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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Aristophane, traduction nouvelle, Tome I</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Traduction nouvelle, Tome I
+ Les Akharniens; Les chevaliers; Les nuées; Les guêpes; La paix
+
+Author: Aristophane
+
+Commentator: Sully Prudhomme
+
+Translator: Eugène Talbot
+
+Release Date: August 18, 2006 [EBook #19075]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I ***
+
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+
+Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<h2>EUGÈNE TALBOT</h2>
+
+<h1>ARISTOPHANE</h1>
+
+<h1>TRADUCTION NOUVELLE</h1>
+
+<h4>PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME</h4>
+
+<hr />
+
+<h2>TOME PREMIER</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<h4>PARIS</h4>
+<h4>ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</h4>
+<h4>23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</h4>
+ </div> </div>
+
+<h4>M DCCC XCVII</h4>
+
+<hr />
+
+
+<h1>AVANT-PROPOS</h1>
+
+
+<p><i>L'ancien professeur de rhétorique bien connu
+et si estimé, auteur de la belle traduction
+qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est
+mort plein d'années, entouré de respect et d'affection.
+Outre la tendresse des siens il goûtait l'attachement de
+cette grande famille spirituelle, si douce aux vieux maîtres
+qui ont su se la former dans les lycées par un enseignement
+solide et paternel prodigué à de nombreuses
+générations d'élèves. Combien d'entre eux pourraient
+m'envier l'honneur et le plaisir de présenter son livre au
+public! Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le
+seul requis était la longue fidélité du commerce amical
+avec lui, avec ses proches, avec ceux que rallie ou pleure
+sa noble veuve. Mais, je le confesse, le plus indispensable
+de tous les titres, l'entière compétence me manque.
+Une traduction d'Aristophane ne saurait être recommandée
+à ses lecteurs naturels avec une autorité suffisante
+que par un helléniste, et je ne le suis pas. Je suis loin de
+posséder toutes les clefs des auteurs grecs; j'en suis le
+visiteur, non le familier. Heureusement n'ai-je à remplir
+ici qu'un rôle de simple exécuteur testamentaire chargé
+d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs littéraire,
+conditions qui suffisent à en déterminer toute la valeur.
+Cette valeur n'offre pas seulement la garantie, déjà sûre et
+incontestée, du savoir et de l'expérience du traducteur, elle
+a, de plus, rencontré un répondant considérable dans un
+poète de premier ordre, en relations étroites et constantes
+avec la poésie grecque, dans Leconte de Lisle. Oui, j'ai
+la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrière ce
+maître, m'en référer à sa haute appréciation, à son jugement
+difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait
+cette traduction, l'admirait, et, certes, on ne doutera
+pas de sa sincérité quand on saura qu'il l'avait adoptée
+et que, désireux d'acquérir, à titre de collaborateur, le
+droit de la joindre à la collection des poètes grecs déjà
+traduits par lui, il avait offert à M. Talbot de mettre en
+vers les ch&oelig;urs interprétés en prose. C'était un accord
+accepté et conclu, mais les forces épuisées du poète ne
+lui permirent pas de mettre à exécution son dessein. J'ai
+sous les yeux la lettre découragée, datée de mars 1891,
+par laquelle il apprend à M. Talbot que «malade, très
+fatigué et plein de mille ennuis», il se sent incapable
+d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amère
+défaillance que nous lui connaissions trop: «L'&oelig;uvre
+n'en vaudra que mieux, incontestablement, de toute façon.»
+Hélas! Il se raillait; l'&oelig;uvre y a perdu l'inestimable
+estampille par laquelle le maître l'eût, en partie,
+faite sienne. On saura, du moins, et c'est l'important, qu'il
+avait été dans sa pensée, dans son intention formelle d'y
+imprimer sa marque. Un pareil témoignage est à l'honneur
+des deux écrivains. Cette consécration de l'&oelig;uvre
+du prosateur par le concours promis du poète ne demeure
+pas, en effet, sans retour profitable à celui-ci. Elle
+suppose une mutuelle adhésion, et, sans doute, en convenant
+d'associer à son labeur celui de Leconte de Lisle,
+le digne représentant de l'Université, c'est-à-dire de la
+gardienne officielle et vigilante de tous les classiques,
+donnait, au bénéfice de l'interprète marron, un précieux
+exemple de conciliante humeur. Les traductions de Leconte
+de Lisle, bien que d'une saveur antique si délectable,
+avaient à conquérir l'approbation des hellénistes patentés
+aux scrupules méticuleux, plus préoccupés du lexique et
+de la grammaire que de la vertu poétique du langage.
+Leur souci fondamental n'est, certes, pas moins important,
+mais il est autre que celui d'un interprète qui se
+trouve être de même essence morale et littéraire que l'auteur
+original, comme lui poète, comme lui sombre ou
+railleur par tempérament. Ces deux soucis à la fois se
+sont rencontrés et conjugués d'une façon remarquable
+chez M. Talbot pour le succès de son entreprise ardue. Il
+semble que son intime intelligence du texte unie à la verve
+naturelle de son alerte esprit l'ait improvisé poète</i> ad
+hoc <i>au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualité,
+sacrée aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer
+à leurs deux plumes de traducteurs la confraternelle alliance
+demeurée à l'état de fiançailles intellectuelles.</i></p>
+
+<p><i>La part délicate, indéfinissable, réservée au sens de
+l'artiste dans toute traduction d'ouvrage littéraire, éclate
+en celle de M. Talbot. Excellent humaniste, pour atteindre
+à l'exactitude esthétique, il lui a fallu plus que la
+connaissance approfondie de la langue grecque. La lutte
+partielle et trop inégale que j'ai tentée dans ma jeunesse
+avec un antique et formidable athlète suffit pour me permettre
+d'apprécier, en connaissance de cause, le mérite
+d'art qui recommande son &oelig;uvre. J'avais, il est vrai, affaire
+à un poète latin, mais, au point de vue où je me
+place, j'ai eu à combattre des difficultés de même ordre
+que celles dont il a si heureusement triomphé.</i></p>
+
+<p><i>Tout traducteur débute spontanément par une préparation
+mentale qui est le</i> mot à mot. <i>Il s'agit pour lui
+d'abord de déterminer le sens relatif de chacun des
+mots, c'est-à-dire l'acception dans laquelle son rapport
+aux autres et la nature du sujet traité induisent à le prendre,
+et, du même coup, de dégager de l'arrangement syntaxique</i>
+le sens littéral <i>de la phrase. Le travail, jusque-là,
+ne relève que de la grammaire au service de l'intelligence;
+il ne vise que la signification purement</i> conventionnelle
+<i>(unique ou multiple) de chacun des mots et
+celle qui ressort de leur relation logique, sans rechercher
+encore la signification non conventionnelle</i>, naturelle <i>du
+texte, à savoir tout ce qu'ajoutent à la première le mouvement
+de la phrase, son geste en quelque sorte, et les
+qualités acoustiques des mots qui la composent, bref sa musique,
+c'est-à-dire ce qui en constitue, dans la poésie
+surtout, la plus intime</i> expression. <i>Au premier stade la
+traduction est donc seulement une ébauche, la matière
+dégrossie où devra s'accomplir la forme achevée, le sens
+complet du discours. Il va sans dire que M. Talbot, par
+le long exercice de sa profession même, excelle dans cette
+préparation initiale, &oelig;uvre de grammairien et de lexicographe;
+mais il faut lui reconnaître, en outre, un talent
+bien supérieur à celui-là.</i></p>
+
+<p><i>Le</i> mot à mot, <i>ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas,
+et il ne donne même pas intégralement ce qu'il
+semble promettre. Il risque toujours d'être, en partie,
+inexact, si fort que soit le traducteur, car tout vocable
+et toute locution d'une langue ne trouvent pas nécessairement
+leurs représentants adéquats dans une autre.
+Cette rencontre est d'autant plus rare que le génie et l'âge
+des deux langues les différencient davantage, comme se
+distinguent par l'esprit et l'ancienneté les deux nations
+qui les ont élaborées. Ainsi la traduction littérale est le
+plus souvent défectueuse dans son propre domaine insuffisant
+déjà, et, en outre, elle laisse hors de ses limites
+restreintes une lacune considérable à remplir pour la
+complète interprétation du texte original. C'est ici que
+l'art entre en jeu et que M. Talbot a fait preuve d'une
+souplesse de plume et d'une ingéniosité remarquables.
+Combien ces qualités sont requises pour une pareille
+tâche! Alors, en effet, se pose un problème tout nouveau.
+Il s'agit d'abord d'écrire en français, et, par suite,
+de substituer aux idiotismes, où s'accuse l'irréductible originalité
+du langage grec, des équivalents français
+aussi approximatifs que possible. Ce sont des tours de
+force à accomplir. M. Talbot s'en est tiré si habilement
+qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes
+français, ou du moins par des trouvailles qu'il a faites
+dans des formules consacrées du parler populaire. Mais
+ces spirituelles réussites ne sont pas encore ce qui importe
+le plus, ce qui exige le plus de sens littéraire; le
+tact et le goût y ont moins de part que l'adresse. Il y a
+des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas
+seulement tel passage du texte, mais le texte entier, parce
+qu'ils expriment et définissent le caractère propre de l'écrivain,
+sa démarche, en un mot son style, son génie
+même, qui suppose pour fondement celui de sa race. On
+ne comprend Aristophane qu'à la condition de se faire
+Hellène, Athénien, enfin Aristophane lui-même. Pour
+reproduire, au degré supérieur atteint par M. Talbot,
+sa verve satirique, le tour et l'accent comiques de
+son vers, il faut être capable de se les approprier, et la
+science n'y suffit pas. Une aptitude spéciale est nécessaire
+qui est le caractère même, le tempérament moral
+du traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec
+comme dans le sien, dans l'&oelig;uvre d'Aristophane comme
+chez soi. Une traduction, pour être bonne, ne se commande
+pas; c'est un témoignage de sympathie autant
+qu'un hommage à l'original. On ne peut communiquer
+que ce qu'on possède ou qu'on a pu faire sien; comment
+communiquera-t-on sans trace d'effort à la phrase française
+la vivacité, l'animation qui est le style même de la
+phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que
+leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant helléniste
+puisse trouver à reprendre dans la traduction d'Eschyle
+par Leconte de Lisle, je ne suis pas en état de le nier,
+non plus que de l'affirmer, mais, s'il le pouvait, sa critique,
+j'ose en répondre, ne porterait pas sur l'essentiel
+selon les poètes. Il aura beau être plus intimement
+initié au lexique propre du tragique ancien, je le mets
+au défi, sans la moindre hésitation, de s'en faire lui-même
+un écho plus fidèle que notre poète français. Celui-ci
+avait scruté la condition humaine, reconnu la souveraineté
+du malheur, l'impuissance affreuse à le vaincre,
+l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une idée atroce,
+spontanément éclose de ses propres tourments. Aussi les
+clameurs tragiques retentissaient-elles comme d'elles-mêmes
+dans les profondeurs douloureuses de son âme jalousement fermée.
+D'autre part il avait le rire sarcastique,
+la plaisanterie hautaine et mordante, s'attaquant moins,
+toutefois, à l'homme misérable qu'à son odieuse destinée.
+Il associait toujours la force comique au blâme; c'était là
+son affinité avec Aristophane. Mais, pour en être le parfait
+interprète, peut-être lui aurait-il manqué la gaieté
+véritable, saine et vraiment virile, la gaieté grecque où
+l'on sent toujours plus ou moins, même à travers la caricature,
+sinon sous la crudité cynique, respirer la grâce, ne
+demeurât-elle sensible que dans le mouvement aisé du vers.</i></p>
+
+<p><i>Cette jovialité d'humeur, cette prestesse d'esprit ont
+précisément trouvé dans le naturel de M. Talbot des
+similitudes qui l'ont très bien servi. Pour traduire, il n'avait
+pas à s'oublier soi-même, à se métamorphoser. Il
+lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acérer tour à
+tour les traits de sa verve enjouée pour donner à ses lecteurs
+l'impression que leur donnerait Aristophane en personne
+ressuscité, mais parlant français. On ne saurait,
+certes, demander davantage à l'interprétation des anciens:
+elle ne peut, elle ne doit pas agir sur les contemporains
+de l'interprète comme le faisait l'auteur original sur les
+siens, sur les hommes à qui jadis il s'adressait. Aussi faut-il
+nous résigner à ne pas toujours comprendre et goûter ce
+qu'ils y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps
+qu'eux, nous ne pouvons épouser toutes leurs manières
+d'être et de sentir. Il n'est donc pas sûr que notre admiration
+ait le même principe que la leur, et, à cet égard,
+une bonne traduction, par son exactitude même, doit
+nous faire apprécier la divergence irréductible entre le
+point de vue ancien et le moderne, tout essai de les concilier
+par des compromis, par des adoucissements et des
+atténuations est une trahison; là est l'infériorité des traductions
+d'autrefois. Celles d'aujourd'hui permettent de
+constater la diversité et les vicissitudes des m&oelig;urs et du
+goût, et par là leur propre valeur et l'estime qu'elles s'acquièrent
+échappent à ces fluctuations mêmes.</i></p>
+
+<p><i>Tel est, à mon avis, le mérite et telle sera, je n'en
+doute pas, la récompense du présent ouvrage.</i></p>
+
+<p>SULLY PRUDHOMME.</p>
+
+
+
+
+<a id="Akharniens"></a><h1>LES AKHARNIENS</h1>
+
+<p>(L'AN 426 AVANT J.-C.)</p>
+
+
+<p>Cette pièce, composée en vue de ramener la paix, a pour principal
+personnage un charbonnier du bourg d'Acharnes, nommé Dikæopolis
+(le bon citoyen), qui, en vertu d'un traité particulier passé avec les
+Lacédémoniens, est à l'abri, ainsi que sa famille, de tous les maux de la
+guerre, tandis que les autres Acharniens, égarés par Cléon et Lamachos,
+sont en proie aux vexations et au pillage.</p>
+
+
+
+<h2>PERSONNAGES DU DRAME</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Dikæopolis.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Héraut.</span></p>
+<p><span class="sc">Amphithéos.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Prytane.</span></p>
+<p><span class="sc">Envoyés Des Athéniens</span>, revenant d'auprès du roi de Perse.</p>
+<p><span class="sc">Pseudartabas.</span></p>
+<p><span class="sc">Théoros.</span></p>
+<p><span class="sc">Ch&oelig;ur de Vieillards Akharniens.</span></p>
+<p><span class="sc">Femme de Dikæopolis.</span></p>
+<p><span class="sc">Fille de Dikæopolis.</span></p>
+<p><span class="sc">Képhisophôn.</span></p>
+<p><span class="sc">Euripidès.</span></p>
+<p><span class="sc">Lamakhos.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Mégarien.</span></p>
+<p><span class="sc">Deux Filles du Mégarien.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Sykophante.</span></p>
+<p><span class="sc">Un B&oelig;otien.</span></p>
+<p><span class="sc">Nikarkhos.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Serviteur de Lamakhos.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Laboureur.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Paranymphe.</span></p>
+<p><span class="sc">Messagers.</span></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>La scène se passe sur l'Agora, puis devant la maison de Dikæopolis.</i></p>
+
+
+
+
+<h1>LES AKHARNIENS</h1>
+
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que de fois j'ai été mordu au c&oelig;ur! Et de plaisirs bien
+peu, tout à fait peu! Quatre! Mais de douleurs, un amoncellement
+de sables à la hauteur des Gargares! Voyons donc:
+qui m'a été un juste sujet de joie? Oui, je vois pourquoi
+j'ai eu l'âme réjouie: c'est quand Kléôn a revomi les cinq
+talents. Quel bonheur j'en ai ressenti! Et j'aime les Chevaliers
+pour ce service: il fait honneur à la Hellas, mais bientôt
+j'ai éprouvé une douleur tragique: la bouche béante, j'attendais
+de l'Æskhylos, quand un homme crie: «Théognis,
+fais entrer le Ch&oelig;ur!» Comment croyez-vous que ce
+coup m'ait frappé l'âme? Mais voici pour moi une autre
+joie, lorsque, concourant pour un veau, Dexithéos s'avança
+et joua un air b&oelig;otien. Cette année-ci, au contraire,
+je vis que j'étais mort, mis en lambeaux, lorsque Khæris
+préluda sur le mode orthien. Mais jamais, depuis que je
+vais aux bains, la paupière ne m'a piqué les sourcils
+comme aujourd'hui: c'est jour d'assemblée régulière:
+voici le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde
+sur l'Agora: en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les
+Prytanes mêmes n'arrivent pas: ils arrivent à une heure
+indue; puis ils se bousculent, vous savez comme, les uns
+les autres, pour gagner le premier banc, et ils s'y jettent
+serrés. De la paix à conclure, ils n'ont aucun souci. O la
+ville, la ville! Pour moi qui viens toujours le premier à
+l'assemblée, je m'assois, et là, tout seul, je soupire, je
+bâille, je m'étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des
+dessins, je m'épile, je réfléchis, l'&oelig;il sur la campagne,
+épris de la paix, détestant la ville, regrettant mon dême,
+qui ne m'a jamais dit: «Achète du charbon, du vinaigre,
+de l'huile!» Il ne connaissait pas le mot: «Achète», mais
+il fournissait tout, et il n'y avait pas ce terme, «achète»,
+qui est une scie. Aujourd'hui, je ne viens pas pour rien;
+je suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs,
+s'il en est qui parlent d'autre chose que de la paix. Mais
+voici les Prytanes! Il est midi! Ne l'ai-je pas annoncé?
+C'est bien ce que je disais. Tous ces gens-là se ruent sur
+le premier siège.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Avancez sur le devant; avancez, pour être dans l'enceinte
+purifiée.</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>A-t-on déjà parlé?</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Qui veut prendre la parole?</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Moi.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Qui, toi?</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Amphithéos.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Pas un homme?</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Non; mais un immortel. Amphithéos était fils de Dèmètèr
+et de Triptolémos: de celui-ci naît Kéléos. Kéléos
+épouse Phænarètè, mon aïeule, de laquelle naît Lykinos.
+Né de lui, je suis un immortel. A moi seul les dieux ont
+confié le soin de faire une trêve avec les Lakédæmoniens.
+Mais tout immortel que je suis, citoyens, je n'ai pas de
+quoi manger; car les Prytanes ne me donnent rien.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Archers!</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>O Triptolémos, ô Kéléos, m'abandonnez-vous?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Citoyens Prytanes, vous faites injure à l'assemblée, en
+expulsant cet homme, qui a voulu nous obtenir une trêve
+et pendre au clou les boucliers.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Assis! Silence!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn! je ne me tais pas, à moins que les
+Prytanes ne délibèrent sur la paix.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Les Envoyés revenant d'auprès du Roi!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>De quel roi? J'en ai assez des Envoyés, des paons et des
+fanfaronnades.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Silence!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ah! ah! par Ekbatana, quel équipage!</p>
+
+<p class="centre">UN DES ENVOYÉS.</p>
+
+<p>Vous nous avez députés vers le Grand Roi, avec une
+solde de deux drakhmes par jour, sous l'arkhontat d'Euthyménès.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Hélas! nos drakhmes!</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Certes, nous avons peiné le long des plaines du Kaystros,
+errants, couchant sous la tente, mollement étendus sur
+des chariots couverts, mourant de fatigue.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et moi, j'étais donc bien à l'aise, couché sur la paille,
+le long du rempart?</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Bien reçus, on nous forçait à boire, dans des coupes de
+cristal et d'or, un vin pur et délicieux.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O cité de Kranaos, sens-tu bien la moquerie de tes
+Envoyés?</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Les Barbares ne regardent comme des hommes que ceux
+qui peuvent le plus manger et boire.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et nous, les prostitués et les débauchés aux complaisances
+infectes.</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Au bout de quatre ans, nous arrivons au palais du Roi;
+mais il était allé à la selle, suivi de son armée, et il chia
+huit mois dans les monts d'or.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et combien de temps mit-il à fermer son derrière?</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Toute la pleine lune; puis il revint chez lui. Il nous
+reçut alors, et il nous servit des b&oelig;ufs entiers, sortant du
+four.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et qui a jamais vu des b&oelig;ufs cuits au four? Quelles
+bourdes!</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! il nous fit servir un oiseau trois fois
+plus gros que Kléonymos, et dont le nom était «le hâbleur».</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Est-ce donc pour tes hâbleries que tu touchais deux
+drakhmes?</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Et maintenant nous vous annonçons Pseudartabas, l'&oelig;il
+du Roi.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec,
+toi, l'Envoyé!</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>L'&oelig;il du Roi!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! Au nom des dieux, dis donc, l'homme,
+ton &oelig;il est fait comme un trou de navire! Est-ce que,
+doublant le cap, tu regardes par où entrer en rade? Tu as
+une courroie qui retient ton &oelig;il par en bas.</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Allons, toi, dis ce que le Roi t'a chargé d'annoncer aux
+Athéniens, Pseudartabas.</p>
+
+<p class="centre">PSEUDARTABAS.</p>
+
+<p><i>Iartaman exarxas apissona satra.</i></p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Avez-vous compris ce qu'il dit?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Par Apollôn! je ne comprends pas.</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Il dit que le Roi vous enverra de l'or. Allons, toi, prononce
+plus haut et plus clairement le mot or.</p>
+
+<p class="centre">PSEUDARTABAS.</p>
+
+<p>Tu n'auras pas d'or, Ionien au derrière élargi; non.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oh! le maudit homme! C'est on ne peut plus clair.</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Que dit-il?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Il dit que les Ioniens ont le derrière élargi, s'ils comptent
+sur l'or des Barbares.</p>
+
+<p class="centre">L'ENVOYÉ.</p>
+
+<p>Mais non, il parle de larges médimnes d'or.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quels médimnes? Tu es un grand hâbleur. Mais va-t'en:
+à moi tout seul, je vais les mettre à l'épreuve. (<i>A Pseudartabas.</i>)
+Voyons, toi, réponds clairement à l'homme qui te
+parle; autrement je te baigne dans un bain de teinture de
+Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or? (<i>Pseudartabas
+fait signe que non.</i>) Alors nous sommes dupés par les Envoyés.
+(<i>Pseudartabas fait signe que oui.</i>) Mais ces gens-là font
+des signes à la façon hellénique; il n'y a pas de raison
+pour qu'ils ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en
+reconnais un: c'est Klisthénès, le fils de Sibyrtios. Oh!
+son chaud derrière est épilé. Comment, singe que tu es,
+avec la barbe dont tu t'es affublé, viens-tu nous jouer un
+rôle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratôn?</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Silence! Assis! Le Conseil invite l'&oelig;il du Roi à se rendre
+au Prytanéion.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas là de quoi se pendre? Après cela dois-je
+donc me morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au
+nez des étrangers. Mais je vais faire quelque chose de
+hardi et de grand. Où donc est Amphithéos?</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Me voici!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trêve avec
+les Lakédæmoniens pour moi seul, mes enfants et ma
+femme. Vous autres, envoyez des députations, et ouvrez
+la bouche aux espérances.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Place à Théoros qui revient de chez Sitalkès.</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>Me voici!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Encore un hâbleur appelé par la voix du Héraut.</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>Nous ne serions pas restés longtemps en Thrakè...</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! si tu n'avais touché un gros salaire.</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>S'il n'avait neigé sur toute la Thrakè, et si les fleuves
+n'eussent gelé vers le temps même où Théognis faisait ici
+jouer ses drames. Dans ce même temps je buvais avec Sitalkès.
+En vérité, il est passionné pour Athènes; c'est pour
+nous un amant véritable, au point qu'il a écrit sur les murs:
+«Charmants Athéniens!» Son fils, que nous avons fait
+Athénien, brûlait de manger des andouilles aux Apatouries,
+et conjurait son père de venir au secours de sa nouvelle
+patrie. Celui-ci jura sur une coupe de venir à notre
+secours avec une armée si nombreuse, que les Athéniens
+s'écrieraient: «Quelle nuée de sauterelles!»</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que
+tu dis, hormis tes sauterelles!</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse
+de la Thrakè.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voilà, au moins, qui est clair.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Paraissez, Thrakiens que Théoros amène.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quel est ce fléau?</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>L'armée des Odomantes.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie?
+Qui donc a émasculé ces Odomantes?</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront
+sur la B&oelig;otia tout entière.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Deux drakhmes à ces châtrés! Gémis, peuple de marins,
+sauveurs de la ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi!
+Les Odomantes m'ont volé mon ail. N'allez-vous pas me
+rendre mon ail?</p>
+
+<p class="centre">THÉOROS.</p>
+
+<p>Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrés
+d'ail.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Vous souffrez, Prytanes, que je sois traité de la sorte
+dans ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose
+à ce que l'assemblée délibère sur la solde à donner aux
+Thrakiens. Je vous déclare qu'il se produit un signe céleste:
+une goutte d'eau m'a mouillé.</p>
+
+<p class="centre">LE HÉRAUT.</p>
+
+<p>Que les Thrakiens se retirent! Ils se présenteront dans
+trois jours. Les Prytanes lèvent la séance.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithéos,
+qui revient de Lakédæmôn. Salut, Amphithéos!</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en
+fuyant, je fuie les Akharniens.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Je me hâtais de t'apporter ici la trêve; mais quelques
+Akharniens de vieille roche ont flairé la chose, vieillards
+solides, d'yeuse, durs à cuire, combattants de Marathôn,
+de bois d'érable. Ils se mettent à crier tous ensemble:
+«Ah! scélérat! tu apportes une trêve, et on vient de
+couper nos vignes!» En même temps ils mettent des tas
+de pierres dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me
+poursuivent en criant.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trêve?</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Oui, assurément, et j'en ai de trois goûts. En voici une
+de cinq ans; prends et goûte.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Pouah!</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Elle ne me plaît pas: cela sent le goudron et l'équipement
+naval.</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Eh bien, goûte cette autre, qui a dix ans.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Elle sent, à son tour, le goût aigre des envoyés, qui
+vont par les villes stimuler la lenteur des alliés.</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Voici enfin une trêve de trente ans sur terre et sur mer.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O Dionysia! En voilà une qui sent l'ambroisie et le nectar.
+Elle ne dit pas: «Fais provision de vivres pour trois
+jours.» Mais elle a à la bouche: «Va où tu veux!» Je
+l'accepte, je la ratifie, je bois à son honneur, et je souhaite
+mille joies aux Akharniens. Pour moi, délivré de la
+guerre et de ses maux, je vais à la campagne fêter les Dionysia.</p>
+
+<p class="centre">AMPHITHÉOS.</p>
+
+<p>Et moi, j'échappe aux Akharniens.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet
+homme auprès de tous les passants! Il est de l'intérêt de
+la ville de se saisir de lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un
+de vous connaît l'endroit par où a passé le porteur
+de trêve.</p>
+
+<p>Il a fui; il a disparu. Hélas! quel malheur pour mes armées!
+Il n'en était pas de même dans ma jeunesse, lorsque,
+chargé de sacs de charbon, je suivais Phayllos à la course:
+ce porteur de trêve n'aurait pas alors si aisément échappé
+à ma poursuite; il ne se serait pas dérobé comme un cerf.
+Mais maintenant que mon jarret est devenu roide, et que
+la jambe du vieux Lakrasidès s'est alourdie, il a filé.</p>
+
+<p>Il faut courir après. Que jamais il ne nous nargue en
+disant qu'il a échappé aux vieux Akharniens, celui qui,
+de par Zeus souverain et de par les dieux, a traité avec les
+ennemis auxquels je voue pour toujours une haine implacable
+en raison du mal fait à mes champs. Je ne cesserai
+pas avant que je m'attache à eux comme une flèche acérée,
+douloureuse, ou la rame à la main, afin qu'ils ne foulent
+pas aux pieds mes vignes.</p>
+
+<p>Mais il faut chercher notre homme, avoir l'&oelig;il du côté
+de Pallènè, et le poursuivre de lieu en lieu, jusqu'à ce
+qu'on le trouve; car je ne saurais m'assouvir de le lapider.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Observez, observez un silence religieux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu,
+vous autres, réclamer le silence religieux? Voilà l'homme
+même que nous cherchons. Retirez-vous tous par ici; car
+notre homme semble s'avancer pour offrir un sacrifice.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Observez, observez un silence religieux. Que la kanéphore
+vienne un peu en avant: Xanthias, mets le phallos
+droit.</p>
+
+<p class="centre">LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Dépose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions.</p>
+
+<p class="centre">LA FILLE DE DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ma mère, passe-moi la cuillère, pour que je répande de
+la purée sur le gâteau.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voilà qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance
+que je célèbre cette fête en ton honneur,
+et que je t'offre un sacrifice avec toute ma maison: rends-moi
+favorables les Dionysia champêtres, à l'abri de la
+guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de la
+trêve.</p>
+
+<p class="centre">LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la
+corbeille; aie le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux
+qui t'aura pour femme et qui te fera puer comme
+une belette, au point du jour! Avance, mais prends bien
+garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes
+bijoux d'or.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Xanthias, à vous deux le soin de tenir le phallos droit
+derrière la kanéphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne
+phallique. Toi, femme, regarde la fête de dessus notre
+toit. Va.</p>
+
+<p>Phalès, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur
+de nuit, adultère, pédéraste, après six ans je te
+salue, ramené de bon c&oelig;ur dans mon dême par une trêve,
+délivré des soucis, des combats et des Lamakhos. Combien
+est-il plus doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre une
+bûcheronne, dans toute sa fraîcheur, volant du bois dans
+la forêt du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de
+Strymodoros, de la saisir à bras-le-corps, de la jeter par
+terre et d'en cueillir la fleur. Phalès, Phalès, si tu bois
+avec nous, demain matin, après l'orgie, tu avaleras un plat
+en l'honneur de la paix, et mon bouclier sera pendu dans
+la fumée.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est lui, lui-même, lui: jette, jette, jette, jette; frappez
+tous l'infâme. Allons, lancez, lancez!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est donc toi que nous lapiderons, tête infâme!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent scélérat,
+traître à la patrie; seul de nous tu as conclu une trêve, et
+tu oses ensuite me regarder en face!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais écoutez donc pourquoi j'ai conclu cette trêve,
+écoutez!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>T'écouter? Tu périras! Nous allons t'écraser sous les
+pierres.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, non; commencez par m'écouter: arrêtez, mes
+amis.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Je ne m'arrêterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je
+te hais encore plus que Kléôn, que je couperai pour en
+faire des semelles aux Chevaliers. Mais je ne veux rien
+entendre de tes longs discours, toi qui as traité avec les
+Lakoniens, mais je te châtierai.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mes amis, laissez là les Lakoniens; et, quant à mon
+traité, écoutez si je n'ai pas bien traité.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment
+que tu traites avec des gens qui n'ont ni autel, ni
+foi, ni serment?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et je sais, moi, que les Lakoniens, à qui nous en voulons
+trop, ne sont pas les auteurs de toutes nos misères.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pas de toutes, scélérat! Tu as le front de nous tenir en
+face un pareil langage! Et je t'épargnerais!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous
+parle, je pourrais vous montrer que, maintes fois, c'est à
+eux qu'on a fait tort.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voilà un mot imprudent, et fait pour échauffer la bile,
+que tu oses nous parler ainsi des ennemis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je
+veux parler la tête même sur le billot.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Dites-moi, gens du peuple, ne ménageons pas les
+pierres, et cardons cet homme pour le teindre en
+pourpre!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'écouterez-vous
+pas, ne m'écouterez-vous pas, Akharniens?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous ne t'écouterons pas, certainement.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je vais passer par un cruel moment.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que je meure, si je t'écoute!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, de grâce, Akharniens!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu vas mourir à l'instant!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus
+chers amis: je tiens de vous des otages, je les prends et
+je les égorge.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole
+menaçante contre nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir
+quelque enfant de l'un de nous, qu'il tient enfermé?
+D'où lui vient cette hardiesse?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (<i>Il
+montre un panier.</i>) Je saurai sans doute qui de vous a souci
+des charbons.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen.
+Mais tu ne feras pas ce que tu dis: pas du tout, pas du
+tout.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je l'égorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas
+écouté.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Eh bien, parle à présent, si bon te semble, de Lakédæmôn
+et de ce que tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai
+ce petit panier.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Maintenant, commencez par jeter vos pierres à terre.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Les voilà à terre; et toi, à ton tour, dépose ton épée.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque
+part des pierres.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Elles ont été secouées par terre. Ne vois-tu pas nos
+manteaux secoués? Allons, plus de prétexte; dépose ton
+arme. Le secouement s'est opéré pendant notre évolution
+chorale.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est
+fallu que ces charbons du Parnès ne périssent, et cela par
+la folie de leurs compatriotes. La peur a fait chier sur moi
+à ce panier une poussière noire comme de la sépia. C'est
+terrible pour des hommes d'avoir dans l'âme une humeur
+de verjus, qui porte à battre et à crier, sans vouloir
+écouter raisonnablement les raisons que j'allègue, quand
+je veux, sur le billot même, dire tout ce que j'ai à dire au
+sujet des Lakédæmoniens, et cependant j'aime ma vie,
+moi.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant
+la porte, pour nous dire, misérable, la chose à laquelle
+tu attaches tant d'importance? Car j'ai grande envie
+de connaître tes pensées. Mais selon le mode de justice
+que tu as fixé, fais placer ici le billot, et prends la parole.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Eh bien, voyez: voilà le billot, et voici l'orateur, moi
+pauvre homme. Assurément, par Zeus! je ne me couvrirai
+pas d'un bouclier, mais je dirai sur les Lakédæmoniens ce
+qui me paraît bon. Cependant j'ai bien des craintes. Je
+connais l'humeur de nos campagnards, qui se gaudissent
+quand quelque hâbleur fait l'éloge, juste ou non, d'eux et
+de la ville. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'on les a vendus.
+Je connais aussi l'âme des vieillards, qui ne voient pas
+autre chose que de mordre le monde avec leur vote. Je
+sais ce que j'ai eu à souffrir de Kléôn pour ma comédie
+de l'année dernière. Il m'a traîné devant le Conseil, me
+criblant de calomnies, m'étourdissant de ses mensonges,
+de ses cris, se déchaînant comme un torrent, fondant en
+déluge, à ce point que j'ai failli périr noyé dans un tas
+d'infamies. Et maintenant, avant que je prenne la parole,
+laissez-moi endosser le costume du plus misérable des
+êtres.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pourquoi ce tissu de détours, d'artifices et de retards?
+Emprunte-moi à Hiéronymos un casque de Hadès, aux
+poils sombres et hérissés; puis déploie les ruses de Sisyphos;
+car ce débat ne comportera pas de délai.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voici le moment où il faut que je prenne une âme résolue.
+Allons tout de suite trouver Euripidès. Esclave! Esclave!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">KÉPHISOPHÔN.</p>
+
+<p>Qui est là?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Euripidès est-il chez lui?</p>
+
+<p class="centre">KÉPHISOPHÔN.</p>
+
+<p>Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dépourvu de sens.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Comment y est-il et n'y est-il pas?</p>
+
+<p class="centre">KÉPHISOPHÔN.</p>
+
+<p>Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors
+après des vers, n'y est pas, mais lui-même est chez lui,
+juché en l'air, composant une tragédie.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O trois fois heureux Euripidès, d'avoir un esclave qui
+répond si sagement! Mais toi, appelle ton maître.</p>
+
+<p class="centre">KÉPHISOPHÔN.</p>
+
+<p>C'est impossible.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper à
+la porte. Euripidès! mon petit Euripidès! Écoute-moi, si
+jamais tu l'as fait pour quelqu'un. C'est Dikæopolis qui
+t'appelle, du dême de Khollide, moi.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je n'ai pas le temps.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Hé bien, fais-toi rouler.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Impossible.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais pourtant.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Euripidès!</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu chantes?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Tu composes juché en l'air, quand tu peux être en bas.
+Il n'est pas étonnant que tu crées des boiteux. Et pourquoi
+as-tu ces haillons tragiques, ces vêtements pitoyables?
+Il n'est pas étonnant que tu crées des mendiants. Mais, je
+t'en prie à genoux, Euripidès, donne-moi les haillons de
+quelque vieux drame. J'ai à débiter au Ch&oelig;ur un long discours,
+qui me vaudra la mort, si je parle mal.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son
+rôle, &OElig;neus, cet infortuné vieillard?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non; pas celles d'&OElig;neus, mais d'un plus malheureux
+encore.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>De Ph&oelig;nix l'aveugle?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, pas de Ph&oelig;nix, non, mais il y en avait un autre
+plus malheureux que Ph&oelig;nix.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet
+homme? Parles-tu de celles du mendiant Philoktétès?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Sont-ce les vêtements crasseux que portait le boiteux
+Bellérophôn?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Pas Bellérophôn. Mon homme était boiteux, mendiant,
+bavard, disert.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je sais, le Mysien Téléphos.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oui, Téléphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Esclave, donne-moi les guenilles de Téléphos. Elles
+traînent au-dessus des loques de Thyestès, mêlées à celles
+d'Ino.</p>
+
+<p class="centre">KÉPHISOPHÔN.</p>
+
+<p>Les voici, prends.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O Zeus, dont l'&oelig;il voit et pénètre partout, laisse-moi
+me vêtir comme le plus misérable des êtres. Euripidès,
+puisque tu m'as accordé ceci, donne-moi, comme complément
+de ces guenilles, le petit bonnet qui coiffait le
+Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant,
+être ce que je suis, mais ne pas le paraître. Les spectateurs
+sauront que je suis moi, mais les khoreutes seront assez
+bêtes pour être dupes de mon verbiage.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Je te le donnerai, car ta subtilité machine des finesses.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>«Sois heureux, et qu'il arrive à Téléphos ce que je
+souhaite. » Très bien! Comme je suis bourré de sentences!
+Mais il me faut un bâton de mendiant.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Prends, et éloigne-toi de ces portiques.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O mon âme, tu vois comme on me chasse de ces demeures,
+quand j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires.
+Sois donc pressante, quémandeuse, suppliante. Euripidès,
+donne-moi une corbeille avec une lampe allumée.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de même l'avoir.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu deviens importun: va-t'en de ma maison.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Hélas! Sois heureux comme autrefois ta mère!</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Va-t'en, maintenant.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ah! donne-moi seulement une petite écuelle à la lèvre
+ébréchée.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un
+fléau pour ma demeure.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais.
+Mais, mon très doux Euripidès, plus rien qu'une marmite
+doublée d'une éponge.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Hé, l'homme! tu m'enlèves une tragédie. Prends et
+va-t'en.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose,
+et, si je ne l'ai pas, c'est fait de moi. O très doux Euripidès,
+donne-moi cela, car je m'en vais pour ne plus revenir.
+Donne-moi dans mon panier quelques légères feuilles de
+légumes.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes
+drames.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne
+songe pas que «je me ferais haïr des rois». Ah! malheureux!
+Je suis perdu! J'ai oublié une chose dans laquelle
+se résument toutes mes affaires. Mon petit, mon très doux,
+mon très cher Euripidès, que je meure de male mort, de te
+demander encore une seule chose, seule, rien qu'une
+seule! Donne-moi du skandix, que tu as reçu de ta mère.</p>
+
+<p class="centre">EURIPIDÈS.</p>
+
+<p>Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O mon âme, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas
+quel grand combat tu vas combattre sans doute, en prenant
+la parole au sujet des Lakédæmoniens? Avance, mon
+âme: voici la carrière. Tu hésites? N'as-tu pas avalé Euripidès?
+Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre c&oelig;ur,
+en avant, offre ensuite ta tête, et dis tout ce qu'il te
+plaira. Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un
+résolu, un homme de fer qui livre sa tête à la ville, et qui
+va, seul, contredire tous les autres.</p>
+
+<p class="centre">DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons,
+maintenant, puisque tu le veux, parle.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout
+pauvre que je suis, je m'adresse aux Athéniens au sujet
+de la ville, et en acteur de trygédie. Or, la trygédie sait
+aussi ce qui est juste. Mes paroles seront donc amères,
+mais justes. Certes, Kléôn ne m'accusera point aujourd'hui
+de dire du mal de la ville en présence des étrangers.
+Nous sommes seuls: c'est la fête des Lénæa; les étrangers
+n'y sont pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les alliés
+venant de leurs villes. Nous sommes donc seuls et triés
+au volet; car les métèques, selon moi, sont aux citoyens
+ce que la paille est au blé.</p>
+
+<p>Je déteste de tout mon c&oelig;ur les Lakédæmoniens: et
+puisse Poséidon, le dieu du Tænaron, leur envoyer un
+tremblement qui renverse toutes leurs maisons! Et de
+fait, mes vignes ont été coupées. Mais, voyons, car il n'y
+a que des amis présents à mon discours, pourquoi accuser
+de tout cela les Lakoniens? Chez nous, quelques
+hommes, je ne dis pas la ville, souvenez-vous bien que je
+ne dis pas la ville, quelques misérables pervers, décriés,
+pas même citoyens, ont accusé les Mégariens de contrebande
+de lainage. Voyaient-ils un concombre, un levraut,
+un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel:
+«Cela vient de Mégara!» et on le vendait sur l'heure.
+Seulement, c'est peu de chose, et cela ne sort pas de
+chez nous. Mais la courtisane Simætha ayant été enlevée
+par des jeunes gens ivres, venus à Mégara, les Mégariens,
+outrés de douleur, enlèvent, à leur tour, deux courtisanes
+d'Aspasia; et voilà la guerre allumée chez tous les Hellènes
+pour trois filles. Sur ce point, du haut de sa colère,
+l'Olympien Périklès éclaire, tonne, bouleverse la Hellas et
+fait une loi qui, comme dit le skolie, interdit aux Mégariens
+de «séjourner sur la terre, sur l'Agora, sur la mer
+et sur le continent». Alors les Mégariens, finissant par
+mourir de faim, prient les Lakédæmoniens de faire rapporter
+le décret rendu à cause des filles de joie. Nous ne
+voulons pas écouter leurs demandes réitérées, et dès lors
+commence un fracas de boucliers. Quelqu'un va dire:
+«Il ne fallait pas»; mais que fallait-il? dites-le. Qu'un
+Lakédæmonien se fût embarqué pour Séripho, afin d'y enlever,
+sous quelque prétexte, un petit chien et de le
+vendre, seriez-vous restés tranquilles dans vos maisons?
+Il s'en faut de beaucoup. Vous auriez aussitôt mis trois
+cents vaisseaux à la mer: voilà la ville pleine du bruit des
+soldats, de clameurs au sujet du triérarkhe, des distributions
+de la solde, du redorage des Palladia, de bousculades
+sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres,
+de courroies à rames, d'achats de tonneaux, de gousses
+d'ail, d'olives, d'oignons dans des filets, de couronnes,
+de sardines, de joueuses de flûte, d'yeux pochés: l'arsenal
+est rempli de bois à fabriquer des avirons, de chevilles
+bruyantes, de garnitures de trous pour la rame, de flûtes
+à signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela que
+vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Téléphos eût
+fait de même? Donc nous n'avons pas de sens commun.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est donc comme cela, misérable, infâme? Vil mendiant,
+tu oses nous parler ainsi! Et s'il y a ici quelque
+sykophante, tu l'outrages!</p>
+
+<p class="centre">DEUXIÈME DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il
+ne ment pas d'un mot.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas à te
+réjouir de l'audace de tes paroles.</p>
+
+<p class="centre">DEUXIÈME DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Où cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet
+homme, je te ferai danser.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O Lamakhos, ô toi dont les regards lancent des éclairs,
+viens-nous en aide; toi dont l'aigrette est une Gorgôn,
+parais, ô Lamakhos, mon ami, citoyen de ma tribu. S'il y
+a là un taxiarkhe, un stratège, des défenseurs des remparts,
+venez vite à notre aide; on porte la main sur moi.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Quel cri de bataille me frappe l'oreille? Où faut-il
+courir à l'aide? Où dois-je lancer l'épouvante? Qui tire
+ma Gorgôn de son étui?</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O Lamakhos, héros redoutable par tes aigrettes et par
+tes bataillons!</p>
+
+<p class="centre">DEUXIÈME DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre
+ville tout entière.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O Lamakhos, grand héros, pardonne à un mendiant
+qui, en prenant la parole, a dit quelque sottise.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le
+vertige. Mais, je t'en prie, éloigne de moi cette Mormo.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>C'est fait.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Maintenant mets-lui la face contre terre.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Elle y est.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Donne-moi à présent une plume de ton casque.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Voilà la plume.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Maintenant prends-moi la tête, pour que je vomisse: les
+aigrettes me donnent la nausée.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir
+à l'aide de cette plume?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau
+est-elle? Est-ce du fanfaron? Est-ce du «kompolâkythos»
+(fanfaron)?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Ah! tu vas y passer!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu
+es fort, pourquoi ne pas me circoncire? Tu es bien armé?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Un mendiant parler ainsi à un stratège!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Moi, un mendiant?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Qu'es-tu donc?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et,
+depuis le commencement de la guerre, un bon soldat,
+tandis que toi tu es, depuis le commencement de la
+guerre, un général gagé.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>On m'a élu.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oui, trois coucous. Et moi, indigné de ce fait, j'ai conclu
+une trêve, voyant des hommes à cheveux blancs dans les
+rangs des soldats, et des jeunes comme toi se dérobant
+au service, les uns en Thrakè, pour une solde de trois
+drakhmes, des Tisaménos, des Phænippos, et ce coquin
+d'Hipparkhidas; les autres auprès de Kharès; ceux-ci en
+Khaonie, Gérés, Théodoros, et ce vantard de Diomée;
+ceux-là à Kamarina, à Géla, à Katagéla.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>On les a élus.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et pourquoi les salaires vont-ils toujours à vous, et à
+eux rien? Dis-moi, Mariladès, toi dont les cheveux blanchissent,
+as-tu jamais eu une pareille mission? Il fait signe
+que non. Il est cependant prudent et actif. Et vous, Drakyllos,
+Euphoridès, Prinidès, quelqu'un de vous connaît-il
+Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est
+affaire au fils de K&oelig;syra et à Lamakhos, qui ne pouvaient
+hier encore payer leur écot ou leurs dettes, et à qui tous
+leurs amis, comme font le soir les gens qui jettent dehors
+leurs bains de pieds, criaient: Gare!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>O démocratie! est-ce tolérable?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Non certes, si Lamakhos n'était pas bien payé.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Mais moi, je veux faire une guerre éternelle à tous les
+Péloponésiens, jeter partout le désordre, sur mer et sur
+terre, et de la bonne sorte.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et moi, je déclare à tous les Péloponésiens, aux Mégariens,
+aux B&oelig;otiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez
+moi; mais Lamakhos, non.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre
+le peuple au sujet de la trêve. Mais changeons notre habit
+contre des anapestes.</p>
+
+<p>Depuis que notre directeur préside à des ch&oelig;urs trygiques,
+il ne s'est point encore avancé sur le théâtre pour
+parler de son talent. Mais diffamé par ses ennemis auprès
+des Athéniens au jugement hâtif, comme ridiculisant la
+ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se disculpe maintenant
+auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre
+poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant
+d'être trop dupés par les discours des étrangers
+ou séduits par la flatterie, vrais citoyens de la ville des
+sots. Jadis les envoyés des villes commençaient, afin de
+vous tromper, par vous appeler les gens aux couronnes
+de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était
+prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses.
+Si un autre, d'un ton flatteur, parlait de la «grasse
+Athènes», il obtenait tout pour ce mot «grasse», dont il
+vous honorait comme des anchois. En agissant de la sorte,
+le poète a été pour vous la cause de grands biens, ainsi
+qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est une
+démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces
+villes viendront vous apporter leur tribut, ils désireront
+voir le poète éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens
+ce qui est juste. Aussi le bruit de son audace s'est-il
+déjà répandu si loin, que le Roi, questionnant un jour les
+envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir demandé quel
+était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les interrogea
+ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant
+de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de
+beaucoup meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout
+à fait victorieux, en ayant un tel conseiller. C'est pour
+cela que les Lakédæmoniens vous proposent la paix et redemandent
+Ægina, non que de cette île ils aient grand
+souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez
+jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il
+vous enseignera mille bonnes choses pour que vous soyez
+heureux, et cela sans vous cajoler, sans vous leurrer de
+récompenses, sans vous duper, sans user de fourberie,
+sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant
+que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse
+ses machines, qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames,
+j'aurai pour alliées la probité et la justice, et jamais on ne
+me prendra à être, comme lui, pour la ville, un fléau et
+un derrière maudit.</p>
+
+<p>Viens ici, Muse brûlante, qui as la force du feu, fille
+véhémente d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit
+des charbons d'yeuse, excitée par un vent favorable,
+quand on étend dessus une grillade de poissons, les uns
+tournant une grasse marinade de Thasos, les autres maniant
+la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux
+accents rustiques, et traite-moi en citoyen.</p>
+
+<p>Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin
+de recevoir de vous la nourriture due à nos victoires navales,
+nous en souffrons de cruelles; tout vieux que nous
+sommes, vous nous impliquez dans des procès et vous
+nous faites servir de risée à de jeunes orateurs; réduits à
+rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes:
+votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous
+fait balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne
+voyons rien que l'ombre de la Justice. Mais le jeune
+homme, soucieux de faire valoir son éloquence, se hâte
+de frapper par l'agencement de ses périodes arrondies.
+Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au piège
+de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce
+pauvre Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une
+amende, sanglote, pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait
+payer ma bière, c'est l'amende dont je suis frappé. »</p>
+
+<p>Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant
+la klepsydre, un compagnon qui a beaucoup peiné, qui
+s'est mouillé tant de fois d'une sueur chaude et glorieuse,
+un brave qui s'est battu à Marathôn pour la République?
+Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de l'ennemi;
+aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par
+des hommes méchants, et puis après condamnés. A cela
+que répondrait un Marpsias?</p>
+
+<p>Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge
+comme Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de
+la Skythia parce qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos,
+cet avocat bavard? Je me suis senti pris de pitié, et j'ai
+versé des larmes, en voyant maltraité par un archer ce
+vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr, lorsqu'il était le
+Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse Gémissante
+(Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix
+Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé
+de flèches le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne
+permettez pas que les vieillards jouissent du sommeil, décrétez
+que les causes soient divisées, de manière qu'un
+vieux édenté plaide contre un vieux, et les jeunes contre
+un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias. Il
+faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable,
+que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard,
+et le jeune homme par le jeune homme.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens,
+Mégariens et B&oelig;otiens ont le droit de trafiquer ici,
+à la condition de vendre à moi, et à Lamakhos rien. J'institue
+pour agoranomes de mon marché ces trois fouets
+en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite à
+tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je
+fais apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin
+qu'il soit bien en vue sur l'Agora.</p>
+
+<p class="centre">UN MÉGARIEN. (<i>Il parle en dialecte dorien.</i>)</p>
+
+<p>Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens.
+Par le dieu de l'amitié! je te regrettais comme une mère.
+Allons, pauvres fillettes d'un père malheureux, montez
+les marches pour trouver des galettes, s'il y en a. Écoutez-moi,
+et que votre ventre soit tout attention. Qu'aimez-vous
+mieux, être vendues ou souffrir de la faim?</p>
+
+<p class="centre">LES FILLETTES.</p>
+
+<p>Être vendues! être vendues!</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour
+vous acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit
+une invention mégarienne. Je vais vous déguiser en
+petits cochons et dire que j'en ai à vendre. Ajustez-vous
+ces pattes de cochon, et faites qu'on vous croie issues
+d'une bonne truie. Par Hermès! si vous reveniez à la maison,
+vous souffririez tout de suite les horreurs de la faim.
+Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là,
+grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères.
+Moi, je vais appeler Dikæopolis du côté par où il
+est... Dikæopolis, veux-tu acheter des petits cochons?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce? Un Mégarien?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Nous venons à ton marché.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Comment allez-vous?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Nous mourons de faim, assis auprès du feu.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur
+de flûte. Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure
+qu'il est?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le
+marché, les gens du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient
+pour que notre ville pérît le plus vite et le plus mal.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>C'est vrai.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y
+vend-il?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Apportes-tu du sel?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Ne tenez-vous pas nos salines?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Est-ce de l'ail?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais
+mulots, vous déterrez les têtes avec vos piquets!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'apportes-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Des truies mystiques.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>A merveille! Montre-les-moi.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme
+c'est gras et beau!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Une truie, par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? D'où vient-elle?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>De Mégara. Ce n'est pas là une truie?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Cela ne m'en a pas l'air.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce
+n'est pas une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure
+de sel parfumé de thym, si ce n'est pas là une truie,
+en bon grec!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Pas du tout, elle tient de l'homme.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de
+qui crois-tu qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oui, de par les dieux! je veux bien.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu
+te tais? Oh! tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te
+remporte à la maison.</p>
+
+<p class="centre">LA FILLETTE.</p>
+
+<p>Coï! Coï!</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une truie?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle
+aura son bijou parfait.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Elle n'a pas de queue.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête
+porcine, elle en aura une grande, grasse et rouge. Si tu
+veux la nourrir, ce sera une truie superbe.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Comme le bijou de la s&oelig;ur est semblable à celui de
+l'autre!</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle
+engraisse, qu'il lui fleurisse des poils, et ce sera la plus
+belle truie qu'on puisse immoler à Aphroditè.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à
+qui la chair des truies soit très agréable, quand elle est
+bien embrochée.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mangent-elles seules maintenant sans leur mère?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que mangent-elles de préférence?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Petite truie, petite truie!</p>
+
+<p class="centre">LA FILLETTE.</p>
+
+<p>Coï, coï!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mangerais-tu bien des pois chiches montants?</p>
+
+<p class="centre">LA FILLETTE.</p>
+
+<p>Coï, coï, coï!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et puis encore! Des figues de Phibalis?</p>
+
+<p class="centre">LA FILLETTE.</p>
+
+<p>Coï, coï!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que
+quelqu'un de l'intérieur apporte des figues à ces petites
+truies. En mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent,
+ô vénérable Hèraklès! De quel pays sont ces
+truies? On les croirait de Tragasa-la-Goulue.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en
+voici une que je leur ai enlevée.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu
+me vendre tes truies? Dis.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un
+kh&oelig;nix de sel.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je te les achète. Attends ici.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je
+vendre ainsi ma femme et ma mère!</p>
+
+<p class="centre">UN SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Hé! l'homme. De quel pays es-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Marchand de cochons de Mégara.</p>
+
+<p class="centre">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères
+revenue!</p>
+
+<p class="centre">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac?</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes,
+vous ne mettrez pas à la porte les sykophantes? A quoi
+penses-tu de nous éclairer sans lanterne?</p>
+
+<p class="centre">LE SYKOPHANTE.</p>
+
+<p>Ne puis-je pas dénoncer les ennemis?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs.</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Quel fléau pour Athènes!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies;
+prends l'ail et le sel, et bien de la joie!</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête!</p>
+
+<p class="centre">LE MÉGARIEN.</p>
+
+<p>Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de
+la galette avec du sel, si quelqu'un vous en donne!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">CH&OElig;UR DES AKHARNIENS.</p>
+
+<p>Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire
+de sa résolution? Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si
+Ktésias se présente, ou quelque autre sykophante, il ira
+gémir assis. Pas un homme ne te fraudera sur le prix des
+denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son infâme derrière,
+et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras
+drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras
+pas Hyperbolos, inassouvi de chicanes; tu ne seras pas
+abordé, en parcourant l'Agora, par Kratinos, toujours rasé
+à la fine lame, comme les galants; ni par le pervers Artémôn,
+trop alerte à la musique, exhalant de ses aisselles la
+mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais
+plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur
+l'Agora, Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme
+imprégné de tous les vices, grelottant et mourant de faim
+plus de trente jours par chaque mois.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias,
+pose doucement à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs
+thébains, soufflez avec vos flûtes d'or dans un derrière de
+chien.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos
+portes? D'où s'est abattue sur ma porte cette volée,
+élevée par Khæris, ces flûtistes bourdonnants?</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis
+Thèbæ, en soufflant derrière moi, ils ont fait tomber
+par terre mes fleurs de pouliot. Mais, si tu veux bien,
+achète-moi de ce que je porte, des poulets ou des sauterelles.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ah! salut! mon cher B&oelig;otien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Tout ce que nous avons de bon en B&oelig;otia: origan,
+pouliot, nattes de jonc, feuilles à mèches, canards, geais,
+francolins, poules d'eau, roitelets, plongeons.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons,
+chats, picfides, belettes, loutres, anguilles du
+Kopaïs.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux
+hommes, permets-moi de saluer les anguilles que tu apportes.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens
+faire la joie de notre hôte.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc,
+toi pour qui soupirent les ch&oelig;urs tragiques, et chère à
+Morykhos. Esclaves, apportez-moi ici le réchaud et le
+soufflet. Regardez, enfants, cette maîtresse anguille, qui
+vient enfin, désirée depuis six ans! Saluez-la, mes enfants.
+Moi, je fournirai le charbon pour faire honneur à l'étrangère.
+Mais emportez-la. La mort même ne pourra me séparer
+de toi, si on te cuit avec des bettes.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Et à moi, que me donneras-tu en retour?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché.
+Mais si tu veux vendre quelques autres choses, parle.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Hé! tout cela.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre
+des denrées emportées d'ici?</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas
+en B&oelig;otia.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron
+ou de la poterie.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas.
+Je veux un produit qui ne soit pas chez nous et qui
+abonde ici.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme
+de la poterie.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener
+un. Ce serait un singe plein de malice.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>C'est un bien petit homme!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais il est tout venin.</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>A qui sont ces marchandises?</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin.</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>Et moi, je les dénonce comme ennemies.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler
+contre des oiseaux?</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>Je vais te dénoncer toi-même en sus.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Quel mal ai-je fait?</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis
+des mèches de chez les ennemis.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Ainsi donc tu dénonces des mèches?</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>Une seule suffit pour embraser l'arsenal.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>L'arsenal? une mèche?</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>Je le crois.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et comment?</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS.</p>
+
+<p>Un B&oelig;otien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la
+lancer sur l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand
+vent de Boréas; et, le feu prenant une fois aux vaisseaux,
+ils flambent tout de suite.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés
+par une tipule et par une mèche?</p>
+
+<p class="centre">NIKARKHOS, <i>battu par Dikæopolis</i>.</p>
+
+<p>Des témoins!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais
+l'emballer comme de la poterie, pour qu'il ne se casse
+pas en route.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à
+l'étranger, afin qu'il n'aille pas la briser.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé
+par le feu, et désagréable aux dieux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que va-t-il en faire?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à
+procès, une lanterne pour espionner les comptables, un
+récipient à brouiller les affaires.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la
+sorte dans la maison?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est
+suspendu par les pieds, la tête en bas.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Le voilà empaqueté comme tu le veux.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Je vais enlever ma gerbe.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR, <i>à Dikæopolis</i>.</p>
+
+<p>O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et
+jette où tu voudras ce sykophante bon à tout.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat.
+Allons, B&oelig;otien, emporte ta poterie.</p>
+
+<p class="centre">LE B&OElig;OTIEN.</p>
+
+<p>Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras
+là rien de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te
+charger de ce fardeau. Les sykophantes te porteront bonheur.</p>
+
+<p class="centre">UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Dikæopolis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant
+cette drakhme, quelques grives pour la fête des Coupes,
+et, au prix de trois drakhmes, une anguille du Kopaïs.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Qui est ce Lamakhos avec son anguille?</p>
+
+<p class="centre">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui
+remue les trois aigrettes, dont il est ombragé.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il
+remue ses aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il
+vient faire du bruit, j'appelle les agoranomes. Pour moi,
+j'emporte ces provisions, destinées à ma personne. J'entre
+sur les ailes des grives et des merles.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence
+et l'éminente sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu
+une trêve, il peut acheter ce dont il a besoin pour sa maison
+et ce qui convient à des repas chaudement servis.
+D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent.</p>
+
+<p>Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais
+elle ne me chantera l'air de Harmodios, assise à ma table,
+parce que c'est un être qui, pris de vin, et faisant ripaille
+chez ceux qui ont tous les biens, y cause tous les maux,
+renverse, ruine, détruit, et cela quand on lui a fait nombre
+d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe de
+l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos
+échalas, et répand brutalement le vin de nos vignes.</p>
+
+<p>Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement
+ordonné, et les preuves de sa bonne chère se
+voient dans les plumes étalées devant sa porte.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables,
+Réconciliation, comme tu as un beau visage! Ai-je pu
+l'ignorer? Puisse un Amour nous unir, moi et toi, semblable
+à celui qui est présent, et couronné de fleurs!
+Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si
+je te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et
+d'abord je puis aligner un long plant de vignes, puis élever
+auprès de tendres rejetons de figuier, en troisième lieu,
+tout vieux que je suis, y marier de jeunes ceps de vigne,
+et enfin garnir d'oliviers tout le tour de mon champ pour
+nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia.</p>
+
+<p class="centre">UN HÉRAUT.</p>
+
+<p>Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans
+les coupes au son de la trompette. Celui qui l'aura vidée
+le premier recevra une outre faite comme Ktésiphon.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous?
+N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez,
+retournez et enlevez ces lièvres prestement; tressez
+les couronnes... Apporte les broches, pour enfiler les
+grives.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus
+ta bonne chère actuelle.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Je crois que tu dis juste encore sur ce point.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Attise le feu.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle
+science et avec quelle entente de gourmet il se fait servir?</p>
+
+<p class="centre">UN LABOUREUR.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! quel est cet homme?</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Un homme infortuné.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Suis ton chemin devant toi.</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi
+un peu de pain, ne fût-ce que de cinq ans.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que t'est-il arrivé?</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Je suis ruiné, j'ai perdu deux b&oelig;ufs.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Les B&oelig;otiens les ont pris à Phyla.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de
+blanc?</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Ces deux b&oelig;ufs, par Zeus! me nourrissaient de leur
+fumier.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Que te faut-il donc, maintenant?</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>J'ai perdu la vue à pleurer mes b&oelig;ufs. Mais si tu prends
+intérêt à Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux
+avec de la poix.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre
+service à tout le monde.</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes
+b&oelig;ufs.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de
+Pittalos.</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la
+dans ce chalumeau.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs!</p>
+
+<p class="centre">LE LABOUREUR.</p>
+
+<p>Infortuné que je suis; plus de b&oelig;ufs de labour!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et
+il ne semble vouloir partager avec personne.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les
+sépias.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Entends-tu ses éclats de voix?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Grillez les anguilles!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de
+fumée et de ta voix, en criant de la sorte.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN PARANYMPHE.</p>
+
+<p>Dikæopolis! Dikæopolis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Quel est cet homme?</p>
+
+<p class="centre">LE PARANYMPHE.</p>
+
+<p>Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de
+noces.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Il fait bien, quel qu'il soit.</p>
+
+<p class="centre">LE PARANYMPHE.</p>
+
+<p>Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller
+à la guerre et pour rester à caresser sa femme, de lui
+verser dans cette fiole un verre de poix.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Remporte, remporte les viandes et ne me les donne
+pas, je ne verserais pas de la poix pour mille drakhmes.
+Mais quelle est cette femme?</p>
+
+<p class="centre">LE PARANYMPHE.</p>
+
+<p>C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler
+de la part de la mariée, à toi seul.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la
+demande de la mariée! Elle désire que la partie essentielle
+du marié reste à la maison. Allons! qu'on apporte la
+trêve; je lui en donnerai à elle seule; elle est femme; elle
+ne doit pas souffrir de la guerre. Femme, approche;
+tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis
+à la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en
+frotter la nuit la partie essentielle de son mari. Qu'on
+remporte la trêve. Vite, la cruche au vin, pour que j'en
+verse dans les coupes!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse
+comme pour annoncer un malheur.</p>
+
+<p class="centre">UN PREMIER MESSAGER.</p>
+
+<p>O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Quel bruit résonne autour de mes demeures étincelantes
+d'airain?</p>
+
+<p class="centre">LE MESSAGER.</p>
+
+<p>Les stratèges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes
+cohortes et tes aigrettes, et d'aller garder la frontière,
+malgré la neige. Car on leur annonce qu'au moment de
+la fête des Coupes et des Marmites, des bandits b&oelig;otiens
+vont faire une invasion.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>O stratèges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur
+pour moi de ne pouvoir être de la fête?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>O armée polémolamaïque!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Tu ris de mon infortune!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Veux-tu combattre contre un Géryôn à quatre ailes?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Hélas! hélas! quelle nouvelle m'apporte ce second
+messager?</p>
+
+<p class="centre">UN SECOND MESSAGER.</p>
+
+<p>Dikæopolis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="centre">LE SECOND MESSAGER.</p>
+
+<p>Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta
+coupe. Le prêtre de Dionysos t'y invite. Mais hâte-toi, tu
+retardes le repas. Tout est prêt: lits, tables, coussins,
+tapis, couronnes, parfums, friandises, courtisanes, galettes,
+gâteaux, pains de sésame, tartes, belles danseuses,
+l'air bien-aimé de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Infortuné que je suis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>C'est que tu as pris pour emblème cette grande Gorgôn.
+Fermez la porte, et qu'on apprête le repas.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Du sel mêlé de thym et des oignons.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et à moi du poisson; les oignons me répugnent.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine
+de hachis rance.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et à moi une feuille de figuier bien graissée, je la ferai
+cuire ici.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Mets là les plumes de mon casque.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mets là ces ramiers et ces grives.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Belle et blanche est cette plume d'autruche.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Belle et dorée est cette chair de ramier.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! cesse de rire de mes armes.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Apporte l'étui de mes trois aigrettes.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et à moi le civet de lièvre.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Mais les mites n'ont-elles pas mangé les aigrettes?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dîner?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes
+en discussion. Veux-tu gager et nous en rapporter à Lamakhos?
+Les sauterelles sont-elles plus délicates que les
+grives?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Je crois que tu fais l'insolent.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Il donne la préférence aux sauterelles.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Esclave, esclave, décroche ma lance, et apporte-la-moi
+ici.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi
+ici.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens
+ferme, esclave.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et toi aussi, esclave, ne lâche pas.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Approche, esclave, les supports de mon bouclier.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Apporte les pains, supports de mon estomac.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Apporte ici l'orbe de mon bouclier à la Gorgôn.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi rire largement?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi savourer délicieusement?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un
+vieillard qui va être accusé de lâcheté.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard
+qui fait pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Avec cela, je tiendrai tête aux ennemis.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Esclave, maintiens les couvertures du bouclier.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Esclave, maintiens les plats de la corbeille.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Moi, je vais prendre et porter moi-même mon sac de
+campagne.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route!
+Il neige. Babæax! C'est une campagne d'hiver.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Prends le dîner: c'est une campagne de buveurs.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mettez-vous de bon c&oelig;ur en campagne. Mais quelles
+routes différentes ils suivent tous les deux! L'un boira,
+couronné de fleurs, et toi, transi de froid, tu monteras la
+garde. Celui-là va coucher avec une jolie fille et se faire
+frictionner je ne sais quoi.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et poète,
+être tout simplement confondu par Zeus, lui qui, khorège
+aux Lénæa, m'a renvoyé tristement sans souper! Puissé-je
+le voir guetter une sépia qui, cuite, croustillante, salée,
+est servie sur table; et qu'au moment de la prendre,
+elle lui soit enlevée par un chien, qui s'enfuit!</p>
+
+<p class="centre">SECOND DEMI-CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que ce soit là pour lui un premier malheur; puis, qu'il
+lui arrive une autre aventure nocturne! Que revenant
+fiévreux chez lui des man&oelig;uvres de cavalerie, il rencontre
+Orestès ivre, qui lui casse la tête, pris d'un accès
+de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant la
+nuit, il saisisse à pleine main un étron encore tout chaud;
+qu'il lance ce genre de pierre, manque son coup, et
+frappe Kratinos!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau!
+Faites chauffer de l'eau dans une petite marmite, préparez
+des linges, du cérat, de la laine grasse et des tampons de
+charpie pour la cheville. Notre maître s'est blessé à un
+pieu, en sautant un fossé; il s'est déboîté et luxé la cheville,
+s'est brisé la tête contre une pierre et a fait jaillir la
+Gorgôn hors du bouclier. La grande plume du hâbleur
+gisant au milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible:
+«O astre radieux, je te vois aujourd'hui pour la
+dernière fois; la lumière m'abandonne; c'est fait de
+moi! » A ces mots, il tombe dans un bourbier, se relève,
+rencontre des fuyards, poursuit les brigands et les presse
+de sa lance. Mais le voici lui-même. Ouvre la porte.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Oh! là, là! Oh! là, là! Horribles souffrances, je suis
+glacé. Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a
+frappé! Mais ce qu'il y aurait pour moi de plus cruel,
+c'est que Dikæopolis me vît blessé, et me rît au nez de
+mes infortunes.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS, <i>entrant avec deux courtisanes</i>.</p>
+
+<p>Oh! là, là! Oh! là, là! quelles gorges! C'est ferme
+comme des coings! Baisez-moi tendrement, mes trésors;
+vos bras autour de mon cou; vos lèvres sur les miennes!
+Car j'ai le premier vidé ma coupe.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Cruel concours de malheurs! Hélas! hélas! quelles
+blessures cuisantes!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Hé! hé! salut, cavalier Lamakhos!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Infortuné que je suis!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Pourquoi m'embrasses-tu?</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Pourquoi me mords-tu?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Quel malheur pour moi d'avoir payé ce rude écot!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il y avait un écot à payer à la fête des
+Coupes?</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Ah! ah! Pæan! Pæan!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pæania.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes
+amis.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et vous deux, prenez-moi juste la moitié du corps, mes
+amies.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>J'ai le vertige de ce coup de pierre à la tête. Je suis
+pris d'étourdissements.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements
+et d'éblouissements.</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains médicales.</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Portez-moi auprès des juges. Où est le roi du festin?
+Donnez-moi l'outre!</p>
+
+<p class="centre">LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Une lance m'a percé les os. Quelle douleur!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS, <i>montrant l'outre</i>.</p>
+
+<p>Voyez, elle est vide! Tènella! Tènella! Chantons victoire!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tènella! comme tu dis, bon vieillard, victoire!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un
+trait.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tènella! donc, brave homme! Emporte l'outre!</p>
+
+<p class="centre">DIKÆOPOLIS.</p>
+
+<p>Suivez, maintenant, en chantant: «Tènella! Victoire!»</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, nous te ferons un cortège de fête, chantant:
+«Tènella! Victoire! » pour toi et pour l'outre!</p>
+
+<h3>FIN DES AKHARNIENS</h3>
+
+
+
+
+<a id="Chevaliers"></a><h1>LES CHEVALIERS</h1>
+
+<p>(L'AN 425 AVANT J.-C.)</p>
+
+
+<p><i>Les Chevaliers</i> sont dirigés contre le démagogue Cléon qui s'était mis
+à la tête des affaires après la mort de Périclès, et qui, à la suite de son
+succès de Sphactérie, était devenu l'idole du peuple, personnifié dans la
+pièce par le bonhomme Dèmos. Le vieillard, circonvenu à la fois par
+Cléon, transformé en corroyeur, et par le marchand d'andouilles Agoracritos,
+finit par voir clair dans leur jeu. Cléon est chassé. Agoracritos,
+faisant amende honorable, sert consciencieusement son maître qui recouvre
+la jeunesse et la raison.</p>
+
+
+
+
+<h2>PERSONNAGES DU DRAME</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Dèmosthénès.</span></p>
+<p><span class="sc">Nikias.</span></p>
+<p><span class="sc">Un marchand d'andouilles</span> nommé <span class="sc">Agorakritos.</span></p>
+<p><span class="sc">Kléôn.</span></p>
+<p><span class="sc">Ch&oelig;ur de chevaliers.</span></p>
+<p><span class="sc">Dèmos.</span></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>La scène se passe devant la maison de Dèmos.</i></p>
+
+
+
+
+<h1>LES CHEVALIERS</h1>
+
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Iattatæax! Que de malheurs! Iattatæ! Que ce Paphlagonien,
+cette nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu
+par les dieux! Depuis qu'il s'est glissé dans la maison, il
+ne cesse de rouer de coups les serviteurs.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Malheur, en effet, à ce prince de Paphlagoniens, avec
+ses calomnies!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Pauvre malheureux, comment vas-tu?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Mal, comme toi.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Viens, approche, gémissons de concert sur le mode
+d'Olympos.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS <i>et</i> NIKIAS.</p>
+
+<p>Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux
+chercher quelque moyen de salut pour nous et ne pas
+pleurer davantage?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Mais quel moyen? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Dis-le plutôt, afin qu'il n'y ait pas de dispute.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Non, par Apollôn! pas moi. Allons, parle hardiment,
+puis je te dirai mon avis.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Que ne me dis-tu plutôt ce qu'il faut que je dise?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je
+en grand style, en style euripidien?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Non, non, pas à moi, pas à moi: ne me sers pas un
+bouquet de cerfeuil, mais trouve un chant de départ de
+chez notre maître.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Eh bien, dis: «Échappons!» comme cela, tout d'un
+trait.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Je le dis: «Échappons!»</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Ajoute ensuite le mot: «Nous», au mot: «Échappons».</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>«Nous!»</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>A merveille! A présent, comme procédant par légères
+secousses de la main, dis d'abord: «Échappons,» ensuite:
+«Nous,» puis: «A la hâte!»</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>«Échappons, échappons-nous, échappons-nous à la
+hâte!»</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Hein! N'est-ce pas délicieux?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit
+pour ma peau un mauvais présage.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Pourquoi cela?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Parce que les plus légères secousses de la main emportent
+la peau.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances
+présentes, ce serait d'aller tous les deux nous prosterner
+devant les statues de quelque dieu.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a
+des dieux?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Je le crois.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>D'après quel témoignage?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas
+juste?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu me ranges de ton avis. Mais considérons autre chose.
+Veux-tu que j'expose l'affaire aux spectateurs?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous
+faire voir clairement, par leur air, s'ils se plaisent à nos
+paroles et à nos actions.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Je commence donc. Nous avons un maître, d'humeur
+brutale, mangeur de fèves, atrabilaire, Dèmos le Pnykien,
+vieillard morose, un peu sourd. Au commencement de la
+noumènia, il a acheté un esclave, un corroyeur paphlagonien,
+coquin fieffé et grand calomniateur. Ce corroyeur
+paphlagonien, connaissant à fond le caractère du
+vieux, fait le chien couchant, flatte son maître, le caresse,
+le choie, le dupe avec des rognures de cuir et des
+mots comme ceux-ci: «Dèmos, il suffit d'avoir jugé une
+affaire: va au bain, mange, avale, dévore, reçois trois
+oboles: veux-tu que je te serve un souper?» Alors le
+Paphlagonien fait main-basse sur ce que l'un de nous a
+préparé et l'offre gracieusement à son maître. L'autre
+jour, je venais de pétrir à Pylos une galette lakonienne;
+par ses roueries et par ses détours il me la subtilise, et il
+sert comme de lui le mets de ma façon. Il nous éloigne
+et ne permet pas à un autre de soigner le maître; mais,
+armé d'une courroie, debout près de la table, il en écarte
+les orateurs. Il lui chante des oracles, et le bonhomme
+sibyllise. Puis, quand il le voit à l'état de brute, il met en
+&oelig;uvre son astuce; il lance effrontément mensonges et
+calomnies contre les gens de la maison; alors nous
+sommes fouettés, nous; et le Paphlagonien, courant après
+les esclaves, demande, menace, escroque en disant:
+«Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si vous ne m'obéissez
+pas, vous êtes morts aujourd'hui.» Nous donnons.
+Autrement, le vieux nous piétinerait et nous ferait
+chier huit fois davantage. Hâtons-nous donc, mon bon,
+de voir maintenant quelle voie à suivre et vers qui.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Le mieux, mon bon, c'est notre: «Échappons-nous! »</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien;
+il a l'&oelig;il à tout. Une de ses jambes est à Pylos, et l'autre
+à l'assemblée; si bien que, ses jambes ainsi écartées, son
+derrière est en Khaonia, ses mains en Ætolia et son esprit
+en Klopidia.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons
+à mourir de la mort la plus héroïque.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Mais quelle sera cette mort très héroïque?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau.
+Une mort comme celle de Thémistoklès n'est pas à
+dédaigner.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! buvons du vin pur à notre Bon Génie,
+et peut-être trouverons-nous quelque utile dessein.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Comment? Du vin pur? Tu songes à boire? Jamais
+homme ivre a-t-il trouvé quelque utile dessein?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles.
+Tu oses accuser le vin de pousser à la démence?
+Trouve-moi donc quelque chose de plus pratique que le
+vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait ses
+affaires, on gagne ses procès, on est en plein bonheur,
+on rend service aux amis. Allons, apporte-moi vite une
+cruche de vin! Que j'arrose mon esprit pour trouver une
+idée ingénieuse!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Hélas! Que nous fera ta boisson?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'étendre.
+Une fois ivre, je te débiterai sur tout ce qui nous intéresse
+un tas de petits conseils, de petites sentences et de
+petites raisons.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS. <i>Il rentre dans la maison et revient avec une cruche.</i></p>
+
+<p>Quelle chance de n'avoir pas été pris volant ce vin!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Bourré de gâteaux confisqués, le drôle ronfle, cuvant
+son vin et couché sur des cuirs.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin
+pur, en manière de libation.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Prends et fais une libation au Bon Génie: déguste, déguste
+la liqueur du Génie de Pramnè.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>O Bon Génie, c'est ta volonté et non pas la mienne.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et
+rapporte-les de la maison.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Soit; mais je crains que ce Bon Génie ne se trouve en
+être un Mauvais.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser
+mon esprit et dire quelque parole ingénieuse.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS. <i>Il sort un instant et il rentre aussitôt.</i></p>
+
+<p>Comme il pète, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi
+ne m'a-t-il pas surpris dérobant l'oracle, qu'il garde avec
+le plus de soin.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi,
+verse-moi à boire sans retard. Voyons ce qu'il y a là
+dedans. Oh! les oracles! Donne, donne-moi vite à boire!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Voyons, que dit l'oracle?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Verse encore!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il y a dans l'oracle: «Verse encore! »</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>O Bakis!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>A boire! Vite!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Il paraît que Bakis aimait à boire.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Ah! maudit Paphlagonien, voilà donc pourquoi tu gardais
+depuis si longtemps l'oracle qui te concerne, tu
+avais peur!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>De quoi?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Il est dit là comment il doit finir.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Et comment?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord
+un marchand d'étoupes doit avoir en main les affaires de
+la cité.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Voilà déjà un marchand! Et ensuite, dis?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Après lui, en second lieu, un marchand de moutons.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il à celui-là?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>D'être le maître, jusqu'à ce qu'il en arrive un plus scélérat.
+Alors il périt, et à sa place arrive le marchand de
+cuirs, le Paphlagonien rapace, braillard, à voix de charlatan.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Il faut donc que le marchand de moutons soit exterminé
+par le marchand de cuirs?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! Où trouver un autre marchand,
+un seul?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Il en est encore un, qui exerce un métier hors ligne.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu le veux?</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>C'est un marchand d'andouilles qui le renversera.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Un marchand d'andouilles! Par Poséidôn! le beau métier!
+Mais, dis-moi, où trouverons-nous cet homme?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Cherchons-le.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Tiens! le voici qui, grâce aux dieux, s'avance vers
+l'Agora.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens,
+mon très cher; avance, sauveur de la ville et le nôtre.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel
+comble de prospérité.</p>
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Voyons; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui
+l'oracle du dieu, quel il est. Moi, je vais avoir l'&oelig;il sur le
+Paphlagonien.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Allons, toi, dépose d'abord cet attirail, mets-le à terre;
+puis adore la terre et les dieux.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Soit: qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain
+plus que grand, chef de la bienheureuse Athènes.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Hé! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et
+vendre mes andouilles, au lieu de te moquer de moi?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Imbécile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files
+de peuple?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je les vois.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tu seras le maître de tous ces gens-là; et celui de l'Agora,
+des ports, de la Pnyx; tu piétineras sur le Conseil,
+tu casseras les stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras
+en prison; tu feras la débauche dans le Prytanéion.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet
+étal, et jette les yeux sur toutes les îles d'alentour.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je les vois.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! Et les entrepôts? Et les navires marchands?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>J'y suis.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur?
+Maintenant jette l'&oelig;il droit du côté de la Karia, et l'&oelig;il
+gauche du côté de la Khalkèdonia.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Effectivement; me voilà fort heureux de loucher!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car
+tu vas devenir, comme le dit cet oracle, un très grand
+personnage.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je
+un grand personnage?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>C'est pour cela même que tu deviendras grand, parce
+que tu es un mauvais drôle, un homme de l'Agora, un
+impudent.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Hé! hé! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu
+me parais avoir conscience que tu n'es pas sans mérite.
+Es-tu fils de gens beaux et bons?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>J'en atteste les dieux, je suis de la canaille.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien
+pour tes affaires!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, je n'ai pas reçu la moindre éducation;
+je connais mes lettres, et, chose mauvaise, même assez
+mal.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>C'est la seule chose qui te fasse du tort, même sue
+assez mal. La démagogie ne veut pas d'un homme instruit,
+ni de m&oelig;urs honnêtes; il lui faut un ignorant et un infâme.
+Mais ne laisse pas échapper ce que les dieux te
+donnent, d'après leurs oracles.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Que dit donc cet oracle?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse
+dans son tour énigmatique: «Oui, quand l'aigle corroyeur,
+aux serres crochues, aura saisi dans son bec le
+dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait de la saumure
+à l'ail des Paphlagoniens, et la divinité comblera de
+gloire les tripiers, à moins qu'ils ne préfèrent vendre des
+andouilles.»</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Que signifie: «Aux serres crochues»?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlève et
+emporte tout.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et le dragon?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le
+boudin aussi, et boudin et dragon se remplissent de sang.
+Or, l'oracle dit que l'aigle corroyeur sera dompté par le
+dragon, si celui-ci ne se laisse pas enjôler par des mots.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Oui, l'oracle me désigne; mais j'admire comment je
+serai capable de gouverner Dèmos.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais:
+brouille toutes les affaires comme tes tripes; amadoue
+Dèmos en l'édulcorant par des propos de cuisine: tu as
+tout ce qui fait un démagogue, voix canaille, nature perverse,
+langage des halles: tu réunis tout ce qu'il faut pour
+gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de
+la Pythie. Couronne-toi, fais des libations à la Sottise, et
+lutte contre notre homme.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Qui sera mon allié? Car les riches le craignent, et les
+pauvres en ont peur.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de
+mille, qui l'ont en haine: ils te viendront en aide, et avec
+eux les citoyens beaux et bons, les spectateurs sensés,
+moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne verras pas ses traits.
+Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son masque;
+on le reconnaîtra tout de même: le public n'est pas bête.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">NIKIAS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Le Paphlagonien sort.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas à vous réjouir
+vous deux qui, depuis longtemps, conspirez contre
+Dèmos. Que fait là cette coupe de Khalkis? Pas de doute
+que vous n'excitiez les Khalkidiens à la révolte. Vous
+mourrez, vous périrez, couple infâme!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas là? Brave marchand
+d'andouilles, ne gâte pas nos affaires. Citoyens
+Chevaliers, accourez: c'est le moment. Hé! Simôn, Panætios,
+n'appuyez-vous pas l'aile droite? Voici nos hommes.
+Toi, tiens bon, et fais volte-face. La poussière qu'ils
+soulèvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme, repousse
+l'ennemi et mets-le en fuite.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers,
+ce concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de
+rapines, ce vaurien, cet archivaurien! Je me plais à le
+dire plusieurs fois; car il est vaurien plusieurs fois par
+jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux abois, extermine.
+Hais-le comme nous le haïssons; crie à ses trousses!
+Prends garde qu'il ne t'échappe, vu qu'il connaît les passes
+par lesquelles Eukratès s'est sauvé droit dans du son.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Vieillards hèliastes, confrères du triobole, vous que je
+nourris de mes criailleries, en mêlant le juste et l'injuste,
+venez à mon aide, je suis battu par des conspirateurs.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics,
+avant le partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte
+un figuier, pour voir ceux qui sont encore verts, ou plus
+ou moins mûrs, et que, si tu en sais un insouciant et bonasse,
+tu le fais venir de la Khersonèsos, tu le saisis par le
+milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras, puis,
+lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu
+l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque
+est d'humeur moutonnière, riche, pas méchant et tremblant
+devant les affaires.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de
+vous que je suis battu, parce que j'allais proposer, comme
+un acte de justice, d'élever dans la ville un monument à
+votre bravoure.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir!
+Voyez, il rampe auprès de nous autres vieillards, pour
+nous friponner; mais, s'il réussit d'un côté, il échouera
+de l'autre; et, s'il se tourne par ici, il s'y cassera la
+jambe.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN, <i>battu</i>.</p>
+
+<p>O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je
+suis éventré!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser
+la ville?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES, <i>reparaissant</i>.</p>
+
+<p>Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne
+triomphal; mais, si tu le surpasses en impudence, à nous
+le gâteau au miel.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses
+sauces pour les trières des Péloponésiens.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court
+au Prytanéion le ventre vide, et qui en revient le ventre
+plein.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain,
+viande, poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>A mort, tout de suite!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je crierai trois fois plus fort que toi.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mes cris domineront tes cris.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Mes beuglements tes beuglements.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te dénoncerai, si tu deviens stratège.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je te résisterai comme un chien.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je rabattrai tes vanteries.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je déjouerai tes ruses.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ose donc me regarder en face.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te mettrai en pièces, si tu grognes.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je te couvrirai de merde, si tu parles.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je conviens que je suis un voleur. Et toi?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux
+qui m'ont vu.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres.
+Je te dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes
+sacrées, qui n'ont pas payé la dîme.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de
+ton impudence, l'assemblée entière, les finances, les
+greffes, les tribunaux. Agitateur brouillon, tu as rempli
+toute la cité de désordre, et tu as assourdi notre Athènes
+de tes cris; d'une roche élevée tu as l'&oelig;il sur les revenus,
+comme un pêcheur sur des thons.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a
+été ressemelée.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais
+rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment
+le cuir d'un mauvais b&oelig;uf, pour le vendre aux
+paysans, après une préparation frauduleuse, qui le faisait
+paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté un jour, qu'il
+s'allongeait de deux palmes.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins
+la risée complète de mes voisins et de mes amis:
+car, avant d'arriver à Pergasè, je nageais dans mes souliers.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>N'as-tu pas, dès le début, étalé ton impudence, qui est
+l'unique force des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire
+les étrangers opulents, toi le chef de l'État. Aussi, à ta vue,
+le fils de Hippodamos fond-il en larmes. Mais voici un
+autre homme, bien pire que toi, qui me ravit l'âme; il t'élimine,
+il te surpasse, c'est facile à voir, en perversité, en
+effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui as
+été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes,
+montre donc qu'une éducation sensée ne signifie rien.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Alors, écoutez quel est ce citoyen-là.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne me laisseras-tu point parler?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise
+lignée.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu ne me laisseras point parler?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais si, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est
+ce que je commencerai par débattre.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Oh! j'en crèverai.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non, je ne te laisserai pas.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en
+face?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire,
+tu saurais la découper dans le vif et l'accommoder comme
+il faut; mais veux-tu savoir ce qu'il me semble que tu as
+éprouvé? Ce qui arrive à tout le monde. Si, par hasard, tu
+as gagné une toute petite cause contre un métèque, durant
+la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à toi-même
+dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes
+amis; et tu te figures que tu es capable de parler? Pauvre
+fou!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville,
+abasourdie par ton unique bavardage, soit réduite au silence?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais quel homme m'opposerais-tu, à moi? Aussitôt que
+j'aurai avalé du thon chaud, et bu par là-dessus une coupe
+de vin pur, je me moquerai des stratèges de Pylos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi, quand j'aurai englouti une caillette de b&oelig;uf et un
+ventre de truie, et, par là-dessus, bu la sauce, à moi seul,
+je mettrai à mal les orateurs, et j'épouvanterai Nikias.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Tes paroles ne me déplaisent point; mais il y a une
+chose qui ne me va pas dans ces affaires, c'est que tu es
+seul à boire la sauce.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu
+battras les Milésiens.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Mais si je dévore des côtes de b&oelig;uf, je rachèterai nos
+mines.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout
+en l'air.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, je te tripoterai le derrière en guise d'andouilles.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai
+à la porte la tête en avant.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Par Poséidôn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y
+auras jeté.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Comme je te serrerai dans des entraves de bois!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je t'accuserai de lâcheté.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te taillerai en ronds de cuir.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je ferai de ta peau un sac à voleur.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te clouerai par terre.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je te couperai en petits morceaux.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je t'arracherai les paupières.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je te crèverai le jabot.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois
+dans la bouche, comme font les cuisiniers, puis nous lui
+arracherons la langue et nous examinerons avec soin et
+hardiment, par sa gorge béante, s'il a de la ladrerie au
+derrière.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et
+des êtres plus impudents que l'impudence de certains discours.
+L'affaire n'est pas sans importance. Allons, pousse,
+bouscule, ne fais rien à demi. Tu le tiens à bras-le-corps:
+s'il mollit, dès le premier choc, tu trouveras en lui un lâche;
+je connais, moi, son caractère.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tel, en effet, il a été toute sa vie; il n'a semblé être un
+homme que quand il a moissonné la récolte d'autrui:
+maintenant les épis qu'il a amenés tout engerbés de là-bas,
+il les fait sécher et il veut les vendre.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que
+Dèmos radote.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il dépasse toute impudence, et il ne change pas de couleur!
+Si je ne te hais pas, que je devienne une couverture
+du lit de Kratinos, et qu'on me donne un rôle dans une
+tragédie de Morsimos! O toi, qui te poses partout et dans
+toutes les affaires, pour en tirer profit, comme on voltige
+sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi vilainement
+que tu l'as trouvé! Car alors seulement je chanterai:
+«Bois, bois à la Bonne Fortune!» Je crois que le fils
+d'Ioulios, ce vieux cupide, se réjouirait et chanterait: «Io
+Pæan! Bakkhos! Bakkhos!»</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Poséidon! vous ne me surpasserez pas en impudence,
+ou alors que je n'aie jamais place aux sacrifices de
+Zeus Agoréen!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de
+fois reçus, dès mon enfance, et par les balafres des couteaux,
+que j'espère l'emporter dans cette lutte; ou c'est
+en vain que je suis devenu si gros, nourri de boulettes
+à la crasse.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>De boulettes, comme un chien! O chef-d'&oelig;uvre de
+méchanceté, comment donc un être nourri de la pâture
+d'un chien ose-t-il combattre contre un Cynocéphale?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'ai fait bien des tours, étant enfant. Entre
+autres j'attrapais les cuisiniers en leur disant: «Regardez
+donc, mes enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau,
+l'hirondelle!» Eux de regarder, et moi, pendant
+ce temps-là, de faire main-basse sur les viandes.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O masse de chair astucieuse, quelle prévoyante sagesse!
+Comme le mangeur d'orties, tu faisais ta main,
+avant le retour des hirondelles.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et en agissant ainsi, j'échappais aux regards: ou, si
+quelqu'un me voyait, je cachais la viande entre mes
+fesses, et je niais au nom des dieux. Aussi un orateur important
+me voyant agir ainsi: «Un jour, dit-il, cet enfant-là
+gouvernera le peuple.»</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il a prédit juste, et rien de clair comme sa conjecture:
+tu te parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrière.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, je mettrai fin à ton audace, ou plutôt, je crois, à
+la vôtre. Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolongé,
+bouleversant à la fois la terre et la mer.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je
+m'abandonnerai à un courant favorable, en te souhaitant
+des ennuis sans fin.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai à la sentine.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! ce n'est pas impunément que tu auras
+volé tant de talents aux Athéniens.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est
+va souffler la dénonciation.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je sais très bien que tu as dix talents tirés de Potidaïa.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour
+te taire?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Notre homme le prendrait volontiers. Lâche les câbles:
+le vent est moins fort.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu auras à tes trousses quatre procès de cent talents.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et toi vingt pour désertion, et plus de mille pour vols.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je dis que tu descends de profanateurs de la Déesse.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je dis que ton grand-père a été doryphore...</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>De qui? Dis.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>De Byrsina, la mère d'Hippias.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu es un imposteur.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et toi un coquin.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Frappe vigoureusement.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Aïe! aïe! les conjurés m'assomment.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre à coups
+de tripes et de boyaux: châtie bien notre homme. O
+robuste masse de chair et âme généreuse entre toutes,
+tu apparais comme un sauveur à la cité et à nous les citoyens.
+Avec quel bonheur tu as daubé notre homme
+dans tes paroles! Comment nos louanges égaleraient-elles
+notre joie?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! par Dèmètèr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait
+ces intrigues, mais j'avais l'&oelig;il sur cette charpente et sur
+cette colle.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR, <i>au marchand d'andouilles</i>.</p>
+
+<p>Malheur à nous! Est-ce que tu n'as pas à ton service
+quelques termes de charronnage?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je sais ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire
+des Argiens nos amis, il négocie personnellement avec
+les Lakédæmoniens. Et je connais, moi, les soufflets de
+la forge: c'est la question des captifs qu'on bat sur l'enclume.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Bien, très bien, voilà l'enclume opposée à la colle!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Il y a là-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais
+tes présents d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas
+plus que l'envoi de tes amis, à ne pas dénoncer ta conduite
+aux Athéniens.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, je me rends immédiatement au Conseil révéler
+toute votre conspiration, vos réunions nocturnes dans la
+ville, tous vos serments aux Mèdes et à leur Roi sans
+compter ce que vous avez fourragé en B&oelig;otia.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Combien donc se vend le fourrage chez les B&oelig;otiens?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! par Hèraklès! je vais te corroyer.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la résolution?
+C'est le moment de le montrer comme le jour où tu cachais,
+dis-tu, de la viande dans ton derrière. Hâte-toi de
+courir à la salle du Conseil; car il va s'y ruer, lui, pour
+nous calomnier en jetant les hauts cris.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>J'y cours; mais d'abord je vais déposer ici tout de suite
+ces tripes et ces couteaux.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin
+que tu puisses en faire glisser les calomnies.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>C'est bien dit: on en use ainsi chez les maîtres de
+gymnastique.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Maintenant, prends ceci, et avale! (<i>Il lui donne de l'ail.</i>)</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>Afin, mon cher, que tu te battes mieux, après avoir
+mangé de l'ail. Et hâte-toi! Vite!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Ainsi fais-je.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOSTHÉNÈS.</p>
+
+<p>N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de
+ronger la crête, et ne reviens qu'après lui avoir dévoré
+le jabot.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Vas-y donc gaiement: réussis selon mes v&oelig;ux; et que
+Zeus te garde! Puisses-tu revenir vainqueur vers nous,
+chargé de couronnes! Et vous (<i>s'adressant aux spectateurs</i>);
+prêtez l'oreille à nos anapestes, vous qui, sur les différents
+genres consacrés aux Muses, avez exercé votre esprit.</p>
+
+<p class="centre">PARABASE <i>ou</i> CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'eût contraint
+à monter sur le théâtre pour réciter des vers, il n'y
+aurait point aisément réussi. Aujourd'hui notre poète en
+est digne, parce qu'il a les mêmes haines que nous, l'audace
+de dire ce qui est juste et le courage d'affronter
+le typhon et la tempête. Il affirme que plusieurs d'entre
+vous sont venus lui témoigner leur surprise, et lui demander
+formellement pourquoi il est resté si longtemps
+sans réclamer un Ch&oelig;ur pour lui: il nous a chargés de
+vous en dire la raison. Il dit que ses délais ne sont pas
+un acte de folie; il croit que l'art de la comédie est le
+plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent;
+très peu réussissent. Il connaît depuis longtemps votre
+humeur changeante et comment vous délaissez les anciens
+poètes quand la vieillesse les prend. Il sait ce qui
+est advenu à Magnès, lorsque ses tempes ont blanchi,
+lui qui dressa de nombreux trophées en signe de victoire
+sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons,
+Joueurs de luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant
+le visage en vert de Grenouilles, cela n'a servi
+de rien: il a fini, vieillard, car il n'était plus jeune, par
+être rejeté à cause de son âge, parce que sa verve moqueuse
+l'avait abandonné. L'auteur se souvient aussi de
+Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide à
+travers les plaines, dévastant ses bords, entraînant chênes,
+platanes et rivaux déracinés. On ne pouvait chanter, dans
+un banquet, que: «Doro à la chaussure de figuier», et:
+«Auteurs d'hymnes élégants», tant ce poète florissait.
+Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez pas
+pitié; les clous d'ambre sont tombés, le ton est faux, et
+les harmonies discordantes. Vieillard, il se met à errer,
+comme Konnas, portant une couronne desséchée, mourant
+de soif, lui qui méritait, pour ses anciennes victoires,
+de boire dans le Prytanéion et, au lieu de radoter, de s'asseoir
+au théâtre, tout parfumé, près de Dionysos. Quelles
+colères, quels sifflets Kratès a supportés de vous, lui qui
+vous renvoyait régalés, à peu de frais, pétrissant de sa
+bouche délicate les pensées les plus ingénieuses! Et cependant
+il s'est maintenu seul, tantôt essuyant une chute,
+tantôt n'en éprouvant pas.</p>
+
+<p>Ces craintes retenaient toujours notre poète; et il disait
+souvent qu'il faut être rameur, avant de prendre en
+main le gouvernail; avoir gardé la proue et observé les
+vents, avant de diriger soi-même le navire. Pour tous ces
+motifs, dignes d'un homme réservé, qui ne se lance pas
+follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots
+d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations
+glorieuses des Lénæa, afin que le poète s'en
+aille joyeux, ayant réussi à son gré, et le front rayonnant
+de bonheur.</p>
+
+<p>Dieu des chevaux, Poséidôn, à qui plaît le hennissement
+sonore des coursiers aux sabots d'airain, et l'essor
+des trières salariées aux éperons noirs, et la lutte des
+jeunes gens sur leurs chars magnifiques et ruineux, viens
+ici vers nos ch&oelig;urs, ô souverain au trident d'or, roi des
+dauphins, dieu du Sounion et du Géræstos, fils de Kronos,
+ami de Philémôn, et de tous les autres dieux le plus cher
+aux Athéniens à l'heure présente.</p>
+
+<p>Nous voulons chanter la gloire de nos pères, parce
+qu'ils furent des hommes dignes de cette terre et du péplos,
+toujours vainqueurs dans les combats terrestres et
+navals, honorant leur cité. Jamais aucun d'eux, en voyant
+les ennemis, ne les a comptés, mais leur c&oelig;ur était tout
+prêt à combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'épaule, dans
+une mêlée, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait à la
+charge. Jamais un stratège, en ces temps-là, n'aurait demandé
+à Kléænétos le droit d'être nourri. Aujourd'hui, si
+l'on n'obtient pas la préséance et le droit à la nourriture,
+on refuse de combattre. Pour nous, nous sommes résolus
+à défendre gratuitement et avec courage la patrie et les
+dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul:
+si la paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous
+refuse pas de laisser croître notre chevelure et de nous
+brosser la peau avec la strigile.</p>
+
+<p>O protectrice de la cité, Pallas, toi, la très sainte,
+déesse d'un pays puissant par la guerre et par le génie
+de ses poètes, viens et amène avec toi notre compagne
+dans les expéditions et dans les batailles, la Victoire, amie
+de nos Ch&oelig;urs, et qui lutte dans nos rangs contre les
+ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par tous les
+moyens, procurer à ces hommes la victoire, et plus que
+jamais aujourd'hui. Ce que nous devons à nos coursiers,
+nous voulons en faire l'éloge: ils sont dignes de nos
+louanges: dans beaucoup d'affaires, ils nous ont secondés,
+incursions et combats. Mais n'admirons pas trop ce qu'ils
+ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement
+lancés sur les barques de transport, munis de tasses militaires,
+d'ail et d'oignon; saisissant ensuite les rames
+comme nous autres mortels, se courbant et s'écriant:
+«Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus d'ardeur! Que
+faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras?» Ils
+firent une descente à Korinthos: là, les plus jeunes se
+creusèrent des lits avec leurs sabots et allèrent chercher
+des couvertures: ils mangèrent des pagures au lieu de
+l'herbe de Médie, soit à leur sortie de l'eau, soit en les
+poursuivant au fond de la mer. Aussi Théoros fait-il dire
+à un crabe de Korinthos: «Il est cruel, ô Poséidon, que
+je ne puisse, ni au fond de l'abîme, ni sur terre, ni sur
+mer, échapper aux Chevaliers!»</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR, <i>au marchand d'andouilles</i>.</p>
+
+<p>O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que
+ton absence nous a donné d'inquiétude! Mais maintenant
+puisque tu es revenu sain et sauf, raconte-nous comment
+la lutte s'est passée.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai été vainqueur au
+Conseil?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est donc maintenant qu'il nous convient à tous de
+pousser des cris. Oui, tu parles bien; mais tes actes sont
+encore au-dessus de tes paroles. Voyons, raconte-moi
+tout en détail. Il me semble que je ferais même une longue
+route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme, parle
+avec confiance; nous sommes tous ravis de toi.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Assurément, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant
+d'ici, j'ai suivi notre homme sur les talons; et lui, à peine
+entré, fait éclater sa voix comme un tonnerre, se déchaînant
+contre les Chevaliers, entassant contre eux des
+montagnes et les traitant de conspirateurs, comme si
+c'était réel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se
+laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges;
+les regards s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi,
+voyant le Conseil accueillant ses discours et trompé par
+ses impostures: «Voyons, m'écrié-je, dieux protecteurs
+de la Bassesse, de l'Imposture, de la Sottise, de la Friponnerie,
+de la Bouffonnerie, et toi, Agora, où je fus
+élevé dès l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace,
+une langue agile et une voix impudente!» Pendant que
+je fais cette prière, un débauché pète à ma droite, et moi
+je me prosterne; puis, poussant la barre avec mon derrière,
+je la fais sauter et, ouvrant une bouche énorme,
+je m'écrie: «O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes
+nouvelles, et c'est à vous d'abord que j'en veux
+faire part. Car, depuis que la guerre s'est déchaînée sur
+nous, je n'ai jamais vu les anchois à meilleur marché.»
+Aussitôt la sérénité se répand sur les visages et l'on me
+couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue en
+leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantité
+d'anchois pour une obole, qui est d'accaparer les plats
+chez les fabricants. Ils applaudissent et restent devant
+moi bouche bée. Soupçonnant la chose, le Paphlagonien,
+qui sait bien aussi le langage qui plaît le plus au
+Conseil, émet son avis: «Citoyens, dit-il, je crois bon,
+pour les heureux événements qui vous sont annoncés,
+d'immoler cent b&oelig;ufs à la déesse.» Le Conseil l'écoute
+de nouveau avec faveur; et moi, me voyant battu par de
+la bouse de vache, je porte le nombre à deux cents
+b&oelig;ufs; puis je propose de faire v&oelig;u à Agrotera de mille
+chèvres pour le lendemain, si les anchois ne sont qu'à
+une obole le cent. Les têtes du Conseil se reportent vers
+moi. L'autre, entendant ces mots, en est abasourdi et bat
+la campagne. Alors les prytanes et les archers l'entraînent.
+Quelques-uns se lèvent et devisent bruyamment au
+sujet des anchois, tandis que notre homme leur demande
+en grâce un instant de délai. «Écoutez au moins, dit-il,
+ce que dit le héraut des Lakédæmoniens: il est venu pour
+traiter.» Mais tout le monde crie d'une seule voix: «Pour
+traiter maintenant? Imbécile! puisqu'ils savent que les
+anchois sont chez nous à bon marché, qu'avons-nous
+besoin de traités? Que la guerre suive son cours!» Les
+Prytanes crient de lever la séance, et chacun de sauter
+par-dessus les barrières de tous les côtés. Moi, je cours
+acheter la coriandre et tout ce qu'il y a de ciboules sur
+l'Agora, puis j'en donne à ceux qui en ont besoin pour
+assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur
+être agréable. Tous m'accablent d'éloges, de caresses,
+si bien que j'ai dans ma main le Conseil entier pour une
+obole de coriandre, et me voici.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a
+pour soi la Fortune. Le fourbe a trouvé un rival mieux
+pourvu que lui de fourberies, de toutes sortes de ruses,
+de paroles décevantes. Mais fais en sorte de terminer la
+lutte à ton avantage, sûr d'avoir en nous des alliés dévoués
+depuis longtemps.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague
+devant lui, troublant, bouleversant tout, comme pour
+m'engloutir. Peste de l'effronterie!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens
+mensonges, que je m'en aille en morceaux!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je suis ravi de tes menaces, je ris de tes bouffées de
+jactance, je danse le mothôn, et je chante cocorico!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! par Dèmètèr! si je ne te mange pas, sortant de cette
+terre, que je meure!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Si tu ne me manges pas? Et moi, si je ne t'avale pas, et
+si, après t'avoir englouti, je ne viens pas à crever!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je t'étranglerai, j'en jure par la préséance que m'a conférée
+Pylos!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Ta préséance! Quel bonheur pour moi de te voir descendre
+de ta préséance au dernier rang des spectateurs!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te mettrai des entraves de bois, j'en atteste le ciel!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Quel emportement! Voyons, que te donnerais-je bien
+à manger? Que mangerais-tu avec le plus de plaisir? Une
+bourse?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je t'arracherai les entrailles avec mes ongles.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je te rognerai les vivres du Prytanéion.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je te traînerai devant Dèmos, pour avoir justice de toi.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi aussi, je t'y traînerai, et je te dénoncerai encore
+plus fort.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, misérable, il ne te croit pas; et moi je m'en ris
+autant que je le veux.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tu te figures donc que Dèmos est absolument à toi?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est que je sais de quoi il faut le régaler.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tu fais comme les nourrices, tu le nourris mal: mâchant
+les morceaux, tu lui en mets un peu dans la bouche,
+et tu en dévores les trois quarts.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Zeus! je puis, grâce à mon adresse, dilater ou resserrer
+Dèmos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Mon derrière en fait autant.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne crois pas, mon bon, te jouer de moi comme dans le
+Conseil. Allons devant Dèmos!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Rien n'empêche. Voyons, marche: que rien ne nous
+arrête.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>O Dèmos, sors ici.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Par Zeus! ô mon père, sors ici.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Sors, ô mon petit Dèmos, mon cher ami, sors, afin de
+voir comme on m'outrage.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Quels sont ces braillards? N'allez-vous pas décamper
+de ma porte? Vous m'avez arraché ma branche d'olivier.
+Qui donc, Paphlagonien, te fait injure?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est à cause de toi que je suis frappé par cet homme
+et par ces jeunes gens.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Parce que je t'aime, Dèmos, et que je suis épris de toi.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS, <i>au marchand d'andouilles</i>.</p>
+
+<p>Et toi, au fait, qui es-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Son rival. Il y a longtemps que je t'aime et que je veux
+te faire du bien, ainsi qu'un grand nombre de gens qui
+sont beaux et bons; mais nous ne le pouvons pas à cause
+de cet homme. Car toi tu ressembles aux garçons aimés:
+tu ne reçois pas les gens beaux et bons, et tu te donnes à
+des marchands de lanternes, à des savetiers, à des bourreliers,
+à des corroyeurs.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je fais du bien à Dèmos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et comment, dis-le-moi?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Supplantant les stratèges qui étaient à Pylos, j'y ai fait
+voile, et j'en ai ramené les Lakoniens captifs.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, en me promenant, j'ai enlevé d'une boutique la
+marmite qu'un autre faisait bouillir.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Toi, cependant, Dèmos, hâte-toi de convoquer l'assemblée,
+pour décider qui de nous deux t'est le plus dévoué,
+et pour lui accorder ton amour.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Oui, oui, décide, pourvu que ce ne soit pas sur la Pnyx.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Je ne puis siéger dans un autre endroit; il faut donc,
+selon la coutume, se rendre à la Pnyx.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis, c'est fait de moi. Chez lui, ce
+vieillard est le plus sensé des hommes; mais, dès qu'il
+est assis sur ces bancs de pierre, il est bouche béante,
+comme s'il attachait des figues par la queue. (<i>La scène
+change et représente la Pnyx.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et maintenant il te faut lâcher tous les cordages, avoir
+à ton service une résolution vigoureuse et des paroles
+sans réplique, pour l'emporter sur lui. Car c'est un homme
+retors, passant facilement par les pas difficiles. Aussi faut-il
+te multiplier pour t'élancer sur lui. Seulement, prends
+garde; et, avant qu'il fonde sur toi, lève les dauphins et
+lance ta barque.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Souveraine Athèna, protectrice de la cité, c'est toi que
+j'invoque. Si auprès du peuple athénien je suis le mieux
+en posture après Lysiklès, Kynna et Salabakkho, sans rien
+faire, comme maintenant, je dîne dans le Prytanéion; si, au
+contraire, je te hais, et si je ne combats pas, même seul,
+pour ta défense, que je meure, que je sois scié vif, et que
+ma peau soit découpée en lanières!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, Dèmos, si je ne t'aime et ne te chéris, qu'on
+me dépèce et qu'on me fasse cuire en petits morceaux;
+et, si tu ne crois pas à mes paroles, que je sois râpé dans
+un hachis avec du fromage, accroché par les testicules et
+traîné au Kéramique!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Et comment, Dèmos, peut-il y avoir un citoyen qui
+t'aime plus que moi? D'abord, tant que je t'ai conseillé,
+j'ai accru ta richesse publique, tordant ceux-ci, étranglant
+ceux-là, sollicitant les autres, n'ayant souci d'aucun des
+particuliers, si je te faisais plaisir.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Il n'y a là, Dèmos, rien de merveilleux; et moi aussi
+j'en ferai autant. Volant pour toi le pain des autres, je te
+le servirai. Mais comment il n'a pour toi ni affection ni
+bienveillance, je te le prouverai tout d'abord: il ne songe
+qu'à se chauffer avec ta braise. Car toi, qui as tiré l'épée
+contre les Mèdes pour sauver le pays à Marathôn, et qui,
+vainqueur, nous as fourni la matière de grands effets de
+langue, il n'a nul souci de toi, durement assis sur les
+pierres, tandis que je t'apporte ce tapis fait par moi. Lève-toi,
+assois-toi sur ce siège moelleux, afin de ne pas user ce
+qui t'a servi à Salamis.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Homme, qui es-tu? Ne serais-tu pas quelque descendant
+de Harmodios? Ce que tu fais là est vraiment généreux
+et populaire.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ce sont là de bien petites attentions pour montrer son
+dévouement.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et toi, tu l'as pris avec des appâts bien plus minces.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>S'il a jamais paru un homme qui fût un meilleur défenseur
+de Dèmos et un plus grand ami que moi, je veux y
+engager ma tête.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tu l'aimes, toi qui, le voyant habiter dans des tonneaux,
+des nids de vautours, des tourelles, n'en as pas eu
+pitié, depuis huit ans, mais l'as tenu enfermé et comprimé.
+Lorsque Arkheptolémos t'apportait la paix, tu l'as rejetée,
+chassant de la ville, à coups de pied au derrière, la députation
+qui proposait la trêve.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>C'était pour qu'il commandât à tous les Hellènes, car il
+est dit dans les oracles qu'il recevra un jour, en Arkadie,
+trois oboles à titre d'hèliaste, s'il a quelque patience. Et
+moi, je ne cesserai de le nourrir et de le soigner, cherchant,
+par le bien ou par le mal, à lui faire avoir son triobole.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non, par Zeus! tu ne songeais pas à le rendre maître de
+l'Arkadie, mais plutôt à rapiner toi-même, et à rançonner
+les villes. Tu veux que Dèmos, perdu dans la guerre et
+dans les brouillards des fourberies que tu machines, n'ait
+pas les yeux sur toi, mais que, pressé par la nécessité, le
+besoin, l'attente de son salaire, il tende la bouche vers
+toi. Or, si quelque jour, retournant aux champs vivre en
+paix, se réconfortant de grains de froment grillés, et revenant
+au bon moment à ses olives, il reconnaît de quels
+biens l'a privé ta solde misérable, il viendra, paysan farouche,
+invoquer un jugement contre toi. Tu le sais; aussi
+tu le trompes, et tu le berces de songes sur ton compte.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une indignité que tu parles ainsi, et que tu
+me calomnies devant les Athéniens et devant Dèmos, pour
+qui j'ai fait beaucoup plus, j'en atteste Dèmètèr, que Thémistoklès,
+dans l'intérêt de la ville?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>«O cité d'Argos, entendez-vous ce qu'il dit?» Toi, t'égaler
+à Thémistoklès, lui qui, trouvant notre ville opulente,
+l'a remplie jusqu'aux lèvres, qui, comme surcroît à ses
+repas, lui a fait un plat du Pirée, et qui, sans retrancher
+rien du passé, lui a servi de nouveaux poissons. Mais toi,
+tu n'as cherché qu'à réduire les Athéniens à l'état de
+pauvre petit peuple, en les murant et en leur chantant des
+oracles, et tu te mets au-dessus de Thémistoklès! Lui, il
+est exilé de sa terre natale, et toi, tu manges les gâteaux
+d'Akhilleus.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas dur pour moi, Dèmos, d'entendre de pareilles
+choses de la bouche de cet homme, parce que je
+t'aime?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Tais-toi, tais-toi donc, et fais trêve à tes méchancetés.
+C'est trop, et depuis trop longtemps jusqu'ici, que, sans
+m'en douter, je suis ta dupe.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>C'est le plus scélérat des hommes, ô mon cher petit
+Dèmos: il a fait toutes les méchancetés possibles, pendant
+que tu bâillais; il coupe à la racine les tiges des concussions,
+les avale, et puise à deux mains dans les fonds
+de l'État.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu ne vas pas rire: je vais t'accuser, moi, d'avoir volé
+trente mille drakhmes.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Pourquoi ce bruit de vagues et de rames du plus grand
+scélérat envers le peuple d'Athènes? Je prouverai, par
+Dèmètèr, ou que je meure, que tu as accepté plus de
+quarante mines de Mitylènè.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O toi, qui sembles un grand bienfaiteur de tous les
+hommes, je loue ton éloquence. Si tu continues ainsi, tu
+seras le plus grand des Hellènes; seul, tu gouverneras la
+république et tu commanderas aux alliés, tenant en main
+le trident, à l'aide duquel tu recueilleras d'immenses richesses,
+dans l'agitation et dans le trouble. Mais ne lâche
+pas cet homme, puisqu'il t'a donné prise: tu le vaincras
+facilement avec de tels poumons.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, braves gens, la chose n'en est pas là, par Poséidon!
+Car j'ai fait un acte de nature à fermer la bouche à
+tous mes ennemis, tant qu'il restera un des boucliers de
+Pylos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Arrête-toi à ces boucliers: c'est un avantage que tu
+me donnes. Il ne fallait pas, si tu aimes Dèmos, être assez
+imprévoyant pour les laisser suspendre avec leurs brassards.
+Mais c'est là, ô Dèmos, qu'est la finesse. Si tu voulais
+châtier cet homme, tu ne le pourrais pas. Tu vois,
+en effet, autour de lui un cortège de jeunes corroyeurs;
+près d'eux se tiennent des marchands de miel et de fromages;
+cela fait une ligue; de sorte que, si tu frémis de
+colère et si tu songes à l'ostracisme, ils enlèveront la nuit
+les boucliers, et courront s'emparer des greniers.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Les brassards y sont? Scélérat, que de
+temps tu m'as trompé, dupé!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mon cher, ne crois pas ce qu'il dit; ne te figure pas
+trouver un meilleur ami que moi. Seul, j'ai fait cesser les
+conspirateurs: aucun complot tramé dans la ville ne m'a
+échappé, et je me suis mis tout de suite à crier.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tu as fait comme les pêcheurs d'anguilles: lorsque le
+lac est calme, ils ne prennent rien; mais, quand ils remuent
+la vase en haut et en bas, ils en prennent. Ainsi,
+tu prends quand tu as troublé la ville. Mais dis-moi une
+seule chose: toi qui vends tant de cuirs, lui as-tu jamais
+donné une semelle de soulier, toi qui te dis son ami?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Jamais, par Apollôn!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tu le connais donc, et ce qu'il est. Moi, j'ai acheté
+pour toi cette paire de chaussures, et je te la donne à
+porter.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Je juge que de tous ceux que je connais tu es le meilleur
+citoyen à l'égard du peuple, le plus bienveillant pour
+la ville et pour nos orteils.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>N'est-il pas dur de voir qu'une paire de souliers ait le
+pouvoir d'enlever le souvenir de tous mes services? C'est
+moi qui ai mis fin à certains accouplements, en biffant
+Gryttos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>N'est-il donc pas étrange que tu inspectes les derrières,
+et que tu mettes fin à ces accouplements? Peut-être aussi
+ne les faisais-tu cesser que par envie, de peur que ces
+gens-là ne devinssent orateurs. Mais, voyant ce pauvre
+vieillard sans tunique, tu ne l'as jamais jugé digne d'une
+robe à manches pour l'hiver; et moi, Dèmos, je te donne
+celle-ci.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Voilà une chose à laquelle Thémistoklès n'a jamais
+songé! Cependant, c'est une belle invention que le Pirée;
+mais pourtant, elle ne semble pas plus grande que celle
+de cette robe à manches.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis, par quelles singeries tu me
+supplantes!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non pas; mais je fais comme un buveur pressé d'aller
+à la selle: je me sers de tes façons d'agir comme de sandales.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais tu ne me surpasseras pas en petits soins: je vais
+revêtir Dèmos de cet habillement; et toi, gémis, infâme.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Pouah! va-t'en crever aux corbeaux! Tu pues horriblement
+le cuir.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Mais c'est à dessein qu'il t'a fourré dans ce vêtement;
+il veut que tu étouffes. Et il y a longtemps qu'il trame
+contre toi. Te rappelles-tu cette tige de silphion, qu'il
+t'a vendue à si bon compte?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Je m'en souviens.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>C'est lui qui avait eu soin qu'elle tombât à vil prix,
+afin que chacun en mangeât, et qu'ensuite, dans la Hèliæa,
+les juges s'empoisonnassent les uns les autres en vessant.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Par Poséidon! c'est ce que m'a dit un vidangeur.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et vous, à force de vesser, n'étiez-vous pas devenus
+tout jaunes?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Par Zeus! c'était une invention digne de Pyrrhandros!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>De quelles bouffonneries, misérable, viens-tu me troubler!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>La Déesse m'a ordonné de te vaincre en hâbleries.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais tu n'y parviendras pas; car j'ai l'intention, Dèmos,
+de te servir, sans que tu fasses rien, le plat de ton salaire.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, je te donne cette petite boîte et ce médicament,
+pour te frotter les ulcères des jambes.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, j'épilerai tes cheveux blancs et je te rajeunirai.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tiens, prends cette queue de lièvre pour essuyer tes
+deux petits yeux.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Quand tu te moucheras, Dèmos, essuie-toi à ma tête.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non, à la mienne.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, à la mienne! Je te ferai nommer triérarkhe, pour
+épuiser tes fonds; tu auras un vieux navire, où il faudra
+sans cesse des dépenses et des réparations, et je m'arrangerai
+de manière que tu prennes des voiles pourries.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Notre homme bout; cesse, cesse de chauffer; retire
+un peu de bois, et écume ses menaces avec ceci. (<i>Il lui
+présente une cuillère.</i>)</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu me le paieras cher; je t'écraserai d'impôts, je m'empresserai
+de te porter sur la liste des riches.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi je ne fais pas de menaces, je te souhaite seulement
+ceci, c'est que, la poêle chauffant pour frire des sépias,
+au moment où tu vas proposer ton avis sur les Milésiens,
+et gagner un talent, si tu réussis, tu te hâtes d'avaler tes
+sépias pour courir à l'assemblée, et que si, avant de
+manger, on t'appelle, toi qui veux gagner le talent, tu
+avales et tu étouffes.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Très bien, au nom de Zeus, d'Apollôn et de Dèmètèr!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Mais il me semble que voilà de tout point un excellent
+citoyen, tel qu'il n'y en a eu en aucun temps pour la populace
+à une obole. Et toi, Paphlagonien, qui prétendais
+m'aimer, tu ne m'as fait manger que de l'ail. Maintenant,
+rends-moi mon anneau; tu cesses d'être mon intendant.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Le voici. Mais sache bien que, si tu m'empêches de
+gouverner, un autre se montrera, qui sera pire que moi.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Il n'est pas possible que cet anneau soit le mien: il y
+a là un autre cachet, à moins que je n'y voie goutte.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Fais voir. Quel était ton cachet?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Une feuille de figuier à la graisse de b&oelig;uf.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Ce n'est pas cela.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Pas de feuille de figuier! Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Une mouette, le bec ouvert, haranguant du haut d'une
+pierre.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Ah! malheureux!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Jette-le vite; ce n'est pas le mien qu'il tient, mais celui
+de Kléonymos. Reçois celui-ci de mes mains, et sois mon
+intendant.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne fais pas cela, maître, avant d'avoir entendu mes
+oracles.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et les miens aussi.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Si tu l'écoutes, il faut que tu sois son complaisant immonde.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et si tu l'écoutes, il faut que tu sois à lui jusqu'à ton
+plan de myrte.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mes oracles disent que tu dois régner sur toute la contrée,
+couronné de roses.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et les miens disent que, vêtu d'une robe de pourpre
+brodée, une couronne sur la tête, debout sur un char
+doré, tu poursuivras Sminkythè et son maître.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Va me chercher tes oracles, afin que celui-ci les entende.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Volontiers.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et toi les tiens.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>J'y cours.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Par Zeus! j'y cours aussi: rien n'empêche.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>La plus agréable clarté du jour luira sur les présents et
+sur les absents, si Kléôn est perdu comme il doit l'être.
+Cependant j'ai entendu certains vieillards des plus quinteux
+soutenir sur le Digma cette controverse que, si cet
+homme n'était pas devenu si grand dans l'État, il n'y aurait
+pas deux ustensiles nécessaires, le pilon et la cuillère à
+pot. J'admire aussi son éducation porcine: car les enfants,
+qui sont allés à l'école avec lui, disent qu'il ne peut
+jamais monter sa lyre que sur le mode dorique, et qu'il
+ne veut pas en apprendre d'autre. Aussi le kithariste en
+colère lui enjoignit de sortir, disant: «Ce garçon est incapable
+d'apprendre un autre genre d'harmonie que le
+dorodokite.»</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Voilà, regarde, et je ne les apporte pas tous.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je crois que je vais faire sous moi, et je ne les apporte
+pas tous.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Les oracles.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Tous?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Cela t'étonne, mais, par Zeus! j'en ai encore une cassette
+toute pleine.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, l'étage supérieur et deux chambres.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Voyons, de qui sont donc ces oracles?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Les miens sont de Bakis.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et les tiens, de qui?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>De Glanis, frère aîné de Bakis.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et sur quel sujet?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Sur Athènes, Pylos, toi, moi, et toutes les affaires.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et les tiens, sur quel sujet?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Sur Athènes, les lentilles, les Lakédæmoniens, les maquereaux
+nouveaux, les mauvais mesureurs de grain sur
+l'Agora, toi, moi: qu'il t'en cuise entre les jambes!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Allons, lisez-les-moi, et surtout celui qui me fait tant de
+plaisir, où il est dit que je serai un aigle dans les nuages.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoute donc, et prête-moi ton attention. «Comprends,
+enfant d'Érekhtheus, le sens des oracles qu'Apollôn fait
+entendre de son sanctuaire, au moyen des trépieds vénérés.
+Il t'ordonne de «garder le chien sacré, aux dents
+aiguës, qui, aboyant et hurlant pour ta défense, t'assurera
+un salaire; et, s'il ne le fait pas, il est mort. La
+haine fait croasser de nombreux geais contre lui.»</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! je ne sais pas ce qu'il dit. Quel rapport y
+a-t-il entre Érekhtheus, des geais et un chien?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, je suis le chien, puisque j'aboie pour ta défense.
+Or, Ph&oelig;bos te recommande de garder le chien.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>L'oracle ne dit pas cela, mais ce chien-ci ronge les
+oracles, comme tes portes. Moi je sais au juste ce qui a
+rapport à ce chien.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Dis tout de suite; mais il faut d'abord que je prenne
+une pierre, pour que cet oracle ne me morde pas entre
+les jambes.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>«Comprends, enfant d'Erekhtheus, que ce chien Kerbéros
+est un asservisseur d'hommes: te caressant de la
+queue, quand tu dînes, il guette tes plats pour les dévorer,
+pour peu que tu détournes la tête; pénétrant furtivement
+dans la cuisine, durant la nuit, en vrai chien, il
+léchera les plats et les îles.»</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Par Poséidon! ceci est bien meilleur, ô Glanis!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mon ami, écoute, et puis tu jugeras: «Il est une femme;
+elle enfantera, dans Athènes la sainte, un lion qui défendra
+Dèmos contre des nuées de moucherons, comme
+il défendrait ses lionceaux. Garde-le, en élevant un mur
+de bois et des tours de fer.» Comprends-tu ce qu'il te
+dit?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Pas du tout, par Apollôn!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Le Dieu te dit clairement de me garder. Car c'est moi
+qui suis le lion.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Comment, à mon insu, es-tu devenu un Antilion?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose dans les oracles qu'il prend soin
+de te cacher: c'est à propos du mur de fer et de bois,
+dans lequel Loxias t'enjoint de le garder.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Comment le Dieu dit-il cela?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Il t'enjoint de l'attacher à un bois percé de cinq trous.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Il me semble que c'est ainsi que l'oracle s'accomplit.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>N'en crois rien; ce sont des corneilles envieuses qui
+croassent. Aime plutôt l'épervier, te souvenant, dans ton
+c&oelig;ur, qu'il t'a amené enchaînés des coracins lakédæmoniens.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Le Paphlagonien était ivre quand il affronta ce danger.
+Enfant étourdi de Kékrops, que vois-tu de si grand dans
+cette action? Une femme portera un fardeau, si un homme
+l'aide à le charger; mais il n'ira pas au combat: il irait
+sous lui, s'il allait combattre.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Remarque cette «Pylos devant Pylos», comme dit
+l'oracle: «Pylos est devant Pylos.»</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Que veut dire: «Devant Pylos»?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Il dit qu'on empilera toutes les baignoires d'un bain.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et moi, je ne me baignerai pas aujourd'hui.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Sans doute, puisqu'il a empilé nos baignoires. Mais
+voici, au sujet de la flotte, un oracle auquel il faut que tu
+prêtes attention tout à fait.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>J'y suis. Lis-nous donc d'abord comment on paiera la
+solde à mes matelots.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>«Fils d'Ægeus, méfie-toi du chien-renard, crains qu'il
+ne te trompe; il est sournois, agile, astucieux, rusé, fin
+matois.» Sais-tu qui est-ce?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Oui, c'est Philostratos qui est le chien-renard.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Ce n'est pas cela; mais notre homme demande à chaque
+instant des vaisseaux légers pour aller recueillir de l'argent.
+Loxias te défend de les donner.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et comment une trière est-elle chien-renard?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Comment? Parce qu'une trière et un chien sont rapides.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Comment un renard s'ajoute-t-il à un chien?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>L'oracle compare les soldats à des renardeaux, parce
+qu'ils mangent les raisins dans les vignes.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Soit: et la solde de ces renardeaux, où la prendre?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi, je la fournirai, et cela dans trois jours. Mais écoute
+encore cet oracle, par lequel le fils de Lèto t'ordonne
+d'éviter Kyllènè de peur d'être trompé.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Quelle Kyllènè?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Il désigne justement par Kyllènè la main de cet homme,
+car celui-ci dit toujours: «Jette dans Kyllè!»</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>La désignation n'est pas juste. Ph&oelig;bos désigne justement
+par le mot Kyllènè la main de Diopithès. Mais j'ai là
+un oracle ailé, qui dit: «Tu deviendras aigle et roi de
+toute la terre.»</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi j'en ai un qui dit: «Tu seras souverain de la
+terre et de la Mer Rouge; tu rendras la justice dans Ekbatana,
+en léchant de bons mets saupoudrés.»</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais moi j'ai eu un songe, et j'ai vu la Déesse elle-même
+verser sur Dèmos des coupes de richesse et de santé.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi aussi, j'ai vu la Déesse elle-même descendre de
+l'Akropolis, une chouette perchée sur son casque; d'un
+large vase, elle versait sur ta tête de l'ambroisie, et sur
+celle de cet homme de la saumure à l'ail.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Personne n'est plus sensé que Glanis; et
+maintenant je me confierai à toi pour guider ma vieillesse
+et refaire mon éducation.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas encore, je t'en conjure; attends un peu: je te promets
+de te procurer de l'orge pour ta vie de chaque
+jour.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Non, je ne supporte pas qu'on me parle d'orge. Maintes
+fois j'ai été trompé par toi et par Théophanès.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, je te procurerai de la farine d'orge toute préparée.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi des galettes toutes cuites et du poisson grillé:
+tu n'auras qu'à manger.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A
+celui de vous deux qui aura le plus d'égards pour moi je
+remettrai les rênes de la Pnyx.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>J'y cours le premier.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Non pas, ce sera moi.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O Dèmos, tu as une belle souveraineté; tous les hommes
+te craignent comme un tyran; mais tu es facile à mener
+par les petits soins, et tu te plais à être dupe, la bouche
+toujours béante devant celui qui parle, et alors ta présence
+d'esprit déménage.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures,
+quand vous me croyez en démence. Je joue à dessein le
+rôle de niais. J'aime à boire tout le jour, et à prendre
+pour chef un voleur que je nourris; puis, quand il est
+bien plein, je le saisis et je l'écrase.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme
+tu le dis, cette prudence excessive de conduite; si tu les
+engraisses exprès dans la Pnyx comme des victimes publiques,
+et qu'ensuite, quand il t'arrive de manquer de
+vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles
+et tu le manges!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Voyez quelle est mon adresse à les circonvenir, quand
+ils se croient assez fins pour m'attraper. Je les observe
+attentivement, sans paraître rien voir, pendant qu'ils volent;
+puis, quand ils m'ont volé, je les contrains à rendre
+gorge, en insinuant une sonde.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Va-t'en à la malheure!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Vas-y toi-même, infâme!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>O Dèmos, il y a je ne sais combien de temps que je
+suis assis là, tout prêt et voulant te faire du bien.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps,
+mille fois longtemps, et encore plus longtemps, longtemps,
+longtemps.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps,
+je vous maudis tous les deux depuis encore plus longtemps,
+longtemps, longtemps.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Sais-tu ce que tu as à faire?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Si je ne le sais, tu me le diras, toi.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Lâche-nous hors de la barrière, moi et cet homme,
+afin de concourir à qui te fera du bien.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il faut faire. Éloignez-vous!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Voilà.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Partez!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je ne me laisse pas devancer.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur
+de ces deux adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le
+difficile.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Vois-tu? Je suis le premier à t'apporter un siège.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Regarde, je t'apporte cette galette pétrie avec mes orges
+de Pylos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi des morceaux de pain morcelés par la main
+d'ivoire de la Déesse.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Oh! comme tu as un grand doigt, vénérable Déesse!</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Et moi, voici de la purée de pois, d'aussi bonne couleur
+que belle: elle a été pilée par Pallas, protectrice du
+combat de Pylos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>O Dèmos, la Déesse veille attentivement sur toi; et, en
+ce moment, elle étend au-dessus de ta tête une marmite
+pleine de bouillon.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si
+elle n'avait pas manifestement étendu sur nous cette marmite?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Voici des poissons qui te sont offerts par l'Épouvante
+des armées.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite
+dans son jus, avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Elle a bien fait de se ressouvenir du péplos.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>La Déesse à la redoutable aigrette t'invite à manger de
+cette galette longue, afin que nous fassions bien allonger
+nos vaisseaux.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Prends également ceci maintenant.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et que ferai-je de ces intestins?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>C'est à propos que la Déesse t'envoie de quoi garnir
+l'intérieur des trières: car elle veille attentivement sur
+notre flotte. Bois aussi ce mélange de trois parties d'eau
+contre deux de vin.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien
+ses trois parties d'eau.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tritogénéia elle-même a mêlé cette triple mesure.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Reçois de moi cette tranche de galette grasse.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et de moi ce gâteau tout entier.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais tu n'as pas où prendre un civet de lièvre à donner;
+moi je l'ai.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Où trouver un civet? O mon esprit,
+invente maintenant quelque farce.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Le vois-tu, pauvre malheureux?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent à moi.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Qui sont-ils?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Des envoyés qui ont des sacs d'argent.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Où donc? où donc?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les
+étrangers tranquilles? O mon petit Dèmos, vois-tu le
+civet que je t'apporte?</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Tu m'as indignement volé.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Par Poséidon! et toi les habitants de Pylos!</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imaginé de faire
+ce vol?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>L'inspiration est de la Déesse, le vol de moi.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi pour le rôtir.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS, <i>à Kléôn</i>.</p>
+
+<p>Va-t'en: je ne sais de gré qu'à celui qui me l'a servi.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Hélas! malheureux que je suis! Être surpassé en impudence!</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Ne décides-tu pas, Dèmos, lequel de nous deux a le
+mieux servi toi et ton ventre?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai
+bien choisi entre vous deux?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille;
+fouilles-y, et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la
+sorte tu jugeras bien.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide?
+Je t'ai tout apporté.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Voilà une corbeille dévouée à Dèmos.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses!
+Quelle ampleur de gâteau il s'était réservée! Et à moi il
+donnait cette toute petite rognure.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait
+très peu de ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la
+meilleure part.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Misérable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai
+tressé des couronnes et donné des présents.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Je volais pour le bien de l'État.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Dépose à l'instant cette couronne, pour que je la mette
+au front de l'homme que voici.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Dépose-la vite, gibier à étrivières.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, désignant
+celui-là seul par qui je dois être vaincu.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le
+moindre rapport avec les paroles du Dieu. Tout enfant, à
+l'école de quel maître allais-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>C'est dans les cuisines que j'ai été formé à coups de
+poing.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte à mon idée! Bien;
+et chez le maître de palestre quel exercice apprenais-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>A voler, à me parjurer, à regarder en face la partie adverse.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>O Ph&oelig;bos Apollôn Lykios, que me réserves-tu? Quel
+métier as-tu fait, devenu homme?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Vendre des andouilles, et m'accoupler.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Légère est
+l'espérance qui me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet
+sur l'Agora que tu vendais tes andouilles, ou bien aux
+portes?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Aux portes, où se fait le commerce des salaisons.</p>
+
+<p class="centre">KLÉÔN.</p>
+
+<p>O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortuné
+dans ma demeure. Chère couronne, adieu, disparais;
+c'est à regret que je te quitte; un autre va te prendre
+et te garder. Il n'est pas plus voleur, mais il est plus chanceux.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Zeus Hellènios, à toi cette victoire!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce
+que tu es, un homme! Je t'en demande une faible récompense,
+c'est d'être pour toi Phanos, greffier du tribunal.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS, <i>au marchand d'andouilles</i>.</p>
+
+<p>Dis-moi quel est ton nom?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Agorakritos, car j'ai été nourri sur l'Agora, au milieu
+des procès.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui
+livre ce Paphlagonien.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND D'ANDOUILLES.</p>
+
+<p>Et moi, Dèmos, j'emploierai mon zèle à te bien servir,
+de telle sorte que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme
+plus dévoué à la ville des Gobe-mouches.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Quoi de plus beau, à notre début ou à notre fin, que de
+chanter les entraîneurs des coursiers rapides, sans chagriner,
+de gaieté de c&oelig;ur, Lysistratos, ou Théomantis
+sans foyer. Celui-ci, cher Apollôn, à tout jamais pauvre,
+fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le temple
+pythique, pour ne pas mourir de faim.</p>
+
+<p>Injurier les méchants n'est point chose odieuse, mais
+honorable aux yeux des bons, quand on s'en acquitte
+bien. Si l'homme, qui doit entendre nombre de traits méchants,
+était connu, je ne mentionnerais pas le nom d'un
+ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est personne
+qui ne le connaisse, à moins d'ignorer le blanc ou
+le nome orthien. Or, il a un frère qui ne l'est guère par
+les m&oelig;urs, l'infâme Ariphradès, qui veut être ce qu'il est.
+Il n'est pas seulement pervers, mais il y raffine. Il salit sa
+langue des plus honteux plaisirs, léchant la hideuse rosée
+des lupanars, souillant sa barbe, caressant les pustules,
+versifiant à la façon de Polymnestos, et vivant avec &OElig;nikhos.
+Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur,
+ne boira jamais dans la même coupe que nous.</p>
+
+<p>Souvent, durant la nuit, je me suis pris à réfléchir, et je
+me suis demandé alors pourquoi Kléonymos mange si
+gloutonnement. On dit que, quand il se repaît aux dépens
+des gens riches, il ne sort plus de la huche. Ils en arrivent
+à le supplier: «Allez-vous-en, seigneur, nous embrassons
+vos genoux; entrez et ménagez notre table.»</p>
+
+<p>On dit que les trières se sont formées en Conseil, et que
+l'une d'elles, la plus âgée, a dit aux autres: «N'avez-vous
+pas entendu, mes s&oelig;urs, ce qui se passe dans la ville? On
+dit qu'on demande cent de nous contre la Khalkèdonia:
+c'est ce mauvais citoyen, l'aigre Hyperbolos.» Cette proposition
+leur paraît affreuse, intolérable. L'une d'elles,
+qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: «Nous
+préserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote,
+ou, s'il le faut, que je sois rongée par les vers et que je
+vieillisse au port! Non, Nauphantè, fille de Nauson, j'en
+atteste les dieux, aussi vrai que je suis faite de planches
+de pin et charpentée de bois, si ce projet agrée aux Athéniens,
+je suis d'avis d'aller stationner au Thèséion, ou devant
+le temple des Vénérables Déesses. Ainsi nous ne le
+verrions pas devenir notre stratège et insulter notre ville:
+qu'il navigue seul du côté des corbeaux, s'il veut, et que
+les chaloupes, où il vendait des lanternes, le portent à la
+mer!»</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Silence, une clef à la bouche, trêve à l'audition des témoins,
+clôture des tribunaux qui sont les délices de cette
+ville, et, en réjouissance de nos prospérités nouvelles,
+Pæan au théâtre!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O toi, flambeau d'Athènes, la ville sacrée, et protecteur
+des îles, quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter,
+afin que nous parfumions les rues du fumet des
+victimes?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Je vous ai recuit Dèmos, et de laid je l'ai fait beau.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et où est-il maintenant, ô merveilleux inventeur de métamorphose?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Couronné de violettes, il habite la vieille Athènes.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Comment le verrons-nous? Quel est son costume?
+Qu'est-il devenu?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Tel que jadis il vivait avec Aristidès et Miltiadès. Vous
+l'allez voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propylæa.
+Saluez de vos cris de joie l'antique Athènes, la
+merveilleuse, la glorifiée, où séjourne l'illustre Dèmos.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Cité brillante et couronnée de violettes, Athènes, digne
+d'envie, montre-moi le monarque de la Hellas et de cette
+contrée.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'éclat
+du costume antique, ne sentant plus la coquille à voter,
+mais la paix, et parfumé de myrrhe.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Salut, ô roi des Hellènes: nous nous réjouissons tous
+avec toi. Ton sort est digne de cette cité et du trophée
+de Marathôn.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>O le plus chéri des hommes, viens ici, Agorakritos;
+que de bien tu m'as fait, en me recuisant!</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu
+étais alors, ni ce que tu faisais; sans quoi, tu me croirais
+un dieu.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Que faisais-je donc en ce temps-là? dis-le-moi; et quel
+étais-je?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Et d'abord, dès que quelqu'un disait dans l'assemblée:
+«Dèmos, je suis épris de toi; seul, je t'aime, je veille à
+tes intérêts, et j'y pourvois,» quand on usait de cet
+exorde, tu te redressais et tu portais la tête haute.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Et puis, après t'avoir dupé de la sorte, il s'en allait.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais
+pas?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une
+ombrelle et se fermaient ensuite.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>J'étais devenu si stupide et si vieux?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole,
+l'un pour la construction de grands navires, l'autre pour
+le salaire des juges, celui qui parlait du salaire s'en allait
+triomphant de l'orateur des trières. Mais pourquoi baisses-tu
+la tête et ne restes-tu pas en place?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>J'ai honte de mes fautes passées.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci,
+ce sont les gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant,
+dis-moi, si quelque harangueur impudent se met à
+parler ainsi: «Juges, vous n'aurez pas d'orges, si vous
+ne condamnez cet accusé,» que feras-tu, dis, à ce harangueur?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Je le soulèverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron,
+après lui avoir attaché au cou Hyperbolos.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Voilà qui est juste, et tu parles en homme sensé. Pour
+le reste, voyons quels sont tes projets politiques, dis-les.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands
+navires, je paierai la somme intégrale aux matelots.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Par là tu feras plaisir à bien des derrières usés.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par
+faveur, porté sur un autre, mais il demeurera inscrit comme
+tout d'abord.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Voilà qui mord le bouclier de Kléonymos.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Où harangueront donc Klisthénès et Stratôn?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Je parle de ces efféminés qui vivent dans les parfumeries,
+et qui, de leurs sièges, babillent ainsi: «L'habile
+homme que Phæax! Il a eu l'adresse de ne pas mourir!
+C'est un dialecticien pressant, serrant ses conclusions,
+sentencieux, clair, émouvant, dominant puissamment le
+tumulte.»</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent
+babillarde?</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller à la
+chasse et de mettre fin à leurs décrets.</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garçon
+bien monté, qui te le portera ou, si bon te semble, te
+servira de pliant.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien état!</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livré les
+trêves de trente ans: «O Trêves, paraissez au plus
+vite!»</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>O Zeus vénéré, comme elles sont belles! Au nom des
+dieux, est-il permis de les trentanniser? Où les as-tu
+prises, en réalité?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>C'était le Paphlagonien qui les tenait cachées dans sa
+maison, afin que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi,
+je te les donne, pour que tu les emmènes à la campagne.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel châtiment
+lui infligeras-tu?</p>
+
+<p class="centre">AGORAKRITOS.</p>
+
+<p>Pas bien terrible; il exercera mon métier: établi seul
+devant les portes, il vendra pour andouilles un mélange
+de chien et d'âne, luttera d'outrages, dans son ivresse,
+avec des prostituées, et boira l'eau sale des baignoires.</p>
+
+<p class="centre">DÈMOS.</p>
+
+<p>C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mérite,
+que ces assauts de cris avec des prostituées et des baigneurs.
+Pour toi, en récompense de tes services, je t'invite
+au Prytanéion, sur le siège occupé par ce poison.
+Suis-moi, vêtu de cette robe couleur de grenouille. Quant
+à lui, qu'on l'emmène à l'endroit où il doit faire son métier,
+bien en vue de ceux qu'il outrageait, c'est-à-dire des
+étrangers!</p>
+
+<h3>FIN DES CHEVALIERS.</h3>
+
+
+<a id="Nuees"></a><h1>LES NUÉES</h1>
+
+<p>(L'AN 425 AVANT J.-C.)</p>
+
+
+<p>Le titre de cette pièce indique que plusieurs scènes se passent en l'air
+et que le ch&oelig;ur est formé d'acteurs dont les vêtements aériens imitent
+les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère. Le véritable sujet
+est l'éducation. Le bonhomme Strepsiadès, ruiné par les dépenses de son
+fils Phidippidès, l'envoie au <i>philosophoir</i> de Socrate afin d'y apprendre le
+raisonnement injuste, ainsi que l'art de ne point payer ses créanciers.
+Phidippidès se met vite au fait des subtilités de l'école, bat son père, et
+lui prouve qu'il a le droit de le battre. Strepsiadès, furieux, lance dans le
+philosophoir une torche ardente, sans s'inquiéter des cris de Socrate et
+de ses disciples.</p>
+
+
+
+
+<h2>PERSONNAGES DU DRAME</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Strepsiadès.</span></p>
+<p><span class="sc">Phidippidès.</span></p>
+<p><span class="sc">Un serviteur de Strepsiadès.</span></p>
+<p><span class="sc">Disciples de Sokratès.</span></p>
+<p><span class="sc">Sokratès.</span></p>
+<p><span class="sc">Ch&oelig;ur de nuées.</span></p>
+<p><span class="sc">Le raisonnement juste.</span></p>
+<p><span class="sc">Le raisonnement injuste.</span></p>
+<p><span class="sc">Pasias</span>, créancier.</p>
+<p><span class="sc">Amynias</span>, créancier.</p>
+<p><span class="sc">Un témoin.</span></p>
+<p><span class="sc">Khæréphôn.</span></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>La scène se passe dans la chambre à coucher de Strepsiadès,
+puis devant la porte de Sokratès.</i></p>
+
+
+
+
+<h1>LES NUÉES</h1>
+
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose à n'en pas
+finir que les nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y
+a déjà longtemps que j'ai entendu le coq; et mes esclaves
+dorment encore. Cela ne serait pas arrivé autrefois. Maudite
+sois-tu, ô guerre, pour toutes sortes de raisons, mais
+surtout parce qu'il ne m'est pas permis de châtier mes
+esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se réveille pas
+de la nuit! Non, il pète, empaqueté dans ses cinq couvertures.
+Eh bien, si bon nous semble, ronflons dans
+notre enveloppe. Mais je ne puis dormir, malheureux,
+rongé par la dépense, l'écurie et les dettes de ce fils qui
+est là. Ce bien peigné monte à cheval, conduit un char
+et ne rêve que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je
+vois la lune ramener les vingt jours: car les échéances
+approchent.&mdash;Enfant, allume la lampe, et apporte mon
+registre, pour que, l'ayant en main, je lise à combien de
+gens je dois, et que je suppute les intérêts. Voyons, que
+dois-je? Douze mines à Pasias. Pourquoi douze mines à
+Pasias? Pourquoi ai-je fait cet emprunt? Parce que j'ai
+acheté Koppatias. Malheureux que je suis, pourquoi n'ai-je
+pas eu plutôt l'&oelig;il fendu par une pierre!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS, <i>rêvant</i>.</p>
+
+<p>Philon, tu triches: fournis ta course toi-même.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voilà, voilà le mal qui me tue; même en dormant, il
+rêve chevaux.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS, <i>rêvant</i>.</p>
+
+<p>Combien de courses doivent fournir ces chars de
+guerre?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est à moi, ton père, que tu en fais fournir de nombreuses
+courses! Voyons quelle dette me vient après Pasias.
+Trois mines à Amynias pour un char et des roues.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS, <i>rêvant</i>.</p>
+
+<p>Emmène le cheval à la maison, après l'avoir roulé.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, tu as déjà fait rouler mes fonds! Les
+uns ont des jugements contre moi, et les autres disent
+qu'ils vont prendre des sûretés pour leurs intérêts.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS, <i>éveillé</i>.</p>
+
+<p>Eh! mon père, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te
+retourner toute la nuit?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je suis mordu par un dèmarkhe sous mes couvertures.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Laisse-moi, mon bon père, dormir un peu.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont
+sur ta tête. Hélas! Périsse misérablement l'agence
+matrimoniale qui me fit épouser ta mère! Moi, je menais
+aux champs une vie des plus douces, inculte, négligé, et
+couché au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc
+d'olives. Alors je me suis marié, moi paysan, à une personne
+de la ville, à la nièce de Mégaklès, fils de Mégaklès,
+femme altière, luxueuse, fastueuse comme K&oelig;syra.
+Lorsque je l'épousai, je me mis au lit, sentant le vin doux,
+les figues sèches, la tonte des laines, elle tout parfum,
+safran, tendres baisers, dépense, gourmandise, Kolias,
+Génétyllis. Je ne dis pas qu'elle fût oisive; non, elle tissait.
+Et moi, lui montrant ce vêtement, je prenais occasion
+de lui dire: «Femme, tu serres trop les fils.»</p>
+
+<p class="centre">UN SERVITEUR.</p>
+
+<p>Nous n'avons plus d'huile dans la lampe.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Malheur! Pourquoi m'avoir allumé une lampe buveuse?
+Viens ici, que je te fasse crier!</p>
+
+<p class="centre">LE SERVITEUR.</p>
+
+<p>Et pourquoi crierai-je?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Parce que tu as mis une trop grosse mèche... Après cela,
+lorsque nous arriva ce fils qui est là, nous nous disputâmes,
+moi et mon excellente femme, au sujet du nom
+qu'il porterait. Elle voulait qu'il y eût du cheval dans son
+nom: «Xanthippos, Khærippos, Kallippidès». Enfin, au
+bout de quelque temps, nous fîmes un arrangement, et
+nous le nommâmes «Phidippidès». Elle, embrassant son
+fils, le caressait: «Quand tu seras grand, tu conduiras
+un char à travers la ville, comme Mégaklès, et vêtu d'une
+belle robe.» Moi, je disais: «Quand donc feras-tu descendre
+tes chèvres du mont Phelleus, comme ton père,
+vêtu d'une peau de bique?» Mais il n'écoutait pas mes
+discours, et sa passion pour le cheval a coulé mon avoir.
+Maintenant, durant cette nuit, à force d'y songer, j'ai
+trouvé un expédient merveilleux qui, si je puis le convaincre,
+sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord l'éveiller.
+Seulement, comment l'éveiller le plus doucement
+possible? Comment?... Phidippidès, mon petit Phidippidès!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Quoi, mon père?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Un baiser, et donne-moi la main.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Voici. Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, m'aimes-tu?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>J'en jure par Poséidon, dieu des chevaux!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui
+est la cause de mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement
+et de tout c&oelig;ur, ô mon enfant, suis mon conseil.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et en quoi faut-il que je suive ton conseil?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons
+où je t'indiquerai.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Parle, qu'ordonnes-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et tu obéiras?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>J'obéirai, j'en jure par Dionysos.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette
+petite maison?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut
+dire?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des
+hommes qui disent et démontrent que le ciel est un
+étouffoir, dont nous sommes entourés, et nous, des charbons.
+Ils enseignent, si on leur donne de l'argent, à gagner
+les causes justes ou injustes.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Qui sont-ils?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds
+penseurs, beaux et bons.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des
+charlatans, des hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu
+veux dire, et, parmi eux, ce maudit Sokratès et Khæréphôn.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Hé! hé! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci
+des orges paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi
+l'équitation.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les
+faisans que nourrit Léogoras.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à
+mon c&oelig;ur. Entre à leur école.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que je t'y apprendrai?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le supérieur
+et l'inférieur. Ils prétendent que, par le moyen de l'un
+de ces deux raisonnements, c'est-à-dire de l'inférieur, on
+gagne les causes injustes. Si donc tu m'y apprenais ce
+raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai contractées
+pour toi, je ne paierais une obole à personne.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les
+cavaliers avec ma face jaune et maigre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Alors, par Dèmètèr, vous ne mangerez plus mon bien,
+ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma
+maison et je t'envoie aux corbeaux marqué au Sigma.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Mon oncle Mégaklès ne me laissera pas sans monture.
+Je vais chez lui, et je me moque de toi.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par
+terre. Mais j'invoquerai les dieux et j'irai moi-même au
+philosophoir. Seulement, vieux comme je suis, sans mémoire
+et l'esprit lent, comment apprendrai-je les broutilles
+de leurs raisonnements raffinés? Il faut y aller.
+Pourquoi hésiter encore et ne pas frapper à la porte?...
+Enfant, petit enfant!</p>
+
+<p class="centre">UN DISCIPLE.</p>
+
+<p>Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe à la porte?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Le fils de Phidôn, Strepsiadès du dême de Kikynna.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu dois être un grossier personnage, toi
+qui donnes à la porte un coup de pied si brutal, et qui
+fais avorter la conception de ma pensée.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais
+dis-moi la chose avortée.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Il n'est permis de la dire qu'aux disciples.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple
+au philosophoir.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystères.
+Sokratès demandait tout à l'heure à Khæréphôn combien
+de fois une puce saute la longueur de ses pattes. Elle
+avait piqué Khæréphôn au sourcil, et de là elle était sautée
+sur la tête de Sokratès.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et comment a-t-il mesuré cela?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Très adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a
+pris la puce, et il lui a trempé les pattes dedans. La cire
+refroidie a fait à la puce des souliers persiques; en les
+déchaussant, il a mesuré l'espace.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit!</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de
+Sokratès?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Khæréphôn, du dême de Sphattos, lui demandait s'il pensait
+que le bourdonnement des cousins vînt de la trompe
+ou du derrière.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Il a dit que l'intestin du cousin est étroit; et que, à
+cause de cette étroitesse, l'air est poussé tout de suite
+avec force vers le derrière; ensuite, l'ouverture de derrière
+communiquant avec l'intestin, le derrière résonne
+par la force de l'air.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ainsi le derrière des cousins est une trompette. Trois
+fois heureux l'auteur de cette découverte! Il doit être facile
+d'échapper à une poursuite en justice, quand on connaît
+à fond l'intestin du cousin.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Dernièrement il fut détourné d'une haute pensée par
+un lézard.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>De quelle manière? Dis-moi.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Il observait le cours de la lune et ses révolutions, la
+tête en l'air, la bouche ouverte; un lézard, du haut du
+toit, pendant la nuit, lui envoya sa fiente.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il est amusant ce lézard, qui fait dans la bouche de Sokratès!</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Hier, nous n'avions pas à souper pour le soir.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Il étend sur la table une légère couche de cendre,
+courbe une tige de fer, prend un fil à plomb, et de la
+palestre il enlève un manteau.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et nous admirons le célèbre Thalès! Ouvre-moi, ouvre
+vite le philosophoir; et fais-moi voir au plus tôt Sokratès.
+J'ai hâte d'être son disciple. Mais ouvre donc la porte.
+O Hèraklès! de quels pays sont ces animaux?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui t'étonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi
+regardent-ils ainsi la terre?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Ils cherchent ce qui est sous la terre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas
+maintenant tant de peine; je sais, moi, où il y en a de
+gros et de beaux. Mais que font ceux-ci tellement courbés?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Ils sondent les abîmes du Tartaros.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et leur derrière, qu'a-t-il à regarder le ciel?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Il apprend aussi pour son compte à faire de l'astronomie...
+Mais rentrez, de peur que le maître ne vous surprenne.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je
+leur communique une petite affaire.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps à
+l'air et dehors.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>L'astronomie.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et cela?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>La géométrie.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A quoi cela sert-il?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>A mesurer la terre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Celle qui se partage au sort?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Non; la terre entière.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est charmant ce que tu dis là: voilà une invention
+populaire et utile!</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Tiens, voici la surface de la terre entière: vois-tu? Ici,
+c'est Athènes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de
+juges en séance.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>C'est pourtant réellement le territoire Attique.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et où sont mes concitoyens de Kikynna?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Eub&oelig;a, tu vois, cette
+terre qui s'étend en longueur infinie.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je vois: nous l'avons pressurée, nous et Périklès. Mais
+où est Lakédæmôn?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Où elle est? Ici.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comme c'est près de nous! Songez-y bien, éloignez-la
+de nous à la plus grande distance possible.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Il n'y a pas moyen.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Zeus! vous en gémirez. Mais quel est donc cet
+homme juché dans un panier?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Lui.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Qui, lui?</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Sokratès.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Sokratès! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort.</p>
+
+<p class="centre">LE DISCIPLE.</p>
+
+<p>Appelle-le toi-même. Moi, je n'en ai pas le temps.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Sokratès, mon petit Sokratès!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi m'appelles-tu, être éphémère?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et d'abord que fais-tu là? Je t'en prie, dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Je marche dans les airs et je contemple le soleil.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les
+dieux, et non pas de la terre, si toutefois...</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Je ne pourrais jamais pénétrer nettement dans les
+choses d'en haut, si je ne suspendais mon esprit, et si je
+ne mêlais la subtilité de ma pensée avec l'air similaire. Si,
+demeurant à terre, je regardais d'en bas les choses d'en
+haut, je ne découvrirais rien. Car la terre attire à elle
+l'humidité de la pensée. C'est précisément ce qui arrive
+au cresson.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Ta pensée attire l'humidité sur le cresson?
+Mais maintenant descends, mon petit Sokratès, afin de
+m'enseigner les choses pour lesquelles je suis venu.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi es-tu venu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je veux apprendre à parler. Les prêteurs à intérêts,
+race intraitable, me poursuivent, me harcèlent, se nantissent
+de mon bien.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Comment t'es-tu donc endetté sans le savoir?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante.
+Mais enseigne-moi l'un de tes deux raisonnements, celui
+qui sert à ne pas payer, et, quel que soit le salaire, je
+jure par les dieux de te le payer.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas
+chez nous une monnaie courante.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de
+fer, comme à Byzantion?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Veux-tu connaître nettement les choses célestes, ce
+qu'elles sont au juste?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! si elles sont.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Et converser avec les Nuées, nos divinités?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Assurément.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Assois-toi donc sur la banquette sainte.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voilà, je suis assis.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Maintenant prends cette couronne.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A quoi bon une couronne? Malheur à moi, Sokratès!
+Est-ce que vous allez me sacrifier comme Athamas?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Non; c'est tout ce que nous faisons aux initiés.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'y gagnerai-je?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>D'être un roué en fait de langage, une cliquette, une
+fleur de farine. Seulement, ne bouge pas.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudré comme je suis,
+je vais devenir fleur de farine.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il écoute
+la prière: «Souverain maître, Air immense, qui enveloppes
+la terre de toutes parts, Æther brillant, et vous,
+Nuées, vénérables déesses, mères du tonnerre et de la
+foudre, levez-vous, ô souveraines, apparaissez au penseur
+dans les régions supérieures!»</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois enveloppé
+de ce manteau, de peur d'être inondé. N'avoir
+pas pris, en sortant de chez moi, une casquette de peau
+de chien, quelle malechance!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Venez, ô Nuées vénérées, vous manifester à cet
+homme, soit que vous occupiez les cimes sacrées de l'Olympos,
+battues par les neiges, soit que dans les jardins
+de votre père Okéanos vous formiez un ch&oelig;ur sacré avec
+les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez
+des eaux dans des cornes d'or, que vous résidiez aux
+Palus Mæotides ou sur le rocher neigeux du Mimas,
+écoutez-nous, accueillez notre sacrifice, et que nos cérémonies
+vous fassent plaisir.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nuées éternelles, élevons-nous, en rosée transparente
+et légère, du sein de notre père Okéanos aux bruissements
+profonds, jusqu'aux sommets des monts couronnés
+de forêts, afin de découvrir les horizons lointains, les
+fruits qui ornent la Terre sacrée, le cours sonore des
+fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car
+l'&oelig;il de l'Æther brille sans relâche de rayons éclatants.
+Mais dissipons le voile pluvieux qui cache nos figures immortelles,
+et embrassons le monde de notre regard illimité.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>O Nuées très vénérables, il est certain que vous avez
+entendu mon appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine
+avec le mugissement du tonnerre?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Moi aussi je vous révère, Nuées respectables, et je veux
+répondre au bruit du tonnerre, tant il m'a causé de tremblement
+et d'effroi. Aussi, tout de suite, permis ou non,
+je lâche tout.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Ne raille pas et ne fais pas comme les poètes que grise
+la vendange. Sois silencieux: un nombreux essaim de
+déesses s'avance en chantant.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR, <i>se rapprochant de la scène</i>.</p>
+
+<p>Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre
+féconde de Pallas, voyons le royaume de Kékrops, riche
+en grands hommes et mille fois aimé. Là se trouve le
+culte des initiations sacrées, le sanctuaire mystique des
+cérémonies saintes, les offrandes aux divinités célestes,
+les temples magnifiques et les statues, les processions
+trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnées
+immolées aux dieux; les festins dans toutes les saisons;
+et là, au renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux
+des ch&oelig;urs et la musique des flûtes frémissantes.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokratès, quelles
+sont ces femmes qui font entendre un chant si respectable?
+Sont-ce quelques héroïnes?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pas du tout; mais les Nuées célestes, grandes divinités
+des hommes oisifs, qui nous suggèrent pensée, parole,
+intelligence, charlatanisme, loquacité, ruse, compréhension.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est pour cela qu'en écoutant leur voix, mon âme
+se sent des ailes; elle cherche à épiloguer, à ergoter sur
+de la fumée, à coudre trait d'esprit à trait d'esprit, pour
+riposter à l'autre raisonnement. De telle sorte que, s'il
+est possible, je souhaite vivement de les voir en personne.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, regarde du côté de la Parnès. Je les vois descendre
+lentement par là.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Où donc? Montre-moi.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Elles s'avancent en grand nombre, à travers les cavités
+et les bois, sur une ligne oblique.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Là, à l'entrée.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ah! oui, maintenant un peu, par là.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Tu dois maintenant les voir tout à fait, à moins que tu
+n'aies une coloquinte de chassie.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! O vénérables divinités, elles remplissent
+toute la scène.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que
+ce fussent des déesses?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Non, par Zeus! mais je me figurais que c'était du brouillard,
+de la rosée, de la fumée.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent
+une foule de sophistes, des devins de Thourion,
+des empiriques, des oisifs à bagues qui vont au bout des
+ongles et à longs cheveux, des fabricants de chants pour
+les ch&oelig;urs cycliques, des tireurs d'horoscopes, fainéants,
+dont elles nourrissent l'oisiveté, parce qu'ils les chantent.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi ils chantent «le rapide essor des
+Nuées humides qui lancent des éclairs, les tresses du
+Typhôn aux cent têtes, les tempêtes furieuses, filles de
+l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique fait nager dans les
+airs, torrents de pluies émanant des Nuées humides».
+Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches
+salées d'énormes et bons mulets, et la chair délicate des
+grives.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Grâce à elles toutefois, et n'est-ce pas juste?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des
+Nuées, qu'elles ressemblent à des mortelles? Elles ne le
+sont pourtant pas?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Alors que sont-elles donc?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop. Elles ressemblent à des flocons de
+laine et non à des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins
+du monde. Et celles-ci ont des nez.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Réponds maintenant à mes questions.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi vite ce que tu veux.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nuée
+semblable à un centaure, à un léopard, à un loup, à un
+taureau?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles
+voient un débauché à longue chevelure, quelqu'un de
+ces sauvages velus, comme le fils de Xénophantès, pour
+se moquer de sa manie, elles se changent en centaures.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Si elles voient Simôn, le voleur des
+deniers cyniques, que font-elles?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pour le représenter au naturel, elles deviennent tout à
+coup des loups.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant
+Kléonymos, qui a jeté son bouclier, à la vue de ce lâche,
+elles sont devenues cerfs.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Et maintenant, quand elles ont aperçu Klisthénès, tu
+vois, c'est pour cela qu'elles sont devenues femmes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Salut, ô souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait
+pour quelque autre, faites résonner pour moi votre voix
+céleste, reines toutes-puissantes.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des
+études chères aux Muses; et toi, prêtre des plus subtiles
+niaiseries, dis-nous ce que tu désires. Car nous ne prêtons
+l'oreille à aucun des sophistes égarés dans les nuages,
+si ce n'est à Prodikos, à cause de sa sagesse et de son
+bon sens, et à toi, à cause de ta démarche fière dans les
+rues, ton regard dédaigneux, tes pieds nus, ta patience à
+supporter nombre de maux, et l'air de gravité que tu tiens
+de nous.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>C'est qu'elles seules sont déesses; tout le reste n'est
+que bagatelle.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il
+pas dieu?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Quel Zeus? Trêve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant
+tout.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves.
+Voyons, où as-tu jamais vu pleuvoir sans Nuées? Si c'était
+lui, il faudrait qu'il plût par un jour serein, elles absentes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Apollôn! Ta parole s'applique bien à notre conversation
+actuelle. Autrefois je croyais bonnement que
+Zeus pissait dans un crible. Mais qui est-ce qui tonne?
+Dis-le-moi. Cela me fait trembler.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Elles tonnent en roulant.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment cela, ô toi qui braves tout?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes à se
+mouvoir, précipitées d'en haut violemment, avec la pluie
+qui les gonfle, puis alourdies, et lancées les unes contre
+les autres, elles se brisent et éclatent avec fracas.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce
+pas Zeus?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pas du tout, mais le Tourbillon Æthéréen.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existât pas et
+que le Tourbillon régnât aujourd'hui à sa place. Mais tu
+ne m'as encore rien appris sur le bruit du tonnerre.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nuées étaient
+pleines d'eau et, tombant les unes sur les autres, font ce
+fracas à cause de leur densité?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voyons, comment peut-on croire cela?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand
+tu t'es rempli de viande aux Panathènæa et que tu as ensuite
+le ventre troublé, le désordre ne le fait-il pas résonner
+tout à coup?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Apollôn! je souffre aussitôt, le trouble se met
+en moi; comme un tonnerre le manger éclate et fait un
+bruit déplorable, d'abord sourdement, pappax, pappax,
+puis plus fort, papapappax, et quand je fais mon cas,
+c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nuées.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Considère donc que, avec ton petit ventre, tu as fait
+un pet résonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui
+est immense produise un bruit détonant?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>En effet, les mots «bruit détonant» et «pet résonnant»
+ont entre eux quelque ressemblance. Mais la foudre,
+d'où lui vient son étincelle de feu, dis-le-moi, qui tantôt
+nous frappe et nous consume, tantôt laisse vivants ceux
+qu'elle a effleurés? Il est évident que c'est Zeus qui la
+lance sur les parjures.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'âge de
+Kronos, plus vieux que le pain et la lune, s'il frappait les
+parjures, comment n'aurait-il pas foudroyé Simôn, Kléonymos,
+Théoros? Ce sont pourtant bien des parjures.
+Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le cap de
+l'Attique, et les grands chênes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc
+alors que la foudre?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Lorsqu'un vent sec s'élève vers les Nuées et s'y enferme,
+il en gonfle l'intérieur comme une vessie; ensuite,
+par une force fatale il les crève, s'échappe au dehors
+avec violence, en raison de la densité, et s'enflamme lui-même
+par la fougue de son élan.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Zeus! la même chose tout à fait m'est arrivée un
+jour aux Diasia: je faisais cuire pour ma famille un ventre
+de truie; je néglige de le fendre; il se gonfle, éclate tout
+à coup, me débonde dans les yeux et me brûle le visage.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Homme, qui as désiré apprendre de nous la grande sagesse,
+tu seras très heureux parmi les Athéniens et les
+Hellènes, si tu as de la mémoire, de la réflexion, et de la
+patience dans l'âme; si tu ne te lasses ni de rester debout,
+ni de marcher, ni d'endurer la rigueur du froid; si tu ne
+désires pas te mettre à table; si tu t'abstiens de vin, des
+gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le
+meilleur de tout, ainsi qu'il convient à un homme sensé,
+d'être le premier par ta conduite, ta prudence et par la
+force polémique de ta langue.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pour ce qui est d'une âme forte, d'un souci qui brave
+l'insomnie, d'un ventre économe, qui ne s'écoute pas, et
+qui dîne de sarriette, sois sans crainte, pour tout cela, je
+servirais bravement d'enclume.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnaîtras plus d'autres
+dieux que ceux que nous reconnaissons nous-mêmes: le
+Khaos, les Nuées et la Langue, ces trois-là?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres,
+même si je les rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations,
+pas d'encens brûlé.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons
+faire pour toi; tu auras pleine satisfaction, si tu nous
+honores, si tu nous admires, et si tu veux devenir un
+habile homme.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite
+chose: c'est d'être de cent stades le plus fort des Hellènes
+dans l'art de parler.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu l'obtiendras de nous: désormais, à partir de ce moment,
+devant le peuple, personne ne fera triompher plus
+d'idées que toi.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je ne tiens pas à exposer de grandes idées; ce n'est
+pas là que je vise, mais à retourner la justice de mon côté
+et à échapper à mes créanciers.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu obtiendras donc ce que tu désires; car tu ne vises
+pas au grand: livre-toi donc bravement à nos ministres.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je le ferai en toute confiance; car la nécessité m'y
+contraint, étant donnés ces chevaux marqués du Koppa,
+et le mariage qui m'a ruiné. Maintenant que ceux-ci fassent
+de moi ce qu'ils voudront: je leur livre mon corps à
+frapper, à lui faire endurer la faim, la soif, le chaud, le
+froid, à le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes
+dettes: je consens à être aux yeux des hommes insolent,
+beau diseur, effronté, impudent, vil coquin, colleur de
+mensonges, hâbleur, rompu aux procès, table de lois,
+cliquette, renard, tarière, souple, dissimulé, visqueux,
+fanfaron, gibier à étrivières, ordure, retors, hargneux,
+lécheur d'écuelles. Dût-on me donner ces noms au passage,
+qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils
+veulent, par Dèmètèr! qu'ils me servent en andouille aux
+penseurs.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voilà une volonté! Il n'a pas peur, il a du c&oelig;ur. Sache
+que dès que tu tiendras de moi cette science, tu auras
+parmi les mortels une gloire montant jusqu'aux cieux.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Que m'arrivera-t-il?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable
+qui soit parmi les hommes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Verrai-je jamais cela?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>La foule ne cessera d'assiéger tes portes: on voudra
+t'aborder, causer avec toi d'affaires et de procès d'un
+grand nombre de talents, dignes des conseils de ta prudence.
+(<i>A Sokratès.</i>) Mais toi, commence à donner au vieillard
+quelqu'une de tes leçons; mets en mouvement son
+esprit, et fais l'épreuve de son intelligence.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Allons, voyons, dis-moi ton caractère, afin que, sachant
+qui tu es, je dirige, d'après un plan nouveau, mes machines
+de ton côté.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux! à me battre
+en brèche?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions.
+As-tu de la mémoire?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup;
+mais si je dois, infortuné, je n'en ai aucune.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>As-tu de la facilité naturelle à parler?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A parler, non; mais à voler, oui.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Comment pourras-tu donc apprendre?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète pas; très bien.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage
+pensée au sujet des phénomènes célestes, saisis-la vite.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon
+vieux, que tu n'aies besoin de coups. Voyons, que ferais-tu,
+si l'on te battait?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>On me bat; un peu après, je prends des témoins, et
+ensuite, après un moment de répit, je vais en justice.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Voyons maintenant; ôte ton manteau.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ai-je commis quelque faute?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Non; mais il est prescrit d'entrer nu.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais je n'entre pas chercher un objet volé!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Ote-le: pourquoi ce bavardage?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends
+avec zèle, auquel des disciples serai-je comparable?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Tu seras le portrait de Khæréphôn.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! J'aurai l'air d'un cadavre.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pas un mot; mais suis-moi de ce côté: hâtons-nous.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mets-moi donc maintenant entre les mains un gâteau
+miellé: j'ai peur, en entrant là dedans, comme si je descendais
+dans l'antre de Trophonios.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Marche; pourquoi lanterner devant la porte?</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance
+à ce vieillard, que son âge avancé n'empêche pas de
+prendre une teinture des nouveautés à la mode, et qui
+s'exerce à la sagesse.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">PARABASE <i>ou</i> CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Spectateurs, je vous dirai librement la vérité, j'en atteste
+Dionysos, dont je suis le nourrisson. Puissé-je être vainqueur
+et réputé sage, moi qui, vous regardant comme des
+spectateurs intelligents, et pensant que cette pièce est la
+meilleure de mes comédies, ai cru devoir vous la donner
+à goûter les premiers, vu qu'elle m'a coûté beaucoup de
+peine! Et pourtant je me suis retiré, vaincu par des lourdauds,
+sans l'avoir mérité. C'est donc ce que je vous reproche,
+à vous, hommes habiles, pour lesquels je me
+suis donné tant de mal. Et cependant jamais je ne me soustrairai
+à des juges intelligents comme vous l'êtes. Car depuis
+que dans cette réunion, à laquelle il est agréable de
+s'adresser, mon Modeste et mon Débauché ont été écoutés
+avec un plein succès, moi aussi, vierge alors et n'ayant
+pas encore la permission d'enfanter, j'exposai mon fruit;
+une autre jeune femme le recueillit, l'emporta, et vous
+l'avez généreusement nourri et élevé. Depuis lors votre
+bienveillance pour moi a eu la constance d'un serment.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, comme une autre Élektra, cette comédie
+paraît, cherchant à rencontrer des spectateurs aussi éclairés.
+Elle reconnaîtra, du premier coup d'&oelig;il, la chevelure
+de son frère. Voyez comme elle est réservée. Elle est la
+première qui ne vienne pas traînant un morceau de cuir,
+rouge par le bout, gros à faire rire les enfants. Elle ne
+se moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax;
+elle n'a pas de vieillard qui, en débitant les vers, frappe
+de son bâton son interlocuteur, pour dissimuler ses grossières
+plaisanteries; elle n'entre pas une torche à la main,
+en criant: «Iou! Iou!» mais elle s'avance confiante en
+elle-même et en ses vers. Pour moi, qui suis un poète de
+ce caractère, je ne porte pas la tête haute, et je ne cherche
+pas à vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le
+même sujet: je vous apporte des pièces nouvelles de mon
+invention, qui ne se ressemblent point entre elles et qui
+sont toutes ingénieuses. Au moment de toute sa grandeur
+j'ai frappé Kléôn en plein ventre, mais je n'ai pas eu l'audace
+de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois que
+Hyperbolos a donné prise sur lui, ils ne cessent d'écraser
+ce malheureux, ainsi que sa mère. Eupolis le premier
+traîna sur la scène son Marikas; c'étaient nos Chevaliers
+mal retournés par une main mauvaise, avec l'addition d'une
+vieille ivre, qui dansait le kordax, invention surannée de
+Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son tour, Hermippos
+a joué Hyperbolos, et maintenant tous les autres se
+ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison
+des anguilles. Que ceux qui rient avec eux se déplaisent
+à mes &oelig;uvres. Mais si vous vous amusez avec moi et avec
+mes pièces, on dira dans les âges à venir que vous avez
+bon goût.</p>
+
+<p>C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur
+et de toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce
+Ch&oelig;ur, et puis le maître magnanime du trident, remueur
+farouche de la Terre et de la plaine salée; et toi, notre
+père au grand nom, Æther vénérable, qui entretiens la vie
+universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont les
+rayons éblouissants embrassent l'espace terrestre, divinité
+grande parmi les dieux et parmi les mortels.</p>
+
+<p>Très sages spectateurs, ici prêtez-nous attention. Malmenés
+par vous, nous vous adressons nos reproches.
+Plus que tous les autres dieux nous avons rendu service
+à votre ville, et nous sommes les seules divinités à qui
+vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous
+protégeons. Si l'on décrète quelque expédition insensée,
+nous toussons ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux,
+le corroyeur paphlagonien, lorsque vous l'avez élu stratège,
+nous avons froncé les sourcils et manifesté notre
+colère: «le tonnerre bruit au milieu des éclairs», la
+Lune dévia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son
+flambeau sur lui-même, refusa de nous luire, si Kléôn
+était stratège. Cependant vous l'avez élu. Aussi dit-on
+que la démence s'est répandue sur la ville, mais que
+toutefois les dieux tournent à bien vos fautes. Comment
+celle-ci peut facilement être utile, nous allons vous le
+dire. Si, convainquant ce Kléôn, vraie mouette de corruption
+et de vol, vous lui serrez le cou dans une travée,
+c'en est fait aussitôt de vos fautes passées, et les affaires
+de la ville remontent vers le mieux.</p>
+
+<p>Viens aussi, souverain Ph&oelig;bos, dieu de Dèlos, qui
+habites la roche escarpée du Kynthos; et toi, bienheureuse
+habitante du Temple d'or d'Éphésos, où les jeunes
+filles des Lydiens te rendent des honneurs solennels; et
+toi encore, Déesse de notre contrée, maîtresse de l'égide,
+protectrice de la ville, Athèna; et toi, qui habites
+la roche du Parnasse, brillant au milieu des torches agitées
+par les Bakkhantes de Delph&oelig;, roi des Orgies, Dionysos.</p>
+
+<p>Au moment où nous étions prêtes à partir, Sélènè nous
+aborde, et nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie
+aux Athéniens et à leurs alliés; puis elle dit qu'elle est
+furieuse parce que vous l'avez indignement traitée après
+qu'elle vous a été utile à tous, non pas en paroles, mais en
+réalité. Premièrement, par mois vous n'économisez pas
+moins d'une drakhme de lumière; car tous ceux qui sortent
+le soir disent: «Enfant, n'achète pas de torches; la
+lueur de Sélènè est brillante.» Elle y ajoute, dit-elle, d'autres
+services; et vous, au lieu de compter exactement les
+jours, vous renversez tout du haut en bas. Aussi, les
+dieux l'accablent de fréquentes menaces, lorsque, frustrés
+du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fête
+d'après l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous
+donnez la question ou vous êtes en procès. Souvent,
+tandis que, nous autres dieux, nous jeûnons en signe de
+deuil pour la mort de Memnôn ou de Sarpédôn, vous vous
+livrez aux libations ou au rire. Voilà pourquoi Hyperbolos,
+élevé cette année aux fonctions de hiéromnémôn, nous,
+dieux, nous lui avons enlevé sa couronne. Il saura mieux
+désormais que c'est d'après Sélènè qu'il faut régler les
+jours de la vie.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais
+vu d'homme si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux!
+Les jeux d'esprit les plus simples, il les oublie,
+avant même de les avoir appris. Cependant, je veux l'appeler
+ici à la porte, au grand jour. Où es-tu, Strepsiadès?
+Sors, et prends ton grabat.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les
+punaises!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pose-le vite, et fais attention.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>M'y voici.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment,
+de toutes les choses que tu ignores, dis-le-moi?
+Les mesures, les rhythmes, les vers?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de
+farine d'orge m'a trompé de deux kh&oelig;nix.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là ce que je te demande, mais quelle mesure
+te paraît la plus belle, le trimètre ou le tétramètre?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pour moi, rien n'est supérieur au demi-setier.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Tu dis des sottises, brave homme.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Parie avec moi que le demi-setier est un tétramètre.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant!
+Peut-être pourras-tu mieux apprendre les rhythmes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>D'abord à être aimable en société, puis à comprendre
+ce que sont dans les rhythmes le rhythme énoplien et le
+rhythme du daktyle.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Du daktyle?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je le connais.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Dis alors.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quel autre cela peut-il être que ce doigt-ci. J'en ai
+usé, dès mon enfance, de ce doigt-là.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Tu es un rustre et un lourdaud.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais, misérable, je ne désire apprendre rien de tout
+cela, rien.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Quoi donc alors?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voici, voici; le raisonnement le plus injuste.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres
+choses à apprendre: ainsi, parmi les quadrupèdes, quels
+sont vraiment les mâles?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais je connais les mâles, si j'ai bien ma tête; bélier,
+bouc, taureau, chien, coq.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi
+bien à la femelle qu'au mâle.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment donc? voyons!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Comment? Un coq et une coq.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Poséidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>«Femelle du coq» et l'autre «coq».</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>«Femelle du coq»! Par l'Air! voilà qui est bien. Pour
+cette leçon seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux
+bords, ton auge à pétrir.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Autre faute! Tu donnes la qualité de mâle à un être
+femelle.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment, en la désignant, fais-je de l'auge un mâle?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Absolument comme quand tu dis «Kléonymos».</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment cela? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Parce que auge (kardopos) et Kléonymos sont du
+même genre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, Kléonymos n'avait pas d'auge à pétrir:
+il se servait d'un mortier rond. Enfin, comment dire?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Comment? «La auge», comme tu dirais «la Sostrata».</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>«La auge» au féminin?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>C'est bien dit.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est cela même: «la auge» (kardopè) comme «la
+Kléonymè».</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Maintenant il faut que tu apprennes à distinguer les
+noms propres masculins des féminins.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais je connais des noms féminins.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Dis.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Lysilla, Philinna, Klitagora, Dèmètria.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Et des noms masculins?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dix mille: Philoxénos, Mélèsias, Amynias.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux! ce ne sont pas là des noms d'hommes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment! Pas des noms d'hommes?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu
+Amynias?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment? «Ohé, dirais-je, ici, ici, Amynia!»</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Vois-tu? Tu appelles Amynias «Amynia», d'un nom
+de femme!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Aussi ai-je raison, puisqu'«elle» ne va pas à l'armée.
+Mais à quoi sert d'apprendre ce que nous savons tous?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>A rien, par Zeus! Mais couche-toi là.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi faire?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Songe un peu à tes affaires.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ah! je t'en prie, pas là. S'il le faut, laisse-moi m'étendre
+par terre pour rêver à tout cela.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Cela ne se peut pas autrement.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger
+aujourd'hui!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Médite et réfléchis; tourne ton esprit dans tous les
+sens; concentre-le. Dès que tu tomberas dans le vide,
+bondis vers une autre idée: que le sommeil doux à l'âme
+soit absent de tes yeux!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Aie! aie! aie! aie!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Qu'as-tu donc? que souffres-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est fait de moi, misérable! Du lit s'échappent des
+Korinthiens qui me mordent; ils me déchirent les flancs,
+ils me boivent l'âme, ils m'arrachent les testicules, ils me
+fouillent le derrière, ils me tuent.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Que ta douleur ne crie pas si fort!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais comment? Envolé mon argent, envolée ma couleur,
+envolée ma chance, envolée ma chaussure, et, pour
+comble de maux, tout en chantant pendant que je monte
+la garde, envolé moi-même.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne songes-tu pas?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Moi? Oui, par Poséidôn!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Et à quoi songes-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de
+moi.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Va-t'en à la malheure!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, la malheure est arrivée.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tête. Il faut trouver
+un procédé artificieux, une ruse.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Hélas! qui m'enveloppera, comme procédé artificieux,
+d'une peau de mouton?</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Voyons maintenant! Commençons par regarder ce que
+fait notre homme. Hé! l'homme! Dors-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Apollôn! non, je ne dors pas.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Tiens-tu quelque chose?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Par Zeus! rien du tout.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Rien absolument?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Rien qu'un certain objet dans ma main droite.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Allons! couvre-toi vite, et médite.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi? Dis-le-moi, Sokratès.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Dis toi-même d'abord ce que tu veux trouver.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet
+des intérêts, le moyen de n'en payer à personne.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Va donc, couvre-toi; fixe ta pensée fugitive; examine
+la chose par le menu, distinguant et réfléchissant.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Doucement. Si une pensée t'embarrasse, laisse-la, passe
+outre; puis reviens-y; remets en mouvement la même
+pensée, et place-la dans la balance.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>O mon petit Sokratès bien-aimé.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, vieillard?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Au sujet des intérêts j'ai une idée ingénieuse.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre
+la lune pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite
+comme un miroir dans un étui rond, et puis je la garderais.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>A quoi cela te servirait-il?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A quoi? Si désormais la lune ne se levait plus du tout,
+je ne paierais pas d'intérêts.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Parce que, chaque mois, on paie l'argent prêté.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Très bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse.
+Si l'on te condamnait en justice à payer cinq talents,
+comment annulerais-tu cet arrêt? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>N'enroule pas toujours ta pensée autour de toi; mais
+lâche tes idées dans l'air, donne-leur l'essor, comme à
+un hanneton qu'un fil retient par la patte.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>J'ai une annulation d'arrêt des plus ingénieuses, tu vas
+en convenir avec moi.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Laquelle?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tu as sans doute déjà vu chez les vendeurs de drogues
+une pierre belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient
+du feu?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>C'est le cristal que tu veux dire?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, qu'en ferais-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je prendrais cette pierre, et quand le greffier écrirait
+l'arrêt, moi, debout, à l'écart, j'emploierais le soleil à
+fondre les lettres de ma condamnation.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Sagement fait, j'en atteste les Kharites!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation
+de cinq talents!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Voyons, trouve-moi vite ceci.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Le moyen de retourner une condamnation contre tes
+adversaires, au moment même de la subir, faute de témoins.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et très facile.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Dis donc.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à
+juger, avant qu'on appelât la mienne, je courrais me
+pendre.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Cela ne signifie rien.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort
+n'enverrait d'assignation.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de
+leçons.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend.
+Pour le moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné
+ici? Parle.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce
+que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose
+où l'on pétrit la farine d'orge? Malheur! Qu'est-ce que
+c'était?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache
+oublieuse et stupide!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu,
+si je n'apprends pas à bien retourner ma langue. O Nuées,
+donnez-moi quelque bon conseil.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un
+fils, élevé par toi, de l'envoyer apprendre à ta place.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre.
+Que ferai-je?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et tu le souffres?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes
+de haute volée, il descend de K&oelig;syra. Je vais le trouver.
+S'il ne veut pas, je n'ai plus qu'à le chasser de la maison.
+(<i>A Sokratès.</i>) Toi, rentre, et attends-moi un instant.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR, <i>à Sokratès près de sortir</i>.</p>
+
+<p>Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ
+de nous seules parmi les divinités? Voilà un homme
+prêt à faire tout ce que tu lui ordonneras. Tu le vois. Le
+connaissant émerveillé, et absolument enthousiasmé, il
+faut le laper autant que possible, et vivement. D'ordinaire,
+les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage.
+Va manger, si tu veux, les colonnes de Mégaklès.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans
+ton bon sens, j'en jure par Zeus Olympien!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire
+à Zeus, à ton âge!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>D'où vient donc que tu ris ainsi?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour
+avoir en tête ces vieilleries. Cependant approche, pour
+en savoir davantage; je vais te dire une chose, dont la
+connaissance fera de toi un homme. Seulement, n'en dis
+rien à personne.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Voyons, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tu as juré par Zeus.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès,
+il n'y a pas de Zeus.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il alors?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Allons donc! est-ce que tu radotes?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Sache que c'est comme cela.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et qui le dit?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts
+des puces.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à
+ces hommes bilieux?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes
+habiles et pleins de sens, dont pas un, par économie, ne
+se fait jamais raser, ni ne se parfume, ni ne va aux bains
+pour se laver; tandis que toi, comme si j'étais mort, tu
+gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite étudier à
+ma place.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les
+hommes. Tu verras combien toi-même tu es ignorant et
+épais. Mais attends-moi ici un instant.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je
+le faire interdire pour cause de démence, ou prévenir de
+sa folie les faiseurs de cercueils?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau?
+Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Un coq.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Bien. Et cette femelle?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Un coq.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence
+plus dorénavant, mais appelle celle-ci «femelle
+du coq» et cet autre «coq».</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu
+viens d'apprendre chez les Fils de la Terre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais
+successivement, je l'oubliais tout de suite, à cause du
+nombre des années.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire.
+Mais viens, marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton
+père, sois en faute. Moi, quand tu n'avais encore que six
+ans et que tu bégayais, je t'obéissais, et la première obole
+que je touchai, comme juge au tribunal des hèliastes, je
+t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce
+que tu fais.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors,
+je t'amène mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je
+l'ai décidé.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus
+en l'air.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Aux corbeaux! Tu insultes ton maître.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière
+de parler, et les lèvres largement ouvertes! Comment ce
+jeune homme saura-t-il jamais se tirer d'un procès, citer
+des témoins, avoir la faculté persuasive ou dissolvante?
+Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique.
+Tout petit petit enfant, il bâtissait chez nous des
+maisons, il sculptait des vaisseaux, il construisait des chariots
+de cuir, et avec des écorces de grenade il faisait
+des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui donc les
+deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe
+du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui
+l'injuste par n'importe quel moyen.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements
+eux-mêmes.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre
+en état de réfuter tout ce qui est juste.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent
+que tu sois.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Allons où tu voudras, il me sera beaucoup plus facile,
+en parlant devant la multitude, de t'anéantir.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>M'anéantir, toi? Qui es-tu donc?</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Le Raisonnement.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Oui, le plus faible.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'être le plus fort.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Par quel art?</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Par la nouveauté de mes idées.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>En effet, elles fleurissent parmi les insensés.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Non pas; auprès des sages.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je te mettrai à male mort.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Dis-moi, en quoi faisant?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>En disant ce qui est juste.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et
+d'abord je soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Pas de justice?</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Oui; où est-elle?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Chez les dieux.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas
+péri pour avoir enchaîné son père?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Eh quoi! Voilà où en est venue la perversité? Apporte-moi
+un bassin.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Tu es un vieux radoteur, un mal équilibré!</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Tu es un infâme et un éhonté!</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Tu me couvres de roses.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Un impie!</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Tu me couronnes de lis.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Un parricide!</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Autrefois ce n'était pas de l'or, mais du plomb.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, ce m'est une parure.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Tu n'es pas mal effronté.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Et toi, une vraie ganache.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>C'est à cause de toi que les jeunes gens ne veulent
+plus fréquenter les écoles. On ne tardera pas à connaître
+chez les Athéniens ce que tu enseignes à des fous.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Tu es d'une saleté honteuse.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps
+que tu mendiais. Tu disais: «Je suis Téléphos le
+Mysien,» tirant de ta besace, pour les grignoter, des
+maximes de Pandélétos.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>La belle sagesse...</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>La belle folie...</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Que tu nous vantes!</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le
+corrupteur des jeunes gens.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement
+au bavardage.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Viens ici, et laisse celui-ci à sa folie!</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Trêve à cette lutte et à ces insultes. Mais fais voir, toi,
+ce que tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce
+qu'est l'éducation nouvelle. De la sorte, après vous avoir
+entendus tous les deux exposer le pour et le contre, il
+jugera quelle école il faut fréquenter.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je veux bien faire ainsi.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Moi aussi je le veux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voyons donc qui des deux parlera le premier.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parlé, je
+décocherai sur lui des expressions et des pensées nouvelles.
+A la fin, s'il se met à grommeler, je fais de mes
+idées une volée de bourdons, qui lui piquent la figure
+et les deux yeux et le mettent à mal.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procédés
+oratoires, dans leurs pensées, dans leurs réflexions
+sentencieuses, montrent lequel des deux paraîtra le plus
+fort dans l'art de parler. Aujourd'hui, en effet, c'est
+l'épreuve décisive de la philosophie, pour laquelle mes
+amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui couronnas
+les anciens de si nobles vertus, romps le silence en
+faveur de l'éducation que tu aimes, et fais-nous connaître
+ton caractère.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je dirai donc l'ancienne éducation, en quoi elle consistait,
+lorsque florissait mon enseignement de la justice et
+que la prudence était en honneur. D'abord il ne fallait
+pas entendre un enfant souffler mot; puis ils s'avançaient
+en bon ordre dans les rues vers l'école du maître de musique,
+les cheveux longs, nus, serrés, la neige tombât-elle
+comme d'un tamis. Là ils apprenaient, les cuisses
+écartées, à chanter: «Pallas redoutable destructrice des
+villes» ou: «Cri retentissant au loin»; soutenant l'harmonie
+que leurs pères leur avaient enseignée. Si quelqu'un
+d'eux faisait quelque bouffonnerie ou donnait à sa
+voix une inflexion mélodique comme celles que les élèves
+de Phrynis modulent à l'opposé de la mélodie, il était
+châtié, roué de coups, comme insultant aux Muses.
+Dans la palestre, les enfants s'asseyaient les jambes allongées,
+de manière à ne faire voir aux voisins rien d'indécent.
+Aussitôt qu'ils s'étaient remis debout, ils essuyaient
+la place, et veillaient à ne laisser aux amants aucune empreinte
+de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile
+au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait
+de rosée et de duvet comme les fruits. Nul d'entre
+eux, donnant à sa voix une mollesse toute féminine, ne
+s'avançait vers un amant, en l'attirant des yeux. Nul, au
+repas, ne se fût permis de prendre une tête de raifort;
+nul de s'emparer de l'anèthon réservé aux vieillards ou
+du persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul
+d'avoir les pieds croisés.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales,
+de Kékidas, des Bouphonies!</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette éducation
+que j'ai formé les héros qui combattaient à Marathôn.
+Mais toi, tu leur enseignes aujourd'hui à s'empaqueter
+tout d'abord dans des vêtements. Aussi je m'indigne,
+quand il leur faut danser aux Panathènæa, de les voir tenir
+leurs boucliers devant leur corps sans songer à Tritogénéia.
+Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement
+supérieur. Tu apprendras à détester l'Agora, à
+t'abstenir des bains, à avoir honte de ce qui est honteux,
+et, si quelqu'un te raille, à prendre feu; à te lever de ton
+siège au passage des vieillards, à ne rien faire de mal à
+tes parents, à ne commettre aucun acte indécent, car tu
+dois figurer la statue de la Pudeur; à ne pas courir après
+une danseuse, car si tu te mets à cette poursuite, une
+courtisane te jettera une pomme, et tu seras privé de ta
+réputation; à ne pas contredire ton père, à ne pas lui
+donner le nom de lapétos, en reprochant son âge à ce
+vieillard qui t'a nourri.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Si tu crois, jeune homme, à tout ce qu'il te dit, par
+Dionysos! tu ressembleras aux fils de Hippokratès, et on
+t'appellera le «poupon qui tette».</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les
+gymnases, ne débitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes
+comme on le fait aujourd'hui; on ne te traînera pas en
+justice pour une méchante affaire pleine d'objections subtiles
+et ruineuses. Mais tu descendras à l'Akadèmia, pour
+courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte d'un roseau
+blanc, avec un sage compagnon de ton âge, respirant le
+smilax, le loisir et la jonchée blanche des peupliers... épanoui
+par la saison printanière, quand le platane et l'ormeau
+échangent leurs murmures. Si tu fais ce que je te
+dis, et si tu y appliques ton intelligence, tu auras toujours
+la poitrine grasse, le teint clair, les épaules larges,
+la langue courte, les fesses charnues, le pénis petit. Mais
+si tu t'attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite le
+teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la
+langue longue, les fesses petites, les parties fortes, des
+décrets à n'en plus finir. On te rendra prêt à croire que
+le honteux est honnête et que l'honnête est honteux, et
+tu seras, en outre, l'image de l'infamie d'Antimakhos.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O toi qui habites les tours élevées de la glorieuse sagesse,
+quel doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours!
+Heureux ceux qui vivaient au temps des hommes
+de jadis! (<i>A l'Injuste.</i>) Quant à toi, qui possèdes les séductions
+du langage, il te faut trouver des idées nouvelles,
+car ton rival a eu du succès. Tu as besoin, ce me semble,
+de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas
+être un objet de risée.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Enfin! Il y a longtemps que la bile m'étouffe et que je
+brûle de renverser tous ces arguments par les miens. Moi,
+je m'entends appeler le Raisonnement inférieur par ces
+métaphysiciens, parce que, le premier, j'ai imaginé de
+contredire les lois et le droit. Mais n'est-ce pas une valeur
+de dix mille statères, que de prendre en main la cause
+la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine
+l'éducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord
+qu'il ne te permettra pas de prendre des bains
+chauds. Mais quelle raison as-tu de blâmer les bains
+chauds?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Parce qu'ils sont très mauvais et qu'ils amollissent
+l'homme.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Arrête! Je te tiens tout de suite à bras-le-corps, et tu
+ne peux échapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus
+le héros à l'âme, selon toi, le plus haut placée, et qui accomplit
+le plus de travaux?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je pense qu'il n'y a pas d'homme supérieur à Hèraklès.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Eh bien! Où as-tu jamais vu des bains froids portant le
+nom de Hèraklès? Et cependant qui a été plus courageux?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Oui, voilà, voilà bien les raisons que les jeunes gens
+ont, chaque jour, à la bouche pour remplir les bains et
+vider les palestres!</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Tu blâmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve.
+Si c'était un mal, jamais Homèros n'aurait fait un
+harangueur de Nestôr et des autres sages. De là je passe
+à l'usage de la langue: il dit que les jeunes gens ne doivent
+pas l'exercer, moi je prétends le contraire; il dit qu'il
+faut user de modestie: voilà deux principes détestables.
+Où as-tu jamais vu que la modestie fût un bien réel?
+Parle, convaincs-moi.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>A nombre de gens. C'est ainsi que Pèleus reçut une épée.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Une épée? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos,
+au moyen de ses lampes, n'a-t-il pas gagné des
+milliers de talents avec sa méchanceté et non, par Zeus!
+avec son épée?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Et cependant Pèleus, en raison de sa modestie, a épousé
+Thétis.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Qui ne tarda pas à le quitter et à disparaître; car il
+n'était pas un libidineux, un homme à passer toute une
+nuit agréable entre deux couvertures: une femme, au
+contraire, aime à être cajolée. Tu n'es, toi, qu'une vieille
+ganache. Vois donc, jeune homme, toutes les privations
+imposées à la modestie, tous les plaisirs dont tu dois être
+privé, garçons, femmes, kottabes, festins, boissons, éclats
+de rire. Vraiment, est-ce pour toi la peine de vivre, privé
+de tout cela? Mais en voilà assez. Je passe maintenant
+aux exigences de la nature. Tu as fait une faute, aimé,
+commis un adultère, et tu t'es fait prendre. Tu es perdu;
+car tu ne sais point parler. En suivant mes leçons, jouis
+de la vie, danse, ris, ne rougis de rien. On t'a surpris en
+adultère: affirme au mari que tu n'es pas coupable; rejette
+la faute sur Zeus; dis qu'il céda lui-même à l'amour
+et aux femmes. Comment toi, mortel, pourrais-tu faire
+plus qu'un dieu?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Mais si, pour t'avoir cru, il a une rave enfoncée dans
+le derrière, s'il subit une épilation à la cendre chaude,
+pourra-t-il alléguer comme quoi il n'a pas le derrière
+élargi?</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Eh! s'il a le derrière élargi, quel mal cela lui fera-t-il?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Mais que peut-il donc lui arriver de plus fâcheux?</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Que diras-tu, si j'ai raison contre toi?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je me tairai. Comment faire autrement?</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Voyons, dis-moi, quelle espèce de gens sont les orateurs?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>De ceux qui ont le derrière élargi.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Je le crois. Et les auteurs tragiques?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>De ceux qui ont le derrière élargi.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Bien dit. Et les démagogues?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>De ceux qui ont le derrière élargi.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Cela étant, ne reconnais-tu pas que tu ne dis que des
+sottises? Et les spectateurs? Vois de quel côté est la majorité.</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Je regarde.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Que vois-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>La majorité, de par les dieux! se compose de larges
+derrières. En voilà un que je connais; celui-là encore, et
+cet autre avec ses longs cheveux.</p>
+
+<p class="centre">L'INJUSTE.</p>
+
+<p>Eh bien, que dis-tu?</p>
+
+<p class="centre">LE JUSTE.</p>
+
+<p>Nous sommes vaincus, êtres infâmes. Au nom des dieux!
+recevez mon manteau: je passe de votre côté. (<i>Ils s'en
+vont.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Veux-tu prendre ton fils, le remmener,
+ou que je l'instruise à parler?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Instruis-le, châtie-le, et souviens-toi de bien lui affiler
+la langue, de manière qu'il ait l'une des deux mâchoires
+pour les petites causes et l'autre mâchoire pour les
+grandes affaires.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Sois tranquille; tu auras chez toi un sophiste habile.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pâle, je crois, et misérable. (<i>Ils entrent chez Sokratès.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Entrez maintenant. Je crois que tu t'en repentiras.</p>
+
+<p>Ce que les juges gagneront, s'ils accordent au Ch&oelig;ur
+un appui légitime, nous voulons le dire. Et, premièrement,
+si vous voulez labourer vos champs, à la saison,
+nous pleuvrons sur vous d'abord, et sur les autres ensuite.
+Puis nous garderons les fruits et les vignes de manière
+qu'ils ne souffrent ni de la sécheresse, ni d'une pluie
+excessive. Mais si un de vous, mortels, nous offense, nous
+déesses, qu'il songe quels maux il endurera de nous, ne
+recueillant ni vin, ni rien, de son champ. Quand les oliviers
+et les vignes pousseront, ils seront rasés, tant nous
+les frapperons de frondes. Si nous le voyons faire des
+briques, nous pleuvrons, et nous briserons sous des tas
+de grêle les tuiles de son toit. S'il se marie, lui, ou quelqu'un
+de ses parents ou de ses amis, nous pleuvrons toute
+la nuit, si bien qu'il aimerait mieux se trouver en Ægypte
+que d'avoir jugé injustement.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS. <i>Il sort de chez lui, chargé d'un sac de farine,
+et se dirige vers la porte de Sokratès.</i></p>
+
+<p>Cinq, quatre, trois, puis deux, et enfin celui de tous les
+jours que je redoute le plus, qui me fait frissonner, que
+je déteste, ce maudit jour de la lune vieille et nouvelle.
+C'est un serment fait par tous ceux à qui je dois, et qui
+déposent leurs assignations au tribunal des Prytanes, de
+me ruiner, de me perdre, malgré la modération et la justice
+de mes propositions: «Mon cher, ne me demande
+pas cela maintenant, donne-moi du temps pour cette
+somme, fais-moi quitte de cette autre!» Ils prétendent
+qu'ainsi ils ne recevront rien; ils m'injurient, disant que
+je leur fais du tort et qu'ils vont me citer devant les juges.
+Qu'ils me citent donc; je m'en soucie peu, aujourd'hui
+que Phidippidès a appris l'art de bien parler. Je vais, du
+reste, m'en assurer, en frappant à la porte du philosophoir...
+Enfant! holà! Enfant, enfant!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Strepsiadès, bonjour.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>A toi aussi bonjour. Mais d'abord accepte ce sac. Il est
+juste de faire un joli cadeau à son maître. Et mon fils,
+a-t-il appris le fameux Raisonnement, ce garçon que tu
+as emmené tantôt?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Il l'a appris.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Bien, ô souveraine Fourberie!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>De sorte que tu vas gagner tous les procès que tu voudras.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quand même il y aurait des témoins que j'ai emprunté?</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>D'autant mieux, fussent-ils mille.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je crierai donc à haute voix: «Ohé! soyez maudits,
+peseurs d'oboles, vous, le principal, et les intérêts des
+intérêts! Vous ne me nuirez plus désormais. Pour moi
+s'élève dans cette maison un fils, dont la langue brille, à
+deux tranchants, mon soutien, le sauveur de la famille,
+le fléau de mes ennemis, le libérateur des grandes infortunes
+de son père.»... Cours l'appeler de là dedans, qu'il
+vienne vers moi. Mon fils, mon enfant, sors de la maison;
+entends la voix de ton père.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Le voici.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ami, ami!</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Prends ton fils, et va-t'en.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>O mon fils! Oh! oh! Quelle joie je goûte tout d'abord
+à voir ce teint! Maintenant, à te voir, tu es tout de suite
+un homme prêt à nier, à contredire. C'est franchement
+chez toi une fleur du terroir que ces mots: «Qu'as-tu à
+dire?» et cette apparence d'offensé quand on offense
+et qu'on fait tort aux autres; je vois cela. Tu as sur ton
+visage le regard attique. Maintenant vois à me sauver,
+puisque c'est toi qui m'as perdu.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui te fait peur?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>La lune vieille et nouvelle.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la lune vieille et nouvelle?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Le jour où ils disent qu'ils déposeront leurs assignations
+au tribunal des Prytanes.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Adieu leurs assignations! Il n'y a pas moyen qu'un jour
+soit deux jours.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il n'y a pas moyen?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Non; à moins que la même femme ne soit en même
+temps vieille et jeune.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais la loi le veut.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Je crois qu'ils n'en comprennent pas bien le sens.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quel en est le sens?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Le vieux Solôn était, de sa nature, ami du peuple.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Cela ne fait rien à la lune vieille et nouvelle.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Celui-ci fixa deux jours pour la citation, la lune vieille
+et la lune nouvelle, afin que les consignations fussent déposées
+à la nouvelle lune.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi donc a-t-il ajouté la vieille?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Afin, pauvre homme, que les débiteurs assignés eussent
+d'abord un jour pour arranger l'affaire de gré à gré; sinon,
+pour qu'on redoublât les poursuites le matin même de la
+nouvelle lune.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi alors les magistrats ne reçoivent-ils pas les
+consignations le premier jour du mois, mais le jour de la
+vieille et nouvelle lune?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Ils me paraissent agir en cela comme les gourmets: afin
+de profiter le plus tôt possible des sommes déposées, ils
+avancent la dégustation d'un jour.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, pauvres sots, pourquoi restez-vous là stupidement
+pour notre profit à nous les sages? Vraies bornes,
+d'ailleurs, nombre, moutons, cruches amoncelées au hasard!
+Aussi faut-il qu'en mon honneur et en l'honneur
+de mon fils, notre bonne chance me fasse entonner un
+chant d'éloges: «Heureux Strepsiadès, qui es toi-même
+sage, et qui élèves un pareil fils!» Voilà ce que diront
+mes amis et mes concitoyens, jaloux de ta parole et de
+tes victoires dans les procès! Mais je veux d'abord te faire
+entrer pour prendre un bon repas.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">PASIAS, <i>à son témoin</i>.</p>
+
+<p>Faut-il qu'un homme sacrifie jamais quelque chose de
+son avoir? Non, assurément. Mais il eût mieux valu tout
+de suite être sans vergogne plutôt que se faire des affaires,
+comme moi, qui, aujourd'hui, afin d'avoir mon argent,
+te traîne ici pour témoigner, et qui, de plus, vais
+devenir l'ennemi d'un citoyen. Cependant, jamais, tant
+que je vivrai, je ne ferai rougir de moi ma patrie. J'appellerai
+donc Strepsiadès en justice...</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Qui est-ce?</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>... Pour le jour de la vieille et de la nouvelle lune.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je vous prends à témoin qu'il a indiqué deux jours. Et
+pourquoi?</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Pour douze mines que tu as reçues, afin d'acheter un
+cheval pommelé.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Un cheval? L'entendez-vous, moi qui, vous le savez
+tous, ai horreur de l'équitation.</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Et j'en atteste Zeus, tu juras par tous les dieux que tu
+me les rendrais.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! mon Phidippidès n'avait pas encore
+appris le Raisonnement irrésistible.</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Et maintenant à cause de cela tu songes à nier ta dette.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Effectivement, quel autre profit tirerais-je de cette
+science?</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Et tu oserais me la nier par serment devant les dieux?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quels dieux?</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Celui que je t'indiquerai, Zeus, Hermès, Poséidôn.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Zeus. Je donnerais de bon c&oelig;ur un triobole pour prêter
+ce serment.</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Puisses-tu périr pour ton impudence!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il gagnerait à être salé, cet homme!</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Je pense que tu te moques du monde.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il tiendrait bien six kongia.</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Non, de par le grand Zeus et par les autres dieux! tu
+ne te joueras pas de moi impunément.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je suis enchanté, ravi de ces dieux. Un serment par
+Zeus est ridicule pour des gens instruits.</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Certes, un jour viendra où tu expieras ces impiétés.
+Mais me rendras-tu mes fonds ou non? Réponds, que je
+m'en aille.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Sois tranquille à présent; car je vais bientôt te répondre
+clairement. (<i>Il entre dans la maison.</i>)</p>
+
+<p class="centre">PASIAS, <i>à son témoin</i>.</p>
+
+<p>Que crois-tu qu'il fasse? Crois-tu qu'il me paie?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS, <i>rentrant</i>.</p>
+
+<p>Où est l'homme qui me demande de l'argent? Parle.
+Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Cela? Une auge (kardopos).</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et tu me demandes de l'argent quand tu es ce que tu
+es? Non, je ne donnerais pas une obole à qui que ce soit
+qui appelle une auge «kardopos» au lieu de «kardopè».</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Tu ne me paieras pas?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Non pas, que je sache. Allons, finissons-en; décampe
+au plus vite loin de la porte.</p>
+
+<p class="centre">PASIAS.</p>
+
+<p>Je m'en vais, mais sache bien que je cours déposer ma
+consignation, ou que je meure!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est autant de perdu en sus des douze mines. Cependant,
+je regrette de voir dans cette situation un homme qui
+se trompe sur le genre de «kardopos» et de «kardopè».</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Hélas! quel malheur est le mien!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Holà! Quel est celui qui gémit de la sorte! Ne serait-ce
+point quelqu'un des dieux de Karkinos?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>En quel état je suis, vous voulez le savoir? Un homme
+infortuné.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Passe ton chemin.</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>O cruel destin! O fatalité, qui as brisé les roues du
+char traîné par mes chevaux! O Pallas, tu m'as perdu!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quel mal t'a fait Tlèpolèmos?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Ne raille pas, mon ami, mais fais-moi rendre par ton
+fils l'argent qu'il me doit, aujourd'hui surtout que je suis
+tombé dans le malheur.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quel argent?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Celui qu'il m'a emprunté.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et de fait tu es mal en point, à ce qu'il me semble.</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Je suis tombé en lançant mes chevaux, j'en atteste les
+dieux.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi ces sornettes? Tu es chu de</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>{ton âne!</p>
+<p>{ ou de</p>
+<p>{ton âme!</p>
+ </div> </div>
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Des sornettes! Parce que je veux ravoir mon dû?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il n'est pas possible que tu sois sain d'esprit.</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tu me fais l'effet d'avoir la cervelle troublée.</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Par Hermès! je te fais assigner, si tu ne me rends pas
+l'argent.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, crois-tu que Zeus pleuve toujours et continûment
+de l'eau nouvelle, ou bien le soleil repompe-t-il
+la même eau de dessus la terre?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas laquelle des deux, et je n'en ai cure.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Et comment est-il juste que tu me demandes de l'argent,
+toi qui ne sais pas un mot des choses météorologiques?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Si tu es à court, paie-moi au moins l'intérêt de l'argent.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>L'intérêt! Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce autre chose, sinon que mois par mois, jour
+par jour, de plus en plus l'argent augmente, à mesure que
+le temps s'écoule?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Bien dit. Et puis après? Crois-tu que la mer soit beaucoup
+plus grande maintenant qu'autrefois?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! elle est la même: car il n'est pas
+juste qu'elle grandisse.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien alors, misérable, comment, la mer ne grossissant
+pas des fleuves qui s'y jettent, essaies-tu, toi, de faire
+grossir ton argent? Ne vas-tu pas déguerpir loin de la
+maison? Qu'on m'apporte un bâton!</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>Des témoins!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Décampe! Qu'attends-tu? Tu ne cours pas, vilaine
+rosse?</p>
+
+<p class="centre">AMYNIAS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas là une violence?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tu ne partiras pas? Je vais t'enfoncer l'aiguillon sous
+la croupe, porteur de longes! Te sauveras-tu? C'est moi
+qui t'aurais mené bon train avec tes roues et ta paire de
+chevaux. (<i>Il rentre dans la maison.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voilà ce que c'est que de se plaire aux bassesses! Ce
+vieillard, qui en a la passion, veut frustrer l'argent qu'il
+a emprunté. Mais il est impossible qu'il ne soit pris aujourd'hui
+dans quelque affaire, et que ce sophiste, en
+retour des friponneries qu'il a mises en train, ne soit
+frappé d'un malheur imprévu. Je pense qu'il trouvera tout
+de suite ce qu'il demandait depuis longtemps, que son
+fils soit habile à exprimer des idées contraires à la justice,
+à vaincre tous ses adversaires, même en disant ce
+qu'il y a de plus mauvais. Mais peut-être, peut-être,
+voudra-t-il qu'il devienne muet.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS, <i>sortant précipitamment</i>.</p>
+
+<p>Iou! iou! Voisins, parents, citoyens, au secours! On
+me bat! A moi, de toute votre aide! Hélas! malheureux
+que je suis! Oh! la tête! Oh! la mâchoire! Scélérat, tu bats
+ton père.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, mon père!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Vous le voyez, il avoue qu'il me bat.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Sans doute.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Scélérat, parricide, enfonceur de murailles!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Répète-moi cela, répète et dis-en plus encore. Ne sais-tu
+pas que je prends un vif plaisir à entendre ces gros
+mots?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>O derrière à tout le monde!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Couvre-moi de roses.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Tu bats ton père?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et, par Zeus! je te prouverai que j'ai eu raison de te
+battre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Infâme gredin, comment peut-il y avoir une raison de
+battre son père?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Je le démontrerai et je te vaincrai par mon discours.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Moi, vaincu par toi!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de plus facile. Choisis lequel des deux
+Raisonnements tu veux que j'emploie.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quels deux Raisonnements?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Le fort et le faible.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>De par Zeus! je t'ai fait donner une belle éducation,
+animal, en t'apprenant à contredire la justice, si tu me
+prouves qu'il est juste et beau que les pères soient battus
+par leurs fils!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais je compte pourtant te le prouver si bien que, quand
+tu m'auras entendu, tu n'auras rien à répondre.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Allons, je veux bien entendre ce que tu vas dire.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est ton affaire, vieillard, de songer aux moyens de
+réduire un homme qui, s'il n'était sûr du succès, ne serait
+pas si insolent. Il est clair qu'il a quelque appui. Mais
+d'abord dis au Ch&oelig;ur par où a commencé votre querelle:
+c'est ce que tu dois faire tout de suite.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Quel a été le point de départ de nos injures, je vais
+vous le dire. A la fin de notre repas, comme vous le savez,
+je l'ai engagé à prendre tout de suite sa lyre et à chanter
+la chanson de Simonidès sur le Bélier et sa Toison. Il me
+répond aussitôt que c'est vieux jeu de prendre la lyre et
+de chanter à table, comme une femme qui moud de l'orge.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et je ne devais pas à l'instant même te battre et te piétiner,
+toi qui m'ordonnais de chanter comme si tu donnais
+à dîner à des cigales!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il m'a dit à la maison ce qu'il redit maintenant. Il ajoutait
+que Simonidès est un mauvais poète. J'ai de la peine
+à me contenir, je le fis pourtant d'abord. Alors je l'invitai
+à prendre une branche de myrte et à nous dire quelque
+chose d'Æskhylos. Il me répond tout de suite: «Je crois
+qu'Æskhylos est le premier des poètes, mais il est plein
+de fracas, incohérent, emphatique, escarpé.» Comment
+croyez-vous que mon c&oelig;ur bondit à ces paroles? Cependant
+je dis, en me mordant l'âme: «Eh bien, chante-nous
+quelque chose des jeunes, un joli passage.» Et lui de réciter
+aussitôt une tirade d'Euripidès, où un frère, qu'un
+dieu nous soit en aide! viole sa propre s&oelig;ur. Je ne puis
+plus me contenir; je l'accable aussitôt de reproches durs
+et humiliants. A partir de ce moment, comme il arrive,
+nous nous rejetons paroles sur paroles; il bondit sur moi,
+puis il me pétrit, m'étrille, m'étrangle, me broie.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>N'avais-je pas raison? Ne pas louer Euripidès, la sagesse
+même!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>La sagesse même! Lui! Ah! si je pouvais parler! Mais je
+serais encore battu.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! et je serais dans mon droit.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment, dans ton droit? Impudent! C'est moi qui t'ai
+nourri, attentif, quand tu bégayais encore, à tout ce à
+quoi tu songeais. Dès que tu disais: «Bryn,» je comprenais,
+et je te présentais à boire. Quand tu demandais:
+«Mammân,» j'arrivais et je t'apportais du pain. Je ne te
+donnais pas le temps de dire: «Kakkân», je te prenais,
+je te transférais à la porte et je te soutenais moi-même. Et
+toi, lorsque tu m'étranglais tout à l'heure, criant et hurlant
+que j'avais envie d'aller, tu n'as pas eu le c&oelig;ur, scélérat,
+de me porter dehors, devant la porte, mais tu me
+serrais la gorge et je fis tout sous moi.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Je crois que le c&oelig;ur des jeunes gens palpite du désir
+d'entendre ce qu'il va dire. Car si un homme qui a fait
+de pareilles choses, se disculpe en parlant, je n'estimerais
+pas la peau des vieux même un pois chiche. C'est
+ton affaire, remueur et lanceur de paroles nouvelles, de
+chercher la persuasion et de paraître t'exprimer selon la
+justice.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'il est doux de vivre au milieu des nouveautés, des
+inventions ingénieuses, et de pouvoir mépriser les lois
+établies! Et de fait, moi, quand j'avais l'esprit uniquement
+occupé d'équitation, je n'étais pas capable de dire trois
+mots sans faire une faute. Mais maintenant que cet homme
+a mis fin à mes goûts, et que je suis formé aux pensées
+subtiles, à l'art de la parole et aux méditations, je crois
+pouvoir prouver que j'ai le droit de châtier mon père.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Retourne donc à tes chevaux, de par Zeus! Mieux vaut
+pour moi nourrir l'attelage d'un quadrige que d'être battu
+et broyé.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Je reviens au point où tu m'as interrompu, et d'abord
+je te demanderai ceci: quand j'étais petit, me battais-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Sans doute; c'était à bonne intention et pour ton bien.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, n'est-il pas juste que j'aie pour toi la même
+bonne intention et que je te frappe, puisque avoir une
+bonne intention et frapper c'est la même chose? Conviendrait-il,
+en effet, que ton corps fût à l'abri des coups,
+et le mien point? Cependant je suis libre aussi, moi. Les
+enfants pleurent, et les pères ne pleureraient pas, s'il
+fallait t'en croire? Diras-tu que la loi exige que ce châtiment
+soit l'affaire de l'enfance? Moi je répondrai que
+les vieillards sont deux fois enfants. Il est donc juste que
+les vieux pleurent plus que les jeunes, d'autant plus que
+leurs fautes sont moins excusables.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Mais nulle part la loi n'exige qu'un père subisse ce
+traitement.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>N'était-il donc pas homme, comme toi et moi, celui
+qui a, le premier, établi cette loi, dont la parole a convaincu
+les anciens? Pourquoi donc me serait-il moins
+permis, à moi, d'établir une loi nouvelle qui permît aux
+fils de battre leurs pères à leur tour? Tous les coups que
+nous avons reçus avant l'établissement de cette loi, nous
+vous en faisons grâce et nous vous accordons d'avoir été
+impunément battus. Mais vois les coqs et les autres animaux,
+comme ils se défendent contre leurs pères. Cependant
+en quoi diffèrent-ils de nous, sinon qu'ils ne
+rédigent pas de décrets?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, puisque tu imites les coqs en tout, pourquoi
+ne manges-tu pas du fumier et ne dors-tu pas sur un perchoir?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la même chose, cher père; et Sokratès
+ne l'admettrait pas.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Alors ne frappe pas. Sinon, quelque jour tu t'accuseras
+toi-même.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Comment cela?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Puisqu'il est juste que je te châtie, tu en feras autant
+à ton fils, si tu en as un.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Et si je n'en ai pas, c'est en vain que j'aurai pleuré, et
+tu me riras au nez en mourant.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Vraiment, hommes de mon âge, il me fait l'effet d'avoir
+raison: et moi-même je crois devoir leur accorder ce qui
+est juste. Il est équitable que nous pleurions, si nous
+agissons mal.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Examine encore cette autre raison.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je suis un homme mort.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Peut-être ne seras-tu pas fâché d'avoir passé par où tu
+as passé.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Comment cela? Dis-moi, quel avantage en retireras-tu?</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Je battrai ma mère de la même manière que toi.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Que dis-tu là? Voilà qui est bien pire encore!</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire, si, à l'aide du Raisonnement faible,
+je te prouve que j'ai raison de battre ma mère?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Rien, sinon que, après avoir fait cela, tu n'auras plus
+qu'à te jeter dans le Barathron, toi, Sokratès et le Raisonnement
+faible. Voilà, Nuées, ce que j'endure, pour
+vous avoir commis toutes mes affaires!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est bien toi qui t'es attiré cela, te tournant vers le
+mal.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi donc ne me le disiez-vous pas, au lieu d'abuser
+un homme campagnard et vieux?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est ce que nous faisons constamment avec les gens
+que nous savons portés vers les choses mauvaises, jusqu'à
+ce que nous les lancions dans quelque infortune qui leur
+apprenne à craindre les dieux.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Hélas! C'est dur, ô Nuées, mais juste... Il ne fallait pas
+frustrer mes créanciers de ce qui leur était dû. Maintenant,
+mon cher fils, avisons au moyen d'aller mettre à
+mal ce coquin de Khæréphôn ainsi que Sokratès, qui nous
+ont trompés, toi et moi.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais je ne veux pas maltraiter mes maîtres.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Oui, oui; mais respecte Zeus Paternel.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Zeus Paternel! Que tu es arriéré. Est-ce qu'il y a un
+Zeus?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Il y en a un.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Mais non, il n'y en a pas, puisque c'est le Tourbillon
+qui règne, après avoir chassé Zeus.</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Non, il ne l'a pas chassé. Seulement je le croyais, à
+cause du Tourbillon qui est là. Insensé que j'étais. J'ai
+pris ce vase d'argile pour un dieu.</p>
+
+<p class="centre">PHIDIPPIDÈS.</p>
+
+<p>Eh bien, déraisonne et extravague à ton aise. (<i>Il s'en va.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis. Quel délire! Que j'étais donc
+fou de rejeter les dieux, sur la foi de Sokratès. Mais, ô
+cher Hermès, ne sois pas irrité contre moi, ne m'écrase
+pas; au contraire, pardonne à un homme égaré par leurs
+bavardages. Deviens mon conseiller, soit pour leur intenter
+un procès, soit pour prendre tel parti qu'il te conviendra...
+Oui, tu m'engages avec raison à ne pas faire un
+procès, mais à mettre le feu, le plus tôt possible, à cette
+maison de fous. J'ai, ici, Xanthias; viens, prends une
+échelle, apporte une hache, monte ensuite sur le philosophoir,
+et, si tu aimes ton maître, abats le toit, jusqu'à
+ce que la maison s'écroule sur eux. Puis, que l'on m'apporte
+une torche allumée, et, dès ce moment même, je
+me ferai justice, quoique ce soient de fameux hâbleurs.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DISCIPLE.</p>
+
+<p>Hé! hé!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Fais ton &oelig;uvre, ô torche! jette une vive flamme!</p>
+
+<p class="centre">PREMIER DISCIPLE.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Que fais-tu?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Ce que je fais? Mais rien qu'un dialogue subtil avec les
+poutres de la maison.</p>
+
+<p class="centre">DEUXIÈME DISCIPLE.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Qui met le feu à notre maison?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Celui à qui vous avez pris son manteau.</p>
+
+<p class="centre">DEUXIÈME DISCIPLE.</p>
+
+<p>Tu nous tues, tu nous tues!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>C'est justement ce que je veux, pourvu que la hache
+ne trahisse pas mes espérances, et qu'auparavant je ne
+me casse pas le cou, en tombant.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Hé! l'homme! Qu'est-ce que tu fais donc réellement,
+toi qui es sur le toit?</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Je marche dans les airs, et je contemple le soleil.</p>
+
+<p class="centre">SOKRATÈS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Je vais misérablement étouffer!</p>
+
+<p class="centre">KHÆRÉPHÔN.</p>
+
+<p>Et moi infortuné, j'ai l'infortune d'être rôti!</p>
+
+<p class="centre">STREPSIADÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi insultiez-vous les dieux et contempliez-vous
+le séjour de la Lune?...</p>
+
+<p>Poursuis, frappe, détruis! Ils ont eu bien des torts, et
+surtout celui que tu sais d'avoir manqué aux dieux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Retirez-vous! Le Ch&oelig;ur nous paraît avoir assez figuré
+aujourd'hui.</p>
+
+<h3>FIN DES NUÉES</h3>
+
+
+
+
+<a id="Guepes"></a><h1>LES GUÊPES</h1>
+
+<p>(L'AN 423 AVANT J.-C.)</p>
+
+
+<p>Cette pièce est une satire contre la corporation des juges, et la manie
+des procès, qui avait été singulièrement développée par une loi de Périclès,
+étendue par Cléon, et attribuant trois oboles à chaque juge. Philocléon
+(<i>qui aime Cléon</i>) est un vieux juge maniaque, ne rêvant que
+tribunaux et jugements. Son fils Bdélycléon (<i>qui déteste Cléon</i>) le tient
+enfermé et le fait surveiller par deux esclaves. Pendant que ses gardiens
+sont de faction à la porte, Philocléon essaie de s'évader par la fenêtre.
+Bientôt les juges, ses confrères, travestis en guêpes,&mdash;d'où le titre de
+la pièce,&mdash;défilent avec des lanternes pour se rendre au tribunal avant
+le jour. Ils veulent arracher Philocléon aux mains de ses geôliers. Après
+une longue conversation, Bdélycléon décide son père à rester chez lui
+pour y faire le procès du chien Labès qui a mangé un fromage de Sicile.
+A la fin de la pièce nous voyons Philocléon, conseillé par son fils, abjurer
+son rigorisme, devenir libertin, tapageur, aussi entêté dans ses désordres
+que dans sa manie de juger.</p>
+
+
+
+
+<h2>PERSONNAGES DU DRAME</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<table summary="">
+<tr><td><span class="sc">Sosias.</span> </td><td> }</td></tr>
+<tr><td>&nbsp; </td><td> } esclaves de Philokléôn.</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Xanthias.</span> </td><td> }</td></tr>
+</table>
+<p><span class="sc">Bdélikléôn.</span></p>
+<p><span class="sc">Philokléôn.</span></p>
+<p><span class="sc">Ch&oelig;ur de vieillards</span> travestis en <span class="sc">guêpes</span>.</p>
+<p><span class="sc">Enfants.</span></p>
+<p><span class="sc">Un chien.</span></p>
+<p><span class="sc">Une boulangère.</span></p>
+<p><span class="sc">Un accusateur.</span></p>
+<table summary="">
+<tr><td><span class="sc">Un coq.</span> </td><td> }</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Une courtisane.</span></td><td> }</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Khæréphôn.</span> </td><td> } personnages muets.</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Un témoin.</span> </td><td> }</td></tr>
+</table>
+ </div> </div>
+
+<p><i>La scène est à Athènes, dans la maison de Philokléôn.
+L'action commence au point du jour.</i></p>
+
+
+
+
+<h1>LES GUÊPES</h1>
+
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Holà! hé! Que fais-tu là, infortuné Xanthias?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>J'essaie une diversion à ma garde de nuit.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Tes côtes ont donc encouru quelque grand châtiment?
+Ne sais-tu pas quel animal nous gardons là?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Je le sais; mais j'ai envie de dormir un peu.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Cours-en donc le risque, d'autant que, moi aussi, je
+sens sur mes paupières se répandre un doux sommeil.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Es-tu fou réellement, ou délires-tu comme les Korybantes?</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Non, mais je suis pris d'un sommeil émanant de Sabazios.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Comme moi tu adores donc Sabazios; car tout à l'heure
+a fondu en vrai Mède, sur mes paupières, un sommeil
+alourdissant, et j'ai vu récemment un songe merveilleux.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Et moi, vraiment, j'en ai eu un tel que je n'en vis jamais.
+Mais toi, parle le premier.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Il m'a semblé voir un aigle d'une taille énorme s'abattre
+sur l'Agora, saisir dans ses serres un bouclier d'airain,
+l'emporter jusqu'au ciel, et puis ce bouclier tomber des
+mains de Kléonymos.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Ce Kléonymos ne diffère donc en rien d'un logogriphe.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Pourquoi cela?</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Quelqu'un des convives demandera comment le même
+monstre a perdu son bouclier sur la terre, dans le ciel et
+dans la mer.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Hélas! Quel malheur va-t-il m'arriver après la vue d'un
+pareil songe?</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète pas. Il ne t'arrivera rien de terrible, j'en
+atteste les dieux.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est cependant quelque chose de terrible qu'un
+homme qui jette ses armes. Mais à toi de me dire le tien.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Il a de l'importance: il s'y agit du vaisseau de l'État
+tout entier.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Dis-moi vite le fond de cale de l'affaire.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Il m'a semblé, dans mon premier sommeil, voir sur la
+Pnyx des moutons réunis en séance, ayant bâtons et manteaux;
+puis, au milieu de ces moutons, j'ai cru entendre
+pérorer une baleine vorace, qui avait la voix d'une truie
+qu'on grille.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Pouah!</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Finis, finis: n'en dis pas davantage. Ce songe sent une
+odeur puante de cuir pourri.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Cette maudite baleine avait une balance et pesait de la
+graisse de b&oelig;uf.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Hélas! Malheur! Il veut dépecer notre peau.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>J'ai cru voir auprès d'elle assis par terre Théoros avec
+une tête de corbeau. Alors Alkibiadès me dit, en grasseyant:
+«Legalde Théolos; il a la tête d'un colbeau.»</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Excellent ce grasseyement d'Alkibiadès.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas là un présage étrange, Théoros devenu
+corbeau?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Pas du tout, au contraire, c'est fort heureux.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Comment? D'homme il est devenu corbeau tout à coup.
+N'est-ce pas un présage évident qu'il va s'envoler de chez
+nous pour aller aux corbeaux?</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Et je ne te donnerais pas deux oboles de récompense,
+à toi qui interprètes si sagement les songes!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Attends que j'explique le sujet aux spectateurs et que
+je leur expose quelques idées que voici: qu'on n'attende
+de nous rien de trop grand, ni un rire dérobé à Mégara.
+Nous n'avons pas deux esclaves lançant aux spectateurs
+des noix tirées d'une corbeille; ni un Hèraklès frustré
+d'un dîner, ni Euripidès, criblé une seconde fois de nos
+railleries. Et si Kléôn a brillé, grâce à la Fortune, nous ne
+remettrons pas le même homme à la sauce piquante.
+Mais notre modeste sujet a une intention: sans aller au
+delà de votre finesse, il a plus de portée qu'une comédie
+banale. Nous avons un maître, qui dort là-haut, homme
+de mérite, sous le toit. Il nous a donné l'ordre, à nous
+deux, de garder son père, enfermé là dedans, afin qu'il
+ne franchisse pas la porte. Ce père est malade d'une maladie
+étrange, que pas un de vous ne connaîtrait, ni ne
+supposerait, si vous ne l'appreniez de nous. Devinez.
+Amynias, fils de Pronapos, ici présent, dit qu'il aime les
+dés: ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>De par Zeus! il juge de cette maladie d'après la sienne.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas cela: il y a bien du «philo» dans l'origine
+de son mal. Mais Sosias, ici présent, dit à Derkylos
+qu'il est «philopot».</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Pas du tout: c'est là une maladie d'honnêtes gens.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>De son côté Nikostratos, du dême de Skambôn, prétend
+qu'il est «philothyte» ou «philoxènos».</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Par le Chien! ô Nikostratos, il n'est pas «philoxènos»,
+car Philoxènos est un prostitué.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Laissez là ces niaiseries: vous ne trouverez pas. Or, si
+vous désirez le savoir, taisez-vous. Je vais vous dire tout
+de suite la maladie de notre maître. Il est philhèliaste, le
+cher homme, comme pas un. Sa passion est de juger. Il
+gémit, s'il ne se trouve pas assis au premier banc; la nuit,
+il ne goûte pas un brin de sommeil. Ferme-t-il les yeux
+un instant, son esprit voltige encore autour de la klepsydre.
+L'habitude qu'il a de tenir les suffrages fait qu'il se
+réveille en serrant ses trois doigts, comme celui qui offre
+de l'encens, à la nouvelle lune. Par Zeus! s'il voit écrit
+sur une porte: «Charmant Dèmos, fils de Pyrilampès!»
+il va écrire à côté: «Charmante urne aux suffrages!»
+Son coq s'étant mis à chanter le soir, il dit que pour l'éveiller
+tard, il avait été gagné par l'argent des accusés. A
+peine a-t-il songé, qu'il demande en criant ses chaussures;
+il court au tribunal bien avant le jour, et il s'y endort,
+comme un coquillage, au pied de la colonne. Sa mauvaise
+humeur lui faisant inscrire contre tous la longue ligne, il
+sort, en manière d'abeille ou de bourdon, les ongles enduits
+de cire. Ayant peur de manquer de cailloux à suffrages,
+et voulant avoir de quoi juger, il entasse chez lui
+toute une grève. Telle est sa manie. On le remet dans le
+droit chemin, mais toujours il juge de plus belle. Voilà
+pourquoi nous le gardons enfermé sous les verrous, afin
+qu'il ne s'échappe pas. Son fils, en effet, est désolé de
+cette maladie. D'abord il le sermonna en usant de bonnes
+paroles, l'engageant à ne plus porter de manteau et à ne
+pas s'éloigner de la porte; mais il n'y réussit point. Ensuite,
+il le baigna, le purifia: pas plus de succès. Puis il
+le soumit aux pratiques des Korybantes; mais le père,
+muni du tambour, courut juger au Kænon. Voyant que
+toutes ces initiations ne servaient de rien, il fit voile vers
+Ægina. Là il le fait coucher la nuit dans le temple d'Asklèpios;
+dès la pointe du jour, il paraît au barreau du
+tribunal. Depuis, nous ne le laissons plus sortir. Il s'enfuit
+par les gouttières et par les tuyaux. Nous, tout ce
+qu'il y avait de trous, nous les avons bouchés avec du
+vieux linge et rendus impénétrables. Lui, en vrai geai, enfonçait
+des piquets dans le mur et sautait de branche en
+branche. Nous, nous avons tendu des filets tout autour
+de la cour, et nous montons la garde. Le nom du vieux
+est Philokléôn, soit dit de par Zeus! et celui du fils est
+Bdélykléôn, homme qui veut guérir les orgueils insolents.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN, <i>à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>Xanthias, Sosias, dormez-vous?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Oh! oh!</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Bdélykléôn est levé.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que l'un de vous deux accoure vite ici! Mon père est
+dans l'étuve, et il fouille comme un rat qui se cache dans
+un trou. Toi, aie l'&oelig;il sur le tuyau, afin qu'il ne s'échappe
+point par là; et toi, colle-toi contre la porte.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est fait, maître.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Souverain Poséidôn, quel est ce bruit dans la cheminée?
+Hé! là-haut, qui es-tu?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je suis la fumée qui sort.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>La fumée? Et de quel bois es-tu donc?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>De figuier.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Zeus! c'est la plus âcre des fumées. Mais, je t'en
+réponds, tu ne t'échapperas pas. Où est le couvercle?
+Rentre. Allons, je vais ajouter une traverse. Cherche alors
+quelque autre machine. Vraiment, je suis malheureux
+comme pas un; on va m'appeler maintenant le fils de
+«l'Enfumé». Enfant, tiens la porte, pèse dessus ferme,
+vigoureusement. J'y vais venir aussi. Veille à la serrure;
+et, pour le verrou, prends garde qu'il ne ronge le fermoir.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que faites-vous? Ne me laisserez-vous pas aller juger,
+tas de coquins? Va-t-on absoudre Drakontidès?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Cela te ferait donc beaucoup de peine?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, car le Dieu m'a répondu, un jour où je consultais
+l'oracle de Delph&oelig;, que si un accusé échappait de mes
+mains, je mourrais desséché.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Apollôn sauveur, quel oracle!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, je t'en conjure, laisse-moi sortir, de peur que
+je ne crève.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, par Poséidôn! Philokléôn, jamais.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je rongerai donc le filet à belles dents.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>A belles dents? Mais tu n'en as pas.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheur! Infortuné que je suis. Comment faire pour te
+tuer? Comment? Donnez-moi une épée tout de suite, ou
+la tablette aux condamnations.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Cet homme va faire quelque mauvais coup.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais non, de par Zeus! Je veux aller vendre mon âne
+tout bâté: c'est la nouvelle lune.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pourquoi n'irais-je pas le vendre, moi?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non; pas comme moi.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais mieux, j'en atteste Zeus!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, amène l'âne.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Le bon prétexte qu'il a imaginé! quelle finesse pour
+que tu le laisses aller plus vite!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais il n'a rien attrapé; j'ai éventé sa ruse. Entrons
+toutefois; je vais moi-même faire sortir l'âne, afin que le
+vieillard ne s'échappe pas de nouveau.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Bonne bourrique, pourquoi pleures-tu? Parce qu'on
+va te vendre aujourd'hui? Avance plus vite. Pourquoi
+gémis-tu, à moins que tu ne portes quelque Odysseus?
+Mais, de par Zeus! il porte quelqu'un qui s'est glissé sous
+son ventre!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qui cela? Voyons!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est lui!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est? Qui es-tu, l'homme? Dis-le nettement.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Outis, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Outis, toi? De quel pays?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>D'Ithakè, fils d'Apodrasippidès.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Outis, j'en atteste Zeus! tu n'auras pas à te réjouir.
+Entraîne-le vite. Ah! le misérable. Où s'est-il glissé? A
+mes yeux, il est tout ce qu'il y a de plus ressemblant avec
+l'ânon d'un témoin.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et sur quoi notre procès?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Sur l'ombre d'un âne.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu es un méchant sans malice et rempli d'audace.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, un méchant! Non, de par Zeus! Tu ne sais pas
+maintenant tout mon mérite; mais peut-être le sauras-tu,
+lorsque tu mangeras le sous-ventre du vieux juge de
+l'Hèliæa.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Fais rentrer l'âne et toi-même dans la maison.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>O juges, mes collègues, et toi, Kléôn, venez à mon
+aide!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Une fois là dedans, hurle, la porte fermée. Toi, roule
+un tas de pierres à l'entrée, remets le verrou dans la traverse,
+et hâte-toi d'appuyer ce gros mortier contre la
+poutre, pour servir de barricade.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! D'où me tombe cette motte de terre?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est peut-être quelque rat qui te l'a jetée.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Un rat! Non, par Zeus! C'est cet hèliaste de gouttière,
+qui s'est glissé sous les tuiles du toit.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Voilà notre homme devenu moineau!
+Il va s'envoler. Où est le filet? où est-il? Psichtt! psichtt!
+Hé! Psichtt!... Par Zeus! j'aimerais mieux garder Skiônè
+qu'un tel père.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant que nous l'avons chassé, et qu'il
+n'y a pas moyen qu'il nous échappe furtivement, pourquoi
+ne dormirions-nous pas un tantinet?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, dans un instant vont arriver les autres
+juges ses collègues, pour appeler mon père!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Le jour se lève à peine.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Zeus! ils se sont levés tard aujourd'hui. C'est toujours
+vers le milieu de la nuit qu'ils viennent le chercher,
+apportant des lanternes, et fredonnant les chants antiques
+des Sidoniennes de Phrynikhos, qui leur servent à l'appeler.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Eh bien, s'il le faut, nous nous mettrons à leur lancer
+des pierres.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, cette engeance de vieux, quand on
+la met en colère, devient semblable à un essaim de guêpes!
+En effet, ils ont, au bas des reins, un dard des plus aigus,
+dont ils piquent; ils bondissent en criant, et ils le lancent
+comme des étincelles.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète pas! Que j'aie des pierres, et je disperserai
+cette guêpière de juges...</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Avance, marche ferme! O Komias, tu traînes? Par Zeus!
+ce n'est plus comme autrefois; tu étais une lanière à chien.
+Aujourd'hui Kharinadès est meilleur marcheur que toi.
+O Strymodoros de Konthylè, le plus distingué de nos
+confrères, Evergidès est-il ici, ou Khabès le Phlyen? Ils y
+sont. Il s'y trouve aussi,&mdash;appapæ, papæax&mdash;le reste de
+cette jeunesse, qui était avec nous à Byzantion, lorsque
+nous montions la garde, moi et toi. Dans nos excursions
+de nuit, nous dérobâmes en secret le pétrin de la boulangère
+et nous le fendîmes pour y faire cuire nos gros légumes...
+Mais hâtons-nous, mes amis; c'est aujourd'hui le
+tour de Lakhès: tout le monde dit que sa ruche est pleine
+d'argent. Aussi Kléôn, notre soutien, nous a-t-il enjoint
+hier de venir de bonne heure, avec une provision de trois
+jours de colère furieuse contre l'accusé, pour le punir de
+ses méfaits. Hâtons-nous donc, braves amis, avant que le
+jour paraisse. Marchons, et regardons bien de tous côtés
+avec nos lampes, de peur que quelque pierre ne nous
+fasse obstacle et ne nous mette à mal.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN ENFANT.</p>
+
+<p>Un bourbier, père, père! Prends-y garde!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Prends par terre un brin de paille et mouche la lampe.</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Non; je la moucherai bien, je pense, avec mon doigt.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pourquoi donc allonges-tu la mèche avec ton doigt,
+lorsque l'huile manque, petit niais? Ce n'est pas toi qui
+en souffres, quand il faut en payer le prix. (<i>Il le frappe.</i>)</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>De par Zeus! si vous nous faites encore la leçon à coups
+de poing, nous éteignons les lampes, et nous retournons
+à la maison seuls. Alors, sans doute, au milieu des ténèbres,
+privé de clarté, tu barboteras, en marchant dans
+la boue comme un francolin.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, j'en châtie d'autres plus grands que toi. Mais il me
+semble que je patauge dans cette boue. Il n'est pas possible
+que d'ici à quatre jours le Dieu ne fasse pas tomber
+de l'eau en abondance, tant nos lampes se couvrent de
+champignons. C'est l'habitude, quand cela se produit,
+qu'il y ait une pluie torrentielle. Et puis, tout ce qu'il y a
+de fruits encore verts a besoin d'eau et du souffle de
+Boréas. Mais qu'est-il donc arrivé à notre collègue, habitant
+cette maison, pour qu'il ne paraisse pas ici dans notre
+groupe? On n'avait pas besoin jadis de le remorquer: il
+marchait le premier de nous, en fredonnant du Phrynikhos;
+car c'est un amateur de chant. Mon avis, chers camarades,
+est de nous arrêter ici et de l'appeler en chantant;
+s'il entend ma musique, le plaisir l'attirera vers la porte.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ce vieillard ne se montre-t-il pas à nous,
+devant sa porte, et ne nous répond-il pas? A-t-il perdu
+ses chaussures? ou bien s'est-il cogné l'orteil dans l'obscurité,
+et y a-t-il une inflammation à la cheville du pauvre
+vieux? Peut-être aussi a-t-il une tumeur à l'aine. Il était
+pourtant le plus âpre de nous tous et le seul inexorable.
+Si quelqu'un le suppliait, il baissait la tête, et: «Tu veux
+cuire une pierre,» disait-il. Peut-être est-ce à cause de
+l'homme qui nous a échappé hier par mensonges, en disant
+qu'il était ami d'Athènes et qu'il avait révélé le premier
+les affaires de Samos: la peine qu'il en a ressentie
+l'aura fait coucher avec la fièvre: car voilà l'homme.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, lève-toi, ne te ronge pas ainsi, ne te
+fâche pas: il nous arrive un homme gras, un de ceux qui
+ont livré la Thrakè: tu vas le condamner à mort.</p>
+
+<p>Avance, enfant, avance.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Voudrais-tu bien me donner, mon père, ce que je vais
+te demander?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Sans doute, mon enfant. Mais dis-moi ce que tu veux
+que je t'achète de beau. Je pense que tu aimes sans doute
+les osselets, mon enfant.</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Non, par Zeus! J'aime mieux les figues, petit père; c'est
+plus doux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Eh bien, non, par Zeus! dussiez-vous aller vous pendre!</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Alors, par Zeus! je ne vous conduirai plus.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ainsi, avec mon chétif salaire j'ai trois choses à acheter,
+farine, bois et comestibles, et tu me demandes encore
+des figues!</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Mais, voyons, mon père, si l'arkhonte ne convoque pas
+tout de suite le tribunal, où achèterons-nous à dîner?
+As-tu quelque heureux espoir à nous offrir ou le chemin
+sacré de Hellè?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oh! oh! hélas! Oh! oh! hélas! J'en atteste Zeus, je
+ne sais pas comment nous dînerons.</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>Pourquoi, malheureuse mère, m'as-tu mis au monde?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pour me donner le mal de te nourrir.</p>
+
+<p class="centre">L'ENFANT.</p>
+
+<p>O mon petit sac, tu n'es donc qu'un ornement inutile!
+Hélas! hélas! c'est notre lot de gémir.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN, <i>enfermé et parlant à travers la porte</i>.</p>
+
+<p>Amis, il y a longtemps que je dessèche à vous entendre
+de cette fenêtre, mais je ne puis chanter avec vous. Que
+ferai-je? Je suis gardé par les gens qui sont là, parce que
+je veux depuis longtemps aller avec vous du côté des
+urnes et y faire du mal. O Zeus au tonnerre retentissant,
+change-moi tout de suite en fumée ou en Proxénidès,
+ou en fils de Sellos, ce hâbleur. N'hésite pas, roi
+du ciel, à me faire cette grâce: prends pitié de mon
+malheur. Que ta foudre ardente me réduise en cendre à
+l'instant, et qu'ensuite ton souffle m'enlève et me jette
+dans une saumure bouillante, ou bien fais de moi la pierre
+sur laquelle on compte les suffrages.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Qui donc est celui qui te retient et qui ferme la porte?
+Parle; tu t'adresses à des amis.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est mon fils; ne criez pas: il est là devant, il dort;
+baissez la voix.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mais quelle défense, mon pauvre homme, veut-il t'imposer
+en agissant de la sorte? Quel prétexte est le sien?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mes amis, il ne veut pas me laisser juger ni faire du
+mal à personne; il est disposé à me faire faire bonne
+chère, et moi, je ne veux pas.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Les paroles audacieuses de cet infâme Dèmologokléôn
+sont provoquées par ce que tu dis la vérité au sujet de la
+flotte. Cet homme n'aurait pas cette audace de paroles
+s'il ne tramait quelque conspiration. Mais c'est le moment
+de chercher quelque nouveau moyen qui, à l'insu de cet
+homme, te permette de descendre ici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Quel serait-il? Cherchez, vous. Moi, je serais prêt à
+tout, tant je désire parcourir les bancs avec ma coquille.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Y a-t-il quelque ouverture que tu puisses creuser à
+l'intérieur pour t'en échapper, couvert de haillons, comme
+l'industrieux Odysseus.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tout est bouché: il n'y a pas la moindre fissure par
+où passerait un moucheron. Il faut donc que vous cherchiez
+quelque autre chose: pas de trou possible.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Te souviens-tu comment, étant à l'armée et ayant volé
+quelques broches que tu fichais toi-même dans le mur,
+tu en descendis très vite? C'était à la prise de Naxos.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je sais. Mais à quoi bon? Il n'y a pas en ceci la moindre
+ressemblance. J'étais jeune alors, capable de voler et
+plein de vigueur; personne ne me gardait, mais il m'était
+permis de fuir sans crainte. Maintenant, des hommes
+armés, rangés sur les routes, y font sentinelle. Deux
+d'entre eux sont devant ces portes, broches en main, et
+m'épient comme un chat qui a volé un morceau de
+viande.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Trouve donc au plus tôt quelque machine; car voici
+le jour, mon doux ami.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Il n'y a donc rien de mieux pour moi que de ronger mon
+filet. Que Diktynna me pardonne pour ce filet!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est bien le fait d'un homme qui travaille à son salut.
+Allons! joue de la mâchoire.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voilà qui est rongé; mais ne criez pas: veillez, au
+contraire, à ce que Bdélykléôn ne s'aperçoive de rien.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ne crains rien mon cher, rien. S'il souffle mot, je le
+forcerai à se ronger le c&oelig;ur et à courir la course pour
+sa propre vie: il verra bien qu'il ne faut pas fouler aux
+pieds les lois des deux Déesses. Attache donc une corde
+à la fenêtre, entoures-en ton corps et laisse-toi descendre,
+l'âme remplie de la fureur de Diopithès.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons donc! Mais si ces deux hommes s'en aperçoivent,
+qu'ils essaient de me repêcher et de me remonter
+dans la maison, que ferez-vous? Parlez vite!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous te porterons secours, faisant appel à tout notre
+c&oelig;ur d'yeuse, si bien qu'il sera impossible de te renfermer.
+Voilà ce que nous ferons.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>J'agirai donc, confiant en vous. Mais retenez bien ceci:
+s'il m'arrive malheur, prenez mon corps, baignez-le de
+vos larmes, et enterrez-le sous la barre du tribunal.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il ne t'arrivera rien; sois sans crainte. Ainsi, mon cher
+ami, descends avec confiance, en invoquant les dieux de
+la patrie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>O souverain Lykos, héros, mon voisin, tu te plais,
+comme moi, aux larmes éternelles et aux gémissements
+des accusés, et voilà justement pourquoi tu es venu habiter
+ici, afin de les entendre; tu as voulu, seul de tous
+les héros, séjourner auprès des gémissants. Aie pitié de
+moi, sauve aujourd'hui ton voisin. Je jure que je ne pisserai
+ni ne pèterai jamais devant ta balustrade.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Holà! l'homme! Éveille-toi.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>J'entends comme le son d'une voix.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Est-ce que le vieux se glisse quelque part?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mais il descend lié à une corde.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ah! scélérat! que fais-tu? Ne t'avise pas de descendre.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Remonte vite par l'autre fenêtre et frappe-le avec les
+branches sèches; peut-être retournera-t-il la poupe, frappé
+par les branches d'olivier.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>A l'aide, vous tous qui devez avoir des procès cette
+année, Smikythiôn, Tisiadès, Chrèmôn, Phérédipnos!
+Quand donc viendrez-vous à mon secours, si ce n'est
+maintenant, avant qu'on m'ait renfermé?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Dis-moi, que tardons-nous à mettre en mouvement
+cette colère qui nous prend, quand on irrite nos essaims?
+Oui, voilà, voilà que se dresse ce dard irascible, aigu,
+qui nous sert à châtier. Allons, jetez vite vos manteaux,
+enfants, courez, criez, annoncez ceci à Kléôn; dites-lui
+de venir combattre un ennemi de la république, qui mérite
+de périr, puisqu'il ose dire qu'il ne faut pas juger les
+procès.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Braves gens, écoutez la chose, et ne criez pas!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>De par Zeus! jusqu'au ciel!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je ne le lâcherai pas!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mais c'est affreux; c'est une tyrannie manifeste! ô cité
+de Théoros, ennemi des dieux, et quels que soient les
+flatteurs qui nous gouvernent!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Par Hèraklès! ils ont des dards. Ne les vois-tu pas,
+maître?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, c'est avec cela qu'ils ont tué en justice Philippos,
+fils de Gorgias.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et toi aussi tu en mourras! Tournez-vous tous par ici,
+le dard en avant, et marchez contre lui, serrés, en bon
+ordre, tout gonflés de colère et de rage, afin qu'il sache
+bien plus tard de quel essaim il a irrité la colère.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Cela va être rude, de par Zeus! si le combat s'engage:
+moi, je tremble de peur à la vue de tous ces aiguillons.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Alors, lâche cet homme; sinon, je dis, moi, que tu envieras
+la peau des tortues.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, juges mes collègues, guêpes au c&oelig;ur dur,
+mettez-vous en fureur; qu'une partie de vous leur pique
+le derrière, une autre les yeux et les doigts.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Midas, Phryx, accourez à l'aide; toi aussi, Masyntias; saisissez-le
+et ne le remettez aux mains de personne. Autrement,
+je vous mets de lourdes entraves, et vous y jeûnerez.
+J'ai entendu le crépitement de nombreuses feuilles
+de figuier.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Si tu ne le lâches pas, quelque chose te poindra.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>O Kékrops, héros souverain à la queue de dragon,
+souffriras-tu que je sois ainsi la proie d'hommes barbares,
+à qui j'ai appris à verser quatre mesures de larmes par
+kh&oelig;nix?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mille maux ne viennent-ils pas fondre sur la vieillesse?
+C'est évident. Voilà deux esclaves qui retiennent de force
+leur vieux maître. Ils laissent dans l'oubli du passé les
+peaux, les exomides qu'il achetait pour eux, les casquettes
+de chien, les services rendus à leurs pieds munis durant
+l'hiver contre le froid. Ils n'ont ni en eux-mêmes, ni dans
+leurs regards le respect des chaussures d'autrefois.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu ne me lâcheras donc pas maintenant, méchante
+bête? Tu ne te rappelles plus qu'un jour, t'ayant surpris
+volant du raisin, je t'attachai à un olivier et t'écorchai
+si bien et si virilement que tu faisais des jaloux. Et cependant
+tu es un ingrat. Mais lâchez-moi donc, toi et toi,
+avant que mon fils accoure.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Vous allez être punis bel et bien de votre conduite,
+avant peu; et vous connaîtrez quel est le caractère
+d'hommes irascibles, justes, aux regards âcres comme le
+cresson.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Frappe, frappe, Xanthias, chasse ces guêpes de la
+maison!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est ce que je fais.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN, <i>à Sosias</i>.</p>
+
+<p>Et toi, répands une épaisse fumée.</p>
+
+<p class="centre">SOSIAS.</p>
+
+<p>Eh bien! ne vous sauverez-vous pas? Allez aux corbeaux!
+Vous ne partez pas?... Joue du bâton.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Toi, pour faire de la fumée, mets le feu à Æskhinès,
+fils de Sellartios. Nous devons, avec le temps, finir par
+vous chasser.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! tu ne les aurais pas facilement mis
+en fuite, s'ils s'étaient trouvés nourris des vers de Philoklès.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>N'est-il pas évident pour les pauvres que la tyrannie
+à mon insu s'est glissée furtivement ici? Oui, toi, plus
+mauvais que le mal, émule d'Amynias le chevelu, tu nous
+empêches d'exécuter les lois établies par la ville, et cela
+sans avoir aucun prétexte, ni une éloquence ingénieuse,
+et pour commander seul.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas moyen, sans bataille et sans cris aigus,
+d'entrer en pourparlers et en accommodements?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Des pourparlers avec toi, haïsseur du peuple, ami de la
+monarchie, complice de Brasidas, toi qui portes des
+franges de laine et qui nourris une épaisse moustache!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Hé! par Zeus! mieux vaudrait pour moi abandonner
+tout à fait mon père, que de lutter chaque jour contre
+des flots si orageux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et pourtant tu n'en es qu'au persil et à la rue, pour
+nous servir d'un terme emprunté aux marchands de vin.
+Maintenant, en effet, tu n'as rien à souffrir, mais tu verras
+quand l'accusateur entassera contre toi ces mêmes griefs
+et citera tes complices.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Enfin, au nom des dieux, est-ce que vous n'allez pas
+me débarrasser de vous? Avez-vous résolu que moi j'éreinte
+et que vous soyez éreintés tout le jour?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Non, jamais, tant qu'il me restera le souffle, au lieu
+que tu aspires à nous tyranniser.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Comme tout est pour vous tyrannie et conspirations,
+quelle que soit l'affaire, grande ou petite, mise en cause!
+Pour moi, je n'ai pas entendu ce mot durant cinquante
+années. Aujourd'hui, il est plus commun que le poisson
+salé. C'est au point qu'il roule dans toute l'Agora. Si
+quelqu'un achète des orphes et ne veut pas de membrades,
+le marchand d'à côté, qui vend des membrades, se met à
+crier: «La cuisine de cet homme m'a l'air de sentir la
+tyrannie.» Un autre demande du poireau, pour assaisonner
+ces anchois; la marchande de légumes le regarde
+de travers et lui dit: «Tu demandes du poireau, est-ce
+en vue de la tyrannie? Penses-tu qu'Athènes doive te
+fournir des assaisonnements?»</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Moi, hier, j'entre chez une fille, à l'heure de midi, et
+je lui propose une chevauchée; elle se fâche et elle me
+demande si je veux rétablir la tyrannie d'Hippias.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ces propos leur sont agréables à entendre, et moi,
+parce que je veux arracher mon père à ces sorties matinales
+de misérable calomniateur en justice, afin de vivre
+une bonne vie comme Morykhos, on m'accuse d'agir en
+conspirateur et de songer à la tyrannie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et, de par Zeus! on a raison; car, pour moi, je préfère
+au lait des poules la vie dont tu veux aujourd'hui me
+priver. Je n'aime ni les raies, ni les anguilles, mais je mangerais
+avec plaisir un tout petit procès, cuit sur le plat à
+l'étouffée.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Zeus! tu t'es habitué à te régaler de ces affaires.
+Mais, si tu gardes le silence pour écouter ce que je dis,
+tu reconnaîtras, je pense, que tu te trompes du tout au
+tout.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je me trompe en rendant la justice?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu ne sens pas que tu es la risée de ces hommes auxquels
+tu rends une sorte de culte, mais dont tu es l'esclave
+à ton insu.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Cesse de parler d'esclavage: je règne sur tous.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, pas toi; tu n'es qu'un esclave, en croyant commander.
+Dis-nous, mon père, quel honneur te revient-il
+des tributs de la Hellas?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Beaucoup assurément: j'en veux faire juges les gens
+qui sont ici.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et moi également. Laissez-le tous en liberté; donnez-moi
+une épée. Si je suis vaincu dans cette lutte de parole,
+je tomberai percé de cette épée. Et toi, que je ne nomme
+pas, dis-moi si tu récuses l'arrêt...</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que je ne boive jamais ma part de vin pur en l'honneur
+du Bon Génie!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est maintenant qu'il te faut tirer de notre arsenal
+quelque discours nouveau; mais ne parle pas dans le sens
+de ce jeune homme. Tu vois quelle est pour toi l'importance
+de ce combat; c'est le tout pour le tout si, ce qu'aux
+dieux ne plaise, il venait à l'emporter.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'on m'apporte mes tablettes, et faites vite.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ah! quel air tu as en donnant cet ordre!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>J'y veux simplement écrire, pour mémoire, tout ce qu'il
+dira.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais que diriez-vous s'il triomphait dans la discussion?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>La troupe des vieillards ne servirait plus de rien absolument.
+Raillés dans toutes les rues, on nous appellerait
+thallophores et sacs à procès. Toi donc, qui vas défendre
+notre souveraineté, déploie en ce moment tout le courage
+de ton éloquence.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et d'abord, dès mon entrée en la carrière, et pour point
+de départ, je montrerai que notre pouvoir ne le cède à
+aucune royauté. Y a-t-il quelqu'un de plus heureux, de
+plus fortuné ici-bas qu'un juge, un être plus gâté et plus
+redoutable, et cela, si c'est un vieillard? Dès qu'il sort du
+lit, il est escorté jusqu'au tribunal par des hommes superbes,
+hauts de quatre coudées. Ensuite, sur la route, je
+me sens pressé par une main douce, qui a volé les deniers
+de l'État; on supplie, on s'incline, on dit d'une voix lamentable:
+«Aie pitié de moi, mon père, je t'en conjure, si
+jamais tu as dérobé toi-même dans l'exercice de tes fonctions
+ou dans les marchés pour l'approvisionnement des
+troupes.» Eh bien, il ne saurait pas même que j'existe
+sans son premier acquittement.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que cet article relatif aux suppliants soit mentionné sur
+mes tablettes!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Puis, lorsque j'entre, chargé de supplications et la colère
+calmée, je ne fais rien de tout ce que j'ai dit; seulement
+j'écoute de toutes parts les plaintes des gens qui
+espèrent l'acquittement. Vois-tu? on n'entend plus que
+flatteries à l'adresse du juge. Les uns déplorent leur misère,
+et ajoutent des maux supposés à ceux qui sont réels, pour
+les égaler aux miens; les autres nous racontent des histoires
+ou quelque trait comique d'Æsopos. D'autres lancent
+une raillerie pour me faire rire et apaiser ma rigueur.
+Si rien de tout cela ne nous touche, ils nous amènent aussitôt
+par la main leurs enfants, filles et garçons: j'écoute;
+ils se prosternent et bêlent à l'unisson. Alors le père,
+saisi de crainte, me supplie, comme un dieu, par pitié
+pour ses enfants, de lui faire remise de la peine. «Si tu
+aimes la voix d'un agneau, sois sensible à la voix de ce
+garçon.» Mais si j'aime la voix des petites truies, il essaie
+de me toucher par celle de sa fille. Et nous, par égard pour
+lui, nous détendons un peu les cordes de notre colère.
+N'est-ce pas là un grand pouvoir, qui permet de dédaigner
+la richesse?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Second point de son discours que je note: «Qui permet
+de dédaigner la richesse.» Dis-moi maintenant les avantages
+que tu prétends tirer de ta souveraineté sur la
+Hellas?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Chargés de constater l'âge des enfants, nous avons le
+droit de voir leurs parties honteuses. Qu'&OElig;agros soit cité
+en justice, il ne sera pas absous avant de nous avoir récité
+la plus belle tirade de Niobè. Un joueur de flûte gagne-t-il
+sa cause, en reconnaissance, il se bride la joue avec
+sa courroie, et joue un air aux juges à leur sortie. Si un
+père, en mourant, désigne par testament l'époux destiné
+à sa fille, son unique héritière, nous envoyons là-bas
+pleurer toutes les larmes de leur tête le testament et la
+coquille solennellement appliquée au cachet, et nous
+donnons la fille à celui dont les prières nous ont convaincus.
+Avec cela, point de comptes à rendre de nos
+actions: ce que n'a aucune autre magistrature.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Effectivement, et c'est la seule des choses que tu as
+dites dont je puisse te féliciter. Mais, quand tu enlèves la
+coquille au cachet du testament d'une héritière, tu commets
+une injustice.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>De plus, quand le Conseil et le peuple sont embarrassés
+de juger sur quelque grave affaire, un décret renvoie
+les coupables devant les juges. C'est alors qu'Euathlos
+et ce grand Kolakonymos, lâcheur du bouclier, protestent
+qu'ils ne nous trahiront pas et qu'ils combattront pour le
+peuple. Et jamais, dans l'assemblée, aucun orateur n'a fait
+triompher son avis, s'il n'a dit que les tribunaux ont le
+droit de se retirer, aussitôt qu'ils ont jugé une affaire. Kléôn
+lui-même, ce grand braillard, ne mord pas sur nous, mais
+il nous garde, nous caresse de la main et nous préserve
+des mouches, tandis que toi, tu n'as jamais rien fait de tout
+cela à ton père. Et Théoros, quoique ce soit un homme
+qui n'est pas au-dessous d'Euphèmios, il prend l'éponge
+dans le bassin et décrotte nos chaussures. Vois de quels
+biens tu veux me priver, me dépouiller. Voilà ce que tu
+appelles de l'esclavage, de la servitude, et tu prétends le
+prouver.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Parle à satiété: car un jour mettra fin à cette puissance
+imposante, et tu ne seras plus qu'un derrière qui défie
+le bain.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais le plus agréable de tout cela, et que j'allais oublier,
+c'est quand je rentre à la maison, rapportant mon salaire:
+tout le monde arrive en même temps me faire des caresses,
+en raison de cet argent; et d'abord ma fille me lave les
+pieds, les parfume, se penche pour me baiser, m'appelle
+«son petit papa» et, de sa langue, va pêcher le triobole.
+Ma femme, douce cajoleuse, m'apporte une galette bien
+levée, s'assoit près de moi, et, faisant des instances:
+«Mange ceci, goûte cela.» Je suis ravi, et je n'ai pas besoin
+de me tourner vers toi ou vers l'intendant pour savoir
+quand il apportera le dîner, en maugréant et en grommelant.
+D'ailleurs, s'il ne se hâte de me pétrir un gâteau,
+j'ai là un rempart contre les maux, un préservatif contre
+les traits. Si tu ne me verses pas à boire, j'ai apporté un
+vase à longues oreilles, plein de vin; je me penche et je
+bois, et lui, ouvrant la bouche pour braire, oppose au
+bruit de ta coupe une grosse pétarade digne d'un bataillon.
+N'est-ce pas là exercer une grande souveraineté et qui ne
+le cède point à celle de Zeus, moi qui entends de moi ce
+que Zeus entend de lui? Si nous sommes tumultueux,
+quelque passant s'écrie: «Quel tonnerre dans le tribunal,
+ô Zeus souverain!» Si je lance l'éclair, les riches ahanent
+d'émoi, et ils lâchent tout sous eux; et de même les
+gens tout à fait vénérables. Et toi-même, tu as grand'peur
+de moi; oui, par Dèmètèr! tu as peur; et moi, que je me
+meure, si j'ai peur de toi.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Non, jamais nous n'avons entendu personne parler avec
+tant de correction et d'intelligence.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais non, il se figurait qu'il vendangerait aisément une
+vigne abandonnée; car il savait toute la supériorité de mon
+talent.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Comme il a tout passé en revue, sans rien omettre!
+C'est au point que je grandissais en l'entendant et qu'il me
+semblait juger aux Iles Fortunées, ravi de son éloquence.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Le voilà qui se pâme d'aise, qu'il est tout hors de lui!
+Va, aujourd'hui, je te ferai regarder les étrivières!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il faut que tu ourdisses toutes sortes de trames pour
+échapper: car il n'est pas facile d'adoucir ma colère,
+quand on ne parle pas dans mon sens. C'est donc le cas
+pour toi de chercher une bonne meule et toute neuve,
+lorsque tu vas parler, afin d'écraser ma mauvaise humeur.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est une entreprise difficile, rude et d'une trop haute
+portée pour des poètes de vendanger, de guérir une maladie
+ancienne et invétérée dans la cité. Cependant, ô mon
+père, descendant de Kronos...</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Arrête, et ne me donne plus le nom de père. Si tu ne
+me prouves pas, tout de suite, que je suis esclave, rien
+ne m'empêchera de te faire mourir, dût-on me priver de
+ma part des festins sacrés.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoute maintenant, petit papa, et détends un peu ton
+visage. Et d'abord calcule, simplement, non pas avec des
+cailloux, mais sur tes doigts, le revenu total des tributs
+payés par les villes; compte, en outre, les cotes personnelles,
+les nombreux centièmes, les prytanies, les mines,
+les droits des marchés et des ports, les taxes, les confiscations:
+la somme de ces revenus monte à près de deux
+mille talents. Compte maintenant les honoraires annuels
+des juges, au nombre de six mille; car il n'y en eut jamais
+davantage ici: cela nous fait cent cinquante talents.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas même le dixième des revenus de
+l'État que nous touchons pour salaire.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, par Zeus! Et où va donc le reste?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>A ces gens qui disent: «Je ne trahirai jamais la populace
+d'Athènes, mais je combattrai toujours pour le peuple.»</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et toi, mon père, tu te laisses mener par eux, charmé
+de leurs paroles. Ils extorquent aux villes des cinquantaines
+de talents, les effrayant de leurs menaces et de
+leurs cris: «Payez le tribut, ou je tonne et je foudroie
+votre ville!» Et toi tu te contentes de grignoter les résidus
+de ton pouvoir. Les alliés, remarquant que le reste
+de la foule vit maigrement de lécher les assiettes et de
+mâcher à vide, t'estiment à l'égal du suffrage de Konnos,
+et apportent aux autres, en présent, terrines salées, vin,
+tapis, fromage, miel, sésame, coussins, fioles, couvertures
+de laine, couronnes, colliers, coupes, richesse et
+santé. Et toi, leur maître, pour prix de tes nombreux labeurs
+sur la terre et sur l'onde, il n'y en a pas un qui te
+donne même une tête d'ail pour tes fritures.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, par Zeus! j'ai envoyé chercher moi-même trois
+gousses d'ail chez Eukharidès; mais cette servitude où je
+suis, tu ne me la montres pas et tu me chagrines.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>N'est-ce donc pas une grande servitude de voir tous
+ces gens-là investis des magistratures et leurs flatteurs richement
+rémunérés, tandis que toi, si on te donne trois
+oboles, te voilà content? Et c'est en combattant sur mer,
+sur terre à la prise des villes que tu les as gagnées, en te
+surmenant de fatigues. Il y a plus, et c'est ce qui m'exaspère
+au plus haut point, un ordre t'oblige à te rendre à
+l'assemblée, parce qu'un jeune débauché, le fils de Khæréas,
+aux jambes écartées, au corps balancé d'un mouvement
+lascif, est venu te prescrire de juger au tribunal, le
+matin et à l'heure dite, sous peine pour quiconque arrivera
+passé le signal, de ne pas toucher le triobole. Et cependant
+lui-même il reçoit la drakhme accordée à l'accusateur,
+bien qu'il soit arrivé en retard. Il partage avec
+quelque autre des juges, ses collègues, le présent qu'a
+pu lui donner un des accusés; puis ils s'entendent tous
+deux pour arranger l'affaire, à la façon des scieurs de
+long, dont l'un tire et l'autre pousse. En attendant, toi tu
+regardes, la bouche béante, le kolakrète, et tu ne sais
+rien de ce qui s'est fait.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eux me traiter ainsi! Hélas! que dis-tu? Mon c&oelig;ur est
+comme une mer démontée: tu t'empares de toute mon
+intelligence, et je ne sais pas où tu me conduis.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Vois pourtant comment il t'est permis d'être riche,
+ainsi que tous les tiens; mais grâce à ces flagorneurs du
+peuple, tu disparais dans je ne sais quelle machine. Maître
+d'une foule de villes, depuis le Pontos jusqu'à la Sardô,
+tu ne jouis de rien, sinon de ce misérable salaire: c'est
+un flocon de laine où l'on verse avec une parcimonie
+contenue, et pour que tu vives, comme qui dirait une
+goutte d'huile. En effet, ils veulent que tu sois pauvre, et
+je te dirai pourquoi: c'est afin que tu connaisses la main
+qui te nourrit, et que, si l'un d'eux t'excite en sifflant, tu
+te lances d'un bond féroce sur l'ennemi. Car s'ils voulaient
+assurer la subsistance du peuple, ce serait chose
+facile. Il y a bien mille cités qui maintenant nous paient
+tribut. Si l'on enjoignait à chacune d'elles de nourrir vingt
+personnes, deux myriades de nos concitoyens ne vivraient
+que de lièvres, la tête ceinte de toutes sortes de couronnes,
+et ne boiraient que du lait pur ou bouilli, délices
+dignes de notre patrie et du trophée de Marathôn. Aujourd'hui,
+comme des mercenaires récoltant des olives,
+vous êtes à la merci de celui qui détient votre salaire.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Hélas! quel froid de glace engourdit ma main! Je ne
+puis tenir mon épée; je sens que je faiblis.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais lorsque ces hommes craignent pour eux-mêmes,
+ils vous donnent l'Eub&oelig;a, et vous promettent la fourniture
+de quelque cinquante médimnes de froment; eux qui ne
+t'ont jamais rien donné, sauf, tout récemment, cinq médimnes
+d'orge; et encore tu ne les reçus qu'à grand'peine,
+kh&oelig;nix par kh&oelig;nix, et en te justifiant de l'accusation
+d'être étranger. Voilà pourquoi je t'ai toujours tenu
+renfermé, afin de te nourrir moi-même et de ne pas les
+voir rire des insolences dirigées contre toi. Et maintenant
+je veux franchement te fournir tout ce que tu désires,
+hors le lait du kolakrète.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il était sage celui qui a dit: «Avant d'avoir entendu le
+discours des deux parties, ne prononcez pas.» C'est toi,
+en effet, qui me parais maintenant avoir largement gagné
+la cause. Cela fait que ma colère se calme et que je jette
+ces bâtons. Et toi, notre contemporain et notre camarade,
+cède, cède à ses raisons, de peur de paraître un homme
+atteint de folie, d'entêtement exagéré, et intraitable. Qu'il
+m'eût été utile d'avoir moi-même un tuteur, un parent,
+pour me remettre ainsi dans le vrai sens! Aujourd'hui, un
+dieu présent vient manifestement à ton aide dans cette
+occurrence; on voit qu'il t'accorde sa faveur: accepte-la
+sans attendre.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, je le nourrirai; je fournirai à ce vieillard tout ce
+qu'il lui faut, gruau à lécher, manteau doublé, couverture,
+fille qui lui frottera les reins et le reste. Mais qu'il se
+taise et ne souffle mot, cela ne peut me plaire.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il s'est remis lui-même dans le bon sens sur les points
+où il extravaguait: il a reconnu tout à l'heure sa folie et il
+se reproche de n'avoir pas suivi tes conseils. Maintenant
+peut-être va-t-il se laisser convaincre par tes observations,
+et avoir la sagesse de changer de conduite en
+t'obéissant.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Hélas! malheur à moi!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, pourquoi cries-tu?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Laisse-moi là toutes ces promesses! «Ce que j'aime est
+là-bas, c'est là-bas que je veux être,» où le héraut crie:
+«Qui donc n'a pas voté? Qu'il se lève!» Que ne puis-je
+être debout devant les urnes, le dernier des votants! Hâte-toi,
+mon âme! Où est mon âme? «Ténèbres, livrez-moi
+passage.» Par Hèraklès! puissé-je arriver à temps auprès
+des juges pour convaincre Kléôn de vol!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, mon père, au nom des dieux, obéis-moi!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>T'obéir? Dis ce que tu veux, sauf une chose.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Laquelle? Parle.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne pas juger. Hadès aura décidé de moi avant que je
+consente.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, si tu fais ton bonheur de rendre la justice, ne
+sors pas d'ici, reste chez toi et juge tes serviteurs.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et que juger? Tu plaisantes.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu feras tout comme là-bas. Si une servante ouvre la
+porte clandestinement, tu décréteras contre elle une
+simple amende, absolument comme tu le faisais au tribunal.
+Et tout cela se passe au mieux. Si le soleil luit dès
+le matin, tu jugeras au soleil. Si la neige tombe ou s'il
+pleut, tu t'assiéras auprès du feu, pour instruire l'affaire.
+Si tu te lèves à midi, aucun thesmothète ne t'exclura de
+l'enceinte.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Cela me convient.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Il y a plus: si un plaideur n'en finit pas, tu n'attendras
+pas à jeun, te rongeant toi-même ainsi que l'orateur.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais comment pourrai-je bien connaître l'affaire, de
+même qu'auparavant, si j'ai encore la bouche pleine?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Beaucoup mieux. On dit que les juges, entourés de faux
+témoins, ne parviennent à connaître les affaires qu'en ruminant.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu me décides. Mais tu ne me dis pas de qui je recevrai
+les honoraires.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>De moi.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Bien: je serai payé à part, et non avec les autres. Car
+c'est un tour indigne que m'a joué Lysistratos, ce bouffon.
+Dernièrement, il avait reçu une drakhme pour nous
+deux. Il va faire de la monnaie au marché des poissons,
+et il me remet trois écailles de mulet. Moi, je les fourre
+dans ma bouche, les ayant prises pour des oboles: dégoûté
+par l'odeur, je les crache et je le traîne en justice.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et que répliqua-t-il?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, il prétendit que j'avais un estomac de coq.
+«Tu as été vite à digérer l'argent,» dit-il.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu vois quel avantage cela t'offre encore.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et qui n'est pas mince du tout. Mais exécute ce que tu
+veux faire.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Attends un moment. Je vais tout apporter.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Vois la chose et comment les oracles s'accomplissent.
+J'avais entendu dire qu'un jour viendrait où les Athéniens
+jugeraient les procès dans leurs maisons et où chaque individu
+se bâtirait, dans son vestibule, un tout petit tribunal,
+comme un hèkatéion, partout devant les portes.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tiens, qu'en dis-tu? Je t'apporte tout ce que je t'ai
+dit, et beaucoup plus même. Voici un pot de chambre,
+si tu as envie d'uriner; on va le pendre, près de toi, à un
+clou.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Bonne idée, pour un vieux! Tu as trouvé là, franchement,
+un utile remède à la rétention d'urine.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et puis du feu et des lentilles dessus, si tu as besoin de
+manger une bouchée.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas maladroit du tout! Car même si j'ai la fièvre, je toucherai
+mon salaire. Sans bouger d'ici je mangerai mes lentilles.
+Mais à quoi bon m'avez-vous apporté cet oiseau?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Afin que, si tu t'endors pendant une plaidoirie, il t'éveille
+de là-haut.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je voudrais encore une chose; car le reste me suffit.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Laquelle?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'on m'apportât ici la statue de Lykos.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>La voici: on dirait le Dieu lui-même.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Souverain héros, que tu n'es guère agréable à voir!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est à nos yeux le portrait même de Kléonymos.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tout héros qu'il est, il n'a donc pas d'armes non plus.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Si tu te hâtais de siéger, je me hâterais d'appeler une
+cause.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Appelle tout de suite; il y a longtemps que je siège.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, quelle cause introduirai-je tout d'abord?
+Quelle sottise a faite quelqu'un de la maison? Thratta
+ayant dernièrement laissé brûler la marmite...</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Holà, arrête! Peu s'en faut que tu ne me fasses mourir.
+Tu allais appeler une cause avant d'avoir posé la balustrade:
+c'est la première condition de nos mystères.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, par Zeus! il n'y en a pas.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, je cours, et j'en rapporte une tout de suite de
+la maison.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ce que c'est pourtant! Quelle force a l'habitude du
+local!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Va-t'en aux corbeaux! Nourrir un pareil chien!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ne voilà-t-il pas Labès, votre chien, qui vient d'entrer
+dans la cuisine et de manger un fromage de Sikélia!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voilà le premier délit à déférer à mon père. Toi, porte
+l'accusation.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Pas moi, de par Zeus! mais un autre chien se porte
+comme accusateur, si l'affaire est appelée.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, amène-les tous deux ici.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est ce qu'on va faire.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'apportes-tu là?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>La bauge aux porcs consacrés à Hestia.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu oses y porter une main sacrilège?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, mais c'est en sacrifiant d'abord à Hestia, que
+j'écraserai quelque adversaire. Allons, hâte-toi de les
+amener. Je vois déjà la peine encourue.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, j'apporte les tablettes et les registres.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! tu m'assommes, tu me tues, avec tes délais. J'aurais
+pu tracer les mots par terre.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Appelle donc.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>J'y suis.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce d'abord, celui-ci?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Aux corbeaux! Quel ennui! J'ai oublié d'apporter les
+urnes aux suffrages.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, où cours-tu?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Chercher les urnes.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Inutile: j'avais là ces vases.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>On ne peut mieux. Nous avons tout ce qu'il nous faut,
+excepté pourtant la klepsydre.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu excelles à fournir les objets nécessaires et locaux.
+Mais qu'on se hâte d'apporter de la maison le feu, les
+myrtes et l'encens, afin de commencer par invoquer les
+dieux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et nous, pendant les libations et les prières, nous vous
+dirons de bonnes paroles, parce que de la lutte et de la
+dispute vous en êtes venus à une généreuse réconciliation.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Débutez donc par les bonnes paroles.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O Ph&oelig;bos Apollôn Pythios, bonne chance à l'affaire
+instruite par ce magistrat devant sa porte; accord entre
+nous tous tirés de nos erreurs! Io Pæan!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>O Souverain maître, mon voisin, dieu de ma rue, gardien
+de mon vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau
+sacrifice, que nous innovons en l'honneur de mon père.
+Adoucis cette humeur trop rêche et dure comme l'yeuse,
+mêle à ce c&oelig;ur quelques gouttes de miel. Qu'il soit désormais
+doux pour les hommes, plus clément à l'accusé
+qu'à l'accusateur, prêt à pleurer avec ceux qui l'implorent;
+qu'il se dépouille de son aigreur et qu'il arrache les
+orties de sa colère!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nos prières s'unissent aux tiennes, et nos chants en
+faveur du nouveau magistrat s'accordent avec les paroles
+que tu as prononcées. Oui, tu as notre bienveillance, depuis
+que nous voyons que tu aimes le peuple bien plus
+que ne le fait aucun des jeunes.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>S'il se trouve devant les portes quelque hèliaste, qu'il
+entre. Dès qu'on aura commencé à parler, nous n'ouvrirons
+plus.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Quel est l'accusé?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Celui-ci.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Quelle peine va le frapper?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoutez l'acte d'accusation. Le soussigné chien de
+Kydathènè accuse Labès d'Æxonè d'avoir seul, contre
+toute justice, mangé un fromage Sikélien. Peine: un collier
+de figuier.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est-à-dire une mort de chien, une fois convaincu.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>L'accusé Labès est ici présent.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en
+serrant les dents, il se flatte de me tromper? Où est le
+plaignant, le chien de Kydathènè?</p>
+
+<p class="centre">LE CHIEN.</p>
+
+<p>Au! au!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Le voici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est un second Labès, bon aboyeur et lécheur de marmites.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Silence, assis! Toi, monte à la tribune et accuse.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons; en même temps je vais me verser et boire un
+coup.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai
+formulée contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des
+attentats contre moi et contre la marine. Il s'est sauvé
+dans un coin, à la mode Sikélienne, avec un énorme fromage,
+dont il s'est repu dans les ténèbres.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout à l'heure il m'a
+lâché un gros rot au fromage, le coquin!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Et il ne m'a rien donné, à ma requête. Or, qui voudra
+vous rendre service, si l'on ne me jette rien à moi, votre
+chien?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et il n'a rien donné?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Rien à moi, son camarade.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voilà un gaillard aussi bouillant que ces lentilles!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, mon père, ne prononce pas avant
+de les avoir entendus tous les deux.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-même.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'être
+le plus égoïste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour
+d'un mortier, a dévoré la croûte des villes!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Aussi n'ai-je pas même de quoi boucher les fentes de
+ma cruche.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Châtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait
+nourrir deux voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer
+le ventre vide: aussi dorénavant je n'aboierai plus.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oh! oh! que de scélératesses il nous a dénoncées!
+C'est la friponnerie faite homme. N'est-ce pas ton avis,
+mon coq? Par Zeus! il dit que oui. Le thesmothète, où est-il?
+Ohé! Donne-moi le pot.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Prends-le toi-même. Je suis en train d'appeler les témoins.
+Paraissez, témoins à la charge de Labès, plat, pilon,
+racloire à fromage, fourneau, marmite et autres ustensiles
+brûlés! Mais pisses-tu encore? Ne sièges-tu plus?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne cesseras-tu pas d'être dur et intraitable pour les
+accusés? Tu les déchires à belles dents! Monte à la tribune;
+défends-toi. D'où vient ton silence? Parle.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais il semble qu'il n'ait rien à dire.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non pas, mais il me paraît être dans la même situation
+que jadis Thoukydidès accusé. Ses mâchoires furent tout
+à coup paralysées. Retire-toi; c'est moi qui présenterai ta
+défense. Il est difficile, citoyens, de faire l'apologie d'un
+chien calomnié; je parlerai cependant. C'est une bonne
+bête, et il chasse les loups.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est un voleur et un conspirateur.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui,
+capable de garder de nombreux moutons.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il
+excelle dans tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui.
+Il est vrai qu'il ne sait pas jouer de la kithare.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, je voudrais qu'il ne sût pas lire, pour ne pas nous
+faire l'apologie de son crime.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoute, juge équitable, mes témoins. Monte, racloire
+à fromage, et parle à haute voix. Tu exerçais alors la
+charge de payeur: réponds clairement. N'as-tu pas raclé
+les parts que tu avais reçues pour les soldats? Elle répond
+qu'elle les a raclées.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais, par Zeus! elle ment.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Juge compatissant, prends pitié des malheureux. Notre
+Labès ne vit que de têtes et d'arêtes de poissons; jamais
+il ne demeure en place. L'autre n'est bon qu'à garder la
+maison: il reste là, attendant ce qu'on apporte et en demandant
+sa part; autrement, il mord.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris?
+Le malaise dure, et je me sens convaincre.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! je t'en conjure, pitié pour lui, mon père! Ne le
+sacrifiez point. Où sont les enfants? Montez, malheureux!
+jappez, priez, suppliez et pleurez!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Descends, descends, descends, descends!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je vais descendre. Et quoique ce «descends» en ait
+trompé bien d'autres, je vais pourtant descendre.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mangé. Je
+viens de pleurer, et je n'en vois pas d'autre raison que de
+m'être bourré de lentilles.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Il ne sera donc pas acquitté?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est difficile à savoir.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs
+sentiments. Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du
+côté de la seconde urne, et absous-le, mon père.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Viens à l'instant, je vais t'y conduire au plus vite.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Est-ce la première urne?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>J'y jette mon suffrage.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Il est attrapé; il vient d'absoudre sans le vouloir.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du
+débat.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Le fait va le prouver. Tu es absous, Labès. Père, père,
+que t'arrive-t-il?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! dieux! vite de l'eau.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Reviens à toi.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Dis-moi la chose comme elle est. Est-il réellement
+absous?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je suis réduit à rien.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas de souci, cher père: relève-toi.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Comment, en face de moi-même, supporterai-je l'idée
+d'avoir absous un accusé? Qu'adviendra-t-il de moi? O
+dieux vénérés, accordez-moi mon pardon: c'est malgré
+moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne te fâche pas. Moi je veux, mon père, te bien nourrir,
+te mener avec moi partout, aux dîners, aux banquets,
+aux spectacles, de manière à passer agréablement le reste
+de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au nez en te dupant,
+mais entrons.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, maintenant, si bon te semble.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, allez gaiement où vous voulez.</p>
+
+<p>Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses
+qu'on va vous dire maintenant, gardez-vous de les laisser
+négligemment tomber par terre. C'est affaire à des spectateurs
+inintelligents, et non pas à vous.</p>
+
+<p>Et maintenant, peuple, prêtez-nous attention, si vous
+aimez un langage sincère.</p>
+
+<p>Le poète désire, à présent, adresser des reproches aux
+spectateurs. Il prétend qu'on lui a fait une injustice, à lui
+qui s'est souvent bien conduit envers vous, pas ouvertement
+sans doute, mais en aidant secrètement d'autres
+poètes. Imitateur des prophéties et des procédés d'Euryklès,
+il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de ses
+traits comiques. Bientôt, il affronta le risque de se montrer
+ouvertement et de lui-même, prenant en mains les
+rênes, non plus de la bouche d'autrui, mais de celle de
+ses propres muses. Porté au sommet de la grandeur, plus
+honoré que jamais personne d'entre vous, il dit n'avoir
+pas atteint le comble, ni être gonflé d'orgueil, ni parcourir
+les palestres en séducteur. Si quelque amant, mû
+par la haine, accourait sur lui pour s'être raillé comiquement
+de ses amours, il dit qu'il n'a jamais fléchi devant
+personne, gardant la ferme résolution de ne pas faire
+jouer aux muses dont il s'inspire, le rôle d'entremetteuses.
+La première fois qu'il joua, il n'eut pas, selon lui, à combattre
+des hommes, mais à s'armer du courage de Hèraklès,
+pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout
+d'abord avec vigueur la bête aux dents aiguës, dans les
+yeux de laquelle luisaient des rayons terribles comme
+les yeux de Kynna, et dont les cent têtes étaient léchées
+en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou:
+elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit,
+l'odeur d'un phoque, les testicules malpropres d'une
+Lamia, et le derrière d'un chameau. A la vue de ce monstre,
+notre poète dit que la peur ne lui fera pas offrir des présents,
+mais qu'aujourd'hui encore il va combattre pour vous.
+Il ajoute qu'après ce monstre, il lutta, l'an passé, contre
+des dæmons sinistres, des êtres fiévreux, qui, la nuit, étranglaient
+les pères, étouffaient les grands-pères, s'asseyaient
+à la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient
+de contre-serments, de citations, de témoignages, au point
+qu'un bon nombre bondissaient terrifiés chez le polémarkhe.
+Après avoir trouvé un tel défenseur, un tel sauveur
+de ce pays, vous l'avez abandonné, l'année dernière,
+lorsqu'il semait ses pensées les plus neuves, dont, faute
+de les bien comprendre, vous avez arrêté la pousse. Cependant,
+au milieu de nombreuses libations, il atteste
+Dionysos que jamais on n'entendit de meilleurs vers comiques.
+C'est une honte pour vous de ne pas les avoir
+appréciés sur-le-champ; mais le poète n'est pas estimé à
+une moindre valeur par les hommes éclairés, quoique,
+devançant ses rivaux, il ait eu son espérance brisée.</p>
+
+<p>Mais, à l'avenir, braves gens, si vous avez des poètes
+qui cherchent des paroles et des idées neuves, aimez-les,
+favorisez-les davantage, et conservez leurs pensées: enfermez-les
+dans vos coffres avec les fruits. En agissant
+ainsi, vos vêtements exhaleront toute l'année une odeur
+de sagesse.</p>
+
+<p>O nous, autrefois vaillants dans les ch&oelig;urs, vaillants
+dans les combats, et hommes plus vaillants encore par ce
+côté seul, tout cela est passé, bien passé. Aujourd'hui la
+blancheur florissante de nos cheveux surpasse celle du
+cygne. Toutefois il faut que de ces restes surgisse la vigueur
+du jeune âge: pour moi, je suis convaincu que ma
+vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de
+jeunes gens, que leur parure et leur derrière élargi.</p>
+
+<p>Si quelqu'un de vous, spectateurs, à l'aspect de mon
+costume, s'étonne de me voir avec un corsage de guêpe,
+et de ce que signifie notre aiguillon, je le lui expliquerai
+aisément, quelle que soit son ignorance première. Nous
+sommes, nous qui avons cet appendice au derrière, les
+Attiques, seuls vraiment nobles, autochthones, race la
+plus vaillante, qui rendit à la ville les plus nombreux services
+dans les combats, quand vint le Barbare, couvrant
+la ville de fumée, mettant tout en feu, et voulant nous
+enlever violemment nos ruches. Aussitôt, armés de la
+lance et du bouclier, nous accourons pour les combattre,
+le c&oelig;ur enivré de colère, debout, homme contre homme,
+dévorant nos lèvres de fureur, la grêle des flèches dérobant
+la vue du ciel. Cependant, avec l'aide des dieux,
+nous les mettons en déroute vers le soir. Une chouette,
+avant la bataille, avait passé au-dessus de notre armée.
+Puis nous les poursuivons, les piquant comme des taons
+sous leurs longs vêtements, et ils s'enfuient, les joues et
+les sourcils criblés de dards; si bien que chez les Barbares,
+partout et maintenant encore, on ne désigne rien
+de plus redoutable que la guêpe attique.</p>
+
+<p>Certes alors j'étais terrible, n'ayant peur de rien: je
+mis en fuite les ennemis, cinglant où il fallait sur nos
+trières. Car nous n'avions pas alors le souci d'arrondir
+une phrase, ni la pensée de dénoncer quelqu'un, mais le
+désir d'être le meilleur rameur. Aussi, après avoir enlevé
+aux Mèdes un grand nombre de villes, méritions-nous de
+recevoir ici les tributs, que volent les jeunes gens.</p>
+
+<p>Examinez-nous du haut en bas et sous tous les aspects,
+vous nous trouverez, pour le caractère et pour la manière
+de vivre, absolument semblables aux guêpes. Et d'abord
+il n'y a pas d'animal plus irritable que nous, ni plus colère,
+ni plus impatient. Ensuite, toutes nos différentes
+occupations ressemblent à celles des guêpes. Groupés
+par essaims, comme ceux des ruches, les uns d'entre
+nous s'en vont chez l'arkhonte, les autres chez les Onze,
+d'autres à l'Odéôn: quelques-uns serrés contre les murs,
+la tête baissée vers la terre, remuent à peine, comme les
+chenilles dans leurs alvéoles. Pour le reste de la vie nous
+abondons en ressources. En piquant un chacun, nous
+nous procurons de quoi vivre. Mais nous avons parmi
+nous des frelons inactifs, dépourvus d'aiguillon, et qui,
+séjournant à l'intérieur du logis, dévorent notre travail,
+sans se donner aucune peine. C'est pour nous une chose
+des plus douloureuses qu'un être qui se dispense du service,
+nous ravisse notre salaire, lui qui, pour la défense
+de ce pays, ne prend ni rame, ni lance, ni ampoule. Il me
+semble, en un mot, que ceux des citoyens qui n'auront
+pas d'aiguillon, ne doivent pas toucher le triobole.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Jamais de la vie je ne quitterai plus ce manteau, qui
+seul me sauva dans la bataille où le puissant Boréas nous
+fit la guerre.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu sembles n'avoir aucun souci de ton bien.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>De par Zeus! je me passe aisément des choses de luxe.
+Dernièrement je me régalais d'une friture, et je payai un
+triobole dû au dégraisseur.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Fais du moins l'épreuve, puisque, une bonne fois, tu
+t'es livré à moi pour bien vivre.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que m'ordonnes-tu donc de faire?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Quitte ce manteau usé et endosse cette læna en guise
+de manteau.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Faites donc des enfants et élevez-les: voilà le mien
+maintenant qui veut m'étouffer!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, prends-la, mets-la, et ne dis rien.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise chose, au nom
+de tous les dieux?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Les uns l'appellent une persique, les autres une kaunakè.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi, je la prenais pour une couverture de Thym&oelig;tè.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ce n'est pas étonnant; tu n'es jamais allé à Sardes; tu
+la connaîtrais alors, tandis que maintenant tu ne la connais
+pas.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi? Non, de par Zeus! Mais cela me paraissait ressembler
+absolument à la casaque pluchée de Morykhos.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Erreur; c'est à Ekbatana qu'on fait ces tissus.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Est-ce qu'à Ekbatana on fait des intestins de laine?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas du tout, mon bon; mais chez les Barbares cette
+étoffe se tisse à grands frais. Ainsi ce vêtement mange
+bien pour un talent de laine.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Il serait donc plus juste de l'appeler mange-laine que
+kaunakè.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, mon bon, tiens-toi et endosse-la.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! quelle chaleur la malpropre
+m'a rotée au nez!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ne l'endosses-tu pas?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! Mais, mon bon, si c'est indispensable,
+mettez-moi dans un four.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, c'est moi qui te la passerai; viens donc ici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Au moins place là un croc.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pour quoi faire?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pour me retirer avant que je sois fondu.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, ôte ces maudites savates, et mets
+vite cette chaussure lakonienne.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi? Je n'aurai jamais le c&oelig;ur de mettre d'odieuses
+chaussures fabriquées par des ennemis!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, mon cher, marche hardiment sur le sol lakonien:
+fais vite.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est mal à toi de me faire le pied au pays ennemi.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, l'autre pied!...</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Impossible pour celui-là; il a un de ses doigts qui déteste
+tout à fait les Lakoniens.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Il ne peut pas en être autrement.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis de n'avoir pas d'engelure dans
+ma vieillesse!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Finis-en de te chausser; puis marche à la façon des
+riches, avec un balancement voluptueux et efféminé.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Regarde: vois cette tournure, et juge de qui des riches
+ma démarche se rapproche le plus.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>De qui? D'un furoncle revêtu d'ail.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Aussi ai-je envie de tortiller des fesses.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, sauras-tu tenir un langage grave
+devant des hommes instruits et habiles?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que diras-tu?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Beaucoup de choses. D'abord comment Lamia, se
+voyant prise, s'est mise à péter; puis comment Kardopiôn
+frappa sa mère.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, pas de fables, mais des choses de la vie humaine,
+tels que nos sujets ordinaires d'entretien à la maison.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! j'en sais du genre de ce qui se dit à la maison, par
+exemple: «Il y avait une fois une souris et un chat.»</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>«Être sot et grossier», comme dit Théogénès au vidangeur,
+en lui faisant des reproches, vas-tu parler de
+souris et de chats à des hommes?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>De qui faut-il donc que je parle?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>De personnages éminents, de tes collègues en députation
+Androklès et Klisthénès.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Moi! Jamais je ne suis allé en députation, excepté à
+Paros, et j'ai reçu pour cela deux oboles.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Eh bien, dis-nous donc comment Éphoudiôn combattit
+glorieusement au pankration avec Askondas: tout vieux
+qu'il était et blanchi, il avait de larges reins, des poignets,
+des flancs et un thorax superbes.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Assez, assez, tu ne sais ce que tu dis. A quoi bon le
+thorax pour se battre au pankration?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Telle est la manière de converser des sages. Mais dis-moi
+autre chose. Si tu étais à boire avec des étrangers,
+quel est celui des actes de ta jeunesse que tu citerais
+comme le plus viril?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Le plus viril, oui, le plus viril de mes exploits, c'est
+d'avoir dérobé les échalas d'Ergasiôn.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Tu m'assommes. Quels échalas? Dis comment tu as
+poursuivi un sanglier, un lièvre, fait la course des torches;
+trouve quelque chose de très juvénile.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah oui; voici quelque chose de très juvénile. C'est
+lorsque, encore jouvenceau, je poursuivis le coureur
+Phayllos, qui m'avait insulté, et le battis de deux voix.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Assez. Mais place-toi sur ce lit et apprends à être un
+bon convive, un homme de bonne compagnie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Comment donc me placer? Dis-moi vite.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Décemment.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Est-ce ainsi qu'il faut se placer?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas du tout.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Comment donc?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écarte les genoux, et, à la façon des gymnastes, étends-toi
+avec souplesse sur les tapisseries; puis fais l'éloge des
+bronzes, regarde le plafond, admire les tentures de la
+cour. Voici l'eau pour les mains; on apporte les tables:
+nous soupons; les ablutions sont faites: nous offrons les
+libations.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, est-ce en rêve que nous soupons?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>La joueuse de flûte s'est fait entendre: les convives
+sont Théoros, Æskhinès, Phanos, Kléôn, et je ne sais quel
+autre invité dans le voisinage de la tête d'Akestor. Tu fais
+partie de la société: aie soin de bien suivre les skolies.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Très bien.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Dis-tu vrai?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Comme pas un habitant de la Diakria ne les suivrait.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je m'en assure. Je suis Kléôn: j'entonne le premier le
+skolie de Harmodios; tu vas suivre, toi. «Il n'y eut jamais
+dans Athènes...»</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>«Un être aussi méchant, un semblable voleur.»</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est là ce que tu répondras? Tu es un homme perdu.
+Il va se mettre à crier qu'il veut te mettre à mal, te déchirer,
+te chasser du pays.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et moi, s'il menace, de par Zeus! je lui en chanterai un
+autre: «Ohé! l'homme! dans ton désir furieux du pouvoir
+suprême, tu détruis la cité qui déjà penche vers sa
+ruine.»</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et lorsque Théoros, couché aux pieds de Kléôn, lui
+prendra la main et chantera: «Ami, tu connais l'histoire
+d'Admètos, aime donc les braves,» par quel skolie lui répondras-tu?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je lui dirai avec raison: «Il ne s'agit pas de faire le
+renard et d'être l'ami des deux partis.»</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Après lui Æskhinès, fils de Sellos, continuera: «C'est
+un homme sage, ami des Muses.» Il chantera: «Richesse
+et bien vivre à Klitagoras et à moi, avec les Thessaliens.»</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>«Nous en avons beaucoup dépensé, toi et moi.»</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Sur ce point, tu en sais convenablement. Mais allons
+souper chez Philoktèmôn. Enfant, enfant, Khrysos, emporte
+les plats avec nous, afin de nous enivrer à notre
+aise.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas du tout: c'est mauvais de boire. Du vin naît le bris
+des portes, les coups, les pierres; puis il faut donner de
+l'argent, au sortir de l'ivresse.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais non, si tu es avec des hommes bons et beaux: ils
+apaisent l'offensé; ou bien tu dis quelque mot spirituel,
+un joli conte à la façon d'Æsopos ou de Sybaris, que tu as
+appris à table; tu tournes la chose en plaisanterie, et il
+te laisse aller.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je vais donc apprendre beaucoup de contes, afin de
+n'encourir aucune peine, si je fais mal.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Allons, partons: que rien ne nous retienne.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Souvent il m'a paru que de ma nature j'avais de la finesse,
+et de la sottise jamais. Mais combien est supérieur Amynias,
+fils de Sellos, de la race de Krobylos, que j'ai vu jadis,
+nanti d'une pomme et d'une grenade, manger à la table
+de Léogoras; car il est aussi meurt-de-faim qu'Antiphôn.
+Il est allé en légation à Pharsalos; mais là, seul, il communiquait
+seulement avec les pénestes (domestiques) des
+Thessaliens, non moins péneste que les autres.</p>
+
+<p>Bienheureux Automénès, que nous te trouvons heureux
+d'avoir pour enfants de très habiles artistes! Le premier,
+ami de tout le monde, est un homme fort avisé, kithariste
+accompli, et que la grâce accompagne; le second
+un acteur d'un incomparable talent. Vient ensuite Ariphradès,
+le plus intelligent des trois. Son père jurait qu'il
+n'avait rien appris de personne, et qu'une heureuse nature
+lui avait spontanément enseigné à jouer de la langue
+dans les lupanars qu'il hante chaque jour...</p>
+
+<p>Il y en a qui ont prétendu que je m'étais réconcilié avec
+Kléôn, pendant qu'il s'acharnait sur moi, me trépignait et
+me lardait d'outrages. Au moment où j'étais mis en pièces,
+ceux du dehors riaient, en me voyant jeter de hauts cris,
+n'ayant nul souci de moi, mais seulement pour savoir si,
+foulé aux pieds, je lancerais quelque brocard. Ce que
+voyant, je me suis adouci comme un singe. Et depuis lors:
+«l'échalas manque à la vigne.»</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Heureuses les tortues d'avoir une carapace! Trois fois
+heureuses de l'enveloppe qui recouvre leurs flancs! Avec
+quelle prudence et quelle ingéniosité vous avez garni
+votre dos d'une écaille pour vous garantir des coups! Moi
+je suis mort, sillonné par le bâton!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il, enfant? Car on a le droit d'appeler enfant,
+fût-il un vieillard, quiconque reçoit des coups.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Il y a que ce n'est plus un vieillard, mais le fléau le plus
+hideux: il s'est montré de beaucoup le plus pris de vin
+des convives, quoiqu'il y eût là Hippyllos, Antiphôn,
+Lykôn, Lysistratos, Théophrastos, Phrynikhos. Il les a
+tous surpassés en effronterie. Une fois gorgé de bons morceaux,
+il danse, il saute, il pète, il rit, comme un ânon régalé
+d'orge; puis il me rosse gaillardement, en criant:
+«Enfant! Enfant!» Le voyant dans cet état, Lysistratos
+l'apostrophe: «Tu me fais l'effet, vieillard, d'une canaille
+enrichie, ou d'un baudet courant à la paille.» Et l'autre
+s'écrie: «Et toi d'une sauterelle, dont le manteau est usé
+jusqu'à la corde, ou de Sthénélos, dépouillé de sa garde-robe.»
+Chacun d'applaudir, à l'exception de Théophrastos
+tout seul, qui se mord les lèvres, en homme bien appris.
+Le vieillard, s'adressant à Théophrastos: «Dis-moi
+donc pourquoi tu fais le fier et le suffisant, toi qui ne
+cesses jamais d'être le bouffon et le parasite des riches?»
+Ainsi les drape-t-il, chacun à son tour, de ses railleries
+grossières, débitant les propos les plus ineptes et les plus
+impertinents. Quand il est bien ivre, il rentre à la maison,
+et bat tous ceux qui lui tombent sous la main. Mais le
+voici qui s'avance en titubant. Moi, je me sauve pour ne
+pas recevoir de coups.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Laissez-moi; retirez-vous. Je vais faire gémir quelqu'un
+de ceux qui me suivent. Ah! si vous ne décampez pas,
+gredins, je vous grille avec une torche.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Demain tu nous paieras cela à nous tous, malgré tes
+allures de jeune homme. Nous viendrons en foule t'assigner.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! ah! m'assigner! Vieux jeu! Sachez donc que je ne
+puis plus entendre le mot procès. Hé! hé! hé! Cela me
+suffit. Jetez les urnes. Tu n'es pas parti? Où est l'hèliaste?
+Disparu. Monte ici, mon petit hanneton d'or;
+prends cette corde dans ta main: tiens ferme et prends
+garde, car la corde est usée! Cependant elle ne sera pas
+fâchée qu'on la frotte. Vois comme je t'ai adroitement
+soustraite aux procédés lesbiens des convives. Pour cela
+montre-toi reconnaissante envers ma brochette. Mais tu
+ne le feras point, tu ne l'essaieras même pas, je le sais: tu
+me tromperas, tu me riras au nez comme tu l'as déjà fait
+à tant d'autres. Et pourtant si tu voulais maintenant n'être
+pas une méchante, je te promets, quand mon fils sera
+mort, de te racheter et de t'avoir pour maîtresse, bijou
+mignon. Aujourd'hui je ne dispose pas de mon bien, parce
+que je suis jeune et qu'on me surveille de près. Mon cher
+fils m'observe, et il n'est pas commode: c'est un homme
+à scier en deux un grain de cumin et à gratter des brins
+de cresson: aussi a-t-il peur que je me perde; car il n'a
+pas d'autre père que moi. Mais le voici qui accourt vers
+toi et moi. Fais bonne contenance et prends-moi vite ces
+torches: je vais lui faire un de ces tours de jeune homme
+comme il m'en faisait, avant que je fusse initié à ces mystères.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oh! oh! vieux radoteur, manieur de derrières, tu désires
+et tu aimes, ce me semble, les jolis cercueils; mais,
+j'en jure par Apollôn, ce n'est pas impunément que tu
+agiras ainsi.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Comme tu te régalerais agréablement d'un procès à la
+sauce piquante!</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>N'est-ce pas nous jouer d'un vilain tour que d'enlever
+la joueuse de flûte aux convives?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Quelle joueuse de flûte? Bats-tu la campagne comme
+si tu sortais de la tombe?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non pas, de par Zeus! C'est cette Dardanienne que tu
+as avec toi.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas du tout: c'est une torche qui brûle en l'honneur
+des dieux sur l'Agora.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Une torche, cette donzelle?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Oui, une torche! Tu ne vois pas qu'elle est de toutes
+les couleurs?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce qu'il y a donc de noir au milieu?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>La résine, sans doute, qui sort de la flamme.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et du côté inverse n'est-ce pas un derrière?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Non, c'est sans doute une branche de la torche qui
+ressort par là.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que dis-tu? Quelle branche? Allons, viens ici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ah! ah! Que vas-tu faire?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>La prendre, l'emmener et te l'enlever, certain que tu es
+usé et impuissant à rien faire.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoute-moi un instant. J'assistais aux Jeux Olympiques,
+lorsque Éphoudiôn combattit glorieusement contre Askondas:
+il était vieux, et pourtant d'un coup de poing le
+vieux renversa le jeune. Ainsi prends garde de recevoir
+quelques pochons sur l'&oelig;il.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>De par Zeus! tu connais bien Olympia.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UNE BOULANGÈRE.</p>
+
+<p>A moi, à l'aide, je t'en conjure au nom des dieux! Cet
+homme m'a mise à mal en me frappant avec sa torche; il
+a jeté par terre dix pains d'une obole, et quatre autres
+par-dessus le marché.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Vois-tu ce que tu as fait? Des affaires, des procès,
+voilà ce que nous attire ton ivrognerie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pas du tout. Des contes spirituels arrangeront tout cela.
+Je saurai bien me raccommoder avec elle.</p>
+
+<p class="centre">LA BOULANGÈRE.</p>
+
+<p>Non, non, par les deux Déesses! tu ne te seras pas
+moqué impunément de Myrtia, fille d'Ankyliôn et de Sostrata,
+en venant gâter ma marchandise.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoute, femme; je veux te raconter une jolie histoire.</p>
+
+<p class="centre">LA BOULANGÈRE.</p>
+
+<p>Non, de par Zeus! mon pauvre homme!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Æsopos, un soir, revenant de souper, était poursuivi par
+les aboiements d'une chienne effrontée et prise de vin.
+«Chienne, chienne, lui dit-il, de par Zeus! si tu échangeais
+ta méchante langue contre un morceau de pain, à
+mon avis, tu me semblerais sage.»</p>
+
+<p class="centre">LA BOULANGÈRE.</p>
+
+<p>Tu te moques de moi. Qui que tu sois, je t'assignerai
+devant les agoranomes pour dommages faits à ma marchandise,
+et j'ai pour témoin Khæréphôn que voici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Zeus! écoute-moi donc, si je dis quelque chose qui
+t'agrée. Un jour Lasos et Simonidès se faisaient concurrence.
+Lasos dit: «Cela m'est bien égal.»</p>
+
+<p class="centre">LA BOULANGÈRE.</p>
+
+<p>Vraiment, mon cher homme?</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et toi, Khæréphôn, tu vas donc servir de témoin à une
+femme au teint jaune, à une Ino, qui d'un rocher se jette
+aux pieds d'Euripidès?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>En voici un autre, qui a l'air de vouloir t'assigner: il a
+un témoin avec lui.</p>
+
+<p class="centre">UN ACCUSATEUR.</p>
+
+<p>Malheureux que je suis! Vieillard, je t'assigne pour
+outrage.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Pour outrage? Non, non; ne l'assigne pas, au nom des
+dieux! Je te ferai en sa place telle réparation que tu
+fixeras, et je t'en saurai gré.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et moi j'entre volontiers en arrangement avec lui. Je
+conviens de l'avoir battu, lapidé; mais viens ici. T'en rapportes-tu
+à moi pour la somme d'argent qu'exige l'affaire
+et pour rester toujours amis, ou préfères-tu la fixer?</p>
+
+<p class="centre">L'ACCUSATEUR.</p>
+
+<p>Dis toi-même; car je n'ai besoin ni de procès, ni d'affaires.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Un Sybarite tombe d'un char, et peu s'en faut qu'il ne
+se fende très grièvement la tête, vu qu'il n'était pas très
+fort en science hippique. Un de ses amis survient, qui lui
+dit: «Que chacun fasse son métier!» De même toi, tu
+n'as qu'à courir chez Pittalos.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Rien de changé en toi, tu as toujours la même humeur.</p>
+
+<p class="centre">L'ACCUSATEUR, <i>à son témoin</i>.</p>
+
+<p>Souviens-toi bien, toi, de ce qu'il a répondu.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Écoute, ne t'en va pas. Un jour, à Sybaris, une femme
+brise un coffret.</p>
+
+<p class="centre">L'ACCUSATEUR.</p>
+
+<p>Je te prends à témoin.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Le coffret prend un témoin. Le Sybarite lui dit: «Par
+Kora, laisse donc là tous ces témoignages, et achète des
+ligatures, tu feras preuve de plus de bon sens.»</p>
+
+<p class="centre">L'ACCUSATEUR.</p>
+
+<p>Fais l'insolent jusqu'à ce que l'arkhonte appelle l'affaire.</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Par Dèmètèr! tu ne resteras pas ici davantage, mais je
+t'enlève et je t'emporte.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Que fais-tu?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Ce que je fais? Je veux te porter d'ici dans la maison:
+autrement, les témoins manqueront aux accusateurs.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Un jour Æsopos étant à Delph&oelig;...</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>Cela m'est bien égal.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Est accusé d'avoir volé un vase consacré au Dieu. Alors
+il leur raconte comment l'escarbot...</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>La peste! tu m'assommes avec tes escarbots.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Je t'envie pour ton bonheur, vieillard. Quelle différence
+avec ses habitudes frugales et son existence! Instruit
+maintenant d'une manière tout autre, il va sans doute
+changer de sentiment au sujet des jouissances et de la
+mollesse. Peut-être cependant ne voudra-t-il pas; car il
+est difficile de renoncer au naturel que l'on a toujours
+eu. Bien des gens l'ont fait pourtant, et entrant dans les
+idées d'autrui ont changé leurs manières. Du moins j'accorderai,
+avec tous les hommes sages, beaucoup d'éloges, à
+cause de sa sagesse et de l'affection qu'il a pour son père,
+au fils de Philokléôn. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un
+de plus aimable, jamais caractère ne m'a inspiré une si folle
+affection et ne m'a fait m'épanouir ainsi. Sur quel point
+de la discussion s'est-il laissé battre, quand il voulait
+ramener son père à des façons plus honorables?</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Par Dionysos! je ne sais quel mauvais génie a tout mis
+sens dessus dessous dans notre maison. A peine le vieux,
+après avoir bu pendant longtemps, a-t-il entendu les sons
+de la flûte, que, le c&oelig;ur plein de joie, il s'est mis à danser,
+toute la nuit, et à reproduire la vieille chorégraphie de
+Thespis. Il prétend démontrer tout de suite, en dansant,
+que les tragiques de nos jours sont des radoteurs.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qui donc se tient à l'entrée du vestibule?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Voilà le fléau qui approche.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Abaissez les barrières: voici le commencement de la
+figure.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>C'est bien plutôt le commencement de la folie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Elle courbe mes flancs avec violence. Comme mes narines
+mugissent! Comme mes vertèbres résonnent!</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Prends de l'ellébore!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Phrynikhos est un coq qui jette l'épouvante.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Gare les coups de pied!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Sa jambe lance des ruades jusqu'au ciel: son derrière
+est béant.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Fais donc attention!</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Maintenant les articulations de mes membres jouent avec
+souplesse.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas bon tout cela, de par Zeus! c'est de la
+folie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Voyez, maintenant; j'appelle et défie les antagonistes.
+Si quelque tragique prétend danser avec grâce, qu'il
+vienne ici jouter avec moi. Y a-t-il quelqu'un ou n'y a-t-il
+personne?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Un seul que voici.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Et quel est le malheureux?</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Le second fils de Karkinos.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Je n'en ferai qu'une bouchée. Je l'anéantirai sous une
+emmélie de coups. En fait de rhythme, il n'y entend rien.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Mais, malheureux, il y a un second tragique de la dynastie
+des Karkinos, qui se présente: c'est le frère de
+l'autre.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>De par Zeus! j'en fais mon dîner.</p>
+
+<p class="centre">XANTHIAS.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! tu n'auras que des cancres: voici
+encore un troisième Karkinos.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui rampe donc ainsi? une écrevisse ou un
+faucheux?</p>
+
+<p class="centre">BDÉLYKLÉÔN.</p>
+
+<p>C'est un pinnotère, le plus petit de sa race, celui qui
+fait de la tragédie.</p>
+
+<p class="centre">PHILOKLÉÔN.</p>
+
+<p>O Karkinos, heureux père d'une belle lignée, quelle
+foule de roitelets vient s'abattre ici! Cependant il faut
+jouter avec eux, infortuné! Préparez pour eux de la saumure,
+si je suis vainqueur.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Allons! laissons-leur à tous un peu d'espace, afin qu'ils
+pirouettent devant nous, à leur aise. Voyons, enfants renommés
+d'un dieu marin, bondissez sur le sable et sur le
+rivage de la mer stérile, frères des squilles. Agitez en
+rond votre pied léger; faites des écarts à la façon de
+Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les
+spectateurs se récrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le
+ventre, lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies.
+Voici venir ton illustre père, le souverain des mers, émerveillé
+de sa postérité, si virilement pourvue. Mais conduisez-nous
+vite, si bon vous semble, jusqu'à la porte, et
+dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un ch&oelig;ur
+dansant terminer une trygédie.</p>
+
+<h3>FIN DES GUÊPES</h3>
+
+
+
+
+<a id="Paix"></a><h1>LA PAIX</h1>
+
+<p>(L'AN 419 AVANT J.-C.)</p>
+
+
+<p>Le sujet de <i>la Paix</i> est le même que celui des <i>Acharniens</i>: seulement
+la paix, qui dans cette comédie n'est le v&oelig;u que d'un seul homme, est
+ici l'objet des désirs de tout le monde. Le vigneron Trygée, monté sur
+un escarbot, arrive à la porte de l'Olympe et découvre la Paix dans une
+caverne profonde où elle a été enfermée par la Guerre. Avec l'aide de
+tous les hommes de bonne volonté, il la délivre. La joie et les fêtes
+renaissent de toutes parts. Trygée épouse l'Abondance, compagne de la
+Paix, et le Ch&oelig;ur chante en vers charmants les loisirs de la vie rustique.</p>
+
+
+
+
+<h2>PERSONNAGES DU DRAME</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Deux Esclaves de Trygæos.</span></p>
+<p><span class="sc">Trygæos.</span></p>
+<p><span class="sc">Petites Filles de Trygæos.</span></p>
+<p><span class="sc">Hermès.</span></p>
+<p><span class="sc">La Guerre.</span></p>
+<p><span class="sc">Le Vacarme.</span></p>
+<p><span class="sc">Ch&oelig;ur de Laboureurs.</span></p>
+<p><span class="sc">Hiéroklès</span>, devin.</p>
+<table summary="">
+<tr><td><span class="sc">Hellènes</span> de différentes villes,</td><td> }</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">La Paix</span>, </td><td> }</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Opôra</span>, </td><td> }</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Théoria</span>, </td><td> } personnages muets.</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Lamakhos</span>, </td><td> }</td></tr>
+<tr><td><span class="sc">Un Prytane</span>, </td><td> }</td></tr>
+</table>
+<p><span class="sc">Un Fabricant de faux.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Fabricant d'aigrettes.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Marchand de cuirasses.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Fabricant de trompettes.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Fabricant de casques.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Polisseur de lances.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Fils de Lamakhos.</span></p>
+<p><span class="sc">Un Fils de Kléonymos.</span></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>La scène se passe d'abord devant la maison de Trygæos,
+puis à la porte du Ciel, et de nouveau sur la Terre.</i></p>
+
+
+
+
+<h1>LA PAIX</h1>
+
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Apporte, apporte au plus vite de la pâtée pour l'escarbot.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Voici. Donne à ce maudit insecte; jamais il n'aura mangé
+de meilleure pâtée.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Donne-lui-en une autre, pétrie de crottin d'âne.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Voilà encore.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Où donc est celle que tu apportais à l'instant?</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Ne l'a-t-il pas mangée?</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! il l'a roulée dans ses pattes et l'a
+avalée en entier. Fais-en tout de suite beaucoup, et
+épaisse.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Vidangeurs, au nom des dieux, venez à mon aide, si
+vous ne voulez pas me voir suffoquer.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Encore! Encore! Donne-m'en d'un enfant qui sert d'hétaïre;
+car l'escarbot dit qu'il l'aime bien broyée.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Voici. Je me crois, citoyens, à l'abri d'un soupçon: on
+ne dira pas qu'en pétrissant la farine, je la mange.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Ah! Pouah! Apporte-m'en une autre, puis une autre,
+et pétris-en une autre encore.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Par Apollôn! je ne puis: je suis incapable de supporter
+cette sentine.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Je vais donc rentrer la bête et la sentine avec elle.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Et, de par Zeus! tout cela aux corbeaux, et toi par-dessus
+le marché! Que l'un de vous me dise, s'il le sait, où
+je pourrai acheter un nez sans trous. Car je ne connais
+pas de métier plus misérable que de pétrir de la pâtée
+pour la donner à un escarbot. Un porc, quand nous allons
+à la selle, un chien, en avalent sans façon. Mais celui-ci
+fait le fier et le dédaigneux, et il ne juge pas à propos
+de manger, si je ne lui présente, comme à une femme,
+après avoir passé toute la journée à la pétrir, une galette
+feuilletée. Mais je vais regarder s'il a fini son repas: entr'ouvrons
+seulement la porte, pour qu'il ne me voie
+point. Courage, ne t'arrête pas de manger, jusqu'à ce que
+tu en crèves sans t'en apercevoir. Comme il se courbe,
+l'animal, sur sa pâtée! On dirait un lutteur: il avance les
+mâchoires; il promène de-ci de-là sa tête et ses deux
+pattes, à la façon de ceux qui tournent de gros câbles
+pour les vaisseaux. Quelle bête hideuse, puante et vorace!
+De quelle divinité est-elle l'emblème, je ne sais. Il
+ne me semble pas que ce soit d'Aphroditè, ni des Kharites,
+assurément.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>De qui donc?</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Il n'y a pas moyen que ce soit un présage de Zeus prêt
+à descendre.</p>
+
+<p class="centre">PREMIER ESCLAVE.</p>
+
+<p>Maintenant, parmi les spectateurs, quelque jeune
+homme, qui se pique de sagesse, se met sans doute à
+dire: «Qu'est-ce que cela? A quoi bon l'escarbot?» Et
+un Ionien, assis à ses côtés, lui répond: «Selon moi, cela
+fait allusion à Kléôn, qui, sans pudeur, se nourrissait de
+fiente.» Mais je rentre donner à boire à l'escarbot.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Moi, je vais expliquer le sujet aux enfants, aux jeunes
+gens, aux hommes faits, aux vieillards et à tous ceux qui
+se croient quelque supériorité. Mon maître a une étrange
+folie, non pas la vôtre, mais une folie nouvelle tout à fait.
+Le jour entier, les yeux au ciel et la bouche béante, il
+invective contre Zeus: «O Zeus! dit-il, que veux-tu donc
+faire? Dépose ton balai; ne balaie pas la Hellas.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>hors de la scène</i>.</p>
+
+<p>Ea! Ea!</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Silence! Je crois entendre sa voix.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>O Zeus! que veux-tu donc faire de notre peuple? Tu
+ne t'aperçois pas que tu égraines nos villes!</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Voilà précisément la maladie dont je vous parlais: vous
+entendez un échantillon de ses manies. Mais les propos
+qu'il tenait au début de son accès de bile, vous allez les
+apprendre. Il se disait, ici, à lui-même: «Comment pourrais-je
+aller tout droit chez Zeus?» Puis, fabriquant de
+petites échelles, il y grimpait du côté du ciel, jusqu'au
+moment où il se cassa la tête en dégringolant. Mais hier,
+étant malheureusement sorti je ne sais où, il a ramené un
+escarbot, gros comme l'Ætna, et m'a forcé d'en être le
+palefrenier; puis, lui-même, le caressant comme un poulain:
+«Mon petit Pègasos, dit-il, généreux volatile,
+puisses-tu, dans ton essor, me conduire droit chez Zeus!»
+Mais je vais me pencher pour voir ce qu'il fait là dedans.
+Ah! quel malheur! Accourez ici, accourez, voisins! Mon
+maître s'envole là-haut, à cheval, dans les airs, sur un
+escarbot!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tout doux, tout doux, du calme, ma monture: ne t'enlève
+pas fièrement d'abord et d'une force trop confiante;
+attends que tu aies sué et assoupli les forces de tes membres
+par un vigoureux battement d'ailes. Ne va pas me
+lâcher une mauvaise odeur, je t'en conjure: si tu le faisais,
+mieux eût valu rester dans notre logis.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Mon maître et seigneur, tu deviens fou!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Silence! silence!</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Pourquoi chevauches-tu ainsi à travers les nuages?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>C'est pour le bien de tous les Hellènes que je vole, et
+que je tente une entreprise hardie et nouvelle.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Pourquoi voles-tu? Pourquoi te mets-tu, sans cause,
+hors de bon sens?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il nous faut des paroles de bon augure; pas un mot
+défavorable, mais des cris d'allégresse. Recommande aux
+hommes de se taire, de boucher les latrines et les égouts
+avec des briques neuves, et de mettre une clef à leurs
+derrières.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Pas moyen de me taire, si tu ne dis pas où tu as l'intention
+de voler.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Où veux-tu, si ce n'est chez Zeus, vers le ciel?</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Dans quelle intention?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Pour lui demander ce qu'il a décidé de faire de tous
+les Hellènes.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Et s'il ne te dit rien de catégorique?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je l'accuserai de livrer la Hellas aux Mèdes.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Par Dionysos! jamais de mon vivant!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il n'en peut pas être autrement.</p>
+
+<p class="centre">SECOND ESCLAVE.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Iou! pauvres fillettes, votre père vous abandonne;
+il vous laisse seules; il monte au ciel en cachette.
+Conjurez votre père, ô malheureuses enfants!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UNE FILLE DE TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mon père, mon père, est-il vrai le bruit qui court dans
+notre maison? On dit que, nous quittant pour le pays des
+oiseaux, tu vas chez les corbeaux et disparaître. Y a-t-il
+là quelque chose de réel? Dis-le-moi, mon père, pour peu
+que tu m'aimes.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>C'est à croire, mes enfants. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que vous me fendez le c&oelig;ur, quand vous me demandez
+du pain, en m'appelant papa, et que je n'ai pas
+chez moi une parcelle d'argent, ni rien du tout. Mais si
+je réussis, à mon retour, vous aurez un gros gâteau et
+une gifle pour assaisonnement.</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Mais par quel moyen feras-tu ce trajet? Car ce n'est
+pas un navire qui te conduira sur cette route.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>J'irai sur une monture ailée et non sur un vaisseau.</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Et quelle idée as-tu de harnacher un escarbot pour
+monter chez les dieux, mon petit papa?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>On voit dans les fables d'Æsopos qu'il s'est trouvé le
+seul des animaux parvenu chez les dieux en volant.</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Tu nous racontes une fable incroyable, petit père,
+comme quoi un animal si puant est allé chez les dieux.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il y est allé, au temps jadis, par haine de l'aigle, et
+pour en faire rouler les &oelig;ufs, afin de se venger.</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Tu aurais dû plutôt monter le cheval ailé Pègasos; tu
+aurais eu pour les dieux un air plus tragique.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais, petite sotte, il m'eût fallu double ration, tandis
+que tout ce que j'aurai mangé servira de fourrage à ma
+monture.</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Et s'il vient à tomber dans les profondeurs de la plaine
+liquide, comment en pourra-t-il sortir, étant ailé?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>J'ai un gouvernail fait pour cela, et j'en userai: mon
+vaisseau sera un escarbot construit à Naxos.</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Et quel port te recevra dans ton naufrage?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Au Piræeus, n'y a-t-il pas le port de l'Escarbot?</p>
+
+<p class="centre">LA JEUNE FILLE.</p>
+
+<p>Prends bien garde de chopper et de choir de là-haut!
+Devenu boiteux, tu fournirais un sujet à Euripidès, et tu
+deviendrais une tragédie.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je veillerai à tout cela. Adieu! (<i>Les jeunes filles s'en vont.</i>)
+Et vous, pour qui je me donne la peine de ces peines, ne
+pétez ni ne chiez de trois jours. Car si, en planant au-dessus
+des nuages, l'escarbot flairait quelque odeur, il
+me jetterait la tête en bas, et adieu mes espérances. Mais
+voyons, Pègasos, vas-y gaiement; fais résonner ton frein
+d'or; mets en mouvement tes oreilles luisantes. Que fais-tu?
+que fais-tu? Pourquoi baisses-tu ton nez du côté des
+latrines? Élance-toi hardiment de terre, déploie tes ailes
+rapides; monte tout droit au palais de Zeus; détourne
+tes narines du caca, de ta pâture quotidienne. Ohé!
+l'homme! que fais-tu, toi, qui chies dans le Piræeus, près
+de la maison des prostituées? Tu vas me faire tuer, tu vas
+me faire tuer! Enfouis-moi cela! Apportes-y un gros tas de
+terre, plante par-dessus du serpolet et répands-y des parfums!
+S'il m'arrivait malheur, en tombant de là-haut, ma
+mort coûterait cinq talents à la ville de Khios, en raison
+de ton derrière. Mais, au fait, j'ai grand'peur, et je n'ai plus
+le mot pour rire. Ohé! machiniste, fais attention à moi!
+Je sens déjà quelque vent rouler autour de mon nombril.
+Si tu n'y prends garde, je vais faire de la pâture pour l'escarbot.
+Mais il me semble que je suis près des dieux, et je
+vois la demeure de Zeus. Où donc est le portier de Zeus?
+N'ouvrez-vous pas? (<i>La scène change et représente le Ciel.</i>)</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>D'où me vient cette odeur de mortel? O divin Hèraklès,
+qu'est-ce que cette bête?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Un hippokantharos.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>O coquin, impudent, effronté, scélérat, très scélérat,
+plus que très scélérat, comment es-tu monté ici, ô scélératissime
+parmi les scélérats? Quel est ton nom? Ne le
+diras-tu pas?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Scélératissime.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Quel est ton pays? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Scélératissime.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Quel est ton père?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>A moi? Scélératissime.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Par la Terre! tu es un homme mort, si tu ne me dis pas
+quel est ton nom?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Trygæos d'Athmonia, honnête vigneron, pas sykophante,
+ni ami des affaires.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Pour quoi viens-tu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Pour t'apporter des viandes.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>O pauvre homme, comment es-tu venu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>O gourmand, tu vois que je n'ai plus l'air à tes yeux d'un
+scélératissime. Voyons, maintenant, appelle-moi Zeus.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ié, ié, ié! Tu n'es pas encore près de te trouver à côté
+des dieux. Ils sont partis hier: ils ont déménagé.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Pour quel endroit de la Terre?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>De la Terre, dis-tu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, et où cela?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Tout à fait loin; absolument au fond de la calotte du
+Ciel.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Comment alors as-tu été laissé seul ici?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Pour avoir l'&oelig;il sur le reste du mobilier des dieux, les
+petits pots, les tablettes, les petites amphores.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et pourquoi les dieux ont-ils déménagé?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Par colère contre les Hellènes. A l'endroit où ils étaient
+eux-mêmes, ceux-ci ont logé la Guerre, en vous livrant
+absolument à sa discrétion. Eux alors sont allés demeurer
+le plus haut possible, afin de ne plus voir vos combats et
+de ne plus entendre vos supplications.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et pourquoi nous traitent-ils ainsi? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Parce que vous avez préféré la guerre, lorsque souvent
+ils vous ont ménagé la paix. Si les Lakoniens remportaient
+le plus mince avantage, ils disaient: «Par les deux Dieux,
+aujourd'hui les Attiques nous la paieront.» Et s'il arrivait
+quelque succès à vous, Attiques, vainqueurs à votre tour,
+quand les Lakoniens venaient traiter de la paix, vous disiez
+tout de suite: «On nous trompe par Athèna, par
+Zeus, il ne faut pas s'y fier. Ils reviendront tant que nous
+aurons Pylos.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>C'est bien là le sens local de nos paroles.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Aussi je ne sais si jamais vous reverrez la Paix.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Où donc est-elle allée?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>La Guerre l'a plongée dans une caverne profonde.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Laquelle?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Là, en bas. Tu vois que de pierres elle a entassées, afin
+que vous ne la repreniez jamais.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Dis-moi, que machine-t-elle de faire contre nous?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Je ne sais, sauf une chose, c'est qu'elle a apporté hier
+soir un mortier d'une grandeur énorme.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et que veut-elle faire de ce mortier?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Elle veut y piler les villes. Mais je m'en vais, car, si je
+ne m'abuse, elle est sur le point de sortir: elle fait un
+vacarme là dedans!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Malheur à moi! Je me sauve; car il me semble entendre
+moi-même le fracas du mortier belliqueux.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LA GUERRE. <i>Elle arrive tenant un mortier.</i></p>
+
+<p>Ah! mortels, mortels, mortels, infortunés, comme vous
+allez craquer des mâchoires!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Seigneur Apollôn, quelle largeur de mortier! Que de
+mal dans le seul regard de la Guerre! Est-ce donc là ce
+monstre que nous fuyons, cruel, redoutable, solide sur
+ses jambes?</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Ah! Prasiæ, trois fois, cinq fois, mille fois malheureuse,
+la voilà perdue!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Cela, citoyens, n'est pas encore notre affaire: le coup
+porte sur la Lakonie.</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>O Mégara, Mégara, comme tu vas être absolument
+broyée et mise en hachis. Babæ! Babæax!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Quel torrent de larmes amères chez les Mégariens!</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Io! Sikélia, toi aussi tu vas périr.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Quelle malheureuse cité sera réduite en poudre?</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Voyons, versons aussi là dedans de ce miel attique.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Holà! je te conseille d'un autre miel. Celui-ci coûte
+quatre oboles: ménage le miel attique.</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Esclave, esclave, Vacarme!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Pourquoi m'appelles-tu?</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Je te ferai pleurer à chaudes larmes. Tu es donc resté
+sans rien faire? A toi ce coup de poing!</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Il est dur! Hélas! hélas! malheureux que je suis, ô mon
+maître! Est-ce qu'il a de l'ail dans le poing?</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Cours me chercher un pilon.</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Mais nous n'en avons point, mon maître; nous ne sommes
+emménagés que d'hier.</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Eh bien, cours en chercher un chez les Athéniens, et
+vivement.</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>J'y vais, de par Zeus! et si je n'en ai pas, j'aurai à
+pleurer.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ah! que ferons-nous, chétifs mortels? Voyez combien
+est grand le péril qui nous menace. S'il revient apportant
+le pilon, l'autre va piler les villes à son aise. Par Dionysos!
+qu'il périsse avant de revenir avec l'instrument!</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Tu n'apportes rien?</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Malechance! Les Athéniens ont perdu leur pilon, ce
+corroyeur qui bouleversait la Hellas.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>O Athèna, vénérable souveraine, comme cet homme a
+bien fait de disparaître dans l'intérêt de la cité, avant de
+nous avoir servi son hachis!</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Va donc en chercher un autre à Lakédæmôn, et finis
+vite.</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>C'est cela, maîtresse...</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Reviens au plus tôt.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Citoyens, qu'allons-nous devenir? Voici le grand combat!
+Si quelqu'un de vous se trouve initié aux mystères
+de Samothrakè, c'est le moment de souhaiter une entorse
+à l'envoyé.</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Hélas! hélas! malheureux que je suis, malheureux et
+trois fois malheureux!</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc? Tu n'apportes rien encore?</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Les Lakédæmoniens ont aussi perdu leur pilon.</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Comment, scélérat?</p>
+
+<p class="centre">LE VACARME.</p>
+
+<p>Du côté de la Thrakè, ils l'avaient prêté à d'autres, et
+ils l'ont perdu.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Quelle chance! quelle chance! Peut-être que tout ira
+bien. Rassurez-vous, mortels!</p>
+
+<p class="centre">LA GUERRE.</p>
+
+<p>Prends tout cet attirail, et remporte-le. Je rentre et je
+vais faire moi-même un pilon.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voici l'instant de répéter ce que chantait Datis, en se
+caressant au milieu du jour: «Quel plaisir, quel délice,
+quelle jouissance!» C'est le bon moment pour vous,
+hommes de la Hellas, où, délivrés des affaires et des combats,
+vous allez tirer de prison la Paix, chère à tous, avant
+qu'un autre pilon y mette obstacle. Allons, laboureurs,
+marchands, artisans, ouvriers, métèques, étrangers, insulaires,
+venez ici; peuple de partout, prenez au plus vite
+pioches, leviers et câbles. Nous pouvons aujourd'hui saisir
+la coupe du Bon Génie.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que chacun coure de tout c&oelig;ur et promptement à la
+délivrance! O Panhellènes, secourons-nous plus que jamais
+après avoir mis fin aux batailles et aux luttes sanglantes.
+Car le jour a brillé ennemi de Lamakhos. Toi,
+s'il y a quelque chose à faire, donne-nous des ordres;
+sers-nous d'architecte: car il n'y a pas moyen, selon moi,
+aujourd'hui, de reculer, avant que les leviers et les machines
+aient ramené à la lumière la plus grande de toutes
+les déesses et la plus amie des vignes.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Vous tairez-vous? Que votre joie de la tournure des
+affaires ne réveille pas la Guerre qui est là dedans: plus
+de cris!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous nous réjouissons d'entendre cet édit: ce n'est
+plus comme de venir avec des vivres pour trois jours.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Prenez garde que ce Kerbéros de là-dessous ne s'emporte
+et ne crie, comme lorsqu'il était ici, et ne nous
+empêche de ramener la Déesse.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Non, désormais on ne nous la ravira plus, une fois
+qu'elle sera venue entre nos bras. Ah! ah! ah!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Vous voulez donc me tuer, vilaines gens, en ne cessant
+pas vos cris? Le monstre va s'élancer et fouler tout
+aux pieds.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Qu'il bouleverse, qu'il écrase, qu'il trouble tout; notre
+joie aujourd'hui ne saurait cesser.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>O malheur! Qu'avez-vous donc, bonnes gens? N'allez
+pas, au nom des dieux, gâter par vos danses une si belle
+affaire!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que je veuille danser, mais de plaisir, et
+sans que je les meuve, mes deux jambes sautillent.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>N'allons pas plus loin; cessez, cessez de sautiller.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voilà, je cesse.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tu le dis, mais tu ne cesses pas.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Laisse-moi donc encore esquisser un pas, et point davantage.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Celui-là seulement, et ne dansez plus, mais pas du
+tout.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous ne danserons plus, si nous te sommes utiles à
+quelque chose.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais vous le voyez, vous n'avez pas encore cessé.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>De par Zeus! nous lançons encore la jambe droite, et
+c'est fini.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je vous le permets pour que vous ne me chagriniez
+plus.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, mais la gauche veut nécessairement être de la
+partie. Je suis joyeux, je pète, je ris, plus même que si
+j'avais dépouillé la vieillesse; j'échappe au bouclier.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ne vous réjouissez pas encore; car vous ne savez ce
+qu'il en est précisément. Mais quand nous la tiendrons,
+alors réjouissez-vous, criez, riez! Il vous sera permis, en
+effet, de naviguer, de demeurer, de faire l'amour, de
+dormir, de prendre part aux panégyries et aux théories,
+de banqueter, de jouer au kottabe, de mener une vie de
+Sybarite et de crier: Iou! Iou!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Puissé-je voir un si beau jour! J'ai enduré bien des
+peines et des lits de jonchée échus à Phormiôn. Tu ne
+trouveras plus en moi un juge sévère, dur, intraitable, ni
+d'une humeur inflexible, comme jadis; mais tu me verras
+rempli de douceur, rajeuni de plusieurs années, quand
+j'aurai été débarrassé des ennuis. Depuis un temps suffisant
+nous nous tuons, nous nous éreintons, courant vers
+le Lykéion ou hors du Lykéion, avec la lance, avec le
+bouclier; mais comment te serons-nous le plus agréables?
+Voyons, parle, puisqu'une heureuse fortune t'a choisi
+pour notre chef.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons un peu par quel moyen nous enlèverons ces
+pierres.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Scélérat, impudent, que prétends-tu faire?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Rien de mal, à la façon de Killikôn.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>C'est fait de toi, misérable!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Sans doute, si le sort décide de moi; car Hermès, je le
+sais, dirigera le hasard.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Tu es mort, anéanti.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et quel jour?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Tout de suite.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais je n'ai encore acheté ni orge, ni fromage, en
+homme qui doit mourir.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Cependant tu as été gentiment frotté.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Comment se fait-il que je n'en aie ressenti aucune
+jouissance?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ignores-tu que Zeus a décrété la peine de mort contre
+quiconque déterrera la prisonnière?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Alors il est de toute nécessité que je meure?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Sois-en certain.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Prête-moi alors trois drakhmes pour acheter un petit
+cochon; car il faut que je me fasse initier avant de
+mourir.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>O Zeus, qui fais gronder la foudre!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Au nom des dieux, maître, ne nous dénonce pas, je
+t'en conjure.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Je ne puis me taire.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je t'en prie, par les viandes que je me suis empressé
+de t'offrir en arrivant.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Mais, animal, Zeus va m'anéantir, si je ne crie pas bien
+haut et si je ne révèle tout cela.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ne révèle rien, je t'en supplie, mon petit Hermès...
+Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous faites là? Vous
+restez immobiles. Malheureux! parlez donc; autrement,
+il va tout révéler.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ne le fais pas, seigneur Hermès, pas du tout! Si c'est
+avec plaisir que tu sais avoir mangé le petit cochon que
+je t'ai offert, ne considère pas cette offre comme de peu
+de valeur, dans la circonstance actuelle.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>N'entends-tu pas comme ils te flattent, souverain
+maître?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Que ta colère ne reprenne pas le dessus, devant nos
+supplications; laisse-nous délivrer la Déesse. Sois-nous
+favorable, ô le plus philanthrope, le plus généreux des
+dieux, s'il est vrai que tu as en horreur les aigrettes et les
+sourcils de Pisandros. Les victimes sacrées, les offrandes
+magnifiques, ô mon maître, te seront prodiguées par nos
+mains, et toujours.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons, je t'en conjure, prends pitié de leurs prières:
+ils t'honorent mieux que jamais.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>En effet, ils sont aujourd'hui plus voleurs que jamais.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je te dirai la chose terrible, énorme, machinée contre
+tous les dieux.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Allons, parle: peut-être me convaincras-tu.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>La Lune et ce vaurien de Soleil conspirent depuis longtemps
+contre vous et veulent livrer la Hellas aux Barbares.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Et pourquoi agissent-ils ainsi?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Parce que, de par Zeus! c'est à vous que nous offrons
+des sacrifices, tandis que c'est à eux que sacrifient les
+Barbares. Aussi est-il naturel qu'ils veuillent vous voir
+tous exterminés, afin de recevoir les offrandes faites aux
+dieux.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, depuis longtemps, ils trichent tous
+deux sur la durée des jours et rognent frauduleusement
+de leur disque.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! Ainsi, cher Hermès, viens-nous résolument
+en aide et délivre avec nous la captive. Et désormais
+c'est à toi, Hermès, que seront consacrées les grandes
+Panathènæa et les autres fêtes en l'honneur des dieux,
+Mystères, Dipolia, Adonia. Partout les villes, débarrassées
+de leurs maux, offriront des sacrifices à Hermès Préservateur.
+Et tu auras encore bien d'autres avantages:
+moi, d'abord, je te fais présent de cette coupe pour les
+libations.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ah! je suis toujours sensible aux coupes d'or. A votre
+&oelig;uvre donc, braves gens! Pioches en main, entrez dans
+la caverne, et écartez au plus vite les pierres.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous y sommes; mais toi, le plus habile des dieux, dis-nous
+en bon ouvrier ce qu'il faut faire; pour le reste, tu
+ne nous trouveras pas insouciants à la besogne.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons, alors; toi, tends vite la coupe, et préludons
+par les libations à notre travail, en invoquant les dieux!
+Libation! Libation! Silence! Par ces libations, demandons
+que ce jour soit pour tous les Hellènes la source de mille
+biens, et que quiconque aura bravement mis la main à
+ces câbles, ce même homme ne la mette pas au bouclier.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, au nom de Zeus, et que je passe ma vie au sein
+de la paix, aux bras d'une hétaïre, et tisonnant les charbons.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Fais que celui qui aime mieux voir régner la Guerre,
+ne cesse jamais, ô souverain Dionysos, de retirer de ses
+coudes les pointes des dards.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et si quelque aspirant au grade de taxiarkhe te jalouse
+la lumière, ô Déesse vénérable, qu'il éprouve dans les
+combats le sort de Kléonymos.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et si un fabricant de lances ou un brocanteur de boucliers,
+afin de vendre davantage, souhaite les batailles,
+qu'il soit pris par des voleurs et n'ait que de l'orge à
+manger.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et si quelque aspirant au grade de stratège refuse son
+concours, ou qu'un esclave se prépare à passer à l'ennemi,
+qu'il soit attaché à la roue et fustigé.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>A nous la bonne chance! Iè, Pæan, iè!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pas de «Pæan»! Dis seulement: «Iè!»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>A Hermès, aux Kharites, aux Heures, à Aphroditè, au
+Désir!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Et point à Arès!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Point!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Point à Enyalios!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Point! Tous, faites jouer les leviers et appliquez les
+câbles aux pierres.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ho! Eia!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Eia! Plus fort!</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ho! Eia!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Encore plus fort!</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ho! Eia! Ho! Eia!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais ces hommes ne tirent pas également! Vous n'agissez
+pas de concert! Gare à vous! Vous gémirez, tas
+de B&oelig;otiens.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Eia! encore!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eia! Ho!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Eh! voyons! Tirez aussi, vous deux.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais je tire, je me pends à la corde; je me couche
+dessus; j'y vais de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Comment se fait-il donc que la besogne n'avance pas?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>O Lamakhos! tu as tort de rester en dehors, assis.
+Nous n'avons pas besoin, brave homme, de ta Mormô.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ces Argiens ne tirent pas non plus; et il y a longtemps
+de ça; mais ils se rient de nos misères, et ils font leurs
+orges des deux côtés à la fois.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, mais les Lakoniens, mon bon, tirent en vrais
+hommes.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu vois que ce sont exclusivement tous ceux d'entre
+eux qui ont en main le bois aratoire, seuls ils ont du
+c&oelig;ur. Mais l'armurier s'y oppose.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Les Mégariens ne font pas grand'chose non plus: ils
+tirent toutefois, ouvrant gloutonnement leur bouche humide,
+à la manière des chiens, et, de par Zeus! mourant
+d'inanition.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Nous ne faisons rien, bonnes gens; allons-y tous du
+même c&oelig;ur: sachons nous y reprendre.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ho! Eia!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eia, plus fort!</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ho! Eia!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eia, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous n'avançons guère.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas affreux que les uns tirent dans un sens et
+les autres dans un autre? Vous recevrez des coups, les
+Argiens!</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Eia, encore!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eia! Ho!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il y a des malintentionnés parmi nous.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Vous au moins, qui avez envie de la paix, tirez vigoureusement.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mais il y en a qui empêchent.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Citoyens de Mégara, n'irez-vous pas aux corbeaux?
+Vous êtes en haine à la Déesse, qui a bonne mémoire;
+car c'est vous les premiers qui l'avez frottée d'ail. Quant
+à vous, Athéniens, je vous dis de cesser de tirer maintenant
+de ce côté, car vous ne faites que vous occuper de
+procès. Si donc vous désirez délivrer la captive, descendez
+un peu vers la mer.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Voyons, mes amis, que les laboureurs seuls saisissent
+les câbles.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>La chose est en bien meilleur train, mes amis, pour
+notre avantage.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Il dit que la chose est en bon train: que chacun s'y
+mette donc de tout c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ce sont les laboureurs, et pas un autre, qui avancent
+l'ouvrage.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Allons, maintenant; allons, tout le monde! Il y a décidément
+de l'ensemble. Ne nous relâchons pas pour le
+moment, mais tendons les muscles avec plus de vigueur.
+Voilà qui est fait. Ho! Eia! maintenant. Ho! Eia! tout le
+monde. Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia!
+Ho! Eia! Ho! Eia! Eia! Eia! Eia! tout le monde. (<i>La Paix
+sort de la caverne.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Vénérable Déesse qui donnes les raisins, quelles paroles
+t'adresserai-je? Où prendrai-je des mots de la contenance
+de dix mille amphores pour te les adresser? Je
+n'en ai plus à la maison. Salut, Opôra! Salut, Théoria!
+Que tu as donc un charmant visage, ô Théoria! Quelle
+haleine, quelle odeur suave s'exhale de ton sein! C'est la
+senteur très douce du congé militaire et des parfums.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Est-ce donc une odeur comparable à celle du sac militaire?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>J'ai le c&oelig;ur sur les lèvres devant l'affreux sac d'osier
+d'un très affreux ennemi: c'est l'odeur du rot d'un mangeur
+d'oignon; mais avec Opôra réceptions, Dionysia,
+flûtes, tragédies, chants de Sophoklès, grives, petits vers
+d'Euripidès...</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Pleure de la calomnier: elle ne se plaît pas avec un
+faiseur de plaidoiries.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Lierre, passoire pour le vin, brebis bêlantes, gorges de
+femmes courant aux champs, servante prise d'ivresse,
+kongion renversé et mille autres bonnes choses.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Tiens, maintenant, regarde comme ces villes réconciliées
+jasent entre elles et rient de bonne humeur; et cela,
+bien qu'affreusement meurtries, et toutes couvertes de
+ventouses.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Regarde aussi les figures des spectateurs, afin de savoir
+quels sont leurs métiers.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Ah! malheur! ne vois-tu pas ce fabricant d'aigrettes qui
+s'arrache lui-même les cheveux, tandis que le faiseur de
+hoyaux pète au nez de ce fabricant d'épées?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et le fabricant de faux, ne vois-tu pas comme il se réjouit
+et fait la nique à ce faiseur de lances?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Va, maintenant, ordonne aux laboureurs de se retirer.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Écoutez, peuples. Que les laboureurs retournent au
+plus vite dans leurs champs, avec leurs instruments aratoires,
+sans lances, sans épées, sans javelots; car déjà
+tout se remplit ici de la vieille Paix. Que chacun se rende
+à ses travaux champêtres, après avoir chanté un Pæan!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O jour désiré des gens de bien et des cultivateurs, avec
+quelle joie, en te revoyant, je veux saluer mes vignes et
+les figuiers que je plantai dans ma jeunesse! Le c&oelig;ur
+nous dit de les embrasser après un si long temps.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et maintenant, bonnes gens, commençons par adorer
+la Déesse qui nous a débarrassés des aigrettes et des
+Gorgones; ensuite nous retournerons à notre logis, chez
+nous, dans nos champs, après avoir fait l'emplette de
+quelque bonne salaison.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>O Poséidôn, le beau coup d'&oelig;il que présente leur
+troupe, serrée comme une galette, animée comme un banquet!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Par Zeus! c'est une belle chose qu'un hoyau bien emmanché;
+et les fourches à trois pointes brillent vivement
+au soleil. Elles nous servent à aligner comme il faut les
+rangées d'arbres. Comme je souhaite depuis longtemps
+rentrer moi-même dans mon champ et retourner avec ma
+pioche mon petit terrain! Ah! souvenez-vous, mes amis,
+de la vie d'autrefois, que nous procurait la Déesse, cabas,
+figues, myrtes, vin doux, diaprures de violettes près du
+puits, oliviers que nous regrettons! En mémoire de tous
+ces biens, adorez aujourd'hui la Déesse!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Salut! Salut! Combien nous attendrit ta venue, ô Déesse
+bien-aimée! Je suis consumé du regret de ton absence
+et je veux ardemment retourner aux champs. En effet, tu
+étais pour nous un grand bien, ô Déesse regrettée, pour
+nous tous qui menons la vie champêtre: seule, tu nous
+venais en aide. Nous goûtions, grâce à toi et depuis longtemps,
+mille douceurs gratuites et délicieuses. Tu étais,
+pour les agriculteurs, les grillades de froment et la santé.
+Aussi les vignes, les jeunes figuiers, toutes les plantes sourient
+de joie à ton approche. (<i>A Hermès.</i>) Mais où donc
+était-elle durant tout le temps qu'elle a passé loin de
+nous? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Très sages laboureurs, écoutez bien mes paroles si vous
+voulez entendre comment elle a été perdue. La première
+cause remonte à la disgrâce de Phidias. Ensuite Périklès,
+craignant de partager le même sort, en raison de votre
+nature et de votre humeur acariâtre, avant de rien éprouver
+de fâcheux lui-même, mit la ville en feu. Il lance,
+faible étincelle, le décret de Mégara, qui allume la triste
+guerre, dont la fumée fait pleurer tous les Hellènes, ceux
+d'ici et ceux de là-bas. Aussitôt que s'en répand la nouvelle,
+la vigne craque; le tonneau, violemment heurté, se
+rue sur le tonneau: il n'y a plus personne pour arrêter
+le mal; la Paix a disparu.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Par Apollôn! je ne savais pas un mot de tout cela, et je
+n'avais pas ouï dire que Phidias eût des attaches avec elle.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ni moi, jusqu'à ce moment: elle ne tenait sans doute
+une figure si belle que de sa parenté avec lui. Bien des
+choses nous échappent.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Alors, quand les villes, à vous soumises, connurent vos
+férocités mutuelles et vos grincements de dents, elles mirent
+tout en &oelig;uvre contre vous, différant les tributs, et
+elles gagnèrent à prix d'argent les principaux citoyens de
+la Lakonie. Ceux-ci, honteusement avares et haïsseurs des
+étrangers, repoussent honteusement la Paix et embrassent
+la Guerre. Cependant leurs profits sont la ruine des laboureurs.
+Car bientôt des trières, parties d'ici en représailles,
+mangent les figues de gens qui n'en peuvent mais.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>C'était juste pourtant; car ils m'ont brisé un figuier noir,
+que j'avais planté et élevé de mes mains.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus! mon cher, c'était bien fait; car à moi,
+d'un coup de pierre, ils ont cassé un coffre qui contenait
+dix médimnes de froment.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Alors le peuple travailleur, revenu des champs à la ville,
+ne s'aperçut pas qu'il était vendu de la même manière
+qu'auparavant, mais n'ayant plus un pépin de raisin et
+aimant les figues, il regarda du côté des orateurs. Ceux-ci,
+connaissant la gêne des pauvres et leur manque d'orge,
+chassèrent la Déesse à coups de fourches à deux pointes
+et de cris, toutes les fois qu'elle reparaissait animée de
+tendresse pour ce pays. En même temps ils portaient le
+désordre chez les plus riches et les plus opulents de nos
+alliés, accusant l'un ou l'autre d'être partisan de Brasidas.
+Vous vous jetiez sur le malheureux, comme des chiens,
+pour le mettre en pièces. La ville pâle, épuisée de crainte,
+saisissant ce que lui jetait la calomnie, en faisait avec
+plaisir sa pâture. Voyant les coups que frappaient ces
+gens-là, les étrangers, témoins de leurs actes, leur fermaient
+la bouche avec de l'or. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent,
+tandis que la Hellas se mourait à votre insu. Et la
+cause de cela était un corroyeur.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Assez, assez, seigneur Hermès, n'en parle plus; laisse
+ce personnage là où il est, sous terre: il n'est plus à nous,
+cet homme, il est à toi. Tout ce que tu dirais de lui,
+quoique de son vivant ce fût un fourbe, un bavard, un
+sykophante, un brouillon, un perturbateur, tout cela serait
+aujourd'hui une insulte à l'un des tiens. Mais pourquoi
+gardes-tu le silence, vénérable Déesse? Dis-le-moi.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Elle ne saurait parler devant les spectateurs: elle a
+contre eux un trop grand ressentiment des maux qu'elle
+a soufferts.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Qu'elle te dise au moins quelques mots.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Dis-moi, chère amie, quelles sont tes intentions à leur
+égard. Voyons, toi, qui de toutes les femmes détestes le
+plus les anneaux de bouclier... Bien, j'entends. C'est là
+ce que tu leur reproches? Je comprends. Écoutez, vous
+autres, ce dont elle se plaint. Elle dit qu'elle s'est présentée
+d'elle-même après l'affaire de Pylos, apportant à la
+ville une corbeille pleine de traités, et que trois fois elle
+a été repoussée par les votes de l'assemblée.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Nous avons commis cette faute; mais pardonne, notre
+esprit était alors dans les cuirs.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, écoute la question qu'elle vient de
+me faire. Quel était ici le plus malintentionné pour elle,
+et quel était l'ami, qui souhaitait vivement la fin des batailles?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Le mieux intentionné était sans contredit Kléonymos.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Quel semble donc être Kléonymos en ce qui touche à
+la guerre?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Un brave c&oelig;ur; seulement il n'est pas né du père dont
+il se dit le fils; et quand il marche en soldat, il le prouve
+aussitôt en jetant ses armes.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Écoute encore ce qu'elle vient de me demander. Qui
+est-ce qui domine aujourd'hui à la tribune de pierre de
+la Pnyx?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Hyperbolos y occupe le premier rang. Eh bien, Déesse,
+que fais-tu? Où tournes-tu la tête?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Elle se détourne du peuple, indignée qu'il se soit donné
+un si mauvais chef.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eh bien! nous n'en userons plus du tout; mais le peuple,
+dénué de guide, et réduit à la nudité, s'était servi de cet
+homme comme d'un manteau.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Elle demande quel avantage en tirera la république.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Nous deviendrons plus éclairés.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Parce qu'il se trouve être fabricant de lanternes. Auparavant
+nous tâtonnions les affaires dans l'obscurité; aujourd'hui
+nous voterons tout à la lanterne.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Oh! oh! quelles questions elle m'ordonne de te faire!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Lesquelles?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Une foule de vieilleries qu'elle a jadis laissées là. Elle
+demande d'abord ce que fait Sophoklès.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il va bien, mais il lui est arrivé quelque chose d'étrange.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>De Sophoklès il est devenu Simonidès.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Simonidès? Comment?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Vieux et avare, pour gagner, il naviguerait sur une
+claie.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Et le sage Kratinos, vit-il toujours?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il est mort lors de l'invasion des Lakoniens.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>De quel mal?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>De quel mal? D'une syncope. Il n'a pu supporter le
+chagrin de voir briser un tonneau rempli de vin. Combien
+d'autres malheurs, penses-tu, ont encore affligé la
+ville? Aussi jamais, ô Déesse! nous ne nous séparerons
+de toi.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Eh bien! maintenant, dans ces conditions, prends pour
+femme Opôra que voici. Va vivre aux champs avec elle,
+et faites ensemble du raisin.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Douce amie, viens ici et donne-moi un baiser. Crois-tu,
+seigneur Hermès, qu'il m'arrive malheur si, après une
+longue privation, je prends mes ébats avec Opôra?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Non, à la condition que tu boives par-dessus une infusion
+de menthe. Mais hâte-toi de conduire Théoria, que
+voici, au Conseil, dont elle était jadis.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Bienheureux Conseil de ravoir Théoria! Que de sauce
+tu vas avaler pendant trois jours! Combien tu vas manger
+de tripes cuites et de viandes! A toi, cher Hermès, un
+bon adieu!</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Et toi aussi, brave homme, pars joyeux et souviens-toi
+de moi.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ohé! escarbot, à la maison, à la maison! Revolons-y.</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Il n'est plus ici, mon cher.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Où donc est-il allé?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Il s'est attelé au char de Zeus, et il porte la foudre.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>D'où le malheureux aura-t-il donc sa pâture?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Il savourera l'ambroisie de Ganymèdès.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et comment descendrai-je?</p>
+
+<p class="centre">HERMÈS.</p>
+
+<p>Sois tranquille; très bien, du côté de la Déesse.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Par ici, jeunes filles, suivez-moi vite; car bon nombre
+de gens vous désirent et vous attendent tête levée.</p>
+
+<p class="centre">PARABASE <i>ou</i> CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Va donc avec joie. Pour nous, mettant ces objets entre
+les mains des gens de notre suite, donnons-les-leur à
+garder, vu que c'est autour de la scène particulièrement
+que la foule des voleurs a coutume de rôder et de faire
+de mauvais coups. Veillez-y donc avec courage.</p>
+
+<p>Et nous, exposons aux spectateurs la voie que suivent
+nos ouvrages, et quelle en est l'intention. Il faudrait voir
+fustiger par les arbitres tout poète comique qui se louerait
+lui-même sur la scène dans les anapestes de sa parabase.
+Or, s'il est juste, fille de Zeus, d'honorer celui qui
+s'est fait le meilleur et le plus habile de tous les comiques,
+notre auteur croit avoir droit à de grands éloges.
+D'abord, il est le seul qui ait forcé ses rivaux à cesser de
+rire sans cesse des haillons, et de faire la guerre aux
+poux. Ces Hèraklès qui pétrissent, ces meurt-de-faim, il
+les a bannis et flétris le premier; il a mis à l'écart les esclaves
+fuyards, trompeurs, battus et introduits par eux
+tout en larmes, à seule fin et exclusivement pour qu'un
+camarade se moque de leurs coups, et leur dise: «Malheureux,
+qu'est-il arrivé à ta peau? Est-ce qu'une nombreuse
+armée de hérissons est tombée sur tes reins et a
+mis ton dos en coupe?» Supprimant ces turpitudes, ces
+lourdeurs, ces bouffonneries ignobles, il nous a créé un
+grand art, bâti un palais aux tours élevées, à l'aide de
+belles paroles, de pensées et de plaisanteries, qui ne sentent
+pas l'Agora. Jamais il n'a mis en scène de simples
+particuliers, ni des femmes; mais, avec le courage de Hèraklès,
+il s'est attaqué aux plus grands monstres passant
+à travers les odeurs fétides des cuirs et les menaces
+boueuses. Oui, le premier entre tous, je lutte contre la
+bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisent
+des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont
+les cent têtes sont léchées en cercle par des flatteurs, gémissant
+autour de son cou, ayant la voix redoutable d'un
+torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les testicules
+malpropres d'une Lamia et le derrière d'un chameau. A la
+vue de ce monstre je n'ai pas eu peur, mais je lui fis face,
+combattant sans relâche pour vous et pour les autres îles.
+A vous aujourd'hui de m'en savoir gré et de vous en souvenir.
+Jadis, en effet, dans la joie du succès, je n'ai point
+parcouru les palestres, pour corrompre les jeunes gens,
+mais, emportant mon bagage, je me suis retiré tout de
+suite, après avoir causé peu de chagrin, beaucoup de
+gaieté et fait en tout mon devoir.</p>
+
+<p>Aussi dois-je avoir pour moi les hommes et les enfants:
+les esclaves mêmes, nous les invitons à contribuer à notre
+victoire. Car, si je suis vainqueur, chacun dira à sa table
+et dans les banquets: «Offre au chauve, donne au chauve
+quelque friandise; ne refuse rien au plus noble des poètes,
+homme au large front.»</p>
+
+<p>Muse, toi qui as repoussé la guerre, viens te mêler aux
+danses avec moi, ton ami, célébrant les noces des dieux,
+les festins des hommes et les banquets des Heureux: c'est
+de cela que, depuis longtemps, tu as souci. Si Karkinos
+se présente avec son fils pour danser, ne l'admets pas,
+fausse-leur compagnie; mais songe que ce sont tous des
+cailles domestiques, des danseurs au cou long et étroit,
+des nains, des raclures de crottes de chèvres, des poètes
+à machines. Le père disait, après un succès inespéré, que
+son drame fut, le soir, étranglé par un chat.</p>
+
+<p>Il faut ainsi que le poète habile chante les hymnes
+populaires des Kharites à la belle chevelure, lorsque l'hirondelle
+printanière gazouille sur la branche, tandis que
+ni Morsimos, ni Mélanthios ne trouve de ch&oelig;ur; ce dernier
+m'a fait entendre sa voix aigre lorsque son père et
+lui eurent un ch&oelig;ur tragique, tous deux Gorgones voraces,
+gourmands de raies, harpyies, coureurs de vieilles,
+impurs, puant le bouc, destructeurs de poissons. Lance
+sur eux un grand et large crachat, Muse divine, et viens
+célébrer avec moi cette fête.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Que ce n'est guère commode d'aller tout droit chez
+les dieux! Moi, j'en ai réellement les jambes presque
+rompues. Je vous voyais bien petits de là-haut, et votre
+méchanceté, vue du ciel, me semblait grande; mais ici
+vous êtes plus méchants encore.</p>
+
+<p class="centre">UN ESCLAVE.</p>
+
+<p>Hé! maître, tu reviens?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, à ce que j'ai entendu dire.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Que t'est-il arrivé?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>D'avoir mal aux jambes après avoir fait un long chemin.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, dis-moi...</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>As-tu vu planant en l'air un homme autre que toi?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Non, si ce n'est peut-être deux ou trois âmes de poètes
+dithyrambiques.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Que faisaient-elles?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Dans leur vol, elles rassemblaient je ne sais quels préludes
+lyriques, noyés dans le vague des cieux.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas vrai ce qu'on dit à propos de l'air,
+que nous devenons des astres sitôt qu'on meurt?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais oui, absolument.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Et quel est donc l'astre qui brille maintenant?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Iôn de Khios; c'est lui qui a composé, jadis, une ode,
+«l'Orientale». Aussi, dès qu'il parut, tout le monde l'appela
+«l'Astre oriental».</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Quels sont donc ces astres qui courent en laissant un
+sillon lumineux?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ce sont des astres riches qui reviennent de souper:
+ils portent des falots et, dans ces falots, du feu. Mais
+conduis vite cette jeune femme à la maison, nettoie la
+baignoire, chauffe l'eau et prépare pour elle et pour moi
+le lit nuptial; puis, cela fait, reviens ici. Moi je vais la
+présenter au Conseil, en attendant.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Mais où as-tu pris ces femmes?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Où? Dans le ciel.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Je ne donnerais pas des dieux un triobole, s'ils entretiennent
+des maîtresses, comme nous autres mortels.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Non pas tous, mais quelques-uns aussi là-haut, vivent
+de cela.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Eh bien! allons, maintenant. Dis-moi, lui donnerai-je
+quelque chose à manger?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Rien: car elle ne voudra manger ni pain, ni galette.
+Elle est trop habituée chez les dieux, là-haut, à lécher
+constamment l'ambroisie.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>A lécher? On va donc lui préparer cela ici!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Le bonheur, pour ce vieillard, autant du moins que
+j'en puis juger, est devenu son affaire.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Que sera-ce quand vous m'aurez vu radieux comme un
+nouvel époux?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Tu seras digne d'envie, vieillard, rajeuni et frotté d'essences.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je le crois. Et que sera-ce, quand, couché avec elle,
+je lui palperai la gorge?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Ton bonheur semblera au-dessus des totons de Karkinos.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>N'est-ce pas juste, moi qui, à cheval sur un escarbot,
+ai sauvé les Hellènes, si bien que dans les champs tout
+le monde peut, à son aise, se rigoler et dormir?</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>La fille est lavée et les alentours des fesses sont en
+bon état. Le gâteau est cuit, la galette de sésame pétrie,
+et tout le reste à l'avenant: il ne manque plus que toi
+et ton ustensile.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Allons, hâtons-nous de conduire Théoria devant le
+Conseil.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Elle? Que dis-tu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, c'est Théoria que, jadis, à Braurôn, nous caressions
+quand nous avions un peu bu. Sache que, pour la
+prendre, cela n'a pas été sans peine.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>O mon maître, quelle régalade de serre-croupières tous
+les cinq ans!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons, qui de vous est honnête homme? Qui donc?
+Qui prendra sous sa garde cette jeune fille pour la conduire
+au Conseil? Holà! toi, qu'est-ce que tu dessines là?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Moi? Je trace le plan d'une tente pour loger, aux jeux
+Isthmiques, ce que la pudeur me défend de nommer.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eh bien! Personne de vous ne dit qui sera le gardien?
+Viens ici, Théoria; je te conduis et je te place au milieu
+d'eux.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>En voilà un qui fait signe!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Qui donc?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Qui? Ariphradès: il demande instamment que tu la lui
+conduises.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Non, mon cher, il fondra sur elle et en pompera le
+suc. Allons, toi, dépose tout cet attirail par terre.&mdash;Conseil,
+Prytanes, vous voyez Théoria. Considérez quels biens
+je vous apporte et je vous livre. Vous pouvez tout de
+suite lui lever les deux jambes en l'air et consommer le
+sacrifice. Voyez comme cette cuisine est belle, et c'est
+pour cela qu'elle est toute noircie: avant la guerre, le
+Conseil avait là ses casseroles. En la possédant, nous pourrons,
+dès demain, entrer brillamment en lice, lutter par
+terre, marcher à quatre pattes, la jeter sur le côté, nous
+tenir à genoux, tête baissée, puis, frottés d'huile, comme
+au pankration, frapper en jeune homme, fouiller et agir
+tout ensemble du poing et du pénis. Le troisième jour,
+après cela, vous ferez l'hippodromie, cavalier serrant de
+près un cavalier, attelages renversés les uns sur les autres,
+essoufflés, haletants, se donnant de mutuelles secousses;
+d'autres, épuisés par les courbes, tombant de leurs chars.
+Mais, ô Prytanes, recevez Théoria. Tu vois avec quel empressement
+ce Prytane l'a reçue. Tu ne ferais pas ainsi s'il
+s'agissait d'une introduction gratuite; mais je te verrais
+alléguer une transaction rétribuée.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Certes, on est un homme utile à tous ses concitoyens,
+quand on est tel que toi.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Quand vous vendangerez, vous saurez beaucoup mieux
+ce que je vaux.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Mais, dès à présent, on voit bien ce que tu es: tu es
+un sauveur pour tous les hommes.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tu le diras assurément, quand tu auras bu un pot de
+vin nouveau.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Après les dieux, nous te placerons toujours au premier
+rang.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, vous devez beaucoup à moi, Trygæos d'Athmonia,
+qui ai délivré des plus grandes peines le peuple de
+la ville et celui de la campagne, et réprimé Hyperbolos.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Eh bien, que devons-nous faire à présent?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Quoi de mieux que de lui offrir des marmites de légumes?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Des marmites, comme à un chétif Hermès?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eh bien, que vous en semble? Voulez-vous un b&oelig;uf
+gras?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Un b&oelig;uf? Pas du tout, à moins qu'il ne faille beugler
+au secours!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Que diriez-vous d'un gros cochon gras?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Non, non!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>De peur des cochonneries de Théagénès.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Que voulez-vous alors des autres offrandes?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Une brebis.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Une brebis?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Oui, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais tu prononces ce mot à l'ionienne.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est à dessein; car si, dans l'assemblée, quelqu'un
+dit qu'il faut faire la guerre, tous les assistants, pris de
+peur, bêleront à l'ionienne: «Oï!»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Fort bien dit.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>C'est le moyen d'être doux. Oui, nous serons des
+agneaux les uns pour les autres, et, à l'égard des alliés,
+beaucoup plus aimables.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons, maintenant, qu'on aille prendre vite une brebis.
+Moi, je préparerai l'autel pour le sacrifice.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Comme tout, quand la divinité le veut et que la Fortune
+est favorable, comme tout marche à souhait! Chaque
+chose vient à propos s'ajouter à une autre.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>C'est évident. Voici l'autel prêt à la porte.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Hâtez-vous, maintenant que la volonté des dieux contient
+le souffle violent et inconstant de la guerre; maintenant
+qu'un bon génie nous ramène évidemment vers la
+prospérité.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voici la corbeille, avec les grains d'orge, et la couronne
+et le couteau, ainsi que le feu. Rien ne nous retient
+plus que la brebis.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Dépêchez-vous; car si Khæris aperçoit l'orge, il va
+venir, sans être appelé, pour jouer de la flûte, et je suis
+sûr que, le voyant soufflant, hors d'haleine, vous lui ferez
+quelque présent.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Allons! prends la corbeille et le bassin, et fais vite le
+tour de l'autel par la droite.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Voilà. As-tu à me dire quelque autre chose? J'ai fait le
+tour.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons. Je vais tremper ce tison dans l'eau. Toi, secoue
+vite. Présente maintenant de l'orge salée; purifie-toi;
+donne-moi ce bassin et jette des grains aux spectateurs.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>C'est fait.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>As-tu donné?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Par Hermès! si bien que parmi tout ce qu'il y a de spectateurs,
+il n'en est pas un qui n'ait eu de l'orge.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Les femmes n'en ont pas eu.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Mais, ce soir, les maris la leur donneront.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Maintenant, prions. Qui est ici? Où est la foule des
+gens de bien?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Permets que je leur donne: car nombreuse est la foule
+des gens de bien.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tu crois donc que ce soient des gens de bien?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Comment ne le seraient-ils pas, eux qui, aspergés par
+nous à si grande eau, sont demeurés immobiles à la même
+place?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais hâtons-nous de prier.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Prions, en effet.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>O très vénérable Reine et Déesse, respectable Paix,
+souveraine des Ch&oelig;urs, souveraine des mariages, reçois
+notre sacrifice.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Reçois-le au nom de Zeus, ô la plus chère des déesses,
+et ne fais point ce que font les femmes qui trompent leurs
+maris. Celles-ci, en effet, entre-bâillent la porte et se
+baissent pour regarder. Si quelqu'un fait attention à elles,
+elles se retirent; et, si l'on passe, elles reviennent. N'agis
+pas ainsi avec nous.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>De par Zeus! montre-toi tout entière, en honnête femme,
+à nous tes adorateurs, qui, depuis treize ans, desséchons
+de ton absence. Fais trêve aux combats, aux désordres,
+afin que nous te donnions le nom de Lysimakè. Mets fin
+à notre humeur soupçonneuse, parée d'agréables dehors,
+qui se déchaîne en mutuels commérages. Fais-nous goûter
+de nouveau, à nous autres Hellènes, le suc de la vieille
+amitié, et glisser dans notre âme je ne sais quelle douceur
+de pardon. Fais affluer sur notre Agora une foule de
+bonnes denrées, ail, concombres précoces, pommes, grenades,
+mantelets pour esclaves; qu'on voie apporter de
+chez les B&oelig;otiens oies, canards, pigeons, mauviettes; que
+les anguilles du Kopaïs y viennent par panerées, et que,
+serrés en rangs d'acheteurs, nous les disputions à Morykhos,
+à Téléas, à Glaukétès et autres gourmands; qu'ensuite
+Mélanthios, arrivant le dernier à l'Agora pour en
+acheter, se lamente et s'écrie, avec sa <i>Mèdéia</i>: «Je suis
+perdu, je suis perdu, elles m'ont échappé, cachées sous
+des bettes.» Et le monde de se réjouir. Accorde, Déesse
+vénérable, ces bienfaits à nos prières.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Prends le couteau et, en bon cuisinier, égorge la brebis.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas permis.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>La Paix ne se plaît point aux égorgements: on n'ensanglante
+pas son autel. Porte la victime à l'intérieur,
+immole-la, et apportes-en ici les cuisses: par ce moyen
+la brebis est réservée au khorège. (<i>L'Esclave sort.</i>)</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Pour toi, qui restes ici, devant la porte, rassemble vite
+les branches et tous les accessoires utiles.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Est-ce que je ne te parais pas disposer les broussailles
+en vrai devin?</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Comment ne serait-ce pas? T'échappe-t-il rien de ce
+que doit savoir un habile homme? Ne songes-tu pas à
+tout ce qui est nécessaire à quelqu'un de distingué par
+son esprit et par son audace féconde?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Le fagot allumé incommode Stilbidès. J'apporterai
+aussi la table, et il n'y a pas besoin d'esclave.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Qui donc ne louerait pas un pareil homme, qui, supportant
+mille maux, a sauvé notre ville sacrée? Jamais il
+ne cessera d'être un objet d'admiration pour tous.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE, <i>revenant</i>.</p>
+
+<p>C'est fait. Dépose les deux cuisses que voici. Moi, je
+vais chercher des entrailles et des offrandes.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>J'aurai soin de cela; mais il fallait que tu fusses revenu.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Eh bien! me voici. Est-ce qu'il te semble que j'ai tardé?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Maintenant, fais cuire cela bien à point. Mais un homme
+s'avance, couronné de lauriers. Qui est-il?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Quel air important! C'est quelque devin.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eh! non, par Zeus! C'est Hiéroklès, un diseur de prédictions;
+il est d'Oréos. Que va-t-il dire?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Il est certain qu'il va faire opposition aux traités.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Non, mais il est venu attiré par le fumet du rôti.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Faisons semblant de ne pas le voir.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tu as raison.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Quel est donc ce sacrifice, et pour quel dieu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>bas à l'Esclave</i>.</p>
+
+<p>Fais rôtir en silence; tiens-le loin du râble.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Pour qui ce sacrifice? Ne le direz-vous pas?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>à l'Esclave</i>.</p>
+
+<p>La queue est-elle en bon état?</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Très bien, ô vénérable Paix chérie.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Voyons maintenant les prémices, et donne-m'en un
+morceau.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il faut d'abord que ce soit mieux rôti.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Mais si, vraiment, c'est rôti à point.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tu te mêles de bien des choses, qui que tu sois. (<i>A
+l'Esclave.</i>) Où est la table? Apporte les libations.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>La langue se coupe à part.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Nous nous le rappelons. Mais sais-tu ce que tu devrais
+faire?</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Si tu me le dis.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ne nous adresse pas un mot. Nous sacrifions à la sainte
+Paix.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Mortels misérables et stupides!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tout cela sur ta tête!</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Vous qui, dans votre sottise, n'entendant rien à la volonté
+des dieux, faites des traités, vous, hommes, avec
+des singes malfaisants.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Hé! heu! heu!</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Pourquoi ris-tu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Cela m'amuse, tes singes malfaisants!</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Faibles colombes, vous vous fiez à des renards dont les
+âmes sont rusées, rusés les c&oelig;urs.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Puissent tes poumons, ô charlatan, devenir brûlants
+comme ces chairs!</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Si les nymphes divines ne trompèrent point Bakis, ni
+Bakis les mortels, ni les nymphes encore Bakis lui-même...</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Que la peste t'étouffe, si tu ne cesses de bakiser!</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Les destins ne permettaient pas encore de délivrer la
+Paix de ses liens; mais d'abord...</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>à l'Esclave</i>.</p>
+
+<p>Saupoudre cela de sel.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Jamais il ne plaira aux dieux bienheureux de cesser les
+batailles, avant que le loup ne s'accouple avec la brebis.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eh! comment, maudit homme, le loup s'accouplerait-il
+avec la brebis?</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Tant que la punaise, en fuyant, répandra l'odeur la
+plus infecte, tant que la chienne aboyante, pressée de
+mettre bas, fera des petits aveugles, alors il ne faudra
+point songer à la paix.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Que fallait-il donc faire? Ne mettre aucun terme à la
+guerre, tirer au sort à qui pleurerait le plus, tandis qu'un
+traité nous permettait de régner ensemble sur la Hellas?</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Tu ne feras jamais que l'écrevisse marche droit.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Tu ne souperas plus jamais au Prytanéion, et tu ne
+rendras plus d'oracles sur le fait accompli.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Tu ne rendras jamais lisse la peau rude du hérisson.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Cesseras-tu enfin d'en imposer aux Athéniens?</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>En vertu de quel oracle avez-vous rôti des cuisses
+pour les dieux?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>En vertu de celui que Homèros a exprimé dans ses beaux
+vers: «Quand ils eurent chassé le nuage ennemi de la
+Guerre, ils embrassèrent la Paix et lui offrirent un sacrifice.
+Quand les cuisses furent brûlées et qu'ils se furent
+repus des entrailles, ils firent des libations avec leurs kratères.
+Et moi, je leur montrais le chemin; mais personne
+n'offrit au devin la coupe éclatante.»</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Je ne me préoccupe pas de tout cela: ce ne sont point
+paroles de la Sibylle.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais, de par Zeus! le sage Homèros a dit encore ces
+mots ingénieux: «Il est sans phratrie, sans lois, sans
+foyers celui qui se plaît à la guerre intestine en répandant
+l'effroi.»</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Prends garde que dupant ton esprit par quelque ruse,
+le milan ne ravisse...</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>à l'Esclave</i>.</p>
+
+<p>Toi, cependant, fais bien attention que cet oracle est
+redoutable pour les entrailles. Verse la libation, et apporte
+de ces entrailles ici.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Mais, s'il te semble bon, je me servirai moi-même.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Libation! Libation!</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Verse-m'en aussi, et donne-moi une part des entrailles.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Non, cela n'agrée point encore aux dieux bienheureux;
+mais d'abord buvons, nous; et toi, va-t'en! O vénérable
+Paix, reste toute ta vie au milieu de nous.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Apporte la langue!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Remporte la tienne.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>La libation!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>à l'Esclave</i>.</p>
+
+<p>Avec la libation, prends ceci au plus vite.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Personne ne me donnera d'entrailles?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il nous est impossible de t'en donner «avant que le
+loup ne s'accouple avec la brebis».</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Je t'en prie à genoux.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>C'est en vain, mon cher, que tu supplies. «Tu ne rendrais
+jamais lisse la peau rude du hérisson.» Voyons,
+spectateurs, régalez-vous de ces entrailles avec nous.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Et moi?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mange la Sibylle.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Non, par la Terre! vous ne mangerez pas cela à vous
+seuls; j'en prendrai ma part: c'est du bien commun.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS, <i>à l'Esclave</i>.</p>
+
+<p>Frappe, frappe ce Bakis.</p>
+
+<p class="centre">HIÉROKLÈS.</p>
+
+<p>Je prends à témoin...</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et moi aussi, que tu es un gourmand et un hâbleur.
+(<i>A l'Esclave.</i>) Frappe-le et tiens sous le bâton cet imposteur.</p>
+
+<p class="centre">L'ESCLAVE.</p>
+
+<p>Tiens-le donc, toi! Moi, les peaux qu'il nous a dérobées
+par ruse, je vais l'en dépouiller. Ne lâcheras-tu pas
+ces peaux, faiseur de sacrifices? Entends-tu? Quel corbeau
+nous est venu d'Oréos! Est-ce qu'il ne va pas s'envoler
+vite vers Elymnion?</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Quel bonheur, quel bonheur de laisser là le casque,
+le fromage et les oignons! Car je ne me plais pas aux
+combats, mais à boire, près du feu, avec de bons et intimes
+amis, à la flamme d'un bois très sec, scié pendant
+l'été; grillant des pois sur les charbons, rôtissant des
+glands, et en même temps caressant Thratta, pendant
+que ma femme prend son bain.</p>
+
+<p>Il n'y a point de plus agréable passe-temps, lorsque
+les semailles sont déjà faites, et que le Dieu les arrose,
+que de dire à un voisin: «Dis-moi, que faisons-nous maintenant,
+ô Komarkhidès?» Il me plaît de boire, quand le
+Dieu nous fait du bien. Allons, femme, fais cuire trois
+kh&oelig;nix de fèves, mêles-y du froment, et sers-nous des
+figues. Que Syra rappelle Manès des champs! Il n'y a pas
+du tout moyen d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni
+de briser les mottes; la terre est trop humide. Qu'on
+apporte de chez moi la grive et les deux pinsons: il doit
+y avoir aussi dans la maison de la présure et quatre morceaux
+de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé le soir;
+car il faisait je ne sais quel bruit et quel tapage dans la maison.
+Enfant, apportes-en trois pour nous, et donnes-en
+un à ton père. Demande à Æskhinadès des myrtes avec
+leurs baies: en même temps, car c'est sur le chemin,
+qu'on invite Kharinadès à venir boire avec nous, tandis
+que le Dieu propice favorise nos guérets.</p>
+
+<p>Pendant que la cigale chante sa douce chanson, il
+m'est doux de regarder si les vignes de Lemnos commencent
+à mûrir; car leur fruit est d'une nature précoce:
+j'aime à voir également grossir la figue; quand elle est
+mûre, je la mange lentement, et je m'écrie: «Heures aimées!»
+puis j'absorbe du thym broyé, et j'engraisse dans
+cette saison de l'été plus que quand je vois un taxiarkhe
+haï des dieux, ayant trois aigrettes et une robe de pourpre
+des plus voyantes, qu'il dit être une teinture de Sardes.
+Mais s'il lui faut combattre, vêtu de cette robe, alors il se
+teint lui-même en teinture de Kyzikos: il est le premier
+à fuir comme un hippalektryôn jaune, en agitant ses aigrettes;
+et moi, je reste à veiller aux filets. Lorsque ces
+gens sont ici, ils font des choses intolérables, inscrivant
+les uns, effaçant les autres à tort et à travers, jusqu'à deux
+ou trois fois. «C'est demain le jour du départ;» et tel
+ou tel n'a pas acheté de vivres; car il ne savait rien en sortant,
+et, en passant près de la statue de Pandiôn, il se voit
+inscrit, et, pris au dépourvu, il court versant des larmes
+sur sa malechance. Voilà comment ils nous traitent, nous,
+hommes de la campagne, tandis que ceux de la ville sont
+moins malmenés par ces déserteurs de bouclier, méprisés
+des dieux et des hommes. Mais ils me la paieront si le Dieu
+le permet: car ils m'ont fait bien du mal, ces lions à la
+maison, renards au combat.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Iou! Iou! Quelle foule s'est empressée au banquet
+nuptial! Tiens, essuie les tables avec cette aigrette: elle
+ne peut désormais servir absolument à rien. Puis apporte
+les gâteaux, les grives, les nombreux plats de lièvres et
+les pains d'orge.</p>
+
+<p class="centre">UN FABRICANT DE FAUX.</p>
+
+<p>Où donc est Trygæos? Où est-il?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Je fais cuire des grives.</p>
+
+<p class="centre">LE FABRICANT DE FAUX.</p>
+
+<p>O mon cher, ô Trygæos, que de bonheurs tu nous as
+procurés, en ramenant la Paix! En effet, personne auparavant
+n'aurait acheté une faux, même un kollybe; aujourd'hui
+je les vends cinquante drakhmes. Un autre vend
+trois drakhmes des tonneaux pour la campagne. Mais,
+voyons, Trygæos, prends gratis parmi ces faux et ces objets
+ce que tu veux: accepte-les: c'est le résultat de nos
+ventes et de nos bénéfices, nous te l'apportons en présent
+pour tes noces.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Eh bien! maintenant, déposez tout cela ici, et entrez
+au plus vite chez moi, pour le festin; car voici un trafiquant
+d'armes, qui arrive tout chagrin.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN FABRICANT D'AIGRETTES.</p>
+
+<p>Hélas! ô Trygæos, tu m'as radicalement détruit!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, pauvre malheureux? Tu ne fabriques
+plus d'aigrettes?</p>
+
+<p class="centre">LE FABRICANT D'AIGRETTES.</p>
+
+<p>Tu as ruiné mon métier et ma vie, ainsi qu'à cet infortuné
+polisseur de lances.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Voyons, que faut-il que je te paie pour ces deux aigrettes?</p>
+
+<p class="centre">LE FABRICANT D'AIGRETTES.</p>
+
+<p>Toi-même, qu'en donnes-tu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ce que j'en donne? J'en ai honte. Cependant, comme
+la fermeture a coûté beaucoup de travail, je donnerais
+bien des deux, trois kh&oelig;nix de figues sèches: je m'en
+servirai pour nettoyer la table.</p>
+
+<p class="centre">LE FABRICANT D'AIGRETTES.</p>
+
+<p>Allons, entre, et fais-moi apporter les figues: cela vaut
+encore mieux, cher ami, que de ne recevoir rien.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Emporte, emporte, et va-t'en aux corbeaux loin de la
+maison! Elles ont perdu leur crin, tes aigrettes, et elles
+ne valent rien. Je ne les achèterais pas une figue.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Voici une cuirasse de peau estimée deux mines, d'un
+excellent travail: qu'en ferai-je, malheureux?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Cela ne te fera pas une grosse perte.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Prends-la-moi au prix coûtant.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'elle est tout à fait commode pour s'y soulager
+le ventre.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Cesse de te moquer de moi et de ma marchandise.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Comme ceci, au moyen de trois pierres. N'est-ce pas
+bien imaginé?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Et comment te torcherais-tu, imbécile?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Comme ceci: en passant une main par l'ouverture des
+bras, et l'autre...</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Quoi! les deux mains?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Sans doute, de par Zeus! pour n'être pas pris à voler
+en supprimant le trou du navire.</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Et tu chierais, assis sur un vase de dix mines?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais oui, de par Zeus! vieux roué! Crois-tu que je
+donnerais mon derrière pour mille drakhmes?</p>
+
+<p class="centre">LE MARCHAND DE CUIRASSES.</p>
+
+<p>Allons, voyons, apporte l'argent.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais, mon bon, elle me meurtrit le croupion. Remporte-la,
+je ne l'achèterai pas.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN FABRICANT DE TROMPETTES.</p>
+
+<p>Que faire de cette trompette que j'ai payée dernièrement
+soixante drakhmes de ma poche?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Verse du plomb dans le creux, puis fixe en haut une
+baguette un peu longue, et tu auras des kottabes en équilibre.</p>
+
+<p class="centre">LE FABRICANT DE TROMPETTES.</p>
+
+<p>Ah! tu veux rire!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Alors, un autre conseil. Verse du plomb, comme je te
+le disais; attaches-y des cordes et suspends-y une balance,
+et tu pèseras dans le champ les figues destinées
+aux esclaves.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN FABRICANT DE CASQUES.</p>
+
+<p>Maudit sort! Tu me ruines, moi qui jadis ai échangé
+ces objets pour une mine! Et maintenant, que faire? Qui
+me les achètera?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Va les vendre aux Ægyptiens: ils sont commodes pour
+mesurer de la syrmæa.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">UN POLISSEUR DE LANCES.</p>
+
+<p>Hélas! faiseur de casques, quelle est notre misère!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas malheureux du tout.</p>
+
+<p class="centre">LE POLISSEUR DE LANCES.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ces casques peuvent encore trouver qui s'en serve. Si
+tu as l'esprit d'y mettre des anses, tu les vendras beaucoup
+plus cher que maintenant.</p>
+
+<p class="centre">LE FABRICANT DE CASQUES.</p>
+
+<p>Allons-nous-en, polisseur de lances!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Nullement; je lui achèterai ses lances.</p>
+
+<p class="centre">LE POLISSEUR DE LANCES.</p>
+
+<p>Combien en donnes-tu?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Si elles étaient fendues en deux, j'en prendrais, afin
+d'en faire des échalas, cent pour une drakhme.</p>
+
+<p class="centre">LE POLISSEUR DE LANCES.</p>
+
+<p>On nous insulte: allons-nous-en, mon cher, en route!</p>
+
+<hr />
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Ah! de par Zeus! voici les enfants qui sortent! Ce sont
+les enfants des invités: ils viennent ici pour pisser, et
+peut-être aussi, ce me semble, pour préluder à leurs
+chants. Ce que tu as l'intention de chanter, mon enfant,
+commence donc par l'essayer ici auprès de moi.</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>«Maintenant commençons par les jeunes.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Cesse de chanter les jeunes guerriers; et cela, ô trois
+fois malheureux enfant, quand règne la Paix: tu es un
+malappris et un vaurien.</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>«Lorsqu'ils furent presque à la portée les uns des autres,
+ils mirent en avant les écus et les boucliers.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Les boucliers! Ne vas-tu pas finir de nous rappeler le
+bouclier?</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>«Alors ce fut à la fois un gémissement et la prière des
+guerriers.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Le gémissement des guerriers! Tu gémiras toi-même,
+par Dionysos! si tu chantes des gémissements, fussent-ils
+bombés!</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Alors, que chanterai-je? Dis-moi ce qui te fait plaisir.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>«C'est ainsi qu'ils se repaissaient de la chair des
+b&oelig;ufs,» et autres choses analogues. «Ils servirent un
+festin et tout ce qu'il y a de plus agréable à manger.»</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>«Alors ils dévoraient la chair des b&oelig;ufs et dételaient
+leurs coursiers en sueur; car ils étaient rassasiés de
+guerre.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>A la bonne heure! Ils étaient rassasiés de guerre, puis
+ils mangeaient. Chante, chante-nous cela, comment ils
+mangeaient, rassasiés.</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>«Ils mirent leurs cuirasses après qu'ils eurent fini.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>De bon c&oelig;ur, je pense.</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>«Puis ils se précipitèrent des tours, et un grand cri
+s'éleva.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>A toi la pire des morts, fripon d'enfant, au milieu des batailles!
+Tu ne chantes que des guerres. De qui es-tu fils?</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oui, toi, de par Zeus!</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE LAMAKHOS.</p>
+
+<p>Fils de Lamakhos.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Oh! oh! J'aurais été surpris, en t'écoutant, que tu ne
+fusses pas le fils de quelque Boulomakhos. Loin d'ici! Va
+chanter pour les porte-lances! Où est le fils de Kléonymos?
+Chante quelque chose avant d'entrer. Toi, je le sais
+bien, tu ne chanteras pas de batailles: tu es le fils d'un
+homme prudent.</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE KLÉONYMOS.</p>
+
+<p>«Un guerrier de Saïs fait le fier avec le bouclier, armure
+irréprochable, que j'ai jeté près d'un buisson, malgré
+moi.»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Dis-moi, mon garçon, chantes-tu cela pour ton père?</p>
+
+<p class="centre">LE FILS DE KLÉONYMOS.</p>
+
+<p>«J'ai sauvé ma vie!»</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Et tu as couvert de honte tes parents. Mais entrons. Car
+je sais bien que ce que tu viens de chanter sur le bouclier,
+tu ne l'oublieras jamais, étant le fils d'un tel père.
+Vous qui restez au festin, vous n'avez rien à faire qu'à
+avaler tout cela, à dévorer, à ne pas mâcher à creux.
+Allez-y vaillamment et jouez des deux mâchoires. Il ne
+sert de rien, mauvaises gens, d'avoir des dents blanches,
+si elles ne fonctionnent pas.</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>Nous y veillerons; tu fais bien de nous parler ainsi.
+Mais vous, affamés de vieille date, jetez-vous sur ce civet.
+Il n'arrive pas tous les jours de tomber sur des gâteaux
+errants dans l'abandon. Grugez donc, ou je vous dis que
+bientôt vous vous en repentirez.</p>
+
+<p>Il faut prononcer des paroles de bon augure, amener
+ici la mariée, apporter des torches, et engager tout le
+peuple à se réjouir. Il faut maintenant que chacun remporte
+aux champs tous ces ustensiles, organise des danses,
+fasse des libations, chasse Hyperbolos, et prie les dieux
+de donner la richesse aux Hellènes, de nous accorder à
+tous d'amples récoltes d'orge, puis beaucoup de vin, des
+desserts de figues; de rendre nos femmes fécondes, de
+nous faire recouvrer intégralement tous les biens que
+nous avons perdus et de proscrire le fer étincelant.</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Viens, femme, dans notre champ, et sois pour moi une
+belle et bonne coucheuse. Hymen, hyménée, ô!</p>
+
+<p class="centre">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>O trois fois heureux! tu mérites les biens que tu as.
+Hymen, hyménée, ô! Hymen, hyménée, ô! Que lui ferons-nous?
+Que lui ferons-nous? Nous la vendangerons.
+Nous la vendangerons. Mais, comme c'est notre devoir,
+allons, conduisons-lui le marié, mes amis. Hymen, hyménée,
+ô! Hymen, hyménée, ô! Vous habiterez ensemble
+sans chagrin, sans affaires, cueillant vos figues. Hymen,
+hyménée, ô! Hymen, hyménée, ô! Celui-ci en a de
+grandes et grosses; celle-là les a douces. Hymen, hyménée,
+ô! Tu chanteras, après avoir mangé et bu beaucoup
+de vin: Hymen, hyménée, ô! Hymen, hyménée, ô!</p>
+
+<p class="centre">TRYGÆOS.</p>
+
+<p>Vive la joie! vive la joie! mes amis. Et s'il en est un qui
+me suive, vous mangerez des gâteaux.</p>
+
+
+<h3>FIN DU TOME PREMIER</h3>
+
+
+
+
+<h1>TABLE</h1>
+
+<table summary="Pieces">
+<tr><td><a href="#Akharniens"><span class="sc">Les Akharniens</span></a> </td><td> 1</td></tr>
+<tr><td><a href="#Chevaliers"><span class="sc">Les Chevaliers</span> </a> </td><td> 69</td></tr>
+<tr><td><a href="#Nuees"><span class="sc">Les Nuées</span></a> </td><td> 151</td></tr>
+<tr><td><a href="#Guepes"><span class="sc">Les Guêpes</span></a> </td><td> 245</td></tr>
+<tr><td><a href="#Paix"><span class="sc">La Paix</span></a> </td><td> 327</td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I ***
+
+***** This file should be named 19075-h.htm or 19075-h.zip *****
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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