent par la droite, sur les chants très étouffés qui +s'interrompent et reprennent par intervalles pendant la scène.</p> + + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> après être entré, en silence, et avoir jeté un coup d'œil, à +mi-voix.</span>—Gardez toutes les portes! Visitez l'église et faites votre +besogne, sans trop éveiller l'attention. <span class="stage">(Quatre agents remontent +lentement et disparaissent par les deux côtés du fond. Au sacristain qui +descend et le reconnaissant salue jusqu'à terre.)</span> Viens ça, bonhomme. Tu +es le sacristain?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> tremblant.</span>—Oui, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Un criminel, évadé du château Saint-Ange, a passé la nuit dans +cette église; il peut y être encore.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> tremblant.</span>—Ah! mon Dieu! Ici!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Où est la chapelle des Angelotti?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—De ce côté, Excellence. La voici.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Schiarrone.</span>—Voyez... <span class="stage">(Schiarrone et un agent entrent dans la +chapelle. Murmures de prières au fond. Schiarrone reparaît.)</span> Eh bien?...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Personne, Excellence. La chapelle est vide.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Trop tard. L'homme s'est enfui au coup de canon. Aucune trace +de son passage?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> montrant dans les mains de l'autre agent les objets +désignés.</span>—Pardon, Excellence. Divers objets de toilette. Un miroir, des +ciseaux, des rasoirs... et des cheveux à terre.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Est-ce tout?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Oui, Excellence. <span class="stage">(L'autre agent reparaît avec un éventail.)</span> +Oh! non... Un éventail.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Donnez. Ceci faisait partie de la toilette. <span class="stage">(Il ouvre +l'éventail.)</span> Une couronne de marquise. C'est bien cela... l'éventail de +l'Attavanti qu'il aura oublié dans sa hâte, ou jugé superflu... Rien +autre de tel?... Aucun ajustement de femme?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Aucun, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—C'est donc bien sous ce déguisement qu'il s'est enfui. Mais +où?... Qui peut lui venir en aide?... <span class="stage">(A Eusèbe.)</span> Bonhomme! Tu n'as rien +remarqué de particulier autour de cette chapelle?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Rien, Excellence... Ni avant, ni après l'ouverture des portes.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ah! tu as fermé l'église?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Comme à l'ordinaire.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—A clefs, bien entendu?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Sauf cette porte, quelqu'un restant à l'intérieur.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia.</span>.—Et qui donc?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Le peintre qui travaille à ce tableau.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,—Et ce peintre s'appelle?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Cavaradossi.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Allons donc!... Nous brûlons... Ah! le chevalier +Cavaradossi!... Un libéral, comme monsieur son père... <span class="stage">(En ce moment +Gennarino, qui, depuis son retour, a tout rangé sur l'échafaudage, +traverse avec le panier pour sortir.)</span> Que porte cet enfant?...</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Excellence, c'est le panier où je mets tous les jours le +goûter de mon maître.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il est vide.</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Comme Votre Excellence peut voir.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ton maître fait si grand honneur à tes provisions?</p> + +<p><span class="smcap">Gennarino</span>.—Oh! Jamais, Excellence... C'est bien la première fois. Le +vin, c'est toujours père Eusèbe qui le boit.</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>,<span class="stage"> protestant.</span>—Si l'on peut!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Silence. <span class="stage">(Il fait signe au petit de s'éloigner.)</span> Cela suffit +et me paraît fort clair!... <span class="stage">(A Eusèbe.)</span> Le chevalier était ici à ton +retour?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Oui, Excellence, il part à l'instant!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Tu l'as vu seul?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Comme toujours, quand il travaille, sauf visites de certaine +dame.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—La Tosca?</p> + +<p><span class="smcap">Eusèbe</span>.—Et, sans doute, elle est venue tantôt, si j'en crois ces fleurs +qui n'étaient pas là à mon départ.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oui, la Tosca est fidèle à l'Eglise et +au roi. Ce n'est pas elle qui trahirait!... Toutefois, nous la +surveillerons. <span class="stage">(Les agents reparaissent. Prélude des orgues qui ne cesse +plus.)</span> Eh bien, Calometti?</p> + +<p><span class="smcap">L'Agent</span>.—Rien, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Aucune personne suspecte?</p> + +<p><span class="smcap">L'Agent</span>.—Aucune.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Nous l'avons manqué de quelques minutes!... C'est assez, pour +l'instant!... Messieurs, allons rendre grâce au dieu des armées qui nous +a donné la victoire!... Et prions la sainte Madone... <span class="stage">(Il se courbe +devant elle.)</span> de bénir nos efforts dans cette autre guerre que nous +faisons à l'impiété!...</p> + +<p class="stage">Il met un genou à terre. Tous font comme lui. Le chant des orgues éclate +avec toutes les voix chantant le <i>Te Deum</i>.</p> + + +<h3>RIDEAU</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_II" id="ACTE_II"></a>ACTE II</h2> + +<p><i>Une grande salle au palais Farnèse. Au fond, trois fenêtres sur balcon, +dominant la place illuminée. A gauche et à droite, troisième plan, +portes latérales, deuxième plan à droite, estrade des musiciens, à +gauche, glace, et, en avant, estrade et siège pour la reine. Premier +plan, à droite et à gauche, portes. A droite, canapé. Toute la scène est +occupée par des tables de jeux, avec joueurs des deux sexes. Invités +debout, allant et venant, au fond.</i></p> + +<p class="center">TREVILHAC, CAPREOLA, LE MARQUIS.</p> + + +<h3>Scène première</h3> + +<p class="center">ATTAVANTI, TRIVULCE</p> + +<p class="stage">Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains. +Attavanti et Trivulce sont en vue, à une table de jeu. Trévilhac et +Capréola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent +s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan: +pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits +de jetons, etc. Les joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux +venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et +bourdonnement de voix.</p> + + +<p><span class="smcap">Capréola</span>,<span class="stage"> entrant avec des programmes de satin à la main et continuant +une conversation commencée dans la coulisse.</span>—Et alors, monsieur?...</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion +sur la capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...» +mon ami, allons-nous-en!...</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>,<span class="stage"> après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à +gauche.</span>—Et Votre Excellence a émigré?...</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.</span>—Et +mon Excellence a émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en +ville, Pétersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas +oublier la France, et mon cher Paris me manque bien.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris?</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre +par votre Mêlas.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être +votre patrie.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en +enrageant comme Français!</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et +nous aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez +bien, du reste. La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la +ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le +signal de grandes répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire, +et, pourvu qu'on ne se mêle ni de politique, ni de religion, la liberté +y est complète.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît +fort aimable.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de +la galanterie.</p> + +<p class="stage">Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les +cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur +La table où les cartes circulent.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne +peut plus affriolant.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Ce groupe?...</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si +coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers +cueillent les cartes sur les genoux des dames?</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Je ne l'aurais jamais cru si folâtre.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>,<span class="stage"> se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de +dames, saluée par les joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les +saluts.</span>—Votre Excellence désire-t-elle que je la présente à la +princesse Orlonia, dame de la reine.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Comment donc, je vous en prie.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>,<span class="stage"> à la princesse, après l'avoir saluée.</span>—Monsieur le vicomte de +Trévilhac, émigré français.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence +a-t-elle été présentée à la reine?</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier +à cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme +royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>,<span class="stage"> regardant le programme sur satin blanc que lui a remis +Capréola.</span>—Ah! Paisiello nous promet une cantate.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Chantée par la Tosca.</p> + +<p class="stage">Il remet un programme à Trévilhac.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Pas encore, madame. J'arrive à peine.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La +Tosca est une artiste incomparable.</p> + +<p class="stage">Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment +debout, à une table de droite, derrière un joueur.</span>—Pardon, princesse, +excusez ma curiosité. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le +ventre a tant d'importance?</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui +parle?</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa +femme, autrement dit, son «sigisbée...»</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Son amant?</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Oh! pardon, cela diffère. <span class="stage">(A Attavanti qui descend à +eux.)</span> N'est-Ce pas, marquis?</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Princesse?</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français, +<span class="stage">(Salutations.)</span> qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse +remonte.</span>—Oh! Considérable! L'amant est +vin larron d'honneur introduit frauduleusement, dans le ménage. Le +sigisbée est un galant officiel, dûment autorisé à faire sa cour, avec +mesure et discrétion.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué, +très ignorant de vos mœurs italiennes.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> assis dans le fauteuil.</span>—Et c'est ici leur supériorité, +monsieur. Nous avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se +prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> assis sur la chaise.</span>—Ma petite expérience m'avait déjà +fourni les mêmes conclusions.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne +vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en +tirer quelque avantage?</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Eh! oui-da...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le +risque qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et +sans influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce +n'est plus qu'agrément et profit pour tout le monde.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Admirablement raisonné.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous, +quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage +un cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit, +plaisir, à madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux +époux se réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On +pèse les mérites respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit +mot!... «Le cousin un tel lui sourirait assez!» Examinons le cousin!... +Il est discuté, élu! Le mari court à lui, les bras ouverts; toute la +famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux +ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à l'Opéra, aux +conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait vraiment +choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari!</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant!</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>,<span class="stage"> redescendant, au marquis.</span>—Ne verrons-nous pas, ce soir, +la marquise? Je l'ai cherchée vainement.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est +pas à Rome, paraît-il!</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Ah! Bah!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. <span class="stage">(Appelant Trivulce +qui a cédé sa place à la table de jeu.)</span> Trivulce!</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>,<span class="stage"> descendant, entre le marquis et la princesse.</span>—Marquis...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la +marquise.</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—La marquise, princesse, est à Frascati.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Un jour de fête?</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère?</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Certes.</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il +n'était pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé +d'offrir à la reine des excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence +que la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur +son frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non +plus; moi surtout.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Personne ne le croira, marquis!...</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—On vous connaît trop!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il +irait de ce pas à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même, +pour qu'elle parût au moins au souper.</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y +réussirais pas.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun +empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...</p> + +<p class="stage">Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse +s'assied sur ce canapé, entourée de courtisans.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> à mi-voix, à Capréola descendu à gauche.</span> Comme discussion de +ménage, on ne trouvera pas mieux!</p> + +<p><span class="smcap">Un Monsignor</span>,<span class="stage"> qui joue à la table du milieu, à Attavanti.</span>—Eh bien, +marquis, voici de glorieuses nouvelles.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> allant à lui, à l'adresse de tous, qui +l'écoutent.</span>—Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!... +Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne peut plus +satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le +colonel Pezza.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Pardon... le colonel?...</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Pezza.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> avec complaisance.</span>—Autrement dit Fra Diavolo!</p> + +<p class="stage">Les joueurs de milieu se dispersent.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Le bandit?</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais +cela est oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels +services à la cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et +lui a donné le cordon de Saint-Georges.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> à lui-même.</span>—Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> gagnant la droite.</span>—Très bonnes nouvelles également de Sa +Majesté qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse.</p> + +<p><span class="smcap">Tous</span>,<span class="stage"> avec satisfaction.</span>—Ah!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de +l'amiral Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent +provisoirement.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.</span>—En +somme, la guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna +terrassé, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position +épouvantable!... <span class="stage">(Il indique un champ de bataille sur la table, entourée +par les joueurs.)</span> M. de Mêlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le +prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze +jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> agacé, entre ses dents.</span>—Culbuté, culbuté!... On ne culbute +pas les Français comme cela.</p> + +<p class="stage">Mouvement de surprise.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Plaît-il?</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.<span class="stage"> à haute voix.</span>—Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir +son ventre pour que les Français détalent comme des lapins.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Permettez!</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Mais non, monsieur, précisément... Je ne permets pas!</p> + +<p class="stage">Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> ahuri, debout.</span>—Moi qui croyais lui faire plaisir!</p> + +<p><span class="smcap">Tous</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Ces Français sont tous fous!</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène II</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, SCARPIA, puis SCHIARRONE</p> + + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Voici M. le régent.</p> + +<p class="stage">l'orchestre, dans la coulisse, joue une gavotte. Scarpia entre par la +gauche, premier plan, s'avance, est salué, et saluant.</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>,<span class="stage"> debout, à Scarpia, qui vient lui baiser la main.</span>—Rien +encore d'Angelotti?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Rien!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Tant pis!</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>,<span class="stage"> à la princesse.</span>—Princesse, êtes-vous des nôtres, pour le +pharaon?</p> + +<p><span class="smcap">La Princesse</span>.—Volontiers!</p> + +<p class="stage">Ils remontent à la table de jeu au milieu d'autres joueurs, et Scarpia +reste seul à l'avant-scène. Les autres personnages se groupent au fond +causant assis et debout avec les dames. D'autres vont sur le balcon.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> entré depuis quelque temps et mis très élégamment, bas, à +l'oreille du baron en le saluant.</span>—Monsieur le baron...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à mi-voix.</span>—Ah! C'est toi, Schiarrone! +<span class="stage">(Il s'assied à gauche dans le fauteuil. Schiarrone de même, sur la +chaise.)</span> Eh bien?...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> bas.</span>—Eh bien, monsieur le baron, buisson creux.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ah!...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Nos hommes ont cerné le palais Cavaradossi... Le chevalier +n'a pas donné signe de +vie. Impatienté, j'ai donné l'ordre à Tibaldi d'escalader le mur du +jardin et de pénétrer dans la maison dont les portes et les fenêtres +sont ouvertes. Il a tout visité, de la cave au grenier. Néant.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il est en compagnie de l'autre... c'est évident. Mais où? La +valetaille ne lui connaît pas d'autre logis?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Aucun!... Le chevalier s'absente, souvent, des journées, +des nuits entières. Mais, sans jamais dire où il va. C'est un ruse qui +se sait suspect et se méfie.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oui, comme le renard, il a plusieures gîtes... Et la Tosca?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Rien non plus de ce côté. La Tosca est rentrée chez elle, +après sa répétition, a soupé seule, s'est mise à sa toilette et vient +d'arriver au palais. Dans tout cela, pas ombre de Cavaradossi.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et l'Attavanti?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—La surveillance de sa maison n'a rien donné non plus. La +marquise est à Frascati.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Je le sais, mais j'espérais que, l'affaire étant manquée de ce +côté, un avis secret la ramènerait à Rome, qu'elle ferait acte de +présence ce soir au palais, pour détourner les soupçons, et que, par +l'intimidation, la menace, et, au pis aller, son arrestation...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> surpris.</span>—La marquise?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et pourquoi pas? Sa complicité est assez prouvée par +l'éventail!</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—M. le marquis est si bien en cour...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—...Qu'il n'aurait garde de se compromettre en intervenant pour +sa femme: mais ce sont là paroles inutiles, puisque la marquise est +absente.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—M. le baron croit vraiment la Tosca étrangère à tout ceci?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Que sais-je?... Cet homme est bien fin pour mettre une femme +dans sa confidence, celle-là surtout qui est des nôtres... Nous allons +bien voir, du reste, car la voici... <span class="stage">(il se lève.)</span> Nos hommes Sont en +bas?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Oui. Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Qu'ils y restent!... Et toujours à ma portée!</p> + +<p class="stage">Ici la musique cesse. Schiarrone sort par la gauche.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène III</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, FLORIA</p> + +<p class="stage">Elle entre en grande toilette par la seconde porte à droite, entourée de +galants et donnant sa main à baiser à Capréola, Trivulce, Attavanti et à +tous les petits monsignori qui se disputent cet honneur.</p> + + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Ah! Voici la charmante, l'exquise, la divine!</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—On ne sait jamais, diva, quel plaisir est le plus grand: de +vous voir ou de vous entendre.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> gaiement, descendant.</span>—Ainsi, jugez, quand on a les deux à la +fois... <span class="stage">(Sans y prendre garde, donnant tantôt la main droite à baiser, +tantôt la gauche, elle tend l'une machinalement à Trévilhac qui s'en +empare et la baise si longuement, qu'elle s'étonne et se retourne et le +regarde, surprise de ne pas le connaître.)</span> Ah! Pardon, un inconnu, il y +a maldonne.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Alors, signora, coup nul... Recommençons!...</p> + +<p class="stage">Il réitère.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> riant.</span>—Français, n'est-ce pas? Cela se voit!</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—A l'accent?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Des baisers, oui.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—M. le chevalier de Trévilhac, que j'ai l'honneur de vous +présenter.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> riant.</span>—Il est bien temps! <span class="stage">(Tout en descendant, elle arrive à +Scarpia qui, silencieusement, lui baise la main.)</span> Ah! bonjour, baron... +Eh bien! Et votre fugitif?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Son sort, vous intéresse?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Eh! oui, le pauvre!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Un criminel d'Etat! Vous plaignez ce misérable?.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! ma foi, baron, un homme qui fuit, la potence n'est plus un +misérable!... C'est un malheureux.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et s'il frappait à votre porte, vous l'ouvririez?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! tout de suite.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> toujours souriant.</span>—Savez-vous que VOUS y joueriez cette jolie +tête?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Raison de plus!... <span class="stage">(Elle se détourne.)</span> Ah! bonsoir, princesse.</p> + +<p class="stage">Elle continue à parler bas, à rire, etc., avec d'autres empressées. Les +domestiques reportent au fond les sièges qui sont à gauche de la grande +table pour préparer l'entrée de la reine.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> seul à l'avant-scène, la suivant des yeux.</span>—Est-ce ignorance, +ou bravade?</p> + +<p><span class="smcap">Un huissier de la chambre</span>,<span class="stage"> au fond à droite, a voix très +haute.</span>—Messieurs, la reine!</p> +<hr style="width: 5%;" /> + + +<h3>Scène IV</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, MARIE-CAROLINE, DIEGO NASELLI, <span class="smcap">Prince d'Aragon</span>, LE GENERAL +FRŒLICH, <span class="smcap">Officiers anglais, napolitains, autrichiens</span>, LE DUC D'ASCOLI, +PAISIELLO, <span class="smcap">Cardinaux, monsignori, musiciens, choristes</span>, etc.</p> + +<p class="stage">Tandis que les domestiques enlèvent la table et les sièges devant +l'estrade, et les emportent dans la coulisse par le fond, tous les +joueurs se lèvent et s'effacent pour faire place à la reine qui entre +par la seconde porte de gauche, et descend, suivie à deux pas de +distance par le prince d'Aragon et le général Frœlich. La reine +descend, saluée par tous, et s'arrête devant Floria qui lui fait une +grande révérence, tandis que le prince d'Aragon remet un programme à la +reine.</p> + + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Bonjour, ma chère. Etes-vous en voix, ce soir?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je ferai en sorte que Votre Majesté ne soit pas trop mécontente +de son humble servante.</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Est-ce réussi, au moins, cette cantate?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je crois que Votre Majesté en sera satisfaite.</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Paisiello a bien des sottises à se faire pardonner.</p> + +<p class="stage">Paisiello, à droite, à l'écart, reste très humble sous les regards +tournés vers lui.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je puis assurer à Votre Majesté qu'il est encore plus repentant +que coupable.</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Bon, ma chère, ne parlez pas; mais chantez pour lui; +cela suffira peut-être. <span class="stage">(Elle se détourne. Paisiello remonte, enchanté. +La reine, à Attavanti.)</span> Bonsoir, marquis!... <span class="stage">(Apercevant Scarpia.)</span> Ah! +C'est toi, Scarpia!... <span class="stage">(Elle descend un peu, et se trouve isolée avec +lui, à l'avant-scène; les autres se retirent par discrétion.)</span> Eh bien, +quelles nouvelles d'Angelotti?</p> + +<p class="stage">Le prince d'Aragon et Trivulce, à droite, avec la Tosca.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Bien de positif, encore, madame, sinon qu'il n'a pas dû +quitter Rome.</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Prends garde que cette aventure ne te soit fatale. Tu +as bien des ennemis.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Les mêmes que Votre Majesté!</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Et ces gens-là font courir de mauvais bruits sur ton +compte!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—J'arrête journellement ceux qui calomnient la reine.</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—On constate qu'Angelotti, enfermé depuis un an, n'a +réussi à s'échapper que huit jours après ta venue.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—On m'accuserait?...</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Sa sœur est riche et belle!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Votre Majesté me croit coupable?...</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Ta réponse est facile.... Trouve Angelotti!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oh! cette nuit même...</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Tant mieux pour toi, car j'aurais bien du mal à +conjurer la mauvaise humeur du roi.</p> + +<p class="stage">Elle se détourne. On entend de grands cris sur la place; ritournelle de +la saltarelle.</p> + +<p><span class="smcap">Le Prince d'Aragon</span>.—Votre Majesté ne donnera-t-elle pas à ce bon peuple +la joie de lui témoigner son adoration?</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Oui, certes! Les braves gens!</p> + +<p class="stage">Chœur et orchestre sur le place, jouant la salterelle. Les +acclamations redoublent. La reine remonte vers la fenêtre du milieu, à +droite de la grande table, suivie de son entourage, et s'avance sur le +balcon. Autres personnages en scène se portent vers les deux autres +fenêtres. A la vue de la reine, les vivats ne cessent plus, ainsi que +les chants. Le balcon est envahi par les assistants.</p> + +<p><span class="smcap">La foule</span>,<span class="stage"> après avoir crié:</span> «Vive la reine!»—Angelotti!... +Angelotti!... A mort!...</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> à Capréola</span>.—Que disent-ils?</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>,<span class="stage"> sur le seuil de la fenêtre du milieu, se tournant vers +Scarpia, seul au milieu de la scène.</span>—Tu entends, Scarpia! Ils demandent +la tête d'Angelotti.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> froidement.</span>—Oui, Majesté!</p> + +<p><span class="smcap">La foule</span>.—Scarpia! A mort, Scarpia!</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>,<span class="stage"> même jeu.</span>—Et la tienne.</p> + +<p class="stage">On rit.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même, regardant fièrement le groupe formé à gauche par +Capréola, Trivulce, et autres qui ricanent.</span>—Naturellement, la canaille +romaine serait la plus hideuse des canailles, s'il n'y avait pas la +canaille napolitaine! <span class="stage">(«Vive la reine! Vive la reine!» Musique et +chœurs sur la place. Les cris s'apaisent. Seule la musique continue. +Scarpia redescend seul devant la table. Tous écoutant au fond, debout ou +assis, la tête tournée vers la place.)</span> Allons, si Angelotti se dérobe, +c'est la disgrâce prochaine, et ces courtisans qui la flairent font déjà +gorge chaude à mes dépens. Ce n'est pas cette femme que je redoute, mais +l'autre, l'Hamilton, qui veut qu'Angelotti soit pendu et qui ne me +pardonnera jamais sa proie qui lui échappe. Un mot de cette Anglaise qui +mène tout là-bas, et c'est fait de moi. <span class="stage">(Il descend au fauteuil où il +s'assied.)</span> Voyons, du calme! Que faire? Arrêter Cavaradossi demain, dès +qu'il affectera de se faire voir? Et après? Angelotti sera déjà loin. +C'est avant l'ouverture des portes, qu'il me faut ces deux hommes... Et +comment?... J'ai beau chercher. Je ne vois toujours que cette femme qui +ne sait rien ou qui ne voudra rien dire. <span class="stage">(Il regarde la Tosca en ce +moment à la balustrade des musiciens, où elle cause avec Paisiello, un +morceau de musique à la main, déchiffrant.)</span> Du moins, contre l'autre, +l'Attavanti, j'avais une arme: cet éventail, mais ici... Ici? <span class="stage">(Il +s'arrête frappé d'une idée subite.)</span> Pourquoi pas la même? Voyons donc! +Voyons donc! Une femme très amoureuse, très passionnée!... Avec un +mouchoir, Jago a fait bien du chemin... Ou elle sait et je lui fais tout +dire, ou elle ignore... Et, pardieu, c'est elle qui trouvera, elle +trouvera pour nous! <span class="stage">(Fin de la saltarelle.)</span> Quel policier vaut une femme +jalouse? <span class="stage">(Debout.)</span>...Allons, allons, j'y suis, cette fois... Et, à la +bonne heure, je me retrouve!</p> + +<p class="stage">Pendant ce temps, Floria est venue s'asseoir sur le canapé à droite de +la scène, son morceau de musique à la main, et Scarpia a traversé la +scène, allant à elle derrière le canapé, par un détour. Orchestre dans +les salons lointains jouant l'andante en <i>sol</i> majeur de la symphonie de +Haydn en <i>ré</i> majeur.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène V</h3> + +<p class="center">FLORIA, SCARPIA, <span class="smcap">Personnages, au fond</span>.</p> + + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> accoudé sur le canapé derrière Floria, prenant sa main sur le +bras du canapé et la serrant doucement dans ses deux mains, en +souriant.</span>—Savez-vous bien, signora, que je pourrais mettre les menottes +à cette jolie main-là et vous envoyer au château Saint-Ange?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> tranquillement, occupée de son papier, sans retirer sa +main.</span>—M'arrêter?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Oui-da?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Pourquoi?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Pour étalage de couleurs séditieuses.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Ma robe?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ce bracelet!... Rubis, diamants et saphirs. Tricolore, tout +bonnement!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement, retirant son bras.</span>—Ah! C'est vrai!... Si la reine le +voit!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Quelle plaisanterie! Nul que moi n'y prendra garde. Vous êtes +trop connue pour votre dévouement à l'église et au roi... <span class="stage">(il s'assied +près d'elle.).</span> malheureusement!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Comment! Malheureusement?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> galamment.</span>—Eh oui! J'aurais plaisir à vous avoir pour +prisonnière.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> gaiement.</span>—Dans un cachot?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Et sous triples verrous, pour vous empêcher de fuir.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et la torture aussi, peut-être?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Jusqu'à ce que vous m'aimiez.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> reprenant son papier.</span>—Si vous n'avez que ce moyen-là!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Bon; les femmes ne détestent pas un peu de violence.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—C'est qu'en vérité on fait courir d'assez vilains bruits sur ce +qui se passe là-bas, avec les femmes.</p> + +<p class="stage">Elle revient à son papier de musique.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> souriant.</span>—Bah! Que ne dit-on pas? Ce vieux château paye +aujourd'hui pour ses fredaines d'autrefois. C'est au souvenir des Borgia +qu'il doit cette méchante renommée. Est-ce que c'est vraiment bien, +cette cantate de Paisiello?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> même jeu.</span>—Peuh! Il aurait aussi bien fait de donner cela à la +Romanelli.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et de ne pas vous troubler si mal à propos dans vos dévotions +à l'église Saint-Andréa.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> tournant les feuillets.</span>—Ah! Vous savez?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oh! par profession, je sais tout.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Il n'y a pas grand mérite à cela: je ne me cache +guère.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> riant.</span>—C'est vrai! Il est donc bien charmant, ce Français.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Français?... Il est Romain.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oh! si peu, je veux dire par ses opinions... Comment, bien +pensante comme vous l'êtes, pouvez-vous échanger trois mots avec ce +voltairien sans, lui arracher les yeux.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—C'est que c'est trois mots-là sont: je t'aime!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—A la bonne heure... Mais on n'aime pas tout le temps?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais si.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Enfin, vous causez bien un peu, dans l'intervalle. Et, avec +ses idées révolutionnaires...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Bah! L'amour songe bien à cela. Vous savez la réponse de la +Venotti au roi qui lui reprochait d'aimer un sans-culotte. «Ah! ma foi, +sire, naturellement, l'amour!»</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oui, mais vous savez la suite. Trois jours après, son +républicain la plantait là. Moralité: ne pas croire à celui qui, +lui-même, ne croit à rien. Athée en religion, athée en amour: cela se +tient.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! bien, vous êtes loin de compte.</p> + +<p>Il est pour moi d'une dévotion...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—En êtes-vous bien sûre?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> le regardant, vaguement inquiète.</span>—Oui, j'en suis sûre. Pourquoi +dites-vous cela?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Eh! mon Dieu!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Vous savez quelque chose. Quoi! Qu'est-ce que vous +savez?... Mais, parlez donc, voyons!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mais non. Rien, rien! Diamine!... Quelle vivacité! Un doute, +rien de plus; scepticisme professionnel. Mais, d'honneur, je ne sais +rien. Allons, c'est entendu; le chevalier vous adore. Il est fidèle, et +je le crois sans peine: cela lui est bien facile.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> rassurée à demi seulement.</span>—A la bonne heure.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> tirant l'éventail.</span>—Je suis même tellement convaincu, que je +n'hésite plus à vous remettre cet objet.</p> + +<p class="stage">Fin de l'andante.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Cet éventail?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oui, le hasard m'a conduit tantôt à Saint-Andréa; le chevalier +venait de partir.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—A quelle heure?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vers complies.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> saisie.</span>—Il devait travailler jusqu'à la nuit!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Enfin, il était absent et, comme par curiosité, j'examinais +son travail, j'ai vu cet éventail oublié sur son escabeau et, de peur +qu'il ne fût dérobé, je l'ai pris pour vous le rendre.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> saisie.</span>—Sur son escabeau!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oui! J'hésitais à vous le restituer; car enfin... Mais vous +êtes tellement sûre de lui... Eh! mon Dieu, signera, qu'avez-vous?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> qui a ouvert l'éventail.</span>—Mais cet éventail n'est pas à moi!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Est-ce possible!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> regardant l'éventail.</span>—Mais non! non, non!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ah! maladroit! Qu'ai-je fait?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> même jeu.</span>—A qui peut-il être? A qui? Une couronne de +marquise!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—En effet! Comment ce détail m'a-t-il échappé?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Marquise!... L'Attavanti!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> feignant la surprise.</span>—Hein?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—C'est l'Attavanti!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Pourquoi elle?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! pourquoi?... C'est elle! Oh! c'est elle!... Je la devine! +Je la sens, là, sous mes doigts! Elle sera venue après mon départ! comme +hier!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ah! Hier?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—...Ou plutôt, non! elle était là, à mon arrivée... elle s'est +cachée... Et ces retards à m'ouvrir, ces chuchotements!... Son embarras +à lui... sa hâte de me voir partir! Ah! maudite!... Elle était là qui me +voyait, m'écoutait!... Et, quand je suis sortie... elle s'est jetée dans +ses bras, riant de moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—...De moi!... Avec lui... Dans ses bras!... Ah! Ruffiane, je +t'arracherai le cœur!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Etes-vous bien sûre?... Et si vous vous trompiez?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je me trompe? Vous allez voir si je me trompe... <span class="stage">(Appelant le +marquis.)</span> Marquis!...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Signora!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Deux mots, je vous prie.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Quatre, et que ce soit un ordre, diva, pour me donner la +joie de vous obéir!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Un renseignement seulement! Connaissez-vous cet éventail?</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> regardant avec son binocle.</span>—Cet éventail? Pas du tout.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Il a été perdu dans une église et, comme il porte une couronne +de marquise, on a pensé que, peut-être, il appartenait...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—A ma femme?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Précisément!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Oh! mais, pardon, alors, ce n'est pas à moi qu'il faut +demander cela. <span class="stage">(Appelant.)</span> Trivulce!</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>,<span class="stage"> descendant.</span>—Marquis!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Dites-moi, mon cher, reconnaissez-vous cet éventail comme +appartenant à ma femme?</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—Parfaitement!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Vous voyez!... Oh! lui ne peut pas s'y tromper.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous êtes sûr?</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—Très sûr! J'ai commandé moi-même la couronne de perles chez +Costa.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Oh! alors...</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—C'est tout?</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—C'est tout, pour vous, cher ami, merci. <span class="stage">(Trivulce remonte.)</span> +Quant à moi, signera...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Vous, marquis, vous demanderez à votre femme de ma part: +Comment son éventail se trouve chez mon amant.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Impossible! Trivulce qui fait si bonne garde!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! Ce n'est pas avec lui que je m'expliquerai; c'est avec +elle.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—La marquise?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui. Où est-elle, votre femme, que je lui casse son éventail +sur-la figure?</p> + +<p class="stage">Elle gagne la gauche, en remontant, pour chercher la marquise parmi les +dames qui sont au fond.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> lui barrant le passage.</span>—Ah!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Vous ne ferez pas cela!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—En plein bal!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Devant là reine?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! la reine!... Elle a des amants, la reine! Elle me +comprendra!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Bon Dieu!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Taisez-vous!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> tranquille.</span>—Rien à craindre, du reste! La marquise n'est pas +là.</p> + +<p class="stage">Il remonte vers la droite pour s'éloigner.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Elle n'est pas là?</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Non! elle est partie pour Frascati.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à gauche, avant-scène.</span>—Ah! Frascati! Elle a fait croire!... Oh! +Je comprends. Elle est avec lui! L'infâme!...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span> et <span class="smcap">Scarpia</span>.—Avec lui!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui, oui, ils sont là-bas! Pour souper ensemble et pour y +passer la unit.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> vivement, allant à elle.</span>—Là-bas?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et où... là-bas?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> passant devant lui.</span>—Ah! je vais vous le dire, n'est-ce-pas, +pour que-vous les préveniez?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mais non! Je vous jure...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Allons donc! La police n'a rien à voir là dedans... La +police!... C'est moi, la police, et j'y cours.</p> + +<p class="stage">Elle veut remonter vers le fond à droite.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> remontant vivement pour lui barrer le passage.</span>—Et le concert?</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> même jeu, près de Scarpia.</span>—La cantate?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Je m'en moque pas mal de la cantate!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mais c'est impossible!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Quel scandale!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> redescendant pour gagner la première porte à droite.</span>—C'est +encore ça qui m'est égal, le scandale!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Mais, diva!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—La reine!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Dites à la reine que je suis malade, enrouée; que je ne peux +pas chanter! Dites ce que vous voudrez. Bonsoir!...</p> + +<p class="stage">Elle passe devant le canapé pour gagner la sortie à droite.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> la devançant vivement de ce côté en passant derrière le +canapé.</span>—Mais c'est insensé!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Elle n'en croira rien!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Alors, dites-lui que mon amant me trompe! Elle comprendra!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Tosca! Au nom du ciel!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> prête à sortir par la droite.</span>—Laissez-moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> lui barrant le passage devant la porte.</span>—Alors, pardon! Ce +n'est plus l'ami qui parle, mais le régent de police. Je vous arrête.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,—Vous?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mon Dieu, oui!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et vous m'empêcherez?... Vous ferez cela? Vous, complice de la +femme de cet imbécile!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Hein?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Je ferai mon devoir, en vous obligeant à faire le vôtre, qui +est de chanter...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais, je ne peux pas! J'ai bien envie, je suis bien en état de +chanter! Est-ce que je peux chanter?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mal ou bien, peu importe! mais la cantate, s'il vous plaît, la +cantate!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Dieu!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et après, sur mon honneur, je vous +permets de sortir... je vous y aide!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—C'est promis?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Je le jure!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> prenant son cahier de musique sur le canapé.</span>—Alors, vite! Tout +de suite! Commençons!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Doucement!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Coquine!... Et lui!... Ah! Dieu, me tromper ainsi! Est-ce +possible?... Mon Dieu, est-ce possible!</p> + +<p class="stage">Elle tombe assise et pleure.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> derrière le dossier du canapé.</span>—Allons, diva, courage! +Remettez-vous.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> assise, de même, essuyant ses yeux.</span>—Où en sont-ils +maintenant?... Dieu le sait! Ils soupent!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Peut-être!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ils ont fini?... Vous croyez qu'ils ont fini de souper?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—C'est probable!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et je suis là... moi, tandis...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> apercevant la reine qui reparaît au fond, sur le balcon.</span>—La +reine!... Allons... patience, c'est l'affaire d'un petit quart d'heure!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais c'est long, un quart d'heure! C'est très long!</p> + +<p class="stage">Elle se lève à la vue de la reine. Les musiciens s'installent à leurs +pupitres.</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>,<span class="stage"> à Floria qui est toujours devant le canapé.</span>—Vous êtes prête, +diva?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui, oui, je suis prête! Dépêchons, dépêchons!</p> + +<p class="stage">Les musiciens accordent leurs instruments.</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>.—<i>Si</i> naturel, n'est-ce pas?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non, bémol!...</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>.—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> violemment.</span>—Bémol!</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>,<span class="stage"> retournant à ses musiciens.</span>—Bémol! Bémol!</p> + +<p class="stage">On enlève le canapé par la droite, premier plan. Reprise sur la place de +la saltarelle avec chœurs, et, cette fois, fanfare. A la première +attaque de l'air, les domestiques ont rapidement pris tous les sièges +reportés au fond, peu à peu par les assistants eux-mêmes, et les placent +en ligne, sur deux rangs, faisant face au public, devant la fenêtre du +milieu et celle de droite, pour que les dames y prennent place. Un intervalle est laissé +entre le mur du fond et les chaises pour les courtisans, officiers, etc. +Tandis que la table du milieu, enlevée vivement, est emportée par le +premier plan à gauche, ainsi que le fauteuil. La scène est donc +absolument vide. Il ne reste plus que le canapé à droite. Le trône de la +reine, un tabouret devant le trône, contre le mur, destiné au prince +d'Aragon, et un autre tabouret, de l'autre côté, pour Frœlich. La reine +entre en scène par la fenêtre de gauche, trouvant devant elle le chemin +libre, et suivie par tous les assistants qui se rangent, les femmes sur +deux rangs debout, devant les chaises du fond; les hommes derrière les +dames: Paisiello restant en scène, hors de la barrière, ainsi que la +Tosca et Scarpia. Les choristes, entrés par la porte du troisième plan +de droite, se groupent devant cette porte. La reine, après quelques mots +échangés avec le prince d'Aragon et Frœlich, monte sur l'estrade. Ces +mouvements sont exécutés vivement, mais sans confusion. Pendant tout le +temps que dure le chœur et la saltarelle, à la dernière mesure, tout le +monde doit être en place. Attavanti, Trivulce, Trévilhac, Capréola, au +premier plan à gauche. On ferme les fenêtres.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à mi-voix.</span>—Allons, finira-t-elle par s'asseoir, cette reine?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Plus bas, de grâce!</p> + +<p class="stage">La reine s'assied. Toutes les dames font comme elle. Le prince d'Aragon +et Frœlich prennent place sur leurs tabourets. Capréola s'incline +devant la reine, qui fait un signe de consentement, et s'avançant vers +Paisiello.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Enfin, ce n'est pas malheureux!</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>,<span class="stage"> à Paisiello.</span>—Monsieur, vous pouvez commencer.</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>,<span class="stage"> très agité.</span>—Oui, Excellence!... <span class="stage">(A l'orchestre.)</span> Allons, +messieurs!</p> + +<p class="stage">Derrière Floria, à son oreille.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>.—Largo! Largo!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu m'ennuies!</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>.—Oui, charmante. <span class="stage">(A Scarpia.)</span> Elle a ses nerfs!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> souriant, à droite, devant l'estrade.</span>—Un peu.</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>.—A nous, messieurs!</p> + +<p class="stage">Il remonte aux musiciens, frappe sur le pupitre et attaque +l'introduction. Floria remonte et, se plaçant en face de la reine, lui +fait une grande révérence et s'apprête à chanter. Au même instant, et +pendant les premiers accords, un aide de camp entre par la gauche, +premier plan. Capréola va à lui et, après l'avoir entendu, dit un mot au +prince d'Aragon qui parle bas à la reine tandis que Capréola remonte +devant le trône en attendant les ordres. Sur un signe de la reine, il se +dirige vers Paisiello et tout haut.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Doucement, messieurs! Suspendez, s'il vous plaît.</p> + +<p><span class="smcap">Paisiello</span>,<span class="stage"> effaré.</span>—Basta! basta!</p> + +<p class="stage">La musique s'arrête court, Scarpia va vivement a Capréola qui lui dit +tout bas: «C'est une lettre du général Mêlas!»</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Qu'est-ce encore?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Floria.</span>—Un courrier! Une lettre du général Mêlas.</p> + +<p class="stage">Pendant ce temps, l'aide de camp remet la lettre du prince d'Aragon qui +se lève et, s'inclinant, la remet à la reine.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à elle-même.</span>—Ah! mon Dieu! Encore un retard!... Elle ne peut +pas la lire plus tard sa lettre?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> la calmant.</span>—D'un général victorieux!... Chut! allons...</p> + +<p class="stage">Floria hausse l'épaule et remonte vers Paisiello en tordant son +mouchoir. La reine se lève, tous se lèvent. Profond silence.</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>.—Ceci, messieurs, vient bien à point pour le +couronnement de la fête. C'est une lettre du général Mêlas qui m'envoie +de nouveaux détails sur son triomphe. <span class="stage">(Murmures de satisfaction. +Marie-Caroline rompant le cachet.)</span> Je ne veux céder à personne le +plaisir de nous faire connaître ce bulletin de victoire. Je vous le +lirai moi-même.</p> + +<p class="stage">Tous font un mouvement pour se rapprocher d'elle à distance +respectueuse. Vivats, acclamations, sur la place.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> ravi.</span>—Entendez-vous?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à mi-voix, au milieu.</span>—Ils ont vu le courrier, ils +applaudissent!</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>,<span class="stage"> qui, pendant ce temps, a déplié la lettre, la +lit.</span>—D'Alexandrie, minuit du 14 au 15 juin. <span class="stage">(Profond silence.)</span> Madame. +A la chute du jour, l'ennemi, renforcé d'une nouvelle armée, après un +combat livré dans les mêmes plaines de Marengo, pendant une grande +partie de la nuit a battu nos troupes...</p> + +<p class="stage">Elle retombe assise.</p> + +<p><span class="smcap">Tous</span>,<span class="stage"> exclamations de déception.</span>—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Marie-Caroline</span>,<span class="stage"> dont la voir s'altère et faiblit à mesure qu'elle avance +dans sa lecture.</span>...victorieuses dans la journée. En ce moment, campés +sous les débris de notre armée... <span class="stage">(Murmures de déception plus grand.)</span> et +nous délibérons sur...</p> + +<p class="stage">Sa voix s'éteint, laissant glisser la lettre, elle s'évanouit dans son +fauteuil. Les femmes l'entourent vivement pour la ranimer et la cachent +au public pendant tout ce qui suit.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> s'avançant.</span>—Messieurs, la reine s'évanouit!... Vite... un +médecin. <span class="stage">(Mouvement, d'effarement. La foule pousse des cris de joie.)</span> +Vivat! Vivat! Victoire! Victoire!</p> + +<p class="stage">Les chœurs et l'orchestre reprennent sur la place la saltarelle dans un +mouvement enragé jusqu'au tomber du rideau.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> effrayé, gagnant le milieu.</span>—Imbéciles... qui +applaudissent...</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—...qui crient: «Victoire!»</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Faites-les donc taire!</p> + +<p class="stage">On ouvre les fenêtres, Trivulce, Capréola, etc., bousculant les chaises, +courent au balcon et font de grands gestes de silence à la foule qui +crie de plus belle.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>,<span class="stage"> redescendant.</span>—Ah! oui, ils sont lancés, à présent!</p> + +<p class="stage">Tout le monde se disperse. Les musiciens ramassent leurs instruments. +Paisiello va, vient, s'agite, désespéré.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> sortant de ses réflexions, à Trivulce.</span>—Qu'est-ce que c'est, +quoi? Qu'est-ce qu'ils ont tous?</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—Vous n'avez pas écouté?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non, je ne sais pas! J'étais ailleurs! Une victoire?</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Eh! non, Bonaparte nous à +battus!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! <span class="stage">(Ravie.)</span> Alors, on ne chante plus?</p> + +<p><span class="smcap">Trivulce</span>.—Parbleu, non!</p> + +<p class="stage">Les musiciens disparaissent avec les chœurs.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> jetant au vol son cahier de musique.</span>—Ah! Quelle chance!... Je +me sauve!... <span class="stage">(A Luciana.)</span> Vite! mon manteau!</p> + +<p class="stage">Luciana lui jette vivement sa plisse sur les épaules.</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Comprend-on cet animal qui perd la bataille le matin et qui +la gagne le soir!</p> + +<p class="stage">Il remonte avec Trivulce.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Eh bien! Je vais faire comme lui!</p> + +<p class="stage">Elle sort par la droite.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> seul à gauche, à l'avant-scène, avec Schiarrone. Vivement à +Schiarrone.</span>—Tes hommes en voiture... La mienne, vite, et la suivre de +loin. <span class="stage">(A Attavanti qui cause avec Trivulce tandis que Schiarrone +s'élance dehors.)</span> Allons, marquis, je vous enlève!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> surpris.</span>—Pour?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> lui prenant le bras.</span>—La chasse!... Vous comprendrez plus +tard... Dépêchons...</p> + +<p class="stage">Il l'entraîne par la même porte que Floria.</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>,<span class="stage"> redescendant au fond, en riant aux éclats.</span>—Non! Cette +fameuse victoire qui est une défaite, c'est trop drôle!</p> + +<p><span class="smcap">Capréola</span>.—Pas pour vous!</p> + +<p><span class="smcap">Trévilhac</span>.—Ah! ma foi! tant pis! Je suis battu! Mais nous sommes +vainqueurs! Vive la France!</p> + +<p class="stage">La musique et les cris qui n'ont pas cessé redoublent sur la place, +malgré les gestes de Trivulce, Capréola et autres qui se précipitent de +nouveau sur le balcon pour les faire taire.</p> + + +<h3>RIDEAU</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_III" id="ACTE_III"></a>ACTE III</h2> + +<p><i>Rez-de-chaussée d'une villa. A gauche, premier plan, très en vue, porte +d'intérieur à deux battants. Plus loin, dans l'angle formé par la +rencontre des deux murs, installation d'atelier provisoire: chevalet, la +plus grande partie du décor, au fond, est occupée par des arcades à +jours, ainsi que toute la droite du théâtre. Ces arcades ont un +soubassement, sauf au premier plan, à droite, où il y a passage, et, au +fond, vers le milieu. Elles laissent voir un portique régnant tout +autour du bâtiment et formé par des colonnes qui portent des traverses +munies d'une treille. Au delà, on aperçoit le jardin, éclairé par la +lune, des cyprès, une, fontaine Renaissance, etc. Une table à droite de +la scène et une grande milieu du fond. Chaises, fauteuils, etc. Une +colonne près de la porte.</i></p> + + +<h3>Scène première</h3> + +<p class="center">MARIO, ANGELOTTI, CECCHO</p> + +<p class="stage">Au lever du rideau, la scène est vide. Ceccho paraît le premier, au +fond, à l'entrée, portant un flambeau qu'il va poser sur lu colonne. +Mario suit Angelotti, et portant sur son bras ses vêtements de femme.</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ici, respirons et réjouissons-nous. Vous êtes en sûreté!</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Grâce à vous!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et traverser Rome, sous ce déguisement, sans attirer +l'attention, même la nuit, ce n'était pas petite affaire!... Ceccho, +gardien du logis, le plus fidèle des serviteurs, est aussi le plus +habile des cuisiniers. Il va nous improviser un excellent souper. Après +quoi, dispos et lucides, nous examinerons tranquillement la marche à +suivre. <span class="stage">(A Ceccho.)</span> Ton fils est là?</p> + +<p><span class="smcap">Ceccho</span>.—Oui, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Dis-lui de fermer avec soin toutes les portes et d'avoir l'œil +au guet.</p> + +<p class="stage">Ceccho sort.</p> +<hr style="width: 5%;" /> + + +<h3>Scène II</h3> + +<p class="center">MARIO, ANGELOTTI</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Nous sommes ici, mon cher hôte, comme vous l'avez pu voir à la +clarté de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausolée des +Scipions. Le séjour est bien un peu mélancolique. Ce n'est, autour de +nous, que ruines et tombeaux, tous les débris de la Rome antique; un +désert poudreux, avec quelques oasis de cultures maraîchères... Mais +cette tristesse même n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude +peuplée de grands souvenirs, où je n'entends que les abois des chiens de +garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de +Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs étouffées de la Rome vivante +qui parlent moins à ma pensée que le silence de la morte.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Ceci est votre demeure?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.,—Pas précisément. J'habite au cœur même de la ville, sur la +place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prétentieux +de «Palais Cavaradossi». Ceci est ma campagne, ma villa, ma <i>vigne</i>, +comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu'à titre de +locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes +ancêtres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais +elle n'était plus aux Cavaradossi depuis bien des; années, quand, +surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher +un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait été au +service de mon père. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde, +appartenait présentement à un Anglais, chassé de Rome par la guerre, et +qu'elle était à vendre ou à louer. J'eus la curiosité de visiter ce +logis de mes aïeux. Il était, comme vous le voyez, fort habitable. Ma +première pensée fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte +pas prolonger ici un séjour dangereux. L'acquisition eut été une folie. +Il était sage, au contraire de louer, à l'écart, une habitation +charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l'été, un +asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, séance +tenante, à la condition expresse +que le marché ne serait connu que de Ceccho, son fils et moi. Je viens +ici fréquemment, mais par certains détours, et avec clos précautions que +la solitude du lieu rend presque inutiles. Floria seule m'y accompagne. +Qui donc s'aviserait de m'y chercher, et, surtout, d'y soupçonner votre +présence?... D'ailleurs, quel rapport établir entre nous?... On ne nous +a pas vus dans cette église. Nous ayons traversé la ville sans être +reconnus, ni suives; vous n'avez rien à craindre. Enfin, mettons les +choses au pis: On est sur vos traces... On vient... On cerne la +maison... Je vous sauve encore...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Comment?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde +entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations, +à tour de rôle, ont assiégée et mise à sac; dans cette Rome des +chrétiens et des barbares, des Nérons et des Borgias, de tous les +persécuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un +vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou +l'envahisseur du dehors... <span class="stage">(Il se lève.)</span> Et cette habitation a le sien, +dont une tradition de famille m'a gardé le souvenir, <span class="stage">(Il va à la +porte-fenêtre de droite.)</span> Voyez-vous, là-bas, en pleine clarté de lune, +ces deux colonnes de marbre blanc?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je +ne me trompe?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa +primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand +Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très +pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à +vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la +découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que +l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme +s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur: +poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave +fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué +aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de +le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait +traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de +Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,... +et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits, +d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y +blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et +vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit, +tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de +la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes +gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement +les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau +débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader +et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient +si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est +toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en +cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou—c'est tout +un—l'un de ses amis!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin +et pour qui vous vous dévouez en frère!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Brave cœur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre +action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement, +que vous jouez ici pour moi.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—On ne fait que cela tous les jours.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Et qui?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons +cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Les mêmes, à présent.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus +songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées +rigoureusement.</p> + +<p>Etes-vous bon nageur?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Excellent!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un +paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne +feriez-vous pas comme lui?</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—La chose est praticable...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le +puits, et vous familiariser avec la manœuvre. <span class="stage">(Ils vont pour sortir par +la droite. Angelotti passe le premier.)</span> Chut!... <span class="stage">(Angelotti, sur le +seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du +fond.)</span> On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la +clef.</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Alors, c'est elle?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Cela vous inquiète?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous +dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai, +s'il y a lieu.</p> + +<p class="stage">Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène III</h3> +<p class="center">MARIO, FLORIA</p> + +<p class="stage">Floria entre brusquement par le fond, jardin, embrassant toute la scène +d'un coup d'œil.</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> allant à elle, et lui prenant la main, tendrement.</span>—Toi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> le regardant bien dans les yeux.</span>—Moi!... Cela te gêne?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Cela m'inquiète... Qui t'amène?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—La curiosité... Je veux la voir!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Qui?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ta maîtresse.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> riant.</span>—Eh! bon Dieu, tu m'as fait une peur!... C'est une scène +de jalousie... Mais qui, ma maîtresse?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> éclatant.</span>—Ta drôlesse, ta marquise!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! toujours la marquise!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> saisissant la robe.</span>—Et ça?... Ce n'est pas</p> + +<p>à elle, ça?... C'est à toi?... C'est à toi?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> allant à elle.</span>—Allons, écoute-moi, et je t'expliquerai...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> sans l'écouter.</span>—Oui, elle posait encore?... Oh! mon Dieu, voilà +tout!... Elle posait, l'innocente... et pour une sainte!... toute +nue!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> même jeu, prenant ses deux mains.</span>—Si tu permets...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> se dégageant violemment d'une main, sans l'écouter, pour courir +à la porte de gauche.</span>—Vous êtes là!... Montrez-vous donc!... Vous êtes +donc bien mal faite!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Floria, voyons...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> jetant l'éventail par terre.</span>—Tiens, jette-lui son éventail, à +ta coquine!... qu'elle se cache un peu!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mais, tu es folle! faite! folle!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> dégageant ses deux mains.</span>—Oui, je suis folle, oui, d'aimer un +être abject, fourbe, lâche, égoïste, ingrat... Un ruffian, qui va de +cette créature à moi, de ses bras aux miens, lui arrive tout chaud de, +mes caresses, et me revient avec de sales baisers qui ont le goût d'une +autre!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mais deux mots seulement!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> désolée et finissant par pleurer.</span>—Ah! misérable! misérable!... +Et je l'adore!... Je ne vis que pour lui!... Je ne suis plus moi, je +suis lui!... Je l'ai dans l'âme, dans le cœur, dans la chair, dans les +veines!... La première effrontée me le vole, et je suis si lâche que je +l'aime encore; et je sens que j'aurai beau le détester... je' l'aimerai +toujours... Serai-je assez malheureuse...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> doucement.</span>—Voyons, est-ce fini?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! canaglia?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Veux-tu me permettre de placer un mot!... Un seulement...</p> + +<p class="stage">Il prend une de ses mains, qu'elle abandonne, essuyant ses yeux avec +l'autre.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> amoureusement, sans lever la tête.</span>—Ah! canaglia!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Eh bien, oui, cette robe est à la marquise.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> bondissant, en larmes.</span>—Ah! tu Vois bien!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> tranquillement, la faisant rasseoir.</span>—Mais ce n'est pas elle qui +l'a déposée là. C'est un malheureux à qui elle a servi de déguisement, +un fugitif!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Son frère?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Qui est là!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! ce n'est pas elle!... C'est Angelotti!... Son frère!... Son +frère!... <span class="stage">(Le prenant à bras le corps.)</span> Ah! que je t'aime!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—A la bonne heure!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> le couvrant de baisers.</span>—Ah! mon amour, mon trésor, ma vie!... +<span class="stage">(S'arrêtant court.)</span> Si tu mentais?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement, lui fermant la bouche.</span>—Non, je te crois!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tu peux le voir!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non, non, non, je ne veux pas!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> toujours assis.</span>—Il est là-bas... Tiens, regarde.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais puisque je te dis que je ne veux pas le voir!... Je veux +te croire comme cela, sur parole!... sans preuves!... Pour que tu +oublies mes folles idées, et sache bien qu'il n'en reste rien, rien, +rien, que plus d'amour pour toi... <span class="stage">(En tournant autour de lui, et sans +en avoir l'air, elle regarde dans le jardin, tout en l'embrassant.)</span> Oui, +c'est vrai! Je le vois!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> riant.</span>—Ah! que c'est bien femme!... Et tu me pardonnes aussi, +n'est-ce pas?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> avec conviction.</span>—Oh! oui!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Toutes tes injures!... Merci!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> tendrement, debout, l'entourant de ses bras, par derrière.</span>—Non! +non! C'est moi, qui te demande pardon!... Risquer ta vie pour le salut +d'un autre, cela est si généreux à toi, et si bon... Ah! tu vaux-mieux +que moi. C'est pour cela qu'il faut être indulgent... D'ailleurs, tu ne +peux pas m'en vouloir d'être jalouse de mon bien et de t'aimer?... Car +je t'aime trop... Ah! si tu m'aimais autant...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! bon!... Querelle-moi encore!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Oh! non!... Je suis trop heureuse!... <span class="stage">(Silence.)</span> +Est-ce qu'il va rester ici, cet homme-là?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Angelotti?... Mais, toute la nuit, pour le moins. Nous tenterons +la sortie de la ville au petit jour.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Alors, je reste aussi, moi.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Ah! mais non!... Nous n'avons que faire de toi, dans +cette aventure.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Pourtant!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Non, non, tu vas retourner à cette fête.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! la fête!... Il est bien question de chanter!... Bonaparte +est vainqueur...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> ravi.</span>—Vainqueur?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—A Marengo!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! bravo!... Alors?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Alors, la marmite est renversée, tu penses!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tu vas donc rentrer chez toi...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Comme cela... tristement?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui, oui, je le veux!... Ta voiture est là?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Un peu plus loin. Je voulais te surprendre!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Quelle imprudence!... La nuit, sur cette route déserte...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ambroise est armé!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Le fils de Ceccho t'accompagnera.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et quand te reverrai-je?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Demain, après le départ d'Angelotti.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mon Dieu, si tu allais te faire prendre avec lui?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> l'aidant à se rajuster.</span>—Mais non, sois donc tranquille... Je ne +tenterai rien que de sûr... Attends-moi dans la matinée, à la première +heure.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! oui, je serai si inquiète!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> prenant l'éventail.</span>—C'est donc cet éventail qui t'a mis cette +folie en tête?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Il n'y avait pas de quoi, n'est-ce pas?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Il était pour son frère, comme la robe.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Comment le deviner?... Ne puis-je lui parler?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—A Angelotti?... Si tu veux... <span class="stage">(Il se dirige vers le jardin, tout +en parlant.)</span> Il est là qui examine le puits en cas de surprise...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! oui.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tu es clone retournée à l'église, après mon, départ?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> s'arrêtant.</span>—Non?... Eh bien, alors, comment l'éventail est-il +dans tes mains?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! c'est... <span class="stage">(Elle s'arrête, saisie par une pensée subite.)</span> +Ah!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Qu'as-tu?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! mon Dieu!... On le cherche?... La police?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Naturellement!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Scarpia!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! je comprends: c'est un piège!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Un piège?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ces soupçons sur toi... C'est lui!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Scarpia?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Il me lançait sur la piste, l'infâme!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> effrayé.</span>—Il t'a vu partir?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Il a dû me suivre!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! malheureuse!... Qu'as-tu fait!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tais-toi! Ecoute...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Des sons de voix...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> épouvantée.</span>—Les Voici!</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène IV</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, CECCHO, ANGELOTTI</p> + + +<p><span class="smcap">Ceccho</span>,<span class="stage"> accourant.</span>—Excellence!... Des hommes!... On frappe en bas!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Parlemente et gagne du temps! <span class="stage">(Il court à la fenêtre.)</span> +Angelotti!<span class="stage"> (Angelotti paraît sur le seuil du jardin tandis que la Tosca +écoute au fond.)</span> Découverts!... Ils sont là!...</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Je gagne les champs et me jette dans les ruines.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Trop tard, la maison est cernée!... Au refuge, vite! vite!</p> + +<p><span class="smcap">Angelotti</span>.—Ah! je vous jure Dieu qu'ils ne m'auront pas vivant!</p> + +<p class="stage">Il disparaît.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> à Floria.</span>—Ils viennent... Et du sang-froid!... si tu ne veux pas +me perdre avec lui!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Dieu, et c'est moi qui ai fait cela!...</p> + +<p class="stage">On entend et l'on voit au fond les agents paraître de tous côtés dans, +le jardin, gardant toutes les issues.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène V</h3> + +<p class="center">FLORIA, MARIO, CECCHO, SCARPIA, LE MARQUIS ATTAVANTI, SCHIARRONE, +<span class="smcap">Greffier</span>, SPOLETTA, ALBERTI, <span class="smcap">Agents</span>.</p> + +<p class="stage">Scarpia entre par le fond, ainsi que le marquis, Schiarrone, Alberti et +ses aides, et descend lentement.</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> allant à lui.</span>—M'est-il permis de demander à monsieur le baron +quel motif me vaut, à pareille heure, l'honneur de sa visite?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> froidement.</span>—Madame a dû vous en instruire.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Madame—puisqu'il lui a plu de vous initier à ces détails +intimes—avait conçu des soupçons dont elle vient de reconnaître la +fausseté. Mais, ce sont là choses domestiques qui ne menacent pas la +sécurité de l'Etat et où je ne pense pas que votre vigilance ait à +s'exercer.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous vous trompez. Je suis ici dans l'exercice de mes +fonctions, Son Excellence <span class="stage">(Il désigne le marquis.)</span> m'ayant prié de +constater l'outrage fait à son honneur par la présence, chez vous, à +cette heure, de la marquise Attavanti, sa femme.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! c'est la raison?... Monsieur fait erreur... Madame la +marquise n'est pas chez moi et n'a aucune raison d'y être... Et madame +vient elle-même de constater cette absence.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Oui!...</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>,<span class="stage"> avec satisfaction.</span>—Oh! si madame reconnaît?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je l'atteste!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Quand je vous le disais, baron?... Monsieur est incapable... +Nous n'avons plus qu'à lui offrir nos excuses...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Pardon, monsieur le marquis... Mais vous me permettrez de ne +pas accorder tant de crédit aux affirmations intéressées de monsieur et +complaisantes de madame.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mais, je vous répète, monsieur...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> prenant l'éventail sur la table.</span> Enfin +monsieur, cet éventail entre vos mains?... Expliquez cela, je vous prie.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Rien de plus simple. La marquise Attavanti daigne me faire +l'honneur de poser pour l'un des personnages du tableau que je peins à +Saint-Andréa: elle a oublié son éventail au départ, voilà tout.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Eh! sans doute!... Cela s'explique...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et la preuve de ce que vous dites?</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Son portrait que tout le monde peut voir à Saint-Andréa, et +l'absence même de la marquise, qui n'a pu s'enfuir, vos hommes gardant +toutes les issues... Visitez cette maison, qui n'est pas grande... Si +vous y trouvez la personne que vous cherchez, je ne propose pas à +monsieur le marquis de lui faire raison, je l'invite à me passer son +épée au travers du corps, sans autre forme de procès! Ouvre toutes les +portes. Ceccho, éclaire ces messieurs!</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—S'il n'y a jamais que moi pour vous tuer, jeune homme!... +<span class="stage">(Au baron.)</span> Inutile, baron, parfaitement inutile, cet examen!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—En effet, monsieur n'ouvrirait pas ses portes à deux battants +si la personne que nous cherchons était cachet derrière.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Parbleu!... Je n'ai donc plus rien à faire ici, n'est-ce +pas?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> tranquillement.</span>—Rien. Votre Excellence peut rentrer chez elle. +Elle y trouvera sans doute la marquise qui n'a pas commis l'imprudence +d'accompagner ici monsieur son frère.</p> + +<p class="stage">Mouvement de tous.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Son frère! Ici?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Regardez monsieur, vous n'en douterez pas!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> se remettant.</span>—Moi, monsieur!... Je ne sais ce que vous voulez +dire...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Pardonnez-moi... Nous nous comprenons très bien... Mais ceci +doit être l'objet d'un entretien particulier qui prolongerait +péniblement la veille de monsieur. Son rôle est fini, le mien commence.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Oui, je l'avoue... Mon beau-frère... J'aime mieux me +dispenser...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Si monsieur le marquis, en rentrant chez lui, va prendre des +nouvelles de Sa Majesté...</p> + +<p><span class="smcap">Le Marquis</span>.—Assurément.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Votre Excellence peut lui annoncer que le fugitif est +découvert et qu'il est pris... <span class="stage">(Mouvement. Il regarde sa montre. +Froidement.)</span> Ce n'est plus qu'une question de minutes.</p> + +<p><span class="smcap">Attavanti</span>.—Ma foi, baron, c'est une commission que vous ferez +vous-même. C'est trop, déjà, de m'avoir imposé une démarche qui, de la +part d'un mari, est du plus mauvais goût. <span class="stage">(A Mario.)</span> Chevalier, toutes +mes excuses. <span class="stage">(A Tosca.)</span> Diva, je reste à vos pieds.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Schiarrone, bas.</span>—Par politesse, accompagnez jusqu'à sa +voiture ce maître sot!...</p> + +<p class="stage">Schiarrone sort avec le marquis.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène VI</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, moins LE MARQUIS</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement et bas à Tosca, tandis que Scarpia salue la sortie du +marquis.</span>—Pèse tous tes mots!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—S'il ne sait rien que par moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Schiarrone qui a visité la maison pendant ce qui +précède.</span>—Vous avez visité toute la maison?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Oui, Excellence Personne.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et dans le jardin?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Personne.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il n'a pu s'évader. Tout est cerné. Il est donc ici, caché +quelque part.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—On peut visiter plus à fond... et sonder les murailles.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ridicule et trop long... Il est tard. Nous saurons plus vite +ce que nous voulons savoir en priant monsieur de nous le dire.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Moi!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—A l'instant.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Je ne vous dirai jamais qu'une seule chose: c'est qu'Angelotti +n'est pas chez moi.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous verrez pourtant qu'il y sera. Mais il est inutile de +prolonger la discussion. Entrez dans cette chambre où vous répondrez aux +questions que vous posera M. le procureur fiscal.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et pourquoi pas ici?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Parce que telle est ma volonté serait une raison suffisante. +Mais je veux bien, vous en donner une autre: c'est que madame né doit +pas assister à votre interrogatoire, ayant elle-même à subir le sien.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Madame ne sait rien de plus que moi.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Nous verrons bien... Allons, finissons... Conduisez monsieur +dans cette chambre.</p> + +<p class="stage">Mouvement des agents.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,—Il est inutile d'user de violence. Que ces messieurs me suivent.</p> + +<p class="stage">Il entre dans la chambre, à gauche, avec les agents.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène VII</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, moins MARIO</p> + + +<p><span class="smcap">Le Procureur fiscal</span>.—Votre Excellence désire que j'interroge?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Dans les formes ordinaires. Vous suspendrez l'interrogatoire, +ou le reprendrez, suivant les ordres que je vous donnerai de cette +place, et qui vont dépendre des réponses de madame. Allez!</p> + +<p class="stage">Le procureur sort avec le greffier.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène VIII</h3> + +<p class="center">FLORIA, SCARPIA, SCHIARRONE, <span class="smcap">Soldats</span>.</p> + +<p class="stage">au fond, <span class="smcap">Deux agents</span> à la porte de gauche avec SCHIARRONE.</p> + + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> assise près de la table à droite.</span>—De mes réponses, à moi?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> venant à elle.</span>—Mon Dieu, oui!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et que puis-je répondre, sur des faits que j'ignore?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> souriant et très poli.</span>—Causons amicalement, voulez-vous?... +<span class="stage">(Il avance un siège.)</span> Et reprenons l'entretien où nous l'avons laissé au +Palais Farnèse... Donc, cet éventail nous a trompés, et ces soupçons +jaloux n'avaient aucune raison d'être?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> sèchement.</span>—Vous le saviez bien!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—J'ai fait erreur sur la personne, voilà tout... Le chevalier +n'était pas ici avec la marquise, mais avec son frère.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ni l'un, ni l'autre. Il était seul.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> railleur.</span>—Tout de bon?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Vous affirmez?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> nerveusement.</span>—Mais oui, j'affirme!... Oui, j'affirme! Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> froidement.</span>—Oh! du calme, signera, je me le tiens pour dit!... +<span class="stage">(Se retournant sur sa chaise et, pans se lever, tranquillement.)</span> +Schiarrone?...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Excellence?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Que dit le chevalier?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> sur le seuil de la porte de gauche qu'il tient +entre-bâillée.</span>—Rien, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il persiste à nier la présence du sieur Angelotti?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Absolument.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> haussant la voix pour être entendu de l'intérieur.</span>—Alors, +insistez, Roberti, insistez!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Votre insistance ne lui fera pas dire ce qui n'est +pas!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Mon Dieu, il ne faut qu'un coup d'œil pour juger un +homme: j'avais prévu l'obstination du chevalier. Mais j'espérais vous +trouver plus raisonnable.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ne faut-il pas que je mente pour vous faire plaisir?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> souriant.</span>—Non!... Mais, en disant la vérité, vous épargneriez +au chevalier un mauvais quart d'heure.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.<span class="stage"> saisie.</span>—Comment?... Que voulez-vous dire?... <span class="stage">(Debout.)</span> Que se +passe-t-il donc dans cette chambre?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Oh! rien que de très simple: on y interroge votre ami +dans les formalités requises.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> inquiète.</span>—Je veux voir ce qui se passe là!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> l'arrêtant par le bras.</span>—Je puis vous le dire: le chevalier est +étendu dans un fauteuil, les bras et les mains liés, coiffé d'une griffe +d'acier à trois pointes: une pour la nuque, deux pour les tempes.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> terrifiée.</span>—Oh!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Et, à chaque refus de parler, la vis tourne... et la +griffe mord!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> tordant son bras pour se dégager.</span>—Ah! maudits!... Arrêtez +cela!... Arrêtez!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> la retenant.</span>—Et VOUS parlerez?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! que l'on cesse donc!... Mais criez-leur donc de cesser, +vous!... Criez-le donc!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Arrêtez! Roberti, et desserrez...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! encore! encore! encore!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Encore, Roberti... Entièrement.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>,<span class="stage"> sur le seuil.</span>—C'est fait, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—C'est fait!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! lâches! lâches!... Je veux le voir!... <span class="stage">(Schiarrone lui +barrant le chemin.)</span> Ouvrez-moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Fermez!...</p> + +<p class="stage">Schiarrone ferme.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à Schiarrone qui lui barre le chemin, ainsi qu'un autre +agent.</span>—Laissez-moi, vous!... Laissez-moi! <span class="stage">(Elle va se heurter à la +porte fermée où elle frappe. Appelant.)</span> Mario!... Réponds-moi!... +M'entends-tu?... Mario!... Mais, parle-moi donc, réponds-moi donc!... Un +mot! Un seul... que je ta sache vivant! <span class="stage">(Silence.)</span> Démons!... Ils l'ont +tué!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> assis à droite, tranquillement.</span>—Non... Laissez-lui le temps de +se remettre...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mario!... Mon Mario!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> avec effort.</span>—Floria!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ne crains rien!... J'ai bon courage!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—On ne te fait plus aucun mal, dis?... Je veux le savoir!... +Dis-le-moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Non, pas en ce moment... Courage, ma chérie... courage!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! cette voix!... Comme il souffre!... <span class="stage">(Elle s'éloigne de la +porte.)</span> Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce possible?... Le torturer +ainsi, cet être doux et bon comme un enfant!... Ils sont là dix contre +ce malheureux sans défense à chercher ce qui lui fera le plus de mal... +Et ils ont trouvé cela!... cette atrocité... ces griffes d'acier dans +les tempes... Quelle horreur!... Et celui-là sourit, tenez... et se +pourléche de sang humain!... Il est content de Lui, ce tigre!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> souriant.</span>—Point, ma chère!... C'est de vous que je suis +ravi!... Par ma foi, vous êtes aussi tragique dans l'intimité que sur la +scène... Mes compliments!... Mais revenons aux choses sérieuses... Vous +l'avez entendu?... «J'ai bon courage.» C'est-à-dire: on ne m'arrachera +pas un mot.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! vous lui arracherez plutôt l'âme!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—J'en suis sûr!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Eh bien, alors, délivrez-le!... Rendez-le-moi!... Puisqu'il ne +dira rien, c'est fini, n'est-ce pas?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Fini?... Nous commençons à peine.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> suffoquée.</span>—A...?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—A le questionner.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Le torturer encore?... Et pour ne rien savoir?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Erreur!... Je saurai tout: c'est lui que l'on interrogera, +c'est vous qui répondrez!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Moi?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous!... Et prenez garde que tout refus de parler est un tour +de vis que vous donnez à son étau...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! bourreau!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ce n'est plus moi, le bourreau, c'est vous, si vous refusez +de me répondre... <span class="stage">(Très haut.)</span> Allons, Roberti, tenez-vous prêt!... Nous +recommençons!...</p> + +<p class="stage">Schiarrone entre-bâille la porte et se tient prêt a transmettre les +ordres.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Assassin!...<span class="stage"> (Mouvement de Scarpia. Elle se reprend.)</span> Non!... +Pardon, grâce, pitié, Excellence, pas cela!... C'est horrible... pas +cela!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Alors, où est Angelotti?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais je ne sais pas!... Je n'en sais rien!... Comment le +saurais-je?... <span class="stage">(Scarpia lève la main. Mouvement de Schiarrone. Elle +bondit et rabat la main.)</span> Non!... Attendez!... Ah! mon Dieu!... Attendez +donc!... Perdre l'un pour sauver l'autre, c'est effroyable aussi!... +Donnez-moi le temps... On ne lui fait rien, n'est-ce pas?... Vous en +êtes sûr?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Non!... J'attends... mais dépêchons!... Répondez.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais quoi?... Que faut-il que je réponde?... Je ne sais pas +moi!... Dites-moi ce qu'il faut dire... Ah! seigneur, pourvu, qu'on lie +lui fasse rien, je dirai bien tout ce qu'on voudra!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Soit!... Il y avait un homme ici à votre armée?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non!... <span class="stage">(Mouvement de Scarpia)</span> Si! Si!... Attendez!... +Laissez-moi chercher, au moins!... Un homme?... Je ne sais plus... <span class="stage">(Même +jeu)</span> Oui, oui! je crois! Je crois!... <span class="stage">(A Schiarrone)</span> Mais, puisque je +réponds pour lui, ferme donc ta porte, toi, damné!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Et cet homme est Angelotti?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! pour cela, non! par exemple!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> railleur.</span>—C'est-à-dire: <i>si</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non! Je vous dis: <i>non</i>!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Si énergiquement que c'est oui!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! quand tu régleras tes comptes avec Dieu, toi, sois +tranquille, va, je serai là... Et puis, d'ailleurs, est-ce que je sais, +moi... Est-ce que je le connais, votre Angelotti?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Enfin, cet homme, quel qu'il soit, où est-il?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! vous pouvez bien courir après lui... Il est loin!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Non!... Tout est cerné...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Alors, si vous démentez tout ce que je dis... <span class="stage">(Epouvantée)</span> Un +cri!... On recommence!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Non!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Si! Si!... J'ai entendu!...</p> + +<p class="stage">Elle écoute</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Rien, vous dis-je!... Eh bien, Schiarrone?...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Evanoui.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous voyez bien?... Continuons... Cet homme est donc caché, +quelque part, ici-même, peut-être?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> préoccupée de la porte.</span>—Plût au ciel qu'il fût là!... Il ne +vous laisserait pas broyer vif son sauveur!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il est donc son sauveur?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> saisie</span>—Non!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous venez de le dire!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! ce que je dis!... Vous me forcez à parler, il faut bien que +je dise n'importe quoi... ce qui me passe par la tête!...</p> + +<p class="stage">Même jeu d'attention vers la chambre.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Bref, il est caché!... <span class="stage">(Mouvement de Floria pour protester. +Menaçant.)</span> Où, caché?... Allons, finissons!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je ne sais pas!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> vers la porte.</span>—Allez, Roberti!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> épouvantée.</span>—Non!... Je sais!... Il est.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il est...?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> qui, dans son premier mouvement, suivi de tous, a presque +désigné le jardin, s'arrête court, désolée.</span>—Mais c'est trop affreux!... +Je ne peux pourtant pas livrer ce malheureux pour qu'on le tue!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Il est...?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> fondant en larmes.</span>—Mais je ne peux pas le dire!... Je ne peux +pas!... Vous voyez bien que je ne peux pas...</p> + +<p class="stage">Elle tombe assise. Silence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à son oreille, doucement.</span>—Allons, courage... et votre amant +est libre!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> sanglotant.</span>—Ah! Dieu!... Il ne me pardonnera jamais cela... +jamais!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Tout bas... et il n'en saura rien?... Allons?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> sans voix.</span>—Je veux lui parler d'abord...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—A quoi bon?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tout ce qu'on voudra après, mais, que je le voie, que je lui +parle!... Je vous en prie!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Suspendez un instant, Roberti. <span class="stage">(A Schiarrone.)</span> Ouvrez la +porte!... Le chevalier, encore évanoui?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Non!</p> + +<p class="stage">On ouvre la porte toute grande. Schiarrone et les agents devant pour la +garder. Scarpia au milieu de la scène. Floria à sa droite. Silence d'une +seconde. Floria essuie son front et veut s'avancer.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> l'arrêtant.</span>—Oh! Pardon!... De cette place seulement.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mario, mon Mario! Tu m'entends, n'est-ce pas?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> péniblement.</span>—Oui!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu vois, mon Mario adoré!... Tu es a bout de forces... Moi +aussi, je t'assure!... N'est-ce pas, que tu veux bien?... Dis que tu +veux bien que je parle?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et, que dirais-tu, malheureuse?... Tu ne sais rien!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> suppliant.</span>—Mon Mario!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> avec force.</span>—Tu ne sais rien!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement, les mains tendues vers lui.</span>—Je ne peux pourtant pas +te laisser déchirer ainsi!... Ma chair crie avec la tienne!... Mon +amour, je t'en prie, à genoux!... Mon Mario bien-aimé, dis... dis que tu +veux bien!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> énergiquement.</span>—Non! Non!... Tu n'as rien à dire!... Et je te +défends, entends-tu!... Je te défends!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> désespérée.</span>—Mais, ils te tueront!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Je te défends!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> terrible.</span>—Allez! Et n'arrêtez plus!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> bondissant à ses pieds.</span>—Non! Je parlerai!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tais-toi... ou je te maudis!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Dieu!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Allez toujours!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> se cramponnant à lui, à genoux.</span>—Non!... Arrêtez!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Floria.</span>—Où est cet homme?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> poussant un cri de douleur.</span>—Ah!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> répétant le cri.</span>—Ah!... Tant pis pour l'autre!... Je dis +tout!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Schiarrone.</span>—Suspens!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> désignant le jardin.</span>—Là!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Le jardin?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Le puits!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Le puits!...</p> + +<p class="stage">Les agents s'élancent dans le jardin, par la droite. Les soldats, au +fond, font le même mouvement dans les arbres.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> debout.</span>—Mon Mario, à présent!... Bandits, rendez-le-moi!</p> + +<p class="stage">Elle court vers la chambre dont on lui barre le passage.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—C'est fait! déliez l'autre.</p> + +<p class="stage">Il se tourne vers le jardin, regardant.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène IX</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, MARIO, puis COLOMETTI</p> + +<p class="stage">Mario paraît sur le seuil, livide, égaré, effaré, se tenant à montant de +la porte. Il a deux taches rouges aux tempes. Floria court a lui, le +soutient et l'entraîne jusqu'au siège où il tombe muet et hagard.</p> + + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> essuyant son front et le couvrant de baisers.</span>—Ah! mon amour, ma +vie!... Mon ange, mort héros!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> rouvrant les yeux, après un temps, et péniblement, comme un homme +ivre.</span>—Ah! que cela fait mal!... Tu n'a rien dit, n'est-ce pas?... Ni +moi?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non! non!... tu n'as rien dit!... Rien!</p> + +<p class="stage">Il retombe épuisé. Silence. Elle pleure en baisant ses mains. Colometti +reparaît sur le seuil.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Eh bien?</p> + +<p><span class="smcap">Colometti</span>.—Mous l'avons.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Enfin!</p> + +<p><span class="smcap">Colometti</span>.—Mort.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mort?... Le poison?...</p> + +<p><span class="smcap">Colometti</span>.—Sans doute.</p> + +<p class="stage">Les agents déposent le corps d'Angelotti dans le jardin, près du seuil, +en vue, éclairé par la lune. Mario rouvre les yeux. Floria se place; de +façon à lui cacher Angelotti.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Mort?... <span class="stage">(A Floria.)</span> Qui est mort?... Je veux voir!... <span class="stage">(Même jeu +de Floria. Il se redresse.)</span> Laisse-moi!... <span class="stage">(Il l'écarte et aperçoit le +corps.)</span> Lui?... <span class="stage">(Debout.)</span> Ah! malheureuse!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mario!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ne me touche pas! Va-t'en!... Je te hais!... C'est toi! toi qui +l'as tue!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à genou.</span>—Pour te sauver!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> aux agents.</span>—Allons, Schiarrone, finissons!... Enlevez tout!... +Le mort, pour le fumier, et le vivant, son complice.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> terrifiée.</span>—Lui?...</p> + +<p class="stage">On entoure Mario et on l'entraîne.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Pour la potence!...</p> + +<p class="stage">Floria veut parler, elle le regarde, effarées sans trouver un mot, ni un +cri et tombe comme foudroyée.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Et la femme?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—La femme aussi!...</p> + + +<h3>RIDEAU</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_IV" id="ACTE_IV"></a>ACTE IV</h2> + +<p><i>Une chambre au château Saint-Ange. A gauche, pan coupé. Alcôve +richement décorée. Le lit au fond. Pan coupé, droite, large fenêtre +avec bacon praticable. Au fond, milieu, porte d'entrée, premier plan +droite, secrétaire ouvert. Premier plan gauche, console surmontée d'une +glace. Au pied du lit, dans l'alcôve, un prie-Dieu, avec crucifix +d'ivoire.; Au milieu, vers la gauche, une table couverte de sa nappe, et +sur laquelle est servi un souper. Un canapé à droite de la table au +milieu de la, scène. Il faut encore nuit, et la pièce n'est éclairée que +par deux candélabres allumés placés sur console, et une lampe avec +abat-jour sur la table. Au lever du rideau, la fenêtre est fermée. Un +maître d'hôtel et un laquais font le service. Scarpia soupe, assis entre +la table et la console, à laquelle il tourne le dos.</i></p> + + +<h3>Scène première</h3> + +<p class="center">SCARPIA, SCHIARRONE, <span class="smcap">Un maître d'hôtel, un laquais</span>, COLOMETTI</p> + + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ouvrez la fenêtre, Colometti. L'air de cette chambre est +étouffant. <span class="stage">(Colometti ouvre la fenêtre à droite toute grande.)</span> Quelle +heure est-il?... Schiarrone.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Excellence, on a chanté les matines.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—La ville me paraît fort calme.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Très calme, Excellence... M. le gouverneur a fait doubler +les postes; et toute la garnison est sous les armes.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Précautions inutiles. Cette victoire des Français a moins +échauffé les têtes romaines que je ne l'aurais cru.</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Plus d'étonnement que de joie, Excellence. Voilà, je crois +le sentiment général.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Le prisonnier est en chapelle?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Oui, Excellence, avec les moines blancs de la mort. Mais, à +leurs saintes exhortations, pour qu'il se recommande à la miséricorde +divine, il se borne à répondre qu'il n'a aucun pardon à demander à Dieu, +n'ayant fait que son devoir d'honnête homme qui est de venir en aide à +toute victime de la tyrannie.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> découpant et se servant.</span>—Voilà bien de mon jacobin!</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—...Et que si quelqu'un est coupable en cette affaire, ce +n'est pas lui envers le ciel, mais le ciel envers lui.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Affreux blasphème!... Et alors?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Alors les blancs se sont lassés de tant d'impiété, et l'ont +laissé en repos... Il en a profité pour s'endormir.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Belle préparation à la mort, et digne d'un chrétien!</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène II</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, SPOLETTA</p> + + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Eh bien, capitaine, M. le gouverneur?...</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Excellence, monseigneur rentrait à l'instant ayant passé la +nuit au Palais Farnèse, où l'avait retenu l'indisposition de Sa Majesté. +Il a paru fort satisfait de l'arrestation d'Angelotti, et m'a remis cet +ordre écrit de sa main.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> lisant.</span>—<i>Le chevalier Mario Cavaradossi devra être exécuté +avant le lever du soleil</i>. <span class="stage">(il dépose l'acte sur la table.)</span> J'ai +réfléchi. Angelotti étant condamné à la potence a décidément droit à sa +potence. Il est inutile de faire savoir qu'il nous a échappé par le +poison, et que nous ne pendons qu'un cadavre. Ces morts volontaires sont +d'un détestable exemple. Le criminel ne doit pas se dérober au +châtiment. Donc, pour tous, Angelotti sera mort de la main du bourreau. +La potence est prête?</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—On la dresse en ce moment, sous cette fenêtre, à la tête du +pont.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous laisserez le corps en vue jusqu'à l'heure de la +grand'messe. Après quoi, vous le jetterez dans une fosse quelconque; et +pas en terre sainte. Un suicidé n'a pas droit à la sépulture chrétienne, +pas même à une croix sur sa tombe. <span class="stage">Il boit.</span></p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Il sera fait ainsi Excellence. Et l'autre?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Pour le Cavaradossi, nous verrons. Où est la femme?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Dans la chambre où Votre Excellence a donné ordre qu'on +l'enfermât.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> le verre à la main.</span>—Et furieuse, toujours?...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Plus calme. Elle s'est fort inquiétée du chevalier d'abord; +puis du lieu où elle se voyait transportée. Nous n'avons pas cru devoir +le lui dire, n'ayant pas d'instructions à cet égard.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à Schiarrone.</span>—Introduisez ici la Tosca... <span class="stage">(Schiarrone sort. A +Spoletta.)</span> Vous, Spoletta, veillez à la pendaison du mort. La chose +faite, je vous appellerai de cette fenêtre. Allez... <span class="stage">(Aux laquais, se +levant a la vue de la Tosca introduite par Schiarrone.)</span> Et qu'on me +laisse...</p> + +<p class="stage">Le maître d'hôtel salue; le laquais emporte le plateau posé sur la +console.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène III</h3> + +<p class="center">SCARPIA, FLORIA</p> + +<p class="stage">Elle entre silencieusement, pâle, et regarde autour d'elle, appuyée sur +le dossier du canapé.</p> + + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> après un temps.</span>—Vous voulez savoir où vous êtes, Tosca. Vous +êtes, ainsi que le chevalier Cavaradossi, au château Saint-Ange, chez +moi... Maintenant, j'estime qu'après une telle nuit vous êtes à bout de +forces. Laissez-moi vous faire les honneurs de ce triste logis, et +prenez votre part d'un souper qui serait meilleur, si j'avais prévu que +je vous aurais cette nuit pour convive. <span class="stage">(Floria, sans le regarder, fait +un geste de refus méprisant. Il reprend, souriant.)</span> Bon... N'allez pas +rêver poison... Ce sont là mœurs d'un autre âge. Nous n'usons plus du +poison.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> sourdement.</span>—Mais vous égorgez toujours!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> froidement</span>—Rarement, et les meurtrières seuls... Pour les +rebelles et leurs complices, je les fais plus volontiers fusiller, ou +pendre, à mon choix. <span class="stage">(Mouvement de Floria.)</span> Ce mot vous étonne... Vous +êtes-vous figurée que le chevalier serait mis en jugement?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> anxieuse.</span>—Il ne sera plus jugé?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> souriant toujours.</span>—Quelle folie... Un interrogatoire, des +témoins et des plaidoiries!... Nous avons bien le temps de nous amuser à +ces bagatelles!... Sa Majesté Catholique a simplifié la procédure... +Venez ici, et voyez à la lueur des falots ces gens s'agiter là-bas à la +tête du pont. Ils dressent un gibet à deux branches. A l'une ils +accrocheront un mort: Angelotti... A l'autre, un vivant!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> épouvantée.</span>—Mario?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous l'avez dit!... Et il ne tiendrait qu'à moi d'embellir ce +groupe en vous y associant. Mais à Dieu ne plaise que je prive les +Romains de leur idole,—qui est aussi la mienne. Votre voiture est en +bas qui vous attend. Toutes les portes du château vous sont ouvertes. +Vous pouvez sortir, vous êtes libre!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> avec un cri de joie.</span>—Ah!</p> + +<p class="stage">Elle s'élance vers la porte.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Attendez!... <span class="stage">(Elle s'arrête.)</span> Le vrai sens de ce cri, je le +devine. Ce n'est pas la joie de votre salut!... Mais cette pensée: «Je +cours au Palais Farnèse, je force la porte de la reine, et je lui +arrache la grâce de mon amant!» N'est-ce pas cela?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui, c'est cela!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> prenant l'ordre sur la table.</span>—Malheureusement, l'order est +formel. Le chevalier doit être exécuté avant le lever du soleil. Quand +sa grâce m'arrivera, il sera pendu depuis une heure.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu ferais cela?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ah! de bonne foi, ma chère... Je vous tiens quitte de votre +peine; mais, de la sienne, non pas!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Mais alors... alors... misérable!... Tu n'es même plus le +bourreau... Tu es l'assassin!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Peut-être!... Cela dépend... Mais voyons... prenez place, je +vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d'Espagne. <span class="stage">(Il le +verse.)</span> Nous causerons ainsi plus à l'aise du chevalier Cavaradossi, et +de la meilleure façon de le tirer de ce mauvais pas.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Je n'ai soif et faim que de sa liberté! Allons, au fait!... +<span class="stage">(Elle s'assied résolument en face de lui à la table, écartant le verre.)</span> +Combien?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> se versant à boire.</span>—Combien?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui!... Question d'argent, je suppose?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal... Vous m'avez vu, +féroce, implacable, dans l'exercice de mes devoirs; c'est qu'il y allait +de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d'Angelotti entraînant +forcément ma disgrâce... Mais, le devoir accompli, je suis comme le +soldat qui dépose sa colère avec ses armes; et vous n'ayez plus ici +devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont +l'admiration va pour vous jusqu'au fanatisme... et même a pris cette +nuit un caractère nouveau... Oui, jusqu'ici, je n'avais su voir en vous +que l'interprète exquise de Cimarosa ou de Paisiello... Cette lutte m'a +révélé la femme... La femme plus tragique, plus passionnée que l'artiste +elle même, et cent fois plus admirable dans la réalité de l'amour et de +ses douleurs que dans leur fiction! Ah! Tosca, vous avez trouvé là des +accents, des cris, des gestes, des attitudes... Non, c'était prodigieux, +et j'en étais ébloui au point d'oublier mon propre rôle, dans cette +tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer +vaincu!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> toujours inquiète, à mi-voix.</span>—Plût à Dieu!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Mais savez-vous ce qui m'a retenu de le faire... C'est qu'avec +cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si +différente de toutes celles qui ont été miennes... une jalousie... une +jalousie subite me mordait le cœur... Eh! quoi, ces colères et ces +larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant +de passion? Ah! fi donc! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me +fortifiais dans la volonté tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui +faire expier tant d'amour et l'en punir, oui, ma foi, l'en punir! Je lui +veux tant de mal de son bonheur immérité. Je lui envie à ce point la +possession d'une créature telle que vous,—que je ne saurais la lui +pardonner qu'a une condition... C'est d'en avoir ma part.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> debout, bondissant.</span>—Toi!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> assis, la retenant par le bras.</span>—Et je l'aurai!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> elle se dégage violemment, en éclatant de rire.</span>—Imbécile!... +J'aimerais mieux sauter par cette fenêtre!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> froidement, sans bouger.</span>—Fais... Ton amant te suit!... Dis: +«Oui, je le sauve... Non: je le tue!»</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> le regardant, épouvantée.</span>—Ah! cynique scélérat! Cet horrible +marché!... Et par l'épouvante et la force!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Bon, ma chère où prenez-vous la violence? Si le marché ne vous +va pas, allez-vous-en, la porte est libre... Mais je vous en défie... +Vous allez crier, m'insulter, invoquer la Vierge et les saints... Perdre +le temps en paroles inutiles... Après quoi, n'ayant pas mieux à faire, +vous direz: <i>oui</i>...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Jamais... Je vais réveiller toute la ville et lui crier ton +infamie.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même, froidement, buvant une gorgée.</span>—Cela ne réveillera pas +le mort!... <span class="stage">(Floria s'arrête court avec un geste de désespoir. Il +reprend, souriant.)</span> Tu me hais bien, n'est-ce pas?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Dieu!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—A la bonne heure!... Voilà comme je t'aime!... <span class="stage">(Il +repose sa coupe sur la table.)</span> Une femme qui se donne, la belle +affaire... J'en suis rassasié, de celles-là!... Mais ton mépris et ta +colère à humilier... ta résistance à briser et à tordre dans mes +bras!... Pardieu, c'est la saveur de la chose, et ta résignation me +gâterait la fête!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! démon!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Démon, soit!... Comme tel, ce qui me charme, créature +hautaine, c'est que tu sois à moi... avec rage et douleur! que je sente +bien ton âme indignée se débattre... ton corps révolté frémir de son +abandon forcé à mes détestables caresses, et de toute ta chair, esclave +de la mienne! Quelle revanche de ton mépris, quelle vengeance de tes +insultes, quel raffinement de volupté, que mon plaisir soit aussi ton +supplice... Ah! tu me hais!... Moi, je te veux, et je me promets une +diabolique joie de l'accouplement de mon désir et de ta haine!</p> + + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—De quel accouplement pareil es-tu né, bête fauve, ce n'est pas +une mamelle de femme qui t'a nourri de son lait!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Va! va!... Poursuis!... Insulte-moi... Tu ne saurais trop... +crache-moi tes mépris à la face, mords et déchire... Tout cela fouette +mes désirs et ne les rend que plus avides de toi!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> se dérobant, épouvantée.</span>—Ne m'approche pas! A l'aide, au +secours... à moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Personne ne viendra!... Et tu perds le temps en cris +inutiles!... Vois, l'horizon s'éclaire, et ton Mario n'a plus un quart +d'heure à vivre!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! Dieu bon, Dieu grand, Dieu sauveur! Qu'il y ait un tel +homme! et que tu le laisses faire! Tu ne le vois donc pas? Tu ne +l'entends donc pas?</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> railleur.</span>—Si tu ne comptes que sur lui!... Angelotti est à son +gibet. <span class="stage">(Elle recule effrayée.)</span> Et c'est le tour de l'autre!... <span class="stage">(Criant.)</span> +Spoletta!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> s'élançant vers la fenêtre.</span>—Non!... Non!... Sauvez-le!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Tu consens?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> glissant à reculons dans ses bras et tombant à ses +pieds.</span>—Pitié!... Grâce!... Ah! mon Dieu!... Vous êtes bien assez +vengé!... pourtant!... Je suis assez punie, humiliée!... Je suis à vos +pieds!... Je vous supplie... Je vous demande pardon... humblement +pardon... de tout ce que j'ai dit!... humblement!... Grâce!... Grâce!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?...</p> + +<p class="stage">Il la relève en la serrant contre lui.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> se dégageant avec un cri de dégoût.</span>—Ah! non!... Non!... Je ne +veux pas!... Je ne pourrais pas!... Je ne veux pas!...</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène IV</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, SPOLETTA, sur le seuil.</p> + +<p class="stage">Soldats, derrière, dans l'antichambre.</p> + + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Dois-je aller prendre Cavaradossi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oh! non! non!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Attendez!... <span class="stage">(Il vient à Floria, cramponnée au dossier du +canapé.)</span>—Tu as une minute pour te décide!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> épuisée cramponnée au dossier du canapé.</span>—C'est fini!... Tout +est contre moi!... C'est fini!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> à son oreille.</span>—Allons!...</p> + +<p class="stage">Silence.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> après un temps, avec effort, honteusement.</span>—Oui!...</p> + +<p class="stage">Elle fond en larmes, la face sur le dossier du canapé.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> remontant.</span>—Capitaine... j'ai changé d'avis... Le bourreau peut +aller dormir. Nous ne pendrons pas le chevalier, qu'on le laisse en +chapelle.</p> + +<p class="stage">Spoletta se retourne vers les hommes qui l'accompagnaient, et qui, sur +un mot de lui, se retirent. Il reste seul en vue.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> bas, à Scarpia.</span>—Je le veux libre, libre à instant.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Doucement, Tosca!... Il y faut plus de mystère!... +Voici l'ordre du prince auquel je dois obéir. <span class="stage">(Il présente le +papier.)</span>—Je n'ai que le choix du supplice; nous en profiterons... Mais +pour tous, sauf pour cet homme qui m'est dévoué, le chevalier doit +passer pour mort!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et qui m'assure qu'après... vous le sauverez?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—L'ordre que je vais donner ici, vous présente!... <span class="stage">(A +Spoletta.)</span> Spoletta! fermez-cette porte... <span class="stage">(Spoletta obéit.)</span> Ecoutez +bien!... Nous ne pendons plus le chevalier, nous le fusillons... +<span class="stage">(Mouvement de Floria qu'il arrête du geste.)</span> sur la plate-forme du +château, comme nous avons fusillé le comte Palmieri...</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Alors, Excellence, une exécution?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Simulée... Exactement comme vous avez fait pour Palmieri!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Parfaitement, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Vous; prendrez douze hommes de votre compagnie dont vous +chargerez les fusils vous-même... à poudre seulement, avec le plus grand +soin...</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Oui, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Le chevalier, bien averti du rôle qu'il doit jouer, sera +conduit sur la plate-forme, sans autres témoins que vous et vos hommes. +Aux coups de feu, il tombera comme foudroyé... Vous ferez même constater +qu'il est mort, et que le coup de grâce est inutile, et vous renverrez +vos hommes. Après quoi, un manteau sur l'épaule, un chapeau sur les +yeux, il sera conduit par vous hors du château, jusqu'à la voiture de +madame, qui l'y attendra. Vous y prendrez place avec le chevalier, la +voiture vous conduira jusqu'à la porte Angélique, que vous vous ferez +ouvrir, par mon ordre, et quand la voiture aura franchi les murs sans +accident, alors seulement, vous la laisserez suivre son chemin, et irez +vous reposer... Le reste me regarde. Vous m'avez bien compris?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Oui, Excellence!</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Les fusils?...</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Je les chargerai moi-même. Dois-je procéder immédiatement?...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Non pas! Laissez le chevalier en chapelle et attendez.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> à mi-voix.</span>—Je veux le voir, et lui dire moi-même ce qui est +convenu.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Très bien!... <span class="stage">(A Spoletta..)</span> Madame est libre. Elle peut, +circuler dans le château et en sortir à son gré. Postez un homme au bas +de l'escalier. Il conduira madame à la chapelle. C'est seulement après +son entretien avec Cavaradossi et tandis qu'elle regagnera sa voiture, +que vous procéderez à l'exécution comme; je l'ai dit...</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—C'est entendu, Excellence.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Allez... N'oubliez rien, et qu'on me laisse seul jusqu'à ce +que j'appelle.</p> + +<p class="stage">Spoletta salue et sort, fermant la porte dont Scarpia tire le verrou.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène V</h3> + +<p class="center">SCARPIA, FLORIA</p> + +<p class="stage">Au bruit de la porte fermée et du verrou tiré, Floria tressaille et se +lève en chancelant.</p> + + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> redescendant.</span>—Est-ce bien cela?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> faiblement et toute tremblante.</span>—Non!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Quoi de plus?...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même, avec effort.</span>—Je veux un sauf-conduit qui, après la +sortie de Rome, m'assure celle des Etats romains...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—C'est juste!... <span class="stage">(Il va au secrétaire où il écrit debout. +Floria gagne la table où elle prend d'une main tremblante le verre de +vin d'Espagne, versé par Scarpia. Dans ce mouvement, et quand elle a +déjà porté le verre à ses lèvres, elle aperçoit sur la table le couteau +à découper à lame pointue, s'arrête, jette un coup d'œil à Scarpia qui +lui tourne le dos en écrivant, et, attentive à ne pas être surprise dans +ses mouvements, repose le verre lentement, attire le couteau à sa +portée. Scarpia lisant tout haut ce qu'il vient d'écrire.)</span> <i>Ordre à tous +de laisser sortir librement de la ville de Rome et des Etats romains la +signora Tosca et le cavalier qui l'accompagne.—Vitellio Scarpia, régent +de la police romaine.</i> <span class="stage">(Il revient à elle. Elle a repris le verre +qu'elle vide d'un trait.)</span> Etes-vous satisfaite?</p> + +<p class="stage">Il lui passe le papier qu'elle lit debout, lui étant derrière elle, et +tout près d'elle.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> après avoir feint de lire, reposant le verre, ce qui rapproche +sa main du couteau.</span>—Oui... C'est bien.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Alors... ce qui m'est dû!...</p> + +<p class="stage">Il l'enlace d'un bras, et baise ardemment son épaule nue.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Le voilà!...</p> + +<p class="stage">Elle lui plonge le couteau dans le cœur.</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—Ah! maudite!</p> + +<p class="stage">Il tombe sur le canapé.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> avec une joie et un rire féroces.</span>—Enfin!... C'est fait!... +Enfin!... Enfin!... Ah! c'est fait!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>.—A moi!... Je suis mort!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—J'y compte bien! Ah! bourreau! Tu m'auras torturée pendant +toute une nuit, et je n'aurais pas mon tour?... <span class="stage">(Elle se penche sur lui, +les yeux dans les yeux.)</span> Regarde-moi bien, bandit!... me repaître de ton +agonie, et meurs de la main d'une femme, lâche! Meurs, bête féroce, +meurs désespéré, enragé! Meurs!... Meurs!... Meurs!...</p> + +<p><span class="smcap">Scarpia</span>,<span class="stage"> sur le meuble et reprend le couteau. Ils se regardent ainsi +dossier du canapé, et d'une voix étouffée.</span>—Au Secours!... A moi!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.<span class="stage"> remontant vers la porte où elle écoute.</span>—Crie! Le sang +t'étouffe! On ne t'entendra pas!... <span class="stage">(Scarpia, par un dernier effort, se +redresse presque debout. Elle bondit sur le meuble et reprend le +couteau. Ils se regardent ainsi une seconde, lui suffoquant, elle +menaçante. Après un effort inutile, il retombe sur le canapé de dos, en +poussant un gémissement sourd, et de là glisse à terre. Elle repose le +couteau sur le meuble, froidement.)</span> A la bonne heure!... <span class="stage">(Elle fait +glisser le flambeau pour éclairer son visage. Il expire.)</span> A présent, je +te tiens quitte! <span class="stage">(Sans le quitter des yeux, elle essuie ses doigts à la +nappe, au bord extrême de la table. Puis, au bout de cette table, prend +une carafe et mouille une serviette avec laquelle elle essuie une tache +de sang sur sa robe; tord la serviette et la jette du côté de l'alcôve. +Elle tourne la table et va à la glace qui est sur la console, là elle +prend un des flambeaux à une seule bougie qui est sur la console et +rajuste ses cheveux devant la glace.)</span> Et c'est devant ça que tremblait +toute une ville! <span class="stage">(Roulement de tambour lointain. Trompettes battant la +diane. Tressaillant.)</span> La diane!... Le jour!... déjà?...</p> + +<p class="stage">Elle remonte entre la table et le mort et souffle le candélabre à sa +portée. Elle prend sur la table le sauf-conduit qu'elle glisse dans son +sein. Elle tend l'oreille vers la porte du fond. Elle va sortir, puis, +aperçoit la bougie allumée, va pour l'éteindre et se ravise. Elle +rallume l'autre flambeau, les place à terre, l'un à gauche, l'autre à +droite du mort, cherche autour d'elle, aperçoit le crucifix dans +l'alcôve, le décroche, le pose sur la poitrine de Scarpia. Puis se +relève et gagne la porte du fond qu'elle ouvre doucement; le vestibule +est noir. Elle écoute et sort, refermant la porte sur elle au moment où +les tambours de la citadelle battent à leur tour.</p> + + +<h3>RIDEAU</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ACTE_V" id="ACTE_V"></a>ACTE V</h2> + + +<h3>PREMIER TABLEAU</h3> + +<p><i>La chapelle des condamnés à mort au château Saint-Ange. Fenêtre grillée +au fond. Rétable à droite. Porte à gauche.</i></p> + + +<h3>Scène première</h3> + +<p class="center">MARIO, <span class="stage">endormi,</span> <span class="smcap">Un guichetier, un aide, deux carabiniers</span>, SPOLETTA</p> + +<p class="stage">Un sergent entre et descend vers Mario.</p> + + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> secouant doucement Mario pour le réveiller.</span>—Chevalier!... +Chevalier!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> se réveillant en sursaut.</span>—Hein?... Plaît-il?... Ah! c'est vous, +capitaine! Je dormais si bien... Le moment est-il venu?... Et ne me +réveillez-vous d'un si bon sommeil que pour m'en faire connaître un +autre plus profond?...</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> désignant la porte qui est restée entr'ouverte.</span>—Non, +monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! si celui-là est encore un de ces moines blancs qui veulent à +tout prix me faire implorer la miséricorde de Dieu, pour avoir tenté de +sauver Angelotti, je m'y refuse énergiquement. Je vous en prie, +capitaine, épargnez-moi leurs instances inutiles et leurs chants +lugubres. La mort est assez fâcheuse par elle-même sans qu'on l'attriste +encore par de telles cérémonies.</p> + +<p class="stage">Il s'étend de nouveau pour se rendormir.</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Les moines blancs sont partis, monsieur, sur l'ordre de Son +Excellence, et pour une raison que vous saurez tout à l'heure. Ce n'est +pas d'eux qu'il s'agit, mais d'une personne que vous verrez sans doute +avec plus de plaisir.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> vivement, sur son séant.</span>—Floria?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Oui, monsieur!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> se tournant vers la porte.</span>—Oui! qu'elle vienne! Où est-elle? +Floria! Ma chérie... Mon amour!... Mais viens donc... Viens donc!</p> + +<p class="stage">Sur un signe de Spoletta, le guichetier ouvre la porte toute grand à +Floria.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène II</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">Les Mêmes</span>, FLORIA</p> + +<p class="stage">Floria, courant à lui, et, agenouillée, le prenant dans ses bras.—Tu +m'as donc pardonné?</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Oh! ma chère âme! C'est à toi de me pardonner un mouvement de +colère bien injuste, bien ingrat, que je me suis assez reproché. Et au +moment de nous dire adieu...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> bas à son oreille, avec un coup d'œil aux personnages qui, sur +l'ordre muet de Spoletta, gagnent la porte.</span>—Non!... Non!... Pas +adieu!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Comment?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Tais-toi! Attends... Attends qu'ils Sortent. <span class="stage">(En +rapprochant son visage de celui de Mario, elle frôle le front de +celui-ci qui n'est pas maître d'un petit mouvement de douleur. +Vivement.)</span> Tu Souffres?...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> prenant sa main qu'il porte à ses lèvres.</span>—Un peu, oui.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! mon amour, je vais pouvoir te soigner, te guérir!... Dans +quelques instants, nous serons loin de cette horrible ville, et de tout +péril! <span class="stage">(Les voyant tous sortis, sauf Spoletta.)</span> J'ai ta grâce!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ma grâce?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Entière!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—De Scarpia?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—De Scarpia! N'est-ce pas, capitaine, n'est-ce pas qu'il est +sauvé?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Son Excellence, monsieur, m'a effectivement donné des ordres +qui confirment tout ce que dit madame.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu vois!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> à Spoletta.</span>—Et quels ordres?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—On doit faire semblant de te fusiller, pour l'apparence, tu +comprends. Mais les fusils ne seront chargés qu'à poudre, à poudre +seulement, et, pour plus de sûreté, c'est le capitaine qui doit les +charger lui-même. N'est-ce pas, capitaine? Dites-le-lui bien; dites-le, +il a l'air de ne pas me croire.</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Chargés de ma propre main, monsieur. C'est l'ordre formel de +Son Excellence...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu vois bien! Le capitaine te le dit. Alors, on te conduit sur +la plate-forme, sans témoins... Les soldats tirent... tu tombes comme +s'ils t'avaient tué. Le capitaine congédie ses hommes; les portes du +château nous sont ouvertes; nous montons dans ma voiture et nous partons +ensemble pour aller où nous voudrons! et libres, libres!... Quel +bonheur!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Est-ce possible?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tiens, le sauf-conduit <span class="stage">(Elle le lui donne.)</span> qui nous ouvre les +portes du château, de la ville, et qui nous assure le passage jusqu'à +l'a frontière.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—A toi?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Et à toi? Lis donc: <i>La, signora Tosca, et le cavalier qui +l'accompagne.</i></p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—En effet. Et signé Scarpia?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Tu vois bien!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Et si vous m'en croyez, monsieur, vous avez tout intérêt à ne +pas attendre le grand jour. Plus tôt nous agirons, mieux cela vaudra.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Ah! je crois bien! Vite, vite, capitaine, tout de +suite!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> à Mario.</span>—Mes hommes sont déjà sur la plate-forme. J'ai mis +les fusils en lieu sûr. Je vais m'assurer que la place est déserte et je +reviens vous prendre.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Oui, oui, c'est cela, capitaine, allez vite! Ah! que je vous +suis reconnaissante!</p> + +<p class="stage">Spoletta sort.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène III</h3> + +<p class="center">FLORIA, MARIO</p> + + +<p><span class="smcap">Mario</span>,<span class="stage"> dès que Spoletta est sorti, il saisit violemment la main de +Tosca.</span>—Malheureuse! De quel prix as-tu payé mon salut?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—D'un coup de couteau!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Tu l'as tué?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! si je l'ai tué! <span class="stage">(Avec une joie sauvage.)</span> Oh! ça, oui, je +l'ai bien tué!</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Et tu es la? Mais on va découvrir ce mort, tu es perdue.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Non, mon Mario, non, je ne suis pas perdue. Devant moi il a +donné l'ordre qu'on le laissât reposer! Il repose! Personne ne s'étonnera qu'ayant veillé toute +la nuit il dorme jusqu'à l'heure du repas, midi, une heure. Nous avons +donc six ou sept heures devant nous, quatre au pis aller. Et, dans +quatre heures, nous serons à Civita-Vecchia où nous trouverons un navire +en partance, un bateau, une barque?... Avant qu'on ait découvert ce mort +nous serons loin, bien loin, hors d'atteinte, en pleine mer!...</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Ah! vaillante femme. Tu es bien une Romaine. Une vraie Romaine +d'autrefois!</p> + +<p class="stage">La porte s'ouvre.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Spoletta!</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène IV</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">Les mêmes</span>, SPOLETTA, <span class="smcap">Soldats</span>, au fond, dans le vestibule.</p> + + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Vous êtes prêt, monsieur?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> joyeusement.</span>—Oui, capitaine. Oui!... <span class="stage">(Elle aperçoit les soldats +et change de ton.)</span> Oui, nous sommes prêts! <span class="stage">(Bas à Spoletta, en tenant +Mario serré dans ses bras, pour les soldats, témoins, comme si elle lui +faisait ses derniers adieux.)</span> Ne puis-je pas vous accompagner?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> bas.</span>—Oh! non, madame. Il vaut mieux ne pas vous montrer, et +ne venir là qu'après les, coups de feu.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—De ce côté, n'est-ce pas, la plate-forme?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> de même.</span>—De ce côté! Vingt marches à monter.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> de même.</span>—Bien! Ne me faites pas trop attendre.</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> de même.</span>—C'est l'affaire de cinq minutes au plus!... <span class="stage">(Haut à +Mario.)</span> Allons, monsieur.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> dans les bras de Mario.</span>—Joue bien ton, rôle! Tombe sur le +coup... Et fais bien le mort.</p> + +<p><span class="smcap">Mario</span>.—Sois tranquille!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Va, va vite! Nous aurons le temps de nous embrasser en route!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> aux soldats.</span>—Portez armes!</p> + +<p class="stage">Ils sortent avec Mario. Tous disparaissent.</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<h3>Scène V</h3> + +<p class="center">FLORIA, seule.</p> + +<p class="stage">Silence d'un moment.</p> + + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Sûrement, avec les chevaux de poste que nous trouverons sur la +route, nous pouvons être à Civita-Vecchia dans quatre heures!... Ah! +Dieu! quand je verrai les côtes d'Italie s'effacer au loin! Quelle +délivrance... <span class="stage">(Silence.)</span> Ah! je les entends marcher là-haut, sur la +plate-forme... Ils s'arrêtent!... C'est le moment... Pourvu, maintenant, +que l'on ne s'avise pas de réveiller l'autre, pour quelque affaire!... +<span class="stage">(Silence.)</span> Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent?... Cela devrait être +fait déjà!... Un retard peut tout perdre... Et puis, c'est odieux cette +attente!... Cela serre le cœur... J'ai beau savoir que ce n'est qu'un +jeu... la pensée qu'on va tirer sur lui!... Ah! mon Dieu! Mais allez +donc, allez donc! Finissez donc!... <span class="stage">(Détentions. Elle pousse un cri +d'effroi involontaire.)</span> Ah!... Je suis folle... C'est fait!... Allons, +maintenant! Ah! son manteau que j'oubliais!</p> + +<p class="stage">Elle prend le manteau et sort vivement par la gauche.</p> + + +<p>DEUXIEME TABLEAU</p> + +<p><i>Plate-forme du château Saint-Ange, côté sud. Au fond, le parapet et les +canons. Et, en perspective la ville, entre le colysée et le dôme de +Saint-Pierre, éclairée par le soleil levant. Au premier plan, à gauche, +un grand mur montant jusqu'aux frises. A droite, mur et grande +échauguette qui sert de couronnement à un escalier praticable par où +l'on vient de l'étage inférieur. Au deuxième plan, passage praticable +entre l'échauguette et le parapet. Il fait à peine jour au lever du +rideau, et la scène va s'éclairant de plus en plus.</i></p> + + +<h3>Scène première</h3> + +<p class="center">SPOLETTA, MARIO, <span class="smcap">Soldats</span>, FLORIA</p> + +<p class="stage">Mario est étendu, immobile, à gauche de la scène, en avant du grand mur. +Les soldats sont à droite, au fond, entre le parapet et l'échauguette +Spoletta, penché sur Mario, dont la tête est tournée du côté du mur. Un +sergent, une lanterne à la main, attend.</p> + + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> après un temps, se relevant, aux soldats.</span>—C'est inutile... +Vous pouvez vous retirer.</p> + +<p class="stage">Le sergent remonte et sort avec les hommes par la droite.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> paraît sur le seuil de l'échauguette, le manteau sur le +bras.</span>—C'est bien cela... C'est la plate-forme!... <span class="stage">(l'apercevant.)</span> Ah! +c'est vous?... Capitaine... vos hommes sont partis?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—A l'instant!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Où est-il?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Là!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah!... bien! Voyez si le chemin est libre!... <span class="stage">(Spoletta sort +par la droite, deuxième plan. Elle va à Mario.)</span> C'est moi... Ne bouge +pas!... Un soldat qui passe... Attends!... <span class="stage">(Elle suit des yeux le +soldat.)</span> Bien!... Il s'éloigne... <span class="stage">(Elle redescend. Quatre hommes +paraissent à droite, premier plan, conduits par un sergent, deux avec +des lanternes. Vivement.)</span> Reste encore... Voici des lumières!... <span class="stage">(Les +yeux toujours tournés vers le côté où les hommes ont disparu.)</span> Reste +encore... Ils pourraient te voir. Attends qu'ils aient tourné le mur... +Là... bien, les voici qui disparaissent... le dernier... maintenant... +bien! Tiens, voilà le manteau. <span class="stage">(Elle le lui jette les yeux tournes vers +le fond.)</span> Jette-le sur tes épaules et lève-toi!... Vite! à présent!... +Vite! vite donc! <span class="stage">(Elle se retourne et le voit immobile.)</span> Mais lève-toi +donc!... Tu ne m'entends donc pas?... Mario!... Mario!... <span class="stage">(Effrayée, +elle court à lui.)</span> Evanoui?... Mario!... <span class="stage">(Elle retourne vivement le +corps, la tête de Mario apparaît livide et son bras fouettant l'air +vient retomber sur le sol avec un bruit mat.)</span> Du Sang!... Mort!... Mon +Mario!... Tué!... Tué!... Ils me l'ont tué! <span class="stage">(Spoletta reparaît avec +Schiarrone et les quatre porteurs, le sergent et des soldats. Elle +bondit vers lui.)</span> Assassin! Assassin... qui devais le sauver!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Vous le faire croire et le fusiller, comme Palmieri! c'était +l'ordre du maître!...</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Ah! le tigre! Et je ne peux plus le tuer!</p> + +<p class="stage">Mouvement de tous.</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>, <span class="smcap">Schiarrone</span> et <span class="smcap">Un Officier</span>.—Le tuer?</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,—Oui, je l'ai tué, votre Scarpia... Tué, tué, entendez-vous? +D'un coup de couteau dans le cœur, et je voudrais encore l'y plonger et +l'y tordre... Ah! vous fusillez... Moi, j'égorge! <span class="stage">(Deux hommes, sur un +geste de Spoletta s'élancent, par la gauche.)</span> Oui, allez! Allez voir ce +que j'ai fait de ce monstre... dont le cadavre assassine encore...</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Misérable femme!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> l'arrêtant.</span>—Eh! Ne vois-tu pas que la douleur trouble sa +cervelle et qu'elle nous conte ses rêveries!</p> + +<p><span class="smcap">Schiarrone</span>.—Et si elle l'a tué, pourtant?</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Elle le payera trop peu de sa vie.</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>.—Prends-la donc! Que je n'aie plus l'horreur de vous voir, +bandits qui faites de telles choses, peuple pourri qui les accepte... +soleil infâme qui les éclaire!</p> + +<p class="stage">Voix confuses. Cris dehors. Roulement de tambours.</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> vivement.</span>—Eh bien?</p> + +<p><span class="smcap">Un Officier</span>.—C'est vrai!</p> + +<p><span class="smcap">Tous</span>.—Oh!</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>.—Frappé?</p> + +<p><span class="smcap">L'Officier</span>,—Mort!</p> + +<p class="stage">Cris de colère.</p> + +<p><span class="smcap">Spoletta</span>,<span class="stage"> à Floria qui, pendant ce temps, a gagne le fond.</span>—Ah! +Démon!... je t'enserrai rejoindre ton amant!</p> + +<p><span class="smcap">Floria</span>,<span class="stage"> debout sur le parapet.</span>—J'y vais, canailles!</p> + +<p class="stage">Elle se lance dans le Vide.</p> + +<h3>RIDEAU</h3> + + +<p>The play <i>la Tosca</i> is entered according to act of Congress in the year +1909, by the late V. Sardou's heirs, in the office of the Librarian of +Congress at Washington. All rights reserved.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Tosca, by Victorien Sardou + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TOSCA *** + +***** This file should be named 19540-h.htm or 19540-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/5/4/19540/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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